Ménage à trois

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 1 femme

Quand on vit à trois dans un deux pièces, c’est qu’il y en a un de trop… Mais lequel ?

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 TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE À LIRE OU IMPRIMER

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Ménage à Trois

Personnages :

Florent

Patrick

Justine

La salle de séjour d’un modeste deux pièces. Patrick, recouvert d’un drap, dort sur le canapé. Justine, qui vient visiblement de se lever, arrive de la cuisine avec une cafetière qu’elle pose sur la table, sans prêter la moindre attention au dormeur. Elle se sert une tasse de café. Florent arrive à son tour en mode zombie. Il se penche vers Justine pour déposer un baiser sur sa bouche.

Florent – Bonjour mon cœur.

Justine – Bonjour mon chéri.

Florent s’assied en face d’elle, sans poser non plus le moindre regard sur le dormeur.

Justine – Café ?

Florent – Merci.

Elle lui sert une tasse de café. Ils se sourient un peu bêtement tout en sirotant leur café. Florent bâille, allume son ordinateur portable et commence à pianoter sur le clavier.

Justine – Déjà ?

Florent – Excuse-moi… Tu as bien dormi ?

Justine – Très bien. (Avec un sourire plein de sous-entendus) Enfin, quand tu t’es décidé à me laisser dormir… Et toi ?

Florent – Comme un bébé.

Justine – Un bébé ?

Florent – Oui, enfin…

Justine – Va savoir… On en a peut-être fait un cette nuit…

Florent – On n’avait pas dit qu’on attendait encore un peu ? Le temps que je retrouve un vrai boulot…

Justine – Et le temps qu’une place se libère…

Florent – En crèche.

Justine – Ici !

Florent – Ah oui, pardon…

Justine – Je prends toujours la pilule, rassure-toi… Mais un accident est toujours possible, tu sais…

Florent – C’est clair…

Justine saisit un journal sur la table.

Justine – Voyons voir… Que dit mon horoscope ? (Lisant) Amour : Vénus vous veut du bien. Savourez pleinement le fruit de la passion…

Florent – Hun, hun…

Justine – Argent : Vos problèmes pourraient se régler très rapidement. Vous tirerez votre épingle du jeu, mais restez prudente.

Le regard de Florent est irrésistiblement attiré vers son écran d’ordinateur.

Justine – Je te parle de notre avenir, Florent ! Et toi tu regardes les cours de la bourse !

Florent replie l’écran pour ne plus être tenté.

Florent – Pardon Justine…

Le regard de Florent se tourne vers une étagère sur laquelle trône un vase chinois.

Florent – Il n’y avait pas un autre vase, là ?

Justine – Je l’ai cassé hier en faisant le ménage… Je suis vraiment désolée. C’était un cadeau de ta mère.

Florent – Ce n’était qu’un vase, après tout… Mais celui qui reste a l’air de s’ennuyer un peu. Il faudra qu’on lui trouve un autre compagnon.

Justine sourit. Ils continuent à boire leur café.

Justine – Je ne voudrais pas aborder les sujets qui fâchent dès le matin, mais il t’a dit combien de temps il comptait rester ici à peu près…

Florent – Qui ?

Justine (avec un geste du menton vers le dormeur) – Patrick !

Florent – Ah… Lui… Écoute, je ne sais pas exactement, mais c’est provisoire…

Justine – Provisoire ?

Florent – C’est juste pour lui donner le temps de se retourner un peu…

Justine – Ça va faire un an qu’il dort sur notre canapé. Je crois qu’il a eu largement le temps de se retourner, non ?

Florent – Il est momentanément sans domicile fixe… On ne peut pas le jeter à la rue comme ça…

Justine – Mais Patrick n’a jamais eu de domicile fixe ! Avant de squatter chez nous, il squattait chez moi. Et chez moi, c’était déjà ici justement…

Florent – C’est clair.

Justine – Il a seulement déménagé de mon lit jusqu’au canapé ! Je ne sais pas moi… C’est mon ex, quand même.

Florent – Ça ne me dérange pas, je t’assure…

Justine – Oui ben moi, ça me dérange !

Florent – C’est quand même grâce à lui qu’on s’est connu. On lui doit bien ça. Il n’a que nous !

Justine – Tu veux qu’on l’adopte ? Comme ça, il fera vraiment partie de la famille !

Florent – C’est vrai qu’il n’a jamais eu beaucoup de chance. ..

Justine – Tu as raison. Déjà, quand on s’appelle Patrick, on est mal parti dans la vie.

Florent – C’est clair…

Justine – Remarque, je me demande si ce n’est pas à cause de ce prénom à la con que j’ai accepté de sortir avec lui à l’époque. Par pitié. Patrick… Ce n’est pas un pseudo au moins ?

Florent – Non, non, je t’assure. Il m’a montré ses papiers, un jour. Il s’appelle vraiment Patrick. Il en a beaucoup souffert, tu sais… Dès la crèche, c’était le seul de sa génération à s’appeler Patrick.

Justine – C’est vrai qu’on a du mal à s’imaginer un bébé s’appelant Patrick. Ou alors on imagine un gamin pas très normal…

Florent – C’est clair…

Justine – Et notre bébé à nous, si c’était un garçon ? Tu as une préférence, pour le prénom ?

Florent – Je ne sais pas moi… Jean-Pierre ? (Elle le regarde atterrée) Je déconne…

On sonne à la porte. Justine sort pour aller ouvrir. Florent en profite pour relever le capot de son ordinateur et se remet à pianoter dessus. Justine revient.

Florent – C’était quoi ?

Justine lance une pile de lettres sur la table basse.

Justine – Le facteur… Alors ? Notre portefeuille a pris combien, depuis hier soir ?

Florent – Tant qu’on n’a pas vendu, on n’a pas perdu…

Justine – Je vois… Je me demande quand même si tu as bien fait d’investir toutes tes indemnités de licenciement en actions Carrefour.

Florent – Pourquoi pas ?

Justine – C’est chez Carrefour que tu travaillais avant qu’ils te licencient !

Florent – Et alors ?

Justine – Je ne sais pas moi… S’ils font des plans sociaux, c’est que la boîte ne va pas très fort, non ?

Florent – C’est là où la plupart des gens se trompent, et où un bon trader flaire la bonne affaire.

Justine – Ah oui ?

Florent – Si les entreprises licencient, aujourd’hui, c’est pour que le cours de leurs actions remontent. C’est ce qu’on appelle des licenciements boursiers, justement.

