Tueurs à gags

Une comédie à sketchs de Jean-Pierre Martinez

Tueurs à gages, une profession méconnue, mais d’utilité publique, et un métier d’avenir, surtout en période de crise. À la table d’un bistrot se croisent plusieurs personnages exerçant cette noble fonction, et leurs clients aux mobiles aussi divers que surprenants. Et vous ? Si vous pouviez impunément supprimer une seule personne sur cette Terre, le feriez-vous ? Et sur qui porterait votre choix ?

Jusqu’à 24 personnages (hommes et femmes). – Deux personnages par saynète – Distribution variable

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1 – Contrat

Deux personnages sont assis à une table de bistrot, chacun devant un ballon de rouge.

Un – Allez, à la tienne !

Deux – Santé !

Ils prennent une gorgée. Le premier fait la grimace. L’autre a l’air d’apprécier.

Un – Il est vraiment dégueulasse, non ?

Deux – Oui, mais pour moi il a le goût de la liberté.

Un – Pourquoi ? Tu sors de prison ?

Deux – Presque. Jai mes beaux-parents chez moi pour les vacances. Jai réussi à méchapper une heure.

Un – Ah merde.

Deux – Jai dit que jallais faire vérifier le niveau dhuile sur la bagnole.

Un – Tu n’as pas une voiture électrique ?

Deux – Si… Tu vois un peu où jen suis rendu…

Un – Ah ouais…

Deux – Ils ne sont là que depuis deux jours et je ne les supporte déjà plus. Surtout mon beau-père…

Silence.

Un – Tu veux que je t’en débarrasse ?

Deux – Tu veux les prendre chez toi, c’est ça ? Si ma femme est d’accord, je te les refile tout de suite. Je suis prêt à payer, tu sais. J’irais jusqu’au double du tarif en chambre d’hôtes. Parce que ce n’est pas un cadeau, je t’assure.

Un – Non, je voulais dire… les faire disparaître.

Deux – Comment ça, disparaître ? Tu es prestidigitateur ? Malheureusement, quand un prestidigitateur fait disparaître quelqu’un, il finit toujours par réapparaître au bout de quelques minutes. Ça me servirait à quoi ? Et puis tu n’es pas magicien, si ?

Un – Non, bien sûr… Non, moi, ce que je te propose, cest de les faire disparaître… définitivement.

L’autre reste un instant interdit.

Deux – Très drôle.

Un – Je ne plaisante pas.

Deux – Définitivement…?

Un – Je connais un type qui peut sen occuper, si tu veux.

Deux – Tu déconnes ?

Un – Pas du tout.

Deux – Un tueur à gages, tu veux dire ?

Un – Il ferait juste ça pour rendre service. Pas gratuitement non plus, évidemment.

Deux – Tu connais des tueurs à gages, toi ?

Un – Non, je ne connais pas… des tueurs à gages. Mais jen connais un.

Deux – Eh bien moi, je n’en connais aucun, tu vois. Où est-ce que tu l’as connu, ce type ?

Un – En prison.

Deux – En prison ?

Un – On a partagé la même cellule pendant trois ans.

Deux – Tu as fait de la prison, toi ?

Un – Ben ouais.

Deux – Et pour quoi ?

Un – Pourquoi ?

Deux – Pour quel motif on t’a mis en prison ? Qu’est-ce que tu avais fait ?

Un – Tentative de meurtre.

Deux – Tentative ?

Un – Jai raté mon coup. Je nétais pas très doué. Mais lui cest un pro, je tassure. Il en a déjà refroidi plus dun, je te le garantis.

Deux – Tu me fais marcher là…

Un – Pas du tout.

Deux – Tu es sérieux ?

Un – Très sérieux.

Lautre digère cette information.

Deux – Cest dingue, ça. À part dans les films, je ne savais pas que ça existait, les tueurs à gages. Alors tu passes commande, comme ça, comme pour une pizza, et…

Un – Oui. Ça sappelle un contrat.

Lautre réfléchit à nouveau.

Deux – Un contrat… Et ça coûterait combien ? Non mais c’est juste par curiosité, hein ?

Un – Ça dépend…

Deux – Ça dépend de quoi ?

Un – Déjà, c’est pour un seul ou pour les deux ? Comme tu dis que c’est surtout ton beau-père qui…

Deux – Je ne sais pas. Ça ferait combien par personne ?

Un – Il faudrait que je lui demande… Dans les 8500 euros, peut-être.

Deux – Ah oui, cest assez précis, quand même.

Un – Pour les deux, il te ferait sûrement un prix.

Deux – Combien ?

Un – Pour un couple… dans les quinze mille.

Deux – On parle en TTC, jimagine.

Un – Si tu nas pas besoin de facture, tu le paieras en liquide, cest plus simple.

Deux (pensif) – Daccord…

Un – Tu veux que je lui en parle ?

Deux – Mais non, pas du tout… Jai dit daccord comme jaurais dit… je vois. Je ne suis pas daccord, évidemment. (Un temps) Même sil faut reconnaître que cest assez tentant…

Un – Ouais.

Deux – Et puis cest risqué, non ? Je veux dire… le crime parfait, ça n’existe pas.

Un – Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

Deux – Je ne sais pas… Cest ce quon dit.

Un – Par définition, les crimes parfaits ne sont pas classés comme des crimes. Ça passe pour des accidents, des morts naturelles, des suicides… Donc un crime parfait, on ne peut pas savoir si ça existe. Cest pour ça quon dit que ça nexiste pas.

Deux – Je vois… Pour ne pas susciter des vocations.

Un – Si ça se trouve, sur cent personnes qui meurent, il y en a dix qui ont été victimes dun crime parfait, et on ne le sait pas.

Deux – Tu crois ?

Un – En tout cas, des gens qui avaient commis des crimes parfaits, jen ai connu pas mal.

Deux – Ah oui ? Et où est-ce que tu les as rencontrés ?

Un – En prison.

Deux – S’ils avaient commis des crimes parfaits, qu’est-ce qu’ils foutaient en prison ?

Un – Non, mais ils étaient en prison pour autre chose.

Deux – Ouais… Ce nest pas très rassurant tout ça. Je crois que je vais réfléchir encore un peu. Et puis quinze mille euros, cest une somme quand même…

Un temps.

Un – Et ils comptent venir en vacances chez toi tous les ans, tes beaux-parents ?

Deux – Ouais… cest bien pour ça que je ne te dis pas non tout de suite…

Un – Comme tu veux.

Deux – Dun autre côté, je nai pas envie de finir en taule, comme toi.

Un temps.

Un – Sinon, il y a lenlèvement.

Deux – Un enlèvement ?

Un – Cest moins définitif, mais… si tu te fais pincer, la peine est moins lourde. Et puis lavantage, cest que tu peux demander une rançon.

Deux – Une rançon ?

