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Les Naufragés du Costa Mucho

The Costa Mucho Castaways – Los Náufragos del Costa Mucho –  Os náufragos do Costa Mucho 

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

 

Un homme et une femme

Elle et lui sont dans le même bateau. Elle et lui tombent à l’eau. Qu’est-ce qui reste ? Quand la vie est un naufrage. Et l’au-delà un paradis fiscal…

 


Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD.


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TEXTE INTÉGRAL

Les Naufragés du Costa Mucho

Elle et lui sont dans le même bateau.
Elle et lui tombent à l’eau. Qu’est-ce qui reste ?
La vie est un naufrage. L’au-delà un paradis fiscal. 

2 PERSONNAGES 

Patrick et Nathalie

 Les deux personnages peuvent être interprétés par les mêmes comédiens tout au long de la pièce ou par plusieurs comédiens successivement (ce qui accentuera la dimension comique, onirique et symbolique). La distribution peut donc être variable en nombre et sexe.

Jour 1

Bruit de vagues et de mouettes. À mesure que le bruitage s’estompe, la lumière se fait progressivement sur un îlot. Quelques rochers en fond de scène (avec accès aux coulisses de part et d’autre). Un peu de sable. Deux palmiers malingres. Une bouée de sauvetage marquée Costa Mucho accrochée au tronc d’un des deux palmiers. Quelques objets sont épars sur le rivage (côté scène, la salle figurant l’océan). Ces accessoires, dissimulés derrière des rochers ou enfouis dans le sable, ne deviendront visibles que lorsque les personnages les trouveront. Un homme et une femme en tenues estivales gisent inconscients sur le sol, lui style beauf et elle plus sophistiquée. La sonnerie d’un portable retentit. L’homme se réveille. La sonnerie s’arrête. Il regarde autour de lui, semblant ne pas savoir où il est. Il se lève et fait le tour de l’île, disparaissant un instant (sortant à jardin et rentrant à cour). Toujours aussi désorienté, il aperçoit le portable par terre et le ramasse. Il l’observe un instant avec curiosité puis compose un numéro.

Patrick – Oui Christelle, c’est moi. Écoute… Je viens de me réveiller, là, et… Je ne comprends pas… Je suis sur une sorte de plage… Je ne sais pas si… On avait une escale de prévue ou bien… Mais toi, tu es où ? Bon, rappelle-moi dès que tu as ce message…

Il repose le téléphone, et aperçoit la femme, toujours allongée, comme si elle dormait. Il la regarde, intrigué.

 

Patrick – Excusez-moi, je… (Comme la femme ne bouge pas, il hausse le ton) Oh, est-ce que vous m’entendez ? (Elle ne réagit toujours pas, il la secoue en hurlant presque) Eh, réveillez-vous ! (Aucune réaction) Ma parole, elle est ivre morte… (Pris d’un doute) Ou alors, elle est vraiment morte…

 

Il jette un nouveau regard étonné autour de lui. Puis il refait le tour de l’île, disparaissant derrière le rocher. Pendant ce temps, la femme reprend conscience et se lève, dans un état second. L’homme revient et tombe nez à nez avec elle. Il sursaute.

 

Patrick – Oh putain ! Vous m’avez fait peur…

Nathalie – Merci.

Patrick – Vous n’auriez pas vu ma femme, par hasard ?

Nathalie – Votre femme ?

Patrick – Oui, ma femme. Christelle.

La femme à son tour regarde autour d’elle.

Nathalie – Mais on est où, là ?

Patrick – Sur une île, apparemment. Enfin, un îlot, plutôt.

Nathalie – Une île ?

Patrick – Oui. Une île déserte.

Nathalie – Et vous avez vu quelqu’un ?

Patrick – Je vous dis que c’est une île déserte ! À part vous, je n’ai vu personne…

Nathalie – Et qu’est-ce qu’on fait là ?

Patrick – Je comptais un peu sur vous pour me le dire…

Le femme dévisage l’homme un instant.

Nathalie – Mais je vous reconnais, vous…

Patrick – Ah oui ?

Nathalie – Vous aussi, vous étiez sur le Costa Mucho !

Patrick – Je faisais une croisière avec ma femme, pour fêter notre anniversaire de mariage. Enfin, c’était surtout une idée de Christelle, parce que moi, les croisières…

Nathalie – Christelle ! C’est ça, je me souviens… Une grosse, avec un chemisier orange. On était assises juste en face, hier, à la soirée du capitaine.

Patrick – Le thème c’était Halloween, mais elle trouvait que les citrouilles, ça ne l’avantageait pas… Alors elle a eu l’idée de s’habiller en orange…

Nathalie – C’est ça, oui… Le capitaine m’a invitée à danser… Et après, je ne me souviens plus de rien…

Patrick – C’est bizarre, moi non plus…

Nathalie – Comment on est arrivé là ?

Patrick – Aucune idée.. Où est le bateau ?

Nathalie – Il est peut-être de l’autre côté.

Patrick – De l’autre côté ?

Nathalie – De l’autre côté de l’île !

Patrick – J’ai déjà fait le tour deux fois. Et croyez-moi, ça ne prend que le temps de le dire.

Nathalie – Vous pensez qu’on a fait naufrage ?

Patrick – Un naufrage ?

Nathalie – Pourquoi on nous aurait abandonnés volontairement tous les deux sur cet îlot ?

Patrick – Je n’en sais rien.

Nathalie – C’est peut-être un jeu… (Il lui lance un regard perplexe) Une animation. Pour distraire les passagers pendant la traversée.

Patrick – Comme l’Île de la Tentation, vous voulez dire ?

Elle le regarde un peu inquiète.

Nathalie – Vous êtes vraiment sûr qu’on est sur une île ?

Patrick – Un bout de rocher entouré d’eau de partout… Comment vous appelez ça, vous ?

Nathalie – Je ne sais pas… C’est peut-être une île seulement à marée haute…

Patrick – Comment ça, à marée haute ?

Nathalie – Comme le Mont-Saint-Michel.

Patrick – Ça ne ressemble pas du tout au Mont-Saint-Michel…

Nathalie – Ça m’est arrivé une fois, du côté de Saint-Malo.

Patrick – Tout à l’heure, c’était le Mont-Saint-Michel…

Nathalie – Ça revient au même. On était allées voir le tombeau de Chateaubriand, avec maman.

Patrick – Au Mont-Saint-Michel ?

Nathalie – À Saint-Malo ! Les Mémoires d’Outre-tombe, vous connaissez quand même ?

Il lui lance un regard agacé.

Patrick – Vous êtes prof, vous, non ?

Nathalie – Professeur de français, oui. Comment vous savez ça ?

Patrick – Je ne sais pas, une intuition…

Nathalie – Bref, on y était allées à pied, avec maman. C’était une belle promenade. On a fait quelques photos du tombeau de ce grand homme, on s’est promenées un peu. Quand on a voulu rentrer, on s’est rendu compte qu’on était entourées d’eau de partout.

Patrick (la tête ailleurs) – Sans blague…?

Nathalie – On avait oublié la marée ! Il a fallu attendre quatre heures avant de pouvoir retourner sur le continent. Quatre heures, vous vous rendez compte ?

Patrick – Quatre heures ?

Nathalie – Le temps que la mer redescende, et qu’on puisse regagner la côte à pied !

Patrick – Ah oui…

Nathalie – Le pire c’est qu’on reprenait le train le soir même pour rentrer à Paris. Le temps de passer à l’hôtel récupérer les bagages… Quand on est arrivées sur le quai, le chef de gare avait déjà sifflé le départ.

Patrick (ironique) – Quelle aventure…

Nathalie – J’espère qu’on ne va pas devoir attendre quatre heures sur cette île.

Patrick – Pourquoi, vous avez un train à prendre ?

Nathalie – Non, je ne crois pas…

Patrick (énervé) – Un tombeau… Putain, vous allez nous porter la poisse, oui…

Nathalie – Pourquoi vous dites ça ?

Patrick – C’est cet îlot qui sera notre tombeau si personne ne vient nous chercher !

Nathalie – Je vous dis, c’est peut-être qu’à marée haute…

Patrick – Vous commencez à me gonfler avec votre marée !

Nathalie – C’est juste une hypothèse…

Patrick – Oui, ben c’est une hypothèse à la con ! Et puis qu’est-ce qui vous dit qu’on est à marée haute, d’abord ?

Nathalie – Je ne sais pas… J’essaie d’être un peu optimiste…

Patrick – Optimiste ? Ouais… Parce que si on était à marée basse, plutôt… Dans quatre heures, on n’aura plus qu’à monter chacun en haut d’un cocotier…

Nathalie – Ils n’ont pas l’air bien gros…

Patrick – Et puis vous voyez une côte à proximité, vous ?

Nathalie – Non…

Patrick – Si on était sur un îlot, comme le Mont-Saint-Michel, on verrait la côte.

Nathalie – Oui, évidemment…

Patrick – Chateaubriand… Je m’en enfilerais bien un, moi, de Chateaubriand. Bien saignant… Parce que je commence à avoir les crocs… Si encore on avait fait naufrage après le dîner…

Elle le regarde soudain avec suspicion.

Nathalie – Ce n’est pas un coup monté, au moins ?

Patrick – Un coup monté ?

Nathalie – Le coup de la panne, on me l’a déjà fait, mais le coup du naufrage… Je ne me sens pas dans mon état normal… Vous m’avez fait boire, c’est ça ? Vous m’avez droguée !

Patrick – Non mais ça ne va pas bien, non ?

Nathalie – Oui, oh, je connais les hommes…

Patrick – Ça ne se voit pas tellement, si je peux me permettre… D’ailleurs, je ne suis pas sûr que j’aurais été très intéressé, figurez-vous.

Nathalie – Oui, bon, ça va… Ce n’est pas la peine d’être désobligeant, non plus.

Patrick – Et puis je vous rappelle que je suis marié ! Au fait, c’est vrai, ça… Elle est où Christelle ?

La femme se fige soudain.

Nathalie – Maman !

Patrick – Ah non ! Vous n’allez pas appeler votre mère, maintenant !

Nathalie – Maman, elle aussi elle était sur le Costa Mucho !

Patrick – Ah oui…? Ah merde…

Nathalie – Oh mon Dieu ! Vous croyez qu’ils sont tous morts ?

Patrick (ailleurs) – Tous ?

Nathalie – Tous les autres passagers ! Ceux qui étaient avec nous sur le paquebot !

Patrick – Je ne sais rien… Je ne comprends pas…

Un temps.

Nathalie – On est peut-être en Grèce.

Patrick – En Grèce ? Pourquoi en Grèce ? Il y a cinq minutes vous misiez sur le Mont-Saint-Michel.

Nathalie – C’était une croisière en Méditerranée, non ?

Patrick – La Grèce, c’est quand même plus grand que ça.

Nathalie – Il y a beaucoup d’îles, en Grèce. Certaines sont sûrement toutes petites.

Patrick – Remarquez, c’est tellement le foutoir, ici… Ça pourrait être la Grèce…

Nathalie – J’y suis allée il y a quelques années, avec maman… Mais je ne reconnais pas du tout.

Patrick – En tout cas, si on est en Grèce, il faut abandonner tout espoir de regagner la côte à pied à marée basse.

Nathalie – Pourquoi ça ?

Patrick – Mais parce qu’il n’y a pas de marées en Méditerranée.

Nathalie – Ah oui, c’est vrai.

Patrick – Ben oui. Je ne connais peut-être pas… Chateaubriand, mais au moins je sais qu’il n’y a pas de marées en Méditerranée.

Nathalie – Enfin, il y en a, mais… elles sont de très faibles amplitudes.

Patrick – C’est ça… De très faibles amplitudes…

Nathalie – Ben oui.

Patrick – Un naufrage… Je rêve… Avec le pognon que ça m’a coûté, cette putain de croisière sur le Costa Mucho…

Nathalie – Vous êtes vraiment obligé de placer au moins une fois le mot putain dans chacune de vos phrases ?

Complètement déboussolé, il n’entend même pas cette remarque.

Patrick – Oh putain… Qu’est-ce que vous disiez ?

Nathalie – Non rien, je… Je me demandais si…

Patrick – C’est quand même flippant, non ? Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

Nathalie – Je ne sais pas… Le Titanic, c’était à cause d’un iceberg.

Patrick – Les icebergs, c’est très rare, en Méditerranée.

Nathalie – Surtout en été…

Patrick – Non, c’est peut-être un récif…

Nathalie – Un récif ? Il y a des récifs, en pleine mer ? Au beau milieu de la Méditerranée ?

Patrick – Il y a bien des îlots ! Comme celui sur lequel on vient de s’échouer.

Nathalie regarde la mer, côté salle.

Nathalie – Vous vous rendez compte ? Si ça se trouve, le bateau est juste là, sous nos pieds, par quelques mètres de fond. Avec tous ses passagers à bord…

Patrick – Vous croyez qu’on est les seuls survivants ?

Nathalie – Je ne sais pas.

Patrick – Ça devait être un récif comme celui-là, mais sans palmiers pour signaler sa présence.

Nathalie – Mais pour les récifs, il y a des cartes. Des cartes maritimes. C’est comme quand on voyage en voiture, il y a des cartes pour vous indiquer où sont les montagnes, et les routes pour les traverser. Sans risquer de s’écraser dessus…

Patrick – Des cartes… Encore faut-il les regarder, les cartes ! Et savoir les lire… Rien qu’à voir la gueule du capitaine… On aurait dû se méfier.

Nathalie – Pourquoi ça ?

Patrick – Il ressemblait plus à un danseur de tango qu’à un vieux loup de mer, voilà pourquoi !

Nathalie – D’accord, il ne portait pas de pull marin, il n’avait pas la barbe, et il ne fumait pas la pipe… Mais tout de même, pour être capitaine d’un paquebot comme le Costa Mucho… Il faut faire des études.

Patrick – Tu parles… Maintenant, n’importe quel crétin peut conduire un pétrolier ! Il était argentin, c’est ça ?

Nathalie – Italien.

Patrick – En tout cas, avant de devenir capitaine, il avait sûrement pris plus de cours de danse de salon que de pilotage en mer.

Nathalie – Vous avez l’air d’en connaître un rayon, dites-moi… Et vous faites quoi, comme métier, vous ?

Patrick – Je suis chauffeur routier.

Nathalie – Ah oui… J’imagine que ça fait de vous un grand spécialiste de la navigation maritime.

Patrick – J’essaie de comprendre ce qu’on fout là, c’est tout.

Un temps.

Nathalie – Tout de même, il avait de la classe… Dans son uniforme blanc, avec sa casquette à visière… Et croyez-moi, il dansait très bien le tango !

Patrick – La fameuse soirée du capitaine… Il faut bien que la croisière s’amuse… Surtout ces dames…

Nathalie – Il faut reconnaître qu’il avait plutôt belle allure.

Patrick – N’empêche que c’est sûrement à cause de ce gigolo si on est échoués ici.

Nathalie (chantant et esquissant un pas de danse) – Besame, besame mucho… Je m’en souviens, c’est ce que jouait l’orchestre juste avant que le bateau coule.

Patrick – Vous vous souvenez du naufrage ?

Nathalie – Non… Je me rappelle seulement que j’étais dans les bras du capitaine. C’est lui qui me faisait danser, justement. J’en ai encore le coeur qui chavire…

Patrick – Besame… Ça on peut dire qu’ils nous ont bien baisés, oui.

Nathalie – Je vous en prie, ce n’est pas la peine d’être vulgaire !

Patrick (chantant lui aussi) – Cuestame, cuestame mucho… Si au lieu de faire danser ces dames au bal du capitaine, ce vieux maquereau était resté à son poste pour tenir le manche…

Nathalie – Quel manche ?

Patrick – Oui enfin… Le gouvernail, si vous préférez.

Nathalie – Oui, parce que le manche…

Patrick – Il n’empêche que si on a fait naufrage, c’est bien parce que ce crétin s’y est pris comme un manche !

Nathalie – Qu’on le veuille ou non… Le capitaine est le seul maître à bord après Dieu.

Patrick ramasse une casquette de marin, sur le sol.

Patrick – Eh ben il semblerait que Dieu est mort…

Il met la casquette. Elle le regarde, consternée.

 

Nathalie – Non…

Patrick – Au moins, il m’a laissé sa casquette. Parce qu’avec cette chaleur…

Nathalie – Mais c’est affreux… Vous croyez que maman est morte aussi ?

Patrick – Je ne sais pas… Elle savait nager ?

Nathalie – Non…

Patrick – Dans ce cas, à moins d’un miracle…

Nathalie – Et votre femme, elle savait nager ?

Patrick – Dans une piscine, oui… De toutes façons, en cas de naufrage, vous savez… Passées quelques heures, ça ne change pas grand chose.

Nathalie – Alors à cette heure-ci, vous êtes probablement veuf.

Patrick – Ouais… Et vous orpheline.

Nathalie – C’est tout l’effet que ça vous fait ?

Patrick – Le pire n’est jamais sûr… Le meilleur non plus, d’ailleurs… Tant qu’on n’a pas reçu les faire-part…

Nathalie – Et puis ça vous dérangerait de retirer cette casquette ?

Patrick – Pourquoi ça ?

Nathalie – Je ne sais pas… Je trouve ça indécent… Si ce pauvre homme a coulé avec son bateau.

Patrick – Très bien… Si vous préférez que j’attrape une insolation…

Il retire sa casquette à regret.

Nathalie – Oh mon Dieu… Dire que c’est moi qui ait invité ma mère à faire cette croisière… C’était son cadeau d’anniversaire, pour ses 60 ans…

Nathalie semble au bord des larmes.

Patrick – Ah non, vous n’allez pas vous mettre à chialer… Et puis je vous dis, on n’en sait rien… Peut-être que c’est nous qui sommes tombés du bateau.

Nathalie reprend espoir.

Nathalie – Ou alors, ils sont sur un autre îlot, comme celui-là.

Patrick – Ou à trente dans un petit canot pneumatique, genre boat people.

Nathalie – C’est affreux. Rien que d’y penser… J’en ai des crampes d’estomac.

Patrick – Oui, moi aussi… Mais moi c’est plutôt parce que je n’ai rien becqueté depuis hier soir.

Silence.

Nathalie – Pourquoi est-ce qu’il a fallu que ça tombe sur nous ?

Patrick semble apercevoir quelque chose par terre.

 

Patrick – Je ne sais pas.

 

Il se penche et ramasse discrètement quelque chose par terre sous un des deux palmiers.

 

Nathalie – Vous croyez au destin, vous ?

Patrick – Le destin ?

Malheureusement, son geste n’échappe pas à l’attention de Nathalie.

Nathalie – Qu’est-ce que c’est ?

Patrick – Un Bounty.

Nathalie – Alors c’est tout ce qu’on a pour survivre en attendant les secours ? Un Bounty pour deux.

Patrick – Pour deux ?

Nathalie – On partage, non ?

Patrick – C’est moi qui l’ai trouvé, ce Bounty… (Elle le fusille du regard) Ok, on partage…

Nathalie – Il vaudrait peut-être mieux le garder pour quand on aura vraiment faim.

Patrick – Mais j’ai vraiment faim !

Il déballe le Bounty, le coupe en deux, lui donne la moitié et mange la sienne.

 

Patrick – Oh putain, c’est bon…

Elle l’observe avec un air offusqué, puis se résigne à manger sa moitié.

Nathalie – Si on nous retrouve, on nous appellera les rescapés du Bounty.

Il lui lance un regard d’incompréhension.

Nathalie – Ah, vous ne connaissez pas non plus ?

Patrick – Quoi ?

Nathalie – Le film ! Les Rescapés du Bounty !

Patrick – Un film ?

Nathalie – Si on doit passer beaucoup de temps ensemble sur cette île, je me demande de quoi on va bien pouvoir parler…

Patrick – Je ne vous oblige pas à parler.

Elle reste silencieuse un instant en mâchant son Bounty.

