Brèves du temps perdu

Comédie à sketchs de Jean-Pierre Martinez

Jusqu’à 30 personnages (hommes et femmes)
Comédie à sketchs sur le temps, la vie, la mort, l’amour et l’éternel retour…

***

TÉLÉCHARGER LE PDF GRATUIT ACHETER LE LIVRE
BrevesCover copie  

 

 ***

TEXTE INTÉGRAL

Brèves du temps perdu

Comédie à sketchs – Deux personnages par saynète – Distribution variable

Réveil

1 – Travaux d’approche

2 – Amour toujours

3 – Autoroute

4 – Décalage horaire

5 – Partie de pêche

6 – Excès de lenteur

7 – Hors saison

8 – Temps perdu

9 – Perdu de vue

10 – Coup de foudre

11 – Temps pis

Pause

12 – Plan de carrière

13 – Face à face

14 – 107 ans

15 – Leçon de choses

16 – Mémoire cash

17 – Souvenirs

18 – Projets d’avenir

19 – Vacances

20 – Premier amour

21 – Ni chaud ni froid

22 – Mortel

23 – Apesanteur

24 – Espace immobilier

25 – Trinité

26 – Ce n’est pas la fin du monde

Rideau

Réveil

La lumière se fait peu à peu. Un couple dort sous un drap. Brusquement, on entend un martèlement suivi des trois coups (comme au théâtre). Il émerge, en sursaut et tombe du lit. Vêtu d’un pyjama rayé (évoquant une tenue de bagnard ou de prisonnier d’un camp), il écarquille les yeux et se frotte les côtes en grimaçant, avant de jeter un regard autour de lui, semblant ne rien reconnaître. Il regarde son pyjama, étonné. Il se lève et parcourt la pièce, à la recherche d’une issue, mais ne trouve rien. Il se fige en apercevant les spectateurs qui le regardent. Secouant la tête comme pour chasser un mauvais rêve, il revient vers le lit, et tombe nez à nez avec elle, également en pyjama rayé, qui a aussi commencé à se réveiller pendant qu’il avait le dos tourné. Ils poussent ensemble un cri de terreur en se découvrant l’un l’autre.

Elle et Lui – Ah !!!

Elle met ses mains contre sa poitrine dans un geste de pudeur.

Elle – Qu’est-ce que vous faites là ?

Lui – Et vous ?

Ne pouvant répondre, elle se lève à son tour et fait à peu près le même manège que lui précédemment, pendant qu’il l’observe.

Elle – Mais… on est où ?

Lui – Aucune idée…

Elle (se tournant vers lui) – Vous savez quand même bien comment vous vous appelez ?

Lui (mimique pour dire que non) – Et vous ?

Mimique pour dire qu’elle ne sait pas non plus.

Elle (comme pour le rassurer, maternelle) – Si on est en colo, il y a sûrement un nom, cousu sur une petite étiquette, à l’intérieur de votre pyjama.

Il a l’air surpris par cette idée.

Elle – Faites voir…

Elle s’approche de lui et veut regarder derrière son col de pyjama. Il a un mouvement de recul, mais finit par se laisser faire.

Elle (victorieuse) – Ah oui, il y a bien quelque chose d’écrit ! (Elle essaie de déchiffrer, sans succès) Je n’arrive pas à lire ! Retirez ça, pour voir…

Il a une nouvelle réticence, mais accepte finalement de retirer sa veste de pyjama. Il est désormais torse nu et manifeste une certaine gêne. À moins qu’il n’ait simplement froid. Elle se penche sur l’étiquette et lit.

Elle – Adam…

Lui – Comme la brosse ?

Elle – Comme le prénom !

Il affiche une mine perplexe, en se frottant machinalement les côtes.

Elle (inquiète) – Vous êtes blessé ?

Lui – Ce n’est rien. J’ai dû me fêler une côte en tombant du lit. (Un temps) Et vous ?

Elle – Non, moi ça va…

Lui – Non, je veux dire, vous aussi, vous avez peut-être votre nom sur une étiquette cousue quelque part. Faites voir…

Il s’approche d’elle d’un pas décidé. Elle l’arrête d’un geste ferme.

Elle – On verra ça plus tard !

Il se résigne.

Lui (sceptique) – En colo, vous croyez…? Il n’y a personne…

Elle – On est peut-être les premiers…

Lui – Ou les derniers…

Ils font à nouveau le tour des lieux chacun de leur côté, et se retrouvent face à face.

Lui – On ne s’est pas déjà vu quelque part ?

Elle (ironique) – Dans vos rêves, peut-être… (Agressive) Alors vous ne voyez vraiment aucun moyen de nous sortir de là ?

Lui – Eh, oh, on n’est pas mariés, hein ? Pourquoi ce serait à moi de vous sortir de là ?

Elle (profil bas) – Excusez-moi…

Il soupire, ne sachant plus quoi faire.

Lui – Bon… Qu’est-ce qu’on fait ?

Elle (dubitative) – On est obligé de faire quelque chose…?

Lui (décidé) – Moi, j’ai horreur de rester inactif. (Joignant le geste à la parole) Je me recouche !

N’ayant rien d’autre à proposer, elle se rallie à son point de vue.

Elle – Bon…

Lui – C’est peut-être un cauchemar… Et quand on se réveillera, ça ira mieux…

Elle – Ou ce sera pire…

Ils s’apprêtent à se recoucher, un peu gênés malgré tout de partager le même lit.

Lui – Vous avez un côté préféré ?

Elle – Non…

Lui – Bon, ben je vais reprendre celui-là, alors.

Il s’allonge du même côté qu’auparavant.

Elle (ironique) – On prend vite ses petites habitudes, hein…?

Elle se couche de l’autre côté, mais n’a pas l’air d’avoir envie de dormir.

Lui – Je peux éteindre ?

Elle – J’aurais bien lu un peu, mais on n’a même pas le texte de la pièce…

Lui – J’éteins alors. (Il cherche comment éteindre) Je ne vois pas d’interrupteur…

La lumière baisse progressivement.

Lui – Ah ben voilà ! (Il se tourne vers elle) Bon ben… À un de ces jours, alors…

Elle – C’est ça… À un de ces jours…

Noir.

Elle – Je mets le réveil ?

Lui – Ce n’est pas dimanche, demain ?

Elle – Il n’y a pas de réveil, de toute façon…

 

1 – Travaux d’approche

Elle et lui sont assis côte à côte dans un avion. Elle dort contre son épaule, comme si c’était sa compagne. Elle se réveille peu à peu… et se rend compte qu’elle dormait sur l’épaule d’un inconnu.

Elle (gênée) – Pardon, je suis désolée… Mais vous auriez dû…

Lui – Je n’ai pas osé vous réveiller…

Elle – J’ai dormi longtemps.

Lui – On a commencé les travaux d’approche…

Elle – Pardon ?

Lui – Je veux dire, euh… Les manœuvres d’approche… Pour l’atterrissage !

Elle – Ah, oui…

Elle remet un peu d’ordre dans ses cheveux d’un geste de la main.

Lui (engageant) – Vous êtes en vacances ?

Elle (sur la défensive) – Euh… Non… (Après une hésitation) Je vais rejoindre mon mari…

Lui (déçu) – Ah… Qu’est-ce qu’il fait ?

Elle – Il… Il est médecin… Il travaille pour une ONG…

Lui – Ah, oui, bien sûr… Dans un pays pareil… À part le tourisme et l’humanitaire… La prostitution, un peu… Et le trafic de drogue, bien sûr…

Elle a l’air un peu déstabilisée.

Elle – Et vous ? Vous êtes en vacances ?

Lui – Euh, non… Je fais… dans le trafic d’armes.

Elle (surprise) – Vous voulez dire, euh…

Lui – Kalachnikov, lance-roquettes, mines anti-personnelles… Je viens de toucher un lot de chars d’assaut presque neufs. Si ça vous intéresse…?

Elle – Merci… Mon mari a déjà un quatre-quatre…

Lui – Il a raison, c’est beaucoup plus pratique. Et plus écologique ! Un tank, c’est très difficile à garer, surtout en ville, et ça consomme presque autant qu’un Airbus…

Silence embarrassé, suivi d’une secousse que les comédiens peuvent marquer par un léger sursaut.

Lui – Ah, ça y est… On vient d’atterrir… (Ils se lèvent pour partir) Bon, et bien… Enchanté d’avoir fait votre connaissance…

Elle (après un moment d’hésitation) – Vous… Vous êtes vraiment trafiquant d’armes…?

Lui – Non… C’était seulement pour que vous me détestiez… Pour ne pas avoir de regret… Une femme mariée… avec un French Doctor, c’est difficile de lutter… Regardez Kouchner… Et pourtant les gens l’adorent. Et vous ?

Elle – Moi ?

Lui – Vous êtes vraiment mariée ?

Elle – Euh… En fait, non… Pas vraiment…

Lui – Alors vous êtes célibataire, et en vacances, comme moi…

Elle – Oui… Je vais au Club… Ne me dites pas que vous aussi…?

Lui – On y va tous… C’est un charter…

Elle (innocemment) – Ah, oui…?

Ils commencent à s’éloigner ensemble…

Lui – Vous dormiez vraiment…?

Elle – Non… Heureusement… Je ronfle…

Ils se sourient.

Lui – Je vous offre un verre au bar, ce soir ?

Elle – J’ai pris la formule tout compris, avec boisson à volonté. Pas vous ?

Lui – Si… (Ils se sourient à nouveau, bêtement). Je crois qu’il est temps de descendre, sinon, l’avion va redécoller. Il fait deux rotations par jour… Après vous, je vous en prie… (Ils se dirigent vers la sortie) Vous n’étiez pas déjà venue, l’année dernière ?

Elle – Si…

Lui – Il me semblait bien aussi…

Noir.

 

2 – Amour toujours

Elle et lui, côte à côte, amoureusement.

Elle – On est bien, comme ça, non ?

Lui – Oui…

Elle – Tu m’aimes ?

Lui – Oui.

Elle – Tu m’aimeras toujours ?

Lui – Toujours ?

Elle – Je ne sais pas, moi… Est-ce que tu m’aimeras pendant 50 ans ?

Lui (effaré) – 50 ans…?

Elle – 40…? (Il a l’air dubitatif) 20…? 10…?

Il a toujours l’air dubitatif.

Elle – Est-ce que tu m’aimeras pendant un an ?

Lui – Un an ? (Convaincu) Ah, oui ! Et toi ?

Elle (sceptique) – Un an ?

Lui – Six mois ? (Elle a l’air dubitative) Quinze jours ? Une semaine ?

Elle a toujours l’air dubitative.

Lui – Est-ce que tu m’aimeras jusqu’à demain ?

Elle – Demain matin ? À quelle heure ?

Lui – Je ne sais pas, moi. Disons 9 heures ?

Elle sourit en signe d’acquiescement. Ils s’embrassent.

Elle – Je mets le réveil ?

Noir

 

 

 

3 – Autoroute

Il se présente devant elle.

Lui – Combien ?

Elle – 30 euros…

Lui – Super ou ordinaire ?

Elle – Ça existe encore, l’ordinaire ? Je pensais qu’il n’y avait plus que du super ? (Il ne dit rien) Bon, ben mettez-moi de l’ordinaire. Pour changer un peu…

Lui – L’ordinaire, c’est plus cher.

Elle – Ah, bon ?

Lui – C’est devenu très rare, l’ordinaire. Il n’y en a pas partout…

Elle – Bon, ben mettez-moi du super, alors.

Lui – Super normal ou super plus ?

Elle – C’est quoi la différence ?

Lui – Super plus, c’est plus cher, mais ça consomme moins.

Elle – Qu’est-ce que vous me conseillez ?

Lui – Vous consommez beaucoup ?

Elle – Je ne sais pas. J’en prends toujours pour 30 euros…

Lui – Prenez du super plus.

Elle – Bon, ben… Le plein, alors… Je ne voudrais pas retomber en panne sèche…

Lui – Je vous fais les niveaux et la pression ?

Elle – C’est gratuit…?

Lui – C’est à la discrétion du client.

Elle – Mais… combien, sans indiscrétion.

Lui – Un euro, en moyenne. Deux pour les plus généreux. Cinq pour les bienfaiteurs de l’humanité. Je vous fais une carte de fidélité ?

Elle – Qu’est-ce qu’on gagne ?

Lui – Avec cinq pleins, vous avez droit à un lavage gratuit.

Elle – D’habitude, je la lave moi-même…

Lui (s’approchant) – C’est quoi, ça ? Une crotte de pigeon…

Elle – Vous croyez…?

Lui – Il ne faut pas laisser ça comme ça. C’est très corrosif.

Elle – Qu’est-ce que je peux faire ?

Lui – Prenez une carte de fidélité.

Elle – Je ne viens pas souvent par là. Je suis en vacances…

Lui – C’est valable partout.

Elle – La prochaine fois, peut-être…

Lui – Voilà, ça fait 95 euros.

