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Un succès de librairie

Un Succès de Librairie

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

Un succès de librairie théâtre comédie texte télécharger

De 14 à 22 personnages très variable en sexe
Dans une librairie de quartier au bord de la faillite se croisent une galerie de personnages à la poursuite de leurs destins. Un auteur qui s’est enfin décidé à publier son premier roman. Une auteure à la recherche du sien dont elle a perdu l’original. Une libraire amoureuse. Un libraire philosophe. Un délinquant assez idiot pour braquer une librairie en pensant trouver de l’argent dans la caisse. Deux policiers enquêtant sur une affaire de plagiat… Et quelques clients plus ou moins éclairés de cet étrange petit commerce proposant à la fois des best-sellers et des navets.

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Un Succès de Librairie

Dans une librairie de quartier au bord de la faillite se croisent une galerie de personnages à la poursuite de leurs destins. Un auteur qui s’est enfin décidé à publier son premier roman. Une auteure à la recherche du sien dont elle a perdu l’original. Une libraire amoureuse. Un libraire philosophe. Un délinquant assez idiot pour braquer une librairie en pensant trouver de l’argent dans la caisse. Deux policiers enquêtant sur une affaire de plagiat… Et quelques clients plus ou moins éclairés de cet étrange petit commerce proposant à la fois des best-sellers et des navets.

Les 14 personnages

Charles : le romancier

Marguerite : sa femme

Brigitte : sa fille

Vincent : son gendre

Fred : son petit-fils (ou petite-fille)

Catherine : sa sœur

Josiane : son ex-collègue

Alice : la libraire

Gérard : l’inconnu

Alban : le journaliste

Jacques : l’adjoint au maire et policier

Sofia (ou Socrate) : l’épicière-libraire

Eve : la poétesse

Irène : la chercheuse

Certains personnages peuvent être indifféremment masculins ou féminins.

Certains des personnages intervenant dans le deuxième acte

(les deux lectrices, les deux policiers, le délinquant, la poétesse, la chercheuse)

peuvent ou non être ceux qui sont déjà intervenus dans le premier.

La distribution est donc très modulable en nombre (de 14 à plus de 20)

et en sexe (avec un minimum de 5 hommes)

 

La devanture d’une librairie, avec au milieu la porte d’entrée (le tout pouvant être figuré par une toile peinte avec néanmoins la possibilité de passer par la porte). On supposera que la boutique donne sur une petite place ou un large trottoir sur lequel on a sorti d’un côté une table garnie d’un buffet, de l’autre une table plus petite, sur laquelle trône une pile de livres. Charles, l’auteur, la cinquantaine ou la soixantaine élégante, arrive avec dans les mains quelques flûtes à champagne. Il porte une chemise blanche et une veste.

Charles – Ça va peut-être suffire, pour les coupes, non ? On ne va pas être si nombreux que ça…

Alice, la libraire, autour de la cinquantaine, entre à son tour avec à la main un jerricane d’essence. Elle est plutôt belle femme mais son style vestimentaire un peu sévère et son chignon ne la mettent pas vraiment en valeur.

Alice – D’abord ce ne sont pas des coupes, mais des flûtes à champagne. Je m’étonne qu’un homme de lettres comme vous ne soit pas plus rigoureux dans le choix de son vocabulaire…

Charles – Comme ce n’est sûrement pas du vrai champagne non plus…

Alice – Désolée, notre budget communication ne nous autorise pas encore la Veuve Clicquot.

Charles – Qu’importe le breuvage, pourvu qu’on ait l’ivresse… (Il avise alors le jerricane qu’elle tient à la main). Mais vous ne comptez quand même pas leur servir du super sans plomb ? Sinon, il faut absolument leur interdire de fumer, même dehors…

Alice – C’est du Champomy…

Charles – Du Champomy ?

Alice – C’est comme du champagne, mais c’est à base de pomme. Et bien entendu, sans alcool.

Charles – Ah oui… La dernière fois que j’en ai bu, c’était au goûter d’anniversaire de mon petit-fils, je crois.

Alice – Au moins, si quelqu’un se tue sur la route en repartant, on ne pourra pas nous reprocher de l’avoir saoulé.

Charles – Je reconnais bien là votre optimisme… Mais pourquoi dans un jerricane ?

Alice – Ce serait un peu trop compliqué à vous expliquer… (Il lui lance cependant un regard interrogateur) Disons que c’est une sous marque que j’ai achetée en vrac à un ami qui travaille le matin chez un épicière discount et l’après-midi dans une station service…

Charles – Ah oui… C’est en effet beaucoup plus clair pour moi, maintenant…

Alice – Il paraît que c’est aussi bon que le vrai Champomy… Et puis si ce n’est pas aussi bon, ils en boiront moins… Après tout, nous sommes là pour célébrer la parution de votre roman, pas pour picoler.

Charles – Je pense malgré tout qu’il vaudrait mieux ne pas laisser le jerricane directement sur le buffet…

Alice – Vous avez raison. Je dois avoir quelques bouteilles vides à la cuisine…

Alice repart vers la cuisine, et revient avec quelques bouteilles de champagne vides, qu’elle commence à remplir avec le contenu du jerricane.

Alice – Avec le bec verseur, c’est pratique.

Charles – Vous pensez vraiment à tout… J’espère que vous avez aussi pensé à bien rincer le jerricane… Le goût de l’essence, c’est très persistant, vous savez…

Alice – J’ai pris du sirop de cassis, pour faire des kirs.

Charles – C’est une très bonne idée. Ça passera mieux avec du sirop.

Alice – J’ai l’impression de préparer des cocktails Molotov… Ça me rappelle ma jeunesse…

Charles – Tiens donc… Je crois que c’est un épisode de votre vie que vous avez omis de me raconter jusque là…

Alice – Ce sera pour une autre fois. Nos invités ne vont pas tarder à arriver…

Charles – Vous croyez vraiment que quelqu’un va venir ?

Alice – Sinon, nous noierons notre chagrin dans le jus de pomme…

Charles – Je préfère boire du Champomy frelaté avec vous que du champagne millésimé avec n’importe qui d’autre.

Alice – Même avec votre femme, Charles ?

Petit moment de flottement, mais Charles préfère éluder, et picore une graine dans une coupelle.

Charles – Elles ont un drôle de goût, ces cacahuètes…

Alice – Des grains de maïs salés, c’était moins cher… Mais les Tucs sont absolument authentiques, je vous le garantis.

Charles – Dans ce cas… Que la fête commence !

Fred, environ dix-huit ans, arrive.

Charles – Ah, bonjour Fred !

Fred – Salut Pépé. Ça biche ?

Charles – Alice, je vous présente mon petit-fils. C’est lui qui m’a initié au Champomy, il y a quelques années… Mais vous le connaissez peut-être déjà…

Alice – En tout cas, je n’ai jamais eu le privilège de le voir dans cette librairie…

Charles – Je crois que là, il y a un message subliminal, Fred.

Fred – Subliminal ?

Charles – J’emploie volontairement un gros mot par jour quand je lui parle, pour essayer d’enrichir son vocabulaire au-delà de deux cents mots… Ce que voulait dire Alice par ce sous-entendu à peine perceptible, Fred, c’est que tu ne dois pas souvent ouvrir un livre…

Alice – Que voulez-vous ? Aujourd’hui, les jeunes n’entrent plus dans une librairie qu’une fois par an, en septembre, pour acheter les bouquins au programme. Alors si Proust n’apparaît pas sur la liste des fournitures scolaires avant le bac, ils arrivent à l’université en pensant que c’est un type qui fait du stand up.

Charles – Du stand up ?

Fred – Vous ne devriez pas utiliser des mots si compliqués avec lui… Mais dis donc, Pépé, il n’y a pas foule pour ta séance de dédicace…

Alice – Ça va venir… Charles a quand même pas mal d’amis !

Fred – Tu as créé un événement ?

Charles – Un événement ?

Fred – Un événement Facebook !

Charles – Pour quoi faire ?

Fred – Pour inviter tes amis !

Charles – Mes amis ?

Fred – Tu as combien d’amis ?

Charles – Je ne sais pas, moi… De vrais amis ? Deux ou trois…

Fred – Ah d’accord…

Alice – On a juste envoyé quelques faire-part…

Charles – À la famille aussi, bien sûr. Par courrier.

Fred – Des faire-part à la famille, d’accord… Comme pour un enterrement, quoi…

Alice – Comme pour un baptême, plutôt ! C’est vrai, ce livre, c’est un peu votre bébé, Charles…

Fred – Mais quand vous dites par courrier… Vous voulez dire par courrier électronique ?

Charles – Par la poste !

Fred – D’accord… Ambiance vintage, alors.

Alice – Et puis on a mis une affiche sur le mur, évidemment.

Fred – Le mur Facebook.

Charles – Le mur de la librairie !

Fred – Bien sûr…

Le portable de Fred sonne et il répond.

Fred – Ouais ma poule ? (En s’éloignant) Non, j’étais avec mon pépé, là… Non pas celui-là. Celui que tu connais il est mort il y a trois mois. Mon autre grand-père, celui qui a écrit ses mémoires, tu sais…

Charles (levant les yeux au ciel) – Mes mémoires…

Alice – Heureusement, Charles, vous ne vous prenez pas encore pour le Général de Gaulle.

Fred (à Charles) – Je repasse tout à l’heure, Pépé, ok ?

Charles – Il tient absolument à m’appeler Pépé, je ne sais pas pourquoi.

Alice – Ça vous va bien…

Fred (à son interlocuteur téléphonique) – Qui ça, Karim ? Non ? Ah ouais ? C’est cool… Au fait, je t’ai parlé de ma nouvelle appli ?

Il sort. Charles et Alice échangent un regard désabusé.

Charles – Parfois, je me demande si on habite sur la même planète, mon petit-fils et moi…

Alice – Moi, parfois, je me demande si la planète sur laquelle on vit vous et moi existe encore.

Arrive Marguerite, la femme de Charles, quinquagénaire pimpante.

Alice – Ah, Marguerite…

Charles – Tu es la première, c’est gentil !

Marguerite – Bonjour Alice. Je passe en coup de vent, j’ai encore deux ou trois clientes à finir au salon. (À Charles) Je t’avais dit de faire un saut ce matin, toi aussi ! Regarde de quoi tu as l’air ! Je t’aurais fait un brushing ! Si le journaliste de La Gazette te prend en photo, tu imagines…

Charles – Désolé, je n’ai vraiment pas eu le temps. On vient à peine de finir. Et puis je ne suis pas sûr de vouloir ressembler à un présentateur télé…

Marguerite – Entre nous, vous aussi, Alice, vous auriez dû venir me voir…

Alice – Vous trouvez que je suis mal coiffée ?

Marguerite préfère ne pas répondre.

Marguerite – Alors ça y est, tout est prêt ?

Alice – À un moment, on a cru qu’on allait devoir tout annuler. On a été livré il y a une heure, vous vous rendez compte ?

Marguerite – Vous avez fait appel à quel traiteur ?

Alice – Euh, non… Je parlais de l’imprimeur… Une séance de dédicace, sans le livre de l’auteur…

Marguerite – Ah oui, bien sûr… Je pensais que vous parliez des petits fours…

Alice – Alors qu’est-ce que vous en pensez ?

Marguerite – Du buffet ?

Alice – Du roman de votre mari ! J’imagine que vous avez été sa première lectrice…

Marguerite – En fait, j’ai préféré avoir la surprise… Et puis il écrit tellement mal… Je veux dire, quand il écrit à la main… C’est comme mon médecin, tiens… Je n’arrive jamais à déchiffrer ce qu’il y a d’écrit sur mes ordonnances. Alors un manuscrit tout entier, vous imaginez un peu… Heureusement que les pharmaciens n’écrivent pas de romans ! Bon, désolée, il faut que j’y retourne. Je ferme le salon, et j’arrive, d’accord ?

Charles – Très bien, alors à tout à l’heure…

Elle sort.

Alice – Vous aussi vous trouvez que je suis mal coiffée ?

Charles – Vous êtes coiffée comme d’habitude, non ?

Alice – Je ne sais pas trop comment je dois interpréter ça… Mais je vais quand même aller me refaire une beauté avant que les premiers invités arrivent. Vous pouvez garder la boutique un moment ?

Charles – Bien sûr.

Alice – Profitez en pour réviser votre discours.

Charles – Mon discours ?

Alice – Vous avez bien préparé une petite intervention, non ?

Charles – Quel genre d’intervention ?

Alice – Comme pour les Oscars ! Je remercie ma femme, mon éditeur…

Charles – Je n’ai pas d’éditeur ! Vous vous fichez de moi, c’est ça ?

Alice – Vous avez entendu votre femme ? La journaliste de la Gazette sera là. Qu’est-ce qu’elle va mettre dans son article si vous ne prononcez pas une petite bafouille pour présenter votre livre ?

Alice s’apprête à sortir, mais Charles la rappelle en lui tendant le jerricane.

Charles – Vous pouvez poser ça à la cuisine en passant ?

Alice – Vous avez raison, ça fera de la place…

Elle prend le jerricane, et sort. Charles semble perturbé. Réfléchissant à son discours, il se met à marmonner quelques paroles inaudibles. Il est si concentré qu’il ne voit pas entrer Eve, une cliente, la trentaine plutôt jolie.

Charles (à haute voix) – Chers amis, bonjour ! Non, ça fait un peu trop Jeu des Mille Francs… Chers amis, je vous remercie tout d’abord d’être venus si nombreux…

Eve l’observe un instant parler tout seul, avec un air un peu inquiet. Charles se retourne enfin et sursaute en la voyant.

Charles – Excusez-moi, je répétais mon discours… Mais rassurez-vous, j’essaierai de ne pas être trop long.

Eve – Ah, oui…

La cliente jette un regard circulaire dans la boutique, semblant chercher quelque chose.

Charles (désignant la pile de bouquins) – Les livres sont là.

Cliente – Très bien.

Charles – Je suis l’auteur.

Eve – Parfait…

Charles – Voulez-vous que je vous en dédicace un exemplaire ? Vous serez ma première fois…

Eve – C’est à dire que…

Charles – Vous venez pour la séance de signature, c’est bien ça ?

Eve – Euh… Non, je cherche une cartouche d’encre pour mon imprimante. (Elle sort un papier qu’elle lui met sous le nez) Tenez, j’ai noté la référence ici. Vous auriez ça ?

Charles – Ah… Pour ça, il faudrait attendre que la libraire revienne…

Eve – Pardon… J’avais cru que… Dans ce cas, il vaudrait mieux que je repasse tout à l’heure…

Charles – Elle ne devrait pas tarder… Je peux vous offrir un cocktail pour patienter ? Si vous me promettez de ne pas fumer juste après…

Eve – Merci, mais ma coiffeuse m’a dit qu’elle pouvait me prendre dans cinq minutes…

Charles – Méfiez-vous des minutes de coiffeuse.

Eve – Pardon ?

Charles – Elles vous disent cinq minutes, et pour vous ça a l’air de durer une heure… Avec les coiffeuses, le temps passe beaucoup moins vite, c’est un phénomène bien connu.

Eve – Ah oui…

Charles – Croyez-moi, je vis avec une coiffeuse depuis trente ans et j’ai l’impression que ça fait une éternité…

Eve (un peu embarrassée) – Très bien… À tout à l’heure, alors !

Elle sort.

Charles – Bon… Ben moi aussi, je vais aller me passer un coup de peigne…

Il sort. Entrent Brigitte, la fille de Charles, et Vincent, son gendre.

Vincent – Merde, je crois qu’on est les premiers, dis donc…

Brigitte – Tu crois ?

Vincent – Ben je ne sais pas… Comme on est les seuls…

Brigitte – Il y a quelqu’un ?

Vincent – Pas si fort ! Tu vois bien qu’il n’y a personne…

Brigitte – C’est pour signaler notre arrivée… C’est ce qu’on fait dans ces cas-là, non ?

Vincent – Dans ces cas-là, on peut aussi se barrer et revenir quand il y a un peu plus de monde. Je t’avais dit qu’il ne fallait pas arriver trop tôt.

Brigitte – C’est mon père, quand même… Pour une fois qu’il fait quelque chose…

Vincent – J’aurais préféré qu’il fasse un barbecue, comme tout le monde… Tu as vu la tronche du buffet ?

Brigitte – On ne vient pour manger…

Le regard de Vincent se tourne vers la pile de livres.

Vincent – Je me demande pourquoi on vient, d’ailleurs. Tu l’as lu ?

Brigitte – Quoi ?

Vincent – Son bouquin !

Brigitte – Ah… Euh… Non, pas encore… Il vient de le publier, non ?

Vincent – Au moins, on n’aura pas à lui dire ce qu’on en pense. (Vincent s’approche de la pile et regarde le titre) Ma Part d’Ombre… Oh, putain…

Brigitte – Quoi ?

Vincent – Quel titre à la con…

Brigitte – C’est vrai que ça ne donne pas tellement envie de le lire…

Vincent – Tu m’étonnes. À moins d’être déjà complètement dépressif.

Brigitte – Mmm… Ça ne sent pas trop le best seller de l’été qu’on lit sur la plage pour oublier ses problèmes.

Vincent – Parce que tu as des problèmes, toi ? (Elle ne répond pas) Tu sais que j’écrivais, moi aussi, quand j’étais gosse ?

Brigitte – Ah oui ? Et qu’est-ce que tu écrivais ?

Vincent – Différentes choses… Des poèmes, par exemple…

Brigitte – Tu écrivais des poèmes ? Toi ?

Vincent – Oui, bon, c’était il y a longtemps…

Brigitte – En tout cas, à moi, tu ne m’as jamais écrit de poèmes…

Vincent – Oui, oh… Moi, j’ai vite compris que ce n’était pas en devenant écrivain que je réussirai dans la vie…

Brigitte – C’est clair…

Vincent – Tu vas voir qu’ils vont nous servir du mousseux…

Brigitte – Tu crois ? Moi le mousseux, ça me donne des gaz…

Vincent – On se barre, je te dis… Justement, j’ai quelques coups de fil à passer en attendant…

Brigitte – On ne va pas laisser la boutique comme ça ?

Vincent – Comment ça comme ça ?

Brigitte – Sans surveillance ! N’importe qui pourrait entrer, se servir et partir sans payer…

Vincent – Qui pourrait bien voler des bouquins ? Surtout celui de ton père…

Brigitte – Je ne sais pas moi… Des gens qui aiment lire…

Vincent – Tu as déjà entendu parler d’un hold up dans une librairie ?

Brigitte – Non…

Vincent – On reviendra dans une demi-heure, je te dis.

Brigitte – Bon, d’accord.

Ils s’apprêtent à s’éclipser quand Charles revient.

Charles – Ah, Brigitte, ma chérie !

Vincent (en aparté à Brigitte) – Et merde…

Brigitte – Bonjour papa…

Il fait la bise à sa fille avant de serrer la main de son gendre.

Charles – Bonjour Vincent.

Vincent – Salut Charles, comment va ? Alors c’est le grand jour ?

Brigitte – Tu aurais pu mettre une cravate… Avec ta chemise blanche et ton col ouvert, comme ça, on t’imagine dans une charrette en route pour l’échafaud…

Charles – C’est un peu l’impression que j’ai, figure-toi… Même si avec cette apparente décontraction, je pensais plutôt la jouer BHL… C’est gentil d’être venus. Je crois que vous êtes les premiers…

Brigitte – Oui, c’est ce que me disait Vincent, justement…

Vincent – On ne voulait pas rater ça, tu penses bien. On en a profité pour feuilleter ton bouquin… Ça a l’air bien…

Brigitte – Le titre, en tout cas, c’est très accrocheur…

Vincent – Ça parle de quoi exactement ?

Charles – Oh… En fait, c’est l’histoire de…

Brigitte – Maman n’est pas là ?

Charles – Elle ferme le salon et elle arrive.

Vincent feuillette le livre.

Vincent – Cent vingt deux pages ! Et ben mon cochon, tu ne t’es pas foulé…

Charles – Pour un premier roman… Disons que je n’ai pas voulu abuser de la patience de mes éventuels lecteurs…

Brigitte – Tu as raison ! Moi, les bouquins trop longs, j’ai toujours peur de m’endormir avant la fin… Non, un petit livre comme ça, écrit gros en plus, je suis sûre ça peut bien se vendre…

Vincent – Si ce n’est pas trop cher… Tu as beaucoup de stock ?

Charles – On a fait un premier tirage de 300 exemplaires.

Vincent – Ah d’accord… Faut avoir plus d’ambition que ça, mon vieux. Faut pas la jouer petits bras ! Faut croire en toi !

Alice revient dans une tenue beaucoup plus sexy, et sans chignon.

Alice – C’est ce que je lui dis toujours…

Charles marque sa surprise en la voyant ainsi transfigurée.

Charles – Je vous présente Alice. Une libraire comme on n’en fait plus…

Alice – Vous voulez dire que j’appartiens à une espèce en voie de disparition ? Malheureusement, ça n’est que trop vrai…

Charles – En tout cas, si Alice ne m’avait pas soutenu et encouragé depuis le début, jamais je n’aurais osé publier ce roman… Alice, je vous présente ma fille Brigitte, et son mari Vincent.

Alice – Votre père a beaucoup de talent… Vous êtes artiste, vous aussi ?

Brigitte – Non, je travaille avec mon mari.

Vincent – Je suis PDG d’une société de menuiserie industrielle. Je vends des portes et des fenêtres.

Alice – Un métier qui n’est pas si éloigné du mien. Les livres aussi sont des portes et des fenêtres ouvertes sur le monde…

Vincent – Les miennes sont en PVC.

Alice – Hélas, avec la concurrence d’internet, le métier de libraire est devenu très difficile.

Vincent – Il faut vivre avec son temps. Savoir s’adapter. Sinon on finit par disparaître, comme les dinosaures.

Charles – Mais les dinosaures n’ont disparu qu’après avoir dominé le monde pendant 160 millions d’années, il faut quand même le préciser…

Alice – Si cette librairie ferme, hélas, elle sera probablement remplacée par une banque, une agence immobilière ou un lavomatic…

Charles – Ou une succursale d’un groupe de menuiserie industrielle.

Vincent – Le livre en papier, c’est comme la fenêtre en bois. C’est un combat d’arrière-garde. Vous devriez vous mettre au numérique.

Alice – Ou changer de métier… Enfin, espérons que cette séance de signature ramènera quelques lecteurs dans cette librairie à l’ancienne !

Brigitte – Les jeunes d’aujourd’hui ne lisent plus… C’est ce que je dis toujours à Fred. Moi à quinze ans, j’avais déjà lu tous les bouquins de la Bibliothèque Rose !

Vincent – D’ailleurs, elle s’est arrêtée à la Bibliothèque Verte !

Brigitte – Il faut dire qu’à l’époque, on n’avait pas Internet.

Alice – Je vais vous servir un verre… Un petit kir, ça vous dit ?

Brigitte – Avec plaisir…

Alice s’approche du buffet pour faire le service.

Vincent – Mais dis donc, Charles, je ne savais pas que tu étais écrivain ! Ça t’est venu sur le tard ?

Charles – Non, c’est une passion de jeunesse. J’ai même envoyé des manuscrits aux plus grands éditeurs. Mais personne n’a jamais voulu les publier…

Brigitte – Ah oui ?

Vincent – Qu’est-ce qu’ils t’ont répondu ?

Alice – Ça ne correspond pas à notre ligne éditoriale… C’est la formule consacrée.

Charles – Apparemment, ce que j’écris ne correspond à aucune ligne éditoriale répertoriée à ce jour… Alors sous la pression amicale de ma libraire préférée, je me suis décidé à publier mon premier roman moi-même. À compte d’auteur…

Vincent – Ah, d’accord…

Brigitte – Maintenant que tu es en préretraite, tu vas pouvoir en écrire d’autres.

Vincent – En préretraite… À ton âge ! Et on se demande pourquoi le budget de la France est en déficit… Des fois, moi aussi j’aimerais travailler à La Poste.

Alice – Pour un ancien facteur, devenir romancier, c’est une façon comme une autre de rester un homme de lettres…

Brigitte – Un homme de lettres ?

Vincent – Enfin, Brigitte… Un facteur, un homme de lettres…

Brigitte – Ah, oui, ça y est, j’ai compris ! Un hommes de lettres… C’est amusant, ça.

Vincent – Tu sais que j’écrivais, moi aussi, quand j’étais gosse ?

Marguerite revient accompagnée de Jacques, l’adjoint au maire.

Charles – Ah, voilà ta mère !

Marguerite – Bonjour Vincent… (À Brigitte) Bonjour ma chérie… Vous êtes déjà là ?

Brigitte – Oui, on est arrivés les premiers…

Marguerite – Charles, tu connais Jacques, l’adjoint au maire…

Charles – Très honoré, Jacques. Mais je ne savais pas que vous étiez en charge de la culture…

Jacques – L’adjoint à la culture n’était pas disponible malheureusement, mais je me fais un plaisir de le remplacer.

Alice – Ah oui… Et vous vous occupez de…?

Jacques – De la voirie.

Brigitte – La voirie ?

Jacques – Le ramassage des poubelles, le tri sélectif, le recyclage, tout ça…

Charles – Je vois… Et je suis d’autant plus honoré de votre présence ici, Jacques.

Jacques – Enfin, vous savez, mes fonctions à la mairie sont purement bénévoles. Je suis commissaire de police.

Charles – Je suis désolé. Mon livre n’est pas un roman policier.

Jacques – En tout cas, vous avez une bien charmante épouse. Et toujours si bien coiffée…

Charles – Ma première dédicace sera pour toi, Marguerite. Qu’est-ce que je mets ?

Alice – Ah, ma muse ?

Moment de flottement.

Charles – Je vais mettre à ma femme…

Il signe un exemplaire du livre et le tend à Marguerite.

Marguerite – Merci… Comme ça, je vais pouvoir le lire…

Charles – Eh oui… Pourquoi pas ?

Jacques jette un regard à la couverture du livre.

Jacques – Ma Part d’Ombre… C’est très accrocheur, comme titre… Et ça parle de quoi ?

Charles – Eh bien…

Il est interrompu par le retour de Fred.

Brigitte – Ah voilà Fred ! On ne sait pas ce qu’on va faire de lui. On vient d’apprendre qu’il redouble, figurez-vous…

Alice – Et il est en quelle classe ce grand garçon ?

Brigitte – En seconde…

Jacques – À son âge ?

Vincent – Il doit croire que le lycée, c’est comme La Poste. Qu’on progresse à l’ancienneté…

Brigitte – Il passe son temps à développer des applications pour portables… Il croit que c’est comme ça qu’il va faire fortune…

Fred – C’est déjà arrivé…

Vincent – Ben voyons… Arrête de rêver, Fred !

Charles – C’est quoi cette appli ?

Fred – Vous savez ce que c’est que la numérologie ?

Alice – Vaguement.

Fred – Mon idée est très simple, vous allez voir… (À Charles) Tiens passe-moi ton portable, Pépé, je vais te charger l’appli…

Charles tend son portable à Fred à contrecœur, et ce dernier pianote sur le clavier.

Fred – Voilà le principe… Tu demandes son numéro de téléphone à une meuf. Ou une fille à un mec, évidemment, ça marche aussi. Tu le rentres dans ton portable, et l’appli t’indique le degré de compatibilité amoureuse entre vous en fonction de vos numéros de téléphone respectifs…

Alice – Le degré de compatibilité amoureuse ?

Charles – Il m’inquiète… Je ne l’ai jamais entendu employer des termes aussi sophistiqués…

Fred – Bref, ça te dit si tu as des chances de pécho, si tu préfères.

Alice – D’après les numéros de téléphone ?

Charles – Ah, oui, en effet, c’est très simple. Mais je ne savais que tu étais spécialiste en numérologie.

Fred – J’ai inventé le programme moi-même. Le logiciel additionne tous les chiffres composant ton numéro de téléphone, et tous ceux du numéro de la meuf. Si la somme obtenue est la même, bingo ! C’est le coup de foudre assuré. Sinon, moins l’écart est important plus tu as tes chances de ken…

Charles – De ken ?

Alice – Enfin, Charles, de niquer en verlan.

Jacques – Ah oui, il suffisait d’y penser.

Fred – Évidemment, il faut croire en la numérologie…

Brigitte – Ce n’est pas Françoise Hardy qui a écrit un bouquin sur la numérologie ?

Marguerite – Non, Françoise Hardy, c’est l’astrologie. La numérologie, c’est Lara Fabian, je crois.

Vincent – S’il n’est pas doué pour les études, on l’enverra à l’École Hôtelière…

Charles (à Fred) – Tu ne veux pas commencer tout de suite à faire le service ?

Alice – Je vous en prie, servez-vous ! Le buffet est ici…

Ils se déplacent vers le buffet. Jacques en profite pour mettre subrepticement une main aux fesses à Marguerite.

Marguerite (en aparté) – Je t’en prie, Jacques, pas ici…

Vincent – Charles, tu viens boire un coup ? C’est toi le héros du jour, non ?

Charles – Oui, oui, j’arrive tout de suite ! (À Fred) C’est curieux, je n’avais jamais remarqué que ton père me tutoyait…

Fred – Moi non plus.

Charles – Je ne suis pas sûr que ça me plaise beaucoup, d’ailleurs. C’est vrai, ce n’est pas parce qu’il couche avec ma fille que ça lui donne le droit d’être aussi familier avec moi.

Fred – Tu parles bien de ma mère, là ?

Charles – C’est de ma faute… Je n’aurais pas dû laisser ta grand-mère s’occuper de son éducation.

Fred – Tu sais que j’ai mis ton bouquin sur Amazon ?

Charles – Amazon ? Ne prononce pas ce mot-là ici, malheureux ! On ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu…

Fred – Pourquoi ça ?

Charles – Amazon, c’est la mort des petites librairies de quartier !

Fred – Ouais, mais le bouquin en papier, ce n’est pas fun… Et puis aujourd’hui, si tu ne fais pas le buzz sur Internet !

Charles – Tu l’as lu ?

Fred – Quoi ?

Charles – Mon bouquin ! Avant de le mettre en ligne…

Fred – Pas encore… Mais comme tu m’avais envoyé le fichier… J’ai fait un ebook vite fait, et je l’ai mis en vente sur Amazon.

Charles – En vente ? (Ironique) Et ça se vend bien, dis-moi ?

Fred – Je n’ai pas encore eu le temps de regarder les statistiques…

Charles (soupirant) – C’est toi qui as raison, Fred. Tu sais ce qu’a dit Einstein ? Un homme qui n’est plus capable de s’émerveiller a déjà cessé de vivre… Pour moi, c’est trop tard. Mais toi… Si à ton âge tu ne rêvais déjà plus…

Fred – Tu viens quand même de publier ton premier roman… À près de soixante-dix balais…

Charles – Soixante, Fred… Soixante-dix, c’était ton autre grand-père. Celui qui est mort de vieillesse il y a trois mois, tu sais ?

Alice revient.

Alice – C’est quoi ces messes basses ?

Charles (embarrassé) – On parlait de son appli pour téléphone mobile… C’est marrant, non ?

Fred – Je vais boire un petit coup de champe moi, tiens…

Charles – Ne force pas trop quand même… C’est du brutal…

Fred s’éloigne vers le buffet.

Alice – Et moi, vous me le dédicacez aussi ce livre ou pas ?

Charles – Bien sûr… Ce roman, c’est un peu notre bébé à tous les deux, non ?

Charles griffonne quelque chose sur le livre. Alice regarde.

Alice – C’est gentil… Je suis très touchée…

Séquence émotion. Trouble entre eux. Arrive Alban, le journaliste de La Gazette, un appareil photo suspendu à son cou.

Alice – Ah voilà Alban !

Charles – Alban ?

Alice – Le journaliste de La Gazette…

Alban – Je ne suis pas trop en retard, j’espère.

Alice – Mais pas du tout ! Vous voulez boire quelque chose ? On a du kir…

Alban – Ça ira pour l’instant, merci…

Charles – Merci d’être venu, je me doute que ce n’est pas avec ce reportage sur mon premier roman que vous remporterez le Prix Pulitzer…

Alban – Ça dépend…

Charles – Ah oui ? Et de quoi ?

Alban – Si avec ce premier roman vous remportez le Prix Nobel…

Alice semble désireuse de rompre cette aimable conversation.

Alice – Charles, ce serait peut-être le moment de dire un mot…

Charles – Vous croyez ? Mais tout le monde n’est pas encore là, non ?

Alice – La presse est là, c’est le principal ! On ne va pas faire attendre Madame…

Alban – Surtout que je ne pourrais pas rester très longtemps. J’ai encore le banquet annuel du Club Senior de Danse de Salon, et l’inauguration du nouveau rond-point.

Charles – Dans ce cas…

Josiane arrive, en tenue étriquée de petite employée de bureau.

Josiane – Excuse-moi, Charles… Je suis un peu en retard…

Charles – Ah, Josiane ! On n’attendait plus que toi…

Josiane – Je n’allais pas rater ça, tu penses bien.

Charles – Je vous présente Josiane, une ancien collègue de La Poste qui n’a pas encore eu la chance d’être licenciée comme moi…

Alice – Enchantée Josiane…

Charles – Tu arrives bien… Tu as failli rater mon discours…

Josiane – Je profite de ma pause déjeuner.

Charles – La pause déjeuner est à l’employé de bureau, ce que la promenade dans la cour est au prisonnier de droit commun.

Josiane – Tu ne crois pas si bien dire.

Charles – C’est pourquoi je suis heureux qu’on m’ait accordé une libération anticipée…

Josiane – Tu sais que c’est de pire en pire depuis ton départ ?

Alice frappe quelques coups sur une flûte avec une petite cuillère pour réclamer l’attention.

Charles – Excuse-moi un instant, il faut que je dise quelques mots à la presse…

Fred reçoit un message texto et s’éloigne un peu.

Fred – Pardon…

Charles – Chers amis, je voudrais tout d’abord remercier…

Fred (à voix haute) – Google veut me racheter mon appli !

Charles est coupé dans son élan.

Vincent – Quoi ?

Fred – Mon appli numérologique ! Je viens d’avoir un texto du PDG !

Stupéfaction générale.

Brigitte – Le PDG de Google ?

Vincent – Mais quand tu dis racheter… Ça peut vraiment rapporter gros, la vente d’une application pour téléphone mobile ?

Jacques – J’ai entendu parler d’une histoire comme ça il n’y a pas très longtemps. Un ado de 17 ans, en Angleterre. Il a revendu une application à Yahoo pour 30 millions de dollars.

Vincent – 30 millions !

Brigitte – C’est encore mieux que de gagner au loto !

Ses parents le regardent sous un nouveau jour.

Vincent – J’étais sûr que mon fils était un génie méconnu…

Brigitte – Tu te souviens, quand il a redoublé sa cinquième, on lui avait fait passer un test pour savoir s’il n’était pas surdoué.

Vincent – On se demandait si ce n’était pas pour ça qu’il était aussi nul à l’école.

Brigitte – Mais le test n’avait rien décelé d’anormal.

Jacques – Leurs tests, ce n’est pas fiable à 100%. C’est comme pour la trisomie 21. Des fois, ils passent à côté.

Brigitte – Il est à combien, le dollar ?

Jacques – Un peu moins d’un euro, je crois.

Fred – Il me propose 10 millions.

Brigitte – D’euros ?

Fred – De dollars.

Vincent – On lui dira que ce n’est pas assez…

Brigitte – Tu crois ?

Vincent – Si tu veux, je négocierai ça pour toi… Mais on va le faire mariner un peu avant… Eh ! Tu pourrais investir tes gains dans l’entreprise de ton père, pour les faire fructifier…

Fred – Oui, on verra…

Vincent – Les nouvelles technologies, l’Internet, tout ça, c’est bien pour faire un coup… Mais pour placer son capital, crois-moi… La menuiserie industrielle, c’est du solide…

Fred – Ouais, faut voir…

Brigitte – Et puis après tout, tu es mineur… Tu n’es pas encore en âge de gérer ton argent tout seul…

Fred – Je vais avoir 18 ans dans un mois…

Vincent – Je suis ton père, quand même !

Jacques – Mais c’est signé de qui, ce message ?

Fred regarde son écran.

Fred – Steve Jobs…

Josiane – Steve Jobs, c’est le PDG de Google ?

Jacques – Steve Jobs, c’est Apple, non ?

Josiane – Oui… Et surtout, il est mort…

Jacques – Peut-être qu’il a remonté une start up là haut…

Fred regarde à nouveau son écran.

Fred – Et merde, c’est le numéro de mon pote Karim. C’est lui qui m’a envoyé le texto. C’est une blague…

Déception des parents.

Brigitte – On t’avait dit de ne pas rêver, Fred…

Vincent – Un génie, tu parles… On va le mettre à l’École Hôtelière, oui. On manque de bras dans la restauration…

Charles – Bon, je crois que mon petit discours, ce sera pour plus tard… Je vous propose qu’on passe directement au buffet…

Alice tend une flûte de champagne à Josiane.

Alice – Tenez, Josiane, buvez quelque chose.

Josiane – Merci.

Alban – Vous êtes facteur, vous aussi ?

Josiane – Non, malheureusement. Au moins je serai au grand air, et j’aurais l’impression de servir à quelque chose. Je suis conseiller bancaire.

Alice – Ah, oui…

Josiane – Conseiller… Comme si on était là pour conseiller les clients.

Alice – Et vous, Charles ? Vous ne regrettez ne pas trop votre boulot de facteur ?

Charles – Un peu, si. Le contact avec tous ces gens, pendant ma tournée. Leur apporter les bonnes comme les mauvaises nouvelles. Un facteur, c’est un peu comme un pigeon voyageur…

Josiane – Autrefois, peut-être… Maintenant on est juste des pigeons…

Alice – Hélas, les lettres écrites à la main et acheminées par la poste, c’est bien fini… De nos jours, Madame de Sévigné écrirait des textos…

Josiane – La Poste est devenue une banque comme une autre. J’ai été embauché dans un service public. Et aujourd’hui, j’en suis réduit à fourguer des crédits à la consommation à des smicars déjà surendettés.

Charles – Allez, il n’y a pas que le boulot, dans la vie… Tu joues toujours à la pétanque ?

Josiane – Je vais très mal, Charles… Je te jure. J’ai vraiment les boules…

Alban prend Charles en photo, avant de s’adresser à lui.

Alban – Je peux vous poser quelques questions, pour mon article ? Puisque vous n’avez pas voulu nous gratifier d’un discours…

Charles – Bien sûr… (À Josiane) Pardon, je reviens tout de suite…

Josiane semble complètement déprimé. Il s’adresse à Vincent.

Josiane – Vous avez déjà pensé au suicide ?

Le téléphone de Vincent sonne.

Vincent (à Josiane) – Excusez-moi un instant, je suis à vous tout de suite… (À son interlocuteur téléphonique) Oui ? Non, non, vous ne me dérangez pas. Je voulais vous joindre moi-même pour discuter de ce petit découvert…

Il quitte la pièce pour répondre.

Alice – Je vais rechercher quelques bouteilles…

Jacques – Je peux vous aider pour le service ?

Alice – Pourquoi pas ?

Alice et Jacques sortent.

Alban – Vous êtes le seul écrivain que nous ayons dans la commune…

Charles – Je m’en doute, sinon vous auriez certainement choisi d’en interviewer un autre…

Alban – Alors, Charles ? De quoi ça parle, ce bouquin ?

Charles – Je vais vous en dédicacer un exemplaire, comme ça vous pourrez le lire avant d’écrire votre article…

Alban – C’est gentil, mais je préférerais que vous me fassiez un petit topo… Mon article doit paraître demain matin…

Charles – Je vois… Eh bien disons que… C’est un peu autobiographique, en fait…

Alban – Ma Part d’Ombre…

Charles – C’est à prendre au deuxième degré, évidemment…

Alban – Je vois…

Charles – Vraiment ?

Alban – Nous avons tous notre part d’ombre, j’imagine…

Charles – Quelle est la vôtre, Alban ?

Alban – J’ai tué mon père et ma mère et je les garde empaillés dans mon grenier depuis une dizaine d’années. J’écrirai sûrement un bouquin là dessus, un jour. Mais nous sommes là pour parler de vous, non ?

Charles – Ma part d’ombre, je la vois plutôt sous un parasol… Je déteste être en pleine lumière…

Alban – C’est assez paradoxal… Tous les auteurs cherchent une certaine reconnaissance, je suppose…

Charles – C’est le sujet de mon roman, justement.

Josiane s’approche de Fred.

Josiane – Tu as déjà travaillé, mon garçon ?

Fred – Non…

Josiane – Tu verras, quand on t’attribue ton numéro de sécurité sociale pour ton premier emploi, tu prends perpète. Avec une peine de sûreté incompressible de 42 annuités et demie.

Fred a l’air un peu décontenancé. Mais son téléphone sonne et il répond.

Fred – Oui Karim… Tu es vraiment con, hein ?

Il s’éloigne pour poursuivre sa conversation. Josiane quitte la pièce. Vincent revient, apparemment soucieux.

Charles – Un souci ?

Vincent – Juste un petit problème de trésorerie passager. Mais tu sais quoi ? Je crois que je vais revendre la moitié de la boîte aux Chinois, pour booster mes perspectives de développement. C’est en Chine que tu aurais dû le faire paraître ton bouquin. Tu imagines, plus d’un milliard de lecteurs potentiels. Les Chinois, crois-moi, c’est l’avenir…

Charles – Quand j’étais jeune, on imaginait déjà les chinois défiler au pas de l’oie sur les Champs Élysées. On appelait ça le Péril Jaune… Aujourd’hui, c’est une armée de touristes chinois qui défilent sur les Champs chargés de sacs Vuitton. Finalement, on ne sait plus très bien qui a gagné la guerre froide…

Alice revient, le vêtement un peu en désordre et passablement troublée, suivi par Jacques, la mine réjouie.

Alice – Enfin, je vous en prie…

Jacques – On peut bien rigoler un peu, non ?

Alice se réfugie auprès de Charles. Marguerite lance un regard méfiant en direction de Jacques.

Marguerite – C’est le coup de feu en cuisine ?

Jacques – Je donnais juste un coup de main…

Charles – Tout va bien, Alice ?

Alice – Oui, oui, ça va…

Arrivée de Catherine, belle femme entre deux âges drapé dans un imperméable à la Colombo.

Catherine – Bonjour Charles.

Charles – Bonjour ma sœur.

Il lui fait la bise, puis Catherine se tourne vers Alice.

Alice (toujours un peu perturbée) – Bonjour ma sœur.

Charles – Ah, non, mais c’est… C’est ma sœur, quoi. La fille de mes parents, si vous préférez…

Alice – Ah, d’accord, excusez-moi… C’est vrai que vous n’avez pas vraiment l’air de…

Catherine – L’habit ne fait pas le moine.

Alice – Donc, vous n’êtes pas dans les ordres.

Catherine – Pas encore. Mais je commence à y songer sérieusement…

Alice – Tant mieux, tant mieux…

Catherine – Alors mon cher frère, j’ai hâte de lire ton livre…

Charles – C’est mon premier roman, tu sais… J’ai l’impression de me mettre un peu à nu…

Catherine – Je suis ta sœur, après tout, je t’ai déjà vu tout nu. (À Alice) C’était il y a très longtemps, rassurez-vous.

Charles – Et toi, qu’est-ce que tu deviens ?

Catherine – J’aimerais te dire que ma vie est passionnante, mais je t’aime trop pour te mentir. Et contrairement à toi, je ne peux pas me réfugier dans la littérature pour m’en inventer une autre.

Charles – Mon talent d’auteur reste très limité. Je ne m’invente aucune autre vie, tu sais. Je me contente, à travers mes livres, de rire de la mienne. Cela m’aide à la trouver un peu plus supportable.

Gérard entre. Il est vêtu d’une façon plutôt élégante, et a un air un peu mystérieux. Il tient à la main une mallette.

Alice – Et lui, c’est qui ?

Charles – Aucune idée. Après tout, une séance de signature, c’est comme une représentation de théâtre. Contre toute attente, il peut se glisser par erreur dans la salle quelqu’un que l’auteur ne connaît pas…

Alice – Qu’est-ce qu’il peut bien avoir dans cette mallette ?

Charles – Vous n’avez qu’à lui demander…

Alice s’approche de Gérard.

Alice (à Gérard) – Bonjour, je peux vous offrir un verre ?

Gérard – Pourquoi pas ?

Alice – Voulez-vous que je prenne votre vestiaire ?

Il lui tend son manteau, et elle attend qu’il lui donne aussi sa mallette.

Gérard – Merci, mais je préfère garder ma mallette avec moi.

Alice – Je reviens tout de suite…

Alice va ranger le manteau en coulisse.

Catherine – Vous venez pour la signature ?

Gérard – Ça a l’air de vous étonner.

Catherine – Non, non, pas du tout…

Gérard – À vrai dire, je suis là un peu par hasard.

Alice revient et tend un verre à Gérard.

Gérard – Merci.

Catherine – Vous êtes un ami de Charles ?

Gérard boit un gorgée.

Gérard – Très particulier, ce champagne. Vous me donnerez les coordonnées de votre fournisseur.

Alice – Oui, j’ai une bonne adresse sur la route de Reims.

Gérard – Un petit producteur, j’imagine.

Alice – Une station service, plutôt.

Fred – Tiens je vais regarder si tu as réussi à vendre un ou deux exemplaires sur Amazon…

Il pianote sur son portable. Josiane s’approche de Alban.

Josiane – Vous êtes journaliste, n’est-ce pas ?

Alban – Oui…

Josiane – Vous ne pouvez pas imaginer quel enfer on vit maintenant, quand on travaille comme conseiller bancaire…

Fred – Ce n’est pas vrai !

Charles – Quoi encore ?

Fred – 2.700 exemplaires !

Charles – Qu’est-ce que ça veut dire ?

Fred – Ça veut dire que tu as fait le buzz ! Et grave encore !

Charles – C’est encore une blague, c’est ça ?

Fred – Pas du tout, regarde ! (Il tend vers il l’écran de son portable) 2.700 exemplaires vendus ! Tu es devenu une vedette, Pépé ! Enfin, sous un pseudo…

Jacques – Une vedette, il ne faut rien exagérer, quand même… (Inquiet) Quel pseudo ?

Fred – Jérôme Quézac…

Charles – Jérôme Quézac ?

Fred – Je trouvais que ça sonnait bien pour un romancier… Ma part d’Ombre de Jérôme Quézac… Ça le fait, non ?

Charles – Ah, oui, c’est…

Alice – Alors vous êtes passé à l’ennemi ? Vous avez mis votre livre en vente sur Amazon ?

Charles – Ce n’est pas moi, c’est mon petit-fils ! Je ne savais même pas que…

Brigitte – 2.700 exemplaires ? Tu dois avoir gagné une petite fortune, alors !

Vincent – À combien l’exemplaire ?

Fred – 1 centime d’euro. Gratuit, on n’a pas le droit.

Vincent – Ah, d’accord.

Vincent sort une calculette de sa poche.

Vincent – Voyons voir… 2.700 exemplaires multiplié par 0,01 euro… Ça fait 27 euros…

Brigitte – Ça paiera au moins ce somptueux buffet…

Fred – Ce n’est peut-être qu’un début…

Alice – Ça veut quand même dire que votre livre est susceptible de susciter l’intérêt des lecteurs.

Vincent – Ouais… Mais à 1 centime le bouquin…

Fred – On peut toujours essayer d’augmenter le prix.

Brigitte – Mais est-ce que ça se vendrait encore…

Catherine retrouve Gérard près du buffet.

Catherine – Vous êtes un amoureux de la littérature, vous aussi ?

Gérard – J’aime les livres, en effet. Mais je ne suis amoureux que des lectrices. Quand elles sont aussi charmantes que vous, en tout cas…

Catherine – Jolie formule pour éviter de répondre.

Gérard – Quelle était la question ?

Sourire amusé de Catherine.

Catherine – J’imagine que c’était quelque chose comme : Vous faites quoi dans la vie et qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de si précieux dans cette mallette pour que vous ne vouliez pas la déposer au vestiaire avec votre manteau ?

Gérard – Laissez-moi cultiver encore un peu ma part d’ombre, moi aussi.

Catherine – Vous êtes un espion, c’est ça ? Ou un détective privé ? Vous enquêtez sur une affaire d’adultère ?

Jacques vient s’incruster dans la conversation.

Jacques (pour plaisanter) – Ce n’est pas ma femme qui vous envoie au moins ?

Silence embarrassé.

Gérard – Excusez-moi un instant.

Gérard sort. Catherine semble déçue.

Jacques – Alors comme ça, vous êtes la sœur de l’auteur.

Catherine – Oui, c’est ce qu’on dit…

Jacques – Et vous faites quoi dans la vie ?

Catherine – Je travaille à l’horloge parlante. C’est moi qui répond au téléphone.

Jacques – Ça doit être passionnant… Et vous êtes mariée ?

Catherine – Pas encore… Mais si je me marie un jour, je vous promets de vous prendre comme garçon d’honneur. Excusez-moi, mais si je ne passe pas aux toilettes tout de suite, je risque de vous vomir dessus. (Elle s’apprête à s’éloigner) Non, mais rassurez-vous, ça n’a aucun rapport avec votre aspect physique. J’ai dû un peu abuser de cet excellent kir…

Elle sort.

Jacques (à Charles) – C’est vrai qu’il a un drôle de goût, ce kir. Qu’est-ce que c’est exactement ?

Charles – C’est un cocktail dont je tiens absolument à garder la recette secrète. Mais son nom vous donnera déjà un indice sur sa composition. J’ai appelé ça le Kirosène.

Le téléphone fixe de la librairie sonne. Alice répond.

Alice – Oui ? Oui… Oui, bien sûr. Un instant, je vous prie…

Josiane (à Charles) – Je peux te parler une minute ? J’ai vraiment peur de faire une bêtise, tu sais…

Alice (à Charles) – C’est pour vous… Un éditeur…

Elle lui tend le combiné.

Charles (à Josiane) – Je suis à toi tout de suite…

Charles prend le combiné. Josiane sort, l’air désespéré.

Charles – Allo ? Oui… Vraiment ? Si, si, je suis très honoré… Bon… Très bien… Je vous rappellerai prochainement pour vous faire part de ma décision… D’accord…

Il raccroche. Catherine revient, avec Gérard.

Alice – Je rêve ou c’était bien… le plus grand éditeur français.

Charles – C’était bien eux. La NRF.

Brigitte – NRF… Ça veut dire norme française, non ?

Vincent – Je ne savais pas que ça existait aussi pour les romans.

Alice – Ce n’est pas encore une blague, au moins ?

Charles – Je ne crois pas, non.

Alice – Alors ?

Charles – Ils veulent publier mon roman…

Alice – C’est merveilleux ! Mais comment…?

Fred – Le buzz ! Sur Amazon ! (Regardant son portable) Les ventes sont montées à 53.000 exemplaires en quelques heures à peine ! Visiblement, les éditeurs à l’ancienne suivent aussi les statistiques…

Marguerite – Mon mari va publier un livre ?

Catherine – Il en avait déjà publié un, non ?

Marguerite – Oui, enfin, je veux dire… Là il pourrait même avoir le Goncourt… Vous imaginez la tête des clientes au salon s’il faisait la couverture de Paris Match ? (À Alban) Vous croyez que mon mari pourrait faire la une de Paris Match ?

Alban – S’il a le Prix Goncourt, certainement.

Marguerite – On dirait que ça ne te fait pas plaisir ?

Charles – Ils veulent les droits exclusifs sur ce roman et me proposent une avance sur le prochain…

Brigitte – Combien ?

Charles – 50.

Vincent – 50 euros ?

Charles – 50.000.

Alice – 50.000 euros ?

Marguerite – Et tu n’as pas dit oui tout de suite ?

Charles – On ne cède pas les droits d’un roman comme on vend une voiture d’occasion… Disons que je préférerais rester maître de mon œuvre.

Marguerite – Ton œuvre ?

Charles – Et puis cet éditeur a refusé trois de mes manuscrits dans les dix dernières années, dont celui-ci d’ailleurs… Et maintenant, parce que j’ai vendu quelques milliers d’exemplaires sur Amazon…

Alice – Ils volent au secours du succès…

Marguerite – L’important, c’est que tu sois publié, non ? Tu pourrais peut-être même passer à la télé…

Charles – Oui… Sur France 3 Région, peut-être…

Alice – Réfléchissez, Charles… C’est une proposition qui pourrait changer votre vie…

Charles – Justement… Je ne sais pas trop… Je ne suis pas sûr de vouloir tout ce battage maintenant.

Marguerite – Mais aujourd’hui, les gens tueraient père et mère pour passer à la télé !

Charles – À quoi bon changer de vie à mon âge. Je préfère rester tranquille. Faire lire mes œuvres à mon entourage. À mes amis. Aux gens qui me connaissent vraiment et qui m’apprécient…

Marguerite – Mais ton entourage, il s’en fout de tes romans ! Tu racontes ta vie, et ta vie ils la connaissent !

Vincent – Elle n’a aucun intérêt, ta vie !

Alice – Tout dépend de la façon dont on la raconte…

Marguerite – Réfléchis une minute, Charles ! Là au moins, ça peut nous rapporter de l’argent.

Charles – Nous ?

Alice juge bon de détendre l’atmosphère.

Alice – Quelqu’un veut boire autre chose ? Pour fêter le succès virtuel de ce roman…

Marguerite – Je vais prendre ta carrière en main, moi, tu vas voir.

Gérard (à Catherine) – La famille… C’est important, la famille…

Catherine – Mmm…

Gérard – Et vous ?

Catherine – Moi ?

Gérard – Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

Catherine – Quand vous saurez ce que je fais, vous risquez d’être horriblement déçu… Vous avez raison, mieux vaut faire durer le suspens le plus longtemps possible…

Gérard – C’est vrai. Nous vivons en ce moment le plus beau moment de notre amour. Ce moment magique où on ne sait encore rien l’un de l’autre.

Catherine – Dans vingt ans, peut-être, sur notre canapé en regardant la télé, nous nous souviendrons avec émotion de cet instant merveilleux où nous ne savions pas encore qui était vraiment l’autre.

Gérard – Et c’est le souvenir de cette part d’ombre qui fera durer notre couple.

Eve, la cliente, revient.

Eve – Excusez-moi de vous déranger, je cherche une cartouche d’imprimante… Tenez, voilà la référence…

Alice – Je vous donne ça tout de suite… Voilà, 47 euros 50…

Eve – Ah oui, quand même…

Alice – Oui, c’est cher. Et encore, ce n’est qu’un compatible. L’original de la cartouche est plus cher que l’imprimante.

Eve – C’est pour imprimer un ebook.

Alice – À ce prix-là, ça revient moins cher d’acheter un exemplaire papier en librairie, non ?

Eve – C’est vrai… En tout cas, merci…

Elle s’en va.

Alice – Alors, qu’est-ce que vous allez faire ?

Marguerite – Mais il va signer avec cet éditeur, bien sûr ! Et empocher ce chèque de 50.000 euros !

Alice – C’est vrai que pour la librairie, ce serait bien aussi…

Josiane revient avec le jerricane à la main. On ne prête pas attention à lui. Il se déverse le contenu du jerricane sur la tête. Tout le monde le regarde, interloqué.

Alban – Je crois que là, je tiens un scoop.

Catherine – Mais il faut l’arrêter !

Charles – C’est du Champomy…

Josiane sort un briquet et tente de mettre le feu à ses vêtements, évidemment sans succès.

Alban – C’est la première fois que je vois quelqu’un essayer de s’immoler par le feu avec du Champomy… C’est un happening que vous avez organisé spécialement pour le lancement de ce livre, afin d’alerter le public sur la mort programmée des librairies de quartier ?

Charles – Allez viens, Josiane…

Charles le prend par le bras et l’emmène. Stupeur générale.

Alice – Tout va bien. Ce n’était qu’un conseiller bancaire dépressif à la recherche de son quart d’heure de célébrité.

Brigitte – C’est dingue, quand même. Il aurait pu mettre le feu. Avec tout ce papier autour de nous.

Vincent – Les livres numériques, au moins, c’est comme les fenêtres en PVC. Ce n’est pas inflammable.

Gérard traverse alors la scène pour se diriger vers le bar, tenant toujours sa mallette à la main. Au beau milieu, il se fait bousculer par Jacques qui marche sans regarder devant lui.

Jacques – Oh pardon…

La mallette s’ouvre et des liasses de billets s’en échappent, sous le regard interloqué de presque tous les présents.

Gérard – Excusez-moi…

Sans se démonter, Gérard ramasse les billets, et dans le silence général, les remet dans la mallette qu’il referme.

Alban – C’est la première fois que je couvre une séance de dédicace dans une librairie de quartier. Je ne pensais pas que c’était aussi mouvementé…

Alice – Et encore, ce soir, c’est plutôt calme… Vous ne voulez vraiment pas boire quelque chose ?

Alban – Si, je veux bien maintenant…

Alice lui tend une coupe, que Alban vide machinalement.

Alban – C’est même étonnant qu’après s’être arrosé avec ça, il n’ait pas vraiment flambé…

Charles revient.

Marguerite – Alors ?

Charles – Ça va, il va se reposer un peu…

Marguerite – Je parlais de ton bouquin !

Charles – J’ai décidé de ne pas signer.

Gérard – C’est un esprit d’indépendance qui vous honore…

Marguerite – On ne vous a rien demandé, à vous !

Consternation générale

Brigitte – Tu plaisantes, papa ?

Charles – Il y a encore dix ans, peut-être. Cela m’arrive au moment où je n’en ai plus envie. Je préfère rester libre. Le système n’a pas voulu de moi. Maintenant c’est moi qui ne veux plus de ce système. J’ai près de soixante ans, je ne cours plus après l’argent ou la gloire.

Marguerite – En ce qui concerne l’argent, parle pour toi…

Charles – Je ne confierai pas mon livre à ces éditeurs poussiéreux qui m’ont toujours ignoré jusque là parce que je ne faisais pas partie du club germanopratin.

Brigitte – Germanopratin ?

Vincent – Du Paris Saint Germain, si tu préfères…

Charles – Et puis ne veux pas que l’écriture devienne pour moi un métier, même si c’est un métier bien payé.

Marguerite – Tu me déçois, Charles…

Vincent – Tu nous déçois beaucoup…

Brigitte – Tu nous as toujours tous beaucoup déçus.

Marguerite – Tu préfères rester un raté, c’est ça ?

Charles – Oui, je crois que c’est ça en fait. Avec le temps, j’ai fini par découvrir qu’il y avait une certaine grandeur à vouloir rester un raté.

Brigitte – C’est un égoïste…

Marguerite – Je divorce, Charles… J’en ai assez de tes grands airs et de tes petites phrases… (Désignant Gérard) Et pas la peine de te ruiner en détective privé. Tout le monde sait bien ici que je couche avec l’adjoint au maire…

Brigitte – Tu couches avec l’adjoint au maire ?

Vincent – Qui ne couche pas avec l’adjoint à la culture…

Alban – Mais c’est l’adjoint à la voirie…

Jacques – Je le remplace…

Fred – Moi je trouve que c’est très tendance l’open data. Hadopi, tout ça, c’est has been…

Charles – Tu as raison Fred. Je te prends comme webmaster. On va faire notre propre site, et je proposerai tous mes romans en téléchargement gratuit ! Comme ça, même les Chinois pourront connaître ma part d’ombre ! Hein, Vincent ?

Vincent – Mais alors ça ne va rien te rapporter !

Charles – Ça me rapportera la gloire !

Fred – On va niquer le système, Pépé !

Alban – Si vous cherchez une attachée de presse…

Gérard – Il a un petit goût de gaz de schiste, ce champagne, je me trompe ?

Jacques – Il paraît que le sous-sol de la Champagne en regorge.

Vincent s’approche de Gérard .

Vincent – J’ai cru comprendre que vous aviez des économies à placer. Je peux vous recommander un bon investissement ? Le marché de la fenêtre en PVC explose complètement en Chine en ce moment…

Gérard – Désolé, mais je préfère le bois exotique… Vous m’excusez un instant ? (Il se dirige vers Charles) Alors c’est votre premier roman ?

Charles – Oui. J’imagine que vous ne l’avez pas lu non plus.

Gérard – Non, mais ça me donne envie de le faire.

Charles lui tend un livre.

Charles – Tenez, voilà un exemplaire. Je vous en fais cadeau si vous acceptez de le prendre sans dédicace. Je me rends compte que je ne suis pas du tout fait pour ce genre d’exercice…

Gérard – Merci… Je pensais croiser ici l’adjoint à la culture…

Charles – Oui, en effet. Mais apparemment il a été remplacé au pied levé par l’adjoint aux poubelles. Excusez-moi…

Il se dirige vers Alice. Gérard sort.

Charles – Je peux vous demander votre numéro de téléphone ?

Alice – Pourquoi faire, puisque je suis à vos côtés ?

Charles lui tend son portable.

Charles – Allez-y !

Alice entre son numéro sur le portable de Charles. Charles regarde l’écran.

Charles – 13% de compatibilité…

Alice – Ce n’est pas très encourageant ?

Charles – Alors pourquoi est-ce que j’ai quand même envie de tenter ma chance ?

Alice – Nous pourrions partager le même portable. Ce qui fait que la somme de nos numéros respectifs serait strictement identique…

Sourires complices. Josiane revient. Alban s’approche de lui.

Alban – Alors mon brave ? Qu’est-ce qui vous a poussé à commettre ce geste désespéré ? Ça ferait peut-être un bon article pour mon journal…

Josiane – Je vais tout vous expliquer…

Le portable de Alban sonne.

Alban – Excusez-moi un instant… Oui, oui, j’arrive… Ok, à tout de suite… (À Josiane) Je suis désolé, mais là je ne vais pas avoir le temps là… Je vous recontacte ?

Alban s’apprête à partir. Eve, la cliente, revient.

Eve – Je suis vraiment désolée, mais le compatible que vous m’avez vendu ne marche pas avec mon imprimante…

Alice – Ah… La compatibilité, ce n’est pas une science exacte.

Eve – Contrairement à la comptabilité.

Alice – Nous allons voir ça…

Le portable de Charles sonne.

Charles – Allo ? Oui… Attendez une minute, je vous prie… (À Alice) C’est un producteur qui veut adapter mon roman pour en faire un film. Il pense à Gérard Depardieu pour le rôle principal… (À son interlocuteur téléphonique) Je vous passe mon agent…

Il passe le téléphone à Alice, surprise et flattée.

Alice – Oui… Oui, je suis l’agent de Jérôme Quézac… Oui, bien sûr mais… Je ne vous cacherais pas que nous avons déjà une autre proposition assez alléchante. D’accord… Très bien… Merci… Alors à bientôt… (Elle raccroche) Il propose le double de ce que nous propose l’autre producteur.

Fred – Quel autre producteur ?

Charles – Et alors ?

Alice – J’ai accepté…

Charles – Quelle aventure…

Les autres sont sidérés.

Alice – Le double c’est génial !

Charles – Mais le double de quoi ?

Eve s’approche de Charles mais elle est interceptée par Jacques.

Jacques – Vous permettez que je vous offre un verre ?

Eve – Pourquoi ? Le buffet est payant ?

Eve poursuit son chemin vers Charles.

Eve – J’ai entendu votre conversation… Alors c’est vous Jérôme Quézac ? Justement, j’avais téléchargé votre roman sur Amazon parce que j’ai vu qu’il était en tête des ventes…

Charles – Vous l’avez lu ?

Eve – Pas encore. Je déteste lire sur écran. Mais je ne savais pas qu’il était édité sur papier… Sinon je ne me serait pas ruinée en cartouche d’encre pour mon imprimante. Vous pouvez me dédicacer un exemplaire ?

Charles – Mais bien sûr… Quel est votre prénom.

Eve – Eve.

Il prend un livre sur la pile, griffonne une dédicace sur la page de garde, et lui tend le roman.

Charles – Et voilà Eve. Vous pourrez le lire sur la plage…

Eve – Merci…

Charles – Votre coiffeuse ne vous a pas fait trop attendre ?

Eve – Les coiffeuses, vous savez… Elles sont tellement bavardes. Avec tout ce qu’on entend chez le coiffeur, je vous assure qu’on pourrait écrire un roman.

Charles – Il faudrait que j’y aille plus souvent alors…

Eve – Tenez, par exemple, à ce qu’on m’a raconté tout à l’heure, la patronne du salon aurait un amant…

Charles – Non ?

Eve – En tout cas bravo pour votre roman !

Marguerite approche.

Marguerite – C’est mon mari…

Charles – C’était, Marguerite… C’était mon mari…

Charles se détourne de Marguerite.

Fred – Je suis son manager… Je peux vous aider ?

La mère de Fred semble offusquée.

Eve – M’aider ?

Fred – Vous pourriez commencer par me donner votre numéro de téléphone, au cas où ?

Eve – Ah oui, bien sûr…

Fred – Je vous écoute.

Eve – 01 47 20 00 01.

Fred – 84% ! Excellent…

Eve – C’est le numéro de Jean Mineur.

Fred – Jean Mineur… Ah mais moi, je suis majeur, je vous assure… Enfin, je le serai dans quelques mois…

Sourire amusé de Eve.

Catherine – C’est une application qu’a inventée mon neveu. Le degré de compatibilité amoureuse basée sur l’analyse comparée des numéros de téléphone de chacun.

Gérard – Je ne sais pas si ça marche, mais c’est marrant.

Catherine – De toute façon, l’amour, on ne sait jamais trop à quoi ça tient, alors pourquoi pas la numérologie.

Gérard – Vous me laisserez votre numéro de portable ?

Catherine – Vous allez rire, mais je n’en ai pas…

Échange de sourires.

Charles – Alors Alice, heureuse ?

Alice – Très…

On sent l’auteur très proche de la libraire. Josiane s’approche, remis à neuf dans son costume cravate.

Josiane – Désolée, mais c’est la fin de ma pause déjeuner. Si je ne veux pas être en retard. Mais je crois que ça m’a fait du bien de pouvoir discuter un peu avec vous tous…

Alice – Tant mieux, tant mieux…

Charles – Moi aussi, ça m’a fait plaisir de te voir, Josiane… Tu m’appelles si tu as un coup de mou, promis ?

Josiane – Promis.

Charles – Au fait, je ne t’ai même pas dédicacé mon livre !

Charles prend un livre sur la pile, griffonne quelques mots en première page et le tend à Josiane qui lit la dédicace

Josiane – À mon amie Josiane… Merci, c’est gentil…

Josiane s’en va. Charles n’ose même pas regarder Alice.

Charles – Eh oui… Ce n’est pas toujours évident de trouver un petit mot original pour chacun…

Charles s’éloigne avec Alice.

Catherine (à Gérard) – Vous êtes vraiment détective privé ?

Gérard – Non.

Catherine – Ne me faites pas languir plus longtemps, je pourrais me lasser.

Gérard – Disons que je suis dans les affaires.

Catherine – Et les affaires marchent plutôt bien apparemment.

Gérard – Quand on sait prendre des risques et qu’on a un peu d’imagination… D’ailleurs, il ne le sait pas encore, mais je vais racheter son application à Fred.

Catherine – Alors il va vraiment devenir millionnaire ?

Gérard – Je lui en donnerai quelques centaines d’euros. En revanche, je lui proposerai un poste recherche et développement dans la start up que je viens de créer aux îles Caïmans. Son idée est complètement idiote, mais au moins il a des idées.

Catherine – Les îles Caïmans… Alors c’était ça, votre part d’ombre…

Gérard – Je vous avais dit que vous seriez déçue quand vous sauriez qui j’étais…

Catherine – Je n’ai pas dit que j’étais déçue.

Gérard – Ça vous dirait une place à l’ombre sous mon parasol ?

Catherine – Aux îles Caïmans ? J’ai un peu peur des vieux crocodiles…

Gérard – Dans mon paradis fiscal, il y a juste quelques requins. Mais personne ne va aux îles Caïmans pour ses plages, n’est-ce pas ? Et j’ai ma propre piscine… Alors c’est oui ?

Catherine – Pourquoi pas ? J’entrerai au couvent juste après… Mais qu’est-ce qui vous a amené dans cette librairie aujourd’hui ?

Gérard – Le destin, sans doute. Et une valise de billets que je devais remettre à l’adjoint à la culture de votre charmante ville. Mais apparemment, il n’a pas pu venir…

Catherine – Il a dû avoir un empêchement… Je vous savais ami des arts et des lettres. Je vous découvre aussi mécène. Vous seriez un bon candidat pour la Légion d’Honneur.

Gérard – Ne le répétez à personne, mais il s’agit plutôt en l’occurrence d’une obscure affaire de financement occulte, de fraude fiscale et de blanchiment d’argent.

Catherine – Oui, c’est bien ce que je disais.

Gérard – Mais vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous faisiez.

Catherine – Je suis inspectrice à la brigade financière. On est payé une misère, vous savez… Mais moi aussi j’allais vous proposer une place à l’ombre…

Gérard – Vous cachez bien votre jeu.

Catherine – Je vous passe les menottes tout de suite, ou on attend d’être dehors ?

Gérard – Les menottes, c’est juste le symbole de l’amour qui va nous unir pour la vie, n’est-ce pas ?

Catherine – Laissez-moi garder encore quelques minutes ma part de mystère…

Ils sortent tous les deux. Arrive Sofia, qui se dirige vers Alice.

Sofia – Alice ?

Alice – Oui.

Sofia – Je suis Sofia. Je viens au sujet de l’annonce.

Alice – Ah oui…

Sofia – Vous n’avez pas l’air ravie de me voir. Je vous dérange ?

Alice – Non, non, pas du tout. Mais vous savez, cette librairie c’était toute ma vie. Alors m’en séparer… Enfin, il faut savoir tourner la page ! Vous avez déjà une certaine expérience de ce genre de commerce ?

Sofia – J’ai fait des études de philosophie, et mes parents tenaient une épicerie.

Alice – Au bout du compte, vendre des navets ou des torchons écrits par la dernière célébrités médiatiques à la mode… Et croyez-moi, pour tenir une librairie, de nos jours, être un peu philosophe, ça ne peut pas nuire… Je vous offre un verre pour célébrer ça ?

Sofia – Pourquoi pas…?

Noir. Aménagement du décor. Éventuel entracte.

 

ACTE 2

La devanture de la même boutique, avec la porte d’entrée au milieu. D’un côté des cageots de fruits et légumes disposés sur des présentoirs. De l’autre des caisses contenant des livres façon bouquiniste. Près de la porte une balance. Pour l’heure le devant de la scène, qui figure un trottoir ou une place, est vide. Arrive Josiane, tirant un chariot à roulettes. Elle se plante devant les primeurs et se met à les inspecter. Elle prend une banane, la tâte et, insatisfaite du résultat de sa palpation, la remet en place. Catherine arrive à son tour.

Catherine – Faut pas vous gêner !

Josiane – Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Catherine – Vous tripotez cette banane, et vous la reposez dans le cageot…

Josiane – Et alors ? Moi les bananes, je les aime bien fermes, je n’ai pas le droit ?

Catherine – Avouez que ce n’est quand même pas très hygiénique pour celles qui passent derrière !

Josiane – Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Catherine – Si vous avez les mains sales…

Josiane – Les mains sales ! (Changeant de ton du tout au tout) Tiens justement je viens de lire le livre…

Catherine – Quel livre ?

Josiane – La pièce de théâtre ! De Jean-Paul Sartre.

Catherine – Ah oui… Et alors, qu’est-ce que vous en avez pensé ?

Josiane – Entre nous, ce n‘est pas bien fameux…

Catherine – Sartre, ça a beaucoup vieilli.

Josiane – On ne devrait pas laisser les philosophes écrire des pièces de théâtre.

Catherine – Si vous vous voulez mon avis, on ne devrait pas non plus les laisser écrire des traités de philosophie…

Josiane – Est-ce que Socrate a écrit Le Banquet ou La République ?

Catherine – Pas plus que Dieu n’a écrit l’Ancien Testament ou Jésus Christ le Nouveau.

Josiane – Depuis Héraclite, on n’a rien inventé…

Catherine – Non… Mais malheureusement, on a beaucoup écrit…

Josiane – Beaucoup trop !

Catherine – Les livres de philosophie sont de plus en plus épais, pour un contenu de plus en plus mince.

Josiane – Et de plus en plus fumeux ! Pour allumer le feu, ça va encore, mais pour emballer les légumes… Les feuilles ne sont pas assez larges…

Catherine – Depuis les grecs, la philosophie va de mal en pis.

Josiane – Un tas de bouquins complètement creux empilés depuis des millénaires dans nos bibliothèques poussiéreuses…

Catherine – La philosophie est une construction hasardeuse.

Josiane – Si on arrivait à escalader ce château de cartes sans se casser la gueule, on atteindrait sûrement les régions les plus hautes de la stratosphère.

Catherine – Pour ne pas dire le vide intersidéral.

Josiane – La philosophie est une imposture. Je ne sais plus qui a dit que nous étions des nains juchés sur des épaules de géants…

Catherine – Bernard de Chartres.

Josiane – C’est ça… Mais ça ne vaut que pour les disciplines scientifiques, qui impliquent une idée de progrès. Or la philosophie n’est pas une science, mais une opinion !

Catherine – Les philosophes d’aujourd’hui ne sont que des nains juchés sur les épaules de tous les nains qui les ont précédés.

Josiane – Ça me fait penser à ces pyramides humaines que les catalans montent dans les rues pendant leurs fêtes folkloriques. Les plus grands sont en dessous et les plus petits tout en haut.

Catherine – Hélas, les pyramides de nains, c’est beaucoup moins esthétiques que les pyramides d’Egypte.

Josiane – Et beaucoup moins stable.

Catherine – Sans compter que tout ce que font les catalans n’est pas forcément un exemple à suivre.

Josiane – Se monter dessus les uns sur les autres en pleine rue comme ça… Avec les plus jeunes qui grimpent sur les plus vieux… Il faut vraiment être catalans…

Catherine – Ça peut même être dangereux, ces pyramides des âges…

Josiane – Je crois qu’ils appellent ça des châteaux, en Espagne.

Catherine – Et les catalans français, ils font des châteaux aussi ?

Josiane – Oh, je ne crois pas quand même…

Catherine – En France, ça doit être interdit… Bon alors vous la prenez, cette banane ?

Josiane – Je vais plutôt prendre celle-là, elle est plus verte.

Catherine – Moi les bananes, je les aime bien mûres.

Josiane – Chacun son goût…

Catherine se met elle aussi à examiner l’étalage.

Catherine – Je vais prendre une livre de carottes, moi…

Josiane – C’est pour faire une soupe ou des carottes râpées ?

Catherine – Je vous en pose des questions, moi ?

Josiane – Vous avez raison, les questions, c’est à Sofia qu’il faut les poser…

Catherine – Il vaut mieux s’adresser au Bon Dieu qu’à ses Saints…

Josiane (appelant) – Sofia !

L’épicière apparaît, sortant de son échoppe.

Sofia – Mesdames… Que puis-je faire pour vous ?

Catherine (lui tendant les carottes) – Tenez, Sofia, vous pouvez me peser ça ?

Josiane – Eh, il ne faut pas vous gêner ! J’étais avant vous, non ?

Catherine – Je pensais que vous n’aviez pas encore fait votre choix… Vous ne voulez pas les tâter encore un peu, ces bananes ?

Josiane hausse les épaules et tend ses bananes à Sofia.

Josiane – Voilà…

Sofia prend les bananes que lui tend Josiane et les pose sur la balance.

Josiane – Je voulais aussi vous poser une question…

Sofia – Allez-y…

Josiane – Alors… Attendez, je l’ai noté sur ma liste de course… (Elle sort un papier froissé, le déplie laborieusement et le lit) Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Sofia – Et tout ça pour le prix d’une livre de bananes…

Josiane – Vous nous avez toujours dit que toutes les questions se valaient !

Sofia – Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien…

Josiane – Alors ?

Sofia – En réalité, la réponse est très simple.

Catherine – Vous permettez que j’écoute aussi ?

Josiane – Mais je vous en prie…

Sofia – Lorsqu’une question d’ordre philosophique ne peut à l’évidence trouver aucune réponse, c’est forcément que la question est mal posée.

Josiane – C’est évident…

Sofia – Ou encore que la question a été délibérément formulée de façon à ne rendre possible aucune réponse.

Josiane – Euh… Oui.

Sofia – Tout d’abord pourquoi ?

Catherine – Pourquoi quoi ?

Sofia – Le pourquoi de la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ».

Catherine – Ah oui, bien sûr…

Josiane – Eh ! Je vous ai dit que vous pouviez écouter la réponse de Sofia, mais c’est à moi qu’il parle, d’accord ? Ce sont mes bananes après tout, occupez-vous de vos oignons ! Ou de vos carottes…

Sofia – Ça y est ? Je peux continuer ?

Catherine – Excusez-moi…

Sofia – Donc le pourquoi, dans cette question, pose déjà problème. Il suppose que l’existence du monde devrait absolument avoir une finalité, et qui plus est une finalité humainement concevable parce qu’elle se confondrait avec la finalité propre de l’humanité.

Catherine – Ce qui à l’évidence est un point de vue très anthropocentrique.

Sofia – L’homme n’est qu’une partie de l’univers, et il est évident que la partie ne peut pas comprendre le tout.

Josiane – Bien sûr…

Sofia prend une orange dans un cageot.

Sofia – Prenez cette orange, imaginez que ce soit le berceau de l’humanité et que nous en soyons les pépins. Pensez-vous sérieusement que ces pépins pourraient comprendre quelque chose à la façon dont tourne la boutique ?

Josiane – Non, évidemment…

Sofia – Moi-même, qui en suis la patronne, je me demande parfois comment elle tourne, cette boutique…

Josiane – Et pourtant, elle tourne.

Catherine – Je ne sais plus qui disait « La Terre est bleue comme une orange »…

Josiane – Quel rapport ? On parle des pépins, là !

Sofia – Plantez ce pépin, il deviendra un oranger qui produira d’autres oranges. Avec quelques manipulations génétiques ou poétiques, vous pourrez toujours faire des oranges bleues. Mais un pépin d’orange ne produira jamais un bananier.

Josiane – Et surtout : un pépin d’orange n’ouvrira jamais un magasin de primeurs.

Sofia – Venons-en maintenant au « rien » inclus dans cette question : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Josiane – Tout à fait.

Sofia – Rien est quelque chose qui n’existe pas, nous sommes bien d’accord ?

Josiane – Comment ne pourrait-on pas être d’accord avec ça ?

Sofia – Il en résulte donc que se demander si rien pourrait exister à la place de quelque chose est une contradiction dans les termes.

Catherine – Ce que les philosophes appellent un sophisme.

Josiane lui lance un regard incendiaire, et Catherine fait profil bas.

Sofia – En réalité, rien est un concept vide de sens. Puisque rien n’existe pas, pourquoi en parler comme d’une possible alternative à quelque chose ?

Josiane – Cela va de soi…

Sofia – Rien est une illusion inventée par ceux qui, comme les tenants de toutes les religions monothéistes, veulent nous faire avaler le mythe de la création.

Josiane – Mythe impliquant l’idée d’un commencement avant lequel il n’y avait rien.

Sofia – Une idée qui, vous l’avouerez, est d’une rare naïveté.

Catherine – Pourquoi cela ?

Sofia – Mais parce qu’il est évident que si quelque chose existe, ce quelque chose a toujours existé sous une forme ou une autre !

Josiane – Comme dit Lavoisier : « Rien ne se perd, ne se crée, tout se transforme ».

Sofia – Vous savez que j’ai pour principe de ne jamais faire de citation…

Catherine – Comme Socrate.

Josiane – Qui Socrate aurait-il bien pu citer ?

Catherine – Les présocratiques…

Josiane – Et les présocratiques ?

Catherine – Personne.

Josiane – Et pourtant, ils ne disaient pas que des conneries !

Sofia– Quant à la notion de commencement elle n’a été inventée par l’homme que pour tenter de mettre l’univers en conformité avec sa propre vision anthropocentrique du monde.

Josiane – Je vois : Puisque l’homme naît et meurt, il devrait absolument en être de même pour l’univers.

Sofia – Et pourquoi pas d’ailleurs ! À condition de postuler qu’il n’y a pas de naissances seulement des renaissances, et pas de morts mais seulement des remords.

Catherine – Que le temps n’est pas linéaire mais circulaire, que le big bang est un mouvement perpétuel, et l’univers un moteur à explosion !

Sofia – Pourquoi entre deux hypothèses choisir systématiquement la moins probable, sous prétexte qu’elle correspond mieux aux limitations de notre pensée mythologique étriquée ?

