Au Bout du Rouleau

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

1 homme et 1 femme, ou 2 hommes, ou 2 femmes
Un dramaturge au bout du rouleau reçoit une journaliste pour une interview qui pourrait relancer sa carrière. Mais au théâtre les apparences sont parfois trompeuses…

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Un salon en désordre. Un homme (ou une femme) somnole dans un fauteuil. Le téléphone sonne, le sortant de sa torpeur. Il décroche comme un somnambule.

Auteur (peu aimable) – Allô ! (Sans prendre le temps d’écouter) Vous allez me dire que le rendez-vous est annulé, c’est ça ? (Reprenant un peu ses esprits) Le Crédit Mutuel ? (Se radoucissant) Ah pardon, non parce que j’attends un journaliste qui doit m’interviewer et… Oui, je sais, un petit découvert, j’ai vu ça… Un gros ? Disons un moyen, alors… Bon, on ne va pas jouer sur les mots, non plus… Ne vous inquiétez pas, je m’apprêtais justement à sortir pour aller déposer un chèque que je viens de recevoir… Une avance pour l’écriture de ma prochaine pièce, oui… Vous allez au théâtre de temps en temps ? Non bien sûr, ce n’est pas le sujet… Écoutez, la ligne n’est pas très bonne… Ah, je crois que j’ai entendu sonner, ça doit être mon journaliste… Oui, c’est ça, je vous rappelle… Ah, là je ne vous entends plus du tout… Je vais vraiment être obligé de raccrocher…

L’auteur raccroche et soupire. Il émerge lentement, un peu dans le coltard, et se lève. Son allure et sa tenue sont assez désordonnées. Cette fois, on entend bien une sonnette. Il hésite un moment. Il se regarde dans une glace, remet un peu d’ordre dans ses vêtements, et se passe un coup de peigne. Nouveau coup de sonnette.

Auteur – Oui, oui, c’est bon, j’arrive…

Il se décide à aller ouvrir, et revient un instant après suivi d’une femme (ou d’un homme), plus jeune, habillée de façon plus moderne, et l’air beaucoup plus en forme.

Visiteuse – Merci de me recevoir, Monsieur Doutreligne.

Auteur – Dentreligne.

Un peu surprise par le désordre du lieu.

Visiteuse – Pardon ?

Auteur – Pas Doutreligne. Dentreligne. Charles Dentreligne. C’est mon nom. Je pensais que vous saviez au moins ça…

Visiteuse – Bien sûr, excusez-moi. C’est un pseudo, j’imagine ?

Auteur – Non, pourquoi ?

Visiteuse – Ah je ne sais… Dentreligne, pour un écrivain… Dans ce cas, si je peux me permettre, c’est un nom prédestiné.

Auteur – Quand je choisirai un pseudo, je prendrai Doutretombe. Au moins, je suis sûr que mes Mémoires se vendront bien.

Visiteuse – Ah oui… (Jetant un regard inquiet vers l’auteur) Je ne vous réveille pas, au moins…

Auteur – Me réveiller ? Mais pas du tout ! Qu’est-ce qui vous fait penser que vous pourriez me réveiller ?

Visiteuse – Ah je ne sais pas, je…

Auteur – D’ailleurs il est quelle heure ?

Visiteuse – Je suis désolée, je n’ai pas de montre.

Auteur – C’est sûrement pour ça que vous êtes en retard.

Visiteuse – En retard ? Mais… vous ne savez même pas quelle heure il est…

Auteur – Vous n’êtes pas journaliste pour rien, vous… Vous avez réponse à tout. Bon, alors on la fait, cette interview, oui ou non ? Je n’ai pas que ça à faire, moi.

Visiteuse (entre ses dents) – Si vous le dites…

Auteur – Pardon ?

Visiteuse – Non, je disais… Oui, allons-y ! On est là pour ça, non ?

Auteur – D’ailleurs, vous avez de la chance. Je n’accorde jamais d’interview.

Visiteuse – On vous en demande souvent ?

Auteur – Moins maintenant, c’est vrai. Mais… à l’époque où on m’en demandait, je refusais aussi.

Visiteuse – D’accord…

Auteur – Vous êtes de celles qui pensent que la vertu des femmes est inversement proportionnelle à leur sex appeal, c’est ça ?

Visiteuse – Pas du tout… Enfin si, mais… Ce n’est pas ce que j’ai voulu insinuer…

Auteur – Qu’est-ce que vous vouliez insinuer, alors ?

Visiteuse – Mais rien du tout…

Auteur – Si ! Vous avez dit : ce n’est pas ce que j’ai voulu insinuer. C’est donc que vous vouliez insinuer quelque chose !

Visiteuse – Je me suis mal exprimée, c’est tout.

Auteur – Une journaliste qui s’exprime mal, ça m’a l’air bien parti, tout ça…

Visiteuse – Excusez-moi.

Auteur – Alors pourquoi vous me posez cette question ?

Visiteuse – Quelle question ?

Auteur – Vous m’avez demandé si on me demandait encore beaucoup d’interviews.

Visiteuse – Je ne sais pas… Je suis là pour vous poser des questions… C’est le principe d’une interview, non ?

Auteur – Des vraies questions, oui… Pas des questions à la con.

Visiteuse – Vous voulez dire des questions de journalistes, sans doute.

Auteur – Je déteste les journalistes…

Visiteuse – En général, les gens connus détestent les journalistes…

Auteur – Oui, on se demande pourquoi…

Visiteuse – C’est pourtant grâce aux journaux que les inconnus sortent un jour de l’anonymat…

Auteur – C’est un point de vue.

Visiteuse – Un point de vue de journaliste.

Auteur – Ce sont aussi les gens connus qui font vendre les journaux.

Visiteuse – Tout à fait, le rôle des journaux est aussi de parler des gens connus… Pour qu’on ne les oublie pas…

Auteur – Vous êtes venue me voir pour parler de la société du spectacle ou pour me poser des questions sur mon œuvre ?

Visiteuse – J’y viens, rassurez-vous. (Jetant un regard sur la pièce) Je peux m’asseoir ?

Auteur – Allez-y, je vous en prie…

Visiteuse – Merci…

Elle s’assied. Silence gêné. Il se reprend un peu.

Auteur – Excusez-moi, on est parti sur un mauvais pied, tous les deux.

Visiteuse – Aucun problème, je vous assure…

Auteur – Je n’ai plus trop l’habitude de voir du monde, c’est vrai. Je suis devenu un peu ours, je crois…

Visiteuse – Ne vous excusez pas, c’est normal… Je débarque comme ça, chez vous…

Auteur – Vous voulez quelque chose ?

Visiteuse – Oui… En fait, j’aurais aimé vous poser quelques questions.

Auteur – Je voulais dire quelque chose à boire.

Visiteuse – Ah oui, pardon… Eh bien… Je n’aurais rien contre un café.

Auteur – Je n’ai plus de café. Enfin, j’ai du café, mais je n’ai plus de cafetière. Elle est tombée en panne il y a… déjà pas mal de temps. J’ai continué à faire du café pendant quelques mois, en faisant chauffer l’eau dans une casserole, et en me servant d’un Kleenex comme filtre. Et puis quand je suis tombé en panne de Kleenex, j’ai décidé de me passer de café.

Visiteuse – Ce n’est pas grave, ne vous dérangez pas.

Auteur – Je peux vous faire une tisane, si vous voulez. Camomille ? Je vous préviens, je n’ai pas de sucre.

Visiteuse – C’est très tentant mais… Merci, ça ira.

Auteur – Bon… Dans ce cas, je vous écoute…

Visiteuse – Très bien, alors… Ma première question sera… est-ce que vous écrivez à la main, ou avec un ordinateur ?

L’auteur reste un moment interloqué.

Auteur – Pardon mais… je n’ai pas très bien compris. Vous travaillez pour quel journal, exactement ?

Visiteuse – C’est à dire que… ce n’est pas exactement un journal. Je veux dire, pas un journal sur papier, comme le Figaro Littéraire, par exemple.

Auteur – Le Figaro Littéraire ?

Visiteuse – C’est plutôt… un revue numérique, comme on dit aujourd’hui.

Auteur – Je vois, un site internet, quoi…

Visiteuse – Disons… un web magazine. Vivre Théâtre.

Auteur – Vivre Théâtre ?

Visiteuse – C’est le nom du magazine. Vous n’aimez pas ?

Auteur – Si, si… Ça fait un peu revue pour les seniors, mais bon… Il n’y a plus que les vieux qui vont au théâtre, de toute façon.

