Attention fragile

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

1H/1F ou 2H/1F ou 1H/2F

Après une ultime rupture, Fred a juré à son meilleur copain qu’aucune fille ne dormirait chez lui jusqu’à la fin de l’année. Quelques mois plus tard, il est en passe de gagner son pari, et le gros chèque qui en constitue l’enjeu. Mais à la veille de Noël, on n’est jamais à l’abri d’un cadeau surprise…

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Le texte de cette pièce est également disponible en espagnol.

TEXTE INTÉGRAL (version 2H/1F)

Scène 1

Séjour d’un modeste deux pièces. Au fond un canapé. Devant une table basse. Sur le côté quelques cartons. La sonnette de l’entrée retentit. Fred entre, en peignoir.

Fred – Oui, oui, j’arrive… (Il traverse la pièce pour aller ouvrir et revient suivi par Sam.) Salut, Sam. Excuse-moi de te recevoir en peignoir, je n’ai pas eu le temps de m’habiller…

Sam – Salut Fred ! Désolé de débarquer comme ça. Je passais dans le quartier…

Fred – Non, non, tu as bien fait. Ça fait un moment qu’on ne s’est pas vus, non ?

Sam – Depuis ton dernier déménagement…

Fred – C’est ça… Tu veux un café ou…

Sam – Ça ira, merci… Je ne reste que cinq minutes…

Fred – Comment ça va ?

Sam – Écoute, ça va super. Je suis à fond dans le casting pour ma nouvelle pièce, là. Mais je crois que ça y est, j’ai trouvé la comédienne que je voulais. Tu verras, elle est super bonne…

Fred – Bonne… ? Tu veux dire…

Sam – Bonne comédienne ! C’est vrai qu’elle n’est pas mal non plus, mais bon…

Fred – Ça m’aurait étonné…

Sam – Dans la pièce, elle doit séduire un type qui a fait vœu de chasteté ! Pour que ce soit crédible… il faut qu’elle soit irrésistible, évidemment.

Fred – Et le type qu’elle doit séduire, c’est toi, j’imagine.

Sam – J’ai écrit une pièce, je suis comédien, je ne vais pas donner le premier rôle à quelqu’un d’autre…

Fred – Et comment ça s’appelle, cette pièce ?

Sam – Attention fragile ! Au fait, je peux compter sur toi pour l’affiche ?

Fred – Bien sûr… Et… gratuitement, comme d’habitude ?

Sam – Sinon, à quoi ça servirait d’avoir un pote infographiste ? (Il sort une enveloppe de sa poche et la tend à Sam.) Tiens, je t’ai amené un petit dossier… Pour l’instant, il n’y a pas le résumé de la pièce, parce que je n’ai pas encore écrit la fin…

Fred – Pour l’affiche, il faudra quand même que tu me racontes un peu de quoi ça parle. (Il pose l’enveloppe sur la table basse.) Mais quand tu dis un type qui a fait vœu de chasteté, tu veux dire un curé ?

Sam – Pas exactement, je t’expliquerai… Et toi, comment ça va ?

Fred – Écoute… ça baigne.

Sam – Ça baigne ?

Fred – Je prenais un bain, justement…

Sam – Allez, tu peux tout me dire, tu sais… Je suis ton meilleur pote, non ?

Fred – Ouais…

Sam – Tu penses encore à Justine, c’est ça…

Fred – Trois mois de vie commune, ça ne s’oublie pas comme ça.

Sam – Dans un sens, heureusement que tu n’as jamais réussi à en garder une plus de trois mois. Ce serait encore plus dur…

Fred – Merci de ton soutien, ça me remonte le moral…

Sam – Écoute, Fred, il faut prendre un peu sur toi, là. Tu ne vas pas déménager à chaque fois que tu te fais larguer ! Je n’arrive plus à suivre, moi. C’est la quatrième fois que tu déménages cette année !

Fred – Tu exagères… Ça ne fait que trois fois…

Sam – Ouais… mais on n’est que le premier octobre.

Fred – Qu’est-ce que tu veux, ici, tout me rappelle Justine. Je vois encore ses petites culottes sécher sur le balcon… Je sens son odeur partout…

Sam – Son odeur ? Ça fait combien de temps qu’elle s’est barrée ?

Fred – Trois semaines…

Sam – Eh ben… Elle devait avoir une odeur sacrément tenace… (Humant l’air) Je ne sens rien, moi…

Fred – Non, mais je dis son odeur… Son parfum, si tu préfères…

Sam – Je ne sais pas moi… Tu passes tout à l’eau de Javel.

Fred – À l’eau de Javel… Je ne suis pas comme toi, moi, je suis un romantique…

Sam – Si être romantique, c’est se faire plaquer quatre fois par an, je préfère autant être comme je suis, tu vois…

Fred – Un serial dragueur, donc.

Sam – Tu veux un conseil pour éviter de te faire larguer tous les trois mois ?

Fred – Non.

Sam – Tu les largues au bout d’un mois.

Fred – Merci, je crois que ça va beaucoup m’aider… Mais j’ai pris une autre décision pour essayer de garder mon prochain appartement un peu plus longtemps que les autres.

Sam – Ah oui ? Quoi ?

Fred – Plus aucune fille ne dormira chez moi jusqu’à la fin de l’année, j’en fais le serment.

Sam – Tu déconnes ?

Fred – Non.

Sam – Tu ne tiendras pas trois mois. Tu ne supportes pas de vivre tout seul pendant plus d’une semaine ! C’est pour ça que tu te fais toujours avoir par la première squatteuse venue.

Fred – Tu paries ?

Sam – D’accord. Combien ?

Fred – Trois mois de loyer. Disons 3000 euros.

Sam – Si une fille passe ne serait-ce qu’une nuit chez toi avant la fin de l’année, tu me donnes 3000 euros ?

Fred – Et si je gagne mon pari, c’est toi qui me les donnes.

Sam – OK. Ça marche.

Fred – Tu es sûr ?

Sam – Absolument. Ça tombe bien, j’ai un peu besoin d’argent, en ce moment.

Fred – Méfie-toi… Je suis super motivé. Le nouvel appart que j’ai trouvé est absolument génial. Au même prix que celui-là, plus grand et beaucoup mieux placé. J’ai bien l’intention de le garder un moment. Au fait, je peux compter sur toi pour mon déménagement ? C’est dimanche prochain.

Sam – Ton déménagement ? Ouais, ouais, bien sûr, tu peux compter sur moi…

Fred – Sinon à quoi ça servirait d’avoir un pote un peu baraqué qui en plus sait conduire un utilitaire.

Sam – Putain, Fred… Trois déménagements cette année ! C’est un peu pour ça que je te suggérais l’eau de Javel, tu vois. Pour te débarrasser de l’odeur de tes ex…

Fred – Ne t’inquiète pas… Cette fois j’ai pris une bonne résolution, et je m’y tiendrai…

Sam – Tu ne vas pas te faire moine, quand même !

Fred – Si je rencontre une fille, on pourra toujours aller à l’hôtel.

Sam – Toi, le romantique, tu vas aller te taper des filles dans des hôtels ?

Fred – OK, alors je précise mon pari. Aucune fille ne dormira dans mon nouvel appartement avant la fin de l’année… à moins que cette fois ce soit la bonne, et que je me marie avec elle.

Sam – Tu ne tiendras pas trois semaines, je te dis… (Il regarde sa montre.) Bon, il faut que je file, j’ai un rencard… avec ma comédienne, justement.

Fred – Tu fais un dur métier, tout de même… Allez, à dimanche.

Sam – OK… À dimanche…

Sam sort.

Noir

Scène 2

Séjour d’un autre deux-pièces similaire au précédent. Au fond le même canapé. Devant la même table basse. Sur un côté un carton assez grand pour pouvoir contenir un réfrigérateur, et portant les mentions haut, bas, attention fragile, manipuler avec précaution. De l’autre côté un sapin décoré, avec à son pied quelques paquets cadeaux. La sonnette de la porte d’entrée retentit. Fred entre, habillé. Il traverse la pièce pour aller ouvrir, et revient suivi par Sam.

