Les copines d’avant et les copains d’après

Les copines d’avant et les copains d’après

Les copines d'avant et les copains d'après théâtre comédie

2 hommes / 2 femmes

Tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin… Des dix commandements, le dernier n’est pas le moindre. Mais des sept péchés capitaux, la luxure est le plus capiteux. Alors quand deux copains partagent tout, surtout leurs copines, ils courent parfois le risque de se retrouver en couple… ensemble.

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Personnages :

Jean-Luc

Gabrielle

Patrick

Justine

 

Acte 1

Un studio. Au centre un lit servant aussi de canapé. Le décor est constitué essentiellement de sept tableaux posés à même le sol contre le mur du fond. Tableaux aux motifs abstraits et aux couleurs criardes, peu différents l’un de l’autre. Jean-Luc est assis en face de son ordinateur, un bonnet sur la tête et une écharpe autour du cou. Gabrielle, en revanche, a fait un effort de toilette et procède à un dernier raccord de maquillage.

Gabrielle – Tu es vraiment sûr que tu ne veux pas venir…?

Jean-Luc – Je préférerais, crois-moi… Mais je t’ai dit. Il faut absolument que je termine ce scénar pour lundi…

Gabrielle – Ça fait six mois que tu es dessus. Ça ne pourrait pas encore attendre jusqu’à demain matin ?

Jean-Luc – Non, je te jure… Le tournage a été avancé de deux semaines. Ils sont déjà en prépa. Ils n’attendent plus que le scénario, et je n’ai pas encore écrit une ligne de dialogue…

Gabrielle – Mais tu as déjà l’histoire, non ?

Jean-Luc – Oui, évidement.

Gabrielle – Ça parle de quoi, déjà…?

Jean-Luc – C’est l’histoire de… Comment dire… C’est l’histoire d’un pêcheur de morues surendetté qui… Il finit par demander à sa femme de se prostituer pour payer les traites de son chalutier…

Gabrielle – Un pêcheur de morues qui devient maquereau…

Jean-Luc – Ça devait se passer à Saint-Brieuc, mais la prod a une équipe de tournage qui vient de se libérer à Sofia, à cause d’un autre film dont le tournage vient d’être annulé…

Gabrielle – Alors c’est pour ça qu’ils sont si pressés…

Jean-Luc – Du coup, il faut revoir un peu l’intrigue, évidemment… La Bulgarie, ça ressemble beaucoup à la Bretagne, mais quand même… (Pris d’un doute) Il y a la mer en Bulgarie…?

Gabrielle – En tout cas, si Sofia était un grand port de pêche à la morue, ça se saurait…

Jean-Luc – Non, je te jure, je commence à flipper grave, Gabrielle…

Gabrielle – Allez, tu vas t’en sortir, comme d’habitude… Et puis tu n’es pas tout seul sur ce coup-là… Tu travailles avec Patrick, non ?

Jean-Luc – Ouais, enfin, Patrick, tu sais…

Gabrielle – Si tu viens avec moi chez mes parents, on peut rentrer tôt… Ça te détendra un peu, et tu te mettras à travailler après… Et puis il faut bien que tu manges, quand même…

Jean-Luc – Je n’ai pas la tête à ça, je t’assure… Je suis fatigué, je n’ai pas le moral… Et puis j’ai des frissons, je ne sais pas ce que j’ai… En tout cas, je n’ai vraiment pas faim…

Gabrielle s’approche de lui, tendrement maternelle.

Gabrielle – Mon pauvre chéri… Tu es malade ? Je peux rester là pour te soigner, tu sais…

Jean-Luc – Non vraiment, je t’assure… Je vais prendre une aspirine et ça ira très bien… Je ne veux pas te gâcher ta soirée… Tu m’excuseras auprès de tes parents, et puis voilà…

Gabrielle – Mais oui, ne t’inquiète pas. Ils vont être déçus, c’est tout…

Jean-Luc – En même temps, ce n’est pas comme si je ratais Noël ou le Jour de l’an, hein ? (Souriant) Shabbat, c’est tous les vendredi…

Gabrielle – Bon, alors je vais y aller…

Elle met son manteau pour sortir. Le regard de Jean-Luc tombe sur les tableaux qui l’entourent.

Jean-Luc – Ça représente quoi, déjà, ces tableaux que tu viens de peindre ?

Gabrielle – C’est une série sur les sept péchés capitaux.

Jean-Luc – Ah ouais…

Gabrielle (désignant successivement les sept toiles) – La paresse, l’avarice, l’envie, la luxure, l’orgueil, la colère et l’intempérance…

Jean-Luc – Ah ouais…

Gabrielle – D’après Saint Augustin, ces sept péchés sont à l’origine de tous les autres…

Jean-Luc – Saint Augustin…

Gabrielle – Tu n’aimes pas…?

Jean-Luc – Si, si… Enfin, c’est vrai que c’est un peu…

Gabrielle – Un peu…?

Jean-Luc – Un peu oppressant, quoi… Mais j’imagine que c’est fait pour ça… Pour détourner du vice les pauvres pêcheurs que nous sommes…

Gabrielle (déçue) – Tu n’aimes pas…

Jean-Luc – Mais si je t’assure… (Un temps pendant lequel il jette un nouveau regard perplexe sur les tableaux, cherchant quelque chose à dire) J’aime bien la luxure…

Gabrielle – Celui-là, c’est la paresse…

Jean-Luc – Ah tiens ?

Gabrielle – Oui…

Gabrielle s’apprête à s’en aller.

Jean-Luc – Tu pars avec ton frère ?

Gabrielle – Il est déjà là-bas. Tu sais bien que lui, le vendredi, il ne prend pas les transports…

Jean-Luc – Ah oui, c’est vrai… Mais toi, prends la voiture, ça ira plus vite.

Gabrielle – Je vais y aller en métro… Je n’ai pas très envie de conduire… Et puis comme ça, si tu veux nous rejoindre pour le dessert…

Jean-Luc – Pourquoi pas… Si j’arrive à avancer assez vite… Je vais mettre le paquet… (Ils s’embrassent) Mais si je ne peux pas venir, je préfère autant que tu dormes là-bas… Je n’aime pas trop te savoir dans le RER un vendredi, passé minuit…

Gabrielle – Ok…

Jean-Luc – Allez, amuse-toi bien…

Gabrielle – Bon courage, mon chéri…

Jean-Luc – Merci.

À peine Gabrielle est-elle partie que Jean-Luc semble reprendre vie. Il enlève son bonnet et son écharpe, et enclenche un CD : la chanson de Bénabar « Le Dîner », détaillant tous les faux prétextes qu’il vient de servir à sa copine pour se défiler : « J’veux pas y’aller à ce dîner, j’ai pas l’moral, j’suis fatigué, ils nous en voudront pas, allez on n’y va pas. En plus faut que je fasse un régime ma chemise me boudine, j’ai l’air d’une chipolata, je peux pas sortir comme ça… ». Peut-être culpabilisé par les paroles, il baisse la musique.

Jean-Luc – Putain, j’ai les crocs, moi…

Il va à la cuisine et revient avec un pack de bière et un paquet de chips. Il commence à boire à même la cannette et à se goinfrer bruyamment de chips. Son regard s’arrête sur un tableau, et il semble mal à l’aise, comme si la toile lui rappelait ses mensonges. Il se lève et retourne le premier tableau… au dos duquel est inscrit en gros : La paresse. Il semble à nouveau perturbé par l’inscription. Il se remet à son ordinateur, mais on l’entend jouer à des jeux vidéos. Jusqu’au moment où on sonne à la porte. Il semble paniqué.

Jean-Luc – Et merde…

Il arrête la musique et coupe le son de l’ordinateur. Il remet son bonnet et son écharpe en hâte. Il range le paquet de chips et la cannette de bière sous le lit. Et va ouvrir.

Jean-Luc – Patrick…?

Patrick – Salut ma poule, ça biche ?

Jean-Luc – Qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que tu avais une soirée, et que tu ne pouvais pas bosser avec moi sur notre scénar avant demain…

Patrick entre.

Patrick – Il est à peine sept heures et demie, ma poule ! Je te dérange ? Tu allais te coucher ?

Jean-Luc – Non…

Patrick – Tu pars aux sports d’hiver ?

Jean-Luc – Non pourquoi ?

Patrick – Je ne sais pas… Avec l’écharpe et le bonnet…

Jean-Luc enlève à nouveau son écharpe et son bonnet.

Jean-Luc – Ah non, c’est parce que… Je croyais que c’était Gabrielle…

Patrick (intrigué) – Ah ouais…? Alors comme ça, quand vous êtes tous les deux, tu joues le moniteur de ski… Enfin, chacun ses fantasmes, hein… À propos, au sujet de ma soirée, tu n’en as pas parlé à Gabrielle ? Je l’ai croisée dans la rue, je lui ai dit que je venais ici…

Jean-Luc – Non, rassure-toi… Encore un de tes plans culs foireux ? (Patrick fait un geste d’acquiescement faussement gêné). Alors, tu as des idées ?

Patrick – Des idées…?

Jean-Luc – Pour le scénar ! Tu te souviens qu’on écrit un scénario ensemble ? C’est bien pour ça que tu es venu, non ? Pour bosser un peu avec moi avant ta… « soirée ».

Patrick – À vrai dire, euh… Pas exactement…

Jean-Luc – Pas exactement…?

Patrick – Bon, ça va, ils peuvent bien attendre encore un jour ou deux… On n’est pas à leur disposition, non plus…

Jean-Luc – En même temps, ils nous ont quand même signé un à valoir de 5000 euros chacun. Et pour l’instant, on n’a écrit que nos initiales sur le contrat. On peut imaginer que ça leur donne le droit d’espérer…

Patrick – Écoute, je m’y mets dès que possible, je t’assure. Mais ce n’est pas pour parler boulot que je suis passé te voir.

Jean-Luc – Tiens donc…

Patrick – Tu te souviens de cette fille que j’avais rencontrée sur ce tournage à Cergy-Pontoise ?

Jean-Luc – Non…

Patrick – Mais si ! Justine ! Une figurante. Une blonde. Elle jouait le rôle d’une serveuse à la cafétéria du tribunal.

Jean-Luc – Et alors ?

Patrick – Ben… C’est avec elle que je dois passer la soirée…

Jean-Luc – Pour des raisons professionnelles, bien sûr.

Patrick – Plus ou moins…

Jean-Luc – Et elle est comédienne.

Patrick – Elle rêve de le devenir, en tout cas. Pour l’instant elle est surtout…

Jean-Luc – Serveuse à la cafétéria du tribunal de Cergy-Pontoise.

Patrick – Voilà…

Jean-Luc – Et donc, tu lui as proposé de prendre sa carrière en main…

Patrick – Il faut bien aider un peu la jeunesse…

Jean-Luc – Tu lui as raconté à quoi on reconnaît une starlette belge sur un plateau de tournage ?

Patrick – Celle qui couche avec le scénariste…

Jean-Luc – Comme si on nous demandait notre avis pour le casting. C’est tout juste si on a le droit de voir notre nom figurer au générique…

Patrick – Mmm…

Jean-Luc – Et Mélanie, elle est au courant de ton généreux projet de donner un petit coup de pouce à une jeune comédienne qui débute…

Patrick – Pas vraiment, tu imagines… Et c’est là que j’aurais un peu besoin de ton aide…

Jean-Luc – Sans blague…

Patrick – Tu sais que Gabrielle et Mélanie se connaissent bien.

Jean-Luc – Évidemment, c’est Gabrielle qui t’a présenté Mélanie.

Patrick – Tu pourrais dire à Gabrielle qu’on a passé la soirée ensemble à bosser sur notre scénar…

Jean-Luc – Ah, tu vois que tu t’en souviens finalement, quand tu veux, qu’on a un scénario à écrire ensemble…

Patrick – Voire que j’ai passé la nuit ici, parce qu’on a travaillé comme des fous jusqu’à pas d’heure… Comme ça, si Mélanie en parle avec Gabrielle, j’aurais un alibi…

Jean-Luc – Et comment tu savais que Gabrielle passait la nuit chez ses parents ?

Patrick – Par Mélanie ! Je te dis, elles se racontent tout, entre filles… On est fliqués, mon pote… Si on n’est pas un peu solidaires entre nous aussi pour retrouver un espace de liberté…

Jean-Luc – Moi, je n’ai rien à cacher.

Patrick – Tu as quand même dit à Gabrielle que ce scénar était à rendre pour lundi… pour éviter de passer shabbat avec elle chez ses parents.

Jean-Luc – Ouais, bon… N’empêche qu’on doit quand même le finir pour la fin de la semaine…

Patrick – Donc, tu lui as menti, toi aussi…

Jean-Luc – Tu fais chier Patrick… Ça me met dans une situation très désagréable… Je te rappelle que Mélanie est aussi une amie à moi…

Jean-Luc – Allez… Je te revaudrai ça ! Je te jure que dès demain, quand j’aurais dessaoulé, je me mets à donf sur ce putain de scénar. J’ai plein d’idées, tu verras…

Jean-Luc – Tu parles…

Patrick – Tiens, tu m’arranges l’affaire sur ce coup là, et j’écris tout seul les cinquante pages de dialogue. Tu n’auras plus qu’à cosigner, ça te va ?

Jean-Luc (tenté) – Tu me le jures ?

Patrick – Si je mens, je vais en enfer !

Jean-Luc hésite encore un instant avant de céder.

Jean-Luc – Ok… Casse-toi, mais c’est la dernière fois, je te préviens…

Patrick se précipite sur lui pour l’embrasser.

Patrick – Merci Jean-Luc… Je savais que je pouvais compter sur toi… (Un temps avec un sourire narquois) Oh, putain… Jean-Luc… Ils ne t’ont pas raté, quand même…

Jean-Luc – Qui ?

