Come Back

ou « Les copains d’avant… et leurs copines »

Comédie de Jean-Pierre Martinez

3 hommes – 1 femme

Dix ans après le bac, elle fait son come-back… En conviant chez lui ses deux ex « meilleurs potes » qu’il n’a pas revus depuis le bac, un comédien au bout du rouleau provoque leurs improbables retrouvailles avec une ex « bonne copine » de lycée à qui ils ont laissé un mauvais souvenir…

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Le mot de l’auteur sur la pièce

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TEXTE INTÉGRAL

 

Come Back

Vincent

Antoine

Nicolas

Brigitte

 

ACTE 1

 

Un appartement sentant la vie de bohême, et meublé principalement de cartons, visiblement en prévision d’un déménagement. Nicolas, la trentaine, look de looser, fait les cent pas, pensif. Il se décide, décroche le téléphone, et attend nerveusement pendant que ça sonne à l’autre bout du fil.

Nicolas (avec une amabilité surjouée) – Allo, Brigitte Paradis ? Vous avez bien fréquenté l’École Saint-Sulpice de Villiers-sur-Marne dans les années 90…? (Se laissant aller petit à petit) Vous êtes brune, avec des yeux noisette, et une poitrine plutôt…? (Brusquement) Excusez-moi, j’ai dû faire un faux numéro. Je cherche une rousse aux yeux gris avec des petits seins…

Il raccroche, et pousse un soupir de soulagement satisfait, interrompu par la sonnerie de la porte d’entrée. Nicolas va ouvrir. Antoine arrive, look prof.

Nicolas – Salut Antoine, entre…

Antoine – Nicolas ! Eh ben… Si je t’avais croisé dans la rue, je t’aurais reconnu… Ça fait au moins dix ans, non ?

Nicolas – Neuf.

Antoine – Eh oui ! L’année du bac… Tu te souviens ? Les grèves ! On avait passé tout le mois de mai à draguer sur les pelouses… Ce n’était pas soixante-huit… ni même soixante-neuf, mais bon… On n’avait rien foutu, et ils ont donné le bac à tout le monde…

Nicolas – Oui… Je dois être le seul à l’avoir raté, cette année-là…

Antoine (feignant l’embarras) – Je suis désolé, je n’ai rien amené… Je voulais prendre une bouteille en passant, mais la supérette d’en bas était déjà fermée…

Nicolas – Ah ouais…? Normalement, ils ferment à huit heures…

Antoine jette un coup d’oeil sur l’appartement sordide de Nicolas.

Antoine (faux-cul) – Tu es bien installé, dis donc…

Nicolas – Mmm… Ça vient d’être classé logement insalubre…

Antoine (ne relevant pas) – Toujours célibataire ?

Nicolas – Ouais…

Antoine – Veinard ! Tu ne sais pas la chance que t’as… Et tu fais quoi, maintenant ?

Nicolas – Je suis comédien…

Antoine – Ce n’est pas vrai ? T’as continué, alors ?

Nicolas – Quand on a le virus… Et toi ? Tu as laissé tomber ?

Antoine (emphatique) – Errare humanum est, perseverare diabolicum !

Nicolas – T’es prof de latin ?

Antoine – De gym… Je suis marié, mon vieux ! J’ai deux gosses. Alors le théâtre, tu penses bien… Et toi, ça marche ?

Nicolas – Tu as vu le dernier épisode de Navarro ?

Tête d’Antoine signifiant qu’il ne sait pas trop.

Nicolas – Dans la scène avec le légiste, là, c’est moi…

Tête étonnée d’Antoine.

Antoine – Le légiste de Navarro, c’est toi ?

Nicolas – Pas le légiste… Le cadavre…

Antoine – Ah ouais, d’accord… Je ne t’aurais pas reconnu, dis donc… Je me suis toujours demandé comment ils faisaient pour ne pas bouger, comme ça… Ça ne doit pas être évident, hein ?

Nicolas – C’est un métier… Enfin, c’est surtout le maquillage, qui prend beaucoup de temps…

Antoine – Et Navarro, il est sympa… Enfin, je veux dire Roger Hanin…

Nicolas – Tu sais, je ne l’ai pas beaucoup vu, hein… Comme j’avais les yeux fermés…

Antoine – Ah, ouais… Et sinon, tu as d’autres projets…?

Nicolas – Pour l’instant, je suis en arrêt maladie…

Antoine – Ah… (Tentant de plaisanter) Ce n’est pas contagieux, au moins…?

Nicolas (sinistre) – Non, non, rassure-toi… C’est mortel, mais c’est pas contagieux…

Antoine prend évidemment cela comme une blague à froid. Il jette un regard intrigué autour de lui et constate l’absence de tout autre invité et de tout préparatif de fête. Il remarque aussi les cartons…

Antoine (inquiet) – Tu déménages…?

Nicolas – Euh… Non… Enfin, pas tout de suite…

Antoine (soulagé) – J’ai eu peur… J’ai cru que tu m’avais fait venir pour charger le camion…

Antoine ne dit rien et semble préoccupé. Antoine commence à se demander ce qu’il fait là. Il regarde Nicolas en essayant de faire bonne figure, mais ne sait plus très bien quoi dire.

Antoine – Ça sent le fauve, ici, non…? Tu as un chat ?

Nicolas – Un iguane.

Antoine – Un iguane ?

Nicolas – Non, mais rassure-toi, il est enfermé dans la salle de bain…

Nouveau silence embarrassé. Antoine se demande visiblement ce qu’il fout là, pour ne pas dire qu’il doute de la santé mentale de Nicolas.

Antoine – Dis-moi, c’est vraiment très sympa de m’avoir invité, mais on fête quelque chose, là…? C’est ton anniversaire, ou…? Je suis peut-être un peu en avance…?

Nicolas (ailleurs) – Euh… Non, non… On n’attend personne d’autre… Enfin, à part Vincent…

Antoine (étonné) – Ah, tu as invité Vincent…? (Forçant un peu son enthousiasme) Ah oui, ça me fera plaisir de le revoir… On s’est croisé, une fois ou deux… Je ne sais pas trop ce qu’il devient…

Nicolas – Il est dans la communication, je crois…

Silence embarrassé.

Antoine – Alors, comme ça, tu as eu l’idée de nous réunir tous les trois ? Pour se rappeler le bon vieux temps…?

Nicolas – En fait, j’avais quelque chose à vous demander. Mais je préfère attendre que Vincent soit là…

La sonnette de la porte se fait à nouveau entendre.

Antoine – Ah… Quand on parle du loup…

Nicolas va ouvrir.

Nicolas – Salut Vincent…! Entre…

Nicolas revient, suivi de Vincent, look business branché, une bouteille de Moët et Chandon à la main.

Vincent – Désolé, je suis un peu en retard… (Il tend à Nicolas sa bouteille de Champagne) Tiens, j’ai pris ça à la supérette d’en bas…

Nicolas – C’était pas fermé…?

Embarras d’Antoine qui, afin de faire diversion, s’approche de Vincent pour le saluer.

Antoine – Salut Vincent !

Vincent (surpris et pas très enthousiaste) Ah, d’accord… C’est une réunion nostalgie… Les Trois Mousquetaires, dix ans après…

Nicolas – Neuf… Je vais sortir des coupes…

Nicolas pose la bouteille sur la table et farfouille dans un carton à la recherche de coupes, pendant que Vincent sourit à Antoine, avec une joie un peu affectée.

Vincent – Tu as dû en faire du chemin, depuis que tu as quitté le lycée…?

Antoine – Ben, je suis toujours au lycée Saint Sulpice, en fait… Je suis juste passé de l’autre côté du bureau. Enfin, je n’ai même pas de bureau. Puisque je suis prof de gym… Et toi ? (Considérant son look golden boy) Ça a l’air de marcher, dis donc… Tu es dans quoi, exactement ?

Vincent – Dans la pub… Je suis directeur artistique pour une grande agence…

Antoine – C’est peut-être ce que j’aurais dû faire, moi, parce que prof, tu sais… Bon d’accord, contrairement à nos élèves, nous on est payés, mais tellement mal… Non, et puis il n’y a plus aucune discipline… Tu ne peux pas savoir ce que les jeunes de maintenant peuvent être violents… Remarquez, nous, on était pas mal non plus, hein ? Vous vous souvenez de ce gamin, en sixième, qu’on avait accroché par le col au portemanteau ? On appelait ça jouer au pendu. Si un autre élève n’était pas passé par là et ne l’avait pas décroché… Il était déjà tout bleu…

Nicolas – Oui, je m’en souviens très bien… C’était moi…

Antoine – C’est toi qui l’a décroché…?

Nicolas – Non le… le pendu… C’était moi…

Antoine (gêné) – Ah ouais… Ah je ne me souvenais plus du tout que c’était toi, dis donc, c’est marrant… Je crois que c’est comme ça qu’on a fait connaissance, d’ailleurs…

Nicolas – Ouais…

Antoine – Ah, la, la… C’était le bon temps…

Antoine juge préférable de changer de sujet.

Antoine – Et toi, Vincent ? Toujours aussi dragueur ?

Vincent élude modestement.

Antoine – Tu n’es pas encore marié, alors…

Vincent – Je me fiance dans trois jours…

Tête étonnée d’Antoine.

Antoine – Des fiançailles…? Ça existe encore ça ?

Vincent (sans enthousiasme) – C’est la fille de mon patron…

Antoine – Eh ben… Cache ta joie…

Vincent – Mais je suis très heureux de l’épouser…

Antoine – Et puis si en plus, par hasard, c’est la fille de ton patron…

Tête renfrognée de Vincent.

Antoine – Mais elle est majeure, au moins ?

Vincent – Elle a dix-huit ans.

Antoine – Eh ben mon cochon… Et elle s’appelle comment, ta dulcinée prépubère ?

Vincent – Olivia.

Antoine (intrigué) – Olivia… Et tu dis que son père est dans la pub…? Ce ne serait pas Olivia Desmarets, quand même…

Vincent – Si…

Antoine – Ce n’est pas vrai…? Je suis son prof, en terminale, cette année !

Vincent – Tu es retourné enseigner à l’école Saint-Sulpice ?

Antoine – Ah, oui…! Le public, ce n’est plus possible…

Brigitte – Tu ne milites plus à la Ligue Communiste Révolutionnaire, alors…?

Antoine – Je suis au PS, maintenant… Qu’est-ce que tu veux… Il faut voir la réalité en face… Je reviendrai enseigner dans le public quand on aura réformé l’école… Olivia Desmarets… Ah, oui… Ah, c’est marrant, je ne t’aurais pas imaginé avec une fille comme ça… Enfin, si c’est la fille du patron, hein…?