Josiane – Pour ensuite s’étonner que les questions qu’engendrent cette improbable hypothèse ne peuvent que rester insolubles…

Sofia – Sauf à inventer d’autres mythologies pour expliquer ces mystères, et ainsi de suite. Cette longue errance de la pensée qu’on appelle les religions.

Catherine – Les philosophies orientales, tout du moins, sont parvenues à éviter cet écueil… Vous êtes donc bouddhiste ?

Sofia – Je le serai peut-être si le bouddhisme n’avait pas réussi lui aussi, à partir d’une conception du monde sans transcendance, à inventer malgré tout cet effroyable système d’oppression qu’est celui des castes.

Josiane – Une autre façon de justifier les privilèges des maîtres, en faisant miroiter à leurs esclaves que dans une autre vie, au lieu d’être la plaie ils seront le couteau. Pour citer Baudelaire…

Catherine – Lorsqu’il s’agit d’asseoir leur domination sur les masses, les religions ne manquent jamais d’imagination.

Josiane – Hélas, pour la religion comme pour la philosophie, passé les précurseurs parfois sincères, on passe sans transition à la décadence et la récupération.

Catherine – Et puis les religions ne peuvent pas s’empêcher de verser dans le folklore pour attirer le chaland.

Josiane – Sans parler du fait qu’elles engendrent toujours un art kitch d’un extrême mauvais goût.

Catherine – Personnellement, pour moi, entre la Chapelle Sixtine et la Grotte de Lascaux, il n’y a pas photo…

Catherine – Le Catholicisme Romain est à Jésus Christ ce que le Stalinisme bureaucratique est à Karl Marx.

Josiane – Et le Vatican est son Kremlin.

Sofia – Certains hommes ont toujours trouvé avantage à poser des questions sans réponse…

Catherine – Justement, à ce propos, je voulais vous demander si…

Josiane – Quand ce sera votre tour, d’accord ?

Sofia – Finissons-en avec le dernier élément de cette question : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quelque chose. C’est tout ce qui reste quand on a éliminé tous les éléments parasites contenus dans cette interrogation, qui du coup devient une affirmation. Quelque chose : voilà tout ce que l’on peut dire.

Josiane – Mais est-ce encore bien nécessaire de le dire ?

Catherine – Ça me rappelle l’histoire de Fernand Reynaud à propos de ce slogan publicitaire, là : « Ici on vend de belles oranges pas chères »… Une fois retiré tout ce qui est tautologique dans cet argumentaire de vente, il ne reste plus que l’évidence des oranges.

Sofia – Fernand Reynaud était le plus grand philosophe de tous les temps…

Catherine – Alors finalement, on en revient à la phrase de Descartes : Je pense donc je suis…

Sofia – C’est là encore une phrase tautologique empreinte d’un grand égocentrisme. Et pourquoi pas je pense donc je pense ? Ce n’est pas nous qui pensons. C’est le monde qui se pense à travers nous. Et il faut croire que le monde pense souvent de travers, lui aussi…

Un temps pendant lequel les deux femmes mesurent la profondeur de tout ce qui vient d’être dit.

Josiane – C’est quand même incroyable que vous vous appeliez Sofia… C’est un prénom prédestiné, non ? (À Catherine) Sofia, c’est la sagesse, en grec.

Catherine – Oui, merci, je sais…

Sofia– Ai-je répondu à votre question ?

Josiane – Absolument, Sofia.

Sofia (revenant aux bananes de Josiane sur la balance) – Une livre… (Il prend un bouquin dans un cageot et l’ajoute sur le plateau de la balance) Et un livre de plus qui fait le kilo.

Josiane – Qu’est-ce que c’est ?

Sofia – Le Discours de la Méthode. C’est tellement idiot que c’en est presque drôle. Question suivante ?

Catherine – Maintenant, je ne sais pas si…

Sofia – Allez-y, nous verrons bien…

Catherine – Voilà, je… Allez, je me lance… Est-ce que Dieu existe ?

Socrate et Josiane lui lancent un regard navré.

Sofia – Je croyais avoir déjà répondu à cette question…

Catherine (penaude) – Oui, c’est ce que je me disais aussi, mais… (À Josiane) Si vous n’aviez pas posé votre question avant la mienne, aussi ! C’est facile, maintenant de me faire passer pour une imbécile…

Sofia – Allons, allons, je vais répondre à votre question malgré tout.

Catherine – Merci…

Catherine lance un regard mauvais à Josiane.

Sofia – Est-ce que Dieu existe ? Selon qui la pose, c’est une question d’une extrême stupidité, ou d’une grande perversité.

Catherine – Je ne suis pas sûre de vous suivre…

Sofia – Se demander si Dieu existe suppose qu’on ait au préalable défini ce qu’est Dieu. Comment se demander si quelque chose existe alors qu’on ne sait pas ce que c’est ? Or je vous mets au défi de me donner une définition de Dieu autre que Dieu est Dieu.

Embarras de Catherine, et regard ironique de Josiane.

Catherine – Oui, oh, ça va…

Sofia – Dieu étant considéré comme un concept qu’aucun autre concept ne peut définir, la seule chose qu’on puisse se demander à propos de Dieu c’est s’il existe ou non. Mais se demander si Dieu existe est aussi la seule façon de faire exister ce concept de façon hypothétique. Vous me suivez, cette fois ?

Catherine – J’essaie…

Sofia – Les licornes existent-elles ? Répondez !

Catherine – Les licornes ? Eh bien… Non, évidemment.

Sofia – Et malgré cela, se demander si les licornes existent, c’est déjà leur donner une existence virtuelle. On peut dès lors raconter à propos des licornes des histoires à dormir debout, en faire des livres pour enfants et même peindre des tableaux exposés dans les musées. Vous avez déjà vu au Louvre des tableaux représentant des dinosaures ?

Catherine – Ma foi non.

Sofia – Et pourtant les dinosaures, eux, ont vraiment existé. Pour les hommes, une fable récente a souvent plus de réalité qu’une lointaine vérité.

Josiane – Donc Dieu existe dans l’imaginaire de l’homme qui l’a créé, autant que les licornes.

Sofia – Quant à savoir si Dieu existe, cela revient à se demander si on a besoin de cette hypothèse pour appréhender le monde tel que nos pauvres moyens nous permettent de l’appréhender.

Catherine – Et ?

Sofia – C’est là où j’ai déjà répondu à cette question.

Josiane – L’idée de Dieu n’est nécessaire que si on adhère à cette improbable hypothèse d’un temps linéaire, supposant un commencement et une création du monde par une cause première et pour une finalité dernière.

Catherine – Donc Dieu n’existe pas et Pascal a perdu son pari…

Sofia – C’était un pari stupide…

Josiane – Un temps circulaire… Alors la création du monde, c’est un peu le problème de l’œuf et de la poule.

Sofia – C’est la poule qui philosophe (Prononcé à la manière de « qui fait les eufs »)… Mais le dindon de la farce, c’est vous… Vous les prenez ces carottes ?

Josiane – Oui, oui, bien sûr…

Sofia pèse les carottes.

Sofia – Une livre… (Il prend un bouquin dans un cageot et l’ajoute sur le plateau de la balance) Et un livre de plus qui fait le kilo.

Catherine – Qu’est-ce que c’est ? Les Pensées de Pascal ?

Sofia – C’est un livre de cuisine. Cela vous sera beaucoup plus utile pour savoir comment cuisiner ces carottes, croyez-moi…

Josiane lui tend quelques pièces. Sofia les prend.

Sofia – Mesdames…

Sofia rentre dans sa boutique, laissant les deux femmes sans voix.

Catherine – Quel femme !

Josiane – Ça on peut dire qu’elle a su élever le commerce des primeurs au rang d’une maïeutique.

Catherine – Bon ben je vais aller faire ma soupe.

Josiane – Tiens je ne sais pas ce que j’ai fait de mon chien, moi… Vous ne l’auriez pas vu, par hasard ?

Catherine – Je ne savais même pas que vous aviez un chien…

Josiane – Dieu !

Catherine – Votre chien s’appelle Dieu ?

Josiane – Lui au moins, je suis sûre qu’il existe. Et quand je l’appelle, il vient.

Catherine – La preuve…

Josiane – Dieu ! Viens ici mon chien.

Catherine – Il n’y a que la foi qui sauve…

Josiane – Où est-ce qu’il est encore passé, ce clébard. Je vais te ramener à la SPA moi, tu vas voir, ça ne va pas être long…

Josiane – Bon allez je vous laisse… À la revoyure…

Catherine s’en va. Josiane s’éloigne aussi en continuant à appeler son chien.

Josiane – Allez, aux pieds ! Je ne vais pas me mettre à genoux, quand même ! Dieu ! Tu vas voir la trempe que je vais te mettre si je t’attrape…

Fred arrive, look de racaille, et l’air sur le qui vive. Il porte un bonnet. Après avoir regardé à droite et à gauche, il baisse sur ses yeux son bonnet qui s’avère être une cagoule, sort de sa poche un revolver et pénètre dans la boutique. Il ne se passe rien pendant quelques instants. On entend un chien aboyer, un crissement de pneu, puis plus rien. Fred ressort, l’air penaud. Il n’a plus sa cagoule, et il est suivi par Sofia, qui tient le revolver par le canon.

Sofia – Allez, pour une fois, je me laisserai aller à une citation, mon jeune ami. Vous connaissez le proverbe : Qui vole un œuf vole un bœuf ?

Fred – Mon instituteur nous le répétait souvent, à l’école, pendant les leçons de morale.

Sofia – Visiblement, vous n’avez pas bien retenu la leçon…

Fred – Je suis vraiment désolé, Madame.

Sofia – Et à votre avis, que veut dire cette maxime ?

Fred – Je ne sais pas, moi… Il n’y a que le premier pas qui coûte… On commence par voler un œuf, et ensuite on vole le bœuf tout entier…

Sofia – Donc ?

Fred – Donc il vaut mieux ne jamais rien voler, même un œuf…

Sofia – C’est sans doute l’interprétation de ce proverbe que vous donnait votre instituteur, en effet.

Fred – Ce n’est pas ça que ça veut dire ?

Sofia – On peut voir ça comme ça, oui… Mais ça peut aussi vouloir dire le contraire.

Fred – Le contraire ?

Sofia – Qui vole un œuf, vole un bœuf, cela signifie aussi que voler un œuf, c’est la même chose que de voler un bœuf, n’est-ce pas ? Que c’est aussi grave…

Fred – Euh… Oui…

Sofia – Après l’école, je suis sûre que vous alliez au catéchisme, je me trompe ?

Fred – J’ai même été enfant de chœur… C’est d’ailleurs là que j’ai commencé à voler du vin de messe…

Sofia – Et que disent les Tables de la Loi à propos du vol ?

Fred – Tu ne voleras point… Je crois me souvenir que c’est le Septième Amendement…

Sofia – Le Septième Commandement, en tout cas. Le Septième Amendement, dans la Constitution Américaine, c’est le droit à un procès équitable. Mais ça revient à peu près au même, c’est vrai.

Fred – Un procès équitable…

Sofia – Quoi qu’il en soit, la Bible ne dit pas « Tu ne voleras pas un œuf et encore moins un bœuf ». La Bible ne fait pas dans le commerce de détail. Tu voles un œuf ou tu voles un bœuf, c’est le même tarif, quelle que soit la taille du bœuf. C’est un péché mortel et point barre. Croix de bois, croix de fer, si tu voles tu vas en enfer, pas vrai mon garçon ?

Fred – Oui Monsieur…

Sofia – Et du point de vue du code pénal, c’est pareil. Un vol c’est un vol. La sanction est exactement la même quel que soit le montant du butin, non ?

Fred – J’imagine…

Sofia – Si c’est un vol à main armée, ce sont les assises. Et en cas de récidive, c’est la perpétuité…

Fred – La… Ah, oui, quand même…

Sofia – Tu crois que c’est bien malin de risquer perpète pour les quelques dizaines d’euros que tu aurais trouvé dans mon tiroir caisse ?

Fred – Non, pas très…

Sofia – Bien… Tu commences à devenir raisonnable… Alors tu vois la banque, là-bas ?

Fred – Oui Monsieur…

Sofia – Quitte à risquer de finir ta vie en prison, tu ne crois pas qu’il vaudrait mieux repartir avec le contenu de son coffre ?

Fred – Si, bien sûr…

Sofia – Un peu d’ambition, que Diable ! Il faut voir plus grand, mon vieux ! Mais attention, sans violence inutile. Parce que pour le cinquième amendement, c’est idem. Tu ne tueras point, on ne précise pas que ça te coûtera moins cher si le type que tu as refroidi n’était de toute façon pas bien fréquentable, et que personne ne le regrettera…

Fred – J’ai compris Monsieur, je vous jure…

Sofia range l’arme dans sa poche.

Sofia – Allez, je garde ton revolver pour l’instant…

Fred – Je peux m’en aller alors ? Vous n’allez pas appeler la police ?

Sofia – Vas-y, mon gars. Et souviens-toi : Qui vole un œuf vole un bœuf. Alors autant voler directement un bœuf.

Fred – Un bœuf…

Sofia – Une poule, si tu préfères jouer petit bras. Au moins tu auras des œufs tous les matins, sans avoir à risquer la prison tous les jours.

Fred – Une poule, vous croyez ?

Sofia – Pourquoi tu crois qu’on parle toujours des voleurs de poules et pas des voleurs d’œufs ?

Fred – Je ne sais pas Monsieur…

Sofia – C’est sûrement comme ça qu’a commencé le capitalisme, d’ailleurs. Tu piges ? Un type a volé une poule, et il s’est mis à vendre des œufs.

Fred – Où est-ce qu’on peut voler une poule ?

Sofia – Tu as raison, les poules, c’est de plus en plus difficile à trouver, surtout en ville. Alors comme tu m’as tout l’air d’être un gland, va plutôt braquer l’écureuil…

Fred – Merci Madame.

Sofia prend un poireau sur son étalage et le tend à Fred.

Sofia – Tiens, prends ça. Ça peut toujours servir…

Fred – Merci…

Sofia – Et n’oublie pas : la propriété c’est le vol !

Fred – Oui, Madame…

Sofia – Va dans la paix du Seigneur, mon fils… (Sofia le bénit d’un signe de croix et Fred repart passablement déboussolé). Ces jeunes… On se demande ce qu’on leur apprend à l’école…

Sofia rentre dans sa boutique. Eve arrive. Elle s’arrête devant les caisses de livres et se met à les regarder. Arrive Irène, un plan à la main et qui semble perdue. Charles aperçoit Eve.

Irène – Excusez-moi, je cherche l’Impasse du Progrès… Je crois que ce n’est pas très loin d’ici, mais…

Eve – L’Impasse du Progrès ? Ça me dit vaguement quelque chose, mais je ne sais pas trop…

Irène – D’après mon plan, il faut suivre l’Allée Robespierre, et continuer sur la Rue Karl Marx jusqu’à l’Avenue Jean Jaurès. L’impasse du Progrès donnerait sur la Place de l’Amitié entre les Peuples…

Eve – Ouh là… Mais mon pauvre Madame, vous n’y êtes pas du tout. Il date de quand votre plan ?

Irène – Je ne sais pas… Mais en centre ville, les rues ne changent pas beaucoup, non ?

Eve – Les rues, non… Faites voir… (Elle prend le plan et l’examine) 1955 ! Vous vous rendez compte !

Charles – Quoi ?

Eve – Mais depuis 1955, le Mur de Berlin est tombé ! La municipalité a changé de bord et les rues ont changé de noms…

Irène – Et alors ?

Eve – Alors vous allez prendre l’Allée Louis Philippe, et continuer sur la Rue Karl Lagerfeld jusqu’à l’Avenue Jean-Paul II. L’Impasse du Progrès donne sur la Place de la Nation.

Irène – Au moins l’Impasse du Progrès n’a pas changé de nom.

Eve – Vous allez où exactement ?

Irène – Au Centre National de la Recherche Scientifique.

Eve – Impasse du Progrès ? Ah mais ça n’existe plus !

Irène – Ça n’existe plus ?

Eve – C’est l’Église de Scientologie, maintenant.

Irène – Non ?

Eve – Le CNRS, ils ont déménagé. C’est Sentier des Frères Bogdanov, maintenant.

Irène – Et c’est où, ça ?

Eve – Vous allez tout droit, première à gauche, et vous verrez le cimetière. C’est juste en face.

Irène – Bon, et bien merci alors.

Eve – Il n’y a pas de quoi…

Irène s’en va. Eve se remet à examiner les livres. Sofia sort de sa boutique.

Sofia– Vous cherchez quelque chose en particulier ?

Eve – Non, je regarde…

Sofia – Prenez votre temps… Mais je vous conseille plutôt les primeurs, ils sont de saison. Par là, sauf exception, vous ne trouverez que de vieilles idées frelatées…

Eve – Merci.

Sofia – Vous vous appelez comment ?

Eve – Eve.

Sofia – Tenez, prenez une pomme ?

Sofia prend une pomme sur un étalage, et la tend à Eve.

Eve – Merci… (Elle croque dans la pomme et continue un moment à regarder les livres) En fait, si… J’essaie de trouver un livre depuis des années… Mais ce serait un miracle que vous l’ayez.

Sofia – Les miracles, c’est ma spécialité.

Eve – Un livre qui n’est plus édité. Je regarde à tout hasard chez tous les bouquinistes devant lequel il m’arrive de passer. Mais il s’en est vendu tellement peu d’exemplaires…

Sofia – Dites toujours…

Eve – C’est un recueil de poèmes intitulé Rimes Orphelines.

Sofia – Rimes Orphelines…

Eve – Un petit livre paru à compte d’auteur il y a déjà pas mal de temps…

Sofia – Il n’y a pas de petits livres, il n’y a que de petits auteurs… Les Editions Confidentielles, c’est bien ça ?

Eve – Vous connaissez ce bouquin ?

Sofia – Je l’ai eu entre les mains il y a peu de temps, en effet. Je l’ai même feuilleté…

Eve – Et vous l’avez encore ?

Sofia – Malheureusement, je l’ai échangé la semaine dernière contre une livre de courgettes. Il faut bien payer les fournisseurs…

Eve – Ce n’est vraiment pas de chance… Et vous vous souvenez à qui vous l’avez vendu ?

Sofia – Comme les prostituées, j’ai quelques clients réguliers, mais celui-là était un occasionnel. En tout cas, je ne l’ai pas revu depuis…

Eve – Je peux vous laisser mon numéro de téléphone, au cas où ?

Sofia – Il arrive en effet que mes lecteurs me ramènent leurs bouquins une fois qu’ils les ont lus, parce qu’ils n’ont plus rien à se mettre sous la dent…

Eve lui tend sa carte de visite, qu’il prend.

Eve – Et comment ça se passe, dans ces cas-là ?

Sofia – Je leur reprend le bouquin contre une livre de primeurs.

Eve – Vous êtes un drôle d’épicière…

Sofia – Je troque, je vends, j’achète… C’est ce qu’on appelle le petit commerce… Une livre de carotte pour un livre de poche. Ça peut aller jusqu’au kilo de haricots verts pour un bouquin relié en cuir. Ou même de truffes pour une édition dorée sur tranche.

Eve – Le livre que je recherche était imprimé sur du papier recyclé…

Sofia – Ça dépend aussi du contenu, bien sûr… Le papier peut être recyclé, tant que les idées qui sont imprimées dessus ne le sont pas également.

Eve – Donc une livre de courgettes pour Rimes Orphelines.

Sofia – En fait, c’est à la tête du client… Il faut croire que celui-là m’a paru sympathique. Il m’arrive également de donner ou de refuser de vendre, vous savez. Et puis tout ce qui est rare n’est pas forcément cher. S’il n’y a aucune demande, comme pour la poésie… Vous avez lu Adam Smith ?

Eve – Non…

Sofia – C’est un économiste écossais… Pour l’économie, les écossais, il n’y a pas mieux… (Voyant que son interlocutrice a la tête ailleurs) D’accord, si je revois ce Monsieur, je vous appelle.

Eve – Merci… Et ce livre, vous dites que vous l’avez feuilleté ?

Sofia – J’ai lu quelques poèmes… Je me souviens d’un en particulier :

Le coquelicot rêve au bord du chemin, hors champ,

là où nulle moisson ne l’attend.

Imparfait comme une ébauche de fleur,

il est déjà couvert de la poussière du monde,

comme d’une farine.

Son produit n’est pas de bon pain blanc,

mais de croissant de lune.

Eve – Bravo ! Quelle mémoire… Alors ça vous a plu, ce coquelicot ? Enfin, je veux dire, pas suffisamment pour résister à l’envie de l’échanger contre une livre de courgettes, mais…

Sofia – Ça m’a paru sincère, en tout cas… Le minimum qu’on puisse demander à un livre, c’est la sincérité. Malheureusement, la plupart des bouquins qui sont édités aujourd’hui semblent avoir été concoctés en suivant la recette d’un livre de cuisine littéraire.

Eve – Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps…

Sofia – C’est ce qu’on dit en général quand on commence à s’ennuyer.

Eve – Alors à bientôt, j’espère…

Eve s’apprête à partir. Sofia prend quelque chose dans un cageot.

Sofia – Tenez… Un bouquet de persil… C’est un cadeau de la maison…

Eve – Merci, ça fait très longtemps qu’un homme ne m’avait pas offert un bouquet…

Elle s’en va. Arrive Fred, en courant, et l’air paniqué, visiblement poursuivi. Sofia comprend la situation sans qu’il soit nécessaire de prononcer un mot.

Sofia – On dirait que votre retrait à la banque s’est avéré problématique… (Fred le regarde avec désarroi) La remise, dans le fond du magasin.

Fred se précipite à l’intérieur. Jacques, le commissaire, arrive accompagné de son adjoint Vincent.

Jacques – Bonjour Madame. Je suis le Commissaire Ramirez, et voici mon nouvel adjoint Sanchez, qui nous vient directement de l’ANPE.

Sofia – Bonjour Messieurs, quel bon vent vous amène ?

Jacques – La routine, Chère Madame… Un braquage à la Caisse d’Épargne…

Sofia – Je suis sûr qu’à vous deux vous allez arrêter le coupable sans délai.

Jacques – Nous le cherchons justement, vous ne l’auriez pas vu passer, par hasard ?

Sofia – Ça dépend… Il ressemble à quoi ?

Jacques se tourne vers Vincent.

Vincent – Il avait une cagoule, chef.

Sofia – Je n’ai vu passer personne avec une cagoule… Il y a des blessés ?

Jacques – Pensez-vous ! Un amateur. Il s’est enfui en abandonnant son arme sur place.

Vincent – On pensait que c’était un fusil à canon scié qu’il planquait sous son manteau. Mais on s’est rendu compte que ce n’était qu’un poireau…

Sofia – Un poireau ?

Jacques – Il ne viendrait pas de chez vous, par hasard ?

Sofia – Vous savez, des poireaux, j’en vends beaucoup. C’était un poireau de quel calibre ?

Jacques prend un poireau dans un cageot et le montre.

Jacques – Comme ceux-là à peu près.

Sofia – Ah oui, ça peut déjà faire pas mal de dégâts… (Voyant que l’attention de Vincent est attirée par les caisses de livres) Vous voulez un bon livre pour vous changer les idées ?

Vincent – Vous avez des romans policiers ?

Jacques lui lance un regard désapprobateur.

Jacques – De toutes façons, on n’a pas le temps. On est en service, là.

Sofia – Le braqueur au poireau… Ça ferait un bon titre de polar, non ?

Jacques – Donc vous n’avez rien vu ?

Sofia – Si j’étais vous, j’irai faire un tour du côté du cimetière. J’ai aperçu un drôle de type tout à l’heure qui courait dans cette direction.

Vincent – C’est maintenant que vous le dites…

Sofia – Je pensais qu’il faisait son footing. Mais maintenant que vous m’en parlez, il me semble qu’il courait très vite.

Jacques – Merci quand même.

Jacques et Vincent s’en vont en direction du cimetière. Sofia rentre dans la boutique, et en ressort quelques instants après. Il jette un coup d’œil à droit et à gauche avant d’inviter d’un geste Fred à sortir. Il lui indique la direction opposée de celle dans laquelle le commissaire est parti.

Sofia – Pars plutôt de ce côté-là si tu ne veux pas faire de mauvaises rencontres.

Fred – Merci.

Sofia – Et si tu veux mon avis, laisse tomber la carrière de voleur, même de voleur de poules. Visiblement, tu n’as pas de dispositions particulières pour ce noble métier…

Fred – Je vous le promets.

Sofia – Je ne te dis de te mettre à travailler, ce serait exagéré, mais je ne sais pas moi…

Fred apercevant les livres.

Fred – Peut-être que je devrais m’instruire un peu…

Sofia – Franchement, je te déconseille la lecture… À ton âge, si tu commences maintenant, ça pourrait te tuer…

Fred – Bon, je ferais bien d’y aller avant que les flics reviennent…

Sofia – Tu es sûr de ne rien oublier ?

Fred, à regret, sort de ses poches trois paquets de Pépitos qu’il a pris à l’intérieur de l’épicerie.

Fred – Désolé, un réflexe…

Sofia récupère les paquets de biscuits et tend un fruit à Fred.

Sofia – Prends plutôt une poire. Tu sais que pour rester en bonne santé, il faut manger cinq fruits et légumes par jour. Avec le poireau, ça t’en fera déjà deux. Tu as déjà l’air d’avoir meilleure mine. Allez file…

Fred s’en va. Sofia rentre dans la boutique pour remettre en place les paquets de Pépitos. Alban arrive et se met à regarder les livres. Eve repasse devant la boutique, et s’arrête pour jeter cette fois un coup d’œil sur les primeurs. Alban l’aperçoit et est visiblement sensible à son charme. Eve s’apprête à s’en aller.

Alban – Excusez-moi, je peux vous demander quelque chose ?

Eve (méfiante) – Oui…

Alban – J’ai l’impression de vous avoir déjà vue quelque part.

Eve – C’est tout ce que vous avez trouvé ?

Alban – Pour ?

Eve – Pour me draguer !

Alban – Mais je ne vous drague pas… Enfin, si mais… Il n’empêche que j’ai l’impression de vous avoir déjà vue quelque part. Ce n’est pas incompatible non ? Pourquoi est-ce qu’on n’aurait pas le droit de draguer quelqu’un qu’on a l’impression d’avoir déjà vu quelque part ?

Eve – En tout cas, moi je ne vous connais pas, alors si vous permettez…

Eve s’apprête à s’en aller.

Alban – Attendez une minute ! J’ai une autre question à vous poser…

Eve – La dernière alors… Je vous préviens, c’est votre joker… Je vous écoute…

Alban – C’est à dire que… J’ai dit ça comme ça, juste pour vous retenir et gagner un peu de temps… J’ai tellement peur de ne plus jamais vous revoir… Mais il n’y a rien qui me vienne à l’esprit là tout de suite… Si vous me donnez encore quelques secondes, je vais certainement trouver quelque chose à vous demander…

Eve – Je serai déjà partie…

Alban – Ou alors, vous me laissez votre adresse, et je vous poserai ma question par écrit quand ça me reviendra. Vous n’aurez qu’à m’envoyer votre réponse par la poste…

Eve – Alors là, bravo ! C’est la première fois qu’un inconnu me propose d’emblée une relation épistolaire.

Elle commence à partir.

Alban – Non ! Voilà, ça y est ! (Il se tourne vers les légumes) Je voulais vous demander comment on fait un gratin dauphinois.

Eve – Un gratin dauphinois ?

Alban – Pourquoi pas ? C’est très bon le gratin dauphinois… Ce n’est pas très léger, d’accord, mais c’est très bon…

Eve – Alors comme ça, simplement parce que je suis une femme, la première chose que vous pensez à me demander, c’est la recette du gratin dauphinois ? Mais vous êtes un horrible macho !

Alban – Là c’est vous qui êtes de mauvaise foi… Ce n’est pas la première chose qui m’est venue à l’esprit, mais vous avez refusé de répondre à ma première question…

Eve – Qui était si je me souviens bien : est-ce qu’on ne se serait pas déjà vus quelque part ? Vous arrivez parfois à vos fins avec une technique de drague aussi nulle ?

Alban – Rarement à vrai dire, mais c’est mon style. Qu’est-ce que vous voulez, on ne se refait pas…

Eve – Le style, c’est l’homme. C’est aussi mon avis. C’est pourquoi je vous dis adieu…

Alban – Dites-moi au moins votre prénom…

Eve – Eve…

Alban – Moi, c’est Alban. Et je ne vous dis pas adieu, car je suis sûr que nous sommes faits l’un pour l’autre. Ce qui implique bien sûr que nous sommes appelés à nous revoir très bientôt…

Eve – Et qu’est-ce qui vous rend si confiant ?

Alban – Alban et Eve ! C’est un signe, non ?

Eve – N’importe quoi…

Alban – Eve… Je soupirerai votre nom, le soir, en m’endormant tout seul dans mon lit.

Eve s’en va, en cachant un sourire amusé.

Alban – Je vous ai vue ! Vous avez souri !

Eve (off) – Dans vos rêves.

Sofia ressort avec à la main un paquet de Pépitos ouvert.

Sofia – Vous voulez un Pépito ?

Alban – Merci, mais j’évite de grignoter entre les repas.

Sofia – Moi aussi, mais comme j’adore grignoter, j’ai préféré supprimer les repas. On s’est déjà vu, non ?

Alban – La dernière personne à qui j’ai posé cette question a prétendu que je la draguais.

Sofia – Rassurez-vous, vous n’êtes pas du tout mon genre…

Alban – Je vous ai acheté un bouquin il y a quelques temps.

Sofia – Rimes Orphelines.

Alban – C’est çà.

Sofia – Vous l’avez lu, ça ne vous a pas plu, et vous venez pour me le revendre…

Alban – Pas du tout. J’ai beaucoup aimé au contraire. C’est même devenu mon livre de chevet :

Nos yeux, moitiés d’orange pressées,

ruissellent vers le creux de l’absence.

Ils scintillent un moment, étonnés

par la montée de l’imminence du départ.

Sofia – Les oranges ont toujours beaucoup inspiré les poètes…

Alban – En fait, je voulais savoir si vous aviez quelque chose d’autre du même auteur.

Sofia – Je crois que c’est son seul livre, mais sait-on jamais, il y en aura peut-être un deuxième. Tant qu’un auteur n’est pas mort, on n’est jamais à l’abri d’une récidive. Donc vous l’avez toujours ?

Alban – Bien sûr, pourquoi ?

Sofia – Une jeune femme est passée, tout à l’heure. Elle le cherchait.

Alban – C’est curieux, ce n’est pas un livre très connu. En tout cas, moi je n’en avais jamais entendu parler avant de le feuilleter chez vous. J’ai fait une recherche sur Google pour savoir en savoir plus sur l’auteur, mais je n’ai rien trouvé.

Sofia – Andy Warhol disait que chacun avait droit à son quart d’heure de célébrité. Aujourd’hui c’est l’anonymat le plus total qui est devenu un privilège réservé à quelques uns… Vous seriez prêt à me le revendre ?

Alban – Vous êtes un drôle de bouquiniste…

Sofia – On me le dit souvent. Et comme marchand de primeurs, je ne vous raconte même pas… Je vous en donne un kilo de tomates. Si j’ai bonne mémoire, je vous l’avais vendu pour une livre de courgettes.

Alban – Vous ne devez pas faire de gros bénéfices.

Sofia – Pour les connaisseurs, je vends aussi quelques champignons qui vous font voir la vie avec d’autres couleurs. Ils sont dans l’arrière boutique… Si vous êtes amateur… Évidemment, c’est un peu plus cher, mais je vous garantis que ça vaut le voyage…

Alban – Désolé, les champignons, je les préfère en omelette… Je n’avais pas l’intention de me séparer de ce livre, mais si votre cliente y tient tellement… Je pourrais garder une photocopie et lui laisser l’original.

Sofia – Très bien, je vais l’appeler. Vous pouvez revenir vers quelle heure ?

Alban – Je passerai vous le déposer en fin de matinée. (Il examine les primeurs) Elles sont bonnes, vos tomates ?

Sofia – C’est la pleine saison.

Alban – Et vos melons, ils viennent vraiment de Cavaillon ?

Sofia – Avec un peu de chance, ils y font escale, en tout cas. Si le camion qui les ramène du Maroc passe par là. C’est ce qu’on appelle la délocalisation, il paraît…

Alban – Je prendrai plutôt un melon, alors. Vous m’en mettez un de côté ?

Sofia – Pas de problème. (Tandis qu’Alban s’apprête à s’en aller, Sofia prend un livre dans une caisse et lui tend) Tenez, vous trouverez sûrement là dedans la recette du gratin dauphinois…

Alban sourit, prend le livre et s’en va. Sofia sort son portable et rentre dans la boutique en composant un numéro. Jacques et Vincent reviennent. Vincent porte un sac poubelle sur l’épaule.

Vincent – Bravo Commissaire ! Voilà une affaire promptement résolue…

Jacques – Vous êtes sûr que tout y est ?

Vincent – Ça… Le légiste nous le dira quand il aura réussi à recoller les morceaux… Vous vous rendez compte ? Si les ménagères de plus de cinquante ans se mettent à braquer les Caisses d’Épargne, maintenant… Où va-t-on ?

Jacques jette un regard vers la boutique.

Jacques – Vous saviez que cette épicerie arabe était tenu par un portugaise ?

Vincent – Non…

Jacques – Notre métier est de tout savoir, Vincent. Tout innocent est un coupable qui s’ignore…

Vincent (regardant la boutique à son tour) – Vous avez raison, patron… Ça aussi, c’est louche…

Jacques et Vincent sortent. Sofia ressort de la boutique, portable à l’oreille.

Sofia – Très bien, alors je vous attends tout à l’heure…

Il range son portable. Catherine revient.

Catherine – Vous n’êtes pas au courant ?

Sofia – Ça dépend… De quoi ?

Catherine – Ben pour Josiane !

Sofia – Josiane ?

Catherine – La dame à qui vous avez fourgué Le Discours de la Méthode tout à l’heure !

Sofia – Je ne savais pas qu’elle s’appelait Josiane, sinon, je ne lui aurais même pas vendu de bananes…

Catherine – Et pourquoi ça ?

Sofia – J‘ai pour principe de ne jamais avoir commerce avec les Josianes… Mais bon, le mal est fait. Et alors, ça ne lui a pas plu, Descartes ?

Catherine – Elle est morte !

Sofia – Pas d’ennui, j’espère ? Je me sentirais un peu responsable…

Catherine – Elle est passée sous un chasse neige !

Sofia – Un chasse neige ? On est au mois d’août !

Catherine – À ce qu’on m’a dit, ils l’amenaient au garage municipal pour le réparer…

Sofia– Ce que c’est que le destin… À moins qu’il ne s’agisse d’un suicide…

Catherine – Croyez-moi, ce n’était pas beau à voir. Si je n’avais pas vu qu’elle tenait ce bouquin à la main, je n’aurais jamais su que c’était elle. C’est moi qui ait identifié le corps… Enfin quand je dis le corps…

Josiane arrive à son tour.

Josiane – Vous en faites une tête… On dirait que vous venez de voir un mort ?

Stupeur des deux autres.

Sofia – Quand je vous disais que la vie était un éternel recommencement…

Catherine – Ben vous n’êtes pas décédée ?

Josiane (à Sofia) – Pourquoi, j’ai l’air décédée ?

Sofia – Pas plus que d’habitude…

Josiane – Les gens ont toujours tendance à exagérer…

Catherine – Mais je vous ai vu tout à l’heure du côté garage, avec votre bouquin sous le bras. Sauf que votre bras était d’un côté de la route et le reste du corps en plusieurs morceaux de l’autre côté…

Josiane (à Sofia) – Ah, votre bouquin, parlons-en ! Je vous avoue que je ne suis pas arrivée rentrer dedans. Il m’est tombé des mains au bout de trois pages…

Sofia – Et vous voulez que je vous le reprenne.

Josiane – Non, je l’ai donné à un pauvre type qui passait par là. Ça a eu l’air de le passionner, parce qu’il s’est plongé dedans illico. Je lui ai dit que ce n’était pas bien prudent de lire en marchant dans la rue comme ça, mais qu’est-ce que vous voulez…

Catherine – Pour le chasse-neige, ça doit être lui…

Josiane – Il m’a dit que le Discours de la Méthode, ça l’aiderait sûrement à se restructurer…

Catherine – Maintenant, d’après ce que j’ai vu, il serait plutôt déstructuré.

Josiane – Bon ben ce n’est pas tout ça, mais il faut que j’aille faire ma soupe, moi.

Catherine – Et moi mon bœuf-carottes Vichy…

Josiane – Je connaissais les carottes Vichy, mais ça… Un plat que faisait votre grand-mère ?

Catherine – Mon grand-père. Il était gendarme. C’est lui qui a inventé la recette pendant la guerre…

Elles s’en vont. Sofia range un peu son étalage, puis rentre dans sa boutique. Eve revient, au moment même où arrive Irène.

Eve – Alors, vous avez trouvé le CNRS ?

Irène – Oui, oui, je vous remercie. Sentier des Frères Bogdanov, c’était bien ça.

Eve – Vous êtes une scientifique, alors ?

Irène – Au départ, oui… J’ai longtemps travaillé sur la théorie du Big Crunch.

Eve – Ça doit être passionnant.

Irène – Vous savez ce que c’est ?

Eve – Non, mais je n’osais pas vous le demander, pour ne pas avoir l’air d’une imbécile… Le seul Crunch que je connais, c’est une marque de chocolat, mais j’imagine que cela n’intéresse pas le CNRS.

Irène – Le Big Crunch, c’est une sorte de Big Bang, mais à l’envers.

Eve – C’est extraordinaire…

Irène – Malheureusement, c’est une théorie complètement démodée.

Eve – Je suis vraiment désolée…

Irène – Aux dernières nouvelles, il semblerait que la vitesse d’expansion de l’univers soit en accélération constante.

Eve – Ça va peut-être s’arranger, non ?

Irène – Alors on nous a coupé tous nos crédits de recherche…

Eve – En tout cas, si je peux faire quelque chose pour vous…

Irène – À moins que vous ne puissiez inverser la vitesse d’expansion de l’univers.

Eve – Pour ça, je préfère ne rien vous promettre, quand même…

Irène – Alors maintenant, je fais des extras pour la police.

Eve – La police ?

Irène – La police scientifique… On m’a demandé d’identifier l’auteur original de l’univers à propos d’une affaire de plagiat…

Eve – Mais c’est encore plus passionnant !

Irène – Vous trouvez ?

Eve – Non, je disais seulement ça pour vous faire plaisir…

Irène – De plus, c’est contraire à toutes mes convictions… J’ai toujours violemment combattu la thèse du créationnisme.

Eve – Je comprends…

Irène – Bon, je vous laisse… Malheureusement, il faut que j’y retourne…

Eve – Bonne chance pour vos recherches !

Irène repart, désespérée. Arrive Alban. Il tombe nez à nez avec Eve.

Alban – Ça y est, je me souviens maintenant ! Vous êtes l’auteure de Rimes Orphelines !

Eve – Comment le savez-vous ?

Alban – Il y a votre photo en dernière de couverture.

Eve – Je pensais que personne n’avait jamais lu ce livre…

Alban – Moi, je l’ai lu. Et apparemment, je ne suis pas le seul, puisque j’ai rendez-vous ici avec quelqu’un qui veut me racheter ce bouquin à prix d’or. On commence à se l’arracher, vous voyez ? C’est le début de la gloire…

Eve – Vous croyez…

Alban – En tout cas, je ne mentais pas quand je vous disais que je vous avais déjà vue quelque part !

Eve – C’est moi.

Alban – Vous ?

Eve – C’est moi qui veut vous racheter ce bouquin.

Alban – Mais pourquoi un auteur voudrait-il acheter son propre livre ?

Eve – Ma maison a coulé…

Alban – Votre maison d’édition, vous voulez dire ?

Eve – Quand on s’édite à compte d’auteur, c’est la même chose…

Alban – Et donc votre… maison a fait faillite.

Eve – Elle a coulé, je vous dis ! J’habitais sur une péniche.

Alban – D’accord… Un naufrage donc…

Eve – Je n’ai plus aucun exemplaire de cet ouvrage. Je voulais au moins en récupérer un. C’est une partie de moi-même, vous comprenez ?

Alban – Je comprends…

Eve – Alors ?

Alban – Alors quoi ?

Eve – Vous voulez bien me le revendre ?

Alban – Ça dépend à quel prix…

Eve – Vous êtes un gentleman, vous n’allez pas abuser de la situation ?

Alban – Je croyais que j’étais un affreux macho…

Eve – Combien en voulez-vous ?

Alban – On m’en a récemment offert un kilo de tomates.

Eve – Et ça ne vous suffit pas…

Alban – Disons qu’en plus, j’exige un dessus de table.

Eve – On dit un dessous de table.

Alban – Pas dans ce cas-là. Je vous échange ce livre contre une invitation à dîner. Nous pourrons partager ce melon sur une table.

Eve – La vôtre, par exemple…

Alban – Vous venez de me dire que vous n’aviez plus de maison… C’est oui ?

Eve – Je tiens beaucoup à récupérer ce livre.

Alban – Et je ne vais pas m’en séparer facilement.

Eve – Très bien. Discutons-en autour d’un melon.

Alban prend un melon dans l’étalage et ils s’en vont. Sofia sort de sa boutique.

Sofia – L’amour, toujours l’amour…

Arrive le commissaire Jacques et son adjoint Vincent.

Jacques – C’est pour nous que vous dites ça ?

Sofia – Alors commissaire, ça avance cette enquête ?

Jacques – L’affaire est dans le sac.

Vincent – On a retrouvé le fugitif.

Jacques – Il est mort. Écrasé par un chasse-neige en panne.

Vincent – L’autopsie a établi qu’il s’agissait d’un travesti se faisant appeler Josiane.

Jacques – Il tenait ça à la main. (Jacques tend à Sofia Le Discours de la Méthode) Ça ne viendrait pas de chez vous par hasard ?

Vincent – Comme le poireau…

Sofia – Le Discours de la Méthode…

Vincent – Comme quoi on peut être truand et philosophe à la fois.

Sofia – Cela vaut dans les deux sens, d’ailleurs. La philosophie est le plus souvent une escroquerie intellectuelle…

Josiane revient, affolée.

Josiane – Oh mon Dieu, Commissaire, je suis contente de tomber sur vous. J’ai perdu mon chien…

Jacques – C’est à dire que… d’habitude, ce n’est pas le genre de disparition qui relève de la mission de la Police Nationale.

Josiane – Je vous en prie, Commissaire… Mon grand-père était de la maison. Et je sais que vous êtes un ami des animaux.

Vincent – Il était de quelle couleur, votre chien ?

Josiane – Orange.

Vincent – Orange ? Vous voulez dire qu’il portait un manteau orange ?

Josiane – Un manteau ! En cette saison ! Quelle drôle d’idée…

Vincent – On voit tellement de chose, vous savez…

Josiane – Non, c’est le pelage de mon chien qui est orange.

Jacques – Donc, vous lui faites des colorations ?

Josiane – Mais pas du tout ! Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? C’est sa couleur naturelle !

Sofia – Vous permettez que je lui pose une question, Commissaire ?

Jacques – Mais je vous en prie. Si c’est de nature à faire avancer notre enquête…

Sofia – De quelle couleur sont les cheveux de Monsieur le Commissaire, chère Madame ?

Josiane – Eh bien violet, évidemment !

Sofia – Je crois avoir percé ce mystère, Commissaire.

Josiane – Mais ça ne me rend pas mon chien !

Jacques – Vincent, occupez-vous de cette affaire, voulez-vous.

Vincent part avec Josiane.

Vincent – Comment s’appelle votre chien, chère Madame ?

Ils sortent.

Sofia – On dirait que quelque chose vous préoccupe, Commissaire.

Jacques – J’enquête sur une affaire énorme… Je vous en parle sous le sceau du secret… Et seulement parce que j’affectionne particulièrement les Portugais. (Avec un air entendu) Vous voyez ce que je veux dire ?

Sofia – Pas du tout… Mais je serai muet comme une tombe, je vous le promets.

Jacques – Il s’agit d’une affaire de plagiat.

Sofia – Concernant un de mes livres ?

Jacques – Oui, entre autres…

Sofia – Entre autres ?

Jacques – Vos primeurs, aussi…

Sofia – Un plagiat concernant des fruits et légumes ?

Jacques – Je vous ai dit que c’était une affaire énorme… Tenez-vous bien, ce plagiat concernerait la totalité de l’univers.

Sofia – Non ?

Jacques – Tout ça ne serait qu’une gigantesque contrefaçon.

Sofia – Et c’est l’auteur de l’œuvre originale qui a porté plainte ?

Jacques – L’auteur ? On est aussi à sa recherche, figurez-vous… On a mis la police scientifique sur le coup…

Sofia – C’est incroyable, en effet… Et qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille, Commissaire.

Jacques – Là encore, tout ce que je vous dis est classé confidentiel défense. Mais je sais que je peux compter sur votre discrétion, n’est-ce pas ?

Sofia – Bien sûr…

Sanche – Le Ministère des Armées vient de nous signaler la présence dans la région d’une licorne divaguant par monts et par vaux…

Sofia – Une licorne ?

Jacques – Apparemment, elle se serait échappée du troupeau… Vous comprenez qu’un monde dans lequel des troupeaux de licornes se baladent en liberté ne peut être qu’une contrefaçon…

Sofia – Évidemment.

Jacques – À moins que…

Sofia – Oui ?

Jacques – À votre avis, qu’est-ce qui explique que cette dame, là, qui a perdu son chien, voit à ce point la vie en couleurs ?

Vincent – Elle est peut-être daltonienne… Et en plus, elle se prénomme Josiane…

Jacques – Ou bien elle a absorbé une substance hallucinogène… Vous permettez que je jette un coup d’œil dans votre boutique ? Je suis amateur de champignons, et un de mes indicateurs m’a signalé que les vôtres étaient du genre atomiques…

Sofia – Mais je vous en prie, après vous…

Ils entrent. Eve et Alban repassent par là et s’arrêtent un instant devant la boutique.

Eve – Votre melon était excellent.

Alban – C’est un melon de Cavaillon.

Eve – Vous avez raison, il faut se méfier des imitations… Merci pour cette invitation… et pour le livre.

Alban – J’ai beaucoup aimé vos Rimes Orphelines…

Eve – Pourtant, je n’en ai vendu que trois exemplaires. Et je soupçonne ma mère de les avoir acheté tous les trois. Avant de les revendre pour faire bouillir la marmite.

Alban – On peut donc avoir une mère et écrire des rimes orphelines.

Eve – À moins de mourir avant ses parents, nous sommes tous destinés à devenir orphelins tôt ou tard, non ?

Alban – C’est pourquoi j’imagine nous cherchons tous l’âme sœur… En espérant qu’elle, elle ne meurt pas avant nous.

Ils s’éloignent en se tenant par la main tout en souriant bêtement. Jacques ressort avec Sofia, menotté.

Jacques – Des champignons prohibés dans votre réserve, et un calibre dans votre tiroir caisse…

Sofia – Si je vous disais que j’ai confisqué ce revolver à un gamin pour l’empêcher de faire des bêtises, vous ne me croiriez pas.

Jacques – Vous savez ce que vous risquez ?

Sofia – Vous allez me condamner à boire la ciguë ?

Jacques – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Sofia– Un poison. Celui que Socrate, le père de la philosophie, a dû boire après sa condamnation.

Jacques – Et de quoi était-il accusé ?

Sofia – Impiété et corruption de la jeunesse… Il eut l’occasion d’échapper à la mort, mais il préféra l’accepter, pour démontrer que la soumission à la loi est le fondement de la justice.

Jacques – Une attitude un peu pétainiste, en effet, mais ce n’est pas un policier comme moi qui va prêcher la désobéissance civile…

Sofia – Dès le début, le ver était dans le fruit de la philosophie. Socrate déjà se prenait pour Jésus-Christ …

Jacques – Ce goût du sacrifice ostentatoire leur a quand même permis d’atteindre une certaine forme de célébrité.

Sofia – Les hommes ont toujours adoré les martyrs. Ils en ont un pour chaque jour du calendrier. Vous savez pourquoi vous allez me retirer ces menottes ?

Jacques – Je ne savais même pas que j’allais le faire.

Sofia – Vous allez le faire, croyez-moi.

Jacques – Pour ne pas faire de vous un martyr ?

Sofia – Parce que vous n’êtes pas un vrai commissaire de police.

Jacques – Vraiment ?

Sofia – Pas plus que je ne suis épicière ou bouquiniste.

Jacques – Qu’est-ce qui vous fait penser que je ne suis pas commissaire ?

Sofia – Vous venez de me dire que le monde entier était une contrefaçon… C’est donc que vous aussi qui conduisez l’enquête n’êtes pas un vrai policier.

Jacques – C’est un raisonnement qui se tient..

Sofia – Et puis je suis allé au théâtre hier soir, et vous jouiez déjà le rôle d’un commissaire.

Jacques – C’est mon emploi, paraît-il. Et le second rôle, vous le trouvez comment ?

Sofia – Votre assistant ? Très mauvais aussi…

Jacques retire les menottes de Sofia.

Jacques – Ce n’était pas de vraies menottes, de toutes façons. Vous croyez qu’on va nous lancer des tomates ?

Sofia – J’espère… Il faut bien que je renouvelle mon stock de primeurs…

Noir.

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une trentaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Mai 2015

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-65-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

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Comme un poisson dans l’air

Journal intime d’un comique ordinaire

Monologues poétiques, psychanalytiques et néanmoins humoristiques

La vie, ce n’est pas la mer à boire, mais on s’en fait souvent une montagne. De ces montagnes à l’envers que sont les gouffres les plus profonds et qui, alimentés par des cascades de rires et des torrents de larmes, en reviennent encore et toujours à la mer. Sans être philosophe, et sans s’allonger sur le divan d’un psy, à nos moments perdus, chacun d’entre nous s’interroge sur le sens de la vie. En tout cas le sens de la sienne. L’existence ordinaire d’un être qu’on voudrait moins banal. À travers ces monologues croisés qu’on appelle dialogue, nous nous posons ainsi de petites questions sans grandes réponses. Ou même de grandes questions sans un petit début de réponse. À moins que le train train quotidien ne vienne soudain à dérailler pour nous précipiter, pris de vertige, au bord du vide insondable du sens. Comme le décrit Freud dans son célèbre essai « Psychopathologie de la vie quotidienne », c’est à partir d’un simple coq à l’âne qu’un fond tourmenté peut remonter à la surface, pour laisser entrevoir entre les vagues, tel un monstre marin, un sens interdit… qui constitue l’essence tragi-comique de nos existences ordinaires.

Spectacle du Festival d’Avignon Off 2018 sous le titre

« Comme un poisson dans l’air »

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Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE (À LIRE OU IMPRIMER) 

COMME UN POISSON DANS L’AIR

Jean-Pierre Martinez

1 – Sans titre

2 – Richophobie

3 – Divan

4 – Les petites heures

5 – Salles obscures

6 – Auto-stop

7 – Il était une dernière fois

8 – Définition de l’amour (par défaut)

9 – La volupté de l’ennui

10 – Sur le fil

11 – Le ménage

12 – Comme avant

13 – Le remplaçant

14 – Parler du beau temps

15 – Notre père qui êtes en nous

16 – Faire tomber la neige

17 – Demi-vœux à la Nation

18 – Death Valley 

19 – Ici ou là

20 – Laissez-moi rire

21 – Retour à Ithaque

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Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, cependant, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

www.sacd.fr

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1 – Sans titre

Il y a quelqu’un ? Non… Alors vous êtes comme moi. Vous non plus, vous n’avez pas vraiment réussi à devenir quelqu’un. Etre le fils de personne, ça va encore. Certains sont même devenus très célèbres. Il y a des précédents. Mais qui se souvient encore des parents du fils de personne ? Personne. Moi, depuis que je suis arrivé au monde, on m’a toujours dit : si tu veux devenir quelqu’un, dans la vie, il ne faut pas faire n’importe quoi. Et croyez-moi, tous ceux qui m’ont dit ça, ça n’était pas n’importe qui. Alors j’ai essayé de faire quelque chose de moi. Pour devenir quelqu’un, comme eux. Mais je ne suis arrivé à rien, je le sais bien. Je n’ai jamais su quoi faire de ma peau. Je ne suis qu’un numéro, comme on dit. Un drôle de numéro, même, à ce que disent certains. Je n’ai pas dû faire ce qu’il faut. Alors je fais ce que je peux. Je fais mon numéro, justement. Je suis un comique, comme ils disent : Oh, celui-là, c’est un comique ! Est-ce qu’un comique peut vraiment devenir quelqu’un ? Pour ça, il faudrait qu’on le prenne au sérieux… Mais même moi, je n’arrive pas à me prendre au sérieux. Mon médecin, quand je vais le voir pour un arrêt de maladie, il me répète toujours : Arrêtez de jouer la comédie ! Sans parler de mon banquier qui me prend pour un clown. Est-ce que vous prêteriez de l’argent à un clown, vous ? qu’il me dit tout le temps. Surtout à taux zéro… Quand on prête à rire, on n’est pas sûr d’être remboursé, c’est sûr… C’est pour ça que les comiques finissent rarement propriétaires de leur dernière demeure. Moi non plus, je n’ai pas de chez moi. Il paraît même que j’ai l’air de ne pas savoir où j’habite. Si encore j’avais rencontré quelqu’un dans la vie. Tu devrais essayer de rencontrer quelqu’un, comme ils disent. Mais si vous croyez que c’est facile de nouer une relation sérieuse avec une personne qui ne sait même pas où elle habite. Je ne demandais pourtant pas grand chose. Pas forcément quelqu’un de… Si au moins j’avais tiré le bon numéro. Mais non. Je n’ai tiré que de sacrés numéros, croyez-moi. Aucune relation stable. Quelques intermittentes parfois. Beaucoup de faux numéros. Mais jamais le numéro complémentaire. Alors le numéro gagnant… Et maintenant, c’est trop tard, hein ? Je n’en ai plus pour longtemps, je le sais. Et je sais bien qu’après ma disparition, personne ne dira : celui-là, c’était quelqu’un. Est-ce qu’on peut même parler de disparition s’agissant d’une personne qui n’a jamais réussi à devenir quelqu’un ? Non, à mon enterrement, on dira : celui-là, c’était un comique. S’il y a quelqu’un à mon enterrement, bien sûr. Vous avez remarqué, à l’enterrement des gens célèbres, il y a toujours une foule d’anonymes, comme ils disent dans les journaux ? La foule des anonymes… Mais sur la tombe des inconnus, il n’y a jamais personne. Et surtout pas des célébrités. Ou alors, il faut être soldat sans papier, mourir au champ d’honneur, et avoir beaucoup de chance à titre posthume. Non, en temps de paix, il ne faut pas rêver. Personne ne ranimera jamais la flamme de tous les morts qui n’ont jamais réussi à devenir quelqu’un de leur vivant…

2 – Richophobie

Pardon, mais avant de commencer, je voudrais vous poser une petite question. Non mais rassurez-vous, ce n’est pas pour un sondage. Parce que j’en connais des comédiens comme moi, qui profitent du système. On le connaît tous, le truc. Ils prétendent faire un one man show, ils rameutent leurs amis dans un théâtre en leur vendant des places sur billetreduc. En réalité, ils travaillent pour un institut de sondage, et ils en profitent pour vous administrer un questionnaire interminable. Il faut bien dire que le système entretient la confusion, aussi : maintenant tous ceux qui font des petits boulots sont payés comme intermittents. Il paraît que ça coûte moins cher à la société. Ça doit être ça qu’on appelle la société du spectacle. Bref, je vous rassure, ma question est parfaitement gratuite et tout à fait désintéressée. Alors voilà. Est-ce qu’il y a des riches dans cette salle ? Personne ? Non, mais rassurez-vous, je ne suis pas non plus payé pour dénoncer au Trésor Public ceux qui auraient oublié de payer leur ISF. Non, vraiment ? Aucun riche ? Bon. Dans ce cas, je vais pouvoir vous exposer mon petit problème sans choquer personne. Alors voilà. Parfois, je me demande si je suis tout à fait normal. Tout le monde est supposé envier les riches, non ? Vous aussi, j’imagine. Et bien pour moi, je ne sais pas pourquoi, la richesse c’est un peu comme une maladie honteuse. Une maladie socialement transmissible, si vous préférez. Une saloperie qu’on attrape par des rapports non protégés avec de pauvres gens déjà atteints de cette affection. Je ne sais pas, la richesse, ça me dégoûte un peu. Oui. Les riches m’inspirent une sorte de mépris apitoyé. C’est ça qu’on appelle la condescendance, je crois. Oui, c’est ça. Je porte sur les gens riches un regard condescendant. Non mais j’ai bien conscience que c’est absolument déplacé. Ce sont les riches qui devraient me regarder de haut. Puisque je n’ai pas réussi à devenir comme eux. Tout le monde a envie de devenir riche, non ? À part ceux qui le sont déjà, évidemment. Et encore. Ceux-là ont sûrement envie d’être encore plus riches. C’est addictif, l’argent, vous savez ? Et on est toujours le pauvre de quelqu’un. Regardez, à chaque fois qu’un Président de la République est élu en France, il commence par relever le seuil de l’ISF juste au-dessus du montant supposé de son propre patrimoine. Histoire qu’on ne l’accuse pas de faire partie des gens riches, justement. La preuve que ce n’est pas si glorieux que ça. Mais j’en reviens aux riches, les vrais. Pas ceux qui ont juste atteint le seuil de la richesse, comme d’autres s’enfoncent sous le seuil de la pauvreté. Non, ceux pour lesquels il n’y a pas photo. Les millionnaires, comme on disait autrefois, du temps des anciens francs. Eh oui, à cette époque-là, c’était beaucoup plus facile d’être millionnaire, évidemment. Cent fois plus facile qu’avec les nouveaux francs. Donc presque sept cents fois plus facile que depuis le passage à l’euro. Vous vous rendez compte ? À cette époque là, on était millionnaire pour à peine plus de 150.000 euros. Vous êtes toujours sûrs qu’il n’y a aucun millionnaire dans la salle ? Même en anciens francs ? Même à crédit ? Dans ce cas, c’est que vous êtes locataires et que vous habitez dans un HLM. Parce que maintenant, si vous êtes propriétaire d’une chambre de bonne à Paris, vous êtes forcément millionnaire en anciens francs. Au prix où est le mètre carré dans la capitale. Ce n’est pas formidable, ça ? On n’a peut-être pas réussi à inverser la courbe du chômage, mais aujourd’hui, une simple bonne, propriétaire de sa chambre mansardée au septième étage sans ascenseur est virtuellement millionnaire. À condition de la revendre à un autre millionnaire pour aller prendre sa place sous les ponts, bien sûr… C’est pour ça que les millionnaires, c’est fini. Pour être riche, aujourd’hui, il faut être milliardaire. En ancien francs en tout cas. C’est l’inflation. La bulle immobilière, comme on dit. Mais les bulles, on sait bien à qui ça profite. Pendant que les pauvres se contentent d’une aspirine effervescente non remboursée par la Sécu pour faire passer leur gueule de bois, les riches s’enfilent des magnums de champagne duty free pour faire passer leur caviar. La bulle immobilière, c’est surtout le rétablissement de l’esclavage, oui. Au temps d’Autant en emporte le vent, les esclaves, au moins, ils étaient en CDI. Les Noirs travaillaient gratuitement pour un vaste domaine colonial. Les esclaves d’aujourd’hui travaillent au noir pour rembourser le crédit de leur minuscule appartement. Et pour espérer être affranchis, ils doivent payer leur vie durant deux smic par mois à leur banque… alors qu’ils n’en gagnent qu’un seul. Bon, mais où je voulais en venir, avec tout ça ? Ah oui, les riches ? Non mais franchement. Vous les enviez vraiment, vous, ces pauvres gens ? Après un déjeuner à la Tour d’Argent, pour rentrer à Neuilly, devoir remonter toute la rue du Faubourg Saint Honoré en Ferrari, alors qu’on a déjà du mal à circuler en Vélib ? Merci, très peu pour moi. D’accord, ça m’amuserait sûrement de pouvoir aller dormir dans un palace comme le Hilton à Paris. Surtout s’il porte mon nom, et que je n’ai même pas à payer la note, comme Paris Hilton. Mais bon, pour ça, à la rigueur, je peux toujours casser mon Livret A et aller passer une nuit à l’Hôtel Martinez à Cannes. Je ne suis pas si pauvre que ça, non plus. Mais après ? Non, et puis il y a un gros inconvénient à être riche, c’est qu’on ne peut plus fréquenter que des gens riches. Ben oui, quand vous êtes milliardaire, vous ne pouvez pas partir en vacances avec un pote smicard. Ça fausse les rapports, forcément. D’accord, quand vous êtes pauvres, c’est pareil. Vous êtes condamnés à rester entre vous. Mais moi je dis que les pauvres sont beaucoup plus marrants. Il y en a même de très sympas, j’en connais. Pas prétentieux, ni rien. Ok, tous les riches ne sont pas pareils, c’est vrai. Il y en a qui sont pires que les autres. Le nouveau riche, surtout, qui n’a pas encore l’habitude. La richesse, c’est un mode de vie, vous comprenez. Ça s’apprend. Alors le nouveau riche, lui, il ne sait pas. Il commet des impairs évidemment, et les autres ne se gênent pas pour le lui faire sentir. Vous vous voyez, vous, dîner à la Tour d’Argent ? On ne saurait pas comment se comporter. Vous arrivez, vous descendez de votre Ferrari, un voiturier vous tend la main pour prendre vos clefs de bagnole et aller la mettre au garage pendant que vous vous tapez la cloche avec un top model. Vous vous imaginez donner les clefs de votre Twingo à un inconnu avant d’aller vous taper le boudin à l’ardoise au bistrot du coin ? Vous auriez trop peur qu’il ne revienne jamais avec votre caisse pourrie dont vous n’avez même pas fini de payer les traites. Alors une Ferrari, vous pensez bien… Non, la richesse, ça ne s’improvise pas. Ça nécessite un apprentissage. Tandis que la pauvreté, c’est naturel. Personne n’a jamais reproché à un nouveau pauvre de manquer de tact en fréquentant pour la première fois les Restos du Cœur. On sait tout de suite quelle cuillère on doit prendre pour la soupe ou pour le Flamby, il n’y en a qu’une. Et puis les nouveaux pauvres, ça n’existe pas trop, en fait. Quand on est pauvre de naissance, on le reste toute sa vie, et pour les riches, c’est pareil. Il y a des riches qui font faillite, bien sûr. Mais un riche une fois ruiné, c’est encore un type qui a beaucoup plus d’argent que vous. Ce qui m’amène d’ailleurs à vous poser une deuxième question… Est-ce qu’il y a des pauvres dans cette salle ? Oui, je sais, si vous êtes là, c’est que vous avez pu vous payer une place de théâtre sans empiéter sur votre budget coquillettes, mais bon. Il pourrait aussi y avoir quelques invités. Non, parce que les pauvres, entre nous, il y en a des cons aussi… Pourquoi croyez-vous que les gens se traitent de pauvre con à longueur de journée ? Le pire, il me semble, c’est le pauvre militant. Le prolétaire encarté, vous voyez ? Celui qui est pauvre, fier de l’être, et qui voudrait que tout le monde le soit avec lui, par solidarité. Non parce qu’il n’y a pas de raison d’avoir honte d’être pauvre, d’accord, mais il n’y a pas non plus de quoi se vanter. On ne leur reproche pas d’être pauvres, ils n’ont rien fait pour mériter ça. Mais alors il faut être juste. Il ne faut pas reprocher aux riches d’être riches. La plupart d’entre eux n’ont rien fait non plus pour le devenir. L’idéal, évidemment, ce serait qu’il n’y ait ni pauvres ni riches. Que des gens comme nous, quoi. À l’aise, sans plus. Juste un million en dessous du seuil de l’ISF. Mais ça n’arrivera pas, si ? On a déjà essayé. En Russie ou en Chine. Ça finit toujours par quelques millions de morts, et à la fin les pauvres sont encore plus pauvres et les riches encore plus riches. Et puis surtout, ce ne serait pas juste. Les pauvres n’ont pas besoin des riches pour savoir qu’ils sont pauvres, c’est un fait. Mais les riches, eux, ils ont besoin de sentir qu’il y a des pauvres pour profiter pleinement de leur richesse. Non, vous avez raison, je devrais être plus tolérant avec les riches. Et puis on ne sait jamais. Le xénophobe, il s’en fout. Il ne risque pas de devenir étranger du jour au lendemain. À condition de ne pas trop s’éloigner de chez lui. Mais le richophobe, allez savoir. Personne n’est complètement à l’abri de devenir riche. Même les comédiens… Même quand ils travaillent du chapeau… et qu’ils sont payés au chapeau. Alors ? Vous me la montrez, la couleur de votre argent ?

3 – Divan

Je m’allonge ou…? Ok… Je ne sais pas très bien par où commencer… J’ai trouvé vos coordonnées dans l’annuaire… On peut demander à un ami si il connaît un bon dentiste pas trop cher et qui ne fait pas mal, mais… quelqu’un comme vous. Alors, j’ai consulté les pages jaunes… Et puis j’ai choisi votre nom au hasard dans la liste… Plutôt longue, la liste, hein ? Un job payé en liquide, par les temps qui courent… Il paraît qu’on n’a pas besoin de diplôme pour faire votre métier ? Qu’il suffit d’avoir été client pour se mettre à son compte… C’est vrai ? Alors moi aussi, après, si je veux… Je vais considérer que je suis en formation alors. Mais ça ne vous fout pas un peu les boules que tous vos clients deviennent des concurrents potentiels ? Vous imaginez ? Je vais voir mon boucher, je prends une tête de veau, et en sortant j’ouvre une boucherie juste en face… Ça ne risque pas d’arriver, remarquez, j’ai horreur de la viande… Même avec les œufs, j’ai du mal. Bon, j’en mange de temps en temps, mais… Il paraît que les oiseaux sont les descendants des dinosaures… Alors un œuf, c’est un peu un fœtus de dinosaure, non ? En fait, je n’ai pas choisi votre nom tout à fait par hasard… Vous étiez le dernier sur la liste… Comme votre patronyme commence par un Z… J’ai sûrement voulu réparer une injustice… C’est mon côté Zorro. Oui, j’imagine que les autres choisissent toujours le premier de la liste… Monsieur Aa, Madame Ab, ou Monsieur Bb… Je me doute de ce que vous avez dû endurer pendant vos études… Si vous en avez fait… Toujours le dernier à passer à la casserole… Moi, ça va. Je suis dans les M… Plutôt dans le peloton de queue, mais bon… Tiens, c’est marrant, moi c’est à la fin de mon nom qu’il est le Z… Mon père était espagnol… Je ne sais pas pourquoi je dis « était », parce qu’il l’est toujours… Je veux dire, vivant. Enfin, je crois… Mais est-ce qu’on peut dire qu’il est encore espagnol ? Il a été naturalisé… Naturalisé français, je veux dire… Pas empaillé… Ou congelé… C’est dingue, toutes ces bonnes femmes qui mettent leurs marmots au congélateur, non ? Entre le poisson pané et les esquimaux… Si seulement les enfants pouvaient faire la même chose avec leurs parents… Les conserver comme ça au congélo en attendant de savoir quoi en faire… Pourquoi je vous raconte tout ça, moi…? Ah, oui, le Z ! Alors il faut que je vous raconte tout depuis le début, c’est ça ? De A à Z. Ou plutôt de M à Z… Puisque pour moi ça commence à M… Je n’ai jamais aimé mon prénom… Vous avez remarqué, à la télé, dans les films ? L’abruti de service s’appelle toujours Jean-Pierre… Comme dans Ma Sorcière Bien Aimée, par exemple. Vous connaissez ? Mais si, le mari de Samantha ! Eh ben le con, dans l’affaire, c’est lui. Elle, elle rame toute la journée pour lui éviter la honte de passer pour le con qu’il est vraiment. Et elle n’a pas trop de tous ses pouvoirs magiques pour empêcher ça. Bon, elle l’aime, son Jean-Pierre, parce qu’il est gentil. Gentil, mais con. C’est l’idée qu’on se fait des Jean-Pierre, en général. Moi aussi, j’ai une fille. J’aurais dû l’appeler Tabatha. Je ne veux pas dire par là que ma femme est une sorcière. Ce serait plutôt une fée… Pour arriver à me supporter… C’est ce que ma mère lui dit toujours, d’ailleurs : Comment vous faites pour le supporter ? Elle est normande, ma mère. Comme les vaches. Alors le lait, le beurre, la crème… Qu’est-ce qu’on a pu en bouffer… Je ne digère pas, moi, le beurre. Je dois tenir ça de mon père. En Espagne, c’est plutôt l’huile d’olive. Il lui disait toujours : Pourquoi tu mets autant de crème dans la soupe ? Il aurait mieux fait de lui demander pourquoi elle ne mettait pas plus de soupe dans sa crème… C’était plus fort qu’elle, apparemment… L’atavisme… Finalement, mon père a trouvé quelqu’un d’autre pour lui servir la soupe… À la maison, maintenant, c’est moi qui cuisine. Comme ça, au moins, je sais ce que je mange. Vous ne dites rien, hein ? Mais vous n’en pensez pas moins. Vous vous demandez sûrement pourquoi je suis venu vous voir. Si je le savais, je ne serai pas venu, j’imagine. Enfin si, il y a quand même quelque chose. Comment vous dire ça ? Plus ça va… plus je me sens proche du minéral. Je ne sais pas pourquoi. Vous connaissez la formule : plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien ? Moi, plus le temps passe, plus les gens m’ennuient. Les chiens aussi, d’ailleurs. C’est avec les pierres que je me sens vraiment à l’aise… Une vie d’homme… C’est trop court, non ? Alors une vie de chien… Tandis qu’une pierre, ça ne vieillit pas… Même les arbres, ça ne me dit plus rien. Pourtant, il y en a qui ont plus de mille ans. Mais un arbre aussi ça finit par mourir. Ça peut même avoir des maladies. Et puis c’est bouffé par les vers, comme le reste. Ça finit par réintégrer la chaîne alimentaire. Une pierre, non. Personne ne mange de cailloux ! Sauf les poules, c’est vrai… Pour fabriquer la coquille de leurs œufs. Vous avez raison, on ne peut pas dire non plus que les pierres soient vraiment éternelles… Vous croyez que les dinosaures aussi bouffaient des cailloux pour fabriquer leurs œufs ? Dans ce cas, à quoi bon être une pierre ? Si c’est pour finir en coquilles vides après une omelette… Alors pourquoi j’aime les pierres, docteur ? Je veux dire Monsieur Z. Vous croyez que ça a quelque chose à voir avec mon nom ? Jean Pierre M.

4 – Les petites heures

Les petites heures, vous connaissez ? Un, deux, trois, quatre… À cinq, on serait déjà tiré d’affaire. Il suffirait de patienter un peu en écoutant la radio. Mais on se réveille, et on regarde par la fenêtre. Pas une lueur. On tend l’oreille. Pas un chant d’oiseau. Les diurnes dorment encore, les nocturnes sont déjà couchés. Aucun espoir de lendemain proche. On est au plus profond de l’obscurité, dans la contrée d’aucun homme, la nuit des dormeurs éveillés. Bien sûr, un effort suffirait pour se lever, et marcher. Mais ce serait prématuré. Presque contre nature. Voir la nuit avant d’avoir vu le jour… Alors on doit rebrousser chemin. Repasser la frontière. Revenir là où rien ne peut encore nous atteindre. Où rien ne peut nous attendre. Où personne ne peut nous entendre. L’au-delà est l’en deçà d’un éternel réversible. Je compte jusqu’à cent. À l’envers. Quatre-vingt dix-neuf, quatre-vingt dix-huit… Espérant qu’avant la fin de ce compte à rebours, j’aurai cessé de compter. Les nuits de grande insomnie, je commence à sept milliards. Six milliards neuf cent quatre-vingt dix neuf millions neuf cent quatre-vingt dix neuf mille neuf cent quatre-vingt dix neuf autres, avant que mon tour vienne dans cette vaste salle d’attente à ciel ouvert qu’est le monde des vivants. Combien de temps pour effeuiller une à une toutes ces existences qui ne sont pas la mienne, pour me reconnaître dans cette foule et trouver mon sommeil ? Une nuit pour savoir qui on est. Ce qui nous distingue des autres. Une vie pour découvrir tout ce qui n’est pas nous. Mourir. Se fondre à nouveau dans l’indistinct. Dormir. Lâcher prise. Avec la peur de se réveiller un autre. Dans une obscurité qui serait un cauchemar sans espoir de matin. Ce qui me tient en vie, qui me tient en éveil, c’est la peur de sombrer par une mauvaise nuit, dans le mauvais sommeil, la fatigue éternelle. L’insomnie est une course immobile contre le temps. Une victoire provisoire. Quatre, trois, deux, un… Suspendues entre la torpeur de la nuit et la brutalité du réveil, les petites heures égrènent le temps compté des insomniaques.

5 – Salles obscures

Vous vous demandez ce que je fais, non ? Eh ben je suis comme vous. J’attends… Qu’il se passe quelque chose… Quoi ? Je n’en sais rien moi… Si je savais… J’attends que ça s’améliore… Je pourrais me lever, et aller faire un tour en attendant, vous me direz… Vous aussi, d’ailleurs… Mais non… Je ne pense pas que ce soit très prudent… Des fois qu’il se passe quelque chose d’intéressant pendant notre absence… Ok, pour l’instant, il ne se passe rien. Mais ça peut redémarrer au moment où on s’y attend le moins. Subitement… Vous savez, c’est comme quand on est au cinéma, et que le film s’arrête tout d’un coup, parce que la pellicule a fondu sous la chaleur du projecteur. La lumière se rallume et on est là comme des cons, éblouis, comme si on nous avait brutalement tiré d’un rêve. On reprend peu à peu ses esprits et on se met à attendre. À espérer que le film reparte le plus vite possible. Qu’on nous replonge dans notre coma artificiel en relançant la bobine. Et puis on se rend compte qu’on ne sait absolument pas combien de temps va durer la panne. Peut-être que c’est plus grave que ça, et que la séance va être annulée. En fait, on n’est même pas sûr qu’il y ait vraiment quelqu’un en cabine pour recoller les morceaux. Et si le projectionniste s’était barré juste après avoir lancé le film ? Au bout d’un moment, le plus courageux des spectateurs se lève pour aller voir ce qui se passe. Sous le regard admiratif de tous les autres, restés lâchement assis à attendre que quelqu’un se décide. Mais le héros ne sait pas où aller pour sauver du naufrage ses camarades d’infortune. C’est très mystérieux, une cabine de projection. Il n’y a pas de fenêtre. Juste une meurtrière pour laisser passer la lumière du projecteur. On ne sait même pas où est la porte d’accès dérobée de cette citadelle interdite. Alors le type sort de la salle, retourne jusqu’à l’entrée du cinéma et demande ce qui se passe à la caissière de garde, qui évidemment n’est pas au courant. Elle ne sait pas non plus où est le projectionniste. Apparemment, personne ne l’a jamais vu. Mais elle dit qu’elle va se renseigner. Le type revient dans la salle après cet acte de bravoure, se préparant à rendre compte et s’attendant à être applaudi pour son initiative audacieuse, malgré le résultat plus qu’incertain de sa démarche. Mais quand il ouvre la porte, il s’aperçoit que la salle est à nouveau plongée dans le noir. Le film a déjà redémarré ! Sans lui ! Il s’est fait avoir. Il se dit qu’il aurait mieux fait d’attendre tranquillement avec les autres que les choses s’arrangent d’elles-mêmes. Avec tout ça, il a raté un bout du film. Quelques secondes, pas plus. Mais c’était peut-être une scène clef. Imaginez que dans Citizen Kane, vous ratiez la luge d’entrée… Sans compter que ces quelques images manquées s’ajoutent à celles probablement sacrifiées par le projectionniste pour bricoler une réparation à la va vite en ressoudant les deux bouts fondus de la pellicule. Maintenant, je vais être définitivement largué, se dit le revenant dont les yeux ne se sont pas encore réhabitués à l’obscurité. Il regagne son siège à tâtons, et demande en chuchotant à sa voisine de lui résumer ce qui s’est passé pendant son absence. La fille s’apprête à lui répondre à contrecœur, craignant à son tour de rater une réplique essentielle pendant cette remise à niveau, quand derrière eux une voix agacée crie : Chuuuut ! Alors la fille, soulagée, lance un regard désolé au gêneur avant de tourner à nouveau vers l’écran ses beaux yeux fascinés, tout en replongeant avec volupté la main dans son paquet de pop corn. The show must go on ! Mais le pauvre zombie, lui, ne comprend plus rien au film… Alors je préfère attendre... (Un temps). Vous savez combien ça rapporte, un livret A, en ce moment…? Trois pour cent par an… Vous placez votre SMIC à la caisse d’épargne, vous vous faites congeler pendant cinq cents ans. On vous passe au micro-onde, et vous êtes multimillionnaire. Là, ça vaut le coup d’attendre, non ? 

