Quarantaine

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

4 hommes ou 3H/1F ou 2H/2F ou 1H/3F ou 4 femmes

Quatre personnes qui ne se connaissent pas se retrouvent malgré elles placées en quarantaine dans ce qui s’avère être un théâtre désaffecté. Derrière une vitre imaginaire, des gens (les spectateurs) les observent. Les présumés malades s’interrogent. Par quel virus auraient-ils bien pu être contaminés ? Que risquent-ils exactement ? Quand et comment tout cela va-t-il se terminer ? On comprend peu à peu que ce huis-clos se situe dans un futur proche où Big Brother règne en maître, et que la raison de cette quarantaine n’est peut-être pas strictement médicale.

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Quarantaine

 

Personnages :

Dom

Pat

Max

Sam/Kim

Les sexes sont indifférents, et l’aspect unisexe voire uniforme sera une caractéristique de tous les personnages. Les comédiens pourront d’ailleurs changer de rôles au cours du spectacle, chaque rôle étant symbolisé par un costume (blouses de patients bleues, roses ou vertes, blouse d’infirmier blanche, costume Mao noir). Dans cette version, Dom et Max seront des hommes, Pat et Sam/Kim des femmes.

Acte 1

Le plateau pourra rester nu à l’exception d’une ou deux chaises. Dom arrive d’un pas incertain. Il porte le genre de blouses (bleues, roses ou vertes) qu’on met aux patients à l’hôpital. Il jette autour de lui un regard intrigué, avant de découvrir avec stupéfaction la présence des spectateurs, et de s’avancer pour les observer avec un air inquiet. Pat, portant la même tenue, arrive derrière lui.

Pat – Bonjour.

Surpris, Dom sursaute, se retourne et aperçoit Pat.

Dom – Vous m’avez fait peur…

Pat – Désolée… Alors vous aussi vous…?

Dom – Oui…

Moment d’embarras.

Pat – On s’est déjà vus, non ?

Dom – On était dans le même wagon, je crois.

Pat – Voiture 13, c’est ça ! Je ne sais pas si ça a un rapport…

Dom – Un rapport ? Avec le numéro 13, vous voulez dire ?

Pat – Avec le fait qu’on soit là tous les deux ! Parce qu’on était dans le même wagon…

Dom – Je ne sais pas. À vrai dire, je ne sais pas du tout pourquoi on est là.

Pat – Moi non plus. Je n’y comprends rien. À la descente du train, deux agents m’ont demandé de les suivre…

Dom – Vous êtes sûre que c’était des policiers ?

Pat – Je pense, oui… Ils portaient un masque. Enfin pas un masque… Comme dans les hôpitaux, je veux dire. Ils m’ont fait monter dans une ambulance et…

Dom – Une ambulance, vous êtes sûre ? Non, parce que si c’était des policiers…

Pat – Disons… un fourgon, alors.

Dom – Un fourgon de police médicalisé.

Pat – C’est ça… Ils m’ont conduite jusqu’ici et… ils m’ont dit d’attendre. Et vous ?

Dom – Pareil… Donc on ne vous a rien dit non plus.

Pat – On m’a dit d’attendre.

Dom – Et… vous n’avez rien entendu d’autre ?

Pat – Non… (Un temps) Je crois que le mot quarantaine a été prononcé.

Dom – Ah oui….?

Pat – Vous avez entendu ça, vous aussi ?

Dom – Pas vraiment…

Pat – C’est le plus probable, non ?

Dom – Une quarantaine, oui… Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?

Pat – Ça expliquerait les masques.

Dom – Oui… Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Pat – On attend… C’est ce qu’on nous a dit, non ? On nous a dit d’attendre.

Un temps.

Dom – Une quarantaine… Si ça dure vraiment quarante jours… J’espère qu’on nous donnera quelques explications avant.

Pat – On dit une quarantaine, mais… ce n’est pas forcément aussi long. Ça dépend des maladies.

Dom – Vous croyez qu’il s’agit d’une maladie ?

Pat – Quoi d’autre ? Si on nous met en quarantaine…

Dom – Oui… Ça doit être un virus.

Pat – Très contagieux, j’imagine.

Dom – Oui… sûrement.

Pat – Je ne ressens aucun symptôme, et vous ?

Dom – Non, moi non plus.

Pat – Remarquez… Ça ne veut pas dire qu’on n’est pas malades. Ça dépend du temps d’incubation.

Dom – Vous êtes médecin ?

Pat – Ordonateur.

Dom – Ordonateur ?

Pat – Autrefois, on disait informaticien, je crois.

Dom – D’accord… Donc les virus, vous connaissez…

Pat – J’ai surtout trois enfants… Et vous ?

Dom – Je n’ai pas d’enfants.

Pat – Non, je voulais dire… Vous non plus, vous n’êtes pas médecin.

Dom – Je suis formateur.

Pat – Formateur…

Dom – Avant on disait professeur, je crois. Demain on dira… dresseur, peut-être.

Pat – Je vois…

Dom – Ah oui ? Et qu’est-ce que vous voyez ?

Pat – Non, je veux dire… Vous en savez encore moins que moi sur les virus…

Un temps.

Dom – Et donc le temps d’incubation, ça dépend des virus ?

Pat – Tout à fait… Parfois on ressent les premiers symptômes une semaine après la contamination. Parfois moins, parfois plus.

Dom – Vous m’avez l’air d’en connaître un rayon sur la propagation des épidémies… pour quelqu’un qui n’est pas médecin.

Pat – Je vous l’ai dit, j’ai trois enfants. Quand il y en a un de malade, c’est rare que les deux autres ne suivent pas quelques jours après.

Dom – Mais nous on n’est pas malades !

Pat – On est peut-être contagieux bien avant d’être malade soi-même.

Dom – Oui… Si on est vraiment porteur du virus.

Pat – D’où la quarantaine, probablement… Mais, on va sûrement nous expliquer tout ça.

Dom – Oui, sûrement…

Max arrive, portant la même tenue qu’eux.

Dom – Ah… Plus on est de fous…

Pat – Plus on est de fous ?

Dom – C’est une expression qu’on disait autrefois… Plus on est de fous… Non rien…

Pat – Monsieur va peut-être pouvoir nous en dire plus.

Max, l’air passablement déboussolé, s’avance vers le public.

Dom – Je ne parierais pas là-dessus. Il n’a pas l’air très net.

Pat – Bonjour.

Max – Ah, bonjour… Je… Je viens d’arriver, moi aussi…

Dom – Comment savez-vous qu’on vient d’arriver ?

Max – Pardon ?

Dom – Vous avez dit : je viens d’arriver moi aussi. Comment savez-vous qu’on vient d’arriver ? On pourrait être déjà là depuis des semaines…

Max – Vous êtes là depuis plusieurs semaines ?

Pat – On vient d’arriver.

Max – Ah… Comme moi alors… C’est bien ce que je disais.

Pat – Oui…

Max – Et… vous savez pourquoi on est là ?

Dom – On comptait un peu sur vous pour nous le dire…

Max – Je ne sais pas… Ils m’ont cueilli à la descente du train, sans aucune explication. Je n’ai pas que ça à faire, moi.

Pat – Et moi donc… Mes trois enfants m’attendent à la maison. Sans parler de mon mari. Et vous ?

Max – Je ne suis pas marié. J’avais juste fait un saut dans le Sud pour voir ma mère à l’hôpital.

Dom – Elle est malade, elle aussi ?

Max – Elle s’est cassé le col du fémur.

Pat – Ça au moins, ce n’est pas contagieux…

Max – Oui, mais qui est-ce qui va me payer, moi ? J’ai deux chantiers à terminer avant la fin de la semaine…

Pat – On nous donnera peut-être un dédommagement. Vous êtes artisan ?

Max – Je suis plombier.

Dom – Et dire que quand on en cherche un, on n’en trouve jamais…

Max – Pardon ?

Dom – Non, rien…

Pat – Plombier… J’ai déjà entendu ce mot, mais je ne sais plus ce que ça veut dire exactement.

Dom – On dit réparateur, maintenant.

Pat – Ah, oui…

Dom – Monsieur est réparateur spécialisé. Il répare des tuyaux, des canalisations, des robinets… Plombier, comme on disait autrefois.

