Le Joker

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

 2 hommes ou 2 femmes

Pour une version 2 femmes, il suffit d’inverser les sexes de tous les personnages présents ou mentionnés dans la pièce.

Un scénariste en panne d’ordinateur et d’inspiration voit surgir devant lui un étrange dépanneur. On a tous droit à un joker…

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Librairie théâtrale Le joker

 

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Le Joker

Personnage : Alex et Le Joker

Un bureau en désordre. Alex est assoupi à sa table de travail, la tête sur le clavier de son ordinateur. La sonnerie de son portable le réveille en sursaut. Il répond.

Alex (dans un demi sommeil) – Ouais…? Qui ça…? (Se réveillant tout à fait) Non, non, bien sûr, excusez-moi, je… Non, non, je ne dormais pas. Pas du tout, je… Je réfléchissais, justement… Oui, je sais, ce n’est plus le moment de réfléchir, mais je veux dire… Avant demain matin huit heures, absolument… Comme convenu… Oui, je sais, je vous ai déjà dit ça hier, mais cette fois, c’est promis… Le tournage commence la semaine prochaine, je sais… Et c’est difficile de diffuser un épisode spécial Noël début février, je comprends bien votre point de vue… Non, non, j’ai presque terminé. Il me manque juste la dernière scène et… J’y passerai la nuit, s’il le faut, mais vous aurez le scénario complet pour demain matin, sans faute. Peut-être même avant, si j’ai terminé ce soir… Ok, demain matin, si vous préférez… D’accord… Sinon, je suis viré, je sais… Merci de me le rappeler, je crois que ça va m’aider… Alors à très vite !

Il raccroche et soupire, déprimé.

Alex – Bon sang… Quel crétin… (Il se lève et regarde sa montre). Mais il va vraiment falloir que je m’y mette, moi…

Au lieu de commencer à travailler, cependant, il se lève et allume la télé avant de s’effondrer dans un fauteuil. Il saisit un paquet de chips et commence à les manger tandis qu’on entend à la télé une émission d’un haut niveau culturel, au choix, du type Après le 20 heures C’est Cantelou.

Alex – Faudrait que j’arrête avec la télé… Si je ne bosse que pendant les pauses publicitaires, ça ne va pas avancer…

La sonnerie de Skype retentit sur son ordinateur.

Alex – Et merde… Si on me dérange tout le temps aussi, je ne vais jamais y arriver…

Il éteint la télé et va se rasseoir à sa table devant l’ordinateur.

Alex – Oui Fred, comment tu vas ma chérie ?

Fred (off) – Bonjour Alex. Alors c’est toujours moi qui dois t’appeler… Qu’est-ce que tu fais ?

Alex – Ben tu vois, je suis vissé à mon bureau là, je bosse…

Fred – Tu viens après ? C’est pour toi que j’ai acheté ce grand lit chez Ikéa. Et je dors toute seule dedans.

Alex – Écoute, ce soir, je crois que ça va être dur…

Fred – Dur ? Tu dis ça à chaque fois ! Ça finit par être vexant… C’est si dur que ça de passer la nuit avec moi ?

Alex – J’ai un scénario à terminer, là, et…

Fred – Ah oui, le fameux scénario…

Alex – Qu’est-ce que ça veut dire ?

Fred – Ça fait des mois que tu m’en parles de ce scénario… Tu pourrais au moins trouver autre chose… Je ne sais pas moi… L’imagination, c’est ton métier, non ?

Alex – Ouais, ben justement, je ne suis pas très inspiré en ce moment, tu vois… Je préférerais passer la soirée dans ton lit Ikéa avec toi, crois-moi…

Fred – Tu termines ce fichu scenario et tu viens après !

Alex – Ok, je vais essayer… mais je ne te promets rien.

Fred – Allez…

Alex – Bon alors je m’y remets tout de suite, et je te rappelle quand j’ai fini, d’accord ?

Fred – Promis ?

Alex – Promis.

Fred – Ok, alors je te laisse travailler. Je t’embrasse…

Alex – Moi aussi.

Fred – Tu me manques…

Alex – Tu me manques aussi.

Fred – Je t’attends… Je compte sur toi ?

Alex – Ok… (Alex met fin à la conversation et soupire à nouveau) Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à compter sur moi, comme ça ? On ne peut pas compter sur moi ! Même moi, je n’ai jamais pu compter sur moi… Je ne suis pas quelqu’un sur qui on peut compter, voilà… Quand est-ce qu’ils se mettront ça dans la tête ?

Alex se penche sur son ordinateur et pose la main dessus.

Alex – Ma parole, il chauffe cet ordi… Je me demande si j’ai bien fait de débrancher le ventilo, mais ça faisait un tel boucan. Pire qu’un réacteur d’Airbus au décollage. J’ai besoin de calme pour travailler, moi ! Oh la… Le clavier aussi il est brûlant. Ce n’est pourtant pas pour ce que je m’en sers que je vais faire fondre les touches… Tu ne vas pas me lâcher au moins, dis ? Pas maintenant ! Je compte sur toi, hein ? Bon, si je veux tenir le coup toute la nuit, il me faut un petit remontant, moi…

Alex met en route une cafetière électrique. Il s’assied ensuite à nouveau devant sa table de travail.

Alex – Bon alors où j’en étais… (Lisant ce qu’il y a sur l’écran). Ce n’est pas possible ! C’est vraiment moi qui ai écrit ça avant de m’endormir ? Trois lignes ! Je crois que j’aurais mieux fait de ne jamais me réveiller…

Son portable sonne à nouveau.

Alex – Oui… Ah oui… Oui, bonjour Monsieur… Oui, oui, je sais… Non, mais je vous assure que je vais combler très rapidement ce petit découvert… Combien vous dites ? Ah oui quand même. Je comprends que vous soyez un peu inquiet… Si, si, moi aussi, ça m’inquiète, bien sûr, mais… Écoutez, je m’apprête à rendre un scénario, là, et j’aurai un gros chèque à déposer dès demain matin… Oui… Absolument… Tout à fait… Merci… Oui, demain matin sans faute, je vous le promets… Bonne soirée à vous… Et merci au Crédit Mutuel, qui forme avec ses clients une grande famille, solidaire avec ses membres momentanément dans le besoin. (Il range son portable) Je crois que le café ne va pas suffire…

Il se relève et sniffe une petite ligne de coke. Après quoi il se dirige vers la cafetière.

Alex – C’est ce que je viens de me fourrer dans le pif, ou elle dégage une odeur de cramé, cette cafetière ? C’est pourtant du Café Grand-Mère, comme d’habitude…

Alex se rend compte que c’est l’ordinateur qui se met à fumer. Il hésite un instant, ne sachant pas quoi faire. Puis il s’empare de la cafetière et jette son contenu sur l’ordinateur pour éteindre l’incendie.

Alex (soupirant) – Ouf… Heureusement que j’ai eu le bon réflexe…

Il se ravise et s’approche de l’ordinateur pour l’examiner.