Justine – D’accord… Et elles ont remonté de combien, tes actions Carrefour, depuis que tu les as achetées ?

Florent – Tu sais, la bourse, c’est un investissement à long terme.

Justine – C’est pour ça que tu passes tes journées devant ton écran à surveiller les cours… (Elle prend le paquet de lettres et les commente une à une) EDF, Veolia, Bouygues Telecom… Eh ben ça, c’est du court terme, tu vois, et c’est toujours à la hausse…

Florent – C’est clair…

Justine – Heureusement qu’il y a au moins une personne qui ramène un salaire dans cette maison…

Florent – Il faut bien que je m’investisse dans quelque chose en attendant de retrouver un boulot. Tu préfèrerais que je reste là à ne rien faire et à déprimer ?

Justine – Tu as raison, excuse-moi…

Elle l’embrasse.

Florent – On va s’en sortir, tu verras… Je le sens… Et puis il y a des traders qui gagnent beaucoup d’argent, tu sais ?

Justine – Mmm… Il y en a aussi qui finissent en prison…

Florent – C’est clair…

Justine prend une carte de visite au milieu de la pile de lettres et lui tend.

Justine – Tiens, il y avait aussi une carte de visite dans la boîte aux lettres.

Florent (lisant) – Marabout et voyant africain. Travail, argent, amour, grossesse… Efficacité garantie et résultats rapides en toute discrétion…

Justine (lisant par dessus son épaule) – Protection occulte et désenvoûtement… Et si on lui demandait de désenvoûter Patrick ? Je pense que ce serait un investissement plus rentable que la bourse… À court et à long terme…

Florent – C’est clair…

Ils s’embrassent.

Justine – En tout cas, il a l’air de dormir profondément.

Florent – C’est vrai qu’il n’a pas bougé d’un centimètre depuis qu’on est levé.

Justine – Il est peut-être mort…

Florent – Tu crois ?

Justine – On serait enfin débarrassé de ce boulet.

Florent – Ça résoudrait tous nos problèmes…

Justine – Et les siens.

Florent – On ne devrait pas plaisanter avec ça…

Justine – C’est vrai qu’il ne bouge plus du tout, dis donc.

Florent – Oui, ça commence à m’inquiéter un peu.

Justine – Arrête, ce serait trop beau…

Florent (secouant légèrement le dormeur) – Patrick…?

Patrick garde une rigidité cadavérique. Florent et Justine échangent un regard inquiet.

Justine – Non…

Florent se penche sur le corps de Patrick.

Florent – On dirait qu’il ne respire plus…

Justine – Il a toujours eu le sommeil un peu lourd, mais d’habitude il ronfle…

Florent – Oh, putain… Je me demande si je n’ai pas fait une connerie…

Justine – De quoi tu parles ?

Florent – Hier soir, Patrick m’a dit qu’il avait mal à la tête…

Justine – Et alors ?

Florent – Je lui ai donné un Aspro Effervescent…

Justine – Et tu crois que c’est cette aspirine qui aurait pu…

Florent – Le problème, c’est que sans lui dire, j’ai ajouté à l’aspirine un comprimé de tes somnifères…

Justine – Non ?

Florent – En fait, comme tu m’avais dit qu’ils étaient très légers, j’en ai mis deux…

Justine – Mais pourquoi tu as fait ça ?

Florent – Tu te plaignais qu’à cause de Patrick, on n’ait plus aucune intimité… C’est vrai que d’ici, on entend tout ce qui se passe à côté… Je sais, c’est moi qui dormais sur ce canapé quand c’était Patrick qui dormait dans la chambre avec toi, et je peux te dire que…

Justine – Oui, bon, ça va…

Florent – Comme c’était samedi soir, je me suis dit que… C’est pour ça que ce matin, je ne me suis pas inquiété qu’il fasse la grasse matinée. Il est peut-être allergique aux somnifères… Tu te rends compte s’il ne se réveillait pas ?

Justine – C’est plutôt l’aspirine qui m’inquiète…

Florent – L’aspirine ?

Justine – En cas de lésion interne, ça peut provoquer une hémorragie.

Florent – Une lésion interne ? Patrick ?

Justine – Tu me demandais tout à l’heure où était passé le deuxième vase… Et bien si Patrick avait mal à la tête hier soir, c’est parce que je lui ai cassé le vase de ta mère sur la tronche…

Florent – Mais… pourquoi ?

Justine – Parce qu’il a essayé de me sauter dessus, ton copain, figure-toi !

Florent – Non ?

Justine – Il a commencé par me proposer qu’on ressorte ensemble… Surtout pour éviter de se retrouver à la rue, j’imagine… Et comme je lui ai dit non, il s’est montré un peu insistant, si tu vois ce que je veux dire…

Florent – Le petit salopard…

Justine – En attendant, s’il est vraiment mort, on peut dire qu’on est dans la merde…

Florent – Tu crois ?

Justine – Entre toi qui le drogues à son insu et moi qui lui écrase un vase sur la tête, on

pourra difficilement faire passer ça pour un accident domestique…

Florent – Qu’est-ce qu’on fait ? Il faut quand même appeler les urgences, non ?

Justine – S’il est mort de toute façon…

Florent – La police alors ?

Justine – Il faudrait d’abord qu’on se mette d’accord sur une version des faits…

Florent – On n’a qu’à dire que…

Tandis qu’ils se concertent, Patrick se retourne enfin et tombe du canapé. Florent et Justine se tournent vers lui.

Patrick – Oh, putain, j’ai dormi comme une souche, moi. Je ne me souviens même pas de ce qui s’est passé hier soir…

Justine – Tant mieux…

Florent (ironique) – Tu n’as plus mal à la tête, alors ?

Patrick – À la tête ? Non, pourquoi ?

Florent – Comme ça…

Patrick – Non, c’est curieux, je suis même en super forme, dis donc. Je ne sais pas pourquoi, j’ai une de ces pêches ! D’habitude, quand je me réveille, j’ai toujours la gueule dans le cul…

Florent – C’est clair…

Patrick – Mais là, je suis extra lucide.

Florent – Rassure-toi, ça ne va sûrement pas durer…

Justine – En attendant, tu pourrais en profiter pour commencer à chercher sérieusement un boulot, non ?

Patrick – Un boulot ?

Justine – Ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c’est… Tu n’as jamais travaillé de ta vie ?

Patrick – Qu’est-ce que tu entends par travailler ?

