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The worst village in England

Posted décembre 13, 2019 By admin

A comedy by Jean-Pierre Martinez

English translation by Anne-Christine Gasc

The last survivors of a dying village, forsaken by God and bypassed by the motorway, decide to take matters into their own hands and create an event that will drive traffic to their village. But it’s not easy to turn the worst village in England into the next must-see tourist attraction.

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Amores a ciegas

Posted septembre 29, 2019 By admin

Una comedia de Jean-Pierre Martinez

2 hombres / 2 mujeres

Para restablecer su fortuna, la baronesa de Castelestafa busca para su hija, bastante fea y un poco tonta, un pretendiente tan rico como poco exigente.

***

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Un pequeño asesinato sin consecuencias

Posted septembre 16, 2019 By admin

Una comedia de Jean-Pierre Martinez

1 hombre o 2 mujeres

Desde el adulterio involuntario hasta el homicidio del mismo nombre, solo hay un paso, fácilmente negociable. Más difícil es eliminar el cuerpo del delito…

Aquellos textos los ofrece gratuitamente el autor para la lectura. Sin embargo cualquier representación pública, sea profesional o aficionada (incluso gratuita), debe ser autorizada por la Socidad de Autores encargada de percibir los derechos del autor en el pais de representación de la obra. 

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Jean-Pierre Martinez

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Écologie

Posted août 14, 2019 By admin

L’écologie peut devenir le sujet d’une tragicomédie lorsque la folie des hommes en vient à mettre en péril leur existence même en tant qu’espèce.

***

Au répertoire de La Comédiathèque

APRÈS NOUS LE DÉLUGE

Après nous le déluge

Posted août 13, 2019 By admin

Une tragicomédie écologique de Jean-Pierre Martinez

2 hommes et 2 femmes

Sur une Terre devenue inhabitable en raison du réchauffement climatique, une humanité à l’agonie vit ses dernières heures. Deux hommes et deux femmes s’apprêtent à s’élancer dans un vaisseau spatial vers la planète inconnue qui pourrait leur servir d’ultime refuge. La mission de ces quatre « élus » : donner à l’humanité une chance de se perpétuer après avoir causé sa propre perte par sa folie autodestructrice. Mais une telle humanité mérite-t-elle vraiment d’être sauvée ? Tous ne sont pas d’accord…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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Après nous le déluge

Une tragi-comédie écologique

ACTE 1

Le poste de commandement d’un vaisseau spatial baptisé « L’Arche » (le nom peut figurer sur un élément du décor ou sur les combinaisons des membres de l’équipage). Debout devant une table de commande électronique futuriste équipée d’un écran, Virginie s’affaire à de mystérieuses manipulations (réglages, contrôles, mesures…). Paul arrive.

Paul – Que dit la météo ?

Virginie – Les vents sont toujours très violents à la surface de l’océan. Ce serait suicidaire de décoller maintenant.

Paul – Je vois… Mais la température ne cesse de monter. L’eau est entrée en ébullition juste au-dessus de nos têtes. Si nous attendons trop longtemps, notre système de réfrigération ne tiendra pas le coup.

Virginie – Il fait déjà une chaleur à crever… Autre chose ?

Paul – J’ai repéré une fuite dans le silo de lancement. Le béton est fracturé sur plus de dix mètres, et l’eau est en train de s’engouffrer par la brèche. Si la paroi cède d’un coup, on finira comme des homards plongés dans une marmite d’eau bouillante.

Virginie – Une accalmie est prévue dans cinq ou six heures. Il faut tenir jusque-là, on n’a pas le choix…

Paul – OK. Je vais surveiller cette fissure en attendant.

Virginie – Malheureusement, il n’y a rien d’autre à faire pour l’instant… (Elle se détourne de ses instruments et se lève de son siège.) Comment est-ce qu’on a pu en arriver là…?

Paul – Je ne sais pas.

Virginie – Je n’attendais pas vraiment une réponse.

Paul – Je sais…

Virginie – Tu crois qu’on est les derniers ? À part nos deux coéquipiers, bien sûr…

Paul – D’après les images fournies hier par les derniers satellites encore opérationnels, il ne reste plus aucune terre émergée à la surface du globe.

Virginie – Alors ça y est… La Terre n’est plus qu’un unique océan…

Paul – La température de l’air atteint plusieurs centaines de degrés. Même ceux qui ont réussi à embarquer sur un bateau ne peuvent pas survivre très longtemps dans de telles conditions.

Virginie – Quelques sous-marins nucléaires, peut-être, pendant un mois ou deux…

Paul – Mais contrairement à nous, ils ne peuvent pas espérer décoller vers une autre planète pour fuir cet enfer.

Virginie – La Terre était un paradis. Cet enfer, c’est nous qui l’avons créé.

Paul – Plus un morceau de glace… Plus une goutte d’eau douce… Plus un bout de terre où poser les pieds… Et cette température qui n’arrête pas de monter. Le processus est enclenché. Cette fois il est irréversible…

Virginie – C’est avant qu’il aurait fallu arrêter cette machine infernale.

Paul – Oui… mais maintenant, il est trop tard. Il faut penser à l’avenir…

Virginie – L’avenir ?

Paul – Qu’on le veuille ou non, c’est la fin de notre monde. La seule chose qu’on peut encore espérer, c’est sauver notre peau.

Virginie – On a provoqué l’extinction de tous les animaux qui vivaient sur cette planète. À présent c’est notre tour. Nous sommes les derniers spécimens d’une espèce en voie de disparition. Et si nous mourons sans descendance, l’humanité mourra avec nous.

Paul – « L’Arche »… Au moins, ils auront gardé le sens de l’humour jusqu’au bout…

Virginie – J’ai l’impression d’être un de ces animaux que Noé avait embarqués avec lui sur son bateau, enfermés dans des cages…

Paul – Reste à savoir si on arrivera à se reproduire en captivité…

Virginie – Et surtout si on trouvera une nouvelle terre d’accueil pour y refonder un embryon de civilisation. Tu y crois vraiment, toi ?

Ève arrive.

Ève – On n’a pas le choix. Il faut y croire. Y214 est la seule planète susceptible de nous accueillir, à une distance qu’on puisse atteindre avec ce vaisseau. Si on arrive à le faire décoller, évidemment…

Virginie – Un nouvel ouragan passe juste au-dessus de nous. On aura une fenêtre de tir dans quelques heures.

Ève – Deux hommes et deux femmes pour sauver l’humanité…

Virginie – On se croirait dans un programme de télé-réalité.

Ève – C’est curieux, on a été tirés au sort parmi des milliers de candidats… Pourquoi je n’ai pas l’impression que c’est une chance de faire partie des quatre finalistes ?

Paul – Tu penses que « L’Arche » peut nous conduire là-bas ?

Ève – Comment savoir ? C’est une première. Cette fusée est un prototype. Elle est propulsée par des réacteurs utilisant une technologie entièrement nouvelle, supposée nous faire voyager à la vitesse de la lumière.

Virginie – Mais cette technologie révolutionnaire n’a pas pu être testée auparavant en conditions réelles.

Paul – On n’a jamais envoyé un vaisseau aussi loin avec des passagers à bord. Les vols habités avaient été abandonnés depuis des années.

Ève – Pas assez rentables.

Virginie – Et puis il reste cette incertitude au sujet d’une hibernation aussi prolongée. Est-ce que notre organisme y résistera ? Les expériences qu’on a tentées portaient sur un ou deux mois au maximum. Là on parle de plus de dix mille ans.

Ève – Oui, sur le papier, c’est possible. Mais je ne suis même pas sûre d’avoir envie que ça marche.

Paul – Eh bien moi, oui… C’est notre seule chance de survie. Même si elle est mince, je n’ai pas l’intention de la laisser passer.

Ève – Ouais…

Paul – Virginie ?

Virginie – C’est tout ce qui nous reste. Autant s’accrocher à cet espoir. Sinon on n’a plus qu’à se laisser mourir.

Ève – Je me demande si ce ne serait pas mieux. En tout cas ce serait plus simple.

Paul – Je t’en prie, Ève, reprends-toi. On va avoir besoin de tout le monde pour mener cette arche à bon port.

Virginie – Et puis c’est pour ça qu’on nous a choisis, non ? On a une mission !

Ève – Sauver l’humanité…

Alban arrive.

Alban – Mais est-ce que l’humanité mérite d’être sauvée ?

Paul – Ouh là… Excuse-moi, Alban, mais moi je veux juste sauver ma peau. Alors les débats philosophiques…

Alban – Si l’humanité s’était un peu plus préoccupée de philosophie que de profit, on n’en serait pas là… C’est par égoïsme et par cupidité que l’homme a scié la branche sur laquelle il était assis.

Ève – Et pour finir qu’il a abattu l’arbre entier, et toute la forêt avec, pour en faire de la pâte à papier.

Alban – En gardant bonne conscience au prétexte que ce papier serait recyclé.

Paul – D’accord, mais quand on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait ? Si on n’a pas décollé avant ce soir, on sera tous morts. Pourquoi ne pas tenter notre chance ailleurs ?

Alban – Parce que tu crois vraiment que c’est une chance ? Une chance pour qui, d’abord ? Pas pour la planète qu’on envisage de coloniser, en tout cas.

Paul – Une chance pour nous quatre. Notre dernière chance. Et on n’a pas de temps à perdre en bavardages inutiles.

Ève – Pour l’instant, malheureusement… à part attendre que le vent tombe. Il n’y a rien d’autre qu’on puisse faire dans l’immédiat…

Silence.

Paul – Très bien, alors allons-y ! Bavardons un peu… Histoire de faire connaissance… Il n’y a plus aucun être humain sur cette terre à part nous, alors on a plutôt intérêt à s’entendre, non ? (Un temps) À propos, Alban et Ève, Paul et Virginie… C’est des noms de codes, c’est ça ? Au point où on en est, on pourrait s’appeler par nos vrais noms, vous ne croyez pas ? Bon, moi je m’appelle vraiment Paul, mais vous ? C’est quoi vos vrais noms ?