Alex – Je me demande si c’était vraiment le bon réflexe, finalement… (Il appuie sur plusieurs touches du clavier) Ça ne marche plus… Tout à l’heure quand j’appuyais là dessus, il y avait des lettres qui apparaissaient sur l’écran, et là plus rien…

Il se lève, désemparé.

Alex – Dans un sens, heureusement que je n’avais encore rien écrit, j’aurais tout perdu… On peut dire que dans mon malheur, j’ai encore eu de la chance… Bon, ce n’est pas avec ce qu’il me reste sur mon compte en banque que je vais pouvoir m’acheter un autre ordi. Et surtout, je n’ai plus le temps. (Il se penche à nouveau sur l’ordinateur) Ouh la la… Incendie plus inondation… C’est Fukushima, là dedans… J’espère que c’est réparable quand même…

Il saisit un annuaire et le consulte.

Alex – Voyons voir… Informatique… Réparation… Dépannage… Ah, voilà ! Joker Dépannage… Ça ou autre chose… (Il compose le numéro sur son portable) Oui… Oui, bonjour, je… J’ai une petite panne sur mon ordinateur et… Ça ne doit pas être grand chose, mais… Tout de suite ? Parfait… Oui, je suis au 9 rue Jules Ferry à… C’est ça, oui… Ah vous connaissez ? Très bien alors je vous attends…

Il range son portable.

Alex – Je crois que ce n’était pas le bon moment non plus pour arrêter de fumer…

Il sort la dernière cigarette d’un paquet et la place entre ses lèvres.

Alex (plus gravement) – Ce sera ma dernière cigarette… (Froissant le paquet vide) La cigarette du condamné… Jusqu’à maintenant, j’ai toujours réussi à m’en sortir d’une façon ou d’une autre à la dernière minute, mais là… Pourquoi j’ai l’impression désagréable que cette fois, j’ai touché le fond ? Je me sens comme un joueur de poker qui aurait déjà abattu tous ses atouts et qui n’aurait plus droit à un joker. Oui, je sais, les atouts c’est à la belotte et les jokers… Je suis vraiment trop nul…

Il sort un revolver d’un tiroir, et se plaque le canon contre la tempe. Un homme surgit alors brusquement devant lui. Quelques détails dans son allure rappellent Alex, en plus âgé, avec une touche délirante, qui fait que le personnage évoque aussi l’idée d’un joker au sens théâtral (un bouffon). Il porte un bonnet façon joker et un T-Shirt avec écrit dessus Joker.

Joker – Non, ne faites pas ça !

Alex sursaute.

Alex – Vous êtes dingue ! J’ai failli mourir d’une crise cardiaque…

Joker – Justement… C’est pour vous empêcher de faire une bêtise que je suis là.

Alex – Une bêtise ? Je ne vous ai pas attendu pour en faire, malheureusement…

Il dirige le revolver vers l’intrus.

Alex – Mais au fait vous êtes qui, vous ? Et comment vous êtes entré ?

Joker – La porte était ouverte… Je suis là pour vous aider, croyez-moi. Je suis votre joker…

Alex – Mon joker ?

Joker – Joker Dépannage ! Je suis le réparateur informatique…

Alex – Le dépanneur ? Déjà ?

Joker – J’ai pensé que c’était une urgence…

Alex – Vous m’avez fait peur…

Alex allume sa cigarette avec le revolver qui s’avère être un briquet…

Joker – Vous aussi… Mais je me suis peut-être un peu emballé…

Alex – Non, non, c’est une urgence, je vous assure… (Alex jette un regard à son revolver briquet et comprend). Ah, d’accord, vous avez cru que… Non mais on ne se suicide pas à cause d’une panne informatique, quand même…

Joker – Vous savez, dans mon métier, on voit toutes sortes de choses…

Alex le regarde avec un air suspicieux.

Alex – Mais vous n’êtes pas un peu vieux pour un informaticien… Je m’attendais à voir débarquer un geek qui ressemblerait à mon neveu… Mais vous vous ressemblez plutôt à mon père…

Joker – Oui, on me le dit souvent…

Alex écarquille les yeux.

Alex – Souvent ?

Joker – Si on jetait un coup d’œil à cet ordinateur…

Alex – Vous avez raison… Mais je vous préviens, ce n’est pas beau à voir… (Lui montrant la chose) Voilà, c’est celui-là…

Le joker s’approche de l’ordinateur pour l’examiner.

Joker – Ouh la… Mais qu’est-ce qui lui est arrivé, à cette pauvre machine ? Elle a tenté de s’immoler par le feu ?

Alex – Avant d’essayer de se noyer, oui… C’est grave, docteur ?

Joker – Je ne vous cacherai pas que mon diagnostic est pour le moins réservé.

Alex – Mais vous allez pouvoir faire quelque chose pour la sauver ?

Joker – Les organes vitaux sont encore sous tension, mais à première vue, cet ordinateur est en mort cérébrale. Je crains que sa mémoire ne soit perdue à tout jamais…

Alex – Mais j’ai tout mon travail là dessus !

Joker – Qu’est-ce que vous faites comme métier ?

Alex – J’écris des séries débiles pour la télévision.

Joker – Ça doit être passionnant.

Alex – Je crois que dans ma réponse, l’adjectif débile vous a échappé…

Joker – J’essaie toujours de voir le bon côté des choses…

Alex – Et pour mon ordinateur alors, ce serait quoi la version optimiste ?

Joker – Je ne suis pas Jésus Christ, non plus… Je ne fais pas de miracles…

Alex – Moi qui pensais que les réparateurs informatiques étaient des sortes de marabouts des temps modernes… Je vous avoue que je suis déçu… Alors comment je fais pour récupérer mon scénario ?

Joker – Apparemment, cette machine a souffert d’une insuffisance ventilatoire, qui a entraîné une augmentation fatale de la température. Je ne sais pas si on va pouvoir sauver le disque dur pour le transplanter sur une autre unité centrale.

Alex – Une transplantation… Je n’avais encore jamais entendu parler de ce genre d’opérations pour un ordinateur…

Joker – Une opération qui de toute façon s’avérerait très délicate. Il faut dire que cet ordinateur était déjà en fin de vie. Un héritage, peut-être ?

Alex – Disons… un attachement sentimental doublé d’un souci d’économie.

Joker – Et vous aviez votre scénario sur cette antiquité ?

Alex – Oui… Enfin celui que j’aurais dû écrire… En fait, je n’ai pas commencé… C’est l’histoire de ma vie…

Joker – C’était une auto-fiction…

Alex – Non, je veux dire, ne jamais réussir à commencer quelque chose… C’est ça l’histoire de ma vie…

Joker – Ah oui…

Alex – Je dois rendre ce scénario demain matin au plus tard… Malheureusement, il n’y a pas que l’ordinateur qui est en panne. Moi aussi…

Joker – Panne d’inspiration…

Alex – Je dirais même burn out… Comme cet ordinateur, justement. La surchauffe, vous voyez ? (Désignant du doigt sa tête) Ça fume là dedans… C’est Tchernobyl… Le système de refroidissement est en dérangement… Et le disque dur est à la limite de la fusion nucléaire…

Joker – Je vois ça.