Un – Et avec la rançon, tu peux payer le commanditaire de lenlèvement. Ça ne te coûte rien. Si tu te débrouilles bien, tu peux même gagner un peu dargent.

Deux – Une rançon… À qui on pourrait bien demander une rançon ?

Un – Ça je ne sais pas…

Deux – Qui pourrait bien payer une rançon pour faire libérer mon beau-père ? Ma belle-mère peut-être, et encore ce n’est pas sûr. D’ailleurs, elle n’a pas d’argent.

Un – Ils n’ont pas d’autres enfants ?

Deux – Si, il y a mon beau-frère. Et ma belle-sœur. Ils arrivent la semaine prochaine.

Un – Ils passent aussi les vacances chez toi ?

Deux – Ouais, malheureusement.

Un – Ah merde…

Deux – Comme tu dis.

Un temps.

Un – Ne me dis pas que tu veux ten débarrasser aussi.

Deux – Ça dépend. Pour quatre, ton pote, il me ferait une grosse ristourne ?

Un – Après, il ne faut pas que ce soit trop voyant, non plus. Il y a encore beaucoup de gens dont tu voudrais te débarrasser, comme ça ?

Deux – Mes parents non plus, je ne les supporte pas… Sans parler de mes deux sœurs et de leurs connards de maris.

Un – Ils viennent passer les vacances chez toi, eux aussi ?

Deux – Ah non ! Eux non. Je ne les ai pas invités. Mais ils me cassent les couilles quand même. Et puis quand les vacances seront terminées, il y a mon patron…

Un – Après, mon pote, cest juste un tueur à gages. Son truc, ce nest pas les meurtres de masse, comme aux États-Unis.

Deux – Tu as raison, de toute façon, tant quil en restera un pour me casser les burnes… Non, je ne vais pas mettre le doigt dans cet engrenage, je nen finirais plus. Et puis je nai pas les moyens…

Lautre se lève.

Un – Dans ce cas, je vais y aller.

Deux – Oui, moi aussi. Jai du monde qui mattend à la maison…

Un – Bon ben… Bonnes vacances alors.

Deux – Merci…

Un – Et si tu changes davis, tu as mon numéro.

Deux – OK… Tu passes les vacances avec qui, toi ?

Un – Juste avec ma femme.

Deux – Ne me dis pas que les autres…

Un – Si je te le disais… ce ne serait plus le crime parfait.

Il sen va. Lautre reste un instant pensif, et sen va à son tour.

Noir

2 – Bloody Mary

Une femme assez sophistiquée est assise seule à une table devant un verre de cocktail vide. Un homme arrive.

Lui – Bonjour, je peux vous offrir un verre ?

Elle – Même deux ou trois, si vous voulez.

Lui – Là je ne suis pas sûr davoir assez de liquide sur moi.

Elle – Commençons par un, alors. Vous vous appelez comment ?

Lui – Jean-François, mais vous pouvez m’appeler Jeff. Et vous ?

Elle – Mary. Mais vous pouvez mappeler comme vous voulez.

Lui – Bon… Et qu’est-ce qui vous ferait plaisir, Mary ?

Elle – La même chose. Un Bloody Mary.

Lui – Un cocktail… C’est cher, non ? C’est combien ?

Elle – Je ne sais pas. (Désignant un homme dans la salle) Cest le monsieur là-bas qui me la offert.

Lui – Ah oui…

Elle fait un petit signe à lhomme avec un sourire aguicheur, avant de se tourner à nouveau vers son interlocuteur.

Elle – Alors ?

Lui – Ah oui, excusez-moi… (Il fouille dans ses poches.) Jai tellement lhabitude quon me dise non, je ne suis même pas sûr davoir assez. Jai dépensé les quelques pièces qui me restaient pour acheter du poison.

Elle – Cest vrai que vous avez lair un peu désespéré, mais je ne suis pas sûre que le suicide soit la solution, vous savez.

Lui – Ah, non, mais… Ce nest pas pour moi.

Elle – Vous voulez empoisonner quelqu’un ?

Lui – Oui, enfin… Non… Cest du poison pour les fourmis.

Elle – Je vois… Je peux prendre un ballon de Côtes du Rhône… si cest plus dans votre budget.

Lui – En fait, je crois que je nai pas du tout dargent sur moi.

Elle – C’est votre technique pour vous faire offrir un verre ?

Lui – Parfois, ça marche.

Elle – Alors disons que c’est votre jour de chance. Qu’est-ce que vous prenez ?

Lui – La même chose que vous.

Elle – Vous avez des goûts de luxe, pour quelquun qui na pas les moyens doffrir un verre à une femme.

Lui – Il marrive aussi davoir de largent, vous savez. Mais dans mon métier, il y a des hauts et des bas.

Elle – Et… c’est quoi, votre métier ?

Lui – Je suis tueur à gages.

Elle – Daccord… Et donc, en ce moment, cest plutôt la morte saison.

Lui – Voilà.

Elle – Et vous avez tué beaucoup de gens dans votre vie ?

Lui – Un certain nombre.

Elle – Et là, vous êtes sur quelque chose ? À part ces fourmis…

Lui – Vous comprendrez que je ne peux rien vous dire là-dessus.

Elle – Bien sûr… Secret professionnel…

Lui – Désolé.

Elle – Je ne vois pas le garçon…

Lui – Je men occupe.

Il se lève.

Elle – Je vais en reprendre un avec vous. Vous direz au garçon de mettre tout ça sur le compte de Monsieur…

Elle lui désigne lhomme dans la salle supposé lui avoir offert un verre. Il séloigne en coulisses. Elle en profite pour aguicher un peu lhomme dans la salle. Lautre revient avec deux Bloody Mary, et se rassied.

Lui – Et voilà.

Elle – Alors à votre santé !

Lui – À la vôtre !

Il sapprête à boire.

Elle – Ah, je crois que vous avez fait une touche.

Lui – Pardon ?

Elle lui montre une femme dans le public.

Elle – Vous n’avez pas remarqué ? Elle n’arrête pas de vous regarder…

Lui – Vous êtes sûre ?

Il regarde la femme dans le public. Lautre en profite pour échanger leurs verres.

Elle – Si ça ne marche pas avec moi, vous pourrez toujours essayer avec elle… Elle a lair plus dans vos moyens.

Lui – Pourquoi pas…

Elle – Allez, à la santé de votre prochaine victime !

Ils trinquent et boivent.

Lui – Merci pour le cocktail.

Elle – Excusez-moi dinsister mais évidemment, je suis un peu intriguée. Cest la première fois que je rencontre un tueur à gages…

Lui – Quand on rencontre un tueur à gages, vous savez, la première fois est souvent la dernière…

Elle – C’est vrai ! Je n’avais pas pensé à ça.

Il boit à nouveau.