Justine – Laisse tomber…

Patrick se lève. Il est en sous-vêtements.

Patrick – Il reste du café ?

Justine – Il y a juste à le réchauffer. Tu crois que tu peux faire ça ?

Patrick – Ne vous dérangez pas pour moi, je vais le boire comme ça.

Justine – Bien sûr…

Patrick se sert un café et commence à le boire.

Patrick (à Justine) – Oh, ça va, il est encore tiède… (Il sirote son café dans un silence un peu pesant) Comment va ta mère, au fait ?

Justine (surprise) – Ça va très bien, je te remercie ?

Patrick – Elle est sortie de l’hôpital, alors ?

Justine – De l’hôpital ? Ma mère est en vacances en Corse…

Patrick – Mais elle a eu un accident, non ?

Justine – Pas à ma connaissance.

Patrick – Excuse-moi, j’ai dû rêver.

Justine – Ouais…

Patrick continue à boire son café.

Patrick – C’est curieux, j’ai aussi rêvé que Florent avait trouvé un boulot. C’est marrant, non ?

Florent – Qu’est-ce qu’il y a de tellement marrant là-dedans ?

Justine – Tu n’as pas rêvé que tu trouvais un logement, par hasard. Ça ce serait marrant…

Florent – C’est sûr qu’à trois dans un deux pièces, forcément… On finit par être un peu les uns sur les autres…

Justine – D’ailleurs, ça sent un peu le fauve, ici, non ?

Patrick se lève.

Patrick – Ok, je vais prendre une douche…

Patrick sort.

Justine – Je me demande si je n’aurais pas préféré qu’il soit vraiment mort, finalement…

Florent – Il reste encore un vase…

Justine – Ma mère… Il est vraiment bizarre, non ?

Florent – D’accord, je vais lui parler…

Justine se rapproche de Florent.

Justine – Merci. Parce que tu avoueras qu’avec mon ex entre nous sur le canapé…

Florent – Ça fait un peu ménage à trois.

Justine – Si encore il faisait le ménage…

Ils s’embrassent. Le portable de Justine sonne. Elle répond.

Justine – Oui ? Papa ? Alors comment ça se passe, les vacances ? Il fait beau en Corse ? (Son sourire s’efface) Non ? Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Et c’est grave ? Ok… Non, non… Oui, oui, je comprends… Tu l’embrasses de ma part… D’accord, tu me rappelles dès que tu en sais un peu plus, alors… Moi aussi… À plus…

Florent – Qu’est-ce qui se passe ?

Justine – Ma mère est à l’hôpital à Bastia…

Florent – Merde… Un attentat à la bombe ?

Justine – Les médecins ne peuvent pas encore se prononcer, c’est l’heure de la sieste. Mais apparemment, ce serait plutôt une intoxication alimentaire.

Florent – Qu’est-ce qu’elle avait mangé ?

Justine – Du saucisson d’âne. C’est une spécialité corse, il paraît…

Florent – Comment ils peuvent bouffer des trucs pareils… Tu imagines un peu si on leur donnait leur indépendance…

Justine – Heureusement que mon père n’en avait pas mangé aussi…

Florent – Il a eu raison de se méfier… Mais ils vont pouvoir la sauver ?

Justine (en larmes) – Papa me rappelle dès qu’il en sait un peu plus…

Florent la prend dans ses bras pour la consoler.

Florent – Ça va aller, tu verras… Il faut attendre, c’est tout… Les intoxications alimentaires, ça se soigne très bien maintenant…

Justine sèche un peu ses larmes.

Justine – Mais au fait, comment il était au courant ?

Florent – Qui ? Ton père ?

Justine – Patrick ! Il a dit que ma mère avait eu un accident…

Florent – Bon, une intoxication alimentaire, ce n’est pas exactement un accident.

Justine – Il savait que ma mère était à l’hôpital !

Florent – C’est clair…

Justine – C’est dingue… Et si il avait un don de voyeur !

Florent – De voyant, tu veux dire ? Comme ce marabout africain ?

Justine – Avoue que c’est quand même troublant…

Florent – C’est bien le seul don qu’il aurait.

Justine – Et puis il n’est pas africain. Ça, je pense qu’on s’en serait déjà rendu compte avant.

Patrick revient.

Patrick – Il y a un chat noir sur le balcon.

Florent – Un chat noir ?

Patrick – Ça doit être celui que la voisine a perdu…

Justine – La voisine ? Quelle voisine ?

Patrick – La voisine du dessus ! Celle qui s’habille en gothique…

Justine – Je ne connais personne qui s’habille en gothique. Et l’appartement du dessus est inoccupé depuis six mois. La précédente locataire était enseignante, elle s’est pendue à son rideau de douche le jour de la rentrée scolaire…

On sonne. Justine va ouvrir.

Florent – De quel couleur, le chat ?

Patrick – Noir.

Florent – Un chat noir… Ça porte malheur, non ?

Justine revient.

Justine – C’est la nouvelle voisine…

Florent – Et alors ?

Justine – C’est vrai qu’elle a un drôle de look…

Florent – Quel genre ?

Justine – Disons que si elle m’avait proposé des pommes, je ne suis pas sûre que j’en aurais pris…

Florent – Et alors ?

Justine – Elle vient d’emménager dans l’appartement du dessus, et elle a perdu son chat.

Patrick – Un chat noir.

Florent – C’est clair…

Justine (à Patrick) – Tu peux attraper le chat et le rendre à cette sorcière ? Moi, les chats noirs, je préfère ne pas y toucher. Surtout en ce moment, avec ma mère qui est à l’hôpital…

Patrick – Pas de problème, je m’en occupe… Ce n’est qu’un chat, après tout…

Patrick repart. Florent et Justine échangent un regard perplexe.

Florent – Ça ne peut être qu’une coïncidence… Tu crois aux marabouts, toi ?

Justine – Je n’y croyais pas jusqu’à aujourd’hui… Mais tu as raison, c’est sûrement un hasard.

Le portable de Florent sonne. Il regarde le numéro qui s’affiche.

Florent (à Justine) – C’est l’ANPE… (Il prend l’appel) Oui ? Oui, oui… Non, non… Si, si… D’accord, je note le numéro… (Il griffonne quelque chose sur un papier) Très bien, merci beaucoup. (Il range son portable et s’adresse à Justine). C’était pour une offre d’emploi…

Justine – Génial ! Tu vois, ils font quand même leur boulot à l’ANPE ! Et c’est quoi, comme travail ?