Alex – J’imagine que Joker Dépannage ne peut rien faire pour moi…

Joker – Vous n’avez jamais songé à changer de métier ? Je veux dire… Tout en restant dans l’écriture… Je ne sais pas, moi… Au lieu d’écrire des séries débiles… Vous pourriez travailler pour le théâtre…

Alex (sceptique) – Le théâtre… Pas avant d’avoir rendu mon dernier scénario, en tout cas…

Joker – Je comprends… Le respect de la parole donnée, c’est important… Vous vous êtes engagé sur ce scénario, et vous ne pouvez pas laisser tomber tous ces gens qui vous ont fait confiance…

Alex – Oui… Et surtout, ils m’ont déjà payé la moitié de la somme pour que je l’écrive, ce foutu scénario…

Joker – Dans ce cas, vous n’avez qu’à les rembourser.

Alex – Oui… Mais j’ai déjà dépensé la moitié que j’ai touchée… plus celle que je n’encaisserai qu’à la livraison.

Joker – Ah…

Alex – Sans parler de mon dernier tiers provisionnel que je n’ai pas pensé à provisionner. Il me resterait bien une solution…

Joker – Écrire ce scénario ?

Alex – Me mettre au lit et ouvrir le gaz…

Joker – Je sens qu’il y aussi un mais ?

Alex – Dolce Vita vient de me couper le gaz parce que je n’ai pas payé la facture.

Joker – D’accord…

Alex – Maintenant, vous comprenez pourquoi j’aurais préféré que vous sachiez faire des miracles… Je ne sais pas moi, vous n’avez pas apporté avec vous quelques-uns de ces grigris dont on entend parler à la télé à propos des guerres civiles en Afrique ? De ceux qui rendent invisibles et qui protègent des balles ?

Le portable d’Alex sonne et il répond.

Alex – Oui chérie… Non, je n’ai plus de skype. Mon ordinateur vient de faire une tentative de suicide… Oui, je sais, il était en fin de vie. Il a sûrement préféré partir dans la dignité pendant qu’il en avait encore le choix… Je ne sais pas, je t’avoue que jusqu’ici, j’ignorais tout de la psychologie informatique, mais je crois qu’il était déjà très déprimé. (Prononcé à la française) Nervous breakdown, comme dit Jean Lefebvre dans Les Tontons Flingueurs. Et moi je n’en suis pas très loin non plus… Écoute, ça va être difficile, là. Je suis avec le réparateur informatique et… Enfin, ce n’est pas du tout sûr que ce soit réparable… Non je suis vraiment désolé, mais à moins d’un miracle… Oui, je sais, je ne suis pas fiable. Ma mère aussi me le répétait tout le temps… Écoute, je fais de mon mieux et je te rappelle, d’accord ?

Il range son portable.

Alex – Donc, c’est foutu ?

Joker – C’est sûr que le plus simple, ce serait d’en racheter un autre.

Alex – Avec quoi ? J’ai déjà tellement abusé de la solidarité du Crédit Mutuel… Même Dolce Vita me refuse le gaz qui me permettrait de partir dans la dignité, moi aussi. La main sur le clavier de mon plus fidèle compagnon : mon vieil ordinateur. Partir ensemble, ce serait beau, non ? Pour éviter le malheur d’être séparés après tant d’années de vie commune…

Joker – Allez, il y a toujours une lumière au bout du tunnel.

Alex – Quand on est mort, vous voulez dire ?

Joker – Vous n’êtes pas du genre optimiste, vous…

Alex – Donnez-moi une raison pour laquelle là, tout de suite, je devrais être optimiste !

Joker – C’est vous qui le disiez tout à l’heure ! On ne se suicide pas à cause d’un petit problème informatique.

Alex – Remarquez, je me demande si ce n’est pas une bonne nouvelle, finalement, que cet ordinateur soit définitivement mort.

Joker – Ah oui ?

Alex – Au moins, maintenant, j’ai une excuse valable pour ne pas rendre mon script demain matin…

Joker – Ah oui, vu comme ça…

Alex – Je dirai que l’ordinateur a pris feu instantanément juste au moment où je mettais le point final à mon scénario.

Joker – Et vous pensez qu’on va vous croire ?

Alex – C’est la vérité, non ? À part que je n’avais encore rien écrit… Mais j’aurais très bien pu avoir écrit un scénario complet, et le résultat final aurait été exactement le même. Qu’est-ce que ça change, au fond ?

Joker – Rien, vous avez raison. Malheureusement, comme vous le savez, même la vérité n’est pas toujours crédible.

Alex – Sauf si vous me faites un certificat !

Joker – Un certificat ?

Alex – Genre certificat médical, mais pour ordinateur. En l’occurrence un certificat de décès, plutôt. Je dirai que mon scénario était là dessus et que j’ai tout perdu. Vous savez, comme ces gens qu’on interviewe devant leurs maisons en ruine après un incendie ou une inondation… Ne vous faites pas d’illusions : eux aussi, pour se faire mieux rembourser, ils ne se privent pas de déclarer à leur assurance la perte de biens qu’ils ne possédaient pas…

Joker – Vous êtes sûr que ce ne serait pas plus simple de l’écrire, ce scénario ?

Alex – Franchement, vu les circonstances… Au point où j’en suis, même si je voulais, je ne pourrais pas…

Joker – Vous savez quoi ? Je commence à me demander si vous ne seriez pas un peu du genre velléitaire et procrastinateur.

Alex – Vous êtes informaticien ou psychologue ?

Joker – Pour être dépanneur, il faut être un peu psychologue.

Alex – C’est dingue… Procrastinateur… Je croirais entendre mon père. D’ailleurs, c’est incroyable ce que vous lui ressemblez… Je vous l’ai déjà dit ?

Joker – Oui…

Alex – Exceptionnellement, cette année, on ne se verra pas pour Noël… Mes parents tenaient un magasin de jouets, alors vous pensez bien qu’ils ne pouvaient jamais prendre de vacances à Noël. Mais ils ont pris leur retraite il y a six mois. Pour fêter ça, ils ont décidé de se payer un voyage cette année…

Joker – Le voyage de noces qu’ils n’avaient pas pu s’offrir quand ils se sont mariés il y a quarante ans…

Alex – Comment vous savez ça ?

Joker – J’ai dit ça comme ça… Je veux dire… Il y a quarante ans, on ne faisait pas de voyages de noces comme aujourd’hui. On se contentait d’un repas au restaurant du coin ou d’un week end à La Bourboule…

Alex – Vous êtes marié ?

Joker – Pas encore…

Alex (dévisageant son interlocuteur) – En tout cas, j’espère que je ne ressemblerai pas à mon père en vieillissant.