Patrick – D’ailleurs, le film, ce n’est pas Les Rescapés du Bounty, c’est Les Révoltés du Bounty…

Nathalie – Alors vous allez quand même au cinéma de temps en temps…

Patrick – Ouais… Ils font naufrage, et ils finissent par se bouffer entre eux.

Nathalie – Là vous confondez avec le Radeau de la Méduse…

Il lui lance un regard agacé, mais ne répond pas.

Nathalie – C’est assez brumeux, tout de même…

Patrick – Quoi, cette histoire ?

Nathalie – Le temps ! Il y a du brouillard, non ?

Patrick – Même dans le brouillard, maintenant, on peut éviter les récifs. Il y a des radars.

Nathalie – Non, je veux dire, s’il y avait une côte, là, pas très loin, on ne la verrait pas forcément.

Patrick – Je ne sais pas… J’ai perdu mes lunettes dans le naufrage…

Nathalie – Ah vous aussi…

Patrick – Ce n’est peut-être pas la brume, alors, si on ne voit pas bien…

Un temps.

Nathalie – Je vais aller faire le tour de l’île, pour me faire une idée par moi-même.

Patrick – Ok.

Nathalie – Vous ne venez pas avec moi ?

Patrick – Même sans vos lunettes, vous ne risquez pas de vous perdre. Pourquoi je viendrais avec vous ?

Nathalie – Pour me tenir compagnie…

Patrick – Tout à l’heure, vous trouviez que je manquais de conversation… Vous avez la trouille, c’est ça ?

Nathalie – Mais pas du tout !

Patrick – Ouais… Vous avez quand même besoin de moi, mais vous ne voulez pas l’admettre.

Nathalie – Très bien, restez ici, j’y vais…

Nathalie disparaît derrière le rocher.

 

Patrick – Restez ici… Où voulez-vous que j’aille, de toutes façons…

 

Un temps. Il aperçoit à nouveau quelque chose par terre. Il ramasse un autre Bounty, vérifie qu’elle n’est pas là, et le mange. Nathalie revient avec une valise.

Patrick – Vous partez en voyage ?

Nathalie – Très drôle.

Patrick – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Nathalie – Une valise.

Patrick – Oui, merci. Même sans mes lunettes, je vois bien que ce n’est pas ma femme.

Nathalie – J’ai trouvé ça de l’autre côté, sur le rivage. Vous n’aviez rien vu, tout à l’heure ?

Patrick – Peut-être qu’elle vient de s’échouer. En tout cas, ce n’est pas ma valise. J’imagine que ce n’est pas la vôtre non plus.

Nathalie – Non, malheureusement… Qu’est-ce qu’on fait ?

Patrick – Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ?

Nathalie – On l’ouvre ou pas ?

Patrick – Pourquoi on ne l’ouvrirait pas ?

Nathalie – Elle n’est pas à nous cette valise.

Patrick – Et alors ?

Nathalie – Moi je n’aimerais pas qu’un inconnu fouille dans ma valise.

Patrick – La personne à qui appartient cette valise est sans doute en train de se faire bouffer par les poissons à l’heure qu’il est, alors bon…

Nathalie – Vous croyez ?

Patrick – Il n’y a sûrement que des fringues et une brosse à dents, mais on ne sait jamais.

Nathalie – Une brosse à dents et quelques vêtements de rechange, je ne serais pas contre.

Patrick – Ouais… Ben moi, je préférerais quelque chose à bouffer.

Nathalie – Vous ne pensez qu’à manger, vous ?

Patrick – Bon sang, allez-y, ouvrez-la, cette putain de valise ! Qu’on en finisse !

Nathalie – D’accord… (Elle va pour ouvrir la valise mais se ravise) Pourquoi moi ?

Patrick – Pourquoi pas ?

Nathalie – Je ne sais pas… C’est quand vous avez dit… qu’on en finisse.

Patrick – Et alors ?

Nathalie – C’est peut-être une valise piégée.

Patrick – Tout à l’heure vous m’accusiez de vous avoir kidnappée pour vous faire subir les derniers outrages… Maintenant une valise piégée… Vous êtes du genre parano, vous…

Nathalie – Je me méfie du genre humain en général, et des hommes en particulier, c’est tout.

Patrick – Ok, vous avez raison. Je comprends tout, maintenant. Des terroristes nous ont abandonnés sur cette île déserte avec une valise pour qu’on se fasse sauter le caisson en l’ouvrant. Sans risquer de causer des dégâts collatéraux…

Nathalie – Et pourquoi pas ?

Patrick – C’est un peu tordu, non ?

Nathalie – Ces gens-là sont souvent assez tordus.

Patrick – Tout de même.

Nathalie – Eh ben allez-y. Ouvrez-la, vous !

Patrick – Pas de problème.

Il s’apprête à ouvrir la valise, avec malgré tout une petite appréhension. Mais la serrure résiste.

 

Nathalie – Alors ?

Patrick – C’est fermé à clef.

Nathalie – Faites voir.

Elle sort une épingle de ses cheveux, la tord, et crochète la serrure sous le regard étonné de Patrick. La valise s’ouvre.

Nathalie – Et voilà.

Patrick – On dirait que vous avez fait ça toute votre vie…

Nathalie – C’est maman qui m’a appris à faire ça.

Patrick – Tiens donc ? C’est marrant, votre mère, je la voyais plutôt en train de tricoter que de crocheter des serrures…

Nathalie – On peut faire des tas de choses avec des aiguilles à tricoter… J’en ai toujours une sur moi…

Il la regarde avec un air un peu inquiet.

Patrick – Et alors, qu’est-ce qu’il y a dans cette valise ?

Nathalie regarde à l’intérieur.

Nathalie – Vous n’allez pas le croire.

Patrick – Quoi ?

Il s’approche et regarde à l’intérieur de la valise.

Patrick – Non…

Nathalie – Une valise pleine de billets de banque !

Patrick – C’est dingue…

Nathalie – Il y a de quoi rembourser la dette de la Grèce.

Patrick – Ce n’est pas la première idée qui me serait venue à l’esprit, mais c’est vrai que ça fait un sacré paquet de fric.

Nathalie – Ça doit venir du bateau.

Patrick – Qui peut bien partir en croisière avec une valise remplie de billets de banque ?

Nathalie – Surtout qu’on était en formule tout compris.

Patrick – Sauf la boutique duty free.

Nathalie – Je ne vois pas quelqu’un emmener une valise pleine de billets de 500 euros juste pour dévaliser la boutique duty free…

Patrick – Bon… On partage ?

Nathalie – C’est moi qui l’ai trouvée…

Patrick – Je vous ai donné la moitié de mon Bounty.

Nathalie – De toute façon, qu’est-ce qu’on peut faire de tout cet argent sur une île déserte ? Vous voyez une boutique duty free, dans les parages ?

Patrick – Oui, remarquez, ce n’est pas faux…

Nathalie – Sur une île déserte, les billets de 500 euros… Ça ne vaut pas plus que des billets de Monopoly.

Patrick – Ouais… Il aurait mieux valu que celle valoche soit pleine de charcuterie.

Nathalie – Une valise remplie de cochonnaille… Comme dans La Traversée de Paris. C’est sûr que cette île, on ne mettrait pas toute la nuit pour la traverser…

Patrick – Quoi ?

Nathalie – La Traversée de Paris… Avec Bourvil et Gabin… Ça ne vous dit rien non plus ?

Patrick – Si on doit passer le restant de nos jours ensemble sur cet îlot, il va falloir arrêter avec vos citations à la con, hein ? On n’est pas à l’école, ici !

Nathalie – Ok. Excusez-moi…

Silence.

Nathalie – C’est peut-être de l’argent sale.

Patrick – Évidemment que c’est de l’argent sale ! Qu’est-ce que vous croyiez ? Que c’était de l’argent de poche ?

Nathalie – J’imagine le scénario…

Patrick – Vous allez trop au cinéma, vous…

Nathalie – Ces billets étaient destinés à payer une livraison de drogue. Et l’échange devait avoir lieu sur le paquebot…

Patrick – C’est vrai qu’un bateau de croisière pour les seniors, c’est un lieu d’échange plutôt discret pour des trafiquants de cocaïne.

Nathalie – Pour les seniors ? Je vous remercie.

Patrick – Je parlais pour votre mère. Il faut avouer que la moyenne d’âge sur ce bateau était quand même assez élevée, non ? Et tous ces retraités, ils n’avaient pas des tronches à sniffer de la coke.

Nathalie – Oh mon Dieu ! Et si ces trafiquants veulent récupérer leur valise ?

Patrick – Non mais ça ne tient pas debout, votre histoire. Des trafiquants de drogue sur un bateau de croisière…

Nathalie – Vous avez une meilleure explication ?

Patrick – Je ne sais pas, moi… Un vieux rentier qui voulait planquer ses économies dans un paradis fiscal en profitant d’une escale.

 

Elle referme la valise.

 

Patrick – Qu’est-ce que vous faites ?

Nathalie – Cet argent ne nous appartient pas. On le rendra à son légitime propriétaire si on arrive un jour à repartir d’ici.

Patrick – Mais si tous les passagers sont morts, et le propriétaire avec !

Nathalie – On la dépose aux Objets Trouvés, et si dans un an et un jour, personne n’est venu la réclamer, cette valise pleine de billets est à nous.

Patrick – C’est une blague ?

Nathalie – Qu’est-ce que vous proposez ? Qu’on monte tous les deux à califourchon sur cette valise, et qu’on rame jusqu’en Grèce en utilisant des liasses de billets de 500 en guise de pagaie ?

Patrick – Les secours finiront peut-être par nous repérer…

Nathalie – C’est ça… Et si on nous retrouve un jour ? Vous nous imaginez monter dans l’hélicoptère de la gendarmerie avec une valise pleine de billets de banque ?

Patrick – Je ne sais pas, moi… On peut enterrer la valise. Et on revient la chercher après…

Nathalie – Enterrer ?

Patrick – Comme dans l’île au Trésor ! Vous voyez que moi aussi, j’ai lu des livres, dans ma jeunesse…

Nathalie – Je vous rappelle que c’est votre femme que vous allez devoir enterrer, si les requins ne l’ont pas bouffée avant. Et moi ma mère…

Patrick – Votre mère, votre mère…

Nathalie – Quoi, ma mère ?

Patrick – J’ai l’impression qu’elle vous étouffait un peu, votre mère, non ?

Nathalie – Ah oui ? Vous ne la connaissez même pas !

Patrick – Admettez qu’à votre âge, partir en croisière avec sa mère…

Nathalie – Et quel âge vous me donnez ?

Patrick – J’ai pour principe de ne jamais me prononcer sur ce genre de questions. Mais quels que soient nos âges respectifs, si on ne nous retrouve pas bientôt, je crois qu’on ne sera jamais vieux.

Nathalie a un mouvement d’abattement.

Nathalie – Combien de temps vous croyez qu’on peut tenir comme ça ?

Patrick – Je ne sais pas…

Nathalie – On peut se passer de manger pendant plusieurs jours… Un petit régime de temps en temps…

Patrick – C’est ça… On n’a qu’à dire qu’on commence le ramadan aujourd’hui…

Nathalie – Je vous en prie… Je déteste les plaisanteries xénophobes.

Patrick – En dernier recours, l’un d’entre nous pourra bouffer l’autre pour tenir un peu plus longtemps…

Nathalie – Vous plaisantez, là ou bien…?

Il laisse planer le doute.

Patrick – En tout cas, on ne peut pas se passer de boire plus d’une journée ou deux. Surtout avec cette chaleur. Je me taperais bien une bonne bière, moi.

Nathalie – Il faudrait qu’on puisse alerter les secours. Vous avez un téléphone portable ?

Patrick – Il y en a un là. Je pensais que c’était le vôtre.

Il prend le téléphone.

Patrick – Pas de réseau.

Nathalie – On pourrait allumer un feu de détresse, pour signaler notre présence ?

Patrick (ironique) – Super… Vous avez des allumettes ? Je vais chercher le bois…

Nathalie – Donnez-moi ce téléphone. Il y a peut-être plus de réseau de l’autre côté.

Elle disparaît derrière le rocher. Il aperçoit quelque chose par terre, dépassant du sable, et le ramasse. C’est une canette de bière. Il l’ouvre et boit. Elle revient avec un parasol plié. Il planque sa canette à la hâte.

 

Patrick – Alors ?

Nathalie – Pas de réseau non plus par là-bas. Mais j’ai trouvé un parasol. Il y a deux transats, aussi. Ce sont les courants qui ont dû déposer ça sur l’île.

Il sort. Elle déplie le parasol et le pose. Il revient avec deux transats, qu’il installe. Ils s’asseyent sous le parasol.

 

Patrick – On aurait presque l’impression d’être en vacances…

 

Nathalie – Si seulement on avait quelque chose à boire…

Il boit une gorgée de la canette. Elle lui jette un regard étonné et envieux.

Patrick – Regardez dans le sable, là.

Elle fouille dans le sable et trouve une canette de Coca. Elle se rassied et boit sa canette.

Patrick – Apparemment, sur le Costa Mucho, en cas de naufrage aussi, c’est la formule tout compris.

Nathalie – Tout ça est de plus en plus bizarre.

Patrick – Non, tu crois ?

Nathalie (offusquée) – Alors on se tutoie, maintenant ?

Patrick – Si on doit finir nos jours ensemble sur cette île déserte, je pense qu’on finira par atteindre un certain niveau d’intimité.

Nathalie – Un certain niveau d’intimité ? Qu’est-ce que vous entendez par là ?

Patrick – On n’aura pas trop le choix, voilà.

Nathalie – C’est très galant, ce que vous dites.

Patrick – C’est un fait. On n’est que deux. On n’aura pas le choix. Comme Adam et Eve…

Nathalie – Le choix ? On dirait que vous considérez l’amour comme un magasin plus ou moins bien achalandé.

Patrick – Oui, oh, ça va… Moi au moins, j’étais en croisière sur Le Costa Mucho avec ma femme. Pas avec ma mère…

Nathalie – C’est ça… Essayez, pour voir… Je vous apprendrai ce qu’on peut faire avec des aiguilles à tricoter…

Le téléphone portable se met à sonner. Ils restent tous les deux figés de surprise.

Patrick – Eh ben répondez !

Elle se précipite sur le téléphone et prend l’appel.

Nathalie – Oui… ? La valise… Ah non, je suis désolée, je… Je n’écoutais pas la radio… Non, non, ce n’est pas grave… Oui, merci, vous aussi…

Elle reste figée un instant, le portable à la main. Patrick affiche un air consterné.

Patrick – Qu’est-ce qu’ils vous ont demandé ?

Nathalie – Ils m’ont demandé… si je connaissais le montant de la valise.

Patrick – La valise ?

Nathalie – Oui… La valise.

Patrick – Quelle valise ?

Nathalie – Cette valise-là, j’imagine. Pas la valise RTL. Encore que… Maintenant que j’y pense, j’ai un doute…

Patrick – C’est RTL qui vous appelle, vous êtes en direct avec des millions d’auditeurs et vous n’en profitez pas pour leur signaler qu’on a fait naufrage ?

Nathalie – Je suis désolée, j’étais un peu surprise. Je n’y ai pas du tout pensé.

Patrick – Donnez-moi ce téléphone ! Je vais les rappeler…

Il prend le téléphone et appuie sur la touche rappel.

Patrick – Et merde, plus de réseau…

Nathalie – C’est dingue quand même… Si c’était vraiment la radio… Vous vous rendez compte ? Pour un peu on gagnait la valise RTL…

Patrick – Mais on l’a déjà, cette putain de valise ! Si vous voulez savoir combien elle contient, vous n’avez qu’à compter les billets !

Nathalie – C’est vrai vous avez raison… D’habitude, ils demandent le montant avant d’envoyer la valise ? C’est bizarre, non ?

Patrick – C’est tout ce que vous trouvez bizarre, vous ?

Ils restent tous les deux prostrés un moment.

Patrick – Vous savez quoi ?

Nathalie – Quoi ?

Patrick – Je me demande si ma femme ne me trompe pas.

Nathalie – Pourquoi vous dites ça ?

Patrick – Je ne sais pas, je la trouve un peu distante, en ce moment.

Nathalie – Non, je veux dire, pourquoi vous me dites ça, là, maintenant ? À moi.

Patrick – Je ne sais pas, je… À qui voulez-vous que je le dise ? Vous voyez quelqu’un d’autre sur cette île avec qui je pourrais parler de ça ?

Nathalie – Mais je m’en fous, moi, si votre femme vous trompe ou pas. Non mais vous vous rendez compte de la situation dans laquelle on est ? Alors que vous soyez cocu ou pas… Vous croyez vraiment que c’est le problème, là, tout de suite ?

Patrick – Si on ne peut plus parler de rien…

Un temps.

Nathalie – Et puis c’est votre femme qui devrait être jalouse, non ? De vous savoir tout seul sur une île déserte avec une charmante jeune femme !

Patrick – Bon d’accord, alors je vous écoute. De quoi vous voulez qu’on parle ?

Nathalie – Je ne sais pas moi… Il faudrait s’organiser un peu.

Patrick – S’organiser ?

Nathalie – Pour survivre. En autonomie complète. Vous avez lu Naufragé Volontaire, d’Alain Bombard ?

Patrick – Vous n’allez pas recommencer…

Nathalie – Pardon… Vous savez pêcher ?

Patrick – Avec une canne à pêche, oui.

Nathalie – Apparemment, les courants ramènent pas mal de choses par ici. On peut toujours espérer qu’ils nous apportent une canne à pêche dernier modèle.

Patrick – Ou mieux, qu’une boîte de sardines à l’huile ou de maquereaux au vin blanc vienne s’échouer de temps en temps sur notre plage privée.

Un temps.

Nathalie – Notre plage privée… C’est vrai, après tout. Quand on y songe. Cette île est à nous.

Patrick – À nous ?

Nathalie – Si elle ne figurait sur aucune carte, dans les eaux internationales.

Patrick – Ah oui ?

Nathalie – Juridiquement, je pense qu’on pourrait déclarer notre indépendance et fonder un état.

Patrick – C’est petit pour un pays, non ?

Nathalie – C’est assez grand pour un paradis fiscal.

Patrick – Remarquez, ce n’est pas con… (Désignant la valise) Et on a déjà la mise de fonds de départ.

Nathalie – Si on nous demande de rendre cet argent, on dira qu’on n’a signé aucun accord d’extradition.

Patrick – Si ça se trouve, tout ce fric, c’est celui que les passagers ont payé pour cette croisière hors de prix sur ce putain de rafiot qui a fait naufrage.

Nathalie – Vous avez raison… Finalement, ça n’est que justice si tout ça nous revient…

Un temps.

Patrick – J’ai l’impression qu’on s’enfonce, là…

Nathalie – C’est clair. Si on reste ici trop longtemps, on finira par devenir fous.

Patrick – Non, je veux dire, on s’enfonce vraiment.

Nathalie – Vous êtes sûr ?

Patrick – Je ne sais pas… J’ai l’impression que tout à l’heure, la plage était plus grande…

Nathalie – Ça doit être le réchauffement climatique.

Patrick – Ou la marée… C’est vrai, même en Méditerranée, il y a une petite marée.

Nathalie – On voit de moins en moins, non ?

Patrick – La nuit va bien finir par tomber.

Nathalie – Comment on s’organise pour dormir ?

Patrick – Vous y tenez, à votre organisation…

Nathalie – Vous prenez quel côté ?

Patrick – On n’a pas de lit !

Nathalie – Quel côté de l’île !

Patrick – Il vaut mieux qu’on reste groupés, non ?

Nathalie – Groupés ? Qu’est-ce que vous entendez par là, exactement ?

Patrick – Groupés… Je veux dire solidaires…

Nathalie – Ok…

Patrick (lui mettant une main sur l’épaule) – Allez, je crois qu’on est partis sur un mauvais pied, tous les deux… Puisqu’on est coincés ici pour un moment, autant prendre les choses du bon côté, non ?