Vincent ne répond pas. Nicolas pose sur la table les seuls verres qu’il a trouvé : des verres à moutarde genre Disney.

Nicolas – Désolé, c’est tout ce que j’ai trouvé… Les coupes doivent être dans un autre carton (À Vincent, sinistre) Je te laisse déboucher la bouteille… Je ne sais pas si j’ai encore la force…

Vincent et Antoine échangent un regard inquiet, un peu interloqués par cette dernière remarque. Vincent prend la bouteille pour l’ouvrir. Antoine tente de relancer la conversation.

Antoine (à Nicolas) – Alors, petit cachottier… Pourquoi tu nous as fait venir ? Tu te maries, toi aussi, c’est ça ? Tu as besoin de deux témoins, alors tu t’es souvenu de tes vieux potes de lycée…?

Vincent commence à enlever les fils de fer qui retiennent le bouchon de la bouteille.

Nicolas – Euh… Non… Malheureusement, ce n’est pas ma vie de garçon que j’enterre…

Antoine et Vincent sont à nouveau surpris par le ton grave de cet aveu.

Antoine – Attends, ce n’est pas si grave, hein… Tu sais le mariage, ça n’a pas que des avantages…

Un temps.

Nicolas – Vous vous souvenez de cette pièce que j’avais écrite, en terminale ?

Les deux autres, pensant qu’il a changé de sujet, se détendent un peu.

Antoine (hilare) – Ah, oui ! Qu’est-ce qu’on a rigolé, avec ça ! Comment ça s’appelait, déjà ?

Nicolas (très sérieusement) – Premier Amour…

Antoine (se marrant) – C’est ça ! Premier Amour… Quel daube c’était… Heureusement qu’on n’a jamais pu la jouer… Tu l’as toujours ? Ça me ferait marrer de relire ça maintenant…

Nicolas – Évidemment, je l’ai un peu adaptée… Maintenant, ça s’appelle Premier Amour… et Dernière Volonté.

Vincent – Dernière Volonté…?

Un temps.

Nicolas – Je ne savais pas trop comment vous annoncer ça mais… Je n’en ai plus que pour six mois…

Le bouchon de la bouteille saute et Vincent, pétrifié, laisse le Champagne s’écouler par terre. Antoine aussi s’est figé. Seul Nicolas a le réflexe de placer un verre sous le goulot pour éviter que la bouteille ne se vide complètement. Il récupère la bouteille et termine le service en poursuivant ses explications.

Nicolas – J’ai appris la semaine dernière que j’étais atteint d’une maladie incurable.

Malaise.

Antoine – Et pourtant à te voir, comme ça… T’as l’air en pleine forme… Hein Vincent ? Enfin, t’as l’air comme d’habitude, quoi…

Nicolas – Il n’y a presqu’aucun symptôme, mais ça perturbe les flux électriques qui circulent dans le cerveau. Et un beau jour, c’est comme si les plombs sautaient… Ça disjoncte… Il n’y a plus de réseau… Ça peut arriver à n’importe quel moment…

Les deux autres se regardent, ne sachant pas quoi dire.

Nicolas – Eh oui… Je n’ai jamais réussi à décrocher mon bac, mais je suis quand même au stade terminal… (Un temps) L’avantage, c’est que je ne souffrirai pas.

Vincent – Désolé pour le Champagne…

Nicolas – Tu ne pouvais pas savoir… Mais la prochaine fois, amène plutôt des fleurs… (Levant son verre pour trinquer) Allez, à la vôtre… On ne va pas le laisser perdre…

Ils trinquent dans une ambiance sinistre.

Vincent – Mais c’est quoi, cette maladie, exactement…

Nicolas se lève et revient avec une grande enveloppe dont il sort une radio.

Nicolas – C’est une anomalie très rare. Les médecins appellent ça une maladie orpheline…

Antoine – Au moins, toi, tu ne laisseras pas d’orphelins derrière toi… À part ton iguane…

Vincent lui lance un regard étonné.

Nicolas – On n’est que trois dans le monde a être frappés de cette maladie génétique. Et encore, sur les deux autres, il y a un Malgache et un Srilankais. Vous pensez bien que les labos n’ont pas très envie d’investir dans la recherche… (Désignant un endroit sur la photo) Vous voyez, ces deux taches, là…?

Les autres regardent, ne voient rien, mais acquiescent poliment.

Antoine (faisant mine de lire la radio) – Ah, oui, c’est moche…

Vincent – Et il n’y a vraiment aucun espoir…?

Nicolas – Un grand chirurgien de Los Angeles a déjà tenté ce genre d’opération… Mais évidemment, ça coûte très cher… Vous imaginez bien que je n’ai pas les moyens… Je n’arrive déjà pas à payer mon loyer…

Vincent et Antoine échangent un regard inquiet.

Nicolas – Je crois qu’il me reste des cacahuètes, quelque part. Je vais aller les chercher…

Nicolas sorti, Vincent et Antoine échangent un regard consterné.

Antoine – Oh le pauvre…! Il n’aura vraiment jamais eu de chance… Trois malades dans le monde, et il fallait que ça tombe sur lui…

Vincent – Bon d’accord, c’est triste, mais… On ne va pas non plus faire le Téléthon à nous deux… On ne le voit pas pendant dix ans, et comme ça, tout d’un coup…?

Un temps.

Antoine – Surtout qu’entre nous, Nicolas… Même à l’époque… On n’était pas si copains que ça, non ?

Vincent – C’est pour ça que je n’ai pas très bien compris quand il m’a téléphoné…

Nicolas revient avec un énorme sac de cacahuètes non décortiquées, qu’il dépose sur la table. Antoine et Vincent sont évidemment étonnés.

Antoine – Eh, ben…

Vincent – Je crois que je n’ai jamais vu autant de cacahuètes en même temps…

Nicolas – Ah, ouais… Non, c’est parce que… J’avais tourné une pub il y trois ans, pour des cacahuètes, justement. Et on nous avait laissé emmené un sac, à la fin…

Antoine (hilare) – C’est vraiment ce qui s’appelle être payé des cacahuètes…

Vincent lui lance un regard pour le rappeler à la décence en présence d’un grand malade.

Nicolas – Le pire, c’est que je ne peux même pas en manger. Je suis allergique.

Vincent – T’es allergique aux cacahuètes ?

Nicolas – À l’arachide en général… Mais allez-y, servez-vous…

Vincent et Antoine se mettent à décortiquer et à bouffer les cacahuètes, pour meubler un silence embarrassé.

Antoine – Écoute, Nicolas, ça m’aurait fait plaisir de t’aider pour ton opération, mais tu sais… Avec mon salaire de prof… (Fourbe) Et toi, Vincent… Tu pourrais faire quelque chose…?

Vincent (fusillant Antoine du regard) – Je gagne bien ma vie, c’est vrai, mais… J’ai quelques crédits sur le dos… Et puis avec mes fiançailles…

Nicolas – Ah, non, c’est très gentil de votre part, mais je ne vous demande pas d’argent, hein…

Têtes des deux autres, qui se demandent alors où il veut en venir.

Nicolas – Non… J’ai renoncé à me faire opérer. C’est trop risqué… Je suis allergique à la pénicilline…

Antoine – En plus des cacahuètes…!

Nicolas – Je risquerais de ne pas supporter l’anesthésie et de finir dans le coma…

Antoine – Comme Chevènement…

Vincent – Enfin, lui, il en est sorti… du coma.

Antoine – Encore que, des fois, on se demande…

Nicolas – Non, je sais que je n’en ai plus pour longtemps… Quelques mois, tout au plus… Et je voulais juste réaliser un dernier rêve… C’est pour ça que je vous ai demandé de venir…

Vincent (incrédule) – Ton dernier rêve, c’était de nous revoir une dernière fois avant de mourir ?

Nicolas – Pas seulement… Je vous ressers ?

Ses deux potes, qui ont bien besoin d’un petit remontant, ne disent pas non. Nicolas les rasait, et ils vident leurs verres en silence.

Antoine – Ah, c’est du bon, hein ?

Approbation générale, donnant le temps à chacun de reprendre ses esprits.

Nicolas – Prenez des cacahuètes…

Antoine se sert, tandis que Vincent reste prudemment sur la défensive.

Nicolas – Non, c’est à propos de ma pièce. Celle qu’on n’a jamais pu jouer…

Antoine – Eh, oui, vous vous souvenez ? La jeune première avait disparu à une semaine de la générale… (Nostalgique) Brigitte Paradis…

Nicolas – Et si je vous proposais de m’aider à la monter… Dix ans après…?

Antoine (mort de rire) – De monter Brigitte Paradis ?

Vincent (plus méfiant) – De t’aider…? Financièrement, tu veux dire ?

Nicolas – Non, qu’on la joue ensemble ! Comme on voulait le faire il y a dix ans. Qu’est-ce que vous diriez…?

Blanc.

Antoine (anéanti) – Eh oui… Qu’est-ce qu’on dirait…?

Vincent – Tu plaisantes, là…

Nicolas (pathétique) – Je voudrais absolument jouer cette pièce avant de mourir… Après, je pourrai partir en paix… Avec un peu de chance, je mourrai sur scène…

Antoine – Eh oui… Comme Molière…

Vincent – Oui, mais… Tu n’es pas Molière…

Nicolas – J’ai complètement réécrit la pièce, vous verrez… Quand vous l’aurez lue, vous serez emballés !

Vincent – Mais… On n’est pas comédiens… Enfin, on ne l’est plus…

Antoine – On ne l’a jamais vraiment été…

Nicolas – Je ne suis pas vraiment auteur non plus… Je vous demande seulement de m’aider à réaliser ce dernier rêve. Au nom de notre amitié…

Les deux autres se regardent, se demandant comment ils vont s’en sortir.

Antoine – Notre amitié…?

Nicolas se prend la tête entre les mains, comme s’il était en proie à un soudain mal de tête.

Nicolas – Excusez-moi, c’est l’heure de mes cachets. Malheureusement, en tant que comédien, c’est les seuls que je prenne régulièrement…

Nicolas quitte la pièce.

Antoine – Oh, putain…!

Vincent – Comme tu dis…

Un temps.

Antoine – Et si on essayait de le convaincre de se faire opérer quand même…

Vincent – Tu l’as entendu… Il a peur de finir comme un légume… (Un temps) Remarque, il n’en était déjà pas très loin… Je ne suis pas sûr qu’on verrait la différence…

Antoine – Qu’est-ce que tu proposes ?