Fred – Salut mon pote.

Sam – Tu es encore dans les cartons ? Ça fait déjà trois mois que tu as emménagé ici…

Fred – Ah, non… Ça c’est mon nouveau frigo. On vient de me livrer…

Sam – D’accord…

Fred – L’autre n’a pas résisté à mon dernier déménagement, tu ne te souviens pas ? Tu l’as laissé tomber dans l’escalier en arrivant ici…

Sam – Si tu n’es pas content de mes services, tu n’as qu’à faire appel à des professionnels.

Fred – On l’a retrouvé deux étages plus bas, mais avec la porte en moins.

Sam – C’est sûr qu’un frigo, sans la porte, c’est beaucoup moins pratique.

Fred – L’été ça va encore… Quand on n’a pas la clim. Mais alors l’hiver…

Sam – C’est surtout la nuit que ça doit être pénible. Avec la lumière qui reste allumée en permanence.

Fred – Ouais… C’est pour ça que je m’en suis fait livrer un nouveau.

Sam – Et sinon, toi, ça va ?

Fred – Ça va…

Sam – Je ne te dérange pas au moins ? Tu es tout seul ?

Fred – Oui, oui, rassure-toi, je suis toujours tout seul.

Sam – Bon…

Fred – Tu viens pour savoir si je préfère un chèque ou du liquide, c’est ça ?

Sam – Eh ! On n’est que le 24 décembre ! Il reste encore une semaine… Et on a dit que la nuit du 31, ça comptait aussi, hein ?

Fred – Pas de problème.

Sam – Depuis qu’on se connait, à chaque réveillon du nouvel an, tu ramènes une fille bourrée chez toi, et elle tape l’incruste pendant quelques semaines avant de te larguer, tu te souviens ?

Fred – Je pratique l’abstinence depuis presque trois mois, je peux bien tenir encore une semaine.

Sam – L’abstinence, c’est ça… Des promesses d’alcoolique, oui…

Fred – On en reparle le premier janvier, d’accord ? Et toi ? Comment ça va, avec ta nouvelle pièce ?

Sam – Super ! Au fait, merci pour l’affiche.

Fred – Si tu m’avais dit de quoi ça parlait, au lieu de me donner seulement le titre…

Sam – C’est une comédie à suspens, je ne voulais pas te divulgâcher l’intrigue.

Fred – Divulgâcher ?

Sam – C’est le mot français pour spoiler, tu ne connais pas ?

Fred – Non.

Sam – Bon, de toute façon, je ne vais pas te raconter ça maintenant. Tu viens pour la première le 31 décembre, bien sûr. Après j’organise une grande fête chez moi avec toute l’équipe de la pièce. Il y aura plein de filles…

Fred – C’est ça, je te vois venir…

Sam – Quoi ?

Fred – C’est un traquenard ! Tu me fais picoler, ensuite tu me mets une de tes copines comédiennes dans les bras, elle me ramène chez moi ivre mort, et tu gagnes ton pari !

Sam – Franchement, Fred, je suis offensé… Tu me crois vraiment capable de faire un plan pareil à mon meilleur pote ? Juste pour gagner 3000 euros ?

Fred – Pour les gagner, je ne sais pas… Pour ne pas les perdre, sûrement…

Sam – Allez ! Tu ne vas pas passer le réveillon du Nouvel An tout seul juste à cause d’un pari stupide…

Fred – Pas question. Un pari, c’est un pari. Cette année, je reste cloîtré chez moi. Et je n’en ressortirai que le premier janvier à midi.

Sam – Mais tu es complètement dingue ! Ça devient obsessionnel, cette histoire.

Fred – 3000 euros, souviens-toi.

Sam – Bon… Et pour Noël, ce soir, qu’est-ce que tu fais ?

Fred – Mes parents ne sont pas là, de toute façon. Ils se sont offerts un voyage sous les tropiques pour leur anniversaire de mariage. Je me taperai une dinde tout seul chez moi.

Sam – Une dinde ?

Fred – Je me suis mis quelques paquets cadeaux sous le sapin, je les ouvrirai demain matin… J’ai hâte de savoir ce qu’il peut bien y avoir dedans. Avec les 3000 euros que tu vas bientôt me donner, tu penses bien. Je me suis gâté…

Sam – Non mais tu sais que tu es un grand malade, toi…

Fred se tourne vers l’énorme carton.

Fred – À propos de paquets, il faut que je déballe mon nouveau frigo.

Sam – Bon ben je te laisse, alors…

Fred – Au fait, merci.

Sam – De quoi ?

Fred – C’est toi qui m’as refilé le tuyau, pour le frigo, non ? C’est vrai qu’il n’est pas cher… Et ils me l’ont livré en 48 heures chrono, comme promis dans la pub.

Sam – OK… Je file, je suis déjà en retard… J’ai une répétition, là… Alors… Joyeuses fêtes, mon vieux… En tête-à-tête avec ton nouveau frigo.

Fred – C’est ça, joyeuses fêtes à toi aussi… Ne fais pas trop d’excès…

Sam – Salut Fred…

Fred – Viens donc prendre un verre à la maison le premier janvier… et n’oublie pas ton carnet de chèques.

Sam sort. Fred regarde l’énorme carton.

Fred – Qu’est-ce que j’ai foutu de mes ciseaux…?

Il sort et revient avec des ciseaux. En sifflotant, il commence à couper le scotch qui ferme le haut du carton. Avant d’ouvrir les rabats, il se retourne pour poser les ciseaux sur la table basse. Il dirige à nouveau les yeux vers le carton quand un buste de femme en surgit, comme un diable de sa boîte. Il pousse un cri de surprise et tombe à la renverse sur le canapé.

Fred – Aaahhh !!!

La fille pousse un cri similaire en le voyant et en l’entendant crier.

Natacha – Aaahhh !!!

Fred – Mais qu’est-ce que…?

La fille sort complètement du carton. Elle est jolie et elle a l’air aussi apeurée que lui.

Natacha (avec un accent russe) – Oh mon Dieu ! Où suis-je ?

Fred – Où ?

Natacha – Et qui êtes-vous ?

Fred – Mais enfin… vous êtes chez moi ! C’est à moi de vous demander qui vous êtes !

Natacha – Pardon… Je m’appelle Natacha.

Fred – Natacha ?

Natacha – Natacha. Et vous ?

Elle lui tend la main avec un sourire désarmant, il hésite et la saisit pour la serrer.

Fred – Fred…

Natacha – Je suis vraiment désolée d’arriver comme ça chez vous, mais…

Fred – Mais vous êtes complètement dingue ! J’ai failli avoir une crise cardiaque !

Natacha jette un regard autour d’elle.

Natacha – On est bien en France, n’est-ce pas ?

Fred – En France, oui… Mais qu’est-ce que vous foutez dans ce carton ! Et qui vous a permis d’entrer chez moi !

Natacha – Écoutez-moi…

Fred – Vous vouliez me cambrioler, c’est ça… (Il prend son portable.) J’appelle la police, je vous préviens…

Natacha – Je vous en prie, ne faites pas ça ! Je vais tout vous expliquer…

Il hésite, et range son portable.

Fred – Vous n’allez rien m’expliquer du tout, je ne veux rien savoir. D’accord, je n’appelle pas la police, mais vous allez foutre le camp de chez moi, et tout de suite !

Natacha – Tak, tak…

Fred – Tac tac ?

Natacha – Tak ! Ça veut dire oui, en biélorusse. D’accord, je m’en vais…

Elle fait mine de s’éloigner vers la porte.

Fred – Eh ! Attendez un peu… Mais il est où, mon frigo ?

Natacha – Votre frigo ?

Fred – Mon frigo ! Celui que j’étais supposé trouver dans ce carton ! Qu’est-ce que vous avez foutu de mon frigo ? Vous ne sortirez pas d’ici avant de me l’avoir rendu !

Natacha – Votre frigo… il est resté en Biélorussie.

Fred – Pardon ? Où ça ?