Elle – Tenez, gardez le tout.

Lui – Merci.

Elle (s’en allant, puis se ravisant) – Excusez-moi, vous savez où on est ?

Lui – Vous allez où ?

Elle – Je ne sais pas encore.

Lui – De toute façon, vous ne pouvez pas faire demi-tour, alors…

Elle – Et la prochaine sortie, c’est loin ?

Lui – Ouh, là…! C’est pas tout de suite, hein…!

Elle – Bon, ben je vais continuer, alors.

Lui – Bonne route.

Elle – Merci.

Elle s’éloigne.

Lui – Ah, les femmes…

Noir.

 

4 – Décalage horaire

Un homme arrive un peu essoufflé devant une femme, genre hôtesse.

Lui – Bonjour mademoiselle, je suis Monsieur Dumortier…

Elle (vérifiant sur une liste) – Monsieur Dumortier, oui, parfaitement.

Lui – Désolé, je suis un peu en retard…

Elle (aimablement) – Vous êtes le dernier, en effet. Nous n’attendions plus que vous pour décoller… Vous avez des bagages ?

Lui – Euh, non… (Montrant le sac en plastique qu’il tient à la main) Juste ça… Je peux le prendre en cabine…?

Elle – Bien sûr… Classe tourisme, c’est bien cela…?

Lui (acquiesçant) – Le vol dure combien de temps ?

Elle (vérifiant) – Attendez, que je ne vous dise pas de bêtises… 37 ans exactement… Vous arrivez le 16 avril 3022 à midi, heure locale…

Lui – Je me suis dit qu’en avril, il y aurait moins de monde…

Elle – En dehors des vacances scolaires, c’est quand même moins cher. Et puis là-bas, avril, c’est la belle saison. Les jours rallongent. En hiver, on a à peine le temps de se lever qu’il fait déjà nuit : les journées ne durent que cinq heures !

Lui – Vous y êtes déjà allée ?

Elle – Oui ! Plusieurs fois. En tant qu’hôtesse, on a des tarifs… Vous avez prévu un vêtement chaud pour la décongélation ?

Lui – Bien sûr.

Elle – Heureusement qu’on a des avantages, vous savez… Parce qu’hôtesse… C’est une vie de fou… Vous partez sur le moindre vol d’une soixantaine d’années, vous revenez, il faut vous refaire des amis. Les vôtres sont déjà tous morts et enterrés… Ou alors complètement décatis… Vous avez des amis ?

Lui – Non.

Elle – Vous avez bien raison. C’est beaucoup plus simple. (Son téléphone sonne et elle répond). Oui…? Parfait, merci. (Elle raccroche et s’adresse à nouveau à son passager) Cette fois, c’est l’heure. On m’annonce que votre fusée va décoller d’un instant à l’autre. Je ne vous dis pas au revoir. Quand vous reviendrez, je serai sans doute plus de ce monde. Je fais le système solaire, en ce moment. Il n’y a presque pas de décalage annuel. C’est quand même moins fatiguant.

Lui – Surtout quand on a des enfants…

Elle – Vous les laissez à la crèche, et quand vous revenez du travail, ils ont fini médecine… Alors bon voyage !

Il part en oubliant son sac en plastique.

Lui – Merci.

Elle – Ah, vous oubliez votre bagage à main…

Lui – Oh, pour ce qu’il y a dedans…

Elle – Vous avez raison… Ce n’est pas la peine de se charger… Quand on arrive, la mode a complètement changé… Autant acheter des vêtements sur place…

Lui – Ah, je ne vous ai pas demandé, pour le retour. C’est quand ?

Elle – Le retour ? Ah, ça, c’est une question qu’on me pose rarement… Je peux vous donner une évaluation, mais vous savez… Ça dépendra de l’évolution de l’aéronautique entre temps…

Lui – Ne vous dérangez pas. Je verrai ça là-bas. Bonne journée…

Elle – Bonne journée à vous… Enfin, je veux dire… Bonne hibernation…

Lui – Eh, oui… 37 ans, quand même…

Elle – Oh, vous verrez, on ne sent pas le temps passer… Et on se réveille frais comme une rose…

Lui – Excusez-moi de vous demander ça, mais c’est vraiment une compagnie sûre…? Vous n’avez jamais eu de rupture dans la chaîne du froid…?

Elle – Pensez-vous ! Tout ça est très contrôlé. Le dernier incident qu’on a eu, c’est un passager qui s’est trompé de vol. Il devait retrouver sa fiancée sur Venus pour leur voyage de noces, et il a embarqué par mégarde pour une planète située à une quarantaine d’années lumière… Évidemment, quand il est revenu, elle…

Lui – Elle n’était plus vraiment fraîche comme une rose…

Ils rient.

Elle – Allez, maintenant filez, sinon vous allez le rater. Et le prochain vol n’est que dans soixante-dix ans…

Lui – J’y vais…

Noir.

 

5 – Partie de pêche

Un personnage est en train de pêcher. Un deuxième arrive et le regarde un moment en silence avant de parler.

Deux – Ça mord ?

Un – Je viens d’arriver…

Deux – Vous appâtez à quoi ?

Un – Mie de pain…

Deux – Ah, oui…

Un temps.

Deux – Vous avez essayé le… Ah, merde, comment ça s’appelle, déjà…? La… Ce qu’on trouve dans le camembert ! Les… Voyez ce que je veux dire…?

Un – Non…

Deux – C’est pas grave, ça me reviendra tout à l’heure…

Un – Vous êtes pêcheur ?

Deux – Non ! J’aurais jamais la patience… Rester des heures immobile à rien faire, comme ça, en attendant que ça morde… Si ça mord !

Un – Mmm…

Deux – Vous ne vous ennuyez jamais ?

Un – C’est une façon d’être un peu tranquille…

Deux – Non, je préfère encore la chasse…

Un – Vous êtes chasseur ?

Deux – Non plus… Mais si je devais choisir… Je crois que je préférerais la chasse… Il y a plus d’action, non ? Et puis au moins, on fait un peu d’exercice… Parce que rester assis comme ça toute la journée… Franchement, je ne sais pas comment vous faites…

Un – C’est reposant… On écoute le bruit de l’eau qui coule…

Deux (hurlant) – Les asticots ! Dans le camembert ! Pour appâter ! Les asticots, c’est le mot que je cherchais ! Vous avez essayé, les asticots ?

Un – Non.

Deux – Vous devriez.

Un – Une autre fois, peut-être…

Deux – Un safari… Ça ça me dirait bien… Au Kenya, par exemple… Vous connaissez, le Kenya ?

Un – Non.

Deux – La chasse au gros. Une dizaine d’éléphants qui vous foncent dessus… Pan ! Entre les deux yeux ! Mais après, y’a intérêt à se garer… Pour pas être aplati par le reste du troupeau…

Un – C’est interdit, maintenant, la chasse à l’éléphant…

Deux – Ouais… J’ai vu un reportage là dessus à la télé… Il paraît même qu’ils se remettent à proliférer… Et ils deviennent agressifs, en plus ! Ils s’attaquent aux hommes… Sans raison, comme ça… Ils foncent sur tout ce qui bouge… Il y a eu des morts, hein ! À ce qu’il paraît, c’est parce qu’ils se souviennent d’avoir été chassés il y a des dizaines d’années. Ceux qui en ont réchappé avec une patte folle, une oreille en moins ou une balle dans la trompe. Et les éléphanteaux qui ont vu leurs parents se faire massacrer sous leurs yeux. Même cinquante ans après, ils se souviennent, et ils se mettent à charger dès qu’ils voient un quatre-quatre qui passe à proximité… C’est que ça vit très vieux, un éléphant, hein ? Et ça a de la mémoire… Vous n’avez pas une touche, là ?

Un – C’est le vent…

Deux – Qu’est-ce que vous en faites, quand vous en attrapez un ? Vous le mangez…?

Un – Je le rejette à l’eau…

Deux – Alors ça ne sert vraiment à rien… (Un temps). Mais ils doivent être un peu amochés, quand vous les rejetez à l’eau, non…? Avoir un crochet qui vous transperce la joue, comme ça, ça doit pas faire du bien…

L’autre s’efforce de rester impassible.

Deux – On dit que manger du poisson, c’est bon pour la mémoire… Vous croyez que ça a de la mémoire, un poisson…?

L’autre le regarde, perplexe.

Noir.

 

6 – Excès de lenteur

Un homme s’approche d’un autre (ou d’une femme).

Un – Papiers.

Le deuxième lui tend ses papiers.

Deux – Voilà.

Le premier examine les papiers.

Un – Vous savez à quelle vitesse vous rouliez ?

Deux (profil bas) – Je ne me suis pas rendu compte…

Un – Et ce n’est pas la première fois.

Deux – C’est la dernière, je vous le promets.

Un – Non mais vous vous rendez compte ! 12 kilomètres heure sur l’autoroute ! Vous auriez pu provoquer un accident très grave ! Qu’est-ce que vous avez à dire pour votre défense ?

Deux – Je n’étais pas pressé…

Un – Vous vous foutez de moi ?

Deux – Je vous jure que non ! En fait… C’est une sorte de phobie… Dès que je pars, j’ai l’angoisse d’arriver…

Un – Vous voulez dire de ne pas arriver…

Deux – Non, d’arriver ! Ça me fait pareil en avion…

Un – Vous avez peur de l’avion ?

Deux – Pas du tout… J’ai peur de l’atterrissage… Enfin, pas de l’atterrissage en tant que tel… C’est la fin du voyage, si vous préférez… Ça me terrorise… Je suis tellement angoissé… Je pourrais détourner l’avion pour l’empêcher d’atterrir… Mais ça ne servirait à rien. Même en faisant des cercles autour de l’aéroport, on finirait par brûler tout le kérosène, et on serait quand même obligé de se poser en catastrophe, non ?

Un – Si…

Deux – À moins d’être ravitaillé en vol…

Un – Oui…

Deux – Vous n’avez pas ce genre d’angoisse, vous, en moto…

Un – Non…

Deux – Ce que j’aimais, quand j’étais enfant, c’était les manèges… Comme ça tourne en rond, on est sûr de ne jamais arriver à rien… Je montais toujours dans la soucoupe… Vous savez, la toupie, là ? On tourne sur soi-même… En plus de tourner en rond… D’ailleurs, tourner en rond, c’est le mouvement universel, non…? Les planètes tournent sur elles-mêmes, et autour du soleil… On dit que le monde ne tourne pas rond… C’est faux… Il n’y a rien qui tourne plus en rond que l’univers… Et vous…?

Un – Moi…?

Deux – Vous montiez sur quoi, au manège ?

Un – Sur la moto…

Deux – Déjà…

Un – En fait, c’est mon père qui m’installait à califourchon sur la moto.

Deux – Et pourtant, la moto, c’est très dangereux.

Un – Moi, ce que j’aurais aimé, c’est monter dans la citrouille…

Deux – La citrouille ?

Un – Enfin, le carrosse, quoi… Surtout que même en moto, le carrosse, je n’arrivais jamais à le rattraper… Sur le manège, je veux dire…

Deux – Vous vous souvenez de Mary Poppins ?

Un – Mary Poppins…?

Deux – Le film…! (Horrifié) Cette scène, quand les chevaux de bois se détachent du manège pour aller battre la campagne et finir au galop sur un champ de course à foncer hors d’haleine vers l’arrivée, la bouche pleine d’écume…

Un – La bouche pleine d’écume, vous êtes sûr ?

Deux – Pour moi, c’était pire que l’Exorciste…!

L’autre le regarde un instant avec un air perplexe.

Un – Bon…

Il rend ses papiers à l’autre.

Un – Vous n’êtes pas complètement rond, au moins ?

Deux – Je vous jure que non…

Un – Allez, ça va pour cette fois… Vous pouvez circuler…

Deux – Circuler ?

Un – Et plus vite que ça !

Deux – Bon… Vous ne voulez pas me retirer mon permis…?

L’autre lui lance un regard négatif.

Deux – Ok, j’y vais…

Il fait mine de s’en aller.

Deux – N’allez pas trop vite en moto, vous non plus…

Il se retourne une dernière fois.

Deux – Le périphérique, c’est encore loin…?

Un – Même à 130, vous en avez pour une bonne heure…

Deux – Et sinon, la prochaine sortie, c’est quoi…

Un – La gendarmerie…

Noir.

 

7 – Hors saison

Un homme (ou une femme) en tenue d’été (genre bermuda et chemisette hawaïenne) voire en maillot de bain, arrive devant un(e) autre en tenue polaire (genre doudoune et moon boots) qui vend des glaces.

Un – Bonjour. Elles sont bonnes vos glaces ?

Deux – C’est des glaces artisanales. Combien de boules ?

Un – Qu’est-ce que vous avez comme parfum ?