Nathalie (réticente) – Bon, on ne va pas se coucher tout de suite, non plus. Vous avez envie de dormir, vous ?

Patrick – Vous avez raison, admirons le coucher de soleil…

Il s’assied près d’elle.

Nathalie – Vous me draguez, là ?

Patrick – Mais pas du tout !

Nathalie – Désolée, je croyais.

Patrick – Il ne faut pas croire à ce qu’on voit, ça ressemble trop à ce qu’on espère.

Nathalie – Alors vous aussi, vous succombez au démon de la citation.

Patrick – Je ne savais pas que c’était une citation…

Nathalie – Ce qu’on espère ? Ma parole, vous vous prenez pour un Don Juan !

Patrick – Et vous ? Pour une femme fatale, peut-être ?

Nathalie – Ok… On a dit qu’il fallait rester groupés… D’ailleurs, je ne connais même pas votre prénom.

Patrick – Patrick.

Nathalie – Patrick ? Ah oui, ça… Ça vous va bien.

Patrick – Merci… Et vous ?

Nathalie – Nathalie. Je sais, ça me va bien aussi…

Patrick – Je n’ai rien d’un Don Juan, je sais bien.

Nathalie – Ne vous dévalorisez pas non plus. Vous n’êtes pas si mal que ça.

Patrick – Vous trouvez ?

Nathalie – Ne vous emballez pas non plus…

Patrick – Vous en revanche… Vous avez tout d’une femme fatale…

Nathalie – Ah oui ?

Patrick – À deux sur une île aussi petite… Il était fatal qu’on se rencontre.

Nathalie (pour couper court) – Bon, moi je dors. Peut-être qu’on se réveillera demain, et que ce cauchemar sera terminé…

Patrick – Vous croyez ?

Nathalie – Vous avez quelque chose de mieux à proposer ?

Ils s’étendent sur le sable et s’endorment. Le portable se met à sonner. Ils ne l’entendent pas. Bruit de foule dans un espace clos allant en s’intensifiant. Puis le bruit s’estompe à mesure que la lumière baisse.

 

Jour 2

La lumière revient progressivement. Patrick et Nathalie se réveillent. Les deux personnages peuvent être interprétés par les mêmes comédiens ou par d’autres (ce qui accentuera la dimension universelle, onirique et symbolique de la pièce). Ils se regardent, et jettent un coup d’oeil autour d’eux.

Patrick – Apparemment, ce n’était pas un cauchemar.

Nathalie – Ou alors, c’est que le cauchemar continue…

Un temps.

Nathalie – C’était quoi, vos rêves, à vous, quand vous étiez enfant ?

Patrick – Mes rêves ?

Nathalie – Qu’est-ce que vous rêviez de faire comme métier, par exemple ?

Patrick – Je rêvais de conduire un camion.

Nathalie – Alors en somme, vous êtes un homme comblé…

Patrick – Vous trouvez que je n’ai pas mis la barre assez haut, c’est ça ?

Nathalie – C’est peut-être vous qui avez raison. C’est sympa, de conduire un camion ?

Patrick – Pourquoi ? Vous envisagez de passer votre permis poids lourd ?

Nathalie – Excusez-moi, je ne voulais pas vous blesser. Et puis vous savez, prof de banlieue, aujourd’hui… On a parfois l’impression de conduire par des chemins caillouteux un camion bourré de nitroglycérine…

Patrick – Le Salaire de la Peur…

Nathalie – Ça vous plaît ? Je veux dire, par rapport à l’idée que vous vous en faisiez quand vous étiez gosse…

Patrick – Au moins, je n’ai pas de patron. En tout cas, je ne suis pas obligé de le supporter toute la journée. Sur la route, on est tout seul. On est peinard. On ne pense à rien.

Nathalie – Vous voyagez beaucoup ?

Patrick – Je fais l’international.

Nathalie – Alors vous devez connaître pas de mal de pays. Plus que moi en tout cas. Parce qu’à part la Grèce…

Patrick – Oui. Ça je connais pas mal de pays. Les stations service, surtout…

Elle ramasse quelque chose par terre.

Nathalie – Vous voulez la moitié d’un Bounty ?

Patrick – Où est-ce que vous avez trouvé ça ?

Nathalie – Sous le cocotier, là.

Patrick regarde du côté de son palmier à lui.

Patrick – Il y en a un sous le mien aussi…

Il le ramasse. Ils mangent chacun leur Bounty avec un air pensif.

Nathalie – Comment ils sont arrivés là, ces Bounty ?

Patrick – Le Père Noël, peut-être. Comme il n’y a pas de sapin, il a déposé ça sous un palmier.

Nathalie – Ou alors, ils sont tombés de l’arbre.

Patrick – Deux cocotiers transgéniques qui produiraient directement des Bounty à la noix de coco…

Nathalie – Allez savoir ? Il y a de moins en moins de choses qui m’étonnent, depuis quelque temps.

Ils finissent leurs Bounty.

Nathalie – Vous avez bien dormi ?

Patrick – Comme une souche. Pas vous ?

Nathalie – J’ai eu un peu de mal à trouver le sommeil..

Patrick – Il fallait compter les moutons.

Nathalie – À défaut de moutons, j’ai compté l’argent qu’il y avait dans la valise.

Patrick – Ah oui ?

Nathalie – Comme ça, s’ils nous rappellent, on pourra leur donner le montant exact.

Patrick – Mais puisqu’on a déjà la valise !

Nathalie – Oui mais là, elle sera vraiment à nous. Officiellement.

Patrick – Dans mon camion, j’écoute souvent RTL.

Nathalie – Les routiers sont sympas…

Patrick – Je connaissais toujours le montant de la valise, au centime près. Une fois, ils m’ont appelé. Je venais de prendre une auto-stoppeuse. J’avais coupé la radio…

Nathalie – J’espère au moins que ça valait le coup… Je veux dire, avec l’auto-stoppeuse.

Patrick – Elle s’appelait Christelle. Six mois après, on était mariés.

Nathalie – Eh ben… Ce n’est pas banal, comme façon de rencontrer sa femme…

Patrick – Vous trouvez ?

Nathalie – C’est très romantique… Mais d’après ce qu’on voit dans les films, ce n’est pas l’idée qu’on se fait de la rencontre entre un camionneur et une auto-stoppeuse…

Patrick – Je ne sais pas quel genre de films vous regardez.

Un temps.

Nathalie – Moi quand j’étais petite, j’étais une princesse. C’est ce que me disait ma mère, en tout cas. Quand je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas trop de débouchés, je me suis rabattue sur le métier de prof.

Patrick – Ah oui, c’est… Ce n’est pas tout à fait pareil…

Nathalie – C’est la meilleure façon que j’ai trouvé de ne pas quitter l’école.

 

Il regarde par terre.

 

Patrick – Tiens, qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

Nathalie – Une bouteille… Malheureusement, elle est vide…

Patrick ramasse la bouteille.

Patrick – Ah, pas tout à fait. Regardez, il y a un papier à l’intérieur.

Nathalie (s’approchant) – Pas possible… Vous croyez que c’est un message ?

Patrick – Un message pour nous vous voulez dire ?

Nathalie – Mais c’est nous qui devrions lancer des bouteilles à la mer. Pour appeler au secours. On n’est pas supposés recevoir du courrier.

Il prend la bouteille et en extrait le papier.

Alors – Alors ?

Patrick (lisant) – « Je m’appelle Nathalie, et je suis en dernière année de maternelle à l’École Jules Ferry de Fontenay-aux-Roses dans les Hauts de Seine. Si vous trouvez ce message, merci de me le renvoyer à l’adresse ci-dessous ». Je vous épargne l’adresse…

Nathalie – 13 rue des Peupliers.

Patrick – Comment vous le savez ?

Nathalie – C’est moi qui ai écrit ce message, je m’en souviens maintenant. J’avais six ans.

Patrick – Non ? Mais c’est incroyable !

Nathalie – J’espérais qu’un prince charmant trouverait un jour cet appel au secours, qu’il m’enverrait sa photo et qu’on finirait par se marier.

Patrick – Vous deviez déjà être sacrément désespérée…

Nathalie – Merci de me le rappeler.

Patrick – Excusez-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire.

Nathalie – Non, vous avez raison. À mon âge, partir en croisière avec sa mère… Malheureusement, pendant toutes ces années, personne n’a trouvé cette bouteille que j’avais lancée à la mer. Et aujourd’hui, c’est retour à l’envoyeur…

Patrick – Pas exactement…

Nathalie – Comment ça ?

Patrick – C’est moi qui l’ai trouvée, cette bouteille.

Nathalie – Sans vouloir vous froisser, vous ne correspondez pas tout à fait à l’idée que je me faisais à l’époque du Prince Charmant.

Patrick – Je m’en doute…

Nathalie – Surtout, mon Prince Charmant, je ne l’imaginais pas déjà marié. Avec Christelle…

Un temps.

Patrick – En fait, juste avant cette fameuse soirée du capitaine, ma femme venait de m’annoncer qu’elle voulait divorcer.

Nathalie – Après vous avoir emmené en croisière pour fêter votre anniversaire de mariage ?

Patrick – Elle voulait qu’on finisse notre histoire en beauté. C’est ce qu’elle m’a dit en tout cas.

Nathalie – Peut-être qu’elle avait flashé sur le capitaine…

Patrick – J’ai d’abord cru que c’était une blague. Mais quand je me suis réveillé ici, je me suis demandé si ce n’était pas elle qui m’avait poussé par dessus bord.

Nathalie – Je suis vraiment désolée. Mais vous savez ce qu’on dit. Une de perdue, dix de retrouvée…

Il regarde autour de lui.

Patrick – Dix ? Vous êtes sûre ?

Nathalie – Enfin, je voulais dire… Vous en retrouverez sûrement une autre…

Patrick lui lance un regard amusé.

Patrick – Oui… Une peut-être…

La lumière baisse progressivement.

 

Nathalie – Vous pensez que ma mère aussi aurait pu me pousser par dessus bord ?

Patrick – Allez savoir ? Elle avait peut-être flashé sur le capitaine, elle aussi…

Noir.

Un beau jour

La lumière revient progressivement. Une banderole est tendue entre les deux palmiers : République Autonome de Costa Poco. Les comédiens peuvent être les mêmes que précédemment, ou à nouveau avoir changé.

Patrick – Je crois que ça va encore être une belle journée.

Nathalie – Oui, une de plus…

Patrick – Vous avez bronzé, non ?

Nathalie – Vous aussi. Ça vous va très bien…

Patrick – Merci.

Il tourne les yeux vers la banderole.

Patrick – Sans mes lunettes, je n’arrive pas bien à lire ce que vous avez écrit sur cette banderole. C’est un appel au secours ?

Nathalie – Plutôt une déclaration d’indépendance.

Patrick (plisse les yeux) – République Autonome de Costa Poco. Ah oui, c’est…

Nathalie – Fini les bouteilles à la mer… J’ai décidé d’opter résolument pour l’optimisme.

Patrick – Très bien… (Un temps) République ? Vous croyez ?

Nathalie – Vous préférez royaume ?

Patrick – Ça supposerait que vous soyez ma reine…

Nathalie – Va pour république.

Patrick – On est à la fois les seuls candidats et les seuls électeurs, ça ne va pas être évident de dégager une majorité.

Nathalie – À moins que je n’arrive à vous convaincre de voter pour moi…

Patrick – Vous êtes déjà l’élue de mon coeur… Si en plus vous réclamez un plébiscite… La dictature n’est pas loin…

Nathalie – D’accord, on exercera le pouvoir par alternance.

Patrick – Et si on n’arrive pas à s’entendre sur un programme commun ?

Nathalie – On pourra toujours faire sécession.

Patrick – Il faudra trouver de nouveaux noms pour nos deux pays.

Nathalie – Costa Poco du Nord et Costa Poco du Sud ?

Un temps.

Patrick – Vous croyez qu’on est en train de devenir fous ?

Nathalie – C’est peut-être le début de la sagesse.

Patrick – Décidément… Vous êtes vraiment très optimiste.

Nathalie – On n’a qu’à considérer qu’on est en vacances…

Patrick – En vacances ?

Nathalie – On n’est pas bien, ici ? Certains payent des fortunes pour acheter une île comme ça et y passer le restant de leur vie.

Patrick – Remarquez, c’est vrai, on n’est pas si mal, finalement.

Nathalie – La mer, la plage…

Patrick – Les Bounty qui tombent directement des arbres…

Nathalie – La météo au beau fixe.

Patrick – Plus besoin de bosser.

Nathalie – De l’argent à ne plus savoir qu’en faire.

Patrick – C’est le cas de le dire… On ne peut rien acheter avec…

Nathalie – Pas d’impôts.

Patrick – Pas de taxes.

Nathalie – C’est le paradis.

Un temps.

Patrick – Vous croyez qu’on est déjà morts ?

Nathalie – Allez savoir…

Patrick – Je ne pensais pas qu’après ma mort, je finirais dans un paradis fiscal…

Un temps.

Patrick – C’est curieux, j’ai tendance à oublier ce qui s’est passé avant.

Nathalie – Avant quoi ?

Patrick – Avant ce qui nous est arrivé.

Nathalie – Qu’est-ce qui nous est arrivé ?

Patrick – La vie est un naufrage.

Nathalie – Ce n’est peut-être pas plus mal après tout, qu’on oublie un peu le passé.

Patrick – Je crois que j’étais marié. Avec une femme.

Nathalie – Vous faites bien de le préciser.

Patrick – Mais je ne me souviens plus de son nom.

Nathalie – Christelle.

Patrick – C’est ça. Vous vous souvenez ?

Nathalie – Christelle. C’est un nom qui ne s’oublie pas.

Patrick – Et vous, vous n’aviez pas une mère ?

Nathalie – Tout le monde a une mère, non ?

Patrick – Oui, je suppose…

Nathalie – Vous revoulez un Bounty ?

Patrick – Oui, volontiers.

Ils mangent chacun leur Bounty.

 

Nathalie – J’ai recompté l’argent qu’il y a dans la valise.

Patrick – Et alors ?

Nathalie – Il y a un billet de 500 en plus tous les jours.

Patrick – Tiens donc…

Nathalie – Vous croyez que ce sont les intérêts ?

Patrick – C’est le principe de la valise. Tant que personne n’a trouvé le montant exact.

Nathalie – En tous cas, ils n’ont jamais rappelé.

Silence.

Patrick – Vous ne voulez vraiment pas qu’on se tutoie ?

Nathalie – Je ne sais pas… Sur une île aussi petite… Garder une certaine distance… C’est une question de salubrité publique, non ?

Patrick – Vous avez raison. On n’est que deux. Chacun de nous doit garder une part de mystère.

Nathalie – Vous voyez ? Vous aussi vous devenez philosophe.

Patrick – Et puis ce vouvoiement entre nous, Christelle, c’est tellement…

Nathalie – Je ne m’appelais pas Nathalie, avant ?

Patrick – Ça m’étonnerait.

Nathalie – Pourquoi ?

Patrick – Nathalie, c’est un prénom qu’on n’oublie pas.

Un temps.

Nathalie – Je ne sais plus très bien… On est en vacances ?

Patrick – À la retraite ?

Nathalie – À la retraite ? On est si vieux que ça ?

Patrick – Ça fait déjà un moment qu’on est là.

Nathalie – On a quel âge ?

Patrick – En tout cas, vous ne les faites pas.

Nathalie – Merci.

Patrick – Vous savez ce que je pense ?

Nathalie – On n’a pas dit qu’on devait garder chacun une part de mystère ?

Patrick – On était faits pour se rencontrer.

Nathalie – En tout cas, on n’en rencontrera plus d’autres.

Patrick – On ne se quittera jamais.

Nathalie – Si on se quittait, on ne saurait pas où aller.

Patrick – Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’une chose à faire.

Nathalie – Vous me faites un peu peur, Patrick…

Il remet sa casquette de capitaine, et lui tend la main. Musique : Besame mucho.

Patrick – Danser !

Nathalie – C’est un ordre ?

Patrick – Le capitaine est le seul maître à bord après Dieu…

Elle hésite un instant puis prend sa main.

Nathalie – Après moi, vous voulez dire.

Ils commencent à danser un tango endiablé.

 

Nathalie – Je ne vous savais pas si bon danseur, Capitaine. Vous me faites chavirer…

 

La danse s’arrête brusquement tandis qu’il penche sa cavalière en arrière.

 

Nathalie – Demain c’est moi qui conduis !

Noir.

 

Fin.

 

 

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre,

Jean-Pierre Martinez a écrit une cinquantaine de comédies

régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez

sont librement téléchargeables sur :

http://comediatheque.net

 

Ce texte est protégé par les lois relatives

au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Septembre 2015

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-65-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

Les Naufragés du Costa Mucho Lire la suite »

Héritages à tous les étages

Neighbours’ DayEl infierno son los vecinosUma herança pesada 

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

14 personnages très variable en sexe

3H/11F, 4H/10F, 5H/9F, 6H/8F, 7H/7F, 8H/6F, 9H/5F…

Antoine vient d’hériter d’une vieille tante dont il ignorait l’existence un superbe appartement dans les beaux quartiers de Paris. Il vient faire le tour du propriétaire avec son amie Chloé. Mais les secrets de famille, c’est comme les cadavres, ça finit toujours par remonter à la surface…


Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD.


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LIRE LE TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Héritages à tous les étages


14 PERSONNAGES

Antoine, directeur littéraire

Chloé, professeur d’anglais

Madame Sanchez, concierge

Madame Cassenoix, syndic

Docteur Brisemiche, médecin

Maître Fouinard, avocat

Sam, prostituée ou travesti

Colonel Gonfland, officier de cavalerie

Père Dessaint, curé défroqué

Mme Durand de la Cour, baronne

Madame Zarbi, psychanalyste

Angela, artiste peintre

Un salon avec une baie vitrée qu’on imagine donner sur les toits de Paris, côté salle. Le côté jardin est supposé ouvrir sur une terrasse, et le côté cour sur un couloir conduisant à une entrée. Les meubles et la décoration sont vieillots ou kitch. En fond de scène, dans un cadre monumental, un tableau d’avant-guerre représentant un militaire jeune, avec des faux airs du Maréchal Pétain.

Antoine (off) – Attends un peu, je retire l’alarme. Si je ne le fais pas dans les trente secondes, on va réveiller tout l’immeuble et on sera embarqués par les flics comme des voleurs… Merde, c’est quoi le code, déjà… Ah oui, 14-18…

Chloé arrive. Depuis le seuil, elle jette un regard sur l’ensemble et pousse une exclamation entre admiration et effarement.

Chloé – Ouah !

Elle s’avance dans la pièce et Antoine arrive à son tour.

Antoine – Je t’avais prévenue, il y a un peu de rafraichissement à prévoir…

Chloé – Tu parles comme un agent immobilier. Je te rappelle que tu es le propriétaire.

Antoine – J’ai encore un peu de mal à réaliser… Mais attends de voir ça…

Il l’accompagne jusqu’au devant de scène pour contempler la vue par la baie vitrée. Cette fois, l’exclamation de Chloé est franchement émerveillée.

Chloé – Ouah !

Antoine – Tu verras. De la terrasse, en se penchant un peu, on aperçoit même la Tour Eiffel.

Chloé – Ah oui, ça va nous changer… De chez nous, sans avoir à se pencher, on voit le cimetière de La Garenne-Colombes.

Antoine s’approche et l’enlace.

Antoine – Alors ? Tu consens à passer ta première nuit avec moi dans notre nouvelle demeure ?

Chloé – C’est vrai que tout ça est très excitant… Mais je vais attendre d’avoir vu le lit de ton arrière-grand-mère avant de te donner une réponse définitive.

Antoine – Ce n’est pas mon arrière-grand-mère, c’est ma grand-tante Germaine.

Chloé – Ta tante germaine ? Je pensais qu’il n’y avait que les cousins qui pouvaient être germains…

Antoine – Ah non, Germaine c’est son prénom. C’était la sœur aînée de ma grand-mère.

Chloé – La mère de ton père ?

