Chihuahua

J’arrive à Ojinaga en fin de matinée, et je reprends aussitôt un bus pour Chihuahua, capitale de l’État du même nom. Pourquoi Chihuahua, me direz-vous ? Sans doute suis-je à nouveau victime de mon démon de l’onomastique. De même qu’Alpine me faisait penser à une station helvétique, le nom de Chihuahua m’évoque non pas un petit clébard pour mémé, mais la quintessence de la mexicanité. Si je voulais éviter les hôtels de luxe et les plages paradisiaques de Cancún, c’est réussi, mais pour le reste Chihuahua ne présente aucun intérêt touristique et, à l’exception de sa cathédrale, c’est une ville aussi moderne qu’Austin, en beaucoup plus déglinguée.

Surtout, à peine descendu du bus, en plein jour et en plein centre-ville, je suis pris pour la première fois d’un étrange sentiment d’insécurité. Une insécurité que je n’avais pas éprouvée en pleine nuit dans les rues désertes d’Alpine, seulement quadrillées par une milice armée. Je comprends vite que ce malaise a pour cause le fait d’être l’objet de tous les regards. Petit, brun, bronzé, mal rasé et mal fringué, comprenant parfaitement l’espagnol et le parlant correctement, je m’étais dit bêtement qu’au Mexique, je passerais plus ou moins inaperçu et que je pourrais me fondre dans la masse, plus encore qu’aux États-Unis. Je me trompais. Dans les rues de Chihuahua, je me sens comme un Blanc perdu dans un souk au fin fond de l’Afrique, dont il suffit de voir le visage blafard pour comprendre qu’il n’est pas du continent, ou comme une blonde qui se promènerait en minijupe sur un marché à Kaboul.

Pas un Mexicain ou une Mexicaine qui ne se retourne sur moi en me donnant du gringo. Moi qui aux États-Unis avais le sentiment d’être un alien, il aura suffi que j’arrive au Mexique pour devenir Américain. A priori, aucune agressivité particulière n’est liée à ce vocable de gringo, mais plutôt une curiosité amusée avec un brin de convoitise. Bref, j’ai la désagréable impression d’être une cible. Voire une proie. Où que j’aille en ville, on saura où je suis, et on me suivra peut-être, en attendant l’occasion propice pour me dépouiller, ou pire encore. C’est en tout cas le film que je me fais, et ce film n’est clairement pas une comédie romantique. Si je descends seul dans un hôtel ordinaire, comme j’avais prévu de le faire, je sens que cette première nuit au Mexique va être la plus longue de ma vie, en espérant que ce ne soit pas aussi la dernière. La seule spécialité touristique connue dans le Nord du Mexique, c’est l’enlèvement contre rançon. Et qui pourrait bien verser une rançon pour obtenir ma libération ? Je pense donc opportun de revenir provisoirement sur la promesse que je m’étais faite de vivre au Mexique comme le Mexicain basané de la chanson de Marcel Amont. J’ai passé la nuit précédente à errer dans Alpine, j’ai besoin de me poser un peu, de prendre une douche et de dormir dans un endroit sûr. Je monte dans un taxi, et je demande au chauffeur de m’amener jusqu’au meilleur établissement de la ville. Il obtempère, et me dépose devant un hôtel qui a l’air à peu près correct, bien que ce ne soit sans doute pas le meilleur.

Même si je suis un gringo, je ne dois pas avoir le look de quelqu’un qui descend dans les palaces. C’est juste une tour en verre avec une réception à l’entrée. Assez pour espérer que personne ne pourra pénétrer dans ma chambre sans y avoir été invité. Enfin, je peux poser mon sac, et prendre ma première douche depuis deux jours. Il fait nuit maintenant et je regarde par la fenêtre de mon vingtième étage les lumières blafardes de Chihuahua. Comment en suis-je arrivé là ? Je n’ai rien à faire ici. Je n’y connais personne. Personne ne me connaît. Et je n’ai aucun espoir d’y faire la moindre rencontre. Je suis au bout du monde et au bout de la solitude, là où j’espérais me rencontrer moi-même, sans doute. Mais la solitude, c’est comme l’apnée, à un moment il faut remonter à la surface si on ne veut pas finir noyé. Demain dès l’aube, à l’heure où blanchissent les dollars de la coke dans le Nord du Mexique, je partirai. Moi personne ne m’attend nulle part, même pas dans un cimetière. Sauf la mort, peut-être…

Autobiographie roman