Patrick – Tes parents ! Ma mère m’aurait appelé Jean-Luc, je te jure… À peine sorti, je l’étrangle avec le cordon ombilical…

Jean-Luc – Mmm…

Patrick – Jean-Luc… Il fallait vraiment qu’elle soit amoureuse de toi quand elle t’a rencontré…

Jean-Luc – Je te rappelle que c’est toi qui me l’a présentée. C’était ton ex…

Patrick – Dis plutôt que c’est devenu mon ex après que je te l’ai présentée.

Jean-Luc – Tu la trompais déjà avec sa copine Mélanie !

Patrick – Tiens, je préfère m’en aller…

Jean-Luc – C’est ça… Casse toi…

Patrick – Eh ? Tu as vu ma nouvelle bagnole, au fait ?

Jean-Luc – Quelle bagnole ?

Patrick l’entraîne vers la fenêtre.

Patrick – Ma Mini Cooper ! Regarde, elle est garée juste en bas… Intérieur cuir, tableau de bord en loupe de noyer… Toit ouvrant électrique… Je l’ai depuis lundi…

Jean-Luc – Tu ne te refuses rien…

Patrick – J’ai signé le chèque d’acompte avec mon à valoir sur le scénario…

Jean-Luc – Je vois…

Jean-Luc – Un bijou, je te dis… Si Justine ne craque pas en la voyant… Il n’y a pas trop de place à l’arrière pour faire des folies de son corps à moins d’être contorsionniste, mais bon… C’est pas les petits hôtels de charme qui manquent à Paris, non ?

Jean-Luc – À ce rythme-là tu pourras bientôt écrire un guide… Faute d’écrire le scénario pour lequel tu as déjà touché un acompte…

Patrick – Et toi, alors, tu n’as vraiment jamais eu envie de tromper Gabrielle ?

Jean-Luc – Non…

Patrick – Tu es pratiquement un Saint, tu sais ? T’as déjà un nom biblique… Non, sérieux, toi aussi tu devrais écrire un livre : L’Evangile selon Saint Jean-Luc…

Jean-Luc – Je t’emmerde.

Patrick – Ou alors un bouquin, avec ta nana, sur… les petites recettes pour faire durer son couple… par Saint Jean-Luc et l’Ange Gabrielle…

Jean-Luc – Je croyais que tu étais pressé.

Patrick se marre et s’apprête à s’en aller.

Patrick – Allez… Shabbat shalom, mon frère…

Jean-Luc (le poussant vers la porte) – C’est ça, va te faire foutre aussi…

Patrick se retourne une dernière fois vers les tableaux peints par Gabrielle.

Patrick – Ils sont flippants, ces tableaux, non ? Qu’est-ce que ça représente au juste ?

Jean-Luc – Les sept péchés capitaux…

Patrick – Oh, putain… Ça y est, je me souviens maintenant…

Jean-Luc – Quoi ?

Patrick – Pourquoi j’a quittée Gabrielle…

Jean-Luc – C’est elle qui t’a largué !

Patrick – N’empêche… Ta vie va être un enfer, mon pote… Allez, à plus…

Patrick s’en va. Jean-Luc, resté seul, soupire, puis décroche le téléphone.

Jean-Luc – Ouais… Je voudrais commander une pizza… Qu’est-ce que vous avez…? Ok, j’hésite entre Quatre Saisons et Margarita… Mettez les deux… Ouais, Jean-Luc Mercier… Oui, Jean-Luc, ça pose un problème…? 9 rue Parmentier… C’est ça… Merci… Euh, attendez… Vous pouvez rajouter une Calzone, aussi… Oui, ça fera trois en tout… Dans une demi-heure, ok…

Il raccroche, se met sur le lit, et zappe avec la télécommande sur la télé jusqu’à tomber sur un film X si on en juge par les bruits provenant du poste. Il semble impressionné, décapsule une nouvelle cannette de bière, et commence à sombrer dans une certaine somnolence…

Noir. Éllipse.

Jean-Luc est réveillé par la sonnerie de la porte. Il émerge avec difficulté.

Jean-Luc – Merde, les pizzas… Ouais, j’arrive !

Il coupe la télé et va ouvrir. En chemin, il s’arrête devant un deuxième tableau et le retourne. Au dos de la toile on peut lire : L’avarice. Jean-Luc ouvre la porte.

Jean-Luc (dans le coltar) – Patrick ?

Patrick entre à nouveau, très speedé.

Patrick – Oh, mon pote… Je suis dans une galère…

Jean-Luc – Qu’est-ce qu’il y a ? Ça n’a pas collé avec ta jeune première ?

Patrick – Je passe la prendre Gare du Nord, comme prévu… Par miracle, son RER de banlieue est à l’heure, dis donc…

Jean-Luc – Et alors ?

Patrick – J’avais prévu de l’emmener dîner, tranquille. On revient à la bagnole… Plus personne !

Jean-Luc – Plus personne…?

Patrick – Je l’avais depuis à peine une semaine, tu te rends compte ! Elle était encore en rodage…

Jean-Luc (pas très réveillé) – Justine ?

Patrick – Ma Mini Cooper ! On me l’a piquée, je te dis !

Jean-Luc – Ah merde…

Patrick – Attends, ce n’est pas fini… J’avais laissé ma veste dedans avec tous mes papiers… et ma carte bleue ! C’était juste pour cinq minutes…

Jean-Luc – Oh, putain…

Patrick – Je n’ai plus rien sur moi, je te dis ! Pas un euro, et aucun moyen de retirer de l’argent. C’est Justine qui a dû me dépanner d’un ticket de métro pour venir jusqu’ici…

On sent progressivement que Jean-Luc n’est pas plus malheureux que ça de voir Patrick dans la merde.

Jean-Luc – Ah, ouais, c’est con…

Patrick – Moi qui voulais l’impressionner avec ma nouvelle bagnole, je te jure, c’est réussi…

Jean-Luc – Qu’est-ce que tu en as fait ? Tu l’as remise dans son RER pour Cergy-Pontoise ?

Patrick – Je ne pouvais pas lui faire ça… Elle attendait beaucoup de cette soirée… Moi aussi, d’ailleurs… Elle est au café en bas…

Jean-Luc – Ah ouais…

Patrick – En attendant que je trouve une solution…

Jean-Luc – Une solution…?

Patrick – Tu ne pourrais pas me dépanner de cent ou deux cents euros ? Que je puisse au moins l’inviter au restau…

Jean-Luc – C’est à dire que…

Patrick – Je lui avais laissé entendre qu’elle pourrait passer la nuit à Paris, mais maintenant que je n’ai plus rien pour payer l’hôtel… Je ne peux quand même pas la ramener chez Mélanie…

Jean-Luc – Ben non…

Patrick – Je ne sais déjà pas comment je vais lui expliquer que je me suis fait voler la bagnole Gare du Nord alors que j’étais supposé être ici avec toi en train de bosser…

Jean-Luc – Ah ouais, ça craint…

Patrick – Bref, il me faudrait aussi un peu de blé pour l’hôtel…

Jean-Luc – Mmm…

Patrick – Alors ?

Jean-Luc – Alors quoi ?

Patrick – Tu peux me dépanner de deux cents euros ? Je te les rends dès que possible… Enfin, dès que j’aurais pu récupérer une carte bleue ou un carnet de chèques…

Jean-Luc – Ah, putain, tu n’as vraiment pas de bol…

Patrick – Quoi ?

Jean-Luc – J’ai voulu me commander une pizza tout à l’heure, et je me suis rendu compte que Gabrielle était partie chez ses parents avec mon portefeuilles dans son sac… Du coup, tu vois, moi non plus, je n’ai rien à becqueter…

Patrick – Merde… Et tu n’as vraiment pas de liquide sur toi ?

Jean-Luc – Vingt centimes, peut-être… Je peux te les passer, si tu veux…

Patrick – Oh, putain… Et tu ne peux pas lui téléphoner ?

Jean-Luc – À qui ?

Patrick – À Gabrielle ! Ce n’est pas si loin que ça, chez ses parents, non…?

Jean-Luc – Malheureusement, tu sais bien… C’est vendredi…

Patrick – Et alors ?

Jean-Luc – C’est shabbat… Ils ne répondent pas au téléphone…

Patrick – Ah oui, c’est vrai… Oh putain… (Effondré) Bon ben tu peux quand même me prêter ta bagnole ?

Jean-Luc – Ma bagnole…?

Patrick – Je pourrais au moins raccompagner Justine chez elle. Tu imagines, les RER pour Cergy-Pontoise, à cette heure-ci… Je te jure, dans la tenue où elle est, je me demande déjà comment elle ne s’est pas fait violer avant d’arriver Gare du Nord… Je me sens responsable, mon vieux… Je ne suis même pas vraiment sûr qu’elle soit majeure…

Jean-Luc – Ah ouais, mais la bagnole, euh… Gabrielle l’a prise pour aller chez ses parents…

Patrick – Je croyais que c’était shabbat…

Jean-Luc – Tu sais, je n’ai pas encore tout compris…

Patrick – Oh, putain… Bon, tu permets au moins que j’aille pisser… Je n’ai même plus assez d’argent pour me payer des toilettes publiques…

Jean-Luc – Vas y, tu sais où c’est…

Jean-Luc laisse apparaître sa jubilation. Il remet le CD de Benabar avec la chanson « Tu peux compter sur Moi » : « Si t’as besoin de moi, peu importe le problème, pour te tendre la main si les autres portes se referment. La mienne est ouverte sans question, sans conditions, faut juste s’entendre sur la date j’ai des obligations. Tu peux compter sur moi, quand tu veux et où que ce soit, je serai toujours là pour toi, tu peux compter sur moi, mais surtout n’oublie pas… ». Le téléphone sonne, il coupe le CD et se précipite pour répondre.

Jean-Luc – Oui, allo…? Ah oui, salut Gabrielle… Non, non, je suis avec Patrick là… Non, je suis désolé, mais je ne vais vraiment pas pouvoir venir… Non, non, ça va, mais on est en plein boulot… Si, si, ça avance super bien… On a plein d’idées… D’ailleurs, il va falloir que je te laisse, je suis désolé… Ok, je t’embrasse. Moi aussi… Passe une bonne soirée…

Il raccroche à peine le téléphone que c’est la sonnette qui se fait entendre. Il va ouvrir.

Jean-Luc – Ah, oui, merci… Oui, c’est ça, une Quatre Saisons, une Margarita et une Calzone… 29,90, d’accord… (Il sort une liasse de billets de sa poche) Tenez, voilà 30 euros… Vous pouvez garder la monnaie… Ouais, ben c’est quand même 10 centimes… C’est ça, ouais… Bonne soirée toi-même…

On entend un bruit de chasse d’eau. Jean-Luc planque en hâte les trois boîtes de pizzas sous le lit. Patrick revient.

Patrick (sentant l’odeur des pizzas) – J’ai une de ces dalles, moi… Ça vient d’où cette odeur de pizzas ?

Jean-Luc – Ça doit venir de chez les voisins du dessous. Le parquet est très poreux…

Patrick – Bon… Pour commencer, il faut que j’aille d’urgence au commissariat du coin pour déclarer le vol de ma bagnole…

Jean-Luc – Je suis vraiment désolé de ne pas pouvoir t’aider…

Patrick – Je ferai un saut chez un autre pote qui habite pas très loin… J’espère qu’il pourra me dépanner…

Jean-Luc – Tu vas sûrement trouver une solution…

Patrick – Ça me fout vraiment les boules…

Jean-Luc – C’est sûr… Une bagnole toute neuve…

Patrick – La bagnole, je m’en fous. Ils vont me la rembourser. Non, c’est pour Justine… Je m’y voyais déjà, tu comprends… Parce que tu verrais le morceau…

Jean-Luc – Ah ouais, c’est con…

Patrick – Bon, écoute, je te demande juste un petit service…

Jean-Luc – Bien sûr, tu peux compter sur moi…

Patrick – Si tu peux lui tenir compagnie pendant une petite demi-heure, le temps que je règle ça… La traîner dans un commissariat un vendredi, il y a plus glamour pour un premier rendez-vous…

Jean-Luc – C’est à dire que…

Patrick – Je ne vais pas la laisser poireauter dans ce café… Parce qu’une fille comme ça, je t’assure, ça ne reste pas seule très longtemps…

Jean-Luc – Non bien sûr, mais…

Patrick – Ok, je lui dis de monter…

Jean-Luc – Bon, une petite demie heure, alors…

Patrick – Je te jure, c’est vraiment la soirée d’enfer… Enfin, avec toi, au moins, je suis tranquille…

Jean-Luc – C’est à dire…

Patrick – Te vexe pas mais… Toi au moins, tu ne risques pas de me la piquer…

Jean-Luc – Ah ouais… Et pourquoi ça…?

Patrick – Mais… parce que tu un garçon fidèle, voilà pourquoi… Saint Jean-Luc ! Et puis je ne suis pas sûr que tu sois vraiment son style…

Jean-Luc (vexé) – N’empêche que si Gabrielle rentrait à l’improviste, ça ferait mauvais genre… Tu es sûr que…

Patrick – Bon allez… Plus vite je serai parti…

Patrick s’en va. Jean-Luc reste là, anéanti.

Justine sonne à la porte. En allant ouvrir, Jean-Luc retourne un troisième tableau au dos duquel est inscrit : L’envie.

Justine – Jean-Luc…?

Jean-Luc – Vas-y entre…

Justine – J’avais peur de m’être trompée de porte… Patrick m’a dit troisième gauche… Mais je n’étais pas sûre…

Justine arrive. Blonde décolorée du genre super sexy mais pas forcément très futée. Elle regarde les peintures autour d’elle.

Jean-Luc – Non, non, c’est bien là… (Silence embarrassé) Heureusement que tu n’as pas sonné au troisième droite, c’est un pervers récidiviste en liberté conditionnelle…

Justine – Non…?

Jean-Luc – Je plaisante, c’est mon beau-frère.

Justine – Ah ouais, d’accord…

Jean-Luc – Assieds-toi… Tu veux boire quelque chose ?

Elle s’assied sur le lit.