Antoine – De ma mère. Enfin, à ce qu’il paraît…

Chloé fait le tour de la pièce.

Chloé – Et tu ne l’as jamais rencontrée ?

Antoine – Je ne savais même pas que ma grand-mère avait une sœur.

Chloé – C’est dingue…

Antoine – Quoi ?

Chloé – Que tes parents ne t’aient jamais parlé de cette tante Germaine…

Antoine – Ouais…

Chloé – Et aujourd’hui, tu hérites de son appartement.

Antoine – Apparemment, elle n’avait pas d’enfants. Et comme mes parents sont morts aussi. Le notaire a dit que j’étais son seul héritier…

Chloé – C’est triste quand même… Tu te rends compte ? Pendant toutes ces années, elle vivait là. À deux stations de métro de la maison d’édition pour laquelle tu bosses. Et tu apprends son existence par un faire-part…

Antoine – Un faire-part ? Même pas… Quand j’ai reçu la lettre du notaire, l’enterrement avait déjà eu lieu.

Chloé prend une photo dans un cadre, trônant sur un guéridon.

Chloé – C’est elle ?

Antoine – Ouais, j’imagine…

Chloé – Elle était belle… quand elle était jeune.

Antoine – Ouais.

Chloé – C’est tout ce que ça te fait ?

Antoine – Quoi ?

Chloé – Je ne sais pas moi… Elle n’est plus là, et tu ne la connaîtras jamais… Il ne te reste plus qu’une photo…

Antoine – Et l’appartement.

Chloé – Ça ne te fait rien de savoir qu’elle est morte, la tante Germaine ?

Antoine – Ah si. Si, ça me fait quelque chose, je t’assure.

Chloé – Quoi ?

Antoine – Franchement ? J’ai l’impression d’avoir gagné au loto.

Chloé repose la photo.

Chloé – C’est clair… On ne va pas non plus regretter notre deux pièces à La Garenne-Colombes.

Antoine – Non mais tu te rends compte ? Fini le RER. Je pourrai aller bosser à pied !

Chloé – Et moi en vélo. J’ai juste la Seine à traverser pour aller au lycée.

Antoine – Pas de loyer à payer. En plein centre de Paris. Un appartement avec terrasse, au dernier étage avec ascenseur, dans un bel immeuble haussmannien.

Chloé – Ça y est, tu recommences à parler comme un agent immobilier.

Antoine – Il y a même un parking !

Chloé – On n’a pas de voiture…

Antoine – Tu rigoles ! Tu sais combien ça se loue, un parking, dans un quartier comme ça ?

Chloé – Non. Combien ?

Antoine – Je ne sais pas exactement, mais… au moins la moitié de mon salaire actuel, sûrement.

Chloé – Tu n’as qu’à louer le parking et passer à mi-temps. Tu pourras commencer à écrire ton premier roman. Tu ne vas pas publier toute ta vie les bouquins des autres.

Antoine – Il faudrait d’abord que je trouve un sujet…

Chloé – Tiens, tu pourrais écrire l’histoire de cette mystérieuse grand-mère.

Antoine – C’est ma grand-tante.

Chloé – Une femme qui était presque centenaire, qui devait avoir dans les vingt ans pendant la dernière guerre. Il y a sûrement de quoi écrire un roman.

Chloé jette un nouveau regard sur la pièce.

Antoine – C’est vrai que l’atmosphère est chargée…

Chloé – Oui… Je dirais même oppressante. On dirait que le fantôme de Germaine hante encore cet appartement.

Antoine – Il faudra peut-être le faire désenvoûter avant d’emménager.

Chloé – Tu crois ?

Antoine – On commencera par se débarrasser de toutes ces vieilleries, et on refera les peintures.

Chloé – Il faut avouer que c’est assez sombre.

Antoine s’approche à nouveau de la baie vitrée.

Antoine – Ouais… Mais regarde un peu cette vue ! Ces milliers de toits qui s’étendent devant nous.

Chloé – Et derrière chacune de ces fenêtres, des hommes et des femmes, avec chacun leur histoire. Chacun leur destin.

Antoine – C’est vrai que c’est très romanesque.

Chloé – Paris…

Antoine – La plus belle ville du monde…

Chloé – Et la plus romantique.

Antoine – Des milliers d’appartements comme celui-là. Des millions de gens. Des milliards d’histoires en train de s’écrire.

Chloé – Oui… Tu imagines ? En ce moment même, certains sont en train de faire une demande en mariage.

Antoine – D’autres sont en pleine scène de rupture.

Chloé – Des bébés sont en train de naître, un peu partout.

Antoine – Et des vieux sont en train de calancher, comme la tante Germaine.

Chloé – Certains sont en train de faire la vaisselle.

Antoine – Et d’autres sont en train de faire l’amour…

Ils commencent à s’enlacer. Ils sont interrompus par la sonnerie de la porte.

Chloé – Qui ça peut bien être ?

Antoine – Je ne sais pas… Je ne connais personne dans cet immeuble…

Chloé – Le fantôme de la tante Germaine ?

Antoine – J’y vais…

Chloé – Tu veux que je vienne avec toi ?

Antoine – Ça ira. Mais si je ne suis pas revenu dans cinq minutes, tu appelles un exorciste, d’accord ?

Antoine sort. Chloé examine le tableau, intriguée.

Antoine (off) – Ah oui… Non, non, pas du tout… Mais je vous en prie, entrez…

Antoine revient, suivi par Madame Cassenoix.

Cassenoix – Je ne voudrais pas vous déranger. C’est Madame Sanchez, la concierge, qui m’a dit qu’elle vous avait vu monter avec votre dame. (Apercevant Chloé) Enfin, je ne sais pas si c’est votre épouse… Bonjour Mademoiselle.

Chloé – Bonjour Madame.

Antoine – Chloé, je te présente Madame Cassenoix, une voisine, qui est aussi la syndic de l’immeuble.

Cassenoix (avec un air de circonstance) – Cher Monsieur, au nom de tous les copropriétaires de cet immeuble que j’ai l’honneur de représenter, je vous prie d’accepter nos plus sincères condoléances.

Antoine – Merci, mais vous savez…

Cassenoix – Votre tante était un être exceptionnel. Une femme de caractère, il faut bien le dire. Mais tout à fait charmante. Les résidents de l’immeuble étaient très attachés à Germaine.

Antoine – Je suis très heureux de l’apprendre, vraiment.

Cassenoix – Pour nous tous, Germaine, c’était beaucoup plus qu’une voisine, vous savez. On se rendait de petits services. On lui faisait ses courses à l’occasion. On s’occupait de ses démarches administratives au besoin…

Chloé – Vraiment ?

Cassenoix – Bref, nous faisions tout notre possible pour qu’elle se sente moins seule. Elle recevait très peu de visites, comme vous le savez. Nous l’entourions tous les jours de notre affection. Et elle nous le rendait bien, croyez-moi.

Antoine – Ah oui, c’est… C’est bien…

Cassenoix – En fait, ses voisins, pour Germaine, c’était un peu une famille. D’ailleurs, je ne savais pas qu’elle en avait une autre… En tout cas, elle ne m’en avait jamais parlé.

Antoine – Ça ne m’étonne pas… En fait, je connaissais très peu ma tante Germaine…

Cassenoix – Ah oui… D’ailleurs, je ne me souviens pas vous avoir aperçu à l’enterrement…

Antoine – Pour tout vous dire je…

Chloé, agacée par cet interrogatoire, intervient.

Chloé – Mais j’imagine que vous n’êtes pas seulement venue pour bavarder, et nous ne voudrions pas vous retenir trop longtemps. Vous aviez peut-être… quelque chose à nous demander ? Entre voisins. Un tire-bouchon, du gros sel, des allumettes…?

Antoine – Un casse-noix…?

Cassenoix – Ah, pour le tire-bouchon, vous n’êtes pas tombé loin… Enfin, c’est un peu embarrassant… Vu les circonstances…

Chloé – Dites toujours.

Cassenoix (toussotant) – Excusez-moi, j’ai un chat dans la gorge.

Antoine – Vous voulez boire quelque chose ?

Chloé lance à Antoine un regard réprobateur.

Chloé – Je ne sais pas si on a quelque chose à vous offrir.

Cassenoix – Juste un verre d’eau, ça ira, merci.

Chloé – Je ne sais même pas où est le frigo…

Cassenoix – Ne vous embêtez pas, de l’eau du robinet, ça fera l’affaire. Elle est de très bonne qualité dans le quartier, vous verrez. Alors pourquoi s’embêter à charrier des packs d’eau minérale. Surtout quand on habite au dernier étage, comme vous. Même avec l’ascenseur. (Antoine et Chloé attendent qu’elle en vienne au fait.) Le robinet se trouve dans la cuisine. La deuxième porte à gauche dans le couloir. Vous trouverez des verres dans le placard juste au-dessus.

Chloé sort, un peu froissée.

Cassenoix – Alors voilà… C’est aujourd’hui la Fête des Voisins, et depuis que cette fête existe, votre tante a toujours insisté pour qu’elle soit organisée chez elle.

Antoine – Tiens donc…

Cassenoix – Une tradition, en quelque sorte. À cause de la grande terrasse et de la vue sur Paris, sans doute.

Antoine – Sans doute…

Cassenoix – Il faut bien dire que cet appartement est le plus beau de l’immeuble. Et puis comme Germaine était toute seule, ça lui faisait un peu de compagnie.

Antoine – Hélas, elle est morte, n’est-ce pas…

Cassenoix – Bien sûr… Mais elle aurait sûrement été très heureuse de nous voir tous là ce soir, réunis une dernière fois…

Antoine – C’est-à-dire que… Nous n’avions pas prévu.

Cassenoix – Pour ça ne vous inquiétez pas, on s’occupera de tout. Comme d’habitude. Enfin, je veux dire, comme nous le faisions avec votre tante Germaine.

Chloé revient avec un verre d’eau qu’elle tend à Madame Cassenoix.

Cassenoix – Merci beaucoup.

Chloé – Je vous en prie…

Cassenoix pose le verre sans le boire.

Cassenoix – Comme je le disais à votre mari…

Chloé – Nous ne sommes pas encore mariés, si c’est cela que vous vouliez savoir.

Antoine intervient pour faire baisser la tension.

Antoine – Madame Cassenoix est venue nous inviter à la Fête des Voisins.

Chloé – Ah oui ? C’est… C’est très aimable de sa part. (Étonnée) Mais quand ?

Cassenoix – Eh bien… Mais aujourd’hui !

Antoine – Enfin… l’idée c’est que ça se passe chez nous…

Chloé – Chez nous ? Comment ça chez nous ? Tu veux dire ici ?

Cassenoix – Disons que… Ce sera une sorte de… pot de départ.

Antoine – Nous, on vient à peine d’arriver.

Cassenoix – Je veux dire un pot d’adieu. Pour Germaine. Comme vous n’avez pas pu assister à l’enterrement…

Antoine – Bien sûr…

Cassenoix – Bon, alors puisque vous êtes d’accord, c’est entendu. Je ne sais pas comment vous remercier, vraiment.

Antoine et Chloé, pris de court, échangent un regard embarrassé.

Antoine – Mais… de rien, je vous en prie.

Cassenoix – Et donc vous… Vous avez le projet de venir vous installer dans cet appartement ?

Antoine – Euh… Oui… Enfin…

Cassenoix – Eh bien comme ça, vous ferez connaissance avec tous vos nouveaux voisins… Ça fera d’une pierre deux coups.

Antoine – Oui, pourquoi pas…

Cassenoix – Bon, allez, je me sauve. J’ai encore quelques préparatifs à terminer… Pour cette petite réception, je veux dire… Alors à tout à l’heure ?

Antoine – À tout à l’heure…

Antoine s’apprête à la suivre.

Antoine – Je vous raccompagne.

Cassenoix – Ne vous dérangez pas, je connais le chemin.

Antoine – Très bien…

Cassenoix s’en va. Antoine et Chloé se regardent, interloqués.

Antoine – J’ai l’impression qu’elle nous a un peu forcé la main, non ?

Chloé – Tu crois ? Il faut dire que tu ne t’es pas beaucoup défendu…

Antoine – Tu m’as laissé tout seul avec elle !

Chloé – C’est toi qui m’a envoyé lui chercher un verre d’eau à la cuisine ! Un verre qu’elle n’a même pas bu, d’ailleurs…

Antoine – On n’habite même pas encore l’immeuble, on ne va pas déjà se fâcher avec tous les voisins…

Chloé – De là à se laisser envahir dès le premier jour.

Antoine – Tu as raison… Elle nous a bien embobinés avec sa Fête des Voisins.

Chloé – Ouais… D’autant que la Fête des Voisins, normalement, c’est en juin…

Antoine – Non ?

Chloé – Je pensais que tu le savais !

Antoine – Comment veux-tu que je le sache ?

Chloé – Tout le monde sait que la Fête des Voisins, ce n’est pas fin décembre. Fin décembre, c’est Noël  ! Ça tu es au courant, quand même ?

Antoine – C’est dingue… Pourquoi ils font la Fête des Voisins au mois de décembre ?

Chloé – Une autre tradition, sans doute… Comme celle de fêter ça chez nous… Ça commence bien…

Antoine – Bon… Voyons le bon côté des choses… Ça nous permettra de faire connaissance avec tous nos voisins en une seule fois.

Chloé – Il n’y avait pas urgence, non plus. On vient à peine d’arriver.

Antoine – Qu’est-ce que tu veux ? Maintenant, on est copropriétaires. Ça implique aussi certaines contraintes…

Chloé – Tu es copropriétaire.

Antoine – Quoi qu’il en soit, on aura affaire à eux à l’avenir pour la gestion de l’immeuble. Et c’est Madame Cassenoix le syndic. Je ne pouvais pas la rembarrer comme ça.

Chloé – Madame Cassenoix… Un nom prédestiné…

Antoine – Ça nous évitera d’avoir à pendre la crémaillère. Elle a dit qu’ils s’occupaient de tout.

Chloé – C’est vrai qu’ils ont l’air d’avoir une fâcheuse tendance à s’occuper de tout, y compris de ce qui ne les regarde pas. Je ne sais pas pourquoi, mais je la sens mal, cette copropriété.

Antoine – On verra bien… S’ils ne sont pas sympas, on ne les réinvitera pas.

Chloé – C’est eux qui se sont invités !

Antoine (la prenant dans ses bras) – Allez… On ne va pas se disputer pour si peu.

Chloé – Tu as raison… L’essentiel, c’est qu’on soit enfin chez nous.

Antoine – Si on continuait notre tour du propriétaire ?

Chloé (se tournant vers le tableau) – C’est qui, celui-là ? Ton grand-oncle ? Le mari de Germaine ?

Antoine – Aucune idée…

Ils regardent tous les deux le tableau.

Chloé – Il a des faux airs du Maréchal Pétain, non, avec sa moustache ?

Antoine – Tous les militaires se ressemblent… Et la moustache était très à la mode à l’époque. Mais il paraît un peu jeune, non ?

Chloé – Même Pétain a été jeune…

Antoine – C’est vrai… On a du mal à imaginer que tous les dictateurs ne sont pas nés avec une moustache. Que Pétain a été un jeune homme imberbe, Staline un ado boutonneux et Hitler un bébé joufflu.

Chloé – En tout cas, ce n’est sûrement pas une toile de maître… contrairement à ce qu’on pourrait penser en voyant le cadre.

Antoine – Dommage… Ça m’aurait aidé à payer les frais de succession.

Chloé – Les frais de succession ?

Antoine – Cet appartement ne va quand même pas être gratuit. Avec ce degré de parenté éloignée, le taux d’imposition est assez élevé. Et comme Germaine n’a rien laissé à la banque en plus de ce bien immobilier…

Chloé – Et ces impôts, ça va chercher dans les combien ?

Antoine – Le notaire ne m’a pas encore donné les chiffres exacts. Au pire, je prendrai un crédit. C’est tout de même mieux que de payer un loyer.

Chloé  – Je ne sais pas pourquoi, mais je commence à me demander si tout ça va vraiment être aussi simple qu’on le pensait…

Antoine – Je te montre la terrasse ?

Chloé (avec un sous-entendu) – Et si tu me montrais la chambre, d’abord ?

Antoine – OK…

Il lui prend la main et s’apprête à l’entraîner vers le couloir. Ils sont coupés dans leur élan par la sonnette qui retentit à nouveau.

Chloé – Encore ?

Antoine – On n’a qu’à laisser sonner. On n’est pas obligés d’ouvrir.

Chloé – Tu viens d’inviter tout l’immeuble pour la Fête des Voisins ! On ne peut pas les laisser dehors…

Antoine – Tu crois que c’est déjà eux ?

Chloé – Qui ça pourrait être à ton avis ? Le Père Noël ?

Antoine – J’y vais…

Chloé – Laisse… Cette fois, je m’en occupe.

Antoine (un peu inquiet) – Tu essaies de rester aimable, quand même.

Chloé – Je vais jouer la maîtresse de maison idéale, je te promets.

Antoine – OK.

Chloé sort. Antoine reste là et soupire. Il examine à son tour le tableau, intrigué. Le téléphone fixe, un modèle d’un autre âge, sonne. Antoine hésite, puis répond.

Antoine – Allô… Oui, c’est bien ici… Non, je suis son petit-neveu… La Fête des Voisins ? Euh, oui, c’est bien ici… Enfin… Bon, d’accord, alors à tout de suite…

Il raccroche. Chloé revient suivie de Madame Cassenoix, qui porte une bassine de sangria, et de Madame Brisemiche, qui porte une tarte.

Cassenoix – Et voilà la sangria !

Brisemiche – Bonjour, bonjour ! Moi, j’ai fait une flamiche aux oignons !

Cassenoix – Ah, l’année dernière, c’était une flamiche aux poireaux, non ?

Brisemiche – Je me suis dit que ça changerait. Et pour tout vous dire, je n’avais pas de poireaux sous la main. J’espère que vous aimez les oignons !

Cassenoix – Mais enfin, Docteur ! Tout le monde aime les oignons ! Et puis c’est très bon pour la santé, les oignons. Moi, j’en mets partout.

Brisemiche – J’espère que vous n’en n’avez pas mis dans la sangria.

Elle rient toutes les deux stupidement, sous les regards atterrés d’Antoine et de Chloé.

Cassenoix – Mais voyons, je manque à tous mes devoirs ! Je vous présente le Docteur Brisemiche, qui a son cabinet juste en dessous. Avouez que c’est pratique d’avoir un médecin dans l’immeuble. On a un dentiste, aussi, mais il est actuellement décédé. Je veux dire, il a pris sa retraite le mois dernier, et son remplaçant n’est pas encore arrivé.

Brisemiche – Madame, Monsieur… Enchantée.

Antoine – Docteur…

Brisemiche – Je vous en prie, appelez-moi Anne-Marie. Mais… je ne suis pas sûre d’avoir retenu vos prénoms…

Chloé – Chloé.

Antoine – Et moi c’est Antoine.

Brisemiche – Si vous voulez bien débarrasser cette table, ma petite Chloé. On va installer le buffet ici.

Chloé, machinalement, ôte le vase chinois qui trône sur la table.

Cassenoix – Antoine, si cela ne vous dérange pas, il doit y avoir une nappe dans le petit meuble, là. Ce sera quand même plus convenable…

Antoine ouvre le meuble, mais ne semble pas trouver.

Brisemiche – Tout en bas.

Antoine sort la nappe et l’étend sur la table. Cassenoix y pose la bassine de sangria, et Brisemiche la tarte.

Cassenoix – Voilà. Les invités viendront se servir au salon. D’ailleurs, je ne sais pas ce qu’ils font… Mais si vous voulez profiter de la terrasse en attendant.

Antoine – Très bien…

Brisemiche – Après tout, vous êtes ici chez vous.

Chloé – Merci de nous le rappeler…

On sonne à nouveau.

Brisemiche – Ah, vous voyez, vous étiez médisante. Pour une fois, ils sont à l’heure.

