Humeur et humour

BUSINESS AS USUAL HIER À AVIGNON… Fin d’après-midi à une terrasse de la rue des Teinturiers. On prend un verre entre amis. On est tractés. On sourit. On plaisante. On promet d’y aller. On est là pour ça… Puis un autre type arrive. Il n’a rien à vendre. Il voudrait juste une petite pièce, lui aussi. On est surpris. On ne sait pas quoi faire. On dit qu’on n’en a pas. L’habitude, quoi. On n’est ni meilleurs ni pires que les autres. On est gêné, c’est tout. Deux jours avant, entre deux tracts, on avait acheté deux euros à un sans abri comme lui un journal qu’on n’a pas lu. Mais ce pauvre type n’a rien à vendre. Il ne sait pas comment nous prendre, et on ne sait pas quoi lui dire. Son numéro n’est pas au point, c’est tout. Il est au mauvais endroit, au mauvais moment. On est là pour ne pas y penser. Le type repart vers d’autres refus, dans le flot des festivaliers. Il fait quelques pas. Il titube. Il s’effondre. Terrassé par une attaque. Ou simplement victime d’un malaise. Ça ne peut pas être du théâtre, si ? Et tout d’un coup tout le monde s’intéresse à lui. Tout le monde se mobilise. Tout le monde compatit. L’un décroche son portable pour appeler le SAMU. L’autre est prêt à lui faire du bouche à oreille. Ou même du bouche à bouche. On l’entoure. On l’étouffe. Là on sait quoi faire. Pour la misère d’urgence, il y a des procédures. L’ambulance arrive. On embarque le type. Le spectacle est terminé. Pendant une heure ou deux, il fera l’objet de toutes les attentions. Il sera sur le devant de la scène. Avant qu’on le remette dans la rue pour le réinsérer dans le flot des théâtreux venus comme nous de Paris ou d’ailleurs voir de beaux spectacles, de préférence édifiants. La vie continue. Les affaires aussi. Bon festival à tous.

DROITS D’AUTEUR ET BOUCHERIE CHEVALINE ou trop longue réponse à une question un peu courte.

QUESTION : Sur Le Proscenium nous avons trouvé une de vos oeuvres et nous voudrions la représenter. J’imagine qu’il n’y a aucun problème, mais, au cas où, nous vous demandons votre permission. PUIS ALORS QUE JE PRÉCISAIS QUE DES DROITS ÉTAIENT À PRÉVOIR ET QUE PAR AILLEURS JE PROPOSE MES TEXTES EN TÉLÉCHARGEMENT GRATUIT : Nous sommes une association sans but lucratif et nous ne faisons pas payer d’entrée. Nous représentons seulement 2 fois l’oeuvre dans le cadre de la semaine culturelle française de Cuenca. En d’autres occasions, nous nous sommes entendus avec les auteurs pour les payer directement ou bien en achetant une de leurs oeuvres publiée pour les membres de l’association. Nous n’aimons pas payer à la SGAE (représentant la SACD en Espagne) qui ne sont que des intermédiaires. Quelle est votre opinion ?