Vincent – Tu nous vois monter sur scène pour jouer sa pièce à l’eau de rose d’adolescents boutonneux ?

Antoine – Avec un peu de chance, il clabotera avant la première.

Vincent – On n’est jamais à l’abri d’une rémission…

Nicolas revient en pleine forme, avec deux textes, qu’il leur distribue.

Nicolas – Je vous en ai fait un exemplaire chacun. J’ai changé la fin, vous verrez… Quand vous l’aurez lue, vous serez emballés ! Bon, vous n’êtes pas obligés de lire ça tout de suite, hein… Je vous laisse le temps de réfléchir… Enfin, pas trop quand même… Je vous ressers ?

Nicolas prend la bouteille de Champagne pour une dernière tournée. Se servant en dernier, il vide la dernière goutte dans sa flûte.

Antoine – Ah, marié dans l’année…

Vincent lui lance un regard consterné.

Vincent – Écoute, Nicolas, on aimerait bien t’aider, mais tu sais… Antoine et moi, on a chacun notre boulot maintenant… Comédien, c’est un métier… C’est le tien, mais ce n’est pas le nôtre… Et puis il faudrait trouver un théâtre… Avec des têtes d’affiches comme nous…

Nicolas – Non, mais attendez, je ne demande pas la Comédie Française, hein… Toi, Antoine, avec ton lycée, tu pourrais nous trouver une salle… Et toi Vincent, qui est dans la pub, tu pourrais nous faire les affiches…

Les deux autres commencent à être à court d’arguments.

Vincent – Mais il y avait un rôle féminin, dans ta pièce…

Antoine (se souvenant, grivois) – Eh, eh, eh… Eh oui…! La pulpeuse Brigitte…

Vincent lui lance un nouveau regard pour le rappeler à plus de mesure.

Vincent – Tu avais même écrit la pièce pour elle… Dans le seul but de lui rouler un patin dans la dernière scène… On ne peut pas la jouer sans elle, cette pièce… Ça n’aurait pas de sens…

Antoine – Eh oui… Malheureusement, elle a complètement disparu de la circulation à quelques semaines du bac… C’est même pour ça qu’on n’a jamais pu la jouer, ta pièce… Heureusement, dans un sens… Vous vous souvenez… On n’a plus jamais entendu parler d’elle…

Nicolas (ravi) – Eh ben justement…

Les deux autres le regardent, inquiets.

Antoine – Justement quoi…?

Nicolas (triomphant) – Je l’ai retrouvée !

Vincent – Tu as retrouvé Brigitte Paradis ?

Antoine – La Brigitte Paradis ?

Nicolas – Elle-même !

Vincent – Mais comment tu as fait…?

Nicolas – Les Pages Blanches ! Sur internet…

Antoine – Ah, ouais… Il suffisait d’y penser…

Nicolas – De temps en temps, je faisais une recherche en tapant son nom… Sans résultat… Et puis la semaine dernière, Bingo ! Elle habite dans le Quinzième…

Vincent – Et tu es sûr que c’est elle ? Il ne doit pas y avoir qu’une Brigitte Paradis, à Paris…

Antoine (se souvenant) – Pas des Brigittes avec des roberts comme ça…

Vincent – Tu l’as appelée ?

Nicolas – Non… Pas vraiment…

Regards perplexes des deux autres.

Nicolas – Enfin suffisamment pour être sûr que c’est elle…

Vincent – Et tu crois qu’elle va accepter de jouer dans ta pièce ? Je ne sais pas, moi… Elle a dans les 30 ans, maintenant… Elle est peut-être mariée…

Antoine – Enfin, vu son physique, ce n’est pas le plus probable, mais bon… On ne sait jamais… Elle a pu tomber sur un pervers…

Nicolas – Elle porte toujours son nom de jeune fille…

Antoine – Et au sujet de… ta maladie, tu comptes lui dire aussi…?

Nicolas – Non, je ne préfère pas… Enfin pas tout de suite… Je ne voudrais pas qu’elle accepte le rôle par pitié…

Antoine – À nous, tu nous l’as bien dit…

Nicolas – Vous, je savais que sinon, vous n’accepteriez jamais.

Silence embarrassé.

Vincent – Alors qu’est-ce que tu vas lui raconter ? J’ai retrouvé la pièce que j’avais écrite pour toi quand on avait dix-sept ans… On recommence les répétitions ce soir, après un petit intermède de dix ans ?

Antoine – Neuf…

Nicolas – C’est-à-dire que… Je comptais un peu sur vous pour essayer de la convaincre… Elle vous aimait bien, vous aussi… On était très proches, tous les quatre, non…?

Embarras des deux autres.

Nicolas (à Antoine) – Tu ferais ça pour moi…?

Antoine – Ben… Tu sais, on ne se connaissait pas tant que ça… (à Vincent) Tu ne veux pas l’appeler, toi ?

Vincent (outré) – Moi ? Pourquoi moi ?

Nicolas – Tu as toujours su parler aux filles… Et puis tu bosses dans la pub… Le baratin, ça doit te connaître, non ?

Tête renfrognée de Vincent.

Vincent – Non, excuse-moi Nicolas, mais je ne peux vraiment pas faire ça… Qu’est-ce que je pourrais bien lui raconter, à cette fille ? Elle ne doit même plus se souvenir de nous. Enfin, j’espère…

Nicolas se lève.

Nicolas – Bon…

Pensant qu’il renonce, les autres paraissent un peu soulagés.

Nicolas – Bon, ben c’est moi qui vais l’appeler, alors… Je vais téléphoner de la chambre, je serai plus tranquille.

Nicolas sort vers la chambre. Les deux autres se regardent, perplexes.

Vincent – Eh ben on est mal barrés, hein…

Antoine – Elle va lui raccrocher au nez, c’est évident. Et après, il nous foutra la paix, avec sa pièce à la noix…

Vincent – Je ne sais pas… Je le sens mal… J’ai l’impression d’être tombé dans un traquenard… J’ai bien envie de me barrer maintenant, pendant qu’il est au téléphone…

Vincent se lève, encore indécis.

Antoine – Attends, on ne peut pas lui faire ça… Et puis qu’est-ce que tu veux qui nous arrive…? Si par miracle, elle acceptait, le temps que tout ça s’organise… On jouera la montre…

Vincent (se souvenant) – Brigitte Paradis…

Un temps.

Antoine – C’était un thon, non ?

Nicolas revient, la mine soucieuse. Les deux autres se réjouissent déjà.

Vincent – Alors ?

Nicolas – Elle monte dans un taxi, et elle arrive.

Têtes des deux autres.

Vincent – Elle a accepté de venir ? Comme ça ?

Antoine – Mais qu’est-ce que tu lui as raconté ?

Nicolas – Je lui ai dit que Vincent se mariait, et qu’on enterrait sa vie de garçon…

Antoine se marre, mais Vincent est horrifié.

Vincent – Quoi ?

Nicolas – Désolé, c’est tout ce qui m’est venu à l’esprit…

Antoine (hilare) – Alors tu lui as dit, euh… On est trois mecs, seuls dans un appart, on enterre la vie de garçon d’un pote… Viens, on sera quatre…? Mais quelle salope…! Elle n’a pas changé, hein…?

Nicolas (offusqué) – Je ne lui ai pas parlé de partouze…

Antoine (Avec un geste suggestif) – Brigitte « Paradis »… La bien nommée… Vous vous souvenez de cette paire qu’elle avait…

Les deux autres sont partagés entre la révolte devant la vulgarité d’Antoine… et le souvenir ému des roberts de Brigitte.

Nicolas – Et dire qu’aucun de nous trois ne se l’est faite, à l’époque…

Le sourire des deux autres se fige un peu.

Vincent – Eh oui…

Antoine – Allez, avoue… Ta dernière volonté, ce ne serait pas de sauter Brigitte Paradis, plutôt…?

Vincent est consterné par la balourdise d’Antoine.

Nicolas – Ce n’est pas pour me vanter, mais je crois que j’étais en pole position… Si seulement elle n’avait pas disparu à deux mois de la première.

Antoine – La terminale, tu veux dire. On allait passer le bac…

Nicolas – La première de ma pièce…

Antoine – Ah, oui, la pièce… J’avais oublié…

Vincent – Et tu lui en as parlé, de ta pièce ? En plus de mon mariage…

Nicolas – Ben, non… Je n’ai pas osé…

Vincent – Oui, je comprends… Tandis que mon mariage, hein…

Antoine (toujours rêveur) – Brigitte Paradis…

Vincent – Oui, bon, ça va… Tu ne vas pas répéter ça toute la soirée…

Antoine – Elle est peut-être devenue énorme, hein ? Elle était déjà un peu boulotte à l’époque…

Nicolas – Boulotte…? Elle était bien en chair, c’est tout…

Vincent – Elle n’avait pas des lunettes ?

Nicolas, embarrassé, sort d’un carton une photo agrandie et encadrée.

Nicolas – Tenez, j’ai retrouvé une photo d’elle, par hasard, en faisant mes cartons…

Nicolas regarde un instant la photo, ému, avant de la tendre à Antoine qui la prend, un peu inquiet.

Antoine (regardant la photo) – Ah, oui, quand même… Je ne me souvenais pas que c’était à ce point-là…

Antoine tend la photo à Vincent, qui la regarde avec des yeux effarés.

Vincent – Non, mais vous vous rendez compte…? S’il elle était déjà comme ça il y a dix ans… Maintenant, elle a peut-être de la cellulite, des varices et des double-foyer…

Antoine (se marrant) – Ça expliquerait son empressement à se précipiter dans ce traquenard tendu par trois jeunes et beaux garçons en pleine santé…

Vincent fait un signe à Antoine pour le ramener à plus de décence.

Antoine – Excuse-moi, Nicolas, j’avais oublié, pour ta maladie…

Nicolas récupère la photo encadrée de Brigitte.

Nicolas – Ce n’est pas grave…

On sonne à la porte.

Antoine – Déjà ?

Nicolas reste sans bouger, comme tétanisé, la photo de Brigitte à la main.

Vincent – Bon ben va ouvrir…!

Nicolas – J’y vais…

Nicolas planque à nouveau la photo dans le tiroir, et va ouvrir la porte.

Nicolas – Oui…? Ah, oui, merci…

Nicolas revient, la mine soucieuse, avec un papier officiel entre les mains, qu’il pose quelque part.

Vincent – Quelque chose de grave ?