Cassenoix – J’y vais… Mais après, je vais laisser la porte ouverte, parce que sinon, on ne va pas en finir…

Elle sort. Échange de sourires un peu embarrassés.

Brisemiche – C’est moi qui ai assisté votre tante pendant ses derniers instants…

Antoine – Ah oui. Malheureusement, je n’ai pas eu le plaisir de… Enfin, je veux dire…

Chloé – Et… elle est morte de quoi, exactement.

Brisemiche – Mon Dieu, vous savez… Passé 90 ans… Faut-il vraiment mourir de quelque chose en particulier ? En tout cas, je peux vous assurer qu’elle n’a pas souffert.

Monsieur et Madame Crampon arrivent, l’un avec un taboulé et l’autre une salade d’endives. Suivis de Cassenoix.

Mr Crampon – Bonjour tout le monde… Vous m’excuserez de ne pas vous serrer la main, mais je suis un peu encombré… Où est-ce que je peux poser ça ?

Mme Crampon – Tu vois bien que le buffet est là ! Comme d’habitude…

Monsieur Crampon pose son plat et Madame Crampon en fait de même. Ils se retournent vers Antoine et Chloé.

Mr Crampon – Jacques Crampon, courtier en assurances. Et voici Josiane, mon épouse.

Mme Crampon – Vous c’est Antoine et Chloé, je crois.

Chloé – Oui… Les nouvelles vont vite, je vois.

Mr Crampon – Avant de venir travailler dans cet immeuble comme concierge, Madame Sanchez travaillait en Allemagne de l’Est pour la Stasi.

Mme Crampon – Je pensais qu’elle était portugaise…

Mr Crampon – Je plaisante, Josiane ! Je plaisante !

Mme Crampon – J’ai fait un taboulé et une salade d’endives.

Mr Crampon – J’espère que vous aimez les endives.

Mme Crampon – Pourquoi tu dis ça ?

Mr Crampon – Moi, personnellement, je déteste les endives.

Mme Crampon – Oui, c’est pour ça que j’ai fait aussi un taboulé. Mais les endives c’est très bon. Et puis c’est la saison. Vous aimez les endives, Antoine ?

Antoine – Oui, enfin…

Mr Crampon – Je ne savais même pas qu’il y avait une saison pour les endives… Je pensais que les endives, c’était toute l’année…

Mme Crampon– Ce sont des endives au Roquefort. C’est excellent, vous verrez. Et c’est très bon pour la santé. N’est-ce pas Docteur ?

Brisemiche – En tout cas, dans toute ma carrière, je n’ai encore rencontré personne qui soit mort après avoir mangé des endives au Roquefort.

Mr Crampon – C’est qu’aucun de vos patients n’avaient encore goûté celles de ma femme.

Madame Crampon le fusille du regard.

Mr Crampon– Mais enfin, Josiane, je plaisante ! On est là pour passer un bon moment ensemble, pas vrai ? Entre voisins !

Chloé – Oui… Et ça m’a l’air bien parti…

Le téléphone fixe sonne. Avant même qu’Antoine n’ait le temps de réagir, Cassenoix décroche, machinalement.

Cassenoix – Allô oui ? Ah c’est vous, mon Père… Oui, oui, je comprends… Non, non, pas de problème, on vous attend… D’accord, à tout de suite.

Elle raccroche sous le regard médusé de Chloé et d’Antoine.

Cassenoix – C’était le Père Dessaint. Il va nous rejoindre, mais il a été retenu par une urgence. Une extrême-onction.

Chloé – Le Père Dessaint ?

Cassenoix – Oui, je sais, c’est un nom prédestiné. Le Père Dessaint est en effet un saint homme.

Mr Crampon – Il habite au rez-de-chaussée. Depuis que son presbytère a été revendu par l’évêché à un couple d’homosexuels pour en faire des chambres d’hôtes gay friendly…

Brisemiche – Il paraît que l’Église est en crise, elle aussi… Elle est obligée de vendre les bijoux de famille.

Cassenoix – Vous ne croyez pas si bien dire… Hélas, aujourd’hui, nous avons parfois l’impression de vivre au royaume de Sodome.

Blanc.

Brisemiche – Je vous sers quelque chose, histoire de nous mettre en train ?

Mr Crampon – Allez ! Que la fête commence…

Cassenoix – Sangria ?

Mme Crampon – Sangria.

Cassenoix – Très bien… Alors Sangria pour tout le monde !

Mr Crampon – Et au moins, pour la sangria, il n’y a pas besoin de tire-bouchon !

Tous éclatent de rire, sauf Antoine et Chloé.

Brisemiche – C’est une blague entre nous, parce que Germaine ne savait jamais ce qu’elle avait fait de son tire-bouchon.

Ils rient tous à nouveau. Antoine et Chloé se forcent à sourire, mais échangent un regard un peu inquiet.

Cassenoix – Dans les derniers temps, votre pauvre tante perdait un peu la tête, vous savez…

Brisemiche – À près de cent ans, c’est tout à fait normal de ne plus avoir une aussi bonne mémoire… Sinon, pour son âge, elle était encore très en forme, croyez-moi…

Chloé – En somme, elle est morte en bonne santé, n’est-ce pas Docteur ?

Moment d’embarras, dissipé par l’arrivée du Père Dessaint, accompagné de la Baronne Durand de la Cour.

Dessaint – Bonjour tout le monde ! Et bienvenue aux nouveaux arrivants !

Mr Crampon – Ah, voilà Monsieur Tuc.

Antoine – Monsieur Tuc, bonjour.

Tous les voisins se marrent à nouveau.

Brisemiche – Ils sont impayables…

Cassenoix – Non, c’est une autre blague entre nous, parce que tous les ans, systématiquement, il arrive à la Fête des Voisins avec un paquet de Tuc.

Dessaint – Et les voici ! Pourquoi déroger à la tradition ?

Il sort un paquet de Tuc qu’il pose sur le buffet, avant de serrer la main d’Antoine et de Chloé.

Dessaint – Je suis le Père Dessaint. Et voici la Baronne Durand de la Cour.

Mme Crampon – Qui conformément à la tradition aussi, n’a rien amené, j’imagine…

Baronne – Il y a toujours trop, de toutes façons. Et chacun doit repartir avec les restes. Autant manger directement les restes !

Nouvel éclat de rire.

Cassenoix – Je sens qu’on va bien s’amuser !

Dessaint – Sans oublier que cette année, la Fête des Voisins a pour nous tous une résonance toute particulière…

Cassenoix – C’est vrai, excusez-moi. J’avais oublié un instant que cette pauvre Germaine nous avait quittés.

Dessaint – Oui, c’est émouvant d’être tous rassemblés chez elle ce soir. J’ai l’impression à tout moment qu’elle va entrer par cette porte pour nous gratifier de ce succulent gâteau aux noix, dont elle tenait tant à garder la recette secrète…

Mme Crampon – Votre tante était très cachotière…

Antoine – Ce n’est pas moi qui pourrais dire le contraire. Toute sa vie, elle a réussi à me cacher sa propre existence.

Dessaint – J’ai eu le privilège d’administrer les derniers sacrements à votre tante avant que Dieu ne la rappelle à lui. Soyez au moins assuré qu’elle ne nous a pas quittés sans le secours de la religion.

Antoine – Ah oui, c’est… C’est tout à fait rassurant en effet.

Chloé – J’en conclus que Germaine était très croyante…

Dessaint – Croyante ? Je dirais même militante.

Cassenoix – Quand ils ont fait passer la loi sur le mariage pour tous, croyez-moi, ce n’était pas la dernière à protester dans la rue. Elle avait une sainte horreur des homosexuels !

Chloé – Vraiment ?

Consternation d’Antoine et Chloé.

Brisemiche – Eh oui… C’était le bon temps…

Mme Crampon – L’occasion de se retrouver tous ensemble autour de valeurs communes.

Cassenoix – Et surtout le prétexte d’un joyeux pique-nique sur les pelouses du Trocadéro, arrosé de cet excellent vin de messe. N’est-ce pas mon Père ?

Dessaint – Je pense que Germaine aurait souhaité que cette année encore nous célébrions dans la joie ce moment de convivialité et de partage. (Il lève son verre.) À la mémoire de cette femme exceptionnelle !

Ils lèvent leurs verres et boivent. L’arrivée d’Angela, look gothique, jette un froid.

Cassenoix – Ah, chers amis, voici Angela.

Angela – Salut vieux débris. Il y a quelque chose à boire ? Je suis en manque…

Cassenoix – Angela est artiste peintre, et elle a son atelier au rez-de-chaussée.

Brisemiche – Madame Crampon, voulez-vous avoir l’amabilité de servir un verre de sang à Mademoiselle Angela ?

Mme Crampon – Vous voulez dire un verre de sangria, sans doute.

Brisemiche – Ce n’est pas ce que j’ai dit ?

Madame Crampon sert un verre qu’elle tend à Angela, qui le vide d’un trait sous le regard réprobateur des autres voisins.

Angela – Ah… J’avais soif…

Chloé – Et vous peignez quel genre de tableaux ? Abstrait ? Figuratif ?

Angela – En ce moment, je suis dans ma période rouge.

Antoine – Ah très bien… Comme Picasso, alors. Enfin je veux dire, sa période bleue.

Angela – Ah non, je voulais juste dire qu’en ce moment, je carbure au gros rouge. Sinon, je peins très peu.

Rires forcés.

Cassenoix – Vous savez comment sont les artistes…

Dessaint – Et si nous passions sur la terrasse ?

Mr Crampon – Volontiers…

Ils sortent, laissant Antoine et Chloé seuls avec Angela.

Angela – Ne vous inquiétez pas, contrairement aux apparences, je ne suis pas un vampire. Les suceurs de sang, ce serait plutôt eux…

Chloé – Vraiment ?

Angela – Vous savez comment est morte votre grand-mère ?

Antoine – C’était ma grand-tante… Elle était très âgée. À vrai dire, je ne me suis pas posé la question.

Angela – Germaine était en pleine forme, croyez-moi. Elle aurait fait une centenaire.

Chloé – Je crois déceler derrière ce conditionnel une once de soupçon…

Antoine – Quelqu’un avait-il des raisons d’en vouloir à ma tante ?

Angela esquive la réponse par un sourire mystérieux.

Angela – Vous aimez ce tableau ?

Antoine – Mon Dieu… C’est très pompier, non ?

Angela – C’est moi qui l’ai peint.

Chloé – Non mais il est très bien ce tableau, je lui trouve même quelque chose de…

Angela – Ne vous fatiguez pas. C’était juste une commande de Germaine.

Antoine – Vraiment ?

Chloé – C’est son fiancé de l’époque ?

Angela – En tout cas, pour le réaliser, elle m’a fourni une photo du Maréchal Pétain. À l’époque où il n’était encore que Colonel…

La baronne revient.

Baronne – Ne vous occupez pas de moi.

La baronne remplit son sac de différentes victuailles présentes sur le buffet. Avant de se servir un verre qu’elle porte à ses lèvres, avec un air de dégoût.

Baronne – De la sangria… C’est d’une vulgarité…

La baronne repart.

Chloé – Elle est vraiment baronne ?

Angela – En fait, on ne sait pas trop si elle porte un nom à particule, ou si on l’appelle Durand de La Cour seulement parce qu’elle s’appelle Durand et qu’elle habite au fond de la cour…

Blanc.

Chloé – Vous savez quelque chose à propos de la mort de Germaine qu’on devrait savoir ?

Antoine – Je pensais qu’elle était morte d’une crise cardiaque ou quelque chose comme ça.

Angela – Je n’ai aucune certitude, mais apparemment, tout le monde n’est pas d’accord sur les circonstances et les causes de sa mort…

Chloé – Et quels sont les différents scénarios ?

Angela – D’après la concierge, on l’aurait retrouvée dans la cour.

Antoine – Je pensais qu’elle était morte chez elle, dans son lit.

Angela – Sept étages…

Chloé – L’ascenseur était peut-être en panne… Si elle a pris l’escalier, à son âge… Vous croyez que le cœur aurait pu lâcher ?

Angela – Vu l’état du corps quand on l’a retrouvée, elle ne semble avoir pris ni l’escalier, ni l’ascenseur pour descendre depuis son appartement jusque dans la cour.

Antoine – Ah oui…

Angela – D’après Madame Sanchez, ce n’était pas beau à voir. Vous ne l’auriez pas reconnue.

Antoine – D’autant que je ne l’ai jamais vue.

Chloé (songeuse) – Une chute ? Depuis la terrasse…

Antoine – La rambarde est quand même assez haute. À moins de l’enjamber volontairement.

Angela – Ou que quelqu’un vous aide à passer par-dessus…

Chloé – Un meurtre ? C’est une accusation très grave…

Antoine – Mais je ne comprends pas… Le Docteur Brisemiche m’a dit que c’était elle qui avait accompagné ma tante dans ses derniers instants…

Angela – En tout cas, c’est elle qui a signé le certificat de décès. Ce qui explique sans doute qu’il n’y ait pas eu d’enquête. À plus de 90 ans, de toute façon, ça n’intéresse plus la police…

Chloé – Mais c’est monstrueux…

Angela – Je vais prendre un peu l’air sur la terrasse moi aussi… Mais si on me retrouve dans la cour, vous saurez que ce n’est pas un suicide…

Elle sort. Antoine et Chloé échangent un regard atterré.

Antoine – Je commence à me demander si cet héritage est une si bonne affaire que ça…

Chloé – Peut-être que c’est elle qui affabule.

Antoine – Qui ?

Chloé – Cette Angela ! Elle a quand même l’air pas très nette…

Antoine – Disons qu’elle tranche sur les autres.

Chloé – Mais comme les autres ne sont pas très nets non plus… Tu crois vraiment qu’ils auraient pu assassiner la tante Germaine ?

Antoine – Pourquoi ils auraient fait ça ? Ils avaient l’air de bien l’aimer.

Chloé – En tout cas, c’est ce qu’ils disent… Quant à ce curé, c’est curieux, sa tête me dit quelque chose…

Sam, prostituée éventuellement travesti, arrive derrière eux sans qu’ils s’en aperçoivent.

Sam – Bonjour.

Ils sursautent.

Chloé – Vous m’avez fait peur…

Sam – Désolée… C’était ouvert, alors je suis rentrée. La Fête des Voisins, c’est bien ici, n’est-ce pas ?

Antoine – Oui, enfin…

Sam – Vous êtes sans doute Antoine et Chloé.

Chloé – Et vous êtes ?

Sam – Sam. Je viens d’emménager dans l’appartement du premier étage. Oui, je sais, je crains de faire un peu tache dans l’immeuble. Ici, c’est surtout des professions libérales, apparemment.

Antoine – J’en déduis que vous n’êtes ni avocate ni médecin…

Sam – Et pourtant, je suis au forfait, moi aussi. Pour ce qui est de la fiscalité, je veux dire…

Monsieur Crampon revient avec Cassenoix et Dessaint.

Cassenoix – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Sam – Je suis la nouvelle locataire du dessous.

Cassenoix – L’appartement du dessous ?

Sam fait la bise à Crampon.

Sam – Ça va, chéri ?

Mr Crampon (troublé) – Heureusement que ma femme n’est pas là…

Cassenoix – L’appartement du dessous est inoccupé depuis des années…

Sam – Eh bien maintenant, il ne l’est plus. J’ai appris par la concierge que vous célébriez la Fête des Voisins. Alors comme je suis nouvelle, moi aussi, je me suis dit que ce serait l’occasion de…

Mr Crampon – Mais vous avez fort bien fait !

Madame Crampon arrive à son tour.

Mme Crampon – C’est quoi, ça ?

Mr Crampon – Chère Madame, je vous présente ma femme, Jeanine.

Mme Crampon – Je m’appelle Josiane.

Mr Crampon – C’est vrai, excusez-moi. Jeanine c’est ma secrétaire. Je confonds tout le temps…

Sam – Bonjour Josiane, enchantée. Vous permettez que je vous appelle Josiane ?

Mme Crampon – Madame… Vous permettez que je vous appelle Madame ?

Sam – Mais je vous en prie, appelez-moi Sam.

Mme Crampon – Et Sam, c’est le diminutif de…

Sam – Non, non… Sam tout court.

Mme Crampon – Sam tout court… Je vois… Vous préférez garder votre part de mystère…

Mr Crampon – En tout cas, on compte sur vous pour mettre un peu d’ambiance. Parce que pour l’instant, c’est mortel… (Avisant Antoine et Chloé) Excusez-moi, je ne disais pas ça pour Germaine… C’est vrai que sa disparition nous a tous bouleversés…

Mme Crampon – Oui, ça fait quelque chose de se retrouver ici, au milieu de ses meubles et de ses bibelots. D’ailleurs, je ne sais pas si c’est le moment, mais Germaine m’avait toujours dit qu’à sa mort, elle me laisserait cette petite commode…

Chloé – Vraiment ?

Mr Crampon – En tant qu’assureur, j’ai l’habitude d’expertiser les meubles anciens et autres antiquités, et je peux vous dire que cette commode n’a qu’une valeur sentimentale…

Antoine – Nous avions de toute façon l’intention de changer un peu la déco avant d’emménager, alors pourquoi pas ?

Chloé – Et si c’était les dernières volontés de Germaine…

La Baronne revient.

Baronne – Oui… Et puis elle n’est plus là pour dire le contraire, pas vrai ? D’ailleurs, il semble que la Tante Germaine voyait venir sa fin, parce qu’à moi, elle m’avait promis ce vase chinois…

Mme Crampon – À vous ? Elle vous connaissait à peine…

Baronne – On n’a pas toujours besoin de connaître les gens depuis longtemps pour se faire une idée sur leur compte…

Madame Sanchez, la concierge, arrive.

Sanchez – Le vase chinois ? C’est à moi qu’elle voulait le donner !

Mr Crampon – Voici Madame Sanchez, notre concierge.

Sanchez – Non mais pour qui elle se prend, celle-là ?

Baronne – Vous mettez en doute ma parole ?

Sanchez – Pas la peine de prendre vos grands airs avec moi. Les Sanchez sont concierges dans cet immeuble depuis trois générations.

Baronne – Concierge depuis trois générations… Tu parles de quartiers de noblesse… Si vous retourniez dans votre loge, plutôt ?

Sanchez – Parce que Madame la Baronne habite un château, peut-être ? Vous n’habitez que le rez-de-chaussée… (Ironique) Madame Durand… de la cour.

Baronne – En tous cas, ce vase est à moi. C’est la vieille qui m’en a fait cadeau. Elle appréciait beaucoup ma conversation, figurez-vous.

La baronne s’empare du vase.

Sanchez – Il est à moi, je vous dis ! Germaine me l’avait promis. J’ai fait le ménage chez elle pendant trente ans, et je n’ai jamais rien cassé.

La concierge tente d’arracher le vase à la baronne.

Dessaint – Mesdames, je vous en prie… Un peu de retenue…

Baronne – Lâche ça, salope !

Dessaint – Enfin, Madame la Baronne, à vous de donner l’exemple. Saint Martin n’a-t-il pas donné la moitié de son manteau à un pauvre ?

Baronne – Il est con, celui-là ! C’est un vase ! Comment voulez-vous que je lui donne la moitié d’un vase ?

Le vase finit par tomber par terre, sous le regard atterré de Chloé et d’Antoine. La tension retombe aussitôt.

Dessaint – Et voilà…

Sanchez – Je suis vraiment désolée…

Baronne – Non, c’est de ma faute, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Mr Crampon (à Chloé et Antoine) – Excusez-nous… Tout le monde est un peu nerveux…

Mme Crampon – L’émotion, sans doute. Nous avons tous un peu de mal à faire le deuil de l’héritage de Germaine.

Cassenoix – Vous voulez dire le deuil de Germaine, sans doute…

Mr Crampon – Comme je vous l’ai dit, tout ce bric-à-brac n’a aucune valeur marchande. Ce sont juste des souvenirs…

Cassenoix – Et les souvenirs, ça n’a pas de prix, n’est-ce pas ?