Un temps.

Virginie – Je m’appelle vraiment Virginie.

Les deux autres restent muets.

Paul – Non ? Alors ça aussi ce serait un hasard ? Bon, je prends ça pour un signe, alors… Alban et Ève, Paul et Virginie… Moi ça me va. (Avec un regard appuyé vers Virginie) Je suis volontaire pour repeupler cette nouvelle planète.

Alban – Eh ben… Elle est bien barrée, la planète…

Paul lui lance un regard incendiaire.

Paul – Woh, woh… Doucement quand même. J’ai le sens de l’humour, mais jusqu’à un certain point.

Il s’avance menaçant, et l’autre lui fait front.

Alban – Jusqu’au point où ce sont les autres qui commencent à faire de l’humour ? En fait, il n’y a que tes propres blagues de merde qui te font rire, c’est ça ?

Virginie s’interpose.

Virginie – Oh, les chatons, on se calme un peu sur la testostérone, d’accord ! Même si on arrive jusqu’à cette planète et qu’elle est habitable, ce ne sera pas l’île de la tentation. On aura assez à faire comme ça pour essayer de survivre jour après jour dans un monde totalement inconnu.

Ève – Je rejoins Virginie là-dessus. Sur Terre, tout paraissait simple parce que des milliers de générations nous avaient transmis leur expérience, pour distinguer les plantes comestibles des plantes toxiques, les animaux inoffensifs des animaux dangereux, les régions hospitalières des zones inhabitables…

Virginie – On devra tout réapprendre. Le danger sera partout. Chaque pas que nous ferons sera un saut dans l’inconnu. Et comme on n’est que quatre, on n’aura pas droit à l’erreur.

Ève – On nous a sélectionnés pour nos compétences en médecine, en aéronautique, en astrophysique, en biologie… Mais dans un monde totalement nouveau et peut-être hostile ?

Paul – On sait des choses. On ne part pas de rien. On n’est pas des hommes préhistoriques.

Ève – Nos connaissances sont purement théoriques. À quoi ça nous servira de savoir comment fonctionne une voiture, un ordinateur ou un téléphone quand on ne disposera plus d’une industrie pour les produire ?

Virginie – Il faudra repartir à zéro. Réapprendre à construire une hutte, à chasser avec un arc, à faire du feu avec deux silex, à s’éclairer avec une torche…

Alban – Et les hommes préhistoriques en savaient beaucoup plus que nous là-dessus.

Ève – Au bout de deux ou trois générations, nos beaux souvenirs du monde d’avant, totalement inutiles, deviendront des récits fabuleux que nos descendants finiront par oublier.

Alban – Ou qu’ils se mettront à déformer et à embellir pour en faire une nouvelle Bible.

Virginie – Alban et Ève, c’est vrai que c’est tentant…

Un temps.

Paul – Très bien, alors on jouera les Robinson. Tous les gosses en rêvent, non ?

Ève – Oui… mais l’île de Robinson, elle était sur Terre.

Paul – Au moins, je ne serai pas obligé de me taper Vendredi. Si l’idée c’est de perpétuer l’espèce… Deux hommes, deux femmes, ça fait au moins deux possibilités, non ?

C’est cette fois à Ève qu’il lance un regard appuyé.

Ève – Si tu ne changes pas un peu de disque, je crois surtout que tu es condamné à te pelucher pour le restant de tes jours. Parce que question méthode de drague, il faudrait penser à une mise à jour immédiate.

Paul – D’accord, alors on parle de quoi ?

Virginie – Si on ramène l’histoire de la Terre à 24 heures, l’Homme est né à minuit moins deux. Et pendant ces deux minutes, il a réussi à rendre sa planète inhabitable. Ça mérite quand même qu’on s’arrête un instant là-dessus, non ?

Paul – Un jour ou l’autre, la Terre serait devenue invivable. À terme en tout cas, c’est une certitude, en raison de l’explosion programmée du soleil.

Alban – Oui, mais dans des milliards d’années. L’Homme serait mort de vieillesse. Là, il s’agit d’un suicide collectif. Homo sapiens avait à peine 300.000 ans. Les dinosaures ont dominé la Terre pendant près de 165 millions d’années !

Ève – Et ce n’est pas eux qui ont causé leur propre perte, en détruisant consciencieusement la planète.

Virginie – Et puis en quelques milliards d’années, on aurait eu le temps de se préparer. D’organiser le déménagement. Là, c’est le radeau de la Méduse.

Ève – Et on en est déjà à se bouffer le nez…

Virginie – C’est vraiment sûr à cent pour cent, pour Y214 ?

Ève – Cent pour cent, non. Sur le papier, c’est une planète jumelle de la Terre. Presqu’exactement les mêmes caractéristiques.

Virginie – En théorie… Mais personne n’est jamais allé voir.

Alban – Et puis même si ce vaisseau fonctionne parfaitement bien, le voyage vers cet éventuel refuge sera très long et très incertain.

Ève – On risquera à tout moment une collision avec un astéroïde.

Paul – Rien n’est sûr tant qu’on ne sera pas là-bas, évidemment, mais a priori, tous les clignotants sont au vert, non ?

Un temps.

Alban – Et si cette planète habitable était déjà habitée ?

Virginie – Habitée ?

Ève – Par des êtres doués d’intelligence.

Paul – Si c’est le cas, il s’agit probablement d’une civilisation primitive. On n’a observé aucun signe d’une vie évoluée. Ondes radio, satellites artificiels, mégalopoles émettrices de lumière ou de chaleur…

Alban – C’est peut-être des écolos…

Paul – Ou des sauvages.

Alban – Des sauvages ?

Ève – Quand on voit ce que les Espagnols ont fait des Incas en débarquant en Amérique… Oui, il y a peut-être une perspective de salut. Mais à quel prix ? Je suis d’accord avec Alban, il faut poser la question : l’espèce humaine mérite-elle d’être sauvée ?

Alban – Ce serait rendre un service au monde que d’empêcher qu’elle le soit.

Les trois autres lui lancent un regard inquiet.

Paul – Qu’est-ce que tu veux dire, concrètement ?

Alban – L’humanité, aujourd’hui, c’est comme une plante qui va mourir. Juste avant la fin, pour perpétuer l’espèce, elle projette son pollen dans l’espace, dans l’espoir de coloniser une autre terre après avoir épuisé la sienne.

Paul – Si on se met à faire des métaphores, maintenant…

Alban – Mais cette plante est toxique, et nous en sommes les mauvaises graines.

Virginie – Qu’est-ce que tu proposes, au juste ?

Alban – D’empêcher cette pollinisation maléfique. L’avenir de l’humanité est entre nos mains. Nous avons le pouvoir d’y mettre un terme. Et nous nous grandirions en décidant sciemment de faire ce choix.

Silence de mort.

Paul – Ils en ont sélectionnés quatre, et il a fallu qu’on tombe sur un illuminé ! (Paul cherche du regard le soutien d’Alban et d’Ève.) Et vous, qu’est-ce que vous pensez ? Vous êtes d’accord pour un suicide collectif ?

Ève – Le suicide collectif… il a déjà eu lieu, non ?

Paul – D’accord, donc ils sont au moins deux dans la secte. Et toi, Virginie ?

Virginie – Évidemment. On ne peut pas dire que le bilan de l’humanité plaide beaucoup en sa faveur. Mais accepter de mourir sans rien tenter… c’est peut-être un peu radical, non ?

Ève – L’humanité, c’est comme une colonie de termites. Quand elle s’installe quelque part, c’est pour bouffer la charpente et partir ailleurs quand la maison est prête à s’écrouler.

Paul – Bon, alors en clair, parce que moi je ne fais pas dans la métaphore, l’humanité, moi je m’en fous. Ce que je veux, c’est sauver ma peau.

Alban – Ce n’est pas si simple. En sauvant ta peau, tu risques aussi de sauver l’humanité.

Paul – Bon… alors qu’est-ce qu’on fait ? On vote ? On se suicide ou on essaie de survivre ? (Levant la main) Je suis pour tenter ma chance. Qui d’autre ?

Virginie lève la main.

Virginie – Je suis pour la vie. Coûte que coûte. Et puis oui, j’ai peur de mourir.

Paul – Ève ?

Ève – Franchement, vu les chances de réussite de cette mission, je me demande si ça vaut le coup. Pourquoi ne pas accepter notre destin, et mourir avec les autres ? Que nos dépouilles, au moins, reposent sur notre planète d’origine… auprès des nôtres.

Alban – C’est aussi mon avis. Que le berceau de l’humanité soit aussi son cercueil.

Paul – D’accord. Deux voix contre deux… On est bien avancés… Mais après tout, si vous voulez absolument mourir, libre à vous. Vous n’avez qu’à rester ici. Le sas de sortie est juste là.

Virginie – Le vaisseau sera beaucoup plus difficile à manœuvrer à deux. Cela réduira encore nos chances de survie. Sans parler de celle de l’humanité, évidemment…

Alban – Ce dont il est question, ce n’est pas de sauver quatre vies ou d’en sauver deux. C’est de mettre un terme définitif à l’histoire de l’humanité.

Paul – Attends, Alban, il y a quand même un détail qui m’échappe… On a été tirés au sort parmi un panel de scientifiques pour donner une chance à l’humanité de survivre. Si tu voulais mourir avec les autres, pourquoi t’être porté volontaire ?

Alban – Précisément pour ça. Pour empêcher que ce cancer n’envoie ses métastases dans tout l’univers.

Paul – Donc, en fait, tu as menti. Tu es un traître. Un infiltré. Une taupe du camp de la défaite. Et c’est toi qui nous donnes des leçons de morale ?

Alban – J’assume ce mensonge. Qui veut la fin, veut les moyens.