Florent – Commercial chez France Telecom. Un poste vient de se libérer…

Justine – Un départ à la retraite ?

Florent – Un suicide…

Justine – Mais c’est super !

Florent – Oui…

Justine – Alors pourquoi tu fais cette tête d’enterrement ? On croirait que ça ne te fait pas plaisir ?

Florent – Ce qui est bizarre, c’est que Patrick avait aussi prévu ça…

Stupeur de Justine.

Justine – Merde, c’est vrai…

Florent – Il a rêvé que j’avais trouvé un boulot, c’est quand même bizarre…

Justine – Ah oui, là ça commence à faire beaucoup de coïncidences.

Florent – C’est clair.

Justine – C’est peut-être le coup qu’il a reçu sur la tête…

Florent – Plus les médocs…

Justine – Ça a dû provoquer une sorte de court-circuit…

Florent – C’est dingue, on se croirait dans Ma Sorcière Bien Aimée.

Justine – Ou dans un film de zombies…

Patrick revient.

Patrick – Ah, une bonne douche, ça fait du bien. (Il se rend compte que les deux autres le regardent avec un air bizarre) Quoi, qu’est-ce que j’ai ?

Florent – Non, non, rien…

Justine – Ça fait du bien une bonne douche, hein ?

Patrick – Oui, c’est ce que je disais, justement…

Justine – Tu veux un autre café ?

Patrick – Ah oui, pourquoi pas ?

Justine – Je vais aller en refaire… Oh et puis non, tiens, pourquoi moi, après tout ? On fait ça à pierre-ciseaux-feuille ?

Patrick – À quoi ?

Justine (faisant successivement les trois gestes) – Pierre-ciseaux-feuille, tu ne connais pas ?

Patrick – Ah si, oui…

Justine – Celui qui perd fait le café, d’accord.

Patrick – Ok, mais je n’ai jamais vraiment eu de chance au jeu, moi.

Justine – Ah, malheureux aux jeux… On y va ?

Patrick – Ok.

Justine – Un, deux, trois…

Justine lève le poing serré façon salut communiste, Patrick lève la paume ouverte façon salut hitlérien.

Justine – La feuille enveloppe la pierre, c’est toi qui a gagné. Avec Florent maintenant…

Patrick – Ah oui, c’est marrant !

Justine – Un, deux, trois…

Florent tend les deux doigts façon karaté en direction de Patrick, qui serre les deux poings devant son visage comme un boxeur pour se protéger.

Justine – Et la pierre casse les ciseaux… C’est encore toi qui a gagné, Patrick ! (À Florent) Il est vraiment trop fort, hein ? On dirait qu’il sait à l’avance tout ce qui va se passer…

Patrick – C’est bien la première fois que je gagne à un jeu.

Justine – Je vais remettre le reste de café au micro-onde…

Florent reste seul avec Patrick.

Patrick – Elle est très joueuse, hein ?

Florent – Oui…

Patrick – Et toi, tu as bien dormi ?

Florent – Très bien, merci.

Patrick – Écoute, je comprends parfaitement que ma présence ici commence à générer quelques tensions…

Florent – Tu crois ?

Patrick – Dès que je peux, je m’en vais, je t’assure. D’ailleurs, je suis sur un plan, là…

Florent – Un plan ?

Patrick – Tu ne vas pas le croire, mais je crois que j’ai une ouverture avec la voisine du dessus.

Florent – La sorcière ?

Patrick – Oui, enfin… Je préférerais le terme de succube, si ça ne te dérange pas.

Florent – De succube… Non, non, ça ne me dérange pas…

Patrick – Non, mais je déconne… C’est vrai qu’elle a un look un peu spécial, mais bon…

Florent – Elle ressemble à quoi, exactement ?

Patrick – Ben… Elle ressemble un peu à Marilyn, tu vois…

Florent – Marilyn Monroe ?

Patrick – Plutôt Marilyn Manson, à vrai dire…

Florent – Ah oui, quand même…

Patrick – Mais bon… Elle habite juste au dessus… Comme ça, je n’aurais pas trop loin à déménager.

Florent – Tu n’as qu’un sac…

Patrick – Et on serait toujours voisins !

Florent – Cool…

Patrick – Il y a juste un truc qui m’inquiète un peu…

Florent – Ah oui ?

Patrick – Je ne suis pas encore sûr à cent pour cent que ce soit vraiment une femme…

Florent – Tu veux dire que ça pourrait être un homme ?

Patrick – Ou quelque chose entre les deux.

Florent – Entre les deux…

Patrick – Enfin, personne n’est parfait…

Florent – C’est clair…

Justine revient avec un plateau qu’elle pose devant Patrick : café, jus d’orange tartines…

Justine – Tiens, je t’ai préparé un bon petit déjeuner. C’est important le petit déjeuner. C’est le repas le plus important de la journée.

Patrick (surpris et un peu inquiet) – Eh oui…

Florent – Tu veux que je te beurre la tartine ?

Patrick – Euh… Vous ne seriez pas en train d’essayer de m’empoisonner, au moins ? Pour vous débarrasser de moi…

Florent – Rassure-toi, on va t’épargner le saucisson d’âne, si tu vois ce que je veux dire…

Patrick – Eh… Oui… Enfin, non, mais…

Justine – Allez, vas-y, le café va encore refroidir…

Florent et Justine le regardent manger avec un sourire idiot, ce qui met évidemment Patrick mal à l’aise.

Patrick – Vous ne voulez pas en reprendre une tasse avec moi ? Parce que je me sens un peu observé là…

Justine – Bien sûr. Mais on va faire un jeu, en même temps, d’accord ?

Patrick – Encore ?

Elle tourne le dos à Patrick, se sert un café et met deux sucres dedans.

Justine – Une devinette… Combien j’ai mis de sucre dans mon café ?

Patrick – Je ne sais pas… Deux ?

Justine – Yes ! Encore gagné !

Florent – En même temps, tu mets toujours deux sucres dans ton café…

Patrick, reprenant espoir, fait les yeux doux à Justine.

Patrick – Je te connais mieux que tu ne crois, Justine… D’ailleurs, je t’ai connue avant Florent, tu te souviens quand même ?

Florent – Si je vous dérange, vous me le dites, hein ?

Justine (à Florent) – Et toi qui me disais tout à l’heure que tu n’étais pas jaloux…

Patrick – Moi, je ne le suis pas, en tout cas… Je suis tout à fait prêt à partager…

Florent – Mais ça ne va pas, non ?