Deux – Alors… vanille, chocolat, pissenlit, noisette, fraise, moutarde, cassis, menthe avec éclats de chocolat noir, fruit de la passion, citron, choucroute avec éclats de saucisse de Strasbourg, violette, rose, chrysanthème, papaye, anchois, praliné, noix de coco, framboise, cerise, noix de cabillaud, pomme, caramel, javel, banane, saucisson sec, orange, mandarine, aspirine, rhum-raisins, vieux mollard, huître, tarama, steak tartare, ananas, kiwi… Ah, non, du kiwi, il ne m’en reste plus.

Un – Tiens, je vais essayer chocolat – noix de cabillaud, pour changer un peu.

Deux – Une double alors.

Un – Va pour une triple. Vous me mettrez deux boules de cabillaud.

L’autre lui donne sa glace. Il la goûte.

Un – On sent bien le goût de la morue, hein ?

Deux – On les fait nous-mêmes.

Un (avec une moue) – Ah, une arrête…

Il extirpe l’arrête.

Deux – C’est des glaces artisanales…

Un – Mmm… Et ça marche, les affaires ?

Deux – Ça dépend des parfums… En ce moment, avec ce froid, c’est surtout petit salé aux lentilles, qui part bien. En hiver, ça réchauffe. D’ailleurs, je suis en rupture… Vous êtes en vacances ?

Un – Non, on tourne un film, dans le coin. Je suis comédien. Enfin, figurant…

Deux – Ah oui ? Et qu’est-ce que c’est comme film ?

Un – Les Bronzés au Club Med numéro 5. En hiver, ça coûte moins cher. Le Club est fermé.

Deux – C’est sûr. C’est comme pour moi. J’ai racheté tout ce stock de glaces pour une bouchée de pain. Avec la crise, faut savoir s’adapter. Surprendre. Etre là où on ne vous attend pas. En été, je vends des marrons chauds sur la plage…

Un – Je comprends… L’été prochain, je fais une figuration dans Les Bronzés Font du Ski numéro 4. On tourne à Courchevel, avec de la neige artificielle. C’est que là haut, l’été, ça cogne sous la doudoune… Bon va falloir que j’y retourne. Ils doivent avoir fini de décongeler la piscine. Tous les matins, c’est pareil. On perd un temps, avec ça…

Noir.

 

8 – Temps perdu

Deux archéologues du temps en train d’effectuer une fouille.

Un – Je crois que cette fois, on a trouvé quelque chose…

Deux – Passé ou futur ?

Un – Futur antérieur, je dirais.

Ils découvrent un objet qu’ils exhibent. C’est une pendule.

Deux – Qu’est-ce que ça peut bien être ?

Un – Aucune idée.

Deux – Il y a des chiffres…

Un – Et des aiguilles…

Deux – Trois…

Un – Il y a une qui bouge.

Deux – Elle tourne en rond…

Un – À quoi ça peut bien servir…?

Deux – C’est peut-être dangereux…

Un – Tu crois ?

Deux – On ferait mieux de ne pas y toucher…

Un – C’est un peu tard.

Deux – On dirait que les autres aiguilles bougent aussi. Mais moins vite.

Un – Ah, ouais, tu as raison…

Deux – C’est peut-être un jeu ?

Un – Ce n’est pas très marrant.

Deux – Un instrument de mesure ?

Un – Pour mesurer quoi ?

Deux – Va savoir…

Un – À moins que ce ne soit un objet rituel…

Deux – Ou alors, c’est une œuvre d’art.

Un – Ce n’est pas très décoratif…

Un – Bon, il va falloir qu’on rentre au vaisseau spatial. Il est déjà cinq heures trente deux…

Deux – Tiens, c’est marrant.

Un – Quoi ?

Deux – La petite aiguille est sur le cinq, et la grande sur le trente deux…

Un – Tu crois que cet appareil indiquerait l’heure qu’il est ?

Deux – Va savoir…

Un – Mais à quoi ça sert, un appareil qui t’indique le présent ? C’est comme un panneau indicateur qui te dirait « Vous êtes ici ». On le sait déjà !

Deux – Nous, oui…

Une – Une civilisation primitive qui aurait eu besoin de machines pour se repérer dans le temps présent ?

Deux – C’est une hypothèse.

Un – Tu imagines, un peu ? Tu te réveilles en pleine nuit, et tu ne sais même pas l’heure qu’il est. Tu es obligé de regarder une machine pour savoir si c’est le moment de te lever ou pas…

Deux – On fait un métier passionnant…

Un – Et pour remonter le temps, comment ils faisaient ?

Deux – Peut-être qu’ils faisaient tourner les aiguilles à l’envers ?

Le premier essaie de faire tourner les aiguilles à l’envers, sans succès.

Deux – Non, ça ne tourne que dans un sens. Apparemment, ces gens-là ne pouvaient voyager que dans le futur.

Un – Pas de marche arrière, t’imagines. Tu n’as pas le droit à l’erreur…

Deux – Ça devait être une civilisation très primitive.

Un – Bon, allez, on y va. Je n’ai aucune idée de l’endroit où on est.

L’autre regarde une sorte de montre à son poignet.

Deux – Longitude 23234, largitude 43722, profonditude 65840…

Un – Remarque, si on y pense. Nous on a pas besoin de machine pour savoir l’heure qu’il est… Et si ces gens-là savaient instantanément où ils étaient…?

Deux – Rien que par la pensée, tu veux dire ?

Un – Ou alors, ils vivaient dans un espace tout petit.

Deux – Au point de toujours savoir où ils étaient ? Comme ça, rien qu’en regardant autour d’eux ?

Un – Je ne sais pas… Imagine que l’espace dans lequel ils vivaient n’était pas lisse, comme le nôtre, mais comportait des aspérités…

Deux – Comme des sommets, des failles ou des précipités ?

Un – Ouais… Qui permettaient de se repérer dans l’espace. Aussi facilement que nous on se repère dans le temps.

L’autre le regarde avec un sourire navré.

Un – C’est con, je sais…

Deux – Tu as fumé ou quoi…?

Un – Ça me fout un peu les jetons, cette machine, pas toi…?

Deux – Si…

Un – Et si on la laissait là où on l’a trouvée ?

Deux – Je n’osais pas te le proposer…

Ils se saisissent de l’horloge pour la remettre en place.

Un – Avant qu’on prenne de mauvaises habitudes…

Deux – Et qu’on ne puisse plus s’en passer.

Ils ont fini et échangent un regard.

Deux – Prêts pour la téléportation ?

Un – Ça baigne.

Un – Tu sais que tu as de l’imagination, toi ? Tu aurais dû faire philosophe, au lieu d’archéologue du temps…

Noir. Ils disparaissent.

 

 

 

9 – Perdu de vue

Elle et lui arrivent, visiblement perdus. Ils s’arrêtent, épuisés.

Elle (levant les yeux) – On n’est pas déjà passés par là ? Il me semble qu’on s’est abrités sous ce chêne il y a peine un quart d’heure…

Lui – En même temps, il n’y a rien qui ressemble plus à un arbre qu’un autre arbre. D’ailleurs, comment tu sais que c’est un chêne ?

Elle – Il y a des glands en dessous…

Lui – Je me demande si on ne ferait pas mieux de s’asseoir et d’attendre…

Il s’assoit par terre, découragé.

Elle – Attendre quoi ? On est dans le Bois de Vincennes ! Tu ne crois quand même pas que la gendarmerie va monter une expédition de secours en voyant notre voiture toute seule sur le parking ce soir ?

Il ne répond pas. Elle s’assied à son tour, résignée. Il regarde fixement quelque chose droit devant lui.

Elle – Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?

Lui – Le corbeau, là… J’ai l’impression de l’avoir déjà vu…

Elle – Ah, tu vois, qu’est-ce que je disais… On est déjà passé par là…

Il paraît songeur.

Lui – Quand j’étais gamin, mon père avait ramené un corbeau à la maison, un soir… Il était bûcheron, mon père… Alors il avait coupé l’arbre et… Évidemment, le nid… Je l’ai nourri à la petite cuillère… Tu ne peux pas savoir le bruit que ça fait, un bébé corbeau, quand ça a faim… Au début, je n’osais même pas m’approcher… Et puis petit à petit, je l’ai apprivoisé… Il me suivait partout, comme un petit chien.

Elle – À pied ?

Lui – Il devait me prendre pour sa mère. Comme il ne me voyait pas voler, il n’avait pas idée de le faire non plus…

Elle se demande visiblement s’il ne délire pas.

Lui – Enfin si, il volait ! Les crayons de mon père, qu’il lui piquait dans son bureau, et qu’il allait enterrer dans le jardin. Qu’est-ce qu’on a rigolé, avec ça…

Elle (perplexe) – Mmm…

Lui – Et puis petit à petit, ça lui est venu…

Elle (larguée) – Quoi ?

Lui – De se servir de ses ailes ! Au début, c’était juste des petits sauts. D’une chaise de jardin à une autre… Et puis de la chaise à un arbre…

Elle – Il a dû voir d’autres corbeaux voler. Ça lui a donné des idées…

Lui – Au début, il ne s’absentait qu’un jour ou deux… On savait qu’il reviendrait… Et puis un jour il est parti pour de bon, et on ne l’a plus jamais revu… Il est retourné à la vie sauvage…

Elle – Ou alors un chasseur lui a mis un coup de fusil. S’il n’était pas farouche…

Lui (poursuivant sans l’entendre) – Depuis, à chaque fois que je vois un corbeau, je me demande si ce n’est pas Babac…

Elle – Babac…?

Lui – C’est comme ça qu’on l’avait appelé…

Il fixe toujours le corbeau avec un air rêveur. Elle le regarde de plus en plus perplexe.

Elle – Attends, il doit être mort depuis longtemps, ton corbac !

Lui – Ne crois pas ça. Ça vit plus de cent ans, un corbeau…

Elle se relève pour rompre le charme.

Elle – Dis donc, je ne voudrais pas troubler ces émouvantes retrouvailles, mais il faudrait peut-être songer à repartir, là. Il commence à faire nuit…

Il regarde du côté du corbeau.

Lui (déçu) – Il s’est envolé… Ce n’était peut-être pas lui, finalement…

Elle semble soulagée de le voir revenir à la raison.

Lui – Ou alors, c’est toi qui lui as fait peur…

Ils s’en vont.

Elle – Tu es sûr que c’est par là ? Je ne suis pas encore prête pour le retour à la vie sauvage, moi…

Noir.

10 – Coup de foudre

Un homme entre avec circonspection dans ce qui est supposé être un appartement vide, et à vendre. Il est habillé façon VRP et tient une mallette à la main. N’étant visiblement pas chez lui, il attend, ne sachant pas très bien quoi faire. Puis il en profite pour examiner discrètement les lieux. Son jugement semble très favorable. Son portable sonne, il répond.

Lui – Oui…? Oui, chérie… Oui, j’y suis… Non, la fille de l’agence n’est pas encore arrivée. Je suis un peu en avance. Une occasion pareille, tu penses bien. Je tenais absolument à être le premier. Oui, elle m’a dit qu’il y avait quelqu’un d’autre sur l’affaire… Non, non, c’était ouvert, alors j’en ai profité pour entrer… Ah, oui, je t’assure, c’est vraiment magnifique. Le coup de cœur, je te jure. Non, je crois que cette fois, c’est le bon. Et à ce prix là… Les propriétaires sont pressés, apparemment… Un divorce, il paraît… Excuse-moi, je vais devoir te laisser… Je l’entends qui arrive… Ok, je te rappelle après, d’accord…? Tchao…

Une femme entre. Elle est habillée un peu de la même façon que lui, au féminin, et porte également une mallette.

Elle – Bonjour… Vous êtes bien…?

Lui – Oui…

Elle – Je me suis garée sur une place handicapés, mais bon… On n’en a pas pour très longtemps…

Lui – Non, bien sûr…

Elle jette un regard circulaire sur la pièce. Il semble un peu décontenancé.

Elle – Ah, oui, c’est…

Lui – C’est la première fois que vous le voyez…?

Elle – Oui… Pourquoi ?

Lui – Non, non… Rien… Je…

Il se met à examiner les lieux lui aussi.

Elle – Ce n’est pas très grand, évidemment, mais bon…

Lui – Pour un couple.

Elle – Oui.

Lui – Il y a pas mal de placards…

Ils semblent tous les deux un peu embarrassés.

Elle – Il faut reconnaître qu’à ce prix-là, c’est une occasion à saisir.

Lui – Oui…

Elle a l’air attendrie par sa maladresse.

Elle – Vous… Vous faites ça depuis longtemps…

Lui – Ça ?

Elle – Vous débutez, je me trompe ?

Lui – C’est à dire que… Pourquoi ?

Elle (amusée) – Ça se voit un peu…

Lui – Ah, oui…?

Elle – Vous n’êtes pas très… Mais au contraire, hein… Ça fait six mois qu’on cherche, alors évidemment… Excusez-moi, mais… les agents immobiliers, on commence à connaître leur baratin… Alors là, ça me repose un peu…

Lui – Bien sûr…

Elle – Et puis c’est vrai qu’un appartement comme ça, à ce prix là… Il n’y a pas vraiment besoin d’en rajouter…

Lui – Non…

Elle reprend sa visite.

