Georges

Georges

Il est là, assis sur une chaise, désœuvré. Elle arrive, couverte d’un imperméable façon inspecteur de police, trop grand pour elle.

Elle – Quelqu’un s’appelle Georges, ici ?

Surpris, il regarde autour de lui. Puis vers la salle.

Lui – Je ne sais pas… Probablement, oui…

Elle (suspicieuse) – Probablement ?

Lui – Pas moi, en tout cas. Enfin je ne crois pas…

Un temps, pendant lequel elle semble hésiter.

Elle – Et qu’est-ce que vous lui voulez, à Georges ?

Il encaisse le coup, déstabilisé.

Lui – Euh… C’est moi, qui devrait dire ça, non ?

Elle – Ah, oui…? Et pourquoi ça…?

Lui – C’est vous qui cherchez Georges.

Elle – Oui.

Lui – Donc c’est à moi de répondre : Et qu’est-ce que vous lui voulez, à Georges ? Sinon, ça n’a pas de sens…

Elle paraît elle aussi déstabilisée.

Elle – Vous avez raison… L’auteur devait encore être bourré quand il a écrit ça…

Lui – Il a dû sauter une ligne.

Elle – Se mélanger les crayons dans ses personnages.

Lui – Surtout qu’ils n’ont même pas de noms.

Elle – Et puis cet imperméable est beaucoup trop grand pour moi.

Elle enlève son imperméable et lui tend, découvrant en dessous une tenue similaire à la sienne. Il se lève et enfile l’imperméable. Il lui va parfaitement. Elle s’assied à sa place sur la chaise.

Elle – Et qu’est-ce que vous lui voulez à Georges ?

Lui (parlant aussi de l’imperméable) – Ah, oui, là ça va tout de suite mieux…

Elle – Vous n’avez pas répondu à ma question.

Lui (entrant dans son nouveau rôle) – Les questions, ici, c’est moi qui les pose, d’accord ?

Elle – D’accord.

Silence. Il semble à court de questions.

Elle – Alors ?

Lui – Alors quoi ?

Elle – À propos de Georges…

Lui – Georges… Mmm… Ce ne serait pas lui, par hasard ?

Elle – Qui ?

Lui – L’auteur !

Elle – L’auteur ? Georges ? Ah, je ne crois pas, non…

Lui – Et pourquoi ça ?

Elle – Mais parce que… Parce que c’est un auteur anonyme. Du début du vingtième.

Lui – C’est rare, non, les auteurs anonymes du vingtième.

Elle – Et pourquoi ça ?

Lui – Les auteurs anonymes, c’est plutôt au Moyen Age. Aujourd’hui, on a quand même des moyens pour les retrouver, les auteurs. Les empreintes génétiques, tout ça. Le fichier des délinquants littéraires. Un auteur anonyme du vingtième, ça n’a pas de sens…

Elle réfléchit un moment.

Elle – Du vingtième… Du vingtième arrondissement ! Le début du vingtième. Du côté de Nation. Un auteur anonyme du début du vingtième arrondissement.

Lui – Ah, oui…

Elle – Ben oui.

Lui – Oui, là, ça ne m’étonne qu’à moitié.

Elle – Et pourquoi ça ?

Lui – Les auteurs célèbres habitent plutôt le sixième ou le septième arrondissement. Faut avoir les moyens. Dans le dix-neuvième et le vingtième, forcément, il n’y a que les anonymes. Et il ressemble à quoi, cet auteur ?

Elle – Georges ?

Lui – Georges, si vous voulez.

Elle – Pourquoi voulez-vous savoir à quoi il ressemble ?

Lui – Au cas où je le verrai.

Elle – Alors vous voudriez que je vous donne son signalement ?

Lui – Pour le reconnaître…

Elle – Très bien. Vous avez de quoi noter ?

Il sort de la poche de l’imperméable un carnet et un crayon.

Lui – Je vous écoute…

Elle – Georges se fait appeler Georges. Mais à l’évidence, c’est un nom d’emprunt. Un pseudo, si vous préférez.

Lui – Je vois… Un nom de code.

Elle – Personne ne connaît le vrai nom de Georges. En fait, la seule chose qu’on sait à propos de Georges, c’est qu’il ne s’appelle pas Georges. Alors quant à savoir à quoi il ressemble…

Il griffonne sur son carnet.

Lui – Très bien, je vous remercie pour ces précieuses informations…

Elle – Vous avez vraiment écrit ça ?

Lui – J’ai fait mieux… Regardez…

Il lui tend le carnet.

Elle – Un portrait-robot…?

Elle regarde le dessin.

Elle – Mais… Pourquoi avez-vous dessiné un chien ?

Lui – Je… Je ne sais dessiner que les chiens… Mais avouez que c’est très ressemblant, non…?

Elle – Oui… C’est à s’y méprendre…

Lui – Et puis ce n’est pas un simple chien… C’est un chien policier…

Elle – Mmm…

Lui – Le chien est le plus fidèle compagnon de l’homme. Croyez-moi, un chien ne vous décevra jamais.

Elle – Vous avez fini ?

Lui – Quoi ?

Elle – Votre enquête !

Lui – Pour l’instant, oui. Mais je vous demande de rester à la disposition de la police…

Elle – Quelle police ?

Lui – Garamond, Helvetica, Times, New Roman… Vous n’avez que l’embarras du choix…

Un temps.

Elle – Et pourquoi est-ce qu’on le recherche, ce Georges, exactement.

Lui – Désolé mais ça, même si je le savais, je ne pourrais pas vous le dire.

Elle – Je vois…

Lui – Vous avez bien de la chance.

Elle – Alors je peux m’en aller ?

Lui – Pour aller où ?

Elle – Je ne sais pas… Par là…

Lui – Très bien, alors disons que… je vous prends en filature.

Ils s’apprêtent à sortir.

Elle – Et vous êtes vraiment sûr qu’il existe ?

Lui – Qui ?

Elle – Georges !

Lui – Bien sûr !

Elle – On ne sait quand même pas grand chose sur lui.

Lui – On sait déjà qu’il ne s’appelle pas Georges…

Elle – Oui.

Lui – C’est un début.

Ils sortent. Noir.