Visiteuse – D’accord…

Auteur – Vivre Théâtre… Malheureusement, peu de gens arrivent encore à en vivre du théâtre, vous savez…

Visiteuse – Le but de notre publication est justement de mettre en lumière les auteurs contemporains. Cet entretien permettra à nos lecteurs de mieux vous connaître. En tant que dramaturge, en tout cas…

Auteur – Je vois. Et donc, votre première question, c’est… est-ce que j’écris avec un stylo ou avec un ordinateur ?

Visiteuse – Voilà.

Auteur – C’est une question qui doit tarauder vos lecteurs, je m’en doute.

Visiteuse – Alors ?

Auteur – Alors ? Comme vous devez vous en douter en raison de mon grand âge, à mes débuts, j’écrivais au stylo. On venait tout juste d’inventer l’imprimerie, alors l’ordinateur, vous pensez bien.

Visiteuse – Bien sûr.

Auteur – Je me souviens… C’était un stylo à encre Mont Blanc que ma marraine m’avait offert pour ma première communion. Avec une plume en plaqué or. J’y étais très attaché.

Visiteuse – D’accord. Un sorte… d’objet transitionnel, en quelque sorte.

Auteur – Voilà… Un substitut de la mère, si vous préférez. Vous savez, l’écriture, c’est aussi une psychanalyse.

Visiteuse – Ah oui…

Auteur – C’est tout aussi inefficace, mais au lieu de dépenser de l’argent, en principe, on peut toujours espérer en gagner un peu.

Visiteuse – Je vois…

Auteur – Je sais… À me voir dans cet état, vous vous dites que mon analyse, en effet, ça n’a pas dû très bien marcher…

Visiteuse – Ah non, mais pas du tout…

Auteur – Vous trouvez que j’ai l’air tout à fait épanoui ?

Visiteuse – Épanoui, ce n’est peut-être pas le premier mot qui me serait venu à l’esprit, mais… Et après ?

Auteur – Après, le stylo est tombé en panne.

Visiteuse – Comme la cafetière.

Auteur – Voilà. Alors avec les droits d’auteur que j’ai touchés sur ma première pièce, je me suis acheté une machine à écrire, comme celles qu’on voit dans les vieux films en noir et blanc. Vous avez vu Sunset Boulevard ?

Visiteuse – Oui, peut-être, enfin… Il y a longtemps, je crois…

Auteur – Hélas, je n’ai pas réussi à trouver une star déchue pour m’entretenir, en échange de l’écriture d’un scénario.

Visiteuse – En tout cas, c’est très romanesque… Vous l’avez encore, cette machine à écrire ?

Auteur – Elle a fini par tomber en panne, elle aussi.

Visiteuse – Ah mince…

Auteur – Alors j’ai acheté une des premières machines à écrire électriques… C’était révolutionnaire, à l’époque, vous savez ? Il y avait un petit écran, comme sur un ordinateur, mais avec deux ou trois lignes seulement. On pouvait quand même faire quelques corrections avant la frappe définitive. Ça permettait déjà d’économiser pas mal d’encre et de papier. Je l’ai gardée quelques années, et puis…

Visiteuse – La machine électrique est tombée en panne, et vous avez acheté un Mac.

Auteur – Non, après c’est moi qui suis tombé en panne, et j’ai acheté un nègre.

Visiteuse – Un nègre ? Vous voulez dire…

Auteur – C’est lui qui se servait de l’ordinateur. Au début je lui dictais un peu, évidemment. Et puis très vite, il s’est mis à écrire tout seul.

Visiteuse – L’ordinateur ?

Auteur – Le nègre !

Visiteuse – Tiens donc.

Auteur – Il était très doué, vous savez.

Visiteuse – Je vois.

Auteur – Vous connaissez la phrase de Buffon : le style, c’est l’homme.

Visiteuse – Oui, enfin…

Auteur – Et bien ce nègre-là, c’était tout à fait mon style.

Visiteuse – Ah oui.

Auteur – C’était un suédois.

Visiteuse – Qui ça ?

Auteur – Mon nègre !

Visiteuse – Ah oui, pardon…

Auteur – Vous me posez une question et… j’ai l’impression que ça ne vous intéresse pas ce que je vous raconte ?

Visiteuse – Ah si ! Beaucoup, mais… Et ce nègre, vous l’avez toujours ?

Auteur – Hélas non. C’est pourquoi je n’ai rien écrit depuis des années…

Visiteuse – Il est reparti en Suède, peut-être.

Auteur – Non… Il est mort, tout simplement.

Visiteuse – Ah merde… Je veux dire… C’est une bien triste histoire.

Auteur – Oui… J’y étais très attaché. Mais que voulez-vous ? Il commençait à se prendre pour un véritable auteur. J’ai dû m’en débarrasser.

Visiteuse – Vous en débarrasser ?

Auteur – Un peu d’arsenic tous les jours dans sa camomille. Il est mort comme Madame Bovary.

Visiteuse – Ah oui…

Auteur – Flaubert disait : Madame Bovary, c’est moi. Et bien oui, c’est un peu de moi qui est mort avec Antonio.

Visiteuse – Antonio ?

Auteur – Mon nègre suédois ! Après sa disparition, je n’ai plus jamais retrouvé mon style.

Visiteuse – C’est donc à ce moment-là que vous avez cessé d’écrire.

Auteur – Oui… Je suis resté bloqué sur ma 124ème pièce.

Visiteuse – Je suis vraiment désolée de l’apprendre.

Auteur – J’ai traversé une période difficile, c’est vrai. Pour essayer de retrouver l’inspiration de mes débuts, je me suis racheté un Mont Blanc, avec les derniers euros qui me restaient.

Visiteuse – Mais ça n’a pas suffi…

Auteur – J’étais au bord du suicide… Et je n’avais plus un centime pour acheter des cartouches.

Visiteuse – Pour votre revolver…

Auteur – Pour le stylo !

Visiteuse – Pardon…

Auteur – Il me restait une vieille seringue de l’époque où j’étais accroc à l’héroïne. Je me faisais une prise de sang tous les matins, et je remplissais le stylo avec. On m’avait commandé l’écriture d’une comédie. Mais l’encre rouge, vous savez… Ça donnerait plutôt des idées noires… (Devant la stupéfaction de la journaliste) Vous ne prenez pas de notes ?

Visiteuse – Si, si, j’ai tout ce qu’il faut… (Elle sort un petit magnétophone) Enfin, je ne suis pas sûre qu’il faille enregistrer ça…

Auteur – Donc, vous croyez vraiment à toutes les conneries que je viens de vous raconter ?

La visiteuse comprend que l’autre s’est foutu d’elle.

Visiteuse – C’était une plaisanterie, évidemment. Très drôle, d’ailleurs… Un nègre suédois… Mais je ne savais pas que vous étiez aussi un auteur comique.

Auteur – C’est sûrement pour ça qu’on m’a envoyé une comique pour m’interviewer… Toujours pas de camomille ?

Visiteuse – Avec ou sans arsenic ?

La visiteuse amorce un rire forcé.

Auteur (très sérieux) – Une autre question ?

Visiteuse – Oui, je… J’ai beaucoup aimé votre première pièce. Vous en avez écrit d’autres ?

Auteur – Pardon ?

Visiteuse – Je veux dire… de votre propre plume, pas de celle de votre nègre suédois. (Elle rit à nouveau de sa propre blague) Je plaisante…

Mais l’auteur ne rit toujours pas.

Auteur – J’ai écrit 123 pièces.

Visiteuse – 123 ! Ah oui, quand même. Et… ça parle de quoi ?

Auteur (scandalisé) – Ça parle de quoi ? Vous venez m’interroger sur mon théâtre et vous n’avez pas lu mes pièces ?

Visiteuse – Pas les 123, évidemment, mais…

Auteur – Vous en avez lu combien exactement ?

Visiteuse – Je dirais… Une… La première, justement… Enfin, les premières pages, en tout cas. Je n’ai été prévenue que très tard, pour cette interview… Je remplace au pied levé un collègue journaliste de Vivre Théâtre qui s’est suicidé hier.

Auteur – Combien de pages ?

Visiteuse – Pour être tout à fait honnête… Je n’ai pas eu le temps d’aller plus loin que la page 5.

Auteur – Le texte de la pièce commence à la page 6…

Visiteuse – En tout cas, j’ai beaucoup aimé le tire…

Auteur – Ah oui ? (Ironique) Et c’était quoi, le titre de ma première pièce, déjà ? J’ai un trou, là, tout de suite.

Visiteuse – Ça ne me revient pas non plus, mais je me souviens que j’avais adoré.

Auteur – Je peux voir votre carte de presse ?