Elle – Ah, oui, c’est… C’est très lumineux…

Lui – Oui, enfin…

Elle – Pardon ?

Lui – Surtout la journée…

Elle – Oui… C’est sûr que la nuit… Ça doit être un peu plus sombre…

Lui – Eh bien justement non.

Elle – Non ?

Cherchant visiblement quelque chose pour argumenter son propos, il se place face au public devant l’endroit supposé de la fenêtre.

Lui – Vous avez vu cette enseigne lumineuse, sur le toit, là bas, juste en face…

Elle – Ah, non…

Lui – Pour la boîte de nuit, en bas ! Avant de vous coucher, vous avez intérêt à fermer les volets…

Elle – Ah, oui…

Lui – Le problème, c’est… qu’il n’y a pas de volets.

Elle – Ah, non…

Lui – En revanche, si vous êtes insomniaque, vous pouvez lire jusqu’au lendemain matin, vous n’avez même pas besoin d’allumer la lumière. Vous êtes insomniaque ?

Elle – Des fois…

Lui – L’avantage, c’est que vous ne serez pas réveillée à quatre heures du matin quand les clients quittent la boîte et s’en grillent une en chahutant avant de rentrer chez eux à moitié bourrés.

Elle – Je croyais que c’était la première fois que vous veniez ici… Vous avez l’air de bien connaître le voisinage…

Lui – Déformation professionnelle… Dans notre métier, on a l’œil pour tous ces petits inconvénients qui n’apparaissent généralement aux acheteurs imprudents qu’après avoir signé la promesse de vente…

Elle (perplexe) – Il y a quand même une belle hauteur de plafond…

Lui – Oui…

Elle – Non…?

Lui – Si, si… C’est… C’est sûr que c’est très agréable, cette impression de volume…

Elle – Oui…

Lui – Mais il faut aussi penser au chauffage…

Elle – Le chauffage…

Lui – Plein nord, comme ça… Là, on est en été… Mais au mois de décembre…

Elle – Vous croyez ?

Lui – Quand on est chauffé au gaz, encore…

Elle – Oui…

Lui – Mais là, avec le chauffage électrique…

Elle – Ah, oui…

Lui – En plus il n’y a qu’un radiateur…

Elle – Mmm…

Lui – Et pas bien gros encore.

Elle – Non…

Lui – Allez savoir s’il marche, au moins…

Elle semble déstabilisée, mais en même temps intriguée.

Elle – Vous êtes payé à la commission ?

Lui – Non, pourquoi ?

Elle – Comme ça… Enfin, la journée, ça a l’air plutôt calme, non ?

Il jette un nouveau regard par la fenêtre.

Lui – Ouh, là… Vous avez vu, à droite ?

Elle – Quoi ?

Lui – L’école !

Elle – Ah, oui… Nous n’avons pas encore d’enfants mais… C’est vrai que ce serait pratique…

Lui – Mmm…

Elle – Non ?

Lui – Attendez l’heure de la récréation…

Elle – Vous voulez dire…

Lui – Vous ne travaillez pas chez vous, au moins ?

Elle – Si… Je… Je suis traductrice…

Lui – Croyez-moi… Une école… Quand on ne rentre chez soi que le soir, ça va… Mais quand on a besoin de tranquillité pour travailler pendant la journée…

Elle – À ce point là…?

Lui – Depuis combien de temps vous n’avez pas mis les pieds dans une cour de récréation ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – Croyez-moi, une école… Il vaut encore mieux habiter à côté d’une centrale nucléaire…

Elle – Ah, oui ?

Lui – Ça fait moins de bruit…

Elle reste un instant interloquée.

Elle – Mais… Pourquoi vous me dites tout ça ? Votre métier, c’est de vendre des appartements, non ?

Lui – Vous m’êtes sympathique, je ne sais pas pourquoi… Je ne voudrais pas que… Et puis je finirai bien par trouver un autre pigeon…

Elle – Je vous remercie de votre honnêteté… Je suis très touchée…

Lui – Je vous en prie.

Elle insiste encore un peu.

Elle – Et les toilettes ?

Lui – Dans la salle de bain…

Elle – Ça prend moins de place.

Lui – Mais ce n’est pas très commode… surtout si vous comptez agrandir la famille.

Elle renonce.

Elle – D’accord… Je vais peut-être réfléchir encore un peu, alors…

Lui – Prenez tout votre temps… Je ne pense pas que ce genre de produits parte très rapidement, de toute façon…

Elle – Merci… Alors je vais y aller… Je suis garée sur une place handicapés…

Lui – Oui… Je crois qu’il y a un hôpital psychiatrique, pas très loin…

Elle le regarde un peu inquiète, se demandant visiblement un instant s’il ne viendrait pas de s’en échapper.

Elle – Vous êtes un drôle d’agent immobilier, quand même…

Lui – Vous trouvez…?

Elle (troublé) – J’y vais…

Lui (troublé aussi) – Ok…

Elle s’en va. Il jette un regard circulaire sur l’appartement, avec un air beaucoup moins satisfait que la première fois. Son téléphone sonne.

Lui – Oui…? Ah, c’est toi… Non, ce n’était pas l’agent immobilier, en fait, c’était… Écoute, je ne peux pas te raconter ça tout de suite, la fille de l’agence va arriver… Tout ce que je peux te dire, c’est que maintenant, on est les seuls sur les rangs… (Essayant de se remotiver) C’est génial, non ? L’appartement…? (Il a un moment de flottement et jette un nouveau regard désenchanté autour de lui) Écoute… Je me demande s’il est si bien que ça, finalement… Oui, je sais, c’est ce que je pensais, mais tu sais ce que c’est… Parfois, on a le coup de foudre, et… Mais non, je ne dis pas ça pour toi, évidemment… Je te parle de l’appartement ! Bon, on en reparle tout à l’heure, d’accord, j’entends des pas dans l’escalier…

Il range son portable dans sa poche et se tourne vers la porte. À sa grande surprise, c’est la femme qui revient.

Elle – Vous croyez au coup de foudre…?

Il ne répond rien, interloqué. Elle se dirige vers lui, et lui roule un patin. On entend au loin le vacarme allant croissant des enfants qui sortent en récréation. Le noir se fait. Relayé par le flash de lumière intermittent de l’enseigne lumineuse.

Noir.

 

11 – Temps pis

Elle est assise, en train de lire un livre. Il approche très hésitant.

Lui – Euh… Excusez-moi de vous importuner, mais…

Elle – Oui ?

Lui – Je… me demandais si… vous accepteriez de… me donner l’heure, s’il vous plaît.

Elle – Désolée, mais ma montre s’est arrêtée.

Lui – Ah…

Elle – La pile, sans doute.

Lui – C’est ennuyeux…

Elle – Oui.

Lui – Bon, alors je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

Elle – Mmm…

Il s’apprête à s’en aller, mais se ravise.

Lui – Vous pourriez peut-être quand même me dire quelle heure il était quand votre montre s’est arrêtée ?

Elle – Euh, oui, pourquoi pas…

Lui – Ça me donnerait déjà une idée…

Elle – Une idée ?

Lui – Une idée… de l’heure qu’il est maintenant.

Elle – Ah, oui…

Lui – Par exemple, je ne sais pas moi… Si votre montre s’est arrêtée à trois heures vingt-huit, je saurais déjà qu’il est plus de trois heures vingt-huit…

Elle (vérifiant) – Ma montre s’est arrêtée à trois heure et demie…

Lui – Merci infiniment, ça me donne déjà une indication… Je sais maintenant avec certitude qu’il est plus de trois heures trente…

Elle – Oui…

Lui – Encore une fois, pardon de vous avoir dérangée…

Elle – Pas de quoi.

Il s’apprête à repartir, mais se ravise à nouveau.

Lui – Vous êtes sûre que votre montre est bien arrêtée, au moins…

Elle – Ah, oui, quand même…

Lui – Excusez-moi, mais… Comment pouvez-vous en être absolument certaine ?

Elle – Je ne sais pas, je…

Lui – Parfois, il arrive qu’on ait l’impression que le temps ne passe pas très vite… Ou même pas du tout… Momentanément, en tout cas…

Elle – C’est vrai, mais…

Lui – Quand on s’ennuie, par exemple…

Elle – Euh, oui…

Lui – On regarde sa montre, on a l’impression qu’elle est arrêtée, alors qu’en fait…

Elle – Mmm…

Lui – Vous… vous êtes beaucoup ennuyée en attendant ?

Elle – En attendant quoi ?

Lui – Je ne sais pas, je… Je ne me permettrais pas de vous demander ce que vous attendez… ou qui.

Elle – Pas spécialement… J’ai mon bouquin…

Lui – Alors je suis désolé pour vous mais dans ce cas, je crains fort que votre montre soit vraiment en panne…

Elle – Oui… Ça fait une bonne demi-heure qu’elle indique trois heures et demie… Je crois qu’il n’y a pas aucun doute là dessus…

Lui – Attendez… Une demi-heure, vous dites ?

Elle – À peu près, oui…

Lui – Comment le savez-vous ?

Elle – Eh bien… J’ai eu le temps de lire trois chapitres de mon bouquin…

Lui – Dans ce cas, si votre montre s’est arrêtée sur trois heures trente, il y a de cela une demi-heure, ça veut dire qu’il est à peu près quatre heures maintenant.

Elle – Oui, pas loin, sans doute…

Elle – Et vous savez d’expérience que ça vous prend exactement dix minutes pour lire un chapitre ?

Elle – Pas exactement… Ça dépend de la longueur des chapitres…

Lui – Ah… Et vu l’épaisseur de votre livre, je suppose que ceux-ci doivent être sensiblement plus longs que la moyenne…

Elle – Oui, peut-être…

Lui – Mmm… Donc il pourrait très bien être un peu plus de quatre heures.

Elle – Ah, ça certainement pas !

Lui – Non ? Qu’est ce qui vous permet d’affirmer cela ?

Elle – Eh bien… J’ai rendez-vous avec quelqu’un, en effet…

Lui – Ah…

Elle – À quatre heures précise, justement…

Lui – Je vois… Mais… votre rendez-vous pourrait être en retard.

Elle – Ah, je ne crois pas, non.

Lui – Et pourquoi cela ?

Elle – C’est un premier rendez-vous… Un homme n’arrive jamais en retard à un premier rendez-vous, n’est-ce pas ? En général…

Lui – En général, une femme n’arrive pas en avance non plus à un rendez-vous. Surtout le premier…

Elle – Ah, oui ? Et pourquoi cela ?

Lui – Pour ne pas avoir l’air complètement désespérée, j’imagine…

Elle – Oui, bien sûr…

Lui – Or, vous m’avez dit que vous étiez là depuis une bonne demi-heure, n’est-ce pas ?

Elle – Oui…

Lui – Vous voyez bien qu’en l’occurrence, on ne peut pas se fier aux généralités…

Elle – C’est vrai… Et pourquoi est-ce que vous avez tant besoin, vous même, de savoir l’heure qu’il est ?

Lui – J’ai rendez-vous à quatre heures, moi aussi. Et comme je suis quelqu’un de très ponctuel…

Elle – Quand on est très ponctuel, il vaut mieux avoir une montre, non ?

Lui – Ah, mais j’en ai une !

Elle – Et elle est en panne, elle aussi…

Lui – Non ! Enfin je ne crois pas…

Elle – Alors pourquoi me demandiez-vous l’heure ?

Lui – Mais… pour vérifier que ma montre n’était pas arrêtée, justement. Comme la vôtre.

Elle – Alors vous allez pouvoir me dire quelle heure il est.

Lui – Mais parfaitement… Il est exactement quatre heures zéro six… Vous pouvez me faire confiance, c’est une montre suisse…

Elle – Merci…

Lui – Je l’ai depuis des années… C’est mon parrain qui me l’avait offerte pour ma première communion… Il est mort depuis d’un arrêt du cœur, mais la montre elle… Jamais une seule panne depuis que je l’ai !

Elle – Et quand les piles sont à plat ?

Lui – Il n’y a PAS de pile ! Je la remonte tous les soirs à vingt heures précises !

Elle – Bon, eh bien… Merci de m’avoir donné l’heure…

Elle se lève.

Lui – Vous partez déjà ?

Elle – Quatre heures zéro six, vous dites. Je ne voudrais pas avoir l’air de l’attendre. Nous avions rendez-vous à quatre heures…

Lui – Je comprends… Alors au revoir… Et… excusez-moi encore de vous avoir dérangée…

Elle s’en va. Il reste seul.

Lui – Je vais l‘attendre encore cinq minutes… Disons… jusqu’à quatre heures onze… Mais moi non plus, je n’aime pas beaucoup les femmes qui sont en retard… Surtout pour un premier rendez-vous…

Noir.