Max – C’est ça.

Dom – Donc, vous ne savez pas non plus pourquoi on nous a enfermés ici ?

Pat – Parce que vous pensez qu’on est enfermés ?

Dom – Enfermés ou pas, si on est en quarantaine, on n’a pas le droit de sortir, non ?

Max – Alors vous croyez qu’on est en quarantaine ?

Dom – D’après Madame, qui est une grande spécialiste, on est porteurs d’un virus, et on est contagieux. C’est pour ça qu’on nous a mis à l’isolement.

Max – Un virus ? Quel virus ?

Pat – Ça… C’est sûrement un virus inconnu. Sinon, il y aurait déjà des vaccins, et on ne nous aurait pas placés en quarantaine.

Max – D’accord… Mais pourquoi nous ? Vous le savez ?

Pat – On a dû être en contact sans le savoir avec une personne malade… Vous disiez que vous êtes allé voir votre mère à l’hôpital ?

Max – Pour une fracture !

Pat – Oui… Mais les hôpitaux, c’est bourré de virus, non ? C’est bien connu…

Max – Ça va être de ma faute, maintenant…

Dom – Ne vous énervez pas, mon vieux. Personne ne vous reproche rien.

Pat – Et puis si on est enfermés ici pendant des semaines, il vaut mieux rester solidaires.

Max – Parce que vous pensez qu’ils vont nous garder pendant des semaines ?

Pat – On ne sait pas. Pour l’instant, on ne sait rien.

Un temps.

Max – Et vous ça va ?

Pat – Ça va… J’aurais préféré rentrer directement chez moi, retrouver mon mari et mes enfants, mais bon…

Max – Non, mais ça on s’en fout. Je veux dire… Est-ce que vous avez l’impression d’être malade.

Pat (froissée) – Pas pour le moment.

Max – Et vous ?

Dom – Ça va. Mais… merci de vous préoccuper de ma santé.

Max – Moi non plus, je… Je suis en pleine forme.

Dom – Tant mieux, tant mieux… On est contents pour vous…

Max jette à nouveau un regard autour de lui.

Max – Vous savez où on est, exactement ?

Dom – Non… On ne voyait rien depuis le fourgon mortuaire qui nous a amenés ici. Les stores étaient tirés.

Max – C’était un fourgon mortuaire, vous êtes sûr ?

Dom – J’ai dit ça ? Non, je voulais dire fourgon sanitaire, évidemment.

Pat – On a roulé à peine un quart d’heure. On ne doit pas être très loin de la gare…

Max – Ouais… mais ce n’est pas un hôpital.

Pat – Non… Mais comme pour l’instant on n’est pas malades.

Max – C’est bizarre… C’est quoi, cet endroit…? (Il fait le tour de la scène, et son visage se fige en apercevant les spectateurs.) Et ceux-là, c’est qui ?

Pat – Ceux-là ? Qui donc ?

Max (désignant le public) – Ceux-là !

Pat s’avance en plissant les yeux.

Pat – Je ne vois rien… Avec ces lumières… C’est aveuglant…

Max – Là ! Tous ces gens qui nous regardent !

Pat (apercevant le public) – Non… Mais c’est quoi ça…? (À Dom) Vous avez vu ?

Dom – Oui… C’est la première chose que j’ai vue en entrant.

Pat – Vous auriez pu nous le dire !

Dom – Quoi ?

Pat – Qu’on nous regardait ! Qu’on nous écoutait !

Dom – Ça m’est sorti de l’esprit… Qu’est-ce que ça aurait changé ? On n’a rien fait de mal, non ? Et on n’a rien dit de mal…

Pat – J’espère…

Max – Moi, je n’ai rien dit du tout.

Pat – C’est un cauchemar…

Max – Vous croyez qu’ils nous entendent ?

Dom – Je pense même qu’ils sont là pour ça.

Max – Pour nous écouter ?

Pat – Pour nous observer, en tout cas. Puisqu’on est en observation. Pour voir comment la maladie va évoluer…

Max – C’est curieux. Nous, on ne les entend pas.

Dom – Peut-être parce qu’ils ne disent rien.

Pat – Ou alors ils sont derrière une vitre.

Max – Une vitre ?

Pat – Comme dans une salle d’interrogatoire, vous voyez… (Plissant les yeux face aux projecteurs qui l’aveuglent) Et avec ces lumières qu’on nous envoie dans les yeux…

Dom – Je ne me suis encore jamais trouvé dans une salle d’interrogatoire. Pas avant aujourd’hui en tout cas.

Pat – Mais si, vous savez bien. Quand on est du bon côté, on peut voir les gens, et eux ils ne nous voient pas.

Max – Les gens ?

Pat – Les suspects !

Max – Oui, mais là, on les voit.

Dom – Il y a une chose dont je suis sûr, c’est que si un jour je me retrouve dans une salle d’interrogatoire, je ne serai certainement pas du bon côté.

Max – Le bon côté…? C’est lequel, à votre avis ?

Dom – Le bon côté de la vitre ! Celui d’où on voit sans être vu…

Max – Alors d’après vous, c’est eux qu’on va interroger… et nous on est là pour regarder.

Pat – Vous avez raison, ça ne tient pas debout. On n’est pas des policiers…

Dom – Si vous le dites…

Pat – Pardon ?

Dom – Vous avez l’air d’en connaître un rayon aussi sur les salles d’interrogatoire…

Pat – Qu’est-ce que vous voulez insinuer ?

Dom – Je ne sais pas… Vous savez tout sur les virus, ou presque… Vous savez à quoi ressemble une salle d’interrogatoire. Ce n’est pas eux qui vous envoient, au moins ?

Pat – Eux ? Je ne comprends pas…

Max – Vous pourriez être une infiltrée. Je crois que c’est ça que ce monsieur essaie d’insinuer. Une espionne, si vous préférez…

Pat – Je crois surtout qu’on commence tous à devenir fous. Ces gens sont sûrement des médecins. Ils sont là pour observer l’évolution de notre maladie, sans risquer d’être contaminés.

Max – On n’a qu’à faire comme s’ils n’étaient pas là.

Dom – Voilà. On va faire comme ça… Comme si de rien n’était. Comme si on n’était pas des cobayes dans un laboratoire, épiés jour et nuit par une centaine de spécialistes pour voir en combien de temps on va mourir, et de quelle façon…

Sam, portant la même tenue, arrive derrière eux.

Sam – Bonjour…

Pat – Madame va peut-être pouvoir nous renseigner… Bonjour Madame, vous êtes médecin ?

Sam – Je suis informateur.

Pat – Informateur ?

Dom – Autrefois, on disait journaliste, je crois.

Max – Ah… Donc vous êtes comme nous.

Sam – Vous êtes tous des informateurs ?

Max – Non… Je veux dire vous êtes comme nous… Vous ne savez pas pourquoi on nous a conduits ici.

Sam – Désolée, mais je n’en ai aucune idée. Juste en descendant du train…

Dom – Oui, bon, ça va, on le sait…

Sam – Je vous réponds… Si vous savez, pourquoi vous me demandez ?

Max – Mais on ne sait rien, on vient de vous le dire !

Sam – Ce n’est pas la peine de vous énerver, non plus.

Max – Excusez-moi, vous avez raison.

Sam – Donc, je descendais du train et… des policiers m’ont amenée jusqu’ici. Je n’ai aucune autre information. Je ne sais pas du tout pourquoi on nous a arrêtés.

Dom – On vous a dit qu’il s’agissait d’une arrestation ?

Sam – Non, pas explicitement, mais…

Pat – Moi j’ai entendu quarantaine, plutôt. Enfin, c’est ce que j’ai compris.

Sam – Ils parlaient peut-être de votre âge…

Dom – Nous voilà bien avancés…

Sam – Si on nous a placés en garde à vue, il y a sûrement une bonne raison.

Dom – Ah parce qu’on est en garde à vue, maintenant ?

Sam – Désolée… Je voulais dire en observation…

Pat baisse un peu la voix en désignant discrètement le public.

Pat – Donc vous ne savez pas non plus qui sont tous ces gens qui nous regardent…

Sam remarque l’assistance, mais ne montre aucune surprise.