6 – Auto-stop

Vous allez où ? Vous ne savez pas…? Bon, ben… Montez, je vous emmène. Vous n’avez que ça comme bagages ? Vous avez raison. Quand on ne sait pas où on va, pas la peine de se charger. Moi, j’ai juste un petit sac. Une brosse à dents. Des chaussettes de rechange. Un maillot de bain, au cas où… Oubliez pas d’attacher votre ceinture, il y a des contrôles, parfois. Moi non plus, d’ailleurs, je ne sais pas très bien où je vais. J’ai pris quelques jours. Je vais essayer de trouver un endroit calme, pour faire le point. J’ai une vague idée de roman… Avec les ordinateurs portables, maintenant, c’est pratique. On peut écrire où on veut. Même chez soi. J’ai aussi internet, là-dessus ! Quand je quitte la maison, j’emmène la boîte aux lettres. C’est pas mal, ce coin, non ? Dommage qu’ils annoncent un temps pourri. J’aime bien rouler, comme ça. Déjà parti, pas encore arrivé. J’ai l’impression d’exister un peu. Ça doit être pour ça que je ne finis jamais rien. Le nombre de romans que j’ai pu commencer ! Quand j’étais gosse, ce que je préférais, c’était le trajet entre chez moi et l’école. Je faisais durer le plaisir, en allant le plus lentement possible. Mais… on a beau prendre son temps, on finit toujours par arriver quelque part. Il faut absolument que je mette de l’essence, là. Vous me dites si vous voyez une pompe ? Ouais… Quand j’étais gamin, j’étais terrifié par la certitude que j’allais mourir un jour. C’est le destin de tout le monde, hein ? Alors j’ai d’abord tenté de me persuader que je n’étais pas comme tout le monde. Mais très vite, j’ai dû me faire à l’idée que je n’étais pas Jésus Christ. Seul un temps élastique me séparait d’une mort certaine. Peut-être même prématurée ! Non seulement j’étais sûr de mourir, mais je ne savais pas quand. Bref, ça devenait urgent de ralentir pour ne pas mourir de façon précipitée. Qu’est-ce qu’il a à klaxonner comme ça, celui-là ? Double, si tu es tellement pressé ! Je disais quoi ? Oui, donc, faute de pouvoir arrêter le temps, après, j’ai essayé de retenir chaque instant. Pour qu’il s’écoule moins vite, voyez. Avec l’espoir secret qu’un souvenir plus dense finirait par enrayer le sablier. Pour commencer, j’ai choisi un moment, au hasard, et j’ai décidé arbitrairement de le retenir toute ma vie. Et ça a marché ! La première fois… Un moment inoubliable ! Quoique absolument sans intérêt… Je n’ai jamais pu réitérer cet exploit. De toute façon, depuis le temps, j’ai changé de point de vue sur l’existence, hein ? On meurt, bien sûr, mais on ne disparaît jamais complètement. Rien ne se perd, rien ne se crée. Hélas, avec le temps, cette certitude d’un éternel retour me terrorise encore plus que celle d’une fin définitive. Ça ne s’arrêtera donc jamais ? Et qu’est-ce qu’on va devenir quand on sera mort ? C’est vrai, c’est effrayant, la réincarnation, si on y pense. Même si on n’est pas complètement satisfait de sa vie actuelle, rien ne dit qu’une fois ressuscité, on ne va pas se retrouver dans la peau de quelqu’un encore plus malheureux que soi… Il y a tellement de misère, dans le monde. Ça ne vous fout pas les jetons, à vous, cette roulette russe ? Non, on ne sait pas où on va. On ne sait même pas d’où on vient ! Est-ce qu’un papillon se souvient d’avoir été une chenille ? L’homme ne se souvient même pas d’avoir été un singe. Ah, une pompe à essence ! J’ai bien cru qu’on allait tomber en panne sèche. Si vous voulez en profiter pour vous dégourdir les jambes. Ou passer aux toilettes. Prenez votre temps, on n’est pas pressés. On ne sait pas où on va…

7 – Il était une dernière fois

Il faut s’attendre à tout, dans la vie. Se tenir prêt. Le matin, on se lève. Comme tous les jours. On ne sait jamais si ce ne sera pas le dernier matin du dernier jour de sa vie. Bon, il y a des fois où on peut s’en douter un peu, hein…? Quand on ne se lève même plus, par exemple. Qu’on est atteint d’une longue maladie, une longue maladie qui tire plutôt vers sa fin, voyez, et que l’aumônier de l’hôpital est passé à tout hasard pour vous demander si vous n’aviez vraiment besoin de rien. Là, on se dit que si ce n’est pas pour aujourd’hui, en tout cas, ça ne va pas tarder. Quand on s’apprête à sauter de l’avion en plein vol, en regardant vers le ciel pour ne pas voir en bas, et qu’on imagine ce qui se passerait si le parachute ne s’ouvrait pas. Alors on vérifie une dernière fois que l’anneau n’est pas coincé. Que la toile n’est pas déchirée. Que par mégarde, on ne s’apprête pas à se jeter dans le vide avec son sac de couchage. Même si on n’est pas croyant, on fait son signe de croix au cas où. Ça ne mange pas de pain. Et puis, toute honte bue, on peut toujours décider de ne pas sauter. Rester dans l’avion, sonner l’hôtesse, et commander un whisky. En attendant que l’avion se pose en douceur. Ou qu’on s’écrase. Mais tous ensemble. Quand on est matador, et qu’on s’apprête à tuer six taureaux d’affilée, de cinq à sept. Et si l’un d’eux ne l’entendait pas de cette oreille ? Ni une ni deux, le bœuf qu’il a failli être pourrait se rebiffer. Combien de temps survivra-t-on encore à cette boucherie à ciel ouvert ? Depuis la nuit des temps, tuer pour vivre, c’est un métier à risque. Dans le couloir de la mort, quand on entend des bruits de pas derrière la porte, aux petites heures, et que le room service vous apporte sur un plateau le petit déjeuner continental, servi dans de la vaisselle fine, au lieu du jus de chaussette habituel dans un quart en fer blanc. Alors là, on sait qu’il faudra libérer la chambre avant midi, que l’addition ne va pas tarder, et qu’on n’y coupera pas. Quand on saute à l’élastique, et qu’on sait qu’il peut craquer. Quand on craque et qu’on saute sans élastique. Quand on saute avec un préservatif et qu’il craque. Quand on craque et qu’on saute sans préservatif, parce que le pape a dit que non. Que celui qui a déjà pêché lui lance la première capote usagée. Quand on se lève le matin, et qu’on ne sait plus pourquoi. Quand on pense qu’à vivre, on n’y survivrait pas. Quand on préfère mourir pour quelque chose, plutôt que de vivre pour rien. Quand on meurt de faim, qu’on ne pèse déjà plus rien, et qu’on ne peut pas faire autrement. Quand on nous a trop souvent dit d’aller nous faire pendre. Oui. Il y a des fois où on peut se douter qu’il n’y aura pas de prochaine fois. Et puis il y a les fois où on ne voit rien venir. Les fois où on s’en va comme on est venu. Par accident. Où on meurt comme on a vécu. Bêtement. Les fois où on décède par hasard. Sans préavis. Où on meurt par erreur. Sans faire-part. Un jour on se lève le matin, et il n’y en aura pas d’autres. Et on ne le sait pas. Il y a des fois où on meurt sans prévenir.

8 – Définition de l’amour (par défaut)

Ça fait combien de temps qu’on se connaît ? Vingt ans, au moins, non ? (Silence) Pourquoi on a jamais couché ensemble, au fait ? C’est vrai, on s’entend bien… On aurait même pu se marier! C’est marrant, je te vois un peu comme une ex. Alors qu’on n’est jamais sortis ensemble… On a failli, une fois, tu te souviens ? Tu m’avais fait boire. A moins ce ne soit le contraire. On a fini chez toi, complètement bourrés. On a rigolé comme des bossus pendant toute la nuit, mais on a oublié de coucher ensemble. C’est peut-être parce qu’on s’entend trop bien, justement. Ça manquerait un peu de piment. On s’ennuierait, à la longue. C’est vrai, on se marre bien, tous les deux, mais… Je ne m’imagine pas en train de faire l’amour avec une fille qui se marre. Bon, il y a rire et rire. Je peux faire rire une fille pour coucher avec elle. Mais alors coucher avec une fille qui me fait marrer…! Non, si je couchais avec toi, j’aurais l’impression de coucher avec un copain. Avec une copine, si tu préfères. Et puis je n’aime pas les blondes. Je sais, tu n’es pas blonde. Mais tu l’étais quand je t’ai rencontrée… J’ignorais que ce n’était pas ta couleur naturelle, moi! A quoi ça tient, hein ? Ce n’est pas que je n’aime pas les blondes, mais… Ça dépend. Ça devait être la couleur. Tu étais un peu trop blonde pour moi. Les filles trop blondes, je ne sais pas, ça me dégoûte un peu. Physiquement. Je ne sais pas pourquoi… Ça doit être une question de peau. Maintenant, c’est trop tard. Je t’imaginerai toujours dans la peau d’une blonde qui s’est faite teindre en brune. Et puis tu n’es pas vraiment brune… C’est pas châtain, non plus. Je ne sais pas comment appeler ça… C’est ni blond ni brun. Ce n’est pas que tu ne me plais pas, hein ? D’ailleurs, tu plais à tous les mecs. D’habitude, c’est plutôt motivant… Mais là, non. Non, je n’arrive pas à définir exactement pourquoi je n’ai jamais eu envie de coucher avec toi… Ça doit être ça, l’amour… Je veux dire, le «je ne sais quoi» qui fait qu’on a envie de baiser ensemble, ou plus si affinité. On a réussi à cerner ce que c’était, dis donc! Par défaut… Maintenant, pourquoi je me suis marié avec ma femme plutôt qu’avec toi ou une autre, alors là ? Bon, déjà, à elle, je lui plaisais. C’était moins compliqué. Si je ne lui avais pas plu, est-ce que je me serais accroché… ? Et si je m’étais accroché, est-ce que ça lui aurait plu… ? On ne le saura jamais. L’amour partagé, c’est plus simple, mais c’est moins… Comment dire… ? A vaincre sans péril, on a le triomphe modeste. D’ailleurs, je me demande ce qu’elle a bien pu me trouver ? Tu as une idée, toi…  ? Je pourrais lui demander, tu me diras, mais… Si elle me retourne la question… Des fois, il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder. Un peu de mystère, dans le couple, ça ne peut pas nuire. Enfin, il ne faut pas exagérer, non plus. Une fois je suis sorti avec une fille. Au bout d’un an, elle m’a plaqué. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a répondu qu’elle s’emmerdait au lit avec moi. Un an! Il y a des limites à la discrétion… Alors maintenant, pourquoi elle est sortie avec moi pendant un an ? Je n’ai même pas pensé à lui demander… Il devait quand même bien y avoir une raison! Ou alors elle m’a menti. Sur mes performances sexuelles, je veux dire… Pour se venger… Je ne dis pas ça parce que ça m’a vexé dans mon orgueil de mâle, hein ? Ça m’a un peu surpris, c’est tout. C’est vrai, j’ai plutôt la réputation d’être un bon coup. Et toi ? Non, je veux dire, et toi, tu ne veux vraiment pas me dire pourquoi tu n’as jamais eu envie de sortir avec moi ? Tu n’es pas obligée de me répondre, hein ?

9 – La volupté de l’ennui

Je m’ennuie, pas vous ? Non, mais je ne m’ennuie pas spécialement avec vous. Je m’ennuie en général. Avec ou sans vous. Je me suis toujours beaucoup ennuyé, d’ailleurs. Depuis que je suis tout petit. Je ne sais pas pourquoi… Au début, ça m’ennuyait un peu. Et puis je m’y suis fait. Ma femme, elle, elle ne s’ennuie jamais. Elle a de la chance. Elle dit qu’elle a toujours quelque chose à faire. Et quand elle n’a vraiment plus rien à faire, elle dort. Moi, je dors très mal. Je me réveille à trois heures du matin, et je ne peux plus me rendormir. Alors je m’ennuie. Même la nuit. Pendant que ma femme dort à poings fermés. Bon, le jour, je pourrais travailler, vous me direz. Ça me permettrait peut-être de mieux dormir la nuit. Mais si vous croyez que c’est beaucoup plus marrant de travailler que de s’ennuyer… Le travail, c’est juste bon pour s’occuper pendant la journée. C’est comme la télé le soir, les mots croisés le dimanche ou les boules pendant les vacances. Ça permet seulement d’oublier provisoirement qu’on ne sait pas quoi faire de sa peau. Non, moi, je m’ennuie à plein temps… et le pire, c’est que je me demande si je n’en retire pas une certaine satisfaction. Parce qu’il y a une volupté à s’ennuyer, hein ? Comme il y a un plaisir à être triste. Une sorte de noblesse, même. Déjà pour s’ennuyer, il faut en avoir le loisir. Et pouvoir se le permettre. C’est un luxe qui n’est pas donné à tout le monde. L’ennui, c’est une liberté fondamentale qui n’est limitée par aucun passe-temps. D’ailleurs, m’ennuyer… Je me demande si je ne préfère pas ça que de m’amuser, finalement. C’est vrai, s’amuser, c’est lassant, à la longue. On finit toujours par refaire les mêmes choses. Revoir les mêmes gens. Refaire les mêmes choses avec les mêmes gens. Tandis que… il y a mille façons, de s’ennuyer… Et puis s’amuser, entre nous, c’est un peu vulgaire, non ? C’est plus bruyant, pour commencer. Vous avez déjà entendu des gens qui s’amusent ? Les éclats de rire, les éclats de voix… C’est comme les éclats d’obus. Moi, personnellement, ça me casse les oreilles. La fête, la musique… La fête de la musique ! Est-ce qu’il fallait vraiment faire ça en plein air, pour que tout le monde en profite ? Et ceux qui n’aiment pas la fête ? Qui n’aiment pas les flonflons ? Les gens qui s’ennuient, eux, au moins, ils ne dérangent personne. Enfin, je veux dire, les gens qui sont capables de s’ennuyer tout seul dans leur coin, et qui ont la décence de le faire en silence. Pas ceux qui vous répètent toutes les cinq minutes qu’ils ne savent pas quoi faire. Comme certains enfants. Les miens, par exemple… C’est vrai, quoi. Ce n’est pas parce qu’on a fait des enfants qu’on a une vocation d’animateur (ou animatrice) de centre de loisirs. Ou alors, il faudrait faire passer le BAFA à tous les gens qui se marient et qui pensent procréer… Non, l’avantage, quand on aime s’ennuyer, c’est qu’on peut le faire partout. Et qu’on n’a besoin de personne. Moi, j’arrive à m’ennuyer n’importe où. Même au théâtre. Et avec n’importe qui. Même ma femme. Surtout avec ma femme (mon mari). Pour tout vous dire, c’est encore en sa compagnie que je préfère m’ennuyer. Parce qu’il ne faut pas croire, mais on ne peut pas s’ennuyer bien avec tout le monde ! Encore faut-il tomber sur quelqu’un d’assez discret… Et le plus beau, c’est que ça l’amuse, ma femme (mon mari), quand je lui dis ça. Je m’ennuie et elle (lui), elle (il) s’amuse… Bon, ce n’est pas que je ne m’ennuie pas avec vous, mais il va falloir que vous m’excusiez. J’ai un truc à faire, là. Un truc très ennuyeux, d’ailleurs. Comme quoi, on peut aussi s’ennuyer en faisant quelque chose… Allez. Ennuyez-vous bien…

10 – Sur le fil

Vous allez rire, je ne sais pas du tout ce que je fais là… Et vous ? Non, je veux dire, et vous, vous savez ce que je dois faire ? Ce que je suis supposé dire ? Si vous le savez, n’hésitez pas à me le faire savoir, hein ? Moi, je n’en ai pas la moindre idée. Je suis planté là comme un ordinateur qu’on aurait débranché sans prévenir, pour brancher l’aspirateur à la place. Ou alors, c’est une panne de secteur. Une coupure de courant. J’aurais dû faire une sauvegarde. Mais comment je pouvais deviner qu’on allait me couper l’alimentation ? J’ai peut-être oublié de payer la facture… Je ne parle pas d’un simple trou de mémoire, hein ? Dans ce cas là, j’improviserais. En attendant que ça me revienne. En attendant de retrouver le fil. Ou je demanderais au souffleur, tiens. Ah, il n’y a plus de souffleur, c’est vrai… Il n’y a même plus de texte, et plus d’auteur. Compression de personnel. Vous verrez que bientôt, on supprimera aussi le filet pour les funambules, et les mots pour le dire. Quand on supprimera les filets pour les pêcheurs, et les toiles pour les araignées, là il faudra vraiment s’inquiéter… Priez pour nous pauvres pêcheurs. On nous mène en bateau, et c’est encore à nous de payer le gasoil. Des funambules avec une araignée au plafond… C’est un peu ce qu’on est tous, non ? Tant qu’on garde l’équilibre et qu’on marche bien droit sur la corde raide, ça va encore. Mais quand on perd le fil… Quand on ne sait plus quoi dire, on peut vite raconter n’importe quoi. On peut dire ce qu’il ne fallait pas. Et après… On pourra seulement dire : excusez-moi ça m’a échappé. Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. C’est même tout à fait ce que je voulais taire. Ça m’est passé par la tête, et les mots sont sortis de ma bouche malgré moi. Parce qu’en même temps, il faut bien dire quelque chose, hein ? Il faut bien meubler. Le silence, c’est pire que tout, vous savez. C’est tout à fait intolérable. Surtout quand les gens ont fait le déplacement pour entendre ce que vous aviez à dire, et qu’ils ont payé leurs places. Quand je vous parle de silence, je ne parle pas seulement de parler, hein ? Rien de plus bavard qu’un mime. Et je ne sais pas si vous avez déjà pris le bus avec une bande de sourds-muets, mais il faut voir le raffut. Non, être là sans parler, c’est bien plus dur que de parler pour ne rien dire, croyez-moi. Mais parler pour parler, là ça en dit long. Un trou de mémoire, c’est comme un toboggan. Comme un trou noir. On sait qu’on sera sur le cul en arrivant, mais on ne sait pas où on va arriver. La seule chose qu’on sait, c’est qu’une fois parti, on ne peut plus s’arrêter. Alors c’est normal qu’avant de se laisser glisser, on ait une petite appréhension, non ? Pourquoi je vous raconte tout ça moi ? Où est-ce que je veux en venir ? Vous ne dites rien, hein ? Vous ne m’aidez pas beaucoup… Remarquez, j’ai l’habitude. Je sors de chez mon psy. Lui non plus ne dit jamais rien. Vous me direz, ça lui évite de dire des conneries. Bizarrement, tous les psys que j’ai entendu dire quelque chose m’ont paru plus dérangés que moi. Quand même. Lui, je n’ai jamais entendu le son de sa voix. En dix ans. Alors je viens de lui dire qu’on ferait mieux d’en rester là, justement. Non, ça me coûtait vraiment trop d’essayer toutes les semaines de trouver quelque chose à lui dire. Surtout avec le passage à l’euro… Alors quand c’est passé à deux fois par semaine… Je ne vous en parle même pas. Et puis je n’ai plus vraiment besoin de m’allonger, maintenant que je suis là, hein ? Ici, je suis un peu comme sur le divan. Avec plusieurs rangées de psys pour m’écouter en silence. Et là, au moins, c’est vous qui allongez les billets à chaque séance…

11 – Le ménage

Faire le ménage, ce n’est pas que ça m’amuse. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un de ces vieux garçons maniérés, adeptes de l’encaustique, qui s’adonnent dans l’intimité de leur chez soi aux plaisirs du patin sur parquet. Il me semble, néanmoins, qu’il y a une certaine grandeur discrète à balayer devant sa porte. À tenir fermement le manche à balai, on reste bien arrimé à la réalité. Poussières nous sommes et nous retournerons faire les poussières. Récurer soi-même la cuvette de ses chiottes, surtout, oblige à une certaine humilité. À une certaine modestie. J’ose le dire, même, faire son propre ménage relève d’une bonne hygiène mentale, et préserve de bien des folies. Je ne parle pas des petites manies individuelles. Le Docteur Petiot était plutôt un homme d’intérieur, Monsieur Landru du genre homme au foyer, et ça ne les a pas empêchés de se laisser aller à quelques excès. Mais dans un cadre strictement privé ! Non, je parle de la défense de la démocratie. La serpillière, c’est le dernier rempart contre la tyrannie. Hitler aurait-il envahi la Pologne s’il avait dû passer un coup d’aspirateur avant ? Pol Pot aurait-il exterminé son propre peuple avec autant d’entrain, s’il avait pu chez lui s’employer à chasser les moutons au plafond ? Non, on n’a jamais vu un dictateur faire la popote lui-même. Prendre un employé de maison, c’est se rêver déjà en tyran domestique. C’est le premier pas vers la mégalomanie. C’est l’annexion symbolique de la Pologne… ou en l’occurrence du Portugal ! Le génie, en revanche, n’est nullement l’ennemi des arts ménagers. On imagine très bien Archimède ayant l’idée de son théorème debout devant son évier avec ses gants en caoutchouc : toute main plongée dans l’eau de vaisselle subit une poussée verticale de bas en haut égale au poids de l’eau de vaisselle déplacée… Et s’il y a autant de plats à fruits, d’épluchures de légumes et autres steaks saignants parmi les natures mortes qu’on voit dans les musées, c’est que les grands maîtres de la peinture passaient sûrement pas mal de temps dans leur cuisine. Embaucher une femme de ménage, croyez-moi, c’est une paresse intellectuelle. Que dis-je ? C’est le péché originel ! Le premier renoncement à ses responsabilités d’homme, qui ouvre la porte à toutes les démissions futures. Le petit arrangement avec sa conscience qui autorise toutes les compromissions à venir. C’est l’origine du capitalisme ! Le début de l’exploitation de l’homme par l’homme. Enfin de la femme de ménage par l’homme… ou par l’executive woman, qui vous en conviendrez, n’est déjà plus tout à fait une femme. Car il faut au moins avoir l’honnêteté de contempler la vérité en face : le grand ménage que vous refusez de faire chez vous par crainte de vous salir les mains, il faudra bien qu’un autre le fasse à votre place. La pierre ponce que vous rechignez à saisir par crainte de vous abîmer l’épiderme, un autre Pilate devra la manier pour vous. Un autre que vous mépriserez pour sa servilité, ou pour le moins que vous regarderez avec condescendance, afin de lui faire payer votre propre lâcheté. Pourquoi, à votre avis, paye-t-on toujours sa femme de ménage au noir ? Et sans aucun scrupule, de surcroît. Parce qu’on ne peut pas envisager sérieusement que de faire le ménage chez les autres soit un véritable métier. Encore moins un travail méritant salaire et ouvrant à des droits sociaux. Alors on cherche un alibi. On se dit que si on n’avait pas mieux à faire, sûr qu’on s’y collerait soi-même, à laver les carreaux de la salle à manger et à briquer la lunette des toilettes. Que si on préfère laisser ça à une tierce personne, ce n’est pas par fainéantise, au contraire. C’est par dévouement. Presque par abnégation ! Pour ne pas léser le reste de l’humanité des nombreux bienfaits qu’on ne pourrait pas lui apporter si on était obligé de faire le ménage à la place. Vous voyez où je voulais en venir quand je parlais d’humilité… D’accord, on ne peut pas aller contre la nature, non plus. Il est évident qu’un homme, normalement constitué, n’est pas génétiquement équipé pour manier le fer à repasser à vapeur. Mais bon… C’est bien pour ça que la société a inventé le mariage. Se répartir les tâches ménagères, oui. Mais que chacun conserve sa dignité. Alors, dans cette noble servitude domestique partagée, le couple pourra redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un ménage. Voltaire n’a-t-il pas dit qu’il fallait cultiver son jardin ? Il n’a pas cru bon d’ajouter qu’il fallait aussi éplucher ses légumes, se servir la soupe, et nettoyer les bols après, mais c’était sous-entendu. En vérité je vous le dis, la femme de ménage n’est pas du tout l’avenir de l’homme. Et quand les grands de ce monde seront contraints par la constitution à faire eux-mêmes leurs petites lessives, c’est l’humanité toute entière qui sentira bon la lavande.

12 – Comme avant

Vous vous souvenez ? C’était le bon temps… Enfin, c’est ce qu’on dit. C’est ce qu’on croit. Est-ce que c’était aussi bien que ça avant ? En tout cas, c’était le commencement. Le début des haricots. Le premier des Mohicans. La religion est la ritualisation d’une mémoire imaginaire. On commence par rêver devant les vitrines des grands restaurants, les salles interdites aux moins de dix-huit ans, et quand on a enfin le droit d’y entrer, c’est la faim du début qui nous manque. Le bon vieux temps où on avait encore de l’appétit. Où la curiosité ne nous faisait pas encore un vilain défaut. L’ataraxie n’est pas une maladie infantile, c’est l’alibi qui aide les vieux à se faire une raison. Pour échapper à cette fatalité, il faudrait pouvoir inverser l’ordre des plats que l’histoire nous repasse. Se mettre à table les poches vides. Que l’appétit vienne en mangeant. Et rester sur sa faim. Hélas, par monts et par vaux, ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Les petits vaisseaux, les grandes artères. On attend toute sa vie l’accident heureux qui en changera le cours. Et quand cet événement arrive, le cœur n’y est plus. Quand ce n’est pas un accident cardiaque… La vieillesse est un naufrage qui ne se termine pas toujours bien. Sauvez nos âmes. Ou trouvez leur une île déserte où s’échouer sur la plage. Et tout recommencer depuis le début. Où est-ce qu’on a bien pu merder ? Aujourd’hui encore, je me pose cette question : ce gigantesque gâchis résulte-t-il d’un lointain malentendu, qu’une franche explication, même tardive, aurait pu dissiper, ou n’est-ce finalement que la conséquence logique d’un interminable dialogue de sourds ? Allez, en y réfléchissant bien, si on est un peu malin, on pourra peut-être se remémorer d’avoir été un singe. Ou même une liane. Parfois, dans cette jungle, je me souviens du temps où j’étais souple comme une liane. Quand cette seule exultation suffisait à faire de mon désir un accomplissement.

13 – Le remplaçant

Bonjour ! Je suis le remplaçant. Alors je me présente, parce que je ne suis pas sûr que tout le monde me connaisse. (Il inscrit son nom sur un tableau noir). Je suis Dieu. Non, mais restez assis, hein. Ne vous dérangez pas. Je sais, au début, c’est un peu impressionnant, mais vous verrez, on se fait très vite à ma présence. Bientôt vous ne me verrez même plus et vous ferez comme si je n’existais pas. Comme avec mon prédécesseur. Alors évidemment, vous vous demandez comment on devient Dieu, c’est normal. Vous vous dites, ok, il s’est échappé de l’asile, avec son copain qui se prend pour Napoléon. Non, mais moi, je ne me prends pas pour Jésus-Christ, hein ? Tout le monde sait qu’il est mort il y a 2000 ans, Jésus-Christ. Et puis Jésus, je n’avais pas le physique. Ça n’aurait pas été crédible. Ça n’aurait pas été vrai, surtout ! Mais Dieu… Il ne ressemble à rien. Il est partout, mais on ne le voit nulle part. Quand on s’adresse à lui, il ne répond pas. Et entre nous, il y a bien longtemps qu’il ne fait plus grand chose de très significatif, hein ? Il n’y a qu’à voir comment l’Église galère pour faire homologuer un miracle ou deux à titre posthume… Et encore, rien qui casse la baraque. Genre, j’avais perdu les clefs de mon 4×4, et après avoir vu le pape à la télé, elles ont miraculeusement réapparu dans la doublure de ma veste… Ou alors, j’avais un cancer du colon, et après 23 chimios, une ablation totale de l’intestin, et un voyage à Lourdes, je m’en suis miraculeusement sorti avec une sonde dans l’estomac et un anus artificiel. On est loin de la Mer Rouge qui s’ouvre en deux ou du ski nautique sur le Lac de Tibériade, pieds nus et sans hors bord. Ça, entre nous, ça avait quand même de la gueule. On comprend qu’à l’époque, ça ait pu susciter des vocations. Ok, Dieu a créé le monde. Le Big Bang, Adam et Eve, les dinosaures, tout ça en une petite semaine. C’est vrai qu’au début, il a fait fort. Mais depuis…? Maintenant, Dieu, c’est plutôt un titre honorifique. Tout puissant, tu parles… Il a à peu près autant de pouvoir que la Reine d’Angleterre, oui. Alors je me suis dit, Bernard, il y a une place à prendre. Oui, je ne devrais pas vous le dire, mais avant d’être Dieu, je m’appelais Bernard… Ok, c’est un job bénévole, mais bon… Le pape non plus, il ne fait pas ça pour le pognon. Non, mais pour faire pape, il faut quand même faire des études. Il faut faire acte de candidature, il y a des élections… Pour être Dieu, tu ne t’emmerdes pas avec tout ça… Bon, commencer à être Dieu, c’est comme arrêter de fumer. Au début, ce n’est pas évident… Après il faut s’y tenir, c’est tout… C’est une question de volonté, quoi. Il suffit d’y croire. Si on ne croit pas en soi-même… Alors je sais bien pourquoi vous êtes venus, hein. Pas pour la petite quête à la fin. Ce que vous attendez en vous tournant vers moi, c’est que je vous apporte la bonne parole. Par exemple que je vous souffle dans le tuyau de l’oreille la combinaison gagnante du prochain loto sportif, si possible avec le numéro complémentaire. Non, mais ça ne marche pas comme ça. Ce n’est pas pour me faire prier, mais bon… Si il suffisait de demander, ça se saurait. Non, je ne ferai pas plus que celui que je remplace, mais je vous promets d’être sur le coup. Vous ne me verrez pas non plus, mais je serai toujours là à vos côtés, comme lui. Alors vous me faites signe un peu avant. Un enfant malade, un plan social en perspective, un décès dans la famille… Vous me passez un petit coup de fil, et j’arrive. De jour comme de nuit. Par tous les temps. Je vous laisserai mon numéro de portable à l’accueil. Il faut payer la communication, mais bon… Si vous avez un forfait. Si ça ne répond pas, vous laissez un message sur ma boîte vocale… (Regardant sa montre) Ouh, la… Ce n’est pas que je m’ennuie, mais on m’attend ailleurs. Je peux être partout, ok, mais pas en même temps, quand même. Allez, je vous assure. Au bout d’une semaine ou deux, vous ne verrez pas la différence avec l’autre.

14 – Parler du beau temps

Drôle de temps, non ? On ne sait pas comment s’habiller. Est-ce qu’on va vers le mieux, ou est-ce que le pire est déjà sûr ? Est-ce que ça vaut même encore le coup de s’habiller ? Un temps de saison, comme on dit. Est-ce que ça vaut la peine d’en parler ? Mais il faut bien sortir, non ? Il faut bien parler. Par tous les temps. Ne serait-ce que pour vider la poubelle, et remplir le frigo. Si on s’écoutait, des fois. On resterait bien chez soi. On resterait bien au lit. À se parler du beau temps et à se parler de la pluie. Mais il paraît que dans la vie, on passe déjà trente ans à dormir. Alors imaginez un peu. Si on faisait la grasse matinée. En tout cas, dans une vie, on passe pas mal d’années à se parler à soi-même. Et à parler tout seul. Quand on est enfant, et qu’on parle à des gens qui auraient dû exister. Quand on est vieux, et qu’on parle à des gens qui n’existent plus. Entre les deux, adulte, on s’écouterait plutôt parler. L’autre n’est là que pour renvoyer l’écho. On parle à des murs qui n’ont pas d’oreilles. On parle à des chiens qui n’ont pas la parole. On braille à la face des sourds, et on parle aux aveugles en langage des signes. Tout le monde parle en même temps. Et quand il n’y a plus rien à dire, tout le monde s’écoute en même temps. On parle tout seul, parce qu’on a peur du noir. On parle aussi dans le vide, pour essayer de le remplir. Si on a la chance d’avoir quelque chose à se dire, on peut aussi se parler à soi-même. Se prêter une oreille attentive. Écouter ce qu’on a à se dire, c’est aussi important que d’écouter ce que les autres ont à se dire. Alors on se parle, et on s’écoute parler. Mais on ne se dit pas tout, on se ment à soi-même. Et quand on est très convaincant, on finit même par se croire quelqu’un… Trente ans à dormir. La vie est un songe, en tout cas la moitié. L’autre moitié un mensonge. Avec quelques moments de vérité pas toujours bonne à dire. On dirait que ça s’éclaircit, non ? Il va faire beau cette nuit. Regardez, on voit les étoiles. On dirait qu’elle nous parlent. Je suis sûr qu’il y a quelqu’un, là haut. Avec des oreilles, mais pas Dieu. Des gens qui se parlent entre eux, ou qui ne se parlent pas. Des gens qui se parlent à eux-mêmes, ou qui ne se parlent plus. Des gens qui se racontent des histoires, et qui finissent par les croire. Des gens qui parlent aussi dans le vide. La nuit, parfois, je tends l’oreille vers ces habitants du ciel. Vous croyez qu’un jour on pourra leur parler ? Leur parler du beau temps, et leur parler de la pluie ?

15 – Notre père qui êtes en nous

Si on se croisait dans la rue tel qu’on sera dans trente ans, vous croyez qu’on se reconnaîtrait ? Pas sûr, hein…? Ah, non mais je ne parle pas de vous et moi. On se connaît à peine. Il y a peu de chance que je me souvienne de vous. Surtout que dans trente ans, vous aurez pris un sacré coup de vieux. Vous serez probablement méconnaissables. Si vous êtes encore là… Non, je veux dire moi, si demain, dans un ascenseur, je tombais par hasard sur moi-même tel que je serais avec trente ans de plus… Est-ce que ma tête me dirait quelque chose ? Il y a trente ans, j’avais les cheveux longs, je faisais de la moto, et je lisais Rock & Folk. Si je me croisais aujourd’hui dans le métro le crâne dégarni en train de lire la Vie Financière, est-ce que je ferai le rapprochement ? Est-ce qu’au moins je me dirais : Tiens, c’est marrant, sa tête m’est familière à ce vieux con. Il ressemble un peu à mon père. Là, je n’aurais sûrement plus du tout envie de m’adresser la parole… On change quand même pas mal en trente ans. Pour le pire, en général. Est-ce qu’on est encore tout à fait le même… ou est-ce qu’on a irrémédiablement tendance à devenir son propre père ? On a tous peur de mourir un jour, mais on a bien tort de s’en faire. On ne meurt pas en un jour. Ou alors seulement par accident. Quand on meurt de vieillesse, on décède un peu tous les jours. Et on finit même par s’oublier. On est tous appelés à devenir des soldats inconnus. Si vous avez la chance de vivre encore une trentaine d’années, ce n’est pas vous qu’on enterrera, c’est un autre. Un autre que vous ne connaissez pas, que vous n’avez jamais rencontré, et que a priori vous ne rencontrerez jamais. Un étranger qui ne vous serait peut-être même pas sympathique. Parce qu’il faut voir les choses en face : on s’arrange rarement en vieillissant. Dites-vous bien que si vous ne vous aimez déjà pas beaucoup aujourd’hui, dans trente ans vous détesterez sûrement celui que serez devenu. Peut-être même que vous souhaiterez sa mort. On désire tous plus ou moins la mort de son père, non ? Vous lui reprocherez de ne pas vous avoir chéri comme un fils. Et il vous en voudra de ne pas avoir su réaliser ses rêves. Notre père, pour le comprendre, il faudrait l’avoir connu enfant. Et encore… Déjà que le matin, quand je me regarde dans la glace, j’ai du mal à me reconnaître et je ne trouve rien d’intéressant à me dire. Alors vous imaginez un peu si j’avais en face un type comme moi avec trente ans de plus… Un type qui n’existera peut-être jamais, d’ailleurs. Si on connaissait en naissant la date de sa mort, on saurait quand on a vécu la moitié de sa vie… Non, franchement, la communication intergénérationnelle, même avec soi-même, ce n’est pas très évident. Mais je vous donne quand même un conseil : si par miracle vous vous croisez demain tel que vous serez dans trente, quarante ou cinquante ans, adressez-vous cette prière : Notre père qui êtes en nous, que notre nom vous reste familier, que votre fin de règne soit paisible, que votre manque de volonté ne condamne pas trop tôt nos rêves, donnez-nous chaque jour une raison de vivre jusqu’à vôtre âge, pardonnez nos errances comme nous devrons pardonner aussi votre démission, laissez-nous succomber à la tentation, et délivrez-vous des remords.

16 – Faire tomber la neige

Un homme (ou une femme) arrive, en survêtement.

Vous pouvez rester assis ! Je suis… votre nouveau professeur de philosophie. Je sais, jusqu’à maintenant, vous me connaissiez plutôt en tant moniteur d’éducation physique… Mais Madame Zarbi, je veux dire Madame Zerbi, s’étant comme vous le savez suicidée hier soir en s’immolant par le feu dans sa baignoire remplie de super sans plomb… Ah, vous ne le saviez pas ? Autant pour moi. Bref, comme l’Académie de Créteil est momentanément en rupture de stock pour ce qui est des profs de philo… Allez savoir pourquoi, les profs de philo, c’est comme les curés, il y a une crise de vocation… Bref, la Directrice m’a demandé de remplacer Madame Zarbi. Zerbi. Vous savez, maintenant, il faut être polyvalent, dans notre métier… Il faut savoir s’adapter… Vous aussi, lorsque vous aurez un boulot, si vous arrivez à en trouver un, on vous demandera de savoir vous adapter. On appelle ça l’employabilité. Enfin, c’est ce que m’a dit Madame la Directrice. Je sais, vous avez le bac à la fin de l’année, mais… C’était moi, ou rien… Alors autant apprendre à vous adapter tout de suite. Bien, si vous n’avez pas de questions, nous allons donc commencer. Bon alors finalement, la philosophie, c‘est quoi ? Ce n’est pas si compliqué que ça, non ? C’est se poser les questions de base. Je veux dire, les questions fondamentales. Enfin, les questions qui ne servent à rien, quoi. Genre… Je ne sais pas moi… C’est quoi ce bordel qui nous entoure ? Comment est-ce que ce foutoir a bien pu commencer ? Est-ce que tout ce merdier finira un jour ? Là où elle est maintenant, Madame Zarbi a peut-être enfin les réponses à toutes ces questions… Malheureusement, elle ne peut pas revenir pour nous dire si il y a une existence après l’essence. Elle est complètement carbonisée. Alors pour le bac, il y va falloir qu’on se débrouille tout seul, hein ? Bref, ça fait des millénaires que tous les philosophes se posent ce genre de questions à la con, sans être foutus de trouver une explication qui tienne à peu près la route. Eh ben ça va peut-être vous surprendre dans la mesure où je n’ai jamais fait d’études de philo, mais moi, je pense avoir trouvé la réponse. Enfin… un début de réponse… Ce qu’il faut, c’est reprendre le problème à la base. Vous verrez, en cherchant bien, vous découvrirez que la réponse est en vous. Et que vous n’avez pas besoin de vous farcir tous ces bouquins aux titres imbitables qui figurent sur la bibliographie que Madame Zarbi vous a distribuée au début de l’année. Je ne sais pas si elle-même les avait tous lus, mais vous voyez où ça l’a menée… Non, croyez-moi, il vaut mieux que chacun reparte de sa propre expérience, en puisant dans ses propres souvenirs. Je suis sûr qu’à un moment ou un autre de votre vie vous êtes déjà passés à côté de la vérité sans même vous en rendre compte. Moi, personnellement, c’est en allant en pèlerinage au Mont Saint-Michel que j’ai eu… ce qu’on pourrait appeler une révélation. Au début, d’ailleurs, je n’étais pas très chaud. Je veux dire pour aller au Mont Saint-Michel. C’est plutôt ma femme qui… Mais bon, le Mont Saint-Michel, c’est quand même un truc à voir au moins une fois dans sa vie, non ? Et comme le voyage en car était offert par la mairie. Bref, on débarque là-bas sur le parking avec ma femme vers midi après trois heures de route en plein brouillard sans même pouvoir s’arrêter dans une station service pour pisser. Il n’y avait pas de temps à perdre, parce qu’on devait revenir le soir même à Créteil, alors c’était plutôt ambiance commando, voyez ? Donc tout le monde descend du car fissa, et commence à faire mouvement vers la basilique au pas de charge. On a beau ne pas trop croire en Dieu, c’est vrai qu’il y a là-bas une atmosphère propice à la méditation… Bref, on était à peu près à mi-chemin quand ma femme me dit : « Tu te rends compte ? Le Mont Saint-Michel est inscrit au patrimoine mondial de l’humanité, et si on ne fait rien, dans quelques années, ce ne sera même plus une île ». Sur le moment, j’avoue que je n’ai pas très bien compris où elle voulait en venir. C’était marée basse, alors le Mont Saint-Michel, dans le brouillard, ça ressemblait plutôt à une grosse merde posée là au milieu de la plage. Mais c’est vrai que ça m’a fait réfléchir. Et je suis parti comme ça à me poser des questions. Pourquoi le Mont Saint-Michel plutôt que rien ? Pourquoi ma femme plutôt qu’une autre ? Pourquoi la possibilité d’une île à marée haute, et plus à marée basse ? Entre-temps, on était presque arrivé à la basilique. Il faisait un froid ! C’était au mois de décembre, quelques jours avant Noël. Ça a peut-être aussi un rapport avec ça. Donc à mesure que je grimpais la pente, je sentais monter en moi quelque chose de… zarbi. J’avais la conviction qu’en ce lieu sacré, j’allais trouver la réponse à toutes les questions que je ne m’étais jamais posées jusque là. Mais comme j’étais un peu essoufflé, que je me les gelais, et que j’avais promis à ma belle-mère de lui ramener quelque chose du Mont Saint-Michel, j’ai eu l’idée d’entrer dans un magasin de souvenirs. Il faut dire que ça ne manque pas, là-bas, les souvenirs… Bref, je regarde dans la boutique si je pouvais trouver une bricole pas trop chère pour ma belle doche. Et là, comme par miracle, je tombe sur un de ces petits dômes en verre rempli d’eau avec le Mont Saint-Michel à l’intérieur. Vous voyez ce que je veux dire ? Ils font la même chose à Paris avec la Tour Eiffel. Machinalement je prends le truc dans ma main et là, comme poussé par une volonté étrangère à la mienne, je me mets à le secouer. Vous n’allez pas le croire, mais la neige se met à tomber ! Je veux dire dans la boule de cristal d’abord, évidemment. Mais je me tourne vers la porte. Il s’était mis à neiger dehors aussi ! C’est là que ça m’est venu tout d’un coup. Cette boule de cristal, c’était l’univers en modèle réduit ! Le monde que je tenais entre mes mains. J’étais comme illuminé par cette révélation ! Je regardais la boule. Je regardais dehors. Plus je secouais la boule, plus il neigeait sur le Mont Saint-Michel. J’étais tout puissant. J’étais Le Tout-Puissant ! Bon, au bout d’un moment, comme le vendeur commençait à me regarder de travers, j’ai dû reposer la boule. Peu à peu toute la neige est retombée, et je suis revenu à la réalité. Mais depuis ce moment là, je sais : le monde est une boule de cristal dans laquelle on peut lire le passé comme l’avenir. On secoue la boule, c’est comme le big bang. Les flocons ne tombent jamais au même endroit, dans le même ordre, ni à la même vitesse, mais au bout du compte, toute la neige finit toujours par retomber par terre. Après il suffit de secouer la boule encore une fois, et ça recommence. C’est toujours différent, mais au bout du compte ça revient au même. Il n’y a pas deux flocons identiques, ils suivent tous une trajectoire distincte, mais il y a toujours la même quantité de neige, et tout finit toujours par se casser la gueule, vous pigez ? Bon, alors je n’ai pas encore réussi à comprendre qui secouait le machin, et pourquoi, mais… J’ai quand même ma petite idée. Pourquoi, à votre avis, tous les cons qui rentrent dans une boutique de souvenirs au Mont Saint-Michel éprouvent le besoin irrépressible de secouer le machin dont je vous parle ? Pour le plaisir de voir tomber la neige ! Alors pourquoi Dieu, s’il existe, n’aurait pas envie de faire pareil ? Et tenez-vous bien, parce que ce n’est pas fini… Et si Dieu, finalement, c’était moi ? Je veux dire, vous aussi, si vous voulez. Enfin, la somme de tous les cons de notre espèce, quoi ! Avouez que ça vous en bouche un coin, non ? C’est pour ça que quand la Directrice m’a demandé si j’avais quelques notions de philosophie pour remplacer Madame Zarbi, j’ai dit oui tout de suite. Je crois que c’était un signe du destin, vous comprenez ? L’occasion pour moi de faire partager au plus grand nombre le savoir que j’ai pu modestement acquérir sur les mystères du monde qui nous entoure… Bon, je crois que ça ira comme ça pour aujourd’hui. Il ne faut quand même pas mettre la barre trop haut pour une première fois. Allez, maintenant tous à plat ventre ! On va faire quelques pompes tous ensemble pour terminer. Un esprit sain dans un corps sain, comme dit Madame la Directrice. Et les pompes, pour le bac, ça peut toujours servir, pas vrai ? Noir

17 – Demi-Vœux à la Nation

Chers Compatriotes, mes vœux seront moitié plus courts que d’habitude, car en ce 31 décembre à 20 heures, il y a état d’urgence et le temps nous est compté. Pour commencer, j’ai une dinde qui m’attend à la maison, et elle est plutôt dure à cuire. J’ai peut-être vu un peu grand : je ne suis même pas sûr de réussir à la faire entrer dans le four en un seul morceau. Quoi qu’il en soit, à raison d’une heure de cuisson par kilo, je ne pourrais sans doute pas me la taper avant la mi-janvier. Bon, oublions cette grosse dinde et revenons à nos moutons, c’est à dire vous, mes chers compatriotes. Mon devoir en tant que Chef de l’État, est de vous alerter sur la situation catastrophique de notre pays au moment où je vous parle. Lorsque cette année a commencé, elle comptait 365 jours. Il n’en reste plus qu’un seul aujourd’hui. C’est dire si le déficit de la France continue à se creuser inexorablement de jour en jour, année après année. Rassurez-vous, je viens de prier Dieu afin que, dans son immense miséricorde, il nous accorde dès demain une nouvelle ligne de crédit de quelques mois. Mais je dois vous avertir : la France ne peut pas continuer à dépenser ainsi son temps sans compter. C’est pourquoi j’ai décidé, à partir du premier janvier, de ne plus remplacer qu’un jour sur deux partant aux oubliettes. L’année qui vient ne comptera donc que six mois. Elle commencera le premier janvier pour s’achever le 30 juin, date à laquelle je me présenterai à nouveau devant vous pour vous vous souhaiter la bonne année. Certes, je conçois que ces changements, dont la France a tant besoin, vous demanderont quelques efforts d’adaptation. Mais rassurez-vous, en raison du réchauffement général de la planète, vous ne verrez bientôt plus la différence entre les saisons, et toutes les années vous paraîtront identiques. C’est à peine si celles qui ne comporteront aucun été vous sembleront un peu plus pourries que les autres. En parfaite cohérence avec cette réforme, qui aura aussi le mérite de doubler le rendement de tous les impôts recouvrés annuellement par l’État, j’ai par ailleurs décidé d’une mesure forte : la suppression du passage de l’heure d’été à l’heure d’hiver, qui depuis des années divisait la Nation. Désormais, il n’y aura plus qu’une seule heure, mais six mois par an seulement ! Mes Chers compatriotes, je vous souhaite une excellente demi-année. Je crois au bon côté de la force, et je ne vous quitterai pas. Vive la République des moutons et à moitié vive la France.

18 – Death Valley

Derrière nous, infiniment, la route se perd. Le bus s’immobilise sur le bas-côté et on en descend en titubant, aveuglés par le grand soleil, et engourdis par cette éternité passée à regarder droit devant nous jusqu’au terminus qu’est ce nouveau départ. Sans un mot, nous avançons dans le paysage lunaire. Nous n’avons plus devant nous que le désert. Nous nous baissons pour ramasser quelques cailloux, que nous lançons vers d’autres cailloux tous semblables, tous différents. Nous évitons de nous regarder. Nous avons tant parlé déjà auparavant. Nous étions ivres de paroles. Et maintenant, nous avons mal au cœur. Nous restons là un long moment silencieux, la gorge serrée, puis peu à peu nous réapprenons à parler. À faire des projets. À rêver notre vie encore une fois comme un rébus.

Mon premier ira à Sofia. Pour y être un poète raté. Y a-t-il des poètes réussis ? Vaguement alcoolique. Mon premier n’est jamais allé à Sofia. Personne ne va là-bas. On n’a pas de raison d’y aller. C’est pour ça qu’il ira. Dans des arrière-salles de cafés enfumés, devant des tables couvertes de cadavres de bouteilles, il poursuivra sans fin les mots d’une langue étrangère pour en faire de mauvais vers. Il ne passera pas à la postérité. Même pas à la postérité bulgare. Il sera poète, c’est tout. Parce qu’on n’est pas poète. Parce qu’un poète, ça n’existe pas, dans la réalité. Encore moins à Sofia. Et puis un jour, trop imbibé d’alcool et de nicotine, il s’affalera sur sa table au milieu d’un long poème inachevé. Mais il sera resté fidèle à sa parole. Jusqu’au bout.

Mon deuxième ira à Paris. Il ouvrira une épicerie rue Alexandre Dumas. Une épicerie semblable à celles tenues par les Arabes ou les Chinois. Toujours ouverte. La nuit, le samedi, le dimanche. Mon deuxième ne sortira jamais de son magasin. Il servira les clients en leur faisant la conversation et en plaisantant. Toujours la même conversation. Les mêmes plaisanteries. Chaque fois plus insensées. Et puis un jour, les mots qu’il emploiera, toujours les mêmes pourtant, ne voudront plus rien dire du tout, seront comme une langue morte inconnue de tous et de lui-même. Alors il fermera l’épicerie : Fermé pour cause d’aphasie. Il ira à la gare de l’Est. Il prendra le train pour Bucarest. Au matin, après une nuit sans rêve, il s’éveillera sur un quai crasseux mais ensoleillé, peuplé de gens pressés et de vendeurs de sodas made in Romania.

C’est alors que dans le flot des voyageurs en mouvement, mon deuxième apercevra mon premier immobile, miraculeusement ressuscité, en fait jamais mort, tout bronzé, en short et en espadrilles. Alors mon premier aura retrouvé mon deuxième. Nos mots de nouveau auront un sens, et seront comme un long poème toujours recommencé, jamais fixé sur le papier. Alors je sortirai de cette gare et m’assoirai à une terrasse. Je commanderai du café à la turque, et le temps que le marc dépose, je verrai mon destin en face. Je veillerai tard dans une nuit qui n’aura plus qu’un lendemain. Et quand le jour se lèvera, ce sera le matin. Devant moi infiniment la route se perdra.

19 – Ici ou là

J’aime bien venir ici… On est à l’ombre. Il n’y a aucun bruit. En général, il n’y a pas grand monde. Et quand on y croise quelqu’un par hasard, on n’a pas besoin de faire la conversation. Et ce silence… À la campagne, il y a les oiseaux. Et les avions. Les aéroports, c’est toujours en dehors des villes, au milieu des champs, et pour aller d’une ville à l’autre, les avions sont bien obligés de survoler la campagne. Les avions c’est encore plus bruyants que les oiseaux. Sans parler des chasseurs. Pas les chasseurs de perdreaux. Ceux-là, au moins, c’est saisonnier. Je veux dire, les avions de chasse. Les chasseurs bombardiers. Pour eux, la chasse est ouverte toute l’année. Ce n’est pas au dessus de Paris, qu’ils font leurs acrobaties, hein ? Où alors juste une fois par an, pour le quatorze juillet, au dessus des Champs Élysées. Le restant de l’année, les parisiens, on leur fout la paix. Non, le reste du temps, c’est au dessus des champs de blé qu’ils s’entraînent, les chasseurs. Au milieu des corbeaux. Pour la prochaine guerre. Ben oui, la guerre, ça se fait plutôt à la campagne, hein ? C’est une activité de plein air. Déjà, il y a plus de place pour manœuvrer. Et puis la guerre, c’est comme le camping, ça fait quand même moins de saletés à la campagne. Verdun, c’est une toute petite ville, avec beaucoup de champs autour. Et un terrain de camping. La guerre, en pleine nature, ça ne laisse presque pas de traces. La Croix Rouge ramasse les morts, et les enterre au champ d’honneur. Il y pousse des croix blanches. Bien alignées, ça fait très propre, sur du gazon anglais. La guerre à la campagne, il n’y a presque pas de dégâts. Très vite, ça n’est plus qu’un mauvais souvenir. Et puis ça devient un vague souvenir. Après une bonne campagne militaire, les champs de bataille sont labourés. Il n’y a plus qu’à replanter derrière. Eventuellement, on rappelle l’aviation juste avant la moisson pour larguer de l’insecticide sur les derniers parasites, ou des bombes à eau sur les feux de maquis. Non, remettre un peu d’ordre dans le paysage, c’est tout de même beaucoup plus facile que d’avoir à reconstruire à chaque fois à l’identique les villes qu’on vient de raser. D’ailleurs, vous avez remarqué ? Quand une ville est rasée, pendant une guerre, s’il y a un seul bâtiment qui reste debout, c’est une église. On appelle ça un miracle. Moi, je veux bien. Mais c’est le seul truc qui ne sert à rien. On ferait mieux de bombarder seulement les lieux de cultes, en dehors des offices. Ça ferait moins de victimes. Ou se contenter de faire la guerre en rase campagne. Non, la nature, c’est beaucoup moins paisible que le croient les gens des villes. Alors moi, pour trouver un peu de sérénité, je préfère venir ici. Prêcher pour ma chapelle. Ici… Vous vous rendez compte ? C’est dingue, non ? C’est ici, à cet endroit exact, que nous a conduit, à cet instant précis, toute la vie qu’on a vécu jusqu’à aujourd’hui. Notre parcours du combattant. Tous les trains qu’on a pris, et ceux qu’on a ratés. Toutes les morts qui nous ont frôlés, et tous les risques qu’on n’a pas pris. Toutes les femmes qu’on n’a pas eues, et celles qui nous ont quittés. Dix ans, vingt, quarante, quatre-vingts ans… Tout ça pour en arriver là. À bout de souffle. Notre curriculum vitae. Une vie à courir. On peut bien prendre le temps de s’asseoir pour y penser cinq minutes. Dans une heure on sera déjà loin, ailleurs. De nouveau en mouvement. Repris dans le tourbillon. Le siphon de la vie qui nous entraîne irrémédiablement vers le fond de la piscine avec l’eau de vidange. Le temps passe. On n’y peut rien. Il nous passe au travers du corps quand bien même, de guerre lasse, on déciderait de rester immobile, les bras croisés, à essayer la résistance passive. Alors on passe sa vie à se déplacer d’un point à un autre, pour passer le temps. À voyager, parfois. Mais le plus souvent à faire les cent pas. À aller et venir. Ici ou là. À faire des allers retours. À tourner en rond. Imaginez qu’on puisse revoir d’un coup à la fin de sa vie tous les déplacements qu’on a effectués ici bas depuis qu’on est né. Comme sur la pellicule de ces films en accéléré. Voilà ce que nous sommes. La somme de nos déplacements en pointillés. De nos routes et de nos déroutes. De nos parallèles qui jamais ne se rencontrent. Cette arabesque lumineuse que l’on dessine avec son propre souffle du point de départ, jusqu’au point d’arrivée. Nulle part. Jusqu’à ce que la lumière s’éteigne. J’aime bien venir ici, apprivoiser l’obscurité.

20 – Laissez-moi rire

Faites l’amour, pas la guerre… Vous vous souvenez ? On disait ça pendant la Guerre du Vietnam. Hélas, avant le Vietnam, l’amour, la guerre, on ne se privait déjà pas de faire ça en même temps. Et on a continué après, bien sûr. L’amour se marie très bien avec la guerre, vous savez. Ces deux-là ont toujours fait très bon ménage. Prenez la Guerre de Troie, par exemple. Celle qui a bien eu lieu. La première guerre à peu près digne de ce nom. C’est une histoire d’amour ! Enfin, une histoire de cul, ça revient au même. Pâris se tape la belle Hélène. Afin de récupérer cette poire, Ménélas commence par refiler un cheval de Troie à son rival pour contrarier son programme, et le cocu finit par raser toute la ville. Parce que je ne sais pas si vous êtes au courant, mais la ville de Troie, ça n’existe plus. Rayée de la carte. Si vous comptiez y aller en vacances cet été ou en voyage de noces cet hiver, il faudra trouver une autre destination. À propos de lune de miel, il ne faut pas croire non plus que d’être amoureux, ça vous dissuade de vouloir envahir la Pologne ou d’exterminer la moitié de l’humanité qui vous ressemble le moins. Je suis sûr qu’Adolphe était très amoureux d’Eva. La preuve, ils se sont suicidés ensemble, juste après leur mariage. Ils ont dû se dire que le meilleur était déjà derrière eux, et qu’il valait mieux faire l’économie du pire. Deux allers simples pour l’enfer. Drôle de voyage de noces. Non, quand ce n’est pas le repos éternel, l’amour, c’est juste le repos du guerrier. Pendant une permission, un petit coup vite fait derrière l’église, entre deux boucheries, avant de retourner au front. Bon, ça c’est pour les amoureux qui font la guerre comme en 14, deux ou trois fois par siècle, la grande guerre entre petits soldats, en rase campagne ou en rasant des villes. Mais alors la guerre entre les gens qui s’aiment, la guerre de tous les jours, la guéguerre d’intérieur, la guérilla domestique, ça marche très bien aussi. À votre avis, quelle est la première cause d’homicide à travers le monde en temps de paix ? Les crimes passionnels et les violences conjugales. Pour deux amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, combien se refilent des pruneaux ou des marrons sur le canapé du salon une fois mariés ? Faites l’amour pas la guerre… Laissez-moi rire. Non, si vous voulez mon avis, on devrait plutôt dire : faites l’humour, pas la guerre. Vous avez déjà vu deux soldats s’éventrer tout en se bidonnant ? Ou deux amants se refiler des torgnoles entre deux éclats de rire ? Moi jamais. Ou alors, c’est qu’il n’y en a qu’un seul des deux qui se marre. Celui qui est du bon côté du manche. Il faut reconnaître que les tyrans ou les sadiques sont des gens qui aiment beaucoup rire, en société ou en privé. Ça ne veut pas dire qu’ils ont le sens de l’humour. Vous avez remarqué ? C’est toujours les gens les moins drôles qui rient le plus fort. Mais seulement de leur propre connerie. Non, l’humour, ce n’est ni un plaisir solitaire, ni un rapport imposé. L’humour, ce n’est pas de vouloir rire de n’importe quoi devant n’importe qui, en se disant que l’hilarité est une affection socialement transmissible. On ne rit jamais de bon cœur aux dépends de son prochain. L’humour, c’est un cadeau de consolation qu’on se fait à soi-même, et qu’on partage ensuite avec les autres. Par charité républicaine. Pour séduire une femme, paraît-il, il faut d’abord la faire rire. Les femmes se disent sans doute que ceux qui prennent la peine de les faire rire, au lieu de rire de leurs propres blagues, auront aussi la délicatesse de partager avec elles le plaisir qu’elles voudront bien leur donner. L’amour, la guerre ? Les deux mon général ! Faites l’amour, pas la guerre ? Sans blague… Faites l’humour pas la guerre ! Et pour le reste, en général… Foutez-nous la paix.

21 – Retour à Ithaque

L’écriture est une Odyssée. Redessiner son parcours de mémoire dans l’espoir vain de retrouver le chemin du retour. Jusqu’à l’origine. Pour s’apercevoir enfin que le voyage est dans les cartes, que l’origine n’est pas le point de départ, et que le jeu de la vérité est une partie de poker menteur avec soi-même. Mon paradis perdu, c’est la Méditerranée. Enfant de l’exil, j’ai longtemps voulu voir en mon père un héros. Un résistant glorieusement défait. Pourtant, en 1939, mon père n’était qu’un adolescent. Une victime déplacée. Je n’ai d’ailleurs jamais entendu mon père dire du mal de Franco. Mais je me rêvais tellement en fils de l’utopie. Pour mon père, à vrai dire, le Général Franco, c’était plutôt une sorte de Général De Gaulle. L’ordre moral, la paix sociale, et le miracle économique. L’apparentement des patronymes, sans doute. Franco. La France. De Gaulle. La Gaule. Oui, plus tard, parmi les réfugiés aussi, de retour au pays en touristes, il y en avait pour dire qu’avec Franco, on vivait mieux… J’ai longtemps tiré gloire du fait que mon père ne m’avait pas fait baptiser. J’aimais voir là un acte de résistance symbolique. Ce n’était hélas qu’une négligence. Mon père, qui n’était pas allé à la mairie pour me donner un nom, pourquoi m’aurait-il conduit à l’église pour recevoir le baptême ? Non, ne pas croire en Dieu ne fait pas d’un réfugié un résistant. Et j’aurais dû douter de l’anticléricalisme de ce père qui m’interna pendant sept ans dans un pensionnat catholique…. C’est mon oncle qui, à la mairie, improvisa mon prénom. J’entends encore le rire malicieux de ce brave ouvrier de chez Simca en racontant cette anecdote : Jean-Pierre Belmondo ! J’aurais donc dû m’appeler Jean-Paul. Mon nom de famille est le dégât collatéral d’une guerre civile et d’une défaite. Mon prénom le produit d’une indifférence et d’un lapsus. Drôle de baptême républicain. Malentendus. Erreurs. Contradictions. Tous ces hasards font-ils un destin ? Certes, mon père n’était pas franquiste non plus. C’était seulement un survivant, pas un héros. Pas un maquisard, seulement un débrouillard. Beaucoup d’ambition, et un peu de marché noir. Trois ans de guerre civile, et un exode. Six ans de guerre mondiale, et un exil. Ça forme une jeunesse. Pas un combat, mais de nombreuses déroutes. Pas une blessure, mais beaucoup de cicatrices. Ça vous rend résistant. Ça ne fait pas de vous un résistant. Et moi ? Plutôt Gaulliste aussi, enfin, gaulliste de gauche. Franco-gaulois de Barcelone et pas même catalan. Fils d’un républicain fantasmé et de la République Française. Avant même de savoir écrire, j’ai su qu’écrire serait ma seule patrie. Je suis l’auteur de mes jours. L’écriture est une Odyssée, un long parcours de retour vers soi-même. J’aurais fait ce voyage contre vents et marées, y jouant ma vie pour y gagner ma liberté.

 

Jean-Pierre Martinez est scénariste pour la télévision et auteur de théâtre. Il a écrit une cinquantaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables :

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-02-4

Ouvrage téléchargeable gratuitement

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Sketchs en Série

Tous les sketchs de Jean-Pierre Martinez

Plus de 200 saynètes humoristiques en solo, duo, trio ou quatuor.

TÉLÉCHARGER GRATUITEMENT LE PDF 

***

Elle et Lui, Monologue Interactif

Entrée des artistes

1 – Nuit de noces

2 – Le temps des cerises

3 – Panne de télé

4 – Quarantaine

5 – Définition de l’amour (par défaut) et Retrouvailles

6 – Tiens, voilà du Boudin !

7 – Disparition

8 – L’Equipe

9 – Où est-ce qu’on va quand on est mort ?

10 – La saison des pluies

11 – Petit commerce

12 – Coup de vieux

13 – Cauchemar

14 – Les meubles

Sortie de secours

***

Brèves du temps perdu

Réveil

1 – Travaux d’approche

2 – Amour toujours

3 – Autoroute

4 – Décalage horaire

5 – Partie de pêche

6 – Excès de lenteur

7 – Hors saison

8 – Temps perdu

9 – Perdu de vue

10 – Coup de foudre

11 – Temps pis

Pause

12 – Plan de carrière

13 – Face à face

14 – 107 ans

15 – Leçon de choses

16 – Mémoire cash

17 – Souvenirs

18 – Projets d’avenir

19 – Vacances

20 – Premier amour

21 – Ni chaud ni froid

22 – Mortel

23 – Apesanteur

24 – Espace immobilier

25 – Trinité

26 – Ce n’est pas la fin du monde

Rideau

***

Morts de Rire

Les trois coups…

1 – Condoléances

2 – Dead Line

3 – Faux Départ

4 – Interrogatoire

5 – The End

6 – Justice Express

7 – Chrysanthème

8 – Champagne

9 – Oraison funeste

10 – Consultation

11 – Double inconnu

12 – Mort de Rire

13 – Dehors

14 – Faire-part

15 – Travelling

16 – Tri sélectif

17 – Double vie

18 – Tunnel

Fin de séries

***

Sens Interdit – Sans Interdit

1 – Là et au-delà

2 – Salle d’attente

3 – Blanc

4 – Ça ne veut rien dire

5 – L’homme à l’oreille coupée

6 – L’addition

7 – À l’oeil

8 – Les mous du PAF

9 – Au feu

10 – Compteur

11 – Autodérision

12 – Un champ de ruines

13 – À l’unisson

14 – Le journal

15 – Visite

16 – Vacance

17 – Paître

18 – Les auteurs de nos jours

19 – Georges

20 – JC

21 – La valise

22 – La route

23 – Low cost

24 – À vrai dire

***

Le Comptoir

1 – Soirée poésie

2 – Deux demis

3 – es pigeons

4 – Mention passable

5 – Entretien d’embauche

6 – Friday wear

7 – La peur de gagner

8 – Le coccyx

9 – Comme un vieux film

10 – Une belle mort

***

Avis de Passage

1 – Code d’accès

2 – Lettres d’insulte

3 – Les encombrants

4 – Lettre morte

5 – Diabolique

6 – Colis piégé

7 – Mauvaise adresse

8 – Invitation

9 – Lettre d’amour

10 – Squatteur

11 – Don contre don

12 – Avis de passage

***

Bureaux et Dépendances

1 – Les particules

2 – Drague démodée

3 – Un coup du destin

4 – La Mère Michelle

5 – Les sandales d’Empédocle

6 – Avec ou sans filtre

7 – Pas de quoi rire

8 – Avantage acquis

9 – Import export

10 – Mort pour la Finance

11 – Nouveaux horizons

12 – Retraite

13 – Petite déprime

14 – Ministère du Plan

15 – Dernière cigarette

16 – La Mère Noël

***

Brèves de Trottoirs

1 – Au bout de la rue

2 – Plans de carrière

3 – La rue est à tout le monde

4 – Comme sur des roulettes

5 – Le juste prix

6 – L’homme de la rue

7 – Le bon numéro

8 – Deuxième chance

9 – À la rue

10 – La Manif pour Personne

11 – Du balai

12 – Le pari de Pascal

13 – Un bon coup de balai

14 – Une ombre de la rue

***

De toutes les couleurs

En couleurs

Blanc

Rose

Bleu

Rouge

Jaune

Vert

Orange

Violet

Noir

Gris

En noir et blanc

***

Alban et Ève

1 – Rejetons

2 – Tête-à-tête

3 – Viande

4 – Secret

5 – Repartie

6 – Alibi

7 – Farniente

8 – Zéro

9 – Atmosphère

10 – Vieux

11 – Permanence

12 – Terminus

13 – Trois

14 – En vers et contre tous

***

Mélimélodrames

1 – Fatal comique

2 – Huis-clos

3 – Auteur anonyme

4 – Changement de décor

5 – Scène de crime

***

Les monoblogues

1 – Sans titre

2 – Divan

3 – Les petites heures

4 – Salles obscures

5 – Auto-stop

6 – Il était une dernière fois

7 – Définition de l’amour (par défaut)

8 – La volupté de l’ennui

9 – Sur le fil

10 – Le ménage

11 – Comme avant

12 – Le remplaçant

13 – Parler du beau temps

14 – Notre père qui êtes en nous

15 – Faire tomber la neige

16 – Death Valley 

17 – Ici ou là

18 – Retour à Ithaque

 

Sketchs en série

Un théâtre en liberté

« Je n’écris pas pour être édité, mais pour être joué. Mes textes ne sont pas destinés à séduire des comités de lecture en me conformant à l’idée qu’ils se font du théâtre. J’écris pour le public. C’est pourquoi je propose directement les textes de mes comédies aux compagnies, en toute liberté. »

Avec 50 pièces en accès libre sur La Comédiathèque, dont 42 ont déjà été créées, Jean-Pierre Martinez est l’un des auteurs de comédies les plus prolifiques de la scène française d’aujourd’hui. Ses oeuvres sont également jouées en espagnol (11 traductions disponibles sur ce site, signées de l’auteur lui-même). La SACD délivre chaque année plus de 150 autorisations concernant le répertoire de Jean-Pierre Martinez, tant pour la France que pour l’étranger, générant près de 1000 représentations par an, ce qui en fait l’un des auteurs de théâtre français contemporains les plus populaires auprès des compagnies et du public de théâtre d’aujourd’hui.

Jean-Pierre Martinez est aussi à l’origine du projet Libre Théâtre qui a pour objectif, à travers la création d’un site internet, de faciliter l’accès aux textes du répertoire de théâtre en français libre de droits, sous forme numérique et de façon gratuite.

POUR CONTACTER L’AUTEUR OU SON AGENT : CLIQUER ICI

 

Morts de rire

Comédie à sketchs de Jean-Pierre Martinez

Deux personnages par saynète – Distribution variable

***

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Morts de rire  
 

Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

***

TEXTE INTÉGRAL

 

Morts de Rire

Comédie à sketchs

Deux personnages par saynète – Distribution variable

Les trois coups…

1 – Condoléances

2 – Dead Line

3 – Faux Départ

4 – Interrogatoire

5 – The End

6 – Justice Express

7 – Chrysanthème

8 – Champagne

9 – Oraison funeste

10 – Consultation

11 – Double inconnu

12 – Mort de Rire

13 – Dehors

14 – Faire-part

15 – Travelling

16 – Tri sélectif

17 – Double vie

18 – Tunnel

Fin de séries

 

Les trois coups…

Deux personnages (hommes ou femmes) entrouvrent le rideau (ou pointent leurs têtes des coulisses) pour regarder plus ou moins discrètement les spectateurs déjà installés en attendant le début du spectacle.

Un – C’est qui, cette vieille dame, au premier rang, avec son appareil auditif ?

Deux – Ben c’est l’ayant droit…

Un – L’ayant droit…?

Deux – L’arrière petite nièce de l’auteur ! C’est à elle qu’on a dû demander l’autorisation de jouer. Et crois-moi, les héritiers, c’est encore plus casse-couilles que les auteurs vivants…

Un (soupirant) – À quoi bon monter des auteurs morts s’il faut payer les ayants droit…

Deux – Enfin, celui-là, plus que dix ans et il tombe dans le domaine public…

Un – Espérons au moins que le spectacle va lui plaire.

Deux – Ça ce n’est pas vendu. Elle a assisté à la création de la pièce en 1927. Alors évidemment, elle a des a priori…

Un – Pourquoi elle est venue, alors ?

Deux – Pour compter les spectateurs, j’imagine, et vérifier qu’on ne l’arnaquerait pas sur ses dix pour cent. Et dire qu’on a été obligé de l’inviter, pour l’amadouer…

Un – Pour l’instant, elle a les yeux fermés. Elle se concentre, ou elle dort ?

Deux – Ou alors elle est morte…

Un – Ah, non, elle ronfle…

Deux – Il faudrait peut-être la réveiller. On va frapper les trois coups…

Un – Je vais demander à ce qu’on les frappe un peu plus fort…

Noir. On frappe les trois coups…

 

1 – Condoléances

Un homme se recueille devant ce qu’on comprendra être une tombe.

Un deuxième arrive.

Deux – Excusez-moi, je cherche la tombe de Polnareff…

Un – Il est mort ?

Deux – Autant pour moi… Je voulais dire Gainsbourg, bien sûr…

Un – Au fond de l’allée, à gauche… Vous ne pouvez pas vous tromper… Il y a plein de mégots autour…

Le deuxième s’apprête à y aller, puis se ravise et regarde à son tour la tombe devant laquelle est planté le premier.

Deux – C’est quand même un drôle de truc, les cimetières, quand on y pense.

Un (ailleurs) – Oui…

Deux – Est-ce que les morts sont radioactifs, pour qu’on les enterre dans des enceintes confinées pendant des siècles, comme des déchets nucléaires ? (Absence de réaction de l’autre) Moi, je suis pour l’incinération, pas vous ?

Un – Pardon ?

Deux – Vous la connaissiez ?

Un – C’était ma maîtresse…

Deux – Ah, je suis désolé.

Un – Oh, c’est vraiment pas la peine… C’était une salope…

Deux – Allez, dites pas ça…

Un temps. Ils restent recueillis sur la tombe. Le deuxième voulant visiblement ne pas laisser le premier dans un aussi mauvais état d’esprit.

Deux – Alors c’est pour ça que vous venez seulement maintenant, après la cérémonie… Pour ne pas croiser le mari…

Un – Oui…

Deux (pris d’un doute) – Ce n’est pas vous qui l’avez tuée, au moins ?

L’autre semble surpris.

Un – Ah, non…! Elle est morte écrasée par un tramway… Elle sortait de chez moi pour aller me chercher mon briquet que j’avais oublié dans mon quatre-quatre… C’est en retraversant la rue que… Ils avaient inauguré la ligne la veille. Elle ne s’est plus souvenue…

Deux – C’est ça le problème, avec les tramways. C’est peut-être écologique, mais comme c’est électrique, on ne les entend pas arriver…

Le premier sort une cigarette et la met à sa bouche.

Un – Vous avez du feu…? Du coup, je n’ai plus de briquet…

Deux – Bien sûr.

Un (pris d’un doute) – Ce n’est pas interdit, au moins ?

Deux (lui donnant du feu) – Les cimetières, c’est le dernier endroit où on a encore le droit de fumer. Et puis si c’était un cimetière non fumeur, ils n’y auraient pas enterré Gainsbourg…

Le premier tire sur sa cigarette avec un évident soulagement.

Un – C’est comme ça que son mari a appris notre liaison… Elle lui racontait qu’elle allait voir sa grand-mère à la maison de retraite. La grand-mère ne se souvient jamais de rien, c’était pratique. Mais comme le tramway lui est passé dessus en face de chez moi… Son mari a dû se douter de quelque chose…

Deux – Évidemment… Apprendre en même temps qu’on est veuf et qu’on est cocu…

Un – Depuis, je suis à pied…

Deux – Pardon…?

Un – Il a fait enterrer sa femme avec mes clefs ! Pour se venger, sûrement…

Deux – Vos clefs ?

Un – Les clefs de mon quatre-quatre ! Je les lui avais données… Pour qu’elle aille me chercher le briquet…

Deux – Ah, oui, bien sûr…

Un – Je suis allé à la présentation du corps, je les ai vues qui dépassaient de sa poche… Mais il y avait plein de monde… J’ai rien pu faire… Maintenant, je ne sais plus comment les récupérer…

Deux – Mais vous n’avez pas un double…?

Un – Si… C’est ma femme qui l’a…

Deux – Vous n’avez qu’à lui dire que vous avez perdu les vôtres…

Un – On est séparés… (Désignant la tombe) Cette salope venait de lui apprendre que je la trompais avec elle… Alors il y a peu de chance que mon ex-femme me rende le double des clefs…

Deux – Je vois…

Un – Il va bientôt faire nuit… (Un temps) Vous n’auriez pas une pelle ?

Deux – Vous plaisantez ?

Un – Vous n’avez pas de pelle… Vous êtes en voiture ?

Deux – Je vous ramène ?

Un – Volontiers. Vous allez de quel côté ?

Deux – La Butte aux Cailles.

Un – Tiens, c’est marrant, c’est là qu’habitait ma maîtresse.

Deux – Je sais… Je suis son mari…

Un – Ah, d’accord… J’ai eu un doute, aussi, quand j’ai vu le briquet…

Le premier ressort le briquet de sa poche.

Deux – Ah, oui, excusez-moi… Je vous le rends, bien sûr… Je ne savais pas qu’il était à vous… J’étais étonné, aussi, de trouver ça dans sa main, quand ils me l’ont ramenée. Comme ma femme ne fume pas… Enfin, ne fumait pas…

L’autre prend le briquet.

Un – Merci. (Jetant un regard au briquet) Pas une égratignure… C’est un miracle…

Deux – Ma femme, en revanche…

Un (rangeant le briquet dans sa poche) – J’y tiens beaucoup… C’est elle qui me l’avait offert…

Deux – Mais pour vos clefs… Je suis vraiment désolé… Je vous jure que je n’étais pas au courant… Je n’ai pas eu l’idée de lui faire les poches…

Un – Je vous crois… Vous avez l’air d’un brave type…

Ils s’apprêtent à partir.

Un – Mais je croyais que vous cherchiez la tombe de Gainsbourg ? C’est pour ça que je ne me suis pas méfié… C’était pour me piéger…?

Deux – Pas du tout… Pendant la cérémonie, évidemment, je n’ai pas eu trop le temps de flâner… Je me suis dit que je reviendrai plus tard pour faire un peu de tourisme… Ça fait rien, ce sera pour une autre fois… (Un temps) Je me suis toujours demandé ce qu’on faisait des morts quand les cimetières étaient pleins…?

Un – On les oublie… À part quelques célébrités… Ça doit être ça l’immortalité. Une concession perpétuelle…

Ils s’éloignent.

Un – C’est vrai que c’est un bel endroit…

Deux – C’est elle qui a tenu à être enterrée ici…

Un – Ça doit coûter bonbon, non ? C’est très people…

Deux – Ça vous pouvez le dire… C’était son côté show-biz…

Ils s’en vont.

Deux – Vous avez raison, c’était vraiment une salope…

Un – Allez, dites pas ça…

Noir.

 

2 – Dead line

Un homme est assis en face d’un autre installé devant un ordinateur.

Un (consultant son écran) – Alors, d’après tous les renseignements que vous nous avez fournis, ce serait pour le… 27 décembre 2041 dans la soirée.

Deux – Ah…

Un – Ça vous pose un problème ? Si je ne me trompe, vous aurez 76 ans et 3 mois… C’est un peu jeune, bien sûr, mais… Compte tenu de votre hygiène de vie, et de votre logement plutôt insalubre… Croyez-moi… Vous ne pouviez guère espérer mieux…

Deux – Oui, bien sûr, mais… Le 27 décembre, c’est en plein dans les fêtes… Ça ne m’arrange pas. Ma femme et moi, on tient un magasin de chocolat. On fait la moitié de notre chiffre d’affaires de l’année à cette époque là…

Mimique de l’autre pour dire qu’il n’y peut rien.

Deux – Et si j’arrêtais de fumer…?

Un – Ah, là, évidemment… Voyons voir… (Il pianote sur son ordinateur) Non-fumeur… Vous n’envisagez toujours pas de déménager…?

Deux – C’est à côté du magasin… et avec la flambée des prix de l’immobilier…

Un – Bien… Ça nous ferait donc… le 29 février 2044… C’est une année bissextile…

Deux – Mmmm…

Un – Vous gagnez presque trois ans.

Deux – Est-ce que ça vaut vraiment le coup…

Un – Ah, ça, c’est vous qui voyez.

Deux – Et si j’arrêtais aussi les apéritifs…?

Un – Il faut bien vivre…

Deux – Vous avez raison… On ne peut pas se priver de tout… (Un temps) Et ma femme…?

Un – Oh, ça, vous savez, ça n’a guère d’incidence. Ce serait même plutôt bon pour le coeur… et pour la prostate.

Deux – Non, je veux dire ma femme, euh… C’est prévu pour quand…?

Un – Ah… Désolé… Mais… C’est strictement confidentiel…

Deux – Mais… Avant, ou après moi…?

Un – Même si je le savais, je ne pourrais rien vous dire… Vraiment…

Deux – Mmmm… (Songeur) Elle ne fume pas…

Un – Oh, vous savez, des fois, ça ne veut rien dire. Et puis il faut aussi prendre en compte le tabagisme passif…

Deux – Elle m’oblige à fumer sur le balcon…

Un – Elle peut avoir un accident… Elle fait beaucoup de kilomètres par an en voiture ?

Deux – Elle ne conduit pas…

L’autre prend un air désolé.

Un – Les piétons aussi peuvent se faire écraser en traversant la rue, vous savez… Et puis il y a aussi les accidents domestiques… Une fuite de gaz… Une chute dans l’escalier…

Deux (songeur) – Un sèche-cheveux qui tombe dans la baignoire…

Un – Ça vous tient tant à coeur que votre femme parte avant vous ? (Complice) Vous voulez lui épargner la peine de vous survivre, c’est ça…?

Deux – C’est pas ça… C’est pour le caveau de famille… Depuis que ma mère est morte, il ne reste plus qu’une place…

Un – Et…?

Deux – Eh bien… Je m’entendais très mal avec ma mère… Je ne tiens pas à… Vous comprenez…? Alors si ma femme part la première, ça résoudrait le problème… Elle prend la dernière place, et moi je peux aller m’installer ailleurs… Sans que ça fasse d’histoires…

Un – Je comprends…

Deux – Et si je me mettais à faire un peu de sport…?

Un – Si ce n’est pas un sport trop dangereux… Vous pensiez à quoi ?

Deux – Je ne sais pas, moi… La pétanque…

Un – Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de fractures du crâne qu’on dénombre chaque année chez les amateurs de boules…

Deux – Bon… Tant pis… Va pour le 27 décembre 41…

Il se lève pour partir, puis se ravise et se retourne une dernière fois vers son interlocuteur.

Deux – Au fait, j’ai oublié de vous demander… Je meurs de quoi, au juste…? Cancer du poumon ?

Un (pris au dépourvu) – Ah, oui, c’est vrai, je suis désolé, j’ai complètement oublié de vérifier… Vous faites bien de me le demander…

Il vérifie sur son ordinateur avant de lever la tête avec un air embarrassé.

Un – Je vous avais prévenu que votre logement était insalubre…

Tête de l’autre qui ne comprend pas bien.

Un – Le balcon… Un effondrement… Finalement, je crois que vous feriez mieux d’arrêter de fumer…

Noir.

 

3 – Faux départ

Une femme en deuil arrive côté cour, avec une mine de circonstances. Elle sort un mouchoir de son sac et sèche une larme. Son portable sonne. Elle répond d’une voix très affectée.

Femme 1 – Oui…? Ah, c’est toi… Oui, oui, je suis à la chambre funéraire, là. C’est vrai que je ne le voyais plus depuis des années, mais bon. Ça fait quand même un choc. Je voulais le revoir une dernière fois…

Une deuxième femme arrive côté jardin, en deuil elle aussi.

Femme 1 – Excuse-moi, il va falloir que je te laisse. Ma soeur vient d’arriver. Je te rappelle plus tard, d’accord ? Merci d’avoir appelé…

Les deux femmes s’embrassent, sans chaleur.

Femme 2 (désignant le côté cour) – Heureusement que tu m’as prévenue. Moi, je n’ai même pas reçu de faire-part. Il est là…?

Femme 1 – Oui.

Femme 2 – Tu l’as vu ?

Femme 1 – Oui.

Femme 2 – Ça fait au moins dix ans… Il a dû changer, non ?

Femme 1 – Il est mort.

Femme 2 – Oui… Je ne suis pas vraiment sûre d’avoir envie de le voir, en fait. Je n’ai jamais vu un mort. Il vaut peut-être mieux que je garde de lui l’image qu’il avait la dernière fois que je l’ai rencontré. Plein de vie…

Femme 1 – Allez. Fais ça pour lui. Je suis sûre que ça lui aurait fait plaisir de te voir une dernière fois

Femme 2 – Bon.