Joker – Avec le temps, on finit tous par ressembler de plus en plus à ses parents… Et à ressembler de moins en moins à soi-même. Vous verrez, arrivé à un certain âge, en se regardant dans la glace, on ne se reconnaît même plus…

Alex prend un miroir et se regarde dedans.

Alex – C’est vrai, ce que vous dites… Il y a des matins, en me regardant dans le miroir avant de me raser, j’ai du mal à mettre un nom sur mon visage…

Alex se rend soudain compte que le réparateur, qui est juste derrière lui, n’apparaît pas dans le miroir.

Alex – Tiens, c’est curieux ça…

Joker (embarrassé) – Quoi donc ?

Il bouge le miroir pour essayer de capter l’image de l’autre, qui semble se défiler.

Alex – Venez un peu par là pour voir… Je ne vous vois dans la glace !

Joker – Simple effet d’optique, j’imagine… Et puis votre miroir, là, ce n’est pas celui de la belle-mère de Blanche Neige, hein ? Il faudrait penser à lui passer un coup de chiffon de temps en temps…

Alex – C’est incroyable ! Mettez-vous là, je vous dis !

Joker – Vous êtes sûr d’être prêt à faire ça ?

L’autre accepte enfin de se placer devant la glace.

Alex – Votre reflet n’apparaît pas dans ce miroir !

Joker – Non, en effet… Pas encore…

Alex – Pas encore ?

Joker – Pour l’instant, tu es le seul à pouvoir me voir. Je dirais même me prévoir…

Alex – Alors on se tutoie, maintenant ? Vous prévoir ? Mais enfin, vous êtes qui ?

Joker – Je suis… Tu vas avoir du mal à le croire.

Alex – Vous êtes le fantôme de mon père, c’est ça ? Je me disais bien qu’il y avait comme un air de famille… Papa, c’est toi ?

Joker – C’est un peu plus compliqué que ça…

Alex – Ça me paraît déjà assez compliqué, non ? Alors quoi ? Un ami imaginaire ? Une sorte d’ange gardien ?

Joker – En fait, ce serait plutôt toi mon père. Après tout, l’enfant est d’une certaine façon le père de l’adulte qu’il deviendra. Et il est responsable de son avenir… comme un père est responsable de l’avenir de son enfant.

Alex – Bon, on pourrait arrêter avec les devinettes, maintenant ?

Joker – Je suis toi… en plus vieux.

Alex – Moi ?

Joker – Celui que tu deviendras si tu ne commets pas l’irréparable… Tu comprendras que j’ai tout intérêt à t’en dissuader.

Alex reste un instant interdit. Machinalement, il sort un nouveau paquet de cigarettes d’un tiroir et s’apprête à en allumer une.

Alex (dans un état second) – Vous avez du feu ? J’ai vraiment besoin de m’en griller une…

Joker (toussant) – Si tu pouvais aussi arrêter de fumer… Je n’ai pas envie d’avoir un cancer de la gorge, moi ! Non mais tu regardes, des fois, les images qu’il y a sur les paquets de cigarettes ?

Alex – Je crois que je devrais aussi arrêter la coke… Je délire, c’est ça ? Je fais un mauvais trip… Et vous êtes là pour… J’y suis ! Vous êtes médecin et vous êtes venu pour me soigner ?

Joker – D’une certaine façon, oui. Je suis là pour t’aider, en tout cas.

Alex – Non mais vous êtes docteur ou pas ? Qui vous envoie ? SOS Médecins ou SOS Fantômes ?

Joker – D’une certaine façon, c’est toi qui m’as appelé. Tu voulais avoir droit à un joker. Et bien me voilà…

Alex – Non mais attends, quand j’ai dit ça, je pensais plutôt à un génie sortant d’une bouteille. Même une bouteille de whisky. Ou je ne sais pas moi… Superman ou Joséphine Ange Gardien…

Joker – Désolé, mais je crois que tu regardes trop la télé… À ton âge, tu devrais savoir que Mimi Mathy n’existe pas vraiment…

Alex – Moi en plus vieux… Mais en quoi est-ce que ça peut m’aider ? On est loin de Superman, c’est sûr… Alors c’est à ça que je ressemblerai dans trente ans ?

Joker – Si tu te mettais à faire un peu de sport, aussi, je serais peut-être un peu plus en forme. Et je ne te parle même pas de mon taux de cholestérol. Tu devrais essayer de te nourrir avec autre chose que des chips et du Nutella… Tu as déjà entendu parler de la règle des cinq fruits et légumes par jour ?

Alex – Réparateur informatique ? C’est comme ça que je vais finir, alors ? Et tu voudrais que je n’ai pas envie de me suicider au Nutella ?

Joker – Non mais je ne suis pas forcément réparateur informatique.

Alex – Vu l’état de mon ordinateur, remarque, dans l’immédiat, ça m’aurait arrangé que tu le sois…

Joker – Ce que je suis, ça dépend de toi, en vérité. Tout ce que je serai dépend de toi, en fait…

Alex – Je vois… Et tu pourrais me faire une petite avance sur ma pension de retraite pour que je puisse me faire remettre le gaz ?

Joker – La retraite… Si tu savais…

Alex – Ah parce qu’en plus, je n’aurais même pas de retraite… Non mais je croyais que tu étais là pour m’aider ? C’est comme ça que tu comptes me remonter le moral ?

Joker – Rassure-toi, je suis venu, un peu comme Jésus Christ, apporter une bonne nouvelle.

Alex – Jésus Christ ? Une bonne nouvelle ? Je ne sais pas si ça doit me rassurer… À l’époque, tous les membres de son fan club ont fini cloués sur une croix ou bouffés par les lions dans un cirque. Alors c’est quoi ta bonne nouvelle, à toi ?

Joker – J’ai envoyé une de tes pièces de théâtre à un producteur, et ça l’intéresse. Une nouvelle vie va commencer pour toi ! Fini les séries débiles pour la télé, comme tu dis ! Tu vas enfin devenir un véritable auteur !

Alex – Une pièce ? Quelle pièce ?

Joker – Celle que tu as écrite il y a quelques années, et que tu n’as jamais osé envoyer à personne. Tu te souviens ?

Alex – Ma pièce ? Mais elle aussi elle est sur mon ordinateur ! Celui que tu n’es pas capable de réparer, tu te souviens.

Joker – Heureusement, tu avais fait une sauvegarde sur disquette.

Alex – Une disquette ? Et pourquoi pas un 78 tours aussi ? Où est-ce que tu serais allé trouver un lecteur de disquette… Surtout si tu vis en 2050 !

Joker – Tu en avais fait aussi un tirage sur papier recyclé que j’ai pu récupérer. Je l’ai retrouvé dans un tiroir de ton bureau… Tiens, ce bureau-là, justement.

Il ouvre un tiroir et en sort un document broché.