Sam – Non…

Max – Alors vous aussi, vous étiez dans ce train ?

Sam – Voiture 13. Siège 40. Et vous ?

Pat – 42.

Max – 41.

Dom – 43.

Sam – Donc on était assis l’un à côté de l’autre.

Pat – Ou l’un en face de l’autre.

Sam – Ça pourrait expliquer qu’on ait été contaminés par la même personne… Mais par qui ?

Il lance un regard suspicieux aux trois autres. Perplexité générale.

Pat – On a une de ces allures avec ces tenues. J’ai l’impression d’être dans un asile de fous…

Max – Mais la folie, ça n’est pas contagieux… Si ?

Sam – On va quand même éviter tout contact physique.

Dom – Ah, parce que vous aviez l’intention de…

Pat – On va éviter de tousser, aussi. Ou alors on met sa main devant sa bouche.

Dom – Pourquoi on ne nous a pas donné de masques, alors ? Si on est contagieux.

Pat – Ils doivent considérer qu’entre nous ce n’est pas la peine. Si on est déjà tous condamnés…

Sam – Condamnés ?

Pat – Désolée, je voulais dire contaminés.

Max – Dans ce cas, ça ne sert à rien de mettre la main devant sa bouche avant de tousser.

Dom – Et donc on peut se toucher aussi, non ?

Sam – On pourrait au moins se présenter, avant. (Tendant la main à Dom) Sam.

Après une petite hésitation, Dom lui sert la main que lui tend Sam.

Dom – Dom.

Même manège avec les deux autres.

Pat – Pat.

Max – Max.

Ils se serrent tous la main, avec une certaine appréhension. On entend soudain un grésillement de haut-parleur et une voix off se fait entendre.

Voix – Bonjour à tous. Vous nous entendez ?

Moment de flottement.

Sam – Affirmatif. On vous reçoit cinq sur cinq.

Dom – Enfin disons quatre sur cinq.

Voix – Nous vous prions tout d’abord de nous excuser pour tous ces désagréments, rendus hélas nécessaires par la crise à laquelle nous sommes tous confrontés. Nous avons dû réagir en urgence. Et nous n’avons pas eu le temps de vous expliquer clairement les raisons de votre détention… Je veux dire de votre rétention dans ce lieu de confinement, pour éviter tout contact avec l’extérieur…

Pat – Et on peut savoir à présent quelle est la nature exacte de cette crise sanitaire ?

Voix – C’est un peu difficile à expliquer par le truchement d’un haut-parleur. Mais ne vous inquiétez pas. Nous allons bientôt venir à votre rencontre. En attendant, nous veillerons à ce que vous ne manquiez de rien. Il y a dans l’entrée un frigo et des placards bien garnis, qui vous permettront de vous restaurer. Il y a aussi une porte qui ouvre sur un couloir desservant des chambres, chacune équipée d’une salle de bain et d’un minibar. C’est assez sommaire, mais vous verrez, il y a tout ce qu’il faut…

Dom – Tout ce qu’il faut ?

Voix – Il y a même un babyfoot.

Max – Peut-on au moins savoir combien de temps tout ça va durer ?

Pat – Mon mari et mes enfants m’attendent à la maison. Enfin, surtout mes enfants…

Voix – Rassurez-vous. Vos familles, vos employeurs ou vos clients sont prévenus. Bon séjour avec nous, et à très bientôt.

On entend un nouveau grésillement puis plus rien.

Pat – Bon séjour ?

Dom – Et voilà… C’est tout… On n’a plus qu’à la fermer et attendre…

Sam – C’est dingue…

Moment de stupéfaction générale.

Pat – Je vais appeler mon mari. Au moins pour le prévenir. (Elle sort son portable.) Et puis dehors, ils ont peut-être plus d’informations… (Elle appuie sur une touche et son visage se fige.) Je n’ai pas de réseau… Et vous ?

Dom sort son portable.

Dom – Moi non plus.

Sam – Ils doivent utiliser un brouilleur…

Max – Mais pourquoi ?

Moment de perplexité.

Pat – Alors on est vraiment coupés du monde…

Dom – Qu’est-ce qu’on fait ?

Sam – Que voulez-vous qu’on fasse ?

Un temps.

Max – On n’a qu’à bouffer.

Dom – Pardon ?

Max – Ils nous ont dit où était la bouffe.

Dom – Alors on est séquestrés ici sans même savoir pourquoi, sans aucune possibilité de communiquer avec l’extérieur, et lui il ne pense qu’à bouffer…

Max – Vous avez une meilleure idée ?

Dom – Non…

Max – Alors vous faites ce que vous voulez, mais moi j’ai les crocs…

Il sort. Les trois autres se regardent.

Sam – C’est vrai que j’ai un peu faim, moi aussi…

Il sort.

Dom – Qu’est-ce que vous en pensez ?

Pat – Après tout… à quoi ça nous avancerait de nous laisser mourir de faim.

Elle sort. Après une hésitation, il la suit.

Noir.

Acte 2

La lumière revient sur le plateau. Dom et Pat font les cent pas, comme des lions en cage. Max les observe avec un air détaché, en mangeant une tranche de pizza.

Pat – On n’était pas quatre, avant ?

Dom – Si…

Pat – La quatrième a disparu…

Dom – Comment elle s’appelait, déjà ?

Max – Kim.

Pat – Kim ?

Dom – Sam, je crois.

Max – Sam, c’est ça…

Dom – Qu’est-ce qu’ils ont bien pu en faire ?

Max – Ils l’ont peut-être libérée.

Pat – Ils l’auraient libérée ? Et pourquoi pas nous ?

Dom – Ou alors, elle est morte…

Pat – Morte ? Vous voulez dire… de cette maladie ?

Dom – Je ne sais pas. (À Max) Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?

Max – Oui, elle est peut-être morte.

Pat – Ça n’a pas l’air de vous couper l’appétit, au moins…

Un temps.

Dom – Ça fait combien de temps qu’on est là ?

Pat – Je dirais une semaine, non ?

Max – Sept jours exactement.

Pat – Oui, c’est bien ce que je disais… Une semaine. J’ai l’impression de devenir folle.

Dom – Moi aussi.

Pat – Fous à lier, pas encore. Mais enfermés, on l’est déjà.

Max – De toute façon, on nous a dit de rester ici.

Dom – On ? C’est qui on ?

Max – L’Autorité. Enfin, les autorités sanitaires. Ils l’ont dit, dans le haut-parleur. Vous n’avez pas entendu ?

Pat – C’est juste une voix anonyme dans un haut-parleur…

Dom – C’est vrai, qu’est-ce qu’on en sait après tout ? On a peut-être été enlevés…

Max – Par des policiers ?

Pat – C’était peut-être des faux policiers. Ils étaient masqués…

Max – Pourquoi on nous aurait enlevés ?

Dom – Pour rançonner nos familles ? Je n’ai aucune famille… J’imagine que vous n’êtes pas milliardaires non plus.

Pat – Je n’ai que mon appartement, qui reste la propriété de la banque tant que je n’ai pas remboursé mon crédit sur cinquante ans. Je ne pense pas que ma banque paierait une rançon pour me faire libérer… dans le seul espoir que je puisse continuer à rembourser mon crédit.

Dom – Et puis personne ne nous a demandé de rançon.

Max – Pas à ma connaissance, en tout cas.

Dom – Nos ravisseurs ont dû se rendre compte qu’on n’était pas des bons clients, et ils se sont barrés. En oubliant de nous libérer…

Pat – Ou alors, c’est une prise d’otages. Les prises d’otages, c’est souvent très long. Ça dure des années, parfois.

Max – Une prise d’otages ?

Pat – Pourquoi pas ? Ils ont des revendications, et ils menacent de nous tuer si les autorités ne leur donnent pas ce qu’ils veulent.

Max – Dans ce cas-là, vous êtes mal barrés.

Dom – Vous ?

Max – Non, je veux dire… nous. On est mal barrés. Il y a bien longtemps que les autorités ne cèdent plus au chantage des terroristes. Même lorsque la vie des otages est en danger.

Un temps.