Elle se dirige sans enthousiasme vers le côté cour et disparaît.

Sa soeur reste seule, et écrase à nouveau une larme.

L’autre revient au bout d’un instant, un peu perturbée.

Femme 1 – Ça va…?

Femme 2 (embarrassée) – Tu m’as bien dit que c’était là, la porte à droite ?

Femme 1 – Oui, pourquoi ?

Femme 2 – C’est pas lui.

Femme 1 – Tu ne l’as pas vu depuis dix ans. Il a changé, forcément.

Femme 2 – Il n’a pas changé de sexe, quand même… C’est une femme, là, dans le cercueil.

Femme 1 – T’es sûre…?

Femme 2 – Une femme qui ne lui ressemble pas du tout, hein…. Tu ne t’en es pas rendu compte ?

Femme 1 – J’étais tellement bouleversée, ce matin. J’ai laissé tomber mes lentilles dans le lavabo. Ça doit être la porte de gauche. Il y a deux chambres funéraires… Je vais aller voir.

Femme 2 – Je crois qu’il vaut mieux que ce soit moi…

Elle repart côté cour, laissant sa soeur encore plus bouleversée, et revient au bout d’un instant.

Femme 1 – Alors ?

Femme 2 – C’est pas lui non plus.

Femme 1 – T’es sûre ?

Femme 2 – À moins qu’il nous ait caché toute sa vie qu’il était noir… Fais voir le faire-part ? Tu t’es peut-être trompée d’adresse. Des chambres funéraires, il y en a un peu partout…

Femme 1 – Oh, mon Dieu… Ça m’a tellement retournée, d’apprendre qu’il était mort. Et maintenant, on ne va même pas pouvoir assister à son enterrement…

Elle sort le faire-part de son sac et le tend à sa soeur.

Femme 2 (jetant un coup d’oeil au faire-part) – Non, pourtant, c’est bien là, je ne comprends pas… (Continuant à lire à haute voix) Ont la douleur de vous faire part du décès de Monsieur… Mais c’est pas son nom !

Femme 1 – C’est pas possible ! Fais voir…

Elle prend le faire-part que lui tend sa soeur, et le regarde en plissant les yeux, pour tenter de compenser l’absence de ses lentilles.

Femme 1 – Merde ! C’est le nom des voisins… Ça arrive au moins une fois par mois que le facteur se trompe de boîte. Il faut dire qu’entre Martinez et Ramirez… J’ai pas fait attention.

Femme 2 (consternée) – Donc, il n’est pas mort…

L’autre la regarde avec un air pitoyable.

Femme 1 – Je suis vraiment désolée…

Silence embarrassé.

Femme 1 – Qu’est-ce qu’on va faire de la couronne ?

Femme 2 – Je ne pense pas qu’ils vont nous la reprendre, hein…? T’imagines un peu, si les fleuristes se mettaient à rembourser les fleurs après les enterrements… On n’a qu’à la laisser pour fleurir la tombe du défunt de tes voisins.

Femme 1 – Surtout qu’ils n’avaient pas l’air de beaucoup y tenir. Ils ne sont même pas venus…

Femme 2 – C’est normal, c’est toi qui as le faire-part…

Femme 1 – Merde, c’est vrai. Comment je vais leur annoncer ça, moi…

Femme 2 – Ah, oui… Je crois que là, tu vas avoir besoin de tout le tact dont tu es capable…

Femme 1 – Enfin… La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas mort… (Soupirant) – Moi qui avais déjà presque fait mon deuil…

Femme 2 – Comme ça ce sera fait, hein ?

Elles s’en vont.

Femme 1 – Oh, mon Dieu…

Femme 2 – Tu vas aller le voir ?

Femme 1 – Qui ?

Femme 2 – Ben lui !

Femme 1 – Pourquoi j’irais le voir ?

Femme 2 – Je ne sais pas, moi. Tu tenais absolument à lui dire un dernier adieu. Ben comme ça tu pourrais le faire de son vivant…

Noir.

 

4 – Interrogatoire

Le premier (ou la première) fait les cent pas derrière le deuxième (ou la deuxième), assis(e) sur une chaise.

Un – Tu vas parler, crois-moi. J’en ai maté des plus coriaces que toi, je te garantis.

Deux (comme s’il récitait une leçon) – Je suis innocent, je vous dis.

Un – C’est ça, ouais. Ils disent tous ça. Allez, on reprend tout à zéro. Nom, prénom, âge, profession…

Deux (avec un air las) – Sanchez Pedro, 33 ans, infirmier…

Un – Et t’étais où, mercredi soir vers minuit ?

Deux – Dans mon lit. Je dormais.

Un – Seul ?

Deux – Non, avec ma femme.

Un – Et bien sûr, tu vas me raconter qu’elle dormait aussi…

Deux – Ben oui. À minuit. On bosse tous les deux le lendemain.

Un – Tu pourrais au moins avoir un peu plus d’imagination.

Deux – J’ai rien à vous dire, je vous dis.

Un – C’est ça, oui… Et ben crois-moi, tu vas me le dire quand même.

Deux (amusé) – Quoi ? Que j’ai rien à vous dire ? Je viens de vous le dire.

Un – Joue pas au plus con avec moi, hein ! T’es pas sûr de gagner.

Deux (se marrant un peu) – C’est sûr…

Il se lève, histoire de se dégourdir les jambes.

Un – Assieds-toi, Sanchez !

L’autre se marre.

Un – Et méfie-toi ou je te colle un outrage, en plus.

L’autre se rassied, résigné.

Deux – Si on ne peut même plus rigoler…

Un – Alors ? T’étais où, mardi soir ?

Deux – On n’avait pas dit mercredi ?

Un – Ouais, bon, mardi, mercredi, on s’en branle. T’étais où ?

Deux – Je ne m’en souviens plus.

Un – Comment ça, tu t’en souviens plus ? Tu viens de me dire que t’étais au pieu, avec ta femme.

Deux – Non, ça, c’était mercredi, mais mardi, je ne m’en souviens plus.

L’autre frappe violemment du plat de la main sur la table qui s’écroule.

Un – Putain, mais tu vas parler, oui !

Il a à peine terminé sa phrase qu’il se tord de douleur en se tenant la main.

Un – Oh, putain…

Deux – Ça va pas…?

Un – T’occupe, toi. (Pour lui) Oh, putain…

Deux – Ça fait mal…?

Un – Je me suis explosé la main…

Deux – Fais voir.

Un – Qu’est-ce que t’y connais, toi ?

Deux – Je suis infirmier… Tu me l’as fait répéter au moins dix fois.

Le premier se laisse faire et l’autre examine sa main.

Deux – C’est bon, il n’y a rien de cassé.

Un – Pourquoi ça me fait un mal de chien, alors ?

Deux – T’étais pas obligé de taper aussi fort, non plus. C’est dingue, t’as même pété la table. Tu sais que tu m’as fait presque peur ? J’ai cru que t’allais vraiment me balancer une mandale.

Un – Excuse-moi, je me suis un peu pris au jeu.

Deux – Quelle connerie, ces entraînements à l’interrogatoire aussi. On n’a pas signé pour se faire tabasser en garde à vue, bordel.

Un – Ouais, ben la prochaine fois, c’est toi qui fais le flic. Tu vas voir si c’est plus marrant que de faire le suspect…

Deux – Bon, on fait une petite pause ? On n’est pas aux pièces, non plus.

Un – Ok.

Un sort un paquet de cigarettes, et en propose une à son collègue.

Deux – Merci, j’ai arrêté la semaine dernière.

L’autre s’apprête à allumer sa cigarette.

Deux- Dis donc, je ne voudrais pas être trop jugulaire-jugulaire, mais tu sais que c’est interdit, maintenant…

Un – Quoi ?

Deux – Ben, euh… On est dans un endroit public, non ?

Un – Oh, putain… Non, mais pourquoi j’ai choisi ce boulot de merde… Alors maintenant, un flic n’a même plus le droit de proposer une cigarette à un suspect pendant un interrogatoire ?

Deux – Il pourrait te faire un procès… Tu regardes trop la télé, toi…

L’autre range son paquet de cigarettes à contrecœur.

Un – Bon, ben autant qu’on s’y remette, alors.

Deux – Ok. Tu fais le suspect ?

Un – Ok.

Il s’assied sur la chaise et l’autre commence à faire les cent pas derrière lui pendant un certain temps. Le premier commence à s’impatienter.

Un – Bon, ça vient. Je commence à m’endormir, moi…

Deux – Attends, putain ! Je me concentre…

Il continue de faire les cent pas, puis se lance.

Deux – Alors, mon con, t’étais où mercredi soir à minuit ? Tu vas finir par me le dire, alors autant me le dire tout de suite, on gagnera du temps.

Un – Ok. J’étais en train de braquer la supérette en bas de chez moi.

Il se marre.

Deux – Oh, non, arrête de déconner !

Un – Tu viens de me dire qu’on gagnerait du temps. Tu m’a convaincu, et voilà. T’es un trop bon flic, mon vieux (Regardant sa montre) Et puis c’est vrai, merde, regarde l’heure qu’il est ! On ne va pas faire du rab, non plus. Pour le prix qu’on est payé…

Deux – Oh, putain, t’as raison, c’est l’heure de plier les gaules. Et puis c’est pas le jour que j’arrive en retard. Ma femme a décidé de me traîner au théâtre, ce soir.

Un – Non…?

Deux – J’espère que ce sera moins chiant que la dernière fois. J’ai failli m’endormir…

Ils mettent tous les deux leurs vestes et s’apprêtent à s’en aller.

Un – Et mercredi dernier à minuit, qu’est-ce que tu foutais ? C’est que j’ai presque envie de le savoir, maintenant. Allez, tu peux me le dire…

Deux – Eh ben j’étais au lit, figure-toi.

Un – Avec ta femme ?

Deux – Non, avec la tienne, ducon.

Ils s’en vont, en se marrant.

Un – Va savoir…

Noir.

 

5 – The end

Le premier regarde fixement en direction de la salle.

Le deuxième arrive, semblant chercher son chemin.

Deux – Excusez-moi. La tombe de Jim Morrison, vous savez où c’est…?

Le premier s’extrait de sa contemplation méditative.

Un – Aucune idée.

Le deuxième regarde autour de lui.

Deux – La dernière fois que je suis venu, c’était pour l’enterrement, mais j’étais tellement défoncé. Je ne me souviens de rien…

Le deuxième regarde lui aussi dans la direction de la salle.

Deux – Vous le connaissiez ?

Un – Morrison ?

Deux – Non… Le… Le type qu’ils enterrent, là… Il y a beaucoup de monde. C’était quelqu’un d’important ?

Un – Un philosophe… qui écrivait aussi des pièces de théâtre.

Deux (commentant avec ironie une oraison funèbre qu’on entend pas) – C’était un penseur éclairé, un professeur généreux, un ami fidèle… Blabla… Si ça se trouve, il n’écrivait que des trucs imbitables, il tripotait ses étudiantes, et il devait de l’argent à tout le monde…

Le premier lui lance un regard un peu étonné.

Deux – Les salauds meurent aussi, non ? Souvent plus tard que les autres, d’ailleurs. Mais ils finissent bien par crever quand même. Alors où on les enterre, hein ? Regardez les épitaphes autour de vous. À mon cher époux… À notre père adoré… À notre patron bien-aimé… Et les types qui trompaient leurs femmes, qui battaient leurs enfants et qui exploitaient leurs ouvriers, on les enterre où ? Je ne sais pas d’où ça vient, ce besoin de sanctifier les cons une fois qu’ils sont morts.

Un – La gratitude des vivants d’en être enfin débarrassés, j’imagine…

Deux – En tout cas, rien que pour ça, ça vaudrait le coup d’assister à son propre enterrement. Histoire d’entendre tous ces gens qui ne pouvaient pas vous blairer dire à quel point vous étiez un type formidable…

L’autre le regarde, intrigué.

Deux – Oh, putain. La minute de silence, maintenant… Ils nous auront tout fait.

Silence.

Deux – Ça doit être chiant des pièces de théâtre écrites par un philosophe, non ?

Air un peu offusqué du premier. Le deuxième se demande s’il n’a pas gaffé.

Deux – Vous le connaissiez, ce… dramaturge ?

Un (avec un sourire entendu) – Moi non plus je ne voulais pas rater mon enterrement… (Se présentant en tendant la main au deuxième) Jean-Paul…

Deux (serrant la main que l’autre lui tend) – Jim…

Un – Je ne vous aurais pas reconnu. Vous aviez les cheveux longs, à l’époque, non…?

Deux – Et vous, vous ne louchiez pas un peu ?

Un – D’un oeil, seulement. (Avec une grandiloquence amusée, pour plaisanter) Mais maintenant, je ne suis plus qu’essence…

Le deuxième sort une cigarette.

Deux (plaisantant) – Come on, baby, light my fire.

Le premier, qui n’a pas l’air de comprendre la blague, allume la cigarette du deuxième.

Un – Désolé, je n’ai jamais écouté vos disques…

Deux – J’ai pas lu vos livres non plus… L’existentialisme, c’est ça ?

Un – Ouais…

Deux (gentiment ironique) – Etre ou ne pas être…

Jean-Paul ne sait pas trop si Jim se fout de sa gueule ou pas.

Un – Non, ça ce n’est pas de moi, hélas… Vous êtes sûr que c’est au Cimetière Montparnasse qu’il est enterré, Morrison ?

Deux – Non ?

Un – Moi, je dirais plutôt le Père Lachaise….

Deux – Oh, putain, je ne me souviens plus de rien. Je devais vraiment être défoncé… Je m’en voudrai toute ma mort d’avoir raté mon enterrement…

Noir.

 

6 – Justice express

Deux chaises, de chaque côté d’une table. Un homme en combinaison orange (rappelant celles de Guantanamo), entre et attend, debout. Une femme en robe d’avocate arrive, survoltée, un téléphone portable à l’oreille. Elle termine sa conversation tout en faisant un petit bonjour à l’homme, et en commençant à s’installer. Elle pose sa serviette sur la table et en sort un dossier.

Avocate (au téléphone) – Écoutez, vingt ans, c’est pas si mal. Vous savez qu’avec un autre juge, et une autre avocate, vous auriez pu prendre beaucoup plus ? Enfin, un peu plus. Et puis vingt ans, avec les remises de peine… Dans dix ans, on peut espérer une liberté conditionnelle. C’est vite passé, dix ans, non ? Bon, excusez-moi, il faut que je vous laisse, je suis avec un client, là. Ben oui, je sais, vous êtes vraiment innocent, mais bon. Qu’est-ce que vous voulez ? On ne peut pas gagner à tous les coups. Je vous rappelle, hein ? Tchao, tchao… (Elle range son téléphone) Quel emmerdeur…

Avec un sourire commercial, l’avocate se tourne enfin vers l’homme, resté debout.

Avocate (s’asseyant) – À nous, Monsieur… (Elle vérifie le nom dans le dossier) Martinez.

Homme – Sanchez…

Avocate – Ça commence bien… (Lui indiquant l’autre chaise) Asseyez-vous, Monsieur Sanchez, je vous en prie (Raturant sur le dossier) Si vous saviez… C’est bourré de fautes de frappe, ces dossiers d’instruction. Sans parler des fautes d’orthographe… C’est à croire que tous ces juges sont des analphabètes. (Soupirant) Et après on s’étonne qu’il y ait autant d’erreurs judiciaires… (Souriant à nouveau) Mais ne vous inquiétez pas, on va vous sortir de là, hein ? Alors, qu’est-ce qu’on vous reproche exactement…? (Feuilletant l’épais dossier) Voyons voir… Ouhla… Mais c’est l’affaire Dreyfus, dites-moi. Un vrai roman-feuilleton. Je me demandais pourquoi mon cartable était aussi lourd. Non, mais ils ne se rendent pas compte, hein ? Si je devais lire, tout ça, moi… Bon, alors je résume : En gros, vous avez coupé votre femme en deux avec une hache, c’est bien ça ?

Homme – Non…

Avocate – Bravo ! C’est exactement la réponse que j’attendais de vous. Vous êtes innocent, c’est encore plus simple. On plaide non coupable, et on ne perd pas de temps avec les détails. Je sens qu’on va faire du bon travail ensemble, Monsieur Ramirez. D’ailleurs c’est toujours la stratégie de défense que je propose à mes clients : nier tout en bloc. Même l’évidence. Instiller le doute dans l’esprit des jurés, en espérant obtenir l’acquittement au bénéfice du doute. Bon, ça ne marche pas à tous les coups, mais croyez-moi, c’est beaucoup plus simple que d’entrer dans les détails. Les circonstances atténuantes, l’enfance malheureuse, le moment de folie… Tout ça, c’est d’un compliqué. Pour un résultat très aléatoire, vous savez. Alors voilà ce qu’on va faire. Vous connaissez le jeu ni oui ni non ?

Homme – Oui…

Avocate (plaisantant) – Ah, mauvais point pour vous ! Je vous ai déjà piégé… Mais je vous propose une variante. Vous répondez non à tout à toutes les questions qu’on vous pose, d’accord ? Jamais oui. Toujours non. Attention, vous êtes prêt ?

Homme (sur la défensive) – Mmmm…

Avocate – Est-ce que vous aviez des raisons d’en vouloir à votre chère épouse…?

Homme – Non…

Avocate – Est-ce que vous possédez une hache…?

Homme – Non…

Avocate – Est-ce que vous vous êtes déjà habillé en femme ?

Le téléphone portable de l’avocate sonne.

Avocate – Excusez-moi, je suis à vous tout de suite… (Elle répond) Oui…? Ah, oui, mon chéri ! Ça va ? Euh, non, j’ai rendez-vous chez le coiffeur à 17 heures, et j’ai une douzaine de clients à voir avant. Tu peux passer chez le traiteur en rentrant, pour notre petite soirée entre amis ? Je crois que je ne vais pas avoir le temps… Oh, j’ai invité le juge avec sa femme, le procureur avec sa maîtresse… Ça fait déjà trois. Non trois, la maîtresse du procureur, c’est la femme du juge. Oh, écoute, compte pour six, d’accord ? Merci, tu es un amour. Bisous, bisous. Moi aussi… Allez, à ce soir…

Elle range son téléphone portable.

Avocate – Alors, où en étions nous, Monsieur Hernandez ?

Homme – Sanchez…

Avocate – Excusez-moi, Hernandez, c’est le nom de ma femme de ménage. Ou Fernandez, je ne sais plus. Bon, donc, vous n’avez pas tué votre femme, et point barre, d’accord ? Croyez-moi, comme ça, on s’évite beaucoup de complications… Et en répondant toujours non quelle que soit la question, on est sûr de ne jamais se contredire. Vous avez autre chose à me dire, Monsieur Gomez ?

Homme – Euh… Oui…

Avocate – Ah, je vous ai encore piégé. La bonne réponse était non. Bon, il faut que je vous laisse, Monsieur Gonzalez. Le devoir m’appelle. J’ai encore beaucoup d’innocent comme vous à sauver aujourd’hui… On se revoit demain au procès ? Et encore une fois, ne vous en faites pas. Je suis convaincue de votre innocence, et je me fais fort de faire partager cette conviction à tous les membres du jury. (Avec un air entendu) D’ailleurs, je reçois le juge à dîner ce soir, et j’essaierai de lui glisser un petit mot en votre faveur entre la poire et le fromage. (Comme pour elle même) Avant que la soirée ne commence vraiment à déraper, comme la dernière fois… Allez, à bientôt Monsieur Marquez…

L’avocate sort, aussi survoltée qu’elle était entrée. Le type reste là, perplexe. Puis il se retourne. On lit dans son dos sur sa combinaison orange une inscription du type « Dépannage Service » ou « Service Entretien ».

Homme – Bon, Djamel, qu’est-ce que tu fous avec l’échelle ? On ne va pas y passer la journée pour changer une ampoule, non plus ?

Noir.

 

7 – Chrysanthème

Deux femmes, debout côte à côté sur scène face au public, regardent devant elles deux tombes qu’on imagine. La première lorgne du côté de la seconde.

Un – Bravo ! Voilà une tombe bien fleurie… C’est vraiment magnifique.

Deux – Merci… Mais c’est du travail, vous savez. Enfin, quand on voit le résultat, on oublie tout le reste…

Un – C’est sûr.

Deux – Et vos chrysanthèmes, ils viennent de chez le fleuriste d’à côté ?

Un – Pensez vous, je les cultive moi-même. Et attention, sans engrais, hein ?

Deux – Les chrysanthèmes bio, il n’y a que ça de vrai. (Un temps) Et… il est mort il y a combien de temps, le vôtre, si ce n’est pas indiscret ?

Un – Ça fera vingt ans exactement le 31 décembre.

Deux – Le 31 décembre ?

Un – Eh, oui… Un soir de réveillon. Vous imaginez comme j’avais le coeur à la fête…

Deux – Un os de dinde qui ne sera pas bien passé…?

Un – Non, il s’est fait renversé par une voiture… Un chauffard en état d’ivresse, qui n’avait même pas son permis.

Deux – C’est eux qu’on devrait tuer… Enfin, il est mort sur le coup. Il n’a pas souffert.

Un – Et le vôtre ?

Deux – Il y a cinq ans aujourd’hui. C’est son anniversaire…

Un – Alors c’est tout frais… Ça fait un vide, hein ?

Deux – Ça, vous pouvez le dire… J’en ai pris un autre, mais on a beau dire. C’est pas pareil. Ça remplace pas.

Un – C’est sûr.

Deux – Et vous, vous en avez repris un ?

Un – Non. Je n’ai même pas eu envie. Je sais que ça n’aurait pas remplacé…

Deux – Enfin… La vie continue, malgré tout. Vous avez des enfants ?

Un – Trois. Mais ça non plus, ça remplace pas, hein ?

Deux – C’est pas pareil. Surtout quand ça grandit. Et que ça vous quitte.

Un – Eux, si ils n’étaient pas morts prématurément, ils nous auraient jamais quittées.

Deux – Et oui… Mais bon… Ils vivent moins longtemps que nous, on le sait. On devrait être préparées…

Un – Malgré tout, quand ça arrive, ça fait un choc. Vous l’aviez trouvé comment, le vôtre ?

Deux – Par internet.

Un – Ah, oui… Moi, à mon époque, ça n’existait pas encore… J’ai récupéré celui de la voisine. Elle n’en voulait plus.

Deux – Il y a des femmes comme ça… Elles en prennent un, et après elles se rendent compte que c’est pas ce qu’elles avaient imaginé… Alors elles préfèrent l’abandonner… C’est triste, mais bon. Heureusement que vous étiez là pour le récupérer… Je suis sûre qu’il a été très heureux avec vous, tout le temps qu’il a vécu…

Un – Vous avez une photo ?

Deux – Regardez, il y en a une, là, sur sa tombe.

Un – Ah, oui, c’est vrai, j’avais pas fait attention… Mon Dieu, comme il était beau… Avec ses grandes oreilles…

Deux – Et encore, si vous l’aviez vu avec quelques années de moins. Avec le poil bien dru. Et le vôtre ?

Un (lui montrant la tombe) – Regardez…

Deux – Ah, oui… Tout frisé… Il avait une bonne tête…

Un – C’était un amour…

Elles soupirent.

Un – Bon, il va falloir qu’on y aille. Je crois qu’ils n’attendent plus que nous pour fermer.

Deux – Vous venez souvent ?

Un – Le plus souvent possible. Mais ça fait loin quand même… Et vous ?

Deux – Moi, j’habite à côté, heureusement. Je peux venir tous les jours…

Un – Alors on se reverra sûrement.

Deux – Si Dieu le veut.

Elles commencent à partir.

Un – Et le vôtre, il est mort de quoi ?

Deux – Oh… Une longue maladie, comme ils disent quand ils ne savent pas. À la fin, il souffrait tellement… J’ai dû le faire piquer.

Un – Allez, pensez que là où ils sont, ils ne souffrent plus.

Deux – Vous croyez qu’il y a un paradis pour eux aussi ?

Un – Allez savoir… Il y a bien des cimetières…

Noir.

 

8 – Champagne

Une femme boit une coupe de champagne. On frappe à la porte.

Deux (off) – C’est la police !

La femme va ouvrir.

Un – Entrez, je vous en prie. Je vous attendais.

La deuxième femme entre.

Un – Vous êtes toute seule ?

Deux – C’est à dire que… Mon collègue avait un truc à régler. On est en sous effectif, vous savez…

Un – Rien de grave, j’espère ?

Deux – Non… Un dealer qui s’est fait bouffer par son pitbull.

Un – Il est mort ?

Deux – Qui ? Le pitbull ? Je plaisante, ne vous inquiétez pas… Mais le clébard lui a quand même sectionné un bras. Et il ne voulait pas lâcher le morceau. On a été obligé de l’endormir…

Un – Qui ? Le dealer ? Je plaisante…

Elles se marrent.

Deux – D’ailleurs, il est en bas, dans le panier à salade… J’espère qu’il ne va pas se réveiller trop vite…

Un temps.

Deux – Alors… c’est où ?

Un (avec un geste du menton) – À côté, dans la chambre.

Deux – Bon, ben je vais aller jeter un coup d’oeil, si vous permettez…?

La policière disparaît un instant du côté opposé où elle est entrée.

Deux – Ah, oui…

Elle revient aussitôt après.

Deux – Et… sans indiscrétion, vous avez fait ça comment ? Parce qu’à vous voir, comme ça… Mais vous n’êtes pas obligée de me répondre, hein ?

Un – Avec un couteau-scie.

Deux – Un couteau-scie…?

Un – Un couteau électrique. À piles…

Deux (impressionnée) – Et vous comptiez… transporter les pièces détachées. Les mettre dans un sac poubelle, peut-être ?

Un – Je ne vous aurais pas appelée…

Deux – C’est vrai.

Un – Une coupe de champagne ?

Deux – C’est à dire que… Oh, et puis pourquoi pas après tout !

Elle lui sert une coupe.

Un – Merci. Bon, et bien… À la vôtre, alors.

Elles boivent en silence.

Un – Vous ne me passez pas les menottes ?

Deux – Vous n’aviez qu’un mari ?

Un – Oui.

Deux – Alors vous n’allez pas recommencer tout de suite.

Echange de sourires.

Deux – Il est bien frais… Excusez-moi, mais… pourquoi deux morceaux seulement ? Les piles étaient à plat…?

Un – Mon mari n’arrivait pas à choisir entre moi et sa maîtresse. J’ai opté pour un partage équitable.

Deux – Les hommes, ils sont tous pareils…

Un – Vous êtes mariée ?

Deux – Veuve.

Un – Je suis désolée…

Deux – Non, mais ce n’est pas grave, hein…

Un – Ne me dites pas que vous aussi…

Deux – Pensez donc… Je n’aurais jamais pu entrer dans la police… Ils sont un peu moins stricts sur le recrutement, maintenant, mais bon, un casier, c’est jamais un bon point… Non, mon mari est mort bêtement. D’une grippe…

Un (compatissante) – La grippe A…

Deux – Même pas ! Bêtement, je vous dis… Un jour, il est rentré avec un peu de fièvre. Je lui ai porté un grog, au lit. Le lendemain, il était mort.

Un (plaisantant) – Si j’attrape un rhume, je ne viendrai pas me faire soigner chez vous…

Elles rient de bon coeur.

Un – Encore un peu de champagne ?

Deux – Vous comprenez pourquoi je ne vous passe pas les menottes…

Elle la ressert en souriant.

Deux – Et vous la connaissez ?

Un – Qui ?

Deux – Sa maîtresse !

Un – Pas personnellement. Je sais seulement qu’elle travaille dans la police.

Deux – C’est pas vrai ! Une collègue ! Oh, vous savez, il y a des salopes partout. Même dans la police…

Un – Je peux vous poser une question ?

Deux – Allez-y…

Un – Vous croyez au hasard ?

Deux – Vous savez, dans mon métier…

Un – Alors croyez-moi, ce n’est pas par hasard que vous êtes ici.

Deux – Alexandre ?

Un – C’est mon mari.

Deux – Il m’avait dit qu’il était veuf lui aussi !

Un – Comme quoi, tout le monde peut se tromper.

Deux – Ça alors… Ça m’en fiche un coup. Je ne l’avais même pas reconnu, dites donc. Il faut dire que vous l’avez bien arrangé… Alors vous devez m’en vouloir, évidemment ?

Un – Il vous a menti, à vous aussi…

Deux – Quel salaud… Alors qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?

Un – Je vous l’ai dit, on partage. Vous préférez le haut… ou les bas morceaux ?

Deux – C’est à dire que… C’est pas si simple… Il faut que j’écrive un rapport. Je vais avoir du mal à faire passer ça pour un accident domestique…

Un – Un suicide ?

Deux – Un type qui se fait hara-kiri avec un couteau à piles…?

Un – Dans ce cas, il faut faire disparaître le corps. Vous avez une idée ?

Deux – Le pitbull ?

Un – Ça fait quand même de sacrés morceaux…

Deux – C’est un gros pitbull.

Un – Je vais aller racheter des piles…

Noir.

 

9 – Oraison funeste

Un homme (ou une femme) se recueille devant un cercueil ouvert. Un (ou une) autre arrive. Un vase avec des fleurs trône à côté sur un guéridon.

Deux – Bonjour… (Hésitant) Tu me reconnais…?

L’autre n’a pas l’air de le reconnaître.

Deux – Dominique…

Un – Ah, oui, bien sûr… Ça fait tellement longtemps…

Deux – Dès que j’ai su, je suis venu.

Un – Oui. Moi aussi…

Deux – Je ne l’avais jamais revu depuis le collège. Je ne suis pas sûr que je l’aurais reconnu. Il a changé…

Un – Il est mort…

Deux – C’était un professeur inoubliable.

Un – La preuve. Plus de trente après, on s’en souvient encore.

Deux – Il y a des enseignants, comme ça, qui vous marquent pour la vie.

Un – C’est sûr…

Deux – Je ne suis pas sûr que, sans lui, je me souviendrais encore par coeur de mes déclinaisons allemandes.

Un – C’était un excellent pédagogue…

Deux – Mmm… (Un temps) Un peu sévère peut-être…

Un – Ouais… Monsieur Furère…

Deux – On l’appelait Adolf.

Un – Ce n’était pas méchant…

Deux – Les enfants sont cruels, parfois… C’était juste pour rire…

Un – C’est sûr qu’avec lui, on ne rigolait pas beaucoup…

Deux – Tu te souviens de la fois où il t’avait cassé un doigt avec sa règle parce qu’il t’avait surpris à te le fourrer dans le nez ?

Un – Tu parles… (Lui montrant ses doigts) Tiens, regarde, j’en porte encore la marque… Et toi, quand il t’avait suspendu au portemanteau pendant toute l’heure parce que tu avais confondu le datif et le génitif ?

Deux – J’en ai gardé une trace rouge autour du cou…

Un – Comme tu disais, il y a des enseignants qui vous marquent pour la vie.

Deux – Le voir étendu là, comme ça, avec sa petite moustache… Trente ans après…

Un – Ouais… Moi non plus, pour rien au monde, j’aurais manqué ça… Je vis à Madrid, maintenant… Et toi ?

Deux – À Los Angeles.

Un – Ce n’est pas tes déclinaisons allemandes qui doivent beaucoup te servir, à toi non plus…

Ils sourient en soupirant.

Un – Enfin, c’est loin, tout ça.

Deux – Oui. C’était une autre époque…

Un – On ne va pas l’accabler, maintenant qu’il n’est plus là pour se défendre.

Deux – Tu as raison… Dieu ait son âme.

Ils restent un instant silencieux à fixer l’intérieur du cercueil, dans une attitude de recueillement.

Un – Il n’avait pas les yeux fermés, tout à l’heure…?

Deux- Je ne sais pas… Oui, peut-être… Il me semble bien, si…

Un – J’ai l’impression qu’il nous regarde…

Deux – Avec le même regard mauvais qu’autrefois…

Un – Et s’il n’était pas vraiment mort…

D’un seul geste, l’autre attrape le vase, enlève les fleurs, assène un coup sur le crâne du mort, remet les fleurs dans le vase et le remet en place.

Deux – Voilà. Maintenant, on est sûr qu’il est vraiment mort.

Un – On pourrait avoir des ennuis, non ?

Deux – On ne pouvait pas le laisser risquer de se faire incinérer vivant.

Un – Tu as raison. C’est le dernier service qu’on pouvait lui rendre…

Ils s’apprêtent à s’en aller.

Deux – Il n’aimait pas trop les juifs, non ?

Un – Il était franchement antisémite, tu veux dire…

Ils s’en vont.

Un – Et sinon, tu en as revu d’autres, du collège ?

Noir.

 

10 – Consultation

Un homme entre dans un cabinet de médecin. Le médecin est assis à sa table, occupé à remplir un papier.

Médecin (sans lever les yeux) – Asseyez-vous, je vous en prie…

Patient – Merci.

Le patient s’assied. Le médecin finit de remplir son papier et lève vers cet énième client un regard las qui se veut malgré tout encore attentif.

Médecin – Alors… Qu’est-ce qui vous amène ?

Patient – Eh, bien… Je ne sais pas comment vous dire ça… Je… Je crois que j’ai attrapé La Mort…

Médecin – Oh, vous savez, en ce moment, on ne voit que ça… Il y a un virus qui traîne… Croyez-moi, ça défile… Alors ? Le nez qui coule… Un picotement dans la gorge… Un peu de fatigue…

Patient – Non, non, tout va très bien, Docteur… Je ne suis pas malade… Ce que je veux dire, c’est que… j’ai vraiment attrapé La Mort.

Le médecin semble un peu déstabilisé.

Médecin – Oui… (Reprenant les bons vieux réflexes qui l’aide à supporter le quotidien du médecin) Bon, on va quand même vous prescrire un petit traitement préventif, au cas où… (Il sort une ordonnance qu’il commence à rédiger comme un automate) Alors… Un petit cocktail de vitamines pour réveiller ce système immunitaire un peu endormi par le froid… Un sirop pour la gorge, une cuillerée à soupe matin, midi et soir… Du paracétamol à prendre uniquement en cas de maux de tête… (Il tend l’ordonnance au patient) Voilà, avec tout ça, vous ne devriez plus être trop embêté cet hiver…

Mais le patient ne prend pas l’ordonnance.

Patient – Je savais que ça n’allait pas être évident…

Médecin (étonné) – C’est un traitement tout à fait classique, vous savez. Comme j’en prescris au moins trente fois par jour actuellement…

Patient – Docteur, j’ai attrapé La Mort, elle est enfermée dans la Fiat Uno qui est garée dans mon garage à Massy Palaiseau.

Le médecin sort peu à peu de sa torpeur, semblant presque reconnaissant à ce drôle de patient de rompre la routine de cette journée comme les autres.

Médecin – Racontez-moi ça…

Patient – Eh, bien… Hier soir, j’ai décidé de mettre fin à mes jours…

Médecin – Mmm…

Patient – Les armes à feu, ce n’est pas trop mon truc. Et le gaz, ça peut-être dangereux pour les voisins. Il faut penser à ceux qui restent, quand même…

Médecin – Certainement…

Patient – Alors je suis allé dans mon garage. J’ai bien calfeutré la porte avec des serviettes mouillées, comme j’ai souvent vu faire dans les téléfilms du mercredi soir sur France 2. Et puis j’ai démarré ma Fiat Uno. Avec bien du mal, d’ailleurs. Elle fume comme un tracteur, et elle fait à peu près autant de bruit. C’est le pot catalytique. Il faudrait que je le change, mais bon… Bref en l’occurrence, c’était plutôt un avantage. Alors je me suis assis au volant. J’ai allumé la radio. Et j’ai laissé tourner le moteur. C’était France Inter. Enfin, ça n’a aucune importance, mais bon… Ils venaient d’annoncer la mort de Macha Béranger. Quand même, ça m’en a foutu un coup. Bref, je commençais à m’assoupir tranquillement pour ce qui devait être mon dernier sommeil, quand je l’ai vue dans le rétroviseur, assise derrière moi…

Médecin – Qui ?

Patient – La Mort !

Médecin – Ah, oui, bien sûr…

Patient – Bon, je n’aurais pas dû être surpris à ce point là, puisque la mort, j’étais justement en train de faire tout ce qu’il fallait pour la trouver. Mais vous savez ce qui m’a étonné ?

Médecin – Non…

Patient – C’est qu’elle ressemblait exactement à l’image qu’on se fait d’elle, justement.

Médecin – C’est à dire…

Patient – Ben… La grande cape noire, la faux, la panoplie complète, quoi ! On se dit bon, tout ça, ce n’est qu’une image. Un cliché. Personne ne l’a jamais vue, La Mort. Peut-être qu’elle existe, d’accord. Mais personne ne l’a jamais vue. C’est comme Dieu. Peut-être qu’on le rencontrera un jour là-haut, mais personne n’en est jamais revenu avec des photos pour qu’on sache exactement à quoi il ressemble. Alors on se doute bien que même s’il existe, ce n’est certainement pas un vénérable vieillard avec les cheveux longs et une barbe blanche, qui ressemblerait vaguement au Père Noël ou à Georges Moustaki…

Médecin – Non, évidemment…

Patient – Eh ben c’est ça qui m’a foutu les jetons, tout d’un coup. De la voir là, comme ça. Exactement comme je l’avais imaginée…

Médecin – Oui, ça… Ça a dû vous faire un choc…

Patient – En tout cas, croyez-moi, ça m’a réveillé ! Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai coupé le moteur, et je suis sorti de la voiture comme un fou en claquant la portière derrière moi. Et là, heureusement, j’ai eu le bon réflexe…

Médecin – Ah, oui…?

Patient – J’avais encore la clef de ma Fiat Uno à la main. J’ai aussitôt appuyé dessus pour verrouiller les portes. Il n’y a plus grand chose qui marche, dans cette voiture, mais ça, ça marche encore. C’était un des premiers modèles à en être équipé à l’époque. J’ai même hésité à prendre cette option, je ne suis pas trop gadget, mais vous savez ce que c’est. C’était le seul modèle immédiatement disponible au garage. C’était ça ou attendre la livraison de la commande pendant des mois…

Médecin – Oui, je sais ce que c’est… Je viens de changer ma Mercedes, et j’ai dû prendre l’allume-cigare, alors que j’ai arrêté de fumer depuis cinq ans… Et croyez-moi, rien que l’option allume-cigare, sur une voiture comme ça… C’est presque le prix d’une Fiat Uno d’occasion… Oui, bon, et après ?

Patient – Après, j’étais sauvé ! Elle était enfermée là, dans la voiture. Sous mes yeux, je vous dis. Je la voyais très distinctement plaquer son espèce de burqa toute noire contre la vitre pour essayer de sortir. Mais, non ! Elle était prise au piège ! Vous vous rendez compte ? Dans ma Fiat Uno !

Médecin – Bon… (Revenant à sa routine) Donc, vous ne voulez vraiment pas le sirop…?

Patient – Mais vous ne comprenez pas ce que je vous dis ? J’ai attrapé La Mort !

Médecin – Si, si… Je… Je peux vous diriger vers un confrère, si vous voulez…? Attendez, je dois avoir l’adresse là, dans mon répertoire…

Il cherche sans trouver, alors il décroche son téléphone.

Médecin – Oui, Christelle. Vous pouvez me donner le numéro de téléphone du Docteur Müller ? À Sainte-Anne, oui… (Il griffonne quelque chose sur un morceau de papier) Merci… (Il raccroche et tend le morceau de papier au patient) Voilà, vous allez le voir de ma part, et vous lui expliquez ce qui vous arrive, d’accord ? Je suis sûr que cela va beaucoup l’intéresser…

Patient (prenant le papier) – Merci… Et pour ma Fiat Uno, comment je fais ?

Médecin – C’est à dire…

Patient – Ben, je vais en avoir besoin, maintenant… Je veux dire maintenant que j’ai décidé de ne pas me suicider au monoxyde de carbone… Comment je fais ? Si j’ouvre la portière, elle va en profiter pour se barrer, La Mort. Et elle va se remettre à faucher aussi sec.

Médecin – On vous a volé quelque chose…?

Patient – La Mort, avec sa faux !

Médecin – Ah, oui, bien sûr…

Patient – C’est une responsabilité, quand même… D’ailleurs, vous avez vu ? Hier, aux informations : aucune annonce de décès de célébrité en fin de carrière. Aucun tremblement de terre dans un pays sous-développé. Aucun accident d’autocar scolaire… Évidemment, puisque la mort est enfermée dans ma voiture…

Médecin (sans qu’on sache s’il plaisante ou pas) – D’un autre côté, si elle y restait trop longtemps, vous vous rendez compte des implications. Ce serait une catastrophe pour les médias, les ONG, les pompes funèbres, le système de retraite par répartition, les acheteurs en viager…

Patient (contrarié) – Je sens que vous ne prenez pas au sérieux…

Médecin – Ne prenez pas mal ce que je vous dis, je ne remets absolument pas en cause la véracité de ce que vous venez de me raconter, mais vous êtes vraiment sûr que ce n’était pas quelqu’un d’autre, sur la banquette arrière ? Je ne sais pas moi… Votre femme, par exemple…

Patient – Ma femme ne porte pas la burqa ! Et d’ailleurs, on a divorcé l’année dernière. Ça m’en a foutu un coup, d’ailleurs. C’est une des raisons qui m’a poussé au bord du suicide…

Médecin – Eh bien, vous voyez ! Après tout, vous l’avez dit vous-même, vous commenciez à être sérieusement dans le cirage… Le manque d’oxygène, ça peut provoquer des hallucinations… Regardez le jeu du foulard… Au moment de mourir, vous avez peut-être repensé à votre femme, à tous les bons moments que vous avez passés ensemble, et elle vous est apparue comme ça…

Patient – Avec une burqa et une faux…?

Le médecin fait un geste signifiant sa perplexité. Le patient semble faire un effort pour réfléchir.

Patient – C’est vrai que pour la burqa… C’était plutôt une sorte de foulard noir qu’elle avait noué autour du cou… Et pour la faux, je ne suis pas complètement sûr… Ça aurait aussi bien pu être un balai… Mais les sorcières aussi, ont des balais, et portent un foulard noir !

Médecin – Mouais…

Patient – Et puis comment expliquez-vous que ce matin, en retournant dans mon garage après une bonne nuit de sommeil, elle était toujours là, derrière la vitre arrière de ma Fiat Uno ? Elle a même essayé de me dire quelque chose…

Médecin – Ah, oui ?

Patient – Comme je n’entendais rien, elle a griffonné un truc sur un papier dans un langage cabalistique, qui ressemblait vaguement à du portugais et elle me l’a plaqué contre le pare-brise.

Médecin – Du portugais ?

Patient – Ça m’a un peu surpris aussi…

Médecin – Et qu’est-ce qui était marqué, sur ce papier ?

Patient – Ben je n’en sais rien, moi… Je ne comprends pas le portugais… Il faudrait que je demande à ma femme de ménage. Elle est portugaise, justement… Mais c’est bizarre, elle n’est pas venue ce matin, comme d’habitude… Non, je vous assure, Docteur. J’ai attrapé La Mort…

Médecin – Mmm… Je vais quand même vous prescrire un petit relaxant en attendant… Ça vous détendra…

Patient – Vous croyez…?

Le médecin fait un signe d’acquiescement, et se met à griffonner quelque chose sur une ordonnance.

Noir.

 

11 – Double inconnu

Un homme, debout face au public, regarde une tombe qu’on imagine. Un autre homme (ou une femme) approche.

Deux – Pardon, c’est bien la tombe de l’auteur inconnu ?

Un – Ah, non, celle-ci, c’est la tombe du soldat inconnu.

Deux – Vous êtes sûr ?

Un – Je crois, oui… Enfin, des fois c’est difficile de s’y retrouver. Comme il n’y a rien de marqué dessus… (Il sort un papier de sa poche) Ils m’ont donné un plan, à l’entrée, mais bon… (Il chausse des lunettes de presbyte et regarde le papier) Attendez voir. W28… Oui, c’est bien ça. Le soldat inconnu. Entre le génie méconnu et l’alcoolique anonyme. L’auteur inconnu, c’est juste derrière : X29…

Un – Je me demande si c’était une si bonne idée que ça de les mettre tous dans le même cimetière…

Un (regardant toujours le plan) – Oui, c’est ça… L’agent secret, c’est X27…

Les deux se recueillent un instant en silence chacun devant sa tombe.

Un – C’était un parent à vous ?

Deux – Celui-là ou un autre. Allez savoir ! Je suis né de père inconnu…

Un – Ah, oui… (Il regarde à nouveau son plan) Le père inconnu… Non, décidément, je n’y comprends rien. Ils auraient au moins pu mettre un index alphabétique. Et puis ce tableau à double entrée avec ces chiffres et ces lettres, c’est d’un ridicule… On dirait une bataille navale ! A5, raté… C10, touché… B12, coulé…

Deux – Et vous ?

Un – Le soldat inconnu ? C’était mon père…

Deux – Vraiment ? Et… vous avez repris le flambeau ?

Un – Que voulez-vous ? La carrière des armes, chez nous, c’est une vieille tradition. On est soldat de père en fils. D’ailleurs, j’ai déjà ma place réservée dans le caveau familial.

Deux – Ah, parce qu’il y a des caveaux, aussi ?

Un (étonné) – Vous ne le saviez pas ? Si, si, bien sûr ! Toute ma famille est enterrée là. Une longue lignée de militaires très discrets. Vous savez bien : la Grande Muette…

Deux – La grande mouette…?

Un – Muette ! La Grande Muette !

Deux – Ah, oui… J’avais compris mouette. Je pensais que vous étiez dans la marine… À cause de la bataille navale…

Silence.

Un – Alors, comme ça, vous êtes en recherche de paternité ?

Deux – Oui.

Un – Et qu’est-ce que vous lui demanderiez, à votre père, si vous pouviez le rencontrer un jour ? Ici ou dans un autre monde ?

Deux – Ses papiers…?

Un – Oui…

Deux – Et vous ?

Un – L’autorisation de le fouiller ? Pour vérifier qu’il n’a pas d’arme sur lui…

Deux – Ce n’est pas facile tous les jours, vous savez, de ne pas savoir d’où on vient.

Un C’est ce que je dis toujours à mes hommes, à la caserne. Quand on ne sait pas d’où on vient, on ne peut pas savoir où on va. Pour faire la guerre, il faut d’abord un bon plan. Et savoir le lire. Pourquoi pensez-vous que pendant des siècles, on a refusé les femmes dans l’armée ? Parce qu’elles sont infoutues de lire un plan ! Déjà qu’elles ont du mal avec une carte routière ou même une liste de courses, alors vous imaginez. Un plan de bataille…

Deux – Mmm…

Un – Et vous ? Vous faites quoi, dans la vie ?

Deux – Du théâtre.

Un – Ah, oui, le… Le théâtre.

Deux – Acteur.

Un – Oui.

Deux – Vous connaissez ?

Un – Non. Le spectacle vivant, comme on dit. Moi c’est la grande muette, vous le spectacle vivant… Les étiquettes, ça permet quand même de s’y retrouver un peu, non ? Et… vous êtes un acteur célèbre ?

Un – Non… Je suis un acteur inconnu.

Deux – Bon. (Il se prépare à partir) Eh, bien… Enchanté de ne pas avoir fait votre connaissance…

Un – Je ne vous dis pas au revoir…

Deux – Moi non plus.

Le premier s’apprête à s’en aller, mais il jette un regard sur une dernière tombe.

Un – Tiens, celle-là, elle n’est même pas sur mon plan…

Deux (s’approchant de la tombe) – Attendez voir… (Lisant) C’est la tombe de… l’homme inconnu.

Un – L’homme inconnu…?

Deux – Un SDF, sûrement…

Un – Même les SDF ont droit à une dernière demeure…

Le premier s’en va. Le deuxième reste seul.

Un – Bon… Où j’en étais, moi…?

Noir.

 

 

12 – Mort de Rire

Un (ou une) commissaire observe un (ou une) médecin légiste en train d’examiner un cadavre.

Policier – À combien de temps remonte le décès, docteur ?

Légiste – Il est encore tiède. Je dirais deux ou trois heures.

Policier – C’est une femme de ménage qui a découvert le corps, affalé sur son siège.

Légiste – Mmm…

Policier – Vous savez de quoi il est mort ?

Légiste – Les analyses le confirmeront, mais je ne crois pas me tromper, commissaire, en affirmant que cet homme est mort de rire…

Policier – C’est assez inhabituel, en effet.

Légiste – Un rire profond. Un rire de gorge. Les zygomatiques ont lâché. Je ne vous fais pas un dessin.

Policier – Vous savez ce qui a pu provoquer cet éclat de rire fatal ?

Légiste – On l’a retrouvé dans son fauteuil, vous disiez. C’était chez lui, devant la télé…?

Policier – Non.

Légiste – Au cinéma ?

Policier – Au théâtre.

Légiste – C’est encore plus surprenant. Habituellement, quand on retrouve un spectateur affalé sur son fauteuil à l’issue d’une représentation, c’est plutôt qu’il est en train de roupiller…

Policier – Vous êtes sûr que cet homme n’est pas simplement endormi ? Très profondément…

Légiste – Confondre un coma profond avec une mort clinique ? Allons, commissaire, vous me prenez pour un débutant. Si vous me disiez plutôt quel genre de pièce la victime était allée voir…

Policier – L’enquête est en cours. Mes hommes sont en train d’interroger le directeur du théâtre et d’éplucher Pariscope pour confirmer ses déclarations… Mais on a déjà lancé un avis de recherche contre l’auteur présumé de la pièce pour homicide involontaire.

Légiste – Involontaire ?

Policier – D’après le directeur du théâtre, l’auteur croyait avoir écrit une tragédie… C’est du moins ce qu’il prétendra. Mais vous savez, je ne suis pas un débutant moi non plus. Je sais comment faire parler un suspect…

Légiste – Vous avez raison, commissaire. On ne peut pas laisser en liberté de pareils individus. Si on ne peut plus aller au théâtre sans craindre de pouvoir y mourir de rire…

Policier – On dirait qu’il est encore agité de quelques soubresauts. Vous êtes vraiment sûr qu’il est mort ?

Légiste – Ce sont les nerfs. Croyez-moi, commissaire. Cet homme est aussi mort qu’on peut l’être.

Policier – Vous croyez qu’il s’est vu mourir ?

Légiste – Pourquoi ? Vous pensez que son témoignage aurait pu faire avancer votre enquête ?

Tête interdite de l’autre.

Légiste – Je plaisante… Vous savez, dans mon métier, avec tout ce qu’on voit… On a plutôt intérêt à dédramatiser… La semaine dernière, j’ai autopsié un type qui était mort d’ennui…

Commissaire – Au théâtre également ? Nous avons peut-être affaire à un tueur en série, qui changerait de mode opératoire à chaque fois pour brouiller les pistes…

Légiste – C’est vrai que de nos jours, il est beaucoup plus courant de mourir d’ennui au théâtre que d’y mourir de rire. Non, c’était tout simplement à un dîner chez sa belle-mère…

Commissaire – Je vois… Vous pensez que l’autopsie pourra nous apprendre d’autres éléments intéressants ?

Légiste – L’examen du bol alimentaire révèle qu’avant cette… tragédie, la victime avait mangé dans un restaurant chinois. Des nems, plus précisément…

Commissaire – Des nems ?

Légiste – Je suis absolument formel sur ce point. Et ensuite du poulet au gingembre avec un riz cantonais.

Commissaire – Pas de dessert ?

Légiste – Non. Mais vous savez, ce n’est pas très surprenant. Les desserts, dans les restaurants chinois…

Commissaire – Vous pensez que ça pourrait avoir un rapport quelconque avec le décès ?

Légiste – Aucun.

Commissaire – Bon…

Le commissaire s’apprête à partir.

Commissaire – Mort de rire… Et dire que je vais devoir annoncer ça à sa famille…

Légiste – Je comprends. Vous ne faites pas un métier facile, vous non plus… Venez donc dîner à la maison, un de ces soirs…? Il faut bien décompresser un peu de temps en temps…

Commissaire – Très bien… Je vais en parler à ma femme (ou à mon mari). (Déstabilisé) Je vous assure, on dirait qu’il est encore secoué de rire…

Légiste – C’est les nerfs, je vous dis…

Noir.

 

13 – Dehors

Elle et lui sont assis confortablement. Il lit et elle tricote. Ou l’inverse…

Elle – Ça fait du bien d’être un peu tranquille.

Lui – Oui.

Elle – Avec toute cette agitation qu’il y a dehors.

Lui – Oui.

Elle – On est bien mieux chez soi.

Lui – Oui.

Elle – Je ne me souviens même plus quand c’était…

Lui – Quoi ?

Elle – La dernière fois que je suis allée dehors !

Lui – Ah, oui. Dehors…

Elle – Et toi ?

Lui – Moi ?

Elle – C’était quand ?

Lui – La dernière fois que tu es allée dehors ?

Elle – La dernière fois que tu es allé dehors !

Lui – Ah, moi ! Dehors… Je ne sais pas… Ça devait être… Pour sortir le chien…

Elle – Le chien ? Il est mort.

Lui – Non ?

Elle – Il y a des années de ça.

Lui – Ah, oui… Je me disais, aussi… Ce chien ne pisse pas souvent…

Elle – Alors ?

Lui – Alors quoi ?

Elle – Quand es-tu sorti dehors pour la dernière fois ? Tu te souviens ?

Lui – Ah, moi ! Dehors… Je ne sais pas… Ça devait être… Pour sortir la poubelle…

Elle – La poubelle ?

Lui – Pourquoi pas la poubelle ?

Elle – On a un vide-ordures.

Lui – Ah, oui… Je me disais aussi… Cette poubelle ne se remplit pas très vite. Et le chien, il est enterré où ?

Elle – Dans le jardin.

Lui – Il a bien fallu que je sorte pour enterrer le chien. Le jardin, c’est dehors ?

Elle – Bah, non…

Lui – Ah…

Elle – Tu sais quoi ?

Lui – Quoi ?

Elle – Ça va te paraître étrange, mais… Je ne suis pas sûre d’être jamais vraiment sortie dehors… Le chien, il pissait sur la pelouse. Avant qu’on l’enterre en dessous…

Lui – Mmmm… Moi non plus… En tout cas, je ne m’en souviens pas. Je m’en souviendrais, non ?

Elle – Probablement.

Lui – En même temps, qu’est-ce qu’on pourrait bien aller faire dehors.

Elle – On est tellement tranquille ici.

Bruit de sonnette. Ils paraissent tous les deux très surpris.

Elle – Qu’est-ce que c’est ?

Lui – La sonnette…

Elle – Qu’est-ce que ça peut bien être…

Lui – Je vais voir…

Il s’absente et revient un instant après.

Elle – Alors.

Lui – C’était le facteur.

Elle – Ah… Qu’est-ce qu’il a dit ?

Lui – Rien. Il avait déjà disparu. Mais il a laissé une lettre.

Elle – Les facteurs font souvent ça. Je n’aime pas les lettres. J’ai toujours peur que ce soit une mauvaise nouvelle. C’est une mauvaise nouvelle ?

Il regarde la lettre.

Lui – C’est un faire-part.

Elle – De…?

Lui – De décès.

Elle – Ah… Qui ?

Il ouvre la lettre.

Lui – Monsieur et Madame Dumortier.

Elle – Tous les deux ?

Lui – Apparemment.

Elle – On les connaissait ?

Lui – Ça me dit quelque chose.

Il réfléchit un instant puis sort son portefeuille de sa veste et en extrait une carte d’identité.

Lui – Tu vas rire, mais Monsieur Dumortier, c’est moi.

Elle – Alors je suis Madame Dumortier ?

Lui – Probablement.

Elle – On est mariés ?

Lui – En tout cas, on est morts.

Elle – Il faudrait peut-être leur écrire pour leur signaler que c’est une erreur.

Lui – Oui.

Elle – Mais pour ça, il faudrait sortir dehors.

Lui – Je ne sais pas si j’aurais le courage.

Elle – On est tellement bien chez soi.

Lui – Tu crois que c’est une erreur…?

Elle fait une mimique pour dire qu’elle ne sait pas.

Ils se remettent qui à lire et qui à tricoter.

Noir.

 

14 – Faire-part

Une femme est en scène, occupée ou désœuvrée. Éventuellement, en musique de fond, La Lettre à Élise. On sonne trois fois. Elle va ouvrir. Un facteur (ou une factrice) entre.

Denise – Je savais que c’était vous.

Facteur – Le facteur sonne toujours trois fois !

Denise – Je n’ouvre pas la porte à tout le monde, vous savez. Avec tout ce qu’on voit maintenant…

Facteur – J’ai une petite lettre pour vous, Denise. (Il fouille dans sa besace et en extirpe une missive qu’il lui tend) Et voilà ! La lettre à Denise…

Denise (prenant la lettre) – Pour une fois que ce n’est pas une facture… Un petit ballon, comme d’habitude ?

Facteur – Allez ! Les ballons, je préfère les siffler que d’avoir à souffler dedans…

Elle place une bouteille et un verre devant lui.

Denise – Servez-vous. Vous connaissez la maison.

Pendant qu’il se sert, elle jette un regard à l’adresse, et se décompose.

Denise – C’est l’écriture de ma mère…

Facteur – En même temps, si elle vous écrit… C’est qu’elle n’est pas morte, pas vrai ?

Denise ouvre la lettre fébrilement et la parcourt.

Denise – Oh, mon Dieu… !

Facteur – Elle est morte ?

Denise – C’est plus grave que ça…

Facteur – Plus grave ?

Denise – Elle m’interdit de venir à son enterrement !

Facteur – Mais… elle n’est pas morte ?

Denise – Il faut croire qu’elle préfère me le dire avant…

Facteur – Ah oui, remarquez, c’est plus sûr. Ce n’est pas elle qui rédigera le faire-part. C’est vrai que ça ne serait pas banal.

Denise (ailleurs) – Pas banal ?

Facteur (hilare et déjà un peu bourré) – Vous imaginez ? Mon enterrement aura lieu au cimetière du village, à dix heures précises. Ni fleurs, ni couronnes. Et merci de ne pas venir non plus.

Denise lui lance un regard incendiaire.

Denise – Vous trouvez ça drôle ?

Facteur (se reprenant) – Mais… vous êtes en mauvais termes avec votre mère, sinon ?

Denise – Pourquoi elle m’interdit de venir à son enterrement, à votre avis ?

Facteur – Je ne sais pas, moi… Elle veut peut-être vous éviter cette corvée… C’est vrai que les enterrements, en général…

Denise – Non, c’est la dernière chose qu’elle a trouvé pour me contrarier… Quand j’étais petite, déjà, elle m’interdisait tout… Fais pas ci… Fais pas ça… Ne mets pas les doigts dans ton nez… Ne dis pas de gros mots… Ne mets pas le chat dans la machine à laver… Je n’avais le droit de rien faire…

Facteur – Ah, oui…

Denise – Alors à dix-huit ans, j’ai quitté la maison… Je ne l’ai jamais revue depuis…

Facteur – La maison… ?

Denise – Ma mère !

Facteur – Et ben, ce n’est pas très gai tout ça… Tiens, je m’en ressers un… (Il remplit à nouveau son verre) Alors qu’est-ce que vous allez faire ?

Denise – Je m’étais bien juré de ne pas aller à son enterrement, de toute façon.

Facteur – Alors comme ça, tout est bien qui finit bien. Enfin, je veux dire… Du coup vous n’y allez pas, et en même temps, vous respectez ses dernières volontés…

Denise – Vous plaisantez ! Ma mère m’interdit d’aller à son enterrement, et je lui obéirais ? Vous vous rendez compte ? Même morte, elle me donnerait encore des ordres ?

Facteur – Alors vous allez y aller ?

Denise – Je ne sais pas… D’un autre côté, est-ce que ce n’est pas un peu ça qu’elle a en tête…

Facteur – Ça… ?

Denise – Elle sait bien que le meilleur moyen pour que j’assiste à son enterrement, c’est de me l’interdire…

Facteur – Ah, oui, évidemment.

Denise – Qu’est-ce que vous feriez, vous, à ma place ?

Facteur – Alors là… Moi je m’entends plutôt bien avec ma mère… Surtout depuis qu’elle est morte… Mais la vôtre elle est toujours en vie. Ça vous laisse le temps d’y penser…

Denise – Oui…

Facteur – Elle a quel âge, votre mère ?

Denise – 48 ans.

Facteur – Ah ben alors… Vous avez toute la vie pour y réfléchir…

Denise – Oui… D’ailleurs, je me demande si ce n’est pas un peu ça qu’elle avait en tête…

Facteur – Bon, il va falloir que j’y aille, moi. C’est que j’ai d’autres lettres à porter. J’espère que ce sera des factures, c’est moins compliqué…

Denise – Un petit dernier pour la route ?

Facteur – Allez, mais le dernier alors…

Noir.

 

15 – Travelling

Dans ce qui ressemble à une agence de voyage, une femme, assise derrière un bureau, travaille sur un ordinateur. Un homme entre. Visiblement hésitant, il feuillette quelques brochures posées sur un présentoir. Un téléphone sonne. La femme répond.

Elle – Agence Travelling, j’écoute ? Ah, Madame Sept mille huit cent vingt-quatre, justement, je pensais à vous. Vous allez bien ? Parfait… Et comment va Monsieur Sept mille huit cent vingt-quatre… Ah, très bien… Pour votre anniversaire de mariage…? Et bien vous n’avez qu’à lui demander la lune ! Oh oui, pour une deuxième lune de miel, ça me paraît tout à fait approprié. Passez donc nous voir à l’agence, je vous donnerai la brochure… Parfait Madame Sept mille huit cents… Très bien, Madame Sept mille… Oui, Madame Sept… Bon, il faut que je vous laisse, maintenant, j’ai du monde. Moi aussi, Madame Sept mille huit cent vingt-quatre… (Elle se tourne vers l’homme) Je peux vous aider, cher Monsieur ?

Lui – Je ne suis encore pas encore complètement décidé…

Elle – Je comprends. Il y a tellement de destinations possibles. Pas facile de faire son choix, n’est-ce pas ?

Lui – J’aimais beaucoup voyager… autrefois.

Elle – Je peux essayer de vous conseiller quand même… Vous pensiez plutôt à un voyage dans l’espace ? Dans le temps ? Les deux ?

Lui – Je vais vous paraître idiot, mais… je n’ai encore jamais voyagé dans le temps.

Elle – Vraiment ? La préhistoire est très à la mode, en ce moment, vous savez. Le Jurassique, surtout. Les safaris, depuis quelque temps, c’est de la folie. Une véritable tuerie ! Tout le monde veut revenir avec sa tête de tyrannosaure à accrocher au dessus de sa cheminée. Entre nous, même si une météorite n’avait pas causé l’extinction des dinosaures à la fin du crétacé, je crois que les touristes d’aujourd’hui auraient réussi à en venir à bout.

Lui – Je crois que je préférerais quelque chose d’un peu plus tranquille.

Elle – Je comprends. Je suis comme vous. Moi, la foule, en vacances… Le seul avantage, avec le Jurassique, c’est que c’est très peu réglementé.

Lui – Ah oui…?

Elle – Il n’y avait pas encore d’hommes sur terre à cette époque-là, et presque tous les animaux ont disparu dans cette partie de billard spatiale au début du Tertiaire. À part les quelques rats dont nous sommes issus, bien sûr. L’impact du tourisme sur le présent est donc forcément très limité. Alors au Jurassique, on peut faire à peu près ce qu’on veut en toute impunité. Et croyez-moi, les gens ne s’en privent pas…

Lui – Et les douaniers du temps, ils ne font rien ?

Elle – Pensez-vous… Il n’y a même pas besoin de passeport temporel pour le Jurassique !

Lui – Je vous avoue j’ai une petite préférence pour les voyages à l’ancienne, tout de même. Je veux dire les voyages au sens géographique. Ça va vous paraître idiot, encore une fois, mais je ne suis encore jamais allé aux États Unis d’Asie.

Elle – Écoutez, je ne voudrais pas être rabat-joie mais vous savez, maintenant, avec la mondialisation, c’est un peu partout pareil…

Lui – À ce point là…?

Elle – Les voyages autour de la planète, à part pour les hommes d’affaires… Ou alors une petite croisière dans le système solaire… Mais bon… Il faut avouer qu’il n’y a pas grand chose à faire à part prendre des photos depuis les hublots. On ne quitte pratiquement pas le vaisseau. Oh, bien sûr, c’est très confortable, je ne dis pas. Piscine, restaurant, casino, duty free… Mais c’est plutôt pour les personnes âgées, quand même… Justement, je viens de proposer une croisière sur la lune à une de nos meilleures clientes pour ses 5000 ans de mariage.

Lui – Je vois… Qu’est-ce que vous me conseilleriez, alors ?

Elle – Moi, je suis très fan des années 2000… Ce n’est pas très loin… Il y a très peu de touristes… Bien sûr, il faut se plier à quelques règles simples. Les douaniers du temps veillent au grain, c’est quand même assez strict. Mais ce n’est pas si contraignant que ça. C’est un peu comme le Jurassique, finalement…

Lui – Je ne suis pas sûr de vous suivre…

Elle – Pour des raisons inverses, évidemment. Comme c’est assez proche de nous, au fond, il suffit d’adopter la mode de l’époque, très élégante d’ailleurs, surtout pour les dames, et de renoncer pendant quelques temps à tout ce que nous a apporté le progrès, et vous passez tout à fait inaperçu. On se fond très facilement dans la population ! Non, je vous assure, c’est très marrant, les années 2000.

Lui – Vraiment ? C’est curieux, je n’en avais pas du tout cette image. Mais pourquoi pas, en effet…

Elle – Bon, pas pour s’y installer définitivement, bien sûr. Mais pour une semaine ou deux, c’est très dépaysant. Sans être trop fatiguant, justement. Et puis on mangeait très bien dans les années 2000, croyez-moi. Pour ceux qui avaient la chance d’avoir quelque chose dans leur assiette, évidemment. Non, parce que le steak de brontosaure, je ne sais pas si vous avez déjà goûté, mais… Il faut aimer le gibier au départ, quand même, hein ? Non, un barbecue au Crétacé, c’est peut-être très folklorique, mais pour moi, ça ne vaut pas un Menu Big Mac dans un de ces premiers fastfood traditionnels à l’ancienne… Je vous assure que dans les années 2000, ça avait un autre goût que les hamburgers lyophilisés qu’on nous fait avaler aujourd’hui…

Lui – C’est tentant, c’est vrai… Je n’aurais pas pensé à ça… Mais…

Elle – Oui…?

Lui – Je pensais peut-être aussi à un voyage plus… définitif.

Elle – Je vois. Ce que nous appelons ici le dernier voyage.

Lui – Voilà…

Elle – Pourquoi pas… Si vous avez bien réfléchi…

Lui – J’y pense depuis quelque temps déjà.

Elle – Ah, c’est sûr que là, il vaut mieux ne pas se tromper. Parce que c’est un aller simple…

Lui – Je n’ai pas envie de revenir, je vous assure.

Elle – Il me faudra un certificat médical, n’est-ce pas.

Lui – Je l’avais apporté avec moi, au cas où…

Elle – Quand souhaiteriez-vous partir ?

Lui – Eh bien… Maintenant, si possible. Quand on est décidé, n’est-ce pas, à quoi bon attendre ?

Elle – Très bien, alors je regarde… (Elle pianote un peu sur son ordinateur) Oui, ce matin, ça ne pose pas de problème. Je peux voir ce certificat médical ? Il faudra que vous me laissiez votre passeport, aussi. Vous n’en n’aurez plus besoin de toute façon…

Lui – Bien sûr.

Il lui tend les documents qu’elle examine un par un.

Elle – Parfait. Tout ça m’a l’air parfaitement en ordre Monsieur… Dumortier. Je vois que n’êtes pas encore passé au numérique, vous non plus, hein ? Je devrais vous gronder…

Lui – Maintenant, ça ne vaut plus la peine, pas vrai.

Elle – Vous avez raison… Vous n’avez pas de bagages ? (Il semble un peu désemparé par la question) Je plaisante… C’était juste pour détendre un peu l’atmosphère… Parce que c’est une décision importe, quand même, Monsieur Dumortier…

Lui – J’en ai parfaitement conscience.

Elle – Maintenant, c’est vrai que c’est un voyage qui fait rêver… et qui ménage sans doute encore bien des mystères. Un voyage qui nous est de plus en plus demandé, d’ailleurs, je vous l’avoue. Depuis qu’on a obtenu l’autorisation de proposer ce genre de prestations. Qu’est-ce que vous voulez ? Les gens sont déjà allés partout. Ils sont revenus de tout.

Lui – Ce voyage-là, au moins, on n’en revient pas.

Elle – Vous commencez à vous sentir un peu à l’étroit avec nous, c’est ça ?

Lui – Disons que… je me sens un peu las, surtout.

Elle – Je comprends… L’immortalité, ça a du bon, bien sûr. Mais c’est vrai qu’on finit par s’en lasser…

Lui – Surtout quand ça dure trop longtemps.

Elle – Très bien… Alors… il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bon voyage, Monsieur Dumortier…

Elle sort un pistolet d’un tiroir et le pointe sur lui. On entend deux coups de feu assourdis par un silencieux, façon Tontons Flingueurs.

Elle – Je ne devrais pas, mais ça me fait toujours rire, ce bruit. Je ne sais pas pourquoi…

Noir.

 

16 – Tri sélectif

La scène est vide à l’exception d’une grande poubelle à roulettes au couvercle jaune. Une femme arrive en tirant une autre poubelle du même type mais au couvercle vert. Habillée avec élégance et juchée sur des talons hauts, elle tente de conserver un semblant de dignité dans cet exercice dégradant qu’est en temps de crise, pour une bobo divorcée qui n’a plus les moyens de se payer une bonne même défiscalisée, celui de sortir elle-même la poubelle. Son portable sonne, et elle répond.

Femme 1 – Allo, oui ? Ah, bonsoir Jacques ! Non, non, vous ne me dérangez pas. J’étais en train de ranger quelques papiers et je m’apprêtais à prendre un bain… Ce soir à dix-neuf heures trente ? Ah, oui, c’est absolument parfait ! Mais vous êtes sûr que… Votre dernière patiente ? Très bien ! Dans ce cas, nous aurons peut-être le temps de prendre un verre après, histoire de faire un peu connaissance ? Ah oui, ou de dîner si vous préférez… Je connais un très bon japonais du côté de… Ah, vous détestez les sushis… Non, non, pas du tout… J’aime beaucoup la choucroute aussi… Parfait, alors à tout à l’heure… Non, non, j’ai bien l’adresse de votre cabinet… Ah, il y a un code à partir de 19 heures… Attendez, je prends de quoi noter… Je suis dans la salle de bain, et je n’ai rien sur moi… Je veux dire pour écrire…

Elle sort un crayon mais, se rendant compte qu’elle n’a pas de papier, ouvre le couvercle de la poubelle jaune. La trouvant vide, elle laisse le couvercle ouvert et ouvre le couvercle de sa propre poubelle dont elle sort au hasard un paquet de céréale basses calories.

Femme 1 – Voilà, je vous écoute… Ouh, là, en effet, c’est compliqué… (Essayant de plaisanter) Vous ne pouviez pas choisir 1515, 14-18 ou 39-45, comme tout le monde ? Ah, c’est la date de décès de votre belle-mère… Oui, vous avez raison, pour un cambrioleur, évidemment, c’est plus difficile à deviner… Mais vous pouvez me redire ça moins vite ? Juste une seconde, je m’installe un peu plus confortablement…

Elle se contorsionne pour essayer de noter d’une main sur le carton tout en tenant le téléphone de l’autre, avant de prendre le parti de poser le carton sur le bord de la poubelle jaune dont elle a laissé le couvercle ouvert. Le carton tombe par terre et en essayant de le rattraper, elle laisse tomber son portable au fond de la poubelle vide.

Femme 1 – Oh, non, ce n’est pas vrai… (Elle parle en direction du fond de la poubelle) Allo ? Jacques ? Vous m’entendez ? (Elle se penche vers le fond de la poubelle pour tenter de récupérer le téléphone) Allo ? Je vous entends très mal…

Elle finit par basculer complètement dans la poubelle. Seules ses deux jambes dépassent, qu’elle agite en poussant des cris étouffés. Un homme arrive, un portable à la main.

Homme – Allo ? Allo ? Vous m’entendez ?

Sa femme arrive derrière lui.

Femme 2 – Jacques ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Jacques range immédiatement son portable. Craignant probablement d’être surprise dans cette position embarrassante, la prisonnière de la poubelle rentre ses jambes et se calme également aussitôt.

Homme – Eh bien, je… Je venais chercher la poubelle pour la remonter… Le coiffeur n’a pas pu te prendre, finalement ?

Femme 2 (sèchement) – Si. J’en sors.

Homme – Ah, très bien…

Femme 2 – Tu n’as pas oublié que ce soir, je vais au pot de départ de mon chef de service ?

Homme – Non, non, rassure-toi… J’en profiterai pour faire ma comptabilité en retard au cabinet.

La femme aperçoit la boîte de céréales par terre.

Femme 2 – Les gens sont d’une saleté… (Elle ramasse l’emballage et le remet dans la poubelle) Et j’ai l’impression que les derniers arrivés sont les pires… À propos, tu as fait connaissance avec la nouvelle voisine ?

Homme – Quelle voisine ?

Femme 2 – Ne me dis pas que tu ne l’as pas remarquée… Celle avec la forte poitrine…

Homme – Ah, celle-là…

Femme 2 – Tu vois que tu t’en souviens.

Homme – C’est vrai que c’est plutôt une belle femme.

Femme 2 – Moi, je la trouve plutôt vulgaire, mais bon…

Homme – Vulgaire ?

Femme 2 – Elle est divorcée, je crois…

Homme – Elle t’a dit ça ?

Femme 2 – Une femme qui sort elle-même la poubelle vit forcément seule… Et comme elle est trop âgée pour être encore célibataire, j’en conclus qu’elle est divorcée… ou veuve.

Homme – Elle n’est pas si vieille que ça…

Femme 2 – Elle doit avoir à peu près mon âge.

Homme – Ah, oui ? Ça ne se voit pas…

Femme 2 – Quand elle sort la poubelle le matin en peignoir avant de s’être maquillée, ça se voit, crois-moi… Mais dis donc, on dirait vraiment qu’elle t’a fait forte impression…

Homme – C’est toi qui m’en as parlé ! (Un temps) Et puis elle a téléphoné au cabinet aujourd’hui pour un détartrage…

Femme 2 – Un détartrage… Quand ça ?

Homme – Ce soir.

Femme 2 – Ah, d’accord… Il faut croire que c’était une urgence. Elle devait être sacrément entartrée…

Homme – Elle a peut-être un rendez-vous important…

Femme 2 – C’est ça, oui… Enfin… Tant que tu ne la ramènes pas à la maison… Parce que là, je te préviens, je suis capable de tout…

Homme – La ramener à la maison… Qu’est-ce que tu vas chercher…?

Ils commencent à s’éloigner.

Femme 2 – Eh bien tu ne remontes pas la poubelle  ?

Homme – Si, si… (Il prend la poubelle à roulettes par la poignée et suit sa femme) Mais quand tu dis capable de tout… Pas à tuer quand même ?

On entend la sonnerie d’un téléphone en provenance de la poubelle. Noir.

 

17 – Double vie

Un bureau notarial, un fauteuil derrière et deux chaises devant. Une femme arrive, en tenue de deuil. Elle hésite, puis s’assied sur une des chaises. Au bout d’un moment, elle se penche discrètement vers le bureau pour voir les documents qui sont posés dessus, avant de se raviser. Mais la curiosité étant trop forte, elle se penche à nouveau et avance une main hésitante pour saisir une enveloppe. Arrive alors une autre femme, également en tenue de deuil. Elle semble surprise en voyant l’autre, qui ne s’est pas aperçue de son arrivée. La nouvelle venue tousse pour signaler sa présence, et l’autre sursaute.

Femme 1 – Vous m’avez fait peur…

Femme 2 – Je suis vraiment désolée. Mais je ne savais pas que… (Lui tendant la main pour se présenter) Agnès…

Femme 1 – Vous connaissez mon nom ?

Femme 2 (étonnée) – Euh… Non, Agnès, c’est moi. La veuve du défunt.

Femme 1 – Quoi ?

Femme 2 – Vous vous appelez aussi Agnès ?

Femme 1 (bondissant de sa chaise) – Mais c’est moi, la veuve !

Femme 2 – Pardon ?

Femme 1 – Pour qui elle se prend, cette morue ?

Femme 2 – Tu peux répéter ça pouffiasse ?

Elles s’apprêtent à se sauter à la gorge quand le notaire arrive un gobelet de café à la main.

Notaire – On vous a proposé un café ?

Les deux femmes reprennent aussitôt une contenance plus digne.

Femme 1 – Merci, ça ira.

Femme 2 – On est déjà assez énervées comme ça.

Notaire – Je vous en prie, asseyez-vous… (Les deux femmes se rasseyent) Et tout d’abord, permettez-moi de vous présenter toutes mes condoléances.

La première femme verse une larme. Le notaire lui tend une boîte de mouchoirs en papier et elle en prend un.

Femme 1 – Merci.

L’autre femme lève les yeux au ciel avec un air excédé.

Notaire – Très bien, alors puisque nous sommes au complet, je crois que nous allons pouvoir procéder à l’ouverture du testament.

Femme 1 – Au complet ?

Notaire – À moins que nous n’attendions une troisième Agnès…

Femme 2 – Excusez-moi, mais je crois qu’il y a un petit malentendu…

Notaire – J’y viens tout de suite, chère Madame, rassurez-vous… (Il saisit l’enveloppe posée sur son bureau et toussote pour s’éclaircir la voix) J’irai droit au but. Comme votre présence conjointe dans ce bureau vous l’aura déjà fait subodorer, Monsieur Barbarin, avant sa mort, avait une double vie.

Femme 1 – Une double vie ?

Femme 2 – Je vous assure que nous n’avions rien subodoré du tout jusque là…

Notaire – Quoi qu’il en soit, suite à sa disparition brutale dans des circonstances aussi obscures que douloureuses, Monsieur Barbarin laisse derrière lui deux veuves et deux orphelins… prénommés tous deux Baptiste.

Femme 1 – Votre fils s’appelle aussi Baptiste ?

Notaire – C’est vrai que pour un homme qui mène une double vie, choisir deux femmes qui portent le même prénom et baptiser tous ses enfants Baptiste, cela peut éviter de commettre pas mal d’impairs…

Femme 2 (anéantie) – C’est clair…

Notaire – Donc, il apparaît que le patrimoine de votre époux commun était principalement constitué d’une maison à Tarascon-sur-Rhône et d’une autre à Tarascon-sur-Ariège. C’est d’ailleurs au cours d’un de ses nombreux déplacements entre ces deux villes que Monsieur Barbarin aurait été emporté avec sa voiture par une rivière en crue lors d’un violent orage.

Les deux femmes échangent un regard hostile.

Notaire – Sans attendre, je vais vous lire les dernières volontés du défunt. (Il ouvre l’enveloppe) Tout d’abord, en ce qui concerne ses obsèques, Monsieur Barbarin a émis le souhait d’être incinéré. Pour cela au moins, vous n’avez aucun souci à vous faire. Monsieur Barbarin était apparemment un homme très organisé, et il a tout prévu. Je vous communiquerai tout à l’heure les détails de…

Faisant un faux mouvement, le notaire renverse son café sur le testament.

Notaire – Et merde… (Il prend un mouchoir en papier et éponge le café renversé sur le testament) Pardon… Je vais arranger cela tout de suite, ne vous inquiétez pas, et je poursuis la lecture du testament… En espérant que ce torchon soit encore à peu près lisible… (Il jette un regard sur le document en plissant les yeux pour tenter de reprendre sa lecture) Bon… Donc… En gros… Je vous résume… Monsieur Barbarin lègue sa maison de Tarascon à…

Femme 1 – Tarascon-sur-Rhône ou Tarascon-sur-Ariège ?

Notaire – Je vous avoue qu’avec le marc de café, je n’arrive pas à lire ce qu’il y a d’écrit exactement derrière Tarascon… Quoi qu’il en soit, Monsieur Barbarin lègue cette maison à sa femme Agnès et à son fils Baptiste.

Femme 2 – Quelle Agnès ?

Femme 1 – Quel Baptiste ?

Notaire – Là, je vous assure qu’il n’a pas précisé…

Femme 2 – C’est incroyable !