Nicolas – Non, non… Un avis d’expulsion…

Antoine – Ah, quand même…

Nicolas – L’immeuble est complètement fissuré… C’est pour ça que je dois déménager…

Têtes des deux autres, qui regardent les cartons.

Vincent (inquiet) – Mais fissuré, euh…?

Nicolas – Ce n’est plus réparable… Ça risque de s’écrouler à tout moment… Surtout avec le métro qui passe en dessous… Vous ne sentez pas les vibrations, toutes les trois minutes ?

Un métro passe. Silence…

Nicolas – Je me suis toujours demandé pourquoi elle était partie comme ça, sans prévenir personne, un mois avant le bac…

Embarras des deux autres.

Nicolas – Prenez des cacahuètes…

Vincent (pour changer de sujet) – Et toi, ton bac, tu ne l’as jamais repassé…?

Nicolas – Non… Après je me suis attaqué au permis de conduire… Mais je l’ai raté aussi…

Vincent – Mais tu l’as repassé…

Nicolas – Ah oui, évidemment… Tous les ans… Mais au bout de huit fois, j’ai laissé tomber… (Plaisantant) Au moins, le bac, je l’ai raté du premier coup.

Un temps.

Vincent – Qu’est-ce qu’on a pu s’emmerder, dans cette putain de boîte à bac, vous vous souvenez ?

Nicolas – Saint-Sulpice… On appelait ça Saint-Supplice…

Antoine – 98 % de réussite au bac, d’accord, mais à quel prix. C’était même pas mixte… Pour éviter qu’on pense à autre chose qu’à nos études…

Vincent – Ouais… Brigitte était la seule fille de la classe.

Nicolas – Ils avaient fait une exception pour elle parce que c’était la fille du prof de gym et de la prof d’anglais…

Antoine – Les profs, on ne devrait pas les laisser se reproduire entre eux. Ça affaiblit la race. Au bout de trois générations, avec la consanguinité, ça peut engendrer des monstres.

Vincent – La pauvre…

Antoine – Remarquez, pour elle, ça n’avait pas que des inconvénients, hein ? (Se marrant) Vu comment elle était gaulée, dans un lycée mixte, elle aurait sûrement été beaucoup moins sollicitée…

Regard désapprobateur de Nicolas.

Antoine (à Nicolas) – Attends, tu t’imagines, tout seul dans une classe de 30 filles au milieu d’une école qui en accueillerait 300 ? Même avec ton physique ingrat ?

Cette hypothèse laissent les deux autres pensifs.

Nicolas – C’est sûr qu’elle n’avait pas beaucoup de concurrence…

Antoine – Et nous pas tellement le choix…

Vincent – Une seule fille pour faire fantasmer toute une école de garçons en plein rut adolescent…

On sonne à nouveau à la porte.

Nicolas – Cette fois, ça doit être elle…

Antoine – Brigitte Paradis…

Vincent – N’oublie pas qu’elle pèse peut-être cent kilos de plus…

Nicolas va ouvrir.

 

ACTE 2

 

Nicolas – Brigitte ! Eh ben… Je ne t’aurais pas reconnue…

Antoine et Vincent échangent un regard inquiet.

Brigitte entre dans la pièce. Elle a en effet changé. En mieux… Physique de top model et look de star : blonde, minijupe, lunettes noires et air éthéré. Vincent et Antoine en restent bouches bées en l’apercevant à leur tour.

Brigitte – Salut, les garçons…

Antoine (estomaqué) – Brigitte Paradis…

Brigitte – C’est bien moi, je t’assure… En chair et en os…

Elle se tourne vers Vincent.

Brigitte – Eh ben félicitations, Vincent…

Antoine – Félicitations…?

Brigitte – Pour son mariage… (À Vincent) Tu te maries bien, non ?

Vincent – Oui, enfin… Je me fiance, seulement…

Nicolas (à Brigitte) – Assied-toi, je t’en prie… Tu veux une coupe de champagne ? Pour trinquer aux fiançailles de Vincent…

Elle s’assied en croisant des jambes interminables. Silence. Les trois mecs avalent difficilement leur salive.

Brigitte (ironique) – Arrêtez de tirer la langue comme ça… Si vous aviez soif à ce point-là, il ne fallait pas m’attendre…

Antoine – C’est-à-dire que… Mais qu’est-ce qui t’est arrivé…?

Tête de Brigitte.

Antoine – Enfin, je veux dire… Ça fait vraiment bizarre de se revoir, comme ça… Après tout ce temps… C’est incroyable ce que tu as changé…

Brigitte – Je ne sais pas trop comment je dois le prendre…

Antoine (avec un air entendu) – Oh…! En bien, je t’assure…

Brigitte – Ça non plus, je ne sais pas comment je dois le prendre…

Embarras d’Antoine.

Brigitte (levant son verre) – Au bon vieux temps, alors ?

Ils trinquent.

Nicolas – Prenez des cacahuètes…

Antoine – Tu habites à Paris depuis longtemps ?

Brigitte – Non… J’ai vécu aux States, ces dernières années…

Vincent – Aux States…?

Brigitte – Oui… En France, c’était vraiment trop difficile de percer dans le show biz…

Antoine – Dans le show biz…?

Brigitte – Et puis aux US, ma grande soeur a pu me donner un coup de main…

Nicolas – Ta grande soeur ?

Brigitte – Vous comptez répéter systématiquement le dernier mot que je dis ? C’est une sorte de jeu ? (Un temps) Oui, ma grande soeur. Vanessa.

Antoine – Vanessa ?

Brigitte – Vanessa Paradis !

Stupéfaction des trois autres.

Nicolas – Vanessa Paradis ? C’est ta soeur !?

Brigitte – Ben, oui… Vous savez qu’elle vit aux US… Évidemment, elle connaît beaucoup de monde là-bas. Surtout depuis qu’elle est mariée avec Johnny…

Antoine – Vanessa Paradis s’est marié avec Johnny ?

Brigitte – Johnny Depp ! Vous n’allez jamais chez le coiffeur, ou quoi ?

Mesurant leur stupéfaction.

Brigitte – Vous ne saviez pas que Vanessa était ma soeur ? Ça se voit un peu, pourtant, non ?

Les trois mecs en profitent pour la détailler des pieds à la tête. Le charme plutôt charnu de Brigitte est loin du style lolita de Vanessa, mais bon…

Nicolas – Ah, oui, c’est vrai… Maintenant que tu nous le dis… Il y a un petit air de famille… (Aux deux autres) Vous ne trouvez pas ?

Vincent – Je ne savais pas que Vanessa Paradis avait une soeur…

Brigitte – Ça n’a rien de très extraordinaire, tu sais. Beaucoup de gens ont des soeurs…

Vincent – Non, je veux dire, euh… Je ne savais pas que sa soeur, c’était toi, Brigitte…

Brigitte – Qu’est-ce que tu veux… Malheureusement, être parent avec quelqu’un de célèbre, ce n’est pas forcément une garantie de notoriété… C’est comme pour ma copine Monica… Tout le monde connaît sa soeur, mais elle…

Vincent – Monica…?

Brigitte – Monica Cruz ! La soeur de Pénélope ! Tu vois, qu’est-ce que je disais…? Vous la connaissez à peine… Et pourtant, ça ne l’empêche pas de faire une belle carrière.

Nicolas – Eh, oui, ce n’est pas évident de se faire un prénom dans le show biz, hein…? Alors vous imaginez un peu, quand on n’a même pas de nom, comme moi…

Brigitte – Moi, je fais surtout du théâtre, alors bien sûr, on est un peu moins exposée… Évidemment, je suis plus connue aux États-Unis qu’en France…

Nicolas – C’est comme pour David Hallyday. Ici, personne ne sait qui c’est, mais aux Etats-unis, c’est une énorme star… Il paraît… Alors comme ça, tu as continué dans le théâtre ?

Brigitte – Ben oui… Je viens de terminer une pièce à Broadway. Plus de mille représentations… C’était génial, mais épuisant… Alors j’ai décidé de rentrer en France, pour me mettre un peu au vert… Et puis je crois que j’avais un peu le mal du pays. (Un temps) J’attends qu’on me fasse des propositions…

Antoine – Des propositions…?

Brigitte – Pour une nouvelle pièce ! Je vous trouve un peu ramollis du bocal, là… À l’époque, vous étiez plus vifs, non ? (À Vincent) Alors comme ça, tu te maries ?

Vincent (pas franchement enthousiaste) – Oui…

Brigitte – Et tu as pensé à moi pour enterrer ta vie de garçon…?

Vincent – Oui, enfin…

Brigitte – Tu voulais que je vienne à la noce avec ma grande soeur, c’est ça ? Tu sais, chanter dans les mariages, ce n’est plus trop son truc, à Vanessa… Et puis elle est très occupée, maintenant…

Nicolas – Surtout depuis qu’elle est maman, hein…?

Antoine – Comment elle s’appelle, ta nièce, déjà ?

Brigitte – Lily Rose…

Vincent – Ah oui, ce n’est pas banal… Elle, au moins, elle n’aura pas de problème à se faire un prénom.

Brigitte – C’est moins courant que Brigitte, c’est sûr… Mais dis-moi, Vincent, tu ne m’as pas invitée à ton enterrement de vie de garçon pour t’aider à choisir un prénom pour tes futurs enfants…?

Moment d’embarras.

Brigitte – Si vous me disiez vraiment pourquoi vous m’avez demandé de venir…?

Vincent – En fait, c’est plutôt une idée de Nicolas…

Vincent et Antoine se tourne vers Nicolas pour l’encourager.

Nicolas – Je… Eh ben maintenant, je ne sais pas si je vais oser t’en parler…

Brigitte – Allez, vas-y… On est entre vieux amis, non…?

Nicolas – Bon… Tu te souviens de cette pièce, qu’on avait failli jouer, l’année du bac ?

Brigitte – Premier Amour…

Nicolas – Je voulais la monter… Enfin, qu’on la remonte ensemble… Évidemment, c’était avant de savoir que tu étais devenue une star…

Brigitte (avec un soupçon, amusée) – Tu es vraiment sûr que tu ne savais pas…?

Nicolas – Je te jure… Pour moi, tu étais toujours la petite Brigitte que j’ai connue il y a dix ans au lycée…

Un temps.

Brigitte – Pourquoi maintenant…?

Nicolas hésite à nouveau.