Justine – Merci, j’ai déjà pris un café au bistrot d’en bas…

Jean-Luc – Bon…

Justine – Je ne voudrais pas te déranger… Fais comme si je n’étais pas là…

Jean-Luc avale sa salive en la regardant croiser les jambes très haut.

Jean-Luc – Ah, oui, ça… Ça ne va pas être évident…

Justine – Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?

Jean-Luc – Je ne sais pas… (Pour détendre l’atmosphère) Tu veux faire un Monopoly ?

Justine – Je ne sais pas jouer…

Jean-Luc – Je plaisante…

Justine – Ah ouais, d’accord…

Jean-Luc – Ouais…

Justine – C’est marrant, il sent la pizza, ton lit…

Jean-Luc – Ah oui ?

Justine – Ça donne faim…

Jean-Luc – Je suis désolé, je n’ai pas grand chose à te proposer…

Justine – Non, non, mais ça va…

Jean-Luc – Ok.

Justine – C’est marrant, quand Patrick m’a parlé de toi, je ne t’imaginais pas du tout comme ça…

Jean-Luc – Et tu m’imaginais comment…?

Justine – Je ne sais pas… Plus vieux, en tout cas…

Jean-Luc – À cause de mon prénom, sûrement…

Justine – C’est vrai que Jean-Luc…

Jean-Luc – Oui… J’ai regardé sur internet. Ça fait partie du top 5 des prénoms les moins populaires en France aujourd’hui…

Justine – Ah oui…?

Jean-Luc – Je plaisante…

Justine – Ah ouais, d’accord…

Jean-Luc – Alors comme ça tu… Tu travailles à la cafétéria du Tribunal de Cergy-Pontoise…

Justine – Oui… Mais c’est juste un job en attendant…

Jean-Luc – En attendant…?

Justine – De devenir comédienne !

Jean-Luc – Ah ouais, d’accord.

Justine – Pour l’instant, j’ai seulement fait un peu de doublage… Une publicité pour de la lingerie.

Jean-Luc – Avec un physique comme ça, c’est dommage de faire seulement du doublage.

Justine – Stan m’a proposé un rôle dans son nouveau film.

Jean-Luc – Son nouveau film…?

Justine – Celui dont tu es en train d’écrire le scénario pour lui.

Jean-Luc – Pour lui… Ah ouais, d’accord…

Justine – Ça doit être très motivant pour toi aussi.

Jean-Luc – De…?

Justine – D’écrire un scénario de long métrage pour Patrick. Jusqu’à maintenant, à ce qu’il m’a dit, tu écrivais surtout des sitcom pour la télé, non…?

Jean-Luc – Hun, hun…

Justine – Patrick pense à moi pour le rôle principal.

Jean-Luc – Je vois…

Justine – Patrick m’a dit que…

Jean-Luc (la coupant) – Patrick est un peu mythomane, Justine.

Justine – Mythomane ?

Jean-Luc – Il ne faut pas trop lui en vouloir, tu sais. C’est le métier qui veut ça. Une sorte de déformation professionnelle, en quelque sorte. À force de raconter des histoires, on finit par les croire soi-même…

Justine – Des histoires…

Jean-Luc – Tiens, à propos de sa voiture, par exemple…

Justine – Sa voiture…?

Jean-Luc – Sa Mini Cooper… Avec les sièges en cuir et le tableau de bord en loupe de noyer et le toit ouvrant électrique. Il t’en a sûrement parlé, non ?

Justine – Oui…

Jean-Luc – Et il t’a raconté qu’il se l’était fait voler…

Justine – Oui…

Jean-Luc – Mmm… Il raconte ça à tout le monde… Enfin, aux filles surtout…

Justine – Alors ce n’est pas vrai ?

Jean-Luc – Tu l’as vue, sa Mini Cooper ?

Justine – Non…

Jean-Luc – Eh ben voilà…

Justine – Alors tu veux dire que c’est un menteur ?

Jean-Luc – Euh… Oui… C’est ça que je sous-entendais en te disant qu’il était mythomane…

Justine – Ah, d’accord… Mythomane… Je pensais que ça voulait dire obsédé sexuel…

Jean-Luc – Ça peut aussi vouloir dire ça…

Justine semble catastrophée.

Justine – Je n’aurais jamais cru ça de lui…

Jean-Luc – Et bien sûr, il a promis de faire de toi une star de cinéma…

Justine – Comment j’ai pu être aussi naïve…

Jean-Luc – Je suis vraiment désolé, Justine… Mais je crois que c’était mon devoir de…

Justine – Non, non, je te remercie de m’avoir ouvert les yeux… Et moi qui commençais à…

Jean-Luc – Et il t’a dit qu’il était célibataire évidemment…?

Justine – On n’en a pas vraiment parlé, mais…

Jean-Luc – Il est marié depuis cinq ans.

Justine – Non…

Jean-Luc – Avec Mélanie. Une amie à moi.

Justine – Tu es sûr ?

Jean-Luc – J’étais témoin à son mariage. Et je suis le parrain de son fils.

Justine – Il a des enfants ?

Jean-Luc – Trois filles…

Justine – Non ?

Jean-Luc – J’étais là à leur circoncision.

Justine – Ah parce qu’il est…

Jean-Luc – Il ne te l’a pas dit ?

Justine – Oh mon Dieu…

Justine est au bord des larmes.

Jean-Luc – Je suis désolé…

Jean-Luc lui tend un paquet de mouchoir. Justine essuie ses larmes et tente de prendre sur elle pour rebondir.

Justine – Et toi, tu… Tu es marié…

Jean-Luc – Moi…? Non…

Silence pendant lequel Justine essaie visiblement de mettre un peu d’ordre dans ses idées.

Justine – Mais vous écrivez bien un scénario ensemble, non ?

Jean-Luc – Oui, oui, bien sûr… Enfin, c’est surtout moi qui écris… Je lui ai proposé ça après sa sortie de prison, pour lui remettre le pied à l’étrier…

Justine – Sa sortie de prison ?

Jean-Luc – Ah, d’accord, il ne t’a pas parlé de ça non plus…

Justine – Il m’a dit qu’il avait fait une école de scénariste à Hollywood pendant trois ans…

Jean-Luc – Trois ans, oui, c’est… C’est le temps qu’il a passé derrière les barreaux… C’est ça qui m’a donné l’idée de… C’est un projet de série pour la télé… Une sorte de Prison Break à la française, tu vois… Comme il avait une certaine connaissance du milieu carcéral…

Justine – Mais qu’est-ce qu’il avait fait pour aller en prison ?

Jean-Luc – Je suis désolé, mais ça… Je ne peux vraiment pas t’en parler… C’est un ami, tu comprends.

Justine – Bien sûr…

Silence pendant lequel Justine digère toutes ces informations. Le portable de Justine se met à sonner. Elle répond.

Justine – Ah Patrick… Si, si tout va bien… Au commissariat ? (Avec un sous-entendu) C’est ça oui… Et bien sûr, ils n’ont pas retrouvé ta voiture… Bon… Deux heures ? Ok, prends ton temps. Mais non, je n’ai pas une drôle de voix. Bon, ok, à tout à l’heure Stan… (Elle raccroche et se tourne vers Jean-Luc). Il m’a raconté qu’il était au commissariat…

Jean-Luc – Ah, oui, malheureusement, ça, ça peut-être vrai… Il est sous contrôle judiciaire… Il doit pointer tous les vendredis soir…

Justine – On devait dîner ensemble au restaurant pour parler de mon rôle…

Jean-Luc – Et il t’a raconté qu’il s’était fait voler ses papiers et sa carte bleue…

Justine – Oui…

Jean-Luc – Il a essayé de me taper un peu d’argent… Mais j’ai refusé… Je crois que ce ne serait pas lui rendre service…

Un temps. Justine essaie visiblement de reprendre la main.

Justine – Alors si je comprends bien, en réalité, c’est toi le patron de Patrick.

Jean-Luc – On peut dire ça comme ça, oui…

Justine – C’est toi le boss.

Jean-Luc – Oui…

Justine – Et tu pourrais me trouver un petit rôle… dans ta série ?

Jean-Luc – Pourquoi pas…? Il faudrait faire des essais… Ça se passe dans une prison pour hommes, mais bon… Je ne sais pas… Je te verrais bien en visiteuse de prison… Je ne sais pas… Quelque chose qui se dégage de toi… Une envie de soulager son prochain… Je me trompe…?

Justine – C’est mon côté Sœur Emmanuelle…

Jean-Luc – Non, je t’assure… ça me donne des idées… Pour mon scénario, je veux dire…

Justine se fait provocatrice.

Justine – Je pourrais t’impressionner, je t’assure… Mais pour l’instant, je suis tellement déçue.

Elle se love dans les bras de Jean-Luc, complètement déstabilisé.

Justine – Jean-Luc… En fait, j’adore ce prénom… Je ne sais pas… Ça a un côté rassurant… Et puis mon oncle s’appelle Jean-Luc… Il s’est beaucoup occupé de moi quand j’étais petite…

Noir. Ellipse.

On retrouve Jean-Luc et Justine au lit. Jean-Luc a l’air d’être dans un état second, complètement dépassé par les événements. Justine paraît comblée.

Justine – Alors, impressionné…?

Jean-Luc – Très…

Justine – Je t’avais dit que je pouvais t’étonner…

Justine s’apprête à allumer une cigarette. Jean-Luc semble revenir un peu à la réalité.

Jean-Luc – Qu’est-ce que tu fais ?

Justine – J’allume une cigarette, pourquoi ?

Jean-Luc – Désolé, mais ça ne va pas être possible.

Justine – Tu trouves ça trop cliché ?

Jean-Luc se lève pour s’habiller, cherchant ses vêtements épars.

Jean-Luc – C’est à dire que… Ma copine a l’odorat très sensible. Elle est non fumeuse… Plutôt du genre psychorigide, tu vois.

Justine – Ta copine ?

Jean-Luc – Tu m’as demandé si j’étais marié, je t’ai dit que non. Je ne t’ai pas dit que j’étais célibataire…

Justine – Ah d’accord… (Justine, visiblement déçue, se lève en râlant, vêtue seulement d’un grand tee-shirt). Vous êtes bien tous les mêmes, tiens… Je peux prendre une douche, au moins ? C’est promis, j’essayerai de ne pas laisser trop de poils de cul dans la baignoire…

Jean-Luc – Oui, oui, bien sûr… C’est par là… Mais tu ne traînes pas trop, hein… Patrick ne va pas tarder à revenir… C’est quand même un ami, tu comprends…

Justine – Oui, je crois que je commence à comprendre…

À peine Justine est-elle sortie que son portable se met à sonner. Jean-Luc ne répond pas, mais il a l’air très emmerdé.

Jean-Luc – Et merde…

Le portable s’arrête de sonner, et Jean-Luc souffle un peu. Il continue à chercher ses vêtements pour se rhabiller. Ce faisant, il retourne un quatrième tableau au dos duquel on lit : La luxure. Cette fois, c’est le téléphone de Jean-Luc qui se met à sonner. Jean-Luc décroche, paniqué.

Jean-Luc – Ouais…? Ah, Patrick… Si, si, tout va bien… Écoute, je ne peux pas te la passer là, elle… Elle est aux toilettes… Si, si tout va bien… Dans dix minutes, ok… (Effaré) Avec Gabrielle ? Ah… Tu l’as croisée à la sortie du RER… Ok… Non, non, c’est bon… Non, rassure-toi, je ne dirai rien à propos de toi et de Justine… Oui, je sais que Gabrielle connaît Mélanie… Bon, je fais au mieux, d’accord…

À peine a-t-il raccroché que Jean-Luc se met à flipper. Pour effacer toute trace de son forfait, il veut laver les draps, mais par mégarde, il met les fringues de Justine dans la machine à laver avec les draps roulés en boule. Il fait partir la machine à laver. Justine ressort de la douche. Elle se met à chercher ses vêtements, mais ne les trouve pas…

Justine – Tu as vu mes fringues ?

Jean-Luc – Euh… Je ne sais pas, elles étaient par là, non ? Tu as regardé sous le lit ? Écoute, dépêche-toi, parce qu’ils arrivent dans cinq minutes…

Justine – Ils…?

Jean-Luc – Patrick et… Gabrielle. Ma copine…

Justine – Ah, d’accord…

Justine regarde sous le lit.

Jean-Luc – Alors ? Tu as trouvé ?

Justine – Non… mais j’ai trouvé ça… (Elle sort de sous le lit trois boîtes de pizza et un paquet de chips). Je croyais que tu n’avais rien à manger…

Jean-Luc – C’est mon côté écureuil… Quand vient l’automne, c’est plus fort que moi… Je me mets à stocker des pizzas sous mon lit au cas où… C’est bizarre, hein ?

Justine (atterrée) – Oui… Qu’est-ce que tu as foutu de mes fringues ? Je ne retrouve même pas ma culotte ! Tu n’es pas fétichiste au moins ?

Jean-Luc – Merde, la machine à laver…

Justine – Quoi ?

Jean-Luc – J’ai fait partir une machine… Pour laver les draps… J’ai dû prendre tes fringues avec sans m’en rendre compte…

Justine – Bravo…

Jean-Luc se plante devant la machine et observe le cadran.

Jean-Luc – Tu sais comment on arrête une machine une fois qu’elle est lancée…?

Justine – On ne peut pas… (Elle regarde le cadran et lâche son verdict) Linge très sale… Deux heures…

Jean-Luc – On ne peut plus l’arrêter… C’est une machine infernale…

Justine – Et moi, comment je fais ?

Jean-Luc – Tu pourrais te cacher dans un placard.

Justine – Ça a déjà été beaucoup fait, non ? Pour un scénariste, ce n’est pas très brillant. Tu me déçois, Jean-Luc… Tu me déçois beaucoup…

Jean-Luc – Tu as une autre idée ?

Justine – Je vais fouiller dans les tiroirs de ta copine… J’espère qu’elle a meilleur goût pour choisir ses fringues que pour choisir ses mecs…

Jean-Luc – Ah non !