Visiteuse – Euh… Oui… (Elle fait mine de chercher dans ses poches) C’est à dire que… Je me demande si…

Auteur – Vous n’êtes pas journaliste…

L’autre hésite un instant avant de répondre.

Visiteuse – Non.

Auteur – Je vois. Vous êtes venue pour me cambrioler, c’est ça ? C’est très courant, il paraît. Le voleur se fait passer pour un employé du gaz, par exemple, et il en profite pour emporter le magot caché sous le matelas. On appelle ça le vol par ruse, je crois.

Visiteuse – Par ruse ?

Auteur – Vous avez raison, ça ne colle pas… Vous n’avez pas l’air d’être assez maline pour le vol par ruse. Et puis vous n’auriez pas choisi de vous faire passer pour une journaliste littéraire.

Visiteuse – En effet, je…

Auteur – Je ne sais pas, moi… Vous auriez été plus convaincante en livreur de pizza.

Visiteuse – C’est vrai…

Auteur – Maintenant, si vous êtes venue ici pour trouver de l’argent… On peut chercher ensemble, si vous voulez ?

Visiteuse – Je suis comédienne.

Auteur – Si c’est pour trouver un rôle que vous êtes là, vous êtes encore plus conne que je ne pensais. Et croyez-moi, j’avais déjà mis la barre assez haut.

Visiteuse – C’est la première fois que j’interprète une journaliste. Et je n’ai pas eu beaucoup de temps pour préparer le rôle.

Auteur – Il ne faut pas non plus exclure la possibilité que vous soyez une comédienne médiocre. Et alors ? Qui est le metteur en scène de cette mauvaise comédie ?

Visiteuse – Votre agent.

Auteur – Mon agent ? Je ne savais même pas que j’en avais encore un…

Visiteuse – Il a pensé qu’une interview, ce serait un bon moyen pour regonfler votre ego, et vous remettre à votre table de travail.

Auteur – Il est encore plus con que je ne pensais, lui aussi.

Visiteuse – C’est un fait que vous n’écrivez plus… Il attend votre dernier manuscrit depuis près d’un an.

Auteur – Que voulez-vous ? J’ai perdu l’inspiration, comme on dit. Le manque d’inspiration pour un auteur, c’est comme le trou de mémoire pour un comédien. On ne sait jamais quand ça va arriver, et encore moins comment on va s’en sortir.

Visiteuse – Un an… Ça fait un peu long, pour un trou de mémoire…

Auteur – Vous n’avez pas lu la première de mes 123 comédies, et vous allez me supplier d’en écrire une 124ème ?

Visiteuse – Moi personnellement, je m’en fous. Mais votre agent, lui, il a l’air d’y tenir. Assez pour me donner cent euros pour vous jouer cette innocente petite comédie, en tout cas.

Auteur – Cent euros ? Je ne pensais pas que mon agent m’estimait encore autant.

Un temps.

Visiteuse – Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?

Auteur – Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ?

Visiteuse – Je ne suis pas journaliste. Maintenant que vous le savez, je pense que vous ne serez plus d’accord pour continuer cette interview.

Auteur – Pourquoi ? Vous aviez d’autres questions passionnantes à me poser sur mon œuvre théâtrale ? Je ne sais pas moi… Est-ce que je mets des slips ou des caleçons ? Est-ce que je suis plutôt mer ou montagne ? Croissants ou biscottes ? Voile ou vapeur ?

Visiteuse – Bon, je crois comprendre que vous n’êtes pas disposé à coopérer. Alors qu’est-ce que je vais lui raconter, moi ?

Auteur – À qui ?

Visiteuse – À Georges, votre agent !

Auteur – Ça c’est votre problème. Vous lui racontez ce que vous voulez.

Visiteuse – C’est à dire que… Il devait me redonner cent euros après l’interview.

Auteur – Je vois… La moitié à la commande, et l’autre moitié à la livraison des résultats. Il doit avoir en vous une confiance sans limite…

Visiteuse (montrant le magnétophone) – Je devais lui rapporter la bande.

Auteur – Ne me dites pas que vous voulez vraiment la faire, cette interview ?

Visiteuse – On pourrait partager.

Auteur – Partager ? Partager quoi ?

Visiteuse – Cent euros chacun.

Auteur – Non mais vous êtes une vraie malade, vous…

Visiteuse – J’ai faim, c’est tout. Et d’après ce que m’a dit votre agent, vous ne roulez pas sur l’or non plus. Vous n’écrivez plus rien. Et personne ne monte plus vos pièces.

Auteur – Merci d’avoir la délicatesse de me le rappeler.

La visiteuse jette un regard dépréciatif sur le décor miteux.

Visiteuse – Je ne sais pas, moi… Avec cet argent-là, vous pourriez au moins refaire les peintures.

Auteur – Pour cent euros ? Si vous connaissez un peintre qui bosse pour ce prix-là, même au noir, vous me laisserez son numéro.

Visiteuse – Avec cent euros, vous pouvez toujours acheter quelques pots de peinture et un rouleau.

Auteur – Et c’est vous qui le passerez, le rouleau ?

Visiteuse – Pourquoi pas ? Pas gratuitement, évidemment…

Auteur – C’est moi qui suis au bout du rouleau, vous pigez ? Pour écrire une comédie, on n’a pas forcément besoin d’être optimiste, certes, mais il y a des limites. Il faut continuer à croire que de se moquer des cons, ça peut encore pousser certains d’entre eux à s’améliorer.

Visiteuse – Vous êtes sûr que vous ne vous écoutez pas un peu ?

Auteur – Vous trouvez ?

Visiteuse – Ça va… Écrire des pièces de théâtre, ce n’est pas la mort, quand même… Il y a pire, comme métier, non ?

Auteur – Oui, sûrement…

Visiteuse – Sûrement ? Vous savez qu’il y a des gens qui sont obligés de se lever tous les matins, et de se taper une heure de métro pour aller tenir la caisse dans un Monoprix, et tout ça pour gagner le SMIC ?

Auteur – C’est sans doute pour vous éviter un tel calvaire que vous avez choisi de faire du théâtre en appartement ?

Visiteuse – Je prends ce qu’on me propose… et mon agent ne m’a pas encore proposé de grands rôles.

Auteur – Il doit être aussi nul que le mien. C’est qui ?

Visiteuse – Le même que le vôtre…

Auteur – D’accord… (Un temps) C’est peut-être vous qui avez raison, finalement. Avec votre QI de bulot, vous êtes bien mieux équipée que moi pour survivre dans le monde qui nous entoure.

Visiteuse – Merci…

Auteur – Je pense donc je suis. Quel crétin, ce Descartes ! Mon cul, oui. C’est évident que pour continuer d’exister dans ce monde de merde, la première chose à faire, c’est d’arrêter de penser.

Visiteuse – Oui…

Auteur – Seulement voilà. S’abstenir de penser, c’est comme s’abstenir de fumer. C’est beaucoup plus facile quand on n’a jamais commencé.

Visiteuse – Si c’est pour moi que vous dites ça, je ne fume pas…

Auteur – Remarquez, pendant que j’y pense… J’aurais bien un petit boulot à vous proposer.

Visiteuse – Ah oui ? Si c’est dans mes compétences.

Auteur – C’est vrai que vu comme ça, ça restreint sérieusement le domaine des possibles.

Visiteuse – Alors ?

Auteur – Ça vous dirais d’être mon nègre ?

Visiteuse – Pardon ?

Auteur – Pour une raison qui m’échappe, mon agent tient absolument à ce que j’écrive une nouvelle pièce. Vous pourriez l’écrire à ma place.

Visiteuse – Mais… je ne suis pas auteur de théâtre.

Auteur – Entre nous, vous n’êtes pas vraiment comédienne non plus.

Visiteuse – Bon… Il faut voir… Et ça paye bien, nègre ?

Auteur – Tout dépend de la notoriété de l’auteur qui signe à sa place.

Visiteuse – Ce n’est pas très encourageant, ce que vous me dites là… Vous n’étiez déjà pas super connu… et d’après votre agent, aujourd’hui, tout le monde vous a oublié.

Auteur – Et dire qu’il vous a payé pour me remonter le moral…

Visiteuse – J’essaie d’être réaliste, c’est tout.

Auteur –  Bon, ça vous intéresse ou pas ?

La sonnette de l’entrée résonne à nouveau.

Visiteuse – Si vous attendez quelqu’un, je vais peut-être y aller, moi.

Auteur – Je n’attends personne.

Il va ouvrir. La visiteuse commence à ranger son magnétophone et à remettre son imper pour partir. L’auteur revient, avec une enveloppe ouverte et un papier dans la main.

Auteur – C’était un coursier.