Antoine (avec un air de circonstance) – Allez, dis-lui…

Nicolas – Cette pièce, c’est un peu mon bébé, et…

Brigitte – Ton bébé… C’est vrai que c’est long, pour monter une pièce, mais là… Dix ans de gestation… Ce ne sera pas un prématuré… Pourquoi tu es si pressé d’accoucher, tout d’un coup ?

Nicolas – Parce que… Je n’en ai plus pour longtemps…

Brigitte – Tu n’en as plus pour longtemps… à finir de l’écrire, tu veux dire ?

En guise de réponse, Nicolas lui sort ses radios. Brigitte les prend et les examine attentivement à la lumière de la lampe.

Nicolas – Tu vois, au milieu, ces deux taches là ?

Brigitte – Oui…

Nicolas – C’est des tumeurs au cerveau…

Brigitte le regarde interloquée.

Nicolas – Je suis atteint d’une maladie incurable, Brigitte… Je vais mourir…

Silence. Brigitte le regarde, interloquée.

Brigitte (très sérieuse) – Passe-moi ta pièce. Je vais la lire…

Nicolas – Maintenant ?

Brigitte – J’ai cru comprendre que c’était urgent, non ?

Nicolas – Oui, oui… Je vais la chercher…

Nicolas va chercher le texte dans la chambre, pendant que Vincent et Antoine gardent un silence embarrassé.

Vincent – Eh oui, on est bien peu de chose…

Antoine – Surtout lui…

Vincent – Remarque, il paraît qu’il ne souffrira pas…

Antoine – Si tu pouvais faire quelque chose pour sa pièce… J’imagine que tu dois connaître beaucoup de monde dans le show biz… Mais il ne faut pas te sentir obligée, non plus, hein… Par pitié… Je crois que ce n’est pas ce qu’il voudrait… (Un temps). Premier Amour… (Se marrant) Vous vous souvenez de la daube que c’était…?

Nicolas revenant, Antoine reprend immédiatement une mine de circonstance. Nicolas tend la pièce à Brigitte.

Nicolas – Je l’ai complètement réécrite, tu sais… Ça fait dix ans que j’y travaille…

Brigitte – Rassure-toi, je ne mettrai pas dix ans de plus pour la lire…

Elle se lève pour partir.

Brigitte – Bon… Ça m’a fait plaisir de vous revoir… (Les toisant du regard) Je vois qu’au fond, vous, vous n’avez pas tellement changé… Mais là, je ne suis pas sûre que ce soit un compliment… (À Nicolas) Pas la peine de me raccompagner, je connais le chemin…

Elle s’en va. Les trois garçons restent seuls avec leur malaise. Long silence. Un ange est passé. Et ils se demandent s’ils n’ont pas rêvé.

Antoine – Brigitte Paradis… La soeur de Vanessa Paradis… Alors, là…

Nouveau silence.

Vincent – Elle se fout de nous, là, c’est évident…

Un temps.

Nicolas – Pas sûr, hein… Regardez Mitterrand, ils nous avaient bien caché sa fille… Pourquoi Vanessa Paradis ne nous aurait pas caché sa soeur…?

Les deux autres le regardent, cherchant le rapport.

Nicolas (plein d’espoir) – Vous vous rendez compte ? Pour moi, ce serait génial ! Si elle aime la pièce, et qu’elle décide de reprendre le rôle féminin, on n’aura aucun mal à trouver un producteur. Avec une tête d’affiche pareille !

Vincent – Attends, ne t’emballe pas trop vite… Même si elle ne nous a pas raconté des craques, ce n’est quand même que la soeur de Vanessa Paradis…

Nicolas – Tu plaisantes ! Un metteur en scène que je connais vient de monter une pièce avec la petite fille de Michèle Morgan, l’ex-femme de Johnny Hallyday et la fille du Commissaire Navarro, c’est un énorme succès !

Vincent – La fille du Commissaire Navarro ?

Nicolas – Bon, évidemment, il n’y a pas de secret, non plus. L’auteur de la pièce, c’est la fille cachée du beau-frère de Roger Hanin…

Le temps pour les deux autres de décoder.

Antoine – En tout cas, Brigitte, elle a drôlement changé, hein ? C’est la classe, non ? Si j’avais su, à l’époque… Je vous jure qu’à côté de ma femme maintenant… Ça, on peut dire que la grosse chenille est devenue un beau papillon… (Se marrant, à Vincent) Et entre nous, à côté de ta fiancée, il n’y a pas photo non plus…

Vincent – Oui, bon, ça va…

Antoine – Remarque, tu peux toujours espérer que ta chenille se transforme elle aussi en papillon… C’est vrai, ton Olivia, elle ressemble un peu à Brigitte comme elle était à l’époque, non ? Mais les miracles, c’est rare, hein… Même les papes, ils rament pour en faire homologuer un ou deux… Enfin… Tu pourras toujours l’emmener en voyage de noces à Lourdes, on ne sait jamais…

Un temps.

Antoine – Bon, ben… Puisqu’on est là, on va quand même enterrer ta vie de garçon, hein, Vincent…?

Nicolas – Il doit me rester une ou deux bouteilles de Joyeux Vendangeur, quelque part…

Il se lève et revient avec une bouteille dudit breuvage, qu’il sert généreusement.

Vincent – Je ne pensais pas voir la soeur de Vanessa Paradis aujourd’hui…

Antoine – Moi non plus…

Ils trinquent.

Antoine – Allez… À ta santé, Nicolas ! (Se rendant compte de sa gaffe). Excuse-moi, j’oublie tout le temps…

Nicolas – Ne t’excuse pas, va… Et puis tu sais, ce n’est peut-être pas si grave que ça…

Vincent – Ah bon…?

Nicolas – Enfin, je veux dire… Là aussi, un miracle est toujours possible…

Ils trinquent à nouveau.

Antoine – À nos amours, alors…

Antoine et Vincent font la grimace.

Vincent – Oh, putain… Je ne pensais pas non plus boire du Joyeux Vendangeur, ce soir. Ça existe encore, ce truc… Ça n’a pas été interdit…

Nicolas – Ah ouais, c’est vrai que c’est plutôt une boisson d’hommes…

Vincent – Tu ne devrais peut-être pas boire ça… Dans ton état…

Nicolas – Oh, comme ça au moins, demain matin, je saurai pourquoi j’ai mal à la tête. Et puis il faut bien mourir de quelque chose, hein…?

Silence. Nicolas leur rasait à boire. Ils vident leurs verres d’un trait.

Vincent – Quand on avale vite, on n’a pas le temps de sentir le goût…

Un temps, pour méditer cette pensée.

Antoine – Brigitte Paradis… Qu’est-ce qu’on a été cons…

Vincent – On avait cette fille sous la main… Si j’ose dire… Et dix ans après, on se rend compte qu’on est peut-être passé à côté de quelque chose… Enfin, je veux dire, de quelqu’un…

Antoine – Ouais… On n’a pas su voir sa beauté intérieure…

Nicolas – C’est vrai qu’elle ressemble un peu à Vanessa Paradis, en grandissant…

Vincent – Ce qui est sûr c’est que nous, en vieillissant, on ressemble de moins en moins à Johnny Depp…

Antoine – Allez, ressers-nous un coup de ton élixir, pour oublier cette cruelle vérité…

Nicolas ouvre la deuxième bouteille, et les ressert. Ils boivent en silence.

Antoine – On dirait que la deuxième bouteille est meilleure que la première, non ?

Vincent – Ça ne doit pas venir de la même vigne…

Antoine – Tu crois vraiment que c’est fait avec du raisin ?

Silence.

Vincent – C’est incroyable, qu’elle ait continué dans le théâtre…

Nicolas – Pourquoi ? J’ai bien continué, moi aussi…

Antoine – Oui, enfin, je veux dire… Non rien…

Nicolas – Laisse tomber… Je sais, ce que tu veux dire, va…

Un temps.

Vincent – On aurait peut-être dû continuer, nous aussi… Enfin, je veux dire Antoine et moi… C’est vrai, on n’était pas si mauvais que ça. Aujourd’hui, on serait peut-être des stars… Même sans avoir de famille dans le show biz… Regardez Luchini. Ses parents tenaient une quincaillerie…

Antoine – Ouais… Et puis ta pièce, au fond, elle n’était pas si nulle, hein…?

Tête de Nicolas devant cette nouvelle gaffe dont Antoine ne se rend même pas compte.

Antoine – C’est vrai. On voit tellement de conneries au théâtre… Je te jure que ta pièce, ce n’est pas beaucoup plus con… De toute façon, je n’y vais plus, moi, au théâtre… Je ne sais pas où mettre mes genoux… Et en plus, je suis allergique à la poussière…

Un temps.

Vincent – Vous vous souvenez de son père ? Monsieur Paradis ?

Antoine – Le prof de gym… Un vrai adjudant-chef… Ah, il nous a fait crapahuter, celui-là… Il voulait sûrement nous faire expier nos turpitudes avec sa fille…

Nicolas (étonné) – Quelles turpitudes ?

Les deux autres, gênés, ne répondent pas.

Vincent – Et sa mère, c’était qui, déjà ?

Antoine – Madame « Paradise » (prononcer à l’anglaise)

Vincent – Ah ouais, c’est vrai… La prof d’anglais… (Ironique) C’est pour ça que sa fille était bonne en langue. Ça lui a permis de faire une carrière internationale…

Antoine – Il faut reconnaître qu’à l’époque, la mère était plutôt mieux gaulée que la fille, hein ? Vous vous souvenez ? Pendant les cours d’anglais, quand elle circulait dans la classe, on passait notre temps allongés par terre, à rattraper les gommes qu’on lançait derrière elle… Histoire de savoir de quelle couleur était sa petite culotte…

Vincent – Comme quoi les jeunes peuvent aussi se donner du mal, à l’école, quand ils sont motivés…

Antoine – Ouais… À la fin, c’était plus des gommes, c’était des miroirs, qu’on lui balançait entre les jambes… Elle a dû nous en confisquer une bonne vingtaine… Elle devait se demander ce que tous ces mecs foutaient avec des miroirs de poche dans leur sac…

Vincent – Tu crois qu’elle était naïve à ce point-là ? Peut-être que ça lui plaisait, au fond… Parce qu’avec son adjudant de mari, elle ne devait pas grimper au rideau tous les jours…

Silence.

Vincent (à Nicolas) – Tu as internet, non ?

Tête étonné de Nicolas.

Vincent – Tu nous as dit que tu avais retrouvé le numéro de téléphone de Brigitte sur internet…

Nicolas – Ben oui, pourquoi…?