Pat – Je crois qu’on commence à délirer… Non, c’est une simple quarantaine, et puis voilà.

Dom – Vous croyez ?

Pat – C’est ce que je préfère croire, en tout cas. Pour ne pas devenir folle…

Max – Vous avez raison. Il ne faut pas voir tout en noir.

Pat – Le principal, c’est que personne n’est malade… Si c’est vraiment une quarantaine, on va finir par nous laisser sortir…

Max – Par quel mal on aurait bien pu être contaminés ?

Dom – C’est curieux, vous avez dit par quel mal, et pas par quelle maladie.

Pat – Par quoi d’autre on pourrait être contaminés ? À part une maladie ?

Max – Je ne sais pas… J’ai dit ça comme ça… Qu’est-ce que vous en pensez ?

Dom – Rien. Je n’en pense rien. Et si j’en pensais quelque chose, ce n’est pas à vous que je le dirais.

Pat fait face aux spectateurs.

Pat – Et eux, ils sont toujours là aussi…

Max – Peut-être qu’ils ne peuvent pas se barrer non plus.

Pat – On les retiendrait en otages, comme nous ?

Dom – S’ils sont libres de partir, je me demande vraiment pourquoi ils ne l’ont pas déjà fait.

Max – Oui… Parce qu’il ne se passe pas grand chose de très passionnant.

Pat – On se croirait dans une émission de télé-réalité. Même nous on va finir par s’ennuyer…

Le docteur Kim arrive derrière eux. C’est la même comédienne qui auparavant incarnait Sam. Elle porte un costume Mao noir et affiche un sourire de présentateur télé.

Kim – Chers amis, bonjour !

Les trois autres se retournent, surpris.

Pat – Elle ne porte pas la même blouse que nous. Elle doit être médecin.

Dom – C’est curieux, sa tête me dit quelque chose…

Pat – Moi aussi, j’ai l’impression de l’avoir déjà vue.

Max – Elle va peut-être nous expliquer ce qu’on fait là…

Dom – Enfin !

Pat – Bonjour Docteur. Alors ça y est, on nous libère ?

Kim – Pas tout à fait encore…

Dom – Si vous nous disiez d’abord qui vous êtes, et pourquoi on est là.

Kim – Je suis…. votre reformateur.

Pat – Reformateur ?

Kim – Je suis là pour vous remettre en forme.

Dom – Autrefois, on disait thérapeute, je crois.

Pat – Mais vous êtes médecin ?

Kim – En tout cas, je suis docteur… Je suis le docteur Kim. Et je suis là pour vous soigner.

Dom – Nous soigner ?

Kim – Disons… vous remettre dans le droit chemin. Le chemin de la guérison…

Pat – Et comment vous comptez vous y prendre ?

Kim – En vous reformatant, justement. Si c’est encore possible…

Pat – Donc vous n’avez pas de vaccin.

Max – Voilà qui est tout à fait rassurant…

Pat – Mais enfin… pourquoi nous retenez-vous ici ? Le moment est venu de nous le dire.

Kim – Vous avez été en contact avec quelqu’un de dangereux.

Max – Vous voulez dire… quelqu’un porteur d’un virus dangereux ?

Kim – Oui, en quelque sorte. Nous attendons de voir si vous êtes contaminés vous aussi…

Dom – Mais nous n’avons reçu aucun traitement !

Kim – Il n’existe aucun traitement.

Dom – Vous voulez dire aucun traitement d’ordre médical ?

Pat – Mais puisque nous ne souffrons d’aucun symptôme !

Kim – C’est une affection dont l’incubation peut être très longue.

Dom – Et si on est vraiment atteints par ce virus, qu’est-ce que vous allez faire de nous ?

Kim – Nous attendons des instructions à ce sujet.

Dom – J’ai l’impression de parler à un robot, dont le disque dur serait un peu rayé. Vous êtes sûre que ce n’est pas vous qui avez un virus ?

Pat – Ce qui est sûr, c’est que nous sommes enfermés ici depuis une semaine, sans aucun contact avec nos familles…

Dom – Même par téléphone !

Pat – Le réseau est brouillé. Les virus, ça ne se transmet pas par téléphone, si ?

Kim – Ça dépend lesquels…

Pat désigne le public.

Pat – Et puis c’est qui, tous ces gens qui nous observent ?

Kim – Ce sont des cobayes eux aussi.

Pat – Eux aussi ? Donc, nous sommes bien des cobayes.

Kim – Nous voulons voir quelles seront leurs réactions après un contact prolongé avec des personnes sévèrement atteintes, comme vous.

Dom – Mais on a aucun contact avec eux !

Kim – Oui. Mais eux ils vous entendent. Et ils vous voient.

Max – J’ai l’impression d’être un hamster dans un laboratoire.

Pat – Si encore on avait une roue pour faire un peu d’exercice.

Kim – Ce n’est pas un jeu, croyez-moi.

Pat – Mais enfin, c’est quoi ce virus, exactement ?

Kim – En réalité… ce n’est pas exactement un virus.

Max – C’est quoi alors ?

Kim – C’est plutôt quelque chose qui se transmet par un contact auditif. Ou visuel. Ou les deux. Par mimétisme, en quelque sorte.

Dom – Ah oui, c’est tout de suite beaucoup plus clair.

Kim – Quelqu’un dans la voiture 13 a eu devant vous un comportement inapproprié, déviant, et donc dangereux.

Pat – Quel genre de comportement ?

Kim – Vous ne vous souvenez vraiment pas ?

Pat – Non.

Kim – Aucun d’entre vous ?

Dom – Non.

Kim – Nous verrons cela. On vous a justement confinés ici pour vérifier que vous n’êtes pas contagieux.

Pat – Contagieux ? Mais vous dites qu’il ne s’agit pas d’un virus !

Kim – Que vous n’êtes pas tentés de reproduire ce dangereux travers, si vous préférez. Au risque de contaminer d’autres personnes.

Pat – Et combien de temps allez-vous nous retenir encore ici avant d’être sûrs que nous ne sommes pas… contagieux ?

Kim – Nous attendons des instructions à ce sujet. Pour l’instant, essayez de vous souvenir.

Sam – Nous souvenir de quoi ?

Kim – De ce que vous avez vu et entendu dans cette voiture 13. Je vous laisse y réfléchir encore un peu…

Pat – Mais enfin…

Kim – C’est tout pour aujourd’hui. Chers amis, nous nous reverrons bientôt. Et en attendant, si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à nous le faire savoir.

Pat – Vous le faire savoir ? Comment ? On est enfermés ici, et on n’a aucun moyen de communiquer avec l’extérieur ! Ou même avec le room service…

Kim – Ne vous inquiétez pas… Demandez, et on vous donnera. Cherchez et vous trouverez…

Dom – Frappez et on vous ouvrira ?

Kim s’en va.

Pat – Nous souvenir…

Max – Vous vous souvenez de quelque chose, vous ?

Dom – Non… Et vous ?

Pat – Moi non plus…

Dom – Et puis si on se souvenait de quelque chose, personne ne le dirait, non ?

Max – Et pourquoi ça ?

Pat (désignant le public) – Je vous rappelle qu’on nous écoute…

Dom – Ça, on ne risque pas de l’oublier.

Max – Se savoir écouté… ça évite les comportements déviants, non ?

Dom – C’est quoi un comportement déviant ?

Pat – Déviant par rapport à quoi ?

Max – Ça… On ne sait pas…

Pat – On ne sait plus.

Dom – On a sûrement dû le savoir un jour… mais on a oublié.

Un temps.

Max – Ça me donne faim, moi, tout ça. Pas vous ?

Max sort.

Pat – Il ne pense vraiment qu’à bouffer, celui-là.

Dom – Je me demande si ce con n’est pas là pour nous surveiller.

Pat – On est déjà surveillés, non ?

Dom – Disons nous surveiller de l’intérieur, alors.

Pat – Un espion ? Ça pourrait être n’importe lequel d’entre nous.

Dom – Oui… Pourquoi pas moi ?

Pat – Je ne pense pas que vous soyez des leurs.

Dom – C’est peut-être vous, l’espionne. Et vous essayez de me faire parler.

Pat – Dans ce cas, ce n’est pas très réussi. Vous ne dites rien.