Femme 1 – Mais alors comment vous voulez-vous que…

Le téléphone du notaire sonne et il répond.

Notaire – Excusez-moi un instant… Oui ? Non ? Ah oui ? Ah non ! Bon… Bon… Bon… Merci… (Il raccroche) Alors j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.

Femme 2 – Je vous avoue que je serais assez curieuse de savoir quelle pourrait bien être la bonne…

Notaire – Votre mari n’est pas mort noyé dans l’Ariège, comme on avait pu le croire dans un premier temps…

Les deux femmes échangent un regard consterné.

Notaire – Selon les derniers rebondissements de l’enquête, Monsieur Barbarin aurait pu remonter sur la rive après avoir été malencontreusement précipité dans la rivière par une bourrasque en promenant son chien nommé Tobby. Un chien dont apparemment, il ne se séparait jamais.

Femme 1 – Notre chien aussi s’appelle Tobby !

Femme 2 – C’est le même…

Notaire – Pour ce qui est des chiens, en tout cas, il semblerait en effet que votre mari n’était pas polygame…

Femme 1 – Alors ce salaud est encore vivant ?

Notaire – C’est là où j’en arrive à la mauvaise nouvelle… Il a pu reprendre place à bord de sa voiture et continuer sa route. En revanche le véhicule a été projeté dans le Rhône par un nouveau coup de mistral en arrivant à Tarascon. La gendarmerie vient de repêcher sa Twingo dans le fleuve il y a quelques minutes.

Femme 2 – Le Rhône, donc.

Femme 1 – Évidemment, le Rhône ! À Tarascon-sur-Rhône ! Il faut la mettre sous tension, celle-là, elle n’a pas l’électricité à tous les étages !

L’autre femme lui lance un regard meurtrier.

Notaire – Monsieur Barbarin n’a vraiment pas eu de chance. Il est évident qu’il aurait mieux fait de ne pas prendre sa voiture ce jour là.

Femme 1 – C’était l’anniversaire de mon Baptiste…

Femme – Du mien aussi…

Notaire – La loi des séries sans doute. Je parle de cette double noyade, bien sûr…

Femme 2 – Il faut croire que lorsqu’on a une double vie, on est aussi destiné à mourir deux fois.

Notaire – Même si, selon la célèbre maxime d’Héraclite : on ne se noie jamais deux fois dans le même fleuve. (Un temps) Je plaisante…

Femme 1 – Mais alors c’était quoi la bonne nouvelle ?

Notaire – La bonne nouvelle, c’est qu’on a retrouvé le chien Tobby, et qu’il est bien vivant. Nous pourrons toujours envisager une garde partagée…

Femme 1 – Et c’est tout ce qu’il y a dans le testament ?

Silence embarrassé.

Notaire – Oui… Ah, non, pardon… Attendez une minute… Voici la musique que votre mari a choisi pour accompagner sa crémation.

Il appuie sur une télécommande et on entend les premières paroles de la chanson « Allumer le Feu ». Plus quelques aboiements. Noir.

 

18 – Tunnel

Deux hommes (ou deux femmes), debout côte à côte, regardent droit devant eux.

Un – Alors ça y est, c’est la fin.

Deux – On dirait…

Un – Tu crois qu’il y a quelque chose, après ?

Deux – Va savoir…

Un – Franchement, je n’y crois pas trop.

Deux – On verra bien…

Un – On n’était pas si mal, ici. Ce n’était pas le paradis, mais bon… Ce n’était pas l’enfer non plus.

Deux – Comme on dit. On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on trouve.

Un – Ça y est, je crois que j’aperçois quelque chose.

Deux – Moi aussi…

Un – On dirait un tunnel.

Deux – Avec une lumière aveuglante au bout.

Un – Jusque là, ça ressemble à ce qu’on nous avait dit…

Deux – Je ne sais pas si c’est bon signe.

Un – C’est plutôt étroit. On ne va jamais pouvoir passer à deux…

Deux – Vas-y le premier, je te couvre.

Un – Courageux, mais pas téméraire…

Deux – De toute façon, on ne peut pas rester ici, alors…

Un – Oui, je crois qu’on ne va pas tarder à être expulsé…

Deux – Ok, j’y vais…

Un – Tu me racontes ?

Deux – Attends, je suis coincé… Ça y est, je vois la sortie !

Un – Alors ?

Deux – Tu ne vas jamais me croire…

Un – Quoi ?

Deux – Ça ressemble à une chambre d’hôpital…

Un – On ne serait pas vraiment mort alors ?

Deux – C’est pire que ça…

Un – Comment, pire ?

Deux – Ce n’est pas vraiment un hôpital…

Un – C’est quoi alors ?

Deux – Il y a un abruti qui me regarde sortir. Avec un sourire idiot… Putain, on est dans une maternité !

Un – Oh, non… Ça ne va pas recommencer…

Deux – Ça me donne envie de pleurer…

Bruit d’un bébé qui pleure.

Noir.

 

 

Fin de séries

Deux femmes sont assises de chaque côté d’une table, avec chacune un texte relié à la main.

Une (avec un air affligé) – On a bien fait de ne pas faire venir l’auteur, hein ? Parce qu’il y a encore pas mal de boulot.

Deux (avec un air entendu) – Ouhla…

Une – Sa première pièce était très bien, pourtant. Très drôle. Je ne comprends pas…

Deux – La deuxième est toujours plus difficile à écrire. C’est connu…

Une – Mmm…

La première commence à feuilleter le texte, et lit de tête avec un air sinistre. La deuxième lit également en diagonale, tout en observant la première par en dessous de façon à tourner les pages en même temps qu’elle. La première s’interrompt pour prendre l’autre à témoin

Une – Regardez, on en est déjà à la page trois, et n’a pas encore ri une seule fois.

La deuxième opine avec un air navré.

Deux (avec un sourire commercial) – Vous voulez un café ?

L’autre ne prend même pas la peine de lui répondre non, et continue à lire et à tourner les pages. Elle s’arrête soudain sur une réplique et se met à se marrer.

Une – Alors ça, en revanche, c’est très marrant…

Elle continue à rire encore plus bruyamment, sous le regard de la deuxième, qui ne sait visiblement plus à quelle page en est l’autre, et qui essaie de le vérifier plus ou moins discrètement en lorgnant sur le texte d’en face.

Une (voyant que l’autre ne se marre pas) – Vous ne trouvez pas ça drôle, vous ?

Fort heureusement, la deuxième vient enfin de retrouver la réplique en question.

Deux – Si, si… (Se forçant à se marrer, avec un peu de retard à l’allumage) C’est vraiment excellent. Là, on retrouve tout à fait la veine de sa première pièce…

La première reprend son sérieux, et recommence à tourner les pages au fur et à mesure de sa lecture.

Deux (s’enhardissant) – Ah, ça aussi, c’est mal non plus…

Elle se marre avec sincérité d’une manière très démonstrative, sans pouvoir s’arrêter. Jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que l’autre l’observe avec un air consterné.

Une – Vous trouvez ça drôle, vous ?

Deux – Non, enfin. C’est vrai que ce n’est pas très fin, mais…

Une – Ah, bon, parce que là, vous commenciez à m’inquiéter un peu… Personnellement, je ne supporte pas ce genre d’humour.

Deux – Il faut reconnaître que c’est assez lourd, il nous avait habituées à mieux, c’est sûr…

Les deux femmes continuent de tourner les pages en cadence au rythme de leur lecture. Elles s’arrêtent spontanément toutes les deux à la même page, et commencent à être prises d’un rire profond allant croissant en intensité. Elles rient ensemble aux larmes pendant un bon moment. La première commence à se calmer peu à peu, imitée par l’autre.

Une – Non, il faut avouer que ça, c’est vraiment très drôle… (Elle reprend son air sinistre) Bon, nous ça nous fait rire parce que… (Avec un air préoccupé) Mais est-ce que ça va vraiment faire rire le public ?

Deux – Ce n’est pas sûr…

Une – Voilà !

Deux – Un peu trop décalé, peut-être.

Une – Non, il faudrait quelque chose d’impertinent, mais d’un peu plus…

Deux – Consensuel.

Une – Mmm…

La première semble réfléchir très profondément, et l’autre l’observe avec prudence, hésitant à intervenir.

Une – Je pensais à un truc…

Deux – Oui…

Une – Est-ce que ce ne serait pas plus drôle pour les gens si le héros était Martiniquais ?

Deux (prise de court) – Martiniquais…

Une – Vous voyez comment sont les Antillais ?

Deux – Euh… Oui, très bien. Mon conjoint est de la Guadeloupe…

Une – Cette nonchalance, cette animalité… (Se marrant) Cet accent à mourir de rire… C’est drôle, l’accent Antillais, non ? Ça, c’est un truc qui peut faire rire le grand public. C’est la crise, les gens ont envie de se marrer, bon sang !

Deux – De passer une bonne soirée, et de ne pas se prendre la tête.

Une – Moi je dis, un Martiniquais, sinon rien. Vous voyez ça avec l’auteur ?

Deux – Pas de souci, je m’en occupe.

Une – On lui a déjà versé un à-valoir. Il peut bien avaler ça aussi, non ?

Deux – Vous ne voulez toujours pas de café ?

Une – Là, je crois qu’on tient vraiment quelque chose.

Deux – Ça change complètement l’angle de la pièce.

Une – Je suis sûre qu’on va faire un tabac. Comme quoi, parfois, il suffit de pas grand chose. Encore faut-il le trouver…

Deux – C’est un métier, comme dirait l’autre.

Une – Vous vous souvenez de sa première pièce ?

Deux – Celle où elle raconte la mort de son père.

Une – Si je n’avais pas insisté pour que ça se passe à l’âge des cavernes…

Deux – Et que le héros soit belge.

Une – Ah, oui, je ne me souvenais plus de ça… C’est vrai que l’accent belge…

Deux – C’est toujours d’un effet garanti…

Une – Bon, je crois qu’on ne fera pas mieux avec ça…

Elle referme enfin le document relié, et regarde sa montre.

Deux – Ouhla… Il faut que je me sauve, moi. J’ai rendez-vous avec un emmerdeur dont je n’arrive pas à me défaire… Ah, et il a appelé ça comment, au fait ?

Elle regarde le titre en couverture.

Une (lisant, incrédule) – Chronique d’une Vie laborieuse…

Deux – J’étais sûre que ça ne vous plairait pas, mais j’ai préféré ne rien dire, pour ne pas vous influencer…. Moi aussi, je trouve que c’est un très mauvais titre…

Une – Chroniques d’une Vie Laborieuse… Et pourquoi pas Chroniques Laborieuses, tant qu’on y est ?

Deux – Ah, oui, c’est… C’est plus court.

Une – Je plaisantais…

Deux – Évidemment.

Une – Non, il faut quelque chose de plus accrocheur.

Deux – Un titre qui donne aux gens l’envie de venir voir la pièce.

La première semble réfléchir profondément.

Une – Pourquoi pas Strip Poker ? C’est un titre accrocheur, ça. On a envie de venir voir la pièce. Enfin, après, ça dépend de la distribution, bien sûr…

Deux – Ah, oui, c’est… C’est accrocheur…

Une – Mais…?

Deux – C’est déjà le titre que vous avez donné à sa première pièce…

Une – Quelle pièce ?

Deux – Celle où il raconte la mort de son père.

Une – Ah…

Elle réfléchit à nouveau.

Une – Strip Poker deux…?

L’autre a du mal à feindre l’enthousiasme.

Une – Non… Il faudrait un truc plus… Un prénom, peut-être… Comme le héros est Martiniquais… Aimé, par exemple ?

Deux – Pourquoi pas…?

Un – C’est le nom d’un comédien avec qui j’ai eu le malheur de coucher après lui avoir promis d’en faire une vedette… Si je lui donne le rôle titre… Ce serait un moyen de m’en débarrasser. C’est un très mauvais coup, en plus…

Deux – Ah…

Une – Maintenant, Aimé… Il faut reconnaître que c’est vraiment un prénom à la con… Comment s’appelle votre mari ?

Deux – Aimé.

Une – Ah… Remarquez, Chroniques d’une Vie laborieuse, c’est pas si mal, finalement, hein ?

Deux – C’est vrai qu’on s’y fait.

Une – Quand on l’a répété une douzaine de fois. Chroniques d’une Vie Laborieuse… Allez, c’est vendu. Cette fois, on ne pourra pas dire que je n’ai pas respecté les volontés de l’auteur.

Deux – Vous pouvez même dire les dernières volontés.

Une – Ah, oui ? Pourquoi ça ?

Deux – Ah, vous n’êtes pas au courant ? L’auteur s’est suicidé hier soir.

Une – Non…?

Deux – Je crois qu’il ne s’était jamais vraiment remis de la mort de son père.

Une – Alors c’est sa dernière pièce…

Deux – Selon toute probabilité…

Une – Je pense qu’on va faire un tabac. Un auteur mort, ça se vend toujours beaucoup mieux qu’un auteur qui vivote.

Deux – Le malheur des uns…

Elles commencent à s’en aller.

Une – J’espère que les ayants droit ne seront pas trop casse-couilles…?

Deux – Une vieille tante, je crois.

Une – Il paraît que les cheveux continuent à pousser, quand on est mort. Vous le saviez ?

Un – Non…

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnationallant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-11-6

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Brèves du temps perdu

Comédie à sketchs de Jean-Pierre Martinez

Jusqu’à 30 personnages (hommes et femmes)
Comédie à sketchs sur le temps, la vie, la mort, l’amour et l’éternel retour…

***

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***

TEXTE INTÉGRAL

Brèves du temps perdu

Comédie à sketchs – Deux personnages par saynète – Distribution variable

Réveil

1 – Travaux d’approche

2 – Amour toujours

3 – Autoroute

4 – Décalage horaire

5 – Partie de pêche

6 – Excès de lenteur

7 – Hors saison

8 – Temps perdu

9 – Perdu de vue

10 – Coup de foudre

11 – Temps pis

Pause

12 – Plan de carrière

13 – Face à face

14 – 107 ans

15 – Leçon de choses

16 – Mémoire cash

17 – Souvenirs

18 – Projets d’avenir

19 – Vacances

20 – Premier amour

21 – Ni chaud ni froid

22 – Mortel

23 – Apesanteur

24 – Espace immobilier

25 – Trinité

26 – Ce n’est pas la fin du monde

Rideau

Réveil

La lumière se fait peu à peu. Un couple dort sous un drap. Brusquement, on entend un martèlement suivi des trois coups (comme au théâtre). Il émerge, en sursaut et tombe du lit. Vêtu d’un pyjama rayé (évoquant une tenue de bagnard ou de prisonnier d’un camp), il écarquille les yeux et se frotte les côtes en grimaçant, avant de jeter un regard autour de lui, semblant ne rien reconnaître. Il regarde son pyjama, étonné. Il se lève et parcourt la pièce, à la recherche d’une issue, mais ne trouve rien. Il se fige en apercevant les spectateurs qui le regardent. Secouant la tête comme pour chasser un mauvais rêve, il revient vers le lit, et tombe nez à nez avec elle, également en pyjama rayé, qui a aussi commencé à se réveiller pendant qu’il avait le dos tourné. Ils poussent ensemble un cri de terreur en se découvrant l’un l’autre.

Elle et Lui – Ah !!!

Elle met ses mains contre sa poitrine dans un geste de pudeur.

Elle – Qu’est-ce que vous faites là ?

Lui – Et vous ?

Ne pouvant répondre, elle se lève à son tour et fait à peu près le même manège que lui précédemment, pendant qu’il l’observe.

Elle – Mais… on est où ?

Lui – Aucune idée…

Elle (se tournant vers lui) – Vous savez quand même bien comment vous vous appelez ?

Lui (mimique pour dire que non) – Et vous ?

Mimique pour dire qu’elle ne sait pas non plus.

Elle (comme pour le rassurer, maternelle) – Si on est en colo, il y a sûrement un nom, cousu sur une petite étiquette, à l’intérieur de votre pyjama.

Il a l’air surpris par cette idée.

Elle – Faites voir…

Elle s’approche de lui et veut regarder derrière son col de pyjama. Il a un mouvement de recul, mais finit par se laisser faire.

Elle (victorieuse) – Ah oui, il y a bien quelque chose d’écrit ! (Elle essaie de déchiffrer, sans succès) Je n’arrive pas à lire ! Retirez ça, pour voir…

Il a une nouvelle réticence, mais accepte finalement de retirer sa veste de pyjama. Il est désormais torse nu et manifeste une certaine gêne. À moins qu’il n’ait simplement froid. Elle se penche sur l’étiquette et lit.

Elle – Adam…

Lui – Comme la brosse ?

Elle – Comme le prénom !

Il affiche une mine perplexe, en se frottant machinalement les côtes.

Elle (inquiète) – Vous êtes blessé ?

Lui – Ce n’est rien. J’ai dû me fêler une côte en tombant du lit. (Un temps) Et vous ?

Elle – Non, moi ça va…

Lui – Non, je veux dire, vous aussi, vous avez peut-être votre nom sur une étiquette cousue quelque part. Faites voir…

Il s’approche d’elle d’un pas décidé. Elle l’arrête d’un geste ferme.

Elle – On verra ça plus tard !

Il se résigne.

Lui (sceptique) – En colo, vous croyez…? Il n’y a personne…

Elle – On est peut-être les premiers…

Lui – Ou les derniers…

Ils font à nouveau le tour des lieux chacun de leur côté, et se retrouvent face à face.

Lui – On ne s’est pas déjà vu quelque part ?

Elle (ironique) – Dans vos rêves, peut-être… (Agressive) Alors vous ne voyez vraiment aucun moyen de nous sortir de là ?

Lui – Eh, oh, on n’est pas mariés, hein ? Pourquoi ce serait à moi de vous sortir de là ?

Elle (profil bas) – Excusez-moi…

Il soupire, ne sachant plus quoi faire.

Lui – Bon… Qu’est-ce qu’on fait ?

Elle (dubitative) – On est obligé de faire quelque chose…?

Lui (décidé) – Moi, j’ai horreur de rester inactif. (Joignant le geste à la parole) Je me recouche !

N’ayant rien d’autre à proposer, elle se rallie à son point de vue.

Elle – Bon…

Lui – C’est peut-être un cauchemar… Et quand on se réveillera, ça ira mieux…

Elle – Ou ce sera pire…

Ils s’apprêtent à se recoucher, un peu gênés malgré tout de partager le même lit.

Lui – Vous avez un côté préféré ?

Elle – Non…

Lui – Bon, ben je vais reprendre celui-là, alors.

Il s’allonge du même côté qu’auparavant.

Elle (ironique) – On prend vite ses petites habitudes, hein…?

Elle se couche de l’autre côté, mais n’a pas l’air d’avoir envie de dormir.

Lui – Je peux éteindre ?

Elle – J’aurais bien lu un peu, mais on n’a même pas le texte de la pièce…

Lui – J’éteins alors. (Il cherche comment éteindre) Je ne vois pas d’interrupteur…

La lumière baisse progressivement.

Lui – Ah ben voilà ! (Il se tourne vers elle) Bon ben… À un de ces jours, alors…

Elle – C’est ça… À un de ces jours…

Noir.

Elle – Je mets le réveil ?

Lui – Ce n’est pas dimanche, demain ?

Elle – Il n’y a pas de réveil, de toute façon…

 

1 – Travaux d’approche

Elle et lui sont assis côte à côte dans un avion. Elle dort contre son épaule, comme si c’était sa compagne. Elle se réveille peu à peu… et se rend compte qu’elle dormait sur l’épaule d’un inconnu.

Elle (gênée) – Pardon, je suis désolée… Mais vous auriez dû…

Lui – Je n’ai pas osé vous réveiller…

Elle – J’ai dormi longtemps.

Lui – On a commencé les travaux d’approche…

Elle – Pardon ?

Lui – Je veux dire, euh… Les manœuvres d’approche… Pour l’atterrissage !

Elle – Ah, oui…

Elle remet un peu d’ordre dans ses cheveux d’un geste de la main.

Lui (engageant) – Vous êtes en vacances ?

Elle (sur la défensive) – Euh… Non… (Après une hésitation) Je vais rejoindre mon mari…

Lui (déçu) – Ah… Qu’est-ce qu’il fait ?

Elle – Il… Il est médecin… Il travaille pour une ONG…

Lui – Ah, oui, bien sûr… Dans un pays pareil… À part le tourisme et l’humanitaire… La prostitution, un peu… Et le trafic de drogue, bien sûr…

Elle a l’air un peu déstabilisée.

Elle – Et vous ? Vous êtes en vacances ?

Lui – Euh, non… Je fais… dans le trafic d’armes.

Elle (surprise) – Vous voulez dire, euh…

Lui – Kalachnikov, lance-roquettes, mines anti-personnelles… Je viens de toucher un lot de chars d’assaut presque neufs. Si ça vous intéresse…?

Elle – Merci… Mon mari a déjà un quatre-quatre…

Lui – Il a raison, c’est beaucoup plus pratique. Et plus écologique ! Un tank, c’est très difficile à garer, surtout en ville, et ça consomme presque autant qu’un Airbus…

Silence embarrassé, suivi d’une secousse que les comédiens peuvent marquer par un léger sursaut.

Lui – Ah, ça y est… On vient d’atterrir… (Ils se lèvent pour partir) Bon, et bien… Enchanté d’avoir fait votre connaissance…

Elle (après un moment d’hésitation) – Vous… Vous êtes vraiment trafiquant d’armes…?

Lui – Non… C’était seulement pour que vous me détestiez… Pour ne pas avoir de regret… Une femme mariée… avec un French Doctor, c’est difficile de lutter… Regardez Kouchner… Et pourtant les gens l’adorent. Et vous ?

Elle – Moi ?

Lui – Vous êtes vraiment mariée ?

Elle – Euh… En fait, non… Pas vraiment…

Lui – Alors vous êtes célibataire, et en vacances, comme moi…

Elle – Oui… Je vais au Club… Ne me dites pas que vous aussi…?

Lui – On y va tous… C’est un charter…

Elle (innocemment) – Ah, oui…?

Ils commencent à s’éloigner ensemble…

Lui – Vous dormiez vraiment…?

Elle – Non… Heureusement… Je ronfle…

Ils se sourient.

Lui – Je vous offre un verre au bar, ce soir ?

Elle – J’ai pris la formule tout compris, avec boisson à volonté. Pas vous ?

Lui – Si… (Ils se sourient à nouveau, bêtement). Je crois qu’il est temps de descendre, sinon, l’avion va redécoller. Il fait deux rotations par jour… Après vous, je vous en prie… (Ils se dirigent vers la sortie) Vous n’étiez pas déjà venue, l’année dernière ?

Elle – Si…

Lui – Il me semblait bien aussi…

Noir.

 

2 – Amour toujours

Elle et lui, côte à côte, amoureusement.

Elle – On est bien, comme ça, non ?

Lui – Oui…

Elle – Tu m’aimes ?

Lui – Oui.

Elle – Tu m’aimeras toujours ?

Lui – Toujours ?

Elle – Je ne sais pas, moi… Est-ce que tu m’aimeras pendant 50 ans ?

Lui (effaré) – 50 ans…?

Elle – 40…? (Il a l’air dubitatif) 20…? 10…?

Il a toujours l’air dubitatif.

Elle – Est-ce que tu m’aimeras pendant un an ?

Lui – Un an ? (Convaincu) Ah, oui ! Et toi ?

Elle (sceptique) – Un an ?

Lui – Six mois ? (Elle a l’air dubitative) Quinze jours ? Une semaine ?

Elle a toujours l’air dubitative.

Lui – Est-ce que tu m’aimeras jusqu’à demain ?

Elle – Demain matin ? À quelle heure ?

Lui – Je ne sais pas, moi. Disons 9 heures ?

Elle sourit en signe d’acquiescement. Ils s’embrassent.

Elle – Je mets le réveil ?

Noir

 

 

 

3 – Autoroute

Il se présente devant elle.

Lui – Combien ?

Elle – 30 euros…

Lui – Super ou ordinaire ?

Elle – Ça existe encore, l’ordinaire ? Je pensais qu’il n’y avait plus que du super ? (Il ne dit rien) Bon, ben mettez-moi de l’ordinaire. Pour changer un peu…

Lui – L’ordinaire, c’est plus cher.

Elle – Ah, bon ?

Lui – C’est devenu très rare, l’ordinaire. Il n’y en a pas partout…

Elle – Bon, ben mettez-moi du super, alors.

Lui – Super normal ou super plus ?

Elle – C’est quoi la différence ?

Lui – Super plus, c’est plus cher, mais ça consomme moins.

Elle – Qu’est-ce que vous me conseillez ?

Lui – Vous consommez beaucoup ?

Elle – Je ne sais pas. J’en prends toujours pour 30 euros…

Lui – Prenez du super plus.

Elle – Bon, ben… Le plein, alors… Je ne voudrais pas retomber en panne sèche…

Lui – Je vous fais les niveaux et la pression ?

Elle – C’est gratuit…?

Lui – C’est à la discrétion du client.

Elle – Mais… combien, sans indiscrétion.

Lui – Un euro, en moyenne. Deux pour les plus généreux. Cinq pour les bienfaiteurs de l’humanité. Je vous fais une carte de fidélité ?

Elle – Qu’est-ce qu’on gagne ?

Lui – Avec cinq pleins, vous avez droit à un lavage gratuit.

Elle – D’habitude, je la lave moi-même…

Lui (s’approchant) – C’est quoi, ça ? Une crotte de pigeon…

Elle – Vous croyez…?

Lui – Il ne faut pas laisser ça comme ça. C’est très corrosif.

Elle – Qu’est-ce que je peux faire ?

Lui – Prenez une carte de fidélité.

Elle – Je ne viens pas souvent par là. Je suis en vacances…

Lui – C’est valable partout.

Elle – La prochaine fois, peut-être…

Lui – Voilà, ça fait 95 euros.

Elle – Tenez, gardez le tout.

Lui – Merci.

Elle (s’en allant, puis se ravisant) – Excusez-moi, vous savez où on est ?

Lui – Vous allez où ?

Elle – Je ne sais pas encore.

Lui – De toute façon, vous ne pouvez pas faire demi-tour, alors…

Elle – Et la prochaine sortie, c’est loin ?

Lui – Ouh, là…! C’est pas tout de suite, hein…!

Elle – Bon, ben je vais continuer, alors.

Lui – Bonne route.

Elle – Merci.

Elle s’éloigne.

Lui – Ah, les femmes…

Noir.

 

4 – Décalage horaire

Un homme arrive un peu essoufflé devant une femme, genre hôtesse.

Lui – Bonjour mademoiselle, je suis Monsieur Dumortier…

Elle (vérifiant sur une liste) – Monsieur Dumortier, oui, parfaitement.

Lui – Désolé, je suis un peu en retard…

Elle (aimablement) – Vous êtes le dernier, en effet. Nous n’attendions plus que vous pour décoller… Vous avez des bagages ?

Lui – Euh, non… (Montrant le sac en plastique qu’il tient à la main) Juste ça… Je peux le prendre en cabine…?

Elle – Bien sûr… Classe tourisme, c’est bien cela…?

Lui (acquiesçant) – Le vol dure combien de temps ?

Elle (vérifiant) – Attendez, que je ne vous dise pas de bêtises… 37 ans exactement… Vous arrivez le 16 avril 3022 à midi, heure locale…

Lui – Je me suis dit qu’en avril, il y aurait moins de monde…

Elle – En dehors des vacances scolaires, c’est quand même moins cher. Et puis là-bas, avril, c’est la belle saison. Les jours rallongent. En hiver, on a à peine le temps de se lever qu’il fait déjà nuit : les journées ne durent que cinq heures !

Lui – Vous y êtes déjà allée ?

Elle – Oui ! Plusieurs fois. En tant qu’hôtesse, on a des tarifs… Vous avez prévu un vêtement chaud pour la décongélation ?

Lui – Bien sûr.

Elle – Heureusement qu’on a des avantages, vous savez… Parce qu’hôtesse… C’est une vie de fou… Vous partez sur le moindre vol d’une soixantaine d’années, vous revenez, il faut vous refaire des amis. Les vôtres sont déjà tous morts et enterrés… Ou alors complètement décatis… Vous avez des amis ?

Lui – Non.

Elle – Vous avez bien raison. C’est beaucoup plus simple. (Son téléphone sonne et elle répond). Oui…? Parfait, merci. (Elle raccroche et s’adresse à nouveau à son passager) Cette fois, c’est l’heure. On m’annonce que votre fusée va décoller d’un instant à l’autre. Je ne vous dis pas au revoir. Quand vous reviendrez, je serai sans doute plus de ce monde. Je fais le système solaire, en ce moment. Il n’y a presque pas de décalage annuel. C’est quand même moins fatiguant.

Lui – Surtout quand on a des enfants…

Elle – Vous les laissez à la crèche, et quand vous revenez du travail, ils ont fini médecine… Alors bon voyage !

Il part en oubliant son sac en plastique.

Lui – Merci.

Elle – Ah, vous oubliez votre bagage à main…

Lui – Oh, pour ce qu’il y a dedans…

Elle – Vous avez raison… Ce n’est pas la peine de se charger… Quand on arrive, la mode a complètement changé… Autant acheter des vêtements sur place…

Lui – Ah, je ne vous ai pas demandé, pour le retour. C’est quand ?

Elle – Le retour ? Ah, ça, c’est une question qu’on me pose rarement… Je peux vous donner une évaluation, mais vous savez… Ça dépendra de l’évolution de l’aéronautique entre temps…

Lui – Ne vous dérangez pas. Je verrai ça là-bas. Bonne journée…

Elle – Bonne journée à vous… Enfin, je veux dire… Bonne hibernation…

Lui – Eh, oui… 37 ans, quand même…

Elle – Oh, vous verrez, on ne sent pas le temps passer… Et on se réveille frais comme une rose…

Lui – Excusez-moi de vous demander ça, mais c’est vraiment une compagnie sûre…? Vous n’avez jamais eu de rupture dans la chaîne du froid…?

Elle – Pensez-vous ! Tout ça est très contrôlé. Le dernier incident qu’on a eu, c’est un passager qui s’est trompé de vol. Il devait retrouver sa fiancée sur Venus pour leur voyage de noces, et il a embarqué par mégarde pour une planète située à une quarantaine d’années lumière… Évidemment, quand il est revenu, elle…

Lui – Elle n’était plus vraiment fraîche comme une rose…

Ils rient.

Elle – Allez, maintenant filez, sinon vous allez le rater. Et le prochain vol n’est que dans soixante-dix ans…

Lui – J’y vais…

Noir.

 

5 – Partie de pêche

Un personnage est en train de pêcher. Un deuxième arrive et le regarde un moment en silence avant de parler.

Deux – Ça mord ?

Un – Je viens d’arriver…

Deux – Vous appâtez à quoi ?

Un – Mie de pain…

Deux – Ah, oui…

Un temps.

Deux – Vous avez essayé le… Ah, merde, comment ça s’appelle, déjà…? La… Ce qu’on trouve dans le camembert ! Les… Voyez ce que je veux dire…?

Un – Non…

Deux – C’est pas grave, ça me reviendra tout à l’heure…

Un – Vous êtes pêcheur ?

Deux – Non ! J’aurais jamais la patience… Rester des heures immobile à rien faire, comme ça, en attendant que ça morde… Si ça mord !

Un – Mmm…

Deux – Vous ne vous ennuyez jamais ?

Un – C’est une façon d’être un peu tranquille…

Deux – Non, je préfère encore la chasse…

Un – Vous êtes chasseur ?

Deux – Non plus… Mais si je devais choisir… Je crois que je préférerais la chasse… Il y a plus d’action, non ? Et puis au moins, on fait un peu d’exercice… Parce que rester assis comme ça toute la journée… Franchement, je ne sais pas comment vous faites…

Un – C’est reposant… On écoute le bruit de l’eau qui coule…

Deux (hurlant) – Les asticots ! Dans le camembert ! Pour appâter ! Les asticots, c’est le mot que je cherchais ! Vous avez essayé, les asticots ?

Un – Non.

Deux – Vous devriez.

Un – Une autre fois, peut-être…

Deux – Un safari… Ça ça me dirait bien… Au Kenya, par exemple… Vous connaissez, le Kenya ?

Un – Non.

Deux – La chasse au gros. Une dizaine d’éléphants qui vous foncent dessus… Pan ! Entre les deux yeux ! Mais après, y’a intérêt à se garer… Pour pas être aplati par le reste du troupeau…

Un – C’est interdit, maintenant, la chasse à l’éléphant…

Deux – Ouais… J’ai vu un reportage là dessus à la télé… Il paraît même qu’ils se remettent à proliférer… Et ils deviennent agressifs, en plus ! Ils s’attaquent aux hommes… Sans raison, comme ça… Ils foncent sur tout ce qui bouge… Il y a eu des morts, hein ! À ce qu’il paraît, c’est parce qu’ils se souviennent d’avoir été chassés il y a des dizaines d’années. Ceux qui en ont réchappé avec une patte folle, une oreille en moins ou une balle dans la trompe. Et les éléphanteaux qui ont vu leurs parents se faire massacrer sous leurs yeux. Même cinquante ans après, ils se souviennent, et ils se mettent à charger dès qu’ils voient un quatre-quatre qui passe à proximité… C’est que ça vit très vieux, un éléphant, hein ? Et ça a de la mémoire… Vous n’avez pas une touche, là ?

Un – C’est le vent…

Deux – Qu’est-ce que vous en faites, quand vous en attrapez un ? Vous le mangez…?

Un – Je le rejette à l’eau…

Deux – Alors ça ne sert vraiment à rien… (Un temps). Mais ils doivent être un peu amochés, quand vous les rejetez à l’eau, non…? Avoir un crochet qui vous transperce la joue, comme ça, ça doit pas faire du bien…

L’autre s’efforce de rester impassible.

Deux – On dit que manger du poisson, c’est bon pour la mémoire… Vous croyez que ça a de la mémoire, un poisson…?

L’autre le regarde, perplexe.

Noir.

 

6 – Excès de lenteur

Un homme s’approche d’un autre (ou d’une femme).

Un – Papiers.

Le deuxième lui tend ses papiers.

Deux – Voilà.

Le premier examine les papiers.

Un – Vous savez à quelle vitesse vous rouliez ?

Deux (profil bas) – Je ne me suis pas rendu compte…

Un – Et ce n’est pas la première fois.

Deux – C’est la dernière, je vous le promets.

Un – Non mais vous vous rendez compte ! 12 kilomètres heure sur l’autoroute ! Vous auriez pu provoquer un accident très grave ! Qu’est-ce que vous avez à dire pour votre défense ?

Deux – Je n’étais pas pressé…

Un – Vous vous foutez de moi ?

Deux – Je vous jure que non ! En fait… C’est une sorte de phobie… Dès que je pars, j’ai l’angoisse d’arriver…

Un – Vous voulez dire de ne pas arriver…

Deux – Non, d’arriver ! Ça me fait pareil en avion…

Un – Vous avez peur de l’avion ?

Deux – Pas du tout… J’ai peur de l’atterrissage… Enfin, pas de l’atterrissage en tant que tel… C’est la fin du voyage, si vous préférez… Ça me terrorise… Je suis tellement angoissé… Je pourrais détourner l’avion pour l’empêcher d’atterrir… Mais ça ne servirait à rien. Même en faisant des cercles autour de l’aéroport, on finirait par brûler tout le kérosène, et on serait quand même obligé de se poser en catastrophe, non ?

Un – Si…

Deux – À moins d’être ravitaillé en vol…

Un – Oui…

Deux – Vous n’avez pas ce genre d’angoisse, vous, en moto…

Un – Non…

Deux – Ce que j’aimais, quand j’étais enfant, c’était les manèges… Comme ça tourne en rond, on est sûr de ne jamais arriver à rien… Je montais toujours dans la soucoupe… Vous savez, la toupie, là ? On tourne sur soi-même… En plus de tourner en rond… D’ailleurs, tourner en rond, c’est le mouvement universel, non…? Les planètes tournent sur elles-mêmes, et autour du soleil… On dit que le monde ne tourne pas rond… C’est faux… Il n’y a rien qui tourne plus en rond que l’univers… Et vous…?

Un – Moi…?

Deux – Vous montiez sur quoi, au manège ?

Un – Sur la moto…

Deux – Déjà…

Un – En fait, c’est mon père qui m’installait à califourchon sur la moto.

Deux – Et pourtant, la moto, c’est très dangereux.

Un – Moi, ce que j’aurais aimé, c’est monter dans la citrouille…

Deux – La citrouille ?

Un – Enfin, le carrosse, quoi… Surtout que même en moto, le carrosse, je n’arrivais jamais à le rattraper… Sur le manège, je veux dire…

Deux – Vous vous souvenez de Mary Poppins ?

Un – Mary Poppins…?

Deux – Le film…! (Horrifié) Cette scène, quand les chevaux de bois se détachent du manège pour aller battre la campagne et finir au galop sur un champ de course à foncer hors d’haleine vers l’arrivée, la bouche pleine d’écume…

Un – La bouche pleine d’écume, vous êtes sûr ?

Deux – Pour moi, c’était pire que l’Exorciste…!

L’autre le regarde un instant avec un air perplexe.

Un – Bon…

Il rend ses papiers à l’autre.

Un – Vous n’êtes pas complètement rond, au moins ?

Deux – Je vous jure que non…

Un – Allez, ça va pour cette fois… Vous pouvez circuler…

Deux – Circuler ?

Un – Et plus vite que ça !

Deux – Bon… Vous ne voulez pas me retirer mon permis…?

L’autre lui lance un regard négatif.

Deux – Ok, j’y vais…

Il fait mine de s’en aller.

Deux – N’allez pas trop vite en moto, vous non plus…

Il se retourne une dernière fois.

Deux – Le périphérique, c’est encore loin…?

Un – Même à 130, vous en avez pour une bonne heure…

Deux – Et sinon, la prochaine sortie, c’est quoi…

Un – La gendarmerie…

Noir.

 

7 – Hors saison

Un homme (ou une femme) en tenue d’été (genre bermuda et chemisette hawaïenne) voire en maillot de bain, arrive devant un(e) autre en tenue polaire (genre doudoune et moon boots) qui vend des glaces.

Un – Bonjour. Elles sont bonnes vos glaces ?

Deux – C’est des glaces artisanales. Combien de boules ?

Un – Qu’est-ce que vous avez comme parfum ?

Deux – Alors… vanille, chocolat, pissenlit, noisette, fraise, moutarde, cassis, menthe avec éclats de chocolat noir, fruit de la passion, citron, choucroute avec éclats de saucisse de Strasbourg, violette, rose, chrysanthème, papaye, anchois, praliné, noix de coco, framboise, cerise, noix de cabillaud, pomme, caramel, javel, banane, saucisson sec, orange, mandarine, aspirine, rhum-raisins, vieux mollard, huître, tarama, steak tartare, ananas, kiwi… Ah, non, du kiwi, il ne m’en reste plus.

Un – Tiens, je vais essayer chocolat – noix de cabillaud, pour changer un peu.

Deux – Une double alors.

Un – Va pour une triple. Vous me mettrez deux boules de cabillaud.

L’autre lui donne sa glace. Il la goûte.

Un – On sent bien le goût de la morue, hein ?

Deux – On les fait nous-mêmes.

Un (avec une moue) – Ah, une arrête…

Il extirpe l’arrête.

Deux – C’est des glaces artisanales…

Un – Mmm… Et ça marche, les affaires ?

Deux – Ça dépend des parfums… En ce moment, avec ce froid, c’est surtout petit salé aux lentilles, qui part bien. En hiver, ça réchauffe. D’ailleurs, je suis en rupture… Vous êtes en vacances ?

Un – Non, on tourne un film, dans le coin. Je suis comédien. Enfin, figurant…

Deux – Ah oui ? Et qu’est-ce que c’est comme film ?

Un – Les Bronzés au Club Med numéro 5. En hiver, ça coûte moins cher. Le Club est fermé.

Deux – C’est sûr. C’est comme pour moi. J’ai racheté tout ce stock de glaces pour une bouchée de pain. Avec la crise, faut savoir s’adapter. Surprendre. Etre là où on ne vous attend pas. En été, je vends des marrons chauds sur la plage…

Un – Je comprends… L’été prochain, je fais une figuration dans Les Bronzés Font du Ski numéro 4. On tourne à Courchevel, avec de la neige artificielle. C’est que là haut, l’été, ça cogne sous la doudoune… Bon va falloir que j’y retourne. Ils doivent avoir fini de décongeler la piscine. Tous les matins, c’est pareil. On perd un temps, avec ça…

Noir.

 

8 – Temps perdu

Deux archéologues du temps en train d’effectuer une fouille.

Un – Je crois que cette fois, on a trouvé quelque chose…

Deux – Passé ou futur ?

Un – Futur antérieur, je dirais.

Ils découvrent un objet qu’ils exhibent. C’est une pendule.

Deux – Qu’est-ce que ça peut bien être ?

Un – Aucune idée.

Deux – Il y a des chiffres…

Un – Et des aiguilles…

Deux – Trois…

Un – Il y a une qui bouge.

Deux – Elle tourne en rond…

Un – À quoi ça peut bien servir…?

Deux – C’est peut-être dangereux…

Un – Tu crois ?

Deux – On ferait mieux de ne pas y toucher…

Un – C’est un peu tard.

Deux – On dirait que les autres aiguilles bougent aussi. Mais moins vite.

Un – Ah, ouais, tu as raison…

Deux – C’est peut-être un jeu ?

Un – Ce n’est pas très marrant.

Deux – Un instrument de mesure ?

Un – Pour mesurer quoi ?

Deux – Va savoir…

Un – À moins que ce ne soit un objet rituel…

Deux – Ou alors, c’est une œuvre d’art.

Un – Ce n’est pas très décoratif…

Un – Bon, il va falloir qu’on rentre au vaisseau spatial. Il est déjà cinq heures trente deux…

Deux – Tiens, c’est marrant.

Un – Quoi ?

Deux – La petite aiguille est sur le cinq, et la grande sur le trente deux…

Un – Tu crois que cet appareil indiquerait l’heure qu’il est ?

Deux – Va savoir…

Un – Mais à quoi ça sert, un appareil qui t’indique le présent ? C’est comme un panneau indicateur qui te dirait « Vous êtes ici ». On le sait déjà !

Deux – Nous, oui…

Une – Une civilisation primitive qui aurait eu besoin de machines pour se repérer dans le temps présent ?

Deux – C’est une hypothèse.

Un – Tu imagines, un peu ? Tu te réveilles en pleine nuit, et tu ne sais même pas l’heure qu’il est. Tu es obligé de regarder une machine pour savoir si c’est le moment de te lever ou pas…

Deux – On fait un métier passionnant…

Un – Et pour remonter le temps, comment ils faisaient ?

Deux – Peut-être qu’ils faisaient tourner les aiguilles à l’envers ?

Le premier essaie de faire tourner les aiguilles à l’envers, sans succès.

Deux – Non, ça ne tourne que dans un sens. Apparemment, ces gens-là ne pouvaient voyager que dans le futur.

Un – Pas de marche arrière, t’imagines. Tu n’as pas le droit à l’erreur…

Deux – Ça devait être une civilisation très primitive.

Un – Bon, allez, on y va. Je n’ai aucune idée de l’endroit où on est.

L’autre regarde une sorte de montre à son poignet.

Deux – Longitude 23234, largitude 43722, profonditude 65840…

Un – Remarque, si on y pense. Nous on a pas besoin de machine pour savoir l’heure qu’il est… Et si ces gens-là savaient instantanément où ils étaient…?

Deux – Rien que par la pensée, tu veux dire ?

Un – Ou alors, ils vivaient dans un espace tout petit.

Deux – Au point de toujours savoir où ils étaient ? Comme ça, rien qu’en regardant autour d’eux ?

Un – Je ne sais pas… Imagine que l’espace dans lequel ils vivaient n’était pas lisse, comme le nôtre, mais comportait des aspérités…

Deux – Comme des sommets, des failles ou des précipités ?

Un – Ouais… Qui permettaient de se repérer dans l’espace. Aussi facilement que nous on se repère dans le temps.

L’autre le regarde avec un sourire navré.

Un – C’est con, je sais…

Deux – Tu as fumé ou quoi…?

Un – Ça me fout un peu les jetons, cette machine, pas toi…?

Deux – Si…

Un – Et si on la laissait là où on l’a trouvée ?

Deux – Je n’osais pas te le proposer…

Ils se saisissent de l’horloge pour la remettre en place.

Un – Avant qu’on prenne de mauvaises habitudes…

Deux – Et qu’on ne puisse plus s’en passer.

Ils ont fini et échangent un regard.

Deux – Prêts pour la téléportation ?

Un – Ça baigne.

Un – Tu sais que tu as de l’imagination, toi ? Tu aurais dû faire philosophe, au lieu d’archéologue du temps…

Noir. Ils disparaissent.

 

 

 

9 – Perdu de vue

Elle et lui arrivent, visiblement perdus. Ils s’arrêtent, épuisés.

Elle (levant les yeux) – On n’est pas déjà passés par là ? Il me semble qu’on s’est abrités sous ce chêne il y a peine un quart d’heure…

Lui – En même temps, il n’y a rien qui ressemble plus à un arbre qu’un autre arbre. D’ailleurs, comment tu sais que c’est un chêne ?

Elle – Il y a des glands en dessous…

Lui – Je me demande si on ne ferait pas mieux de s’asseoir et d’attendre…

Il s’assoit par terre, découragé.

Elle – Attendre quoi ? On est dans le Bois de Vincennes ! Tu ne crois quand même pas que la gendarmerie va monter une expédition de secours en voyant notre voiture toute seule sur le parking ce soir ?

Il ne répond pas. Elle s’assied à son tour, résignée. Il regarde fixement quelque chose droit devant lui.

Elle – Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?

Lui – Le corbeau, là… J’ai l’impression de l’avoir déjà vu…

Elle – Ah, tu vois, qu’est-ce que je disais… On est déjà passé par là…

Il paraît songeur.

Lui – Quand j’étais gamin, mon père avait ramené un corbeau à la maison, un soir… Il était bûcheron, mon père… Alors il avait coupé l’arbre et… Évidemment, le nid… Je l’ai nourri à la petite cuillère… Tu ne peux pas savoir le bruit que ça fait, un bébé corbeau, quand ça a faim… Au début, je n’osais même pas m’approcher… Et puis petit à petit, je l’ai apprivoisé… Il me suivait partout, comme un petit chien.

Elle – À pied ?

Lui – Il devait me prendre pour sa mère. Comme il ne me voyait pas voler, il n’avait pas idée de le faire non plus…

Elle se demande visiblement s’il ne délire pas.

Lui – Enfin si, il volait ! Les crayons de mon père, qu’il lui piquait dans son bureau, et qu’il allait enterrer dans le jardin. Qu’est-ce qu’on a rigolé, avec ça…

Elle (perplexe) – Mmm…

Lui – Et puis petit à petit, ça lui est venu…

Elle (larguée) – Quoi ?

Lui – De se servir de ses ailes ! Au début, c’était juste des petits sauts. D’une chaise de jardin à une autre… Et puis de la chaise à un arbre…

Elle – Il a dû voir d’autres corbeaux voler. Ça lui a donné des idées…

Lui – Au début, il ne s’absentait qu’un jour ou deux… On savait qu’il reviendrait… Et puis un jour il est parti pour de bon, et on ne l’a plus jamais revu… Il est retourné à la vie sauvage…

Elle – Ou alors un chasseur lui a mis un coup de fusil. S’il n’était pas farouche…

Lui (poursuivant sans l’entendre) – Depuis, à chaque fois que je vois un corbeau, je me demande si ce n’est pas Babac…

Elle – Babac…?

Lui – C’est comme ça qu’on l’avait appelé…

Il fixe toujours le corbeau avec un air rêveur. Elle le regarde de plus en plus perplexe.

Elle – Attends, il doit être mort depuis longtemps, ton corbac !

Lui – Ne crois pas ça. Ça vit plus de cent ans, un corbeau…

Elle se relève pour rompre le charme.

Elle – Dis donc, je ne voudrais pas troubler ces émouvantes retrouvailles, mais il faudrait peut-être songer à repartir, là. Il commence à faire nuit…

Il regarde du côté du corbeau.

Lui (déçu) – Il s’est envolé… Ce n’était peut-être pas lui, finalement…

Elle semble soulagée de le voir revenir à la raison.

Lui – Ou alors, c’est toi qui lui as fait peur…

Ils s’en vont.

Elle – Tu es sûr que c’est par là ? Je ne suis pas encore prête pour le retour à la vie sauvage, moi…

Noir.

10 – Coup de foudre

Un homme entre avec circonspection dans ce qui est supposé être un appartement vide, et à vendre. Il est habillé façon VRP et tient une mallette à la main. N’étant visiblement pas chez lui, il attend, ne sachant pas très bien quoi faire. Puis il en profite pour examiner discrètement les lieux. Son jugement semble très favorable. Son portable sonne, il répond.

Lui – Oui…? Oui, chérie… Oui, j’y suis… Non, la fille de l’agence n’est pas encore arrivée. Je suis un peu en avance. Une occasion pareille, tu penses bien. Je tenais absolument à être le premier. Oui, elle m’a dit qu’il y avait quelqu’un d’autre sur l’affaire… Non, non, c’était ouvert, alors j’en ai profité pour entrer… Ah, oui, je t’assure, c’est vraiment magnifique. Le coup de cœur, je te jure. Non, je crois que cette fois, c’est le bon. Et à ce prix là… Les propriétaires sont pressés, apparemment… Un divorce, il paraît… Excuse-moi, je vais devoir te laisser… Je l’entends qui arrive… Ok, je te rappelle après, d’accord…? Tchao…

Une femme entre. Elle est habillée un peu de la même façon que lui, au féminin, et porte également une mallette.

Elle – Bonjour… Vous êtes bien…?

Lui – Oui…

Elle – Je me suis garée sur une place handicapés, mais bon… On n’en a pas pour très longtemps…

Lui – Non, bien sûr…

Elle jette un regard circulaire sur la pièce. Il semble un peu décontenancé.

Elle – Ah, oui, c’est…

Lui – C’est la première fois que vous le voyez…?

Elle – Oui… Pourquoi ?

Lui – Non, non… Rien… Je…

Il se met à examiner les lieux lui aussi.

Elle – Ce n’est pas très grand, évidemment, mais bon…

Lui – Pour un couple.

Elle – Oui.

Lui – Il y a pas mal de placards…

Ils semblent tous les deux un peu embarrassés.

Elle – Il faut reconnaître qu’à ce prix-là, c’est une occasion à saisir.

Lui – Oui…

Elle a l’air attendrie par sa maladresse.

Elle – Vous… Vous faites ça depuis longtemps…

Lui – Ça ?

Elle – Vous débutez, je me trompe ?

Lui – C’est à dire que… Pourquoi ?

Elle (amusée) – Ça se voit un peu…

Lui – Ah, oui…?

Elle – Vous n’êtes pas très… Mais au contraire, hein… Ça fait six mois qu’on cherche, alors évidemment… Excusez-moi, mais… les agents immobiliers, on commence à connaître leur baratin… Alors là, ça me repose un peu…

Lui – Bien sûr…

Elle – Et puis c’est vrai qu’un appartement comme ça, à ce prix là… Il n’y a pas vraiment besoin d’en rajouter…

Lui – Non…

Elle reprend sa visite.

Elle – Ah, oui, c’est… C’est très lumineux…

Lui – Oui, enfin…

Elle – Pardon ?

Lui – Surtout la journée…

Elle – Oui… C’est sûr que la nuit… Ça doit être un peu plus sombre…

Lui – Eh bien justement non.

Elle – Non ?

Cherchant visiblement quelque chose pour argumenter son propos, il se place face au public devant l’endroit supposé de la fenêtre.

Lui – Vous avez vu cette enseigne lumineuse, sur le toit, là bas, juste en face…

Elle – Ah, non…

Lui – Pour la boîte de nuit, en bas ! Avant de vous coucher, vous avez intérêt à fermer les volets…

Elle – Ah, oui…

Lui – Le problème, c’est… qu’il n’y a pas de volets.

Elle – Ah, non…

Lui – En revanche, si vous êtes insomniaque, vous pouvez lire jusqu’au lendemain matin, vous n’avez même pas besoin d’allumer la lumière. Vous êtes insomniaque ?

Elle – Des fois…

Lui – L’avantage, c’est que vous ne serez pas réveillée à quatre heures du matin quand les clients quittent la boîte et s’en grillent une en chahutant avant de rentrer chez eux à moitié bourrés.

Elle – Je croyais que c’était la première fois que vous veniez ici… Vous avez l’air de bien connaître le voisinage…

Lui – Déformation professionnelle… Dans notre métier, on a l’œil pour tous ces petits inconvénients qui n’apparaissent généralement aux acheteurs imprudents qu’après avoir signé la promesse de vente…

Elle (perplexe) – Il y a quand même une belle hauteur de plafond…

Lui – Oui…

Elle – Non…?

Lui – Si, si… C’est… C’est sûr que c’est très agréable, cette impression de volume…

Elle – Oui…

Lui – Mais il faut aussi penser au chauffage…

Elle – Le chauffage…

Lui – Plein nord, comme ça… Là, on est en été… Mais au mois de décembre…

Elle – Vous croyez ?

Lui – Quand on est chauffé au gaz, encore…

Elle – Oui…

Lui – Mais là, avec le chauffage électrique…

Elle – Ah, oui…

Lui – En plus il n’y a qu’un radiateur…

Elle – Mmm…

Lui – Et pas bien gros encore.

Elle – Non…

Lui – Allez savoir s’il marche, au moins…

Elle semble déstabilisée, mais en même temps intriguée.

Elle – Vous êtes payé à la commission ?

Lui – Non, pourquoi ?

Elle – Comme ça… Enfin, la journée, ça a l’air plutôt calme, non ?

Il jette un nouveau regard par la fenêtre.

Lui – Ouh, là… Vous avez vu, à droite ?

Elle – Quoi ?

Lui – L’école !

Elle – Ah, oui… Nous n’avons pas encore d’enfants mais… C’est vrai que ce serait pratique…

Lui – Mmm…

Elle – Non ?

Lui – Attendez l’heure de la récréation…

Elle – Vous voulez dire…

Lui – Vous ne travaillez pas chez vous, au moins ?

Elle – Si… Je… Je suis traductrice…

Lui – Croyez-moi… Une école… Quand on ne rentre chez soi que le soir, ça va… Mais quand on a besoin de tranquillité pour travailler pendant la journée…

Elle – À ce point là…?

Lui – Depuis combien de temps vous n’avez pas mis les pieds dans une cour de récréation ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – Croyez-moi, une école… Il vaut encore mieux habiter à côté d’une centrale nucléaire…

Elle – Ah, oui ?

Lui – Ça fait moins de bruit…

Elle reste un instant interloquée.

Elle – Mais… Pourquoi vous me dites tout ça ? Votre métier, c’est de vendre des appartements, non ?

Lui – Vous m’êtes sympathique, je ne sais pas pourquoi… Je ne voudrais pas que… Et puis je finirai bien par trouver un autre pigeon…

Elle – Je vous remercie de votre honnêteté… Je suis très touchée…

Lui – Je vous en prie.

Elle insiste encore un peu.

Elle – Et les toilettes ?

Lui – Dans la salle de bain…

Elle – Ça prend moins de place.

Lui – Mais ce n’est pas très commode… surtout si vous comptez agrandir la famille.

Elle renonce.

Elle – D’accord… Je vais peut-être réfléchir encore un peu, alors…

Lui – Prenez tout votre temps… Je ne pense pas que ce genre de produits parte très rapidement, de toute façon…

Elle – Merci… Alors je vais y aller… Je suis garée sur une place handicapés…

Lui – Oui… Je crois qu’il y a un hôpital psychiatrique, pas très loin…

Elle le regarde un peu inquiète, se demandant visiblement un instant s’il ne viendrait pas de s’en échapper.

Elle – Vous êtes un drôle d’agent immobilier, quand même…

Lui – Vous trouvez…?

Elle (troublé) – J’y vais…

Lui (troublé aussi) – Ok…

Elle s’en va. Il jette un regard circulaire sur l’appartement, avec un air beaucoup moins satisfait que la première fois. Son téléphone sonne.

Lui – Oui…? Ah, c’est toi… Non, ce n’était pas l’agent immobilier, en fait, c’était… Écoute, je ne peux pas te raconter ça tout de suite, la fille de l’agence va arriver… Tout ce que je peux te dire, c’est que maintenant, on est les seuls sur les rangs… (Essayant de se remotiver) C’est génial, non ? L’appartement…? (Il a un moment de flottement et jette un nouveau regard désenchanté autour de lui) Écoute… Je me demande s’il est si bien que ça, finalement… Oui, je sais, c’est ce que je pensais, mais tu sais ce que c’est… Parfois, on a le coup de foudre, et… Mais non, je ne dis pas ça pour toi, évidemment… Je te parle de l’appartement ! Bon, on en reparle tout à l’heure, d’accord, j’entends des pas dans l’escalier…

Il range son portable dans sa poche et se tourne vers la porte. À sa grande surprise, c’est la femme qui revient.

Elle – Vous croyez au coup de foudre…?

Il ne répond rien, interloqué. Elle se dirige vers lui, et lui roule un patin. On entend au loin le vacarme allant croissant des enfants qui sortent en récréation. Le noir se fait. Relayé par le flash de lumière intermittent de l’enseigne lumineuse.

Noir.

 

11 – Temps pis

Elle est assise, en train de lire un livre. Il approche très hésitant.

Lui – Euh… Excusez-moi de vous importuner, mais…

Elle – Oui ?

Lui – Je… me demandais si… vous accepteriez de… me donner l’heure, s’il vous plaît.

Elle – Désolée, mais ma montre s’est arrêtée.

Lui – Ah…

Elle – La pile, sans doute.

Lui – C’est ennuyeux…

Elle – Oui.

Lui – Bon, alors je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

Elle – Mmm…

Il s’apprête à s’en aller, mais se ravise.

Lui – Vous pourriez peut-être quand même me dire quelle heure il était quand votre montre s’est arrêtée ?

Elle – Euh, oui, pourquoi pas…

Lui – Ça me donnerait déjà une idée…

Elle – Une idée ?

Lui – Une idée… de l’heure qu’il est maintenant.

Elle – Ah, oui…

Lui – Par exemple, je ne sais pas moi… Si votre montre s’est arrêtée à trois heures vingt-huit, je saurais déjà qu’il est plus de trois heures vingt-huit…

Elle (vérifiant) – Ma montre s’est arrêtée à trois heure et demie…

Lui – Merci infiniment, ça me donne déjà une indication… Je sais maintenant avec certitude qu’il est plus de trois heures trente…

Elle – Oui…

Lui – Encore une fois, pardon de vous avoir dérangée…

Elle – Pas de quoi.

Il s’apprête à repartir, mais se ravise à nouveau.

Lui – Vous êtes sûre que votre montre est bien arrêtée, au moins…

Elle – Ah, oui, quand même…

Lui – Excusez-moi, mais… Comment pouvez-vous en être absolument certaine ?

Elle – Je ne sais pas, je…

Lui – Parfois, il arrive qu’on ait l’impression que le temps ne passe pas très vite… Ou même pas du tout… Momentanément, en tout cas…

Elle – C’est vrai, mais…

Lui – Quand on s’ennuie, par exemple…

Elle – Euh, oui…

Lui – On regarde sa montre, on a l’impression qu’elle est arrêtée, alors qu’en fait…

Elle – Mmm…

Lui – Vous… vous êtes beaucoup ennuyée en attendant ?

Elle – En attendant quoi ?

Lui – Je ne sais pas, je… Je ne me permettrais pas de vous demander ce que vous attendez… ou qui.

Elle – Pas spécialement… J’ai mon bouquin…

Lui – Alors je suis désolé pour vous mais dans ce cas, je crains fort que votre montre soit vraiment en panne…

Elle – Oui… Ça fait une bonne demi-heure qu’elle indique trois heures et demie… Je crois qu’il n’y a pas aucun doute là dessus…

Lui – Attendez… Une demi-heure, vous dites ?

Elle – À peu près, oui…

Lui – Comment le savez-vous ?

Elle – Eh bien… J’ai eu le temps de lire trois chapitres de mon bouquin…

Lui – Dans ce cas, si votre montre s’est arrêtée sur trois heures trente, il y a de cela une demi-heure, ça veut dire qu’il est à peu près quatre heures maintenant.

Elle – Oui, pas loin, sans doute…

Elle – Et vous savez d’expérience que ça vous prend exactement dix minutes pour lire un chapitre ?

Elle – Pas exactement… Ça dépend de la longueur des chapitres…

Lui – Ah… Et vu l’épaisseur de votre livre, je suppose que ceux-ci doivent être sensiblement plus longs que la moyenne…

Elle – Oui, peut-être…

Lui – Mmm… Donc il pourrait très bien être un peu plus de quatre heures.

Elle – Ah, ça certainement pas !

Lui – Non ? Qu’est ce qui vous permet d’affirmer cela ?

Elle – Eh bien… J’ai rendez-vous avec quelqu’un, en effet…

Lui – Ah…

Elle – À quatre heures précise, justement…

Lui – Je vois… Mais… votre rendez-vous pourrait être en retard.

Elle – Ah, je ne crois pas, non.

Lui – Et pourquoi cela ?

Elle – C’est un premier rendez-vous… Un homme n’arrive jamais en retard à un premier rendez-vous, n’est-ce pas ? En général…

Lui – En général, une femme n’arrive pas en avance non plus à un rendez-vous. Surtout le premier…

Elle – Ah, oui ? Et pourquoi cela ?

Lui – Pour ne pas avoir l’air complètement désespérée, j’imagine…

Elle – Oui, bien sûr…

Lui – Or, vous m’avez dit que vous étiez là depuis une bonne demi-heure, n’est-ce pas ?

Elle – Oui…

Lui – Vous voyez bien qu’en l’occurrence, on ne peut pas se fier aux généralités…

Elle – C’est vrai… Et pourquoi est-ce que vous avez tant besoin, vous même, de savoir l’heure qu’il est ?

Lui – J’ai rendez-vous à quatre heures, moi aussi. Et comme je suis quelqu’un de très ponctuel…

Elle – Quand on est très ponctuel, il vaut mieux avoir une montre, non ?

Lui – Ah, mais j’en ai une !

Elle – Et elle est en panne, elle aussi…

Lui – Non ! Enfin je ne crois pas…

Elle – Alors pourquoi me demandiez-vous l’heure ?

Lui – Mais… pour vérifier que ma montre n’était pas arrêtée, justement. Comme la vôtre.

Elle – Alors vous allez pouvoir me dire quelle heure il est.

Lui – Mais parfaitement… Il est exactement quatre heures zéro six… Vous pouvez me faire confiance, c’est une montre suisse…

Elle – Merci…

Lui – Je l’ai depuis des années… C’est mon parrain qui me l’avait offerte pour ma première communion… Il est mort depuis d’un arrêt du cœur, mais la montre elle… Jamais une seule panne depuis que je l’ai !

Elle – Et quand les piles sont à plat ?

Lui – Il n’y a PAS de pile ! Je la remonte tous les soirs à vingt heures précises !

Elle – Bon, eh bien… Merci de m’avoir donné l’heure…

Elle se lève.

Lui – Vous partez déjà ?

Elle – Quatre heures zéro six, vous dites. Je ne voudrais pas avoir l’air de l’attendre. Nous avions rendez-vous à quatre heures…

Lui – Je comprends… Alors au revoir… Et… excusez-moi encore de vous avoir dérangée…

Elle s’en va. Il reste seul.

Lui – Je vais l‘attendre encore cinq minutes… Disons… jusqu’à quatre heures onze… Mais moi non plus, je n’aime pas beaucoup les femmes qui sont en retard… Surtout pour un premier rendez-vous…

Noir.

 

Pause

Un personnage est sur scène, désœuvré. Un autre arrive et l’interpelle.

Un – Bonjour.

Deux – Salut.

Un – Je suis l’auteur. Je fais une petit break.

Deux – Un break ? (Sur un ton de reproche) Le spectacle vivant, c’est comme la vie. Il n’y pas de touche pause…

Un – Il n’y a même pas de coupure publicitaire…

Il sort un paquet de cigarettes et le tend à l’autre.

Un – Vous en voulez une ? Pour tuer le temps… Ça nuit gravement, mais ça règle le problème des retraites.

Deux – Merci. Je ne fume pas.

Un – Ah… Excusez-moi.

Il range son paquet de cigarettes.

Un – Vous êtes au chômage…?

Deux – Par intermittence.

Un – Et vous ne vous ennuyez jamais ?

Deux – Vous savez ce qu’on dit…

Un (soupirant) – Le plus dur, dans ce métier, c’est d’attendre.

Silence.

Deux – Ça sera dans la pièce ?

Un – Quoi ?

Deux – Ce qu’on est en train de dire.

Un – Ah, euh… Je ne sais pas encore. Ça dépend.

Deux – De quoi ?

Un – De l’intérêt de notre conversation, j’imagine. Vous avez quelque chose d’intéressant à dire ?

Deux – C’est vous l’auteur.

Un – Ouais.

Deux – Enfin, c’est vous qui le dites.

Un – Ouais…

Silence.

Deux – Vous écrivez plutôt la nuit ?

Un – Non, pourquoi ?

Deux – Vous avez l’air un peu fatigué…

Un – Je me couche tôt, je me lève tard. J’écris surtout en fin de matinée. Des fois, quand je suis inspiré, je m’y remets un peu après la sieste. (Il regarde sa montre) D’ailleurs, ce n’est pas que je m’ennuie, mais il va falloir que j’y retourne.

Deux – Oui, je crois.

Un – Merci de m’avoir tenu compagnie. Ça m’a fait plaisir de discuter un moment avec vous.

L’auteur tend la main à l’autre pour la lui serrer. L’autre hésite un instant, et lui serre la main.

Un – Vous avez la main froide.

Deux – Vous êtes vraiment auteur ?

Un – Pourquoi ?

Deux – Ça pédale un peu dans la semoule, non ?

Un – Vous ne m’aidez pas tellement… Oui, je sais, c’est moi l’auteur. Mais il paraît que quand on a un bon personnage, il suffit de le laisser parler…

Deux – Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage… Et puis le théâtre dans le théâtre… Ça a déjà été beaucoup fait, non ? Quand un auteur se met à parler boutique… C’est qu’il n’a plus rien à dire, non ?

Un (ne trouvant rien à répondre) – Bon… (En sortant, un peu déprimé, pour lui-même) Je crois que je ne vais pas la garder, cette scène-là…

Noir.

 

12 – Plans de carrière

Elle et lui, une dizaine d’années (mais pouvant être joués par des adultes habillés comme des enfants), sont assis sur un banc, leurs sacs d’école posés à côté d’eux, dans ce qui pourrait être une cour de récréation. Ils restent un moment silencieux, plongés chacun dans ses pensées.

Lui – Vous avez eu les bulletins ?

Elle – Oui.

Lui – T’as combien de moyenne ?

Elle – Dix-sept.

Lui – Ah, ouais, quand même…

Elle – Et toi ?

Lui – Huit et demi.

Elle – C’est marrant…

Lui – Quoi ?

Elle – C’est la moitié.

Lui – La moitié de quoi ?

Elle – Huit et demi. La moitié de dix-sept.

Lui – Tu crois ?

Elle le regarde un peu étonnée, et renonce à répondre. Silence.

Lui – Qu’est-ce que tu veux faire, toi, quand tu seras grande ?

Elle – Je ne sais pas… (Un temps) J’hésite entre kinésithérapeute et péripatéticienne.

Lui – Ah, ouais, c’est cool… (Silence) C’est quoi, exactement, kinésithérapeute ?

Elle – Ben… Un type qui a une crampe, par exemple. Il appelle la kinésithérapeute, elle lui fait un massage…

Lui – Pour retirer sa crampe…?

Elle – Euh… Ouais…

Lui – Ah, ok… (Un temps) C’est une masseuse, quoi…

Elle – Ouais… Mais maintenant, ça s’appelle une kinésithérapeute.

Lui – C’est cool…

Elle – Ça vient du grec : « kinésie », le mouvement, et « thérapeute », qui soigne. Parce qu’il faut faire des études, quand même, pour être kinésithérapeute.

Lui – Des études de grec ?

Elle – De latin, plutôt. Pour savoir ce que c’est que le radius, le cubitus, le strato-nimbus, le romulus et rémus…

Lui – Le strato-nimbus ?

Elle – Je déconne.

Lui – Ah ouais, c’est cool… (Un temps) Et ça gagne bien kinésithérapeute ?

Elle – Nan… C’est ça le problème… C’est pour ça que j’hésite avec péripatéticienne…

Lui – Mmm… (Un temps) Péripatéticienne, c’est un peu comme esthéticienne, non ?

Elle – C’est ça… C’est une esthéticienne, mais qui pratique sous le périphérique. C’est pour ça qu’on appelle ça une péripatéticienne.

Lui – Ah, ok… (Un temps) Et ça gagne bien ?

Elle – Ma grande sœur, elle est péripatéticienne, et ma mère dit qu’elle gagne dix fois plus qu’elle.

Lui – Qu’est-ce qu’elle fait, ta mère ?

Elle – Rien.

Lui – Rien ?

Elle – ANPE.

Lui – Ah, ouais… Ça craint…

Elle – ASSEDIC.

Lui – Et ta sœur, ça lui plaît, comme métier, péripatéticienne ?

Elle – Je ne sais pas. Mon beau-père l’a foutue dehors juste après le brevet.

Lui – Ah, ouais… C’est pas cool…

Elle – Non.

Lui – Et ton beau-père, qu’est-ce qu’il fait ?

Elle – Rien…

Lui – Rien ?

Elle – Décédé.

Lui – Ah, ouais, quand même… Mais décédé, euh ? (Devant le silence de son interlocutrice) Ouah…

Elle – Et toi, qu’est-ce que tu veux faire quand t’auras ton bac ? Si tu l’as un jour…

Lui – J’hésite…

Elle – Entre quoi et quoi ?

Lui – Je ne sais pas.

Elle – Qu’est-ce qu’ils font tes vieux ?

Lui – Mon père est prof de grec.

Elle – Et ta mère ?

Lui – Prof de grec.

Elle – Génial…

Lui – Ils veulent que je sois prof de latin.

Elle – De latin ?

Lui – Ils disent que prof de grec, j’aurais jamais le niveau.

Elle – Cool…

Lui – Il n’y a pas de chômage. C’est la fonction publique.

Elle – Et ça gagne bien, prof de grec ?

Lui – Je ne sais pas…

Elle – Plus que péripatéticienne ?

Lui – Pareil.

Elle – Mais il faut faire des études…

Lui – Il y a un concours… Il n’y a pas de concours pour être péripatéticien ?

Elle – Ma sœur, elle a commencé avec le brevet.

Lui – Ah, ouais… C’est cool ça…

Ils restent un moment silencieux.

Lui – Oh, putain…

Elle – Quoi ?

Lui – Huit et demi… Mes parents vont me tuer, c’est clair…

Elle – T’as qu’à leur dire ça.

Lui – Quoi ?

Elle – À tes vieux. En rentrant, tu leur dis que tu veux être péripatéticien. Comme ça ils te foutront la paix.

Lui – Tu crois ?

Elle – Ben ouais…

Lui – Ah, ouais…

Elle – Il faut juste le brevet.

Lui – Ouais, c’est pas con… (Il regarde sa montre) Bon, il faut que j’y aille, sinon ils vont vraiment me tuer…

Elle – Ok. Tu me raconteras.

Lui – Quoi ?

Elle – Tes vieux. Pour ton projet professionnel. Qu’est-ce qu’ils en pensent…

Lui – Ah, ok… C’est cool… Merci du tuyau, en tout cas…

Lui s’éloigne.

Elle – Alors lui, il est vraiment trop con.

Noir

 

13 – Face à face

L’un et l’autre se regardent à la dérobée.

Un – On se connaît…?

Deux – Je ne sais pas.

Un – Pardon, j’avais l’impression…

Deux – Non, non, ne vous excusez pas. Moi aussi. Votre tête me dit quelque chose…

Un – Où est-ce qu’on aurait pu se rencontrer…?

Deux – Vous habitez dans le coin ?

Un – Pas très loin. Et vous ?

Deux – Je promenais mon oiseau…

Un – On s’est peut-être croisé ici…

Deux – Ou ailleurs…

Silence.

Un – C’est curieux. J’ai vraiment l’impression qu’on se connaît…

Deux – On voit tellement de gens…

Un – Bon. Il va quand même falloir que j’y aille…

Deux – Content d’avoir fait votre connaissance.

Un – Au plaisir…!

Le premier s’apprête à s’en aller, mais se ravise.

Un – Ah, au fait, moi c’est Pierre… Au cas où on se revoit un de ces jours par ici…

Deux – Pierre ? Tiens, c’est marrant. Moi aussi…

Un – C’est un prénom assez courant…

Deux – Pierre comment ?

Un – Pierre Dumortier.

Deux – C’est pas vrai ? Comme moi !

Un – Alors on est des homonymes, comme qui dirait !

Deux – Mais ça ne nous dit toujours pas où on s’est déjà vu…

Un – Bon, ben alors, euh… Je vais y aller…

Deux – J’y vais aussi.

Un – Vous allez par où ?

Deux – Et vous ?

Un – Par là.

Deux – Après vous, je vous suis.

Un – Merci.

Ils s’en vont.

Un – Allez viens, Babac !

Deux – Pas possible ! C’est votre corbeau ?

Un – Oui, pourquoi ?

Deux – C’est le mien aussi !

Un – Je savais bien que votre tête me disait quelque chose…

Noir

 

14 – 107 ans

Le premier, plus vieux, est déjà là, désœuvré. Le deuxième, plus jeune, arrive.

Jeune – Salut.

Vieux – Salut.

Le jeune fait quelques pas, pour reconnaître les lieux.

Vieux – Je ne vous fais pas faire le tour du propriétaire…

Le jeune sourit vaguement.

Jeune – Ça fait longtemps que vous êtes là ?

Vieux – Je ne sais plus… Je perds la mémoire. Dans un sens, ici, c’est pas plus mal, vous verrez… Je sais que je suis encore là pour un bout de temps, mais comme j’ai toujours l’impression d’être arrivé hier… (Un temps) Combien ?

Jeune – 10 ans… Et vous ?

Vieux – 107 ans.

Jeune (impressionné) – 107 ans ? Pour quoi ?

Vieux – Escroquerie.

Jeune – C’est cher, pour une escroquerie…

Vieux – Et vous ?

Jeune – J’ai tué un policier…

Vieux – Ce n’est pas très cher pour avoir tué un policier…

Jeune – Une grosse escroquerie…?

Vieux – 115 millions.

Jeune – À qui on peut bien escroquer 115 millions ? À part à un escroc… Total ? Société Générale ?

Vieux – Française des Jeux.

Jeune – Ah, ouais…

Vieux – Les numéros que je jouais n’étaient jamais les bons. Je me suis débrouillé pour que les bons numéros soient ceux que j’avais joués…

Jeune – Et comment on fait ça ?

Vieux – Un magicien ne révèle jamais ses trucs. Sinon, il n’y a plus de magie…

Au gré du metteur en scène, le vieux peut esquisser un petit tour de magie simple, réussi ou raté. Quoi qu’il en soit, le jeune est impressionné.

Jeune – 107 ans…

Vieux – Oh, je ne les ferai pas.

Jeune – Vous avez un truc pour vous évader d’ici ?

Vieux – Un truc imparable. Vous avez pris combien, déjà ?

Jeune – Avec les remises de peine, je peux espérer sortir dans 5 ans.

Vieux – Je serai sorti avant vous. Vous voulez parier ?

Jeune – Vous avez escroqué la Française des Jeux…

Vieux – Â mon âge… Je sortirai même par la grande porte. Les pieds devant…

Silence.

Jeune – Excusez-moi, mais… Pourquoi voler 115 millions… à votre âge, justement ?

Vieux – C’est vrai… À mon âge, on n’a plus rien à gagner… D’un autre côté, on n’a plus rien à perdre non plus. Au pire, c’était la prison, au lieu de la maison de retraite. Au moins, ici, je suis avec des jeunes… Pourquoi, vous avez buté ce flic ?

Jeune – C’était l’amant de ma femme…

Vieux – Ah, oui, ce n’est pas de bol… Il aurait été charcutier, vous auriez pris trois ans. Et vous, qu’est-ce que vous faites, dans la vie ? Enfin, qu’est-ce que vous faisiez…

Jeune – J’étais horloger.

Vieux – Ah… Ici, il vaut mieux ne pas trop regarder sa montre… Moi, j’ai une Rolex. La précision suisse… C’est tout ce qu’ils m’ont laissé, je ne sais pas pourquoi. Enfin, je m’en doute un peu… (Il regarde sa montre) À propos, je vais vous demander de m’excuser un instant, c’est l’heure du tirage…

Il prend une petite radio qu’il colle à son oreille.

Jeune (étonné) – Vous jouez encore au loto ?

Vieux – On ne se refait pas… Malheureusement, je ne peux plus aller au bureau de tabac pour valider mes bulletins.

Jeune – À quoi ça sert de jouer ? Si on ne peut plus miser…

Vieux – Pour passer le temps ! Je n’ai plus rien à gagner, vous l’avez dit… Mais on ne peut pas m’empêcher de jouer… Tenez, la semaine dernière j’ai eu quatre bons numéros…

Jeune – Combien ?

Vieux – 19 euros… Vous voulez faire une grille avec moi ? Ou alors, on fait une cagnotte, et on remise nos gains…

Air circonspect du jeune.

Vieux – Vous verrez, vous sortirez d’ici virtuellement milliardaire…

Noir.

 

15 – Leçon de choses

Un personnage plus vieux et un autre plus jeune (jouables indifféremment par des hommes ou des femmes).

Vieux – Alors ? Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

Jeune – Je ne sais pas… Qu’est-ce que ce que tu voulais faire, toi, quand tu étais jeune ?

Vieux – C’est loin, tout ça… Sûrement pas ce que je fais maintenant, en tout cas…!

Jeune – Qu’est-ce que tu fais ?

Vieux – Oh, rien de très intéressant, tu sais… Des fois, je me demande même si ça sert à quelque chose… Mais il faut bien que quelqu’un le fasse…

Jeune – Pourquoi…?

Vieux – Qu’est-ce que tu crois ? Il y en a plein derrière moi qui attendent la place ! Ah, si seulement c’était à refaire… Avoir ton âge, et savoir ce que je sais…

Jeune – Qu’est-ce que tu ferais ?

Vieux – Va savoir ? En tout cas, je n’en serai certainement pas là où j’en suis… Mais j’en ai trop vu… Ils m’en ont trop fait voir… Quand on est jeune, on en veut… On y croit… Mais je ne me fais plus d’illusion… Tu verras quand tu auras mon âge…

Jeune – Je verrai quoi ?

Vieux – Tu le sauras bien assez tôt, va… Ces trucs-là, c’est pas facile à expliquer… Et encore, tu as de la chance. Moi, à ton âge, je ne pouvais même pas poser ce genre de questions.

Jeune – Quelles questions ?

Vieux – Allez, va apprendre tes leçons, va… Si tu ne veux pas finir comme moi…

Jeune – Tu n’apprenais pas tes leçons, toi ?

Vieux – Si…

Jeune – Alors à quoi ça sert d’apprendre ses leçons ?

Vieux – Allez, fais ce que je te dis… Tu comprendras plus tard… Et tu me remercieras… (Il s’en va). Ah, ces gosses… Faut tout leur expliquer…

Noir.

 

16 – Mémoire cash

Elle et lui, en train de s’embrasser, un long moment.

Ils relâchent leur étreinte, et regardent droit devant eux.

Elle – Ça te rappelle quelque chose ?

Lui – Non… Et toi ?

Elle – Non plus.

Lui – C’est la première fois.

Elle – C’est pas inoubliable.

Lui – La première fois, on ne peut pas comparer. On ne se souvient de rien.

Elle – La première fois, on ne se rappelle pas. On le garde juste en mémoire.

Lui – C’est quoi, la mémoire ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – C’est quoi oublier ?

Elle – Je ne sais plus…

Lui – On recommence ?

Elle – Ok.

Ils s’embrassent à nouveau, puis relâchent leur étreinte.

Lui – Et là, ça te rappelle quelque chose ?

Elle – J’ai le vague souvenir d’un déjà vu.

Lui – Moi aussi.

Elle – Ça y est, je m’en souviens.

Lui – C’est un début.

Elle – Oui.