Dessaint – Souvenons-nous du vase de Soissons.

Sam – Allons prendre un peu l’air sur la terrasse, ça nous fera du bien…

Ils sortent en laissant seuls Antoine et Chloé.

Chloé – Ce sont des fous dangereux, je te dis…

Antoine – C’est vrai qu’à un moment donné, j’ai vraiment cru qu’elles allaient s’entretuer.

Chloé – Tout ça pour un vase…

Antoine – On fera l’inventaire de ce musée des horreurs, et on verra… Mais après tout, s’ils pouvaient tous emporter quelque chose…

Chloé – Ça nous éviterait de mettre le tout à la décharge.

Antoine – C’est vrai, c’est une idée. On pourrait proposer à chacun de repartir avec un objet de son choix. En souvenir de notre chère disparue…

Chloé – Dans ce cas, il vaudrait mieux tirer les lots au sort, pour éviter une émeute…

Antoine – Tu crois que la vieille a fait exprès de promettre ce vase à deux personnes différentes ?

Chloé – Pourquoi elle aurait fait ça ?

Madame Zarbi arrive.

Zarbi – Beaucoup de gens aiment partir en se disant qu’ils laissent un gros merdier derrière eux… Que ce soit un pot de chambre à se partager en deux ou la Palestine. Au Moyen-Orient, ça fait 5 000 ans que ça dure. J’imagine que pour nos chers aînés, c’est une façon d’accéder à l’immortalité. En continuant à être présents parmi nous après leur disparition, à travers la somme d’emmerdements qu’ils nous laissent en partant… Au moins, comme ça, ils sont sûrs qu’on ne les oubliera pas tout de suite… Madame Zarbi, psychothérapeute. Je suis votre voisine du cinquième…

Chloé – Psychanalyste ? Mais je vous en prie, entrez. Plus on est de fous, plus on rit…

Antoine – J’en conclus que vous connaissiez bien la Tante Germaine. C’était une de vos patientes ?

Zarbi – Si c’était le cas, je ne pourrais pas vous le dire. Secret professionnel. Mais non. Germaine appartenait à une génération qui préférait confier ses secrets dans un confessionnal plutôt que sur un divan.

Antoine – Il est vrai que cela coûte beaucoup moins cher.

Zarbi – Et c’est beaucoup moins douloureux. Chez moi, on ne s’en sort pas avec deux Notre Père…

Chloé – Eh oui… Quand on va voir un psy, le but c’est plutôt d’arriver à tuer le sien…

Zarbi – Avez-vous réussi à tuer le vôtre ?

Embarras de Chloé.

Antoine – Donc, quoi qu’il en soit, vous connaissiez Germaine ?

Zarbi – Je l’observais, de loin… Simple déformation professionnelle…

Chloé – Puisque ce n’était pas une de vos patientes, vous pouvez nous en parler un peu.

Zarbi – Oh… Ce ne sont que des rumeurs… que votre tante semblait prendre plaisir colporter elle-même.

Antoine – Quel genre de rumeurs ?

Zarbi – D’après cette légende urbaine, votre tante avait chez elle un trésor caché.

Chloé – Un trésor ?

Zarbi – Si l’on en croit la concierge, le défunt mari de Germaine avait amassé une fortune en faisant du marché noir pendant la guerre. Avec la bénédiction des Allemands.

Antoine – D’où le besoin de cacher cet argent sale après la Libération…

Zarbi – Elle aurait acquis cet appartement pendant cette période trouble, sans que l’on sache très bien ce que sont devenus les anciens propriétaires, arrêtés du jour au lendemain par la Gestapo sur dénonciation…

Chloé – Vraiment…?

Antoine – Donc on ne sait pas exactement ce qu’était ce trésor, ni évidemment où il serait dissimulé.

Zarbi – À moins que tout cela ne soit qu’un mythe, bien sûr…

Chloé – Mais vous dites que cette légende était entretenue par Germaine elle-même. Pourquoi aurait-elle éprouvé le besoin de se faire passer pour une collabo ?

Zarbi – Qui sait ? Elle trouvait peut-être intérêt à faire courir le bruit qu’elle possédait une fortune cachée, dont elle pourrait éventuellement faire profiter après sa mort tous ceux qui se seraient montrés aimables avec elle de son vivant…

Chloé – Je vois…

Zarbi – Je vais rejoindre les autres sur la terrasse… J’imagine que c’est là où ça se passe, comme tous les ans…

Zarbi sort.

Chloé – Décidément, ta tante Germaine me semble de plus en plus sympathique…

Antoine – Et son héritage de plus en plus sulfureux.

Chloé – Pas étonnant que le reste de la famille ait rompu avec elle.

Antoine – Et s’ils étaient tous venus pour mettre la main sur le trésor de la vieille ?

Chloé – C’est pour ça qu’ils veulent tous partir avec quelque chose.

Antoine – Va savoir, il y avait peut-être quelque chose de caché dans ce vase…

Chloé – On s’en serait rendu compte, non ?

Antoine – La commode a peut-être un double-fond…

Chloé – À moins qu’un chef d’œuvre ne se cache sous la croûte de cet infâme tableau.

Antoine – Ou alors l’un d’entre eux a déjà trouvé le trésor…

Chloé – Et ils ont décidé de se débarrasser de la vieille après ça pour se partager le butin.

Antoine – Mais alors pourquoi seraient-ils là aujourd’hui ?

Chloé – Ils n’ont pas encore réussi à mettre la main sur l’appartement…

Antoine – On les gêne dans leurs plans, c’est sûr.

Un temps.

Chloé – Ils vont peut-être nous dénoncer à la police, nous aussi.

Antoine – Mais on n’a rien à se reprocher.

Chloé – Et les Juifs que ta tante a dénoncés, tu crois qu’ils avaient quelque chose à se reprocher ?

Antoine – Tu crois qu’ils étaient juifs ?

Chloé – C’est probable.

Antoine – Quoi qu’il en soit, on n’est plus gouvernés par des nazis ! Et puis on n’est pas juifs.

Chloé – Parle pour toi.

Antoine – Tu es juive ?

Chloé – Pourquoi, ça te dérange ?

Antoine – Pas du tout, je ne savais pas, c’est tout.

Chloé – Disons que j’ai… des origines juives.

Antoine – Comment ça, des origines ? On a tous des origines juives, non ? Je veux dire, avant d’être catholiques, on était tous juifs. Comme Jésus-Christ.

Chloé – Alors pour toi, tous les Gaulois étaient juifs.

Antoine – Mais non… Je veux dire… Alors comme ça, tu as des origines juives ? Je ne savais pas…

Chloé – Oui, enfin… Il y a une semaine, tu ne savais pas non plus que tu avais des origines antisémites…

Antoine – Non mais tu délires ! Je ne suis pas responsable de ce que ma tante a fait pendant la dernière guerre. Je n’étais même pas né !

Chloé – Bon, en tout cas, de savoir que ta tante Germaine a dénoncé des Juifs pendant la guerre pour s’approprier leur appartement. Et que nous, on pourrait vivre dans cet appartement après en avoir hérité… Ça, ça me dérange, tu vois.

Blanc.

Antoine – Je crois surtout qu’on nage en plein délire, là…

Chloé – Tu as raison. Ce n’est que la Fête des Voisins, après tout.

Antoine – Ou alors ils ont mis quelque chose dans la sangria…

Chloé – Allons faire un tour sur la terrasse pour voir ce qu’ils complotent.

Antoine – Tu crois ?

Chloé – On est chez nous, non ?

Antoine – Si tu le dis…

Ils sortent. Sam arrive et se met à fouiller la pièce. Sanchez revient et la surprend.

Sanchez – Eh bien ne vous gênez pas…

Sam – Ah, Madame Sanchez… Vous vous méprenez, je vous assure. Je ne suis pas celle que vous croyez…

Sanchez – Ça, je m’en doutais un peu, vous voyez…

Sam – À vous je peux bien le dire… Vous êtes presque du métier…

Sanchez – Quel métier ? Ne vous gênez pas, traitez-moi de pute, aussi  !

Sam lui met sous le nez une carte de police.

Sam – Inspecteur Ramirez.

Sanchez – Inspecteur ?

Sam met un doigt sur ses lèvres pour lui signifier que cette information doit rester secrète.

Sam – Je suis ici… undercover.

Sanchez – Under quoi ?

Sam – Déguisée ! Infiltrée ! Sous une fausse identité, si vous préférez.

Sanchez – Ah oui…

Sam – Nous avons de bonnes raisons de soupçonner que la vieille… Comment s’appelait-elle déjà ?

Sanchez – Germaine.

Sam – C’est ça… Nous pensons que Germaine n’est pas morte de mort naturelle…

Sanchez – Ah oui ?

Sam – Il pourrait s’agir d’un meurtre, mais nous n’avons pas de preuve… Je suis là pour enquêter.

Sanchez – Ah bon…

Sam – Vous n’êtes pas très bavarde, pour une concierge, dites-moi…

Sanchez – Non…

Sam – Et à part ça vous savez quelque chose ?

Sanchez – Ben non…

Sam – Je sens que vous allez m’être d’une aide précieuse. Vous connaissez les circonstances exactes de la mort de Germaine ?

Sanchez – C’était un accident, non ?

Sam – Allez savoir… Quand c’est un des meurtriers potentiels qui délivre le certificat de décès, et un autre l’extrême onction dans la foulée…

Sanchez – Ah oui…

Sam – Et à propos de ce trésor que la vieille aurait caché chez elle, j’imagine que vous ne savez rien non plus…

Sanchez – Non.

Sam – Bon… Allons nous mélanger un peu sur la terrasse, sinon on va finir par attirer l’attention. Et si de votre côté vous apprenez quelque chose d’intéressant, vous venez aussitôt me faire un rapport, d’accord ?

Sanchez – Très bien…

Sam – Considérez désormais que vous êtes mon adjointe, Sanchez…

Elles sortent. Arrive le Colonel Gonfland accompagné de Maître Fouinart, avocat.

Fouinart – Personne…

Gonfland – Mais le buffet est bien là, comme tous les ans…

Fouinart – Ils doivent être sur la terrasse…

Gonfland – Profitons-en pour nous servir un verre.

Fouinart – Sangria ?

Gonfland – Volontiers…

Fouinart – De toute façon, je ne vois rien d’autre…

Ils trinquent et boivent.

Gonfland – La sangria de la mère Cassenoix est toujours aussi imbuvable.

Fouinart – Oui, comme tous les ans…

Ils re-boivent une gorgée.

Gonfland – Je me demande quand même si ce putain de moine ne saurait pas quelque chose.

Fouinart – Le Père Dessaint ? Vous croyez ?

Gonfland – C’était le confesseur de la vieille, non ?

Fouinart – Vous pensez que ce Tartuffe pourrait essayer de nous doubler ?

Gonfland – Comment faire confiance à un curé ?

Fouinart – Surtout un curé défroqué…

Gonfland – Pourquoi est-ce que son évêque l’a contraint à quitter l’Église, au fait ? Il prétend que c’est lui qui a démissionné, mais je n’y crois pas trop.

Fouinart – Vous savez, pour que l’Église se résigne à se séparer d’un curé, avec la crise actuelle des vocations… Il faut vraiment qu’il ait fait quelque chose de très grave.

Gonfland – C’est clair. On ne les vire pas pour une simple affaire de pédophilie.

Fouinart – Peut-être parce qu’il voulait continuer à dire la messe en latin, ou quelque chose de ce genre.

Gonfland – Mais vous êtes son avocat, vous devez bien savoir quelque chose.

Fouinart – Ah… Secret professionnel…

Gonfland – Eh, oh, pas à moi…

Fouinart – Je n’étais que son avocat, pas son confesseur.

Gonfland – En tout cas, je suis sûr qu’il sait où elle a planqué le magot. Je vais le confesser, moi, vous allez voir…

Fouinart – N’y allez pas trop fort quand même. On a déjà la mort de la vieille sur les bras…

Gonfland – Ne vous inquiétez pas, je saurai faire preuve de psychologie. En tout cas, ça ne laissera pas de traces…

Fouinart – Qui d’autre pourrait savoir quelque chose à propos de l’argent de la vieille ?

Gonfland – L’assureur ?

Fouinart – Ça m’étonnerait. Germaine avait de bonnes raisons de ne pas lui faire confiance.

Gonfland – Vous savez pourquoi il a fait de la prison, au fait ?

Fouinart – Il encaissait les primes de ses clients, dont il était supposé assurer les biens, mais l’argent allait directement dans sa poche…

Gonfland – En somme, c’est un type dans mon genre. Lui aussi, il est dans la cavalerie.

Fouinart – Il s’est fait pincer après un incendie. Son client espérait être remboursé, et il s’est rendu compte qu’il n’était pas assuré.

Gonfland – Ah oui, c’est ballot.

Fouinart – Le pire c’est que le type avait mis le feu lui-même à sa maison de campagne, parce qu’il n’arrivait pas à la revendre… Il espérait faire une bonne affaire en touchant l’assurance…

Gonfland – Quel con… Mais vous semblez bien connaître le dossier…

Fouinart – Oui… Le con, c’était moi…

Gonfland – Je vois… En tout cas, on n’a plus beaucoup de temps… Quand ces deux crétins habiteront ici à plein temps, ce sera beaucoup plus difficile pour fouiller l’appartement.

Gonfland se met à ouvrir quelques tiroirs et à fouiner un peu partout. Fouinart l’imite. Monsieur Crampon revient, avec Dessaint.

Mr Crampon – Vous cherchez quelque chose ?

Fouinart – La même chose que vous, probablement…

Gonfland – Vous étiez son assureur, vous avez dû faire un inventaire de ses biens, non ?

Mr Crampon – Il faut croire que si elle avait vraiment un trésor, elle a préféré ne pas l’inclure dans l’inventaire…

Gonfland – Et vous mon Père ? Vous étiez son confesseur  !

Dessaint – Hélas, mon fils, Germaine ne me disait pas tout… Et quand bien même, je vous rappelle que je suis tenu au secret de la confession…

Mr Crampon – Tant que vous n’essayez pas de nous faire un enfant dans le dos…

Fouinart et Crampon se mettent à chercher partout.

Dessaint – Restons confiants, mes enfants. La Bible ne dit-elle pas : Cherche et tu trouveras, demande et il te sera donné, frappe et on t’ouvrira…

Mr Crampon – Et en plus, il se fout de nous !

Gonfland s’approche de Dessaint avec un air menaçant.

Gonfland – Vous êtes sûr de ne pas avoir quelque chose à nous confesser, mon Père ? Confiez-vous à moi, et je vous donnerai l’absolution. Mais si vous préférez le martyr, je délivre aussi les derniers sacrements…

Antoine et Chloé reviennent et les aperçoivent. Gonfland relâche le curé qu’il avait saisi par le col, et les deux autres, pris en faute, cessent aussitôt leurs recherches.

Fouinart – Ah, chers amis… Nous nous apprêtions à vous rejoindre, justement… Je me présente, Maître Fouinart, avocat au barreau.

Gonfland – Inutile de préciser lequel. Tous ses clients finissent derrière les barreaux…

Fouinart – Et voici le Colonel Gonfland.

Gonfland – Chers voisins…

Antoine – Vous… avez perdu quelque chose ?

Fouinart – Euh… Oui… Le Colonel ne sait plus ce qu’il a fait de son téléphone portable.

Chloé – Eh bien vous n’avez qu’à l’appeler.

Fouinart – Pourquoi l’appellerais-je ? Puisqu’il est à côté de moi…

Chloé – Pour savoir où se trouve son téléphone.

Fouinart – Ah oui, bien sûr, mais… Je ne suis pas sûr d’avoir son numéro…

Antoine – Eh bien vous n’avez qu’à lui demander. Puisqu’il est à côté de vous, justement.

Fouinart – Bien sûr, mais… Ah voilà, je crois que je l’ai…

Il appuie sur une touche de son portable. Celui de Gonfland sonne aussitôt dans sa poche.

Gonfland – C’est idiot, je le cherche toujours partout, et il est dans ma poche…

Fouinart – Bon, eh bien… maintenant que les présentations sont faites…

Moment d’embarras.

Gonfland – Vous m’accompagnez sur la terrasse, mon Père ? J’ai une petite question à vous poser. Un cas de conscience, en quelque sorte…

Dessaint (méfiant) – Si je peux vous éclairer, mon fils…

Ils sortent.

Fouinart – Je vais mettre un peu de musique…

Il met de la musique. On entend des cris. Fouinart met la musique plus fort.

Fouinart – J’adore ce passage. C’est Chopin, n’est-ce pas ?

Chloé – C’est Wagner.

Fouinart – Voilà, je l’avais sur le bout de la langue… (Bruits de lutte) Je vais voir ce qu’ils font… Le colonel a un tempérament un peu sanguin. Lorsqu’il parle théologie avec le Père Dessaint, il a tendance à s’enflammer un peu…

Il sort. Chloé baisse la musique.

Chloé – C’est curieux, il a vraiment une tête qui me dit quelque chose, ce curé.

Antoine – Où est-ce que tu aurais bien pu rencontrer un curé ?

Chloé – J’ai quand même fait ma première communion…

Antoine – Tu m’as dit tout à l’heure que tu étais juive !

Chloé – Je n’ai pas dit que j’étais juive ! Disons que… C’est un peu plus compliqué que ça.

Zarbi revient et se sert de la sangria.

Chloé – Vous le connaissez bien, vous, le Père Dessaint ?

Zarbi – Les curés entreprennent très rarement une psychanalyse. C’est fort dommage, d’ailleurs. Ce sont pourtant ceux qui en auraient le plus besoin.

Chloé – J’ai l’impression de le connaître, mais je n’arrive pas à me souvenir dans quelles circonstances j’aurais bien pu le rencontrer…

Zarbi – Il y a parfois des choses dont on préfère ne pas se rappeler. On appelle ça le refoulement.

Antoine – C’est vrai… C’est comme à propos de la Tante Germaine. Je ne savais pas que j’avais une tante, et pourtant, quand j’ai appris son existence, ça ne m’a pas vraiment surpris. Il faut croire que j’en avais quand même entendu parler, quand j’étais enfant.

Zarbi – Les secrets de famille… C’est comme les cadavres qu’on jette à l’eau avec un boulet autour du pied. Avec le temps, et la putréfaction aidant, ça finit toujours par remonter à la surface.

Antoine – La Tante Germaine…

Zarbi – Bannie pour collusion avec la Germanie.

Blanc.

Chloé – Quand j’étais adolescente, tout le monde se moquait de moi parce que j’avais déjà une forte poitrine. Je ne sais pas pourquoi ça me revient comme ça, maintenant.

Zarbi – Le Père Dessaint… Ça devrait vous mettre la puce à l’oreille…

Nouveau blanc. Trouble de Chloé.

Chloé – Ça y est, je me souviens maintenant… La première communion… Le catéchisme… C’était lui !

Antoine – Lui ?

Chloé – Je voulais passer ma première communion, comme toutes mes copines. Pour être comme elles. J’ai fait toutes mes études dans une école catholique…

Antoine – Tu ne m’avais jamais parlé de ça non plus. Tu ne jures que par l’école publique !

Zarbi – Il faut vous faire une raison, mon pauvre ami. Les femmes ne vous disent pas tout. Pas même votre sainte mère. D’ailleurs, elle vous avait caché l’existence de la tante germanophile.

Chloé – Le curé savait que j’avais des origines juives. Il m’a dit qu’il pouvait fermer les yeux… à condition que je ferme aussi les miens.

Elle sort précipitamment. Fouinart revient et remonte le son.

Fouinart – J’adore ce passage…

La baronne revient.

Baronne – On ne s’entend plus, ici.

Zarbi – Au contraire, on s’entend de mieux en mieux, je vous assure.

Fouinart – Ne dit-on pas que la musique adoucit les meurtres ? Je veux dire les mœurs…

Gonfland revient aussi.