Visiteuse – Je vais vous laisser…

Auteur (avec autorité) – Restez assise, vous !

L’autre, surprise, se rassied sans broncher. L’auteur examine le papier qu’il a à la main, perplexe.

Visiteuse – Qu’est-ce que c’est ? Votre facture de gaz ?

Auteur – Le gaz ? On me l’a coupé depuis longtemps, sinon je ne suis pas sûr que je serais encore ici pour vous parler.

Visiteuse – Alors ?

Auteur – Un contrat d’exclusivité que m’envoie mon agent pour ma prochaine pièce.

Visiteuse – Un contrat ?

Auteur – Il me demande de le signer et de lui renvoyer tout de suite. Tout ça est de plus en plus bizarre. (Il sort de l’enveloppe un chèque) Il y a même une avance…

Visiteuse – Combien ?

Auteur – 500.

Visiteuse – 500 euros ! Il ne s’est pas foutu de vous.

Auteur – Je ne sais pas, j’hésite… Je me demande qui se fout de moi dans cette histoire depuis que vous êtes arrivée ici…

Visiteuse – En tout cas, maintenant que vous avez touché cette avance, vous n’avez plus le choix. Il va falloir que vous l’écriviez, cette comédie.

Auteur – Je peux encore retourner le chèque. Je n’ai pas signé le contrat. J’imagine que cette interview bidon était destinée à me convaincre de le faire.

Visiteuse – Alors vous n’allez pas signer ?

Auteur – Je n’aime pas écrire sous la contrainte… Mais cette pile de factures impayées m’invite à réfléchir encore un peu à réfléchir. Si je veux pouvoir me suicider de façon indolore, il faudrait au moins qu’on me remette le gaz.

Visiteuse – Et pour mes deux cents euros ?

Auteur – On n’avait pas dit qu’on partagerait ?

Visiteuse – Maintenant que vous êtes redevenu un auteur à qui on passe des commandes… Ce serait mesquin.

Auteur – Pas si vite. Il faut encore que je trouve un sujet de pièce.

Visiteuse – Moi, pour 500 euros, je vous assure que je suis capable d’écrire n’importe quoi.

L’auteur regarde la visiteuse.

Auteur – Et pour 250 ?

Visiteuse – 250 ?

Auteur – La moitié de 500 ! C’est vrai, ça. Vous non plus, vous n’avez pas encore refusé ma proposition.

Visiteuse – Quelle proposition ?

Auteur – Celle de devenir mon nègre.

Visiteuse – Ah mais non, mais je plaisantais, là. J’ai dit que je serais capable d’écrire n’importe quoi. Pas une pièce de théâtre. Et encore moins un chef d’œuvre.

Auteur – N’importe quoi ? Mais c’est tout à fait ce que j’attends de vous.

Visiteuse – Pardon ?

Auteur – Moi, en toute modestie, la seule chose que je sais écrire, ce sont des chefs d’œuvre. N’importe quoi, je ne sais pas faire. C’est bien ça qui me bloque, vous comprenez ? (Un temps) À voir votre gueule d’abrutie, j’ai l’impression que non…

Visiteuse – C’est à dire que…

Auteur – Bon… Mon agent me fait une avance pour écrire une pièce, mais hélas, j’ai perdu l’inspiration dont j’aurais besoin pour en écrire une vraie. Vous me suivez ?

Visiteuse – Jusque-là, je crois.

Auteur – Je pourrais écrire n’importe quoi pour garder ce chèque, comme le ferait n’importe lequel de mes confrères, mais n’importe quoi, moi, je ne sais pas faire.

Visiteuse – Et pourquoi ça ?

Auteur – Un vieux reste de culpabilité judéo-chrétienne, j’imagine… Et mon agent le sait très bien. Il est juif.

Visiteuse – Et alors ?

Auteur – Alors écrire n’importe quoi, vous vous savez !

Visiteuse – Vous croyez ?

Auteur – Pour ça, entre nous, je vous fais entièrement confiance.

Visiteuse – Mais pourquoi ne pas prendre directement un nègre qui sait écrire.

Auteur – Vous pensez bien que si on pouvait trouver ça pour 250 euros, je l’aurais déjà fait depuis longtemps.

Visiteuse – D’accord…

Auteur – D’accord ? Ça veut dire que vous êtes d’accord ?

Visiteuse – Non… D’accord, ça veut dire oui, je comprends…

Auteur – Et alors ?

Visiteuse – C’est à dire que… Je pourrais vraiment écrire n’importe quoi ?

Auteur – Est-ce que vous pourriez écrire autre chose ?

Visiteuse – Mais votre agent, enfin le nôtre, il va s’en rendre compte que c’est n’importe quoi !

Auteur – Mon agent ? C’est lui qui a monté cette comédie ridicule, pour m’obliger à en écrire une autre, que je n’ai aucune envie d’écrire ! Il n’aura que la monnaie de sa pièce.

Visiteuse – Disons plutôt qu’il aura sa pièce, et que vous vous aurez la monnaie.

Auteur – Eh bien vous voyez que quand vous voulez, vous pouvez même être drôle ! Alors ?

Visiteuse – Bon… Après tout, qu’est-ce que je risque…

Auteur – Le ridicule.

Visiteuse – Ce n’est pas la mort.

Auteur – Si le ridicule tuait, croyez-moi, vous ne seriez plus de ce monde depuis très longtemps.

Visiteuse – Ok… Quand est-ce que je commence ? Attendez que je regarde… (Elle sort un agenda et le feuillette) Cette semaine, ça ne va pas être possible… Je pense pouvoir me libérer… Disons à partir de lundi prochain ?

L’auteur lui arrache son agenda et y jette un coup d’œil.

Auteur – Il y a tellement de pages blanches dans votre agenda que vous pourriez écrire la pièce directement là-dessus. Ah non, pardon, je n’avais pas vu… Vous avez rendez-vous dans trois mois avec votre ophtalmo.

Visiteuse – C’est très long pour obtenir un rendez-vous avec un ophtalmo. (L’auteur lui lance un regard impatient) Ok… Alors on commence quand ?

Auteur – Pourquoi pas maintenant ? Puisque vous êtes là…

Le téléphone fixe sonne. L’auteur ne bronche pas.

Visiteuse – Vous ne répondez pas ?

Auteur – J’imagine que c’est encore la banque, au sujet de mon découvert.

Visiteuse – Je vois… On doit avoir la même banque.

Auteur – Le Crédit Mutuel.

Visiteuse – Il semblerait que la seule chose qu’il leur reste à mutualiser, ce sont nos découverts.

On entend la voix de celui qui laisse un message.

Voix – Bonjour, je suis Gonzague de Casteljarnac, Président de la Fondation du Boulevard Beaumarchais. J’ai le plaisir de vous annoncer que notre Fondation a décidé de vous décerner cette année Le Grand Prix du Boulevard Beaumarchais pour l’ensemble de votre œuvre. Merci de nous rappeler au plus vite afin que nous puissions régler ensemble les détails de la cérémonie.

L’auteur écoute ce message avec un étonnement certain.

Visiteuse – Vous croyez que c’est encore un coup monté de votre agent ?

Auteur – C’est une hypothèse, en effet…

Visiteuse – Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?

Auteur – Alors vous n’imaginez pas une seule seconde que je pourrais vraiment recevoir une récompense pour l’ensemble de mon œuvre ?

Visiteuse – Je ne sais pas… Comme je n’ai rien lu…

Auteur – En tout cas, c’est dommage que vous ne soyez pas vraiment journaliste. C’était votre chance d’être la première à interviewer le nouveau Lauréat du Boulevard Beaumarchais.

Visiteuse – Désolée, connais pas…

Auteur – Vous ne connaissez pas ? Mais le Prix du Boulevard Beaumarchais, c’est aux auteurs de comédies ce que le Prix Pulitzer est aux journalistes !

Visiteuse – Connais pas non plus…

Auteur – C’est vrai que vous n’êtes pas journaliste. Alors, je ne sais pas, moi… Comme un Molière pour un comédien.

Visiteuse – Vous voulez dire… un peu comme le Prix Nobel de littérature ?

Auteur – Bon, il ne faut pas exagérer, non plus.

Visiteuse – Je me disais aussi…

Auteur – Disons qu’avec une bonne jaquette, dans une librairie, ça pourrait booster un peu les ventes de ma nouvelle pièce.

Visiteuse – Même si la pièce est mauvaise ?

Auteur – Sans avoir une immense culture, il ne vous aura pas échappé que les plus grands succès de librairie sont rarement des chefs d’œuvre. Ils sont même rarement écrits par leurs auteurs supposés. La plupart d’entre eux ne les ont même pas lus.