Lui – Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

Elle – Si vous deviez tuer une femme, vous vous y prendriez comment ?

Lui – Il y a plusieurs méthodes, mais pour une femme… Il faut savoir rester élégant. Un peu de strychnine dans son verre, peut-être…

Elle sourit.

Elle – Je sais pour qui vous travaillez.

Lui – Ah oui ?

Elle – Et je sais que cest pour me tuer quon vous a engagé.

Lui – Pourquoi est-ce que quelqu’un voudrait vous tuer ?

Elle – Je suis tueuse à gages moi aussi. On mappelle Bloody Mary.

Lui – Je vois…

Elle – Vous êtes le troisième tueur à gages quil menvoie. Javoue que les deux autres étaient moins marrants que vous.

Lui – Et… qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

Elle – Ils sont morts. Subitement…

Lui – Et vous êtes toujours en vie…

Elle – Comme vous le voyez. Je suis même en pleine forme.

Lui – Plus pour longtemps.

Elle – Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Lui – Jai versé de la strychnine dans votre verre.

Elle – Jai échangé nos verres pendant que vous regardiez cette garce.

Lui – Ah…

Elle – Rassurez-vous, ce sera très rapide.

Il fouille dans ses poches, et en sort deux sachets, quil compare.

Lui – Et merde…

Elle – Quoi ?

Lui – Je me suis trompé de sachet. Ce que jai mis dans votre verre, enfin dans celui que jai bu, ce nest pas la strychnine. Cest le poison pour les fourmis…

Elle – Alors c’était vrai ? Vous avez aussi un contrat sur une fourmilière ?

Lui – Non, mais jai plein de fourmis chez moi, et cest très désagréable, je vous assure.

Elle – Heureusement pour vous, vous nêtes pas une fourmi.

Lui – Dailleurs, même les fourmis, ça na pas lair de leur faire beaucoup deffet.

Elle – Du coup, vous pouvez peut-être finir votre cocktail empoisonné.

Lui – Je me sens un peu bizarre, quand même.

Elle – Bizarre, vous voulez dire… Encore plus bizarre que d’habitude ?

Lui – Je sens comme… des fourmis dans les bras.

Elle – Des fourmis ?

Lui – Apparemment, cest assez laxatif, aussi. Désolé, je vais devoir vous laisser.

Elle – Ça a été un plaisir de boire un verre avec vous. À une prochaine fois, peut-être…

Il sourit et part précipitamment.

Noir

3 – Cadeau

Un personnage est assis à une table. Sur la table une bouteille de champagne dans un seau, et deux coupes. Un autre personnage arrive.

Un – Tu es là depuis longtemps ?

L’autre se lève.

Deux – Cinq minutes. Ça va ?

Ils se font la bise, avant de se rasseoir.

Un – Très bien. Et toi ?

Deux – Ça va.

Un – Du champagne ? En quel honneur ?

Deux – Tu ne devines pas ?

Un – Évidemment… Alors, ça fait quel effet d’avoir un an de plus ?

Deux – Tu y as pensé… Cest gentil.

Un – Mieux que ça… (Il sort une enveloppe de sa poche et lui tend.) Tiens, je ne savais pas quoi toffrir, alors…. voilà.

Lautre semble un peu sur la défensive.

Deux – Une enveloppe ? Qu’est-ce que c’est ?

Un – Ouvre, tu verras…

Deux – On va trinquer dabord, pendant quil est bien frais.

Il remplit les deux coupes. Ils trinquent.

Un – Allez ! Bon anniversaire !

Deux – Merci ! À la tienne !

Ils boivent.

Un – Alors, tu l’ouvres, cette enveloppe ?

Lautre nest toujours pas très emballé.

Deux – Ah oui, c’est vrai… Alors là, tu mintrigues… Qu’est-ce que ça peut bien être ?

Il ouvre lenveloppe.

Un – Je ne savais pas ce qui te ferait plaisir, alors je me suis dit que ça, au moins, cétait un cadeau original.

Deux – Ne me dis pas que cest encore un bon pour un saut en parachute ou quelque chose comme ça…

Il sort un papier de lenveloppe et le regarde.

Un – Alors ?

Deux – Un avoir… chez un tueur à gages.

Un – Je te lavais dit… cest original.

Deux (lisant toujours) – Supprimez qui vous voulez…

Un – Il faut juste inscrire le nom du bénéficiaire dans la case vide.

Deux – Le bénéficiaire…?

Un – La personne dont tu rêverais de te débarrasser !

Deux – Ah oui…

Un – Après, pour être sûr quil ny aura pas derreur, tu peux aussi mettre ladresse et joindre une photo.

Deux – Daccord…

Un – Ça te plaît ?

Deux – Ah oui, cest… Cest vrai que cest original, comme cadeau.

Un – Et… tu as déjà une idée ?

Deux – Une idée ?

Un – Le nom de la personne que tu vas inscrire dans la case !

Deux – Ah, je… Non, pas encore… Il faudra que je réfléchisse…

Un – Attention, tu nas droit quà un seul nom. Et tu ne pourras jamais recommencer. Cest bien précisé dans le contrat.

Deux – Ah oui…

Un – Après, ça pourrait devenir suspect, tu comprends.

Deux – Bien sûr. Bon ben… Oui, je vais y penser…

Un – Pas trop longtemps, hein ? Tu as vu, c’est valable pendant un an seulement.

Deux – Daccord…

Un – Ils s’engagent à exécuter le contrat dans les six mois qui suivent la remise du formulaire. Satisfait ou remboursé !

Deux – Non, non, cest… Cest un super cadeau.

Un – Tu as bien une petite idée… Si tu devais supprimer une seule personne sur cette terre…

Deux – Jai bien un nom qui me vient mais…

Un – Bon, c’est bien spécifié que ça doit être une personne ordinaire, hein ? Pas un président en exercice, un animateur télé ou une célébrité quelconque. Non, quelqu’un de la famille, par exemple. Un ami ou…

Deux – Un ami ?

Un – Un ami qui taurait trahi.

Deux – Trahi ?

Un – Un type qui aurait couché avec ta femme, par exemple.

Deux – Tu es en train de me dire que ma femme me trompe ?

Un – Mais pas du tout ! C’est juste un exemple. Ça peut être… Je ne sais pas moi… Ta belle-mère, ton patron, ton percepteur… Ou ta femme, tiens.

Deux – Parce qu’elle me trompe ?

Un – Parce que tu ne la supportes plus ! Tu veux retrouver ta liberté, mais tu n’as pas non plus envie de lui payer une pension alimentaire jusqu’à la fin de ta vie.

Deux – Je mentends très bien avec ma femme.

Un – Ne me dis pas quil ny a personne dans ton entourage sans qui ta vie serait plus agréable.