Dom – Je suis prudent, c’est tout…

Pat – Alors c’est moi qui vais parler.

Dom – Comme vous voulez.

Pat – J’ai dit que je ne me souvenais de rien, mais… ce n’est pas tout à fait vrai.

Dom – Vraiment ?

Pat – Je me souviens de quelque chose.

Dom – Je vous écoute… (Désignant le public) Tous, nous vous écoutons…

Pat – Je me souviens du couple qui était assis à côté de nous, dans ce train.

Dom – Ah oui…?

Pat – L’homme s’est mis à raconter à la femme une histoire.

Dom – Une histoire ?

Pat – Une histoire de fous.

Dom – Je serai curieux de l’entendre.

Pat – Un fou trouve un miroir. Il le regarde, voit son visage et s’exclame : la tête de ce con me dit quelque chose… L’autre prend le miroir, le regarde à son tour et répond : Évidemment, ce con, c’est moi !

Dom – Et vous trouvez que c’est une histoire de fous ?

Pat – En tout cas, seul un fou peut raconter une histoire aussi insensée. C’est ce qu’on nous a toujours appris, non ?

Dom – Oui…

Pat – Et cette histoire, vous la connaissiez déjà avant que je vous la raconte…

Dom – Peut-être.

Pat – Vous l’avez entendue comme moi, dans ce wagon.

Dom – Admettons. Et alors ?

Pat – Le visage de la femme est devenu… comme grimaçant. Elle a été secouée de spasmes des pieds à la tête. Elle a ouvert la bouche et une sorte de cri saccadé est sorti de sa bouche.

Dom – Un cri ? Quel genre de cri ?

Pat – Ah, ah, ah !

Dom – Ah, ah, ah ?

Pat – Ah, ah, ah !

Elle se met à rire d’une façon hystérique.

Dom – Moins fort, je vous en prie… Et après ?

Pat – Elle n’avait pas l’air de souffrir. Il l’a regardée et il s’est mis à avoir les mêmes symptômes.

Dom – Donc c’est bien contagieux. Et ensuite ?

Pat – Des policiers sont arrivés et les ont emmenés tous les deux.

Dom – Je vois…

Pat – Bien sûr que vous voyez. Vous étiez là, comme moi.

Dom – Je ne m’en souviens pas…

Pat – Je ne suis pas une espionne. Vous pouvez vous confier à moi.

Un temps. Il l’entraîne en fond de scène, loin du public.

Dom – Ça s’appelle le rire.

Pat – Pardon ?

Dom – Cette maladie contagieuse dont vous venez de décrire les symptômes. Ça s’appelle le rire.

Pat – Le rire ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Dom – Une maladie que les autorités sanitaires avaient réussi à éradiquer. Enfin pas tout à fait, la preuve.

Pat – Mais c’était quoi, cette maladie ?

Dom – Une affection très ancienne. Aussi ancienne que l’Humanité. Les symptômes étaient relativement bénins, mais cela poussait à des comportements désordonnés. Déviants, comme ils disent…

Pat – Mais je viens de vous raconter la même histoire, et vous n’avez pas ri.

Dom – La deuxième fois, c’est toujours moins marrant. Et puis nous avons perdu l’habitude de rire. Nous ne savons plus ce qui est drôle.

Pat – Drôle ?

Dom – Drôle. Ou comique. Ce qui déclenche le rire. Nous ne savons plus rire.

Pat – Et vous ? Il vous arrive… de rire ?

Dom – En cachette, vous voulez dire ? Parce que sinon… Vous avez vu le sort qui est réservé à ceux qu’on surprend en train de rire.

Pat – Et alors ?

Il se rapproche d’elle et lui parle à voix basse.

Dom – Je fais partie d’un groupe.

Pat – Un groupe terroriste ?

Dom – Oui, si vous voulez. Nous tenons des réunions secrètes. On se raconte des histoires drôles, et on rit. Enfin, on essaie…

Pat – Des histoires de fous ?

Dom – Faut-il être fou pour se moquer des autorités ? Ou même du Guide Suprême…

Pat – Mais critiquer les autorités, c’est interdit, non ? Et manquer de respect au Guide Suprême, c’est un blasphème.

Dom – Autrefois le blasphème était autorisé.

Pat – Comment savez-vous tout ça ?

Dom – On a retrouvé des livres.

Pat – Des livres ?

Dom – Et des journaux, aussi.

Pat – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Dom – C’est comme des tablettes, mais les caractères sont imprimés à l’encre noire sur du papier.

Pat – Comme sur des emballages ?

Dom – Et comme ce n’est pas diffusé sur un réseau, c’est impossible à contrôler.

Pat – Et bien entendu, c’est interdit.

Dom – Il fut un temps où ça ne l’était pas… C’était une autre époque.

Pat – Je ne m’en souviens pas.

Dom – Une époque que tout le monde a oubliée. Les autorités ont tout fait pour ça. En brûlant tous les livres, notamment.

Pat – Le rire…

Dom – C’était le propre de l’homme, paraît-il. Ce qui le distinguait des animaux sociaux comme les abeilles, les fourmis ou les termites…

Pat – Il nous reste l’intelligence.

Dom – Mais pour combien de temps encore… Les professeurs sont devenus des formateurs. Les politiciens des reformateurs. Les informaticiens sont devenus des ordonateurs et déjà presque des ordinateurs…

Max revient. Ils abandonnent leur conversation et prennent un air détaché.

Pat – Vous avez bien mangé ?

Dom – C’était bon ?

Max – Excellent.

Pat – C’était quoi, aujourd’hui ?

Max – Pizza.

Dom – Encore ?

Pat – Combien de temps ils vont nous retenir enfermés ici, à bouffer des pizzas.

Max – J’aime bien, les pizzas.

Dom – Et si on s’évadait ?

Max – S’évader ? Mais c’est interdit, non ?

Dom – Bien sûr… Je plaisantais.

Max – Évidemment, que c’est interdit. Et puis on risquerait de contaminer les autres, dehors.

Dom – Le public, notamment. Là ils n’ont pas l’air de rigoler beaucoup, mais…

Max – Et puis de toute façon, on vous retrouverait vite…

Dom – Bon… Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Pat – Il reste de la pizza ?

Max – Il y en a plein dans le congélateur. Il suffit de les passer au micro-ondes.

Dom – Je vous accompagne.

Dom et Pat sortent. Kim revient.

Kim – Alors ? Vous avez réussi à leur arracher quelques informations ?

Max – Aucune… Je me commence à me demander si je suis un très bon informateur…

Kim – Oui, moi aussi… Bon… Mais vous avez bien une opinion ?

Max – Une quoi ?

Kim – Qu’est-ce que vous en pensez ?

Max – Rien. Vous m’avez toujours dit que je pensais trop, Chef. Et que ça pouvait être dangereux…

Kim – De toute façon, on a déjà un dossier sur eux.

Max – Et sur moi, vous avez un dossier, aussi ?

Kim – Évidemment ! C’est même vous qui l’avez rédigé, après vous être dénoncé vous-même à la police pour toucher la récompense. Vous ne vous souvenez pas ?

Max – Si, si… Ça m’a valu dix ans d’internement, pour me remettre dans le droit chemin, comme vous dites.

Kim – Si tout le monde était comme vous, nous aurions beaucoup moins de problèmes, croyez-moi.

Max – Vous êtes sûre que ces gens sont dangereux, Chef ?

Kim – Vous en doutez encore ?

Max – Non, bien sûr…

Kim – Puisque vous êtes incapable de leur soutirer la moindre information, vous me rédigerez un nouveau rapport sur vous-même. Vous me ferez la liste de toutes vos pensées déviantes. Je le veux demain matin sur mon bureau.

Max – Bien chef.

Max regarde autour de lui, et du côté des spectateurs.

Kim – À quoi vous pensez, encore ?

Max – À rien, je vous assure.

Kim – Je vois bien que vous pensez à quelque chose ! Alors ?

Max – Je me demandais… C’est quoi ici ?

Kim – Un théâtre désaffecté.

Max – Un théâtre ?

Kim – Un lieu où des gens se réunissaient autrefois pour rire ensemble.