Gonfland – Madame la Baronne, mes hommages. M’accorderez-vous cette danse ?

Baronne – Désolée, Colonel, mais en dessous de Général de Brigade, je n’inscris personne sur mon carnet de bal. Alors un colonel. À moins qu’il soit très jeune…

Gonfland – En même temps, Baronne, c’est le grade le moins élevé chez les sang bleu, non ?

Baronne – Et puis à moins d’être militaire, on ne danse pas sur du Wagner…

Fouinart – Puisque personne ne danse, je vais baisser un peu la musique…

Il baisse la musique.

Gonfland – Et si nous allions féliciter Madame Cassenoix pour sa sangria…

Zarbi – Oui, d’ailleurs, il faudra qu’elle nous donne la recette.

Fouinart – Vous savez qu’elle a toujours refusé de nous en livrer le secret.

Gonfland – Cher Maître, vous oubliez que j’ai fait la guerre d’Algérie. Je saurai comment la faire parler.

Fouinart – Il est impayable…

Fouinart et Gonfland sortent. Chloé revient.

Antoine – Ça va ? Tu es toute pâle…

Chloé – Oui, oui… Ça va mieux… Ça ne devrait pas, mais ça va mieux… Enfin, je veux dire… C’est vrai que ça soulage…

Antoine n’a pas l’air de comprendre.

Zarbi – Je crois qu’elle a enfin tué le Père.

Zarbi sort.

Antoine – C’est des malades, je te dis…

Chloé – Et je commence à me demander si leur folie n’est pas contagieuse…

Antoine (ailleurs) – Ah oui…?

Chloé – Je crois que je me suis un peu laissée emporter tout à l’heure, avec le Père Dessaint… Il a encore essayé de me toucher la poitrine, alors je l’ai repoussé un peu violemment…

Antoine – N’empêche qu’il y a bien un trésor dans cette maison. Tu as vu ? Ils étaient tous en train de fouiner partout…

Chloé – On n’a qu’à chercher nous aussi…

Antoine – Mais par où commencer ?

Chloé – En tout cas, il faudra tous les fouiller avant qu’ils ne s’en aillent…

Antoine – Il y a dix minutes, on voulait les laisser partir chacun avec quelque chose, pour débarrasser…

Chloé – Il n’en est plus question. (Un peu hystérique) Il est à nous, ce trésor, et on va le trouver !

Ils se mettent à fouiller. Madame Sanchez, la concierge, revient. Ils s’interrompent en voyant qu’elle les observe.

Antoine – Ah, Madame Sanchez…

Chloé – Vous êtes la concierge, n’est-ce pas ?

Sanchez – Je cherche cette dame, là. Sam… Vous ne l’avez pas vue, par hasard ?

Chloé – Pas vue…

Antoine – Alors comme ça, c’est vous la concierge…

Sanchez – Hun, Hun…

Chloé – Donc, c’est à vous que nous donnerons des étrennes tous les ans au mois de janvier.

Antoine – J’espère que ma tante se montrait généreuse avec vous…

Sanchez – Germaine… On ne peut pas dire, non. Je faisais pourtant le ménage chez elle toutes les semaines. Jamais un pourboire en trente ans.

Antoine – Je crains malheureusement que nous n’ayons pas les moyens de continuer à vous employer pour faire le ménage.

Chloé – Nous ne possédons pas de trésor caché, nous. Comme la tante Germaine…

Sanchez – Non, ça, Germaine n’était pas très généreuse…

Antoine – Pourtant, elle avait l’air très appréciée dans l’immeuble…

Sanchez – C’est sûr… Elle avait fait miroiter à tout le monde qu’elle ne nous oublierait pas sur son testament.

Antoine – Son testament ? Ma tante avait rédigé un testament ?

Sanchez se sert un verre de sangria.

Sanchez – En tout cas, personne n’a rien retrouvé après sa mort… Mais allez savoir… Il finira peut-être par remonter un jour à la surface, lui aussi… Excusez-moi, il faut absolument que je parle au commissaire… Je veux dire à cette pute.

Sanchez sort.

Antoine – Un testament… Tu te rends compte, ça changerait tout !

Chloé – Pourquoi ça ?

Antoine – Je ne suis que l’arrière petit-neveu ! Si j’hérite de cet appartement, c’est parce qu’on n’a pas retrouvé de testament qui désignerait spécifiquement quelqu’un d’autre comme légataire.

Chloé – Mais puisque tu es la seule famille qui lui reste.

Antoine – Je ne suis qu’un héritier par défaut ! Si elle a fait un testament, elle a très bien pu léguer son appartement à quelqu’un d’autre ! À ses voisins, par exemple.

Chloé – Je vois… Donc, si on en retrouvait ce document…

Antoine – On n’aurait plus qu’à retourner à La Garenne-Colombes.

Chloé – Alors tu crois que c’est ça qu’ils cherchent : le testament.

Antoine – En tout cas, si ce papier existe, il serait bon de mettre la main dessus avant eux.

Chloé – On ne peut pas les mettre dehors maintenant…

Antoine – Où est-ce qu’elle aurait bien pu le planquer, ce putain de testament ?

Chloé – Allons voir dans sa chambre…

Ils sortent. Sam revient et se remet à fouiller la pièce. Elle est interrompue par l’arrivée de Sanchez.

Sanchez – Ah, Commissaire, je vous cherchais. Il semblerait que le Père Dessaint ait lui aussi été victime d’un accident domestique… Je viens de voir son corps écrasé en bas dans la cour.

Sam – Décidément, cette rambarde a l’air dangereuse. Il faudrait veiller à la faire réparer, Madame Sanchez. J’en toucherai un mot au syndic.

Sanchez – Je vous dis que quelqu’un est mort, et c’est tout ce que ça vous inspire ?

Sam – Vous avez raison, je vais aller jeter un coup d’œil.

Ils sortent. Madame Cassenoix revient avec Maître Fouinart et le Colonel Gonfland.

Cassenoix – Vous manquez vraiment de doigté, Colonel. On n’avait pas besoin d’un deuxième cadavre sur les bras.

Fouinart – Ça va finir par sembler louche, c’est sûr…

Gonfland – Mais ce n’est pas moi, je vous jure ! Je l’ai juste un peu secoué. Avant de le laisser en compagnie de la maîtresse de maison.

Cassenoix – Bon, quoi qu’il en soit, arrangez-vous pour faire disparaître le corps. Vous n’avez qu’à le mettre à la cave pour l’instant. On verra après…

Gonfland – Je m’en occupe…

Fouinart – Un curé… Personne ne s’inquiétera de sa disparition… Plus personne ne va à la messe…

Gonfland – Surtout les messes en latin.

Cassenoix – Bon, eh bien allez-y, Colonel, qu’est-ce que vous attendez ?

Gonfland – J’y vais…

Gonfland sort.

Fouinart – Et dire que le curé était peut-être le seul à savoir où se trouve le testament de Germaine…

Cassenoix – Vous êtes sûr qu’il existe, au moins ?

Fouinart – C’est moi-même qui lui ai suggéré d’en rédiger un. Elle m’a juré qu’elle l’avait fait.

Cassenoix – Pourtant aucun document n’a été déposé chez son notaire.

Fouinart – Elle a pu faire un testament olographe.

Cassenoix – Olographe ?

Fouinart – Une déclaration manuscrite, sur papier libre. Qu’elle aura caché quelque part chez elle. C’est tout aussi légal. À condition de le retrouver…

Cassenoix – Ça sert à quoi de faire un testament, si c’est pour le planquer et que personne ne le trouve ?

Fouinart – Allez savoir ? Elle avait peut-être peur que ce document tombe entre les mains de personnes mal intentionnées…

Cassenoix – Il doit être bien être quelque part, ce foutu papier…

Fouinart – Évidemment, un testament remettrait en cause l’héritage de ce neveu éloigné.

Cassenoix – À condition que cette vieille folle ait testé en notre faveur, bien sûr.

Fouinart – Tiens, ils sont passés où, d’ailleurs, ces deux crétins ?

Madame Sanchez arrive.

Fouinart – C’est vous qui faisiez le ménage chez Germaine, vous ne sauriez pas où elle rangeait ses papiers importants ?

Sanchez – Qu’est-ce que vous croyez ? Ce n’est pas parce qu’on est femme de ménage qu’on fouille partout…

Zarbi arrive. Suivie de Gonfland.

Cassenoix – Et vous Madame Zarbi ? Vous avez une idée ?

Zarbi – Je suis psychanalyste, pas médium.

Fouinart – Tout de même, vous connaissez les mystères de l’âme humaine…

Zarbi – Vous avez lu La Lettre d’Edgar Poe ?

Cassenoix – Je ne savais même pas qu’il nous avait écrit une lettre. C’est un nouveau locataire ?

Zarbi – Lorsqu’on veut cacher quelque chose, c’est parfois plus simple de le mettre bien en évidence, là où ceux qui cherchent ne pensent pas à regarder…

Elle repart.

Gonfland – Je déteste ses airs mystérieux et son côté donneur de leçon.

Cassenoix – Bien en évidence… Elle a peut-être raison. Qu’est-ce qui est le plus en évidence, ici ?

Ils regardent tous autour d’eux, perplexes, sans s’arrêter sur le tableau qui trône pourtant au centre de la pièce. Ils se mettent tous à fouiner. Madame Crampon arrive.

Mme Crampon – Je crois que j’ai trouvé quelque chose.

Tous les autres la regardent. Elle brandit une perruque.

Cassenoix – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Mme Crampon – Une perruque.

Gonfland – Et alors ?

Cassenoix – Vous allez nous dire que finalement, Germaine était un travesti ?

Sanchez – Ça doit être un souvenir.

Fouinart – Un souvenir ?

Sanchez – La perruque qu’elle a dû mettre à la libération après avoir été tondue…

Sanchez met la perruque. Antoine et Chloé reviennent.

Antoine – Qu’est-ce que vous faites avec ça ?

Cassenoix – Quoi ? On n’a pas le droit de s’amuser ?

Gonfland – C’est vrai, ça. Ça finit par être agaçant. Vous nous surveillez ou quoi ?

Chloé – Nous, on vous surveille ?

Antoine – On est chez nous, non ?

Fouinart – Pour l’instant, oui…

Chloé – Pour l’instant ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Gonfland – Vous le savez très bien. Vous n’avez aucune légitimité à être ici. Vous ne connaissiez même pas Germaine.

Antoine – Peut-être, mais les liens du sang, ça existe. Et la loi, c’est la loi. Que cela vous plaise ou non, c’est moi qui hérite de cet appartement.

Sanchez – On ne vous a même pas vu à l’enterrement de Germaine !

Chloé – Et vous ? Vous ne vous occupiez d’elle que dans l’espoir d’être couchés sur son testament !

Cassenoix – Votre tante détestait les gauchistes. Elle n’aurait jamais légué tous ses biens à des gens comme vous.

Antoine – Vous, vous commencez vraiment à nous casser les noix…

Gonfland – Ne manquez pas de respect à Madame Cassenoix, jeune impertinent. Vous voulez finir comme votre tante ?

Antoine – Alors c’est vrai, c’est vous qui avez assassiné Germaine ?

Fouinart – Allons, Colonel, reprenez votre sang froid… Vous savez bien que la tante Germaine est morte accidentellement…

Brisemiche arrive, suivie de Sam.

Chloé – Je croyais que c’était une crise cardiaque. N’est-ce pas, Docteur ?

Brisemiche – À vrai dire, on ne sait pas très bien…

Antoine – C’est pourtant vous qui avez émis le certificat de décès, non ?

Brisemiche – La médecine légale n’est pas une science exacte, vous savez…

Chloé – Tout de même, vous devez bien savoir si elle est morte d’un arrêt du cœur, d’une chute depuis le septième étage, d’une balle dans le dos…

Antoine – D’une absorption massive de barbituriques ou des suites d’une strangulation…

Mme Crampon – En fait, c’est un peu tout ça à la fois…

Un ange passe.

Sanchez (en aparté à Sam) – Qu’est-ce que vous attendez pour les arrêter ?

Sam – J’attends d’avoir plus de preuves… Croyez-moi, laissez faire la police…

Sam repart, suivie de Sanchez.

Fouinart – Je crois que Madame Crampon a un peu abusé de cette excellente sangria. Et si son mari l’emmenait prendre un peu l’air sur la terrasse.

Mr Crampon – Allez viens, chérie…

Mme Crampon – Tout de même, je tiens encore debout…

Monsieur Crampon sort en emmenant sa femme. Zarbi revient et se sert un verre de sangria.

Fouinart – Je crois que nous avons tous un peu trop fait honneur à ce délicieux élixir que nous a concocté Madame Cassenoix.

Brisemiche – Oui, d’ailleurs, vous devez toujours me donner le secret de votre recette…

Zarbi – Le secret de la sangria, comme d’une bonne réunion de famille, c’est de laisser bien mariner tout ça dans son jus pendant un certain temps.

Elle repart d’un pas mal assuré, passablement bourrée.

Fouinart – Bref, je crois que nous devons tous reprendre un peu nos esprits. Nous sommes seulement là pour célébrer la Fête des Voisins, et la mémoire de notre chère disparue.

Mr Crampon – Oui, très chère…

Brisemiche – Et… Qu’est-ce que vous faites, dans la vie, mon petit Antoine ?

Antoine – Je travaille pour une maison d’édition. Je suis directeur de collection. J’édite des guides de voyage…

Cassenoix – Des guides de voyage, voyez-vous ça… Mais c’est passionnant…

Fouinart – Donc, vous êtes un grand voyageur.

Antoine – On peut écrire des romans policiers sans être un flic ou un voyou, vous savez.

Chloé – Malheureusement, aujourd’hui, on peut même écrire des romans sans être romancier…

Brisemiche – Et vous Mademoiselle ?

Chloé – Je suis professeur d’anglais.

Cassenoix (ailleurs) – Ah, c’est bien ça…

Brisemiche – Et j’imagine que pour être professeur d’anglais, il faut quand même parler anglais.

Chloé – Oui… Encore que, on a tellement de mal à trouver des professeurs, aujourd’hui. Peut-être que bientôt, ce ne sera plus obligatoire.

Cassenoix – C’est comme les médecins. Il n’y en a plus ! On est obligé d’en faire venir de l’étranger. Figurez-vous que le mien est noir…

Fouinart – Non ?

Brisemiche – Et c’est pareil pour les curés. Avec la crise des vocations… Vous allez voir que d’ici peu, il ne sera plus nécessaire de croire en Dieu pour dire la messe.

Fouinart – Ou même d’être catholique. Ne dit-on pas qu’on va transformer nos églises en synagogues ?

Brisemiche – Il me semble que c’était plutôt des mosquées, non ?

Fouinart – Oui, enfin, ça revient au même.

Monsieur Crampon revient.

Mr Crampon – Je vous ressers un peu de sangria ?

Cassenoix – Allez…

L’atmosphère est un peu lourde.

Antoine – Non merci…

Chloé – Moi non plus, je crois que j’ai assez bu.

Antoine – D’ailleurs, il commence à être un peu tard, non ?

Cassenoix – Allons, un petit dernier. Pour la route…

Mr Crampon – On ne va pas se quitter comme ça, on vient à peine de faire connaissance…

Cassenoix donne un verre de sangria à Antoine et Chloé, qui se forcent à boire encore un peu.

Brisemiche – Elle est bonne, n’est-ce pas ?

Chloé – Oui… Je crois que je vais aller vomir…

Antoine – Je t’accompagne.

Ils s’apprêtent à sortir précipitamment.

Cassenoix – Vous savez où se trouvent les toilettes ?

Brisemiche – Au fond du couloir en face.

Antoine et Chloé sortent.

Fouinart – C’est vraiment infect. Mais qu’est-ce que vous mettez là-dedans ?

Mr Crampon – Vous ne cherchez pas à nous empoisonner nous aussi, afin de garder l’héritage pour vous toute seule ?

Brisemiche – Allons, voyons… Vous savez bien que pour Germaine, c’était un regrettable accident.

Fouinart – Tout au plus un homicide involontaire, au regard de la loi.

Cassenoix – On pourrait presque dire un accident domestique suivi d’une erreur médicale.

Mr Crampon – Il n’empêche, si on ne retrouve pas ce testament, on ne touchera rien.

Cassenoix – Elle nous a bien baladé, la vieille.

Brisemiche – Est-ce qu’il existe, au moins, ce testament ?

Sanchez – On a cherché partout.

Fouinart – Et si c’était eux qui l’avaient trouvé avant nous ?

Brisemiche – Eux ?

Fouinart – Ces deux fouille-merde !

Cassenoix – Et qu’ils l’avaient fait disparaître ?

Brisemiche – C’est dans leur intérêt, non ?

Gonfland – On n’a qu’à les interroger.

Brisemiche – Mais sans violence inutile, alors.

Gonfland – On va attendre qu’ils reviennent.

Cassenoix – On a déjà cherché partout ici…

Mr Crampon – Profitons-en pendant qu’ils sont dans la salle de bain pour fouiller le reste de l’appartement…

Cassenoix – Vous voyez qu’elle a du bon ma sangria.

Ils sortent. Antoine et Chloé reviennent.

Antoine – Tu crois qu’ils se sont barrés ?

Chloé – Ça m’étonnerait… Tant qu’ils n’ont pas trouvé ce testament…

Antoine – Où est-ce que la vieille a bien pu planquer ça ?

Chloé – Dans un coffre ?

Antoine – Dans les films, souvent, les coffres, c’est derrière les tableaux…

Ils se mettent à deux pour décrocher le tableau.

Antoine – Putain, c’est lourd…

Ils posent le tableau contre un meuble.

Chloé – Pas de coffre derrière le tableau.

Antoine semble voir quelque chose derrière le tableau.

Antoine – En revanche, regarde…

Ils retournent le tableau et voient que le dos de la toile est couvert par un texte.

Chloé – Le testament de la tante Germaine…

Comme effrayés, ils retournent le tableau pour ne plus voir le dos.

Antoine – Ça fait un drôle d’effet, quand même.

Chloé – Oui… On dirait un message laissé par un fantôme.

Antoine – Qu’est-ce qu’on fait ?

Chloé – On pourrait faire comme si on n’avait rien trouvé.

Antoine – Ou même le détruire, pour plus de sécurité, et faire comme si ce testament n’avait jamais existé…

Chloé – Peut-être qu’elle te lègue quand même l’appartement, finalement… Toi tu ne connaissais pas son existence, mais elle elle savait qu’elle avait un petit-neveu, non ?

Antoine – Ça arrangerait tout, mais bon… Il ne faut pas rêver, tout de même…

Chloé – On ne sait jamais. Autant regarder ce qu’il y a dedans avant de décider si on le détruit.

Antoine – C’est vrai que ça nous éviterait un cas de conscience plutôt délicat à résoudre…

Chloé – Si on peut récupérer cet appartement haussmannien sans avoir à bafouer les volontés d’une vieille antisémite.

Antoine – Tu as raison… Il sera toujours temps de m’arranger avec ma conscience si ce testament me dépossède de mon héritage légitime.

Chloé – Un héritage accumulé en spoliant mes ancêtres israélites après les avoir fait déporter.

Antoine – D’un autre côté, ça te permettrait de récupérer tout ça.

Chloé – En somme, ce serait une œuvre de justice, tu veux dire… Un juste retour des choses…

Antoine – C’est un peu jésuite, mais bon… Ça se tient…

Chloé – Et puis c’est quand même un bel appartement…

Antoine – OK. Je regarde, essaie de les retenir un moment par là-bas…

Chloé part vers le couloir. Antoine retourne à nouveau le tableau et lit ce qui est écrit au dos.

Antoine – La salope…

Il remet le tableau en place. Chloé revient, suivie de Monsieur Crampon.

Mr Crampon (un peu pressant) – Alors comme ça, nous allons être voisins…

Chloé – Oui… Enfin peut-être… Mais… j’ai croisé Sam tout à l’heure, et je crois qu’elle voulait vous dire deux mots en privé…

Mr Crampon – En privé ?