Deux – Au point de le tuer ? Non, je ne vois pas…

Un – Ce que tu peux être agaçant, parfois… Je ne sais pas, moi… Quelquun qui ténerves, tout simplement.

Lautre commence à sortir de ses gonds.

Deux – Quelqu’un qui m’énerve… parce qu’il m’offre tous les ans des cadeaux à la con pour mon anniversaire, par exemple ?

Un – Tu trouves que je t’offre toujours des cadeaux à la con ?

Deux – L’année dernière, c’était un bon d’achat pour dix séances d’essai chez un psychanalyste ! Et l’année d’avant, c’était pour organiser ma propre disparition !

Un – Dailleurs, celui-là, tu ne las même pas utilisé.

Un temps.

Deux – Je vais mettre ton nom…

Lautre le regarde griffonner sur le papier, avec un air inquiet.

Un – Non, mais tu peux encore réfléchir un peu… Je te ressers ?

Noir

4 – Syndicalisme

Un personnage prend un verre à une table. Un autre arrive.

Un – Salut. Tu es tout seul ?

Deux – Apparemment, on est les premiers.

Un – Je ne sais pas si on sera très nombreux. Je tavoue que moi-même, jai un peu hésité à venir.

Deux – Cest la première réunion. Peut-être quils nont pas réussi à prévenir tout le monde à temps.

Un – Jespère que la police, elle, elle na pas été prévenue.

Deux – Remarque tu nas pas tort… Un Syndicat des Tueurs à Gages… Je ne sais pas si cest une bonne idée.

Un – Cest vrai quensemble, on serait plus forts pour défendre nos intérêts, mais bon…

Deux – Quels intérêts ?

Un – Harmoniser nos tarifs, par exemple. Pour éviter quentre nous, on se livre à une concurrence déloyale en cassant les prix.

Deux – Ouais… Mais il ne faudrait pas non plus quon puisse nous accuser dentente illégale.

Un – Illégale ?

Deux – Tu as raison. De ce côté-là… On travaille déjà dans lillégalité.

Un – Comme les prostituées.

Deux – Elles, je crois quelles ont réussi à obtenir dêtre affiliées à la sécu, et de cotiser pour la retraite.

Un – Tu crois qu’un jour, notre métier pourrait être reconnu par l’État ?

Deux – Et pourquoi pas d’utilité publique aussi ? Enfin… Le crime a toujours existé. Il existera toujours.

Un – Cest même le plus vieux métier du monde. Plus vieux que la prostitution.

Deux – C’est vrai. Est-ce que quelqu’un faisait déjà le trottoir quand Caïn a tué Abel ?

Un – Il aurait dû faire appel à un professionnel, ça lui aurait évité pas mal de problème.

Deux – Lassassinat, cest un métier, alors pourquoi ne pas encadrer notre activité par des lois.

Un – Ouais.. Mais on nous dira que ce nest pas démocratique. Que seuls les riches ont les moyens de faire tuer ceux qui les emmerdent.

Deux – Sauf si cest remboursé.

Un – Par la Sécu, tu veux dire ?

Deux – Je ne sais pas…

Un temps.

Un – Et sinon, les affaires, comment ça va ?

Deux – Cest un peu mort, en ce moment.

Un – Cétait quoi, ton dernier contrat.

Deux – Une bonne femme qui navait pas le courage de se suicider. Elle voulait que je men charge.

Un – Du velours. Au moins, personne ne viendra se plaindre.

Deux – Tu parles. Au dernier moment, elle a changé d’avis. Comme elle avait un avoir, elle m’a demandé de tuer son mari à sa place. Maintenant, ça a l’air d’aller mieux… (Un temps) Et toi ?

Un – Je devais supprimer une petite vieille. Le type avait acheté sa maison en viager, et elle était déjà centenaire.

Deux – Pas de bol… Mais cest dans des cas comme ça où notre profession a vraiment une utilité sociale.

Un – Juste après avoir signé le contrat pour que je laide à mourir dans la dignité, elle meurt en sautant à lélastique.

Deux – Un saut à l’élastique ?

Un – Ses petits-enfants lui avaient offert ça comme cadeau pour ses cent ans.

Deux – Et lélastique a lâché…

Un – Non. Cest le cœur qui a lâché.

Deux – Ah merde.

Un – Du coup, le client a voulu se faire rembourser.

Deux – Et alors ?

Un – Un contrat, cest un contrat.

Deux – Après tout elle est morte.

Un – Il na rien voulu entendre. Au lieu de tuer la vieille, jai dû me débarrasser du client.

Deux – Tuer ses clients, ce nest jamais bon pour les affaires.

Un – Cest pour ça que dans ces cas-là, un syndicat, pour régler les différends commerciaux…

Un temps. On entend une sirène de police.

Deux – Ah, je crois quon ne sera pas tout seuls, finalement…

Noir

5 – Éloge funèbre

Deux personnages sont assis à une table, la mine sombre. Silence.

Un – Et voilà. Encore un de parti.

Deux – Il va nous manquer.

Un – Ce sont les meilleurs qui sen vont les premiers.

Deux – Oui… (Un temps) Encore que dans son cas, je ne sais pas si on peut vraiment dire quil faisait partie des meilleurs…

Un – Cest vrai, mais bon… Un collègue, ça reste un collègue. On fait un métier tellement difficile.

Deux – Et si mal reconnu.

Un – Et puis cétait un garçon attachant, malgré tout.

Deux – Oui.

Un – Je n’ai pas très bien compris. Il est mort comment, exactement ?

Deux – Accident professionnel.

Un – Un accident ?

Deux – Il a avalé par mégarde le poison quil destinait à une de ses victimes.

Un – Ah merde… Quel genre de poison ?

Deux – Tu ne vas pas le croire mais daprès ce quon ma dit… du poison pour les fourmis.

Un – Les fourmis ?

Deux – Ouais…

Un temps.

Un – Non, décidément, ce nétait pas le meilleur.

Deux – On peut même dire quil ternissait limage de professionnalisme quon souhaiterait voir associée à notre métier.

Un – Oui, il était temps quil arrête.

Deux – Combien de fois je lui ai dit de changer dorientation. Il nétait pas fait pour ça, cétait évident.

Un – Tu nas pas idée des conneries quil a pu faire.

Deux – On ma raconté quun jour, alors quil devait assassiner le mari dune bonne femme, il a empoisonné son amant.

Un – Comment ça s’est terminé ?

Deux – Du coup, on a accusé le cocu davoir tué son rival, et on la foutu en taule.

Un – Dans un sens, il a quand même réussi à la débarrasser de son mari.

Deux – Oui… mais son amant, lui, il était mort.

Un – Ce type était une honte pour notre métier.

Deux – Je ne sais pas, moi. Il devrait quand même y avoir une petite formation.

Un – Validé par un diplôme.

Deux – Et un Conseil de lOrdre, pour exclure les moutons noirs.