Le portable de Patrick sonne. Il répond.

Patrick – Oui ? Ah ouais salut ! (Aux deux autres) Excusez-moi… Non, non, tu ne me déranges pas…

Patrick sort.

Justine – Alors ?

Florent – Patrick a une touche avec la succube…

Justine – La succube ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Florent – Je n’en ai aucune idée… C’est bien ce qui m’inquiète… Comment Patrick peut-il connaître des mots dont moi-même j’ignore la signification…

Justine – Hier soir encore il avait un vocabulaire de deux cents mots à peine… constitué pour moitié de marques de bières.

Florent – Attends, je regarde sur Wikipedia…

Il consulte son ordinateur et elle lit par dessus son épaule.

Justine – Succube : Démons qui prennent la forme d’une femme pour séduire un homme durant son sommeil et ses rêves…

Florent – Non…

Justine – Patrick a un don de divination, je te dis ! Et maintenant on sait d’où ça vient !

Florent – Ah oui ? D’où ?

Justine – De la sorcière qui habite juste au dessus ! Elle a dû l’ensorceler pendant son sommeil, comme ils disent sur Wikipedia…

Florent – C’est clair…

Justine – C’est trop con, il faudrait trouver le moyen d’en profiter…

Florent – Profiter de quoi ?

Justine – Attends Florent, on a quelqu’un à la maison qui peut prévoir l’avenir ! Tu te rends compte ! C’est mieux que l’horoscope, non ?

Florent – C’est clair.

Justine – Pour une fois que ce parasite peut se rendre utile… Il faut absolument trouver une idée pour exploiter les pouvoirs surnaturels de cet abruti, et vite.

Florent – Pourquoi vite ?

Justine – Mais parce que ça ne va peut-être pas durer ! C’est sûrement un effet passager…

Florent – Je vois… Comme la potion magique, tu veux dire…

Justine – Restons calmes et réfléchissons. Qu’est-ce qu’on ferait si on pouvait lire vingt quatre heures à l’avance le journal de demain ?

Florent – Et si on en parlait avec Patrick ?

Justine – Tu rigoles ? Surtout pas !

Florent – Pourquoi ça ?

Justine – Si Patrick savait qu’il avait un don, tu crois qu’il partagerait avec nous ?

Florent – Il y a cinq minutes, en tout cas, il était prêt à te partager avec moi…

Justine – Non, il ne faut pas qu’il soit au courant, comme ça on n’aura rien à partager du tout…

Florent – En même temps, cacher quelque chose à un voyant, ça ne doit pas être évident…

Justine – Ce n’est pas faux…

Florent – On n’a qu’à lui demander ce qu’il verrait bien comme combinaison pour le prochain tirage du loto ?

Justine (ironique) – Tu as raison, c’est hyper discret…

Florent – Quoi ?

Justine – S’il se doute de quelque chose, il jouera la combinaison gagnante sans nous ! Il suffit d’un euro, pour jouer au loto !

Florent – C’est clair.

Justine – Et puis trouver cinq numéros plus le complémentaire, ce n’est pas évident… C’est Patrick, quand même…

Florent – Qu’est-ce que tu proposes, alors ?

Justine – Il faudrait quelque chose de plus simple… et qui demande au départ une mise de fond plus importante… Une somme dont Patrick ne dispose pas de toute façon…

Florent – La bourse ?

Justine – Mais oui, tu as raison ! La bourse ! Il doit sentir à l’avance quelles actions vont monter ou descendre, lui…

Florent – Tu crois ?

Justine – Tu imagines un peu ? Si un trader pouvait disposer à l’avance des cours de bourse du lendemain !

Patrick revient.

Florent – Tout va bien ?

Patrick – Super ! Je n’ai pas lu mon horoscope, mais je sens que ça va être une bien meilleure journée qu’hier… J’ai les crocs, moi, pas vous ?

Justine – Dis-moi, Patrick, si tu devais investir toutes tes économies, là maintenant, tu achèterais quoi ?

Patrick – Mac Do !

Justine – Pourquoi Mac Donald ?

Patrick – Pourquoi ? Avec toutes mes économies, j’ai juste de quoi acheter un Big Mac ! Voilà pourquoi !

Florent – C’est clair…

Florent et Justine échangent discrètement un regard entendu.

Justine (à Florent) – Eh ben vas-y, qu’est-ce que tu attends ?

Florent – Je reviens tout de suite…

Florent part avec son ordinateur. Patrick reste seul avec Justine. Silence embarrassé.

Patrick – Écoute Justine, j’ai très bien compris le message que tu as essayé de me faire passer hier soir…

Justine – Tu veux dire pour le vase… Je suis vraiment désolée, je me suis un peu emportée, je ne sais pas ce qui m’a pris…

Patrick – Non, non, c’est moi… Je comprends que c’est un peu embarrassant que je continue à habiter chez vous, et je vous remercie de m’avoir hébergé aussi longtemps…

Justine – Mais pas du tout, enfin ! Tu peux rester autant que tu veux !

Patrick – En fait, c’est moi que ça commence à déranger. J’ai encore des sentiments pour toi et…

Justine – Ah oui ?

Patrick – La voisine du dessus m’a proposé de m’héberger pendant quelque temps…

Justine – La sorcière ?

Patrick – Ok, elle a un look un peu malsain, mais bon…

Justine – Enfin, Patrick, tu ne vas pas aller t’installer chez… cette créature ! Je ne suis même pas sûre que ce soit une vraie femme…

Patrick – Ah toi aussi, tu as un doute…

Justine – Prends quand même le temps de réfléchir, Patrick. C’est une décision importante…

Patrick – Merci, mais ça fait déjà un moment que j’y pense… Je vais remballer mes affaires…

Patrick sort. Florent revient.

Florent – Ça y est, j’ai revendu toutes nos actions Carrefour, et j’ai tout misé sur Mac Donald.

Justine – Banco !

Florent – Il n’y a plus qu’à attendre…

Justine – Fais voir…

Florent lui montre l’écran de son ordinateur portable, et regarde lui aussi.

Florent – Ce n’est pas vrai !

Justine – Quoi ?

Florent – Nos actions Mac Donald ont pris dix pour cent d’un coup depuis que je le les ai achetées il y a cinq minutes !

Justine – Comment c’est possible ?

Florent regarde l’écran.