Alex – Les Amants du Lutetia… Et ça intéresse quelqu’un ça ?

Joker – Le Théâtre des Champs Élysées veut la monter. Avec Romain Duris et Cécile de France dans les rôles principaux !

Alex – Les jeunes premiers de l’Auberge Espagnole ? Mais c’est l’histoire d’un couple de vieux qui décide de se suicider ensemble dans la chambre d’un palace pour éviter que l’un d’eux ne survive à l’autre !

Joker – Ils ne sont pas encore tout à fait fixés sur le casting… Et puis maintenant avec le maquillage et les effets spéciaux, on fait des miracles…

Alex – Tu ne serais pas en train de te foutre de ma gueule, par hasard ?

Joker – Croix de bois, croix de fer, si je mens, tu vas en enfer.

Alex – C’est incroyable… Et tu es sûr que…?

Joker – Ils sont emballés…

Alex – Au point de me signer un à valoir tout de suite ?

Joker – Leur seule crainte, c’est qu’un autre théâtre te fasse une meilleure offre…

Alex – Non ? Remarque, j’ai toujours pensé que ma pièce méritait mieux que de finir au fond d’un tiroir… Mais bon, je pensais que le public n’était pas encore prêt…

Joker – Et bien tu vois… Les temps changent… C’est une nouvelle carrière qui s’ouvre devant toi, je t’assure.

Alex – Dramaturge… Comme Shakespeare ou Laurent Ruquier… Alors moi aussi j’aurai droit à ma page dans Wikipedia ? Mais c’est génial !

Son portable sonne et il répond.

Alex – Oui… Non… Non, je n’ai pas écrit ce putain de scénario, je n’ai même pas commencé et je ne l’écrirai pas, voilà. J’ai décidé que je valais mieux que ça ! Non, ce n’est pas vous qui me virez, c’est moi qui démissionne ! C’est ça ! Allez vous faire foutre… et joyeux Noël

Il raccroche.

Alex – C’était mon producteur… Bon sang, ça fait du bien ! Depuis le temps que j’avais envie de faire ça…

Joker – Ah oui…

Alex – Je lui rembourserai l’argent qu’il m’a déjà versé avec mon à-valoir sur la pièce…

Joker – Bien sûr…

Alex – Je ne suis pas un mercenaire, après tout, merde ! Je suis un auteur !

Joker – Bravo ! Mais…

Alex – Vous me reprochiez d’être un irrémédiable pessimiste et de ne jamais prendre de décisions, et bien là je reprends le contrôle de ma vie !

Joker – Ah oui, c’est sûr…

Alex – Je suis le maître de mon destin ! Je suis le capitaine de mon âme ! Bordel ! Je n’ai pas raison ?

Joker – Si, si, bien sûr…

Le téléphone d’Alex sonne à nouveau.

Alex – Oui ? Non ! Non, Fred, je ne viendrai pas chez toi ce soir. Ni demain soir, ni après demain d’ailleurs. Écoute, j’ai longuement réfléchi, et je crois qu’on n’est pas fait pour vivre ensemble, finalement. Tu me reprochais de ne jamais rien décider ? Et bien maintenant c’est décidé : je te quitte ! J’ai une œuvre à écrire, moi, figure-toi ! Et je sens que mon talent va être enfin reconnu. Écoute, sans vouloir te faire de la peine, je ne suis pas taillé pour dormir dans un lit Ikéa. Je suis fait de l’étoffe des rêves, moi, et le ciel de mon lit à baldaquin, je le vois rempli d’étoiles ! Pas de toiles d’araignées ! C’est ça. Moi aussi. Bonne nuit toi même !

Il range son portable.

Alex – Et voilà ! Plus de patron, et plus de meuf pour me faire chier ! Je n’ai pas raison ?

Joker – Si, si, bien sûr… Tout ça va dans le bon sens, évidemment. Mais il faut quand même que je te précise une chose…

Alex – Quoi ?

Joker – Ce que je viens de te dire… La bonne nouvelle…

Alex – Ouais ?

Joker – Et bien… Ce n’est pas tout à fait vrai. Enfin, pas encore…

Alex – Comment ça pas encore ? Qu’est-ce qui n’est pas encore vrai ?

Joker – Et bien cette pièce de théâtre que ce producteur a accepté, tu ne lui as pas encore envoyée, en fait…

Alex – Quoi ? Mais je croyais que c’était toi qui l’avais envoyée !

Joker – C’est moi qui l’ai envoyée, oui, quand j’avais quelques années de plus que toi. Mais tu n’es pas encore moi…

Alex – Mais vous êtes dingue !

Joker – En plus, je dois t’avouer que ta pièce, en l’état, ils n’en ont pas voulu… Il faut dire que c’est assez déprimant… Il faudrait que tu reprennes un peu tout ça, mais plus dans le genre comédie, tu vois. Même dans trente ans, ce sera encore la crise tu sais. Quand les gens vont au théâtre, ils ont envie de rigoler !

Alex – De rigoler ? Mais je vais l’étrangler…

Alex saisit l’autre par le cou et commence à serrer. L’autre parvient à se dégager et lui échappe en passant de l’autre côté du bureau.

Joker – Allons, allons… Essaie de voir les choses positivement…

Alex – Mais pourquoi ? Pourquoi m’avoir raconté une pareille salade ?

Joker – Pour te faire réagir ! Pour te secouer un peu !

Alex – Dans ce cas, c’est parfaitement réussi. Qu’est-ce que tu en penses ? Je n’ai pas l’air complètement secoué ?

Joker – J’ai bien senti que tu traversais une mauvaise passe… Il faut croire en toi, mon vieux !

Alex – Tu peux éviter de m’appeler mon vieux ?

Joker – Je vais t’aider à reprendre confiance en toi !

Alex – Non mais c’est une blague ? M’aider ? Avant que tu arrives, tout allait bien dans ma vie, à quelques détails près ! Maintenant, je n’ai plus de boulot ! Et plus de petite amie… Merci de ton aide !

Joker – Je te rappelle que je t’ai quand même sauvé du suicide…

Alex – Ce n’était pas un revolver, c’était un briquet ! Maintenant, oui, j’ai vraiment de bonnes raisons de me suicider !

Joker – Allons, ne sois pas si négatif…

Alex – Il y a sûrement un moyen de rattraper le coup… Je vais rappeler mon producteur. Et ma petite amie. Je pourrais dire qu’on m’avait fait boire ou prendre de la drogue. Que je n’étais pas dans mon état normal.

Joker – Je ne suis pas sûr que ça va marcher, tu sais…

Alex – Merci de tes encouragements, vraiment… Alors qu’est-ce que je fais ?

Joker – C’est vrai, il faut voir la réalité en face, ta première pièce était nulle… Mais tu peux en écrire une autre ! Une comédie ! Les gens adorent, les comédies !