Paul – Très bien… (Avec un air de défi) Mais est-ce que tu es sûr d’avoir les moyens ?

Ils s’apprêtent à nouveau à s’affronter, et Virginie s’interpose encore.

Virginie – On ne va pas se battre… Mais je rejoins Paul sur un point. Et si nous, on veut vivre ? Vous allez décider pour nous ? Qu’est-ce que vous allez faire ? Nous tuer ?

Paul – Le connaissant un peu, j’imagine qu’il pense plutôt à un truc plus tordu. Comme un sabotage, par exemple. Et si la fissure dans le silo, c’était lui ?

Ève – Quelle fissure ?

Paul – On n’était que quatre, et il a fallu qu’on tombe sur un putain de terroriste.

Virginie – C’est comme ça que tu veux sauver le monde, Alban ? En devenant un criminel ?

Alban – Je préférerais vous convaincre… Mais sinon je saurai prendre mes responsabilités, et je m’arrangerai avec ma conscience.

Virginie – Et toi, Ève ?

Ève – Non, je ne déciderai que pour moi. Je ne me prends pas pour Dieu. Que ceux qui veulent vivre soient libres de le faire. À eux de juger si cela en vaut la peine…

Virginie se rapproche de ses instruments de bord.

Paul – Du nouveau ?

Virginie – Les prévisions météo ont un peu évolué. Le vent commence déjà à fléchir. Il y aura une légère accalmie dans trois heures.

Paul – C’est maintenant ou jamais. Il y a une fenêtre de tir, et ce sera la dernière. On a juste le temps de se préparer au lancement. Et tous ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi.

Paul défie Alban du regard. Alban et Ève sortent sans que l’on sache si c’est pour préparer le départ ou pour signifier leur opposition. Paul et Virginie échangent un regard préoccupé.

Paul – Je n’ai pas confiance en eux…

Virginie – Ève ne fera rien contre nous, mais lui…

Paul – Tu crois qu’il irait jusqu’à saboter l’Arche ?

Virginie – C’est un idéaliste. Il est capable de tout.

Paul – Dans ce cas, on n’a pas le choix.

Virginie – Comment ça ?

Paul – C’est eux ou nous.

Virginie – Non, il n’en est pas question.

Paul – Je te rappelle qu’on a une mission.

Virginie – Mais nous n’avons plus de comptes à rendre à personne. Sauf à nous-mêmes.

Paul – On a une responsabilité morale. On s’est engagés à sauver l’humanité. C’est pour ça qu’on nous a permis de vivre, alors que tous les autres sont déjà morts.

Virginie – Une responsabilité morale ? Fais-moi rire. Tout à l’heure, tu disais que tu voulais seulement sauver ta peau…

Paul – Moi peut-être, mais toi ? Tu es une idéaliste, toi aussi. À quoi est-ce tu es prête pour donner à l’humanité une chance de s’en sortir ?

Virginie – Pas à tuer, en tout cas.

Paul – Je peux m’en charger. Je veux bien faire le sale boulot, j’ai l’habitude…

Virginie – Mais si je te laisse faire, je serai complice.

Virginie jette un regard à ses instruments.

Paul – Un problème ?

Virginie – Un court-circuit dans la salle des propulseurs… Impossible de lancer la mise à feu du réacteur numéro trois.

Paul – On aura besoin de toute la gomme pour échapper à l’attraction terrestre… C’est réparable ?

Virginie – Peut-être, mais il faut faire vite, sinon on va rater la fenêtre de tir.

Paul – Et si c’était lui ?

Virginie – Ça peut aussi être un simple incident technique…

Paul – On n’est pas obligés de les tuer. On peut se contenter… de les neutraliser.

Virginie – Les neutraliser ?

Paul – Un bon somnifère, et on les met direct au congélo avec un peu d’avance. Au moins ils nous foutront la paix pendant quelques milliers d’années.

Virginie – Et ce somnifère, comment tu leur fais ingurgiter ? De force ?

Paul – Il reste une bouteille de mauvais champagne dans le frigo. On pourrait la boire pour sceller notre grande réconciliation… Pour célébrer notre départ… ou notre suicide collectif ?

Virginie semble hésiter.

Virginie – D’accord… Mais occupe-toi d’abord du court-circuit.

Paul – Je vais voir ce que je peux faire…

Il sort. Virginie s’affaire aux commandes. Ève revient.

Ève – Je viens de croiser Paul. Je suis au courant pour la panne.

Virginie – Et bien entendu, tu n’y es pour rien.

Ève – Je t’ai déjà répondu là-dessus. Je ne ferai rien pour faire capoter la mission. Mais si un accident nous empêche de partir, ça résoudra définitivement tous nos problèmes…

Virginie – Et Alban ?

Ève – Quoi ?

Virginie – Tu crois qu’il serait capable de saboter le vaisseau ?

Ève – Je ne sais pas… mais je peux le comprendre.

Virginie – En effet, je te trouve très… compréhensive à son égard. Attention Ève. On a une mission. Nos sentiments ne doivent pas interférer dans nos décisions.

Ève – Tu es jalouse ?

Virginie – Non. Mais il va falloir choisir ton camp. Tu es avec nous ou contre nous ?

Alban revient.

Alban – Alors on en est là ?

Virginie – C’est un peu toi qui l’as voulu, non ?

Alban – Je n’en fais pas une affaire personnelle, si c’est ça que tu veux dire.

Ils se défient du regard.

Ève – Une affaire personnelle ? Ça veut dire quoi ? Vous vous connaissiez avant d’embarquer sur ce vaisseau ?

Silence embarrassé.

Virginie – Je te pose la question une seule fois, Alban, et je ne mettrai pas en doute ta réponse. C’est toi qui as provoqué ce court-circuit ?

Alban – Non.

Virginie – D’accord. Ça me suffit.

Alban – Ça ne veut pas dire que je ne m’opposerai pas à ce départ, d’une façon ou d’une autre.

Ève semble mal à l’aise.

Ève – Je vais donner un coup de main à Paul, ça ira plus vite.

Elle sort.

Virginie – Tu savais que je serais du voyage ?

Alban – Non. Pas avec certitude. Mais on n’était déjà plus très nombreux, et c’était une sérieuse possibilité. J’ai vu ton nom sur la short list. D’un point de vue scientifique, tu avais toutes les qualités requises. Et tu étais très proche des militaires qui nous gouvernaient à l’époque…

Virginie – Ne me dis pas que c’est pour te venger de moi que tu as fait tout ça. Et que pour le seul plaisir de causer ma perte, tu serais prêt à sacrifier l’humanité toute entière.

Alban – Je t’ai aimée, c’est vrai. Passionnément. Et tu n’as pas changé.

Virginie – Merci.

Alban – Ce n’était pas un compliment. Ton ego est toujours… surdimensionné.

Virginie – Chez les hommes, on appelle ça l’ambition, je crois. Et c’est considéré comme une qualité.

Alban – Tu as raison. D’ailleurs, c’est curieux.

Virginie – Quoi ?

Alban – Tous ces préjugés que la société nous imposait. Le sexisme, entre autres. Tout ça n’a plus aucun sens maintenant que la société a totalement disparu.

Virginie – Malheureusement, tant qu’il restera un macho, on n’en aura pas fini avec le machisme.

Alban – Tu as raison. Le ver est dans le fruit. Il finira toujours par le bouffer de l’intérieur. C’est dans nos gènes.

Virginie – Alors tu penses que l’homme est fondamentalement mauvais ?

Alban – Il l’a prouvé, non ?

Virginie – Certains hommes, peut-être. Pas tous.

Alban – Hitler, Pol Pot, Donald Trump…

Virginie – Mozart, Picasso, Bob Dylan…

Alban – Dans certaines conditions, n’importe quel homme est capable du pire.

Virginie – Ou du meilleur… Si Hitler avait réussi son examen d’entrée à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne… la face du monde en aurait peut-être été changée.

Alban – Mais les hommes auraient quand même fini par faire de la Terre un gigantesque camp d’extermination.

Virginie – Je te plains, Alban. Comment peut-on se haïr à ce point ?

Alban se rapproche d’elle.

Alban – Si tu m’avais aimé, j’aurais peut-être fini par m’aimer un peu moi aussi.

Virginie – Donc c’est de ma faute, en réalité… La fin du monde, tout ça… C’est à cause de moi, en fait.

Alban – Peut-être. Pas toi toute seule, évidemment, mais les gens comme toi.

Virginie – Les gens comme moi ?

Alban – Ceux qui pendant des siècles, en décidant de vivre dans l’insouciance, ont conduit cette planète à sa perte.

Virginie – D’accord. Alors toi tu es un pur, si je comprends bien. Tu as vécu dans le souci permanent, c’est vrai. Mais Alban, est-ce que la vie mérite d’être vécue sans un peu d’insouciance ? Est-ce que tu auras été heureux, au moins ? Seul dans ta tour d’ivoire. Je ne parle pas d’être heureux toute sa vie, je parle de ces petits bonheurs qui de temps en temps font que la vie reste supportable. Est-ce qu’une fois au moins dans ta vie tu as été heureux, Alban ?

Alban – Je ne sais pas… Pendant les quelques mois que j’ai passés avec toi, peut-être.

Virginie s’approche de lui.

Virginie – Je t’ai aimé, moi aussi. Peut-être encore plus que tu ne m’as aimée toi-même. Mais entre nous, ça ne pouvait pas marcher.

Alban – Pourquoi ?

Virginie – Pour ça précisément. Ce qui nous sépare encore aujourd’hui. J’ai besoin de croire en quelque chose. Contre toute évidence. J’ai besoin de légèreté. Et toi… tu n’échapperas jamais à la gravité. (Ils sont sur le point de s’embrasser, mais elle se reprend.) Si tu m’aidais plutôt à faire décoller cette fusée ?

Il semble hésiter.