Un – Enfin, il ne fera plus de mal à personne.

Deux – Non.

Un temps.

Un – Cest vrai quil était gentil.

Deux – Gentil, mais con.

Un – Oui…

Ils vident leurs verres.

Noir

6 – Le sauveur

Un personnage est assis à une table, devant une carafe et un verre. Il a lair insouciant. Il ouvre un journal. Un autre arrive, un pistolet à la main, en prenant soin de ne pas se faire remarquer. Il mâche un chewing-gum. Lautre le voit dautant moins quil a son journal devant les yeux. Lhomme au pistolet le vise, toujours en mâchant son chewing-gum. Il sapprête à tirer quand il avale de travers et se met à tousser. Il sétrangle et sétouffe. Lautre pose son journal, laperçoit, et vient à son secours. Il lui tape dans le dos.

Un – Ça va aller ?

Lhomme au pistolet ne répond pas, et continue de sétrangler. Lautre lui fait la manœuvre de Heimlich, cest-à-dire quil se positionne derrière lui et exerce des pressions successives sur son thorax. Lhomme au pistolet finit par cracher son chewing-gum, et reprend peu à peu son souffle.

Un – Ça va mieux ?

Deux – Jai avalé mon chewing-gum de travers.

Un – Bon, limportant cest que ça va mieux.

Deux – Si vous naviez pas été là… (Il tousse encore un peu.) Et que vous naviez pas eu le bon geste.

Un – Cest la manœuvre de Heimlich. Cest ce quil faut faire dans ces cas-là, il paraît. Enfin, jai vu ça à la télé. Cest la première fois que je fais ça. Ça a lair de marcher.

Deux – En tout cas, vous mavez sauvé la vie.

Un – Nexagérons rien.

Deux – Si, si…

Un – Vous voulez boire quelque chose, pour vous remettre ?

Deux – Je vais essayer de ne pas avaler de travers…

Lautre lui sert un verre de la carafe. Lhomme qui tient toujours son pistolet dans la main droite, saisit le verre avec la gauche et boit avidement.

Deux – Ça fait du bien.

Un – Tant mieux, tant mieux… (Un temps) Mais si je peux me permettre… qu’est-ce que vous faites avec un pistolet à la main ?

Deux – Ah, oui, le pistolet… Je…

Un – Vous veniez pour… braquer ce bistrot ?

Deux – Cest-à-dire que…

Un – Un petit bistrot de quartier, comme ça… Je ne suis pas sûr quil y ait grand chose dans la caisse… Risquer de finir en prison pour quelques dizaines deuros…

Deux – Bien sûr…

Un – Si vous êtes provisoirement dans le besoin, je peux vous aider.

Deux – Vous feriez ça ? Enfin, je veux dire… Non, je ne peux pas accepter mais…

Un – Mais quoi ? C’est de bon cœur, vous savez…

Un temps.

Deux – En fait je suis tueur à gages. Je venais pour vous tuer.

Un – Tiens donc… Et pourquoi ça ?

Deux – Ça na rien de personnel, je vous assure… Cest mon métier, cest tout.

Un – Je comprends…

Deux – Oui… Mais maintenant que vous mavez sauvé la vie… Ça me pose un problème, évidemment…

Un – Je suis vraiment désolé de vous causer des problèmes… Je naurais peut-être pas dû…

Deux – Si, si, mais… (Un temps) Vous êtes un gentil, vous, hein ?

Un – Quand je peux faire quelque chose pour aider mon prochain…

Deux – Pourquoi est-ce qu’on peut bien vouloir tuer quelqu’un comme vous ?

Un – Je comptais un peu sur vous pour me le dire.

Deux – Nos clients ne nous donnent pas toujours leurs mobiles. Ce qui leur importe, cest le résultat… Et pour nous, ce qui compte, cest dêtre payé. Parfois il vaut mieux ne pas savoir, dailleurs.

Un – Ça ne doit pas être un métier facile.

Deux – Vous êtes tellement gentil… Je comprends quà la longue, ça puisse en agacer certains… Mais de là à vous mettre un contrat sur la tête…

Un – Je ne voudrais pas vous causer des ennuis. Faites ce que vous avez à faire…

Deux (agacé) – Ben oui, mais maintenant que vous m’avez sauvé la vie !

Un – Je suis désolé.

Deux – Répétez encore une fois que vous êtes désolé et je vous en mets une.

Un – Pardon, je suis vraiment… Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Deux – Je ne sais pas… Il faut que je réfléchisse… Un contrat, cest un contrat…

Il pose son pistolet sur la table, et commence à se masser le bras droit.

Un – Ça va ?

Deux – Oui, mais je ne sais pas ce que jai… Depuis ce matin, jai un peu mal au bras…

Un – Comment ça, mal au bras ?

Deux – Comme… un engourdissement.

Un – Vous n’avez pas de problèmes d’érection ?

Deux – D’érection ?

Un – Pardon, je voulais dire d’élocution ?

Deux – Pas plus que dhabitude.

Un – Des troubles de la vision ?

Deux – Maintenant que vous me le dites, cest vrai que je vois un peu trouble depuis quelques temps…

Un – Il ne faut pas rigoler avec ça. Vous êtes peut-être en train de faire un AVC.

Deux – Un AVC ?

Un – Un accident vasculaire cérébral. Les symptômes correspondent. Jespère que ce nest pas ça, mais il ne faut pas prendre de risque. Jappelle le 15…

Deux – Vous êtes sûr ?

Un – Les AVC sont une des premières causes de mortalité en France. Et les premières heures sont décisives. Si c’est pris à temps, vous pouvez vous en sortir sans aucune séquelle. (Il compose le 15.) J’ai un message d’attente… Ça va aller ?

Deux – Ça va… Je suis venu pour vous tuer, et depuis cinq minutes, cest la deuxième fois que vous me sauvez la vie…

Un – Ah… (Il fixe quelque chose sous la table.) Jamais deux sans trois… Ne bougez surtout pas…

Il donne un coup de talon sous la table, se baisse et ramasse un serpent quil exhibe sous le nez de lautre.

Deux – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Un – Une vipère. En ville, cest très rare. Mais elle aurait pu vous tuer…

Lautre est totalement abasourdi.

Deux – Je ne sais pas quoi vous dire…

Un – Ne me remerciez pas, cest bien normal.

Deux – Je nai pas du tout envie de vous remercier… En revanche, moi je commence à avoir sérieusement envie de vous tuer…

Lautre a enfin quelquun au bout du fil.

Un – Excusez-moi un instant… Allô le SAMU ?

Noir

7 – Bataille

Une table et deux chaises. Un personnage arrive côté jardin, sur le qui-vive. Un autre arrive côté cour, méfiant lui aussi. Ils portent tous les deux des masques sanitaires.

Un – Vous êtes bien Monsieur Martin ?