Visiteuse – Ouais… Sauf qu’en général, les gens qui signent ce genre de best sellers sont des abrutis, et ceux qui les écrivent de vrais auteurs.

Auteur – Alors disons que là, ce sera le contraire.

Visiteuse – Ce n’est pas très réglo vis à vis de votre agent.

Auteur – Je crois que vous n’avez pas bien compris.

Visiteuse – Quoi ?

Auteur – Cet escroc a su avant moi que j’allais recevoir ce prix, et il m’envoie un contrat à signer en urgence pour obtenir en exclusivité les droits de ma prochaine pièce. Et tout ça en déboursant à peine 500 euros ! Alors qu’il sait très bien qu’avec une telle publicité, je vais redevenir un auteur à succès. Vous appelez ça de l’honnêteté, vous ?

Visiteuse – J’avoue qu’en matière d’honnêteté… Je ne suis pas une spécialiste.

Auteur – Sans parler de cette ridicule histoire d’interview pour me convaincre de me remettre au boulot.

Visiteuse – C’est vrai que vu comme ça…

Auteur – Alors vous allez l’écrire, cette pièce, oui ou non ?

L’autre réfléchit un instant.

Visiteuse – Ok… Mais je veux aussi les deux cents euros de l’interview.

Auteur – On avait dit qu’on partageait.

Visiteuse – Vous l’avez dit vous même : maintenant vous êtes un auteur à succès.

Auteur – D’accord. Alors au boulot.

Visiteuse – Je prendrais bien une camomille, finalement…

Auteur – Franchement, je vous le déconseille… Je la stockais juste à côté de l’arsenic… Mais si vous voulez un truc d’auteur, j’ai autre chose à vous conseiller (Il sort une bouteille de whisky et la pose sur la table) Voilà, la potion magique pour trouver l’inspiration. Malheureusement, je suis tombé dedans quand j’étais petit, et elle ne fait plus effet sur moi…

Visiteuse – Bon…

Elle se sert un verre, le vide cul sec, et fait la grimace. Elle regarde l’étiquette.

Visiteuse – Du whisky suédois ? Vous n’essayez pas de m’empoisonner, moi aussi ?

Auteur – Pas avant que vous n’ayez fini d’écrire cette pièce (Il lui tend un stylo). Je vous confie solennellement mon stylo Mont Blanc. Que la force soit avec vous. Il y a du papier sur la table. Asseyez-vous, et écrivez.

L’autre s’assied.

Visiteuse – Même n’importe quoi, je ne suis pas sûre pas de pouvoir écrire tout un bouquin…

Auteur – C’est juste une pièce de théâtre ! À partir d’une cinquantaine de pages, ça peut faire illusion.

Visiteuse – Cinquante pages ?

Auteur – Considérez que vous passez le bac, et que c’est une dissertation un peu plus longue que les autres…

L’autre le regarde avec un air embarrassé.

Visiteuse – Le bac…?

Auteur – Vous n’avez pas le bac, j’aurais dû m’en douter.

Visiteuse – J’aurais pu l’avoir, mon bac, mais j’ai raté mon train.

Auteur – Disons c’est une très longue lettre, alors.

Visiteuse – J’ai surtout l’habitude d’écrire des SMS…

Auteur – Ce sont des dialogues ! Vous revenez à la ligne à la fin de chaque phrase, et vous sautez une ligne à chaque fois. La moitié d’une pièce de théâtre, vous savez, c’est ce qu’il y a entre les lignes. C’est du blanc !

Visiteuse – C’est sûrement pour ça qu’on vous appelle Dentreligne…

Auteur – Et bien voilà, somme toute, on écrira cette pièce à quatre mains. Vous écrivez les lignes, je me charge des entrelignes…

Visiteuse – Et c’est vous qui signez le tout.

Auteur – Si vous croyez que c’est Michel-Ange qui a peint tous les tableaux qu’il a signés. Il avait du personnel, lui aussi. Il passait juste le dernier coup de polish.

Visiteuse – Tout de même, je ne suis pas écrivain.

Auteur – Mais tout le monde peut être écrivain ! Surtout dramaturge. La preuve, il n’y a aucune école pour ça. C’est un des rares métiers, avec livreur de pizzas et psychanalyste, qu’on peut faire sans aucun diplôme. Et encore, pour livreur de pizzas je ne suis pas sûr. Il faut quand même savoir conduire un scooter.

Visiteuse – Tout de même, c’est du boulot.

Auteur – Avec une seule cartouche de stylo, vous écrivez une pièce de théâtre. Pour un roman, il en faudrait quatre ou cinq.

Visiteuse – Bon…

Auteur – C’est un métier de feignant, je vous dis. C’est bien simple, plus branleur que dramaturge, il n’y a que poète. Les mecs, ils écrivent cinq lignes de trois mots chacune sur une page avec plein de blanc autour, et tout le monde crie au génie.

Visiteuse – Ah oui, je me demande si je n’aurais pas préféré être le nègre d’un poète, finalement.

Auteur – Ah non, mais là, je vous arrête tout de suite. Il ne faut pas rêver, non plus. On n’a jamais vu un poète avoir les moyens de se payer un nègre, même à crédit.

Visiteuse – Bon… Je ne sais pas trop par où commencer…

Auteur – Le début, c’est toujours ce qu’il y a de plus dur, évidemment. Surtout pour une comédie.

Visiteuse – Ah parce que c’est une comédie.

Auteur – Une comédie de boulevard, oui. Du Boulevard Beaumarchais, en tout cas.

Visiteuse – C’est drôle… Je ne vous imagine vraiment pas en auteur comique.

Auteur – C’était il y a très longtemps. Et puis pourquoi croyez-vous que j’ai besoin d’un nègre aujourd’hui.

Visiteuse – Je ne sais pas si je vais réussir à être drôle, moi.

Auteur – Je ne vous demande pas d’être drôle volontairement. Misez sur votre comique naturel…

Visiteuse – Ça ne m’aide pas beaucoup.

Auteur – Je ne sais pas, moi. Il n’y a pas quelqu’un que vous auriez envie de tuer ?

Comédie – De tuer ?

Auteur – La comédie, ça sert à ça ! La loi vous interdit formellement de vous débarrasser de votre belle-mère, alors vous écrivez une pièce pour vous payer sa tête sur un plateau.

Visiteuse – Je ne suis pas mariée. Vous avez une belle-mère, vous ?

Auteur – Je n’en ai plus, malheureusement. Ma femme m’a quitté. J’en serais presque à la regretter, ma belle-mère. C’est vous dire à quel point je suis déprimé. Comment voulez-vous écrire une bonne comédie dans ces conditions ?

Visiteuse – Je ne sais pas… Laissez-moi réfléchir… Ah si… Je détestais ma sœur.

Auteur – Ah, c’est bien ça…

Visiteuse – Malheureusement, elle est morte… J’imagine que pour une comédie…

Auteur – Ça dépend, il y a aussi des morts très drôles. Elle est morte comment, votre sœur ?

Visiteuse – Elle est morte d’un cancer.

Auteur – Ah oui, mais là… Non, ça ne va pas être possible… C’est très difficile de faire rire avec le cancer. Surtout quand ça concerne quelqu’un de la famille.

Visiteuse – Ah oui ? Merde… Ce n’est pas de chance…

Auteur – Il y a des sujets, comme ça, totalement réfractaires à la comédie. On ne sait pas très bien pourquoi. Ça doit être le côté longue maladie. Au théâtre, les morts les plus drôles sont toujours les plus courtes. Un type raconte que sa femme est passée sous un train en revenant de chez le coiffeur, on a déjà envie de rire. Le même raconte qu’elle est morte d’un cancer de la vésicule après trois ans de chimio, ça ne fait rire personne. Allez savoir pourquoi ? C’est comme ça.

Visiteuse – Bon…

Auteur – Maintenant, si vous avez envie d’essayer…

On sonne à la porte.

Visiteuse – Vous attendez quelqu’un d’autre ?

Auteur – Ça doit être le coursier. Il devait repasser pour prendre le contrat signé. Vous me prêtez le stylo deux secondes ?

Il prend le contrat

Visiteuse (inquiète) – Vous êtes sûr ?

Auteur – Je ne sais pas pourquoi, mais je crois en vous… (Il signe le contrat, et lui rend le stylo) Si vous avez une idée pendant que je suis avec le coursier, n’hésitez pas.

Il sort. Le portable de la visiteuse sonne, et elle prend l’appel.

Visiteuse – Oui… Non, je suis encore avec lui… Oui, oui, ne vous inquiétez pas, il vient de signer le contrat… Bon, il faut que je raccroche, là… Ok, je vous rappelle…

Elle range son téléphone. L’auteur revient.