Vincent – Je voudrais vérifier quelque chose…

Nicolas – C’est là…

Vincent se connecte. Bruits de connexion bizarres…

Vincent – Une petite recherche sur Gogole…

Ils attendent.

Vincent – Eh ben… Ce n’est pas le haut débit, dis donc… Remarque, vu la tronche de ton ordinateur, ça m’étonne même que tu arrives à te connecter… On dirait une vieille console Atari… C’est un héritage familial ? Tu as trouvé ça où ?

Nicolas – Dans une brocante, pourquoi…?

Vincent – Ah, quand même ! Alors… Vanessa Paradis… Biographie express… Ah, voilà… Vanessa Paradis, née le 22 décembre 1972… À Saint-Mandé, Val de Marne…

Antoine – Putain, c’est à côté d’ici…!

Vincent – Deux ans plus tard, installation à Villiers-sur-Marne…!

Antoine – Là où on a fait nos études à l’école Saint-Sulpice ! C’est peut-être là qu’elle est allée, elle aussi, quelques années avant nous !

Vincent – Bizarre qu’on en ait jamais entendu parler…

Antoine – Peut-être qu’à l’époque, elle n’était pas encore connue…

Nicolas – Lis la suite, pour voir…

Vincent – Ah, putain, ça y est… On a été déconnecté ! Ça m’étonnait, aussi…

Antoine – Bon, ben recommence…

Vincent pianote à nouveau… Les deux autres attendent, tendus. Bruits de connexion encore plus bizarres.

Antoine – Ça ne risque pas d’exploser, au moins ?

Vincent – Ah, ça y est, ça remarche… Alors, « aller à »… J’y suis… Première apparition à sept ans dans l’émission de Jacques Martin l’École des Fans…

Antoine – Elle était déjà connue, alors…

Nicolas – Peut-être pas tant que ça… Moi aussi, je suis déjà passé à la télé…

Antoine – Oui, mais pas dans l’École des Fans…

Vincent (continuant) – Quatre ans plus tard, naissance de sa petite soeur Alison…

Déception des deux autres.

Antoine – Alison…

Vincent (poursuivant) – Les parents de Vanessa n’étaient pas du tout profs… Ils tenaient une miroiterie…

Nicolas – Une miroiterie ?

Vincent – Ils vendaient des miroirs, quoi !

Nicolas – Remarque, avec tous ceux que la mère de Brigitte nous a confisqués, ses parents auraient pu ouvrir un magasin…

Vincent – Ouais… En tout cas, les parents de Vanessa Paradis n’ont jamais été profs… Et la soeur de Vanessa ne s’appelle pas Brigitte.

Les trois garçons digèrent cette information.

Antoine – Mais alors pourquoi elle nous a monté cette baraque…

Vincent – Tu ne t’en doutes pas un peu…?

Air penaud d’Antoine… et air intrigué de Nicolas. On sonne à la porte.

Antoine – Si c’est pour la redevance, tu dis qu’on vient de jeter la télé. On préfère aller au théâtre…

Nicolas va ouvrir.

Nicolas – Brigitte…?

Tête des deux autres.

 

ACTE 3

 

Brigitte revient dans la pièce. Elle a l’air beaucoup moins gaie. Les trois garçons la regardent, attendant qu’elle dise quelque chose.

Brigitte – Je me suis arrêtée au café d’en bas…

Nicolas (anxieux) – Tu as lu ma pièce ?

Brigitte – Je l’ai feuilletée…

Nicolas – Tu trouves ça nul…

Brigitte – Je te dirai ça tout à l’heure. Mais ce n’est pas pour parler de ta pièce que je suis revenue…

Nicolas – Ah bon…?

Les deux autres garçons ont l’air un peu mal à l’aise.

Brigitte – Sers-moi un verre, d’abord…

Nicolas lui sert avec empressement un verre de Joyeux Vendangeur. Silence embarrassé. Brigitte trempe ses lèvres dans le breuvage et fait la grimace.

Brigitte – Eh ben… Vous êtes passés aux drogues dures ?

Un temps.

Nicolas – Alors tu n’es pas la soeur de Vanessa Paradis…

Brigitte – Eh ben non… Tu es déçu ?

Nicolas – Soulagé, plutôt…

Brigitte (ironique) – Tu te sens mieux, alors ?

Nicolas, sur le qui vive, ne répond pas. Silence embarrassé.

Nicolas – Pourquoi tu es partie si vite, l’année de terminale ? Sans dire au revoir à personne…

Brigitte (ironique) – Je vous ai manqué à ce point ? Je pensais que personne ne se rendrait compte de ma disparition… (Avec un sourire à Nicolas) Sauf Nicolas, peut-être…

Un temps.

Brigitte – Si je suis partie si vite, c’est que j’étais enceinte…

Blanc. Vincent et Antoine ont l’air mal.

Nicolas – Enceinte…?

Brigitte – Quand j’ai annoncé ça à mes parents, mon père m’a foutue dehors. Vous le connaissiez… C’était un vrai facho… Alors j’ai d’abord pris le maquis, et puis je suis partie pour Londres… Comme le Général De Gaulle…

Malaise des trois autres.

Nicolas – Et tu es restée longtemps, en Angleterre…?

Brigitte – En principe, c’était juste le temps de me faire avorter… Et puis je suis restée plus longtemps que prévu…

Silence embarrassé.

Nicolas – Enceinte… Dire qu’on était tous les trois amoureux de toi, et que c’est avec un autre que…

Nouveau malaise de Vincent et d’Antoine.

Antoine – Euh… Quelqu’un veut des cacahuètes…?

Nicolas – Alors c’était qui ? Je veux dire… le père ?

Brigitte – Je ne suis pas très sûre, en fait… Ça pourrait être… Vincent…

Vincent est encore plus mal… Nicolas le regarde, sidéré.

Brigitte – Ou Antoine…

Antoine est mal lui aussi. Nicolas le regarde à son tour.

Nicolas – Ah, d’accord… Sympa, les copains… Vous auriez pu me prévenir… Vous ne vouliez pas me faire de peine, c’est ça ?

Brigitte – Ou alors, ils ne voulaient pas se griller auprès des jeunes filles de bonne famille qu’ils fréquentaient en dehors de l’École Saint-Sulpice… Moi j’étais une fille facile, puisque j’avais accepté de coucher avec eux…

Antoine – On ne savait pas que tu étais enceinte, je te jure… Hein, Vincent ?

Vincent, mal, ne répond pas. Son silence est un aveu. Moment de flottement.

Brigitte (ironique) – Et vous, les bons copains ? Vous vous êtes revus souvent, pendant toutes ces années ?

Vincent – Tu sais, les anciens combattants qui se réunissent une fois par an pour ranimer la flamme… Ce n’est pas vraiment mon truc…

Brigitte – Les anciens combattants… Pourtant, à l’époque, ça ne vous dérangeait pas de vous raconter vos exploits en cachette… Pendant que moi, je faisais semblant d’ignorer que vous vous étiez refilé le tuyau…

Antoine – On a vraiment été nuls, Brigitte, excuse-nous… Si j’avais su que tu étais enceinte…

Brigitte (ironique) – Ah oui ? Qu’est-ce que tu aurais fait ? Tu aurais organisé une quête, au lycée, pour financer mon voyage à Londres ? Si tu avais su, Antoine, tu aurais fait exactement la même chose que Vincent et les autres. Tu aurais tourné la tête de l’autre côté… Brigitte, c’était la petite grosse à lunettes… Je crois même qu’entre vous, vous disiez la grosse truie, non ?

Vincent et Antoine regardent leurs chaussures.

Nicolas – Je te trouvais très jolie, moi…

Brigitte – C’est gentil, Nicolas… Mais pour eux, j’étais la salope qu’on se repassait entre copains… Brigitte, il n’y a que le train qui ne soit pas passé dessus… Ce n’est pas ce que vous disiez, entre vous ?

Vincent (tentant mollement de réagir) – Ça va, on ne t’a pas violée, non plus… Tu étais consentante, non ?

Brigitte (ébranlée) – Qu’est-ce que tu veux… Avec le physique que j’avais à l’époque, je n’aurais même pas eu ma chance s’il y avait eu la moindre concurrence… Alors c’est vrai, j’ai bien profité du monopole. J’ai dépucelé presque tout le lycée…

Nicolas – Sauf moi.

Brigitte est au bord des larmes.

Brigitte – Et vous qui vous preniez pour des petits coqs, dans cette basse-cour catho où j’étais la seule poule… Je devrais plutôt dire la vilaine petite canne…

Silence embarrassé.

Brigitte – Si vous aviez su, mes poussins… Non, vous n’étiez vraiment pas des bons coups…

Profil bas de Vincent et Antoine.

Brigitte – J’espère au moins que celles qui sont passées après moi ont bien profité de ce que je vous ai appris… Moi, le plaisir, je l’ai découvert bien après celui que je vous ai donné… D’ailleurs, ce que je cherchais, à dix-sept ans, ce n’était pas le grand amour… C’était juste un peu de tendresse. Celle que je ne trouvais pas à la maison… Juste un peu de tendresse. Mais même ça, vous n’avez pas su me le donner… Alors je mangeais toute la journée, pour compenser… Je mangeais… et je baisais. Boulimique et nymphomane. Le profil idéal quand on est la seule fille dans une école de garçon…

Silence.

Brigitte (à Vincent) – Ta fiancée, elle s’appelle comment, déjà ?

Vincent – Olivia…

Brigitte – Quel âge ?

Vincent – Dix-huit…

Brigitte (ironique) Elle est quand même un peu plus âgée que ma fille…

Blanc.

Nicolas – Tu as un enfant ?

Brigitte note la soudaine inquiétude sur les visages de Vincent et d’Antoine,

Brigitte – Oui…

Une idée de vengeance vient de germer dans l’esprit de Brigitte.

Brigitte – J’ai dit que j’étais allée à Londres pour avorter. Je n’ai pas dit que je l’avais fait…

Antoine – Et donc, tu ne l’as pas fait…

Brigitte hésite un peu, puis confirme par son silence. Vincent et Antoine mesurent toutes les implications de cette information.

Vincent – Alors à l’heure qu’il est, on est peut-être papas, Antoine et moi…

Brigitte – Et oui… Vous ne pensiez pas avoir un enfant ensemble, ce soir, hein…?

Tête consternée d’Antoine. Brigitte savoure la situation. Vincent préfère s’éclipser un moment.

Vincent – Tu peux me dire où se trouve la salle de bain, Nicolas ?

Nicolas – Euh, ouais… Au fond du couloir…

Antoine est accablé.