 

Pause

Un personnage est sur scène, désœuvré. Un autre arrive et l’interpelle.

Un – Bonjour.

Deux – Salut.

Un – Je suis l’auteur. Je fais une petit break.

Deux – Un break ? (Sur un ton de reproche) Le spectacle vivant, c’est comme la vie. Il n’y pas de touche pause…

Un – Il n’y a même pas de coupure publicitaire…

Il sort un paquet de cigarettes et le tend à l’autre.

Un – Vous en voulez une ? Pour tuer le temps… Ça nuit gravement, mais ça règle le problème des retraites.

Deux – Merci. Je ne fume pas.

Un – Ah… Excusez-moi.

Il range son paquet de cigarettes.

Un – Vous êtes au chômage…?

Deux – Par intermittence.

Un – Et vous ne vous ennuyez jamais ?

Deux – Vous savez ce qu’on dit…

Un (soupirant) – Le plus dur, dans ce métier, c’est d’attendre.

Silence.

Deux – Ça sera dans la pièce ?

Un – Quoi ?

Deux – Ce qu’on est en train de dire.

Un – Ah, euh… Je ne sais pas encore. Ça dépend.

Deux – De quoi ?

Un – De l’intérêt de notre conversation, j’imagine. Vous avez quelque chose d’intéressant à dire ?

Deux – C’est vous l’auteur.

Un – Ouais.

Deux – Enfin, c’est vous qui le dites.

Un – Ouais…

Silence.

Deux – Vous écrivez plutôt la nuit ?

Un – Non, pourquoi ?

Deux – Vous avez l’air un peu fatigué…

Un – Je me couche tôt, je me lève tard. J’écris surtout en fin de matinée. Des fois, quand je suis inspiré, je m’y remets un peu après la sieste. (Il regarde sa montre) D’ailleurs, ce n’est pas que je m’ennuie, mais il va falloir que j’y retourne.

Deux – Oui, je crois.

Un – Merci de m’avoir tenu compagnie. Ça m’a fait plaisir de discuter un moment avec vous.

L’auteur tend la main à l’autre pour la lui serrer. L’autre hésite un instant, et lui serre la main.

Un – Vous avez la main froide.

Deux – Vous êtes vraiment auteur ?

Un – Pourquoi ?

Deux – Ça pédale un peu dans la semoule, non ?

Un – Vous ne m’aidez pas tellement… Oui, je sais, c’est moi l’auteur. Mais il paraît que quand on a un bon personnage, il suffit de le laisser parler…

Deux – Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage… Et puis le théâtre dans le théâtre… Ça a déjà été beaucoup fait, non ? Quand un auteur se met à parler boutique… C’est qu’il n’a plus rien à dire, non ?

Un (ne trouvant rien à répondre) – Bon… (En sortant, un peu déprimé, pour lui-même) Je crois que je ne vais pas la garder, cette scène-là…

Noir.

 

12 – Plans de carrière

Elle et lui, une dizaine d’années (mais pouvant être joués par des adultes habillés comme des enfants), sont assis sur un banc, leurs sacs d’école posés à côté d’eux, dans ce qui pourrait être une cour de récréation. Ils restent un moment silencieux, plongés chacun dans ses pensées.

Lui – Vous avez eu les bulletins ?

Elle – Oui.

Lui – T’as combien de moyenne ?

Elle – Dix-sept.

Lui – Ah, ouais, quand même…

Elle – Et toi ?

Lui – Huit et demi.

Elle – C’est marrant…

Lui – Quoi ?

Elle – C’est la moitié.

Lui – La moitié de quoi ?

Elle – Huit et demi. La moitié de dix-sept.

Lui – Tu crois ?

Elle le regarde un peu étonnée, et renonce à répondre. Silence.

Lui – Qu’est-ce que tu veux faire, toi, quand tu seras grande ?

Elle – Je ne sais pas… (Un temps) J’hésite entre kinésithérapeute et péripatéticienne.

Lui – Ah, ouais, c’est cool… (Silence) C’est quoi, exactement, kinésithérapeute ?

Elle – Ben… Un type qui a une crampe, par exemple. Il appelle la kinésithérapeute, elle lui fait un massage…

Lui – Pour retirer sa crampe…?

Elle – Euh… Ouais…

Lui – Ah, ok… (Un temps) C’est une masseuse, quoi…

Elle – Ouais… Mais maintenant, ça s’appelle une kinésithérapeute.

Lui – C’est cool…

Elle – Ça vient du grec : « kinésie », le mouvement, et « thérapeute », qui soigne. Parce qu’il faut faire des études, quand même, pour être kinésithérapeute.

Lui – Des études de grec ?

Elle – De latin, plutôt. Pour savoir ce que c’est que le radius, le cubitus, le strato-nimbus, le romulus et rémus…

Lui – Le strato-nimbus ?

Elle – Je déconne.

Lui – Ah ouais, c’est cool… (Un temps) Et ça gagne bien kinésithérapeute ?

Elle – Nan… C’est ça le problème… C’est pour ça que j’hésite avec péripatéticienne…

Lui – Mmm… (Un temps) Péripatéticienne, c’est un peu comme esthéticienne, non ?

Elle – C’est ça… C’est une esthéticienne, mais qui pratique sous le périphérique. C’est pour ça qu’on appelle ça une péripatéticienne.

Lui – Ah, ok… (Un temps) Et ça gagne bien ?

Elle – Ma grande sœur, elle est péripatéticienne, et ma mère dit qu’elle gagne dix fois plus qu’elle.

Lui – Qu’est-ce qu’elle fait, ta mère ?

Elle – Rien.

Lui – Rien ?

Elle – ANPE.

Lui – Ah, ouais… Ça craint…

Elle – ASSEDIC.

Lui – Et ta sœur, ça lui plaît, comme métier, péripatéticienne ?

Elle – Je ne sais pas. Mon beau-père l’a foutue dehors juste après le brevet.

Lui – Ah, ouais… C’est pas cool…

Elle – Non.

Lui – Et ton beau-père, qu’est-ce qu’il fait ?

Elle – Rien…

Lui – Rien ?

Elle – Décédé.

Lui – Ah, ouais, quand même… Mais décédé, euh ? (Devant le silence de son interlocutrice) Ouah…

Elle – Et toi, qu’est-ce que tu veux faire quand t’auras ton bac ? Si tu l’as un jour…

Lui – J’hésite…

Elle – Entre quoi et quoi ?

Lui – Je ne sais pas.

Elle – Qu’est-ce qu’ils font tes vieux ?

Lui – Mon père est prof de grec.

Elle – Et ta mère ?

Lui – Prof de grec.

Elle – Génial…

Lui – Ils veulent que je sois prof de latin.

Elle – De latin ?

Lui – Ils disent que prof de grec, j’aurais jamais le niveau.

Elle – Cool…

Lui – Il n’y a pas de chômage. C’est la fonction publique.

Elle – Et ça gagne bien, prof de grec ?

Lui – Je ne sais pas…

Elle – Plus que péripatéticienne ?

Lui – Pareil.

Elle – Mais il faut faire des études…

Lui – Il y a un concours… Il n’y a pas de concours pour être péripatéticien ?

Elle – Ma sœur, elle a commencé avec le brevet.

Lui – Ah, ouais… C’est cool ça…

Ils restent un moment silencieux.

Lui – Oh, putain…

Elle – Quoi ?

Lui – Huit et demi… Mes parents vont me tuer, c’est clair…

Elle – T’as qu’à leur dire ça.

Lui – Quoi ?

Elle – À tes vieux. En rentrant, tu leur dis que tu veux être péripatéticien. Comme ça ils te foutront la paix.

Lui – Tu crois ?

Elle – Ben ouais…

Lui – Ah, ouais…

Elle – Il faut juste le brevet.

Lui – Ouais, c’est pas con… (Il regarde sa montre) Bon, il faut que j’y aille, sinon ils vont vraiment me tuer…

Elle – Ok. Tu me raconteras.

Lui – Quoi ?

Elle – Tes vieux. Pour ton projet professionnel. Qu’est-ce qu’ils en pensent…

Lui – Ah, ok… C’est cool… Merci du tuyau, en tout cas…

Lui s’éloigne.

Elle – Alors lui, il est vraiment trop con.

Noir

 

13 – Face à face

L’un et l’autre se regardent à la dérobée.

Un – On se connaît…?

Deux – Je ne sais pas.

Un – Pardon, j’avais l’impression…

Deux – Non, non, ne vous excusez pas. Moi aussi. Votre tête me dit quelque chose…

Un – Où est-ce qu’on aurait pu se rencontrer…?

Deux – Vous habitez dans le coin ?

Un – Pas très loin. Et vous ?

Deux – Je promenais mon oiseau…

Un – On s’est peut-être croisé ici…

Deux – Ou ailleurs…

Silence.

Un – C’est curieux. J’ai vraiment l’impression qu’on se connaît…

Deux – On voit tellement de gens…

Un – Bon. Il va quand même falloir que j’y aille…

Deux – Content d’avoir fait votre connaissance.

Un – Au plaisir…!

Le premier s’apprête à s’en aller, mais se ravise.

Un – Ah, au fait, moi c’est Pierre… Au cas où on se revoit un de ces jours par ici…

Deux – Pierre ? Tiens, c’est marrant. Moi aussi…

Un – C’est un prénom assez courant…

Deux – Pierre comment ?

Un – Pierre Dumortier.

Deux – C’est pas vrai ? Comme moi !

Un – Alors on est des homonymes, comme qui dirait !

Deux – Mais ça ne nous dit toujours pas où on s’est déjà vu…

Un – Bon, ben alors, euh… Je vais y aller…

Deux – J’y vais aussi.

Un – Vous allez par où ?

Deux – Et vous ?

Un – Par là.

Deux – Après vous, je vous suis.

Un – Merci.

Ils s’en vont.

Un – Allez viens, Babac !

Deux – Pas possible ! C’est votre corbeau ?

Un – Oui, pourquoi ?

Deux – C’est le mien aussi !

Un – Je savais bien que votre tête me disait quelque chose…

Noir

 

14 – 107 ans

Le premier, plus vieux, est déjà là, désœuvré. Le deuxième, plus jeune, arrive.

Jeune – Salut.

Vieux – Salut.

Le jeune fait quelques pas, pour reconnaître les lieux.

Vieux – Je ne vous fais pas faire le tour du propriétaire…

Le jeune sourit vaguement.

Jeune – Ça fait longtemps que vous êtes là ?

Vieux – Je ne sais plus… Je perds la mémoire. Dans un sens, ici, c’est pas plus mal, vous verrez… Je sais que je suis encore là pour un bout de temps, mais comme j’ai toujours l’impression d’être arrivé hier… (Un temps) Combien ?

Jeune – 10 ans… Et vous ?

Vieux – 107 ans.

Jeune (impressionné) – 107 ans ? Pour quoi ?

Vieux – Escroquerie.

Jeune – C’est cher, pour une escroquerie…

Vieux – Et vous ?

Jeune – J’ai tué un policier…

Vieux – Ce n’est pas très cher pour avoir tué un policier…

Jeune – Une grosse escroquerie…?

Vieux – 115 millions.

Jeune – À qui on peut bien escroquer 115 millions ? À part à un escroc… Total ? Société Générale ?

Vieux – Française des Jeux.

Jeune – Ah, ouais…

Vieux – Les numéros que je jouais n’étaient jamais les bons. Je me suis débrouillé pour que les bons numéros soient ceux que j’avais joués…

Jeune – Et comment on fait ça ?

Vieux – Un magicien ne révèle jamais ses trucs. Sinon, il n’y a plus de magie…

Au gré du metteur en scène, le vieux peut esquisser un petit tour de magie simple, réussi ou raté. Quoi qu’il en soit, le jeune est impressionné.

Jeune – 107 ans…

Vieux – Oh, je ne les ferai pas.

Jeune – Vous avez un truc pour vous évader d’ici ?

Vieux – Un truc imparable. Vous avez pris combien, déjà ?

Jeune – Avec les remises de peine, je peux espérer sortir dans 5 ans.

Vieux – Je serai sorti avant vous. Vous voulez parier ?

Jeune – Vous avez escroqué la Française des Jeux…

Vieux – Â mon âge… Je sortirai même par la grande porte. Les pieds devant…

Silence.

Jeune – Excusez-moi, mais… Pourquoi voler 115 millions… à votre âge, justement ?

Vieux – C’est vrai… À mon âge, on n’a plus rien à gagner… D’un autre côté, on n’a plus rien à perdre non plus. Au pire, c’était la prison, au lieu de la maison de retraite. Au moins, ici, je suis avec des jeunes… Pourquoi, vous avez buté ce flic ?

Jeune – C’était l’amant de ma femme…

Vieux – Ah, oui, ce n’est pas de bol… Il aurait été charcutier, vous auriez pris trois ans. Et vous, qu’est-ce que vous faites, dans la vie ? Enfin, qu’est-ce que vous faisiez…

Jeune – J’étais horloger.