Alban – Désolé, mais non… Je ne participerai pas à ça.

Virginie – Alors je te demande solennellement de ne rien faire pour l’empêcher.

Il sort sans répondre, croisant Paul qui revient. Ils échangent un regard méfiant.

Paul – Ça y est, c’est réparé. Heureusement, ce n’était pas si grave. Pour cette fois…

Virginie – Alban m’a juré qu’il n’y était pour rien.

Paul – Il ment peut-être.

Virginie – Je ne crois pas.

Paul – Comment tu peux en être sûre ?

Virginie – J’ai mes raisons…

Paul – Il en pince pour toi, c’est ça ?

Virginie – Ne te mêle pas de ça. Où en est la voie d’eau dans le silo ?

Paul – Ça ne s’arrange pas, mais ça peut tenir encore deux ou trois heures.

Virginie – Tu as l’air soucieux. Quelque chose d’autre nous empêche de partir, qui ne soit pas lié à la fusée elle-même ?

Paul – Aucun animal marin n’a résisté à la température. Ils sont tous morts, et leurs cadavres flottent à la surface. Sur une épaisseur de plusieurs dizaines de mètres par endroit. Sans parler des divers décombres charriés par l’océan suite à l’immersion de toutes les terres habitées. Bus, voitures, containers, troncs d’arbres, animaux, êtres humains… Il faudra traverser ce mur de déchets et de chairs en décomposition pour arriver à la surface.

Virginie – La structure de la fusée n’y résistera pas. Qu’est-ce que tu proposes ?

Paul – Juste avant le lancement, j’enverrai un missile pour essayer de faire un trou dans ce mur qui nous sépare de la surface.

Virginie – On a des missiles ?

Paul – Je te rappelle que ce programme a été lancé par l’armée.

Virginie – Mais… pourquoi des missiles ?

Paul – Au cas où les habitants de la planète que nous coloniserons ne soient pas aussi accueillants qu’on peut l’espérer.

Virginie – Je vois… Je ne savais pas. Et les deux autres, ils sont au courant ?

Paul – J’étais le seul à le savoir. Jusqu’à maintenant.

Virginie – Alors mieux vaut qu’ils continuent de l’ignorer…

Paul – Oui, c’est aussi mon avis.

Virginie – Tu sembles savoir beaucoup de choses que nous ignorons… Qui t’a dit tout ça ? Pourtant, tu es un civil, comme nous. (Paul ne répond rien et semble un peu embarrassé.) Tu n’es pas un civil ?

Paul – Je faisais partie de l’armée, avec le grade de colonel. Depuis la mort accidentelle du général qui devait nous accompagner dans cette mission, et qui devait piloter cet engin, c’est moi qui représente le gouvernement militaire sur ce vaisseau.

Virginie – Le gouvernement… Il est où, aujourd’hui, ce gouvernement mondial ? Quelques généraux gâteux désignés pour nous conduire jusqu’au bord du précipice, mais en rang par deux, en marchant au pas et en fermant sa gueule…

Paul – Il y avait quand même quelques résistants. Je n’ai pas connaissance que tu en faisais partie.

Virginie – Comment le sais-tu ?

Paul – J’étais bien placé pour le savoir…

Virginie – Je vois… Tu faisais partie de la police politique, c’est ça ? En somme, toi aussi tu es un infiltré.

Paul – Tout ça c’est de la littérature. Aujourd’hui, c’est moi qui suis là, que vous le vouliez ou non.

Virginie – Oui… À la place de ce général… Qu’est-ce qui lui est arrivé, au fait, à ce pauvre homme ? Ce n’est pas toi qui aurais précipité sa fin, par hasard, pour prendre sa place à bord de cette Arche de Noé ?

Paul – Tout ça n’a plus aucun sens, de toute façon.

Un temps.

Virginie – Est-ce qu’au moins vous êtes sûr de savoir lancer un missile, Colonel ?

Paul – Je n’ai jamais servi dans des unités de combat. Mais ça ne doit pas être si compliqué que ça.

Virginie – Donc, ce n’est pas pour tes compétences scientifiques que tu es là. En fait, tu es le seul de nous quatre à n’avoir aucune compétence particulière.

Paul – Je suis très doué en bricolage, et j’ai des couilles. Le mari idéal, quoi. Et puis vous l’avez dit vous-mêmes, pour arriver à survivre et à se reproduire en milieu hostile, ce sera tout aussi utile qu’un doctorat en astrophysique.

Paul s’affaire à son poste de commande.

Virginie – Tu crois que ça peut marcher ton missile, pour nous dégager un passage vers les étoiles à travers le cimetière qui est au-dessus de nos têtes ?

Paul – On verra bien. Tu as une autre idée ?

Virginie – Non.

Paul – Alors vas-y, fais décoller cette putain de fusée !

Virginie (ironique) – À vos ordres, Colonel… Je commence la check list. Ensuite on pourra lancer le compte à rebours. Je vais rejoindre le poste de pilotage supérieur. Tu peux demander à Ève de me remplacer ? Il faut aussi surveiller la météo… et le niveau d’eau dans le silo.

Paul – Tu crois qu’on peut lui faire confiance ?

Virginie – J’en prends la responsabilité.

Paul – Je lui dis de venir.

Il sort. Virginie s’affaire un instant devant ses instruments. Ève revient.

Virginie – Merci. On va avoir besoin de toi pour faire décoller cet engin. Je suis biologiste, moi, pas pilote de fusée. Je n’ai même pas mon permis voiture.

Ève – La bonne nouvelle, c’est que là où on va, tu ne risques plus d’en avoir besoin. À supposer qu’on réussisse un jour à reconstruire une voiture et une route, il n’y aura aucun flic pour te verbaliser.

Virginie – Il faut bien que la fin du monde ait quelques avantages…

Ève – Un problème ?

Virginie – Devant Paul, j’ai fait mine de savoir de quoi je parlais, en prononçant les mots de check list et de compte à rebours, mais je n’ai aucune idée de ce qu’il faut faire pour faire décoller cette fusée. Tu le sais, toi ?

Ève – J’ai reçu une formation de quelques heures à peine, comme toi. En catastrophe, juste avant que le centre spatial ne soit englouti sous les eaux. Mais bon… j’ai pu sauver le manuel de bord.

Elle sort de sa poche un livret.

Virginie – Si on a le mode d’emploi, alors… On est sauvés. Et l’humanité avec nous. J’espère que c’est plus simple qu’une notice de meubles à monter en kit…

Elle s’asseyent l’une à côté de l’autre et commencent à manœuvrer leurs instruments tout en jetant de temps à autre un regard sur la notice.

Ève – Je crois que j’ai compris l’idée générale. Ça n’a pas l’air si compliqué que ça finalement.

Virginie – Oui, c’est ce que me disait Paul au sujet de…

Ève – De ?

Virginie – Je ne sais plus… Bon, alors je te fais confiance… Je peux te laisser un instant ? Il faut que je monte.

Ève – Ils sont déjà deux dans le poste de pilotage supérieur. Tu crois qu’ils ont besoin de toi ?

Virginie – Non… Mais j’ai envie de pisser.

Ève – OK. Va pisser, et on sauvera le monde après. Je peux te poser une question, avant ?

Virginie – D’accord, mais vite fait… Je t’ai dit, ça urge.

Ève – Si Alban devait se mettre en couple avec moi, ça te dérangerait ?

Virginie – Si ça pouvait le convaincre de ne pas s’opposer à notre mission, je dirais même que je t’y encourage.

Ève – Mais ça ne te laisserait plus que Paul…

Virginie – Vu comme ça, c’est vrai que… Paul est crétin, d’accord. Et peut-être même un salopard. Mais au moins il est vivant.

Ève – Oui. C’est marrant. De n’être plus que quatre sur Terre, ça rend tout d’un coup très indulgent avec les défauts des uns et des autres.

Virginie – Bon, maintenant, il faut vraiment que je pisse.

Virginie sort. Alban revient.

Alban – Alors tu as changé de camp ?

Ève – Je ne suis pas en guerre, Alban. Je partage ton analyse. L’humanité ne mérite sans doute pas de vivre. Mais les hommes…

Alban – Quelle différence fais-tu entre les deux ?

Ève – Je déteste comme toi les pires crimes que l’humanité a pu engendrer. Mais je ne peux pas m’empêcher d’aimer certains hommes… Comme toi, par exemple.

Il semble un peu troublé.

Alban – Je ne suis pas un homme pour toi, crois-moi.

Ève – J’ai toujours aimé les causes désespérées…

Alban – Tu mérites mieux que moi, je t’assure.

Ève – Évidemment que je mérite mieux que toi ! Mais tu crois que j’ai le choix, maintenant ? C’est toi ou Paul…

Alban – Vu comme ça, évidemment.

Ève – C’est ton ex ?

Alban – Qui ?

Ève – Virginie ! Il n’y en a plus que deux sur Terre à part nous. À moins que tu ne préfères les hommes… Ce qui réduirait encore d’autant les chances de survie pour l’espèce humaine.

Alban – On a eu… une liaison.

Ève – Et ça n’a pas marché…

Alban – J’étais marié à l’époque, mais pas avec elle… Et puis elle me trouvait trop intransigeant.

Ève – Sans blague…

Alban – C’est elle qui a décidé de mettre fin à notre… aventure.

Ève – Une aventure ? Ça m’a toujours amusée, ce mot, pour parler d’une histoire d’amour. On imagine un couple, dans la jungle, en train de se frayer un chemin à la machette en essayant d’éviter toutes sortes de danger, pour trouver finalement un trésor enfoui dans une pyramide Inca.

Alban – Alors que le plus souvent, s’agissant d’un adultère, ça consiste seulement à louer une chambre par internet dans un hôtel sordide où on peut payer en liquide.

Ève se rapproche de lui.

Ève – Est-ce que l’amour est une aventure, je ne sais pas… Avec toi, sûrement.