Max – Pour rire ?

Kim – À l’époque c’était légal. On pouvait se moquer de tout. Même des autorités.

Max – Même du Guide Suprême ?

Kim – Même de soi-même.

Max – Heureusement que cette époque est définitivement révolue.

Kim – Oui… Ne me dites pas que vous pensez encore à quelque chose…

Max – Je vais aller faire mon rapport.

Max sort. Kim se dirige vers le public.

Kim – Et vous ça va ? Pas de symptômes alarmants ? Pas de rires intempestifs ? Bon, alors si vous vous tenez à carreaux, on vous laissera sortir tout à l’heure…

Kim sort. Dom et Pat reviennent.

Dom – Vous croyez que c’est lui ?

Pat – Qui ?

Dom – Sam ! Vous croyez que c’est un espion !

Pat – Donc vous ne pensez plus que ça puisse être moi.

Dom – Non.

Un temps.

Pat – Ce couple, vous vous en souvenez très bien.

Dom – Quel couple ?

Pat – L’homme qui raconte une histoire à la femme, et ils rient tous les deux.

Dom – Et pourquoi pensez-vous que je m’en souviens ?

Pat – Parce que ce couple, c’était nous.

Dom – Oui peut-être. (Un temps) Vous n’aviez jamais ri auparavant ?

Pat – Non. Je ne savais pas ce qui m’arrivait. C’était comme… Je ne contrôlais plus rien… J’avais un peu honte.

Dom – Je comprends. Ça fait toujours ça la première fois.

Pat – Et vous ? Vous avez déjà ri avec d’autres femmes, avant ?

Dom – Oui. Avec d’autres femmes. D’autres hommes aussi. Parfois à plusieurs.

Pat – À plusieurs…

Dom – Et ça vous a plu ?

Pat – Je… Je ne sais pas…

Dom – Ça vous a plu.

Pat – Oui…

Dom – Vous verrez, après on ne peut plus s’en passer.

Pat – C’est bien ce qui me fait peur. Et c’est pour ça qu’on nous a enfermés ici, non ?

Dom – Oui… Les deux autres, en face de nous, ça devait être des policiers.

Pat – C’est eux qui nous ont amenés ici. Ils étaient masqués, mais j’ai reconnu leur voix.

Dom – Alors vous saviez.

Pat – Oui. Mais pourquoi deux personnes qui rient, ça les inquiète à ce point ?

Dom – Le rire a un effet dévastateur, ils le savent.

Pat – Dévastateur ? Vous voulez dire que c’est dangereux pour la santé ?

Dom – Pour la santé, non. Ce serait même plutôt bon. C’est pour eux que le rire est dangereux.

Pat – Et pourquoi ça ?

Dom – Quand on commence à rire de tout, on est beaucoup moins naïf et donc beaucoup moins docile. Le rire est subversif…

Pat – Et qu’est-ce qu’ils vont faire de nous ?

Dom – Je ne sais pas. On leur fait peur.

Pat – Peur ?

Dom – Ils craignent que ce rire soit contagieux. Et que cette épidémie emporte tout le système. Et eux avec…

Pat – Vous croyez qu’ils pourraient nous tuer.

Dom – Ils y ont sûrement déjà pensé. Mais ils ne peuvent pas tuer tout le monde…

Pat – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Dom – Vous voulez que je vous en raconte une autre ?

Pat – Une autre blague ?

Dom – Mourir pour mourir, autant mourir de rire…

Pat – Je vous préviens, je suis mariée.

Dom – Rassurez-vous, rire ce n’est pas vraiment tromper.

Pat – Je vous écoute…

Dom – Alors c’est l’histoire de…

Pat – Ne restons pas là, je crois qu’on nous écoute…

Dom – Vous avez raison… Allons plutôt dans ma chambre…

Ils sortent. Kim et Max reviennent.

Sam – Tenez, chef, voilà mon rapport.

Kim – Ce n’est pas très épais… Vous êtes sûr que vous n’avez rien oublié.

Sam – Absolument sûr, chef.

Kim – Où sont-ils passés ? Ils ne se seraient pas échappés, au moins…

Max – Ils doivent être dans leurs chambres.

On entend rire bruyamment Dom et Pat.

Kim – Maintenant au moins, on est fixés.

Max – Oui… Ils ont bel et bien attrapé le virus.

Ils les écoutent rire à nouveau, un peu gênés et un peu troublés.

Kim – Vous avez déjà ri, vous ?

Max – Non, et vous ?

Kim – Ça a l’air douloureux, non ?

Max – Je ne sais pas, je vous dis que je n’ai jamais ri. Vous essayez encore de me piéger ?

Nouveaux éclats de rire en off.

Kim – Cette fois, on n’a pas le choix. Il faut en référer à l’Autorité…

Noir.

Acte 3

Kim est debout, toujours en costume Mao. Dom, Pat et Max sont assis. Dom et Pat portent toujours leurs blouses bleues, roses ou vertes de patients, mais Max porte désormais une blouse blanche façon infirmier.

Kim – Chers amis, merci tout d’abord d’avoir répondu à notre invitation.

Pat – On n’a pas tellement le choix…

Dom – On est prisonniers !

Kim se racle la gorge et poursuit comme si de rien n’était.

Kim – Donc, je vous ai réunis ici pour une thérapie de groupe.

Pat – Vous voulez dire un interrogatoire…

Kim – Nous savons que deux d’entre vous ont été victimes d’une crise de rire depuis leur arrivée ici. Ce qui prouve que l’un ou l’autre était déjà contaminé avant cette mise en quarantaine. Et que le deuxième a contracté le virus à son contact.

Dom – Si vous le savez, pourquoi ce simulacre d’enquête ?

Kim – Nous attendons des coupables qu’ils se dénoncent eux-mêmes. Cela fait partie de la thérapie…

Max – Rire, nous ? Mais nous ne savons même pas ce que ça veut dire. N’est-ce pas, mes amis ?

Pat – Ça va, laissez tomber… On a compris que vous étiez un espion.

Max – Mais je vous assure que…

Dom – Un très mauvais espion, d’ailleurs.

Max – Bon d’accord, un infiltré, peut-être, mais je ne suis pas un espion. Les espions, c’est quand on est du mauvais côté. Nous on est du bon côté, n’est-ce pas Chef ?

Kim – Monsieur n’est pas un espion. C’est un informateur.

Dom – Et vous, vous êtes quoi, exactement ?

Kim – Je suis votre reformateur.

Dom – Un réformateur ?

Kim – Je suis ici pour vous reformater.

Dom – Ce n’est pas le sens originel du mot réformateur.

Kim – Regardez dans le dictionnaire, et vous verrez !

Dom – C’est vous qui l’avez entièrement réécrit, ce dictionnaire. Mais j’ai retrouvé un exemplaire d’une vieille encyclopédie, et je connais le sens que tous ces mots avaient autrefois.

Kim – C’est à l’Autorité qu’il appartient désormais de définir le sens de chaque mot, en prenant pour seule considération le bien de la Nation.

Dom – Vous avez tout réécrit, même la Bible ! Vous avez remplacé Dieu par le Guide Suprême ! Et vous avez brûlé tous les livres pour ne laisser aucune trace du passé !

Kim – Apparemment pas tous, puisque vous semblez en avoir lu quelques-uns.

Dom – Tout ce qu’on peut lire aujourd’hui, c’est sur un écran via un réseau dont vous avez entièrement le contrôle.

Pat – Donc, vous voulez nous reformater… Effacer le disque dur et réinstaller le système d’exploitation, c’est ça ?

Dom – Et aussi installer un anti-virus, probablement

Kim – Le rire, c’est très addictif. Quand on a ri une fois, on sera toujours tenté de recommencer.

Pat – Alors d’après vous, le rire serait une drogue ?

Dom – Une drogue douce, en tout cas.

Kim – L’addiction au rire, c’est comme l’addiction à l’alcool. On n’en guérit jamais tout à fait. On peut s’abstenir de rire. Mais la tentation sera toujours là.

Max – Alcoolique un jour, alcoolique toujours.

Kim – Vous savez de quoi vous parlez. On vous a envoyé en cure de désintoxication pendant dix ans. Vous buviez de l’alcool en cachette. Et vous vous étiez dénoncé vous-même à la police.