RÉPONSE : Monsieur, je ne sais pas quel métier vous faites, mais je vous suggère à mon tour, afin de vous épargner toute tracasserie administrative liée au paiement de votre travail, de vous passer de tous ces intermédiaires inutiles que sont l’assurance maladie, le système de retraite et les congés payés. Renoncez aussi au salaire minimum. Travaillez au noir comme votre femme de ménage. Faites vous payer en nature comme votre jardinier. Quelques pièces de monnaie, un ticket restaurant, un sourire, comme disent les SDF dans le métro. Ou plus simple encore, travaillez gratuitement. Si vous êtes enseignant, puisque vous ne faites pas payer l’entrée de vos classes à vos élèves, pourquoi vous paierait-on un salaire ? Si vous êtes médecin, et que vous voyez rarement plus de deux fois par an chacun de vos patients, pourquoi devraient-ils vous payer ? Si vous êtes prostitué(e) ne faites payer que vos clients réguliers et pour les occasionnels, contentez-vous du plaisir qu’ils vous ont donné. Si vous êtes à la retraite et que vous profitez indûment de toutes ces tracasseries administratives qu’on vous a imposées votre vie durant, renoncez donc à votre pension. Si vous êtes de gauche, réservez vos belles idées pour vos dîners mondains, et continuez de payer au noir la bonne qui fait le service pendant le repas et la vaisselle après. Mon opinion, Monsieur ? Choisissez un autre auteur. Un amateur qui sera suffisamment payé de l’honneur que vous lui faites de jouer ses pièces. Un jeune qui sera assez affamé pour accepter le sandwich que vous lui tendez. Un sans papier trop désespéré pour pouvoir prétendre à la couverture sociale dont vous bénéficiez pour votre part. Ou mieux encore, Monsieur, écrivez votre pièce vous-même. Vous vous rendrez peut-être compte alors que l’écriture est aussi un métier, comme celui que vous faites. Un métier qui s’apprend une vie durant à force de travail (et parfois même de formation, car il y a aussi des auteurs qui ont fait des études, c’est rare, mais ça existe). Bref un métier comme un autre qui mérite peut-être une vraie rémunération au delà d’un pourboire et d’une bonne poignée de main. Mon opinion, Monsieur ? Ne jouez pas ma pièce. Et lors du buffet qui suivra la représentation de celle que vous aurez choisie à la place (éventuellement encore plus mauvaise que la mienne mais gratuite), demandez à Coca Cola et au charcutier du coin de ne pas vous faire payer leurs produits puisque vous ne faites pas payer vos convives (mais je suis bête, si rien n’est prévu pour l’auteur, il y aura sans doute une petite participation pour le bar). Je vous déconseille en revanche de faire jouer l’une quelconque de mes pièces sans autorisation, car là il pourrait vous en coûter beaucoup plus cher qu’un sandwich ou une bonne bouteille de vin du pays (comme on me l’a une fois proposé du côté de Bordeaux). Vous n’avez pas aimé ma réponse, Monsieur ? Interrogez-vous pour savoir si votre question n’était pas un peu insultante. Jusqu’ici, je répondais poliment à ce genre de demandes, heureusement pas si fréquentes (même si les postures de gauche pour soi-même et l’apologie du travail au noir pour les autres font partout très bon ménage). Je faisais de la pédagogie, comme on dit. Mais je me suis lassé de faire de la pédagogie (surtout avec des profs), et de leur expliquer encore et encore qu’avant d’être des auteurs morts, ces écrivains dont les œuvres sont enseignées dans les écoles publiques par de méritants fonctionnaires (payés aussi avec les impôts des auteurs vivants) ou dont les pièces sont représentées par des associations à but non lucratif (mais parfois subventionnées et qui réclament très légitimement une cotisation annuelle à leurs membres), que ces écrivains, donc, ont dû vivre de leur travail avant d’être morts et libres de droits. Je suis auteur, et fier de l’être. Je ne suis pas fonctionaire de l’État et n’aspire pas à le devenir (comme c’était le cas pour les écrivains dans la Russie Soviétique). Je ne suis même pas salarié, et ne veux pas l’être (homme libre, jamais tu ne chériras les patrons, comme aurait pu le dire Beaudelaire). Je n’ai jamais reçu une seule de ces « aides à l’écriture » si généreusement distribuées (sur mes propres droits) à nombre de mes confrères pour les motiver à prendre la plume. Je n’ai ni congés payés, ni assurance chomage, ni indemnités en cas de maladie. Alors oui, je trouve insultant qu’on me demande de renoncer purement et simplement à tout droit d’auteur. Quand bien même ce serait pour vos bonnes œuvres. Laissez-moi la liberté de choisir les miennes. Que je ne financerai pas en tout cas comme une évidence avec votre propre salaire. Peut-être préférez-vous imaginer que tous les auteurs sont à l’affiche dans les grands théâtres parisiens, et qu’ils peuvent donc faire cadeau de leurs droits à toutes les autres compagnies. Il existe quelques uns de ces auteurs vedettes. Très peu. Autant que de bouchers qui ne vendent leurs steaks qu’à des célébrités. Et ces stars refusent le plus souvent aux amateurs le simple droit de jouer leurs œuvres, même en payant. Ce que nous faisons nous, auteurs de théâtre, relève le plus souvent de la boucherie chevaline. Un métier peu glorieux et en perte de vitesse, avec une clientèle interlope et désargentée. Dans leur immense majorité des gens merveilleux, pour qui la bouteille de vin du pays, c’est un cadeau de bon cœur qu’il nous font en plus de nos droits, qui par définition sont un dû. Nous écrivons pour vous. Aussi des pièces à grosses distributions, qui de ce fait ne seront jamais montées en professionnel. J’écris également de la poésie… sans but lucratif. Si je voulais faire fortune, je ferais un autre métier. J’en ai fait d’autres, plus rémunérateurs et plus stables. Celui-ci, je l’ai choisi. Et je fais juste en sorte de pouvoir en vivre. Je vous fais cadeau, Monsieur, de cette longue réponse que j’ai pris quelque soin à rédiger, quand votre question ne faisait que quelques lignes. Théâtralement, Jean-Pierre Martinez – Auteur de Théâtre