Florent – Rumeur de rachat de Mac Donald par Facebook… C’est incroyable !

Justine – Alors on a gagné combien ?

Florent – Tant qu’on n’a pas vendu, on n’a pas gagné. Mais attends voir… J’en ai acheté pour 10.000 euros.

Justine – C’est tout ce qui nous restait sur les 15.000 qu’on avait investi en bourse ?

Justine – Malheureusement, j’ai dû revendre Carrefour à perte…

Justine – Admettons… Alors combien on a gagné bordel ?

Florent – Moins les frais, si on revend maintenant, on fait une plus value de… 800 euros à peu près.

Justine – Ouais… Ce n’est pas le gros lot, quand même.

Florent – Et puis ça peut rebaisser dans cinq minutes…

Justine – Revends tout de suite !

Florent – Ok. (Florent pianote sur son portable) C’est fait. 798 euros de bénéfice…

Justine – Yes !

Florent – Évidemment, si on avait une mise de départ plus importante…

Justine – Tu as raison, il faut voir plus grand. Maintenant qu’on sait que Patrick a vraiment un don de voyance…

Florent – C’est sûr qu’en spéculant sur le marché des produits dérivés, on pourrait jouer sur un effet de levier…

Justine – C’est quoi, ça ?

Florent – Disons que ça multiplie par 10 ou 20 les possibilités de gains… ou de pertes, évidemment.

Justine – Banco !

Florent – Je veux bien, mais on n’a toujours que 10.798 euros à placer.

Justine – En fait, j’ai un peu plus d’argent que je t’avais dit sur mon livret A…

Florent – Combien ?

Justine – 10.000… Et j’ai aussi 20.000 sur mon compte d’épargne logement. C’est un cadeau de mes parents en prévision de mon mariage…

Florent – Tu as une dote ?

Justine – Ma mère m’avait juré de ne pas te parler de ça… Pour être sûre que tu ne m’épousais pas pour mon argent…

Florent – Je suis très sensible à cette marque de confiance…

Justine – Si on a un bébé bientôt, il faudra bien qu’on achète un appartement plus grand !

Florent – C’est clair…

Justine – C’est l’occasion où jamais, Florent ! Il ne faut pas la laisser passer ! La chance sourit aux audacieux ! Et aujourd’hui, je sens que les astres sont avec nous…

Florent – Et tu es vraiment sûre que…

Justine – Je suis complètement excitée. C’est dingue, cette histoire… Tiens voilà mes codes d’accès pour mon compte sur internet…

Elle griffonne quelque chose sur un papier et lui tend.

Florent – Ce qu’il faut, c’est soutirer à Patrick un autre délit d’initié…

Justine – Et merde !

Florent – Quoi ?

Justine – Patrick vient de m’annoncer qu’il partait. Il est en train de faire son sac.

Florent – Il faut absolument le retenir, le temps qu’il nous refile sa martingale gagnante.

Justine – Comment ?

Florent – Tu pourrais utiliser ton charme…

Patrick revient avec son sac. Florent et Patrick échangent un regard embarrassé.

Florent – Je vous laisse…

Patrick – Tu lui diras au revoir de ma part…

Justine – Tu ne vas pas partir comme ça !

Patrick – C’est mieux pour tout le monde, je t’assure.

Justine – Et si c’est moi qui te demandais de rester.

Patrick – Pourquoi ?

Justine – Parce que je n’ai pas envie que tu partes.

Patrick – Florent ne sera jamais d’accord pour un plan à trois, je le connais.

Justine – Moi non plus.

Patrick – Alors ?

Justine – C’est lui qui va partir.

Patrick – Non…

Justine – Ça fait un moment déjà que ça ne va pas si bien que ça entre Florent et moi, tu sais. Je me suis rendu compte que je m’étais trompée, Patrick. Que je n’avais peut-être pas fait le bon choix…

Patrick s’approche d’elle, plein d’espoir.

Patrick – Le bon choix ? Tu veux dire que…

Justine (repoussant gentiment ses avances) – C’est encore un peu trop tôt, Patrick, excuse-moi. C’est pour ça que j’ai réagi aussi brusquement hier soir… Il faut me laisser un peu de temps, tu comprends ? Mais ne pars pas… (Le portable de Justine sonne). Pardon, il faut absolument que je réponde, c’est ma mère.

Elle sort. Patrick est complètement déstabilisé. Florent revient et lui tend une feuille, que Patrick prend machinalement.

Florent – Je peux te demander un conseil, Patrick ? En ami ?

Patrick – Euh… Oui…

Florent – Tiens, voilà une liste de quarante noms.

Patrick – Encore un jeu ?

Florent – Attention, haute concentration ! Ce ne sont pas des marques de bières, Patrick ! Ce sont les quarante sociétés qui entrent dans la composition de ce qu’on appelle le CAC 40…

Patrick – Le CAC 40 ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Florent – Ali Baba et les 40 voleurs, tu connais ?

Patrick – Euh… Oui…

Florent – Et bien le CAC 40, c’est à peu près la même chose. Les 40 voleurs, c’est eux. Leur trésor, c’est tout le fric qu’ils ont volé. Et Ali Baba, c’est toi ! Enfin, c’est moi… Maintenant, écoute-moi bien, Patrick, j’ai confiance en toi.

Patrick – Ah oui…?

Florent – Si je devais miser toute mes économies sur une seule de ces sociétés, pour laquelle tu me donnerais ton accord…

Patrick (ne comprenant pas la question) – Accord ?

Florent – Accor ! J’en étais sûr ! Excellent placement ! Le secteur hôtelier est en pleine restructuration en ce moment… Tu as flairé une OPA, c’est ça ?

Patrick – Une OPA ? C’est quoi ça ?

Florent – Une OPA ? Mais c’est un hold up, mon vieux ! Le hold up du siècle ! C’est des voleurs, je te dis ! Merci, Patrick… Merci…

Florent repart très excité. Patrick, son sac à la main, ne sait plus quoi faire. Retour de Justine, toujours au téléphone.

Justine – Très bien, tu me rappelles s’il y a du nouveau. Ok, je t’embrasse. Moi aussi… (À Patrick) C’était ma mère… Heureusement, elle va beaucoup mieux.

Patrick – Tant mieux… J’aime beaucoup ta mère, tu sais… Et je crois que c’est réciproque…

Justine – Tu crois ?