Antoine – Des enfants, j’en ai déjà deux qui m’attendent à la maison… Sans parler de ma femme… qui n’a pas trop le sens de l’humour…

Le portable d’Antoine sonne. Il répond.

Antoine – Oui, chérie… Non, je suis encore chez Nicolas… On échange des souvenirs du bon vieux temps… Non, non, je ne vais pas tarder… mais ne m’attendez pas pour dîner… D’accord, à tout à l’heure…

Il raccroche. Vincent revient.

Vincent (à Nicolas) – Tu as un iguane empaillé dans ta salle de bain ? Ça m’a fait bizarre, j’avais l’impression qu’il me regardait pendant que… je me lavais les mains.

Nicolas – Ah… Euh… Non, non, il n’est pas empaillé…

Air surpris de Vincent.

Brigitte – Quand Nicolas m’a appelée, en me disant que Vincent enterrait sa vie de garçon, je me suis dit que c’était l’occasion ou jamais… Maintenant, c’est à vous de savoir ce que vous voulez faire de cette paternité…

Vincent – Mais on ne sait même pas qui est le père ?

Nicolas – Il y a des tests génétiques, maintenant… On peut être fixés rapidement…

Brigitte – Eh, oui… Vous prenez chacun votre ticket, on procède au tirage, et on saura qui est l’heureux gagnant…

Nicolas – Pfff… Je n’ai jamais eu de chance aux jeux, moi… D’ailleurs, cette fois-là, je n’ai même pas pu jouer… Ça ne peut pas être moi le père…

Antoine – Heureusement… La pauvre gamine…

Les autres le regardent.

Antoine – Non, je veux dire, euh… À cause de ta maladie… Ce serait con qu’elle retrouve son père au bout de dix ans, pour qu’il lui annonce qu’elle va bientôt être orpheline…

Silence.

Vincent – Et elle s’appelle comment ?

Brigitte (improvisant) – Vinciane…

Vincent (interloqué) – Alors tu sais qu’elle est de moi ?

Brigitte – Non… Il y avait une chance sur deux… (S’efforçant de garder son sérieux) Mais je trouvais ça plus joli qu’Antoinette…

Un temps.

Vincent – Tu lui as dit…?

Brigitte – Qu’est-ce que j’aurais pu lui dire ? Je t’ai menti… Je ne suis pas la vierge Marie… Je me suis tapé les rois mages, et je ne sais pas lequel est le père…

Nicolas (décidé) – Je vais l’adopter…

Les trois autres sont pris de court par cette déclaration d’intention.

Nicolas – Moi, j’ai toujours été amoureux de toi, Brigitte. Je t’épouse, et j’adopte Vinciane. Je me lèverai la nuit pour lui donner le biberon…

Antoine – Je te rappelle qu’elle a presque dix ans…

Vincent – Et puis si Vinciane est ma fille, je ne peux pas te laisser l’adopter… Tu es con ou quoi ? Je ne vais pas te laisser adopter ma fille !

Le portable de Vincent sonne.

Vincent – Et merde… (Il répond) Oui, Olivia… Si, si Tout va bien… Je… Je suis à un baptême, là… Ben oui, ils font ça le soir… C’est… C’est un baptême républicain… Bon, écoute, je te rappelle, d’accord… Oui, moi aussi, je t’embrasse…

Il raccroche.

Brigitte (se marrant à nouveau) – Et oui… Quelle tête elle va faire, ta fiancée, si tu lui annonces juste avant le mariage que tu as déjà une fille de dix ans…? Remarque, ça pourrait presque lui faire une camarade de jeu…

Tête de Vincent.

Brigitte – À moins que finalement, elle soit d’Antoine, bien sûr…

Vincent – Mais je ne sais pas, moi… Tu n’as pas une petite idée…

Antoine – Elle ressemble à qui ?

Brigitte – À moi… Quand j’avais son âge…

Têtes de Vincent et Antoine, un peu inquiets.

Brigitte (enfonçant le clou) – Vous vous souvenez ? La petite grosse à lunettes…

Le portable d’Antoine sonne à nouveau.

Antoine – Non, Christelle… Je ne passe pas par la boulangerie, et je ne ramène pas de bâtard au passage… Je suis avec la soeur de Vanessa Paradis, là… J’ai quand même le droit de me soûler la gueule avec des vieilles copines une fois tous les dix ans, merde…!

Il raccroche, énervé. Les autres sont impressionnés.

Antoine – Écoute, Brigitte, si cette enfant est de moi, je suis prêt à l’assumer, je te jure… Évidemment, avec mon salaire de prof, pour la pension alimentaire, ça ne va pas être évident, mais bon…

Vincent (rêveur) – Vinciane… C’est joli, comme nom…

Brigitte – Oui… Remarque, j’aurais peut-être dû l’appeler Saint-Supplice, finalement, ou Saint-Esprit… Ç’aurait été plus prudent… C’est vrai, vous étiez quand même 300 dans ce bahut…

Nicolas – Ah, oui… On est loin de l’immaculée conception…

Vincent (atterré) – Tu n’es même pas sûre que le père soit l’un de nous deux…?

Brigitte (amusée) – Tu devrais être soulagé, non…? (Un temps) Alors si je comprends bien, aujourd’hui, tout le monde veut l’adopter, cette enfant…

Nicolas – Moi, je suis prêt à adopter la mère avec…

Silence.

Brigitte – Elle est en bas…

Les trois garçons sont comme tétanisés.

Vincent – Pardon…?

Brigitte – Ma fille…! Je lui ai dit d’attendre en bas, à la terrasse du café… Le temps de voir quelle serait votre réaction… Elle attend que je lui fasse un signe, par la fenêtre, pour savoir si elle doit monter ou non…

Nicolas – C’est génial !

Les deux autres n’ont pas l’air aussi enthousiastes.

Brigitte (surjouant) – Je suis sûre qu’en la voyant, son père la reconnaîtra. L’instinct paternel, ça ne trompe pas…

Vincent et Antoine sont au bord de l’apoplexie. Nicolas s’approche de la fenêtre.

Nicolas – Je vais lui dire de monter…

Vincent l’arrête.

Vincent – Attends, on est plus à cinq minutes près…!

Antoine – Et puis il faut la ménager, cette gosse… C’est vrai, ça va être un choc, pour elle…

Brigitte (ironique) – Pour elle…?

Antoine – Pour elle… Pour nous… (Inquiet) Et tu crois vraiment qu’on va la reconnaître, comme ça…

Brigitte – Souviens-toi… Quand ta femme a accouché, à la maternité. Quand tu as pris ton bébé dans tes bras. Tu n’as pas ressenti quelque chose ? Tu n’aurais pas pu te tromper de bébé, non ?

Antoine (dubitatif) – Ouais mais… À la maternité, ils ont un petit bracelet…

Brigitte – Elle aussi.

Nicolas – Tu lui as laissé son petit bracelet ? Pendant toutes ces années…

Brigitte – Mais non, je veux dire… Elle a une petite gourmette… Avec son nom gravé d’un côté, et de l’autre…

Brigitte, ayant de plus en plus de mal à se retenir de rire, a l’air à court d’imagination. Mais les trois autres attendent la suite avec anxiété.

Vincent – Qu’est-ce qu’il y a, gravé de l’autre côté…

Brigitte feint l’embarras, le temps d’inventer autre chose.

Nicolas – Le nom de son père…? Et son adresse…?

Antoine – Attends, ce n’est pas un chien…

Brigitte – Non… Il y a marqué… (Avec l’accent anglais) « Mon coeur est à papa… ».

Les trois autres la regardent interloqués.

Brigitte – Vous savez, comme dans la chanson de Marylin…

Brigitte se met à chanter en faisant un show sexy façon Marylin Monroe.

Brigitte – My name is… Lolita. And… I’m not supposed to… play with boys !

Mon coeur est à Papa. You know… le propriétaire

Visiblement, Vincent et Antoine, estomaqués, commencent à douter. Brigitte éclate enfin d’un rire libérateur. Elle se tord dans tous les sens, visiblement pour ne pas pisser dans sa culotte. Tête des trois autres. Brigitte reprend un peu son calme.

Brigitte – Ah, non… Vous allez me faire regretter de ne pas l’avoir garder, ce cadeau souvenir du petit soldat inconnu…

Stupeur des trois garçons.

Antoine – Tu veux dire que… Tu as vraiment avorté ?

Nicolas – Alors il n’y a personne en bas… Oh, non… Tu n’as pas fait ça ?

Tête des deux autres.

Brigitte – Vous avez l’air presque déçus ?

Vincent – Pourquoi tu nous as raconté des bobards pareils ?

Brigitte (reprenant tout à fait son sérieux, outrée) – Des bobards ? C’est vous qui me demandez ça ? Pourquoi je n’aurais pas le droit de m’amuser un peu, moi aussi ?

Air étonné de Vincent et d’Antoine.

Brigitte (sèchement, à Nicolas) – Je peux revoir tes radios…

Nicolas, méfiant, lui repasse les radios.

Brigitte (lui montrant sur la radio) – Ces deux tâches sombres, comme tu dis, ce sont tes fosses nasales… Même un jeune interne très myope ne peut pas prendre tes trous de nez pour des tumeurs au cerveau…

Stupeur de Vincent et Antoine.

Nicolas – C’est gentil de vouloir me rassurer, Brigitte, mais tu n’es pas médecin…

Brigitte – Je suis vétérinaire, Nicolas…

Tête de Nicolas.

Brigitte – Et ce que je vois sur cette radio, c’est une sinusite chronique. C’est à peu près incurable aussi, mais heureusement c’est beaucoup moins grave…

Vincent et Antoine comprennent, et se tournent vers Nicolas.

Vincent – Tu t’es bien foutu de notre gueule, hein ?

Brigitte est d’abord étonnée… puis amusée.

Brigitte (à Vincent et Antoine) – Ne me dites pas que vous n’étiez pas au courant ?

Nicolas – Je suis désolé… C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour essayer de vous convaincre de monter cette pièce… C’est tellement vital, pour moi… Oui, on peut presque dire que c’est une question de vie ou de mort… Et puis j’avais tellement envie de revoir Brigitte…

Vincent se lève pour s’en aller. Antoine, lui, se marrerait plutôt. Il rattrape Vincent par le bras.

Antoine – Reste, Vincent… Pour Brigitte, au moins… Ça fait dix ans qu’on ne s’est pas vus… Ce n’est pas tous les jours qu’on passe la soirée avec la soeur cachée de Vanessa Paradis…

Antoine renonce à partir.