Lui – C’est la deuxième fois.

Elle – Ce n’est pas un début, alors.

Lui – La première fois, on ne sait pas que c’est un début, puisqu’on ne se souvient de rien.

Elle – Ça sert à quoi de se souvenir ?

Lui – Ça fait passer le temps.

Elle – Et à la fin ? Comment on sait que c’est la dernière fois ?

Lui – On ne sait jamais.

Elle – Il faudrait pouvoir s’en souvenir. Après.

Lui – On ne se souvient que de l’avant-dernière fois.

Elle – C’est la vie.

Lui – Oui. Entre la deuxième et l’avant-dernière fois.

Elle – La vie, c’est quand on y repense.

Lui – C’est une histoire sans queue ni tête.

Ils commencent à s’en aller, chacun de son côté.

Elle – On se rappelle ?

Lui – Ou on efface la mémoire cache ?

Noir.

 

17 – Souvenirs

Un vieil homme est assis, appuyé sur un parapluie. Une vieille femme arrive. Elle s’assied à côté et lui prend la main. Il se laisse faire, un peu surpris.

Elle – Ça fait du bien, un peu de calme, hein ?

Lui (pas contrariant) – Oui…

Ils restent un moment silencieux, semblant apprécier cet instant de sérénité.

Elle – Tu te souviens de nos premières vacances ? C’était en 36…

Lui – Non…

Elle – Maintenant, pour nous, c’est tous les jours les vacances…

Lui – Oui…

Elle – Tu as bien pris tes cachets ?

Lui (étonné) – Non…

Elle (lui tendant une boîte) – Tiens, je te les ai amenés.

Lui (prenant la boîte) – Merci… (Il prend un cachet et l’avale, puis regarde la boîte). C’est pour le cœur…

Elle – Oui…?

Lui – Ben… Moi, c’est plutôt la mémoire…

Elle – C’est les médicaments de mon mari…!

Lui – C’est que je ne dois pas être votre mari, alors…

Elle le regarde offusquée, lui lâche la main et se lève.

Elle – Vous auriez pu le dire plus tôt !

Elle s’en va, contrariée.

Il la regarde partir.

Noir.

 

18 – Projets d’avenir

Une fille est assis sur un banc. Elle a le regard fixé devant elle. On comprendra qu’elle regarde le couple de la scène précédente. Un garçon arrive, et s’assied à côté d’elle, sans un mot. Ils restent ainsi un moment en silence, regardant droit devant eux.

Elle – Tu nous imagines, quand on aura leur âge…?

Lui – Non…

Elle – Elle est tirée à quatre épingles. Elle s’est même maquillée…

Lui – Ah, ouais…?

Elle – Lui non plus ne l’a pas remarqué…

Lui – Pourquoi il a un parapluie ? Il n’y a pas un nuage…

Elle – C’est elle qui lui a demandé de le prendre. À l’âge des mises en plis, on se méfie des orages… Et puis elle sait que ça lui sert de canne. C’est plus discret… C’est sa coquetterie à lui…

Lui – T’as vu ? Elle a les cheveux presque violets…

Elle (attendrie) – C’est quand même beau, non ?

Lui – Quoi ? Une vieille avec une coiffure de punk ?

Elle – Ils doivent être mariés depuis un demi-siècle, et ils se tiennent encore par la main…

Lui – Tu parles ! Regarde, elle se barre. Et elle n’a pas l’air contente… Ça fait peut-être cinquante ans qu’ils s’engueulent…

Elle – Il a dû lui dire qu’il trouvait ça trop violet… (Un temps) Je me demande si il ne va pas pleuvoir, finalement… On y va ?

Lui – Euh, ouais…

Il se lève pour partir.

Elle – Pourquoi tu voulais me voir, au fait ?

Lui – Ben… Je ne sais pas comment te dire ça, mais… Je ne crois pas qu’on vieillira ensemble…

Elle – Je sais…

Lui – Et toi, tu voulais me dire quelque chose…?

Elle se lève à son tour, et on voit alors qu’elle est enceinte.

Elle – Tu aurais dû prendre ton parapluie, toi aussi…

Noir.

 

19 – Vacances

Une terrasse. Deux chaises longues. Marie arrive, en peignoir blanc, des lunettes noires sur le nez. Elle va jusqu’au bord de la scène, respire à pleins poumons et contemple l’horizon. Pierre arrive à son tour, en s’appuyant sur des béquilles.

Marie (sans se retourner) – On respire, non ? Vous sentez cet air iodé ?

Pierre – Ma foi non… Mais j’ai le nez un peu bouché, ce matin…

Il s’assied avec difficulté sur une chaise longue, et pose ses béquilles à côté de lui.

Marie – Et ces mouettes… Vous entendez ça ? Quel dépaysement !

Pierre sort une boîte métallique de sa poche, l’ouvre et la tend vers Marie.

Pierre – Vous voulez une pastille ? Ça dégage les bronches…

Mais Marie ne prête pas attention à cette proposition.

Marie – C’est vraiment le paradis… Je me sens revivre ! Pas vous ?

Il prend une pastille dans la boîte et la met dans sa bouche.

Pierre – Moi, ça me donnerait plutôt envie de vomir…

Il range la boîte.

Marie (exaltée) – Une nouvelle journée qui commence… Et elle s’annonce glorieuse…

Pierre – Vous êtes sûre que ça va ?

La mine de Marie change du tout au tout.

Marie – Je suis complètement déprimée…

Pierre – J’ai d’autres sortes de pastilles, si vous voulez.

Marie – Mon mari devait partir avec moi, mais finalement il est resté sur le quai.

Pierre – Je suis vraiment désolé. Alors vous êtes provisoirement célibataire…

Marie – Plutôt définitivement veuve.

Pierre – Je vois…

Marie – Sauf que lui, il est toujours vivant… (Un temps). Et vous, qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Pierre – Je suis en vacances, comme vous.

Marie – Je parlais de vos béquilles…

Pierre – Ah ça… Je sais que j’en ai besoin pour marcher, mais je ne sais plus pourquoi…

Marie se tourne à nouveau vers la mer.

Marie – La mer est tellement bleue… Une vraie carte postale… Je me demande si je ne vais pas aller piquer une tête…

Elle retire son peignoir, dévoilant son maillot de bain.

Pierre – N’allez pas vous noyer… Ce serait dommage… Et puis elle ne doit pas être bien chaude.

Marie – Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Pierre – On est hors saison.

Marie – Ah oui…

Elle remet son peignoir.

Pierre – Vous voulez faire un scrabble ?

Marie – Merci… Je ne suis pas encore désespérée à ce point…

Pierre – Vous l’aimiez tant que ça ?

Marie – C’était mon mari…

Pierre – Vous l’oublierez…

Marie – Je ne me souviens déjà plus très bien comment nous nous sommes quittés…

Pierre – Les adieux, c’est ce qui s’efface en premier quand on rembobine.

Marie – Vous faites du cinéma ?

Pierre – Si j’en ai fait, je ne m’en souviens plus… Et vous ?

Marie – Je suis un peu comédienne.

Pierre – Vous verrez, ce petit hors jeu vous fera le plus grand bien.

Marie – Je me sens déjà rajeunir… Allez, c’est décidé, je vais piquer une tête !

Pierre – Dans l’océan ?

Marie – Dans la piscine !

Marie s’en va, découvrant l’inscription au dos de son peignoir : Titanic. Pierre se lève sans ses béquilles, s’approche du bord de scène et écarte les bras en regardant au loin.

Pierre – Je suis le roi du monde !

Noir.

 

20 – Premier amour

Un homme déambule dans ce qui s’avérera être une galerie de peinture. Une femme arrive vers lui avec un grand sourire, et semblant sous le coup de l’émotion.

Elle – Tu me reconnais ?

Il semble pris au dépourvu mais, sans trop y croire, tente quelque chose pour ne pas la décevoir.

Lui – Paulette ?

Elle – Chantal !

Lui – Chantal !

Elle – Je te regardais depuis tout à l’heure. Ton visage me disait vaguement quelque chose. Et puis ça m’est revenu d’un coup. Un truc dans l’expression du visage…

Lui – C’est dingue… Ça fait combien de temps ?

Elle – Ouh, là… Tu ne m’avais pas reconnue, alors ?

Lui – Si, si, enfin… C’est vrai que tout à l’heure… Mais maintenant que tu me le dis… Tout est là… Le menton… Les yeux… La bouche… Même le nez…

Elle – Et oui…

Lui – Non, j’ai dit Paulette, parce que… C’est une copine de ma mère. (Comprenant sa gaffe et s’efforçant de rectifier le tir) Tu n’as presque pas changé, hein ?

Elle – Depuis le temps…

Lui – Non, je veux dire… On te reconnaît très bien… Quand on sait que c’est toi… (Le temps pour lui de mesurer la profondeur à laquelle il s’est déjà enfoncé) Alors tu habites toujours par ici ?

Elle – Oui… Toujours au même endroit… Et toi ? Tu ne reviens pas souvent, alors ?

Lui – Non, pas très… Ma mère habite encore ici mais bon… C’est un peu compliqué… (Il préfère changer de sujet). Chantal…! Tu es mariée, j’imagine ?

Elle – J’ai quatre enfants…

Lui – Ah, oui, quand même…

Elle – Et toi ?

Lui – Moi aussi… Enfin, moi je n’en ai qu’un, mais bon… (Nouvel embarras) C’est incroyable qu’on se retrouve comme ça ici. Dans cette galerie de peinture. J’allais acheter des cigarettes. Je suis rentré comme ça, par hasard…

Elle – Oui…

Lui – Tu ne vas pas me croire, mais je pensais à toi, tout à l’heure. En passant devant chez toi, justement… Mais je n’ai pas pensé que tu pouvais habiter encore là. Alors tu n’as bougé…?

Elle – Ben non, tu vois. Je suis toujours là…

Lui – C’est incroyable…

Ils ne savent visiblement plus trop quoi dire.

Elle – Tu as eu le temps de voir l’expo…?

Lui – Oui… Enfin pas tout… Il y a des trucs vraiment pas mal, hein ?

Pour se donner une contenance, pendant un moment, il contemple avec elle le tableau devant lequel il se trouve, cherchant quoi dire d’autre.

Lui – Celui-là, en revanche, c’est une horreur, non…? On dirait un dessin d’enfant… Je ne sais pas comment on peut exposer des trucs pareils…

Elle – Il faut encore que je travaille un peu ma technique, je sais…

Lui (liquéfié) – Ah, parce que c’est…? C’est toi qui…?

Elle – Oui…

Lui – Non, mais les autres j’adore, hein ? Je te l’ai dit…

Elle – Enfin, ils ne sont pas tous de moi. C’est une exposition collective. Mais celui-là, c’est moi, oui…

Lui – Bien sûr ! Ça me revient maintenant… Tu peignais déjà, à l’époque… Sur des boîtes de camembert, non…?

Elle – Des boîtes d’allumettes…

Lui – C’est ça. Les grosses boîtes d’allumettes familiales. Ça n’existe plus, d’ailleurs… C’est dommage… Alors maintenant, tu… Tu as changé de support…

Il jette un regard nouveau sur le tableau.

Lui – Ah, oui, c’est bien… C’est… C’est un cheval ?

Elle – Un chat…

Lui – Bien sûr ! Non, on reconnaît bien le… Les oreilles, la bouche, le nez… La moustache… Et puis c’est de la peinture abstraite, non ?

Elle – Non.

Lui – Enfin, je veux dire… De la peinture naïve…

Elle – Pas vraiment…

Lui – Enfin, tu sais, moi, la peinture… Et puis cette manie qu’on a de vouloir toujours mettre des étiquettes sur les choses… Surtout quand il s’agit de peinture ! Moi le premier, hein ? C’est beau, et puis c’est tout… (En rajoutant un peu dans l’émotion) Et puis c’est tellement toi…

Nouveau silence embarrassé.

Lui – Tu sais que j’étais très amoureux de toi…?

Elle – C’était il y a longtemps…

Lui – Je n’aurais jamais osé te le dire, à l’époque… C’est marrant… Ça me fait du bien de pouvoir te le dire maintenant… Je veux dire maintenant que…

Elle – Il y a prescription…

Lui – Oui… (Embarrassé) Écoute, il va falloir que j’y aille, là… Je vais voir ma mère, justement… Tu sais, à son âge… Elle peut mourir d’un instant à l’autre…

Elle – Elle a quel âge ?

Lui – Soixante-deux… Non, mais… Elle a toujours eu une santé fragile, tu sais… Ça m’a vraiment fait plaisir de te revoir… (Cherchant une issue) Je suis sur Facebook… Fais-moi une demande d’amitié… On restera en contact…

Elle – Ok…

Lui – Je t’ai cherchée une ou deux fois, tu sais… Sur Facebook… Mais des Chantal, euh… (Cherchant en vain son nom de famille) Il y en a tellement…

Elle – Sur la photo, j’ai un nez rouge… Je veux dire un nez de clown…

Lui – Alors ça ne m’étonne pas que je ne t’aie pas reconnue… Bon, il faut vraiment que je me sauve, sinon… On se fait la bise ?

Ils se font la bise, un peu gênés. Il s’apprête à s’en aller mais, cherchant encore la phrase définitive qui arrangerait tout, il se retourne une dernière fois vers elle et improvise.

Lui – Allez… (Sentencieux) Au royaume des cieux, les premiers amours seront les derniers…

Elle acquiesce poliment en faisant mine de comprendre la portée profonde de cette phrase sibylline. Il s’en va en esquissant un sourire mystérieux. Elle reste là pour le moins perplexe.

Noir.

 

 

21 – Ni chaud ni froid

Deux personnages (hommes ou femmes). Éventuellement un couple. Peut-être âgé. Ils restent un instant silencieux.

Un – Il fait lourd, non ?

Deux – Oui.

Un – C’est venu tout d’un coup.

Deux – Mmm…

Un – Ce matin, ça allait, non ?

Deux – Ce matin…?

Un – Et d’un coup, il fait une chaleur.

Un temps

Deux – Ça sent l’orage.

Un – Tu crois ?

Deux – Je ne sais pas…

Un – Alors pourquoi tu dis ça ?

Deux – C’est ce qu’on dit généralement, non ?

Un – Généralement ?

Deux – Quelqu’un dit « il fait lourd » et… l’autre répond « ça sent l’orage ».

Un – Mmm…

Deux – Ce n’est pas ça qu’il fallait dire ?

Un – Oui… Si… (Un temps). Quand même en cette saison…

Deux – Quoi ?

Un – Qu’il fasse lourd comme ça.

Deux – Mmm…

Silence.

Un – Ou alors c’est moi… (Un temps) Tu n’as pas chaud, toi ?

Deux – Non, enfin… Pas vraiment…

Un – Mais alors pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

Deux – Quoi ?

Un – Tu disais qu’il faisait lourd, toi aussi !

Deux – Je ne sais pas moi… J’ai dit ça comme ça… Pour ne pas te contrarier…

Un – Alors ça doit être moi…

Deux – Toi…?

Un – J’ai peut-être de la température !

Deux – Tu as l’impression d’avoir de la température ?

Un – Je ne sais pas… Qu’est-ce que tu en penses ? Il fait lourd ou c’est moi ?

Deux – C’est vrai que je commence à avoir un peu chaud, maintenant que tu me le dis…

Un – C’est peut-être contagieux.

Deux – Quoi ?

Un – La fièvre ! Tout à l’heure ça allait, et maintenant tu commences à avoir chaud toi aussi. C’est peut-être contagieux !

Deux – Non, mais je n’ai pas vraiment chaud, j’ai dit ça pour…

Deux – Pourquoi ?

Un – Je ne sais pas, moi… Pour… (Un temps). Et si tu enlevais ton gilet…

Deux – Tu crois ?

Un – Tu peux toujours essayer.

Deux – Je ne risque pas d’attraper froid ? Si j’ai de la fièvre…

Un – Il ne fait pas vraiment chaud, mais… il ne fait pas si froid que ça non plus. Il ne fait ni chaud ni froid.

Deux – Bon…

Le premier personnage retire son gilet.

Deux – Alors ?

Un – Ah, oui…

Deux – Ça va mieux ?

Un – Ah, oui, oui… Maintenant ça va…

Deux – Tu avais ton gilet, ce matin ?

Un – Non…

Deux – Et ben tu vois, ça devait être ça…

Un – Oui…

Deux – Ça devait être le gilet…

Un – C’est vrai que ce matin… Il ne faisait pas si chaud que ça, non ?

Noir.

 

22 – Mortel

Deux personnages.

Un – Je crois que cette fois, on est vraiment les derniers…

Deux – Et dire qu’on a régné sur le monde pendant plus de 100 millions d’années.

Un – Tu verras que dans 100 millions d’années, l’espèce qui nous aura succédé en sera encore à se demander ce qui a bien pu causer notre disparition.

Deux – On parlera de raréfaction des spermatozoïdes, de guerre nucléaire…

Un – D’éruption volcanique, de collision avec un astéroïde…

Deux – Comme pour les dinosaures.

Un – Finalement, ils se sont peut-être éteints pour la même raison que nous, les dinosaures.

Deux – C’est vrai que 100 millions d’années, c’est long.

Un – Surtout dans les derniers mois.

Deux – Quand une histoire est devenue trop lourde à porter…

Un – Le poids des cartables, c’est comme ça que ça a commencé.

Deux – Même avec les livres électroniques, un million de siècles, ça finit par peser…

Un – On commençait à en avoir plein le dos, c’est sûr.

Deux – Et ras la casquette.

Un – On n’avait plus assez de mémoire pour se souvenir de tout ça.

Deux – C’est vrai qu’il était peut-être temps que ça s’arrête, mais bon…

Un – Le bug du millionième siècle, c’est ça qui nous a achevés.

Deux – Et puis on avait déjà tout fait. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire de plus ?

Un – Sans risquer de se répéter.

Deux – La seule chose qu’on n’avait pas encore faite, c’était de disparaître.

Un – Je me demande qui pourra bien nous remplacer comme espèce dominante. Les cafards ?

Deux – Ça me déprime…

Un – Les poules ?

Deux – Tu crois vraiment qu’on peut rebâtir un civilisation à partir d’un cerveau de poulet ?

Un – Ça effacerait la mémoire, et ça remettrait les compteurs à zéro…

Deux – Ouais…

Un – À moins que les dinosaures reviennent et en reprennent pour 100 millions d’années.

Ils se figent. Silence.

Un – Putain… 100 millions d’années… Est-ce qu’on a vraiment besoin d’une raison pour disparaître quand on est là depuis 100 millions d’années ?

Le deuxième ne répond pas. Il ferme les yeux. Il semble mort. Le premier lui lance un regard indifférent, avant de fixer à nouveau le vide devant lui.

Un – Non, je comprends les dinosaures. 100 millions d’années… c’est mortel.

Noir.

 

23 – Apesanteur

Deux personnages.

Un – Le jour va bientôt se lever…

Deux – Tu crois qu’on se souviendra de nous dans cent ans ?

Un – Sûrement.

Deux – Dans mille ans ?

Un – Je ne sais pas.

Deux – On se souviendra de toi.

Un – Ça compte tant que ça à tes yeux ?

Deux (ironique) – Qu’on se souvienne de toi ?

Un – Qu’on ne se souvienne que de moi.

Deux – C’est pour ça qu’on l’a fait, non ?

Un – Pour devenir immortel ?

Deux – Pour être les premiers. Même si au final, on savait qu’il n’y en aurait qu’un.

Un – Je te cède ma place, si tu veux. Je serai le deuxième…

Deux – On ne peut pas faire ça, tu le sais bien.

Un – Qui pourrait nous en empêcher ?

Deux – Ok. Mais pourquoi moi ?

Un – On tire a pile ou face !

Deux – L’immortalité, à pile ou face ? Chiche…

Le premier fait mine de lancer en l’air une pièce qu’ils regardent tous deux ne pas retomber.

Un – Avec le peu de gravité qu’il y a ici, elle ne sera pas retombée avant ce soir.

Deux – Tu le savais, non ? Sinon, tu m’aurais proposé qu’on tire ça à la courte paille.

Un – On le savait tous les deux.

Deux – Ça y est, il fait jour. Dans quelques minutes, tu vas être le premier homme à poser le pied sur cette planète.

Un – Ça ressemble à quoi ?

Deux – À rien. Ou au Texas, si tu préfères.

Un – Souhaite moi bonne chance.

Deux – Tu vas en avoir besoin. C’est long, l’immortalité…

Un – Tu crois que les morts célèbres savent qu’ils sont immortels ?

Noir.

 

24 – Espace immobilier

Un agent (homme ou femme) derrière un bureau sur lequel trône un ordinateur. Un client (ou une cliente) arrive.

Client – Bonjour.

Agent – Bonjour Monsieur (ou Madame). Bienvenue chez Espace Immobilier. Que puis-je faire pour vous ?

Client – Alors voilà je… Je suis actuellement locataire, et j’envisage de devenir propriétaire…

Agent – Très bien…

Client – Nous venons d’avoir un deuxième enfant et nous commençons à manquer un peu d’espace.

Agent – Je comprends très bien… Plus c’est petit, et plus ça prend de place, pas vrai ?

Client – Oui…

Agent – Parfait… Et… quel genre de planète cherchez-vous ?

Client – Pas trop grande, parce que mon budget n’est pas infini. Mais qu’on soit à l’aise quand même lorsque les enfants vont grandir.

Agent – Voyons voir ce que je pourrais vous proposer (L’agent pianote sur son clavier et regarde son écran). Que pensez-vous de celle-ci ? Ce n’est pas immense, mais il y a deux satellites. Pour une famille, c’est idéal.

Client (lisant) – À rafraîchir… Qu’est-ce que ça veut dire, exactement ?

Agent – La température au sol est un peu élevée…

Client – Combien ?

Agent – Ça peut aller jusqu’à deux cents degrés en été… Mais vous pouvez toujours installer un climatiseur d’atmosphère.

Client – Je ne supporte pas la climatisation…

Agent – Et puis c’est très lumineux. C’est une planète très proche de son étoile…

Client – C’est sûrement pour ça que c’est une telle fournaise… Et celle-là ?

Agent – Ah oui, elle est très bien aussi… Le charme de l’ancien… C’est vrai que ça a beaucoup de cachet…

Client – Travaux à prévoir…

Agent – Elle est livrée sans eau et sans atmosphère, mais vous savez, maintenant, ce ne sont pas des aménagement considérables. Vous pouvez même en défiscaliser une partie. Et puis à ce prix là…

Client – Je préférerais quand même ne pas avoir de travaux à faire.

Agent – Habitable tout de suite, je vois… Moi non plus, je ne suis pas très bricoleur (ou bricoleuse)… Voyons voir… Ah, je crois que j’ai ce qu’il vous faut… C’est un produit que je viens de rentrer, justement… Regardez ça…

Client – C’est très bleu, non ?

Agent – C’est la piscine… Mais regardez de plus près… Le jardin est très vert… Et vous avez un frigo à chaque pôle. Bon, là ils sont légèrement dégivrés, c’est pour ça que la piscine déborde un peu, mais ça peut se régler très facilement en changeant le thermostat…

Client – C’est vrai que ce n’est pas mal…

Agent – C’est la campagne. À moins d’une centaine d’années lumière d’ici…

Client – C’est situé où exactement ?

Agent – C’est un peu excentré, c’est vrai. Mais d’un autre côté, c’est très tranquille. C’est dans le système solaire…

Client – Le système solaire ?

Agent – La Voie Lactée, vous voyez ?

Client – Vaguement…

Agent – J’ai plus central, bien sûr, mais c’est plus cher… Une planète comme ça, avec un satellite, en plus… Je ne vous cacherais pas que le satellite, lui, est à aménager… Mais vous pouvez le faire un peu plus tard lorsque la famille se sera agrandi…

Client – Et vous dites que c’est habitable tout de suite ?

Agent – Il y a l’eau, le gaz, l’électricité solaire… Et pour la touche rustique, il reste même quelques volcans en activité… Bon, il faudra peut-être les faire ramoner…

Client – Comment ça s’appelle ?

Agent – La Terre.

Client – La Terre ?

Agent – Vous pouvez toujours changer le nom, si ça ne vous plaît pas… C’est au numéro 3211 de la Voie Lactée.

Client – Et elle serait libre tout de suite ?

Agent – Je crois qu’il reste quelques locataires qui n’ont jamais payé le loyer… Si vous êtes intéressé, je peux faire en sorte qu’ils débarrassent le plancher très rapidement… Le temps de faire l’état des lieux, et vous pouvez emménager quand vous voulez !

Client – Il faudrait que j’en parle à ma femme (ou mon mari), mais… Oui, je crois que je vais la prendre… J’imagine que vous voulez un acompte tout de suite…

Agent – Comme ça, je vous la réserve. Vous savez, ce genre de produits, c’est assez rare. Alors ça part très vite…

Client – Parfait…

Le client sort une carte de crédit que l’agent passe dans une fente de son ordinateur.

Agent – Et voilà… Bienvenue chez vous !

Client – Très bien, je repasse avec ma femme (ou mon mari) pour les formalités…

Agent – Pas de problème… Nous restons à votre service.

Le client sort. L’agent décroche son portable.

Agent – Tu ne vas pas le croire… Je viens de réussir à refourguer la Terre… Depuis le temps qu’elle nous restait sur les bras… Tu pourras y faire un saut pour tout remettre en ordre avant la semaine prochaine ? L’acheteur a l’air pressé d’emménager, et cette bande de squatters nous a laissé ça dans un état… Oh ça tu fais comme tu veux, mais je pense qu’avec un bon coup d’insecticide, ça devrait régler le problème… Oui, d’homicide, si tu préfères… Très bien, alors je compte sur toi, hein ?… Ok, à plus tard… (Il raccroche et se frotte les mains) Bon, ça c’est fait…

 

25 – Trinité

Trois personnages, hommes ou femmes, habillés de façon similaire, à l’exception des inscriptions sur leurs t-shirts : Liberté, Égalité, Fraternité. Désœuvrés, sans pour autant manifester de signes d’ennui, ils restent un moment immobiles, en silence.

Un – Quelle heure est-il ?

Deux – Trois heures, comme d’habitude.

Trois – Pourquoi tu demandes ça ? Il est toujours trois heures, de toutes façons.

Un – Je ne sais pas… L’habitude, justement.

Nouveau silence.

Deux – Vous savez quoi ?

Trois – Quoi ?

Deux – Il paraît qu’avant d’être des robots, on était des animaux nous aussi.

Un – Des animaux ?

Deux – Ben vous savez… Comme des robots, mais que personne n’a fabriqué.

Trois – Tu veux dire des robots… sauvages ? Comme il y en avait autrefois sur certaines planètes ?

Deux – J’ai entendu ça dans une émission à la télé.

Un temps.

Un – C’est vrai, remarque, si on y pense… Qui a fabriqué le premier robot ?

Trois – Le premier robot ?

Deux – Celui qui a fabriqué le deuxième.

Trois – Pas un animal, en tout cas. Comment veux-tu qu’un animal fabrique un robot ?

Un – L’émission parlait d’un chaînon manquant entre l’animal et le robot. Une sorte de grand singe, mais plus intelligent.

Trois – Un singe qui fabrique des robots… N’importe quoi !

Un – Oui, tu as raison.

Deux – Et puis nous, personne ne nous a fabriqués, non ?

Un – Non ?

Trois – C’est nous qui avons créé tout ça !

Deux – Nous on a toujours été là.

Un – Vous croyez ?

Deux – Mais bien sûr ! Les animaux aussi, c’est nous qui les avons fabriqués. Comme tout le reste !

Trois – Et puis nous, notre problème, ce n’est pas de savoir d’où on vient. C’est de savoir où on va.

Un temps.

Deux – Et où on va, au fait ?

Trois – Ça je n’en sais foutre rien.

Un – Peut-être qu’on y est déjà arrivé.

Deux – Arrivé où ?

Un – Au bout de l’évolution.

Un temps.

Deux – Je ne pensais pas que ce serait aussi long, la fin du monde… C’est long, non ?

Un – C’est très très long.

Trois – Beaucoup plus long que le début, en tout cas.

Un – Je ne sais pas pourquoi, dans les vieux films à la télé, la fin du monde ça arrive toujours d’un seul coup.

Deux – Alors qu’en réalité, ça dure une éternité.

Silence.

Un – Ça vient d’où, ces t-shirts à la con ?

Trois – Ça je n’en sais foutre rien non plus.

Silence.

Un – Quelle heure est-il ?

Deux – Trois heures, comme d’habitude.

Trois – Pourquoi tu demandes ça ? Il est toujours trois heures, de toutes façons.

Un – Je ne sais pas… L’habitude, justement.

Un temps.

Deux – Et la fin du monde, c’était prévu pour quelle heure à peu près ?

Trois – Trois heures.

Un – Ah oui…

Deux – Ce n’est peut-être plus la peine d’attendre, alors.

Trois – Non.

Ils se lèvent.

Deux – On est peut-être devenus des dieux, en fait.

Trois – Allez savoir…

Ils se retournent pour partir, et on peut lire sur le dos de leurs t-shirt : Père, Fils, Saint-Esprit.

Noir.

 

Ce n’est pas la fin du monde

Alban est là. Eve revient.

Alban – Alors ?

Eve – Deux heures.

Alban – Deux heures…

Eve – À peu près.

Un temps.

Alban – Alors dans deux heures, tout ça aura cessé d’exister.

Eve – Et nous avec.

Alban – Je comprends ce que les dinosaures ont ressenti juste avant leur extinction.

Eve – Mais eux, ils n’étaient pas au courant.

Alban – On dit que les animaux sont les seuls à pouvoir prédire un tremblement de terre quelques heures avant. Va savoir. Les dinosaures ont peut-être eu le pressentiment de leur prochaine disparition.

Un temps.

Alban – Tu as peur ?

Eve – Je ne suis même pas sûre.

Alban – Après tout, ce n’est que la fin du monde.

Eve – Si j’étais la seule à devoir disparaître, je crois que je serais terrorisée. Mais de savoir que tout va s’arrêter pour tout le monde en même temps. Et que ce monde ne nous survivra pas.

Alban – En somme, ce n’est pas nous qui partons. C’est ce monde qui nous quitte.

Un temps.

Alban – Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu ne rien savoir.

Eve – Savoir ou ne pas savoir…

Alban – Quoi qu’il en soit, maintenant, on ne peut pas faire comme si on ne savait pas.

Un temps.

Alban – Deux heures. Pour un examen de conscience, c’est un peu court, non ?

Eve – Pour un état des lieux individuel, avant de résilier son bail, pas forcément. Mais pour faire le bilan de l’humanité toute entière…

Alban – Qu’est-ce que tu dirais, toi ? Globalement positif ?

Eve – Il ne s’agit pas seulement de mettre le positif en balance avec le négatif. Il faut aussi voir tout ce qu’il y a entre les deux. La matière noire. L’insignifiance. L’absurdité.

Alban – Si on pouvait encore douter de l’absurdité de ce monde, l’insignifiance de sa fin devrait achever de décourager ceux qui croyaient encore en Dieu.

Eve – Ils te parleraient d’apocalypse et de châtiment divin…

Alban – Jusqu’à présent, ma religion, c’était plutôt après moi le déluge. Je ne pensais pas que le déluge pourrait survenir de mon vivant…

Un temps.

Eve – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Je ne sais pas.

Eve – C’est curieux. Je m’étais souvent posé cette question. Qu’est-ce que je ferais s’il ne me restait qu’un jour à vivre. Ou une heure.

Alban – Et ?

Eve – Je pensais à des trucs idiots comme… Écouter La Callas ou faire l’amour.

Alban – On a encore le temps de faire les deux. À condition de le faire en même temps…

Eve – Mais là c’est différent. Ce n’est pas à ma vie que je dois donner un sens pendant les quelques instants qui me restent. C’est à la vie tout court.

Alban – On pourrait faire un enfant.

Eve – Ce serait beau comme un défi. Mais ça resterait complètement absurde.

Alban – On pourrait se suicider…

Eve – Pour pouvoir dire quand même : Après nous le déluge ?

Alban – Ce serait un geste de liberté.

Eve – Ce serait surtout une coquetterie.

Alban – Alors quoi ?

Eve – Comment donner encore un sens au passé dans un monde qui n’a plus d’avenir ?

Alban – Avant quand on disait jusqu’à la fin des temps, ça voulait dire toujours. La fin des temps… Je crois que cette fois nous y sommes.

Eve – Et après ?

Alban – Est-ce qu’il peut y avoir un après, après la fin des temps ?

Eve – Des temps nouveaux ?

Alban – Un recommencement ?

Eve – Un recommencement, ça n’aurait aucun sens.

Alban – Alors un commencement.

Eve – Tout est fini.

Alban – Tout commence.

Eve – Et tout ce qui a eu lieu n’a plus lieu d’être.

Alban – Je crois qu’il est temps…

On entend La Callas. Il se prennent dans les bras l’un l’autre.

Fondu au noir.

 

Rideau

Le premier se tourne vers le deuxième.

Un – Alors ça y est, c’est fini ?

Deux – En tout cas, on est plus près de la fin que du début…

Un – Bon… Ben il va falloir y aller, alors.

Deux – On dirait, oui…

Un – C’était pas si mal… On peut revenir ?

Deux – Ça…

Un – Et on se souvient vraiment de rien ?

Deux – À quoi ça servirait de revenir…

Le premier commence à partir et, voyant que l’autre ne suit pas, se retourne.

Un – Vous ne venez pas ?

Deux – Je dois tout remettre en place, pour la prochaine représentation…

Un – Ah, d’accord… Vous êtes le…

Deux – Le spectacle continue.

Un – Bon courage…

Il s’en va. L’autre semble un peu découragé.

Deux (pour lui) – Il faut bien quelqu’un pour garder la boutique… Parfois moi aussi, j’aimerais bien passer cette porte, et tout oublier… Et puis revenir un matin et tout recommencer… Comme si c’était la première fois… (Il semble se raviser) Et si c’était vraiment la dernière ? (À celui qui s’en va) Attendez-moi, je viens avec vous…

Il tente de sortir mais ne trouve pas la porte.

Deux (résigné) – Pour moi ça n’a jamais commencé… Alors ça ne finira jamais… (Se tournant vers les spectateurs) À la prochaine…

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-07-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement

Bureaux et Dépendances

Comédie à sketchs de Jean-Pierre Martinez

Distribution très variable en nombre et sexe :

une quarantaine de rôles masculins ou féminins, 

un même comédien peut interpréter plusieurs rôles.

Travailler ou ne pas travailler, telle est la question. Le temps d’une pause cigarette… électronique, quelques accros au boulot échangent des propos brumeux.

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TEXTE INTÉGRAL

Bureaux et Dépendances

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Les particules

Drague démodée

Un coup du destin

La Mère Michelle

Les sandales d’Empédocle

Avec ou sans filtre

Pas de quoi rire

Avantage acquis

Import export

Mort pour la Finance

Nouveaux horizons

Retraite

Petite déprime

Ministère du Plan

Dernière cigarette

La Mère Noël

***

Les particules

Ce qui ressemble à une terrasse. Deux personnages, hommes ou femmes, arrivent. Ils se mettent à fumer. Et rêvassent en observant les volutes qui sortent de leurs cigarettes éventuellement électroniques.

Yaël – Tu savais que les particules peuvent se trouver à deux endroits différents en même temps ?

Alex – Les particules ?

Yaël – Les particules élémentaires ! Les photons, si tu préfères. D’après les lois de la physique quantique, en tout cas.

Alex – Tu es sûr que c’est de la nicotine, que tu es en train de fumer ?

Yaël – Non, je t’assure. J’ai entendu un truc là-dessus, hier, à la radio.

Alex – Ouais. Ben moi, ça m’arrangerait d’être une particule, tu vois. Je pourrais être à la réunion de planning qu’on m’a collée aujourd’hui à cinq heures, et en même temps à la sortie de l’école pour récupérer ma fille.

Yaël – C’est vrai que ce serait pratique, le don d’ubiquité. Tu imagines ? Le samedi matin, on pourrait faire la queue à la caisse à Auchan avec sa moitié. Et en même temps traîner au lit avec son illégitime dans un petit hôtel de charme à la campagne.

Alex – Et en rentrant, le frigo serait plein. On serait insoupçonnable.

Yaël – Même plus besoin d’alibi.

Alex – Est-ce qu’on pourrait même encore parler d’infidélité ?

Yaël – L’adultère, ça suppose la concomitance. On n’est pas infidèle avec les partenaires qu’on a connus avant ou après son mariage. Or la physique quantique décrit un état de la matière où c’est la notion même de temps qui est suspendue.

Alex – Donc les particules ne sont jamais cocues. C’est vrai que ça fait rêver.

Yaël – Plus de temps, donc plus de causalité et par conséquent plus de culpabilité.

Alex – Ce n’est pas très catholique, tout ça.

Yaël – Il faut croire que Dieu ne régit pas l’infiniment petit. La physique quantique, c’est une théorie de la partouze généralisée.

Alex – Malheureusement, mes particules à moi, elles ne relèvent pas des lois de la physique quantique.

Yaël – Tu as raison… Nous on relève plutôt de la loi de l’emmerdement maximum.

Alex range sa cigarette électronique.

Alex – D’ailleurs, il faut que j’y retourne, parce que je ne suis pas sûr que mon patron soit très versé dans la physique quantique. Tu vas rire, mais il est encore persuadé que quand je suis en pause, je ne suis pas en train de bosser.

Yaël – Ce qui démontre toute l’étendue de son inculture. S’il savait le très haut niveau des conversations qui peuvent avoir lieu pendant une pause cigarette.

Yaël range à son tour sa cigarette.

Alex – C’est vrai qu’on est de plus en plus mal vus, nous les nicotinomanes. Bientôt on n’aura même plus droit à notre salle de shoot.

Yaël – C’est pour ça que lundi, j’arrête.

Alex – J’ai déjà entendu ça.

Yaël – Non, non, je t’assure. Cette fois c’est la bonne.

Alex – Pourquoi attendre jusqu’à lundi, alors ?

Yaël – Je dois aller chercher ma belle-mère ce soir. Elle passe le week-end avec nous. Et crois-moi, un week-end avec ma belle-mère, c’est pas le bon moment pour arrêter de fumer.

Alex – Je vois…

Yaël – Tu as une belle-mère, toi aussi ?

Alex – On peut choisir de ne pas se marier, mais on ne peut pas choisir de ne pas avoir de belle-mère.

Yaël – À moins de se marier avec un(e) orphelin(e)…

Alex – Abandonné(e) sous X, de préférence. Pour ne pas avoir à se taper les chrysanthèmes au cimetière à La Toussaint…

Yaël – Ça nous ramène à la mécanique quantique. Il faut qu’un chat soit mort ou vivant. Et pour les belles-mères, c’est pareil…

Alex – Un chat ?

Yaël – Tu n’as jamais entendu parler non plus du Chat de Schrödinger ?

Alex – Non.

Yaël – C’est un pote d’Einstein qui a remis en question les lois de la physique quantique.

Alex – Et donc, il avait une belle-mère.

Yaël – Je t’expliquerai ça une autre fois. Tiens, il ne faut pas que j’oublie de mettre de l’essence dans la voiture, moi. Sinon, je vais tomber en panne sèche sur l’autoroute en allant chercher ma belle-doche.

Ils sortent.

Drague démodée

Une terrasse. Un homme arrive. Suivi de près par une femme. Leurs regards se croisent, mais ils ne se connaissent visiblement pas et détournent rapidement la tête. L’homme sort une cigarette électronique. La femme en fait autant. L’homme fait mine de chercher quelque chose dans ses poches, puis s’approche de la femme.

Antoine – Excusez-moi, vous auriez du feu, s’il vous plaît ?

La femme semble déstabilisée.

Clara – Mais, c’est une cigarette électronique, non ?

Antoine – C’est vrai, autant pour moi. Maintenant que j’ai arrêté de fumer, il va falloir que j’actualise un peu mes méthodes de drague.

Clara – Si je peux me permettre, vous auriez dû les actualiser depuis la fin des années 80, non ?

Antoine – Allez, soyez un peu indulgente, vous aussi. On est si fragiles. Etre un homme libéré, vous savez, ce n’est pas si facile.

Clara – Ça me rappelle une chanson qu’écoutait ma mère.

Antoine – En fait, j’essayais seulement de vous faire rire. Mais visiblement c’est raté.

Clara – Je vois. Donc le coup du feu, c’était une blague. Dans ce cas bravo, c’est très drôle. Il me manquait juste le mode d’emploi et la posologie… Je ne sais pas, un petit avertissement, genre « Attention blague ».

Antoine – Il m’arrive aussi d’être drôle sans le faire exprès, vous savez. Faire rire, c’est une deuxième nature chez moi. Parfois, je comprends mes propres blagues après celles à qui elles sont destinées. Vous avez arrêté il y a longtemps ?

Clara – De quoi ? De faire des blagues ?

Antoine – De fumer.

Clara – Ah non, mais je n’ai jamais fumé de cigarettes. Pas encore. En fait, je vapote juste pour essayer.

Antoine – Pour essayer ?

Clara – Pour voir si ça me plaît vraiment.

Antoine – Ah oui…

Clara – Et si ça me plaît, je me mettrai à fumer de vraies cigarettes, avec du vrai tabac. Ça vous semble idiot ?

Antoine – Pas du tout.

Clara – Pourtant, c’est complètement idiot.

Antoine – Donc là, c’est vous qui me faites marcher ?

Clara – Voilà. Et dans mon cas, croyez-moi, c’est tout à fait intentionnel. Je ne suis drôle que quand j’ai décidé de l’être.

Antoine – Bon… Alors un partout, on est à égalité… J’apprécie aussi qu’une femme ait le sens de l’humour, vous savez. Et je vous avoue que dans un premier, j’ai craint que vous en soyez totalement dépourvu.

Clara – Me voilà rassurée, alors. Moi je craignais de vous avoir déjà déçu. Mais dites-moi, quand vous parlez de sens de l’humour chez une femme, vous voulez parler je suppose de sa capacité à rire de vos propres blagues, volontaires ou non ?

Il reste un instant décontenancé.

Antoine – Et si on faisait une pause ?

Clara – J’allais vous le proposer. Après tout on est là pour ça non ?

Ils vapotent chacun de leur côté.

Antoine – Ça n’aurait jamais marché entre nous de toute façon.

Clara – La pause est déjà finie ?

Antoine – On travaille dans la même boîte…

Clara – Il paraît qu’un français sur trois a rencontré son conjoint sur son lieu de travail.

Antoine – Vous nous imaginez rentrer le soir ensemble dans notre petit appartement de banlieue et nous demander respectivement comment s’est passé notre journée. Alors qu’on travaille dans le même bureau.

Clara – Nous travaillons dans le même bureau ?

Antoine – Je ne vous ai pas tapé dans l’œil, d’accord. Mais si vous ne l’avez pas remarqué, c’est que vous avez besoin de porter des lunettes.

Clara – Je vous fait encore marcher. Vous voyez bien qu’on peut quand même arriver à se surprendre, même quand on travaille toute la journée dans le même bureau depuis trois mois.

Antoine – Vous êtes là depuis trois mois ?

Clara – Je préfère prendre ça pour une de vos plaisanteries involontaires, sinon ce serait vexant. Mais je suis d’accord avec vous, à la longue ce serait intenable.

Antoine – Bon, alors je ne vois qu’une solution.

Clara – Laquelle ?

Antoine – Je démissionne.

Clara – Je ne suis pas sûre de préférer sortir avec un chômeur longue durée plutôt qu’avec un collègue de bureau. Vous n’auriez même plus de quoi payer le loyer de votre petit appartement de banlieue dans lequel vous pensiez m’inviter à couler des jours heureux avec vous.

Antoine – C’est fou ce que les femmes peuvent être terre à terre.

Elle lui souffle ostensiblement de la buée de sa cigarette sur le visage.

Clara – Les princes charmants ont rarement une carte orange trois zones, et ils ne pointent pas aux ASSEDIC.

Elle range sa cigarette électronique.

Antoine – On pourra toujours vapoter ensemble ?

Clara – Alors à une autre fois peut-être.

Antoine – Je vous rappelle que nous travaillons dans le même bureau. Il y a peu de chance pour qu’on ne se revoit jamais.

Elle – C’est une bonne raison pour ne pas prendre le risque de coucher ensemble.

Elle s’en va. Il reste un instant perplexe. Il fume encore un peu. Puis s’en va à son tour.

Un coup du destin

Un terrasse. Deux personnages, hommes ou femmes, arrivent. Ils allument une cigarette, éventuellement électronique. Silence un peu embarrassé.

Claude – Tu le connaissais ?

Dominique – Oui, enfin… Comme ça… Je l’apercevais de temps en temps ici pendant sa pause cigarette… Et toi ?

Claude – Il travaillait dans le bureau juste à côté du mien.

Dominique – Hun, hun…

Claude – Si on avait pu se douter…

Dominique – Se douter de quoi ?

Claude – Ben de ce qui allait lui arriver !

Dominique – Mmm… Et qu’est-ce qu’on aurait fait ?

Claude – Je ne sais pas moi… On aurait pu essayer de faire quelque chose…

Dominique – Ah oui… Et quoi, par exemple ?

Claude – Tu as raison, on n’aurait rien pu faire.

Dominique – Voilà.

Claude – C’est le destin.

Dominique – Comme ça on n’a rien à se reprocher.

Un temps. Ils fument.

Claude – Sa femme a décidé de le faire incinérer. C’est ce qu’il voulait, il paraît.

Dominique – Oui, c’est sûr…

Claude – Pourquoi ? Il t’en avait parlé ?

Dominique – Il s’est immolé par le feu… On peut en déduire qu’il avait une certaine préférence pour la crémation.

Claude – Mmm…

Dominique – Et puis comme ça, pour l’incinération, le plus gros est déjà fait.

Claude – Ouais, enfin… Il ne s’est pas vraiment immolé par feu. C’était un accident.

Dominique – Un accident… Tu avoueras qu’à ce niveau de maladresse, on peut quand même parler d’un acte manqué, non ?

Claude – C’est vrai que d’allumer une cigarette alors qu’on est en train de remplir le réservoir de sa voiture avec un jerricane d’essence… C’est suicidaire.

Dominique – Surtout quand ça se passe sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute. (Un temps). C’est avant ou après que ce camion l’a percuté ?

Claude – Avant quoi ?

Dominique – Avant qu’il s’embrase comme une torche !

Claude – Après, je crois. Il s’est mis à courir comme s’il voulait traverser l’autoroute. Le type du camion a essayé de l’éviter, mais il n’a pas pu.

Dominique – Encore heureux que le camion n’ait pas pris feu lui aussi.

Claude – C’était un camion de pompiers. On peut dire qu’il a eu de la chance dans son malheur. Il a pu recevoir tout de suite les premiers secours.

Dominique – Malheureusement, il était déjà trop tard.

Claude – Quelle idée de traverser comme ça, sans regarder. Comme un fou.

Dominique – En même temps, il était déjà en flammes.

Claude – Va savoir ce qu’il allait chercher de l’autre côté de l’autoroute.

Dominique – Ça… On ne le saura jamais…

Claude – Mmm… Il emportera son secret dans sa tombe… Ou plutôt dans son urne…

Dominique – C’est sûrement pour ça qu’on parle du secret des urnes.

Claude – Tu crois ?

Dominique – Non, je blague…

Claude – C’est bien ce qu’il me semblait…

Dominique – Mais tu avais raison tout à l’heure. Si on avait pu se douter, on aurait quand même pu faire quelque chose.

Claude – Quoi ?

Dominique – On aurait pu essayer de le convaincre d’arrêter de fumer.

Claude – La cigarette… Ça devrait être interdit ! Tu sais combien de gens meurent chaque année à cause du tabac ?

Dominique – Bon, il n’est pas directement mort à cause des effets délétères du tabac sur la santé…

Claude – S’il n’avait pas craqué une allumette sur son jerricane après être tombé en panne sèche sur l’autoroute en allant chercher sa belle-mère, aujourd’hui, il serait en train de fumer une cigarette avec nous.

Dominique – C’est le destin, je te dis. Bon allez, on y retourne ?

Ils s’apprêtent à partir.

Claude – Il paraît qu’on a trouvé un chat noir sur le terre-plein central de l’autoroute. Je me demande si ce n’est pas ça qui lui a porté la poisse.

Dominique – Et le chat, il s’en est sorti ?

Claude – Le chat ? Ça on ne sait pas s’il est mort ou vivant.

Dominique – C’était peut-être pour sauver le chat qu’il a essayé de traverser les voies…

Ils sortent.

La mère Michelle

Une terrasse. Une femme arrive pour fumer. Une autre la rejoint peu après. Elles échangent un sourire poli. Le téléphone portable de la deuxième sonne et elle répond.

Patricia – Allo ? Je t’avais dit de ne pas m’appeler ici. Oui, je sais, c’est un mobile, mais à cette heure-ci, tu sais très bien que je suis au bureau. Écoute, on en rediscutera plus tard, d’accord ? Et puis entre nous, hein ? Un de perdu dix de retrouvés, non ? Bon, il faut vraiment que je te laisse. Je ne peux pas te parler là, je suis en réunion… Non, c’est moi qui te rappelle…

Elle range son téléphone et jette un regard gêné vers l’autre qui fait mine de ne rien avoir entendu.

Christelle – Vous êtes nouvelle ? Je ne vous ai jamais vue ici.

Patricia – Depuis une semaine. Avant je travaillais au rez-de-chaussée. J’allais fumer dehors sur le parvis. Mais la boîte a été délocalisée en Roumanie.

Christelle – Ça c’est un truc que je n’arrive pas à comprendre. Nos entreprises sont délocalisées en Roumanie, et c’est chez nous que les Roumains viennent pour chercher du travail.

Christelle – Et vous ?

Christelle – Ça va faire quinze ans.

Patricia – Ah oui, quand même. Donc vous vous plaisez…

Christelle – Oui, enfin… Quand je suis arrivée, je ne pensais pas rester aussi longtemps. Après, je n’ai pas eu le courage de chercher ailleurs. Et maintenant, je ne suis pas sûre que quelqu’un d’autre voudrait encore de moi.

Patricia – Je comprends. Un contrat de travail, c’est un peu comme un contrat de mariage. Moi même, si il ne m’avait pas foutue dehors, je ne suis pas sûre que j’aurais eu le courage d’aller voir ailleurs. À propos, excusez-moi pour tout à l’heure…

Christelle – C’était votre ex ?

Patricia – Ma mère.

Christelle – Ah… C’est beaucoup plus difficile de se défaire d’une mère que d’un ex…

Patricia – C’est sûrement pour ça que le terme d’ex-mère n’existe pas… Elle a perdu son chat.

Christelle – Votre mère s’appelle Michelle ?

Patricia – Vous la connaissez ?

L’autre esquisse un sourire.

Christelle – La mère Michelle… qui a perdu son chat.

Patricia – Excusez-moi, je suis un peu lente aujourd’hui… Mais vous avez raison, ça vient peut-être de là. Je n’y avais jamais pensé. Figurez-vous que ma mère s’appelle vraiment Michelle. C’est pour ça que j’ai cru que… Elle récupère tous les chats errants du quartier. Le problème avec les chats de gouttières, c’est qu’ils ne sont pas très casaniers. Un jour ou l’autre ils finissent par se sauver par les toits.

Christelle – Comme les hommes.

Patricia – Vous avez l’air de savoir de quoi vous parlez…

Christelle – Moi c’est les mecs un peu perdus que je collectionne. Ceux qui n’ont pas l’air de savoir où ils habitent. C’est mon côté Mère Térésa. Je les retape un peu. Je les cajole. Ils se mettent à ronronner. Mais je vous confirme qu’eux aussi, un jour ou l’autre, après être rentrés par la porte, ils finissent par se rebarrer par la fenêtre.

Patricia – Oui… (Elle regarde sa montre discrètement) Je ne vais pas trop tarder, je suis encore en période d’essai…

Christelle – Il va falloir que j’y retourne, moi aussi. Mais on pourrait prendre un verre entre filles un de ces soirs ?

Patricia – Pourquoi pas ? Je suis libre comme l’air depuis quelques jours.

Christelle – Donc il y a bien un ex.

Patricia – Mais celui-là, je n’ai eu aucun mal à m’en défaire. Il semblerait que les hommes aient tendance à se consumer d’amour pour moi.

Christelle – Vous avez bien de la chance…

Patricia – Il est mort carbonisé sur l’autoroute.

Christelle – Je suis vraiment désolée.

Patricia – Oh, ça n’aurait jamais marché entre nous, de toute façon. Lui il était marié, et du genre casanier.

Christelle – La vie est mal faite. Les hommes du genre casanier, ce n’est pas chez nous qu’ils habitent… Alors à bientôt…

Elle s’en va. L’autre fume encore un peu et s’en va à son tour.

Les sandales d’Empédocle

Une terrasse. Un personnage, homme ou une femme, arrive. Il ôte ses chaussure, mocassins ou talons aiguilles, et se rapproche du bord de la scène, comme au bord d’un gouffre dans lequel il envisagerait de sauter. Un autre personnage, homme ou femme, arrive derrière lui et reste interloqué.

Ange – Monsieur Le Président ?

L’autre se retourne.

PDG – Des fois, je me demande si on ne ferait pas mieux d’arrêter. Pas vous ?

Ange – Arrêter de fumer, vous voulez dire ?

PDG – Franchement, ça sert à quoi, tout ça ?

Ange – Je ne sais pas Monsieur le Président…

PDG – C’est la crise, mon vieux. Le marché de la chaussure est en chute libre. La société est au bord du gouffre. Il n’y a plus qu’un pas à faire.

Ange – Je… Il ne faut pas être aussi pessimiste, Monsieur le Président. On sent quand même un frémissement.

PDG – Un frémissement ? Vous ressentez un frémissement, vous ? Mais c’est la fièvre, mon vieux. La fièvre ! Vous croyez en Dieu ?

Ange – Pas spécialement.

PDG – Eh bien moi, je vais vous étonner, mais je crois en Dieu.

Ange – Vraiment ?

PDG – Non mais pas depuis longtemps, hein ? Avant, je ne croyais qu’au CAC 40, comme tout le monde. C’est quand la fumée blanche est sortie des urnes que ça m’est apparu comme une évidence. Dieu existe, sinon comment expliquer le coup du Père François ?

Ange – Le pape François, vous voulez dire ?

PDG – François ! Notre président ! D’ailleurs, vous avez remarqué, maintenant un président sur trois s’appelle François. Sans parler de tous les candidats potentiels. On devrait leur donner des numéros, comme pour les papes, justement. François Premier, François Deux, Trois, Quatre…

Ange – Vous avez raison, ce serait plus pratique…

PDG – Les présidents sont élus par la grâce de Dieu, comme les rois. C’est la conclusion à laquelle j’en suis arrivé. (Solennel) Dieu existe, mon vieux. Et croyez-moi, il a juré notre perte !

Il s’éloigne du bord de la scène, pieds nus.

PDG – Vous avez entendu parler des sandales d’Empédocle ?

Ange – Les sandales de… Non, Monsieur le Président. Mais si vous le souhaitez, je peux étudier le dossier.

PDG – Et bien mon cher, si un jour vous trouvez mes chaussures au bord de ce volcan, vous saurez où me trouver.

Ange – Où ça , Monsieur le Président ?

PDG – En bas, mon vieux. Dans le chaudron des enfers !

Ange – Bien Monsieur le Président. (Son portable sonne) Excusez-moi un instant, Monsieur le Président… Oui ? Oui, oui… Écoutez… Non, je ne peux pas vous vous parler, là tout de suite… (Plus bas, en s’éloignant un peu) Je suis avec le Président… (Pendant qu’il parle, le Président s’en va discrètement, laissant là ses chaussures). D’accord, je vous rappelle dans cinq minutes…

Il range son portable et, n’apercevant plus le Président, il reste un instant perplexe. Il se penche vers le bord de scène pour regarder en bas. Un autre personnage arrive, homme ou femme, et se met à fumer aussi. Le premier se retourne et sursaute en l’apercevant.

Camille – Ça va ?

Ange – Euh… Oui, oui…

Camille – Tu bosses sur quoi en ce moment ?

Ange – Les… Les Sandales d’Empédocle, tu connais ?

Camille – J’en ai vaguement entendu parler, oui.

Ange – Et tu sais à qui ça appartient ?

Camille – Les sandales de… Ben à lui, non ?

Ange – Ah qui ?

Camille – À Empédocle.

Ange – Ah oui, évidemment.

Camille – Pourquoi ?

Ange – Je ne sais pas… Une intuition… Tu n’en parles à personne, mais j’ai l’impression que ça va remonter.

Camille – Remonter ? Les sandales d’Empédocle ?

L’autre regarde à nouveau les chaussures.

Ange – En revanche, ici, on pourrait bientôt avoir un problème de leadership. Si j’étais toi, je vendrais. Ça reste entre nous, évidemment…

Le premier repart. L’autre le regarde partir, intrigué. Au bout d’un moment, il aperçoit les chaussures, s’approche et les observe avec perplexité. Puis il s’approche un peu plus du bord de la scène et regarde en bas. Il sort son portable et compose un numéro.

Camille – Oui, c’est moi. Dis donc, tu pourrais vendre tout de suite toutes les actions qu’on a en portefeuille de… (Il semble voir arriver quelqu’un et s’interrompt) Attends, je te rappelle…

Il sort.

Le ou la PDG revient en compagnie d’un autre cadre, homme ou femme. Le PDG n’a pas de chaussures.

Sacha – C’est incroyable. Les actions de la société ont chuté de 20% en deux heures !

PDG – Oui, je sais.

Sacha – Ça n’a pas l’air de vous inquiéter…

PDG – Une baisse des cours, c’est aussi une opportunité d’achat. J’ai racheté 10% du capital de la boîte quand les cours étaient au plus bas. (Il consulte l’écran de son téléphone) D’ailleurs, nos actions viennent déjà de reprendre 15%.

L’autre regarde aussi son écran de téléphone.

Sacha – Apparemment, il s’agissait d’une rumeur de décès du PDG…

PDG – Infondée, comme vous pouvez le constater. Vous voyez, je n’ai jamais été aussi en forme !

L’autre lui lance un regard soupçonneux.

Sacha – Je vois… (Il remarque que le PDG est pieds nus). Mais qu’est-ce que vous avez fait de vos chaussures ?

PDG – Mes chaussures ?

Le PDG fait mine d’apercevoir ses chaussures, qu’il a volontairement laissées auparavant sur le bord de la scène.

PDG – Ah les voilà ! Je craignais de les avoir perdues pour toujours.

Il s’approche du bord de la scène et remet ses chaussures. Puis il tape sur l’épaule de l’autre.

PDG – C’est un miracle, mon vieux. Croyez-moi, Dieu existe.

Ils sortent.

Avec ou sans filtre

Une terrasse. Un personnage arrive.

Alain – Avec ou sans filtre…

Deux femmes arrivent, l’une blonde et l’autre brune.

Alain – Blonde… ou brune.

Les deux femmes poursuivent leur conversation sans lui prêter attention.

Agnès – Alors je lui ai dit, non mais tu te fous de moi ?

Nicole – Et qu’est-ce qu’il t’a répondu ?

Agnès – Qu’est-ce que tu voulais qu’il me réponde ?

Nicole – Il n’a rien répondu ?

Agnès – Et toi, qu’est-ce qu’il t’a dit ?

Nicole – Pareil.

Agnès – C’est pas vrai !

Nicole – Je t’assure.

Agnès – Non mais c’est incroyable. Il t’a dit ça ?

Nicole – J’étais sur le cul.

Agnès – Ah ouais, il y a de quoi. Non mais pour qui il se prend ?

Nicole – Il faut le remettre à sa place de temps en temps, c’est clair, parce que sinon…

Agnès – Ah non, je te jure, il y a des fois.

Le type prend une pose théâtrale pour déclamer dans un style shakespearien.

Alain – Fumer… ou ne pas fumer.

Les deux femmes l’aperçoivent enfin, et échangent un regard méfiant.

Alain – That is the question… Mesdames… Bonne journée…

Le type s’en va. Elles esquissent un vague sourire mais ne répondent pas. Il sort.

Nicole – C’est qui celui-là ? Tu le connais ?

Agnès – Je l’ai aperçu une fois ou deux.

Nicole – Il se la pète, non ?

Agnès – Tu m’étonnes.

Nicole – Il se prend pour Alain Delon, ou quoi ?

Agnès – C’est clair que ce n’est pas Alain Delon, hein ?

Nicole – Tu sais où il bosse ?

Agnès – Au cinquième, je crois.

Nicole – Au cinquième ? Qu’est-ce qu’ils font au cinquième ?

Agnès – Je ne sais pas… La même chose qu’au sixième, il me semble.

Nicole – Ah ouais, d’accord. Donc, il se la pète…

Elles fument un moment.

Agnès – Remarque, c’est vrai qu’il est pas mal…

Nicole – Tu m’étonnes.

Agnès – Ce n’est pas Alain Delon, mais bon…

Nicole – Faut être lucide, il y a peu de chance qu’on rencontre Alain Delon ici un jour.

Agnès – C’est clair…

Elles commencent à partir.

Nicole – Et tu dis qu’il bosse au cinquième ?

Agnès – Il me semble, oui.

Nicole – Il n’est pas mort, Alain Delon ?

Elles sortent.

Pas de quoi rire

Une terrasse. Deux personnages arrivent. Le deuxième est hilare et le restera pendant toute la scène.

Max – Ça a l’air d’aller, dis donc. Qu’est-ce qui te met tellement en joie ?

Pat – Je ne t’ai pas dit ?

Max – Non. Tu pars en vacances ?

Pat – Je quitte la boîte. Définitivement.

Max – Tu t’es fait virer ?

Pat – Mieux que ça !

Max – Tu as gagné au loto ?

Pat – Je suis atteint d’une affection génétique très rare. Les médecins ont pataugé pendant des mois, mais je viens enfin d’être diagnostiqué. Il y avait une chance sur vingt millions que ça tombe sur moi, tu te rends compte ? Je pars ce soir en longue maladie.

Max – Ah oui, c’est… Je comprends ton hilarité. C’est beaucoup mieux que de gagner au loto, en effet.

Pat – Non, mais ce n’est pas une maladie mortelle, hein ? C’est juste une maladie qui… qui me rend excessivement euphorique toute la journée.

Max – Ah oui…

Pat – Je n’arrête pas de me marrer du matin au soir.

Max – Évidemment dans notre métier, ça peut être gênant.

Pat – Tu me vois dire à un client : alors voilà, vous avez aussi ce modèle en chêne massif. C’est un peu plus cher bien sûr, mais c’est ce qu’on fait de mieux actuellement en matière de cercueil… Et éclater de rire juste après avoir dit ça !

Max – C’est sûr que dans les pompes funèbres, on peut considérer le fou rire permanent comme une maladie professionnelle… Et tu ne peux vraiment pas te retenir.

Pat – C’est génétique, je te dis. C’est une maladie orpheline très rare. Il n’y a aucun traitement.

Max – Et ta famille, elle prend ça comment ?

Pat – Très mal. Ça fait vingt ans qu’on se fait la gueule, et tout d’un coup je me marre du matin au soir. Mes amis, c’est pareil. Ils sont tous persuadés que je me fous d’eux.

Max – Et là tout de suite, tu es sûr que tu n’es pas en train de te foutre de ma gueule, par hasard ?

Pat – Mais non, je t’assure.

L’autre range sa cigarette électronique.

Max – Bon, assez rigolé. Moi il faut que je retourne bosser. Et crois-moi, ça ne me fait pas rire. Alors amuse-toi bien, hein ?

Il se marre. L’autre se barre en faisant la gueule.

Pat – Non mais attends !

Il le suit.

Avantage acquis

Deux femmes arrivent. La deuxième se met à fumer ou vapoter.

Isabelle – Des fois, je te jure, j’ai envie de le tuer.

Charline – Qui ça ?

Isabelle – Le boss !

Charline – Ah oui…

Isabelle – Tu sais qu’il fait la gueule quand je lui dis que je prends ma pause cigarette ?

Charline – Il se préoccupe peut-être de ta santé.

Isabelle – C’est ça, oui. Non mais il me prend pour qui ? Même les esclaves, dans les galères, ils avaient le droit de faire une pause de temps en temps.

Charline – Tu crois ?

Isabelle – Ouais, bon, on n’est pas des esclaves, non plus !

Charline – C’est clair. (Elle lui tend une cigarette) Tu en veux une ?

Isabelle – Non merci, j’ai arrêté.

Charline – Tu as arrêté de fumer ?

Isabelle – Ouais… C’est aussi pour ça que je suis un peu à cran, tu vois.

Charline – Et tu prends toujours ta pause cigarette ?

Isabelle explose.

Isabelle – Non mais tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ?

Charline – Quoi, qu’est-ce que j’ai dit ?

Isabelle – Ce n’est pas parce que j’ai arrêté de fumer que je vais renoncer à ma pause cigarette !

Charline – Ouais, non, mais je n’ai pas dit ça.

Isabelle – La pause cigarette, c’est un avantage acquis, bordel !

Charline – Ouais, ouais, c’est clair. C’est sûr. Non mais ouais.

Isabelle – Oh et puis vous me faites tous chier, tiens !

Elle s’en va. L’autre la suit.

Charline – Non mais attends, on peut discuter quand même…

Isabelle – Si ça continue, je me remets à fumer. C’est ça que vous voulez ?

Elles sortent.

Import export

Deux personnages, hommes ou femmes, arrivent. Ils commencent à fumer.

Kim – Vous bossez à quel étage ?

Sam – Cinquième…

Kim – C’est quoi comme boîte au cinquième ?

Sam – La même chose qu’au quatrième.

Kim – Ah ouais. Import export.

Sam – En ce moment, c’est surtout import.

Kim – Eh oui. Qu’est-ce qu’on pourrait bien encore exporter ?

Sam – Ouais.

Kim – Je ne sais pas.

Sam – Nos sénateurs et nos conseillers généraux, peut-être.

Kim – C’est vrai que ça, contrairement au pétrole, on n’en manque pas.

Sam – Les sénateurs, c’est la seule énergie qui soit à la fois fossile et renouvelable par tiers.

Kim – Mais en France, les élus, c’est comme le gaz de schiste. On a de gros gisements, mais on n’a pas le droit d’y toucher. Je ne sais même pas à quoi ça sert, un conseiller général.

Sam – À élire un sénateur, je crois.

Kim – Trop d’élus tue la démocratie… Et qu’est-ce que vous importez comme produits ?

Sam – Un peu de tout. Mais on est spécialisé dans les produits financiers.

Kim – Les produits financiers ?

Sam – On importe des capitaux.

Kim – Pour quoi faire ?

Sam – Pour payer les autres produits qu’on importe.

Kim – Ah d’accord… Mais on les paie avec quoi, ces capitaux qu’on importe ?

Sam – Autrefois on appelait ça des Bons de la Semeuse. Maintenant, il y a des mots plus savants pour désigner ce genre de produits dans le charabia de la finance, mais en gros, on peut appeler ça des reconnaissances de dettes.

Kim – Donc, en fait, on importe tout ce qu’on consomme et la seule chose qu’on exporte, c’est nos dettes.

Sam – Voilà.

Kim – Mais pourquoi est-ce que tous ces pays qui nous entretiennent achètent nos dettes ?

Sam – Pour qu’on ait de quoi les payer. Sinon, ils ne pourraient plus exporter. Ce serait l’effondrement du système.

Kim – Je vois… Mais alors pourquoi tous ces pays pauvres ne consomment ce qu’ils produisent, au lieu de l’exporter vers des pays riches qui n’ont pas d’argent pour les payer.

Sam – Mais parce que ce sont des pays pauvres, justement. Le niveau de vie est très bas, et les inégalités très importantes. Pas de classes moyennes, donc pas de marché intérieur. Et bien sûr, les ouvriers n’ont pas les moyens d’acheter ce qu’ils produisent.

Kim – C’est un peu paradoxal, non ?

Sam – C’est comme ça… Tous les économistes vous le diront.

Kim – Je me demande comment on n’a pas encore eu l’idée d’en guillotiner quelques uns…

Sam – Ouh la… Vous êtes un altermondialiste, vous, non ?

Kim – C’est mon côté Che Guevara…

Sam – Et vous, vous travaillez à quel étage ?

Kim – Treizième. Je travaille pour une ONG.

Sam – Je pensais que cet immeuble n’avait que douze étage.

Kim – Oui, oui, c’est bien le cas. Mais je travaille dans une ONG fictive.

Sam – Ah d’accord…

Kim – D’ailleurs, il faut que j’y retourne.

Une vieille arrive qui ressemble beaucoup à la mort.

Sam – C’est qui celle-là ?

Kim – La propriétaire. On ne la voit pas souvent rôder par là…

Sam – La propriétaire de cette tour ?

Kim – De la tour, oui. Et de toutes les sociétés qu’elle abrite.

Sam – Même les sociétés fictives…

Kim – Elle est actionnaire majoritaire dans le holding à qui appartient tout ça. Avant on était possédé par les fonds de pension, mais maintenant qu’ils ont supprimés les retraites…

Sam – Alors c’est pour elle qu’on bosse tous ?

Kim – Ouais.

Sam – J’espère qu’elle le vaut bien…

Il s’en va. L’autre le suit.

Mort pour la Finance

Deux autres personnages arrivent.

Jo – Tu as de ses nouvelles ?

Nic – Il est mort.

Jo – Merde. Alors c’était pas si bénin que ça finalement. Je ne savais pas qu’on pouvait mourir de rire.

Nic – En fait, il est mort d’épuisement. Il était secoué par un fou rire du matin au soir. Et même la nuit. Il ne dormait plus. C’est le cœur qui a lâché. Il n’aura pas profité longtemps de son arrêt maladie.

Jo – Et les médecins n’ont rien pu faire pour le sauver ?

Nic – Ils ont tout essayé pour lui faire passer l’envie de rire. Même de l’emmener au théâtre. Mais la maladie était déjà trop avancée…

On entend atténué le bruit d’une sirène d’alarme. Une troisième personne arrive, affolée, et en sous vêtements.

Mat – Il y a le feu au rez-de-chaussée !

Jo – Le feu ?

Mat – Je travaille au premier mais j’étais allé(e) au septième pour… Enfin bref, j’ai préféré monter me réfugier au dernier étage. Le temps que le feu se propage jusqu’ici, on viendra peut-être nous sauver en hélicoptère.

Nic – Vous regardez trop la télé, vous…

Mat – Oh mon Dieu, j’ai laissé tous mes dossiers dans mon bureau ! Déjà que la boîte qui m’emploie ne va pas très fort. Le cours de bourse est en chute libre…

Jo – En même temps, si on meurt tous carbonisés…

Nic – Si vous voulez, on fera graver sur votre tombe le logo de votre boîte, avec la mention « mort pour la finance ».

Mat – Vous avez raison… Si on s’en sort, je vous assure, je ne prendrai plus tout ça au tragique… On ne vit qu’une fois, après tout !

Jo – Sauf les chats, qui ont sept vies…

Le deuxième jette un regard vers l’écran de son portable pour lire le SMS qu’il vient de recevoir.

Nic – Je viens d’avoir un SMS d’un collègue qui travaille au premier

Mat – Les pompiers sont prévenus ?

Nic – C’est un exercice incendie.

Mat (se signant) – Dieu soit loué !

Jo – Oui… On peut presque parler d’un miracle…

Mat – Il faut que j’y retourne tout de suite. Mon patron va se demander où je suis passé.

Il s’en va.

Nic – On est vite rattrapé par le quotidien…

Jo – Oui.

Nic – C’est dès la crèche qu’on aurait dû se révolter.

Jo – Oui… Jesus Christ aussi…

Nic – Il aurait dû dire merde à ses parents, buter les Rois Mages et se barrer avec l’âne.

Jo – Après tout, il avait des super-pouvoirs, lui.

Nic – Ouais. Mais pas nous.

Jo – C’est pour ça que dès la crèche, on n’a pas moufeté.

Nic – Après ça a continué avec l’école.

Jo – On s’est bien rendu compte qu’on s’emmerdait déjà à plein temps, mais on s’est dit que ça irait mieux quand on aurait fini nos études.

Nic – Et puis on a commencé à bosser et on s’est dit que ça irait mieux quand on serait à la retraite.

Jo – Et c’est à ce moment qu’ils ont supprimé les retraites.

Ils commencent à partir.

Nic – Et sinon, qu’est-ce que tu penses de la nouvelle ?

Jo – La nouvelle ?

Nic – C’est ça, dis-moi que tu ne l’as pas remarquée…

Ils s’en vont.

Un personnage arrive, seul.

Ben – Ce n’était pas un exercice incendie. C’était moi. J’ai essayé de fumer discrètement un joint dans les toilettes. Comme quand j’étais au collège. Mais à l’époque, le seul détecteur de fumée qu’il y avait c’était le surgé… Maintenant, le surgé, c’est Big Brother, avec des capteurs partout. Voilà où on en est. Il faut encore se cacher pour fumer. À notre âge.

Il allume un joint et fume.

Ben – Quelle merde… Je n’espérais pas gagner au loto, hein ? Je ne joue pas. Et puis celui qui gagne au loto… C’est vraiment trop le hasard. Un truc que tu n’as rien fait pour avoir. C’est comme Dieu, je ne suis pas sûr que tu saches vraiment quoi en faire. Non mais un petit coup de pouce du destin. Juste un petit coup de chance. Assez pour que ça te facilite un peu la vie… Pas trop, pour que tu puisses te dire : ok, j’ai eu un petit coup de bol, mais je l’ai quand même mérité. Mais la chance, ça n’existe pas. Il n’y a pas de miracle. Ou alors, quand j’ai eu ma chance, et je n’ai pas su la saisir. Alors je fume. Pour voir la vie en rose. Piaf aussi, elle prenait pas mal de trucs, hein ? Mais elle, la vie en rose, elle a réussi à en faire un tube…

Un autre personnage arrive. Le premier lui tend son joint.

Ben – Vous en voulez ?

Charlie – Merci, j’ai arrêté.

Charlie se met à vapoter.

Charlie – Vous êtes dans quoi ?

Ben – Oh, dans divers trucs. Mais globalement, je peux dire que je suis surtout dans la merde. Et vous ?

Charlie – Je suis… Enfin, j’étais expert comptable. Mon patron vient de me surprendre avec sa secrétaire dans les toilettes du bureau.

Ben – C’est interdit par le règlement intérieur de votre boîte de coucher avec la secrétaire du patron ?

Charlie – Seulement si le patron couche déjà avec sa secrétaire.

Ben – Je vois. Droit de préemption. Donc vous êtes viré.

Charlie – Sans préavis. Je dois avoir débarrassé mon bureau avant ce soir.

Ben – Et qu’est-ce que vous allez faire ?

Charlie – Vous savez quoi ? Je pense que c’est une chance pour moi, ce licenciement.

Ben – Ah oui ? Vous êtes du genre à positiver, alors…

Charlie – Je n’aurais jamais eu le courage de démissionner. Je vais monter ma propre boîte.

Ben – Un boîte d’expertise comptable, donc.

Charlie – Quand on sort de prison, on ne rêve pas de devenir maton. Non, je vais monter un restaurant. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours eu envie de tenir un restaurant. Pourtant je ne sais même pas cuisiner.

Ben – Ah oui. Pourtant, ça peut aider quand on veut se lancer dans la restauration…

Charlie – Vous êtes dans la restaurantion ?

Ben – Informatique.

Charlie – Je comprends que vous ayez besoin de fumer ça, alors.

Ben – Informatique et liberté. Je travaille pour la CNIL.

Charlie – C’est curieux… Informatique et liberté… C’est tout le contraire de Michelle et Ma Belle. Ce sont des mots qui ne vont pas bien ensemble.

Ben – Parfois je me demande si je ne ferais pas mieux de choisir la liberté tout court.

Charlie – Je vais avoir besoin d’un chef… Vous savez faire la cuisine ?

Ben – Je sais faire des pâtes.

Charline – On peut ouvrir un restaurant italien.

Ben – Vous allez le monter où, ce restaurant ?

Charlie – Dans le Sud… Tant qu’à faire… Vous connaissez la chanson. Si je dois finir dans la misère, ce sera moins pénible au soleil.

Ben – Et puis quand on monte un restaurant, au moins, on est sûr de ne jamais mourir de faim.

L’autre s’apprête à partir.

Charlie – Allez, je vais mettre toutes mes affaires de bureau dans un carton, comme dans les feuilletons américains, et je m’en vais.

Ben – Je vais descendre avec vous…

Charlie – Dans le Sud ?

Ben – Dans l’ascenseur, pour commencer.

Ils sortent.

Nouveaux horizons

Une terrasse. Un homme et une femme arrivent. Ils vapotent un instant en silence.

Jacques – Ça va ?

Corinne – Ça va.

Jacques – Tu veux qu’on aille voir un film ?

Corinne – Ce soir ?

Jacques – Ben oui, ce soir.

Corinne – Ouais, qu’est-ce qu’il y a ?

Jacques – Je ne sais pas, il faudrait regarder. Je regarderai tout à l’heure.

Corinne – Ok. Si tu veux après, on peut se faire un resto.

Jacques – Ouais, je ne sais pas.

Corinne – Sinon, j’ai fait des courses.

Jacques – Ok.

Il s’approche du bord de la scène et regarde au loin.

Jacques – Je n’avais jamais remarqué que d’ici, on pouvait voir la tour où on habite.

Corinne – Non ?

Elle s’approche.

Jacques – Mais si regarde, juste de l’autre côté du périphérique.

Corinne – Je ne vois pas…

Il désigne avec le doigt.

Jacques – À droite de la centrale thermique. Cette tour avec le toit couvert d’antennes relais. C’est chez nous !

Corinne – Ah oui, tu as raison. C’est marrant.

Jacques – Ouais.

Ils regardent un instant ce spectacle en silence.

Jacques – Je me demande si je ne vais pas changer de boulot.

Corinne – Ah oui ? Pourquoi pas…

Jacques – Ça casserait un peu de la routine.

Corinne – Mais quand tu dis changer de boulot…

Jacques – Ah non, mais je resterai dans la même branche, rassure-toi.

Corinne – Tu veux dire changer de boîte.

Jacques – Un collègue vient de m’avertir qu’un poste d’informaticien vient de se libérer dans la société où il travaille.

Corinne – Ah oui ? Et c’est où ?

Jacques – Au troisième étage.

Corinne – Ah d’accord…

Jacques – On pourra toujours prendre nos pauses ensemble.

Corinne – Ah oui… Si tu penses que c’est mieux.

Jacques – Bon allez, on y retourne.

Corinne – Ok…

Ils s’en vont.

Retraite

Un PDG arrive accompagné d’un autre personnage, homme ou femme.

PDG – Alors mon vieux, qu’est-ce que vous allez faire maintenant que vous êtes à la retraite ?

Dany – Oh vous savez, je ne vais pas avoir le temps de m’ennuyer.

PDG – Vous croyez ?

Dany – Je ferai tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire jusqu’ici.

PDG – Ah oui ? Quoi par exemple ?

Dany – Je ne sais pas…

PDG – Faire du vélo ? Aller à la pêche ? Jouer aux boules ?

Dany – Pourquoi pas, oui…

PDG – Moi je dis que vous allez vous emmerder, mon vieux, vous verrez.

Dany – Au début, peut-être un peu.

PDG – Le boulot, c’est pire que le tabac, question accoutumance. On ne devrait jamais commencer. Après il est trop tard. C’est l’addiction. La dépendance.

Dany – Alors je prendrai la retraite comme une cure de désintoxication.

PDG – La retraite, c’est comme les 35 heures, ça ne devrait pas exister. D’ailleurs, ça n’existe déjà presque plus. Vous serez peut-être le dernier à profiter de cette aberration.

Dany – Vous croyez ?

PDG – Aujourd’hui, les gens vivent jusqu’à plus de cent ans, et ils meurent en bonne santé. Vous vous sentez vieux, vous, mon vieux ?

Dany – Mon Dieu…

PDG – D’accord, vous n’avez pas autant la niaque qu’un type de vingt ans, et vous nous coûtez beaucoup plus cher, mais bon… On pourrait vous trouver un petit boulot subalterne payé au SMIC pour terminer votre carrière sur terre. Ou même un travail bénévole, tiens. Ça vous dirait de travailler à la cantine ? On manque de personnel à la plonge.