Deux – Euh… Oui.

Lautre sort un pistolet.

Un – Je suis tueur à gages, et jai pour mission de vous éliminer. Désolé…

Son interlocuteur sort également un pistolet.

Deux – Bataille. Je suis tueur à gages moi aussi, et jai un contrat sur votre tête.

Lautre, surpris, retire son masque.

Un – Marco ?

Deux (retirant son masque également) – Gégé ?

Un – Il me semblait bien avoir reconnu ta voix.

Ils baissent leurs armes et se font la bise.

Deux – Alors comment ça va ?

Un – Ça va, je suis descendu dans le Sud. Jhabite à Marseille, maintenant. Mais je fais parfois quelques extras sur Paris.

Deux – D’accord… Alors c’est pour ça qu’on ne te voit plus beaucoup à Paname. Et le business, à Marseille ? C’est un gros marché, non ?

Un – Oui, il y a pas mal de travail. Mais beaucoup damateurisme, aussi. Les gens préfèrent régler ça en famille ou entre amis. Cest rare quils aient recours à un vrai professionnel.

Deux – Résultat des courses, une fois sur deux, ils finissent en prison.

Un – Eh oui… Et toi ?

Deux – Ça peut aller. En ce moment, cest un peu mort, mais bon…

Un – Les gens comptent sur cette épidémie pour faire le boulot à notre place, sans que ça ne leur coûte rien.

Deux – Cest sûr que le marché des maisons de retraites et des viagers, pour le moment, cest sinistré.

Un – Eh oui… Pour notre profession aussi, cest la crise.

Deux – Et nous, on ne reçoit aucune aide de l’État.

Un – Bon, tout ça c’est bien, mais qu’est-ce qu’on fait ?

Deux – Si on commence à se flinguer entre nous, où va-t-on ?

Un – Oui, mais en attendant, un contrat, ça reste un contrat.

Deux – Tu as raison.

Chacun pointe de nouveau son arme en direction de lautre.

Un – Ravi de tavoir revu une dernière fois, mon vieux.

Deux – Moi aussi…

Ils appuient ensemble sur la gâchette, et on entend deux déflagrations avec silencieux façon Tontons Flingueurs. Ils sécroulent ensemble.

Noir

8 – Malchance

Un personnage est assis à une table devant un verre plein et un autre vide. À côté un seau à champagne avec une bouteille de Blanquette de Limoux. Un autre personnage arrive.

Un – Comment est votre Blanquette de Limoux ?

Deux – Ma blanquette est bonne.

Un – Cest un mot de passe pour cinéphile…

DeuxLe Caire, Nid despions, mon préféré. Je vous en sers un peu.

Un – Volontiers.

Lautre le sert. Ils trinquent.

Deux – À notre contrat.

Un – Je n’ai pas encore dit oui. De quoi s’agit-il exactement ?

Deux – De tuer quelquun.

Un – Je suis tueur à gages. En général, c’est pour ça qu’on me sollicite. Mais de qui voulez-vous vous débarrasser ?

Deux – De moi-même.

Un – Pardon ?

Deux – Oui, je sais, c’est sans doute inhabituel, mais après tout, pour vous qu’est-ce que ça change ?

Un – Rien, cest vrai.

Deux – Ça na même que des avantages. La victime est consentante, personne ne viendra jamais se plaindre, et donc vous êtes sûr de ne pas être inquiété.

Un – Dans notre métier, on n’est jamais sûr de rien, vous savez. La question, ce serait plutôt… pourquoi ne pas le faire vous-même ?

Deux – Parce que je nai pas le courage, tout simplement.

Un – Je comprends. Tuer quelquun, cest une chose. Se tuer soi-même, cen est une autre. Moi-même si je voulais en finir un jour, je pense que je ferais appel à un collègue.

Deux – Et puis je ne veux pas faire de peine à mes proches, vous comprenez. Un suicide, c’est toujours très lourd à porter pour ceux qui restent. Et pourquoi est-ce que je n’ai rien vu venir ? Et si j’avais su, est-ce que j’aurais pu l’empêcher ?

Un – Bien sûr.

Deux – Un accident, ou même un meurtre, ça passe beaucoup mieux.

Un – Je dois avouer que nous avons de plus en plus de demandes comme la vôtre. Au début, javais un peu de mal, et puis… Quand on peut rendre service…

Deux – Je vous assure que vous me rendrez un grand service.

Un – Mais si je peux me permettre… Pourquoi ?

Deux – La lassitude, tout simplement… Limpression que ce que javais à faire sur cette terre est déjà derrière moi.

Un – Et si vous changiez d’avis ?

Deux – Hélas. Chaque jour qui passe me conforte dans cette décision.

Un – Quoi quil en soit, si vous changiez davis, vous avez juste à me passer un SMS.

Deux – Daccord.

Il sort une enveloppe de sa poche et la pousse sur la table vers lautre.

Deux – Voilà, comme convenu.

Un – Très bien.

Deux – Vous ne recomptez pas ?

Un – Là où vous allez, qu’est-ce vous pourriez bien faire de quelques euros que vous ne m’auriez pas donné ?

Deux – Cest vrai.

Un – Vous avez lair sympa. Ça me fera de la peine de…

Deux – Moi aussi, vous mêtes plutôt sympathique. Et tant quà faire, je suis content que ce soit vous qui vous vous en occupiez…

Un – Comme je vous lai dit, je me donne un mois pour exécuter ce contrat. Donc ça peut-être demain comme le mois prochain. Vous ne saurez ni le jour, ni lheure, ni lendroit…

Deux – Et s’il vous arrive quelque chose d’ici là ?

Un – Quelque chose ?

Deux – Si cest vous qui mourez avant moi.

Un – Il y a peu de chances que ça arrive mais dans ce cas, je crains que vous ne deviez continuer à vivre encore un peu

Deux – Alors prenez bien soin de vous.

Lautre se lève, fait un signe dadieu, et sen va. Celui qui reste finit son verre. On entend un crissement de pneus suivi dun bruit de collision.

Deux – Et merde. Ça fait le troisième cette semaine…

Noir

9 – Poison d’avril

Deux chaises et une table, avec une carafe et un verre. Un personnage arrive avec un masque sanitaire. Un autre arrive, portant un masque également. Après un moment dhésitation, le deuxième sadresse au premier avec un air de conspirateur.

Un – Les cons ça osent tout…

Deux – Cest même à ça quon les reconnaît.

Un – Drôle de mot de passe.

Deux – Cest du Audiard.

Un – Qui ça ?

Deux – Michel Audiard, vous ne connaissez pas ?

Un – Non.

Deux – Vous devriez. Surtout avec le métier que vous faites…

Un – Bon. Comme je vous lai dit, on paie davance.

Lautre lui tend une enveloppe.

Deux – Voilà.