Vieux – Ah… Ici, il vaut mieux ne pas trop regarder sa montre… Moi, j’ai une Rolex. La précision suisse… C’est tout ce qu’ils m’ont laissé, je ne sais pas pourquoi. Enfin, je m’en doute un peu… (Il regarde sa montre) À propos, je vais vous demander de m’excuser un instant, c’est l’heure du tirage…

Il prend une petite radio qu’il colle à son oreille.

Jeune (étonné) – Vous jouez encore au loto ?

Vieux – On ne se refait pas… Malheureusement, je ne peux plus aller au bureau de tabac pour valider mes bulletins.

Jeune – À quoi ça sert de jouer ? Si on ne peut plus miser…

Vieux – Pour passer le temps ! Je n’ai plus rien à gagner, vous l’avez dit… Mais on ne peut pas m’empêcher de jouer… Tenez, la semaine dernière j’ai eu quatre bons numéros…

Jeune – Combien ?

Vieux – 19 euros… Vous voulez faire une grille avec moi ? Ou alors, on fait une cagnotte, et on remise nos gains…

Air circonspect du jeune.

Vieux – Vous verrez, vous sortirez d’ici virtuellement milliardaire…

Noir.

 

15 – Leçon de choses

Un personnage plus vieux et un autre plus jeune (jouables indifféremment par des hommes ou des femmes).

Vieux – Alors ? Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

Jeune – Je ne sais pas… Qu’est-ce que ce que tu voulais faire, toi, quand tu étais jeune ?

Vieux – C’est loin, tout ça… Sûrement pas ce que je fais maintenant, en tout cas…!

Jeune – Qu’est-ce que tu fais ?

Vieux – Oh, rien de très intéressant, tu sais… Des fois, je me demande même si ça sert à quelque chose… Mais il faut bien que quelqu’un le fasse…

Jeune – Pourquoi…?

Vieux – Qu’est-ce que tu crois ? Il y en a plein derrière moi qui attendent la place ! Ah, si seulement c’était à refaire… Avoir ton âge, et savoir ce que je sais…

Jeune – Qu’est-ce que tu ferais ?

Vieux – Va savoir ? En tout cas, je n’en serai certainement pas là où j’en suis… Mais j’en ai trop vu… Ils m’en ont trop fait voir… Quand on est jeune, on en veut… On y croit… Mais je ne me fais plus d’illusion… Tu verras quand tu auras mon âge…

Jeune – Je verrai quoi ?

Vieux – Tu le sauras bien assez tôt, va… Ces trucs-là, c’est pas facile à expliquer… Et encore, tu as de la chance. Moi, à ton âge, je ne pouvais même pas poser ce genre de questions.

Jeune – Quelles questions ?

Vieux – Allez, va apprendre tes leçons, va… Si tu ne veux pas finir comme moi…

Jeune – Tu n’apprenais pas tes leçons, toi ?

Vieux – Si…

Jeune – Alors à quoi ça sert d’apprendre ses leçons ?

Vieux – Allez, fais ce que je te dis… Tu comprendras plus tard… Et tu me remercieras… (Il s’en va). Ah, ces gosses… Faut tout leur expliquer…

Noir.

 

16 – Mémoire cash

Elle et lui, en train de s’embrasser, un long moment.

Ils relâchent leur étreinte, et regardent droit devant eux.

Elle – Ça te rappelle quelque chose ?

Lui – Non… Et toi ?

Elle – Non plus.

Lui – C’est la première fois.

Elle – C’est pas inoubliable.

Lui – La première fois, on ne peut pas comparer. On ne se souvient de rien.

Elle – La première fois, on ne se rappelle pas. On le garde juste en mémoire.

Lui – C’est quoi, la mémoire ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – C’est quoi oublier ?

Elle – Je ne sais plus…

Lui – On recommence ?

Elle – Ok.

Ils s’embrassent à nouveau, puis relâchent leur étreinte.

Lui – Et là, ça te rappelle quelque chose ?

Elle – J’ai le vague souvenir d’un déjà vu.

Lui – Moi aussi.

Elle – Ça y est, je m’en souviens.

Lui – C’est un début.

Elle – Oui.

Lui – C’est la deuxième fois.

Elle – Ce n’est pas un début, alors.

Lui – La première fois, on ne sait pas que c’est un début, puisqu’on ne se souvient de rien.

Elle – Ça sert à quoi de se souvenir ?

Lui – Ça fait passer le temps.

Elle – Et à la fin ? Comment on sait que c’est la dernière fois ?

Lui – On ne sait jamais.

Elle – Il faudrait pouvoir s’en souvenir. Après.

Lui – On ne se souvient que de l’avant-dernière fois.

Elle – C’est la vie.

Lui – Oui. Entre la deuxième et l’avant-dernière fois.

Elle – La vie, c’est quand on y repense.

Lui – C’est une histoire sans queue ni tête.

Ils commencent à s’en aller, chacun de son côté.

Elle – On se rappelle ?

Lui – Ou on efface la mémoire cache ?

Noir.

 

17 – Souvenirs

Un vieil homme est assis, appuyé sur un parapluie. Une vieille femme arrive. Elle s’assied à côté et lui prend la main. Il se laisse faire, un peu surpris.

Elle – Ça fait du bien, un peu de calme, hein ?

Lui (pas contrariant) – Oui…

Ils restent un moment silencieux, semblant apprécier cet instant de sérénité.

Elle – Tu te souviens de nos premières vacances ? C’était en 36…

Lui – Non…

Elle – Maintenant, pour nous, c’est tous les jours les vacances…

Lui – Oui…

Elle – Tu as bien pris tes cachets ?

Lui (étonné) – Non…

Elle (lui tendant une boîte) – Tiens, je te les ai amenés.

Lui (prenant la boîte) – Merci… (Il prend un cachet et l’avale, puis regarde la boîte). C’est pour le cœur…

Elle – Oui…?

Lui – Ben… Moi, c’est plutôt la mémoire…

Elle – C’est les médicaments de mon mari…!

Lui – C’est que je ne dois pas être votre mari, alors…

Elle le regarde offusquée, lui lâche la main et se lève.

Elle – Vous auriez pu le dire plus tôt !

Elle s’en va, contrariée.

Il la regarde partir.

Noir.

 

18 – Projets d’avenir

Une fille est assis sur un banc. Elle a le regard fixé devant elle. On comprendra qu’elle regarde le couple de la scène précédente. Un garçon arrive, et s’assied à côté d’elle, sans un mot. Ils restent ainsi un moment en silence, regardant droit devant eux.

Elle – Tu nous imagines, quand on aura leur âge…?

Lui – Non…

Elle – Elle est tirée à quatre épingles. Elle s’est même maquillée…

Lui – Ah, ouais…?

Elle – Lui non plus ne l’a pas remarqué…

Lui – Pourquoi il a un parapluie ? Il n’y a pas un nuage…

Elle – C’est elle qui lui a demandé de le prendre. À l’âge des mises en plis, on se méfie des orages… Et puis elle sait que ça lui sert de canne. C’est plus discret… C’est sa coquetterie à lui…

Lui – T’as vu ? Elle a les cheveux presque violets…

Elle (attendrie) – C’est quand même beau, non ?

Lui – Quoi ? Une vieille avec une coiffure de punk ?

Elle – Ils doivent être mariés depuis un demi-siècle, et ils se tiennent encore par la main…

Lui – Tu parles ! Regarde, elle se barre. Et elle n’a pas l’air contente… Ça fait peut-être cinquante ans qu’ils s’engueulent…

Elle – Il a dû lui dire qu’il trouvait ça trop violet… (Un temps) Je me demande si il ne va pas pleuvoir, finalement… On y va ?

Lui – Euh, ouais…

Il se lève pour partir.

Elle – Pourquoi tu voulais me voir, au fait ?

Lui – Ben… Je ne sais pas comment te dire ça, mais… Je ne crois pas qu’on vieillira ensemble…

Elle – Je sais…

Lui – Et toi, tu voulais me dire quelque chose…?

Elle se lève à son tour, et on voit alors qu’elle est enceinte.

Elle – Tu aurais dû prendre ton parapluie, toi aussi…

Noir.

 

19 – Vacances

Une terrasse. Deux chaises longues. Marie arrive, en peignoir blanc, des lunettes noires sur le nez. Elle va jusqu’au bord de la scène, respire à pleins poumons et contemple l’horizon. Pierre arrive à son tour, en s’appuyant sur des béquilles.

Marie (sans se retourner) – On respire, non ? Vous sentez cet air iodé ?

Pierre – Ma foi non… Mais j’ai le nez un peu bouché, ce matin…

Il s’assied avec difficulté sur une chaise longue, et pose ses béquilles à côté de lui.

Marie – Et ces mouettes… Vous entendez ça ? Quel dépaysement !

Pierre sort une boîte métallique de sa poche, l’ouvre et la tend vers Marie.

Pierre – Vous voulez une pastille ? Ça dégage les bronches…

Mais Marie ne prête pas attention à cette proposition.

Marie – C’est vraiment le paradis… Je me sens revivre ! Pas vous ?

Il prend une pastille dans la boîte et la met dans sa bouche.

Pierre – Moi, ça me donnerait plutôt envie de vomir…

Il range la boîte.

Marie (exaltée) – Une nouvelle journée qui commence… Et elle s’annonce glorieuse…

Pierre – Vous êtes sûre que ça va ?

La mine de Marie change du tout au tout.

Marie – Je suis complètement déprimée…

Pierre – J’ai d’autres sortes de pastilles, si vous voulez.

Marie – Mon mari devait partir avec moi, mais finalement il est resté sur le quai.

Pierre – Je suis vraiment désolé. Alors vous êtes provisoirement célibataire…

Marie – Plutôt définitivement veuve.

Pierre – Je vois…

Marie – Sauf que lui, il est toujours vivant… (Un temps). Et vous, qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Pierre – Je suis en vacances, comme vous.

Marie – Je parlais de vos béquilles…

Pierre – Ah ça… Je sais que j’en ai besoin pour marcher, mais je ne sais plus pourquoi…

Marie se tourne à nouveau vers la mer.

Marie – La mer est tellement bleue… Une vraie carte postale… Je me demande si je ne vais pas aller piquer une tête…

Elle retire son peignoir, dévoilant son maillot de bain.

Pierre – N’allez pas vous noyer… Ce serait dommage… Et puis elle ne doit pas être bien chaude.

Marie – Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Pierre – On est hors saison.

Marie – Ah oui…

Elle remet son peignoir.

Pierre – Vous voulez faire un scrabble ?

Marie – Merci… Je ne suis pas encore désespérée à ce point…

Pierre – Vous l’aimiez tant que ça ?

Marie – C’était mon mari…

Pierre – Vous l’oublierez…

Marie – Je ne me souviens déjà plus très bien comment nous nous sommes quittés…

Pierre – Les adieux, c’est ce qui s’efface en premier quand on rembobine.

Marie – Vous faites du cinéma ?

Pierre – Si j’en ai fait, je ne m’en souviens plus… Et vous ?

Marie – Je suis un peu comédienne.

Pierre – Vous verrez, ce petit hors jeu vous fera le plus grand bien.

Marie – Je me sens déjà rajeunir… Allez, c’est décidé, je vais piquer une tête !

Pierre – Dans l’océan ?

Marie – Dans la piscine !

Marie s’en va, découvrant l’inscription au dos de son peignoir : Titanic. Pierre se lève sans ses béquilles, s’approche du bord de scène et écarte les bras en regardant au loin.

Pierre – Je suis le roi du monde !

Noir.

 

20 – Premier amour

Un homme déambule dans ce qui s’avérera être une galerie de peinture. Une femme arrive vers lui avec un grand sourire, et semblant sous le coup de l’émotion.

Elle – Tu me reconnais ?

Il semble pris au dépourvu mais, sans trop y croire, tente quelque chose pour ne pas la décevoir.

Lui – Paulette ?

Elle – Chantal !

Lui – Chantal !

Elle – Je te regardais depuis tout à l’heure. Ton visage me disait vaguement quelque chose. Et puis ça m’est revenu d’un coup. Un truc dans l’expression du visage…

Lui – C’est dingue… Ça fait combien de temps ?

Elle – Ouh, là… Tu ne m’avais pas reconnue, alors ?

Lui – Si, si, enfin… C’est vrai que tout à l’heure… Mais maintenant que tu me le dis… Tout est là… Le menton… Les yeux… La bouche… Même le nez…

Elle – Et oui…

Lui – Non, j’ai dit Paulette, parce que… C’est une copine de ma mère. (Comprenant sa gaffe et s’efforçant de rectifier le tir) Tu n’as presque pas changé, hein ?

Elle – Depuis le temps…

Lui – Non, je veux dire… On te reconnaît très bien… Quand on sait que c’est toi… (Le temps pour lui de mesurer la profondeur à laquelle il s’est déjà enfoncé) Alors tu habites toujours par ici ?