Auteur – Bon… Et bien maintenant, on n’a plus le choix. Je viens de vendre votre âme au diable pour 500 euros. Même dans vos rêves les plus fous, vous n’auriez jamais espéré en tirer un aussi bon prix.

Visiteuse – Ce n’est pas très glorieux, tout ça… Moi qui vous prenais pour un auteur engagé…

Auteur – Vous savez, la plupart des auteurs continuent à écrire pour payer les impôts de l’année dernière, avec les avances qu’ils ont touchées sur les bouquins qu’ils écriront l’année prochaine. Le jour où les impôts seront prélevés à la source, vous verrez que la rentrée littéraire sera beaucoup plus calme.

Visiteuse – Je ne sais pas, je n’ai encore jamais été imposable de ma vie.

Auteur – Vous avez bien de la chance… Quand on a mis le doigt dans l’engrenage, on ne peut plus s’en sortir. Alors, où est-ce qu’on en était ?

Visiteuse – Nulle part, j’en ai peur.

Auteur – Oui, c’est bien ce que je craignais.

Visiteuse – Et si on écrivait l’histoire d’un auteur qui a perdu l’inspiration ?

Auteur – Je vois… Une nana sonne à sa porte, et elle prétend être journaliste…

Visiteuse – Pourquoi pas ?

Auteur – Le théâtre dans le théâtre… Je m’étais promis de ne jamais tomber aussi bas…

Visiteuse – Vous avez dit qu’on pouvait écrire n’importe quoi !

Auteur – Bon… Et comment ça se finirait ?

Visiteuse – Ça… Je ne sais déjà pas comment ça pourrait continuer…

Auteur – Je vous ressers un autre whisky…

Il joint le geste à la parole.

Visiteuse – Je ne sais pas si…

Auteur – Allez, buvez !

L’autre vide le verre d’un trait.

Visiteuse – Je ferai bien une petite sieste. Je suis sûre que les idées me viendraient plus facilement en dormant.

Auteur – Eh ! Je ne vous paye pas pour dormir !

Visiteuse – Pour l’instant, vous ne m’avez encore rien payé du tout… D’ailleurs vous avez raison, je me demande si une petite avance, ça ne me motiverait pas un peu…

Auteur – Même si je voulais, je doute que le Crédit Mutuel m’accorde un nouveau découvert pour vous faire des avances… Et puis vous êtes nulle, comme nègre ! Je vous dis d’écrire n’importe quoi, et vous n’êtes même pas fichue de le faire !

Visiteuse – Je tiens à ma réputation, moi aussi ! Je n’ai pas envie de me couvrir de ridicule en publiant n’importe quoi…

Auteur – Mais votre nom n’apparaîtra même pas ! C’est moi qui signerai !

Visiteuse – Peut-être, mais moi je saurai qui a vraiment écrit ça. On a son amour propre, tout de même.

Auteur – Très bien. Personne ne vous interdit d’écrire un chef d’œuvre, non plus.

Visiteuse – Et pourquoi pas ? Je suis peut-être moins conne que vous ne le pensez, finalement.

Auteur – Allez-y, étonnez-moi…

Visiteuse – Ouais… Mais avec tous ces apéritifs que vous m’avez servis, je commence à avoir faim, moi. Vous n’avez pas un truc à bequeter ?

Auteur – Je vous ai engagé pour une séance de travail, pas pour un apéro dinatoire.

Visiteuse – Vous savez ce qu’on dit : la faim est mauvaise conseillère.

L’auteur sort un paquet de biscuits et le tend à la visiteuse.

Auteur – Tenez, il me reste quelques Pépitos.

Visiteuse – Merci. (Elle commence à en manger un) Ils sont un peu ramollis, vos Pépitos.

Auteur – Vous voulez que j’aille vous en acheter des plus frais ?

Visiteuse – Ça ira… (Elle engouffre un deuxième Pépito) J’ai une idée !

Auteur (sursautant) – Vous m’avez presque fait peur…

Visiteuse – Un mec aime une fille, mais leurs familles se détestent.

Auteur – C’est Roméo et Juliette.

Visiteuse – Un mec aime une fille, mais son père tue accidentellement celui de la fille.

Auteur – Le Cid.

Visiteuse – Un mec aime une fille mais en réalité c’est un homme.

Auteur – Certains l’Aiment Chaud.

Visiteuse – Tiens, je ne la connais pas, cette pièce-là.

Auteur – C’est un film.

Visiteuse – Vous êtes sûr ?

Auteur – Certain.

Visiteuse – Un mec aime un mec mais en réalité c’est une fille.

Auteur – Victor Victoria.

Visiteuse – Une femme aime une femme mais en réalité c’est un homme.

Auteur – Tootsie.

Visiteuse – Putain… Je ne pensais pas que c’était si difficile que ça d’être un auteur contemporain. Tout a déjà été écrit, alors…?

Auteur – Tout…

Visiteuses – Et surtout le meilleur, j’imagine…

Auteur – Ils se sont goinfrés et ils ne nous ont laissé que les miettes.

Visiteuses – Les salopards.

Auteur – Shakespeare, Corneille… C’était facile, pour eux… Rien n’avait été écrit avant eux. Les bonnes idées, il n’y avait qu’à se baisser pour les ramasser. Alors celui qui n’était pas analphabète comme la plupart de ses contemporains, il avait une bonne chance de passer à la postérité.

Visiteuse – C’est vrai que s’il y avait encore la place pour un Molière aujourd’hui, on s’en serait déjà rendu compte…

Auteur – C’est bien pour ça que je ne me sens plus d’écrire un chef d’œuvre, et que je vous demande seulement d’écrire n’importe quoi.

Un temps.

Visiteuse – Je vais reprendre un whisky, finalement.

Elle boit au goulot avec avidité.

Auteur – Allez-y doucement tout même…

Elle pousse un soupir de satisfaction en reposant le bouteille.

Visiteuse – Ça y est, j’ai trouvé !

Auteur – Vraiment ?

Visiteuse – Et celle-là, je vous mets au défi de me dire que c’est du Racine ou du Feydeau.

Auteur – Je vous écoute.

Visiteuse – Un couple reçoit une amie qui vient de perdre son mari dans un accident d’avion, et en même temps qu’ils essaient de consoler la veuve, ils apprennent qu’ils ont gagné au loto.

Auteur – Excellent ! Bravo…

Visiteuse – Ah, vous voyez, quand je veux.

Auteur – C’est le sujet de ma première pièce.

Visiteuse – Ah oui…

Auteur – Celle que vous n’avez pas lue.

Visiteuse – Les grands esprits se rencontrent…

Auteur – Oui, si vous étiez née avant moi, vous auriez pu l’écrire, cette pièce. D’ailleurs, c’est mon best seller…

Visiteuse – J’ai dû lire le résumé sur l’Officiel des Spectacles…

Auteur – J’ai arrêté d’écrire le jour où j’ai commencé à me plagier moi-même.

L’enthousiasme retombe. Un temps.

Visiteuse – Il n’y a plus de Pépitos ?

Auteur – Vous les avez tous bouffés !

Visiteuse – Ouais, le paquet était déjà ouvert. Je préfère ne pas savoir depuis combien de temps, d’ailleurs. J’espère que je ne vais pas avoir une intoxication alimentaire…

Auteur – Vous n’aurez qu’à vous mettre en arrêt de maladie. Mais je vous préviens, nous les auteurs, quand on est malade et qu’on ne travaille pas, on ne touche aucune indemnité. Alors les nègres, vous pensez bien…

Visiteuse – En tout cas, pour l’instant, j’ai toujours les crocs, moi.

Auteur – Vous ne pensez vraiment qu’à bouffer, vous ?

Visiteuse – En général, ce sont les gens qui n’ont jamais vraiment eu faim qui disent ça.

Auteur – Ok, je vais aller voir ce qui me reste dans le frigo…

Visiteuse – Une dernière chose…

Auteur – Quoi encore ?

Visiteuse – Je n’aime pas trop ce terme de… nègre.

Auteur – Tiens donc ?

Visiteuse – Oui, je trouve ça dégradant.

Auteur – Dégradant ? Pour qui ?

Visiteuse – Pour moi !

Auteur – Bon, alors je vous appelle comment ? Doublure auteur ? Après tout les comédiens vedettes se font bien remplacer pour les scènes qu’ils n’ont pas envie de tourner. Pourquoi les auteurs n’auraient pas une doublure pour les scènes qu’ils n’ont pas envie d’écrire…

Visiteuse – Je ne sais pas, moi… Officiellement, je pourrais être… votre secrétaire particulière.