Alban – Si notre histoire d’amour devait commencer sur cette planète inconnue, ça pourrait bien ressembler à ce que tu décris. Moi Tarzan, toi Jane. Mais je ne suis pas sûr d’avoir vraiment le profil pour jouer les Tarzan…

Ève – Donc tu envisages quand même la possibilité d’une aventure avec moi…

Alban – J’envisage surtout d’en finir avec tout ça. Mais si on devait s’en sortir malgré tout… Virginie et moi, c’est du passé. Comme tu dis, à quatre, ça ne laisse pas beaucoup de possibilités.

Ève – Ça me touche beaucoup, ce que tu dis là. C’est très romantique.

Alban – Je croyais que notre mission, c’était la reproduction.

Ève – Si c’est un devoir, alors… Mais ça ne fait rien, je prends…

Ève l’enlace. Virginie revient.

Virginie – J’espère que je n’interromps pas le début de quelque chose…

Ève se reprend.

Ève – La météo sera optimale dans deux heures exactement.

Virginie – Je vous conseille d’aller dormir un peu. On aura besoin de tout le monde pour faire décoller cet engin.

Alban – Vous préférez nous savoir en train de dormir, c’est ça ?

Virginie – Je m’engage à ne pas en profiter. Pour vous tuer tous les deux, je veux dire…

Elle sort. Ève se rapproche à nouveau d’Alban.

Ève – C’est peut-être la dernière fois, Alban. La dernière nuit sur cette terre. La dernière occasion pour un homme et une femme de prouver que l’amour est plus fort que tout.

Alban – Pourquoi est-ce que j’ai envie de te croire ?

Ève – Eros et Thanatos, ces deux-là feront toujours bon ménage. La perspective de mourir, ça donne envie de baiser, c’est connu.

Alban – Il paraît même que certains pendus se mettent à bander en se balançant au bout de leur corde.

Ève – Tu sais parler aux femmes, toi. Et tu te demandes encore pourquoi Virginie t’a quitté ?

Elle le prend par la main, et ils sortent.

Noir.

 

Acte 2

 

Paul et Virginie sont installés à leurs postes et s’affairent à diverses manipulations.

Virginie – Pour moi, tous les paramètres sont OK.

Paul – Pour moi aussi. Et on ne peut plus attendre. La paroi du silo de lancement est sur le point de céder. L’eau monte de minute en minute. Elle atteint déjà le bas de la fusée. Il faut lancer le compte à rebours.

Virginie – On ne les réveille pas avant ?

Paul – Pour reprendre ces polémiques stériles ? On leur a proposé de quitter l’Arche. Maintenant, qu’ils le veuillent ou non, ils seront du voyage.

Virginie – D’accord. Je déclenche le protocole. (Elle procède à quelques manipulations.) C’est parti… Plus que dix minutes avant le départ.

Paul – Je lance le missile pour nous frayer un passage à travers ce tas de merde.

Virginie – Ce tas de merde, comme tu dis, il est aussi composé de ce qui reste de l’humanité toute entière.

Paul – Oui, c’est bien ce que je disais.

Virginie – Vas-y.

Paul s’affaire à son poste, sous le regard inquiet de Virginie.

Paul – C’est parti. Impact dans 75 secondes.

Virginie – OK.

Paul – Tu vas rire, mais je n’étais pas sûr de savoir comment lancer ce missile.

Virginie – Tu vas rire toi aussi, mais je ne suis pas complètement certaine de savoir comment faire décoller ce tas de ferraille…

Paul – Une minute avant l’impact. Il faut attendre…

Un temps.

Virginie – Comment on a pu en arriver là ?

Paul – Je crois que tu l’as déjà dit. Je t’ai répondu que je ne savais pas, et tu m’as rétorqué que ce n’était pas vraiment une question.

Virginie – Comment est-ce possible qu’on n’ait pas pu arrêter ça ? C’est ça la vraie question…

Paul – Il y a eu de multiples tentatives pourtant. À chaque fois qu’une étape de plus était franchie vers cette fin du monde annoncée.

Virginie – À chaque fois les mesures prises étaient insuffisantes. Des demi-mesures faites pour régler des problèmes qui s’étaient aggravés entre-temps.

Paul – Quand elles étaient vraiment appliquées. Tous les gouvernements de tous les pays du monde trichaient.

Virginie – En mettant en avant qu’ils avaient d’autres préoccupations plus urgentes.

Paul – Faire tourner l’économie.

Virginie – Nourrir la planète.

Paul – Ne pas trop contrarier les électeurs.

Virginie – Jusqu’au moment où on a supprimé les élections.

Paul – Je crois que le début de la fin, c’est quand Donald Trump est arrivé au pouvoir. Tu te souviens ?

Virginie – Je n’étais pas encore née… mais oui, j’ai entendu parler de ça.

Paul – À partir de ce moment-là, c’était vraiment foutu.

Virginie – Quand tous les cons qui votent choisissent comme roi le plus con d’entre eux, ça ne peut que tourner mal.

Paul – Après tout a été très vite. Cette guerre nucléaire entre l’Inde et le Pakistan, qui a déclenché la Troisième Guerre Mondiale. Les intégrismes religieux. L’instauration des dictatures. Les génocides. La famine. L’accélération du réchauffement. La montée des eaux…

Virginie – Et puis après, c’était irréversible.

Paul – Je ne sais même plus exactement qui a été à l’origine de ce programme de la dernière chance qui va peut-être nous sauver la vie aujourd’hui.

Virginie – Je crois surtout que ce programme, tout le monde l’avait oublié. C’est sans doute pour ça que par miracle, on a pu le conduire à son terme.

Paul – Au départ, il s’agissait de reconstituer une nouvelle Arche de Noé. Et puis finalement, il n’y a plus que nous.

Virginie – Tout ça est tellement absurde. Quel immense gâchis. Est-ce que ça vaut encore le coup. Ça me donne envie de pleurer…

Paul semble ému lui aussi, pour la première fois, et il a un geste de réconfort pour Virginie.

Paul – Allez… Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Virginie (retenant ses larmes) – C’est fou comme ce genre de phrases à la con reprennent soudain tout leur sens dans certaines circonstances exceptionnelles…

Paul – J’en ai d’autres si tu veux…

Virginie – Comme quoi ?

Paul – C’est après la foire qu’on compte les bouses.

Virginie – Celle-là, il faudra que tu me l’expliques…

Paul – Ça veut dire que…

Virginie – Non mais pas maintenant. Là il faut qu’on sauve l’humanité.

Paul – OK.

Virginie se reprend.

Virginie – Merci… Finalement, tu es un philosophe, Paul. Il suffisait seulement d’attendre le bon moment pour que le monde entier s’en aperçoive.

On entend un grondement sourd.

Paul – L’impact a eu lieu. Qu’est-ce que ça donne ?

Virginie observe son écran.

Virginie – La couche de débris est légèrement plus mince à l’endroit de l’explosion. Mais elle est toujours là. J’espère que ça suffira.

Paul – Il faut décoller tout de suite, on n’a pas le choix.

Alban et Ève reviennent.

Virginie – Ah, voilà Alban et Ève… (Avec un sous entendu amusé) Alors ? Bien dormi ?

Alban – J’ai été réveillé par le grondement d’une explosion. Qu’est-ce que c’est ?

Virginie – Je ne sais pas…

Alban – Ne me prenez pas pour un con.

Paul – J’ai lancé un missile, pour nous ouvrir un chemin parmi les décombres qui flottent à la surface.

Ève – Un missile ?

Alban – Je ne savais pas que nous étions à bord d’un bâtiment de combat…

Paul – Les caravelles de Christophe Colomb aussi étaient équipées de canons.

Alban – Alors vous nous aviez aussi caché ça.

Virginie – Je n’étais pas au courant, je te le jure.

Alban – Je m’oppose à ce départ. Je refuse que l’inauguration possible d’une nouvelle humanité commence par le massacre des habitants de Y214. Car j’imagine que vous savez aussi que cette planète est habitée.

Silence embarrassé.

Virginie – Paul ? Qu’est-ce que tu sais encore, que tu ne nous aurais pas dit ?

Paul – Une planète habitable est forcément habitée. La nature a horreur du vide. On ne sait pas quel est le degré de développement de cette civilisation, mais oui. Il y a… quelque chose.

Ève – Ça change tout.

Paul – Pour moi, ça ne change rien.

Ève – Mais pour moi oui.

Alban – Il ne s’agit plus simplement de trouver un refuge pour l’humanité. Il s’agit d’aller coloniser un nouveau monde, en soumettant ou en exterminant les populations autochtones.

Paul – Et qu’est-ce que tu comptes faire pour empêcher ça ?

Alban – Je pourrais te tuer.

Paul – Mais tu ne le feras pas.

Alban semble hésiter.

Alban – Alors je te propose un deal.

Paul – Tiens donc…

Alban – Je ne m’opposerai pas à ce départ. Puisque c’est ce que vous souhaitez tous les trois, j’accepte de vous laisser partir. Et même de partir avec vous et de faire tout mon possible pour que ce voyage réussisse.

Paul – Mais…

Alban – J’exige que tous les missiles soient lancés avant notre départ.

Ève – Moi aussi. Si nous survivons, je refuse que ce soit au prix d’un nouveau massacre.

Virginie – Je suis d’accord. Nous ne pouvons pas reconstruire une civilisation sur les décombres de celle que nous aurions détruite pour prendre sa place.

Ève – On essayera de s’entendre avec cette population autochtone. Sinon, c’est nous qui périrons.

Paul semble hésiter.

Paul – D’accord.

Alban – Alors lance les maintenant.

Paul – OK. C’est parti pour le bouquet final. De toutes façons, il faut se frayer un passage à travers tous ces déchets. Et le premier tir n’a pas suffit.

Paul procède à diverses manipulations.

Ève – Quels déchets ?