Patrick – Bon ben je vais reposer mon sac, alors… Ça me fait de la peine pour Florent, malgré tout. C’est un ami. Essaie de le ménager. Tu vas lui briser le cœur, tu sais…

Justine – Bien sûr…

Florent revient, survolté, l’œil rivé sur son écran d’ordinateur.

Patrick (en aparté à Justine) – D’ailleurs, je me demande s’il ne se doute pas de quelque chose. Il a l’air de péter un peu les plombs, depuis tout à l’heure, non ?

Justine – Ah oui ?

Patrick – Enfin, c’est la vie… La roue tourne…

Justine (excitée) – La roue de la fortune !

Patrick sort, passablement inquiet.

Justine – Alors ?

Florent – J’ai tout misé sur Accor… Après avoir consulté Patrick, évidemment.

Justine – Il t’a dit clairement de…

Florent – Avec lui, il faut savoir lire entre les lignes, tu sais… Et comme on a dit qu’il valait mieux lui cacher qu’il avait un don…

Justine – Résultat ?

Florent – Eh bien on va voir… Mais il faudra peut-être attendre un peu…

Justine – Ok… Au fait, ma mère va beaucoup mieux… Et quand elle va savoir que grâce à toi… et à Patrick, j’ai multiplié par trois ou quatre l’argent qu’elle nous avait donné pour le mariage. Crois-moi, tu vas beaucoup remonter dans son estime !

Florent – Attends, j’ouvre la page… (Il pianote sur le clavier) Sésame, ouvre-toi !

Ils regardent ensemble l’écran de l’ordinateur.

Justine – C’est où ?

Florent – Là…

Le visage de Florent se fige.

Justine – Pourquoi tu fais cette tête là ?

Florent – Je ne comprends pas… L’action Accor vient de perdre vingt pour cent d’un coup sur l’annonce de résultats financiers décevants par rapport aux prévisions des analystes…

Justine – Et alors ?

Florent – Ben avec l’effet de levier, on a presque tout perdu.

Justine – Mais tant qu’on n’a pas vendu on n’a pas perdu, non ?

Florent – Ben… Sur le marché des options, si.

Patrick revient.

Patrick – J’ai entendu que le ton montait entre vous, alors je me permets d’intervenir… Écoute Florent, je sais que c’est difficile pour toi, mais bon… Pour moi non plus, il y a un an, quand Justine m’a quitté pour sortir avec toi… Ça n’a pas été facile non plus, crois-moi…

Florent – Le cours de l’action Accor vient de s’effondrer !

Patrick – Je suis content que tu le prennes comme ça Florent… Avec humour… C’est important, l’humour… Et puis tu sais ce qu’on dit ? Malheureux en amour, heureux au jeu. Maintenant, la chance va sûrement tourner pour toi. La bourse, c’est un casino… D’ailleurs, entre nous, moi, je n’investirai jamais mes économies en actions.

Florent – Mais tu n’as aucune économie ! Tu n’as même pas de quoi t’acheter un hamburger et une bière !

Justine (anéantie) – J’ai perdu tout ce que j’avais. Et tout ce que m’avaient donné mes parents pour le mariage ! Qu’est-ce que je vais leur dire, maintenant ?

Patrick – Tes parents t’avaient donné de l’argent pour qu’on se marie ?

Justine (à Florent) – Retiens-moi où je vais le tuer…

Les espoirs de Patrick en ce qui concerne Justine sont aussitôt douchés.

Patrick – Ok, j’ai compris, mais il faudrait quand même que vous vous mettiez d’accord. Je vais rechercher mon sac.

Il sort.

Justine – Ah, non, il ne va pas partir comme ça !

Florent – À cause de cet abruti, on est complètement ruiné !

Justine – Mais où est-ce qu’on a bien pu merder ?

Florent – Tu l’as dit… Les effets étaient peut-être passagers…

Justine – Ou alors, il n’est extralucide que lorsqu’il dort profondément.

Florent – Dans son cas, ça ne m’étonnerait qu’à moitié…

Justine – C’est ça ! C’est quand il dort que la succube vient le visiter en rêve pour lui susurrer à l’oreille les cours de la bourse…

Florent – Pour pouvoir vérifier ça, il faudrait qu’il se rendorme…

Justine – Et qu’on puisse l’interroger à son réveil…

Florent – Il ne nous reste plus que quelques euros… À part le loto…

Justine – On n’a plus le choix ! C’est notre dernière chance de nous refaire…

Patrick revient, un sac de voyage à la main.

Patrick – Merci pour tout… Et désolé de vous avoir imposé ma présence aussi longtemps…

Justine – Excuse-moi pour tout à l’heure, je ne sais pas ce qui m’a pris… Mais tu sais, ma mère est à l’hôpital et… Ben oui, évidemment, tu le sais, je suis bête. C’est toi qui me l’a appris… Comment elle va, au fait ?

Patrick – Qui ?

Justine – Ma mère !

Patrick – Comment veux-tu que je le sache ?

Florent – Oh mais tu as l’air un peu fatigué, toi…

Patrick – Mais non pas du tout… Je ne me suis jamais senti aussi en forme…

Justine – Tu ne veux pas faire une petite sieste avant de partir ?

Patrick – Vous commencez à me faire peur, tous les deux… Je préfère encore aller m’installer chez Marilyn…

Florent – Mais non, tu vas dormir un peu avant.

Patrick – Je n’ai pas sommeil, je vous dis !

Il essaie de partir, mais Justine le rattrape par le bras.

Justine – Attends un peu, ne pars pas comme ça !

Patrick – Mais lâche-moi, enfin !

Florent – Tu vas faire une petite sieste, et ensuite tu nous donneras la combinaison gagnante du prochain Euromillion, d’accord ?

Patrick – Mais vous êtes dingues, laissez-moi partir !

Justine lui fracasse le deuxième vase sur la tête.

Justine – Et voilà, maintenant, il dort.

Florent – Tu y es peut-être allée un peu fort, non ? (Il examine le corps) Cette fois, il a l’air vraiment mort…

Justine – Tu crois ?

Florent – On n’aura qu’à dire que c’était un accident…

Justine – Un homicide involontaire. Je lui ai fracassé un vase sur le crâne parce qu’il essayait de me violer.

Florent – Pas un, deux…

Justine – Quoi deux ?

Florent – C’est deux vases chinois que tu lui a fracassés sur le crâne… Pour un homicide involontaire, ça commence à faire beaucoup…

Justine – Tu crois qu’il vaudrait mieux se débarrasser du corps ?