Justine – Tu préfères que je reste dans cette tenue pour la recevoir…?

Jean-Luc – Ok, vas y…

Patrick revient avec Gabrielle. Gabrielle brandit une boîte de gâteau et une bouteille de Champagne.

Gabrielle – Surprise ! Tu ne croyais quand même pas que j’allais te laisser tout seul le soir de notre anniversaire de rencontre !

Jean-Luc – Notre anniversaire…?

Gabrielle – Je parie que tu avais oublié…

Patrick (innocemment) – Justine n’est pas là ?

Jean-Luc (embarrassé) – Si, si, elle… Elle est… aux toilettes.

Patrick – Encore ?

Regard suspicieux de Gabrielle.

Gabrielle – C’est qui, Justine ?

Air emmerdé de Jean-Luc.

Justine revient. Habillée dans un style très différent. Plus strict, moins sexy… et surtout beaucoup plus proche de celui de Gabrielle.

Gabrielle – Alors ?

Patrick – Ben oui, c’est qui, cette charmante jeune femme… Je n’ai pas très bien compris quand on s’est croisé tout à l’heure. Il faut dire que je suis parti un peu précipitamment.. (À Gabrielle) Je venais de voir par la fenêtre que ma bagnole n’était plus garée en bas, alors évidemment…

Jean-Luc – Ben c’est… L’actrice principale, tu sais bien… Celle qui doit jouer le rôle de la prostituée…

Patrick – La prostituée…?

Jean-Luc – La femme du maquereau… Enfin du martin pêcheur… Du marin pêcheur…

Patrick – Ah, oui, bien sûr…

Jean-Luc – Elle est venue pour… Pour que je la briefe un peu sur le rôle…

Patrick – Très professionnel de sa part. Mais c’est curieux, Justine, j’ai l’impression que vous avez quelque chose de changé, depuis tout à l’heure, non ?

Gabrielle – C’est amusant, j’ai exactement la même robe…

Justine – Ah oui, c’est très amusant, hein Jean-Luc…

Jean-Luc (à Patrick pour faire diversion) – Alors, ta voiture…?

Patrick – Tu ne vas pas le croire…

Jean-Luc – Au point où j’en suis, tu sais…

Patrick – On ne me l’avait pas volé du tout. Elle était à la fourrière ! Je m’étais garé sur une place handicapé.

Jean-Luc – Non… Et tu n’y as pas droit ?

Patrick – Ça c’est la bonne nouvelle… La mauvaise, c’est que du coup, je dois aller la récupérer au dépôt. Et ce n’est pas la porte à côté…

Justine – Alors comme ça, tu as vraiment une Mini Cooper ?

Patrick – Ben oui, pourquoi…?

Justine lance un regard assassin en direction de Jean-Luc.

Justine – Et j’imagine que tu n’es jamais allé en prison non plus…

Patrick – Pas encore… (Blagueur) Mais tu sais, pour un stationnement interdit, avec un bon avocat, on peut encore espérer le sursis…

Gabrielle (froidement) – Bon, je vais aller mettre ça au frais… (À Jean-Luc) On reparle de tout ça tout à l’heure…

Gabrielle disparaît.

Justine – Je crois que le mieux, c’est que je vous laisse en famille…

Patrick – Tu ne veux pas que je te raccompagne ? Le temps de passer récupérer ma bagnole et…

Justine – Je crois que ça ira comme ça. Je vais prendre le RER…

Patrick – Je suis vraiment désolé pour ce soir, mais on peut remettre ça à une autre fois. Je t’appelle ?

Justine – C’est ça, oui… Messieurs les pétomanes, je vous salue bien.

Patrick – Les pétomanes ?

Jean-Luc – Je crois qu’elle a voulu dire mythomanes.

Patrick – Ah bon… Ça me rassure…

Justine s’en va. Patrick souffle de soulagement.

Patrick – Ça ne s’arrange pas trop mal, finalement…

Jean-Luc – Parle pour toi…

Patrick se marre.

Patrick – Ah ma poule, tu n’as vraiment pas de bol… Non seulement tu ne la niqueras jamais, mais en plus, c’est à toi de donner des explications à Gabrielle.

Jean-Luc – Tu trouves ça drôle ? J’en ai marre d’assumer tes conneries, Patrick…

Patrick – Il faut bien se marrer un peu, non… T’es trop coincé Jean-Luc… Justine a raison : Pète un coup mon vieux…

Jean-Luc retourne un cinquième tableau au dos duquel est inscrit : L’orgueil…

Jean-Luc – Et puis qu’est-ce qui te dit que je l’ai pas niquée…

Patrick (se marrant) – Toi…? (Ne se marrant plus) Toi ?

Jean-Luc – Moi.

Patrick – Tu n’as pas fait ça…?

Jean-Luc – Pourquoi pas ?

Patrick – Mais… Mais t’es un vrai salaud…

Jean-Luc – Dans ce cas, on est deux… J’en ai ras le bol, Patrick, de tes embrouilles merdiques, de tes bagnoles de mimiles et de tes pétasses à deux balles…

Patrick – Ça ne t’a pas empêché de te la faire, d’après ce que tu dis… Comment tu as fait…?

Jean-Luc – J’ai laissé opéré mon charme naturel… Et puis je n’y suis pour rien, elle m’a pratiquement violé…

Patrick – C’est ça, oui… Qu’est-ce que tu as bien pu lui raconter pour en arriver là… Je la trouve bizarre avec moi depuis tout à l’heure…

Jean-Luc – Elle se sent coupable par rapport à toi, sûrement… C’est un peu normal, non ?

Patrick – Et si je racontais tout ça à Gabrielle.

Jean-Luc – Vas-y… Moi je raconterais tout à Mélanie…

Ils sont sur le point de se battre. Mais Gabrielle revient.

Gabrielle – Où est passée… Justine ?

Jean-Luc – Elle a dû partir précipitamment…

Gabrielle – Je vois… Bon… (À Patrick) Je t’accompagne à la fourrière pour récupérer ta voiture…?

Jean-Luc – Je peux le faire…

Gabrielle (ironique) – Mais non, voyons… Ça va me détendre un peu…

Patrick – Je crois que j’ai oublié mon portable aux toilettes tout à l’heure, je reviens tout de suite…

Patrick sort.

Gabrielle – Et puis je te rappelle que tu as un scénario à écrire… D’ailleurs, je suis curieuse de savoir ce que tu vas bien pouvoir me raconter à mon retour…

Patrick revient.

Patrick (à Jean-Luc) – Salut ma poule…

Gabrielle et lui s’en vont. Jean-Luc est anéanti… Il fait les cent pas dans son studio, essayant peut-être d’imaginer, justement, ce qu’il va bien pouvoir raconter à Gabrielle.

Noir. Éllipse.

On sonne à la porte. Jean-Luc va ouvrir avec anxiété.

Jean-Luc – Patrick ?

Patrick – On dirait que tu n’es pas content de me revoir…?

Patrick entre avec un air narquois.

Jean-Luc – Qu’est-ce que tu as fait de Gabrielle ?

Patrick – Elle est en train de se rhabiller dans le parking…

Jean-Luc – Pardon ?

Patrick – Finalement, l’arrière d’une Mini Cooper, c’est assez grand. Ou alors c’est que ta nana et moi, on est particulièrement souple. Mais qu’est-ce que tu veux, quand on est vraiment motivé…

Jean-Luc – Tu n’as pas fait ça…?

Patrick – Après tout, on n’a fait que remettre le couvert.

Jean-Luc – Et c’est pour me dire ça que tu es revenu ?

Patrick – J’ai appelé Justine tout à l’heure… Elle m’a parlé de… mon séjour en prison, de mon mariage à la synagogue, de mes trois enfants… Entre autres…

Jean-Luc – Je ne te crois pas… Gabrielle n’est pas comme ça…

Patrick sort de sa poche une culotte qu’il lui lance à la figure de Jean-Luc.

Patrick – Et ça, ce n’est pas à elle, par hasard…?

Jean-Luc blêmit.

Patrick – Elle a très bien compris, pour toi et Justine… Je n’ai pas même eu à lui dire…

Jean-Luc – Et après ?

Patrick – Je me suis contenté de la consoler… Comme toi avec Justine… Les femmes adorent qu’on les console… Peut-être aussi qu’elle a voulu se venger… Ou alors c’est mon charme naturel…

Jean-Luc – Casse-toi… Avant que je me mette vraiment en colère…

Patrick – Je t’ai rendu la monnaie de ta pièce, mon pote… Maintenant, on est quitte…

Patrick s’en va. Dans un état second, Jean-Luc retourne un sixième tableau au dos duquel est inscrit : La colère. Jean-Luc va chercher le gâteau et la bouteille de champagne dans le frigo. Avec une colère froide, il retourne systématiquement les six premiers tableaux côté peinture, et commence à les vandaliser, en les badigeonnant un avec la crème chantilly du gâteau (qui pourra bien sûr être de la mousse à raser facilement lavable). Il rajoute ensuite des moustaches à un autre tableau (avec un feutre lavable). Et autres graffitis à convenance. On sonne à nouveau à la porte. Jean-Luc va ouvrir. C’est Patrick.

Jean-Luc – Qu’est-ce que tu veux encore ?

Patrick – Ce n’est pas vrai…

Jean-Luc – Quoi ?

Patrick – Il ne s’est rien passé entre Gabrielle et moi. Je suis un salaud, c’est vrai, mais pas au point de me servir d’elle pour une petite vengeance personnelle…

Jean-Luc encaisse le coup.

Jean-Luc (montrant la culotte) – Et ça ?

Patrick – Je l’ai piqué dans un de ses tiroirs tout à l’heure avant de partir… Tu pourras vérifier à son retour, rassure-toi, il ne manque rien à sa panoplie d’ange. Mais je ne suis pas vraiment sûr que l’ange Gabrielle soit d’humeur à te montrer sa culotte ce soir…

Jean-Luc – Ok…

Patrick – Et toi, avec Justine ? C’était vrai ?

Le silence de Jean-Luc est un aveu.

Patrick – Eh ben tu vois, c’est marrant, je n’en ai plus rien à foutre… Tu as raison, je suis un enfoiré. Et maintenant, tu es un enfoiré comme moi… Gabrielle, Mélanie… On ne les mérite pas… Je crois que je vais arrêter mes conneries…

Un temps.

Jean-Luc – Et Gabrielle ?

Patrick – Elle m’a dit qu’elle retournait dormir chez sa mère… Mais là, je n’y suis pour rien, je t’assure… (Patrick s’apprête à s’en aller). J’espère au moins qu’avec Justine ça en valait la peine… (Il jette un regard aux toiles vandalisées par Jean-Luc). Ces peintures aussi, elles ont quelque chose de changé, non ? Allez, salut ma poule. Je t’appelle demain à propos du scénar…?

Patrick s’en va. Jean-Luc reste seul, anéanti. Il essaie d’effacer les graffitis et le reste mais n’y parvient pas. Résigné, il saisit la bouteille de champagne et boit au goulot… tout en attaquant à la main ce qui reste du gâteau.

Jean-Luc est ivre mort, la bouteille de champagne vide à côté de lui. Il se lève en titubant et retourne le septième tableau au dos duquel est inscrit : L’intempérance. On sonne à la porte. Paniqué, il planque à la hâte les sept toiles sous le lit avant d’aller ouvrir. Gabrielle entre.

Gabrielle (froidement) – J’avais oublié mes clefs…

Elle se rend compte qu’il a bu, et prend une première mesure du désordre dans le studio.

Gabrielle – Je vois que tu ne m’as pas attendue pour célébrer l’anniversaire de notre première rencontre…

Elle découvre la disparition des toiles.

Gabrielle – Où sont passées mes toiles ? Les sept péchés capitaux…

Jean-Luc – Tu ne vas jamais le croire…

Gabrielle – Vas-y toujours…

Jean-Luc – J’ai… J’ai été attaqué…

Gabrielle – Attaqué…?

Jean-Luc – Un commando de trois hommes. Ils portaient des masques…

Gabrielle (ironique) – Quel genre de masques…?

Jean-Luc – Attends… Ça s’est passé très vite… Mais… C’était des masques… Comment dire… Genre diaboliques, tu vois… Lucifer, Benoît XVI, Berlusconi… C’était peut-être une secte satanique…

Gabrielle (pour voir jusqu’où il peut aller) – Et ils sont entrés comment ? Je ne vois pas de trace d’effraction…

Jean-Luc – Ils avaient un double des clefs !

Gabrielle – Et ils n’ont emporté que mes toiles…

Jean-Luc – Ça prouve que ta cote commence à grimper… J’ai toujours cru en ton talent, Gabrielle.

Gabrielle paraît touchée par l’état de confusion dans lequel se trouve Jean-Luc. Elle semble prête à calmer le jeu, au moins momentanément.

Gabrielle – Moi aussi, j’ai cru en toi, Jean-Luc. Dès notre première rencontre. Et pourtant, avec un prénom pareil, ce n’était pas gagné. Mais ce soir, tu m’as déçue. Beaucoup déçue…

Jean-Luc – Je suis vraiment désolé. C’est… Je n’étais pas dans mon état normal, je t’assure. J’étais comme possédé…

Gabrielle – Possédé ?

Jean-Luc – Je ne sais pas… (Plus bas sur le ton de la confidence) Je me demande si ce n’est pas ces toiles que tu as peintes… Elles m’ont envoûté…

Gabrielle – Ce ne serait pas plutôt cette Justine, qui t’aurait envoûté ?

Jean-Luc (pathétique) – Va savoir si ce n’est pas une envoyée du Diable, elle aussi…

Gabrielle – On reparlera de tout ça quand tu auras dessoulé, d’accord ?