Elle – Oui… Toujours au même endroit… Et toi ? Tu ne reviens pas souvent, alors ?

Lui – Non, pas très… Ma mère habite encore ici mais bon… C’est un peu compliqué… (Il préfère changer de sujet). Chantal…! Tu es mariée, j’imagine ?

Elle – J’ai quatre enfants…

Lui – Ah, oui, quand même…

Elle – Et toi ?

Lui – Moi aussi… Enfin, moi je n’en ai qu’un, mais bon… (Nouvel embarras) C’est incroyable qu’on se retrouve comme ça ici. Dans cette galerie de peinture. J’allais acheter des cigarettes. Je suis rentré comme ça, par hasard…

Elle – Oui…

Lui – Tu ne vas pas me croire, mais je pensais à toi, tout à l’heure. En passant devant chez toi, justement… Mais je n’ai pas pensé que tu pouvais habiter encore là. Alors tu n’as bougé…?

Elle – Ben non, tu vois. Je suis toujours là…

Lui – C’est incroyable…

Ils ne savent visiblement plus trop quoi dire.

Elle – Tu as eu le temps de voir l’expo…?

Lui – Oui… Enfin pas tout… Il y a des trucs vraiment pas mal, hein ?

Pour se donner une contenance, pendant un moment, il contemple avec elle le tableau devant lequel il se trouve, cherchant quoi dire d’autre.

Lui – Celui-là, en revanche, c’est une horreur, non…? On dirait un dessin d’enfant… Je ne sais pas comment on peut exposer des trucs pareils…

Elle – Il faut encore que je travaille un peu ma technique, je sais…

Lui (liquéfié) – Ah, parce que c’est…? C’est toi qui…?

Elle – Oui…

Lui – Non, mais les autres j’adore, hein ? Je te l’ai dit…

Elle – Enfin, ils ne sont pas tous de moi. C’est une exposition collective. Mais celui-là, c’est moi, oui…

Lui – Bien sûr ! Ça me revient maintenant… Tu peignais déjà, à l’époque… Sur des boîtes de camembert, non…?

Elle – Des boîtes d’allumettes…

Lui – C’est ça. Les grosses boîtes d’allumettes familiales. Ça n’existe plus, d’ailleurs… C’est dommage… Alors maintenant, tu… Tu as changé de support…

Il jette un regard nouveau sur le tableau.

Lui – Ah, oui, c’est bien… C’est… C’est un cheval ?

Elle – Un chat…

Lui – Bien sûr ! Non, on reconnaît bien le… Les oreilles, la bouche, le nez… La moustache… Et puis c’est de la peinture abstraite, non ?

Elle – Non.

Lui – Enfin, je veux dire… De la peinture naïve…

Elle – Pas vraiment…

Lui – Enfin, tu sais, moi, la peinture… Et puis cette manie qu’on a de vouloir toujours mettre des étiquettes sur les choses… Surtout quand il s’agit de peinture ! Moi le premier, hein ? C’est beau, et puis c’est tout… (En rajoutant un peu dans l’émotion) Et puis c’est tellement toi…

Nouveau silence embarrassé.

Lui – Tu sais que j’étais très amoureux de toi…?

Elle – C’était il y a longtemps…

Lui – Je n’aurais jamais osé te le dire, à l’époque… C’est marrant… Ça me fait du bien de pouvoir te le dire maintenant… Je veux dire maintenant que…

Elle – Il y a prescription…

Lui – Oui… (Embarrassé) Écoute, il va falloir que j’y aille, là… Je vais voir ma mère, justement… Tu sais, à son âge… Elle peut mourir d’un instant à l’autre…

Elle – Elle a quel âge ?

Lui – Soixante-deux… Non, mais… Elle a toujours eu une santé fragile, tu sais… Ça m’a vraiment fait plaisir de te revoir… (Cherchant une issue) Je suis sur Facebook… Fais-moi une demande d’amitié… On restera en contact…

Elle – Ok…

Lui – Je t’ai cherchée une ou deux fois, tu sais… Sur Facebook… Mais des Chantal, euh… (Cherchant en vain son nom de famille) Il y en a tellement…

Elle – Sur la photo, j’ai un nez rouge… Je veux dire un nez de clown…

Lui – Alors ça ne m’étonne pas que je ne t’aie pas reconnue… Bon, il faut vraiment que je me sauve, sinon… On se fait la bise ?

Ils se font la bise, un peu gênés. Il s’apprête à s’en aller mais, cherchant encore la phrase définitive qui arrangerait tout, il se retourne une dernière fois vers elle et improvise.

Lui – Allez… (Sentencieux) Au royaume des cieux, les premiers amours seront les derniers…

Elle acquiesce poliment en faisant mine de comprendre la portée profonde de cette phrase sibylline. Il s’en va en esquissant un sourire mystérieux. Elle reste là pour le moins perplexe.

Noir.

 

 

21 – Ni chaud ni froid

Deux personnages (hommes ou femmes). Éventuellement un couple. Peut-être âgé. Ils restent un instant silencieux.

Un – Il fait lourd, non ?

Deux – Oui.

Un – C’est venu tout d’un coup.

Deux – Mmm…

Un – Ce matin, ça allait, non ?

Deux – Ce matin…?

Un – Et d’un coup, il fait une chaleur.

Un temps

Deux – Ça sent l’orage.

Un – Tu crois ?

Deux – Je ne sais pas…

Un – Alors pourquoi tu dis ça ?

Deux – C’est ce qu’on dit généralement, non ?

Un – Généralement ?

Deux – Quelqu’un dit « il fait lourd » et… l’autre répond « ça sent l’orage ».

Un – Mmm…

Deux – Ce n’est pas ça qu’il fallait dire ?

Un – Oui… Si… (Un temps). Quand même en cette saison…

Deux – Quoi ?

Un – Qu’il fasse lourd comme ça.

Deux – Mmm…

Silence.

Un – Ou alors c’est moi… (Un temps) Tu n’as pas chaud, toi ?

Deux – Non, enfin… Pas vraiment…

Un – Mais alors pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

Deux – Quoi ?

Un – Tu disais qu’il faisait lourd, toi aussi !

Deux – Je ne sais pas moi… J’ai dit ça comme ça… Pour ne pas te contrarier…

Un – Alors ça doit être moi…

Deux – Toi…?

Un – J’ai peut-être de la température !

Deux – Tu as l’impression d’avoir de la température ?

Un – Je ne sais pas… Qu’est-ce que tu en penses ? Il fait lourd ou c’est moi ?

Deux – C’est vrai que je commence à avoir un peu chaud, maintenant que tu me le dis…

Un – C’est peut-être contagieux.

Deux – Quoi ?

Un – La fièvre ! Tout à l’heure ça allait, et maintenant tu commences à avoir chaud toi aussi. C’est peut-être contagieux !

Deux – Non, mais je n’ai pas vraiment chaud, j’ai dit ça pour…

Deux – Pourquoi ?

Un – Je ne sais pas, moi… Pour… (Un temps). Et si tu enlevais ton gilet…

Deux – Tu crois ?

Un – Tu peux toujours essayer.

Deux – Je ne risque pas d’attraper froid ? Si j’ai de la fièvre…

Un – Il ne fait pas vraiment chaud, mais… il ne fait pas si froid que ça non plus. Il ne fait ni chaud ni froid.

Deux – Bon…

Le premier personnage retire son gilet.

Deux – Alors ?

Un – Ah, oui…

Deux – Ça va mieux ?

Un – Ah, oui, oui… Maintenant ça va…

Deux – Tu avais ton gilet, ce matin ?

Un – Non…

Deux – Et ben tu vois, ça devait être ça…

Un – Oui…

Deux – Ça devait être le gilet…

Un – C’est vrai que ce matin… Il ne faisait pas si chaud que ça, non ?

Noir.

 

22 – Mortel

Deux personnages.

Un – Je crois que cette fois, on est vraiment les derniers…

Deux – Et dire qu’on a régné sur le monde pendant plus de 100 millions d’années.

Un – Tu verras que dans 100 millions d’années, l’espèce qui nous aura succédé en sera encore à se demander ce qui a bien pu causer notre disparition.

Deux – On parlera de raréfaction des spermatozoïdes, de guerre nucléaire…

Un – D’éruption volcanique, de collision avec un astéroïde…

Deux – Comme pour les dinosaures.

Un – Finalement, ils se sont peut-être éteints pour la même raison que nous, les dinosaures.

Deux – C’est vrai que 100 millions d’années, c’est long.

Un – Surtout dans les derniers mois.

Deux – Quand une histoire est devenue trop lourde à porter…

Un – Le poids des cartables, c’est comme ça que ça a commencé.

Deux – Même avec les livres électroniques, un million de siècles, ça finit par peser…

Un – On commençait à en avoir plein le dos, c’est sûr.

Deux – Et ras la casquette.

Un – On n’avait plus assez de mémoire pour se souvenir de tout ça.

Deux – C’est vrai qu’il était peut-être temps que ça s’arrête, mais bon…

Un – Le bug du millionième siècle, c’est ça qui nous a achevés.

Deux – Et puis on avait déjà tout fait. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire de plus ?

Un – Sans risquer de se répéter.

Deux – La seule chose qu’on n’avait pas encore faite, c’était de disparaître.

Un – Je me demande qui pourra bien nous remplacer comme espèce dominante. Les cafards ?

Deux – Ça me déprime…

Un – Les poules ?

Deux – Tu crois vraiment qu’on peut rebâtir un civilisation à partir d’un cerveau de poulet ?

Un – Ça effacerait la mémoire, et ça remettrait les compteurs à zéro…

Deux – Ouais…

Un – À moins que les dinosaures reviennent et en reprennent pour 100 millions d’années.

Ils se figent. Silence.

Un – Putain… 100 millions d’années… Est-ce qu’on a vraiment besoin d’une raison pour disparaître quand on est là depuis 100 millions d’années ?

Le deuxième ne répond pas. Il ferme les yeux. Il semble mort. Le premier lui lance un regard indifférent, avant de fixer à nouveau le vide devant lui.

Un – Non, je comprends les dinosaures. 100 millions d’années… c’est mortel.

Noir.

 

23 – Apesanteur

Deux personnages.

Un – Le jour va bientôt se lever…

Deux – Tu crois qu’on se souviendra de nous dans cent ans ?

Un – Sûrement.

Deux – Dans mille ans ?

Un – Je ne sais pas.

Deux – On se souviendra de toi.

Un – Ça compte tant que ça à tes yeux ?

Deux (ironique) – Qu’on se souvienne de toi ?

Un – Qu’on ne se souvienne que de moi.

Deux – C’est pour ça qu’on l’a fait, non ?

Un – Pour devenir immortel ?

Deux – Pour être les premiers. Même si au final, on savait qu’il n’y en aurait qu’un.

Un – Je te cède ma place, si tu veux. Je serai le deuxième…

Deux – On ne peut pas faire ça, tu le sais bien.

Un – Qui pourrait nous en empêcher ?

Deux – Ok. Mais pourquoi moi ?

Un – On tire a pile ou face !

Deux – L’immortalité, à pile ou face ? Chiche…

Le premier fait mine de lancer en l’air une pièce qu’ils regardent tous deux ne pas retomber.

Un – Avec le peu de gravité qu’il y a ici, elle ne sera pas retombée avant ce soir.

Deux – Tu le savais, non ? Sinon, tu m’aurais proposé qu’on tire ça à la courte paille.

Un – On le savait tous les deux.

Deux – Ça y est, il fait jour. Dans quelques minutes, tu vas être le premier homme à poser le pied sur cette planète.

Un – Ça ressemble à quoi ?

Deux – À rien. Ou au Texas, si tu préfères.

Un – Souhaite moi bonne chance.

Deux – Tu vas en avoir besoin. C’est long, l’immortalité…

Un – Tu crois que les morts célèbres savent qu’ils sont immortels ?

Noir.

 

24 – Espace immobilier

Un agent (homme ou femme) derrière un bureau sur lequel trône un ordinateur. Un client (ou une cliente) arrive.

Client – Bonjour.

Agent – Bonjour Monsieur (ou Madame). Bienvenue chez Espace Immobilier. Que puis-je faire pour vous ?

Client – Alors voilà je… Je suis actuellement locataire, et j’envisage de devenir propriétaire…

Agent – Très bien…

Client – Nous venons d’avoir un deuxième enfant et nous commençons à manquer un peu d’espace.

Agent – Je comprends très bien… Plus c’est petit, et plus ça prend de place, pas vrai ?

Client – Oui…

Agent – Parfait… Et… quel genre de planète cherchez-vous ?

Client – Pas trop grande, parce que mon budget n’est pas infini. Mais qu’on soit à l’aise quand même lorsque les enfants vont grandir.

Agent – Voyons voir ce que je pourrais vous proposer (L’agent pianote sur son clavier et regarde son écran). Que pensez-vous de celle-ci ? Ce n’est pas immense, mais il y a deux satellites. Pour une famille, c’est idéal.