Virginie – Je t’expliquerai…

Paul – Impact dans dix secondes. Je m’améliore…

Silence de mort. On entend quelques grondements lointains.

Virginie – Alors ?

Paul – Je crois que maintenant, la voie est libre.

Virginie – Parfait… Départ dans quatre minutes et vingt-et-une secondes.

Alban – Ce n’est pas tout.

Paul – Quoi encore ?

Alban – Que nous survivions tous, ça ne me pose pas de problème.

Paul – Merci de ta générosité.

Alban – Pourvu que l’humanité disparaisse avec nous.

Paul – Tiens donc… Et qu’est-ce que tu proposes ?

Alban sort une fiole qu’il tend à Paul.

Alban – La stérilisation chimique définitive.

Paul – C’est une blague ?

Alban – Je suis médecin, vous le savez. On avait mis au point ce produit pour limiter les naissances en Inde. C’est absolument indolore et c’est efficace à cent pour cent.

Virginie – Ce n’est pas drôle, Alban.

Alban – Ce n’est pas une plaisanterie.

Ève – Tu vas trop loin.

Alban – J’ai toujours pensé que l’humanité ne méritait pas d’exister. Aujourd’hui, sa survie est entre mes mains. Je ne laisserai pas échapper cette occasion unique d’en terminer avec le genre humain.

Paul – Et tu n’as rien trouvé de mieux ?

Alban – Je ne me satisferai pas d’une promesse. Je suis médecin, je peux procéder à ma propre stérilisation et à celle de Paul.

Paul – Alors comme ça, tu veux me castrer ? Tu te prends pour un vétérinaire, et tu me prends pour un clebs ?

Virginie – Je crois qu’il se prend pour Dieu. Ça a toujours été ça, son problème.

Alban – J’ai seulement parlé de stérilisation… Tu resteras un homme, rassure-toi.

Paul – Monsieur est trop bon…

Ève – Tu es devenu fou, Alban. Comment peux-tu proposer une horreur pareille ?

Virginie – Non, Alban, nous n’accepterons pas de vivre pour être les derniers des Mohicans. Si ça doit arriver, ça arrivera. Mais ça ne peut pas être un choix. En tout cas, ce n’est pas le mien. Oui, l’humanité est capable du meilleur comme du pire. Cela s’appelle la liberté. Et on n’a rien trouvé de mieux que la liberté pour que la vie mérite d’être vécue. Qu’est-ce que tu voudrais ? Qu’on soit seulement guidés par nos instincts, comme des animaux ? Qu’on soit tous parfaits, comme seuls des robots peuvent l’être ? Oui, l’humanité, si elle survit, reproduira sans doute les mêmes erreurs. Les mêmes monstruosités.

Alban – Même Auschwitz ?

Ève – Peut-être Auschwitz. Peut-être pas. Ça s’appelle le libre arbitre. Et c’est le propre de l’homme.

Alban – D’accord, on avait le choix de faire de cette terre un paradis ou un enfer. Et qu’a-t-on fait ?

Paul sort un pistolet d’allure futuriste.

Paul – Maintenant ça suffit.

Virginie – Où as-tu trouvé cette arme ?

Paul – Tu veux mourir, je vais exaucer tes vœux. Mais tu ne nous empêcheras pas de vivre.

Alban – Tu es sûr de savoir te servir de ça ? Attention, tu pourrais te blesser…

Virginie – Il ne plaisante pas, Alban. Il sait se servir d’une arme, et il s’est déjà servi de celle-ci pour éliminer ceux qui se sont mis en travers de sa route. Il était membre de la police militaire.

Alban – Un flic, j’aurais dû m’en douter…

Paul met Alban en joue.

Ève – Ne tire pas ! Il est fou, mais il ne mérite pas de mourir. Et si je comprends bien, tu ne vaux pas mieux que lui.

Virginie – Tu vas le tuer, et après, qu’est-ce que tu feras ? Tu vas nous tuer aussi ?

Ève – Quand tu seras le dernier représentant de l’espèce humaine dans l’univers, et qu’il n’y aura plus personne pour te contredire, tu crois que tu seras plus avancé ?

Virginie – On ne peut pas se passer de lui, Paul. On ne peut se passer de personne. Deux couples, c’est le minimum pour espérer sauver l’espèce humaine.

Ève – Et tout simplement pour survivre dans un environnement très difficile. Tu trouves qu’on est trop nombreux comme ça ?

Virginie – Je te rappelle qu’il est médecin. Tu pourrais bien regretter de l’avoir tué le jour où tu seras blessé ou malade.

Paul semble hésiter.

Paul – Tu as de la chance d’avoir ton fan club… Attachez-le.

Virginie s’approche pour l’attacher.

Virginie – Désolée, tu ne nous laisses pas le choix.

Paul – En tout cas il faut faire vite maintenant. Où en est le compte à rebours ?

Profitant d’un instant d’inattention, Alban se jette sur Paul et après une brève lutte, parvient à lui arracher son pistolet, avec lequel il le met en joue.

Alban – Arrête tout de suite le protocole de départ. On ne va nulle part.

Virginie manipule quelques boutons.

Virginie – Procédure interrompue.

Alban pointe son arme vers Paul.

Ève – Ne tire pas !

Alban – Donne-moi une bonne raison de ne pas tirer !

Ève – Je suis enceinte.

Alban, qui fixait Paul, se tourne vers Ève.

Alban – De lui ?

Ève – Mais non, pas de lui ! Tu m’imagines baiser avec cet abruti ?

Paul – Merci…

Alban – De moi ?

Ève – On vient à peine de faire l’amour ensemble. Comment je pourrais affirmer être enceinte de toi ? Tu es sûr que tu es vraiment médecin ?

Paul – Tiens donc… Il voulait me stériliser, et il a déjà engrossé la moitié de l’équipage…

Alban – Alors tu es enceinte de qui ?

Ève – De mon mari, tout simplement. Il devait partir avec moi. Il est mort il y a un trois semaines. C’est toi qui as pris sa place…

Paul – Mais quand tu dis qu’il l’a remplacé, tu veux dire…?

Ève – Toi tu la fermes, ou sinon, je te jure que c’est moi qui vais te tuer.

Paul ne prend pas cette menace à la légère. Alban est déstabilisé.

Paul – Depuis quand est-ce que tu le sais ?

Ève – Un mois. Vu les circonstances, je ne pensais pas nécessaires de vous en informer.

Virginie – C’est un signe, Alban. Est-ce que tu vas condamner cet enfant, ou lui donner une chance de vivre ? Tu es médecin…

Alban hésite avant de baisser son arme.

Alban – D’accord, je vais coopérer… De toute façon, on n’a que très peu de chances de survie, même en conjuguant nos efforts.

Virginie – Je relance le protocole.

Ève – Je vais au poste de pilotage supérieur.

Alban – Je t’accompagne.

Ils sortent. Les deux autres se mettent au travail pour préparer le décollage.

Paul – Donc Alban et Ève sont en couple. Ça devait arriver.

Virginie – Oui. Mais Ève est déjà en cloque, et ce n’est pas Alban le père. Ce n’est pas très catholique, tout ça…

Paul – Jésus non plus n’était pas le fils de son père.

Virginie – Et dire que ces gens-là nous auront fait la morale jusqu’au bout…

Paul – En tout cas maintenant, on n’a plus le choix… Je veux dire, nous deux…

Virginie – C’est la pire déclaration que j’ai jamais entendue.

Paul – Paul et Virginie, on était fait pour se rencontrer, non ?

Virginie – Mais si je me souviens bien, Paul et Virginie, ça ne se termine pas très bien…

Paul – Ah oui ? Remarque, au point où on en est…

Virginie – Tu as raison… Une histoire qui commence aussi mal que la nôtre, est-ce que ça peut vraiment se terminer encore plus mal ?

Noir.

 

Acte 3

 

Paul, Virginie, Alban et Ève sont à leurs postes, concentrés sur les préparatifs du décollage.

Paul – Cette fois, on y est. C’est le moment de vérité.

Ève – Trente secondes avant le décollage.

Effets spéciaux sonores et lumineux pour marquer la mise à feu.

Virginie – Les quatre réacteurs sont allumés.

Paul – Tous les voyants sont au vert.

Ève – C’est parti.

Alban – La fusée est sortie du silo.

Virginie – On accélère.

Ève – On est à moins de cent mètres de la surface.

Virginie – On va traverser la couche de décombres qui flottent encore au-dessus de nous. Ça va secouer un peu…

Nouvelles perturbations.

Paul – On a franchi l’obstacle. On est dans l’atmosphère terrestre !

Virginie – J’espère que la structure n’a pas trop souffert, et que la carlingue n’est pas endommagée.

Alban – Tous les paramètres sont OK. Nous prenons de l’altitude.

Ève – Nous sommes à cinq mille pieds.

Virginie – Nous quittons l’atmosphère de la Terre.

Moment d’émotion, ils échangent un regard à la fois soulagé et grave.

Alban – Regardez bien cette planète s’éloigner. Cette Terre dont nous avons fait un gigantesque cimetière, c’est la dernière fois que vous la voyez.

Ève – Et nos enfants ne la verront jamais plus.

Virginie – Pas avant des centaines de générations en tout cas, avant que les hommes, s’ils parviennent à survivre, soient en mesure de reconstruire un engin de ce type.

Paul – Il faudra pour ça rebâtir une civilisation. Une industrie.

Ève – En veillant à ce que cette révolution industrielle ne nous conduise pas au bord du même précipice.

Paul – Nous avons quitté la zone d’attraction terrestre. Je branche la gravité artificielle.

Virginie – La Terre est déjà loin. Nous allons contourner la Lune.

Ève – Le sort de l’humanité est entre nos mains.

Alban – Pour le meilleur ou pour le pire. À nous de choisir.

Même Paul semble ému. Il se rapproche pour lui tendre la main.

Paul – Sans rancune, Docteur.