Gabrielle disparaît dans la pièce à côté. Jean-Luc souffle un peu, et repousse du pied sous le lit un des tableaux qui dépasse. Il remet un CD. La chanson de Bénabar « L’Effet Papillon » : C’est l’effet papillon, petites causes et grandes conséquences. Pourtant jolie comme expression. Petites choses et dégâts immenses… ». Mais Gabrielle revient et éteint le CD. Elle brandit un soutien-gorge affriolant qu’elle vient de trouver dans la machine à laver qui a fini son programme.

Gabrielle – Et il faudra aussi que tu m’expliques comment tes cambrioleurs ont pu oublier ça dans la machine à laver. Parce que ce n’est pas à moi…

Jean-Luc se décompose.

Jean-Luc – Une soirée d’enfer, je te dis…

Lumière et bruitage satanique évoquant l’enfer.

Noir. Éllipse.

On supposera que quelques mois sont passés…

 

Acte 2

Patrick, recouvert d’un drap, dort sur le canapé. On ne le remarquera pas dans un premier temps. Gabrielle, qui vient visiblement de se lever, arrive de la cuisine avec une cafetière qu’elle pose sur la table, sans prêter la moindre attention au dormeur. Elle se sert une tasse de café. Jean-Luc arrive à son tour en mode zombie. Il se penche vers Gabrielle pour déposer un baiser sur sa bouche.

Jean-Luc – Bonjour mon cœur.

Gabrielle – Bonjour mon chéri.

Jean-Luc s’assied en face d’elle, sans poser non plus le moindre regard sur le dormeur.

Gabrielle – Café ?

Jean-Luc – Merci.

Elle lui sert une tasse de café. Ils se sourient un peu bêtement tout en sirotant leur café. Jean-Luc bâille, allume son ordinateur portable et commence à pianoter sur le clavier.

Gabrielle – Déjà ?

Jean-Luc – Excuse-moi… Tu as bien dormi ?

Gabrielle – Très bien. (Avec un sourire plein de sous-entendus) Enfin, quand tu t’es décidé à me laisser dormir… Et toi ?

Jean-Luc – Comme un bébé.

Gabrielle – Un bébé ?

Jean-Luc – Oui, enfin…

Gabrielle – Va savoir… On en a peut-être fait un cette nuit…

Jean-Luc – On n’avait pas dit qu’on attendait encore un peu ? Le temps que je retrouve un vrai boulot…

Gabrielle – Et le temps qu’une place se libère…

Jean-Luc – En crèche.

Gabrielle – Ici !

Jean-Luc – Ah oui, pardon…

Gabrielle – Je prends toujours la pilule, rassure-toi… Mais un accident est toujours possible, tu sais…

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle saisit un journal sur la table.

Gabrielle – Voyons voir… Que dit mon horoscope ? (Lisant) Amour : Vénus vous veut du bien. Savourez pleinement le fruit de la passion…

Jean-Luc – Hun, hun…

Gabrielle – Argent : Vos problèmes pourraient se régler très rapidement. Vous tirerez votre épingle du jeu, mais restez prudente.

Le regard de Jean-Luc est irrésistiblement attiré vers son écran d’ordinateur.

Gabrielle – Je te parle de notre avenir, Jean-Luc ! Et toi tu regardes les cours de la bourse !

Jean-Luc replie l’écran pour ne plus être tenté.

Jean-Luc – Pardon Gabrielle…

Le regard de Jean-Luc se tourne vers une étagère sur laquelle trône un vase chinois.

Jean-Luc – Il n’y avait pas un autre vase, là ?

Gabrielle – Je l’ai cassé hier en faisant le ménage… Je suis vraiment désolée. C’était un cadeau de ta mère.

Jean-Luc – Ce n’était qu’un vase, après tout… Mais celui qui reste a l’air de s’ennuyer un peu. Il faudra qu’on lui trouve un autre compagnon.

Gabrielle sourit. Ils continuent à boire leur café.

Gabrielle – Je ne voudrais pas aborder les sujets qui fâchent dès le matin, mais il t’a dit combien de temps il comptait rester ici à peu près…

Jean-Luc – Qui ?

Gabrielle (avec un geste du menton vers le dormeur) – Patrick !

Jean-Luc – Ah… Lui… Écoute, je ne sais pas exactement, mais c’est provisoire…

Gabrielle – Provisoire ?

Jean-Luc – C’est juste pour lui donner le temps de se retourner un peu…

Gabrielle – Ça va faire un an qu’il dort sur notre canapé. Je crois qu’il a eu largement le temps de se retourner, non ?

Jean-Luc – Depuis que Mélanie l’a foutu dehors… Il est momentanément sans domicile fixe… On ne peut pas le jeter à la rue comme ça…

Gabrielle – Mais Patrick n’a jamais eu de domicile fixe ! Avant de squatter chez Mélanie, il squattait chez moi. Et chez moi, c’était déjà ici justement…

Jean-Luc – C’est clair.

Gabrielle – Finalement, si on oublie son passage éclair chez ma copine Mélanie, il a seulement déménagé de mon lit jusqu’au canapé ! Je ne sais pas moi… C’est mon ex, quand même.

Jean-Luc – Ça ne me dérange pas, je t’assure…

Gabrielle – Oui ben moi, ça me dérange !

Jean-Luc – C’est quand même grâce à lui qu’on s’est connu. On lui doit bien ça. Il n’a que nous !

Gabrielle – Tu veux qu’on l’adopte ? Comme ça, il fera vraiment partie de la famille !

Jean-Luc – C’est vrai qu’il n’a jamais eu beaucoup de chance. ..

Gabrielle – Tu as raison. Déjà, quand on s’appelle Patrick, on est mal parti dans la vie.

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle – Remarque, je me demande si ce n’est pas à cause de ce prénom à la con que j’ai accepté de sortir avec lui à l’époque. Par pitié. Patrick… Ce n’est pas un pseudo au moins ?

Jean-Luc – Non, non, je t’assure. Il m’a montré ses papiers, un jour. Il s’appelle vraiment Patrick. Il en a beaucoup souffert, tu sais… Dès la crèche, c’était le seul de sa génération à s’appeler Patrick.

Gabrielle – C’est vrai qu’on a du mal à s’imaginer un bébé s’appelant Patrick. Ou alors on imagine un gamin pas très normal…

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle – Et notre bébé à nous, si c’était un garçon ? Tu as une préférence, pour le prénom ?

Jean-Luc – Je ne sais pas moi… Jean-Pierre ? (Elle le regarde atterrée) Je déconne…

On sonne à la porte. Gabrielle sort pour aller ouvrir. Jean-Luc en profite pour relever le capot de son ordinateur et se remet à pianoter dessus. Gabrielle revient.

Jean-Luc – C’était quoi ?

Gabrielle lance une pile de lettres sur la table basse.

Gabrielle – Le facteur… Alors ? Notre portefeuille a pris combien, depuis hier soir ?

Jean-Luc – Tant qu’on n’a pas vendu, on n’a pas perdu…

Gabrielle – Je vois… Je me demande quand même si tu as bien fait d’investir toutes tes indemnités de licenciement en actions Canal Plus.

Jean-Luc – Pourquoi pas ?

Gabrielle – C’est chez Canal Plus que tu travaillais avant qu’ils te licencient !

Jean-Luc – Et alors ?

Gabrielle – Je ne sais pas moi… S’ils font des plans sociaux, c’est que la boîte ne va pas très fort, non ?

Jean-Luc – C’est là où la plupart des gens se trompent, et où un bon trader flaire la bonne affaire.

Gabrielle – Ah oui ?

Jean-Luc – Si les entreprises licencient, aujourd’hui, c’est pour que le cours de leurs actions remontent. C’est ce qu’on appelle des licenciements boursiers, justement.

Gabrielle – D’accord… Et elles ont remonté de combien, tes actions Canal Plus, depuis qu’ils t’ont viré ? Je veux dire depuis que tu les as achetées ?

Jean-Luc – Tu sais, la bourse, c’est un investissement à long terme.

Gabrielle – C’est pour ça que tu passes tes journées devant ton écran à surveiller les cours… (Elle prend le paquet de lettres et les commente une à une) EDF, Veolia, Bouygues Telecom… Eh ben ça, c’est du court terme, tu vois, et c’est toujours à la hausse…

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle – Heureusement qu’il y a au moins une personne qui ramène un salaire dans cette maison…

Jean-Luc – Il faut bien que je m’investisse dans quelque chose en attendant de retrouver un boulot. Tu préfèrerais que je reste là à ne rien faire et à déprimer ?

Gabrielle – Tu as raison, excuse-moi…

Elle l’embrasse.

Jean-Luc – On va s’en sortir, tu verras… Je le sens… Et puis il y a des traders qui gagnent beaucoup d’argent, tu sais ?

Gabrielle – Mmm… Il y en a aussi qui finissent en prison…

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle – je me demande si je ne préférais pas encor quand tu écrivais des scénarios avec Patrick.

Jean-Luc – Qu’est-ce que tu veux…? Je crois que l’inspiration m’a quittée. Ça arrive au plus grand, tu sais ?

Gabrielle prend une carte de visite au milieu de la pile de lettres et lui tend.

Gabrielle – Tiens, il y avait aussi une carte de visite dans la boîte aux lettres.

Jean-Luc (lisant) – Marabout et voyant africain. Travail, argent, amour, grossesse… Efficacité garantie et résultats rapides en toute discrétion…

Gabrielle (lisant par dessus son épaule) – Protection occulte et désenvoûtement… Et si on lui demandait de désenvoûter Patrick ? Je pense que ce serait un investissement plus rentable que la bourse… À court et à long terme…

Jean-Luc – C’est clair…

Ils s’embrassent.

Gabrielle – En tout cas, il a l’air de dormir profondément.

Jean-Luc – C’est vrai qu’il n’a pas bougé d’un centimètre depuis qu’on est levé.

Gabrielle – Il est peut-être mort…

Jean-Luc – Tu crois ?

Gabrielle – On serait enfin débarrassé de ce boulet.

Jean-Luc – Ça résoudrait tous nos problèmes…

Gabrielle – Et les siens.

Jean-Luc – On ne devrait pas plaisanter avec ça…

Gabrielle – C’est vrai qu’il ne bouge plus du tout, dis donc.

Jean-Luc – Oui, ça commence à m’inquiéter un peu.

Gabrielle – Arrête, ce serait trop beau…

Jean-Luc (secouant légèrement le dormeur) – Patrick…?

Patrick garde une rigidité cadavérique. Jean-Luc et Gabrielle échangent un regard inquiet.

Gabrielle – Non…

Jean-Luc se penche sur le corps de Patrick.

Jean-Luc – On dirait qu’il ne respire plus…

Gabrielle – Il a toujours eu le sommeil un peu lourd, mais d’habitude il ronfle…

Jean-Luc – Oh, putain… Je me demande si je n’ai pas fait une connerie…

Gabrielle – De quoi tu parles ?

Jean-Luc – Hier soir, Patrick m’a dit qu’il avait mal à la tête…

Gabrielle – Et alors ?

Jean-Luc – Je lui ai donné un Aspro Effervescent…

Gabrielle – Et tu crois que c’est cette aspirine qui aurait pu…

Jean-Luc – Le problème, c’est que sans lui dire, j’ai ajouté à l’aspirine un comprimé de tes somnifères…

Gabrielle – Non ?

Jean-Luc – En fait, comme tu m’avais dit qu’ils étaient très légers, j’en ai mis deux…

Gabrielle – Mais pourquoi tu as fait ça ?

Jean-Luc – Tu te plaignais qu’à cause de Patrick, on n’ait plus aucune intimité… C’est vrai que d’ici, on entend tout ce qui se passe à côté… Je sais, c’est moi qui dormais sur ce canapé quand c’était Patrick qui dormait dans la chambre avec toi, et je peux te dire que…

Gabrielle – Oui, bon, ça va…

Jean-Luc – Comme c’était samedi soir, je me suis dit que… C’est pour ça que ce matin, je ne me suis pas inquiété qu’il fasse la grasse matinée. Il est peut-être allergique aux somnifères… Tu te rends compte s’il ne se réveillait pas ?

Gabrielle – C’est plutôt l’aspirine qui m’inquiète…

Jean-Luc – L’aspirine ?

Gabrielle – En cas de lésion interne, ça peut provoquer une hémorragie.

Jean-Luc – Une lésion interne ? Patrick ?

Gabrielle – Tu me demandais tout à l’heure où était passé le deuxième vase… Et bien si Patrick avait mal à la tête hier soir, c’est parce que je lui ai cassé le vase de ta mère sur la tronche…

Jean-Luc – Mais… pourquoi ?

Gabrielle – Parce qu’il a essayé de me sauter dessus, ton copain, figure-toi !

Jean-Luc – Non ?

Gabrielle – Il a commencé par me proposer qu’on ressorte ensemble… Surtout pour éviter de se retrouver à la rue, j’imagine… Et comme je lui ai dit non, il s’est montré un peu insistant, si tu vois ce que je veux dire…

Jean-Luc – Le petit salopard… Et moi qui lui ai ouvert ma porte !

Gabrielle – La mienne, tu veux dire… En attendant, s’il est vraiment mort, on peut dire qu’on est dans la merde…

Jean-Luc – Tu crois ?

Gabrielle – Entre toi qui le drogues à son insu et moi qui lui écrase un vase sur la tête, on

pourra difficilement faire passer ça pour un accident domestique…

Jean-Luc – Qu’est-ce qu’on fait ? Il faut quand même appeler les urgences, non ?

Gabrielle – S’il est mort de toute façon…

Jean-Luc – La police alors ?

Gabrielle – Il faudrait d’abord qu’on se mette d’accord sur une version des faits…

Jean-Luc – On n’a qu’à dire que…

Tandis qu’ils se concertent, Patrick se retourne enfin et tombe du canapé. Jean-Luc et Gabrielle se tournent vers lui.

Patrick – Oh, putain, j’ai dormi comme une souche, moi. Je ne me souviens même pas de ce qui s’est passé hier soir…

Gabrielle – Tant mieux…

Jean-Luc (ironique) – Tu n’as plus mal à la tête, alors ?

Patrick – À la tête ? Non, pourquoi ?