Auteur – Ma secrétaire particulière ?

Visiteuse – Si on sort ensemble et que vous avez à me présenter, vous n’allez pas dire, tenez, voilà mon nègre.

Auteur – J’avoue que… je n’avais pas encore envisagé la possibilité qu’on sorte ensemble…

Visiteuse – En tout cas… Il me faut une couverture, non ?

Auteur – Une couverture ?

Visiteuse – D’ailleurs, à propos de couverture… Un nègre qui travaille au noir… Ce n’est pas très légal, tout ça. Ce serait bien que j’ai aussi une couverture sociale. Et puis il faut que je pense à ma retraite, moi…

Auteur – Vous ne voulez pas des tickets restaurant, aussi ?

Visiteuse – Ok… Va pour secrétaire particulière.

Auteur – C’est ça. Et pour les tickets restaurants, je vais voir s’il reste un bout de camembert dans le frigo…

Il s’apprête à sortir quand le téléphone sonne. La visiteuse décroche, au grand étonnement de l’auteur.

Visiteuse – Secrétariat de Charles Dentreligne, j’écoute ?

L’auteur fait signe qu’il ne veut pas prendre l’appel.

Visiteuse – Ah, non, désolée, je ne peux pas vous le passer pour le moment… Pourquoi ? Mais… parce qu’il est mort. Ah oui, ça j’en suis sûre. Le médecin légiste est là, justement, et croyez-moi , ce n’est pas beau à voir. Ah oui ? Non… Si, si, bien sûr, c’est une bonne nouvelle, mais… dans ce cas, ce sera à titre posthume. Bon, désolée, il va falloir que je vous laisse, l’autopsie va commencer… C’est ça, bonjour chez vous.

L’auteur reste un instant stupéfait.

Auteur – C’était qui ?

Visiteuse – Jean-Paul Tristounet, le Président des Écrivains Assistés du Théâtre. Apparemment, il est question que le Ministre de la Culture vous remette la Médaille de Chevalier des Arts et des Lettres.

Auteur – Et vous lui avez dit que j’étais mort ?

Visiteuse – Vous ne vouliez pas lui parler… C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit.

Auteur – Ah oui…

Visiteuse – Et puis il faut être réaliste. Je ne suis pas près de l’écrire, cette pièce. Et vous non plus.

Auteur – Et alors ?

Visiteuse – Alors si vous êtes mort, votre agent n’osera jamais vous réclamer les cinq cents euros qu’il vous a donnés pour une pièce que vous n’avez pas écrite.

Auteur – Mort… Ce n’est pas un peu excessif, comme excuse pour ne pas avoir à rembourser cinq cent euros ?

Visiteuse – J’ai aussi une autre idée en tête…

Auteur – Et bien vous voyez, quand vous voulez…

Visiteuse – Si vous êtes mort, et par dessus le marché avec un Prix Littéraire et une médaille posthume, vous allez redevenir célèbre !

Auteur – Je vous avais mis au défi de m’étonner, mais là j’avoue que je suis scotché…

Visiteuse – Merci.

Auteur – Ce n’était pas forcément un compliment. Il y a plusieurs façon d’étonner les gens, vous savez ?

Visiteuse – Vous avez de la famille ?

Auteur – Je n’avais que ma femme. Mais je ne suis pas sûr qu’elle me considère encore comme quelqu’un de sa famille.

Visiteuse – Alors somme toute, vous êtes seul dans la vie. Pas de femme, pas de famille, pas d’amis… Ce prix et cette médaille, je pourrais aller les chercher à votre place…

Auteur – Bon voyons… Je vous propose un boulot de nègre, vous n’êtes pas foutue d’écrire une ligne, et maintenant, vous allez recueillir en mon nom tous les honneurs qui me sont dus. Vous ne voulez pas mon code carte bleue, aussi ?

Visiteuse – Je me demande si ce ne serait pas plus prudent. Je veux dire, vous êtes supposé mort.

Auteur – Je peux toujours démentir.

Visiteuse – Réfléchissez cinq minutes. Pour l’instant, vous avez tout à gagner à rester mort.

Auteur – Vous trouvez ?

Visiteuse – Je vous fiche mon billet que demain, on parlera de vous dans les journaux. Peut-être pas en première page, il ne faut pas rêver. Mais tout d’un coup, Le Figaro Littéraire se souviendra de vous, c’est certain.

Auteur – Pouvoir lire ma nécro dans le journal de mon vivant, c’est vrai que c’est tentant.

Visiteuse – Tout le monde va dire que vous étiez un grand auteur. Vos bouquins vont se vendre comme des petits pains… au moins pendant un jour ou deux.

Auteur – Vous croyez ?

Visiteuse – Je ne suis pas journaliste, mais grâce à mon idée, vous allez être dans le journal !

Auteur – Bon, et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Visiteuse – Vous vous faites le mort, et moi… je prends vingt pour cent sur vos droits d’auteur.

Auteur – Mon agent ne me prenait que dix !

Visiteuse – Mais avec lui, vous ne vendiez pas un bouquin, et vos pièces ne se montaient jamais.

Auteur – Et moi qui m’étais presque fait à l’idée de prendre ma retraite.

Visiteuse – Votre retraite ?

Auteur – J’ai décidé de supprimer peu à peu tout sujet de contrariété. Je n’écris plus. Je parle le moins possible. Je ne fais plus part de mes opinions à personne. J’essaie même dans la mesure du possible de ne plus avoir d’opinion du tout.

Visiteuse – Et vous pensez vraiment pouvoir faire ça ?

Auteur – Ne plus avoir d’opinion ?

Visiteuse – Prendre votre retraite ! Vous êtes sûr d’en avoir les moyens ?

Auteur – D’après le Crédit Mutuel, il semblerait que ce soit discutable…

Visiteuse – Et bien moi, je vous propose mieux que d’être à la retraite, je vous propose d’être mort !

Auteur – C’est vrai que c’est tentant mais… Je me demande si je ne vais pas prendre cinq minutes pour peser le pour et le contre, tout de même.

Le téléphone sonne. L’auteur s’apprête à répondre, machinalement. La visiteuse l’arrête.

Visiteuse – Vous êtes fou ! Je vous rappelle que vous êtes un auteur mort, maintenant. (Elle décroche) Allo ? Oui. Le Crédit Mutuel ? Non, désolée, Monsieur Dentreligne vient de mourir. Oui. Il a mis fin à ses jours. Oui, il s’est suicidé… en avalant un litre de Destop… Oui, c’est ça, ce produit pour déboucher les toilettes. Un énorme trou dans l’estomac. La soude, c’est très caustique. Oui, c’est vrai, lui aussi était très caustique. C’est peut-être pour ça qu’il a choisi ce moyen d’en finir… Pourquoi ? Oh, vous savez, les artistes… Et puis comme vous le savez, il était criblé de dettes. C’est la seule issue qu’il aura trouvé pour échapper à ses créanciers. Non, bien sûr, l’argent, ce n’est pas le plus important, je ne vous le fais pas dire… En tout cas, merci d’avoir appelé… C’est ça. Au revoir. Évidemment, je transmettrai vos condoléances à la famille…

La visiteuse raccroche. L’auteur la regarde avec un air stupéfait.

Auteur – Vous avez du mal à démarrer, mais quand vous êtes lancée, vous, on ne vous arrête plus ! Alors comme ça, maintenant, je me suis suicidé.

Visiteuse – Je me suis dit que pour un écrivain, ce serait plus romantique qu’un infarctus ou un cancer du colon.

Auteur – Plus romantique ? En avalant un litre de Destop ?

Visiteuse – J’ai improvisé… C’est tout ce qui m’est venu à l’esprit.

Auteur – Improviser… À l’avenir, je vous demanderai de vous en tenir à votre texte !

Visiteuse – Mais je n’en ai pas, de texte ! Vous êtes incapable d’écrire quoi que ce soit !

Auteur – Ça va… Ce n’est pas la peine d’être désagréable, non plus… Bon… Donc, je me suis suicidé… C’est vrai que ces temps-ci, j’étais un peu dépressif.

Visiteuse – Ah, vous voyez !

Auteur – Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? On m’organise des funérailles nationales ?

Visiteuse – Un auteur qui meurt, c’est au moins 10% de ventes en plus. Un auteur qui se suicide, on peut monter jusqu’à 20%. (Le téléphone sonne à nouveau). On dirait que les affaires reprennent,

Auteur – En effet. Ce téléphone n’avait jamais sonné aussi souvent depuis des années…

La visiteuse répond.