Aux quelques rares compagnies amateurs qui s’étonnent de devoir payer des droits d’auteurs au prétexte qu’elles ne jouent que pour le plaisir et qu’elles ne font pas payer les spectateurs, je répondrai : essayez donc de sortir sans payer d’une boucherie avec une tête de veau en expliquant au boucher que vous n’êtes pas restaurateur et que vous ne ferez pas payer vos invités.

QUAND LE THÉÂTRE MET LES VOILES… Si votre tolérance vous aveugle sur le blasphème que représente le voile contre l’humanisme, imaginez un théâtre où tous les rôles féminins seraient tenus par des femmes voilées. Le théâtre est ce lieu de liberté et de vérité où l’on ne se voile que pour mieux se dévoiler. C’est pourquoi cette boîte de strip-tease n’a jamais été en odeur de sainteté, sauf à être asservie à la seule fin de célébrer les mystères de la religion et à glorifier les guerres conduites en son nom. Le monde est un théâtre dont le théâtre est le miroir. L’humanité, comme le théâtre, commence avec la capacité de l’Homme à se reconnaître dans un miroir, et à rire de son propre reflet, qui en le déformant le révèle à lui-même. Le voile est un rideau qui tombe définitivement sur le théâtre et sur l’humanité.

ON EN VIENDRAIT PRESQUE À REGRETTER LA BANDE À BAADER-MEINHOF… En ce temps-là, les terroristes étaient Bac plus 12. Ils étaient athés et pratiquaient la parité homme-femme. Ils avaient une conscience politique et n’en venaient à la lutte armée qu’après une longue dérive idéologique. Ils s’attaquaient à des symboles du pouvoir et à ceux qui détenaient le pouvoir pour mettre à bas un système économique et politique. En ce temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, les terroristes prétendaient se battre pour instaurer sur la terre un monde meilleur. Leurs analyses étaient erronées. Les moyens qu’ils utilisaient étaient condamnables. Et les fins qu’ils poursuivaient étaient illusoires. Mais ils croyaient se battre pour l’humanité et contre l’injustice. En ce temps-là les terroristes étaient des intellos. Et il faut bien avouer qu’en secret, tout en réprouvant leur action, on admirait parfois le romantisme de ces enfants perdus de la lutte anti-capitaliste. Les terroristes d’aujourd’hui ont douze ans d’âge mental. Quand ce ne sont pas purement et simplement des malades mentaux. Ils ne s’expriment qu’à l’aide d’une dizaine de mots : prophète, blasphème, infidèles, charia… Ce sont de petites frappes qui ont tout raté, même leur carrière de délinquants, qui confondent culture et culturisme, et qui loin de combattre pour offrir à leurs semblables une vie meilleure, ont pour seul but d’exterminer tout ceux qui se distinguent un tant soit peu de leur propre médiocrité congénitale, à commencer par les symboles de la liberté de penser et de s’exprimer. Avant de mourir étouffés par leur haine des autres et d’eux-mêmes. Non, décidément, tout fout le camp. Même les terroristes ne sont plus ce qu’ils étaient. Nostalgie, quand tu nous tiens… Heureusement que pour rêver à un monde meilleur, il nous reste la Loi Macron.

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