Jean-Luc – Comme ça…

Patrick – Non, c’est curieux, je suis même en super forme, dis donc. Je ne sais pas pourquoi, j’ai une de ces pêches ! D’habitude, quand je me réveille, j’ai toujours la gueule dans le cul…

Jean-Luc – C’est clair…

Patrick – Mais là, je suis extra lucide.

Jean-Luc – Rassure-toi, ça ne va sûrement pas durer…

Gabrielle – En attendant, tu pourrais en profiter pour commencer à chercher sérieusement un boulot, non ?

Patrick – Un boulot ?

Gabrielle – Ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c’est… Tu n’as jamais travaillé de ta vie ?

Patrick – Qu’est-ce que tu entends par travailler ?

Gabrielle – Laisse tomber…

Patrick se lève. Il est en sous-vêtements.

Patrick – Il reste du café ?

Gabrielle – Il y a juste à le réchauffer. Tu crois que tu peux faire ça ?

Patrick – Ne vous dérangez pas pour moi, je vais le boire comme ça.

Gabrielle – Bien sûr…

Patrick se sert un café et commence à le boire.

Patrick (à Gabrielle) – Oh, ça va, il est encore tiède… (Il sirote son café dans un silence un peu pesant) Comment va ta mère, au fait ?

Gabrielle (surprise) – Ça va très bien, je te remercie ?

Patrick – Elle est sortie de l’hôpital, alors ?

Gabrielle – De l’hôpital ? Ma mère est en vacances en Corse…

Patrick – Mais elle a eu un accident, non ?

Gabrielle – Pas à ma connaissance.

Patrick – Excuse-moi, j’ai dû rêver.

Gabrielle – Ouais…

Patrick continue à boire son café.

Patrick – C’est curieux, j’ai aussi rêvé que Jean-Luc avait trouvé un boulot. C’est marrant, non ?

Jean-Luc – Qu’est-ce qu’il y a de tellement marrant là-dedans ?

Gabrielle – Tu n’as pas rêvé que tu trouvais un logement, par hasard. Ça ce serait marrant…

Jean-Luc – C’est sûr qu’à trois dans un deux pièces, forcément… On finit par être un peu les uns sur les autres…

Gabrielle – D’ailleurs, ça sent un peu le fauve, ici, non ?

Patrick se lève.

Patrick – Ok, je vais prendre une douche…

Patrick sort.

Gabrielle – Je me demande si je n’aurais pas préféré qu’il soit vraiment mort, finalement…

Jean-Luc – Il reste encore un vase…

Gabrielle – Ma mère… Il est vraiment bizarre, non ?

Jean-Luc – D’accord, je vais lui parler…

Gabrielle se rapproche de Jean-Luc.

Gabrielle – Merci. Parce que tu avoueras qu’avec mon ex entre nous sur le canapé…

Jean-Luc – Ça fait un peu ménage à trois.

Gabrielle – Si encore il faisait le ménage…

Ils s’embrassent. Le portable de Gabrielle sonne. Elle répond.

Gabrielle – Oui ? Papa ? Alors comment ça se passe, les vacances ? Il fait beau en Corse ? (Son sourire s’efface) Non ? Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Et c’est grave ? Ok… Non, non… Oui, oui, je comprends… Tu l’embrasses de ma part… D’accord, tu me rappelles dès que tu en sais un peu plus, alors… Moi aussi… À plus…

Jean-Luc – Qu’est-ce qui se passe ?

Gabrielle – Ma mère est à l’hôpital à Bastia…

Jean-Luc – Merde… Un attentat à la bombe ?

Gabrielle – Les médecins ne peuvent pas encore se prononcer, c’est l’heure de la sieste. Mais apparemment, ce serait plutôt une intoxication alimentaire.

Jean-Luc – Qu’est-ce qu’elle avait mangé ?

Gabrielle – Du saucisson d’âne. C’est une spécialité corse, il paraît…

Jean-Luc – Comment ils peuvent bouffer des trucs pareils… Tu imagines un peu si on leur donnait leur indépendance…

Gabrielle – Heureusement que mon père n’en avait pas mangé aussi…

Jean-Luc – Il a eu raison de se méfier… Mais ils vont pouvoir la sauver ?

Gabrielle (en larmes) – Papa me rappelle dès qu’il en sait un peu plus…

Jean-Luc la prend dans ses bras pour la consoler.

Jean-Luc – Ça va aller, tu verras… Il faut attendre, c’est tout… Les intoxications alimentaires, ça se soigne très bien maintenant…

Gabrielle sèche un peu ses larmes.

Gabrielle – Mais au fait, comment il était au courant ?

Jean-Luc – Qui ? Ton père ?

Gabrielle – Patrick ! Il a dit que ma mère avait eu un accident…

Jean-Luc – Bon, une intoxication alimentaire, ce n’est pas exactement un accident.

Gabrielle – Il savait que ma mère était à l’hôpital !

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle – C’est dingue… Et si il avait un don de voyeur !

Jean-Luc – De voyant, tu veux dire ? Comme ce marabout africain ?

Gabrielle – Avoue que c’est quand même troublant…

Jean-Luc – C’est bien le seul don qu’il aurait.

Gabrielle – Et puis il n’est pas africain. Ça, je pense qu’on s’en serait déjà rendu compte avant.

Patrick revient.

Patrick – Il y a un chat noir sur le balcon.

Jean-Luc – Un chat noir ?

Patrick – Ça doit être celui que la voisine a perdu…

Gabrielle – La voisine ? Quelle voisine ?

Patrick – La voisine du dessus ! Celle qui s’habille en gothique…

Gabrielle – Je ne connais personne qui s’habille en gothique. Et l’appartement du dessus est inoccupé depuis six mois. La précédente locataire était enseignante, elle s’est pendue à son rideau de douche le jour de la rentrée scolaire…

On sonne. Gabrielle va ouvrir.

Jean-Luc – De quel couleur, le chat ?

Patrick – Noir.

Jean-Luc – Un chat noir… Ça porte malheur, non ?

Gabrielle revient.

Gabrielle – C’est la nouvelle voisine…

Jean-Luc – Et alors ?

Gabrielle – C’est vrai qu’elle a un drôle de look…

Jean-Luc – Quel genre ?

Gabrielle – Disons que si elle m’avait proposé des pommes, je ne suis pas sûre que j’en aurais pris…

Jean-Luc – Et alors ?

Gabrielle – Elle vient d’emménager dans l’appartement du dessus, et elle a perdu son chat.

Patrick – Un chat noir.

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle (à Patrick) – Tu peux attraper le chat et le rendre à cette sorcière ? Moi, les chats noirs, je préfère ne pas y toucher. Surtout en ce moment, avec ma mère qui est à l’hôpital…

Patrick – Pas de problème, je m’en occupe… Ce n’est qu’un chat, après tout…

Patrick repart. Jean-Luc et Gabrielle échangent un regard perplexe.

Jean-Luc – Ça ne peut être qu’une coïncidence… Tu crois aux marabouts, toi ?

Gabrielle – Je n’y croyais pas jusqu’à aujourd’hui… Mais tu as raison, c’est sûrement un hasard.

Le portable de Jean-Luc sonne. Il regarde le numéro qui s’affiche.

Jean-Luc (à Gabrielle) – C’est l’ANPE… (Il prend l’appel) Oui ? Oui, oui… Non, non… Si, si… D’accord, je note le numéro… (Il griffonne quelque chose sur un papier) Très bien, merci beaucoup. (Il range son portable et s’adresse à Gabrielle). C’était pour une offre d’emploi…

Gabrielle – Génial ! Tu vois, ils font quand même leur boulot à l’ANPE ! Et c’est quoi, comme travail ?

Jean-Luc – Commercial chez France Telecom. Un poste vient de se libérer…

Gabrielle – Un départ à la retraite ?

Jean-Luc – Un suicide…

Gabrielle – Mais c’est super !

Jean-Luc – Oui…

Gabrielle – Alors pourquoi tu fais cette tête d’enterrement ? On croirait que ça ne te fait pas plaisir ?

Jean-Luc – Ce qui est bizarre, c’est que Patrick avait aussi prévu ça…

Stupeur de Gabrielle.

Gabrielle – Merde, c’est vrai…

Jean-Luc – Il a rêvé que j’avais trouvé un boulot, c’est quand même bizarre…

Gabrielle – Ah oui, là ça commence à faire beaucoup de coïncidences.

Jean-Luc – C’est clair.

Gabrielle – C’est peut-être le coup qu’il a reçu sur la tête…

Jean-Luc – Plus les médocs…

Gabrielle – Ça a dû provoquer une sorte de court-circuit…

Jean-Luc – C’est dingue, on se croirait dans Ma Sorcière Bien Aimée.

Gabrielle – Ou dans un film de zombies…

Patrick revient.

Patrick – Ah, une bonne douche, ça fait du bien. (Il se rend compte que les deux autres le regardent avec un air bizarre) Quoi, qu’est-ce que j’ai ?

Jean-Luc – Non, non, rien…

Gabrielle – Ça fait du bien une bonne douche, hein ?

Patrick – Oui, c’est ce que je disais, justement…

Gabrielle – Tu veux un autre café ?

Patrick – Ah oui, pourquoi pas ?

Gabrielle – Je vais aller en refaire… Oh et puis non, tiens, pourquoi moi, après tout ? On fait ça à pierre-ciseaux-feuille ?

Patrick – À quoi ?

Gabrielle (faisant successivement les trois gestes) – Pierre-ciseaux-feuille, tu ne connais pas ?

Patrick – Ah si, oui…

Gabrielle – Celui qui perd fait le café, d’accord.

Patrick – Ok, mais je n’ai jamais vraiment eu de chance au jeu, moi.

Gabrielle – Ah, malheureux aux jeux… On y va ?

Patrick – Ok.

Gabrielle – Un, deux, trois…

Gabrielle lève le poing serré façon salut communiste, Patrick lève la paume ouverte façon salut hitlérien.

Gabrielle – La feuille enveloppe la pierre, c’est toi qui a gagné. Avec Jean-Luc maintenant…

Patrick – Ah oui, c’est marrant !

Gabrielle – Un, deux, trois…

Jean-Luc tend les deux doigts façon karaté en direction de Patrick, qui serre les deux poings devant son visage comme un boxeur pour se protéger.

Gabrielle – Et la pierre casse les ciseaux… C’est encore toi qui a gagné, Patrick ! (À Jean-Luc) Il est vraiment trop fort, hein ? On dirait qu’il sait à l’avance tout ce qui va se passer…

Patrick – C’est bien la première fois que je gagne à un jeu.

Gabrielle – Je vais remettre le reste de café au micro-onde…

Jean-Luc reste seul avec Patrick.

Patrick – Elle est très joueuse, hein ?

Jean-Luc – Oui…

Patrick – Et toi, tu as bien dormi ?

Jean-Luc – Très bien, merci.

Patrick – Écoute, je comprends parfaitement que ma présence ici commence à générer quelques tensions…

Jean-Luc – Tu crois ?

Patrick – Dès que je peux, je m’en vais, je t’assure. D’ailleurs, je suis sur un plan, là…

Jean-Luc – Un plan ?

Patrick – Tu ne vas pas le croire, mais je crois que j’ai une ouverture avec la voisine du dessus.

Jean-Luc – La sorcière ?

Patrick – Oui, enfin… Je préférerais le terme de succube, si ça ne te dérange pas.

Jean-Luc – De succube… Non, non, ça ne me dérange pas…

Patrick – Non, mais je déconne… C’est vrai qu’elle a un look un peu spécial, mais bon…

Jean-Luc – Elle ressemble à quoi, exactement ?

Patrick – Ben… Elle ressemble un peu à Marilyn, tu vois…

Jean-Luc – Marilyn Monroe ?

Patrick – Plutôt Marilyn Manson, à vrai dire…

Jean-Luc – Ah oui, quand même…

Patrick – Mais bon… Elle habite juste au dessus… Comme ça, je n’aurais pas trop loin à déménager.

Jean-Luc – Tu n’as qu’un sac…

Patrick – Et on serait toujours voisins !

Jean-Luc – Cool…

Patrick – Il y a juste un truc qui m’inquiète un peu…

Jean-Luc – Ah oui ?

Patrick – Je ne suis pas encore sûr à cent pour cent que ce soit vraiment une femme…

Jean-Luc – Tu veux dire que ça pourrait être un homme ?

Patrick – Ou quelque chose entre les deux.

Jean-Luc – Entre les deux…

Patrick – Enfin, personne n’est parfait…

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle revient avec un plateau qu’elle pose devant Patrick : café, jus d’orange tartines…

Gabrielle – Tiens, je t’ai préparé un bon petit déjeuner. C’est important le petit déjeuner. C’est le repas le plus important de la journée.

Patrick (surpris et un peu inquiet) – Eh oui…

Jean-Luc – Tu veux que je te beurre la tartine ?

Patrick – Euh… Vous ne seriez pas en train d’essayer de m’empoisonner, au moins ? Pour vous débarrasser de moi…

Jean-Luc – Rassure-toi, on va t’épargner le saucisson d’âne, si tu vois ce que je veux dire…

Patrick – Eh… Oui… Enfin, non, mais…

Gabrielle – Allez, vas-y, le café va encore refroidir…

Jean-Luc et Gabrielle le regardent manger avec un sourire idiot, ce qui met évidemment Patrick mal à l’aise.

Patrick – Vous ne voulez pas en reprendre une tasse avec moi ? Parce que je me sens un peu observé là…

Gabrielle – Bien sûr. Mais on va faire un jeu, en même temps, d’accord ?

Patrick – Encore ?

Elle tourne le dos à Patrick, se sert un café et met deux sucres dedans.

Gabrielle – Une devinette… Combien j’ai mis de sucre dans mon café ?

Patrick – Je ne sais pas… Deux ?

Gabrielle – Yes ! Encore gagné !

Jean-Luc – En même temps, tu mets toujours deux sucres dans ton café…

Patrick, reprenant espoir, fait les yeux doux à Gabrielle.