Max – Maintenant, je ne bois plus.

Dom – Mais qu’est-ce qu’il bouffe…

Max – Alors cette thérapie, c’est un peu comme une réunion des alcooliques anonymes ?

Kim – C’est ça… Une réunion des rieurs anonymes.

Pat – Dont le but est de démasquer ceux qui rient en cachette.

Kim – Exactement.

Dom – Et comment vous allez faire ça ?

Kim – Je vais vous raconter une histoire. Une histoire drôle, paraît-il. On verra bien qui d’entre vous se met à rire.

Pat – Je vois. Un test de dépistage, en somme.

Dom – C’est curieux, mais quelle que soit l’histoire que vous allez nous raconter, je doute que vous fassiez rire quiconque.

Kim – Et pourquoi ça ?

Dom – Parce que pour rire, on doit être entre gens consentants et de bonne compagnie.

Pat – Là, en gros, vous nous dites que le premier qui rira partira en camp de rééducation.

Dom – Ou pire, sera exécuté.

Kim – Comment vous avez deviné ?

Pat – Je suis déjà morte de rire…

Kim – Bon, je vous raconte quand même mon histoire.

Max – On vous écoute, Chef.

Kim – Un fou trouve un miroir. Il le regarde, voit son visage et s’exclame : la tête de ce con me dit quelque chose. L’autre prend le miroir, le regarde à son tour et répond : Évidemment, c’est moi.

Max – C’est complètement idiot.

Kim – C’est justement ça qui est drôle, non ? Enfin je crois.

Dom – Après, ça dépend comment on la raconte.

Pat – Et surtout qui la raconte.

Kim – Vous croyez ?

Pat – Quand on sait qu’on va être exécuté si on rit, ça n’aide pas.

Kim – Vous trouvez ?

Pat – Bah non.

Kim – Je vois ce que vous voulez dire… Alors on n’a qu’à dire… le premier qui rira aura une tapette !

Dom – Une tapette ?

Dom et Pat rient.

Max – Une tapette…

Le rire étant communicatif, Max se met à rire aussi.

Kim – Tout le monde est contaminé, alors…

Dom – Il est des nôtres, il s’est mis à rire comme les autres…

Kim Max) – Bon, vous, maintenant, vous êtes vraiment en quarantaine.

Max – Bien, Chef.

Dom – Le premier qui rira aura une tapette…

Max ne peut s’empêcher de continuer à rire.

Kim – Vous trouvez ça drôle ?

Max – Mais pas du tout ! Enfin si, mais…

Dom – Vous voyez que vous aussi, vous pouvez être drôle, quand vous voulez. Enfin plutôt quand vous ne voulez pas…

Ils continuent tous à rire de façon un peu hystérique. Kim semble très incommodée, et presque effrayée par ces rires.

Kim – Je vous ordonne d’arrêter de rire !

Mais les autres, emportés par ce fou rire, ne peuvent pas s’arrêter. Kim se bouche les oreilles, et sort précipitamment. Dom, Pat et Max cessent peu à peu de rire.

Dom – Eh bien vous êtes des nôtres, à présent. Alors, quel effet ça fait ?

Max – De rire ? Je ne sais pas… Je pensais que c’était douloureux. En réalité, c’est plutôt agréable.

Pat – Très agréable…

Max – En tout cas, ça soulage.

Dom – Et dire qu’autrefois, on avait le droit de rire en public…

Pat – Comment on en est arrivés là ?

Dom – Ça a débuté il y a très longtemps, mais ça s’est installé progressivement. On a commencé par interdire de rire à propos de certaines choses. De la religion, d’abord…

Max – Et des autorités, bien sûr.

Dom – Et puis on a fait du Guide Suprême un nouveau Dieu, et toute critique est devenue un blasphème.

Max – L’alcool a été interdit aussi, parce que quand on est saoul, on a tendance à rire plus facilement.

Dom – L’Autorité avait établi une liste de sujets dont on pouvait encore rire. Au fil des années, la liste est devenue de plus en plus courte.

Max – Au bout du compte, ils ont décidé que le plus simple, c’était d’interdire de rire.

Dom – Et c’est comme ça que peu à peu, de ne plus avoir le droit de rire de tout, on n’en est arrivé à ne plus avoir le droit de rire de rien…

Max – Finalement, on n’avait même plus le droit de rire de soi-même…

Dom – Même les pauvres n’avaient plus le droit de rire de leur propre malheur.

Pat – Mais comment ont-ils fait pour faire respecter cette interdiction ?

Dom – Les autorités ont traité le rire comme une maladie mentale. Ceux qu’on surprenait à rire étaient immédiatement internés.

Max – Et bien sûr, on a supprimé tout ce qui pouvait donner envie de rire.

Dom – Interdiction des journaux, fermeture des théâtres, autocensure généralisée…

Max – Les clowns, les humoristes et les comédiens étaient considérés comme de dangereux terroristes.

Dom – Le rire était traité comme la lèpre autrefois. Des gens ont été murés vivants chez eux parce qu’on les avait entendus rire.

Max – On a aussi forcé toute la population à porter un masque.

Dom – Au prétexte de se protéger d’un virus. En réalité, c’était pour qu’on ne voit plus ne serait-ce qu’un sourire sur le visage de personne. Ces masques étaient devenus comme des muselières.

Max – Comme dans certaines religions, autrefois.

Dom – Avant que l’Autorité ne devienne la seule et unique religion.

Max – Peu à peu, on n’a plus entendu rire personne.

Dom – En interdisant de rire, bien sûr, on interdisait aussi de critiquer, et de protester.

Max – Plus de conflits sociaux, plus de débats politiques, et donc plus d’élection.

Dom – Comme c’était déjà le cas dans bon nombre de dictatures laïques ou religieuses.

Max – L’Autorité pensait ce mal définitivement éradiqué. Mais quelques cas sporadiques ont resurgi récemment. Vous êtes parmi ceux-là.

Pat – Qu’est-ce qu’ils vont faire de nous ? Nous tuer ?

Max – Avant de vous éliminer, puisque vous êtes considérés comme des rieurs impénitents et donc incurables, ils voulaient vous utiliser pour faire des expériences.

Pat – Des expériences ?

Max – Étudier la réaction du public à votre contact, observer comment le mal se propage, et voir les ravages que peut provoquer le rire sur une population saine.

Pat considère le public.

Pat – Alors on était supposés les faire rire ?

Dom – On connaît seulement quelques mauvaises blagues…

Pat – Il va falloir réapprendre à rire et à faire rire.

Un temps.

Max – Mais qu’est-ce qui se passera si le Guide Suprême nous abandonne ?

Dom – Ce ne sera pas la fin du monde. Un recommencement plutôt. Les formateurs redeviendront professeurs. Et les reformateurs politiciens…

Max – Et les informateurs comme moi ? Je ne sais rien faire ! Qu’est-ce que je vais devenir ?

Dom – Si vous ne savez rien faire, vous pourrez toujours devenir comédien.

Noir.

Acte 4

Pat fait les cent pas, inquiète. Elle s’avance vers le public.

Pat – Ne vous inquiétez pas, on va bientôt vous libérer, vous aussi. Enfin, j’espère…

Dom arrive.

Dom – Alors, du nouveau ?

Pat – Toujours rien. Il m’a semblé entendre un peu d’agitation dehors. Mais le son est très atténué.

Dom – Les théâtres sont toujours très bien insonorisés.

Pat – Où est passé l’espion ?

Dom – Il est en train de finir les pizzas…

Pat – On est toujours enfermés ici, coupés du monde. Ça fait des jours qu’on n’a plus aucune nouvelle de l’extérieur.

Dom – Quand il n’y aura plus rien dans le congélo, on va mourir de faim. Nous qui pensions mourir de rire…

Pat – Vous pensez qu’on sortira d’ici vivants ?

Dom – Est-ce qu’on n’était pas déjà morts avant cette mise en quarantaine…?

Pat – Vous avez raison. La seule véritable maladie dont on souffre depuis longtemps, c’est la sinistrose.

Dom – Et le rire serait plutôt son antidote.