Alex – Une comédie ! Comment veux-tu que j’écrive une comédie alors que grâce à toi, j’ai seulement envie de me jeter sous un train ? C’est du délire…

Joker – Fais un effort, bon sang ! Et entre nous, si tu pouvais garder une petite amie plus de six mois… Je n’ai pas envie de finir ma vie tout seul, moi… Tu sais, passé cinquante ans, on ne rencontre plus aucune tête nouvelle… Ou alors aux enterrements, les petits enfants du défunt…

Alex – Je vais le tuer…

Joker – Ce qui serait une autre forme de suicide…

Alex reste un instant anéanti.

Alex – Mais je ne sais pas moi, si tu viens de l’avenir, il doit y avoir des choses que tu sais qu’on pourrait monnayer aujourd’hui ?

Joker – Genre ?

Alex – Les résultats du loto, les cours de la bourse, l’évolution des prix de l’immobilier… Tu n’as pas ramené avec toi le journal de demain, par hasard, avec le numéro gagnant du prochain Euromillion ?

Joker – Non mais je ne viens pas de l’avenir dans ce sens là…

Alex – Parce qu’il y a plusieurs sens pour venir de l’avenir ?

Joker – Je veux dire, ce n’est pas le voyage dans le temps, non plus. On n’est pas dans un téléfilm.

Alex – Sans blague ?

Joker – Comment t’expliquer ça… Je ne suis qu’une virtualité, tu comprends ? Une virtualité susceptible de changer à chaque instant en fonction des choix que tu fais toi au présent. Je veux dire… Il ne faut pas exagérer, non plus… Je ne viens pas d’un avenir stable auquel on pourrait se fier…

Alex – Je vois… Alors si je comprends bien, tu n’est pas quelqu’un de fiable toi non plus ! On ne peut pas compter sur toi !

Joker – Tu ne vas pas me faire une scène ? Pas toi ?

Alex – Bon, très bien… Alors qu’est-ce que tu suggères ? Puisque tu es là pour m’aider…

Joker – Il n’y a pas trente-six solutions, tu sais. Il faut que tu écrives cette pièce !

Alex – Quelle pièce ?

Joker – Celle que le Théâtre des Champs Élysées accepterait de monter !

Alex – Mais je suis un raté ! Tu es bien placé pour le savoir ! Un minable ! Je ne suis même pas fichu d’écrire un épisode de Plus Belle La Vie… Je n’écrirai jamais de pièce de théâtre !

Joker – Ne sois pas aussi dur avec toi-même…

Alex – Tu dis ça seulement parce que tu ne veux pas une fin de vie minable, tout seul, dans une maison de retraite pour scénaristes désargentés. Désolé, mais je ne peux rien pour toi, vieux débris !

Joker – Ce n’est pas gentil, ça… Je suis plus vieux que toi… Tu me dois le respect, tout de même…

Alex – Et puis une pièce de théâtre, entre nous… Tu veux finir auteur de théâtre, toi ? Dramaturge, non mais tu rigoles ? Quand on lui fait l’honneur de jouer sa pièce dans un théâtre, après les retenues en cascade de la SACD, l’auteur gagne moins d’argent que l’ouvreuse.

Joker – Ne sois pas aussi terre à terre… Je ne sais pas, moi… Tu ne veux pas passer à la postérité ?

Alex – Ce n’est pas vrai, je rêve ! La postérité, maintenant ! Mais quand on parle d’une pièce de théâtre au 20 heures à la télé, on ne cite même pas le nom de l’auteur !

Joker – J’aime bien, le théâtre, moi…

Alex – Parfait… Tu n’as qu’à l’écrire toi-même, cette putain de pièce de théâtre ! Ou mieux, écris-moi déjà le scénario que je dois rendre pour demain matin ! Ça me permettra au moins de ne pas rembourser l’argent qu’on m’a déjà versé…

Joker – Et pourquoi pas ?

Alex – Et bien vas-y.

Il s’assied au bureau.

Joker – Je t’aurais bien aidé, mais… Sans ordinateur, ça ne va pas être évident…

Alex ouvre un tiroir et en sort un bloc et un stylo qu’il jette sur le bureau.

Alex – Tu n’as qu’à faire ça à l’ancienne ! Avec un stylo et du papier…

Joker – Ah oui, c’est vrai, pourquoi pas ? Après tout, Macbeth a été écrit avant Macintosh !

Alex – Super…

Joker – Ok, j’y vais…

Il se met à réfléchir et essaie d’écrire. Pendant que l’autre fait les cent pas.

Joker – Tu pourrais arrêter de tourner en rond ? Je n’arrive pas à me concentrer…

Alex – Tu vois ? Pas si facile, hein ? C’est un métier.

Joker – Ça va, laisse-moi cinq minutes, non ?

Alex – Ok, en attendant, je vais fumer une cigarette, pour cultiver ton cancer…

Alex sort une cigarette sans l’allumer. Joker soupire.

Joker – D’accord, je n’ai pas d’idée non plus…

Alex – On est dans la merde, mon vieux ! Je dois 30.000 euros à la Banque Populaire, et je n’ai plus de boulot !

Joker – Je croyais que c’était le Crédit Mutuel ?

Alex – Oui, mais avant le Crédit Mutuel, j’ai laissé une ardoise à la Banque Populaire… Qu’est-ce que tu veux ? J’ai l’esprit mutualiste…

Joker – Allez… Tu vas t’en sortir, hein ?

Alex – Si je ne m’en sors pas, tu ne t’en sors pas non plus ! Ce n’est pas à la Banque Populaire que tu finiras, c’est à la soupe populaire…

Silence.

Joker – Et si on s’y mettait tous les deux ? Je serai ta muse…

Alex – Tu parles d’une muse ! Une buse oui ! Et puis je n’ai même plus d’ordinateur. Je n’écris pas à la main, moi. On n’est plus au Moyen-Age. Tu n’as même pas été foutu de me le réparer, mon ordinateur !

Joker – Je ne suis pas vraiment réparateur informatique.

Alex – Très bien, je vais essayer de le réparer moi-même, alors… Ça ne doit pas être si compliqué que ça… Une fois, ma cafetière électrique est tombée en panne, et j’ai réussi à lui redonner une deuxième vie…

Il s’approche de l’ordinateur et commence à bricoler.

Joker – Tu es sûr de ce que tu fais ?

Alex – Tu as dit qu’il était toujours sous tension, non ?

Joker – J’ai dit ça comme ça…

Alex plonge les mains sous le capot de l’ordinateur et soudain se contorsionne comme s’il était victime d’une électrocution.

Joker – Visiblement, j’avais raison. Il était toujours sous tension…

Alex s’effondre, foudroyé.

Joker – Oh mon Dieu, non ?

Il se précipite vers Alex pour le secourir.

Joker – Si cet abruti ne s’en remet pas, c’est moi qui meurs !

Il lui donne des claques.

Joker – Mais réveille-toi !

L’autre ne bouge pas.

Joker – Bon, je n’ai pas le choix…

Il lui fait un bouche à bouche. Alex se réveille en sursaut, horrifié.