Chloé – Je ne voudrais pas m’avancer, mais je crois que vous lui avez fait une grosse impression. Elle est sur la terrasse.

Mr Crampon – J’y vais…

Monsieur Crampon sort.

Chloé – Alors ?

Antoine – Les voisins n’héritent que des meubles et des bibelots.

Chloé – Et l’appartement ?

Antoine – Elle le lègue à des associations.

Chloé – Une façon de se racheter une virginité avant le grand départ, pour compenser ses turpitudes passées avec le Maréchal Pétain.

Antoine (embarrassé) – Ouais, enfin…

Chloé – Quelles associations ?

Antoine – Il faut que je relise ce passage, j’ai juste eu le temps de voir ça dans les grandes lignes…

Chloé – Bon… En tout cas, on n’a plus trop le temps. Il faut se décider.

Antoine – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Antoine hésite.

Chloé – C’est quand même les dernières volontés de la tante Germaine.

Antoine – Sans compter que ça ne va pas être évident d’escamoter ce tableau…

Chloé – Et si jamais quelqu’un a l’idée un jour de regarder derrière…

Antoine – Alors on laisse tomber ? On leur dit qu’on a retrouvé le testament de Germaine ?

Chloé – Tu nous imagines vivre dans cet appartement ? Entourés de ces voisins psychopathes, qui ont peut-être assassiné ta tante après l’avoir torturée pour lui extorquer son l’héritage.

Antoine – On pourrait être les prochains sur la liste…

Moment de flottement.

Chloé – Et puis il n’est pas si terrible que ça, cet appartement.

Antoine – N’exagère pas, il faut que ça reste crédible…

Chloé – Putain, un appartement en plein centre de Paris avec vue sur la Tour Eiffel.

Antoine – Bon, d’un autre côté, on aurait dû payer pas mal de frais de succession.

Chloé – Tu as raison, mieux vaut laisser tomber.

Antoine – Allons quand même voir une dernière fois la Tour Eiffel…

Chloé – On va se faire du mal là…

Antoine – On peut encore changer d’avis.

Ils sortent. Cassenoix revient accompagnée de tous les autres voisins, sauf Sam et la baronne.

Cassenoix – Rien…

Mr Crampon – Elle s’est bien foutue de nous, la charogne.

Brisemiche – Je crois qu’il va falloir se faire une raison. Nous ne percevrons jamais la juste récompense de toutes ces années d’abnégation au service d’une ingrate.

Gonfland – Ouais. On a fumé la vieille pour rien.

Antoine et Chloé reviennent également.

Fouinart – Et bien entendu, vous allez nous dire que vous non plus, vous n’avez rien trouvé ?

Antoine – C’est-à-dire que…

À la surprise d’Antoine, Chloé joue les innocentes.

Chloé – Trouvé quoi ?

Mais le tableau, mal raccroché, se casse la figure. Ils voient tous ce qui est écrit au dos..

Fouinart – Le testament de Germaine…

Brisemiche – Dieu soit loué…

Mr Crampon – Comme quoi il ne faut jamais désespérer de son prochain.

Cassenoix – Au dos d’un tableau ?

Mme Crampon – Est-ce que c’est valable ?

Fouinart – La loi précise que le testament doit être écrit à la main, mais elle ne précise pas sur quel support. Une fois on en a même validé un rédigé avec du sang sur le côté d’une machine à laver.

Sanchez – Et alors ? Qu’est-ce que ça dit ?

Fouinart – Je vais vous en faire la lecture…

Il sort ses lunettes, et se racle la gorge. Antoine et Chloé échangent un regard résigné.

Fouinart – Ceci est mon testament authentique, écrit de ma main, et qui annule tous les autres…

Sam – Bon, on pourrait peut-être sauter les préliminaires…

Fouinart – Je lègue l’appartement dont je suis propriétaire à Paris, pour moitié à la Ligue Contre le Racisme et l’Antisémitisme, et pour l’autre moitié à l’Association pour la Réhabilitation de la Mémoire du Maréchal Pétain.

Zarbi – C’est ce qui s’appelle couper la poire en deux.

Mr Crampon – S’ils décident de partager les locaux, la cohabitation ne va pas être facile…

Déception générale.

Brisemiche – C’est tout ?

Fouinart – Le tableau revient au syndic, Madame Cassenoix, en tant que représentante de la copropriété. Il devra être placé dans le hall de l’immeuble, afin que tous puissent en profiter.

Cassenoix – Génial…

Fouinart – Suit une liste exhaustive des autres objets sans valeur se trouvant dans cet appartement, jusqu’à la dernière petite cuillère, légués nommément à chacun d’entre nous. Le vase chinois revient en indivision à la baronne et à la concierge.

Chloé – Finalement, c’était une comique, la tante Germaine.

Cassenoix considère le tableau.

Angela – Pour que tous puissent en profiter… Cette croûte… Et en plus, elle se paie notre tête, cette vieille bique.

Antoine – Je vous en prie, vous parlez de ma tante, tout de même…

Fouinart – Qui par ce testament, vous déshérite.

Mme Crampon – La salope…

Sanchez – On ne va pas mettre ça dans l’entrée.

Cassenoix – Remarquez, ça pourrait faire fuir les voleurs.

Mr Crampon – Bon. Je crois qu’on n’a plus rien à faire ici.

Antoine – Et le testament, qu’est-ce qu’on en fait ?

Brisemiche – Faites-en ce que vous voulez, de toute façon, dans un cas comme dans l’autre, nous on n’hérite de rien.

Mme Crampon – Sauf de tout ce bric-à-brac sans valeur.

Mr Crampon – Vous n’avez qu’à le brûler, ce testament. Comme ça l’appartement vous reviendra de plein droit.

Brisemiche – Vous ou d’autres, comme voisins, qu’est-ce que ça change.

Cassenoix – Et puis vous êtes un peu de la famille, déjà.

Fouinart – Oui, on est appelés à se revoir…

Ils s’apprêtent tous à sortir.

Mme Crampon – Merci pour cette charmante soirée, vraiment…

Cassenoix – Et encore une fois, toutes nos condoléances…

Ils sortent tous les uns après les autres en passant devant Antoine et Chloé pour leur serrer la main ou les embrasser avec un air de circonstance, comme à un enterrement. Antoine et Chloé soupirent lorsque le dernier est sorti.

Antoine – Retour à la case départ.

Chloé – Pas tout à fait… Il faut encore qu’on décide ce qu’on fait de ce testament.

Antoine – Trop tard pour le faire disparaître, il y a trop de témoins. Ils nous tiendraient par les couilles…

Chloé – Alors ?

Antoine – Je ne sais pas…

Chloé – En tout cas, je n’ai plus du tout envie de dormir ici cette nuit…

Antoine – Non, moi non plus… Qu’est-ce qu’on fait du tableau. Je veux dire du testament…

Chloé – On ne peut pas l’emmener. C’est trop lourd.

Antoine – Prenons la nuit pour réfléchir, et on verra demain.

Chloé – On va rentrer dans notre banlieue, à La Garenne-Colombes. On n’a pas la vue sur la Tour Eiffel, mais au moins c’est chez nous.

Antoine – Ouais, décidément, c’était trop beau.

Chloé – Tu pourras toujours en faire un roman.

Antoine – Ou une pièce de théâtre…

Chloé – Si c’est un best-seller, on pourra quand même s’acheter un appartement avec tes droits d’auteur…

Antoine raccroche le tableau et y jette un dernier regard.

Antoine – Tu avais raison, c’était bien le Maréchal Pétain.

Chloé – Quand il n’était encore que lieutenant…

Antoine – Je remets l’alarme en partant ?

Chloé – Pour ce qu’il y a à voler ici…

Antoine – Je la remets.

Ils s’en vont.

Noir.

Le rayon lumineux d’une lampe de poche, explorant les lieux. Puis un deuxième. Les rayons se croisent. L’un des deux personnages actionne un interrupteur et la lumière revient. On découvre deux personnes, habillées en Père Noël.

Sam – Ah, bataille…

Baronne – Qu’est-ce qu’on fait ?

Sam – On ne va pas appeler la police…

Elles retirent leurs barbes. C’est Sam et la baronne.

Baronne – J’en déduis que vous n’êtes pas vraiment policier…

Sam – Pas plus que vous n’êtes vraiment baronne…

Baronne – En fait, vous êtes un type dans mon genre.

Sam – Quel genre ?

Baronne – Du genre à changer plus souvent d’identité que de slip.

Sam – Mais qui vous a dit que j’étais policier ? Enfin que j’étais supposée l’être…

Baronne – Quand on veut garder un secret, mieux vaut éviter de se confier à une concierge. (Avec un regard sur le déguisement de la baronne) C’est curieux qu’on ait eu la même idée.

Sam – Un Père Noël, en cette saison, ça attire moins l’attention. Surtout la nuit…

Baronne – Je dirais même que ça inspire confiance.

Sam – J’imagine que vous non plus, vous n’êtes pas venue déposer des cadeaux au pied du sapin ?

Baronne – Non… Alors on partage ?

Sam – S’il y a quelque chose à partager…

Elles inspectent l’appartement.

Baronne – Le butin a l’air plutôt maigre.

Sam – J’avais pourtant de bons renseignements. Vous aussi, j’imagine…

Baronne – On disait que la vieille avait de l’argent chez elle. Mais apparemment, c’était juste une rumeur…

Sam – Un coffre-fort ?

Ils regardent derrière le tableau.

Baronne – Rien derrière le tableau.

Sam – Et le tableau ?

Ils l’examinent.

Baronne – Une croûte.

Sam – Tous ces efforts pour rien.

Baronne – Moi qui comptais là dessus pour redorer mon blason.

Sam – Et moi pour me dorer la pilule. Sous les tropiques…

Baronne – Hélas, le Père Noël n’existe pas.

Sam – Allez on s’en va.

Baronne – Je vais rester encore un peu… Mieux vaut ne pas partir en même temps.

Sam – Vous avez raison… Deux Pères Noël ensemble, ça attire davantage l’attention.

Baronne – Oui… On se demande lequel est le vrai.

Sam s’en va. La baronne attend qu’elle se soit éloignée et gratte le cadre avec son ongle. Sam revient, méfiante, et la voit faire.

Sam – C’est ce que je me disais aussi, à la réflexion… Tout de même, le cadre est très lourd, pas vrai ?

Baronne – C’est de l’or massif.

Sam – Vous le saviez ?

Baronne – Je prenais le thé avec elle de temps en temps. Un jour, j’ai versé une petite pilule dans son Earl Grey. Sous ecstasy, c’était une femme charmante.

Elles regardent le tableau.

Sam – Un beau cadeau de Noël.

Baronne – Oui. Même partagé en deux…

Sam – Et on ne sera pas trop de deux pour l’emporter.

Baronne – Je crois que finalement, on peut dire merci à la tante Germaine.

Sam – Et maintenant, à nous de faire mentir le célèbre adage…

Baronne – Quel adage ?

Sam – Bien mal acquis ne profite jamais.

Baronne – Oh… Je ne suis pas superstitieuse.

Elles décrochent le tableau. Une sonnerie d’alarme se met à retentir. Elles se regardent, consternées.

Sam – C’était vraiment une salope…

Noir

Fin.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation
allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Novembre 2011

© La Comédiathèque – ISBN 979-10-90908-67-3

Ouvrage téléchargeable gratuitement

Antoine – Ça arrangerait tout, mais bon… Il ne faut pas rêver, tout de même…

Chloé – On ne sait jamais. Autant regarder ce qu’il y a dedans avant de décider si on le détruit.

A

 

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Manoir, château ou couvent

Noblesse, clergé et tiers état

Au moins depuis Molière, la bourgeoisie (Le Bourgeois Gentilhomme), la noblesse (La Comtesse d’Escarbagnas) et le clergé (Le Tartuffe), ont toujours été de très bons clients pour la comédie. Et cela n’a pas changé…

Le château est souvent le cadre des aventures d’une vraie ou fausse noblesse désargentée, dont la principale préoccupation est de redorer son blason sans trop déchoir. Mais le château peut aussi avoir déjà été racheté par des nouveaux riches, qui sont alors en quête de la respectabilité nécessaire pour faire vraiment partie du grand monde.

Le couvent, pour sa part, constitue une micro-société parallèle, plus ou moins coupée du monde et relativement autonome. Un monde très fermé fonctionnant sur des règles très strictes, inspirées par un modèle utopique. La moindre intrusion dans ce microcosme idéaliste d’un élément de réalité triviale pourra constituer un ressort de comédie.


Au répertoire de La Comédiathèque

Manoir ou château

APERO TRAGIQUE A BEAUCON-LES-DEUX-CHATEAUX

COUP DE FOUDRE A CASTELJARNAC

ÉCHECS AUX ROIS

Couvent

MIRACLE AU COUVENT DE SAINTE MARIE-JEANNE

 

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Théâtre ou studio télé

La société du spectacle

On ne se moque bien que de soi-même. Les gens de théâtre, et notamment les auteurs, sont donc les mieux placés pour dénoncer de façon humoristique leurs propres travers et ceux de tous les professionnels de la profession (comédiens, metteurs en scène, producteurs, critiques, jurys…). Le monde du spectacle (comme celui de l’art en général, d’ailleurs) est en effet un terrain très favorable pour le développement des nombreuses petites manies ou grands défauts qui font le charme de la comédie humaine : orgueil,  vanité, aveuglement, hypocrisie,  jalousie, arrivisme, corruption…

Le théâtre dans le théâtre… et désormais aussi la télé dans le théâtre, peuvent donc constituer le décor d’un comique de la parodie. Auteur de théâtre ayant en outre longtemps travaillé comme scénariste pour la télévision, Jean-Pierre Martinez connaît bien ces deux univers.


Au répertoire de La Comédiathèque

Théâtre 

REVERS DE DÉCORS

PILE OU FACE

Y A-T-IL UN AUTEUR DANS LA SALLE ?

Y A-T-IL UN CRITIQUE DANS LA SALLE

Studio télé

SUR UN PLATEAU

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Bureaux ou banque

Les lieux d’une socialité réglementée… jusqu’à l’absurde

L’espace de l’entreprise est le décor de la tragi-comédie du travail (perdre sa vie à la gagner)… Rivalités entre collègues en compétition permanente pour une éventuelle promotion, ou simplement pour garder leur poste à la perspective de possibles « compressions de personnels ». Mais aussi jeux de l’amour et du hasard en open space. Quand on passe plus de douze heures par jour à travailler, où d’autre que le bureau pour espérer rencontrer l’âme sœur?

Quant au monde de la finance, il résume à lui seul tous les travers à la fois monstrueux et absurdes du capitalisme, ogre se nourrissant des enfants qu’il est supposé nourrir. 


Au répertoire de La Comédiathèque

Bureaux

BUREAUX ET DÉPENDANCES

IL ÉTAIT UNE FOIS DANS LE WEB

REPENTIR

Banque

CRISE ET CHÂTIMENT

 

 

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Librairie ou épicerie

La boutique au coin de la rue, lieu de drôles de rencontres avec des inconnus et d’un petit commerce entre voisins, peut servir de décor à de grandes comédies…

L’épicerie arabe (l’arabe du coin), notamment, est une institution parisienne. Ouverte tous les jours, et jusqu’à pas d’heure, elle est la dernière oasis pour les naufragés du désert de la nuit, en leur permettant d’étancher leur soif, et de tromper leur solitude en échangeant quelques propos anodins avec l’épicier de garde. Mais il y a aussi des épiciers philosophes, et du pain longue conservation au vin longue conversation, il n’y a parfois qu’un faux pas…

Le commerce des livres est le prétexte à des échanges à la fois plus distingués et plus intimes. Entre le libraire conseil et ses fidèles lecteurs, dont il connaît les goûts. Voire entre les lecteurs et un auteur, lorsque la librairie se fait le théâtre d’une séance de signature…


Au répertoire de La Comédiathèque

Librairie ou épicerie

SPÉCIALE DÉDICACE

PRIMEURS

 

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Maison ou appartement

Le petit chez soi (ou le grand chez les autres) est le décor le plus courant de la comédie (notamment la comédie de boulevard). Il constitue le cadre d’une comédie de l’intime, celle qui met en jeu l’hypocrisie des relations matrimoniales (cf. adultère), familiales (cf. héritage), amicales ou plus généralement sociales (cf. arrivisme).

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Au répertoire de La Comédiathèque

Maison ou appartement

STRIP POKER

DES BEAUX-PARENTS PRESQUE PARFAITS

ELLE ET LUI, MONOLOGUE INTERACTIF

ERREUR DES POMPES FUNEBRES EN VOTRE FAVEUR

GAY FRIENDLY

LE COUCOU

LE GENDRE IDEAL

LES COPAINS D’AVANT … ET LEURS COPINES

MENAGE A TROIS

STRIP POKER

UN MARIAGE SUR DEUX

VENDREDI 13

DU PASTAGA DANS LE CHAMPAGNE

LES COPINES D’AVANT ET LES COPAINS D’APRÈS

UNE SOIREE D’ENFER

UN OS DANS LES DAHLIAS

NOS PIRES AMIS

LA MAISON DE NOS RÊVES

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Commissariat

Supposément lieu d’ordre et de maintien de l’ordre, le commissariat peut servir de décor à une comédie quand le désordre s’en empare, quand les flics sont des ripoux et quand les enquêtes tournent à l’absurde

Si à ce jour seulement deux comédies de Jean-Pierre Martinez ont pour décor un commissariat, nombre des pièces de son répertoire, sur fond de comédie policière, mettent en scène de drôles d’enquêtes, conduites par de drôles de flics, devenus des personnages récurrents (Ramirez, et son adjoint Sanchez).


Au répertoire de La Comédiathèque

RÉVEILLON AU POSTE

FLAGRANT DÉLIRE

 

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Rue ou hall d’immeuble

Les lieux transitoires entre l’intime et le social

Rue, hall d’immeuble, escalier, ascenseur, palier, habitat collectif en général… sont les lieux d’une socialité voire d’une promiscuité forcée donc potentiellement problématique, capable d’engendrer le comique. Le hall d’immeuble, par exemple, est un lieu de transition entre l’espace public et l’espace privé. Plus tout à fait la rue, pas encore le chez soi, c’est une sorte de sas où l’on doit côtoyer ces faux amis que sont… les voisins.


Au répertoire de La Comédiathèque

Rue 

BRÈVES DE TROTTOIRS

Hall d’immeuble

AVIS DE PASSAGE

Immeuble

HÉRITAGES À TOUS LES ÉTAGES

STRIP POKER

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Caverne préhistorique

La préhistoire est une période mythique. Par définition, on n’a aucune trace écrite des événements qui se sont déroulés à l’époque des « hommes préhistoriques », qui en eux-mêmes portent le mystère d’une humanité en gestation. Aujourd’hui, on distingue catégoriquement ce qui est humain de ce qui ne l’est pas. On a donc du mal à imaginer une humanité en devenir, encore proche de l’animalité. A fortiori on peine à concevoir que plusieurs espèces humaines aient pu cohabiter, avant que l’une d’entre elles ne l’emporte, pour rester seule représentante de la famille des hommes.

Plus loin encore dans le passé, on ne peut pas envisager comme vraiment réelle une planète sans homme, peuplée de créatures qui, pour avoir totalement disparu, nous apparaissent comme fantastiques par leur dimension, leur apparence ou leur férocité. Avant l’apparition de l’homme, la Terre nous apparaît comme une autre planète. Sans la conscience, le regard et le témoignage direct de l’Homme, le passé ou l’avenir lointain du monde devient une réalité abstraite à reconstruire ou à imaginer, pour ne pas dire une science-fiction.

Depuis Platon, la caverne a très rarement été le décor d’une comédie philosophique pour le théâtre. Dès qu’il y a vie en société, pourtant, il y a matière à comédie. Les hommes (et les femmes) préhistoriques ne pouvaient pas être en reste…


Au répertoire de La Comédiathèque

PRÉHISTOIRES GROTESQUES

 

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