Rimes Orphelines

Recueil de poèmes à lire ou à dire, à chanter ou à jouer…

Point ici d’alexandrins académiques, de rimes faciles et d’images éculées. La poésie de Jean-Pierre Martinez, à la manière de celle d’un René Char, puise à la source de l’indicible pour le donner à entendre malgré tout. La fonction de la poésie n’est pas d’embellir le réel en le décorant, mais de révéler une réalité plus profonde en «redonnant un sens plus pur aux mots de la tribu» (Mallarmé). Seul ce qui ne peut être exprimé autrement mérite d’être donné à entendre par la poésie. Une rime orpheline est un mot qui ne peut rimer avec aucun autre que lui-même. C’est donc une rime à rien. Une rime impossible, qui symbolise parfaitement l’utopie de l’entreprise poétique et la solitude du poète refusant de s’inscrire dans une lignée. « Rimes orphelines » ne traite pas d’un univers particulier, même si certains thèmes apparaissent de façon récurrente (la mer, le voyage, l’exil…). La forme est parfois classique, parfois totalement libre. Et si l’interrogation du réel est toujours présente, l’humour n’est jamais loin, pour signifier que la vérité se niche plus souvent dans la sincérité voire la naïveté de la question que dans le caractère indiscutable de la réponse.


Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD.


TÉLÉCHARGER
PDF GRATUIT
EBOOK
GRATUIT
ACHETER
LE LIVRE
LIVRE
AUDIO
 

ÉCOUTEZ LES CHANSONS



 


Une poésie de la trace et de l’effacement

Dans Rimes orphelines, les poèmes composent moins un itinéraire linéaire qu’une constellation de paysages, de souvenirs et de méditations. Une fleur au bord d’un chemin, un comptoir de café, une plage, une rue de Barcelone ou une feuille morte deviennent les points de départ d’une interrogation sur le temps, l’identité et la disparition. Le sujet poétique apparaît comme un voyageur traversant des lieux réels autant que des territoires intérieurs. Il avance entre l’enfance et la vieillesse, le passé et l’avenir, l’exil et le retour, avec la conscience que toute présence est déjà menacée d’effacement.

La mer constitue l’un des grands paysages symboliques du recueil. Vagues, îles, rivages, navires et naufrages dessinent une géographie intime dominée par la Méditerranée, à la fois terre d’origine, espace de séparation et patrie rêvée. Le mouvement incessant de l’eau donne forme au temps : ce qui vient repart, ce qui disparaît revient autrement. À cette fluidité s’opposent la pierre, le sable, le désert ou la tombe, figures d’une immobilité vers laquelle toute existence semble se diriger. Pourtant, même les paysages les plus minéraux demeurent habités par une mémoire, un désir ou la promesse d’un recommencement.

Le recueil associe vers libres, poèmes rimés, formes proches de l’alexandrin et textes très brefs évoquant le haïku. La rime n’y impose pas une architecture régulière : elle surgit comme un écho, crée des rapprochements inattendus ou entraîne la pensée vers un autre sens. Jeux de mots, homophonies, anagrammes et détournements d’expressions ne relèvent pas du simple ornement. Ils traduisent un monde instable, toujours susceptible de se retourner comme un gant. Le fil devient tour à tour cordon, lien, corde ou linceul ; la vague désigne aussi bien la mer que l’indécision d’un homme ; le chemin ramène parfois au point de départ. Les mots eux-mêmes semblent en exil, séparés de leur sens premier et cherchant dans le poème de nouvelles correspondances.

Cette poésie reste traversée par l’Histoire : guerres, déracinements, filiation, luttes pour la liberté et mémoire des vaincus affleurent derrière l’expérience individuelle. Mais elle refuse les certitudes collectives, les hymnes et les vérités imposées. À la pesanteur des monuments, elle préfère la légèreté d’une plume, d’un grain de sable ou d’une trace bientôt effacée. La dédicace inscrit cependant au cœur de cette solitude la présence d’un « tu », partenaire de l’amour, du voyage et du recommencement. Dans les derniers textes, la parole se resserre progressivement jusqu’à quelques vers : un trait dans le ciel, un désert habité, une feuille sur l’eau noire. Comme si, au terme du recueil, la poésie ne prétendait plus vaincre l’oubli, mais seulement déposer à la surface du monde une trace fragile — assez légère pour flotter encore un instant.


LIRE UN EXTRAIT


Le coquelicot

Le coquelicot rêve au bord du chemin, hors champ,

là où nulle moisson ne l’attend.

Imparfait comme une ébauche de fleur,

il est déjà couvert de la poussière du monde,

comme d’une farine.

Son produit n’est pas de bon pain blanc,

mais de croissant de lune.


Liberté

J’étais champ de décombres, je suis un champ de blé.

La mémoire des combats et les blessures au front

ensemencent mes plaies, je ne suis qu’un sillon.

Les moissons à venir vous diront ma revanche.

La vie coule de mes veines, et irrigue mon chant.

Sur les ruines des batailles, j’ai construit ma maison,

dans le fond des tranchées assis mes fondations.

Du feuillage de mes branches j’ai réchauffé les miens.

Et enfin de ma sève dans un coin de jardin.

J’ai signé l’armistice avec ma part de l’autre.

Et si la nuit réveille ma crainte de l’ennemi,

si la douleur m’aiguille tapie dans les ténèbres,

j’ai survécu. J’ai fait la paix avec moi-même.

Seuls au ciel les corbeaux connaissent ma destinée.

J’en ai fini avec la culpabilité.


Légèreté

Poussé par le hasard de destins en déroutes,

j’ai couru les chemins de l’exil sur la terre,

et foulé les déserts pour revenir à toi.

Ma Méditerranée, jusqu’à la dernière goutte,

le sel de tes larmes sera ma patrie, la mer.

Je ne suis qu’une plume emportée par le vent,

je veux être ta course et ton essoufflement.

Je serai légèreté et si tu penses à moi,

que jamais en mon nom pierre ne soit baptisée.

Je veux être ce vent qui vivant m’a porté.

Et si la pesanteur doit encore me lester,

si par-delà ma vie je dois encore peser,

quand je serai poussière de grâce épargnez-moi

une sombre demeure, je veux n’être que sable

soulevé par la brise, et bercé par les vagues.


Terrasse

Au soir sera conté ce qui reste d’aimer,

les horizons tout neufs au regard qui s’efface,

de l’amertume ancienne aux plaisirs du café,

et des instants infimes la culture en terrasse.


Ici et las

Ma place était l’ailleurs, j’étais de nulle part.

Je rêvais de voyages, et jamais d’arriver.

Je ne sais maintenant quels chemins emprunter

pour sentir à nouveau l’ivresse du départ.

Je suis d’un peu partout, d’avoir trop voyagé,

où que j’aille, je reviens, au revers du décor.

Mes Illiades ne sont plus qu’une seule Odyssée

dont je connais trop bien et la route et le port.

Je n’ai plus de saisons qu’un pays pour chacune,

je n’ai de compagnie que ma ligne aérienne,

j’ai perdu mon amour et au clair de la lune,

je n’ai de souvenir que ta main dans la mienne.


Poète, nouvelliste, scénariste et dramaturge, Jean-Pierre Martinez a écrit une centaine de comédies pour le théâtre, régulièrement montées en France et à l’étranger. 

Visiter le site de La Comédiathèque Éditions et Librairie en ligne