Alex – Mais ça ne va pas, non ! Vieux pervers narcissique !

Joker – Ça va, tu pourrais me remercier, au moins. Je viens de te sauver la vie pour la deuxième fois…

Alex – Tu parles… Te sauver la vie à toi-même, tu veux dire, oui…

Ils reprennent tous les deux leurs esprits.

Alex – Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Joker – Pour commencer, je crois qu’il vaut mieux que tu arrêtes le bricolage…

Alex – Tu as raison…

Joker – Et si tu t’inscrivais à une formation d’informaticien ?

Alex – Ah oui, en voilà une idée qu’elle est bonne. Surtout qu’on a tout notre temps, hein ? D’ici six mois ou un an, je devrais être capable de démonter et remonter cette machine les yeux fermés…

Joker – Pas toi, mais moi oui !

Alex – Pardon ?

Joker – Souviens-toi ! Je suis toi en plus vieux ! Ce que je suis dépend de ce que tu fais. Si tu t’inscris à une formation d’informatique aujourd’hui, moi je saurai réparer cet ordinateur dès maintenant !

Alex – Ah oui, ça se tient… Tu crois que ça peut marcher ?

Joker – Logiquement, ça devrait marcher.

Alex – Ouais… Mais je te rappelle que quand cet ordinateur marchait encore, c’est moi qui étais déjà en panne d’inspiration… Je suis un autodidacte, mon vieux ! Pire, un imposteur ! On m’a confié mon premier boulot parce que je couchais avec la secrétaire de Laurent Ruquier, et après ça s’est enchaîné. Mais je n’ai aucune formation ! Je pourrais être arrêté à tout moment pour exercice illégal de l’écriture dramatique !

Joker – Et si tu t’inscrivais aussi à une formation de scénariste ?

Alex – Pardon ?

Joker – Comme ça je deviens un vrai scénariste et je peux écrire ce scénario à ta place !

Alex – Après tout, au point où on en est, qu’est-ce qu’on risque ?

Joker – L’idéal, ce serait de trouver une formation combinée informaticien-scénariste… Pour que je puisse aussi réparer l’ordinateur…

Alex – Il ne faut peut-être pas trop en demander, quand même…

Alex prend son portable, et fait une recherche sur Google.

Alex – Conservatoire Américain d’Écriture Télévisuelle… Ça sonne un peu bidon, non ?

Joker fait une moue dubitative.

Joker – En même temps, on n’a pas trop le choix.

Alex fait le numéro.

Alex – Allo… Oui, je voudrais m‘inscrire au… Deux ans ? Ah oui, quand même… Ah, parce qu’en plus, il y a un concours… Oui, j’attends…

Joker – Un concours… Ça c’est la tuile… J’espère que tu ne vas pas le rater…

Alex – Je croyais que tu avais confiance en moi… Oui ? Ah… D’accord… Donc, il y a aussi une limite d’âge… Malheureusement, je crains d’avoir déjà dépassé la date limite de fraîcheur… Merci quand même…

Alex pose son portable.

Joker – J’aurais dû venir te voir avant que tu ne sois trop vieux… Je me demande s’il n’est pas déjà trop tard…

Alex – Il faut se rendre à l’évidence, je crois que je ne serais jamais un grand scénariste hollywoodien…

Joker – Il doit y avoir d’autres formations… Il suffit peut-être de mettre la barre un peu moins haut…

Alex regarde sur son écran de portable.

Alex – Joker Scénario… C’est une formation de script doctor en trois semaines…

Joker – Script doctor ?

Alex – Docteur pour scénario, si tu préfères… C’est un peu comme dépanneur informatique, mais tu dépannes des scénaristes en panne d’inspiration…

Joker – Au point où on en est…

Alex compose le numéro.

Alex – Allo ? Oui, ce serait pour m’inscrire à votre prochaine cession de formation en Script Doctoring… D’accord… Ok… Combien, vous dites ? Ah, d’accord… Mon nom ? Alex Dumas… D’accord, je vous envoie le chèque par la poste… (Il repose son portable) Je vous remercie… Ça y est, je suis inscrit…

Joker – Mais ?

Alex – Ça coûte 8.000 euros…

Joker – Je crois que je n’ai pas fini de rembourser tes dettes… J’espère au moins que c’est un bon investissement…

Alex – Ça c’est à toi de nous le dire… Tu as des idées, maintenant ?

Joker – Ça n’est qu’une formation de dépanneur scénaristique…

Alex – Tu pourrais essayer d’adapter ma pièce…

Joker – Les Amants du Lutetia ?

Alex – Tu voulais qu’on réécrive ça en comédie. On pourrait essayer d’en faire un épisode de série. Celui que je dois rendre pour demain matin…

Joker – L’histoire des deux vieux qui se suicident ?

Alex – Tu es script doctor, ou pas ?

Joker – J’espère que c’est une bonne formation… Fais voir quand même…

Alex lui tend le texte broché.

Alex – Tiens…

Joker – Je ne sais pas moi… Imagine que les deux vieux ratent systématiquement toutes leurs tentatives de suicide. Ça peut être drôle…

Alex – Mmm… Comique de répétition… Mais ils restent vieux et suicidaires quand même… Ce n’est pas tellement dans l’esprit de Noël…

Joker – Je sens que ça vient… J’ai une meilleure idée… Après avoir absorbé une dose de poison mortel, ils s’allongent sur le lit et regardent la télé pour passer le temps en attendant que le poison fasse son effet. C’est le tirage du loto, et ils apprennent que le numéro qu’ils jouaient sans succès depuis quarante vient de sortir. Ils ont gagné 300 millions d’euros.

Alex – Et c’est drôle, ça ?

Joker – Tu as raison… Ça ne va pas être évident d’en faire une comédie…

Alex – Tu sais quoi ? Je me demande si on ne s’est pas fait avoir avec cette formation de script doctor à 8.000 euros…

Un temps.

Joker – Ou alors il faut assumer que c’est un drame, et en faire quelque chose de très émouvant, avec un message sur la solitude des personnes âgées, et le droit à mourir dans la dignité… Ça peut être très beau…

Alex – Ouh la la… Le drame, moi, ça me déprime…

Joker – Oui, mais c’est peut-être là où tu devrais passer un cap, tu vois… Accepter de voir que la vie est complètement déprimante…

Alex – Heureusement que tu es là pour me remonter le moral…

Le téléphone sonne.

Alex – Oui… C’est moi, oui… Non ? Ce n’est pas possible ! Mais c’est arrivé quand ? Bon… Merci de m’avoir prévenu…

Alex pose son téléphone.

Joker – Qu’est-ce qui se passe ?

Alex – Tu avais raison, la vie est une tragédie… Mes parents viennent de mourir tous les deux dans l’hôtel où ils fêtaient leur deuxième nuit de noces…

Joker – Morts ? Mais comment ?