Alban accepte de lui serrer la main.

Alban – Vous pouvez compter sur moi.

Ève – On n’a pas le choix, il va falloir s’entendre.

Paul – J’ai conscience de la responsabilité qui est la nôtre. Moi aussi, j’ai perdu toute ma famille. Mes amis.

Alban – Il faudra qu’on écrive tout ça dans un livre, pour les générations futures. Pour éviter qu’elles ne reproduisent les mêmes erreurs.

Virginie – Mais est-ce qu’elles nous croiront ?

Ève – En fait, tout ça, tout ce qui nous arrive, c’était déjà écrit dans la Bible. Le déluge, l’Arche de Noé…

Virginie – On a pris ça pour des contes à dormir debout…

Ève – Même sans croire en Dieu, on aurait dû comprendre la portée symbolique de ce livre qui nous vient de la nuit des temps.

Alban – Comment faire pour que notre message à nous parvienne intact jusqu’à ceux qui nous succéderont. Dans des milliers voire des millions d’années…

Paul – Je ne sais pas.

Virginie revient à son poste de commandement.

Virginie – J’ai branché le pilotage automatique.

Paul – J’ai réussi à sauver une bouteille de champagne russe.

Virginie lui lance un regard réprobateur.

Virginie – Tu crois vraiment qu’il y a lieu de fêter ça ?

Paul – Tu as raison, on le débouchera en arrivant.

Ève – Maintenant il va falloir rejoindre les caissons d’hibernation. Pour économiser nos réserves en oxygène. On en aura besoin à l’arrivée.

Alban – Si on se réveille un jour. Parce que beaucoup de choses peuvent arriver pendant un voyage de quelques milliers d’années, dans un vaisseau qui va à la vitesse de la lumière.

Virginie – Et si nous nous réveillons, reste à savoir si ce sera au paradis ou en enfer…

Ève – En attendant, c’est l’ordinateur de bord qui gérera tous les problèmes qui pourraient survenir, et qui prendra les décisions à notre place.

Alban – Espérons que lui, au moins, ne se trompera pas.

Virginie – Alors c’est le moment de se dire au revoir.

Ève – Ou adieu…

Ils se serrent l’un l’autre dans les bras.

Alban – Bonne chance.

Ève – Et à la grâce de Dieu.

Alban – Je ne crois pas en Dieu. Mais j’espère que lui croit en nous.

Virginie – On ne va pas tarder à le savoir.

Alban – Alors rendez-vous… dans seize mille ans. Peut-être…

Noir.

 

Acte 4

 

Alban et Ève se réveillent lentement de leur sommeil.

Ève – Alban ?

Alban – Ève ?

Ève – Tout va bien ?

Alban – Il me semble.

Ève – En tout cas, on est toujours en vie.

Alban – Oui… Enfin, je crois…

Ève – C’est curieux. Je me sens en pleine forme.

Alban – Moi aussi. Je ne me suis jamais senti aussi bien.

Ève – Peut-être que ça n’a pas marché…

Alban – Quoi ?

Ève – L’hibernation. On a dormi combien de temps ?

Alban – Je ne sais pas… J’ai l’impression d’avoir dormi une heure.

Ève regarde un cadran.

Ève – On a dormi exactement… seize mille deux cent quatorze ans sept mois trois semaines deux jours et une heure.

Alban – Ah oui quand même…

Ève – C’est ce qui s’appelle une grasse matinée.

Alban – Je ne te demande pas quel jour on est.

Ève – Sur Terre, on serait vendredi.

Alban – Mais tout ça… ça ne veut plus rien dire du tout.

Ève – Notre planète d’origine est à des milliers d’années lumière, et toute vie a probablement disparu de sa surface.

Alban – On est déjà arrivés à destination ?

Ève – Pas tout à fait. L’ordinateur de bord devait nous réveiller à l’approche de ce nouveau système solaire, 24 heures avant d’entrer dans l’atmosphère de Y214.

Alban – Et les deux autres ?

Ève – Ils dorment encore, apparemment.

Alban – Ce serait le bon moment pour s’en débarrasser. (Elle lui lance un regard réprobateur.) Je plaisante.

Ève – On va attendre encore un peu. La cryogénisation, c’est un processus très délicat. Mieux vaut ne pas brusquer les choses.

Alban – Et ton enfant ? Il bouge encore, lui aussi.

Ève – Ce n’était qu’un embryon quand on a congelé sa mère il y a seize mille ans. Il ne va pas bouger avant un certain temps.

Alban – La plus longue gestation de l’histoire de l’humanité… Comment est-ce qu’on l’appellera ?

Ève – Pas Caïn, en tout cas. Mais il faut encore lui trouver une terre d’accueil.

Alban – Y214… On devra lui trouver un nom aussi, à notre planète…

Ève – Tout de même… C’est un moment extraordinaire. Pour la première fois, des hommes vont entrer en contact avec une forme de vie totalement inconnue.

Alban – C’est excitant, c’est vrai. Et ça fait peur aussi…

Ève – J’ai l’impression d’être Christophe Colomb quelques heures avant de débarquer en Amérique.

Alban – L’Amérique, c’était quand même la même planète.

Ève – Est-ce que nous on va pouvoir s’adapter ?

Alban – Et est-ce que cette planète et ses éventuels habitants vont pouvoir s’adapter à nous ? Ne serait ce qu’aux virus qu’on transporte inévitablement avec nous.

Ève – On ne va pas tarder à le savoir.

Alban – Ç’aurait pu être un moment merveilleux. Mais il a fallu que l’Homme mette fin à l’humanité pour en arriver là.

Ève – On s’approche de la première planète de ce système solaire. Apparemment, elle est totalement inhabitable. Trop loin de son étoile.

Alban – Tout confirme que Y214 est bien habitable. L’atmosphère et la pesanteur sont très similaires à celles de la Terre. Une pesanteur légèrement moindre. Mais c’est infime.

Ève – Comment perdre quelques kilos sans effort… Il suffit de changer de planète.

Alban a un geste tendre envers elle.

Alban – Tu es très bien comme ça. Seize mille ans, et pas une ride…

Ève – Merci…

Ils s’embrassent.

Alban – Il faudrait peut-être les réveiller.

Ève – Vas-y… Je vais superviser la navigation. On se rapproche de notre destination finale… Si l’ordinateur ne nous a pas perdus en route. Le système de localisation est en panne pour l’instant…

Alban s’approche du caisson où repose Virginie.

Alban – J’ai l’impression d’aller réveiller la Belle au Bois Dormant.

Ève – Je t’interdis de l’embrasser…

Il se penche sur le caisson.

Alban – Non…

Ève – Quoi ?

Alban – Il n’y a personne dans le caisson.

Ève – Ce n’est pas possible…

Ève s’approche du caisson où est supposé reposer Paul.

Ève – Personne non plus…

Alban – Ils seraient déjà réveillés ?

Ève – Ils sont peut-être là-haut…

Alban – Je vais aller voir.

Ève – Ne me laisse pas seule trop longtemps, parce que c’est vraiment flippant. Tu ne veux pas que je vienne avec toi ?

Alban – Il faut que quelqu’un reste aux commandes.

Il sort. Ève s’affaire aux commandes. Elle semble surprise, puis inquiète. Elle manipule divers instruments de bord.

Ève – Et merde…

Alban revient au bout d’un instant, la mine défaite.

Ève – Alors ?

Alban – Oui, ils sont là-haut…

Ève – Mais…?

Alban – Ils sont morts.

Ève – Morts ? Dis-moi que tu n’y es pour rien.

Alban – Je n’y suis pour rien.

Un temps.

Ève – Mais morts comment ? Depuis combien de temps ?

Alban – Je ne sais pas exactement. Visiblement depuis très longtemps. Je te passe les détails…

Ève – Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

Alban – Je ne sais pas. Quelque chose n’a pas dû fonctionner dans leur hibernation. Le processus a été interrompu accidentellement. Ils se sont sans doute réveillés alors que le vaisseau était à mi-distance.

Ève – Impossible de revenir en arrière, et un délai beaucoup trop long pour parvenir à destination vivants.

Alban – Ils ont survécu pendant quelques temps, quelques mois, quelques années, et puis ils sont morts.

Ève – Ils n’ont pas pu se remettre en hibernation. Ils sont morts de vieillesse.

Alban – C’est dingue… Ils auraient pu nous réveiller… Nous tuer… Il ne restait que deux caissons en état de marche.

Ève – Ils auraient pu nous sacrifier pour s’en sortir à notre place.

Alban – Ils ne l’ont pas fait. Ils nous ont laissés dormir pendant seize mille ans.

Ève – Tu vois. Les hommes sont parfois capables du meilleur.

Alban – Oui… Ou alors c’est elle qui l’en a empêché.

Ève – On ne saura jamais ce qui s’est passé exactement.

Alban – J’espère au moins qu’on trouvera une terre où les ensevelir.

Un temps.

Ève – Alors maintenant, nous sommes vraiment seuls dans l’univers… Seuls avec cet enfant que je porte dans mon ventre.

Alban – Heureusement qu’il n’est pas de moi. Si on en fait un autre et qu’on compte sur eux pour perpétuer l’espèce, au moins ce ne sera que la moitié d’un inceste.

Ève – Au point où on en est, on n’est plus à ça près.

Alban – Et puis la Bible n’était pas si regardante là-dessus… Pour perpétuer l’espèce, les enfants d’Adam et Ève ont bien dû se marier ensemble, non ?

Ève continue de regarder ses instruments.

Ève – Il y a quelque chose que je ne comprends pas.

Alban – Quoi ?

Ève – On n’est pas où on devrait être.

Alban – On est où, alors ?

Ève – Les instruments de mesure et de navigation ne fonctionnent plus. On n’a presque plus d’électricité. Impossible de savoir où on est.