Visiteuse – Secrétariat de Monsieur Dentreligne, j’écoute ? Oui Madame, en effet. Je vous le confirme, votre mari est décédé ce matin. Je vous présente toute mes condoléances, ainsi que celles du Crédit Mutuel. D’une balle de revolver dans la tempe, c’est ça. Oui, si vous le voyiez, je ne suis pas sûre que vous pourriez le reconnaître. Avec la moitié supérieure de la tête en moins… Ce n’est pas beau à voir, je vous assure… Très bien, je lui transmettrai… Je veux dire, oui, merci… Au revoir Madame. (Elle raccroche) C’était votre femme.

Auteur – Ma femme ? Mais qu’est-ce qu’elle voulait ?

Visiteuse – Vous rendre un dernier hommage, apparemment.

Auteur – Je ne l’ai pas vue depuis des années. C’est elle qui me reprochait de ne pas lui rendre hommage assez souvent…

Visiteuse – Les morts sont toujours beaucoup plus populaires que les vivants. Vous verrez, ça n’a que des avantages, d’être décédé.

Auteur – Et cette fois, vous lui avez dit que je m’étais tiré une balle dans la tempe.

Visiteuse – J’essaie de m’améliorer, vous voyez bien.

Le téléphone sonne à nouveau.

Visiteuse – Si ça continue, on va devoir engager une standardiste. (Elle décroche) Ayant droit de Monsieur Dentreligne, j’écoute… Oui, en effet, c’est moi qui détiens les droits de toutes ses pièces. Nous nous étions mariés quelques mois avant son décès. Je suis donc son héritière directe… Oui… Oui… Oui… Oui, il venait justement de terminer une pièce qui vous étonnera. À mon avis, c’est son chef d’œuvre. Totalement inédite, oui. Oui… Oui… Oui… D’accord. Je peux prendre votre numéro ? (Elle griffonne quelque chose sur un papier) Très bien, je vais étudier personnellement votre dossier, et je vous donnerai une réponse dans les plus brefs délais. C’est ça, à très bientôt.

Auteur – Alors maintenant, nous sommes mariés…

Visiteuse – C’était plus simple.

Auteur – Plus simple… ?

Visiteuse – Pour justifier le fait que c’est moi qui détiens les droits de vos pièces.

Auteur – C’est sûr.

Visiteuse – Et puis en tant que veuve, ça reste dans la famille.

Auteur – Très bien… Et… je peux quand même savoir qui c’était ?

Visiteuse – Un théâtre, qui souhaite monter votre dernière pièce à Paris.

Auteur – Un théâtre ? Quel théâtre ?

Visiteuse – J’aurais dû noter le nom tout de suite, mais vous m’avez interrompue… Ça a quelque chose à voir avec le code de la route…

Auteur – Le code de la route ?

Visiteuse – Et ça évoque en même temps l’idée d’un théâtre qui tourne en rond…

Auteur – Le Théâtre du Rond Point ?

Visiteuse – C’est ça !

Auteur – Mais ils ne jouent que des auteurs vivants !

Visiteuse – Votre cadavre est encore chaud, on ne va pas chipoter, non ?

Auteur – Bon… Et alors, qu’est-ce que vous allez faire.

Visiteuse – Je vais commencer par les faire mariner un peu. Pour leur donner à entendre qu’ils ne sont pas seuls sur les rangs.

Auteur – C’est vous que j’aurais dû prendre comme agent…

Visiteuse – On pourrait peut-être envisager une rétrospective de l’ensemble de votre œuvre, non ?

Auteur – Pourquoi pas… Mais quand vous dites ma dernière pièce, vous voulez dire…

Visiteuse – Celle que vous n’avez pas encore écrite.

Auteur – Mais puisque je suis mort ?

Visiteuse – Vous avez entendu, je leur ai dit que vous aviez un inédit.

Auteur – Oui… Mais je n’en ai pas…

Visiteuse – Comme vous n’êtes pas vraiment mort, vous allez pouvoir l’écrire.

Auteur – Enfin puisque je vous dis que j’ai perdu l’inspiration !

Visiteuse – Ça c’était avant !

Auteur – Avant ?

Visiteuse – Avant que vous ne soyez redevenu un auteur à succès.

Auteur – Vous voulez dire un auteur mort.

Visiteuse – Aussi, oui… Maintenant que vous avez toute la mort devant vous, vous allez avoir le temps d’écrire, cette pièce. Je m’occuperai du reste.

Auteur – Excusez-moi de poser cette question mais… je vais rester mort pendant combien de temps à peu près ?

Visiteuse – Disons le temps d’écrire cette 124ème pièce. Après on verra.

L’auteur semble un peu dépassé par la situation.

Auteur – Bon… Je vais essayer de m’y mettre alors…

Visiteuse – Une camomille ?

Auteur – Je crois que je vais me remettre au whisky suédois… (Il prend la bouteille et commence à sortir) Vous allez rester ici ?

Visiteuse – Il faut bien que quelqu’un veille le corps, et réponde au téléphone.

Auteur – J’y vais…

L’auteur sort. La visiteuse se met à l’aise, sort son portable et compose un numéro.

Visiteuse – Georges ? Cette fois, c’est bon. Je crois qu’il va l’écrire, sa 124ème pièce… Ok, on y est peut-être allé un peu fort avec le Prix du Boulevard Beaumarchais et la Médaille des Chiffres et des Lettres… C’est sûr, il va être déçu en apprenant qu’il n’a ni l’un ni l’autre, mais bon… C’est pour son bien… Et puis on ne sait jamais, si sa nouvelle pièce est vraiment bonne… Oui, vous avez raison, s’il n’est pas mort avant… À ce propos, il faudra que je vous explique. J’ai dû improviser un peu…

L’auteur revient.

Auteur – Panne sèche.

Visiteuse – Pardon ?

Auteur – Je n’ai plus d’encre. Ma cartouche est vide. Et pour trouver une recharge de stylo Mont Blanc à cette heure là dans le coin…

Visiteuse – Et la machine à écrire ?

Auteur – La machine à écrire ? Elle est comme moi, je vous dis… Au bout du rouleau…

La visiteuse extrait un stylo bille de sa poche et le tend à l’auteur.

Visiteuse – Vous n’avez qu’à prendre ça en attentant.

L’auteur a l’air déçu de ne pas pouvoir s’en tirer à si bon compte. Il sort. Elle reprend son téléphone.

Visiteuse – Ce n’est pas gagné… Il va falloir que je continue à le surveiller comme le lait sur le feu… Alors je pense qu’une petite rallonge…

On entend une détonation.

Visiteuse – Ah… Apparemment, il a retrouvé les cartouches… Bon, je vous rappelle. (Elle raccroche) Je crois que je vais vraiment devoir l’écrire toute seule, cette pièce…

L’auteur revient avec à la main la bouteille de champagne dont il vient de faire sauter le bouchon.

Auteur – Je suis aussi en panne sèche de whisky, mais j’ai retrouvé ça dans le frigo. Je la gardais pour une grande occasion. Je pense que dans la même journée, un prix et une décoration… Vous en voulez ?

Visiteuse – Pourquoi pas ? Mais après vous me promettez de vous remettre au boulot.

Auteur – Ne vous inquiétez pas. Je ne sais pas pourquoi mais tout à coup, d’être mort, ça me redonne le moral.

Visiteuse – Tant mieux… Donc vous avez une idée ?

Auteur – Il vaut toujours mieux partir de la réalité. Alors tant pis. Va pour le théâtre dans le théâtre. C’est l’histoire d’un auteur qui a perdu l’inspiration. Un jour, une journaliste vient sonner à sa porte…

Visiteuse – Oui, ça me rappelle quelque chose… Et vous avez déjà un titre ?

Auteur – Pourquoi pas… « Au bout du rouleau » ?

Visiteuse – Ça n’a pas déjà été fait ?

Auteur – Ah oui mais alors là… Si en plus il faut un titre original…

Visiteuse – Va pour « Au bout du rouleau »…

Auteur – Si je vous dictais, ça irait plus vite non ? (Il place une vieille machine à écrire devant la visiteuse) Tenez, j’ai retrouvé un rouleau…

Visiteuse – Je vous écoute…

L’auteur commence à dicter, très inspiré, comme s’il voyait la scène.

Auteur – Un salon en désordre. Un homme somnole dans un fauteuil. Tout à coup le téléphone sonne, le sortant de sa torpeur. Il décroche comme un somnambule. Allô !

Noir.

 

 

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre,

Jean-Pierre Martinez a écrit une cinquantaine de comédies

régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez

sont librement téléchargeables sur :

http://comediatheque.net

Ce texte est protégé par les lois relatives

au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Août 2016

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-65-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement

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