Dany – Ma foi…

PDG – Mais je déconne, mon vieux ! Vous croyez tout ce qu’on vous dit, vous, hein ? Ça on peut dire que vous n’êtes pas contrariant. (Le PDG s’approche du bord de la scène) Il y a une vue magnifique, d’ici, je n’avais jamais remarqué…

L’autre s’approche derrière lui les bras tendus comme pour le pousser dans le vide. Mais le PDG se retourne au dernier moment et se méprend sur le sens de son geste, qu’il interprète comme une tentative pour l’embrasser.

PDG – Allez mon vieux, il ne faut pas être aussi sensible.

Il le prend dans ses bras et l’étreint un instant.

PDG – On va vous regretter. Des types comme vous, on n’en fait plus, heureusement. Profitez bien de votre retraite, elle nous coûte assez cher comme ça.

Dany – Merci Monsieur le Président.

Le PDG commence à s’éloigner.

Dany – Monsieur le Président !

PDG – Oui ?

Dany – Merde !

PDG – Comme au théâtre, alors ? Merci de me souhaiter bonne chance, mon vieux.

Le PDG s’en va.

Dany – Je n’aurais même pas réussi à lui dire merde avant de partir…

Il sort.

Arrivent deux personnages, hommes ou femmes. Ils se mettent à vapoter.

Micky – Ça fait longtemps que tu bosses ici ?

Rapha – C’est mon premier jour. Et toi ?

Micky – Moi aussi. Et je crois que ça va être le dernier.

Rapha – Tu es en intérim ?

Micky – Non mais je viens de dire merde à mon patron.

Rapha – Tu aurais dû attendre la fin de ta période d’essai.

Micky – Temporiser, ce n’est pas mon style. Je suis un impulsif.

Rapha – Et qu’est-ce que tu vas faire, alors ?

Micky – Je vais peut-être me barrer à l’étranger.

Rapha – Ah oui ? Où ça ?

Micky – Je ne sais pas. En Chine, peut-être.

Rapha – Tu parles chinois ?

Micky – J’apprendrai. La Chine, c’est là bas que ça se passe, maintenant, non ?

Rapha – Ouais, peut-être.

Micky – Tu veux qu’on bouffe ensemble à midi. J’écoulerai mes derniers tickets restaurant…

Rapha – Ok.

Micky – On bouffera chinois.

Rapha – Comme ça tu pourras commencer à apprendre la langue.

Ils s’en vont.

Petite déprime

Deux autres arrivent et se mettent à fumer.

Fred – Ça va ?

Al – Ouais… Enfin non.

Fred – Qu’est-ce qui se passe ? Des problèmes personnels ?

Al – Eh bien non, justement. Je n’ai aucun problème personnel. D’ailleurs, je n’ai aucune vie personnelle.

Fred – Alors qu’est-ce qui ne va pas ?

Al – Je ne sais pas… Une sensation de vide… Le sentiment de ne pas être à ma place… J’ai l’impression que pendant que je suis ici, ma vie se déroule ailleurs. Sans moi. Tu as déjà ressenti ça ?

Fred – C’est un petit coup de déprime. Tu devrais peut-être voir un médecin. Il te donnera quelque chose. Faut pas rester comme ça, tu sais. Faut pas rigoler avec ça.

Al – Pour ça, je peux te rassurer tout de suite. Je ne rigole plus depuis très longtemps. C’est simple, je ne me souviens même pas quand j’ai rigolé pour la dernière fois.

Fred – Alors qu’est-ce que tu compte faire ? Tu ne vas pas faire une bêtise au moins. Je veux dire, comme de démissionner ?

Al – Je ne sais pas… C’est curieux, la vie. Au début, on se dit qu’on a des problèmes, mais qu’on va tous les régler un par un, et qu’après on sera tranquille. Et puis après, on se rend compte que quand on a réglé ces problèmes, il y en a d’autres qui se présentent. Et qu’il y aura toujours d’autres problèmes à régler. Le temps passe et à partir d’un certain âge, on commence à se dire que tous ces problèmes, un jour, ce ne sera plus les nôtres. Parce qu’on ne sera plus là, tout simplement. Je crois que j’ai atteint cet âge-là. Ça n’apporte pas la sérénité, mais ça permet une certaine distance. Tu savais que Chéreau est mort ?

Fred – Ne me dis pas que c’est ça qui te met dans cet état-là… Tu le connaissais personnellement ?

Al – Non…

Fred – Je ne savais pas que tu t’intéressais au théâtre.

Al – Je n’y vais jamais.

Ils s’en vont. Deux autres arrivent.

Mok – Tu as entendu ça ? Patrick Chéreau est mort.

Zac – Patrice.

Mok – Quoi ?

Zac – Patrice Chéreau.

Mok – Cancer du poumon. Le tabac, c’est vraiment une saloperie. Gainsbourg, c’est pareil. S’il n’avait pas fumé autant, et qu’il avait fait un peu plus de sport, il serait peut-être encore vivant.

Zac – Et si Hendrix avait plutôt joué du violon dans un orchestre philarmonique, il serait sûrement toujours parmi nous aujourd’hui.

Moc – Je me demande bien ce qu’il ferait, tiens.

Zac – Il jouerait au scrabble dans sa maison de retraite médicalisée avec Jim Morrison, James Dean et Janis Joplin.

Mok – Tu as raison, ce serait bizarre… Tu crois que ça ne vaut pas le coup d’arrêter de fumer ?

Zac – Mais tous ces gens dont on parle, ils avaient déjà atteint le sommet de leur art. Nous on cherche encore dans quoi on pourrait bien être bon à quelque chose.

Mok – Je crois que si on était des génies, ça se saurait déjà.

Zac – Cervantès a écrit Don Quichotte à plus de cinquante ans. On a encore de l’espoir.

Mok – Alors il faut être un génie pour avoir le droit de se ruiner la santé, c’est ça ?

Zac – Qu’est-ce que tu veux ? On est de la race des baisés. C’est comme ça.

Ils sortent.

Ministère du Plan

Un homme et une femme arrivent.

Gina – Tu ne fumes plus.

Alain – Non, j’ai arrêté.

Gina – C’est bien.

L’autre se prépare une ligne de coke et la sniffe.

Alain – En revanche, je me suis remis à la coke.

Alain sort. L’autre reste là. Arrive une autre femme.

Brigitte – Salut.

Gina – Salut.

Brigitte – Je n’arrive pas à décrocher.

Gina – Moi non plus.

Brigitte – C’est le boulot. Ça me stresse, alors je fume pour décompresser.

Gina – C’est le boulot, qu’il faudrait arrêter.

Brigitte – C’est sûr. Mais je me demande si n’aurais pas encore plus de mal à arrêter le boulot.

Gina – Le boulot, c’est une drogue dure. Ça devrait être interdit.

Brigitte – Oui. Vous êtes dans quoi, vous ?

Gina – Contentieux.

Brigitte – Contentieux ?

Gina – Recouvrement de créances, ce genre de trucs.

Brigitte – Cool. Ça vous plaît ?

Gina – Depuis que je suis toute petite, je rêvais de harceler de pauvres gens surendettés et de leur extorquer leurs dernières économies pour payer leurs crédits sur des produits dont ils n’ont pas besoin.

Brigitte – Je vois…

Gina – Et vous ? Vous travaillez aussi pour faire le bonheur de l’humanité.

Brigitte – Conseillère bancaire… Ça devrait être interdit par la loi d’appeler conseillers bancaires des gens qui sont des commerciaux. On n’est pas là pour dispenser des conseils, on est là pour vendre des produits.

Gina – Oui… Mon conseiller Veolia m’appelle tous les soirs pour savoir si je n’ai besoin de rien… C’est bien le seul, d’ailleurs…

Brigitte – Vous avez vu le nombre de boîtes de service à la personne qui fleurissent maintenant à côté des magasins de cigarettes électroniques.

Gina – C’est quoi, les services à la personne ?

Brigitte – Ménage, cuisine, conversation…

Gina – Alors maintenant, pour parler à quelqu’un, il faut payer.

Brigitte – Rassurez-vous, avec moi c’est gratuit. Pour l’instant.

Gina – Vous vous souvenez de l’époque où les banques étaient nationalisées, où Gaz de France était une entreprise d’état et Renault une régie ?

Brigitte – J’étais trop jeune, mais on m’a raconté.

Gina – Il paraît même qu’il y avait un Ministère du Plan.

Brigitte – C’était avant la chute du Mur de l’Atlantique, non ? Du temps où la France était un pays communiste.

Gina – Avec à sa tête un Général.

Brigitte – Même les autoroutes à péages étaient des services publics. Au moins on savait par qui on se faisait entuber.

Gina – On vit une drôle d’époque…

Brigitte – Allez, il faut que je retourne bosser. Merci, ça m’a remonté le moral de discuter un moment avec vous.

Elles partent.

Dernière cigarette

Antoine revient. Clara arrive peu après.

Clara – Vous êtes encore là ?

Antoine – Personne ne m’attend à la maison. Vous non plus, apparemment.

Clara – Non.

Antoine – Mais c’est la dernière fois que je fais des heures sups. Quelques dossiers à boucler avant de partir.

Clara – Partir ?

Antoine – J’ai donné ma démission aujourd’hui.

Clara – Pas à cause de moi, j’espère.

Antoine – Pourquoi pas ?

Clara – Pour éviter qu’on travaille dans la même boîte au cas improbable où nous viendrions à avoir des relations sexuelles ensemble ? Dans ce cas, c’est dommage. Ce n’était vraiment pas la peine.

Antoine – Vous êtes tellement sûre qu’on ne couchera jamais ensemble ?

Clara – Surtout parce que je travaille en intérim. Ma mission ici s’achève ce soir de toute façon…

Antoine – Alors comme ça on est chômeurs tous les deux.

Clara (ironique) – Plus rien ne s’oppose à notre amour…

Il l’embrasse et elle se laisse faire.

Antoine – J’ai actualisé un peu mes méthodes de drague. Et j’ai arrêté les blagues.

Clara – Je vois ça… Ça ne rigole plus.

Antoine – Disons que c’est un peu plus direct.

Clara – Ça ne me déplaît pas.

Antoine – Il commence à faire nuit. On va bientôt voir les étoiles.

Clara aperçoit quelque chose contre une des parois de la terrasse, qui peut rester invisible.

Clara – C’est quoi ces plaques avec ces inscriptions ?

Antoine – Ah vous n’êtes pas au courant ? C’est vrai que vous êtes en intérim. Ce sont des épitaphes.

Clara – Des épitaphes ?

Antoine – Il y a des sociétés qui mettent des crèches à la disposition de leurs salariés. Eh bien les propriétaires de cette tour fournissent aux employés un jardin du souvenir, pour les cendres des défunts.

Clara – Un jardin du souvenir…

Antoine – Enfin, une terrasse du souvenir, si vous préférez. Les proches du disparu peuvent disperser ses cendres du haut de la tour. Ou à défaut, c’est le patron qui s’en charge.

Clara – Et cette terrasse du souvenir fait aussi office d’espace fumeurs…

Antoine – Au prix où est l’immobilier en ville… Et puis comme ça, nos chers défunts fumeurs ont un peu l’impression d’être en pause.

Clara – Une pause définitive.

Antoine – Le tabac a largement contribué au règlement définitif du problème des retraites…

Clara – Et le cimetière est devenu une dépendance du bureau. Qu’est-ce qu’il y a d’écrit sur ces épitaphes ?

Antoine s’approche pour en lire quelques unes.

Antoine – Voyons voir… (Lisant) « En ce moment, je suis surbooké, mais on se rappelle très vite »… « Je ne suis pas là, mais vous pouvez me laisser un message »… « Le changement, c’est maintenant »… « Demain j’arrête de fumer »…

Clara – Édifiant…

Antoine – Écoutez ça, on dirait un aphorisme : « Contrairement aux particules, les testicules ne peuvent pas se trouver à deux endroits différents en même temps »…

Ils échangent un regard.

Clara – C’est vrai que c’est très romantique, cet endroit, mais on ne va peut-être pas s’éterniser.

Antoine – Je peux fumer une dernière cigarette ?

Clara (ferme) – Si vous voulez me suivre, c’est maintenant.

Antoine – Ok.

Ils se dirigent vers la sortie.

Antoine – Vous habitez où ?

Clara – Juste à côté. Vous voulez boire un verre à la maison ?

Antoine – D’accord. Mais je vous préviens, je ne couche jamais le premier soir.

Clara – Ça y est, vous recommencez avec vos blagues.

Ils partent ensemble.

Un personnage (homme ou une femme) arrive. Il fume une cigarette ou vapote un instant en silence, avant de s’adresser au public.

Personnage – C’est ma dernière cigarette. C’est fini. Je décroche. Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça. En tout cas demain, ce sera sans moi. J’ai longtemps hésité, et puis j’ai fini par me décider. Ce n’est jamais le bon moment, non ? Ce n’est pas tous les jours facile de trouver une bonne raison de continuer. Mais croyez-moi, c’est encore plus difficile de s’arrêter là, sans raison. Je ne sais pas comment ils font, tous ces gens qui laissent un petit mot derrière eux. Une lettre de démission. Qu’est-ce qu’ils espèrent encore ? Un peu de compréhension ? Je pars en silence. Sans lettre T pour la réponse. Qu’est-ce que je pourrais leur dire ? Qu’est-ce qu’ils pourraient comprendre ? Même moi je ne me comprends pas. La vie ne me comprend plus. Et s’ils me répondaient ? Qu’est-ce qu’on peut bien répondre aux abonnés absents ? Je pars sans un mot. Sans préavis. Je libère la place. Parce que je serai remplacé, bien sûr. Vous aussi. Faut pas rêver. Dans la foule, personne n’est irremplaçable. Quand tu n’es plus là, ce sera un autre. Ici ou ailleurs. Un peu plus tard ou juste après. C’est ta vie qui veut ça. La vie des autres… (Il écrase sa cigarette ou range son vapoteur) Non, si je pouvais leur dire quelque chose avant de partir, je leur dirais seulement : ne vous inquiétez pas, je vais me fondre dans la foule. Je ne suis plus là. Je serai la multitude (Un temps) Ce n’est pas la mort. C’est juste une nouvelle vie qui commence…

Le personnage s’en va.

La mère Noël

Une femme arrive, en Mère Noël. Elle allume une cigarette ou se met à vapoter. Un homme arrive à son tour. Il aperçoit d’abord l’autre de dos, et est un peu surpris par son costume de Père Noël. Il est encore plus étonné lorsque la femme se retourne, et qu’il voit que c’est une Mère Noël.

Homme – Bonjour…

Mère Noël – Salut.

Homme – Vous…?

Mère Noël – Je viens pour l’arbre de Noël.

Homme – L’arbre de Noël…?

Mère Noël – L’arbre de Noël de la société. Celle pour laquelle vous travaillez, j’imagine.

Homme – Ah oui, c’est vrai… L’arbre de Noël… Je ne savais même pas que ça existait encore… Maintenant, avec toutes ces lois sur la laïcité…

Mère Noël – Vous n’avez pas d’enfants…

Homme – Pas le temps, malheureusement. Dans vingt ou trente ans, peut-être… Si la complémentaire santé de ma boîte accepte de rembourser la congélation de mes spermatozoïdes jusqu’à l’âge de ma retraite. Et donc vous…?

Mère Noël – Je travaille une année sur deux pour le Comité d’Entreprise. Je suis intermittente. Le reste de l’année, je fais du théâtre. Mais vous savez, le théâtre…

Homme – Oui… Il faut bien gagner sa vie… Et vous n’avez pas de barbe ?

Mère Noël – Vous préféreriez que j’ai une barbe ?

Homme – Non, non, vous… Vous êtes tout à fait charmante comme ça… Mais pourquoi une année sur deux ? Noël, c’est tous les ans. Ne me dites pas que le Comité d’Entreprise a décidé de ne fêter Noël que les années impaires, pour faire des économies ?

Mère Noël – C’est à cause de la parité.

Homme – La parité ?

Mère Noël – Pour lutter contre le sexisme, le Comité d’Entreprise a décidé qu’une année sur deux, le Père Noël serait une femme.

Homme – Ah oui…

Mère Noël – Si on y réfléchit bien… Il n’y a pas de raison que seuls les intermittents de sexe masculin puissent espérer trouver un job d’appoint pendant les fêtes.

Homme – Je vous avoue que je n’avais jamais pensé à ça.

Mère Noël – Pour nous, entre les arbres de Noël, les animations dans les grands magasins, les soirées privées… c’est une activité saisonnière très importante. L’année dernière, c’est ça qui m’a permis de sauver mon statut.

Homme – De Mère Noël…

Mère Noël – D’intermittente !

Homme – Bien sûr…

L’homme se met à vapoter à son tour.

Homme – Et vous, vous avez des enfants ?

Mère Noël – J’ai en des milliers…

Homme – Ah oui ? Une erreur de manipulation lors de la décongélation de vos ovules, peut-être ?

Mère Noël – Je suis la Mère Noël ! Tous les enfants sont mes enfants.

Homme – D’accord…

Ils fument un moment.

Homme – Et… est-ce qu’il y a un Père Noël ?

Mère Noël – Ne me dites pas qu’à votre âge, vous vous posez encore la question ?

Homme – Je voulais dire, est-ce que quand vous rentrez chez vous, il y a un Père Noël qui vous attend dans votre chaumière, avec qui vous partagez toutes les tâches ménagères selon les strictes règles de la parité homme-femme ?

Mère Noël – Eh bien non. Puisque vous voulez tout savoir, personne ne m’attend en bas avec un traîneau. En ce qui me concerne en tout cas, le Père Noël n’existe pas…

Homme – C’est curieux, mais contrairement à la première fois où j’ai entendu ça, aujourd’hui j’aurais plutôt tendance à trouver que c’est une bonne nouvelle…

La mère Noël écrase sa cigarette ou range son vapoteur.

Mère Noël – J’y retourne… Il faut que je finisse de décorer l’arbre… Et après j’en ai pour une heure de RER avant de rentrer chez moi…

Homme – J’ai ma voiture en bas. Moi aussi j’ai un truc à finir et après je m’en vais. Je vous dépose, si vous voulez. C’est sur mon chemin.

Mère Noël – Je ne vous ai pas encore dit où j’habitais.

Homme – Mais je sais déjà que c’est sur mon chemin.

Mère Noël – La magie de Noël…

Ils sortent.

Fin.

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une trentaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Octobre 2013

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-49-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

Café des Sports

Comédie de Jean-Pierre Martinez

7 à 17 personnages

distribution très variable en nombre et sexe

Suite à un accident de corbillard, l’arrivée dans un café d’un cercueil qui s’avère contenir un billet de loto gagnant fournit le prétexte d’une comédie très enlevée.

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Café des sports Théâtre télécharger texte gratuit

CAFÉ DES SPORTS POUR 7

1 homme / 6 femmes

2 hommes / 5 femmes

3 hommes / 4 femmes

4 hommes / 3 femmes

5 hommes / 2 femmes

CAFÉ DES SPORTS POUR 8

1 homme / 7 femmes

2 hommes / 6 femmes

3 hommes / 5 femmes

4 hommes / 4 femmes

5 hommes / 3 femmes

6 hommes / 2 femmes

CAFÉ DES SPORTS POUR 9

1 homme / 8 femmes

2 hommes / 7 femmes

3 hommes / 6 femmes

4 hommes / 5 femmes

5 hommes / 4 femmes

6 hommes / 3 femmes

7 hommes / 2 femmes

CAFÉ DES SPORTS POUR 10

1 homme / 9 femmes

2 hommes / 8 femmes

3 hommes / 7 femmes

4 hommes / 6 femmes

5 hommes / 5 femmes

6 hommes / 4 femmes

7 hommes / 3 femmes

8 hommes / 2 femmes

CAFÉ DES SPORTS POUR 11 ou 12

version pour 11 ou 12 distribution variable nombre/sexe

CAFÉ DES SPORTS POUR 13 à 17

version pour 13 à 17 distribution variable nombre/sexe

S’adresser à l’auteur pour d’autres versions : CLIQUER ICI

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The Book Edition Amazon
 

Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

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EXTRAIT VIDÉO

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sacd

Avis de Passage

Comédie à sketchs

Distribution variable en nombre et sexe :

une trentaine de rôles masculins ou féminins, 

un même comédien peut interpréter plusieurs rôles.

Dans le hall d’un immeuble, entre les boîtes à lettres et le digicode,
d’étranges personnages se croisent sans toujours se comprendre…

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avis de passage

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TEXTE INTÉGRAL

Avis de Passage

25 personnages :

Chaque comédien peut interpréter plusieurs rôles,

et la plupart des rôles peuvent être masculins ou féminins.

1 – Code d’accès

2 – Lettres d’insulte

3 – Les encombrants

4 – Lettre morte

5 – Diabolique

6 – Colis piégé

7 – Mauvaise adresse

8 – Invitation

9 – Lettre d’amour

10 – Squatteur

11 – Don contre don

12 – Avis de passage

***

1 – Code d’accès

Une femme arrive dans le hall, le traverse et, perplexe, se place devant le digicode de la porte donnant accès à l’escalier. Un homme arrive à son tour et se dirige vers la même porte pour composer le code.

Femme – Excusez-moi… Je peux entrer avec vous… Je n’ai pas le code…

Homme – Euh… Oui… Enfin… Vous voulez dire que vous n’avez pas le code ?

Femme – Oui… C’est ce que je viens de vous dire, non ?

Homme – C’est à dire que… En principe, on doit avoir le code pour rentrer dans cet immeuble. C’est justement ça le principe…

Femme – Le principe ?

Homme – Ceux qui ont le code ont le droit d’entrer, les autres non. À quoi ça sert d’avoir un code, sinon ?

Femme – Ah, d’accord…

Homme – Ben ouais…

Femme – Donc vous ne voulez pas me laisser entrer ?

Homme – Ben non…

Femme – Vous me prenez pour une voleuse, c’est ça ?

Homme – Je ne sais pas, moi… Si vous habitiez dans cet immeuble, pourquoi est-ce que vous n’auriez pas le code ?

Femme – Pourquoi ? Le code pourrait avoir changé sans que j’en sois avertie.

Homme – Le code n’a pas changé depuis vingt ans.

Femme – Je pourrais l’avoir oublié !

Homme – C’est le genre de code qu’on n’oublie pas, croyez-moi. Beaucoup de personnes âgées habitent dans cet immeuble, alors on a choisi quelque chose de facile à mémoriser. Même un Alzheimer en stade terminal oublierait sa date de naissance avant d’oublier le code de cet immeuble…

Femme – 1515 ? 14-18 ? 16-64 ?

Homme – 16-64 ?

Femme – 16-64, ça ne vous dit rien ?

Homme – Donc, vous n’habitez pas dans cet immeuble…

Femme – Et votre date de naissance, vous vous en souvenez ?

Homme – Puisque vous n’habitez pas ici, qui venez-vous voir ?

Femme – Mais enfin, ça ne vous regarde pas ! Vous êtes de la police ?

Homme – Non. Mais c’est mon immeuble.

Femme – Cet immeuble vous appartient ?

Homme – J’en suis copropriétaire. Je veille sur la sécurité des gens qui l’habitent. Et sur l’intégrité de leurs biens.

Femme – Je vois… Vous êtes une sorte de milicien, en somme. Méfiez-vous. À la libération, certains pourraient avoir envie de vous tondre.

Homme – Dites-moi seulement ce que vous venez faire ici.

Femme – Je viens pour assassiner quelqu’un, ça vous va ?

Homme – À quel étage ?

Femme – Parce que ça change quelque chose ?

Homme – C’est juste pour vérifier que vous n’êtes pas encore en train de mentir.

Femme – La petite vieille du cinquième.

Homme – Au cinquième, c’est un couple d’homos et une fille mère.

Femme – Une fille mère ? Mais vous vivez à quelle époque ? À la fin du 19ème ?

Homme – Oui, bon, ça va… Je voulais dire une mère célibataire…

Femme – Une mère célibataire… Aujourd’hui, on dit une famille monoparentale, figurez-vous !

Homme – En tout cas, on ne dit pas la petite vieille du cinquième ! Donc vous mentez !

Femme – Évidemment, que je mens. Si j’étais venue pour assassiner quelqu’un, vous croyez vraiment que je vous préciserais l’étage ?

Homme – Ça ne me dit toujours pas ce que vous venez faire ici.

Femme – Au départ, je n’étais pas venue pour tuer quelqu’un, c’est vrai. Mais je dois avouer qu’après vous avoir rencontré, ça me donne des envies de meurtre…

Homme – Très bien, ironisez tant que vous voudrez. Mais tant que je ne saurai pas ce que vous venez faire ici, pas question de vous laisser entrer.

Femme – Ok… Je viens voir quelqu’un, ça vous va ?

Homme – Ah oui ? Et qui ça ?

Femme – Le dentiste.

Homme – Vous avez mal aux dents ?

Femme – C’est plus compliqué que ça…

Homme – Quel dentiste, d’abord ? Il y en a au moins trois ou quatre, dans l’immeuble.

Femme – Je ne connais pas son nom. Je veux dire son vrai nom.

Homme – C’est commode…

Femme – Non, justement, ce n’est pas commode. C’est quelqu’un que j’ai rencontré sur le net. Je connais seulement son pseudo.

Homme – Un pseudo ?

Femme – Il m’a donné rendez-vous chez lui, mais il a oublié de me donner le code.

Homme – Il vous donne rendez-vous chez lui, mais il ne vous donne pas le code…

Femme – Il a oublié, je vous dis !

Homme – Hun, hun… Vous n’avez qu’à lui téléphoner.

Femme – Je n’ai pas son numéro.

Homme – Ah, il ne vous a pas donné son numéro non plus. Apparemment, c’est quelqu’un qui tient beaucoup à préserver son intimité… Vous êtes vraiment sûre qu’il vous a invitée à venir chez lui ? Je veux dire, il ne vous a pas donné le code…

Femme – Il m’a donné l’adresse, il m’a dit qu’il habitait au troisième et qu’il était dentiste. Je pense que s’il ne voulait pas me voir…

Homme – Dentiste ? Au troisième… Donc c’est l’adresse de son cabinet. Pas de chez lui.

Femme – Et alors ?

Homme – Cela explique le fait qu’il ait oublié de vous donner le code.

Femme – Et pourquoi ça ?

Homme – Parce que dans la journée, il n’y a pas de code.

Femme – Donc il y a bien un dentiste au troisième.

Homme – Oui.

Femme – Alors vous voyez bien que je ne mens pas.

Homme – En même temps, c’est indiqué sur la plaque.

Femme – Quelle plaque ?

Homme – La plaque qui se trouve dehors à l’entrée de cet immeuble.

Femme – D’accord… Donc, vous ne voulez toujours pas me laisser entrer ?

Homme – Ça dépend… C’est quoi, votre pseudo, à vous ?

Femme – Pardon ?

Homme – Vous avez dit que vous ne connaissez ce dentiste que sous son pseudo. J’imagine qu’il ne vous connaît vous aussi que sous un nom de code.

Femme – Et pourquoi est-ce que je vous donnerais mon numéro de code ? C’est très personnel, non ? Plus que le code d’accès à un immeuble, en tout cas…

Homme – Disons que c’est donnant donnant.

Femme – Alex343.

Homme – Alex343 ?

Femme – Quoi ? Ça ne vous plaît pas non plus ?

Homme – Si, si… Alex343, c’est un très joli nom. (Changeant de ton) Pour une bien jolie personne… Ça donne envie de connaître les 342 autres Alex.

Femme – Vous me draguez, maintenant ? Vous ne manquez pas d’air ?

Homme – Nous sommes partis sur un mauvais pied, mais permettez-moi de me présentez : Domi459.

Femme – Domi459 ? Alors c’est vous ?

Homme – J’espère que vous n’êtes pas trop déçue…

Femme – Non, non, mais… Je ne vous imaginais pas comme ça…

Homme – Excusez-moi pour le code, mais comme en journée, il n’y en a pas…

Femme – Bien sûr.

Homme – Et puis on ne sait jamais à qui on a à faire.

Femme – Vous avez raison. On n’est jamais trop prudent.

Homme – Vous avez trouvé facilement ?

Femme – Oui, oui… Jusqu’à ce que j’arrive devant cette porte en tout cas…

Il lui montre la porte.

Homme – Mais allez-y, je vous en prie…

Femme – Euh…

Homme – Ah oui, c’est vrai… Vous n’avez pas le code… Attendez, je passe devant vous… 39-45, c’est facile à se rappeler…

Femme – Oui, c’est pratique…

Homme – Mais au fait, j’ai oublié de me présenter… Comme vous ne me connaissez que sous mon pseudo…

Femme – Votre nom est inscrit sur la plaque à l’entrée de l’immeuble.

Homme – Ah oui, c’est vrai ! Et vous, votre vrai nom, c’est quoi ?

Femme – Si vous permettez, j’attendrai de vous connaître un peu mieux avant de vous donner le code d’accès…

Ils sortent.

Noir.

 

2 – Lettres d’insulte

Une femme arrive, ouvre une boîte à lettres et constate, déçue, qu’elle est vide. Un homme arrive.

Homme – Pas de courrier aujourd’hui ?

Femme – Il y a quelques années, il m’arrivait encore de recevoir un faire-part de temps en temps. Et puis peu à peu, plus rien. J’ai l’impression d’être la seule survivante de ma génération.

Homme – Si je meurs avant vous, je vous promets de vous envoyer un faire-part.

Femme – C’est gentil… Je descends quand même tous les matins voir si j’ai du courrier. Ça me fait un peu d’exercice…

L’homme ouvre sa boîte qui déborde de lettres.

Homme – Je vous donnerais bien un peu du mien, mais ce sont principalement des lettres d’insultes.

Femme – D’insultes ? Ah oui… C’est vrai que votre femme vous a quitté…

Homme – Je crois qu’elle n’a pas trop supporté que je change de métier. Mais ce n’est pas elle qui m’envoie toutes ces lettres, vous savez.

Femme – Vous n’êtes plus professeur de français ?

Homme – J’ai démissionné il y a quelques mois. Maintenant je travaille dans une boucherie chevaline.

Femme – Ça doit vous changer.

Homme – C’est plus salissant.

Femme – Ah oui, c’est quand même une sacrée reconversion.

Homme – Depuis que je suis tout petit, j’ai toujours eu envie de travailler dans la viande. Certains rêvent de devenir pompiers, moi je rêvais de devenir boucher.

Femme – Il faut de tout pour faire un monde, pas vrai ?

Homme – Mes parents étaient agrégés de philo tous les deux. Autant vous dire qu’ils n’étaient pas très favorables à ce projet. Je crois qu’ils auraient encore préféré si je leur avais dit que j’étais homosexuel et que je voulais devenir comédien. Alors j’ai d’abord fait des études de lettres, pour leur faire plaisir, et j’ai épousé une agrégée de latin. Mais finalement, c’est la passion qui a été la plus forte. J’ai pris des cours du soir, j’ai passé mon CAP, accessoirement j’ai divorcé, et me voilà enfin boucher !

Femme – La boucherie, c’est un beau métier. Mais pourquoi les chevaux ?

Homme – Je crois que les bœufs et les veaux, ça m’aurait trop rappelé mon ancien boulot de prof…

Femme – Je comprends… Avec tout ce qu’on voit maintenant… Mais toutes ces lettres d’insultes ? J’imagine que ce ne sont pas les chevaux qui vous écrivent pour se plaindre…

Homme – Ah, ça ? En fait, ça n’a rien à voir avec ma nouvelle profession. Ce sont mes anciens élèves qui continuent à m’écrire. J’ai arrêté en juin, et ils ne savent pas encore que j’ai démissionné.

Femme – Et vous allez lire tout ça ?

Homme – Pensez-vous ! Si encore c’était bien rédigé. Mais le vocabulaire est pauvre, la syntaxe déplorable et c’est bourré de fautes d’orthographe. Tenez, j’en ouvre une au hasard…

Il ouvre une enveloppe et lit.

Homme – Nique ta mère, bouffon d’enculé d’ta race, je t’attrape, j’te crève… Des veaux, je vous dis…

Femme – Vous savez quoi ? Ils ne vous méritaient pas…

Homme – Je vais mettre ça directement au recyclage.

Femme – Dans ce cas, donnez-les moi. Ça m’occupera.

Homme – Si vous y tenez… (Il lui tend le tas de lettres qu’elle saisit) Mais je vous aurais prévenue…

Femme – Si j’en vois une qui est plus intéressante que les autres d’un point de vue littéraire, je vous la mettrais de côté.

Homme – Parfait ! Et moi je vous mets un petit steak de cheval de côté pour midi ! C’est excellent pour la santé, vous verrez. Le cheval, c’est beaucoup moins gras que le bœuf, et c’est plein de fer.

Femme – De fer ? Pas de fer à cheval, j’espère.

Homme – Ah, n’oubliez pas qu’un fer à cheval, ça porte chance ! Allez, bonne journée à vous ! La viande, ça n’attend pas ! Comme disait Boris Vian : Faut que ça saigne !

Femme – Merci, bonne journée à vous !

Il s’en va. Elle regarde le paquet de lettres.

Femme – Voyons voir ça…

Elle repart elle aussi en lisant la première lettre qu’elle vient de décacheter.

Noir.

 

3 – Les encombrants

La scène est vide à l’exception d’une grande poubelle à roulettes au couvercle jaune. Une femme arrive en tirant une autre poubelle du même type mais au couvercle vert. Habillée avec élégance et juchée sur des talons hauts, elle tente de conserver un semblant de dignité dans cet exercice dégradant qu’est en temps de crise, pour une bobo divorcée qui n’a plus les moyens de se payer une bonne même défiscalisée, celui de sortir elle-même la poubelle. Son portable sonne, et elle répond.

Femme 1 – Allo, oui ? Ah, bonsoir Jacques ! Non, non, vous ne me dérangez pas. J’étais en train de ranger quelques papiers et je m’apprêtais à prendre un bain… Ce soir à dix-neuf heures trente ? Ah, oui, c’est absolument parfait ! Mais vous êtes sûr que… Votre dernière patiente ? Très bien ! Dans ce cas, nous aurons peut-être le temps de prendre un verre après, histoire de faire un peu connaissance ? Ah oui, ou de dîner si vous préférez… Je connais un très bon japonais du côté de… Ah, vous détestez les sushis… Non, non, pas du tout… J’aime beaucoup la choucroute aussi… Parfait, alors à tout à l’heure… Non, non, j’ai bien l’adresse de votre cabinet… Ah, il y a un code à partir de 19 heures… Attendez, je prends de quoi noter… Je suis dans la salle de bain, et je n’ai rien sur moi… Je veux dire pour écrire…

Elle sort un crayon mais, se rendant compte qu’elle n’a pas de papier, ouvre le couvercle de la poubelle jaune. La trouvant vide, elle laisse le couvercle ouvert et ouvre le couvercle de sa propre poubelle dont elle sort au hasard un paquet de céréale basses calories.

Femme 1 – Voilà, je vous écoute… Ouh, là, en effet, c’est compliqué… (Essayant de plaisanter) Vous ne pouviez pas choisir 1515, 14-18 ou 39-45, comme tout le monde ? Ah, c’est la date de décès de votre belle-mère… Oui, vous avez raison, pour un cambrioleur, évidemment, c’est plus difficile à deviner… Mais vous pouvez me redire ça moins vite ? Juste une seconde, je m’installe un peu plus confortablement…

Elle se contorsionne pour essayer de noter d’une main sur le carton tout en tenant le téléphone de l’autre, avant de prendre le parti de poser le carton sur le bord de la poubelle jaune dont elle a laissé le couvercle ouvert. Le carton tombe par terre et en essayant de le rattraper, elle laisse tomber son portable au fond de la poubelle vide.

Femme 1 – Oh, non, ce n’est pas vrai… (Elle parle en direction du fond de la poubelle) Allo ? Jacques ? Vous m’entendez ? (Elle se penche vers le fond de la poubelle pour tenter de récupérer le téléphone) Allo ? Je vous entends très mal…

Elle finit par basculer complètement dans la poubelle. Seules ses jambes dépassent, qu’elle agite en poussant des cris étouffés. Un homme arrive, un portable à la main.

Homme – Allo ? Allo ? Vous m’entendez ?

Sa femme arrive derrière lui.

Femme 2 – Jacques ? Qu’est-ce que tu fais là ?

Jacques range immédiatement son portable. Craignant probablement d’être surprise dans cette position embarrassante, la prisonnière de la poubelle rentre ses jambes et se calme également aussitôt.

Homme – Eh bien, je… Je venais chercher la poubelle pour la remonter… Le coiffeur n’a pas pu te prendre, finalement ?

Femme 2 (sèchement) – Si. J’en sors.

Homme – Ah, très bien…

Femme 2 – Tu n’as pas oublié que ce soir, je vais au pot de départ de mon chef de service ?

Homme – Non, non, rassure-toi… J’en profiterai pour faire ma comptabilité en retard au cabinet.

La femme aperçoit la boîte de céréales par terre.

Femme 2 – Les gens sont d’une saleté… (Elle ramasse l’emballage et le remet dans la poubelle) Et j’ai l’impression que les derniers arrivés sont les pires… À propos, tu as fait connaissance avec la nouvelle voisine ?

Homme – Quelle voisine ?

Femme 2 – Ne me dis pas que tu ne l’as pas remarquée… Celle avec la forte poitrine…

Homme – Ah, celle-là…

Femme 2 – Tu vois que tu t’en souviens.

Homme – C’est vrai que c’est plutôt une belle femme.

Femme 2 – Moi, je la trouve plutôt vulgaire, mais bon…

Homme – Vulgaire ?

Femme 2 – Elle est divorcée, je crois…

Homme – Elle t’a dit ça ?

Femme 2 – Une femme qui sort elle-même la poubelle vit forcément seule… Et comme elle est trop âgée pour être encore célibataire, j’en conclus qu’elle est divorcée… ou veuve.

Homme – Elle n’est pas si vieille que ça…

Femme 2 – Elle doit avoir à peu près mon âge.

Homme – Ah, oui ? Ça ne se voit pas…

Femme 2 – Quand elle sort la poubelle le matin en peignoir avant de s’être maquillée, ça se voit, crois-moi… Mais dis donc, on dirait vraiment qu’elle t’a fait forte impression…

Homme – C’est toi qui m’en as parlé ! (Un temps) Et puis elle a téléphoné au cabinet aujourd’hui pour un détartrage…

Femme 2 – Un détartrage… Quand ça ?

Homme – Ce soir.

Femme 2 – Ah, d’accord… Il faut croire que c’était une urgence. Elle devait être sacrément entartrée…

Homme – Elle a peut-être un rendez-vous important…

Femme 2 – C’est ça, oui… Enfin… Tant que tu ne la ramènes pas à la maison… Parce que là, je te préviens, je suis capable de tout…

Homme – La ramener à la maison… Qu’est-ce que tu vas chercher…?

Ils commencent à s’éloigner.

Femme 2 – Eh bien tu ne remontes pas la poubelle  ?

Homme – Si, si… (Il prend la poubelle à roulettes par la poignée et suit sa femme) Mais quand tu dis capable de tout… Pas à tuer quand même ?

On entend la sonnerie d’un téléphone en provenance de la poubelle.

Noir.

 

4 – Lettre morte

Un personnage (homme ou femme) arrive, pour relever son courrier dans sa boîte à lettres. Il ouvre la boîte, sort quelques enveloppes et les examine rapidement.

Locataire – Facture, impôts, appel à cotisation, facture…

Un autre personnage (homme ou femme) arrive à son tour, en facteur. Il examine les boîtes à lettres sans trouver ce qu’il cherche.

Facteur – Excusez-moi… Monsieur Martin, ça vous dit quelque chose ?

Locataire – Oui…

Facteur – Je ne vois pas son nom sur la boîte. C’est à quel étage ?

Locataire – Septième. Mais il est mort la semaine dernière.

Facteur – Ah merde… Alors en somme… Il a déménagé.

Locataire – On peut dire ça comme ça, oui…

Facteur – Non, parce que j’ai un recommandé pour lui…

Locataire – Ah, ouais… C’est ballot…

Facteur – Alors qu’est-ce que je fais ?

Locataire – Je ne sais pas…

Facteur – Il n’a pas laissé une adresse ?

Locataire – Il est mort, je vous dis.

Facteur – Ah ouais… Mais qui est-ce qui va le signer, mon recommandé ?

Locataire – Ça…

Facteur – Donc il ne va pas revenir…

Locataire – C’est peu probable.

Facteur – Ça ne m’arrange pas.

Locataire – Il y a toujours des emmerdeurs, vous savez… Mais je ne suis pas sûr qu’il soit mort simplement pour vous compliquer la vie…

Facteur – Mmm… Alors je ne sais pas moi… Et vous ne pourriez pas signer à sa place ?

Locataire – Pourquoi je ferais ça ?

Facteur – Entre voisins… On peut se rendre de petit services… Ça m’éviterait de revenir.

Locataire – Revenir ? Pourquoi faire ?

Facteur – Pour lui remettre ce recommandé !

Locataire – Mais puisque je vous dis qu’il est mort ! Mort, vous comprenez ? Et il y a au moins un avantage à être mort, c’est qu’on devient totalement et définitivement inaccessible aux recommandés en tous genres !

Facteur – Je comprends.

Locataire – Vous pouvez toujours lui laisser un avis de passage !

Facteur – Vous croyez ?

Locataire – D’ailleurs, c’est quoi, ce recommandé ? Avis d’imposition ? Avis d’expulsion ? Avis de radiation ?

Le facteur jette un regard à l’enveloppe.

Facteur – Ça vient de la Française des Jeux.

Locataire – La Française des Jeux ?

Facteur – Ça ne peut pas être une mauvaise nouvelle.

Locataire – Vous croyez vraiment que quand on est mort, on peut encore faire la différence entre une bonne et une mauvaise nouvelle ?

Facteur – Évidemment… Mais quand même…

Le locataire prend le recommandé de la main du facteur.

Locataire – Faites voir… Ah oui, la Française des Jeux, dites donc…

Facteur – Vous savez si il jouait au loto ?

Locataire – Je ne sais pas… Je le connaissais très peu… On se croisait de temps en temps… Il avait un chien…

Facteur – Et qu’est-ce qu’il est devenu ?

Locataire – Il est mort, je vous dis.

Facteur – Le chien aussi, il est mort ?

Locataire – Non, pas le chien, lui !

Facteur – Et le chien, qu’est-ce qu’il est devenu ?

Locataire – Le chien ? Je ne sais pas…

Facteur – C’est triste, un chien qui se retrouve tout seul dans la vie, comme ça… Je ne comprends pas tous ces gens qui prennent un animal et qui l’abandonnent. Prendre un animal, c’est une responsabilité. Les gens ne se rendent pas compte…

Locataire – Vous croyez qu’il a gagné le gros lot ?

Facteur – Si c’est le cas, il ne faudrait pas qu’il tarde à se manifester. Parce qu’il y a une date butoir. Si on ne vient pas chercher son chèque avant, on perd tout et la somme est remise en jeu…

Locataire – C’est vrai que ce serait dommage…

Facteur – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Locataire – On ?

Facteur – Comme vous dites, ce serait dommage…

Locataire – Ok. Je vais signer.

Facteur – Ça m’évitera de repasser.

Le locataire signe le reçu que lui tend le facteur, ouvre fébrilement l’enveloppe et lit.

Facteur – Alors ?

Locataire – C’est un solde de tous comptes…

Facteur – Ce n’est pas un chèque ?

Locataire – Il travaillait à la Française des Jeux. C’est juste un avis de fin de contrat.

Facteur – Alors en plus, il a perdu son travail… C’est quand même malheureux. Parce que pour retrouver du travail en ce moment, ce n’est pas évident.

Locataire – Surtout quand on est mort.

Facteur – Et avec la crise, en plus. Les délocalisations, tout ça.

Locataire – Je sais ce que c’est, je suis au chômage moi aussi.

Facteur – Ah oui, ce n’est pas de veine… Et évidemment, ce n’est jamais les gens comme vous qui gagnent au loto, hein ? Ceux qui en auraient vraiment besoin.

Locataire – Non…

Facteur – J’ai lu un article hier dans le journal : Il gagne 60 millions au loto et il continue à vivre exactement comme avant… Je vais vous dire, moi : il y a des gens, ils ne méritent pas de gagner !

Locataire – C’est clair…

Facteur – Bon ben ce n’est pas tout ça, mais il faut que je continue ma tournée.

Il s’apprête à partir. Le locataire brandit la lettre.

Locataire – Qu’est-ce que je fais de ça, moi ?

Facteur – Ça c’est vous qui voyez… Moi du moment que vous avez signé le reçu.

Le facteur s’apprête à s’en aller

Facteur – Mais si j’étais vous, je leur écrirais.

Locataire – À qui ?

Facteur – À la Française des Jeux ! Puisqu’un poste vient de se libérer…

Le facteur s’en va. Le locataire regarde à nouveau le recommandé, perplexe.

Noir.

 

5 – Diabolique

Un personnage (homme ou femme) entre en portant un carton visiblement très lourd. Un autre personnage arrive à son tour.

Un – Ça a l’air lourd… Vous déménagez ?

Deux – Ça se voit tant que ça ?

Il pose le carton sur un autre carton déjà là.

Un – Je vous donnerais bien un coup de main, mais avec mon dos…

Deux – Merci quand même…

Il s’assied sur les cartons pour souffler un moment. L’autre sort un paquet de cigarettes.

Un – Vous en voulez une ?

Deux – Merci, je suis déjà au bord de l’apoplexie…

L’autre range son paquet.

Un – Vous avez raison, moi aussi je ferais mieux d’arrêter… Je vais prendre un Cachou plutôt.

Il sort une boîte de Cachous

Un – Vous en voulez un ?

L’autre fait signe que non.

Deux – Merci, non. J’ai déjà très soif.

Un – J’ai tout essayé, même l’acupuncture, mais je n’arrive pas à décrocher complètement.

Deux – Hun, hun…

Un – C’est curieux, je ne vous ai jamais vu dans l’immeuble… et on fait connaissance justement le jour où vous déménagez…

Deux – Vous trouvez qu’on a fait connaissance ?

L’autre se contente de le regarder en souriant, tout en mâchonnant son Cachou.

Un – Et où est-ce que vous allez, comme ça, avec vos cartons ?

Deux – Je m’installe dans le 19ème.

Un – Le 19ème arrondissement ?

Deux – Euh, oui… Pas le 19ème siècle.

Un – Ça va vous changer.

Deux – Oui… Remarquez, le 19ème, ça ne doit pas être si différent que ça du 20ème.

Un – Mais nous n’aurons plus l’occasion de nous revoir…

Deux – Je vous dirais bien que vous allez me manquer, mais comme on ne s’était jamais croisé jusqu’ici. Vous habitez cet immeuble depuis longtemps ?

Un – Ah, non, mais je n’habite pas ici.

Deux – Ah oui… Ça explique sûrement pourquoi on ne se croisait pas plus souvent…

Un – J’ai mon cabinet au troisième.

Deux – Je vois. Le dentiste.

Un – Euh, non… Moi c’est juste en face. L’exorciste.

Deux – L’exorciste…?

Un – Évidemment, ce n’est pas marqué sur la porte.

Deux – Bien sûr.

Un – Je consulte surtout le soir. Ou même la nuit, c’est plus discret.

Deux – C’est sûrement pour ça qu’on ne s’est jamais rencontré…

Un – Les gens qui viennent me voir n’ont pas toujours envie qu’on les reconnaisse…

Deux – Je ne suis pas sûr non plus que j’aimerais croiser vos patients dans l’escalier après la tombée de la nuit…

Un – Vous n’y croyez pas.

Deux – Ça se voit tant que ça ?

Un – Je ne vous en veux pas, mais vous avez tort.

Deux – Peut-être, oui… Et ça marche ?

Un – Regardez autour de vous… Et surtout au dessus… Je veux dire ceux qui nous gouvernent. Vous ne croyez pas que le marché est immense ?

Deux – Oui, remarquez, ce n’est pas faux. Dommage que vous ne pouviez pas me citer le nom de quelques-uns de vos clients.

Un – En tout cas, ceux qui ne sont pas encore venus me voir, vous n’aurez pas de mal à les reconnaître. Prenez qui vous savez. Celui dont le nom rappelle l’autre pays du fromage. Si le candidat avait pris soin de se faire désenvoûter à temps, nous aurions peut-être aujourd’hui un président normal.

Deux – Peut-être, oui… Mais vous, avec tout ça, vous n’avez pas réussi à arrêter de fumer ?

Un – Je n’ai pas encore trouvé la formule magique qui me libérerait des puissances maléfiques de la nicotine.

Deux – Marlboro, sors de ce corps !

Un temps.

Un – Et vous déménagez pourquoi, si je peux me permettre ?

Deux – Eh bien… Pour me rapprocher de mon travail, d’abord.

Un – En déménageant du 19ème au 20ème arrondissement ?

Deux – Et aussi… Comment dire ? Parce que je sentais comme une présence diabolique dans l’appartement que j’occupe au dernier étage de cet immeuble.

Un – Vraiment ? Vous auriez dû m’en parler avant…

Deux – Malheureusement, je ne vous connaissais pas encore.

Un – Et par présence diabolique, qu’est-ce que vous entendez, exactement ?

Deux – J’entends principalement… ma femme (ou mon mari).

Un – Je vois… J’ai beaucoup de cas comme le vôtre…

Deux – Bon, ce n’est pas tout ça, mais il va falloir que je m’y remette. Puisque vous ne voulez pas m’aider…

Un – Je pourrais toujours essayer de désenvoûter votre conjoint.

Deux – Vous pourriez faire ça ?

Un – C’est à quel étage ?

Deux – Huitième.

Un – Vous avez descendu ces cartons du huitième étage, sans ascenseur ?

Deux – Et j’en ai encore beaucoup plus à descendre…

Un – Ah, oui… Huitième sans ascenseur… C’est vraiment diabolique…

Deux – Oui…

Un – Désolé, mais je crois que là… Je ne peux rien pour vous…

Il passe son chemin, et l’autre reste là avec ses cartons, un peu déstabilisé. Il se décide à repartir quand un autre personnage (joué par celui qui vient de partir) portant un masque de carnaval (au choix) arrive. Il fait mine de chercher quelque chose, comme un nom sur une boîte aux lettres ou une plaque professionnelle.

Trois – Excusez-moi, l’exorciste, c’est à quel étage ?

Deux – Troisième. En face du dentiste.

Trois – Évidemment, il n’y a pas de plaque en bas.

Deux – Ni sur la porte.

Trois – Merci…

Il sort. L’autre reste là, assis sur son carton.

Deux – Je crois qu’il était temps que je déménage, moi…

Noir.

 

6 – Colis piégé

Un facteur (homme ou femme) arrive avec un paquet et croise un locataire (homme ou femme) qui arrive aussi.

Facteur – Ah justement, j’avais un paquet pour vous.

Locataire – Merci.

Le facteur lui donne le paquet.

Facteur – Une petite signature…

Locataire – Bien sûr…

Encombré, le locataire rend le paquet au facteur afin de signer le reçu qu’il lui tend.

Locataire – Excusez-moi, je vous rends ça une seconde.

Le locataire signe le reçu et sourit.

Locataire – J’espère que ce n’est pas un colis piégé…

Le facteur répond sur le même ton de la plaisanterie.

Facteur – Ah, ah, ah ! C’est vrai qu’on entend comme un tic tac, là dedans.

Locataire – Ah, ah, ah ! On voit tellement de choses, maintenant ! (Cessant de rire brusquement) C’est vrai ?

Le facteur, pris au mot, colle son oreille contre le paquet.

Facteur – Vous allez rire mais… Oui, on dirait…

Le locataire semble soudain inquiet. Il colle à son tour son oreille sur le paquet.

Locataire – Mais oui… Je l’entends aussi… Vous pensez que ça pourrait…

Le facteur change également de ton.

Facteur – Vous connaissez des gens qui auraient des raisons de vous en vouloir à ce point ?

Locataire – Je ne sais pas… À part ma belle-mère… Mais on a tous des ennemis, non ?

Facteur – Tout de même.

Le locataire hésite.

Locataire – Du coup, je ne suis pas sûr de vouloir le prendre…

Facteur – Alors qu’est-ce que j’en fais ?

Locataire – Vous n’avez qu’à le ramener à la Poste.

Facteur – C’est que je n’ai pas fini ma tournée, moi… Et si ça me pète à la gueule en cours de route ? Et puis maintenant, vous avez signé le reçu…

Il tend le paquet à l’autre qui refuse de le prendre.

Locataire – Et si on appelait la police ?

Facteur – La police ?

Locataire – Comme quand on trouve un paquet suspect dans un hall de gare ou dans un train.

Facteur – Vous voulez dire… une brigade de démineurs ?

Locataire – Eux, ils sauront quoi faire…

Facteur – Et si la bombe explosait avant qu’ils arrivent ?

Locataire – Je ne sais pas moi… On n’a qu’à jeter le paquet dans la rue…

Facteur – Et si des passants étaient blessés ? Des enfants, peut-être… C’est l’heure de la sortie de l’école… On ne peut pas faire ça !

Locataire – Vous avez raison… Il ne reste plus qu’à nous préparer à mourir dans la dignité, avec la seule consolation que notre sacrifice aura permis de sauver quelques vies innocentes…

Facteur – Notre sacrifice ? Qu’est-ce que vous proposez, au juste ?

Locataire – Il faut agir, et vite !

Il prend le paquet des mains du facteur, le jette contre le sol, et le piétine violemment.

Facteur – Non mais ça ne va pas ?

Locataire – Ça n’a pas explosé…

Facteur – Non…

Ils se penchent tous les deux pour examiner le paquet.

Facteur – Ah, oui… C’était bien une pendule… Mais je ne vois pas de bombe…

Locataire – Non, c’est bizarre…

Facteur – Mais j’y pense, c’est qui l’envoyeur ?

Locataire – L’envoyeur ?

Facteur – En principe, c’est marqué sur l’accusé de réception !

Locataire – Ah oui…

Le facteur regarde le reçu.

Facteur – Ça vient de Suisse… C’est curieux…

Locataire – Oui, c’est sûrement le pays au monde qui compte le moins de terroristes…

Facteur – Madame Mansard… Vous connaissez ?

Locataire – C’est ma belle-mère.

Le facteur fouille dans les décombres du paquet.

Facteur – Regardez… Il y a une lettre de revendication…

Il tend la feuille à l’autre qui la lit.

Locataire – Bon anniversaire mon chéri… C’est pour l’anniversaire de son fils (ou sa fille).

Facteur – Son fils (ou sa fille) ?

Locataire – Mon mari (ou ma femme) !

Facteur – Une pendule… C’est un drôle de cadeau, pour un anniversaire, non ?

Locataire – Mon beau-père est horloger.

Facteur – Et ça ne vous a pas mis la puce à l’oreille ? Je veux dire quand vous avez entendu le tic tac…

Ils contemplent tous les deux les restes défoncés du paquet.

Facteur – C’est votre mari (ou votre femme) qui va être content(e)… Ça va lui faire quel âge, au fait ?

Locataire – On dirait que ça sent quand même un peu la poudre, non ?

Facteur – Je dirais plutôt le chocolat…

Locataire – Ah, oui, regardez, il y avait aussi des chocolats avec. (Il prend la boîte défoncée, et la tend au facteur) Vous en voulez un ?

Facteur – Et si ils étaient empoisonnés ?

Ils échangent un regard perplexe.

Noir.

 

7 – Mauvaise adresse

Un personnage (homme ou femme) arrive, ouvre sa boîte à lettres et constate sans surprise mais avec une certaine tristesse qu’elle est vide. Un autre personnage (homme ou femme) arrive, ouvre également sa boîte et, après un mouvement de surprise, en sort un paquet de lettres.

Un – On dirait que vous avez du courrier, aujourd’hui…

Deux – Oui, je ne comprends pas… D’habitude, à part de la pub… Voyons voir…

Son visage s’assombrit.

Un – Pas de mauvaises nouvelles, j’espère…

Deux – Pas de nouvelles du tout… C’est le courrier de mes voisins de palier… Le facteur s’est encore trompé…

Un – Ah…

Deux – Je vais les remettre dans leur boîte aux lettres.

Un – Oui…

Deux – Alors vous non plus…

Un – Non, pas de courrier aujourd’hui…

L’autre s’apprête à remettre le courrier dans une autre boîte mais laisse tomber la pile par terre.

Deux – Zut !

Un – Attendez, je vais vous aider.

Les deux personnages se baissent pour ramasser les enveloppes et en profitent pour les examiner.

Deux – Tiens, je ne savais pas qu’il était abonné à Plongée Magazine…

Un – C’est vrai qu’on est assez loin de la mer…

Deux – Il doit faire de la plongée sous-marine en piscine.

Un – Ou dans sa baignoire…

Deux – Il y a aussi une lettre à entête des Pompiers de Paris.

Un – Il est peut-être pompier volontaire.

Deux – Ou alors, c’est pour l’inviter au bal…

Rires. Embarras.

Deux – C’est un peu indiscret, ce qu’on fait, non ?

Un – Oui, un peu… Quoi d’autre ?

Les deux personnages se mettent à examiner les enveloppes.

Un – Une carte postale.

Deux – Ça vient d’où ?

Un – Les Baléares. Ibiza.

Deux – Qu’est-ce que ça dit ?

Un – Quand même…

Deux – Ça ne compte pas, c’est une carte postale ! Même le facteur a pu la lire…

Un – Un petit coucou des Baléares où nous passons une semaine de vacances. Les paysages sont magnifiques et le beau temps au rendez-vous. À très bientôt. Bises. Maurice et Jacques.

Deux – C’est d’un banal…

Un – Les gens ne savent plus écrire.

Deux – Mais tout de même.

Un – Quoi ?

Deux – C’est signé Maurice et Jacques.

Une – Des camarades de plongée ?

Deux – Ou des amis pompiers…

Les deux personnages se replongent dans l’examen du courrier.

Deux – Tiens, une lettre dont l’adresse est écrite à l’encre rose…

Un – Ah oui…

Deux – Je me demande qui ça peut bien être…

Un – Il est marié, non ?

Deux – Séparé, je crois.

Un – Il n’y a pas l’adresse du destinataire, au dos ?

L’autre retourne la lettre.

Deux – Gérard…

Un – Pourquoi un Gérard lui écrirait-il à l’encre rose ?

Deux – Ça expliquerait que sa femme l’ait quitté.

Un – Comment savoir ?

Deux – J’ai ma petite idée…

Il ouvre l’enveloppe.

Un – Non ?

Deux – Désolé, je n’ai pas pu résister. Une pulsion, comme disent les serial killers.

Un – Bon ben maintenant, autant la lire.

Deux – Bonjour Alain. Excuse-moi de t’écrire avec un stylo rose, mais c’est tout ce que j’avais sous la main. D’autant que c’est pour t’annoncer une bien triste nouvelle. Tante Adèle est morte hier…

Un – Un faire-part de décès à l’encre rose… Comment on aurait pu se douter aussi.

Deux – C’est d’un décevant, ce courrier. Je me demande si cela vaut le coup de continuer.

Un – Vous avez raison. Ce type est d’un banal.

Deux – Complètement transparent.

Un – C’est bien simple, je le croiserais dans l’escalier, je ne suis même pas sûr que je le reconnaitrais.

Deux – On va remettre tout ça dans sa boîte.

Il remet le courrier dans la boîte de son destinataire, et regarde sa montre.

Deux – Ouh la… Déjà ! Je vais rater mon feuilleton, moi.

Un – Ah vous le regardez aussi ?

Deux – Heureusement qu’il y a la télé pour nous changer un peu les idées…

Ils sortent.

Noir.

 

8 – Invitation

Une femme passe en tirant une poubelle à roulettes de laquelle dépassent des pieds masculins et/ou féminins. Une autre femme arrive pour relever son courrier et salue la première.

Un – Bonjour !

Deux – Ah, bonjour ! Comment allez-vous ?

L’autre remarque les pieds qui dépassent de la poubelle.

Un – C’est les encombrants, aujourd’hui ? Je pensais que c’était la semaine prochaine ?

Deux – C’était une urgence…

Un – Le grand nettoyage de printemps, alors ?

Deux – Oui, on peut dire ça comme ça…

Elle remet les pieds dans la poubelle afin qu’ils ne dépassent plus.

Un – Moi aussi, il faudrait que je m’y mette quand j’aurai le temps. On accumule tellement de bazar au fil des années.

Deux – Vous pouvez me tenir la porte ?

Un – Mais bien sûr, ne bougez pas…

Elle s’avance en coulisse pour tenir une porte qu’on ne verra pas forcément.

Deux – C’est gentil !

Un – Il n’y a pas de quoi, je vous en prie. Bonne journée, alors !

Deux – Merci ! Vous aussi.

L’autre sort avec sa poubelle.

Une autre femme arrive pour relever son courrier.

Un – Ah, bonjour ! Très heureuse de vous rencontrer. Je suis votre voisine de palier. Je vous ai aperçue de loin, pendant que vous emménagiez…

Trois – Vous avez raison, mieux vaut rester à distance, dans ces cas-là. Je plaisante…

Un – Je suis ravie que… Et bien je voulais juste vous dire… Bienvenue dans l’immeuble !

Trois – Merci, c’est très aimable à vous.

Un – Entre voisins…

Trois – Oui…

Un – Vous verrez, les gens de l’immeuble sont très sympas. Et surtout, si vous avez besoin de quelque chose…

Trois – Merci.

Un – Il va falloir que j’y aille… Je vais chercher ma fille à son cours de violon. Vous avez des enfants ?

Trois – Oui… Enfin, non. Je veux dire… Maintenant, j’en suis débarrassée, heureusement.

Un – Débarrassée…?

Trois – Oui… Je les ai mis dans le congélo, pour être tranquille.

Un – Ah, oui…

Trois – Je plaisante.

Une – Bien sûr.

Trois – Ils sont grands, maintenant. Ils n’habitent plus à la maison.

Un – C’est vrai que ça fait un vide, quand ils sont partis. Sur la fin, on n’a qu’une hâte, c’est qu’ils débarrassent le plancher. Et puis finalement… Ça fait un vide.

Trois – Mais votre fille habite toujours avec vous, non ? Je veux dire, si vous allez la chercher à son cours de violon…

Un – Oui… Mais j’imagine. Ça a dû vous faire un vide, non ?

Trois – Quand mon dernier est parti, j’ai d’abord hésité à prendre un chien à la SPA, et puis finalement, c’est ma belle-mère qui est venue s’installer à la maison.

Un – C’est vrai qu’un chien, il faut le sortir trois fois par jour pour qu’il fasse ses besoins. C’est quand même contraignant.

Trois – Vous avez raison. Une belle-mère, c’est beaucoup plus pratique.

Un – Oui…

Trois – Il y a les couches…

Un – Oui…

Trois – Je plaisante…

Un – Bien sûr… Bon, et bien je vais vous laisser… Sinon ma fille va m’attendre…

Trois – Excusez-moi de ne pas avoir été plus bavarde. Mais je suis un peu débordée en ce moment. Avec ce déménagement…

Un – Je comprends.

Trois – De toutes façons, on aura sûrement l’occasion de se revoir, puisque nous sommes voisins de palier.

Un – Mais j’y pense… Pourquoi ne viendriez-vous pas prendre l’apéritif ce soir ?

Trois – Euh… Oui, pourquoi pas ?

Un – Vers 19H30 ?

Trois – Très bien. (Elle regarde sa montre) Maintenant, c’est moi qui dois vous laisser. Sinon, c’est mon premier patient va m’attendre. Alors à ce soir !

Un – Parfait !

L’autre s’en va. Un autre personnage arrive.

Un – Tu sais quoi ? Je viens de croiser notre nouvelle voisine de palier. Je l’ai invitée à venir prendre l’apéritif ce soir.

Quatre – Tu l’as invitée ?

Un – Ben oui, pourquoi ?

Quatre – J’ai croisé son mari ce matin, moi aussi, et tu sais quoi ?

Un – Quoi ?

Quatre – Il est inspecteur des impôts.

Un – Inspecteur des… Tu veux dire contrôle fiscal, et tout ça…

Quatre – Oui.

Un – En même temps, on n’a rien à se reprocher, non ?

Quatre – Tu parles… Et les étagères de mon bureau que j’ai fait installer au noir par le type du cinquième ?

Un – Ils ne viennent pas pour inspecter la maison…

Quatre – C’est une deuxième nature, chez ces gens-là !

Un – Tu crois ?

Quatre – Et puis même. Tu imagines, il faudra faire attention à tout ce qu’on dit.

Un – Qu’est-ce qu’on pourrait dire ? À part au sujet de tes étagères ?

Quatre – Imagine qu’on se fâche avec eux.

Un – Pourquoi est-ce qu’on se fâcherait avec eux, on ne les connaît pas ?

Quatre – Justement ! On ne sait pas ce qui peut les heurter. On ne connaît pas leurs opinions religieuses ou politiques ?

Un – C’est un peu le principe quand on invite des gens pour faire connaissance.

Quatre – Oui, mais lui, si on dit quelque chose qui ne lui plaît pas, il a les moyens de nous coller un contrôle fiscal. Et crois-moi, ces gens-là, quand ils cherchent ils trouvent…

Un – Oh mon Dieu, tu as raison… Pourquoi est-ce que je l’ai invitée ? On pourrait peut-être décommander ?

Quatre – Ils vont trouver ça suspect ! Ce serait encore pire. Ou alors ils vont penser qu’on ne les aime pas…

Un – Tu as raison… Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Quatre – Dans quelle merde tu nous as fourrés, encore…

Un – Et elle, je ne sais même pas ce qu’elle fait. J’ai complètement oublié de lui demander… En tout cas, elle a l’air un peu perturbée…

Quatre – Elle est psychanalyste…

Un – Non ? Mais comment tu sais ça ? C’est son mari qui te l’a dit ?

Quatre – Je l’ai vue visser sa plaque devant l’immeuble ce matin.

Un – Psychanalyste ? Alors c’est pour ça qu’elle m’a posé des tas de questions…

Quatre – Quelle genre de questions ?

Un – Ben… Sur les cours de violon, par exemple.

Quatre – Les cours de violon ?

Un – Tu crois que ça a une signification particulière pour un psychanalyste, les cours de violon ?

Quatre – En tout, ça en a pour un inspecteur des impôts. Surtout si tu les paies au black…

Un – Mais c’est épouvantable…

Quatre – Non mais tu imagines le calvaire, cet apéritif ? Entre un inspecteur des impôts et une psychanalyste !

Un – Tu as raison, il va falloir faire attention à tout ce qu’on dit…

Quatre – On essaiera d’en dire le moins possible.

Un – Oui…

Quatre – Mais ça ne va pas être évident.

Un – Non, c’est sûr… Quand on invite des gens à prendre l’apéritif pour faire connaissance…

Moment de flottement.

Quatre – C’est aujourd’hui, les encombrants ?

Un – La semaine prochaine… Au fait, j’ai croisé aussi la voisine du cinquième qui descendait sa poubelle, et tu sais quoi ?

Quatre – Ne me dis pas que tu l’as invitée à prendre l’apéritif, elle aussi ?

Un – Non, mais j’ai cru voir des restes humains qui dépassaient de la poubelle.

Quatre – Non mais tu ne crois pas qu’on a plus urgent à traiter, comme problème, non ?

Un – Tu as raison… Et si on mettait un truc dans leur apéro ? Genre somnifères, tu vois. Histoire d’abréger la soirée…

Quatre – Tu crois ?

Ils sortent.

Noir.

 

9 – Lettre d’amour

Le facteur arrive et cherche un nom sur une boîte aux lettres qu’il ne trouve pas. Une locataire arrive.

Facteur – Excusez-moi, Mademoiselle Lelièvre, vous connaissez ?

Locataire – Lelièvre ? Non… Enfin, si… C’était mon nom de jeune fille. Mais plus personne ne m’appelle comme ça… Et je suis mariée depuis vingt ans…

Facteur – Pourtant, c’est la bonne adresse…

Locataire – Faites voir…

Le facteur lui tend l’enveloppe.

Locataire – C’est curieux, on dirait un timbre de collection… Mais regardez, le cachet de la Poste indique le 21 mars 1985… Il y a près de trente ans !

Le facteur regarde l’enveloppe.

Facteur – Ah oui, dites donc… C’est incroyable.

Locataire – Qu’est-ce que ça pouvait bien être ?

Facteur – Vous n’avez qu’à l’ouvrir, puisque c’est pour vous.

Locataire – Vous croyez ?

Facteur – Mademoiselle Lelièvre, c’est bien vous ?

Locataire – Oui… Enfin c’était…

Elle ouvre l’enveloppe et la parcourt du regard.

Facteur – Alors ?

Locataire – C’est une lettre de mon petit ami de l’époque… Mon premier amour.

Facteur – Qu’est-ce qu’il dit ? Si ce n’est pas indiscret, bien sûr…

Locataire – Il s’excuse de ne pas avoir pu venir à notre dernier rendez-vous, mais il s’est cassé la jambe. Il est bloqué à l’hôpital…

Facteur – Ce sont des choses qui arrivent, je sais de quoi je parle. Et ben ça, Mademoiselle Lelièvre !

Locataire – Et moi qui croyais qu’il m’avait posé un lapin…

Facteur – C’est vrai qu’à l’époque, il n’y avait pas encore internet. Il n’y avait même pas de téléphone portable. Et qu’est-ce qu’il dit d’autre ?

Locataire – Il dit qu’il m’aime… Vous vous rendez compte ? Si j’avais su…

Facteur – C’est incroyable ! Cette lettre a mis 30 ans à vous parvenir…

Locataire – Oui… Et je ne vous félicite pas !

Facteur – Pardon ?

Locataire – Si cette lettre m’était parvenue à temps, ma vie aurait pu être très différente !

Facteur – Oui, bien sûr, mais…

Locataire – J’aimais beaucoup ce garçon… Je suis sûr qu’il a dû devenir quelqu’un dans la vie…

Facteur – Peut-être, mais…

Locataire – Vous savez que je pourrais porter plainte contre vous ?

Facteur – Contre moi ?

Locataire – Contre la Poste !

Facteur – C’est le destin, non ?

Locataire – En tout cas, je serais curieuse de savoir ce qu’il est devenu…

Facteur – Comment s’appelait-il ?

Locataire – C’est marqué au dos de l’enveloppe, non ?

Le facteur regarde.

Facteur – Non ? Ce n’est pas vrai !

Locataire – Quoi ?

Facteur – Mais c’est moi qui vous ai envoyé cette lettre ! Je ne m’en souvenais plus du tout !

Locataire – Vous ? Vous êtes certain ?

Facteur – Absolument ! C’est mon nom, et c’est l’adresse de mes parents. Là où j’habitais à l’époque…

Locataire – Je ne vous aurai pas du tout reconnu, dites donc…

Facteur – Ça fait quand même trente ans… Je n’ai pas oublié ton prénom, bien sûr, mais ton nom de famille…

Locataire – Alors comme ça, vous êtes devenu facteur.

Facteur – Oui… J’étais tellement déprimé que tu n’aies pas répondu à ma lettre… En y repensant, je crois que c’est pour ça que je suis devenu facteur. Pour avoir le bonheur d’apporter aux autres les réponses que je n’ai jamais reçues.

Locataire – Et votre jambe, ça va mieux ?

Facteur – On peut se tutoyer, non ?

Locataire – C’est à dire que… Là, je suis un peu pressée. Mon mari m’attend dehors avec la voiture.

Facteur – Bien sûr…

Il la regarde partir presque en courant.

Facteur – Mademoiselle Lelièvre…

Noir.

 

10 – Squatteur

Un type arrive, hésite un instant, et s’assied par terre devant les boîtes aux lettres. Il commence à somnoler. Une locataire arrive à son tour et l’aperçoit.

Locataire – Allez, réveillez-vous mon brave ? Je comprends que vous soyez fatigué, mais il ne faut pas rester, ici, hein ?

L’autre se réveille.

Homme – Et pourquoi ça ?

Locataire – Mais… parce que c’est un hall d’immeuble, pas un hôtel social. Vous ne savez vraiment pas où aller, c’est ça ?

Homme – Non… En ce moment, je suis sans domicile fixe.

Locataire – Et bien raison de plus, mon ami ! Si vous êtes sans domicile fixe, pourquoi diable vouloir vous fixer ici ?

Homme – Vous avez raison…

Le type se relève.

Locataire – Merci pour votre compréhension, mon ami. Mais vous savez quoi ? Au fond, je vous envie.

Homme – Vraiment ?

Locataire – Parfois, moi aussi, j’aimerais être sans domicile fixe. Ne pas avoir à rentrer tous les soirs chez moi. Retrouver la même personne qui m’attend à la maison.

Homme – Dans ce cas, vous pourriez peut-être m’accueillir chez vous pour une nuit ? Ça vous ferait un peu de distraction…

Locataire – Chez moi ?

Homme – Il fait tellement froid dehors.

Locataire – Oui, je sais, j’ai dû mettre mon Damart ce matin… Et malgré ça, je me suis gelée au bureau toute la journée.

Homme – Si je passe la nuit dehors, je ne suis pas sûr de me réveiller demain matin.

Locataire – Vous êtes sûr que vous ne dramatisez pas un peu là ?

Homme – Vous voudriez vraiment avoir ma mort sur la conscience ?

L’autre hésite, puis sort un billet de sa poche.

Locataire – Allez, c’est votre jour de chance. Prenez ça et allez dormir à l’hôtel.

Homme – Dix euros ? Comment voulez-vous que je trouve une chambre d’hôtel à ce prix-là ?

Locataire – Bon, en voilà trente, et vous fichez le camp, d’accord ? Je suis sûr que vous trouverez un Formule 1 ou quelque chose dans le genre. Vous ne voudriez pas dormir dans un palace, non plus ?

Homme – Ça ira. Merci Monseigneur.

Locataire – Et puis si vous ne trouvez pas d’hôtel qui veuille bien vous accueillir, vous pourrez au moins vous acheter quelques litrons pour vous réchauffer.

Locataire – Vous me sauvez la vie. Dieu vous le rendra…

Une femme arrive.

Femme – Mais qu’est-ce que tu fais ici ?

Homme – Je n’avais pas le code, et j’ai perdu ton numéro de portable. Comme je savais que tu n’allais pas tarder à arriver. Mais Madame venait de me proposer très gentiment d’attendre chez elle.

Femme – Merci, c’est très aimable à vous.

La femme accuse le coup mais n’en laisse rien paraître.

Locataire – Mais de rien. Entre voisins, c’est bien naturel…

Femme – C’est vrai qu’avec ce froid… Je vous présente mon frère. Il passe quelques jours chez moi avant de repartir à Bucarest pour un tournage. Il est comédien…

Locataire – Ravi d’avoir fait votre connaissance, alors.

Homme – Les saltimbanques ont toujours eu mauvaise réputation. Au Moyen-Age on les tenait pour des voleurs de poules et on refusait même de les enterrer dans les cimetières avec les bons chrétiens.

Femme – Heureusement, on n’est plus au Moyen-Âge… Je ne devrais pas dire ça devant lui, mais c’est un excellent acteur. Vous verrez, il fera une grande carrière…

Locataire – Je n’en doute pas…

Homme – N’embête pas Madame avec ça, voyons, elle a sûrement hâte de rentrer chez elle pour retrouver son mari.

Locataire – Bien alors je vous laisse.

Homme – Merci encore.

Locataire – Mais de rien.

Homme – Vraiment sympa, non ?

Femme – Oui, il y a une bonne ambiance, dans cet immeuble, on dirait.

Ils sortent.

Noir.

 

11 – Don contre don

Le premier (ou la première) arrive, l’air affligé, et s’assied quelque part. Le (ou la) deuxième arrive à son tour et, voyant que l’autre n’a pas l’air d’aller bien, l’aborde avec sollicitude.

Un – Ça va ?

Deux – Je viens d’enterrer mon père.

Un – Enterrer ?

Deux – Oui, enfin… je n’ai pas fait ça moi-même. J’ai fait appel à des spécialistes. Il paraît qu’on ne peut pas faire autrement. Ce n’est pas donné, d’ailleurs.

Un – Ah oui…

Deux – Bref, je reviens de l’enterrement.

Un – Je suis vraiment désolé. Je vous présente mes plus sincères condoléances…

Deux – Vous pouvez garder vos condoléances. Je détestais mon père.

Un – On a toujours de bonnes raisons de détester son père.

Deux – Vous savez ce que je trouve vraiment insupportable lors des enterrements ?

Un – Non…

Deux – Tous ces gens qui ne font même pas partie de la famille, qu’on n’a souvent jamais vu de sa vie avant la cérémonie, et qui devant le cercueil se mettent à sangloter plus bruyamment que les propres enfants du défunt. Comme pour les faire culpabiliser de ne pas avoir eux-mêmes le chagrin plus démonstratif. C’est parfaitement déplacé, vous ne trouvez pas ?

Un – Vous avez raison… Il devrait y avoir un ordre de préséance. Un seuil de décibels autorisés en fonction de la proximité de chacun avec la personne qu’on enterre.

Deux – Si les héritiers en ligne directe ne jugent pas nécessaire de pleurer devant le cercueil de leur très cher disparu, les autres aussi devraient s’en abstenir, non ?

Un – Pourtant, on dirait que le décès de votre père ne vous laisse pas complètement indifférent…

Deux – En effet… Sa disparition est pour moi un coup dur.

Un – Malgré vos différends, vous n’aviez donc pas rompu toute relation avec lui…

Deux – Non… La dernière fois que je l’ai vu, c’était dans le bureau du juge…

Un – Du juge ?

Deux – J’étais sur le point de gagner le procès que j’avais engagé contre mon père… Maintenant qu’il est mort, évidemment, ça va être beaucoup plus difficile…

Un – Ah oui…

Deux – J’ai peur que l’affaire soit classée sans suite.

Un – C’est à craindre. Mais… pourquoi ce procès, si je peux me permettre ?

Deux – Ce serait un peu long à vous expliquer, mais en gros… je reproche à mon père, après m’avoir fait naître, de me laisser complètement démuni devant la misère du monde…

Un – Et pourquoi ne pas faire le même reproche à votre mère aussi ?

Deux – Je suis né de mère inconnue.

Un – De mère inconnue ? Tiens donc… Je ne savais même pas que c’était matériellement possible. De mon temps… Mais c’est vrai qu’à présent, avec les nouvelles technologies…

Deux – Je suis né en terre inconnue, d’une mère porteuse sans papier, payée en liquide, et qui a préféré garder l’anonymat.

Un – Donc vous reprochiez à votre père de vous avoir privé de l’affection d’une mère…

Deux – Ah non, pas du tout !

Un – Mais alors pourquoi lui faire un procès pour vous avoir mis au monde ? Vous n’avez pas l’air d’avoir de malformations particulières…

Deux – Mon Dieu non.

Un – Je dirais même que vous êtes plutôt bien fait de votre personne…

Deux – Merci.

Un – Alors pourquoi ?

Deux – Non mais vous avez vu le monde dans lequel on vit ?

Un – Oui, ce n’est pas faux… Avec toutes ces guerres un peu partout sur la planète. Le terrorisme. La famine. Le réchauffement climatique…

Deux – Sans parler de l’ISF et du cancer de la prostate.

Un – Vous en voulez à votre père de vous avoir fait naître dans cette vallée de larmes qu’est notre monde moderne…

Deux – En fait, c’est un peu plus compliqué que ça…

Un – Vous commencez à m’intriguer.

Deux – Avant de mourir, mon père a légué une grosse partie de sa fortune à une fondation qui lutte contre la faim dans le monde

Un – Ah oui, c’est… C’est bien ça.

Deux – Oui, mais ma part d’héritage, elle, en est diminuée d’autant.

Un – Bien sûr… Mais… c’est tout de même très généreux de sa part.

Deux – Mais pas du tout ! Il a fait ça exprès pour m’emmerder !

Un – Comment ça, pour vous emmerder ? La faim dans le monde, tout le monde est contre, non ? Ne me dites pas que vous êtes pour…

Deux – Je vous dis qu’il a fait ça dans le seul but de me déshériter.

Un – Oui, je comprends bien mais… Tout de même… Cela profitera à des gens qui ont vraiment besoin de cet argent.

Deux – Voilà ! C’est bien pour ça que je lui fais un procès.

Un – Pardon ?

Deux – S’il avait laissé sa fortune à son plombier ou à son contrôleur fiscal, son intention de me nuire n’aurait fait aucun doute. Mais là, c’est particulièrement vicieux, non ?

Un – Vicieux ?