Max revient.

Max – J’entends des bruits bizarres, dehors… Pas vous ?

Dom – Non…

Ils prêtent l’oreille tous les trois.

Pat – Ah oui, peut-être… Ça vient de très loin…

Dom – Ça ressemble à… des explosions, non ?

Max – Des explosions ? Des explosions de rire, alors.

Kim revient. Le visage défait et sa tenue en désordre. Il porte un panneau d’interdiction de rire : sur un papier fixé à un cadre rond cerclé de rouge, un visage hilare façon émoticône, barré d’un trait rouge.

Max – Ça n’a pas l’air d’aller, Chef. Qu’est-ce qui vous arrive ?

Kim – La situation a évolué…

Max – Et pas dans le bon sens, apparemment.

Kim – Ça dépend pour qui.

Max – L’épidémie se propage ?

Kim – Hélas, c’est devenu une pandémie à l’échelle planétaire. Une crise de rire totalement hors de contrôle. Un fou rire généralisé. On rapporte des explosions de rire un peu partout en ville.

Max – C’est si grave que ça ?

Kim – Des rires éclatent à tous les coins de rues. La police est complètement dépassée. Pire. Beaucoup de policiers sont déjà morts de rire… Ils rient à s’en décrocher les mâchoires. Ils rient à s’en faire péter les côtes ! Ils se tordent de rire ! Ils sont écroulés de rire ! Ils rient comme des déments ! Ils rient comme des bossus ! Ils rient à s’en rouler par terre ! Ils pleurent de rire !

Max – Ah parce qu’on peut aussi pleurer de rire ?

Kim – Vous connaissez l’expression plus on est de fous, plus on rit ?

Max – Non.

Kim – Eh bien je peux vous dire que le monde entier est devenu fou !

Dom – Alors la révolution est en marche…

Kim – C’est notre système tout entier qui s’effondre. Les autorités ont démissionné, et le Guide Suprême a quitté le pays.

Max – Le Guide Suprême ? Mais pour aller où ?

Kim – Il a demandé l’asile politique au Vatican. Là-bas, au moins, il ne risque pas de mourir de rire.

Pat – Et qu’est-ce que vous allez faire de nous ?

Kim – Ça ne sert plus à rien de vous garder en quarantaine. Vous êtes libres.

Dom – Enfin… J’ai hâte de voir ça. Des gens qui rient sur la voie publique, dans les transports en commun, et pourquoi pas demain dans les cinémas et dans les théâtres.

Kim – Moi, ça ne me fait pas rire du tout.

Pat – Allez ! Venez vous fendre la poire avec nous !

Dom – Vous la connaissez, celle-là ? C’est l’histoire d’un fou qui voulait interdire de rire à la Terre entière…

Max – Et finalement, c’est lui qui s’étrangle de rire.

Les autres se mettent à rire à gorge déployée. Kim commence à être prise d’un fou rire nerveux elle aussi, qui se transforme bientôt en convulsions, et elle s’effondre. Pat se penche sur elle.

Pat – Elle est morte ! Alors on peut vraiment mourir de rire ?

Max – C’est un phénomène qu’on a observé récemment. Les responsables de l’Autorité meurent foudroyés quand ils sont exposés à un tonnerre de rires.

Dom – C’est pour ça qu’ils voulaient à tout prix enrayer l’épidémie.

Pat (à Max) Mais vous vous n’êtes pas mort.

Max – Sûrement parce que je n’y croyais déjà plus…

Dom – Vous étiez déjà vacciné, en quelque sorte. Comme nous !

Pat – Alors nous sommes libres ?

Dom – Libres de rire de tout à nouveau !

Pat – Et nous qui pensions être là pour la grippe aviaire ou le Tsingtaovirus.

Max – Qu’est-ce qu’on va faire, maintenant.

Dom – On va réapprendre à rire. On va réapprendre à vivre.

Pat – Ça me fait un peu peur…

Dom – C’est normal. Au début, les esclaves affranchis ne savent pas quoi faire de leur liberté.

Max – Je pourrais me remettre à boire ?

Pat – Bien sûr ! Mais vous n’en aurez peut-être même plus besoin.

Max – C’est merveilleux ! Mais c’est vrai que ça donne le vertige.

Dom – Oui… Nous sommes les colombes d’un magicien décédé.

Max – Qu’est-ce que ça veut dire ?

Dom – Nous sommes nés d’un tour de magie. Mais le magicien qui nous a fait surgir du néant n’est plus là. Nous ignorons tout de l’illusion qui nous a fait naître, et nous ne savons plus très bien quoi faire de nos ailes…

Pat – C’est beau ce que vous dites.

Dom – C’est de la poésie.

Pat – De la poésie ?

Dom – Un autre truc qu’ils avaient interdit.

Pat – Il y en a d’autres comme ça ?

Dom – Bien d’autres ! L’orgasme, par exemple. Vous ne savez pas non plus ce que c’est ?

Pat – Je vous l’ai dit, je suis mariée…

Dom – Je vous montrerai tout à l’heure, en privé… Vous verrez. L’orgasme est à l’amour, ce que le rire est à l’intelligence, ou ce que l’éternuement est au rhume. Ça ne soigne pas, mais sur le coup ça soulage.

Kim reprend conscience.

Pat – Tiens, on dirait qu’elle n’est pas tout à fait morte, finalement.

Max – Elle ne devait plus trop y croire, elle non plus.

Kim – Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

Pat – Vous avez été victime d’une crise de rire. Ne vous inquiétez pas, ça va aller, maintenant.

Max – Et le public ? On l’avait oublié.

Dom – Maintenant qu’on a à nouveau le droit de les faire rire impunément…

Max – On a le droit, Chef ?

Kim – On est dans un théâtre, après tout.

Dom – Il va falloir qu’on invente de nouvelles histoires drôles, alors.

Kim – Oui, parce que cette histoire de fous qui se regardent dans un miroir, je n’ai toujours pas compris…

Dom – En fait c’est une histoire symbolique.

Kim – Symbolique ? Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

Dom – L’humour est un miroir. C’est le miroir que les comédiens tendent au public pour qu’il puisse rire de ses propres travers.

Pat – Et nous pouvons tous nous reconnaître dans ce miroir.

Dom – Tous. À part les fous, qui préfèrent briser le miroir pour ne pas voir la face grimaçante qu’il leur renvoie.

Max – Alors rions !

Dom – C’est notre liberté, et pour citer un humoriste du siècle dernier : La liberté ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

Pat – Rions ensemble, mais rions de tout…

Max – Car si aujourd’hui on ne peut plus rire de tout, demain on ne pourra plus rire du tout.

Max saisit le panneau d’interdiction de rire, et l’enfonce sur la tête de Kim. Ils éclatent tous d’un rire sonore, qu’on pourra amplifier par des rires préenregistrés.

Noir.

Fin

L’auteur

Né en 1955 à Auvers-sur-Oise, Jean-Pierre Martinez monte d’abord sur les planches comme batteur dans divers groupes de rock, avant de devenir sémiologue publicitaire. Il est ensuite scénariste pour la télévision et revient à la scène en tant que dramaturge. Il a écrit une centaine de scénarios pour le petit écran et plus de soixante-dix comédies pour le théâtre dont certaines sont déjà des classiques (Vendredi 13 ou Strip Poker). Il est aujourd’hui l’un des auteurs contemporains les plus joués en France et dans les pays francophones. Par ailleurs, plusieurs de ses pièces, traduites en espagnol et en anglais, sont régulièrement à l’affiche aux États-Unis et en Amérique Latine.

Pour les amateurs ou les professionnels à la recherche d’un texte à monter, Jean-Pierre Martinez a fait le choix d’offrir ses pièces en téléchargement gratuit sur son site La Comédiathèque (comediatheque.net). Toute représentation publique reste cependant soumise à autorisation auprès de la SACD.

Pour ceux qui souhaitent seulement lire ces œuvres ou qui préfèrent travailler le texte à partir d’un format livre traditionnel, une édition papier payante peut être commandée sur le site The Book Edition à un prix équivalent au coût de photocopie de ce fichier.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Février 2020

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-397-1

Ouvrage téléchargeable gratuitement