Patrick – Je te connais mieux que tu ne crois, Gabrielle… D’ailleurs, je t’ai connue avant Jean-Luc, tu te souviens quand même ?

Jean-Luc – Si je vous dérange, vous me le dites, hein ?

Gabrielle (à Jean-Luc) – Et toi qui me disais tout à l’heure que tu n’étais pas jaloux…

Patrick – Moi, je ne le suis pas, en tout cas… Je suis tout à fait prêt à partager…

Jean-Luc – Mais ça ne va pas, non ?

Le portable de Patrick sonne. Il répond.

Patrick – Oui ? Ah ouais salut ! (Aux deux autres) Excusez-moi… Non, non, tu ne me déranges pas…

Patrick sort.

Gabrielle – Alors ?

Jean-Luc – Patrick a une touche avec la succube…

Gabrielle – La succube ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Jean-Luc – Je n’en ai aucune idée… C’est bien ce qui m’inquiète… Comment Patrick peut-il connaître des mots dont moi-même j’ignore la signification…

Gabrielle – Hier soir encore il avait un vocabulaire de deux cents mots à peine… constitué pour moitié de marques de bières.

Jean-Luc – Attends, je regarde sur Wikipedia…

Il consulte son ordinateur et elle lit par dessus son épaule.

Gabrielle – Succube : Démons qui prennent la forme d’une femme pour séduire un homme durant son sommeil et ses rêves…

Jean-Luc – Non…

Gabrielle – Patrick a un don de divination, je te dis ! Et maintenant on sait d’où ça vient !

Jean-Luc – Ah oui ? D’où ?

Gabrielle – De la sorcière qui habite juste au dessus ! Elle a dû l’ensorceler pendant son sommeil, comme ils disent sur Wikipedia…

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle – C’est trop con, il faudrait trouver le moyen d’en profiter…

Jean-Luc – Profiter de quoi ?

Gabrielle – Attends Jean-Luc, on a quelqu’un à la maison qui peut prévoir l’avenir ! Tu te rends compte ! C’est mieux que l’horoscope, non ?

Jean-Luc – C’est clair.

Gabrielle – Pour une fois que ce parasite peut se rendre utile… Il faut absolument trouver une idée pour exploiter les pouvoirs surnaturels de cet abruti, et vite.

Jean-Luc – Pourquoi vite ?

Gabrielle – Mais parce que ça ne va peut-être pas durer ! C’est sûrement un effet passager…

Jean-Luc – Je vois… Comme la potion magique, tu veux dire…

Gabrielle – Restons calmes et réfléchissons. Qu’est-ce qu’on ferait si on pouvait lire vingt quatre heures à l’avance le journal de demain ?

Jean-Luc – Et si on en parlait avec Patrick ?

Gabrielle – Tu rigoles ? Surtout pas !

Jean-Luc – Pourquoi ça ?

Gabrielle – Si Patrick savait qu’il avait un don, tu crois qu’il partagerait avec nous ?

Jean-Luc – Il y a cinq minutes, en tout cas, il était prêt à te partager avec moi…

Gabrielle – Non, il ne faut pas qu’il soit au courant, comme ça on n’aura rien à partager du tout…

Jean-Luc – En même temps, cacher quelque chose à un voyant, ça ne doit pas être évident…

Gabrielle – Ce n’est pas faux…

Jean-Luc – On n’a qu’à lui demander ce qu’il verrait bien comme combinaison pour le prochain tirage du loto ?

Gabrielle (ironique) – Tu as raison, c’est hyper discret…

Jean-Luc – Quoi ?

Gabrielle – S’il se doute de quelque chose, il jouera la combinaison gagnante sans nous ! Il suffit d’un euro, pour jouer au loto !

Jean-Luc – C’est clair.

Gabrielle – Et puis trouver cinq numéros plus le complémentaire, ce n’est pas évident… C’est Patrick, quand même…

Jean-Luc – Qu’est-ce que tu proposes, alors ?

Gabrielle – Il faudrait quelque chose de plus simple… et qui demande au départ une mise de fond plus importante… Une somme dont Patrick ne dispose pas de toute façon…

Jean-Luc – La bourse ?

Gabrielle – Mais oui, tu as raison ! La bourse ! Il doit sentir à l’avance quelles actions vont monter ou descendre, lui…

Jean-Luc – Tu crois ?

Gabrielle – Tu imagines un peu ? Si un trader pouvait disposer à l’avance des cours de bourse du lendemain !

Patrick revient.

Jean-Luc – Tout va bien ?

Patrick – Super ! Je n’ai pas lu mon horoscope, mais je sens que ça va être une bien meilleure journée qu’hier… J’ai les crocs, moi, pas vous ?

Gabrielle – Dis-moi, Patrick, si tu devais investir toutes tes économies, là maintenant, tu achèterais quoi ?

Patrick – Mac Do !

Gabrielle – Pourquoi Mac Donald ?

Patrick – Pourquoi ? Avec toutes mes économies, j’ai juste de quoi acheter un Big Mac ! Voilà pourquoi !

Jean-Luc – C’est clair…

Jean-Luc et Gabrielle échangent discrètement un regard entendu.

Gabrielle (à Jean-Luc) – Eh ben vas-y, qu’est-ce que tu attends ?

Jean-Luc – Je reviens tout de suite…

Jean-Luc part avec son ordinateur. Patrick reste seul avec Gabrielle. Silence embarrassé.

Patrick – Écoute Gabrielle, j’ai très bien compris le message que tu as essayé de me faire passer hier soir…

Gabrielle – Tu veux dire pour le vase… Je suis vraiment désolée, je me suis un peu emportée, je ne sais pas ce qui m’a pris…

Patrick – Non, non, c’est moi… Je comprends que c’est un peu embarrassant que je continue à habiter chez vous, et je vous remercie de m’avoir hébergé aussi longtemps…

Gabrielle – Mais pas du tout, enfin ! Tu peux rester autant que tu veux !

Patrick – En fait, c’est moi que ça commence à déranger. J’ai encore des sentiments pour toi et…

Gabrielle – Ah oui ?

Patrick – La voisine du dessus m’a proposé de m’héberger pendant quelque temps…

Gabrielle – La sorcière ?

Patrick – Ok, elle a un look un peu malsain, mais bon…

Gabrielle – Enfin, Patrick, tu ne vas pas aller t’installer chez… cette créature ! Je ne suis même pas sûre que ce soit une vraie femme…

Patrick – Ah toi aussi, tu as un doute…

Gabrielle – Prends quand même le temps de réfléchir, Patrick. C’est une décision importante…

Patrick – Merci, mais ça fait déjà un moment que j’y pense… Je vais remballer mes affaires…

Patrick sort. Jean-Luc revient.

Jean-Luc – Ça y est, j’ai revendu toutes nos actions Canal Plus, et j’ai tout misé sur Mac Donald.

Gabrielle – Banco !

Jean-Luc – Il n’y a plus qu’à attendre…

Gabrielle – Fais voir…

Jean-Luc lui montre l’écran de son ordinateur portable, et regarde lui aussi.

Jean-Luc – Ce n’est pas vrai !

Gabrielle – Quoi ?

Jean-Luc – Nos actions Mac Donald ont pris dix pour cent d’un coup depuis que je le les ai achetées il y a cinq minutes !

Gabrielle – Comment c’est possible ?

Jean-Luc regarde l’écran.

Jean-Luc – Rumeur de rachat de Mac Donald par Facebook… C’est incroyable !

Gabrielle – Alors on a gagné combien ?

Jean-Luc – Tant qu’on n’a pas vendu, on n’a pas gagné. Mais attends voir… J’en ai acheté pour 10.000 euros.

Gabrielle – C’est tout ce qui nous restait sur les 15.000 qu’on avait investi en bourse ?

Gabrielle – Malheureusement, j’ai dû revendre Canal à perte…

Gabrielle – Admettons… Alors combien on a gagné bordel ?

Jean-Luc – Moins les frais, si on revend maintenant, on fait une plus value de… 800 euros à peu près.

Gabrielle – Ouais… Ce n’est pas le gros lot, quand même.

Jean-Luc – Et puis ça peut rebaisser dans cinq minutes…

Gabrielle – Revends tout de suite !

Jean-Luc – Ok. (Jean-Luc pianote sur son portable) C’est fait. 798 euros de bénéfice…

Gabrielle – Yes !

Jean-Luc – Évidemment, si on avait une mise de départ plus importante…

Gabrielle – Tu as raison, il faut voir plus grand. Maintenant qu’on sait que Patrick a vraiment un don de voyance…

Jean-Luc – C’est sûr qu’en spéculant sur le marché des produits dérivés, on pourrait jouer sur un effet de levier…

Gabrielle – C’est quoi, ça ?

Jean-Luc – Disons que ça multiplie par 10 ou 20 les possibilités de gains… ou de pertes, évidemment.

Gabrielle – Banco !

Jean-Luc – Je veux bien, mais on n’a toujours que 10.798 euros à placer.

Gabrielle – En fait, j’ai un peu plus d’argent que je t’avais dit sur mon livret A…

Jean-Luc – Combien ?

Gabrielle – 10.000… Et j’ai aussi 20.000 sur mon compte d’épargne logement. C’est un cadeau de mes parents en prévision de mon mariage…

Jean-Luc – Tu as une dote ?

Gabrielle – Ma mère m’avait juré de ne pas te parler de ça… Pour être sûre que tu ne m’épousais pas pour mon argent…

Jean-Luc – Je suis très sensible à cette marque de confiance…

Gabrielle – Si on a un bébé bientôt, il faudra bien qu’on achète un appartement plus grand !

Jean-Luc – C’est clair…

Gabrielle – C’est l’occasion où jamais, Jean-Luc ! Il ne faut pas la laisser passer ! La chance sourit aux audacieux ! Et aujourd’hui, je sens que les astres sont avec nous…

Jean-Luc – Et tu es vraiment sûre que…

Gabrielle – Je suis complètement excitée. C’est dingue, cette histoire… Tiens voilà mes codes d’accès pour mon compte sur internet…

Elle griffonne quelque chose sur un papier et lui tend.

Jean-Luc – Ce qu’il faut, c’est soutirer à Patrick un autre délit d’initié…

Gabrielle – Et merde !

Jean-Luc – Quoi ?

Gabrielle – Patrick vient de m’annoncer qu’il partait. Il est en train de faire son sac.

Jean-Luc – Il faut absolument le retenir, le temps qu’il nous refile sa martingale gagnante.

Gabrielle – Comment ?

Jean-Luc – Tu pourrais utiliser ton charme…

Patrick revient avec son sac. Jean-Luc et Patrick échangent un regard embarrassé.

Jean-Luc – Je vous laisse…

Patrick – Tu lui diras au revoir de ma part…

Gabrielle – Tu ne vas pas partir comme ça !

Patrick – C’est mieux pour tout le monde, je t’assure.

Gabrielle – Et si c’est moi qui te demandais de rester.

Patrick – Pourquoi ?

Gabrielle – Parce que je n’ai pas envie que tu partes.

Patrick – Jean-Luc ne sera jamais d’accord pour un plan à trois, je le connais.

Gabrielle – Moi non plus.

Patrick – Alors ?

Gabrielle – C’est lui qui va partir.

Patrick – Non…

Gabrielle – Ça fait un moment déjà que ça ne va pas si bien que ça entre Jean-Luc et moi, tu sais. Je me suis rendu compte que je m’étais trompée, Patrick. Que je n’avais peut-être pas fait le bon choix…

Patrick s’approche d’elle, plein d’espoir.

Patrick – Le bon choix ? Tu veux dire que…

Gabrielle (repoussant gentiment ses avances) – C’est encore un peu trop tôt, Patrick, excuse-moi. C’est pour ça que j’ai réagi aussi brusquement hier soir… Il faut me laisser un peu de temps, tu comprends ? Mais ne pars pas… (Le portable de Gabrielle sonne). Pardon, il faut absolument que je réponde, c’est ma mère.

Elle sort. Patrick est complètement déstabilisé. Jean-Luc revient et lui tend une feuille, que Patrick prend machinalement.

Jean-Luc – Je peux te demander un conseil, Patrick ? En ami ?

Patrick – Euh… Oui…

Jean-Luc – Tiens, voilà une liste de quarante noms.

Patrick – Encore un jeu ?

Jean-Luc – Attention, haute concentration ! Ce ne sont pas des marques de bières, Patrick ! Ce sont les quarante sociétés qui entrent dans la composition de ce qu’on appelle le CAC 40…

Patrick – Le CAC 40 ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Jean-Luc – Ali Baba et les 40 voleurs, tu connais ?

Patrick – Euh… Oui…

Jean-Luc – Et bien le CAC 40, c’est à peu près la même chose. Les 40 voleurs, c’est eux. Leur trésor, c’est tout le fric qu’ils ont volé. Et Ali Baba, c’est toi ! Enfin, c’est moi… Maintenant, écoute-moi bien, mon Patrick, j’ai confiance en toi.

Patrick – Ah oui…?

Jean-Luc – Si je devais miser toute mes économies sur une seule de ces sociétés, pour laquelle tu me donnerais ton accord…

Patrick (ne comprenant pas la question) – Accord ?

Jean-Luc – Accor ! J’en étais sûr ! Excellent placement ! Le secteur hôtelier est en pleine restructuration en ce moment… Tu as flairé une OPA, c’est ça ?

Patrick – Une OPA ? C’est quoi ça ?

Jean-Luc – Une OPA ? Mais c’est un hold up, mon vieux ! Le hold up du siècle ! C’est des voleurs, je te dis ! Merci, Patrick… Merci…

Jean-Luc repart très excité. Patrick, son sac à la main, ne sait plus quoi faire. Retour de Gabrielle, toujours au téléphone.

Gabrielle – Très bien, tu me rappelles s’il y a du nouveau. Ok, je t’embrasse. Moi aussi… (À Patrick) C’était ma mère… Heureusement, elle va beaucoup mieux.