Un – Quel est le nom de la victime ?

Deux – Jean Martin.

Un – Tiens, cest curieux.

Deux – Quoi donc ?

Un – Non rien… Enfin, si… Je ne devrais pas vous le dire parce que vous nêtes pas supposé connaître mon nom, mais… Cest un homonyme.

Deux – Un homonyme ?

Un – Je mappelle aussi Jean Martin. Enfin, cest un nom très banal…

Deux – Ce nest pas un homonyme.

Un – Je vous dis que je mappelle Jean Martin, moi aussi.

Deux – Oui. Et cest vous quil sagit déliminer.

Un – Moi ?

Deux – Oui, vous.

Un – Vous m’engagez pour que je me tue moi-même ?

Deux – Absolument.

Un – Mais pourquoi ?

Deux – Un contrat, c’est un contrat, non ? Et je vous ai payé…

Un – OK.

Deux – Tenez, je fournis même le poison.

Il lui tend un sachet.

Un – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Deux – Du poison pour les fourmis.

Un – OK.

Deux – Je compte sur vous ?

Un – Bien sûr…

Il sen va. Lautre reste un instant interdit. Il sassied sur la chaise, réfléchit un instant, puis verse le contenu du sachet dans un verre, ajoute de leau, mélange et sapprête à boire. Lautre revient, hilare, sans masque.

Un – Poison d’avril !

Celui qui est assis sort de sa torpeur et le reconnaît.

Deux – Tes vraiment con, Gégé.

Noir

10 – Mémoires

Il est assis à une table, un calepin devant lui. Il a lair de réfléchir. Elle arrive.

Elle – Ça va ? Tu as l’air bizarre…

Lui – Je réfléchissais.

Elle – Ah… Ça doit être pour ça… (Un temps) Et tu réfléchissais à quoi ?

Lui – Je me demandais si… je nallais pas écrire mes mémoires.

Elle – Pardon ?

Lui – Mes mémoires…

Elle – Tes mémoires ?

Lui – Ben oui, mes mémoires. Lhistoire de ma vie, quoi.

Elle – Tu ne te sens pas bien ?

Lui – Si, ça va très bien, pourquoi ?

Elle – Je ne sais pas… comme tu parles décrire tes mémoires.

Lui – Je nai pas dit que je voulais écrire mon testament, jai dit que je voulais écrire mes mémoires.

Elle – Daccord…

Lui – On peut avoir envie décrire ses mémoires sans être à larticle de la mort. Son testament aussi, dailleurs.

Elle – Oui, enfin… Tu es encore jeune, pour écrire tes mémoires, non ?

Lui – Quand veux-tu que je les écrive, mes mémoires ? Quand je serai mort ? Ou quand je serai Alzheimer ?

Elle – Tu as l’impression d’avoir des problèmes de mémoire ?

Lui – Je n’ai pas dit que j’avais des problèmes de mémoire ! J’ai dit que je voulais écrire mes mémoires !

Elle – Comme tu me parles dAlzheimer…

Lui – Ce que je dis, cest que pour écrire ses mémoires, encore faut-il en avoir, de la mémoire.

Elle – En tout cas, il faut avoir des souvenirs intéressants à raconter.

Lui – Et tu crois que je n’en ai pas ?

Elle – Admettons… Et… tu crois que ça peut intéresser quelqu’un ?

Lui – Merci de tes encouragements…

Elle – Enfin, je veux dire, tu nes pas le Général De Gaulle, non plus. Tu nas pas sauvé la France.

Lui – Daccord, je nai pas sauvé la France, mais il mest quand même arrivé quelques trucs.

Elle – Ah oui ? Quand ça ?

Lui – Je ne sais pas… Avant de te rencontrer, peut-être.

Elle – Daccord.

Lui – Après, ça dépend comment cest raconté, évidemment. Même si ce ne sont que des anecdotes, si cest bien raconté…

Un temps.

Elle – Et… tu vas parler de moi ?

Lui – Je ne sais pas… Pas forcément.

Elle – Tu vas écrire tes mémoires, et tu ne vas pas parler de moi ?

Lui – Mais si, sûrement, je vais parler de toi.

Elle – Donc tu vas parler de moi.

Lui – Oui.

Elle – Et qu’est-ce que tu vas raconter sur moi ?

Lui – Ça je ne sais pas encore.

Elle – Oui, et bien moi, jaimerais bien savoir, figure-toi.

Lui – Je n’ai même pas encore commencé à écrire, et tu veux déjà me censurer ?

Elle – C’est ma vie, non ? Et si ce que tu dis de moi, ça ne me convient pas ?

Lui – Dans ce cas, tu n’as qu’à les écrire aussi, tes mémoires ! Comme ça les gens pourront comparer, et ils se feront une opinion par eux-mêmes.

Elle – Quoi ? Parce que tu ne me crois pas capable d’écrire mes mémoires, peut-être ?

Lui – Je nai pas dit ça.

Elle – Mais cest ce que tu insinues. Et ce que tu insinues aussi, cest que ma vie nest pas aussi intéressante que la tienne.

Lui – Ta vie ? Mais on vit ensemble depuis des années !

Elle – Oui, mais ce que tu dis, cest que ce qui test arrivé de plus intéressant, cétait avant de me connaître.

Lui – Ouais, peut-être bien.

Elle – Moi aussi, il m’est arrivé des trucs intéressants avant de te rencontrer, tu sais ?

Lui – Ah oui ? Et quoi, par exemple ?

Elle – Là, tout de suite, je ne saurais pas te dire quoi, mais je suis sûre quen y repensant…

Lui – Cest ça, oui…

Elle – Cest toi qui veux écrire tes mémoires, tu as eu le temps dy penser, pas moi.

Lui – Eh ben vas-y… Penses-y. Et si ça te revient, tu me le diras. Moi en attendant, je vais écrire mes mémoires ailleurs, puisquici, il ny a pas moyen de se concentrer.

Il se lève.

Elle – Se concentrer. Mon pauvre ami… (Elle regarde la feuille quil a laissée sur la table et lit.) « Mémoires dun tueur à gages »… Quest-ce que ça veut dire…

Lui – Cest le titre.

Elle – Mais tu nes pas un tueur à gages.

Lui – Ben si.

Elle – Pendant toutes ces années qu’on a vécu ensemble, tu étais un tueur à gages ?

Lui – Ben oui.

Elle – Je croyais que tu étais plombier.

Lui – Cétait une couverture…

Elle – Et il y a encore beaucoup de choses, comme ça, que tu ne m’as pas dites ?

Lui – Tu nauras quà lire mes mémoires…

Elle – C’est ça… Et toi les miennes !

Il sort. Elle sassied à sa place, sort une feuille et un stylo et commence à réfléchir.

Elle – Alors, par où je vais commencer… Ah oui, tiens, ce nest pas mal, ça. « Mémoires dune call-girl »...