Natacha – En Biélorussie ! Je vous en prie, laissez-moi vous expliquer…

Fred se laisse tomber sur le canapé.

Fred – Je vous écoute…

Natacha – Je m’appelle Natacha. Je suis biélorusse, et j’ai fui mon pays cachée dans ce carton, qui devait contenir votre réfrigérateur.

Fred – En Biélorussie ? Et qu’est-ce qu’il foutait en Biélorussie, mon frigo ?

Natacha – C’est là où ils sont fabriqués ! J’ai un ami qui travaille dans cette usine. Il m’a cachée dans ce carton, et me voilà !

Fred – Et mon frigo ?

Natacha – Il est resté là-bas. À Minsk.

Fred – À Minsk ?

Natacha – Minsk ! La capitale de la Biélorussie !

Fred – À Minsk… C’est dingue, ça… Et qui est-ce qui va me le rembourser, mon frigo ? Vous ?

Natacha – Quand je serai partie… vous n’aurez qu’à faire une réclamation. On vous en enverra sûrement un autre…

Fred – Et vous avez fait tout ce voyage depuis la Russie, cachée dans ce carton ?

Natacha – Pas la Russie. La Biélorussie !

Fred – Oui, bon, la Biélorussie, c’est pareil, non…

Natacha – Pas du tout ! Ce n’est pas pareil du tout !

Fred – Et vous imaginez que je vais croire une histoire pareille ?

Natacha – Mais c’est la vérité, je vous le jure !

Fred – Et il est venu comment, ce carton ? En bateau ?

Natacha – Pas en bateau. Il n’y a pas la mer, en Biélorussie !

Fred – Ah bon ? Il n’y a pas la mer ? C’est sûrement pour ça que personne n’y va jamais en vacances… Alors comment il est arrivé jusqu’ici, ce frigo ? Enfin je veux dire, vous, dans ce carton ?

Natacha – En camion !

Fred – En camion ?

Natacha – 48 heures chrono ! Comme dans la publicité…

Fred – Et pourquoi vous n’êtes pas venue en France en avion, comme tout le monde, avec un visa ?

Natacha – La Biélorussie est une dictature. On ne peut pas quitter le pays aussi facilement. Et la France ne donne pas de visa.

Fred – Dans ce cas, je ne sais pas, moi… Vous n’aviez qu’à y rester, en Biélorussie !

Natacha – Impossible ! Je suis recherchée par la police…

Fred – Ne me dites pas que vous avez tué quelqu’un…?

Natacha – Je suis fichée par la police secrète comme opposante au régime. Il fallait que je parte. Tout de suite. Ou bien ils m’auraient jetée en prison. Pire, peut-être…

Fred – Écoutez, je ne sais pas quoi vous dire… Mais quoi qu’il en soit, vous séjournez illégalement en France. Vous ne pouvez pas rester là.

Natacha – Vous pourriez me cacher… au moins pendant quelques jours.

Fred – Vous cacher ? Mais c’est impossible ! Aide au séjour en France d’un étranger en situation irrégulière ! C’est moi qui vais finir en prison !

Natacha – Je vous en supplie… Si on me renvoie dans mon pays, ils vont me tuer.

Fred – Dans ce cas, il faut prévenir la police ! Ils vous diront quoi faire. Si vous êtes réfugiée politique, vous demanderez l’asile dans notre pays, et on vous fera des papiers.

Natacha – Ce qu’ils vont faire, c’est me mettre dans le premier avion pour me renvoyer en Biélorussie. Et là-bas, il n’y aura pas de procès…

Fred – Je comprends, mais… qu’est-ce que je peux y faire, moi ?

Natacha – Une nuit ! Une nuit seulement ! Demain je pars. Et personne ne saura jamais que j’ai passé une nuit avec vous.

Fred – Avec moi ?

Natacha – Je veux dire chez vous… (Il semble hésiter.) Alors c’est oui ?

Fred – C’est-à-dire que… J’ai promis à…

Natacha – Vous avez une fiancée, c’est ça ?

Fred – Non ! Non, justement, je… Bon, d’accord. Une nuit, mais pas plus.

Elle lui saute au cou et l’embrasse sur la bouche.

Natacha – Merci, merci !

Fred – OK mais… vous n’êtes pas obligée de m’embrasser sur la bouche, vous savez ?

Natacha – C’est comme ça qu’on embrasse en Biélorussie !

Fred – D’accord… Comme en Russie, alors… (Fred se tourne vers le carton.) Mais enfin… comment vous avez pu survivre pendant deux jours enfermée dans ce carton ? Depuis Moscou…

Natacha – Minsk !

Fred – Oui, bon… Vous n’êtes pas un frigo !

Natacha – Regardez, c’est marqué « Attention fragile ! », « Manipuler avec précaution »…

Fred – Sans manger et sans boire ?

Natacha – J’avais un peu d’eau avec moi, mais c’est vrai. Je n’ai rien mangé depuis 48 heures chrono…

Fred – Je vous dirais bien que je vais aller voir ce qu’il y a dans le frigo, mais…

Natacha – Je suis sincèrement désolée…

Fred – Je suis tout seul… Je n’avais rien prévu de particulier pour le réveillon de Noël. Je pensais me faire livrer quelque chose, mais je ne sais pas moi… Ça mange quoi, une Biélorusse ? Vous aimez les sushis ?

Natacha – Les soucis ?

Fred – Des soucis… c’est plutôt vous qui m’en donnez pour l’instant… Non, je disais… des sushis !

Natacha – Des sushis ? Je ne sais pas… Qu’est-ce que c’est ?

Il lui lance un regard étonné.

Noir

Scène 3

Fred et Natacha sont installés devant la table basse. Elle a posé sa veste sur le dossier d’une chaise. Ils finissent les tacos que Fred s’est fait livrer.

Fred – Alors, ça vous plaît, les tacos ?

Natacha – Je pensais que c’était des sushis ?

Fred – Ah oui… Non, mais pour les sushis, ça ne répondait pas… Ils doivent être fermés pour les fêtes. À part moi, qui pourrait bien avoir envie de se taper des sushis pour le réveillon de Noël. Avec une Biélorusse sortie d’un carton de frigo…

Natacha – Et les tacos, c’est le plat traditionnel, en France, pour le dîner de Noël ?

Fred – Non plus, non… Mais bon… Je n’ai pas réussi à me faire livrer une dinde à domicile. Enfin, je veux dire… à part vous.

Natacha – Et alors… c’est quoi, des sushis ?

Fred – Un peu comme des tacos mais… froid, avec du poisson cru à l’intérieur.

Natacha – Les tacos, c’est très bon… Merci beaucoup, vraiment. (Elle se lève et l’embrasse à nouveau sur la bouche.) Vous êtes un amour…

Il est évidemment troublé.

Fred – Je n’ai pas de vodka, mais… Vous voulez goûter à la téquila ?

Il remplit son verre.

Natacha – Encore une spécialité française ?

Il lève son verre pour trinquer.

Fred – Allez, joyeux Noël !

Avant qu’ils ne puissent boire, la sonnette de la porte retentit.

Natacha – Vous attendez quelqu’un ?

Fred – Non… Ça doit être Sam… (Un peu en panique) Je vais vous demander de m’attendre à côté pendant un instant…

Elle a toujours son verre de tequila à la main. Il la pousse dans la chambre, et va ouvrir. Il revient avec Sam.

Fred (mal à l’aise) Salut Sam, comment ça va ?

Sam – Ça va, et toi ? Tu as un drôle d’air…

Fred – Moi ? Mais pas du tout.

Sam – Écoute, j’ai repensé à cette histoire de pari, c’est ridicule. Tu ne vas pas passer le réveillon de Noël tout seul chez toi à bouffer des sushis…

Fred – C’est des tacos.

Sam – Ce que je veux dire c’est que… si tu veux venir passer le réveillon avec moi chez mes parents. Depuis le temps qu’on se connaît, tu fais presque partie de la famille…

Fred – Oui, c’est très gentil, mais… non, je t’assure.