Patrick – Tant mieux… J’aime beaucoup ta mère, tu sais… Et je crois que c’est réciproque…

Gabrielle – Tu crois ?

Patrick – Bon ben je vais reposer mon sac, alors… Ça me fait de la peine pour Jean-Luc, malgré tout. C’est un ami. Essaie de le ménager. Tu vas lui briser le cœur, tu sais…

Gabrielle – Bien sûr…

Jean-Luc revient, survolté, l’œil rivé sur son écran d’ordinateur.

Patrick (en aparté à Gabrielle) – D’ailleurs, je me demande s’il ne se doute pas de quelque chose. Il a l’air de péter un peu les plombs, depuis tout à l’heure, non ?

Gabrielle – Ah oui ?

Patrick – Enfin, c’est la vie… La roue tourne…

Gabrielle (excitée) – La roue de la fortune !

Patrick sort, passablement inquiet.

Gabrielle – Alors ?

Jean-Luc – J’ai tout misé sur Accor… Après avoir consulté Patrick, évidemment.

Gabrielle – Il t’a dit clairement de…

Jean-Luc – Avec lui, il faut savoir lire entre les lignes, tu sais… Et comme on a dit qu’il valait mieux lui cacher qu’il avait un don…

Gabrielle – Résultat ?

Jean-Luc – Eh bien on va voir… Mais il faudra peut-être attendre un peu…

Gabrielle – Ok… Au fait, ma mère va beaucoup mieux… Et quand elle va savoir que grâce à toi… et à Patrick, j’ai multiplié par trois ou quatre l’argent qu’elle nous avait donné pour le mariage. Crois-moi, tu vas beaucoup remonter dans son estime !

Jean-Luc – Attends, j’ouvre la page… (Il pianote sur le clavier) Sésame, ouvre-toi !

Ils regardent ensemble l’écran de l’ordinateur.

Gabrielle – C’est où ?

Jean-Luc – Là…

Le visage de Jean-Luc se fige.

Gabrielle – Pourquoi tu fais cette tête là ?

Jean-Luc – Je ne comprends pas… L’action Accor vient de perdre vingt pour cent d’un coup sur l’annonce de résultats financiers décevants par rapport aux prévisions des analystes…

Gabrielle – Et alors ?

Jean-Luc – Ben avec l’effet de levier, on a presque tout perdu.

Gabrielle – Mais tant qu’on n’a pas vendu on n’a pas perdu, non ?

Jean-Luc – Ben… Sur le marché des options, si.

Patrick revient.

Patrick – J’ai entendu que le ton montait entre vous, alors je me permets d’intervenir… Écoute Jean-Luc, je sais que c’est difficile pour toi, mais bon… Pour moi non plus, il y a un an, quand Gabrielle m’a quitté pour sortir avec toi… Ça n’a pas été facile non plus, crois-moi…

Jean-Luc – Le cours de l’action Accor vient de s’effondrer !

Patrick – Je suis content que tu le prennes comme ça Jean-Luc… Avec humour… C’est important, l’humour… Et puis tu sais ce qu’on dit ? Malheureux en amour, heureux au jeu. Maintenant, la chance va sûrement tourner pour toi. La bourse, c’est un casino… D’ailleurs, entre nous, moi, je n’investirai jamais mes économies en actions.

Jean-Luc – Mais tu n’as aucune économie ! Tu n’as même pas de quoi t’acheter un hamburger et une bière !

Gabrielle (anéantie) – J’ai perdu tout ce que j’avais. Et tout ce que m’avaient donné mes parents pour le mariage ! Qu’est-ce que je vais leur dire, maintenant ?

Patrick – Tes parents t’avaient donné de l’argent pour qu’on se marie ?

Gabrielle (à Jean-Luc) – Retiens-moi où je vais le tuer…

Les espoirs de Patrick en ce qui concerne Gabrielle sont aussitôt douchés.

Patrick – Ok, j’ai compris, mais il faudrait quand même que vous vous mettiez d’accord. Je vais rechercher mon sac.

Il sort.

Gabrielle – Ah, non, il ne va pas partir comme ça !

Jean-Luc – À cause de cet abruti, on est complètement ruiné !

Gabrielle – Mais où est-ce qu’on a bien pu merder ?

Jean-Luc – Tu l’as dit… Les effets étaient peut-être passagers…

Gabrielle – Ou alors, il n’est extralucide que lorsqu’il dort profondément.

Jean-Luc – Dans son cas, ça ne m’étonnerait qu’à moitié…

Gabrielle – C’est ça ! C’est quand il dort que la succube vient le visiter en rêve pour lui susurrer à l’oreille les cours de la bourse…

Jean-Luc – Pour pouvoir vérifier ça, il faudrait qu’il se rendorme…

Gabrielle – Et qu’on puisse l’interroger à son réveil…

Jean-Luc – Il ne nous reste plus que quelques euros… À part le loto…

Gabrielle – On n’a plus le choix ! C’est notre dernière chance de nous refaire…

Patrick revient, un sac de voyage à la main.

Patrick – Merci pour tout… Et désolé de vous avoir imposé ma présence aussi longtemps…

Gabrielle – Excuse-moi pour tout à l’heure, je ne sais pas ce qui m’a pris… Mais tu sais, ma mère est à l’hôpital et… Ben oui, évidemment, tu le sais, je suis bête. C’est toi qui me l’a appris… Comment elle va, au fait ?

Patrick – Qui ?

Gabrielle – Ma mère !

Patrick – Comment veux-tu que je le sache ?

Jean-Luc – Oh mais tu as l’air un peu fatigué, toi…

Patrick – Mais non pas du tout… Je ne me suis jamais senti aussi en forme…

Gabrielle – Tu ne veux pas faire une petite sieste avant de partir ?

Patrick – Vous commencez à me faire peur, tous les deux… Je préfère encore aller m’installer chez Marilyn…

Jean-Luc – Mais non, tu vas dormir un peu avant.

Patrick – Je n’ai pas sommeil, je vous dis !

Il essaie de partir, mais Gabrielle le rattrape par le bras.

Gabrielle – Attends un peu, ne pars pas comme ça !

Patrick – Mais lâche-moi, enfin !

Jean-Luc – Tu vas faire une petite sieste, et ensuite tu nous donneras la combinaison gagnante du prochain Euromillion, d’accord ?

Patrick – Mais vous êtes dingues, laissez-moi partir !

Gabrielle lui fracasse le deuxième vase sur la tête.

Gabrielle – Et voilà, maintenant, il dort.

Jean-Luc – Tu y es peut-être allée un peu fort, non ? (Il examine le corps) Cette fois, il a l’air vraiment mort…

Gabrielle – Tu crois ?

Jean-Luc – On n’aura qu’à dire que c’était un accident…

Gabrielle – Un homicide involontaire. Je lui ai fracassé un vase sur le crâne parce qu’il essayait de me violer.

Jean-Luc – Pas un, deux…

Gabrielle – Quoi deux ?

Jean-Luc – C’est deux vases chinois que tu lui a fracassés sur le crâne… Pour un homicide involontaire, ça commence à faire beaucoup…

Gabrielle – Tu crois qu’il vaudrait mieux se débarrasser du corps ?

Jean-Luc – On va le fouiller et lui enlever ses papiers pour ne pas laisser de traces.

Gabrielle – Oui, il faudrait aussi lui brûler le bout des doigts avec de l’acide.

Jean-Luc – Pour ?

Gabrielle – Qu’on ne puisse pas l’identifier avec ses empreintes digitales ! Tu ne regardes pas la télé, ou quoi ?

Jean-Luc fouille Patrick et trouve un ticket de jeu à gratter.

Gabrielle – Qu’est-ce que c’est ?

Jean-Luc – Un Banco…

Gabrielle – Ben vas-y, gratte !

Jean-Luc gratte.

Jean-Luc – On a gagné !

Gabrielle – Combien ?

Jean-Luc – Mille euros.

Gabrielle – Ça prouve qu’il avait vraiment un don…

Jean-Luc – On a tué la poule aux œufs d’or.

Gabrielle – Il n’est peut-être pas vraiment mort.

Jean-Luc – Attends un peu…

Jean-Luc sort et revient avec une seau d’eau qu’il lance sur Patrick. Patrick reprend soudain connaissance.

Patrick – J’ai fait un cauchemar épouvantable !

Jean-Luc – Sans blague…

Gabrielle – Laisse-moi deviner… Quelqu’un te cassait un vase sur la tronche et voulait t’enterrer vivant…

Patrick – Non, c’était à propos de vous deux.

Jean-Luc – Ah ouais…

Gabrielle – Raconte…

Patrick – Non, vraiment, je préfère ne pas vous raconter, c’était trop horrible…

Jean-Luc et Gabrielle sont très inquiets.

Gabrielle – Vas-y, accouche !

Patrick – Mais ce n’était qu’un cauchemar, je vous dis…

Jean-Luc – Laisse tomber, s’il ne veut pas nous le dire…

Mais Gabrielle panique.

Gabrielle – Tu rigoles ! Je veux savoir, moi ! Patrick, tu as un don de voyance, tu comprends ?

Patrick – Quoi ?

Gabrielle – Tu as un don, je te dis ! Tu as su avant tout le monde pour ma mère, pour l’ANPE, pour la chatte de la voisine, pour Mac Do… Alors si tu as rêvé quelque chose à propos de Jean-Luc et moi, c’est forcément vrai. C’était quoi ?

Patrick – Et bien, je…

Patrick – J’ai rêvé que vous aviez un enfant.

Jean-Luc – Et en quoi c’est un cauchemar ?

Patrick – Ben… Il n’était pas… comme tout le monde, voilà.

Gabrielle – Comment ça, pas comme tout le monde ?

Jean-Luc – Tu veux dire que c’était un être exceptionnel ? Un génie.

Gabrielle – Je crois que dans ce cas là, il n’aurait pas parlé de cauchemar…

Jean-Luc – C’est clair.

Gabrielle – Non ce n’est pas clair justement ! (À Patrick) Il n’était pas normal, c’est ça ?

Patrick opine avec embarras.

Jean-Luc – Mais quand tu dis pas normal…

Gabrielle – Suffisamment pour pouvoir concourir aux Paralympiques ?

Patrick – Assez pour ne même pas pouvoir concourir aux Paralympiques…

Gabrielle – Oh, mon Dieu…

Jean-Luc (à Patrick) – Bravo… (À Gabrielle) Mais c’est des conneries… Il n’a pas de don. Les seuls dons qu’il a, c’est quand il fait la manche dans le métro. En suivant ses conseils j’ai perdu toutes nos économies en bourse.

Gabrielle – Peut-être, mais dans le doute, je ne pourrai jamais avoir d’enfant avec toi, Jean-Luc. Ça me hanterait toujours…

Jean-Luc – Tu plaisantes…

Gabrielle – J’espère au moins que je ne suis pas déjà enceinte ! Patrick, est-ce que tu sais quelque chose à propos de ça ?

Jean-Luc – Cette fois, je vais vraiment le tuer… Gabrielle, je t’en prie…

Jean-Luc essaie de se rapprocher de Gabrielle.

Gabrielle – Ne me touche pas ! Et ce soir, c’est toi qui dors sur le canapé.

Jean-Luc – Et lui, il dort où ? Dans ton lit, peut-être ? Non parce que avec lui, là tu es sûre d’avoir un gogol. Tu n’auras qu’à l’appeler Patrick Junior !

Patrick – Ça c’est petit…

Jean-Luc – Je vais l’étrangler !

Il s’apprête à lui sauter dessus. Gabrielle s’interpose.

Gabrielle – Mais arrêtez, vous n’allez pas vous battre ! Bon, puisque c’est comme ça, c’est moi qui m’en vais. Je retourne chez mes parents. Et j’achèterai un test à la pharmacie au passage.

Gabrielle s’en va. Jean-Luc et Patrick restent seuls. Ils s’affalent dans le canapé.

Jean-Luc – Comment tu as su pour sa mère ?

Patrick – Je crois que son père a téléphoné cette nuit. J’ai dû décrocher dans un demi-sommeil. Après je me suis rendormi et j’ai oublié de lui faire la commission.

Silence.

Jean-Luc – J’imagine que tu n’as pas vraiment rêvé non plus qu’on allait avoir un gogol ?

Patrick – C’est une idée qui m’est venue quand Gabrielle m’a dit que j’avais un don de voyant.

Jean-Luc – Pour foutre la merde entre nous… Ben tu vois, finalement… Il t’arrive aussi d’avoir des éclairs de lucidité…

Un ange passe.

Patrick – Tu n’aurais pas trouvé mon Banco ?

Jean-Luc – Si. Je l’ai gratté, mais c’était perdu.

Patrick – Je n’ai jamais eu de chance aux jeux…

Jean-Luc – Tu n’es pas si extralucide que ça finalement. Tu veux une bière ?

Patrick – Ok…

Jean-Luc revient avec deux bières et il lui en tend une. Ils boivent.

Patrick – C’était pas une fille pour nous, de toutes façons…

Jean-Luc lui lance un regard incendiaire.

Jean-Luc – Pour nous ?

Patrick – Ok, je ne dis plus rien…

Jean-Luc – Si tu en as marre du canapé, tu peux dormir avec moi cette nuit, ça ne me dérange pas…

Patrick – Ok… Mais je te préviens, j’ai mal à la tête, ce soir…

On sonne.

Patrick – J’y vais… (Patrick sort et revient au bout d’un instant). C’est la voisine du dessus…

Jean-Luc – Elle a encore perdu son chat ?

Patrick – Elle demande si elle peut venir regarder la télé avec nous.

Jean-Luc – Et qu’est-ce que tu lui as dit ?

Patrick – Tu sais… C’est le genre de créature à qui on a du mal à dire non…

La voisine arrive dans une lumière irréelle, habillée et grimée façon gothique ou sorcière (le personnage étant joué par la comédienne interprétant Justine). Les deux garçons tournent vers elle un regard inquiet.

Noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Mai 2015

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-63-5

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

 

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