Alex – On les a retrouvés tous les deux allongés sur le lit main dans la main, avec la télé allumée. Et il y avait un billet de loto posé sur la table de nuit…

Joker – Ah, oui, là c’est le gros lot…

Un temps.

Joker – Je t’avoue que moi aussi, je commence à avoir un peu de mal à apercevoir la lumière au bout du tunnel…

Alex – Il faudrait que Dieu nous envoie un signe…

Joker – Une raison d’espérer…

Un temps.

Alex – Ça sent le souffre, non ? On dirait que ça vient de la cuisine…

Joker – C’est peut-être le signe qu’on attendait…

Alex disparaît dans la cuisine.

Alex (off) – C’est un miracle ! Dolce Vita nous a remis le gaz !

Joker – Je crois que Dieu nous a clairement fait comprendre quelle était la solution…

Le vieux s’éclipse, en laissant son bonnet de joker sur le bureau. Alex revient, et ne voit personne. Il reste interloqué.

Noir. Musique d’ambiance.

 

Épilogue

Alex dort sur l’ordinateur comme au début. Le téléphone sonne. Il répond.

Alex (dans un demi sommeil) – Ouais…? Qui ça…? (Se réveillant tout à fait) Non, non, bien sûr, excusez-moi, je… Non, non, je ne dormais pas. Pas du tout, je… Je réfléchissais, justement… Oui, je sais, ce n’est plus le moment de réfléchir, mais je veux dire… Avant demain matin huit heures, absolument… Comme convenu… Oui, je sais, je vous ai déjà dit ça hier, mais cette fois, c’est promis… Le tournage commence la semaine prochaine, je sais… Et c’est difficile de diffuser un épisode spécial Noël début février, je comprends bien votre point de vue… Non, non, j’ai presque terminé. Il me manque juste la dernière scène et… J’y passerais la nuit, s’il le faut, mais vous aurez le scénario complet pour demain matin, sans faute. Peut-être même avant, si j’ai terminé ce soir… Ok, demain matin, si vous préférez… D’accord… Sinon, je suis viré, je sais… Merci de me le rappeler, je crois que ça va m’aider… Alors à très vite !

Il range son portable.

Alex – Pourquoi j’ai l’impression d’avoir déjà eu cette conversation…

On sonne.

Alex – Tiens, qui ça peut-être ?

Il va ouvrir.

Alex (off) – Papa ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que tu étais mort ?

Alex revient accompagné de l’homme qui jouait précédemment le joker, mais habillé de façon beaucoup plus conventionnelle, et porteur d’un gros paquet cadeau.

Père – Je sais qu’on ne s’est pas vus depuis quelque temps, mais quand même… Je passais dans le coin, alors comme exceptionnellement, on ne sera pas là à Noël, ta mère et moi, je me suis dit que j’allais t’apporter ton cadeau…

Alex – Ah oui… C’est marrant, je pensais à toi, justement. Enfin, à vrai dire, c’était plutôt un rêve…

Père – Un rêve ?

Alex – Ou un cauchemar, je ne sais pas très bien. En fait tu étais mort, et maman aussi, mais tu revenais me voir sous la forme d’un dépanneur informatique. Et à la fin, je m’apercevais que le dépanneur, c’était moi. Mais en plus vieux…

Père (largué) – Les rêves, tu sais…

Alex – Ouah ! Ça a l’air volumineux, en tout cas ! Je peux l’ouvrir maintenant ?

Père – Bien sûr…

Alex déballe le cadeau.

Alex – Un ordinateur !

Père – Comme tu m’avais dit que le tien était en bout de course…

Alex – Ah, c’est sûr… Là tu ne pouvais pas mieux tomber…

Père – Si ça peut te dépanner, tant mieux…

Alex – Ça me fait plaisir de te voir, tu sais, parce qu’en ce moment là, j’ai un petit coup de mou… J’ai l’impression qu’il faudrait que je prenne des décisions importantes si je ne veux pas finir vieux con, mais je n’arrive pas à me décider.

Père – Qu’est-ce que tu veux ? Comme dit ta mère, tu as toujours été velléitaire et procrastinateur. Mais tu veux que je te donne un conseil ?

Alex – Je le connais, ton conseil, tu me l’as déjà répété cent fois. Quand tu as une décision importante à prendre, dans la vie, demande-toi si le vieux que tu seras un jour pourra te dire : je suis fier de toi.

Père – Tu te seras peut-être planté, mais au moins tu auras essayé.

Alex – Ouais… Mais là, tout de suite, j’ai l’impression de ne pas avoir les bonnes cartes en mains.

Père – On a tous droit à un joker… En revanche, rappelle-toi une chose…

Alex – On n’a droit qu’à une seule partie.

Père – Allez, je te laisse travailler…

Alex – Je te raccompagne. Et où est-ce que vous allez, alors, pour votre deuxième voyage de noces ?

Père – Finalement, plutôt que de partir une semaine quelque part au soleil, on va se payer une nuit dans un palace ! C’est une idée de ta mère… Elle veut s’offrir une vraie nuit de noces…

Alex – À Paris ?

Père – Au Lutetia !

Alex – Ah oui…

Père – Pour finir en beauté…

Alex – Finir en beauté ?

Père – Je parlais de notre départ en retraite ! Tu es sûr que ça va ?

Alex – Oui, oui… Si, si… Bon et bien… Bon séjour alors… Allez, au revoir papa. Et tu embrasseras maman de ma part.

Alex revient, un peu perturbé.

Alex – Bon, je crois que cette fois, il faut que je m’y mette…

Il branche son nouvel ordinateur et s’assied devant. Le téléphone sonne.

Alex – Oui ? Oui, Fred, écoute… Non, c’est moi qui suis désolé pour tout à l’heure quand tu m’as appelé… Je me suis laissé emporté… Tu n’as pas appelé ? Ah… Non, alors j’ai dû rêver… Enfin, c’était plutôt un cauchemar… Mon ordinateur avait cramé et… Ce serait trop long à t’expliquer, mais crois-moi, ça ferait une bonne pièce de théâtre… Non, finalement mon père est passé et il m’a offert un nouvel ordi. Oui, oui, ça va, ils partent en voyage de noces… J’espère que ça va bien se passer… Qu’est-ce que tu en penses, si j’écrivais une pièce de théâtre ? Tu crois vraiment ? Ok… Merci de tes encouragements, en tout cas . Oui… Moi aussi … Je t’embrasse… Ok, je te rappelle…

Il raccroche. Son regard tombe sur son ancien ordinateur sinistré. Puis sur le bonnet de joker, qu’il prend dans la main, songeur.

Alex – Bon ben alors… Rendez-vous dans trente ans, mon vieux… J’espère que tu seras fier de moi…

Il se met à frapper sur le clavier de son nouvel ordinateur. D’abord de façon hésitante, puis plus rapidement.

Noir.

 Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une cinquantaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger. Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur : www.comediatheque.net

 Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Décembre 2013

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-51-2

Librairie théâtrale Le Joker

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