Sam – Non, mais rassure-toi, tu ne risques pas de ramener une fille chez toi. Ma sœur est mariée, elle a trois enfants. La seule femme de libre dans la famille, c’est ma grand-mère, qui a perdu son mari il y a trois ans…

Fred – C’est vrai que c’est tentant, mais…

Sam lui tourne le dos. On entend Natacha tousser à côté.

Sam – Tu n’es pas seul, c’est ça ?

Fred – Si…! Mais si, bien sûr…

Sam J’ai entendu tousser…

Fred – Ah, non, c’est… (Il se force à tousser.) C’est moi… C’est la tequila, je n’ai plus l’habitude. Qu’est-ce que c’est fort, ce truc… Tu en veux ?

Sam (soupçonneux) – Non, merci, je conduis…

Fred – Bien sûr…

Sam – Tu me le dirais, si tu n’étais pas seul. Un pari, c’est un pari…

Fred – Mais évidemment…

Sam – Dans ce cas, viens réveillonner avec nous !

Fred – Non, je t’assure, c’est vraiment sympa, mais… J’ai besoin de faire le point…

Sam – Bon, d’accord… Si tu changes d’avis, tu m’appelles…?

Fred – C’est ça… Allez, joyeux Noël… Et tu embrasses ta grand-mère de ma part…

Sam sort. Fred va rechercher Natacha dans la chambre.

Natacha – C’est fort, la téquila. Encore plus fort que la vodka !

Fred – Oui…

Natacha – C’était votre petit ami ? Il est jaloux ?

Fred – Mon petit ami ? Mais pas du tout…

Natacha – L’homosexualité est interdite en Biélorussie. On met les homosexuels en prison. Et dans la rue… ils se font taper dessus.

Fred – Non mais je ne suis pas du tout homosexuel, enfin !

Natacha – Vous n’aimez pas les homosexuels ?

Fred – Mais non, absolument pas ! Enfin, je veux dire, si, j’adore les homosexuels, mais…

Natacha – Alors vous adorez les homosexuels… Et votre ami, il est homosexuel aussi ?

Fred – Écoutez, personne n’est homosexuel, d’accord ? Tout ce que je vous demande, c’est de ne raconter à personne que vous avez dormi avec moi ? Je veux dire… chez moi. Ce serait trop long à vous expliquer, mais c’est très important pour moi.

Natacha – D’accord… Je ne voudrais pas que vous ayez des ennuis avec votre petit ami à cause de moi…

Fred – Bon, je crois qu’il est temps d’aller au lit, maintenant.

Natacha – Au lit ?

Fred – Voilà… Et comme un lit, je n’en ai qu’un, vous allez prendre la chambre, et je dormirai sur le canapé.

Natacha – Pas question ! Je ne veux pas vous prendre votre lit !

Fred – Ça fait deux jours que vous dormez dans un carton…

Natacha – Je vais prendre le canapé, ce sera toujours plus confortable que de dormir debout dans un carton, je vous assure…

Fred – OK… alors… Bonne nuit.

Natacha – Bonne nuit…

Fred sort. Natacha attend un instant, et sort son portable. Elle s’exprime désormais sans accent.

Natacha – Sam ? C’est bon, je vais passer la nuit chez lui…

Sam – Super ! Alors j’ai gagné mon pari !

Natacha – Ouais, mais tu n’oublies pas notre petit marché. Je veux la moitié : 1500 euros.

Sam – Tu les auras, c’est promis.

Natacha – Qu’est-ce que tu ne me fais pas faire…

Sam – Je t’ai choisie pour jouer dans ma pièce, je savais que tu étais bonne comédienne et que tu tiendrais parfaitement ton rôle.

Natacha – Oui, mais je me sens un peu coupable. Il est plutôt sympa ton pote… Un peu naïf, mais… c’est un gentil garçon.

Sam – Ne me dis pas que tu es en train de tomber amoureuse de lui !

Natacha – Mais pas du tout…

Fred revient, une serviette de bain à la main, et entend le dernier mot de la conversation. Elle range son portable à la hâte.

Fred – Vous avez un téléphone portable ?

Natacha (sans accent) – Bien sûr ! Vous savez, en Biélorussie, nous n’avons pas de sushis ni de tacos, mais nous avons des frigos et des téléphones portables…

Fred – Et vous n’avez plus l’accent russe ?

Natacha est évidemment prise de court.

Natacha – L’accent russe ?

Fred – Tout à l’heure, vous parliez avec l’accent russe.

Natacha s’efforce de reprendre son accent.

Natacha – Vous voulez dire… l’accent biélorusse ?

Fred – Un accent, quoi… Et tout à l’heure, au téléphone, vous parliez sans accent.

Natacha – C’est-à-dire que j’ai l’accent… seulement quand je suis très nerveuse…

Fred – Donc là, vous êtes à nouveau un peu nerveuse…

Natacha – Oui… C’est peut-être vous qui me rendez nerveuse…

Fred – Mais au fait… où avez-vous appris à parler aussi bien notre langue ? Avec ou sans accent…

Natacha – J’ai appris à l’Alliance Française de Minsk.

Fred – Et vous n’êtes jamais venue en France auparavant ?

Natacha – Jamais.

Fred – Eh ben… Moi j’ai fait sept ans d’allemand au lycée, je suis allé une demi-douzaine de fois en Allemagne, et je ne saurais même pas commander une choucroute dans un restaurant à Munich pendant la Fête de la Bière…

Natacha – Je suis très douée pour les langues.

Fred – Je vois ça… Et donc, sans vouloir être indiscret, vous étiez en ligne avec qui ?

Natacha – Avec mon ami, qui est resté en Biélorussie.

Fred – Mais quand vous dites votre ami, vous voulez dire…

Natacha – Celui qui m’a emballée.

Fred – Emballée ?

Natacha – Dans ce carton ! À la place de votre frigo… Il voulait savoir si tout allait bien. Si j’étais bien arrivée… Si j’avais fait bon voyage…

Fred – D’accord, mais… pourquoi tu lui parles en français?

Natacha – Pourquoi ?

Fred – Puisqu’il est biélorusse, comme toi…

Natacha – Eh bien… pour que la police secrète ne comprenne pas notre conversation ! Ils ont certainement mis nos téléphones sur écoute, tu comprends.

Fred – Bien sûr… (Ils se sourient, et on sent qu’ils sont un peu attirés l’un vers l’autre, mais il résiste.) C’est curieux…

Natacha – Quoi ?

Fred – J’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part.

Natacha – Ah oui…? Dans un magazine, peut-être. En Biélorussie, je suis mannequin… Je fais des photos pour des magazines…

Fred – Quel genre de magazines ?

Natacha (avec un sous-entendu) – Apparemment, le genre de magazines que vous lisez parfois… En cachette, peut-être…

Fred – Mais vous m’avez dit que vous faisiez de la politique ?

Natacha – On peut être mannequin et faire de la politique.

Léger embarras.

Fred – J’étais venu vous apporter une serviette… et une brosse à dents.

Natacha – Merci…

Fred – Bon, alors… bonne nuit.

Natacha – Bonne nuit.

Fred sort. Elle reprend son portable et rappelle Sam.

Natacha (à voix basse) – Bon, tu as gagné ton pari, maintenant ça suffit. Dès demain matin, je me me barre.

Sam – Attends ! Pas si vite… Maintenant, il va falloir conclure.

Natacha – Conclure ? Tu plaisantes ! Je devais passer la nuit chez lui, on n’a jamais parlé d’autre chose. Non mais tu me prends pour qui ?

Sam – Il ne te plaît pas ?

Natacha – Ce n’est pas la question ! Je suis comédienne, je ne suis pas une pute !

Sam – Tout de suite, les grands mots…

Natacha – Coucher avec un mec pour 1500 euros, tu appelles ça comment ?

Sam – J’appelle ça… une pute de luxe.

Natacha – Va te faire foutre !

Sam – En tout cas, il me faut une preuve !

Natacha – D’accord, demain, au petit déjeuner, je prends un selfie avec lui, je te l’envoie, je me casse et basta !

Sam – OK, OK… Maintenant, si mon pote te plaît, il ne faut surtout pas te gêner.

Natacha – C’est ça… Joyeux Noël à toi aussi ! (Elle range son portable et reste un instant pensive.) C’est vrai qu’il est plutôt pas mal, mais bon… (Se reprenant) Non, il n’en est pas question !

Noir

Scène 4

Fred pose sur la table basse un plateau de petit déjeuner. Natacha arrive depuis la salle de bain, drapée dans le peignoir qu’on a vu au début sur Fred. Fred est un peu surpris.

Natacha – Je vous ai emprunté votre peignoir de bain.

Fred – Ah oui, je vois ça…

Natacha – Je peux l’enlever, si vous voulez.

Fred – L’enlever…? Euh…

Natacha – Non, je veux dire… Je peux aller m’habiller tout de suite. Pour vous rendre votre peignoir.

Fred – Non, non, je vous en prie… Gardez-le sur vous…

Natacha – Merci pour la serviette… et pour la brosse à dents.

Fred – Ça va, l’eau n’était pas trop chaude ?

Natacha – Non, pourquoi ?

Fred – Je ne sais pas… En Biélorussie, j’imagine que vous n’avez pas de l’eau chaude tous les jours.

Natacha – C’est vrai que chez nous… L’eau est plutôt tiède… Et encore, quand on a la chance d’avoir de l’eau au robinet !

Fred – Le petit-déjeuner est servi !

Natacha – Merci beaucoup ! C’est magnifique…

Ils commencent à prendre le petit-déjeuner.

Fred – J’imagine que vous auriez préféré passer Noël avec votre famille…

Natacha – Malheureusement, je n’avais pas le choix… (Elle regarde les paquets au pied du sapin.) Je vois que le Père Noël vous a apporté des paquets…

Fred – J’en attendais surtout un gros, hier, avec mon frigo dedans, mais bon…

Natacha – Pardon… Je suis vraiment désolée…

Fred – Finalement, je n’ai peut-être pas perdu au change…

Elle semble un peu troublée.

Natacha – Vous ne les ouvrez pas ?

Fred – Il y en a un pour vous.

Natacha – Pour moi ?

Fred – Le rouge.

Natacha – Qu’est-ce que c’est ?

Fred – Ouvrez le…

Natacha ouvre le paquet, et en sort un livre.

Natacha – Le Code de la Route ?

Fred – Désolé, je n’ai pas eu l’occasion de sortir. C’est tout ce que j’avais sous la main.

Natacha – Merci, c’est très gentil…

Fred – Si un jour vous voulez passer votre permis de conduire en France… Il est un peu ancien, mais le Code de la Route… Ça n’a pas dû beaucoup changer.

Natacha – Je le garderai précieusement…

Fred – Vous avez les mêmes panneaux que nous, en Biélorussie, ou bien…?

Natacha – Je… Je ne sais pas, je n’ai pas mon permis de conduire.

Fred – Mais vous avez des panneaux, quand même ?

Natacha – Oui, sûrement… Mais je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Je vais finir de me préparer et… ensuite je partirai.

Fred – Finissez au moins votre café !

Elle finit son café.

Natacha – J’ai une dernière faveur à vous demander…

Fred – Je vous écoute.

Natacha – J’aimerais faire une photo. Comme souvenir…

Fred – Une photo ?

Natacha – Avec mon téléphone ! Un selfie ! Vous et moi…

Fred – D’accord.

Elle prend son téléphone et le tend à bout de bras pour faire le selfie. Ils regardent tous les deux l’objectif.

Natacha – Maintenant, regardez-moi. (Elle l’embrasse sur la bouche, et fait une autre photo.) Bons baisers de Biélorussie… (Il est troublé, mais reprend ses esprits.) Je vais m’habiller…

Elle s’apprête à sortir.

Fred – « J’irai dormir chez vous », vous connaissez cette émission ?

Natacha – Non…

Fred – C’est un type qui se balade seul dans tous les pays du monde. À chaque fois, il fait le pari d’aller dormir chez un inconnu.

Natacha – Un pari ?

Fred – Et il se filme lui-même pour prouver qu’il a gagné son pari… Quand vous avez pris ce selfie, ça m’a fait pensé à ça…

Natacha – Ah oui…

Fred – Ce n’est pas pour une émission de ce genre, au moins ?

Natacha – Une émission ?

Fred – Pour une version biélorusse de « J’irai dormir chez vous » ? Vous m’avez dit que vous étiez mannequin, vous devez travailler aussi pour la télé…

Natacha – Non, ce n’est pas pour une émission de télé. (Elle prend un air plus grave.) D’ailleurs… Je ne vous en ai pas parlé hier pour ne pas vous inquiéter, mais mon ami m’a avertie que…

Fred – Quoi ?

Natacha – La police secrète biélorusse… Ils ont découvert comment j’ai quitté le pays, cachée dans cet emballage de frigo. Ils ont retrouvé le bon de commande, et ils savent que j’ai été livrée chez vous…

Fred – Non ?

Natacha – Il faut que je parte tout de suite. Ces gens-là sont très dangereux. Ils pourraient vous faire du mal à vous aussi.

Fred – Du mal ? Mais on est en France, ici ! On est protégé par la police française…

Natacha – Les agents secrets biélorusses agissent en dehors de toute légalité, même à l’étranger. Leur spécialité c’est les empoisonnements avec des substances radioactives…

Fred – J’espère que les tacos qu’on a mangés hier n’étaient pas radioactifs… C’est vrai que le livreur avait une drôle de tête…

Natacha – Je vais m’habiller et je m’en vais…

Elle sort. Elle a laissé sa veste sur le dossier d’une chaise. Il fouille dans les poches, tombe sur des papiers et les examine.

Fred – Charlotte… Comédienne… La garce, je m’en doutais… Ça doit être une copine de Sam… Le petit salopard…

Il remet les papiers dans la poche de la veste, et finit son café avec un air pensif. Natacha revient, avec un air tragique.

Natacha – Merci, Fred… Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi… Adieu…

Elle s’apprête à sortir. Il se lève avec un air décidé et s’interpose.

Fred – Pas question, je ne vous laisserai pas tomber.

Natacha – Pardon ?

Fred – Vous ne connaissez personne dans ce pays ! Chez qui vous pourriez bien aller dormir ?

Natacha – Ne vous inquiétez pas pour moi… Je ferai comme dans cette émission, dont vous m’avez parlé…

Fred – Si, justement, je m’inquiète pour vous ! Vous, vous êtes une femme ! Et une très belle femme… Vous n’allez pas suivre le premier inconnu qui vous invite à dormir chez lui. C’est dangereux !

Natacha – Je sais me défendre, vous savez.

Fred – Et qu’est-ce que vous allez faire pour vivre ?

Natacha – Je suis mannequin… S’il le faut, je sais comment gagner de l’argent.

Fred – En faisant des photos de mode ? Mais en France, ce n’est pas si facile que ça. Quand on n’a pas de relations…

Natacha – Je ne pensais pas à ce genre de photos…

Fred – Il n’en est pas question… Vous allez rester ici, avec moi.

Son portable sonne, et il prend l’appel.

Fred – Oui, Sam.

Sam – Salut mon vieux, je suis dans ton quartier, là. Je peux monter prendre un café ?

Fred – Désolé, mais… non, là ça ne m’arrange pas.

Sam – Encore ! Je vais finir par avoir des soupçons… Tu me jures qu’il n’y a vraiment pas de fille chez toi ?

Fred – Il faut que je te laisse. Je t’expliquerai… Je te rappelle…

Il range son portable. Natacha est de plus en plus mal à l’aise.

Natacha – Je ne veux surtout pas que vous vous fâchiez avec votre ami à cause de moi…

Fred – Il faut que je vous avoue une chose…

Natacha – Ah oui…?

Fred – J’ai fait le pari avec cet ami de ne recevoir aucune fille chez moi jusqu’à la fin de l’année. C’est pour ça que je ne voulais pas vous laisser dormir ici.

Natacha – Un pari ?

Fred – 3000 euros.

Natacha – C’est beaucoup d’argent…

Fred – Oui, mais je m’en fous… Je ne vais pas vous jeter à la rue. Le jour de Noël, en plus. Vous pouvez rester ici le temps que vous voulez.

Natacha – Mais vous l’avez dit, en cachant une sans-papiers, vous risquez d’avoir des ennuis avec la police française !

Fred – Pendant la guerre, des gens ont caché dans leurs caves des résistants français. Je peux bien cacher dans mon lit une résistante biélorusse… qui se trouve en plus être un top model !

Natacha est visiblement prise de court.

Natacha – Je ne sais pas quoi vous dire… Vous êtes vraiment un héros…

Fred – N’importe qui ferait la même chose à ma place… Si on vous expulsait pour vous remettre entre les griffes de la police secrète biélorusse… je ne me le pardonnerai jamais.

Natacha – Bien sûr, mais…

Fred – Ne dites plus rien ! Je vous garde ici jusqu’à l’année prochaine. On passera aussi le réveillon du Nouvel An ensemble.

Natacha – Le nouvel An…? Mais enfin… vous devez sûrement avoir des projets ! Je ne veux pas vous gâcher la soirée !

Fred – Je n’ai aucun projet. J’avais prévu de réveillonner tout seul, pour éviter les tentations… Au sujet de ce pari, dont je vous ai parlé…

Natacha – Et vous allez perdre 3000 euros ? À cause de moi ?

Fred – N’insistez pas, c’est décidé. Je vous garde ici, et personne ne vous fera du mal. Je ne vous quitterai pas des yeux une seule seconde…

Natacha – Mais enfin… vous devrez aller travailler, non ?

Fred – Je suis infographiste ! Je travaille à la maison.

Natacha – Il faudra bien que je parte un jour, tout de même…

Fred – Bien sûr… Ce qu’il vous faut, c’est des papiers. Laissez-moi réfléchir… Comment peut-on devenir française, ou au moins obtenir un titre de séjour ?

Natacha – Je ne sais pas…

Fred – Il faudrait que vous fassiez un geste héroïque, par exemple, comme… de sauver un enfant de la noyade, ou quelque chose comme ça.

Natacha – On ne va pas jeter un enfant dans la Seine juste pour me donner l’occasion de faire un geste héroïque.

Fred – Non, vous avez raison…

Natacha – Surtout que je nage très mal… Je vous l’ai dit, il n’y a pas la mer en Biélorussie.

Fred – J’ai trouvé !

Natacha – Quoi ?

Fred – Je pourrais vous adopter !

Natacha – M’adopter ? Comme un chien, vous voulez dire ?

Fred – Comme ma fille !

Natacha – On a le même âge ! À peu près… Et puis j’ai déjà des parents…

Fred – Je ne sais pas… Il doit bien y avoir une solution… Je vais y réfléchir…

Natacha – Bon…

Fred – Au fait, je ne vous ai pas dit ? J’ai fait un peu de russe au lycée !

Natacha – Non…?

Fred – Si, si… Évidemment, je ne parle pas vraiment mais… Juste quelques mots. D’ailleurs je suis allé à Moscou il y a quelques années, j’avais acheté une méthode pour apprendre le russe…

Natacha – Ah oui…?

Fred cherche dans un carton.

Fred – Je ne sais pas ce que j’en ai fait… Avec ce déménagement…

Natacha – Ce n’est pas la peine de chercher…

Fred – Le voilà ! J’ai de la chance…

Natacha – Ah oui…

Il ouvre une méthode pour apprendre le russe ou tout autre guide comportant quelques phrases toutes faites pour voyager en Russie.

Fred – Alors… (Lisant une phrase dans le guide en phonétique) Panidielnik, ftornik, sreda, tchitvierk, piatnistsa, soubota, vaskrisenia…

Elle est évidemment embarrassée, ne comprenant pas.

Natacha – Désolée, je…

Fred – C’est sûrement mon accent. Attendez, je vais répéter en m’appliquant un peu plus…

Natacha – Ah non, mais moi je ne suis pas russe. Le biélorusse, c’est une langue tout à fait différente. Avec les Russes, on ne se comprend pas du tout. C’est d’ailleurs pour ça qu’on est souvent en conflit avec eux…

Fred – Je vois..

Natacha – Et qu’est-ce que ça veut dire ?

Fred – Ça veut dire… (Il regarde la méthode ou le guide de voyage) Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche. Comme les sept jours de la semaine que nous allons passer ensemble jusqu’à l’année prochaine !

Natacha – D’accord…

Il lui sourit avec un air idiot.

Noir

Scène 5

Le même salon. Le carton de frigo et le sapin de Noël ont disparu. Natacha est toute seule et feuillette la méthode de russe ou le guide de voyage. La sonnette de l’entrée retentit et elle va ouvrir. Elle revient avec Sam.

Sam – Il n’est pas là ?

Natacha – Il est parti faire des courses, il ne va pas tarder à revenir.

Sam – Je ne vais pas rester alors, s’il nous voit ensemble, c’est foutu. Et je voudrais bien le faire mariner encore un peu jusqu’au premier janvier…

Natacha – Il faut en finir avec cette plaisanterie, Sam. Ça fait une semaine que je suis bloquée là, chez ton meilleur pote, à parler avec l’accent russe…

Sam – Avoue qu’on se marre bien, quand même..

Natacha – Oui, enfin… surtout toi ! J’ai réussi à m’échapper de temps en temps pour les répétitions, mais je te rappelle que ce soir, on est le 31 décembre. J’ai une pièce à jouer, moi ! Et toi aussi d’ailleurs…

Sam – Rassure-toi, tu vas la jouer. Mais de toute façon, il a déjà perdu son pari, alors pourquoi tu restes ?

Natacha – Je ne sais pas… Je ne sais plus comment m’en sortir, Sam… Je ne veux pas le décevoir, tu comprends…?

Sam – Euh, non… je ne suis pas sûr de comprendre. À moins que…

Natacha – Quoi ?

Sam – À moins que tu ne sois vraiment tombée amoureuse de lui…

Natacha – N’importe quoi… Bon, il faut que tu partes maintenant, il peut rentrer d’une minute à l’autre…

Sam – OK, je file…

Il sort. Elle se replonge dans sa méthode. Fred arrive avec des sacs de courses.

Fred – J’ai croisé Sam dans l’escalier… vous avez bien fait de ne pas lui ouvrir.

Natacha – J’ai fait comme vous m’avez dit… Je n’ouvre à personne… Mais iI n’a pas trouvé bizarre que vous ne le fassiez pas entrer ?

Fred – Il avait l’air pressé… Ce soir, c’est la première de sa pièce…

Natacha – Oui, je sais.

Fred – Et comment vous le savez ?

Natacha – Enfin non, je ne sais pas… vous avez dû me le dire…

Fred – J’ai fait quelques courses pour qu’on puisse fêter dignement le réveillon du Nouvel An tous les deux… Vous aimez les huîtres ?

Natacha – Les huîtres ?

Fred – Vous ne savez pas non plus ce que c’est ? Ah oui, c’est vrai, vous n’avez pas la mer en Biélorussie…

Natacha – Non…

Fred – On n’a pas de frigo mais… je vais les mettre sur le bord de la fenêtre en attendant. Avec le froid qu’il fait… Vous allez voir, c’est un peu spécial, les huîtres, mais c’est très bon…

Natacha – Merci, c’est très gentil à vous. Mais pour ce soir…

Fred – Ah… Vous avez encore perdu votre accent biélorusse…

Natacha – Oui… On pourrait presque croire que je suis française…

Fred – Ça tombe bien, parce que j’avais une proposition à vous faire.

Natacha – Une proposition ?

Fred – Asseyez-vous…

Elle s’assied, un peu inquiète.

Natacha – Je vous écoute…

Fred – J’ai pensé à votre avenir…

Natacha – Ah oui…?

Fred – Vous parlez parfaitement le français. Et vous êtes déjà mannequin. Ça vous dirait de faire du théâtre ?

Natacha – Du théâtre ?

Fred – J’ai un ami qui est metteur en scène et comédien. Vous voulez que je vous le présente ?

Natacha – Je ne sais pas si… Et puis je n’ai pas de papiers, je ne pourrai jamais travailler en France sans papiers…

Fred – Justement, j’ai réfléchi au moyen de vous faire obtenir un permis de séjour.

Natacha – L’adoption…

Fred – L’adoption, c’est trop long et trop compliqué. Mais il y a une autre solution, beaucoup plus simple.

Natacha – Laquelle ?

Fred – Le mariage !

Natacha – Le mariage ? Avec qui ?

Fred – Avec moi !

Natacha – Avec vous ?

Fred – Vous n’êtes pas déjà mariée, au moins ?

Natacha – Non…

Fred – Alors vous pourriez devenir ma femme ?

Natacha – Vous seriez prêt à m’épouser, juste pour me permettre d’avoir des papiers ?

Fred – Pourquoi pas ? Un mariage blanc.

Natacha – Un mariage blanc ?

Fred – Ce sera votre cadeau de Noël…

Natacha – C’est vraiment trop gentil, mais… je ne peux pas accepter.

Fred – Et pourquoi ça ?

Natacha – Mais parce que…

Fred – Non mais rassurez-vous, il ne se passera rien entre nous.

Natacha – Rien du tout ?

Fred – Un mariage blanc, quoi. Vous savez ce que c’est qu’un mariage blanc ?

Natacha – Oui…

Elle semble très perturbée et très émue.

Fred – Maintenant, si vous préférez que…

Ils semblent hésiter tous les deux.

Natacha – Oui… À la limite… Je préfère…

Ils se tombent dans les bras, et s’embrassent avec fougue.

Noir

Scène 6

Fred et Natacha reviennent de la chambre. Ils sont très mal à l’aise tous les deux.

Natacha – Je suis désolée, je ne sais pas ce qui m’a pris…

Fred – Non, c’est moi…

Natacha – Et donc vous…

Fred – Je crois qu’on peut se tutoyer, maintenant…

Natacha – Oui… Et donc tu… Tu me proposais un mariage blanc ?

Fred – C’est la première fois que je couche avec une fille aussitôt après lui avoir proposé un mariage blanc.

Natacha – Et tu fais ça souvent ? Je veux dire… c’est une technique de drague ?

Fred – Ça devrait, parce que ça a l’air de marcher…

Sourires gênés.

Natacha – Il faut que je t’avoue une chose…

Fred – Je crois que tu as définitivement perdu ton accent… C’est dommage, j’aimais bien…

Natacha – C’est justement de ça, dont je voulais te parler…

Fred – Je t’écoute.

Natacha – Ce n’est pas facile à dire…

Fred – Quoi ?

Natacha – Je ne peux pas rester avec toi ce soir pour le réveillon.

Fred – Et pourquoi ça ?

Natacha – Parce que… je joue dans une pièce.

Fred – Une pièce ? Quelle pièce ?

Natacha – La pièce de Sam…

Un temps pendant lequel il feint de comprendre la vérité, qu’en réalité il connaît déjà.

Fred – D’accord.. Alors tu…?

Natacha – Je suis comédienne. C’est Sam qui m’a demandé de te jouer cette petite comédie… Mais je ne savais pas encore que… Je ne te connaissais pas, tu comprends…

Il fait mine d’être offusqué.

Fred – Vous vous êtes bien foutus de moi, tous les deux… Alors c’était un coup monté pour m’extorquer de l’argent… Et toi tu l’as aidé…

Natacha – Je suis vraiment désolée. Je ne pensais pas que…

Fred – Et j’imagine qu’il t’a payée pour ça ?

Natacha – Il m’a proposé de partager, c’est vrai… Mais bien sûr, il n’est plus question de ça… Je lui dirai que…

Fred – Je n’arrive pas à le croire… Tu as accepté de l’argent pour coucher avec moi ?

Natacha – Mais pas du tout ! Ça, ça n’était pas prévu au programme. Je devais juste dormir une nuit chez toi, c’est tout, pour qu’il gagne son pari !

Fred – Je suis très déçu, Natacha… Même si j’imagine que tu ne t’appelles pas non plus Natacha. Moi j’y ai cru, à cette histoire… À notre histoire…

Natacha – Mais moi aussi, je t’assure.

Fred – Désolé, je ne pourrais plus jamais te faire confiance…

Natacha – Je comprends… Je vais finir de me préparer, et je m’en vais… Tu ne me reverras plus, rassure-toi…

Elle sort. Fred prend son portable et compose un numéro.

Fred – Sam ?

Sam – Tu m’appelles pour savourer ton triomphe, c’est ça ?

Fred – À ton avis ?

Sam – OK, tu as gagné ton pari… Je te dois 3000 euros.

Fred – Et si on oubliait ce pari stupide ?

Sam – Sans blague ? Monsieur est trop généreux. Mais tiens, j’ai un petit cadeau, moi aussi. Une photo de toi avec la poupée russe qui dort dans ton lit depuis une semaine. Enfin quand je parle de dormir…

Fred regarde le selfie que vient de lui envoyer Sam.

Fred – La salope…

Sam – Alors tu reconnais les faits ?

Fred – Oui…

Sam – Donc c’est toi qui me dois 3000 euros, mon vieux !

Fred – Et cette photo, c’est elle qui te l’a envoyée, bien sûr.

Sam – Peu importe. Pour gagner un pari, tous les coups sont permis, non ?

Fred – Ne te fatigue pas, elle m’a tout raconté…

Sam – Ah oui ? Sur l’oreiller, peut-être ?

Fred – Petit salopard…

Sam se marre.

Sam – D’accord, j’avoue, c’est une copine à moi. C’est la comédienne qui joue dans ma pièce.

Fred – Je sais…

Sam – Allez, Fred, ne le prends pas comme ça. C’était juste une blague. Tu ne me dois rien, évidemment. Mais avoue que c’était drôle…

Fred – Non, non, le pari tient toujours. Je me suis fait piéger, tant pis pour moi. Et je n’ai qu’une parole.

Sam – Tu es sûr ?

Fred – Après tout… je devrais te remercier de m’avoir permis de coucher avec une bombe pareille.

Sam – Ah parce que vous avez vraiment passé la nuit ensemble ? Tu as plus de chance que moi, alors… Ça fait six mois que je la drague sans résultat…

Fred – Ça m’a coûté 3000 euros.

Sam – J’espère que pour ce prix-là, au moins, tu vas la revoir ?

Fred – Je ne sais pas…

Natacha arrive sur le seuil et entend la conversation, mais ne se montre pas.

Sam – Allez, Fred, je te connais… Tu es vraiment plus con que je pensais, ou tu as tout compris depuis le début, et tu as bien profité de la situation ?

Fred – OK, j’avoue… Moi aussi, je me suis un peu foutu d’elle. C’est pour ça que maintenant, je me sens mal…

Sam – Franchement, Fred, ce n’était qu’une blague… Je n’aurais jamais cru que cette histoire pourrait aller aussi loin…

Fred – Bon, il faut que je te laisse… Elle s’en va, là… Je vais essayer de rattraper le coup.

Sam – J’espère que c’était un bon coup… parce qu’à ce prix là.

Fred range son portable. Natacha entre. Elle fait mine de partir.

Natacha – Je m’en vais…

Fred – Sam vient de m’envoyer ça.

Natacha – Quoi ?

Fred lui montre l’écran de son portable.

Fred – Le selfie qu’on a fait ensemble le matin de Noël.

Natacha – Oui, c’est moi qui lui ai envoyé, c’est vrai. Mais c’était il y a une semaine… Il s’est passé beaucoup de choses depuis…

Fred – Ouais…

Natacha – Je regrette que ça se finisse comme ça entre nous. Je te demande pardon…

Elle fait mine de partir.

Fred – Attends…

Natacha – J’ai trahi ta confiance, Fred… Tu es un type bien… Je ne te mérite pas…

Fred – Je ne veux pas qu’on se quitte comme ça…

Natacha – Non, c’est toi qui as raison… On ne peut pas commencer une relation sur un pareil mensonge. Sam m’a beaucoup parlé de toi… Je sais que les filles t’ont déjà beaucoup déçu… Il vaut mieux que je parte, maintenant…

Elle se dirige vers la porte.

Fred – Charlotte !

Natacha – Comment tu sais que je m’appelle Charlotte ?

Fred – Je ne sais pas… C’est Sam qui a dû me le dire…

Natacha – Ce n’est pas plutôt parce que tu as fouillé dans les poches de ma veste ?

Fred – Mais pas du tout !

Natacha – Arrête, j’ai entendu la fin de votre conversation tout à l’heure. Vous vous êtes bien foutus de moi, tous les deux…

Fred – Je t’assure que tu trompes.

Natacha – Tu étais au courant de tout depuis le début. C’est Sam qui te l’a dit ? Vous avez mijoté tout ça ensemble, pour que je finisse dans ton lit ?

Fred – Sam ne m’a rien dit du tout, j’ai compris tout seul… Il faut dire que votre histoire était un peu tirée par les cheveux, non ?

Natacha – Ou alors, je ne suis pas si bonne comédienne que ça, finalement…

Fred – Au début, j’y ai vraiment cru…

Natacha – Ce n’est pas pour l’argent que je l’ai fait… J’ai pris ça comme un défi…

Fred – Et on s’est bien marrés, non ?

Natacha – Oui, mais finalement, c’est toi qui m’as manipulée.

Fred – Eh, il ne faudrait pas renverser les rôles, quand même…

Natacha – Tu savais, et tu en as profité pour me séduire, et pour abuser de moi.

Fred – Abuser de toi ? Là tu exagères un peu, non ?

Ils se défient du regard, mais leur attirance réciproque est la plus forte.

Natacha – Tu ne veux pas abuser de moi encore un peu ?

Fred – Si…

Ils s’embrassent fougueusement à nouveau.

Noir

Scène 7

Fred travaille sur son ordinateur portable. Natacha arrive. Ils s’embrassent.

Natacha – Bonne année mon amour.

Fred – Bonne année, Charlotte ! À moins que tu veuilles que je continue à t’appeler Natacha ?

Natacha – Seulement dans certaines circonstances, alors…

Fred – Et tu prendras l’accent russe pour me susurrer des cochonneries à l’oreille…

Natacha – L’accent biélorusse ! C’est beaucoup plus érotique…

Fred – En tout cas, bravo pour ta prestation dans la pièce, hier soir. Tu es vraiment une excellente comédienne, je t’assure.

Natacha – Merci.

Fred – Attention fragile… C’est curieux, d’ailleurs… L’intrigue de cette petite comédie m’a étrangement rappelé notre histoire…

Natacha – Oui, je crois qu’en fait notre histoire, elle était déjà un peu écrite à l’avance. Par ton copain Sam…

Fred – Il nous reste à écrire la fin, tous les deux…

Natacha – Je suis prête à l’écrire avec toi…

Fred – Puisque j’ai perdu mon pari, de toute façon, tu peux t’installer ici, tu sais…

Natacha – D’accord. Mais tu crois que c’est assez grand pour nous deux ?

Fred – Sinon, on déménagera. J’ai un copain qui sera ravi de nous aider… Il me doit bien ça…

Natacha – Alors il n’a pas renoncé à ses 3000 euros ?

Fred – C’est moi qui tiens à lui donner. Un pari, c’est un pari.

Natacha – Il devait m’en revenir la moitié. Je t’en fais cadeau. Donc tu ne lui dois plus que 1500.

Fred – Oui…

Natacha – Quoi ?

Fred – J’ai bien une idée pour les économiser, mais… je ne sais pas si tu serais d’accord.

Natacha – Dis toujours…

La sonnette de l’entrée retentit. Fred va ouvrir et revient suivi par Sam.

Sam – Salut Charlotte…

Natacha – Salut…

Sam – Je voulais juste vous souhaiter la bonne année…

Fred – Et accessoirement toucher ton chèque.

Sam – Je te dis que je n’en veux pas de ton chèque.

Fred – Et moi je te dis qu’un pari, c’est un pari…

Sam – On n’a qu’à dire que c’est pour toutes les affiches que tu m’as faites gratuitement.

Fred – Pas question. Je considère ça comme une dette d’honneur. Comme au poker…

Il sort son carnet de chèques, en remplit un, le déchire et le tend à Sam.

Sam – Comme tu voudras…

Au moment où Sam s’apprête à prendre le chèque, Fred se ravise.

Fred – Mais attends un peu, je repense à quelque chose…

Sam – Quoi ?

Fred – Tu te souviens de la clause suspensive ?

Sam – Quelle clause ?

Fred – Je perdais mon pari si une fille dormait chez moi avant la fin de l’année… sauf si cette fois c’était la bonne et que je me mariais avec elle.

Sam – Et alors ?

Fred s’adresse à Natacha.

Fred – Pour le mariage blanc, c’est trop tard, mais… tu serais d’accord pour un mariage en blanc ?

Elle l’embrasse en signe d’assentiment.

Natacha – Si ça peut te faire économiser 3000 euros…

Sam sourit.

Fred – Désolé, vieux, finalement, tu n’auras pas ton chèque…

Sam – OK ! Mais alors je veux être ton témoin.

Fred – Ce n’est pas l’idée que tu avais derrière la tête en me livrant à domicile cette poupée russe emballée dans un carton ?

Sam – Va savoir…

Fred – Ah oui, au fait, j’ai encore une mauvaise nouvelle pour toi.

Sam – Quoi ?

Fred – Du coup, l’appartement va être trop petit pour nous deux alors… je vais devoir déménager.

Sam – J’espère que ce sera la dernière fois… avant que la famille s’agrandisse.

Natacha – Bon, on ne va peut-être pas aller trop vite quand même…

Sam se marre.

Sam – J’ai amené une bouteille de champagne pour fêter la nouvelle année… et vos fiançailles.

Fred – Avec tout ça, je n’ai toujours pas de frigo pour le mettre au frais, ton champagne !

Sam – Ne t’inquiète pas. Il est en bas dans mon utilitaire, ton frigo. Ça fait même trois mois qu’il y est ! Il n’y a plus qu’à le brancher.

Fred – Merci Sam… (Il se tourne vers Natacha) Alors c’est oui ?

Natacha – Tak.

Sam – Tak ?

Fred – Je crois que ça veut dire oui en biélorusse.

Fred et Natacha s’embrassent.

Sam – C’est quand même incroyable, cette rencontre, non ?

Fred – Si tu n’avais pas l’idée de cette blague un peu tordue…

Natacha – Oui, enfin… Il n’y a pas que lui…

Fred – Quoi encore ?

Natacha – J’ai une dernière chose à t’avouer.

Fred – Je crains le pire…

Natacha – Sam m’avait montré des photos de toi et… il m’avait bien fait ta pub. Dans le genre le mec tellement déçu par les femmes qu’il est prêt à rentrer au couvent.

Sam – Le couvent c’est pour les femmes. Remarque, ce serait bien son genre, à ce petit vicieux, d’aller se retirer dans un couvent…

Fred – Je vois… Tu as décidé de relever le défi…

Sam – Les femmes sont toujours motivées par les cas désespérés.

Natacha – Je n’aurais jamais accepté de faire ça avec n’importe qui. Et j’étais persuadée que tu n’y croirais pas plus d’un quart d’heure.

Fred – OK, j’avoue moi aussi… Je n’y ai pas cru plus de cinq minutes…

Natacha – Alors on a tous les deux fait semblant d’y croire.

Fred – Quand on est deux à vouloir croire à un mensonge, c’est déjà un peu la vérité, non ?

Natacha – Oui, c’est une bonne définition de l’amour.

Ils s’embrassent.

Noir.

Fin

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allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Avignon – Octobre 2020

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-476-3

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