Nicolas – Alors comme ça, tu es vétérinaire…?

Brigitte – Eh, oui… (Ironique) Pas de chance…

Antoine – Bravo… Il paraît que pour devenir vétérinaire, c’est encore plus difficile que pour devenir médecin…

Brigitte – Oui… Mais je ne sais pas pourquoi, plus je connais les hommes, plus j’aime les animaux…

Nicolas – Moi qui pensais que tu n’avais même pas ton bac, toi non plus…

Brigitte – Je l’ai repassé l’année d’après. Et j’ai même décroché une mention…

Vincent – Et tu n’as pas d’enfant ?

Brigitte – Si, j’ai bien une fille. Mais celle-là, elle n’est pas née par l’opération du Saint-Esprit… Et rassurez-vous, elle n’a que cinq ans…

Nicolas – Cinq ans ? Mais il faut aller la chercher, alors ?

Les autres le regardent sans comprendre.

Nicolas – On ne peut pas laisser une petite fille de cinq ans toute seule à la terrasse d’un café…

Brigitte – Elle n’est pas au café, Nicolas, rassure-toi… Elle est avec son père. Son vrai père…

Silence à nouveau embarrassé.

Antoine (philosophe) – Vous vous rendez compte ? Si Marie était partie faire un petit tour à Londres, elle aussi, au lieu de raconter une histoire pareille à son mec… Ça aurait quand même changé pas mal de choses…

Brigitte – Eh oui… La loi sur l’IVG aurait été adoptée plus tôt…

Vincent – Et la chanson de Sheila n’aurait jamais été écrite… (Devant l’incompréhension des autres, fredonnant) Comme les rois mages…

Nicolas (largué) – C’est qui, Marie…? Elle était avec nous en terminale…

Antoine – Laisse tomber… Et dire que tu as passé toute ta scolarité dans une école catholique…

Un temps.

Vincent – Alors tu as cru qu’on était de mèche avec Nicolas ?

Brigitte (amère) – Je me suis dit, tiens, ils enterrent la vie de garçon de Vincent, ils se sont rappelés de Brigitte, la bonne copine pas farouche… Histoire de la sauter à trois une dernière fois pour rigoler un peu, avant que Vincent ne se case avec la fille du patron… C’est vrai, après tout, j’étais moins chère qu’une pute…

Elle a les larmes aux yeux.

Brigitte – Oui… J’ai voulu me venger… Je sais, ce n’est pas très charitable, pour quelqu’un comme moi, qui a reçu une éducation chrétienne, mais bon… Ça soulage… Même dix ans après…

Air penaud de Vincent et d’Antoine.

Vincent – Excuse-nous, Brigitte. Mais tu sais… On est un peu con, quand on a dix-sept ans…

Antoine – Il n’y a pas un poète, qui a dit quelque chose comme ça…?

Brigitte – Vous étiez des petits cons, c’est vrai… Essayez au moins de ne pas devenir des vieux cons…

Brigitte sèche ses larmes et s’apprête à s’en aller.

Brigitte – La grosse truie à lunettes vous salue bien…

Antoine (presque déçu) – En tout cas, tu es une sacrée comédienne, hein ? On y a vraiment cru à tes histoires…

Brigitte lui lance un regard peu amène.

Antoine – Je veux dire, euh… Vanessa… Ensuite Vinciane…

Brigitte se détend un peu et se laisse aller à sourire.

Brigitte – Remarquez, Nicolas n’était pas mal non plus, avec sa maladie incurable… Ou alors, c’est vous qui êtes bon public…

Nicolas (timidement) – Et à propos pour ma pièce, euh…?

Brigitte – Elle est formidable, ta pièce. J’ai lu quelques passages… Je me suis marrée comme une baleine…

Nicolas – C’est supposé être une tragédie…

Brigitte – Bon, en tout cas, je suis d’accord pour la jouer. Si les deux autres sont partants…

Antoine et Vincent sont pris au dépourvu.

Antoine – Pourquoi pas… Hein, Vincent ? On avait envie de se remettre au théâtre, justement… Ce serait notre grand come-back…

Nicolas – Génial ! Et puis cette pièce, ce sera notre bébé à tous les quatre !

Air consterné de Vincent et d’Antoine devant la bourde de Nicolas.

Vincent – Écoute, Brigitte… On te demande pardon, voilà, et…

Brigitte ne semble pas vraiment prête à pardonner.

Antoine – Tiens, on est même prêts à être les parrains de ta fille, si la place n’est pas déjà prise…

Brigitte (amusée) – Tous les trois…?

Nicolas – Pourquoi pas ? Il y a dix ans, on était comme les trois mousquetaires. (Se tournant vers les deux autres) On partageait tout, hein ? Enfin presque…

Regard réprobateur de Vincent et d’Antoine. Brigitte ne peut que céder devant le sketch que lui jouent les trois garçons.

Brigitte – C’est bon, allez… Au bout de dix ans, il y a prescription…

L’atmosphère se détend.

Nicolas – Prenez des cacahuètes…

Brigitte en prend.

Antoine – Mais… quand tu as dit qu’on n’était pas des bons coups, c’était aussi pour te venger, ou…?

Brigitte sourit, mais ne répond pas.

Nicolas – Alors tu ne m’en veux pas trop, à moi non plus ?

Elle se rapproche de lui.

Brigitte – Tu es le seul qui ait été sincère finalement… Mais il ne faut pas te laisser faire, Nicolas. Faut pas accepter d’être le faire-valoir de ces deux-là… Parce que tu les vaux bien…

Antoine (à Vincent, en aparté) – Ce n’est pas une pub, ça…?

Brigitte (poursuivant) – Il faut que tu aies un peu plus confiance en toi, Nicolas, c’est tout. Tu sais pourquoi tu es le seul de vous trois avec qui je n’ai pas couché ?

Nicolas – Je ne suis pas sûr de vouloir le savoir…

Brigitte – Parce que tu étais le seul à être amoureux de moi, dans cette école de 300 garçons qui me sont presque tous passés dessus. Je ne voulais pas te décevoir…

Nicolas – Je ne suis pas sûr que ça me remonte vraiment le moral, hein… Je me sens comme un vieux spermatozoïde abandonné qui serait le seul à avoir raté sa cible…

Brigitte – Ne désespère pas, va… Je suis toujours sur le marché… Je suis divorcée… Et maintenant que tes deux « meilleurs copains » sont mariés…

Vincent – Moi, je ne suis que fiancé…

Nicolas prend le manuscrit de sa pièce à la main.

Nicolas – Et dire que j’avais écrit cette pièce rien que pour te rouler un patin à la fin… Pendant que ces deux petits salauds…

Antoine – Oh, ça va… Tu veux qu’on reparle de tes radios…?

Brigitte s’approche de Nicolas, comme pour lui parler de son manuscrit qu’il tient toujours à la main.

Brigitte – Écoute Nicolas, je crois que là… 120 pages… Et 10 ans de réécriture… Tu l’as bien mérité.

Elle lui roule un long méga-patin sous le regard ahuri des deux autres.

Un dernier métro passe avec un vacarme effroyable.

Brigitte met fin à l’étreinte, et laisse un Nicolas au bord de l’asphyxie.

Brigitte – Faudra quand même que tu vois un médecin. On dirait que tu as un peu de mal à respirer…

Sur ces mots, Nicolas s’effondre inanimé. Brigitte est surprise. Antoine et Vincent se marrent.

Antoine – Allez, arrête de faire le con, Nicolas…

Vincent s’approche et regarde le corps inanimé de Nicolas en se marrant aussi.

Vincent – Putain, il fait vachement bien le mort, hein… Quel talent !

Brigitte se penche sur Nicolas et l’ausculte rapidement, en lui prenant notamment le pouls.

Brigitte – Merde, il est en arrêt cardiaque…

Elle lui fait un massage cardiaque rapide, et se penche sur sa poitrine pour écouter son coeur.

Brigitte – Ça repart, mais il est dans le coma…

Antoine et Vincent commencent à rire jaune, se demandant si c’est du lard ou du cochon.

Vincent – Allez, c’est bon, maintenant… Vous êtes lourds, là…

Brigitte, toujours penchée sur le corps.

Brigitte – Vous savez s’il est allergique à quelque chose ?

Antoine et Vincent réfléchissent.

Vincent – Il nous a dit qu’il était allergique à la pénicilline… et à l’arachide…

Antoine – Les cacahuètes !

Vincent – Il n’en a pas mangé…

Brigitte – Mais moi si ! Parfois, une goutte d’huile d’arachide suffit à provoquer un choc allergique… Et comme je l’ai embrassé tout de suite après…

Antoine (sidéré) – T’as mis la langue ?

Brigitte, affairée sur le corps, ne répond pas.

Vincent – Le baiser qui tue… Putain, j’y crois pas…

Brigitte – Il faut l’emmener d’urgence à l’hôpital…

Elle sort son portable et compose un numéro.

Brigitte – Allô, les pompiers ? Docteur Paradis à l’appareil… Vous pouvez nous envoyer une ambulance au (elle hésite un instant)… 337 rue de Belleville (ou l’adresse du théâtre où se joue la pièce)…

Antoine – Oh, putain ! Lui qui voulait mourir sur scène…

Brigitte – C’est ça… Choc allergique à l’arachide… On vous attend au pied de l’immeuble, ça ira plus vite… Ok…

Brigitte range son portable et examine une dernière fois Nicolas.

Vincent – Je crois que pour notre grand Come Back, c’est râpé…

Brigitte – Allez, prenez-le par les pieds, il faut le descendre jusqu’en bas…

Les deux autres rechignent devant l’ampleur de la tâche.

Vincent – Septième sans ascenseur ! Il avait raison, c’est une tragédie…

Ils essaient avec difficulté de soulever le corps.

Antoine – Oh, nom de dieu, il pèse comme un âne mort…

Vincent (pris d’un dernier doute) – Euh… Vous êtes pas encore en train de nous monter une baraque, là…

On entend au loin une sirène de pompier qui se rapproche.

Ils sortent vers le couloir.

Vincent – Putain, mais qu’est-ce que c’est que ce monstre !

Antoine – Ah, ça c’est l’iguane. Brigitte a dû oublié de fermer la porte de la salle de bain…

Le bruit de sirène atteint son paroxysme, avant de s’arrêter brusquement. On entend alors la voix off de Vincent.

Antoine (off) – Tu crois qu’il va monter, au paradis ?

Lumière sur la scène vide. Noir.

La Comédiathèque

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