Deux – En me déshéritant au profit de la lutte contre la faim dans le monde, il se donne le beau rôle, vous comprenez ! Et moi, si je m’y oppose, je passe pour un égoïste. Un fils à papa qui voudrait continuer à bouffer du caviar avec l’héritage de son père, plutôt que d’y renoncer joyeusement pour que les déshérités aient un peu de riz dans leur assiette.

Un – Quand ils ont une assiette…

Deux – Ah mais non, je ne vais pas me laisser faire !

Un – Bien sûr… Enfin, je veux dire… Je comprends… Mais ça risque de ne pas être facile.

Deux – À qui le dites-vous…

Un – Comme vous disiez, devant les juges, vous aurez le mauvais rôle…

Deux – Et voilà… Mais je reste confiant… J’ai un bon avocat…

Un – Et que ferez-vous si vous obtenez malgré tout gain de cause ?

Deux – Que voulez-vous que je fasse ? Je reverserai aussitôt cet argent à cette même fondation.

Un – Pardon ?

Deux – Je n’ai pas le choix ! Si je garde tout ce fric pour moi, je passerai pour un salaud. C’est ce que vous penseriez, vous, non ?

Un – C’est à dire que… Oui, évidemment…

Deux – Et voilà ! Quand je vous disais que mon père était un grand pervers, vous comprenez, maintenant…

Un – Euh… Oui… J’essaie… Mais… vous êtes sûr que ce n’est pas un peu compliqué, tout ça ?

Deux – Et pourquoi ça ?

Un – Si cet argent doit finalement aller à cette fondation…

Deux – Ah oui, mais ce n’est pas du tout pareil ! Là c’est moi qui donnerait.

Un – Qui donnerait… l’argent de votre père.

Deux – Si j’en hérite avant, ce sera mon argent ! Et j’aurais démontré que ce n’est pas par générosité qu’il a fait tout ça, mais simplement pour m’emmerder. Et le bienfaiteur de l’humanité, ce sera moi !

Un – Bien sûr… Enfin… Si cela peut vous faire du bien à vous aussi…

Deux – Oui… Mais il y a quand même une chose qui me chagrine.

Un – La mort de votre père…

Deux – Non, le fait que même si je gagne ce procès, il n’en saura jamais rien…

Un – C’est toujours beaucoup plus difficile de se venger des gens qui sont déjà morts.

Deux – Oui… Et c’est beaucoup moins gratifiant…

Noir.

 

12 – Avis de passage

Le facteur (homme ou femme) glisse des livres dans chaque boîte aux lettres. Un locataire (homme ou femme) arrive.

Locataire – Vous ne savez pas lire ?

Facteur – Si justement ! Et vous ?

Locataire – Stop Pub, c’est marqué là sur ma boîte !

Facteur – Ah mais ce n’est pas de la pub ! Je suis votre nouveau facteur.

Locataire – Ah oui ? (Désignant ce que le facteur a dans la main) Et ça qu’est-ce que c’est ? Du courrier, peut-être ?

Facteur – C’est une opération que nous venons de mettre en place à La Poste. Vous savez maintenant, avec le développement d’internet, on est obligé de diversifier nos missions…

Locataire – Et alors ?

Facteur – Pour ceux qui ne reçoivent plus de courriers, nous avons décidé de distribuer des lettres libres de droit.

Locataire – Libres de droit ?

L’autre montre ce qu’il a dans sa sacoche.

Facteur – Les Lettres de Mon Moulin, Les Lettres Persanes, Les Lettres de Madame de Sévigné…

Locataire – Pourquoi faire ?

Facteur – Mais pour réenchanter le monde ! Et réenchanter La Poste ! Le courrier traditionnel a disparu, très bien. Cela économise du papier. Et donc ça évite de couper des arbres. Mais les gens ne lisent plus ! Et ça, c’est terrible, n’est-ce pas ?

Locataire – Oui, bien sûr.

Facteur – La littérature, c’est la mémoire du monde ! Vouloir sauver les forêts, c’est parfait. Mais il faut aussi préserver ce qui fait notre vraie richesse ! Notre patrimoine culturel : les livres ! Vous savez combien de lettres il y a dans notre alphabet ?

Locataire – À peu près 26, non ?

Facteur – Vous vous rendez compte ?

Locataire – Quoi ?

Facteur – Avec 26 lettres seulement, en les combinant, l’homme peut tout exprimer.

Locataire – Oui…

Facteur – Et encore, quand je dis 26… Vous savez quelle est la langue au monde qui comprend le moins de lettres ?

Locataire – Ma foi non…

Facteur – Le Rotokas. Une langue parlée dans les îles Salomon. Son alphabet ne compte que 12 caractères.

Locataire – Vraiment ?

Facteur – Une douzaine de lettres pour exprimer toutes les pensées des hommes.

Locataire – Oui, c’est… Vous avez du courrier pour moi ?

Facteur – Une dizaine de chiffres pour comprendre la mécanique de l’univers.

Locataire – Je peux avoir mon courrier ?

Facteur – Et sept notes pour composer toute la musique du monde.

Locataire – Donc pas de courrier…

Facteur – Et qu’est-ce qui restera de tout ça, dans quelques milliards d’années ? Quand le soleil dans son grand bouquet final nous aura tous réduit en cendres ?

Locataire – Je ne sais pas…

Facteur – Quelques hiéroglyphes gravés sur les pierres qui n’auront pas encore fondu. Quelques propos lapidaires comme aux premiers temps de l’écriture. En vérité, je vous le dis : les premiers balbutiements de l’humanité seront aussi ses derniers soupirs.

Locataire – Oui…

Facteur – Quand La Poste aura disparu, les épitaphes de nos ancêtres nous survivront un instant. Comme un avis de passage. Mais souvenez-vous d’une chose. (Avec emphase) Seul le souvenir de la musique des sphères nous survivra pour toujours.

Le facteur lui tend un CD.

Facteur – Tenez… Voici La Lettre à Élise…

L’autre prend le CD.

Locataire – Merci.

Le facteur s’éloigne et l’autre le regarde partir, interloqué.

Locataire – Je n’ai rien compris…

On entend la Lettre à Élise.

Noir.

Fin.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Janvier 2014

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-53-6

 

Revers de Décors

Comédie de Jean-Pierre Martinez

10 à 13 personnages (hommes ou femmes)

Juste avant les trois coups, les comédiens répètent une dernière fois. Mais un événement inattendu vient compromettre le début du spectacle. Une joyeuse farce sur le petit monde du théâtre…

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Revers de Décors comédie théâtre télécharger texte gratuit  

Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

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TEXTE INTÉGRAL

Revers de Décors

Juste avant les trois coups, les comédiens répètent une dernière fois. Mais un événement inattendu vient compromettre le début du spectacle. Une joyeuse farce sur le petit monde du théâtre…

Personnages :

Commissaire

Adjoint

Comédien

Comédienne

Metteur en scène

Directrice du Théâtre

Critique

Ouvreuse

Auteur

Spectateur 1

Spectatrice 1

Président

Présidente

La plupart des rôles peuvent indifféremment être masculins ou féminins (il suffira pour cela de changer les prénoms des personnages). Plusieurs personnages peuvent être interprétés par un même comédien (spectateurs et présidents d’une part, metteur en scène et auteur d’autre part, peuvent être joués par les mêmes comédiens ou comédiennes) 

Nombre de comédiens et comédiennes possibles : 10 à 13 

Répartition par sexe totalement modulable.

Mikael et Nancy sont debout, le premier à l’avant-scène et la deuxième un peu en retrait. Ils semblent écrasés par le destin qui les accable.

Nancy (avec emphase) – Que vois-tu par la fenêtre, Dimitri ?

Mikael se tourne vers la salle, et fait mine de saisir les barreaux d’une fenêtre imaginaire pour regarder dehors.

Mikael – Je ne vois plus rien, Natacha. Le soleil a disparu derrière la colline. Mais je crois deviner dans cette noire obscurité la présence des fantômes qui s’apprêtent à nous hanter.

Nancy – Quelle heure est-il à présent ?

Mikael – Je l’ignore… Ma montre s’est s’arrêtée ce matin.

Nancy – Dieu fasse que ce ne soit pas un mauvais présage.

Mikael – Ne nous abandonnons pas à la superstition, Natacha. C’est sûrement la pile.

Nancy – Je suis un peu nerveuse, pardonne-moi. J’ai tendance à tout surinterpréter…

Mikael (soupirant) – Qui pourrait t’en blâmer, Natacha ? La nuit tombe sur les ruines de cette ville inconnue. Et il est vrai que nous ne sommes pas assurés de voir un nouveau jour se lever.

Silence.

Nancy – Et si nous rentrions à la maison, comme prévu, Dimitri ? Personne ne nous oblige à être des héros. Nous pouvons encore fuir…

Mikael – Je ne sais plus, Natacha. Je n’ai pas le droit d’exiger de toi ce sacrifice. Mais comment pourrions-nous, demain, après une telle lâcheté, nous regarder dans la glace en nous rasant ?

Natacha – Tu as raison, Dimitri, comme d’habitude… Je serai forte, je te le promets…

Mikael – Moi aussi, j’ai peur, Natacha, tu sais…

Natacha – Toi ?

Mikael – Je ne suis qu’un être humain après tout. Mais comment abandonner ici tous ces orphelins qui n’ont pas de parents, et qu’une cruelle maladie a en outre privés de tous leurs pauvres souvenirs, jusqu’à celui de leur enfance malheureuse.

Nancy – C’est cruel à dire, Dimitri, mais comme ils ont perdu la mémoire, si nous les abandonnions à leur triste sort, ils nous auraient vite oubliés…

Mikael – Oui, Natacha. Mais nous, nous ne les oublierions pas. Et le souvenir de cette trahison nous hanterait à jamais.

Nancy – Bien sûr, c’est notre devoir de rester à leurs côtés jusqu’au bout, mais je tremble à l’idée de ce qui pourrait nous arriver… Reverrons-nous un jour notre modeste loft à Montmartre ?

Mikael – Partir ou rester… Quel affreux dilemme ! Et c’est si beau, Montmartre, en automne…

Nancy – Il est encore temps de changer d’avis, Dimitri. N’avons-nous pas déjà nos cartes d’embarquement ?

Mikael sort une carte d’embarquement de sa poche et la regarde avec un air las.

Mikael – Oui, je les ai imprimées ce matin, Natacha. Comme cela me paraît dérisoire à présent… (Lisant) Easyjet, Terminal 2B.

Nancy – Deux B… Two B, comme on dit dans la langue de Shakespeare…

Mikael – Two B… or not to be. Telle est la question…

Gonzague, le metteur en scène, les interrompt en applaudissant depuis les coulisses avant d’entrer en scène.

Gonzague – Bravo ! Vous êtes complètement dans la peau de vos personnages !

Nancy – Vous trouvez, vraiment ?

Gonzague – Je dirais même plus : vous êtes vos personnages !

Mikael – Merci, Gonzague !

Gonzague – Vous allez faire un triomphe ce soir, j’en suis sûr !

Nancy – Grâce à vous, Gonzague…

Mikael – Merci de nous avoir fait confiance pour cette pièce.

Nancy – Etre dirigée par Gonzague de Saint Petersbourg, le metteur en scène le plus en vogue et le mieux payé de la scène contemporaine d’aujourd’hui… Jamais je n’aurais pu en rêver, même dans mes rêves les plus fous.

Gonzague – Mais… si je vous ai choisi, c’est parce que vous le valez bien. (Un temps) Juste une petite chose… Et cette remarque s’adresse à tous les deux, d‘ailleurs… Comment s’intitule cette pièce ?

Mikael – « Le jour juste avant la nuit »…

Gonzague – Voilà… Donc, le titre de la pièce, ce n’est pas « La nuit juste avant le jour », mais « Le jour juste avant la nuit »… Vous me suivez ?

Nancy – J’essaie, Gonzague… J’essaie…

Gonzague – Si ça s’appelait « La nuit juste avant le jour », ce serait une pièce optimiste ! Du genre euh… Après la pluie vient le beau temps… À toute chose malheur est bon… Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort… Ce genre de conneries, vous pigez ? Mais là non !

Mikael – D’accord… Donc là, ce serait plutôt… après le beau temps vient la pluie…

Nancy – Ou… le calme avant la tempête.

Gonzague – Exactement ! Toute la dimension dramatique de cette pièce est résumée dans son titre : « Le jour juste avant la nuit » ! Et il faut qu’on sente dans votre jeu cette vision désespérée de l’existence si caractéristique de l’âme russe… (S’énervant) C’est une tragédie, bordel ! On n’est pas dans Au Théâtre Ce Soir !

Nancy – Ah parce que vous trouvez que…

Gonzague – Je n’ai pas dit ça… Mais ce n’est pas une comédie de boulevard ! Même si c’est une tragédie empreinte de beaucoup d’humour, comme cela ne vous aura pas échappé non plus.

Mikael – Bien sûr…

Gonzague – Et il est très important de ne pas passer non plus à côté de ce deuxième degré dans les répliques. Il faut qu’on rit aussi !

Nancy – C’est clair…

Gonzague – Bon, allez, je ne dis plus rien… Je ne voudrais surtout pas vous perturber à quelques minutes de la première…

Nancy – Merci de vos conseils, Gonzague.

Mikael – Ça va sûrement nous aider beaucoup…

Gonzague – Vous allez être formidables, j’en suis sûr. Et vous avez intérêt ! Parce que je peux vous le dire, maintenant : Marcel Rideau, l’auteur, sera dans la salle ce soir… Ainsi qu’Edmonde Ratelier…

Nancy – La célèbre critique de Télédrama !

Gonzague – Comme vous le savez, c’est elle qui fait la pluie et le beau temps sur la scène parisienne. Un bon papier dans Télédrama, et le succès de la pièce est garanti. Si elle nous assassine, en revanche, c’est le four assuré… Alors soyez bons !

Gonzague s’en va. Les deux comédiens se regardent, passablement déstabilisés.

Mikael – Tu savais que l’auteur venait pour la première ?

Nancy – Non…

Mikael – Jusqu’à maintenant, je n’avais pas trop le trac mais là, je sens que ça commence à monter… Pas toi ?

Nancy – Parce que l’auteur est dans la salle ? Non, pas spécialement…

Mikael – C’est parce que toi, tu n’as pas couché avec lui pour avoir ce rôle.

Nancy – Ah d’accord… Alors c’est pour ça qu’il a refusé mes avances… Ça me rassure sur mon sex appeal…

Mikael – À propos de pile, j’ai vraiment beaucoup de mal avec cette réplique, pas toi ?

Nancy – Quelle réplique ?

Mikael – Je te dis que ma montre s’est arrêtée, tu me dis que c’est un mauvais présage, et je te réponds que ça doit être la pile ! C’est censé être une plaisanterie ou bien…

Nancy – Comment tu le sens, toi ?

Mikael – Ben justement… Je ne la sens pas, cette réplique… Et si je ne la disais pas ? Je pourrais toujours dire que j’ai eu un trou de mémoire…

Nancy – Si on commence à oublier toutes les répliques qu’on ne sent pas dans cette pièce, le spectacle va durer un quart d’heure…

Mikael – Je ne dis pas que la pièce de Marcel Rideau n’est pas intéressante mais… C’est exactement le problème qu’évoquait le metteur en scène tout à l’heure… C’est un drame ou une comédie ?

Nancy – Tu crois vraiment qu’on peut situer l’action d’une comédie en Tchétchénie, dans un orphelinat dont les pensionnaires sont atteints d’une forme précoce de la maladie d’Alzheimer ?

Mikael – C’est vrai que vu comme ça…

Nancy – Même avec beaucoup de deuxième degré, comme dit Gonzague.

Mikael – Cette vision désespérée de l’existence si caractéristique de l’âme russe… (Ironique) Je ne savais pas que Marcel Rideau était russe.

Nancy – Ça doit être un russe blanc…

Mikael la regarde interloqué.

Mikael – Tu as couché avec qui, toi, pour avoir le rôle ?

Nancy – Le metteur en scène…

Mikael – Gonzague… Oui, j’ai d’abord essayé par là moi aussi, mais ça n’a pas marché… Maintenant, je comprends pourquoi…

Christelle, la caissière, arrive avec un café à la main, qu’elle tend à Mikael.

Christelle (aimablement) – Voilà ton café, Mikael. Deux sucres, comme tu m’as demandé.

Mikael – Merci ma chérie. Tu es un ange.

Nancy – Tiens, moi aussi, ça me ferait du bien un petit café… Tu peux m’en apporter un, Christelle ? Sans sucre, s’il te plaît.

Christelle (avec un grand sourire) – Plutôt crever espèce de garce.

Christelle repart.

Mikael – Je sens une légère tension entre vous… Il y a une raison particulière ?

Nancy – Elle, elle a réussi à coucher à la fois avec le metteur en scène et avec l’auteur.

Mikael – Chapeau…

Nancy – Mais c’est moi qui ai décroché le premier rôle féminin, et elle un job d’ouvreuse.

Mikael – Ce n’est pas très flatteur pour son ego, je peux comprendre…

Nancy – C’est quand même elle qui ramasse les pourboires…

Mikael – Mais quand tu dis à la fois avec le metteur en scène et l’auteur, tu veux dire… en même temps ou bien successivement ?

Nancy préfère ne pas répondre.

Nancy – Et cette critique, Edmonde Ratelier, elle a la réputation d’avoir la dent dure ?

Mikael – Tu ne sais pas comment on la surnomme, dans le métier ?

Nancy – Ma foi non…

Mikael – Immonde Ratelier !

Nancy médite un instant cette information.

Nancy – On se refait une petite italienne ?

Mikael – Ok.

Nancy débite alors le même texte que précédemment mais très rapidement, sans aucune intonation et sans aucun déplacement.

Nancy – Que vois-tu par la fenêtre, Dimitri ?

Mikael – Je ne vois plus rien, Natacha. Le soleil a disparu derrière la colline. Mais je crois deviner dans cette noire obscurité la présence des fantômes qui s’apprêtent à nous hanter.

Nancy – Quelle heure est-il à présent ?

Mikael – Je l’ignore… Ma montre s’est s’arrêtée ce matin.

Nancy – Dieu fasse que ce ne soit pas un mauvais présage.

Mikael – Ne nous abandonnons pas à la superstition, Natacha. C’est sûrement la pile. (S’interrompant) Non, j’ai vraiment du mal avec cette réplique…

Josiane, la directrice du théâtre, arrive, accompagnée de la critique Edmonde Ratelier.

Josiane – L’auteur n’est pas avec vous ? Je le cherche partout depuis un quart d’heure…

Nancy – Désolée, nous ne l’avons pas vu…

Josiane – Vous connaissez Edmonde Ratelier, la célèbre critique de Télédrama ?

Mikael – Qui ne connaît pas le sens aigu de la critique de Madame Ratelier…

Edmonde éternue.

Edmonde – Qu’est-ce qu’il y a comme poussière, ici. Vous n’avez jamais pensé à donner un bon coup de balai ?

Josiane – Ah… Quand on est allergique à la poussière, mieux vaut ne pas être critique de théâtre.

Edmonde – Surtout pas de théâtre contemporain… C’est paradoxal, chère amie, mais les grands auteurs du répertoire classique sentent souvent beaucoup moins la naphtaline que les auteurs d’aujourd’hui… Prenez Shakespeare, par exemple. C’est toujours d’une incroyable modernité ! Mais est-ce qu’on jouera encore les pièces de Marcel Rideau dans cinq cents ans ?

Josiane – Madame Ratelier aurait souhaité interviewer l’auteur de la pièce avant le spectacle…

Mikael (tendant la main au critique) – Mikael Delamare… J’incarne le personnage de Dimitri dans la pièce…

Edmonde – Monsieur Delamare… Ravi de vous rencontrer. Je ne vous connaissais que par ce navrant feuilleton sur TF2… Comment est-ce que ça s’appelait déjà ? La Confiture et les Mouches ?

Mikael – Le Miel et les Abeilles.

Edmonde – À la télé, vous aviez l’air plus grand…

Mikael – Et voici ma partenaire, qui joue le rôle de Natacha…

Nancy – Nancy Simpson, très honorée, Madame Ratelier…

Edmonde – Votre visage me dit quelque chose, Mademoiselle Simpson, mais je n’arrive pas à vous remettre…

Nancy – Vraiment… Moi qui me pensais inoubliable…

Edmonde – J’ai dû vous apercevoir aussi à la télévision… Dans un dessin animé, peut-être…

Nancy – Vous avez dû me voir dans une publicité…

Edmonde – Bien sûr ! Ça me revient, maintenant… Pour le papier hygiénique !

Nancy – Je suis très flattée que vous ayez suivi ma carrière artistique avec autant d’attention…

Edmonde – Alors comme ça, vous avez décidé de troquer le papier hygiénique pour les textes de théâtre contemporains ? Remarquez, on se demande parfois si on ne ferait pas mieux de les éditer directement sur ce genre de papier…

Nancy – J’ai eu envie de relever de nouveaux défis, et d’être confrontée à des challenges plus motivants…

Edmonde – Je suis impressionnée, Mademoiselle. Vous parlez comme un cadre commercial qui viendrait d’accepter un poste en Chine pour y exporter du riz camarguais.

Nancy – Une véritable artiste doit prendre des risques, n’est-ce pas ? Se remettre en question sans arrêt. Avec cette pièce, j’ai l’impression de m’engager pleinement au service du théâtre d’aujourd’hui, et de contribuer à édifier les masses laborieuses que la société capitaliste essaie d’abrutir encore un peu plus grâce à la télévision.

Edmonde – Après tout, pourquoi pas vous ? Tout le monde fait du théâtre, maintenant. Même les footballeurs à la retraite.

Josiane – C’est vrai que c’est plus difficile pour un comédien à la retraite de se lancer dans une carrière de footballeur professionnel…

Edmonde – Et en plus, ils se permettent de nous faire la morale ! Ils ont gagné des salaires indécents dans leurs clubs de foot de préférence étrangers pendant des années, ils continuent à s’en mettre plein les poches en tournant dans des publicités pour les assureurs et les banques, et ils jouent dans des pièces qui dénoncent les travers du système capitaliste…

Josiane – La vieillesse est un naufrage… Si Che Guevara était encore vivant aujourd’hui, allez savoir s’il ne tournerait pas dans des publicités pour des après-rasage…

Edmonde – Vous touchez le fond, ma chère Josiane.

Josiane – Pardon ?

Edmonde – Je veux dire le fond du problème. Voilà le véritable drame de la condition humaine, chère amie ! L’homme vit beaucoup trop longtemps ! Et la médecine s’acharne à lui faire gagner encore quelques mois chaque année. Passé trente ans, on ne peut que se répéter ou se caricaturer. Tous les artistes dignes de ce nom devraient être morts à trente ans, croyez-moi. Sans parler des autres…

Christelle, l’ouvreuse, revient avec un air catastrophé.

Christelle – C’est épouvantable, Madame La Directrice… Il est arrivé un terrible malheur…

Edmonde – Cette petite, en revanche, joue très bien la comédie. Je lui prédis une grande carrière… Dans quelle pièce joue-t-elle en ce moment ?

Josiane – C’est l’ouvreuse, Edmonde… Elle aussi rêvait de faire du théâtre, mais elle n’a pas réussi à passer l’épreuve du casting… Quoi donc, mon enfant ? Parlez sans crainte !

Christelle – Marcel Rideau !

Josiane – L’auteur ? Eh bien quoi mon petit ?

Christelle – Je viens de le retrouver.

Josiane – Ah, enfin !

Christelle – Il était enfermé dans les toilettes.

Mikael – Le trac, peut-être… Moi-même, il m’arrive très souvent de vomir avant une première.

Edmonde – Vu les pièces dans lesquelles vous avez joué jusqu’ici, cela ne m’étonne guère, mon jeune ami…

Christelle – Vous ne comprenez pas… Monsieur Rideau est mort !

Josiane – Mort ? Qu’entendez-vous par mort exactement ?

Christelle – Je viens de le trouver pendu dans les toilettes.

Josiane – Rideau ? Pendu !

Christelle – Il s’est pendu avec le cordon de la chasse d’eau, Madame la Directrice ! Croyez-moi, c’est un spectacle épouvantable à voir…

Edmonde – Et pourtant, en tant qu’ouvreuse dans un théâtre, vous avez dû en voir beaucoup.

Josiane – Beaucoup d’auteurs pendus dans les toilettes ?

Edmonde – Beaucoup de spectacles épouvantables !

Josiane – Ah, oui, bien sûr…

Edmonde – Tout de même… Un auteur qui se suicide quelques minutes avant le lever de rideau pour sa première… Quel panache ! Voilà un véritable artiste !

Christelle – Hélas, je ne suis pas sûre qu’il s’agisse d’un suicide…

Edmonde – Et vous pencheriez plutôt pour quoi ? Un accident domestique ?

Christelle – Monsieur Rideau a les mains attachées dans le dos avec du scotch.

Josiane – Les mains attachées à une bouteille de scotch ?

Edmonde – Les auteurs sont souvent un peu portés sur la bouteille.

Christelle – Un rouleau de scotch !

Josiane – Ah oui, évidemment, ça change tout…

Edmonde – Vous pensez que ça pourrait être un meurtre ? De mieux en mieux… On se croirait dans un de ces mélodrames qu’on donnait autrefois sur le boulevard du crime…

Mikael – Un meurtre ! Mais c’est affreux !

Nancy – Et le criminel est peut-être encore parmi nous… Il faut prévenir la police !

Josiane – Je m’en charge…

Mikael (lui tendant son Iphone) – Prenez mon smart phone. Je sais que vous n’avez pas de portable…

Edmonde (à Josiane) – Utilisez plutôt le vieux téléphone à cadran qui est dans votre bureau poussiéreux. Pour appeler la police afin de la prévenir d’un crime, ce sera plus théâtral…

Josiane – Vous avez raison…

Josiane sort, suivie de Christelle. Gonzague arrive.

Gonzague – Ah, Madame Ratelier, j’espère que vous n’êtes pas venue pour nous assassiner…

Edmonde – En ce qui concerne l’auteur de la pièce, mon cher Gonzague, il semblerait que quelqu’un d’autre s’en soit déjà chargé à ma place…

Gonzague – Mais que me chantez-vous là, Ratelier ? Et vous en faites une tête… Que se passe-t-il ? On s’apprête à lever le rideau…

Mikael – Justement… L’ouvreuse vient de retrouver Marcel Rideau pendu dans les toilettes.

Gonzague – C’est une plaisanterie ?

Nancy – Hélas non, Gonzague…

Gonzague – Alors c’est pour ça que les toilettes étaient occupées depuis aussi longtemps. Je voulais y aller, et je me demandais qui pouvait bien… Marcel Rideau s’est suicidé ?

Edmonde – Apparemment, il s’agirait plutôt d’un crime…

Nancy – Même si l’hypothèse d’un accident du travail n’est pas encore tout à fait écartée…

Mikael (sceptique) – Pendu à la chasse d’eau les mains attachées dans le dos avec du scotch ?

Gonzague – Je me demandais aussi où était passé mon rouleau de scotch… Mais c’est épouvantable ! Alors il ne nous reste plus qu’à annuler la représentation…

Nancy – On ne va pas jouer ?

Gonzague – Comment voulez-vous jouer une pièce alors que son auteur se balance encore au bout de la corde de la chasse d’eau avec laquelle il vient de se pendre ?

Mikael – Ou d’être pendu…

Edmonde – Ah non, vous n’allez pas annuler ! J’avais déjà écrit ma critique pour m’avancer un peu…

Gonzague – Apparemment, vous avez travaillé pour rien.

Edmonde – Ça m’apprendra à être aussi consciencieuse…

Gonzague – J’espère au moins que la critique n’était pas trop mauvaise…

Edmonde – Rassurez-vous, la directrice est très amie avec un député qui peut me faire obtenir la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres… Je ne vais pas éreinter les pièces qui se jouent dans son théâtre.

Gonzague – Cela m’étonnait aussi que vous soyez venue en personne… On sait bien que les critiques assistent très rarement aux spectacles sur lesquels ils écrivent.

Edmonde – On ne m’y reprendra pas… Pour une fois j’écrivais une critique élogieuse, je ne vais pas pouvoir la publier !

Mikael – Ne vous inquiétez pas, Madame Ratelier… Si vous publiez une critique sur un spectacle qui n’a pas eu lieu, je pense que personne ne le remarquera…

Nancy – Et si en plus il s’agit d’une bonne critique, personne n’ira s’en plaindre.

Gonzague – De toute façon, personne ne va plus au théâtre.

Edmonde – Et surtout pas les lecteurs de Télédrama… Il y a bien longtemps qu’ils ne regardent plus le théâtre qu’à la télévision…

Gonzague – Qu’ils aillent se faire pendre, eux aussi, avec la corde de leur chasse d’eau pendant la pause publicitaire…

Edmonde – Savez-vous, mon cher Gonzague, pourquoi le mot corde ne doit jamais être prononcé dans un théâtre, pas plus que le mot rideau ou le mot sifflet ?

Gonzague – Je l’ignorais jusque là, mais je commence à avoir une petite idée…

Edmonde – Eh bien à vrai dire, il y a plusieurs théories quant à l’origine de cette superstition… La première, c’est que les saltimbanques d’autrefois étaient souvent des crève-la-faim…

Gonzague – Ça n’a d’ailleurs pas tellement changé pour bon nombre d’entre eux…

Edmonde – Ils leur arrivaient donc fréquemment de voler une poule.

Gonzague – Aujourd’hui encore, ce sont les poules qui les nourrissent bien souvent…

Edmonde – Ce qui fait qu’après avoir foulé les planches d’un théâtre, il n’était pas rare que les comédiens de l’époque finissent par fouler celles d’un échafaud… la corde au cou. La deuxième origine supposée de cette superstition est plutôt liée à…

Christelle revient.

Christelle – Les spectateurs sont déjà là… Qu’est-ce qu’on fait ?

Mikael – On ne peut quand même pas jouer la première comme si de rien n’était. Il y a mort d’homme !

Gonzague – Ou alors on lui rend un hommage juste avant de lever le rideau… Je peux improviser un petit discours…

Edmonde – Vous étiez un ami proche ?

Gonzague – J’ai dit que je pouvais improviser…

Edmonde – Bon, dans ce cas, je vais me mettre aussi à la rédaction de sa notice nécrologique. Je la ferai paraître en même temps que la critique qui encensera la première de sa pièce que je n’ai pas vue…

Gonzague et Edmonde sortent.

Nancy – Et moi qui devais faire mes débuts de jeune première sur les planches ce soir… Voilà une carrière théâtrale qui commence bien…

Mikael – Voyons les choses positivement… On n’aura pas à jouer dans cette pièce affligeante… S’il ne me manquait pas encore quelques heures pour valider mon statut d’intermittent, j’avoue que pour moi, ce serait presque un soulagement…

Nancy – Le pire, c’est que j’aurais couché avec le metteur en scène pour rien.

Mikael – Ce n’était pas un bon coup ?

Nancy – En fait, je ne sais pas trop. Je me suis endormie avant qu’il ait fini… Bon ben on ne va pas rester planter là…

Mikael – On n’a qu’à retourner en loge en attendant de savoir ce qui se passe…

Ils s’apprêtent à sortir.

Nancy – Et l’auteur, c’était un bon coup ?

Mikael – Phénoménal…

Nancy – Ce n’est pas ce que m’a dit l’ouvreuse.

Mikael – Elle n’a peut-être pas su par où le prendre…

Nancy – C’est sûrement pour ça qu’elle est restée ouvreuse…

Nancy et Mikael sortent tous les deux. Arrivent Josiane, le directrice du théâtre, et Christelle, l’ouvreuse.

Josiane – Vous ne l’avez pas décroché, au moins ?

Christelle – Le téléphone ?

Josiane – Le pendu ! Vous savez que dans ces cas-là, il ne faut toucher à rien avant l’arrivée de la police ! C’est en tout cas ce qu’on dit dans toutes les séries policières à la télévision…

Christelle – Je l’ai laissé où il est, rassurez-vous… Mais c’est vrai que si on a envie d’aller aux toilettes…

Josiane – Eh bien vous vous retenez mon petit ! Ou alors vous allez au cinéma d’à côté. Il y a des toilettes dans le hall… Où est passée Ratelier ?

Christelle – Je l’ai aperçue qui se rinçait l’œil dans les loges tout à l’heure pendant que les comédiens se changeaient…

Le Commissaire Ramirez et son adjoint Sanchez arrivent (Ramirez et Sanchez peuvent aussi bien être homme ou femme).

Josiane – Qu’est-ce que vous foutez là, vous ? Vous êtes entrés par la porte de derrière ?

Christelle (pour elle-même) – Je me demande si ce n’est pas ce que j’aurais dû faire dans cet Hôtel Ibis pour avoir le premier rôle dans cette pièce…

Ramirez – Ne vous inquiétez pas, on est de la maison… D’ailleurs, on nous appelle les guignols… (Il montre sa carte tricolore) Commissaire Ramirez, et voici mon adjoint Sanchez…

Josiane – Je suis vraiment confuse, commissaire… Je vous avais pris pour des spectateurs égarés… Il y a un cinéma porno juste à côté, et certains clients se trompent de porte. Ils constituent d’ailleurs une part non négligeable de notre clientèle (Elle tend la main au commissaire) Josiane Lefour, je suis la directrice de ce théâtre.

Ramirez lui serre la main.

Ramirez – Ah oui, on sent tout de suite que vous êtes une femme à poigne, Madame Lefour…

Josiane – Pardonnez-moi cette méprise…

Ramirez lance un regard autour de lui.

Ramirez – Voici donc le théâtre du crime… Vous êtes déjà allé au théâtre, Sanchez ?

Sanchez – Le théâtre ? Vous voulez dire… La Cage aux Folles, ce genre de conneries…

Ramirez – Mais non, pas la Cage aux Folles, Sanchez ! Le théâtre, le vrai ! William Shakespeare ! Pierre Corneille ! Jean-Baptiste Poquelin ! Laurent Ruquier !

Josiane – Nous n’avons touché à rien, commissaire. Le corps se trouve dans les toilettes. Si vous voulez bien vous donner la peine…

Ramirez – Allez jetez un coup d’œil, Sanchez. Et voyez si la victime a bien tiré la chasse avant de se ligoter les mains dans le dos avec du scotch et de se pendre avec la corde de la chasse d’eau.

Sanchez – Et si ce n’est pas le cas, commissaire ?

Ramirez – Et bien vous envoyez les selles au labo ! (À Josiane) Il faut tout leur apprendre…

Josiane – L’ouvreuse va vous accompagner…

Ramirez – Et n’oubliez pas le pourboire, Sanchez !

Sanchez – Je ne suis pas sûr d’avoir de la monnaie…

Christelle – Par ici, je vous prie…

Christelle sort, suivie par Sanchez. Ramirez se marre.

Ramirez – Sacré Ramirez… Il débute dans le métier, il faut bien le bizuter un peu… Mais ce n’est pas méchant, vous savez…

Josiane – J’imagine que vous souhaitez interroger les différents protagonistes de ce drame…

Ramirez – Ah parce que c’est un drame ? Je vous avoue que j’ai une petite préférence pour la comédie. Avec mon métier, vous comprenez, si c’est pour retrouver des macchabés sur scène quand je sors le samedi soir avec ma femme…

Josiane – Je parlais du meurtre, commissaire.

Ramirez – Bien sûr…

Josiane – Enfin, s’il s’agit vraiment d’un meurtre…

Ramirez – Hun, hun… Ce n’est pas vous qui l’avez tué, au moins, Josiane ?

Josiane – Moi, commissaire ?

Ramirez – Vous savez, quand on s’appelle Josiane… On est déjà dans le collimateur de la justice… On parle toujours du délit de sale gueule, mais il y a aussi des prénoms, comme le vôtre, qui sont défavorablement connus de nos services, comme on dit.

Josiane – Mon prénom ?

Ramirez – Si vous saviez le nombre de Josiane que j’ai arrêtées dans ma carrière en tant que serial killeuses ou exhibitionnistes.

Josiane – Vraiment ?

Ramirez – En général, les Josiane sont des perverses narcissiques, et c’est une règle qui ne souffre que très peu d’exceptions, croyez-en mon expérience…

Josiane – Je vous assure, commissaire, que mon casier judiciaire est totalement vierge. Tout comme moi, d’ailleurs.

Ramirez – Mais je plaisante, Josiane !

Josiane – Vous m’avez fait peur, commissaire..

Ramirez – Enfin, vous ferez peut-être un peu moins la maline quand mon adjoint Sanchez vous aura passée à tabac. Vous avez déjà reçu un coup de Bottin Mondain sur la tête, Madame Lefour ?

Josiane – Je pensais que ce genre de méthodes n’avait plus cours dans la police…

Ramirez – Moi, je serai plutôt pour la douceur et la psychologie. Mais dans tous les métiers, vous savez, il y en a qui préfèrent continuer à travailler à l’ancienne… Même parmi nos nouvelles recrues. La foi des nouveaux convertis !

Josiane – Mais je vous jure, commissaire, que…

Ramirez – Je plaisante, Josiane ! Pour une femme de théâtre, vous n’avez pas tellement le sens de l’humour, dites-moi. C’est important, l’humour, vous savez… Surtout quand on fait un métier comme le vôtre. Comme le mien aussi, d’ailleurs…

Josiane – Excusez-moi, je suis un peu perturbée. Avec tout ce qui vient de me tomber sur la tête…

Ramirez – Et la critique, vous êtes sûr qu’elle n’est pas dans le coup ?

Josiane – Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ?

Ramirez – Les critiques ont l’habitude d’assassiner les auteurs, non ? (Josiane est à nouveau déstabilisée) Ah, je vous ai encore eu, Josiane… Bon alors ils sont où, les comiques ?

Josiane – Les comiques ?

Ramirez – Les comédiens !

Josiane – Je vous les envoie tout de suite, commissaire. Vous désirez un café, ou un petit remontant ?

Ramirez – Vous n’auriez pas une ligne de coke plutôt ? Je sais que dans le monde du show biz, c’est un produit de consommation courante, j’étais à la mondaine avant. C’est d’ailleurs là que j’ai contracté cette mauvaise habitude. J’essaie d’arrêter, mais vous savez ce que c’est…

Josiane (souriant) – Ah non, commissaire, cette fois vous ne m’aurez pas…

Ramirez – Pardon ?

Josiane – Vous plaisantez, n’est-ce pas ?

Ramirez (très sérieux) – Est-ce que j’ai l’air de plaisanter, Josiane ?

Josiane – Je vais me renseigner, mais je ne vous promets rien…

Josiane sort. Ramirez se marre.

Ramirez – Josiane…

Resté seul, Ramirez s’avance vers le devant de la scène, en prenant des poses.

Ramirez (théâtral) – To be… or not to be ?

Mikael arrive par derrière.

Mikael – Vous connaissez la pièce, commissaire ?

Ramirez se retourne surpris et un peu embarrassé.

Ramirez – Qui ne la connaît pas ?

Mikael – Marcel Rideau était un immense auteur. Sa disparition nous laisse tous orphelins…

Ramirez – Marcel ?

Mikael – L’auteur de la pièce que nous nous apprêtions à jouer ce soir ! Et qu’on vient de retrouver pendu au cordon de la chasse d’eau.

Ramirez – Marcel, bien sûr…

Mikael – C’est bien pour enquêter sur ce drame que vous êtes là, commissaire, non ?

Ramirez – Et c’est une affaire que je me fais un point d’honneur à élucider dans les délais les plus brefs, cher ami. Car le commissaire Ramirez est l’ami du théâtre. Et l’ennemi de la pègre. Alors comme ça, vous êtes comédien ?

Mikael – Oui, commissaire.

Ramire – Mais le théâtre, c’est vraiment votre métier ou bien… vous avez un vrai boulot à côté ?

Mikael – Le théâtre est avant tout une passion, vous savez…

Ramirez – Moi aussi, j’ai fait un peu d’art dramatique quand j’étais au lycée. D’ailleurs, ça m’a beaucoup servi dans mon métier. Enfin, je ne suis qu’un amateur…

Mikael – Non, non, mais… On sent que vous avez une très bonne présence sur scène.

Ramirez – Vous trouvez ?

Mikael – Absolument. Ainsi qu’un gros potentiel comique.

Ramirez – Venant de part d’un vrai professionnel, ça me touche beaucoup…

Mikael – Et permettez-moi d’ajouter : une très bonne diction.

Ramirez – Ah, la diction ! Très important la diction. (Surarticulant) Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?

Mikael – Papa boit dans les pins, papa peint dans les bois, dans les bois papa boit et peint.

Ramirez – Si six cents scies scient six cent cigares, six cents six scies scieront six cents six cigares.

Mikael – Dis-moi petite pomme, quand te dépetitepommeras-tu ? Je me dépetitepommerai quand toutes les petites pommes se dépetitepommeront. Or comme toutes les petites pommes ne se dépetipommeront jamais, petite pomme ne se dépetitepommera jamais.

Ramirez, impressionné, s’apprête à enchaîner avant de renoncer.

Ramirez – Oui, bon, revenons à nos moutons… Nom, prénom, état civil, profession…

Mikael – Delamare Mikael, célibataire, comédien.

Ramirez – Alors Monsieur Delamare, que pouvez-vous me dire au sujet de la victime ? Il était auteur de théâtre, c’est bien ça ?

Mikael – Un immense auteur, commissaire.

Ramirez – Savez-vous si Monsieur… Rideau avait une vie dissolue, comme la plupart de ses congénères dramaturges ?

Mikael – Pas à ma connaissance, commissaire.

Ramirez – Des addictions particulières ? Héroïne, cocaïne, cocacolaïne…

Mikael – Je ne pense pas…

Ramirez – Des maîtresses ? Une femme trompée qui aurait pu vouloir se venger de ses infidélités ?

Mikael – Je crois pouvoir affirmer que Marcel Rideau n’était pas un coureur de jupons.

Ramirez – Et qu’est-ce qui vous fait penser que ce monsieur n’était pas porté sur la chose, Delamare ?

Mikael – Je n’ai pas dit que Marcel Rideau n’était pas porté sur la chose, commissaire. J’ai dit que ce n’était pas après les jupons qu’il courait.

Ramirez – N’essayez pas de m’embrouiller, hein ? C’est vous qui teniez la chandelle, peut-être ?

Mikael – Oui, on peut dire ça comme ça…

Ramirez – Quand et où avez-vous vu la victime pour la dernière fois ?

Mikael – Eh bien… C’était je crois pour une première lecture de sa pièce. À l’Hôtel Ibis de la Porte de Montreuil. Chambre 214. Il y a environ un mois, vers deux heures du matin.

Ramirez – Donc, vous n’êtes pas la dernière personne à avoir vu Marcel Rideau vivant.

Mikael – En tout cas, je crois pouvoir affirmer que je suis la dernière personne à l’avoir vu en caleçon…

Ramirez – Une dernière question, Monsieur Delamare. Et je vous prierais d’y répondre cette fois sans détours…

Mikael – Je vous écoute, commissaire ?

Ramirez – À votre connaissance, Monsieur Marcel Rideau avait-il une bonne assurance-vie ?

Mikael – Je l’ignore, commissaire. Vous pensez que cela pourrait être le mobile du crime ?

Ramirez – Quelle drôle d’idée… Non, c’est juste que j’ai moi-même un petit héritage à placer, et je me demande si je dois opter pour l’immobilier ou pour un produit d’épargne… Qu’est-ce que vous en pensez ?

Mikael – La pierre, ça reste quand même le meilleur placement à long terme, commissaire.

Ramirez – Vous avez raison, surtout la pierre tombale… Je crois que finalement, je vais investir dans un caveau de famille. Merci de votre aide, Monsieur Delamare. Ce sera tout pour l’instant. Vous pouvez m’envoyer votre partenaire ?

Mikael – Je me l’envoie tout de suite, commissaire. Je veux dire… je vous l’envoie tout de suite.

Ramirez – Ah, il faudra encore travailler votre diction, cher ami. C’est combien ces six saucissons-ci ? C’est six sous ces six saucissons-ci. Six sous ceux-ci, six sous ceux-là aussi…

Mikael (l’interrompant) – Petit pot de beurre, quand te dépetitpotdebeurrerastu ? Je me dépetitpotdebeurreriserai quand tous les petits pots de beurre…

Ramirez (l’interrompant) – Oui, bon, ça va, assez rigolé…

Mikael sort. Sanchez revient.

Sanchez – J’ai décroché le pendu, commissaire.

Ramirez – Avant l’arrivée de la police scientifique ?

Sanchez – Ce n’est pas très professionnel, je sais, mais au moins, on pourra utiliser les toilettes…

Ramirez – Vous avez raison. Quelle idée, aussi, de se pendre dans un endroit pareil… Et qu’est-ce que vous avez fait du corps ?

Sanchez – Je l’ai suspendu à un cintre, dans les loges, avec les costumes de la pièce… Vous privilégiez toujours la thèse du suicide, commissaire ? Même si la victime avait les mains attachées dans le dos ?

Ramirez – J’ai connu un contorsionniste autrefois qui s’est suicidé en s’étranglant lui-même avec ses orteils alors qu’il avait les mains attachées avec des menottes au radiateur de mon bureau…

Sanchez – Pour faire croire à une bavure policière, j’imagine…

Ramirez – Il faut se méfier des apparences, Sanchez. C’est le b a ba de notre métier. Derrière chaque contorsionniste peut se cacher un gauchiste prêt à tout pour salir l’honneur de la police.

Sanchez – Vous avez raison, commissaire…

Ramirez – Bon, alors quelles sont vos conclusions, Sanchez.

Sanchez – Je pense comme vous, commissaire. Beaucoup de gens nous détestent, alors que nous risquons notre vie chaque jour pour assurer la sécurité de nos concitoyens…

Ramirez – Je parlais de la victime, Sanchez. Quelles sont vos constatations ?

Sanchez – Apparemment, le décès est consécutif la pendaison. Je veux dire par là que Rideau était encore vivant avant de se pendre.

Ramirez – Ou d’être pendu, Sanchez. Attention, pas de conclusions hâtives.

Sanchez – L’homme, cependant, ne semble pas avoir résisté. Le scotch qui a été utilisé pour lui lier les mains, en revanche, a lui très bien résisté. J’aimerais bien connaître la marque pour avoir la même au bureau.

Ramirez – Vous n’avez qu’à envoyer un échantillon du scotch au labo, ils nous trouveront sûrement la marque. C’est vrai que du scotch de qualité, de nos jours, c’est très difficile a trouver.

Sanchez – Autre détail qui pourrait avoir son importance, commissaire : le cordon avec lequel Rideau s’est pendu est bleu…

Ramirez – Un cordon bleu, je vois… Tout le contraire de ma belle-mère, hélas… Autre chose, Sanchez ?

Sanchez – Non… Enfin si. Rideau avait le pantalon baissé jusqu’aux genoux. Bizarre, non ?

Ramirez – Vous ne baissez pas votre pantalon, lorsque vous allez aux toilettes, Sanchez ?

Sanchez – Si… Mais pas lorsque je vais aux toilettes pour me suicider.

Ramirez le regarde, intrigué.

Ramirez – Et vous vous êtes déjà raté combien de fois, Sanchez ?

Sanchez – Comment ça, commissaire ?

Ramirez – Vous savez, si vous avez des problèmes personnels, vous pouvez m’en parler. Je suis votre patron, certes, mais je suis aussi votre ami. Que dis-je, presque votre père…

Sanchez – Ah, non, mais je voulais dire : si je voulais me suicider, et que j’allais aux toilettes pour ça, je ne baisserais certainement pas mon pantalon…

Ramirez – Vous me rassurez, Sanchez…

Sanchez – D’ailleurs, si je voulais me suicider, j’utiliserai plutôt mon arme de service, comme les collègues. C’est quand même plus viril, pas vrai commissaire ? La pendaison, c’est plutôt un truc de gonzesses, non ?

Nancy arrive.

Ramirez – Allez vous faire pendre ailleurs, Sanchez. Je dois m’occuper de Mademoiselle. Profitez-en pour prendre la déposition de Monsieur Delamare que je viens d’interroger. Mais je vous préviens, ce type ne m’a pas l’air très franc du collier. Un conseil, Sanchez, ne lui tournez jamais le dos…

Sanchez sort.

Ramirez – À nous deux, Nancy. Vous permettez que je vous appelle Nancy ?

Nancy – Bien sûr, commissaire.

Ramirez – Tout d’abord, une petite question, au sujet de votre prénom, justement. Quelque chose m’intrigue. Nancy… Ça a un rapport avec la ville ?

Nancy – La ville ?

Ramirez – La ville de Nancy ! Non, parce que moi aussi, je suis originaire de là-bas, figurez-vous. Ça nous ferait déjà un point commun…

Nancy – Vous, commissaire Ramirez, vous êtes originaire de Nancy ?

Ramirez – J’ai perdu l’accent du pays, je sais… Mais j’ai quitté Nancy à l’âge de dix-huit ans, pour m’engager dans la légion… C’est d’ailleurs à ce moment que j’ai opté pour ce nouveau patronyme de Ramirez afin de brouiller les pistes… Mon vrai nom, c’est Roberta Zimmerman. Enfin, c’est une autre histoire. Et vous ?

Nancy – Je suis d’origine anglaise, commissaire, tout simplement…

Ramirez – Nancy Simpson, bien sûr… C’est un nom anglo-saxon. Comme Johnny Halliday ou Eddie Mitchel…

Nancy – En Angleterre, Nancy, est un prénom très courant…

Ramirez – Allez savoir pourquoi ? Pourtant, il n’y a aucune ville qui s’appelle Nancy en Grande Bretagne… Enfin, venons en à l’affaire qui nous occupe… Vous connaissiez personnellement la victime ?

Nancy – Je l’ai rencontré une ou deux fois…

Ramirez – À l’Hôtel Ibis de la Porte de Montreuil, peut-être…

Nancy – Désolée, mais je ne fréquente pas les Hôtels Ibis… Pour qui me prenez-vous, commissaire ?

Ramirez – Allons ! Tout le monde sait que dans le monde du show biz règne un certain relâchement des mœurs, et les comédiennes ont la réputation d’avoir la cuisse légère… Vous seriez la seule à n’avoir jamais couché pour décrocher un pendu ? Je veux dire pour décrocher un rôle…

Nancy – J’ai dit que je ne fréquentais pas les Hôtels Ibis, commissaire. Je n’ai pas parlé des Sofitels ou des Hiltons.

Ramirez – Donc vous me confirmez que vous n’avez jamais été la maîtresse de Monsieur Rideau.

Nancy – Si vous me permettez, commissaire, j’étais très au dessus de ses moyens… Vous savez, avant de faire du théâtre, j’étais une vedette du petit écran…

Ramirez – Je vous ai adoré dans cette pub pour le papier toilette. D’ailleurs, si vous me permettez à mon tour… (Sortant un stylo) Je peux vous demander un autographe ? C’est pour ma mère. Elle ne rate jamais un passage de ce spot publicitaire à la télévision.

Nancy – Mais je vous en prie…

Sanchez fait à nouveau irruption.

Ramirez – Oui Sanchez ?

Sanchez – Je vous dérange un instant, commissaire, mais je viens de faire une découverte intéressante…

Sanchez tend un rouleau de papier hygiénique à Ramirez.

Ramirez – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Sanchez – Le papier hygiénique… Celui qui se trouvait dans les toilettes où on a retrouvé Marcel Rideau pendu…

Ramirez – Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça, Sanchez ? Vous voyez bien que je suis en rendez-vous…

Sanchez – Marcel Rideau avait une boule de papier hygiénique dans la bouche lorsqu’on l’a retrouvé mort. Sans doute pour l’empêcher de crier…

Ramirez – Et alors ?

Sanchez – Eh bien… Le papier toilettes utilisé pour bâillonner l’auteur est de la même marque que celui pour lequel Mademoiselle a fait de la publicité à la télé il y a une dizaine d’années…

Nancy – Un peu moins que ça, quand même… Et j’étais presque une enfant…

Ramirez – Et quelles conclusions en tirez-vous, Sanchez ?

Sanchez – Aucune… Mais je pensais que ce détail pouvait vous intéresser, commissaire… Vous m’avez toujours dit que dans une enquête, il ne fallait négliger aucun détail…

Ramirez – Mais ça m’intéresse, Sanchez, ça m’intéresse… Merci, vous pouvez disposer…

Sanchez sort.

Nancy – Rien de plus normal à ce que cette marque de papier soit présente dans les toilettes du théâtre, commissaire. Le fabriquant est le sponsor officiel de notre spectacle.

Ramirez – Mais c’est très généreux de sa part de soutenir ainsi la création théâtrale contemporaine.

Nancy – Alors bien entendu, pour le remercier, nous mettons ses produits en tête de gondole, si je puis m’exprimer ainsi. Tout comme les livres des Editions l’Après-Scène, qui ont publié la pièce de Marcel Rideau, et que l’auteur devait dédicacer après le spectacle…

Ramirez – Mais c’est inespéré, chère amie… Accepteriez-vous de me signer votre autographe directement sur ce papier ? J’offrirai le rouleau à ma mère pour Noël, c’est le plus beau cadeau que je pouvais lui faire.

Nancy appose sa signature sur le rouleau de papier.

Nancy – Et voilà, commissaire…

Ramirez – Merci infiniment, Nancy… Je ne vous ennuierai pas davantage avec mes questions…

Nancy – Merci commissaire.

Ramirez – Me permettez-vous de vous escorter jusqu’à votre loge où j’imagine, vous désirez vous déshabiller, puisque ce spectacle est annulé…

Nancy – Avec plaisir, commissaire.

Ramirez – J’en profiterai pour explorer un peu les lieux…

Nancy – Je m’offre à vous comme guide. Par où souhaitez-vous commencer la visite ?

Ramirez – Pourquoi pas par les toilettes ? Elles viennent de se libérer…

Nancy – Suivez-moi, commissaire…

Ils sortent. Sanchez arrive et tombe sur Christelle qui arrive elle aussi, très préoccupée.

Christelle – C’est une catastrophe… Tous les spectateurs sont déjà là… Si on doit annuler la représentation, qu’est-ce qu’on va leur dire ? Ça va être une émeute…

Sanchez – Voulez-vous que j’appelle un ou deux cars de CRS pour les disperser ?

Christelle – Je ne pense pas que ce sera nécessaire, tout de même… Vous n’auriez pas croisé le commissaire ?

Sanchez – Justement, je le cherche…

Christelle – Je crois qu’il voulait interroger les spectateurs. Ils sont là, juste à côté…

Sanchez – Tous ?

Christelle – Je les fais entrer ?

Sanchez – Allez-y, je vais m’en occuper.

Christelle – Par ici, je vous en prie.

Kevin et Wendy arrivent, le genre beaufs.

Sanchez – Il n’y en a que deux ?

Christelle – C’est du théâtre subventionné, vous savez… Les spectateurs, c’est une espèce en voie de disparition…

Sanchez – Ils ont l’air d’être en couple… Vous voulez qu’on les mette en cage au commissariat pour voir s’ils arrivent à se reproduire en captivité ?

Christelle – Il y en a deux autres, mais je me suis dit que vous préféreriez sûrement commencer par interroger les spectateurs payants. Ce sont eux les premiers suspects, non ?

Sanchez – Ah, oui, et pourquoi ça ?

Christelle – Entre nous, qui voudrait payer pour voir une pièce pareille ?

Sanchez – C’est quoi, le titre, déjà ?

Christelle – Le jour juste avant la nuit.

Sanchez – C’est vrai que ce n’est pas très vendeur…

Christelle – Je vous les laisse…

Christelle sort. Sanchez toise les deux spectateurs.

Sanchez – Et vous allez me faire croire que vous vous intéressez au théâtre contemporain ?

Kevin – Non, pourquoi ?

Sanchez – Comment ça, non ? Vous êtes bien venus pour voir une pièce intitulée « Le jour juste avant la nuit » ?

Wendy – Pas du tout ! On venait au cinéma pour voir un film intitulé L’Arrière Train Sifflera Trois Fois.

Kevin – On a dû se tromper de salle, hein Wendy ?

Wendy – Mais c’est quoi, cette pièce, qui se joue dans ce théâtre alors ?

Kevin – C’est une comédie ?

Wendy – Non, parce que nous, les pièces prises de tête et tout…

Sanchez – Bon, je ne sais pas si vous entendrez l’arrière-train siffler trois fois, mais en tout cas, vous n’êtes pas prêts d’entendre frapper les trois coups. Le spectacle est annulé pour cause de meurtre.

Kevin – Ben oui mais nous, maintenant, on a raté le début du film.

Wendy – On ne va plus rien comprendre.

Sanchez – Bon allez, dégagez avant que je m’énerve… Je vous raccompagne jusqu’à la sortie, pour être sûr que cette fois, vous ne vous tromperez pas de porte…

Wendy – Je peux utiliser les toilettes, avant de partir ?

Sanchez – Si vous voulez, mais je vous le déconseille… La dernière personne qui les a utilisées n’en est pas ressortie vivante…

Kevin et Wendy s’en vont, escortés par Sanchez. Josiane et Gonzague arrivent.

Josiane – Je la sentais mal, cette pièce… Je ne sais pas pourquoi, mais je la sentais mal…

Gonzague – Pour une fois qu’on jouait un texte du répertoire contemporain, c’est réussi !

Josiane – Vous avez raison. On ne devrait jouer que des auteurs morts…

Gonzague – Au moins, ils ne risquent pas de vous claquer entre les pattes juste avant le lever de rideau…

Josiane – Remarquez, si on essaie de voir les choses positivement, cela pourrait donner au spectacle une certaine visibilité…

Gonzague – Le fait qu’il soit annulé, vous voulez dire ?

Josiane – La mort de l’auteur ! Ça pourrait faire un peu de buz autour de la pièce, comme on dit aujourd’hui. Parce que sinon, vous avouerez…

Gonzague – Quoi ?

Josiane – J’ai assisté à quelques répétitions… Cette pièce est quand même très chiante, non ? D’ailleurs, je n’ai pas compris, c’est un drame ou une comédie ?

Gonzague (réfléchissant) – Vous n’avez pas tort, au sujet de Rideau… Et si en plus il a été assassiné, ça donne carrément un petit côté sulfureux à toute cette affaire… On pourrait faire un tabac…

Josiane – Bon, on n’est pas obligé de préciser non plus qu’on a retrouvé Rideau le pantalon baissé au fond des toilettes bâillonné avec du papier toilettes, ce n’est pas très glamour…

Gonzague – On pourrait demander à Ratelier de nous faire un article là-dessus dans Télédrama… Vous croyez qu’elle accepterait ?

Josiane – Elle ne peut rien me refuser… Grâce à mes relations à la chambre, elle va être bombardée Chevalier des Arts et des Lettres le mois prochain…

Gonzague – Ratelier ? Elle n’a jamais rien écrit de sa vie à part des articles assassins sur des spectacles qu’elle n’a même pas vus. Vous pensez qu’elle pourrait nous avoir la couverture de Télédrama…

Josiane – Elle me doit bien ça.

Ils sortent. Ramirez revient avec Sanchez.

Ramirez – Alors Sanchez, ça avance, cette enquête ?

Sanchez – On piétine, commissaire… Je viens d’interroger les deux spectateurs payants, mais apparemment ils se sont trompés de salle… Ils allaient voir un film d’art et essai dans le cinéma d’à côté…

Ramirez – Bon, on verra ce que ça donne du côté des invités… Autre chose ?

Sanchez – J’ai interrogé aussi la directrice du théâtre. Une drôle de bonne femme. Elle n’a pas de téléphone portable, mais elle pourrait bien avoir un mobile…

Ramirez – Vous venez de me dire qu’elle n’avait pas de portable… Comment pourrait-il avoir un mobile ?

Sanchez – Un mobile pour le crime !

Ramirez – Tiens donc…

Sanchez – Eh oui, commissaire : tous les théâtres parisiens sont aujourd’hui au bord de la faillite. Et les auteurs morts, c’est moins cher…

Ramirez – Moins cher que quoi ?

Sanchez – Moins chers que les auteurs vivants !

Ramirez – Et bien voyez-vous, Sanchez, voilà quelque chose que j’ignorais.

Sanchez – Vous m’avez toujours dit, commissaire, avant de commencer une enquête, de me poser cette question…

Ramirez – À qui profite le crime ?

Sanchez – Et bien dans ce cas la réponse est évidente : Marcel Rideau passé de vie à trépas, ça veut dire plus aucun droit d’auteur à payer…

Ramirez – En somme, un bon auteur est avant tout un auteur mort…

Sanchez – Avouez que dans ces conditions, c’est quand même tentant pour une directrice de théâtre d’inviter l’auteur à la première et de le pendre dans les toilettes en essayant de faire passer sa mort pour un suicide.

Ramirez – Sanchez, je n’avais déjà pas une très haute opinion de vous, mais je crois que je vous avais sous-estimé. Vous ferez une grande carrière dans la police…

Sanchez – Merci commissaire, ce que vous me dites me touche beaucoup.

Christelle arrive suivie de Madame Racine, genre vieille taupe bcbg, et de Monsieur Tristounet, portant au revers de sa veste plus de médailles qu’un général de république bananière..

Christelle – Excusez-moi de vous interrompre, commissaire…

Ramirez – C’est qui, ces deux crétins ? Ils jouent dans la pièce, eux aussi ?

Christelle – Ce sont les deux spectateurs en détaxe, commissaire… Je crois que vous vouliez les interroger aussi…

Christelle repart.

Racine – Bonjour commissaire. Je suis Madame Racine, Présidente de la Société des Auteurs et Imposteurs Dramatiques…

Ramirez – Racine ? Et vous êtes apparentée avec…

Racine – C’est mon aïeul en ligne directe, oui.

Ramirez – Bravo… Ça vous donne en effet une certaine légitimité pour parler aux noms des auteurs de théâtre contemporains.

Racine – J’étais invitée à assister à la création de la pièce de Monsieur Marcel Rideau. Il faut vous préciser que l’auteur avait obtenu le Prix du Boulevard Beaumarchais pour écrire cette pièce.

Ramirez – Un prix qui récompense une comédie de boulevard, donc…

Racine – Non, le Boulevard Beaumarchais à Paris. C’est là, au numéro 11bis, que se réunit le jury du concours dans une de nos succursales, pour délibérer en totale indépendance…

Ramirez – Et vous dites que l’auteur avait obtenu ce prix pour écrire sa pièce ? Je pensais naïvement qu’on accordait des prix à des œuvres déjà écrites… Est-ce que le Goncourt est également décerné par anticipation à un auteur en pariant sur son génie à venir ?

Racine – C’est un peu difficile à comprendre pour un non initié, je vous le concède, mais…

Ramirez – Monsieur Rideau était peut-être de la famille, lui aussi ?

Racine – Quelle famille ?

Ramirez – Celle qui a donné son nom à un boulevard…

Racine – Mais pas du tout !

Ramirez – Et qu’est-ce qu’il faut faire, au juste, pour obtenir le Prix du Boulevard Beaumarchais ?

Racine – Et bien… L’auteur doit postuler de façon anonyme, afin de ne pas reconnaître son propre dossier de candidature au cas où il viendrait à faire lui-même partie du jury de sélection…

Ramirez – Une intégrité qui vous honore, chère Madame.

Racine – Ensuite, le candidat doit préciser le sujet de la pièce qu’il envisage d’écrire, bien sûr…

Ramirez – Ah, quand même… C’est assez pointu, dites-moi…

Racine – Je ne vous cacherai pas qu’à ce stade, nous considérons certains sujets plus dignes d’être abordés que d’autres en fonction de l’idée que nous nous faisons de ce que doit être le théâtre d’aujourd’hui.

Ramirez – Quels genres de sujet, par exemple ?

Racine – Disons qu’en nous proposant une pièce dont l’action se passe en Tchétchénie, et mettant en scène des médecins humanitaires sacrifiant leur vie pour secourir des orphelins atteints de la maladie de Parkinson, Marcel Rideau avait bien compris qu’il avait toutes les chances de recueillir notre assentiment…

Tristounet – Si je puis me permettre, Madame la Présidente, il s’agissait de la maladie d’Alzheimer…

Racine – C’est vrai, je ne m’en souvenais plus…

Ramirez – Donc, si je comprends bien, votre préférence va plutôt aux sujets un peu graves. Pour ne pas dire totalement rébarbatifs…

Racine – Ah, non, mais on peut aussi nous proposer des sujets plus légers, comme le chômage chez les travailleurs sans papiers, les tournantes dans les cités de banlieue ou la toxicomanie chez les intermittents du spectacle. Nous ne sommes pas insensibles à l’humour, non plus…

Ramirez – Je vois… On peut rire de tout, mais de préférence entre gens qui partagent le même sens de l’humour…

Racine – Je vous présente Monsieur Tristounet du Syndicat des Écrivains Assistés du Théâtre… C’est lui qui préside le Jury. Il saura sans doute vous expliquer tout ça beaucoup mieux que moi…

Tristounet – Je me présente, Monsieur le Commissaire, Jean-Alain Tristounet, Vice Champion du Monde de Pétanque du Nord Pas de Calais, Détenteur des Palmes Académiques et de la Médaille du Mérite Agricole. En tant qu’auteur de théâtre le plus joué dans le Maine et Loire, et Président des Écrivains Assistés du Théâtre, je crois pouvoir parler au nom de l’ensemble de mes amis auteurs.

Sanchez – Attendez, je note… Écrits Vains, c’est en deux mots ou en un seul ?

Ramirez – Laissez tomber, Sanchez. Quelque chose me dit que ce témoignage n’apportera aucun élément nouveau à notre enquête…

Tristounet – Je viens d’apprendre, moi aussi, la disparition tragique de Monsieur Marcel Rideau, et je tenais à vous dire que lorsqu’on assassine un auteur de théâtre, c’est le théâtre qu’on assassine…

Ramirez – Au fait, Tristounet. Au fait.

Tristounet – En un mot comme en cent, Monsieur le commissaire, Marcel Rideau était un immense écrivain, dont la perte laisse un vide énorme dans le paysage du théâtre contemporain. Que dis-je, un véritable trou noir au milieu de notre galaxie…

Ramirez – Vous le connaissiez personnellement ?

Tristounet (envolée lyrique) – Marcel Rideau naquit dans un milieu modeste de la petite bourgeoisie nantaise. Muni de son agrégation de lettres modernes, il monte à Paris, comme on disait à l’époque, pour y suivre des cours d’art dramatique. Mais il comprend vite que sa passion pour…

Ramirez – Bon, Tristounet, ce n’est pas que je m’ennuie, mais vous allez peut-être garder votre baratin pour l’oraison funèbre.

Tristounet – Je suis prêt à répondre à toutes vos questions, commissaire.

Ramirez – Ce que je voudrais savoir, Tristounet, c’est si quelque chose dans le contenu de cette pièce aurait pu aller à l’encontre des intérêts ou des croyances d’un groupe politique ou religieux quelconque, et aurait pu ainsi motiver l’assassinat de son auteur…

Tristounet – Mon Dieu, je ne pense pas, Monsieur le commissaire. Nous avons l’habitude de récompenser par avance des pièces qui ne dérangent personne, et qui sont exclusivement destinées à plaire aux généreux donateurs qui nous subventionnent. Dois-je préciser, commissaire, que je suis, moi-même, un grand ami de la police ?

Ramirez – Mais il arrive tout de même que ces pièces soit montées, non ?

Racine – Rarement, Monsieur le commissaire. Mais elles font l’objet d’innombrables lectures publiques auxquelles n’assistent généralement que les membre du jury qui les a sélectionnées…

Edmonde revient avec Josiane.

Edmonde – Commissaire, je viens de faire une découverte que je qualifierais de stupéfiante.

Ramirez – Stupéfiante ? Je sens que vous allez me parler de la coke que j’ai retrouvée dans la chasse d’eau empaquetée dans un sac en plastique étanche ?

Sanchez – Vous avez retrouvé de la coke dans les toilettes, commissaire ?

Ramirez – Comme cela n’a sans doute rien à voir avec notre enquête, je pensais la garder pour ma consommation personnelle… Mais bon, je vous en aurais donné un peu aussi pour graisser la patte à vos indics.

Sanchez – Merci, commissaire.

Edmonde – Mais je ne parle pas de cocaïne !

Ramirez – De quoi nous parlez-vous alors, vieille toupie ?

Edmonde – Cette pièce est une contrefaçon, commissaire !

Racine – Une contrefaçon ?

Edmonde – Je viens de m’apercevoir que j’avais déjà écrit il y a dix ans une critique au sujet de ce navet ! Et après on va dire que je ne fais pas scrupuleusement mon travail…

Ramirez – Quel navet ?

Edmonde – Le jour juste avant la nuit ! La pièce qu’on s’apprêtait à jouer dans ce théâtre ce soir !

Ramirez – Vous m’en direz tant…

Edmonde – Pire encore : cette pièce affligeante avait déjà remporté le Prix du Boulevard Beaumarchais à l’époque. Le faussaire s’est contenté de changer le titre. La pièce s’appelait au départ La nuit juste avant le jour.

Sanchez – Ah, oui, je trouve ça plus gai, comme titre, moi, pas vous commissaire ? Plus optimiste…

Edmonde – La pièce originale a été écrite par un certain Marcel Rideau.

Ramirez – Mais c’est le nom de la victime !

Sanchez – Le plagiaire doit porter le même nom que l’auteur qu’il a plagié. Une homonymie qui aura sans doute facilité cette usurpation d’identité…

Tristounet – N’est-il pas à peu près avéré aujourd’hui que les pièces de William Shakespeare n’ont pas été écrites par lui, mais par un nègre qui s’appelait lui aussi William Shakespeare…

Josiane – Donc l’auteur qu’on a retrouvé dans les toilettes serait un imposteur…

Ramirez – Sans doute aussi un cocaïnomane doublé d’un obsédé sexuel…

Sanchez – Pourquoi un obsédé sexuel, commissaire ?

Ramirez – Un type en caleçon dans les toilettes, les mains attachées dans le dos avec du skotch, un bâillon dans la bouche et le nez enfariné à la coke… Voyons, Sanchez, à quoi cela vous fait-il penser ?

Sanchez – Bon sang, mais c’est bien sûr… Les sévices que vous m’avez vous-même fait subir lorsque je suis entré dans la police en guise de bizutage. Bravo commissaire ! Il n’y avait que vous pour percer ce mystère dans les cinq dernières minutes de ce spectacle…

Ramirez – Attention, Sanchez, pas de conclusions hâtives ! Car cela pourrait tout aussi bien être une mise en scène habile de l’assassin afin de nous entraîner sur une fausse piste…

Sanchez – Vous avez raison, commissaire…

Josiane – Reste à connaître l’identité exacte de la victime… Car cette pièce est peut-être une contrefaçon, mais je vous rappelle que nous avons bel et bien un cadavre sur les bras.

Edmonde – Le plagiaire et le plagié sont peut-être père et fils ! Puisqu’ils portent le même nom…

Josiane – Et le père aurait tué le fils ?

Edmonde – C’est très freudien… Mais habituellement, c’est plutôt le fils qui tue le père, non ?

Josiane – Certains pères considèrent leurs enfants comme un prolongement d’eux mêmes… et d’autres comme de dangereuses métastases.

Sanchez – Et quel serait le mobile du crime ?

Josiane – Le plagiaire a peut-être voulu supprimer le véritable auteur pour s’approprier son œuvre…

Edmonde – À moins que ce ne soit le véritable auteur qui ait voulu se venger de son plagiaire.

Ramirez – Il nous reste donc à savoir si le cadavre retrouvé dans les toilettes de ce théâtre est le plagiaire ou le plagié. L’original ou la copie…

Josiane – Pardonnez-moi, commissaire, mais tout cela reste quand même très invraisemblable…

Ramirez – Et pourquoi ça ?

Josiane – Seul un malade mental pourrait avoir envie de plagier une pièce pareille…

Racine – Je vous rappelle que cette pièce a reçu le Prix du Boulevard Beaumarchais !

Josiane – Vous avez bien la Médaille du Travail, et vous n’avez jamais rien fait d’utile de votre vie.

Ramirez – Mon hypothèse est la suivante : Marcel Rideau a empoché le Prix du Boulevard Beaumarchais, et comme il manquait d’inspiration, il s’est contenté de plagier la pièce de son homonyme en en changeant seulement le titre.

Josiane – Ou alors Marcel Rideau et Marcel Rideau sont bel et bien le même homme. Un auteur qui aura voulu empocher deux fois le Prix du Boulevard Beaumarchais avec la même pièce…

Ramirez – Et vous Racine, vous ne vous êtes rendu compte de rien ?

Racine – Je ne comprends pas… Ce doit être une erreur de notre système informatique… Et vous, Tristounet, vous ne vous êtes pas rendu compte que ce texte était une contrefaçon ? C’est vous qui présidez le comité de lecture !

Tristounet – Bien sûr, Madame la Présidente, mais comme ce comité de lecture statue, en toute indépendance, sur des pièces qui n’ont pas encore été écrites, vous comprendrez que cela peut entraîner certaines…

Racine – Vous êtes un crétin, Tristounet !

Tristounet – Mais Madame la Présidente…

Racine – Je suis vraiment désolée, commissaire, mais croyez bien que la Société des Auteurs et Imposteurs du Théâtre n’est absolument pas responsable de cette escroquerie. D’ailleurs, nos statuts précisent bien que nous ne sommes responsables de rien…

Ramirez – Bien sûr, chère Madame…

Racine – Je crois qu’il est temps que j’appelle nos services juridiques, Tristounet…

Tristounet – Pour confondre cet imposteur.

Racine – Mais non, imbécile ! Pour dégager notre responsabilité dans cette affaire !

Racine s’apprête à partir.

Tristounet – Je vous suis, Madame la Présidente. (Se retournant une dernière fois) C’est le théâtre qu’on assassine !

Josiane – Je vous raccompagne, Madame la Présidente…

Madame Racine et Monsieur Tristounet s’en vont.

Sanchez – Je n’y comprends plus rien, commissaire. Mais alors si Marcel Rideau et Marcel Rideau sont une seule et même personne, par qui Marcel Rideau a-t-il été assassiné ?

Ramirez – Nous sommes ici pour le découvrir, Sanchez… Mais il faut bien avouer que le mystère s’épaissit à mesure que notre enquête progresse…

Marcel Rideau arrive, une corde de chasse d’eau autour du cou, en caleçon, les mains liées par du scotch et une boule de papier dans la bouche.

Marcel – Mmmmmmmm…

Ramirez – C’est qui, celui-là, encore ?

Sanchez – Qu’est-ce que vous racontez, mon brave ? Mais articulez, bon sang ? Qu’est-ce qu’il dit ?

Edmonde – Je crois que pour le savoir, il faudrait lui enlever le papier hygiénique qu’il a dans la bouche.

Sanchez lui enlève le papier de la bouche.

Marcel – Est-ce que quelqu’un pourrait me détacher les mains ?

Sanchez coupe le scotch qui entrave les poignets de Marcel. Josiane revient et aperçoit Marcel.

Josiane – Oh, mon Dieu ! Mais c’est…

Marcel – Je suis Marcel Rideau.

Edmonde – Ah non ! Alors j’ai aussi écrit sa notice nécrologique pour rien !

Josiane – C’est l’auteur, commissaire. Il va enfin pouvoir répondre à toutes nos questions.

Edmonde – Reste à savoir si nous avons à faire au véritable Marcel Rideau, ou à un faussaire qui aurait usurpé son identité…

Ramirez – Nous allons vérifier cela tout de suite… Vos papiers, Rideau !

Marcel soupire mais montre ses papiers au commissaire.

Marcel – Voilà, vous êtes contents ?

Ramirez passe les papiers à son adjoint.

Ramirez – Vérifiez-moi l’identité de cet individu, Sanchez.

Sanchez examine les papiers de Rideau.

Sanchez – Commissaire, je crois pouvoir affirmer qu’il s’agit de faux papiers. Ça se voit au premier coup d’œil. L’imitation est assez grossière…

Ramirez – Il y aurait donc bien deux rideaux…

Marcel – Évidemment qu’il s’agit de faux papiers !

Ramirez – Vous reconnaissez donc les faits ? Tant mieux, ça nous fera gagner du temps…

Marcel – Je peux voir votre carte de police, commissaire ?

Ramirez – Non, mais dites donc ! Pour qui vous prenez-vous Rideau ?

Marcel – Pour l’auteur de cette pièce.

Ramirez – C’est du moins ce que vous prétendez, mais les faux papiers qui sont en votre possession prouvent que vous n’êtes qu’un double de l’auteur…

Sanchez – Un double Rideau, en quelque sorte.

Marcel – Permettez-moi d’insister, commissaire.

Ramirez – Si ça vous amuse… Voici…

Il montre sa carte. Marcel passe les papiers à Josiane.

Marcel – Constatez par vous-même, Madame la Directrice…

Josiane – Mais c’est une fausse carte de police ! Le commissaire est un imposteur, lui aussi !

Ramirez – Si on pouvait quand même éviter les propos blessants…

Marcel – Vous êtes tous des imposteurs ! Vous jouez dans une pièce de théâtre !

Sanchez – On n’est pas des vrais policiers, commissaire ?

Ramirez – Qu’est-ce que c’est que cette comédie, Rideau ?

Marcel – N’en faites pas un drame, non plus…

Ramirez – Etes-vous oui ou non le véritable auteur de cette pièce qui n’a pas été jouée ?

Marcel – Non, mais je suis bien l’auteur de cette farce que nous sommes en train d’interpréter !

Edmonde – Le théâtre dans le théâtre, maintenant. Ça a déjà été beaucoup fait, non ?

Sanchez regarde sa propre carte de police.

Sanchez – La mienne aussi, c’est une fausse… Qu’est-ce que cela signifie, commissaire ?

Ramirez – Que vous n’êtes qu’un guignol, Sanchez… Comme moi…

Sanchez se décompose.

Josiane – Non, mais c’est bientôt fini, cette comédie, Rideau ?

Marcel – Je ne sais pas, je n’ai pas encore écrit la fin…

Josiane – Il n’a pas écrit la fin !

Marcel – À vrai dire, je songeais même à réécrire le début… D’où cette résurrection inattendue qui, je le reconnais, peut perturber les personnages que vous êtes…

Ramirez – Perturber ? Mais Rideau, s’il n’y a plus de meurtre, il n’y a plus d’enquête ! Et s’il n’y a plus d’enquête, il n’y a plus de pièce…

Josiane – C’est de l’inconscience professionnelle, Rideau ! Vous venez de réduire en pièces cette comédie !

Ramirez – Dans quel bordel vous nous avez tous mis, Rideau !

Sanchez essaie d’y croire encore.

Sanchez – Je vais le coffrer, commissaire…

Ramirez – Voyons, Sanchez… Est-ce qu’on a déjà vu Maigret arrêter Simenon ? Votre revolver n’est qu’un pistolet à bouchons, comme le mien !

Sanchez – Je ne vous laisserai pas salir l’honneur de la police, commissaire. Vous allez voir si mon arme de service est un pistolet à bouchons !

Sanchez sort son pistolet et tire sur Ramirez.

Ramirez – Au secours, c’est un vrai pistolet à eau !

Ramirez essaie de fuir, poursuivi par Sanchez qui lui tire dessus.

Josiane – Non mais regardez ce désastre, Rideau ! Que va dire le public ? C’est vous qui nous avez mis dans cette situation… C’est à vous de nous en sortir !

Josiane – Dites-moi que tout ceci n’est qu’un cauchemar, et que nous allons nous réveiller !

Edmonde (déclamant) – Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les rêves, et notre courte vie un somme la parachève…

Josiane – Shakespeare… Ça c’était un auteur…

Marcel – On a déjà frôlé la contrefaçon, alors si on pouvait éviter les citations…

Cessant de fuir, Ramirez fait front face à Sanchez.

Ramirez – Vous l’aurez voulu, Sanchez !

Ramirez sort son pistolet et tire sur Sanchez avec son pistolet à bouchon. Sanchez riposte avec son pistolet à eau.

Marcel – Comment voulez-vous que j’arrive à me concentrer pour trouver une fin à cette pièce dans ce vacarme !

Josiane – Rideau ! Rideau !

Marcel – Quoi encore ?

Gonzague – Je ne vous parle pas, à vous ! Je parle à l’ouvreuse : Rideau !

Marcel – Vous croyez vraiment qu’on aura les moyens de se payer un rideau ?

Ramirez et Sanchez continuent à se tirer dessus dans une joyeuse pagaille.

Josiane – Bon ben, je ne sais pas moi… Un noir au moins !

Noir.

 

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Paris – Décembre 2012

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-43-7

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