Client (lisant) – À rafraîchir… Qu’est-ce que ça veut dire, exactement ?

Agent – La température au sol est un peu élevée…

Client – Combien ?

Agent – Ça peut aller jusqu’à deux cents degrés en été… Mais vous pouvez toujours installer un climatiseur d’atmosphère.

Client – Je ne supporte pas la climatisation…

Agent – Et puis c’est très lumineux. C’est une planète très proche de son étoile…

Client – C’est sûrement pour ça que c’est une telle fournaise… Et celle-là ?

Agent – Ah oui, elle est très bien aussi… Le charme de l’ancien… C’est vrai que ça a beaucoup de cachet…

Client – Travaux à prévoir…

Agent – Elle est livrée sans eau et sans atmosphère, mais vous savez, maintenant, ce ne sont pas des aménagement considérables. Vous pouvez même en défiscaliser une partie. Et puis à ce prix là…

Client – Je préférerais quand même ne pas avoir de travaux à faire.

Agent – Habitable tout de suite, je vois… Moi non plus, je ne suis pas très bricoleur (ou bricoleuse)… Voyons voir… Ah, je crois que j’ai ce qu’il vous faut… C’est un produit que je viens de rentrer, justement… Regardez ça…

Client – C’est très bleu, non ?

Agent – C’est la piscine… Mais regardez de plus près… Le jardin est très vert… Et vous avez un frigo à chaque pôle. Bon, là ils sont légèrement dégivrés, c’est pour ça que la piscine déborde un peu, mais ça peut se régler très facilement en changeant le thermostat…

Client – C’est vrai que ce n’est pas mal…

Agent – C’est la campagne. À moins d’une centaine d’années lumière d’ici…

Client – C’est situé où exactement ?

Agent – C’est un peu excentré, c’est vrai. Mais d’un autre côté, c’est très tranquille. C’est dans le système solaire…

Client – Le système solaire ?

Agent – La Voie Lactée, vous voyez ?

Client – Vaguement…

Agent – J’ai plus central, bien sûr, mais c’est plus cher… Une planète comme ça, avec un satellite, en plus… Je ne vous cacherais pas que le satellite, lui, est à aménager… Mais vous pouvez le faire un peu plus tard lorsque la famille se sera agrandi…

Client – Et vous dites que c’est habitable tout de suite ?

Agent – Il y a l’eau, le gaz, l’électricité solaire… Et pour la touche rustique, il reste même quelques volcans en activité… Bon, il faudra peut-être les faire ramoner…

Client – Comment ça s’appelle ?

Agent – La Terre.

Client – La Terre ?

Agent – Vous pouvez toujours changer le nom, si ça ne vous plaît pas… C’est au numéro 3211 de la Voie Lactée.

Client – Et elle serait libre tout de suite ?

Agent – Je crois qu’il reste quelques locataires qui n’ont jamais payé le loyer… Si vous êtes intéressé, je peux faire en sorte qu’ils débarrassent le plancher très rapidement… Le temps de faire l’état des lieux, et vous pouvez emménager quand vous voulez !

Client – Il faudrait que j’en parle à ma femme (ou mon mari), mais… Oui, je crois que je vais la prendre… J’imagine que vous voulez un acompte tout de suite…

Agent – Comme ça, je vous la réserve. Vous savez, ce genre de produits, c’est assez rare. Alors ça part très vite…

Client – Parfait…

Le client sort une carte de crédit que l’agent passe dans une fente de son ordinateur.

Agent – Et voilà… Bienvenue chez vous !

Client – Très bien, je repasse avec ma femme (ou mon mari) pour les formalités…

Agent – Pas de problème… Nous restons à votre service.

Le client sort. L’agent décroche son portable.

Agent – Tu ne vas pas le croire… Je viens de réussir à refourguer la Terre… Depuis le temps qu’elle nous restait sur les bras… Tu pourras y faire un saut pour tout remettre en ordre avant la semaine prochaine ? L’acheteur a l’air pressé d’emménager, et cette bande de squatters nous a laissé ça dans un état… Oh ça tu fais comme tu veux, mais je pense qu’avec un bon coup d’insecticide, ça devrait régler le problème… Oui, d’homicide, si tu préfères… Très bien, alors je compte sur toi, hein ?… Ok, à plus tard… (Il raccroche et se frotte les mains) Bon, ça c’est fait…

 

25 – Trinité

Trois personnages, hommes ou femmes, habillés de façon similaire, à l’exception des inscriptions sur leurs t-shirts : Liberté, Égalité, Fraternité. Désœuvrés, sans pour autant manifester de signes d’ennui, ils restent un moment immobiles, en silence.

Un – Quelle heure est-il ?

Deux – Trois heures, comme d’habitude.

Trois – Pourquoi tu demandes ça ? Il est toujours trois heures, de toutes façons.

Un – Je ne sais pas… L’habitude, justement.

Nouveau silence.

Deux – Vous savez quoi ?

Trois – Quoi ?

Deux – Il paraît qu’avant d’être des robots, on était des animaux nous aussi.

Un – Des animaux ?

Deux – Ben vous savez… Comme des robots, mais que personne n’a fabriqué.

Trois – Tu veux dire des robots… sauvages ? Comme il y en avait autrefois sur certaines planètes ?

Deux – J’ai entendu ça dans une émission à la télé.

Un temps.

Un – C’est vrai, remarque, si on y pense… Qui a fabriqué le premier robot ?

Trois – Le premier robot ?

Deux – Celui qui a fabriqué le deuxième.

Trois – Pas un animal, en tout cas. Comment veux-tu qu’un animal fabrique un robot ?

Un – L’émission parlait d’un chaînon manquant entre l’animal et le robot. Une sorte de grand singe, mais plus intelligent.

Trois – Un singe qui fabrique des robots… N’importe quoi !

Un – Oui, tu as raison.

Deux – Et puis nous, personne ne nous a fabriqués, non ?

Un – Non ?

Trois – C’est nous qui avons créé tout ça !

Deux – Nous on a toujours été là.

Un – Vous croyez ?

Deux – Mais bien sûr ! Les animaux aussi, c’est nous qui les avons fabriqués. Comme tout le reste !

Trois – Et puis nous, notre problème, ce n’est pas de savoir d’où on vient. C’est de savoir où on va.

Un temps.

Deux – Et où on va, au fait ?

Trois – Ça je n’en sais foutre rien.

Un – Peut-être qu’on y est déjà arrivé.

Deux – Arrivé où ?

Un – Au bout de l’évolution.

Un temps.

Deux – Je ne pensais pas que ce serait aussi long, la fin du monde… C’est long, non ?

Un – C’est très très long.

Trois – Beaucoup plus long que le début, en tout cas.

Un – Je ne sais pas pourquoi, dans les vieux films à la télé, la fin du monde ça arrive toujours d’un seul coup.

Deux – Alors qu’en réalité, ça dure une éternité.

Silence.

Un – Ça vient d’où, ces t-shirts à la con ?

Trois – Ça je n’en sais foutre rien non plus.

Silence.

Un – Quelle heure est-il ?

Deux – Trois heures, comme d’habitude.

Trois – Pourquoi tu demandes ça ? Il est toujours trois heures, de toutes façons.

Un – Je ne sais pas… L’habitude, justement.

Un temps.

Deux – Et la fin du monde, c’était prévu pour quelle heure à peu près ?

Trois – Trois heures.

Un – Ah oui…

Deux – Ce n’est peut-être plus la peine d’attendre, alors.

Trois – Non.

Ils se lèvent.

Deux – On est peut-être devenus des dieux, en fait.

Trois – Allez savoir…

Ils se retournent pour partir, et on peut lire sur le dos de leurs t-shirt : Père, Fils, Saint-Esprit.

Noir.

 

Ce n’est pas la fin du monde

Alban est là. Eve revient.

Alban – Alors ?

Eve – Deux heures.

Alban – Deux heures…

Eve – À peu près.

Un temps.

Alban – Alors dans deux heures, tout ça aura cessé d’exister.

Eve – Et nous avec.

Alban – Je comprends ce que les dinosaures ont ressenti juste avant leur extinction.

Eve – Mais eux, ils n’étaient pas au courant.

Alban – On dit que les animaux sont les seuls à pouvoir prédire un tremblement de terre quelques heures avant. Va savoir. Les dinosaures ont peut-être eu le pressentiment de leur prochaine disparition.

Un temps.

Alban – Tu as peur ?

Eve – Je ne suis même pas sûre.

Alban – Après tout, ce n’est que la fin du monde.

Eve – Si j’étais la seule à devoir disparaître, je crois que je serais terrorisée. Mais de savoir que tout va s’arrêter pour tout le monde en même temps. Et que ce monde ne nous survivra pas.

Alban – En somme, ce n’est pas nous qui partons. C’est ce monde qui nous quitte.

Un temps.

Alban – Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu ne rien savoir.

Eve – Savoir ou ne pas savoir…

Alban – Quoi qu’il en soit, maintenant, on ne peut pas faire comme si on ne savait pas.

Un temps.

Alban – Deux heures. Pour un examen de conscience, c’est un peu court, non ?

Eve – Pour un état des lieux individuel, avant de résilier son bail, pas forcément. Mais pour faire le bilan de l’humanité toute entière…

Alban – Qu’est-ce que tu dirais, toi ? Globalement positif ?

Eve – Il ne s’agit pas seulement de mettre le positif en balance avec le négatif. Il faut aussi voir tout ce qu’il y a entre les deux. La matière noire. L’insignifiance. L’absurdité.

Alban – Si on pouvait encore douter de l’absurdité de ce monde, l’insignifiance de sa fin devrait achever de décourager ceux qui croyaient encore en Dieu.

Eve – Ils te parleraient d’apocalypse et de châtiment divin…

Alban – Jusqu’à présent, ma religion, c’était plutôt après moi le déluge. Je ne pensais pas que le déluge pourrait survenir de mon vivant…

Un temps.

Eve – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Je ne sais pas.

Eve – C’est curieux. Je m’étais souvent posé cette question. Qu’est-ce que je ferais s’il ne me restait qu’un jour à vivre. Ou une heure.

Alban – Et ?

Eve – Je pensais à des trucs idiots comme… Écouter La Callas ou faire l’amour.

Alban – On a encore le temps de faire les deux. À condition de le faire en même temps…

Eve – Mais là c’est différent. Ce n’est pas à ma vie que je dois donner un sens pendant les quelques instants qui me restent. C’est à la vie tout court.

Alban – On pourrait faire un enfant.

Eve – Ce serait beau comme un défi. Mais ça resterait complètement absurde.

Alban – On pourrait se suicider…

Eve – Pour pouvoir dire quand même : Après nous le déluge ?

Alban – Ce serait un geste de liberté.

Eve – Ce serait surtout une coquetterie.

Alban – Alors quoi ?

Eve – Comment donner encore un sens au passé dans un monde qui n’a plus d’avenir ?

Alban – Avant quand on disait jusqu’à la fin des temps, ça voulait dire toujours. La fin des temps… Je crois que cette fois nous y sommes.

Eve – Et après ?

Alban – Est-ce qu’il peut y avoir un après, après la fin des temps ?

Eve – Des temps nouveaux ?

Alban – Un recommencement ?

Eve – Un recommencement, ça n’aurait aucun sens.

Alban – Alors un commencement.

Eve – Tout est fini.

Alban – Tout commence.

Eve – Et tout ce qui a eu lieu n’a plus lieu d’être.

Alban – Je crois qu’il est temps…

On entend La Callas. Il se prennent dans les bras l’un l’autre.

Fondu au noir.

 

Rideau

Le premier se tourne vers le deuxième.

Un – Alors ça y est, c’est fini ?

Deux – En tout cas, on est plus près de la fin que du début…

Un – Bon… Ben il va falloir y aller, alors.

Deux – On dirait, oui…

Un – C’était pas si mal… On peut revenir ?

Deux – Ça…

Un – Et on se souvient vraiment de rien ?

Deux – À quoi ça servirait de revenir…

Le premier commence à partir et, voyant que l’autre ne suit pas, se retourne.

Un – Vous ne venez pas ?

Deux – Je dois tout remettre en place, pour la prochaine représentation…

Un – Ah, d’accord… Vous êtes le…

Deux – Le spectacle continue.

Un – Bon courage…

Il s’en va. L’autre semble un peu découragé.

Deux (pour lui) – Il faut bien quelqu’un pour garder la boutique… Parfois moi aussi, j’aimerais bien passer cette porte, et tout oublier… Et puis revenir un matin et tout recommencer… Comme si c’était la première fois… (Il semble se raviser) Et si c’était vraiment la dernière ? (À celui qui s’en va) Attendez-moi, je viens avec vous…

Il tente de sortir mais ne trouve pas la porte.

Deux (résigné) – Pour moi ça n’a jamais commencé… Alors ça ne finira jamais… (Se tournant vers les spectateurs) À la prochaine…

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-07-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement