Sans Fleur Ni Couronne

Comédie de Jean-Pierre Martinez

5 personnages : 5 F  – 4 F/1H – 3F/2H – 1F/4H – 5H

La crémation de Jean-Luc est prévue à 15H35 précises. Quelques proches assistent à la cérémonie, peu nombreux, car le cher disparu ne laisse pas que de bons souvenirs. Mais un auteur, dit-on, continue à vivre à travers ses œuvres. Et si ces funérailles étaient sa meilleure comédie? 

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TEXTE INTÉGRAL

Sans Fleur Ni Couronne

5 personnages :

Fred

Alex

Manu

Sacha

Justin(e)

Ici dans une version pour un homme et quatre femmes, 

mais tous les rôles peuvent être interprétés

par des hommes ou des femmes.

Distributions possibles :5F, 1H/4F, 2H/3F, 3H/2F, 4H/1F, 5H

Une salle d’accueil dont les murs sont ornés de posters évoquant l’idée d’une sérénité intemporelle. Décor zen. Urnes de styles divers disposées sur une étagère. Musique planante. Arrive Justine, habillée dans un style futuriste (genre combinaison gris métal). On pourrait se croire dans un magasin de design ou dans l’antre d’une secte. Justine met un peu d’ordre dans la pièce et réarrange des fleurs disposées dans un vase façon ikebana. Son portable sonne. Elle coupe le son de la sono à l’aide d’une télécommande et répond.

Justine – Crématorium de Beaucon-le-Château, à votre service… Monsieur Jean-Luc Ramirez ? Attendez, je consulte mon planning… (Elle prend un agenda et tourne quelques pages) Oui Madame, je vous le confirme, c’est bien ici qu’aura lieu l’incinération. C’est cela, à 15 heures 35 précises. Très bien Madame… À votre service Madame… À bientôt Madame…

Justine range son portable.

Justine – Jean-Luc Ramirez… Tu parles d’un nom à la con… Enfin… Paix à ses cendres.

Elle sort une petite boîte de sa poche, verse un peu de coke sur la tranche de sa main gauche et sniffe le tout.

Justine – Ouah, ça réveillerait un mort !

Ragaillardie, elle quitte la pièce. Entre Fred, look show biz, un portable dans une main et une rose dans l’autre.

Fred – Non, apparemment je suis le premier, et ça ne m’étonnerait pas que je sois le seul. Vu son immense notoriété en tant qu’auteur, à moins que tous ses créanciers se soient donné rendez-vous ici… Oh non, pas dans l’espoir d’être remboursés. Il y a peu de chance qu’il laisse derrière lui autre chose que des ardoises un peu partout. Non, juste pour le plaisir de le voir disparaître une bonne fois pour toutes… Et moi pourquoi je suis là ? Franchement, je commence à me le demander… Un vieux relent d’éducation judéo-chrétienne, j’imagine. On ne laisse pas partir un proche en fumée sans lui dire un dernier adieu. En fait, je voulais surtout vérifier moi aussi que cette fois, il était bien mort. Il a tellement souvent promis de se suicider… J’ai dit promis ? Oui menacé de se suicider, si tu préfères… (Il regarde sa montre) Mais il ne faudrait pas non plus que ça s’éternise, cette histoire. J’ai un TGV dans deux heures à la Gare de Lyon. Ce genre de trucs, ça doit être plié en une demi-heure, non ? Ce n’est pas comme si il y avait une messe, et tout le tralala… Oui, au moins, il nous aura épargné ça… Euh… Sinon, qu’est-ce que je veux dire… Tu as réfléchi à ma proposition de casting pour ta pièce ? Oui, je sais, il n’est pas encore très connu en tant que comédien, mais il est très connu en tant que footballeur. Je suis sûr que c’est une pièce pour lui. Oui, je sais, c’est pour le rôle de Hamlet. Justement ! Déjà quand il était en Équipe de France, ce type avait quelque chose de shakespearien dans sa façon de jouer au foot, tu ne trouves pas ? Ok, tu réfléchis et on se rappelle ? Là j’ai une crémation sur le feu, de toute façon… D’accord, on fait comme ça. Allez je t’embrasse, ma poule…

Il range son portable en soupirant.

Fred – Quelque chose de shakespearien dans sa façon de jouer au foot… Qu’est-ce qu’il ne faut pas raconter comme conneries…

Il examine la pièce avec un air circonspect.

Fred – Oh putain, c’est quoi ça ? Je ne voyais pas ça comme ça, un crématorium. J’espère que je ne me suis pas trompé d’adresse. J’ai l’impression d’être dans la quatrième dimension…

Il saisit une urne de style moderne assez surprenant et d’assez mauvais goût, et l’examine.

Fred – On dirait un pot de chambre dessiné par Philippe Starck… Ou une poubelle de table de chez Ikea… Si c’est pour finir là dedans… Ça ne donne pas envie de se faire incinérer…

Justine revient sans un bruit pendant que Fred lui tourne le dos.

Justine – Bonjour Monsieur.

Surpris, il sursaute et se retourne vers elle en manquant de laisser tomber l’urne.

Fred – Vous m’avez fait peur…

Justine – Monsieur…?

Fred – Bitaudeau.

Justine – Pardon.

Fred – Frédéric Bitaudeau, c’est mon nom.

Justine – Ah oui…

Elle lui reprend l’urne de crainte qu’il ne la casse.

Justine – Zénitude. C’est un modèle de notre toute dernière collection. Il nous est déjà très demandé…

Fred – Ah oui, ça ne m’étonne pas… Donc, vous êtes de la maison, j’imagine…

Justine – Justine… Je peux vous renseigner…

Fred – Oui… C’est-à-dire que… J’ai un ami qui se fait incinérer chez vous et… Je veux dire, il est déjà mort, évidemment… Enfin je suppose… C’est bien un crématorium, ici, non ?

Justine – Tout à fait, Monsieur. Et si je peux me permettre, un des meilleurs de la région.

Fred – Un des meilleurs de… Sans blague… Ne me dites pas que pour les crématoriums aussi, il y a un Guide Michelin, avec un système de notation par étoiles… Ou avec des épis, comme pour les chambres d’hôtes.

Justine – Nous nous efforçons seulement d’offrir le meilleur service possible aux clients qui nous font confiance…

Fred – Remarquez, en ce moment, avec tous ces accidents d’avions en série, on se demande si à partir d’un certain nombre de miles, ils ne devraient pas offrir en promo un cercueil gratuit… Moi-même, je prends l’avion souvent, et je vous avoue que…

Justine (l’interrompant) – Votre cher défunt a fait le bon choix, croyez-moi. Comment s’appelle-t-il ?

Fred – Jean-Luc. Jean-Luc Ramirez. Oui, je sais, on devrait pouvoir faire un procès à ses parents pour vous avoir appelé Jean-Luc. Surtout quand on s’appelle déjà Ramirez… Je lui ai demandé plusieurs fois de prendre un pseudo, mais il n’a jamais voulu. En fait, je me demande si ce n’était pas déjà un pseudo…

Justine – Vous êtes de la famille, j’imagine…

Fred – Je suis son agent. Enfin je veux dire, j’étais… Vous savez qu’à une certaine époque, c’était un auteur de théâtre assez connu… Enfin, autant qu’on puisse être connu en tant qu’auteur de théâtre… Vous le connaissiez de réputation ?

Justine – Je vais très peu au théâtre…

Fred – Malheureusement, plus personne ne va au théâtre. Et il faut bien avouer que Jean-Luc Ramirez n’est sans doute pas complètement étranger à cette baisse générale de fréquentation qui affecte le spectacle vivant… Entre nous, ses pièces étaient très mauvaises. Et selon la formule bien connue : Il n’y a rien de plus dramatique qu’une comédie pas drôle…

Justine – Pour la rose, il ne fallait…

Fred – Ah non ?

Justine – Le faire-part précisait « sans fleurs et sans couronnes »…

Fred – Oui, Jean-Luc était quelqu’un de très modeste… Il avait quelques bonnes raisons de l’être, d’ailleurs… Mais après tout… ce n’est qu’une rose.

Justine – Sa fleur préférée, sans doute.

Fred – Oui… Sans doute… Mais dites-moi, il n’y a pas grand monde.

Justine – Le faire part disait aussi « dans la plus stricte intimité ».

Fred – En tant qu’auteur de théâtre, il n’a fait que des fours. J’ai l’impression que celui-là sera son dernier. J’espère quand même que je ne vais pas être le seul dans la salle. Ça doit quand même être assez flippant, une crémation, non ?

Justine – D’autres personnes vont sûrement arriver, ne vous inquiétez pas. Et puis nous avons encore un peu le temps. La crémation est à 15H35 précises.

Fred – Ah oui, en effet, c’est… C’est très précis… Enfin, j’imagine que vous êtes obligés d’enchaîner. C’est comme pour les mariages à la mairie… Non, je veux dire, la crémation… c’est un peu comme le mariage à la mairie, par rapport au mariage à l’église. Le résultat est tout aussi définitif, mais la cérémonie dure moins longtemps. Moins longtemps qu’un enterrement à l’église, je veux dire. C’est vrai, c’est incroyable, non ? Quand on voit tous ces couples en train de faire la queue à l’hôtel de ville pour passer devant Monsieur le Maire. Et après, c’est expédié en cinq minutes. Je veux dire… Donc là ça ne va pas durer très longtemps ?

Justine – Vous savez, à présent, votre ami a toute l’éternité devant lui.

Fred – Il a bien de la chance. Moi pas, malheureusement. J’ai une boîte à faire tourner…

Justine – À 15H45 ça devrait être terminé. Nous avons un autre défunt à 15H50.

Fred – Dix minutes, nickel… Très bien, alors je vais attendre…

Justine – Je peux vous proposer un café pour patienter ?

Fred – Merci, ça ira. J’ai déjà pris une ligne de coke. Je plaisante…

Justine – Dans ce cas, je vous abandonne un petit instant. Nous sommes un peu débordés en ce moment. C’est la haute saison…

Fred – Ah oui ? Ah non, je ne savais qu’il y avait des variations saisonnières dans votre activité aussi. Au théâtre, c’est pareil, mais nous c’est le contraire… L’hiver, ça va encore… Mais pour le spectacle vivant, l’été c’est la saison morte…

Justine – Excusez-moi…

Fred – Mais je vous en prie, allez-y… Je ne voudrais pas vous retarder…

Elle sort.

Fred – Plutôt baisable… Pour un croque-mort…

Ne sachant pas quoi faire de sa rose, Fred la place dans une des urnes en exposition. Arrive Alex, habillée de façon plutôt excentrique et l’air survoltée. Elle tient elle aussi une rose à la main.

Alex – Oh mon Dieu ! Ne me dites pas que j’arrive trop tard…

Fred – Trop tard ? C’est à dire que… Monsieur Ramirez est déjà décédé, vous ne le saviez pas ?

Alex – Pour la crémation !

Fred – Ah, pardon ! Non, non, rassurez-vous. Ça commence à 15H35.

Alex – Vous êtes tout seul ?

Fred – Il faut croire que la presse people n’a pas encore eu vent de la disparition de Jean-Luc Ramirez…

Alex flanque sa rose avec celle de Fred dans l’urne et regarde sa montre.

Alex – Il y a peut-être encore un moyen d’arrêter ça…

Fred – Arrêter quoi ?

Alex – La crémation de mon frère !

Fred – Ah vous êtes sa sœur… Je ne savais pas qu’il avait une sœur…

Alex – Alexandra Smirnoff, mais on m’appelle Alex.

Fred – Smirnoff ? Et vous êtes apparentée avec…

Alex – Je vous ai dit que c’était mon frère.

Fred – Ah, non, je pensais plutôt à… Smirnoff, c’est une marque de Vodka, non ?

Alex – C’est le nom de mon mari. Il faut croire que nous étions faits l’un pour l’autre… Et vous vous êtes qui ?

Fred – Frédéric Bitaudeau, mais vous pouvez m’appelez Fred.

Alex – Bitaudeau ? Ne me dites pas que pour vous aussi, c’était un nom prédestiné ?

Fred – En ce qui concerne mes relations avec votre frère, j’en arrive parfois à me le demander… Je suis… Enfin, j’étais son agent.

Alex – Je ne savais pas qu’il avait un agent.

Fred – Oui, c’est vrai que c’est assez étonnant qu’un agent ait accepté de s’occuper d’un auteur comme lui, mais qu’est-ce que vous voulez ? Moi non plus, à l’époque, je n’avais pas trop le choix… En tout cas, je vous présente toutes mes condoléances.

Alex – Bon, il faudrait que je vois un responsable d’urgence…

Fred – Je ne suis pas sûr qu’il y ait un service d’urgence dans ce genre d’établissement, vous savez…

Fred fait le tour de la salle d’accueil en essayant différentes portes.

Alex – C’est dingue. Toutes les portes sont fermées à clefs.

Fred – Ils n’ont sûrement pas envie que les visiteurs aillent traîner dans l’arrière cuisine… Ce n’est peut-être pas toujours beau à voir…

Alex – Vous avez vu quelqu’un ?

Fred – Oui j’ai… Une jeune femme, dans une sorte de combinaison spatiale hyper moulante… Elle avait l’air de sortir d’un épisode de Star Trek…

Alex – Je ne vous demande pas comment elle était habillée ! Elle est où maintenant ?

Fred – Je pense qu’elle ne va pas tarder à revenir… Et puis on ne sait jamais. Si elle a des super pouvoirs, elle va peut-être réussir à ressusciter Jean-Luc…

Alex lui lance un regard interloqué.

Fred – Vous avez raison, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment souhaitable… Donc vous êtes contre la crémation… Pour des raisons confessionnelles, peut-être ?

Alex – Non pourquoi ça ?

Fred – Vous disiez que vous vouliez arrêter ça…

Alex – Ah non, mais je m’en fous, moi, de la crémation en général. C’est juste qu’il avait promis de me donner son foie…

Fred – Son foie ?

Alex – Oui enfin… Un morceau… Et quand je dis donner…

Fred – Vous voulez dire vendre, j’imagine ?

Alex – Comment le savez-vous ?

Fred – J’étais son agent, mais il me considérait aussi comme un ami sur qui on peut compter…

Alex – Je vois… Il vous devait quelque chose, à vous aussi…

Fred – Il vous en avait parlé ?

Alex – Non. Mais sinon pourquoi est-ce que vous seriez là ?

Fred – Cela m’embarrasse un peu de vous demander ça, mais… Avant de nous quitter pour… rejoindre sa dernière demeure, votre frère ne vous aurait pas chargée de rembourser tous ses créanciers, par hasard ? Histoire qu’il puisse partir l’âme en paix, je veux dire…

Alex – Je vous dis qu’il m’a vendu un morceau de foie, et qu’il est parti sans honorer ma commande.

Fred – Je vois, c’était juste pour vérifier au cas où… (Un temps) Mais pour le foie… C’est un peu tard, non ?

Alex – Vous croyez qu’il est déjà dans…

Fred – Je ne sais pas, mais un foie… Si on ne le conserve pas au frigo… Jean-Luc… Je veux dire votre cher défunt… Il ne doit déjà plus être très frais, non ?

Alex – Le salopard…

Fred – Personnellement, j’ai toujours ma petite carte sur moi… En cas d’accident et de mort cérébrale… Si mes organes peuvent sauver la vie de quelqu’un d’autre… Vous souffrez d’une maladie de foie ?

Alex sort une bouteille de Vodka de son sac et en prend une rasade au goulot.

Alex – Cirrhose… Mon médecin m’a dit : soit vous arrêtez de boire, soit c’est la greffe de foie… Je me suis dit que la greffe, ce serait moins dur…

Fred – Je comprends ça… J’essaie d’arrêter de fumer, moi aussi. (Il sort un paquet de cigarettes) J’aurais peut-être dû demander à votre frère de me léguer ses poumons en dédommagement… (Il s’apprête à allumer une cigarette, mais se ravise en voyant le regard qu’elle lui lance) Euh… J’imagine qu’ici aussi, c’est interdit de fumer…

Alex – Oui, probablement…

Fred – C’est incroyable… Même dans les crématoriums, on n’a plus le droit de fumer, maintenant… Vous croyez qu’ils ont installé aussi un pot catalytique à la sortie du…

Alex – La sortie de quoi ?

Fred (embarrassé) – Ben à la sortie de…

Alex à la tête ailleurs.

Alex – Alors vous pensez que pour mon foie, c’est mort ?

Fred – Je ne sais pas… À moins qu’ils les gardent au frigo avant de…

Alex – Quel enfoiré ! Ça lui aurait coûté quoi de me léguer son foie avant de se suicider ?

Fred – Donc Jean-Luc a mis fin à ses jours… C’est bien ce que je pensais, mais je n’osais pas vous le demander… C’est très courant chez les écrivains… Encore que chez les auteurs de comédies un peu moins…

Alex – Ah non, mais je n’en sais rien en fait… J’imagine… Il avait quand même pas mal de raisons de se suicider, non ? Déjà quand on s’appelle Jean-Luc…

Fred – C’est vrai qu’à sa place, c’est sans doute ce que j’aurais fait depuis longtemps… Moi-même, je vous avoue que j’y songe, parfois…

Alex – Pourquoi ne le faites-vous pas ? Avec votre carte de donneur d’organes, vous pourriez faire un heureux…

Fred – Disons que passé un certain âge et une certaine somme d’emmerdements, l’optimisme reprend le dessus. On se dit qu’après tout, on sera sûrement mort avant d’avoir fini de payer la note…

Alex – C’est vrai que vu comme ça, c’est nettement plus encourageant…

Arrive Manu, tenue sexy plutôt vulgaire façon prostituée, et en tout cas pas vraiment adaptée pour des funérailles. Cela peut également être un homme travesti. Elle a elle aussi une rose à la main.

Manu – J’espère que je n’ai pas manqué le début ! Je suis venue dès que j’ai su. Je reviens d’un petit voyage en Arabie Saoudite… J’ai trouvé le faire-part en ouvrant ma boîte.

Fred – Non, non, rassurez-vous, vous n’avez rien raté. C’est à 15H35…

Manu – Ah d’accord… En fait, je venais surtout pour récupérer un certificat de décès… Mais bon, puisque je suis là, je vais attendre la fin de la cérémonie…

Alex – Hun, hun…

Manu – J’espère quand même que ça ne va pas durer trop longtemps, je suis garée en double file…

Alex sort de son sac sa bouteille de Vodka dont elle prend une autre rasade, sous le regard un peu interloqué des deux autres.

Alex – À la vôtre…

Manu – Merci…

Fred – Alors vous aussi, vous êtes venue avec une rose… Pourtant c’était bien précisé sur le faire-part : « sans fleurs ni couronnes ».

Alex (avec un regard vers Manu ) – Ils auraient dû aussi mentionner « tenue correcte exigée »…

Fred juge préférable d’enchaîner.

Fred – Oui, pour la rose, on dirait que tout le monde s’est passé le mot… Ça doit être de la transmission de pensée…

Manu pose sa rose dans l’urne avec les deux autres.

Manu – Même s’il ne m’en a jamais offert, je sais que c’était sa fleur préférée.

Fred – C’est sûrement pour ça qu’on est tous venus avec une rose…

Alex – C’est peut-être aussi à cause du vendeur Pakistanais qui est installé devant le tabac d’en face et qui les brade à un euro la pièce… (À Fred) C’est qui celle-là, au fait ?

Manu – Pardon… Je suis Manu… La veuve…

Alex – La veuve ? Je ne savais pas que j’avais une belle-sœur.

Manu – Je vous avoue que moi non plus.

Fred – Eh oui… On perd un être cher et on se découvre une famille…

Alex – Remarquez, il n’est pas venu à mon mariage. Il n’a pas dû juger utile de m’inviter au sien.

Manu – Vous êtes mariée ?

Alex – Ça vous étonne ?

Manu – Comme vous êtes venue seule… Mais votre mari n’est peut-être pas amateur de crémation…

Alex – Le vendredi, mon mari mange un couscous avec sa mère, ce n’est pas négociable. En contrepartie, il me laisse boire tous les jours de la semaine.

Fred – Pour qu’un mariage dure, il faut savoir faire des concessions réciproques.

Manu – Vous avez raison… Un mariage qui dure, ça commence par des concessions provisoires, et ça finit par une concession perpétuelle.

Fred (à Alex) – Bon, il ne vous a pas invitée à son mariage, mais au moins, il vous a invitée à sa crémaillère… Je veux dire à sa crémation… (À Manu) Alors comme ça, vous êtes la femme de Jean-Luc ?

Manu – Oui, même si apparemment, il l’avait un peu oublié…

Fred – Les hommes sont parfois assez distraits pour ce genre de choses…

Manu – À sa décharge, il faut dire qu’on s’est marié très rapidement après notre première rencontre, et qu’on n’a jamais vraiment vécu ensemble. En fait, ce n’était pas vraiment un mariage en blanc, mais plutôt…

Fred – Un mariage blanc, je vois très bien…

Alex – Donc c’est comme ça que Jean-Luc a acquis la nationalité française…

Fred – Mais il était de quelle origine, au départ, exactement ?

Alex – Jean-Luc avait la nationalité Guatémaltèque. Je n’ai jamais trop compris pourquoi. Pourtant j’étais sa sœur jumelle…

Manu – Il m’avait promis trois mille euros… en cadeau de mariage.

Fred – Et il ne vous a jamais payée…

Manu – Non…

Fred – Et quand vous avez voulu obtenir le divorce, c’est lui qui vous a réclamé trois mille euros.

Manu – Six mille, pour être exact. Mais comment le savez-vous ?

Fred – Je crois pouvoir dire que j’étais un fin connaisseur de la psychologie de Jean-Luc…

Manu – Bref, dès qu’il a obtenu son titre de séjour, j’ai voulu reprendre ma liberté.

Fred – Et c’est alors qu’il vous a fait cet odieux chantage au divorce…

Manu – Comme je n’avais pas l’argent qu’il me demandait, je me suis dit que j’allais attendre un peu. Et puis quand j’ai réussi à réunir la somme, à la sueur de mes fesses, il avait déménagé.

Fred – C’est quelqu’un qui déménageait beaucoup.

Alex – Plus déménageur que lui, il n’y a que les gens du voyage.

Manu – Ça ne m’arrangeait pas du tout de ne plus avoir de nouvelles de Jean-Luc, parce que j’avais prévu de me remarier avec un homme un peu plus âgé que moi…

Fred – Je vois… Un vieux bourré de tunes atteint d’un cancer de la prostate…

Alex – À qui vous aviez omis de préciser que vous étiez déjà mariée.

Manu – Alors vous pensez bien, quand j’ai reçu ce faire-part, je me suis dit…

Fred – Que vous alliez économiser six mille euros.

Alex – Et pas mal de tracasseries administratives.

Manu – À condition que je puisse obtenir très rapidement un certificat de décès. Vous savez de quoi il est mort, au fait, Jean-Luc ?

Fred – On espérait un peu que vous nous le disiez…

Alex – Mais alors si aucun de nous trois ne s’est occupé d’organiser ses funérailles, qui s’en est chargé ? Je ne vois personne d’autre…

Manu – Un mystère de plus…

Fred – Jean-Luc était un maître du suspens… Sauf dans ses pièces, malheureusement…

Arrive Sacha, femme d’un âge incertain, en tenue de deuil, un crucifix autour du cou, et le visage partiellement caché par un voile. Elle se dirige d’abord vers Alex.

Sacha – Bonjour Madame. Vous devez être Alexandra, la sœur de Jean-Luc ?

Alex – Ça dépend… Qu’est-ce qui vous fait penser que je pourrais être sa sœur ?

Sacha – La ressemblance physique, j’imagine. Vous êtes tout le portrait de ce pauvre Jean-Luc.

Manu – Je ne sais pas si vous devez le prendre comme un compliment…

Alex – Et pourquoi est-ce vous tenez tant que ça à ce que je sois sa sœur, au juste ? Vous espérez que je vous rembourse ce qu’il vous doit, vous aussi.

Sacha – Jean-Luc ? C’est moi qui lui dois beaucoup, croyez-moi.

Fred – Sans blague ?

Manu – Combien, à peu près ?

Sacha – Ce que je dois à Jean-Luc a trop de valeur pour pouvoir être mesuré en euros…

Fred – Ah oui… Ça m’étonnait aussi…

Alex – Mais dites-moi, vous avez l’air très en deuil… Vous êtes sûre que vous n’en faites pas un peu trop ?

Fred – C’est vrai, vous êtes qui au juste, par rapport à Jean-Luc, pour être en deuil à ce point-là ?

Sacha – En fait je suis… Enfin, j’étais…

Manu – Ne me dites pas que vous êtes sa veuve… Ou alors c’est que cet escroc était aussi polygame…

Sacha – Pas devant la loi, malheureusement. Nous avions le projet de faire consacrer notre union prochainement, mais le destin en a décidé autrement.

Fred – C’est beau ce que vous dites. Vous parlez comme dans les Feux de l’Amour.

Sacha – Quoi qu’il en soit, c’est moi qu’il a chargé d’organiser ses funérailles. Et de régler sa succession…

Fred – Sa succession ?

Alex – C’est une plaisanterie…

Fred – Je pencherais plutôt pour une arnaque post mortem.

Manu (à Sacha) – En tout cas, si dans un grand élan de générosité posthume Jean-Luc vous a couchée sur son testament, je vous conseille de ne rien accepter que sous bénéfice d’inventaire.

Sacha – Manu, sans doute… Vous êtes sa première épouse, n’est-ce pas ?

Manu – Pourquoi, il en avait tant que ça ?

Sacha – Il m’a beaucoup parlé de vous.

Manu – C’était un mariage blanc !

Sacha – Tout de même, je crois pouvoir dire qu’il vous aimait beaucoup.

Fred – Bien, et en quoi consiste exactement ces… dispositions testamentaires ?

Alex – Il ne m’aurait pas légué son foie, par hasard ?

Le portable de Fred sonne.

Fred – Je vous prie de m’excuser… Je reviens tout de suite… (En sortant) Oui, Christelle… Qui ? Non ? Et qu’est-ce qu’il a dit au juste ?

Fred sort.

Sacha – Tout d’abord, je tiens à vous rassurer, Jean-Luc n’a pas souffert.

Alex – Bon…

Manu – Bien…

Alex – Nous voilà rassurées.

Manu – On n’était pas vraiment inquiètes, mais bon… Et il est mort de quoi, exactement à peu près ?

Sacha – Ah vous n’êtes pas au courant ?

Alex – Si on vous le demande…

Manu – Et comme vous dites que vous étiez très proche de lui…

Sacha – Jean-Luc a été écrasé par un camion de déménagement.

Alex – C’est le risque quand on déménage beaucoup.

Manu – Et vous dites qu’il n’a pas souffert ?

Sacha – C’était un gros camion. Il est mort sur le coup.

Alex – Et bien entendu, j’imagine que le corps est en très mauvais état. Sans parler du foie…

Manu – C’est sans doute pour ça que Madame a opté pour l’incinération. Il y avait trop de travail pour rassembler les morceaux et lui redonner figure humaine.

Fred revient, tout sourire.

Fred – C’est incroyable !

Manu – Madame vient de nous dire que Jean-Luc était passé sous un quinze tonnes.

Fred – Ah merde…

Alex – Mais il paraît qu’il n’a pas souffert.

Fred – Tant mieux…

Manu – Et vous, qu’est-ce qui vous rend si hilare ? Vous avez une autre bonne nouvelle à nous apprendre ?

Fred – Euh… Oui, vu l’état de mes finances, on peut dire ça comme ça. Mon assistante vient de me prévenir qu’un producteur de théâtre avait essayé de me joindre. Il veut monter la dernière pièce que Jean-Luc a écrite…

Alex – Je ne savais pas qu’il avait écrit une pièce récemment…

Fred – Moi non plus… Il n’a rien écrit depuis des années malgré toutes les avances qu’il m’a demandées…

Justine revient.

Justine – Bonjour à tous, et encore une fois, toutes nos condoléances. Je n’ai pas eu le privilège de connaître personnellement votre cher défunt, mais d’après les témoignages de tous ceux qui l’ont connu, je sais que c’était un être rare…

Manu – Oui…

Alex – Ce n’est pas le premier mot qui me serait venu à la bouche pour le décrire, mais on peut dire en effet que c’était un être rare.

Manu – C’est vrai que ces derniers temps, il se faisait même de plus en plus rare… Personnellement, ça fait des mois que j’essaie de mettre la main dessus.

Sacha – En tout cas, aujourd’hui, Jean-Luc n’a pas manqué le dernier rendez-vous qu’il avait avec vous.

Fred – Bon… Donc on va pouvoir commencer, alors ?

Justine – Justement, c’est de ça dont je voulais vous parler…

Alex – Je crains le pire…

Sacha – En ce qui concerne Jean-Luc, le pire est déjà arrivé, non ? Il est mort…

Manu – Croyez-moi, avec Jean-Luc, on n’est jamais sûr d’avoir touché le fond…

Sacha – Alors qu’est-ce qui se passe, Mademoiselle ?

Justine – Je préfère ne pas entrer dans des détails techniques qui seraient ici totalement déplacés vu les circonstances, mais nous avons un petit problème qui risque d’entraîner un léger différé en ce qui concerne cette émouvante cérémonie d’adieux.

Alex – Un léger différé ? Ne me dites pas que la cérémonie est transmise en direct sur le câble avec un commentaire de Frédéric Mitterrand.

Manu – S’il ne s’agit que de la cérémonie, on pourrait peut-être simplifier un peu non ?

Manu – Oui, tout à fait.

Fred – C’est que j’ai un TGV à prendre, moi… Je n’avais pas prévu…

Justine – Hélas, il ne s’agit pas seulement de la cérémonie, c’est pourquoi j’ai évoqué avec le plus de délicatesse possible la survenue inopinée d’un petit problème technique néanmoins très contrariant.

Sacha – Allez-y, avec le soutien de la foi, nous sommes prêts à tout entendre…

Manu – Oui, au point où on en est.

Justine – La porte est bloquée.

Fred – La porte ?

Alex – Quelle porte ?

Justine – La porte de notre appareil de crémation…

Manu – Vous voulez dire la porte du four ?

Fred – Oh putain, c’est un cauchemar…

Alex – Et on ne peut pas la débloquer ?

Justine – Nous avons appelé le service après vente. Le technicien ne devrait pas tarder à arriver…

Fred – Le service après vente ? Ne me dites pas que vous avez acheté votre four chez Darty, parce que je les connais…

Alex – Vous n’avez qu’à la défoncer, cette porte !

Justine – Ça ne devrait pas être trop long, je vous assure…

Manu – Oh non, il ne manquait plus que ça… J’ai un client dans trois quarts d’heure, moi…

Alex – C’est pour ça que vous êtes venue en tenue de travail…

Fred – Un crématorium trois épis, tu parles…

Justine – Cela vous donnera un peu plus de temps pour vous retrouver en famille… Nous faisons au mieux, je vous le promets. Je reviens vers vous le plus rapidement possible…

Justine sort.

Fred – Un problème technique, je rêve…

Alex – Mon frère a toujours été un dur à cuire.

Manu – Décidément… Il nous aura emmerdé jusqu’au bout.

Sacha – Allons, je vous en prie… Il faut savoir pardonner, comme nous l’enseigne Jésus-Christ… Jean-Luc a commis beaucoup d’erreurs dans sa vie, c’est vrai… Mais je vous assure, il a beaucoup changé.

Alex – Passer sous un poids lourd, ça vous change un homme, c’est sûr.

Sacha – Je veux dire… Il avait beaucoup changé. C’est pourquoi sa disparition soudaine semble tellement injuste.

Fred – Oui, enfin…

Sacha – Ma plus grande fierté est d’avoir réussi à le ramener à Dieu…

Alex – Vous voulez dire que c’est vous qui l’avez poussé sous ce camion ?

Sacha – Non, mais je l’avais ramené à la foi chrétienne. C’était un autre homme, je peux en témoigner. Malheureusement, cet homme nous a quitté sitôt après que Notre Seigneur l’a remis dans le droit chemin….

Fred – Comme quoi… Ce ne sont pas toujours les meilleurs qui partent en premier.

Sacha (écrasant un sanglot) – Dieu l’a rappelé à lui.

Manu – Peut-être qu’il lui devait de l’argent à lui aussi.

Alex – Petit, déjà, il pillait les troncs dans les églises avec une ficelle et un chewing-gum.

Sacha – Si vous l’aviez connu pendant les derniers mois de sa vie… Il avait renoncé à la sodomie. Il allait à la messe tous les jours. Il avait même arrêté les mots croisés et il s’était remis à écrire.

Moment de stupeur. Le portable de Fred sonne à nouveau.

Fred – Oui ? Oui, c’est bien moi… Pardon, je ne vous entends pas bien… (Aux autres) Excusez-moi encore une minute… Oui, je vous écoute…

Il sort.

Manu – Bon, je ne suis pas venue pour entendre le récit de la rédemption présumée de Jean-Luc, moi. Je voulais juste m’assurer que ce fils de pute était bien mort…

Alex – Vous êtes tellement pressée d’être veuve ? J’espère que vous ne comptez pas sur une pension de réversion…

Manu – Je dois me marier, je vous l’ai dit. Vous savez comment il faut faire pour obtenir un certificat de décès ?

Sacha – Je m’en occuperai, si vous voulez. Vous n’aurez qu’à me laisser votre adresse… Mais je dois vous préciser que Jean-Luc avait signé les papiers du divorce que vous lui aviez fait parvenir il y a longtemps déjà. Il était prêt à vous les envoyer lorsqu’il a eu ce terrible accident.

Manu – Ah bon ? Mais alors qu’est-ce que je fais, moi ? Je suis veuve ou divorcée ?

Sacha – Les papiers du divorce sont antérieurs au décès, mais c’est un peu à vous de choisir.

Manu – Ben je ne sais pas, moi… Veuve, divorcée… Qu’est-ce que vous me conseillez ?

Sacha – Le divorce, ça ira plus vite, même si ce n’est pas ce que préfère l’Église…

Alex – L’Église dit quelque chose à propos de divorcer d’un homme mort ?

Manu – Bon, si ça va plus vite, alors. Parce que je suis un peu prise par le temps…

Alex – Votre voyage de noces est déjà programmé ? Où est-ce que vous allez, cette fois ? À La Mecque ?

Manu – Eh ben oui, figurez-vous ! Enfin, pas à La Mecque, mais… Et puis qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Vous tout ce qui vous intéresse, c’est son foie !

Sacha – À ce propos, Alex, il faudra aussi que je vous parle…

Alex – Ah oui ?

Fred revient enthousiaste.

Fred – C’est dingue !

Manu – Quoi encore ?

Fred – Je viens d’avoir un appel d’un producteur de théâtre du Guatemala. Il est prêt à me signer un gros chèque pour obtenir les droits exclusifs de la dernière pièce de Jean-Luc !

Alex – Vous croyez qu’on pourrait en tirer un peu de fric…

Fred – Jean-Luc est totalement inconnu en France, mais il paraît que c’est une véritable vedette au Guatemala.

Manu – C’est vrai qu’il avait la nationalité guatémaltèque… Avant son mariage blanc avec moi…

Fred – Bon, mais pour les droits, ça dépend…

Alex – De quoi ?

Fred – Ben… De qui est l’ayant droit, justement.

Manu – L’ayant droit ?

Fred – Celui ou celle à qui revient ses droits d’auteur après son décès.

Alex – Bon… Et c’est qui ?

Fred – Ça peut être sa sœur. Sa veuve. Dans certains cas son agent…

Manu – Sa veuve, vous croyez ?

Alex – C’était un mariage blanc, et vous vouliez divorcer !

Manu – Oui, et bien je ne l’ai pas fait. Et vous avez entendu Madame ? Jean-Luc avait beaucoup de tendresse pour moi…

Alex – Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… Madame vous l’a dit. Il avait signé les papiers du divorce, alors ses droits reviennent à sa sœur, c’est évident ! Il n’avait pas d’autre famille…

Manu – Combien, le chèque ?

Fred – 50.000 euros… Et il paraît que ça ne serait qu’une avance… Apparemment, c’est un producteur qui a le bras très long au Guatemala…

Manu – En même temps, ce n’est que le Guatemala… Vu la dimension du pays, avec le bras très long, on doit vite se retrouver avec une main à l’international…

Alex – Le Guatemala, ce n’est pas très loin du Panama, non?

Manu – Il a dû faire fortune dans le trafic de coke.

Fred – C’est vrai que blanchir l’argent de la drogue en investissant dans le spectacle vivant, c’est une idée assez baroque, mais bon… En tout cas, il envisage aussi de tourner un film sur la vie de Jean-Luc… À Hollywood…

Alex – À Hollywood ?

Moment de stupeur.

Manu – Les papiers du divorce, je peux aussi faire comme si je ne les avais jamais reçus… Madame m’a dit que j’avais le choix…

Alex – Mais c’est de l’escroquerie ! D’abord ils sont où, ces papiers ?

Sacha – C’est moi qui les ai.

Alex – Donnez-les moi.

Sacha – Ils sont dans mon sac, mais je ne sais pas si…

Manu – Mais ça ne va pas, non ! Si quelqu’un doit les avoir, ces papiers, c’est moi. Et j’en ferai ce que j’en voudrai !

Alex – Salope !

Manu – Je l’aimais bien, moi, Jean-Luc…

Alex – Nécrophile !

Elles sont sur le point d’en venir aux mains.

Fred – Je vous en prie, mesdames… Un peu de dignité…

Manu – Vampire ! Tout ce que tu veux, c’est son foie !

Sacha – Et rassurez-vous, Alex, vous allez l’avoir.

Alex se fige.

Alex – Pardon ?

Sacha – Jean-Luc m’avait avertie de son projet de vous léguer ses organes en cas de décès. Et il m’avait remis un papier signé pour l’hôpital, au cas où…

Manu – Ah oui ?

Sacha – Juste après l’accident, les médecins ont donc prélevé son foie. Par miracle, c’est à peu près le seul de ses organes qui restait intact…

Alex – Non ? Dieu existe !

Manu – Eh ben vous voyez… Jean-Luc va vous laisser quelque chose, à vous aussi…

Fred – Et vous savez ce qu’on dit ? Tant qu’on a la santé…

Alex – Mais il est où, ce foie ?

Sacha – Sur la banquette arrière de ma voiture. Dans une glacière. Comme je n’étais pas sûre de vous revoir après…

Justine revient avec un grand sourire avec une sorte d’urne.

Fred – Alors ça y est, c’est fait, finalement ?

Alex – Vous avez réussi à débloquer la porte ?

Fred – Et vous avez préféré nous épargner le temps de cuisson, pour essayer de recoller à votre planning.

Sacha – Vous avez bien fait. Je ne sais pas si j’aurais pu supporter ce spectacle…

Justine – Ah non, pardon, je suis désolée… Il ne s’agit pas des cendres de votre cher défunt…

Alex – Qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse, alors ? Si c’est les cendres de quelqu’un d’autre ?

Justine – En fait, ce n’est pas une urne funéraire, mais un tronc.

Fred – Un tronc ?

Sacha – Monsieur Ramirez a demandé à ce qu’une collecte soit effectuée au profit des auteurs de théâtre nécessiteux…

Alex – Les auteurs de théâtre nécessiteux ? Je pensais qu’ils l’étaient tous, non ?

Justine – Vous pouvez glisser vos dons dans cette boîte, elle sera remise à l’Association des Écrivains Assistés du Théâtre…

Manu – C’est à dire que…

Fred – Je ne suis pas sûr d’avoir de la monnaie…

Justine – Rassurez-vous, nous pouvons vous en faire, si vous le souhaitez. Nous prenons aussi la Carte Bleue. Votre don sera reversé automatiquement en liquide à l’association.

Fred – Ça ira merci.

Ils glissent chacun à regret un billet ou quelques pièces dans le tronc.

Justine – Merci pour eux… Ah, j’ai quand même une bonne nouvelle à vous annoncer…

Alex – Une bonne nouvelle ? C’est curieux comment une expression aussi banale peut résonner bizarrement dans un crématorium…

Justine – Le dépanneur du service après-vente vient de repartir. La cérémonie va pouvoir commencer tout bientôt…

Fred – Pourquoi pas tout de suite ?

Justine – Juste le temps de remettre tout ça en ordre. En fait il y a eu un petit incident lors de la précédente incinération. Notre dernier client a explosé dans le four…

Fred – Un attentat suicide ? Dans un crematorium ?

Justine – On demande pourtant aux gens de nous prévenir quand leur cher défunt porte un pace maker… Mais il arrive de temps en temps que submergés par l’émotion, ils oublient de nous le dire… Les piles au lithium, à partir d’une certaine température, ça ne pardonne pas…

Fred – Bon, ben on va attendre…

Justine – Pardon de vous demander ça, mais Jean-Luc n’avait pas de pacemaker ?

Alex – Je n’en sais rien, c’est son foie qui m’intéressait…

Justine – Ne vous inquiétez pas, nous vérifierons.

Justine s’apprête à partir.

Alex – Excusez-moi, il y a du café, ici ?

Justine – Une machine Nespresso est à votre disposition, là derrière.

Alex – Merci…

Justine – Ça marche avec des pièces de deux euros…

Alex – Ça m’aurait étonnée…

Justine sort.

Fred – Deux euros… Ce n’est pas donné…

Alex – Vous avez de la monnaie ?

Sacha – J’ai tout mis dans le tronc…

Alex – Bon ben je vais rester à la Vodka, alors.

Alex ressort sa bouteille et en prend une rasade.

Manu (à Fred) – Avec tout ce qu’elle s’enfile, si on ne veut pas risquer une autre explosion, il vaudrait mieux qu’elle ne s’approche pas trop du four, non ?

Fred – Bon, si on revenait à nos moutons ? Alors ? Qui est l’ayant droit de Jean-Luc? J’ai un contrat à signer, moi. Il va quand même falloir se décider…

Manu – Alors vous aussi, vous êtes pressé…

Fred – Jean-Luc m’a laissé sur la paille ! Ce montage au Guatemala, ça pourrait me sauver de la ruine !

Sacha – Je vous rassure, Jean-Luc avait aussi pris des dispositions concernant la gestion de ses œuvres après sa mort.

Fred – Des dispositions ? Décidément… En effet, il avait beaucoup changé…

Sacha – Monsieur Ramirez a confié la gestion de ses droits à une Fondation : la Fondation Jean-Luc Ramirez.

Alex – Sans blague ?

Sacha – Jean-Luc m’a fait l’honneur de me nommer Présidente de la Fondation qui porte son nom ? Cette noble institution perpétuera sa mémoire et contribuera au rayonnement de ses œuvres après sa mort…

Fred – En clair ?

Sacha – La moitié de ses droits iront à ses héritiers légitimes, et l’autre moitié à sa Fondation.

Fred – Dans l’intérêt de tous, il faudrait quand même arriver rapidement à un arrangement.

Alex – Ok, je suis d’accord pour partager avec la veuve joyeuse… Et maintenant, je peux récupérer mon foie ?

Sacha – Bien sûr, je vais le chercher tout de suite…

Sacha sort.

Fred – C’est curieux, j’ai l’impression de l’avoir déjà vue quelque part, la veuve noire. Pas vous ?

Manu – Oui… Quelque chose dans la voix, peut-être.

Un temps.

Alex – Je me demande comment ils vont vérifier…

Manu – Vérifier quoi ?

Alex – Pour le pace maker…

Manu – Maintenant, ils sont équipés, j’imagine. Ils vont lui faire une échographie…

Fred – Je pensais que les échographies, c’était pour les femmes enceintes.

Manu – Ça doit marcher aussi sur les cadavres.

Alex – En tout cas, c’est bien compliqué, tout ça. J’espère qu’ils vont réussir à le faire marcher, leur four. On ne va pas y passer la nuit, non plus.

Manu – Sinon, on le fait nous-mêmes. J’ai toujours un bidon d’essence dans mon coffre au cas où.

Fred – C’est vrai qu’en Inde, c’est beaucoup plus simple. J’ai vu un reportage là-dessus sur Arte. Ils font ça en famille, le dimanche au bord du Gange, façon barbecue. Quelques fagots, et c’est parti.

Manu – Eh oui… Comme pour Jeanne d’Arc.

Alex – Ça limite le risque de panne, c’est sûr. À moins que les allumettes soient mouillées.

Fred – Enfin, Jeanne d’Arc, elle était vivante, elle.

Manu – Mmm… Vous ne m’avez pas cru, vous m’aurez cuite…

Un temps.

Manu – Vous savez comment marche la crémation, exactement ?

Alex – Comment ça, comment ça marche ?

Manu – Ben oui… C’est vrai que ça reste un peu mystérieux, tout ça. Ce n’est pas comme en Inde, justement. On n’assiste pas à l’opération, quoi… Ils emmènent le cercueil, ils nous ramènent un tas de cendre qu’on ne voit même pas dans un pot. Techniquement, je veux dire…

Fred – Tiens, je vais regarder sur Wikipedia… On n’a rien d’autre à foutre de toutes façons… Alors, crémation…

Il pianote sur son portable.

Fred (lisant) – Dans la pratique, la crémation se déroule dans un four à une température de 850 degrés…

Alex – Ah oui, quand même…

Manu – Et pendant combien de temps ?

Fred (lisant) – La durée d’une crémation est d’environ 90 minutes pour une personne moyenne. Oh non, putain, une heure et demie !

Manu – Pour une personne moyenne… Vous croyez qu’on peut dire que Jean-Luc était une personne moyenne ?

Alex – Ils parlent de la corpulence, j’imagine. C’est au poids, comme pour les gigots.

Fred – Jean-Luc, c’était plutôt le genre gringalet, non ?

Manu – Oui… Limite efféminé, je dirais…

Alex – C’est vrai que petit, déjà, il adorait s’habiller en fille…

Fred – Disons une cinquantaine de kilos, tout mouillé… Avec un peu de chance, en une demi-heure, ce sera plié…

Manu – Une demi-heure… Faut pas trop rêver, quand même…

Un temps.

Manu – Et qu’est-ce qui reste, alors ? Après tout ça…

Fred – Après la mort, vous voulez dire ? Ben rien… Il ne reste rien…

Alex – Ne me dites pas que vous croyez à la résurrection des corps, vous aussi ?

Manu – Après l’incinération !

Fred (regardant à nouveau l’écran de son portable) – Alors… Le bois du cercueil, les vêtements, les chairs, tout est transformé en gaz ou en poussières évacués avec les fumées.

Manu – Donc, il ne reste rien non plus. Alors qu’est-ce qu’ils nous refilent, dans l’urne ? C’est une arnaque, en fait. Il ne reste que du vent…

Alex – Déjà quand il s’agit d’urnes… C’est toujours un peu du vent et ça sent l’arnaque, non ?

Fred (lisant) – Pour les adultes, ce que l’on retrouve dans l’appareil est constitué des restes calcinés des os.

Manu – Pour les adultes ?

Fred (lisant) – Lors de la crémation d’un bébé, la calcification n’étant pas encore complète, il n’y a pas de résidus…

Un temps.

Manu – Si je comprends bien, la crémation est déconseillée pour les enfants de moins d’un an…

Alex – Je me demande comment on faisait quand Wikipedia n’existait pas encore…

Sacha revient en portant une glacière.

Sacha – Voici votre foie.

Alex – Merci… Croyez-moi, j’en prendrai soin comme s’il s’agissait du Saint Sacrement…

Sacha – C’est le plus beau cadeau qu’un frère puisse faire à sa sœur, non ?

Alex – En tout cas, c’est bien le seul cadeau qu’il m’aura fait de sa vie…

Elle se ravise avant de lui donner la glacière.

Sacha – Mais votre frère a tenu à ce que cet acte de générosité en entraîne un aussi de votre part…

Alex – Ça m’aurait étonnée…

Sacha – Il vous demande de faire un don symbolique à une association des greffés du foie…

Alex – C’est obligatoire ?

Sacha – Ce sont les dernières volontés de Monsieur Ramirez…

Alex – Combien ?

Sacha – Disons 5000…

Alex – On ne doit pas avoir la même notion du symbolique…

Manu – Ah oui, ça fait cher du kilo… Et dire que dans les boucheries, le foie, c’est seulement pour les chats…

Alex fait le chèque et le tend à Sacha, qui lui donne la glacière en échange.

Sacha – Je vous conseille de le garder au frais et de ne pas trop tarder à joindre l’hôpital…

Justine revient.

Manu – Alors ?

Justine – Cette fois on va pouvoir y aller. Mais j’ai une dernière question à vous poser…

Alex – Ouais ?

Justine – Qui a prévu de s’occuper de la petite note ?

Manu – Quelle note ?

Justine – Il y a des frais, comme vous pouvez l’imaginer. J’ai préparé la facture. Qui va la régler ?

Fred prend la facture.

Fred – Vous êtes sûre de ne pas vous être trompée d’un zéro ?

Alex lui prend la facture des mains et y jette également un regard.

Alex – Quoi ? Ah non, pas question !

Manu – Il nous a déjà coûté assez cher comme ça, non ?

Justine – Ah, je suis vraiment désolée, mais dans ce cas, on ne va pas pouvoir procéder à…

Manu – Mais c’est du chantage !

Sacha – Sinon, il n’y a qu’à partager…

Moment de flottement.

Alex – Au point où on en est…

Manu – Bon, allons-y… Sinon, on ne va jamais s’en sortir…

Fred – C’est bien parce que j’ai un TGV à prendre…

Sacha – Divisé en trois, ça fait…

Manu – En trois ?

Sacha – Je n’étais pas officiellement sa femme… Je ne fais pas vraiment partie de la famille…

Fred – Et moi donc ?

Sacha – Il vous considérait comme son meilleur ami… Il me l’a dit souvent… C’est un immense honneur, qui comporte certaines obligations…

Alex – Allez, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes.

Sacha – Après tout ce qu’il a fait pour vous, je crois que vous lui devez bien ça…

Manu – Un mot de plus et je vous étrangle…

Ils sortent chacun leur carnet de chèque.

Justine – Allez, je ramasse les copies…

Justine prend les chèque et sort.

Sacha – J’ai préparé un petit discours en hommage à Jean-Luc… Je voulais vous le soumettre…

Manu – Oh non, pas le discours…

Sacha – Vous ne voulez vraiment pas que je vous lise le début ?

Alex – On préfère avoir la surprise…

Fred – Bon, et pour avoir les droits de la dernière comédie de Jean-Luc, combien ?

Sacha – Vous me faites un chèque de 10.000 euros, à l’ordre de la Fondation Jean-Luc Ramirez, et vous pourrez avoir le manuscrit de la pièce et ses droits exclusifs.

Fred – Est-ce que j’ai le choix ?

Il sort son carnet de chèque.

Sacha – Je mettrai l’ordre. Nous avons un tampon…

Elle veut prend le chèque, mais il l’éloigne de sa main.

Fred – Et le texte ?

Sacha – Le voici.

Elle sort de son sac un manuscrit qu’elle lui donne. Il lui donne le chèque.

Fred – Merci… (Lisant le titre) Sans Fleur Ni Couronne…

Sacha – C’est le titre qu’il a choisi…

Alex – C’était prémonitoire…

Fred – Et vous êtes sûre que c’est une comédie ?

Sacha – C’est très drôle, vous verrez…

Fred – Venant de vous, je ne sais pas si ça doit me rassurer.

Justine revient.

Justine – Et voilà, nous allons pouvoir procéder… Quelqu’un veut-il dire un petit mot d’adieu. Pas trop long si cela ne vous dérange pas, parce que nous avons déjà pris pas mal de retard sur notre planning…

Sacha se tourne vers les trois autres.

Sacha – Non ? Alors je me lance… (Elle sort un papier de sa poche qu’elle déplie avant de commencer à lire) Jean-Luc Ramirez naquit dans un petit village de la banlieue de Guatemala City en mille neuf cent…

Fred – Excusez-moi, mais si on pouvait passer la bio… J’ai un TGV à prendre, et comme l’a fait remarquer notre hôtesse, on est déjà à la bourre…

Alex – C’est vrai que j’aurais été curieuse de savoir dans quelles circonstances mon frère jumeau a pu naître au Guatemala alors que je suis née en Suisse, mais moi aussi je suis un peu pressée. J’ai un foie dans une glacière, et la glace ne va pas tarder à fondre…

Sacha range son papier.

Sacha – Vous avez raison, parfois il vaut mieux laisser parler son cœur…

Alex – Je ne sais pas ce que lui dirait mon cœur, mais mon foie lui déjà dit merci…

Sacha s’éclaircit la voix.

Sacha – Je ferai donc bref… Non, Jean-Luc n’a pas vécu une existence exemplaire. Mais qui d’entre nous peut prétendre avoir toujours vécu selon les préceptes de notre Seigneur ?

Manu – Que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre… Bon, on va peut-être abréger…

Sacha – En tout cas, avant de mourir, Jean-Luc aurait pu dire comme nous tous, si ce camion lui en avait laissé le temps : J’ai fait de mon mieux…

Fred – Hun, hun…

Manu – Voilà une épitaphe qui ne mange pas de pain.

Alex – Et qui a le mérite de la concision.

Justine – Et voilà, le moment est venu… Adieu Jean-Luc…

Moment d’émotion. Justine ouvre un rideau côté jardin ou côté cour (si on veut que la scène reste off) ou encore côté fond de scène (si on veut projeter une vidéo) .

Justine – Le moment de dire adieu à votre cher disparu, et de lui souhaiter bon vent pour son dernier voyage.

Elle appuie sur une télécommande et on entend un bruit de mécanique se mettant en marche. Moment de recueillement.

Fred – Je ne savais pas que ça se passait comme ça…

Alex – Ah oui, c’est impressionnant, tout de même…

Manu – Alors on voit ça à travers une vitre ? Comme à la télé…

Alex – On ne voit pas grand chose en fait…

Manu – On voit quand même une flamme.

Fred – Ça doit être les feux de l’enfer…

Manu – Ce n’est pas les Feux de l’Amour, en tout cas…

Alex – Qu’est-ce que vous vous attendiez à voir ? Une lumière au bout d’un tunnel ?

Résonne une petite sonnerie comme celle des timers de fours.

Manu – Je crois que cette fois, pour Jean-Luc, les carottes sont cuites.

Fred – C’est la même sonnerie que sur mon micro-ondes.

Justine ferme le rideau.

Justine – Voilà… Jean-Luc Ramirez a été rappelé au ciel… Mais il est mort entouré de l’amour des siens…

Alex – Il est mort écrasé par un poids lourd. Et je n’ai pas le souvenir que quelqu’un de la famille ait assisté à la scène…

Justine – Je voulais dire que l’amour des siens l’a accompagné dans ses derniers instants…

Sacha – Paix à ses cendres…

Justine – D’ailleurs, je vous confirme que vous pourrez les récupérer dans un instant.

Justine sort.

Sacha – Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés…

Tous (en chœur) – Amen…

Sacha (se signant) – Jean-Luc aura réparé en mourant la plupart de ses fautes. Manu est enfin libre de refaire sa vie… Alex a un foie tout neuf… Fred signe un gros contrat…

Manu – Oui, finalement, sa mort n’aura fait que des heureux…

Alex – J’espère qu’au moins vous nous enverrez un faire-part pour votre mariage.

Manu – Vous pourrez toujours nous offrir en cadeau votre foie usagé.

Fred – En tout cas, je ne manquerai pas de vous envoyer une invitation pour la première de sa pièce.

Alex – Au Guatemala… Vous ne prenez pas beaucoup de risques.

Moment de flottement.

Fred – Allez… Au fond, il avait aussi des côtés sympathiques.

Alex – C’est vrai, c’était un être attachant malgré tous ses défauts.

Sacha – Sinon, nous ne serions pas tous rassemblés ici pour saluer sa mémoire.

Silence de circonstances.

Manu – Bon maintenant que c’est fait, je vais peut-être y aller quand même, moi. Si je ne veux pas avoir un PV.

Fred (regardant l’écran de son portable) – Moi aussi, mon TGV est annoncé avec un quart d’heure de retard au départ. J’ai encore le temps de sauter dedans…

Sacha – Vous n’attendez pas qu’on nous ramène ses cendres ?

Alex – Ah oui, merde, les cendres, c’est vrai.

Sacha – Ça ne devrait pas tarder, rassurez-vous.

Alex avale une nouvelle rasade de sa bouteille de Vodka, sous le regard étonné des autres.

Alex – Maintenant que je sais que je vais avoir un nouveau foie, je n’ai pas de raison de ménager celui-là.

Justine revient avec l’urne.

Fred – Ah le verdict des urnes…

Manu – On va pouvoir procéder au dépouillement.

Alex – Wikipedia disait une heure et demie… Au moins, c’est rapide…

Fred (en aparté) – Ils doivent un four ultra moderne à cuisson rapide. La fille m’a dit que c’était un crématorium trois étoiles…

Alex – Elle vous a dit ça ?

Justine – À qui dois-je confier les cendres du défunt ?

Alex – Moi je ne suis pas trop fan… Et puis je n’ai pas de jardin…

Fred – Je n’étais que son argent. Je veux dire son agent…

Justine – La veuve peut-être ? À moins que vous ne vouliez partager… Comme pour la petite note…

Alex – C’est bon, je vais les prendre.

Sacha – Dans ce cas, le moment est venu de nous séparer.

Fred – Oui, ce n’est pas que je m’ennuie, mais…

Sacha – Mais avant de nous dire adieu, j’ai une dernière chose à vous donner…

Manu – Nous donner ? Vous êtes sûre ?

Sacha – Jean-Luc avait préparé une petit mot pour chacun de vous.

Alex – Je croyais qu’il était mort sur le coup ?

Sacha – Oui… mais il devait avoir un mauvais pressentiment…

Fred – C’était peut-être un suicide déguisé. Pour ne pas faire de peine à ses proches…

Sacha – Allez savoir… Les voies du Seigneur sont impénétrables…

Sacha leur distribue à chacun une enveloppe.

Alex (lisant) – À ma sœur bienaimée.

Manu – À ma fidèle épouse.

Fred – À mon agent dévoué. C’est peut-être un chèque…

Ils ouvrent l’enveloppe.

Alex – C’est un ticket de Tacotac…

Fred – Moi aussi…

Manu – Pareil. Il y a un petit mot avec…

Alex (lisant) – Bonne chance…

Sacha – Ce n’est pas grand chose, mais je crois que c’est tout ce qu’il pouvait vous offrir.

Manu – Quelle attention délicate…

Alex – Oui… Au moins, le fait de rencontrer Dieu ne lui avait pas fait perdre son sens de l’humour…

Sacha – Je vous laisse… Et encore une fois… Merci pour lui d’être venus aujourd’hui… Là où il est, je suis sûre que ça le touche beaucoup… Adieu, donc…

Sacha s’en va, après avoir étreint chacun avec émotion. Les trois autres s’apprêtent à partir à leur tour. Alex s’approche de l’urne pour la prendre.

Alex – Tiens, on dirait qu’il y a quelque chose de gravé dessus.

Manu – C’est peut-être consigné…

Alex se rapproche et lit.

Alex – Pardon.

Manu – Pardon ?

Fred – Il nous demande pardon…

Manu – Vous vous rendez compte ? Il est là-dedans et il nous demande pardon…

Alex – C’est vrai que ça fait quelque chose, quand même…

Fred – Oui… J’ai l’impression qu’un génie va sortir de ce pot de chambre et nous demander d’exaucer trois vœux…

Moment d’émotion.

Alex – C’était mon frère après tout… Enfin, je crois… J’en aurais presque des remords d’avoir été aussi dure avec lui.

Fred – Oui, moi aussi…

Manu – On peut rester encore un moment pour lui rendre hommage…

Fred – Tant pis, je prendrai le TGV suivant.

Manu – Et moi j’aurais une contravention.

Alex – Mon vieux foie peut bien tenir encore quelques heures.

Fred – Et si cette Sacha disait vrai ? Il avait peut-être vraiment changé…

Ils se recueillent un instant devant l’urne.

Fred – Pardon… C’est étrange, tout de même…

Un temps.

Alex – Oui… Ça paraît trop beau, non ?

Manu – C’est aussi ce que j’étais en train de me dire…

Fred – C’est vrai… Pardon pour quoi ?

Alex – Pour tout ce qu’il nous doit ? Et tout ce qu’il nous a fait ?

Fred – Mais il ne savait pas qu’il allait mourir. Et ça ne peut pas être lui qui a gravé ça là dessus.

Manu – Encore que…

Alex – Et si c’était sa dernière arnaque ?

Fred – Jean-Luc ne serait pas vraiment mort ?

Manu – Quand même, un crematorium ne se prêterait pas à une telle farce…

Un temps.

Alex – Mais sommes-nous bien dans un crématorium ?

Manu – Non ?

Fred – Au festival d’Avignon, on transforme une boucherie chevaline en théâtre d’avant-garde avec quelques planches et une pancarte au dessus de la porte…

Manu – Mais ce n’est pas possible ! Et mon certificat de décès ?

Alex – S’il n’est plus mort, vous n’êtes plus veuve, c’est clair…

Alex – Et mon foie ?

Manu – Ça pourrait aussi bien être un foie de veau. Il faudrait le montrer à un vétérinaire… ou un boucher.

Fred – Et la pièce dont je viens d’acheter les droits ?

Alex – Vous ne l’avez même pas regardée. Ça peut être aussi bien être le texte de Hamlet.

Fred – Etre ou ne pas être Jean-Luc, telle est la question…

Manu – Il y a quand même les cendres ?

Alex – On n’a même pas regardé dans le pot. C’est peut-être de la litière pour chat.

Manu – Vous pourrez toujours lui donner le foie à boulotter…

Fred – Je vais vérifier l’adresse sur internet…

Fred regarde son portable.

Fred – C’est l’adresse d’un garde-meuble…

Moment de stupeur.

Fred – Alors là, chapeau l’artiste…

Manu – Monter une escroquerie autour de sa propre mort. C’est vrai qu’il fallait y penser…

Alex – Remarquez, si on y réfléchit bien… C’est l’idée de la mort qui a engendré toutes les religions, et autres enfumages intellectuels en tous genres…

Fred – Sans parler du prix exorbitant des pompes funèbres, on en sait quelque chose.

Manu – C’est vrai… On peut dire que la mort est la plus grande escroquerie de tous les temps.

Fred – Finalement, Jean-Luc n’a fait que surfer sur la vague.

Manu – Sacré Jean-Luc… Je comprends mieux maintenant pourquoi il y avait précisé sur le faire-part « sans fleurs ni couronnes »…

Alex – Il préférait qu’on ne gaspille pas notre argent chez le fleuriste pour mieux nous rincer après.

Ils restent tous un moment accablés. Fred jette un regard au manuscrit que lui a vendu Sacha.

Fred – Sans Fleur Ni Couronne… Finalement, ce sera sa meilleure pièce…

Ils reprennent chacun leur rose et, passant à tour de rôle devant l’urne supposée contenir les cendres de Jean-Luc, ils glissent leur rose dedans.

Fred – Je vous offre un verre ?

Manu – Je vous rappelle que finalement, je suis encore une femme mariée.

Alex – Moi je ne suis pas sûre que mon foie supporte un verre de plus. Et malheureusement, je n’ai plus l’espoir d’en avoir un de rechange dans un avenir proche…

Fred – C’est vrai, j’avais oublié… Moi-même, après ce que vient encore de m’escroquer Jean-Luc, je ne suis même pas sûr d’avoir encore de quoi vous offrir un verre…

Manu – Ah, il nous reste encore une chance…

Les deux autres la regardent avec un air interrogateur. Elle sort son Tacotac et gratte.

Manu – Perdu…

Alex en fait de même.

Alex – Perdu aussi…

Fred gratte à son tour.

Fred – C’est mon jour de chance…

Alex – Combien ?

Fred – Trois euros. Finalement, j’ai de quoi vous offrir un café.

Ils sortent. Un temps. Musique funèbre. Justine revient, avec une valise, qu’elle pose par terre. Elle se fait un autre rail de coke.

Justine – Ouf ! Ça dégage les sinus. Jean-Luc !

Sacha revient.

Sacha – Je t’ai dit de ne plus m’appeler Jean-Luc. Je m’appelle Sacha, maintenant…

Justine – En tout cas, on ferait mieux de ne pas traîner ici…

Sacha – Notre avion décolle à quelle heure ?

Justine – 17H35 précises. C’est beau le Guatemala ?

Sacha – Je ne sais pas, je n’y suis jamais allée.

Justine – Je croyais tu étais née là-bas ?

Sacha – Tu croyais aussi que je m’appelais Jean-Luc…

Justine – Tu ne t’appelles pas Jean-Luc ?

Sacha – C’est une longue histoire, je t’expliquerai ça dans l’avion.

Justine – J’ai hâte d’écouter ça…

Sacha – Tu as mis tout le fric dans la valise ?

Justine – Oui, oui, tout est là…

Sacha – Alors on fait comme on a dit, on se retrouve à Orly en zone d’embarquement. Il vaut mieux qu’on nous voit pas ensemble, tu comprends…

Justine – Ça baigne, à tout à l’heure…

Justine se refait une ligne de coke et s’apprête à prendre la valise. Sacha l’arrête d’un geste.

Sacha – Je m’occupe de la valise…

Justine – Ah, ok. Alors à tout à l’heure…

Justine sort. Sacha saisit son portable.

Sacha – Roissy ? Je voudrais savoir à quelle heure est votre prochain vol pour Bruxelles…

Noir.

 

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Paris – Août 2014

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-59-8

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