Florent – On va le fouiller et lui enlever ses papiers pour ne pas laisser de traces.

Justine – Oui, il faudrait aussi lui brûler le bout des doigts avec de l’acide.

Florent – Pour ?

Justine – Qu’on ne puisse pas l’identifier avec ses empreintes digitales ! Tu ne regardes pas la télé, ou quoi ?

Florent fouille Patrick et trouve un ticket de jeu à gratter.

Justine – Qu’est-ce que c’est ?

Florent – Un Banco…

Justine – Ben vas-y, gratte !

Florent gratte.

Florent – On a gagné !

Justine – Combien ?

Florent – Mille euros.

Justine – Ça prouve qu’il avait vraiment un don…

Florent – On a tué la poule aux œufs d’or.

Justine – Il n’est peut-être pas vraiment mort.

Florent – Attends un peu…

Florent sort et revient avec une seau d’eau qu’il lance sur Patrick. Patrick reprend soudain connaissance.

Patrick – J’ai fait un cauchemar épouvantable !

Florent – Sans blague…

Justine – Laisse-moi deviner… Quelqu’un te cassait un vase sur la tronche et voulait t’enterrer vivant…

Patrick – Non, c’était à propos de vous deux.

Florent – Ah ouais…

Justine – Raconte…

Patrick – Non, vraiment, je préfère ne pas vous raconter, c’était trop horrible…

Florent et Justine sont très inquiets.

Justine – Vas-y, accouche !

Patrick – Mais ce n’était qu’un cauchemar, je vous dis…

Florent – Laisse tomber, s’il ne veut pas nous le dire…

Mais Justine panique.

Justine – Tu rigoles ! Je veux savoir, moi ! Patrick, tu as un don de voyance, tu comprends ?

Patrick – Quoi ?

Justine – Tu as un don, je te dis ! Tu as su avant tout le monde pour ma mère, pour l’ANPE, pour la chatte de la voisine, pour Mac Do… Alors si tu as rêvé quelque chose à propos de Florent et moi, c’est forcément vrai. C’était quoi ?

Patrick – Et bien, je…

Patrick – J’ai rêvé que vous aviez un enfant.

Florent – Et en quoi c’est un cauchemar ?

Patrick – Ben… Il n’était pas… comme tout le monde, voilà.

Justine – Comment ça, pas comme tout le monde ?

Florent – Tu veux dire que c’était un être exceptionnel ? Un génie.

Justine – Je crois que dans ce cas là, il n’aurait pas parlé de cauchemar…

Florent – C’est clair.

Justine – Non ce n’est pas clair justement ! (À Patrick) Il n’était pas normal, c’est ça ?

Patrick opine avec embarras.

Florent – Mais quand tu dis pas normal…

Justine – Suffisamment pour pouvoir concourir aux Paralympiques ?

Patrick – Assez pour ne même pas pouvoir concourir aux Paralympiques…

Justine – Oh, mon Dieu…

Florent (à Patrick) – Bravo… (À Justine) Mais c’est des conneries… Il n’a pas de don. Les seuls dons qu’il a, c’est quand il fait la manche dans le métro. En suivant ses conseils j’ai perdu toutes nos économies en bourse.

Justine – Peut-être, mais dans le doute, je ne pourrai jamais avoir d’enfant avec toi, Florent. Ça me hanterait toujours…

Florent – Tu plaisantes…

Justine – J’espère au moins que je ne suis pas déjà enceinte ! Patrick, est-ce que tu sais quelque chose à propos de ça ?

Florent – Cette fois, je vais vraiment le tuer… Justine, je t’en prie…

Florent essaie de se rapprocher de Justine.

Justine – Ne me touche pas ! Et ce soir, c’est toi qui dors sur le canapé.

Florent – Et lui, il dort où ? Dans ton lit, peut-être ? Non parce que avec lui, là tu es sûre d’avoir un gogol. Tu n’auras qu’à l’appeler Patrick Junior !

Patrick – Ça c’est petit…

Florent – Je vais l’étrangler !

Il s’apprête à lui sauter dessus. Justine s’interpose.

Justine – Mais arrêtez, vous n’allez pas vous battre ! Bon, puisque c’est comme ça, c’est moi qui m’en vais. Je retourne chez mes parents. Et j’achèterai un test à la pharmacie au passage.

Justine s’en va. Florent et Patrick restent seuls. Ils s’affalent dans le canapé.

Florent – Comment tu as su pour sa mère ?

Patrick – Je crois que son père a téléphoné cette nuit. J’ai dû décrocher dans un demi-sommeil. Après je me suis rendormi et j’ai oublié de lui faire la commission.

Silence.

Florent – J’imagine que tu n’as pas vraiment rêvé non plus qu’on allait avoir un gogol ?

Patrick – C’est une idée qui m’est venue quand Justine m’a dit que j’avais un don de voyant.

Florent – Pour foutre la merde entre nous… Ben tu vois, finalement… Il t’arrive aussi d’avoir des éclairs de lucidité…

Un ange passe.

Patrick – Tu n’aurais pas trouvé mon Banco ?

Florent – Si. Je l’ai gratté, mais c’était perdu.

Patrick – Je n’ai jamais eu de chance aux jeux…

Florent – Tu n’es pas si extralucide que ça finalement. Tu veux une bière ?

Patrick – Ok…

Florent revient avec deux bières et il lui en tend une. Ils boivent.

Patrick – C’était pas une fille pour nous, de toutes façons…

Florent lui lance un regard incendiaire.

Florent – Pour nous ?

Patrick – Ok, je ne dis plus rien…

Florent – Si tu en as marre du canapé, tu peux dormir avec moi cette nuit, ça ne me dérange pas…

Patrick – Ok… Mais je te préviens, j’ai mal à la tête, ce soir…

On sonne.

Patrick – J’y vais… (Patrick sort et revient au bout d’un instant). C’est la voisine du dessus…

Florent – Elle a encore perdu son chat ?

Patrick – Elle demande si elle peut venir regarder la télé avec nous.

Florent – Et qu’est-ce que tu lui as dit ?

Patrick – Tu sais… C’est le genre de créature à qui on a du mal à dire non…

La voisine arrive dans une lumière irréelle, habillée et grimée façon gothique ou sorcière (le personnage étant évidemment joué par la comédienne interprétant Justine). Les deux garçons tournent vers elle un regard inquiet.

Noir.

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-40-6

Ouvrage téléchargeable gratuitement. 

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