Elle se met à écrire.

Noir

11 – Choupette

Un personnage est assis à une table. Un autre arrive, avec des lunettes noires, et s’adresse à lui.

Un – Les sanglots longs des violons de lautomne…

Deux – Bercent mon cœur dune langueur monotone.

Un – Ça ira. Mais ce nest pas bercent, cest blessent.

Deux – Pardon ?

Un – Blessent mon cœur dune langueur monotone.

Deux – Ah oui…

Un – Asseyez-vous.

Lautre sassied.

Deux – En même temps, cest un peu con comme mot de passe.

Un – Et pourquoi ça ?

Deux – Tout le monde connaît la deuxième partie.

Un – Pas vous, apparemment…

Deux – Désolé, je ne savais pas que les tueurs à gages étaient aussi pointilleux en ce qui concerne la poésie de Baudelaire.

Un – Cest de Verlaine.

Deux – Daccord…

Un – Je vous écoute.

Deux – Je voudrais faire disparaître quelquun.

Un – Oui, en général, c’est pour ça qu’on m’appelle… Comment se nomme cette personne ?

Deux – Choupette.

Un – Choupette ?

Deux – Cest une chienne.

Un – Ça, ça ne me regarde pas. Mais si on pouvait éviter les propos sexistes. Je ne supporte pas.

Deux – Non, je veux dire que… cest vraiment une chienne.

Un – Une chienne ? Vous voulez dire un animal ?

Deux – Oui. Une chienne. La femelle du chien.

Lautre se lève pour partir.

Un – Désolé, mais nous avons une certaine éthique dans notre métier. Nous ne tuons jamais les animaux.

Deux – Attendez… Je vous propose le double.

Lautre, intrigué, se rassied.

Un – Pourquoi vous voulez la tuer, dabord, cette pauvre bête.

Deux – Si vous la connaissiez, vous ne diriez pas cette pauvre bête, croyez-moi.

Un – Racontez-moi ça…

Deux – Cétait la chienne de ma femme.

Un – C’était ?

Deux – Elle est morte.

Un – La chienne ?

Deux – Ma femme !

Un – Désolé.

Deux – Ne le soyez pas… Cest moi qui lai tuée.

Un – Et… pourquoi, si je peux me permettre ?

Deux – En fait… cétait plutôt un accident.

Un – Un homicide involontaire, vous voulez dire ?

Deux – Disons plutôt… un acte manqué.

Un – Je vois.

Deux – On se promenait au bord dune falaise tous les trois et…

Un – Tous les trois ?

Deux – Avec Choupette.

Un – Ah, oui…

Deux – Je lai un peu bousculée, accidentellement, elle a glissé, et elle sest écrasée en bas.

Un – Et vous navez pas été inquiété par la police.

Deux – Par la police, non. Mais Choupette a tout vu. Et depuis…

Un – Quoi ?

Deux – Elle me regarde.

Un – Elle vous regarde ?

Deux – Avec un air accusateur.

Un – Daccord.

Deux – Vous connaissez cet épisode de la Bible. Lœil était dans la tombe et regardait Caïn.

Un – Ça me dit vaguement quelque chose. Même si dans mon métier, vous savez, la Bible, ce nest pas mon livre de chevet.

Deux – Eh bien moi cest Choupette. Toute la journée, elle garde les yeux fixés sur moi. Cest devenu insupportable.

Un – Je comprends.

DeuxJe ne suis pas sûr que vous pouvez comprendre. Si ça continue, je finirai par faire une bêtise.

Un – Vous pourriez vous en débarrasser vous-même. Vous avez bien tué votre femme.

Deux – Oui, mais jai peur.

Un – Peur ?

Deux – Il y a quelque chose de surnaturel, là-dedans, je vous assure. Ce nest pas seulement une bête. Cest…

Un – Quoi ?

Deux – Ce regard… Le regard de Choupette… Cest celui de ma femme.

Un temps.

Un – Vous avez réussi à me foutre les jetons, à moi aussi. Et pourtant, avec le métier que je fais, jen ai vu dautres, je vous le garantis…

Deux – Débarrassez-moi de Choupette, je vous en supplie.

Un – Je suis vraiment désolé, mais là… Je ne fais pas dans la réincarnation.

Deux – Mais qu’est-ce que je vais devenir ?

Un – Je ne sais pas, moi… Un chien ?

Il se lève et sen va. Lautre reste silencieux un instant.

Deux – Un chien… Ouaf… Ouaf, ouaf…

Noir

12 – Signatures

Un homme et une femme sont assis à une table face au public, chacun devant une pile de livres, comme pour une séance de dédicace. Le titre du livre de lhomme est Mémoires dun tueur à gages, celui du livre de la femme Mémoires dune call-girl.

Lui – Tu aurais pu au moins trouver un autre titre…

Elle – Pourquoi moi ?

Lui – Parce que moi, j’ai vraiment été un tueur à gages !

Elle – Qu’est-ce que tu en sais ? J’ai peut-être été call-girl, moi aussi…

Lui – Cest ça, oui.

Elle – Et puis qu’est-ce qui me prouve que tu as vraiment été un tueur à gages ?

Lui – Quoi quil en soit, cest moi qui ai eu lidée décrire mes mémoires en premier.

Elle – On verra bien lequel de nos deux livres se vend le mieux.

Un temps.

Lui – Pour linstant, il ny a pas grand monde.

Silence.

Elle – Tu l’as lu, au moins ?

Lui – Quoi ?

Elle – Mon bouquin !

Lui – Non. Tu ne crois pas que je vais lacheter, quand même.

Un temps.

Elle – Allez, je ten fais cadeau.

Lui – Tu parles dun cadeau. Ça ne se vend pas, de toute façon.

Elle – Tiens, je te fais même une dédicace.

Elle marque quelques mots sur la page de garde et signe. Il prend le livre et lit la dédicace.

Lui – Cest gentil…

Elle – C’est ce que je pense. Et toi ?

Lui – Quoi, moi ?

Elle – Tu me le dédicaces, ton livre ?

Il prend un livre sur la pile et lui fait une dédicace. Il lui tend le livre, et elle louvre.

Elle – Cest gentil aussi…

Lui – Mais moi je ne le pense pas… (Elle se renfrogne.) Mais si, tu es bête !

Chacun se met à lire le livre de lautre.

Elle – Cest curieux. Après toutes ces années de vie commune, jai limpression quon na pas vécu la même vie.

Lui – Oui, jai exactement la même impression…

Elle – La tienne a lair passionnante.

Lui – Moins que la tienne.

Elle – En fait, on aura vécu ensemble une vie passionnante… mais pas la même.

Lui – Au moins, on aura des choses à se raconter jusquà la fin de nos jours.

Elle – Oui…

Musique.

Noir

Fin