Alban – Et encore moins où on va…

Ève – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Il n’y a plus qu’à attendre. Le pilotage automatique fonctionne encore. On verra bien où il nous conduit.

Ève – Espérons que ce sera à bon port…

Noir

 

Acte 5

 

Alban et Ève sont installés chacun à leur poste de commande. Ils sont concentrés sur leurs tâches et ils ont l’air soucieux.

Ève – Nous venons d’entrer dans l’atmosphère de cette planète inconnue. Et nous sommes sous l’emprise de son attraction.

Alban – Même si la plupart de nos instruments sont pour l’instant hors d’état de fonctionner, la procédure automatique d’atterrissage semble se dérouler normalement.

Ève – J’ai réussi à remettre en état un des panneaux solaires. Les batteries commencent à charger. On ne devrait pas tarder à recevoir des informations.

Alban – Il serait temps, parce que le sol se rapproche très rapidement.

Ève – Si nous atterrissons sur un astre mort, ce sera la fin. Nous n’avons plus de carburant, il sera impossible de repartir ailleurs. Cette planète sera notre refuge ou notre tombeau.

Alban – Espérons qu’il s’agit bien de Y214…

Ève – Ce serait un miracle que l’ordinateur de bord ait trouvé une autre planète habitable.

Alban – Nous ne sommes plus qu’à 10.000 mètres de la surface. On commence à distinguer quelque chose à l’œil nu.

Ève – Ça ressemble à un grand océan, avec quelques terres émergées.

Alban – Reste à savoir si cet océan est bien constitué d’eau, si cette atmosphère est respirable, et si ces terres sont habitables

Ève – Habitables par des êtres humains comme nous, tu veux dire. Cette planète peut très bien être habitée par une forme de vie qui aurait su s’y adapter, mais être totalement invivable pour des organismes comme les nôtres.

Alban – On distingue quelques taches de couleur. Du vert, principalement.

Ève – De la végétation ?

Alban – Peut-être. S’il y a de la végétation, il y a peut-être aussi des animaux.

Ève – Voire même une forme de vie intelligente.

Alban – Par intelligente, tu veux dire une espèce comme la nôtre, capable de détruire sa propre planète d’origine en l’espace de quelques siècles ?

Ève – Disons une espèce raisonnable, alors.

Alban – On commence à distinguer les détails.

Ève – Oui, c’est bien ça. Un immense océan, parsemé d’îles, avec une végétation luxuriante.

Alban – On ne voit pas de traces de civilisation…

Ève regarde un écran.

Ève – Ça y est, les batterie sont suffisamment chargées. L’ordinateur de bord commence à envoyer des informations.

Alban – Et alors ?

Ève – C’est incroyable à quel point cette planète ressemble à la Terre.

Alban regarde l’écran par dessus l’épaule d’Ève.

Alban – Elle a exactement les mêmes caractéristiques.

Ève – Oui… On dirait qu’elle matche à 99%. C’est incroyable…

Alban – Il y a un problème ?

Ève – Si on veut…

Alban – Quoi ?

Ève – L’ordinateur a pu enfin nous localiser.

Alban – Et ?

Ève – Nous ne sommes pas où nous devrions être.

Alban – On n’est pas sur Y214 ?

Ève – Pendant notre sommeil, l’ordinateur de bord a dû juger que la planète que nous visions n’était finalement pas habitable. Et il a décidé de changer le plan de vol.

Alban – Ou alors c’est eux…

Ève – Eux ?

Alban – Paul, Virginie… Ils se sont rendus compte que ce voyage nous conduisait à la mort, et ils ont changé de route.

Ève – Dans ce cas, ils ont décidé de rebrousser chemin.

Alban – Rebrousser chemin ?

Ève – Ce système, c’est notre système solaire. La planète que nous avons dépassée tout à l’heure, c’est Neptune. Et notre destination, c’est la Terre.

Alban – La Terre ?

Ève – Nous allons atterrir dans quelques minutes. Après un périple de seize mille ans dans la galaxie.

Alban – Tout ça pour ça… Alors finalement, nous revenons pour mourir sur cette terre qui nous a vus naître…

Ève – Pas sûr…

Alban – Quoi ?

Ève – D’après les informations que je reçois, pendant ces seize mille ans, la planète est redevenue habitable.

Alban – La Terre n’est plus seulement un vaste océan. On distingue clairement un chapelet d’îles.

Ève – Les calottes glaciaires se sont un peu reconstituées aux pôles.

Alban – Quelle est la température au sol ?

Ève – Encore dans les 80 degrés à l’équateur, mais tempérée ailleurs… Une vingtaine de degrés sur l’île où l’ordinateur a décidé de nous poser.

Alban – L’océan n’est plus en ébullition.

Ève – La planète est habitable. Partiellement, en tout cas…

Alban – Habitable… mais plus habitée.

Ève – Non… Apparemment, il n’y a plus personne… Aucune trace de vie humaine…

Alban – Quelques animaux, peut-être.

Ève – Des poissons, probablement. Certaines espèces qui auraient survécu à des profondeurs extrêmes. Et qui redeviendraient peu à peu amphibies.

Alban et Ève regardent ensemble vers un hublot imaginaire situé côté spectateurs.

Alban – Il faudra tout recommencer à zéro.

Ève – En essayant de ne pas refaire les mêmes erreurs…

Alban – J’aperçois l’endroit où nous allons nous poser. On voit même un palmier.

Ève – Tu es sûr que ce n’est pas un pommier ?

On entend un grondement, et un signal d’alerte clignote.

Alban – C’est quoi, ça ?

Ève – Le pilotage automatique ne répond plus. Je vais passer en manuel.

Alban – On va essayer de se poser en douceur.

Ils s’affairent tous les deux à leurs postes de commande. On entend un nouveau grondement et un nouveau signal d’alerte.

Ève – Qu’est-ce qui se passe encore ?

Alban – Les commandes manuelles ne répondent plus non plus.

Ève – L’Arche est devenue incontrôlable. Sa trajectoire est modifiée. Si on ne s’éjecte pas maintenant, on va se retrouver au beau milieu de l’océan…

Alban – La navette ne résistera pas à l’impact.

Ève – Au mieux on sera naufragés au milieu de cet océan, sans moyens de regagner une côte.

Alban – Qu’est-ce qu’on fait ?

Ève – Il faut s’éjecter. Finir la descente en parachute.

Alban – Alors adieu les derniers vestiges de la civilisation d’avant. On arrivera sur Terre dans le plus simple appareil.

Ève – Presqu’en tenue d’Ève et d’Adam.

Ils se lèvent pour endosser leurs parachutes, et s’approchent au devant de la scène, comme si c’était de ce côté qu’ils allaient sauter. Ils se donnent la main.

Alban – Bienvenue au Jardin d’Eden. Prête à réinventer l’humanité avec moi ?

Ève – Si on s’en sort, à nous de décider si nous ferons à nouveau de cette terre un enfer ou un paradis.

Ils font encore un pas en avant et se figent.

Alban – Go ?

Ève – Go !

Noir

Fin

  

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.
Toute contrefaçon est passible d’une condamnation
allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Avignon – Août 2019

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-271-4

Ouvrage téléchargeable gratuitement

 

À cœurs ouverts

Posted juillet 22, 2019 By admin

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

Jusqu’à 24 personnages (hommes et femmes)
Dans un bistrot situé en face d’un hôpital, et tenu par un drôle de patron, se croisent les destins d’hommes et de femmes à la recherche d’un cœur à prendre. Pour une transplantation, ou plus si affinité…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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À cœurs ouverts

Scène 1

Un bistrot. Le patron est derrière son bar, en train d’essuyer des verres. Une femme arrive, ne respirant pas la joie de vivre. Sans un regard vers lui, elle vient s’installer au comptoir. Le patron l’observe un instant du coin de l’œil.

Patron – Madame… Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

Elle – Vous avez de l’arsenic ?

Patron – C’est pour emporter ou pour consommer sur place ?

Elle – J’hésite encore…

Patron – Prenez un café en attendant. Avec un petit calva, ça vous remontera. Le calva c’est pour moi.

Elle – Un calva ? À cette heure-ci ?

Patron – Sachez que le calva est connu depuis l’Antiquité pour ses vertus antidépressives. J’en prescris tous les jours à mes clients, et personne ne s’est encore suicidé jusqu’à maintenant.

Elle – C’est gentil, mais je me contenterai du café. Je travaille à l’hôpital, juste en face.

Il lui prépare son café.

Patron – Aide-soignante… Ça ne doit pas être marrant tous les jours…

Elle – Chirurgien.

Patron – Ah… Pardon Docteur…

Elle – C’est un peu mieux payé, mais ce n’est pas forcément plus marrant.

Patron – Je vois ça…

Elle – Et encore, je ne vous parle que de mon boulot. Heureusement que je bosse jour et nuit. Ne pas avoir de vie privée, ça n’a pas que des inconvénients, vous savez… quand on a une vie de merde…

Il lui tend un journal.

Patron – Jetez un coup d’œil à votre horoscope, il prévoit peut-être une amélioration passagère.

Elle jette un regard au journal.

Elle (lisant) – « Vous donnerez votre cœur à un inconnu »…

Elle repose le journal sur le comptoir.

Patron – C’est une bonne nouvelle, non ?

Elle – Ça dépend.

Patron – Il ne faut pas donner son cœur à n’importe qui, c’est sûr.

Elle – Et surtout, il vaut mieux le donner de son vivant.

Patron – Je ne suis pas sûr de vous suivre…

Elle – « Vous donnerez votre cœur à un inconnu »… Regardez, ce n’est pas à la rubrique amour, c’est à la rubrique santé…

Patron – Ça doit être une erreur…

Elle – J’ai un patient qui attend une transplantation cardiaque. Il nous manque juste un donneur en bonne santé. Mais mort de préférence.

Patron – Ah oui…

Elle – On ne peut rien faire d’autre que d’attendre… Il faudra que quelqu’un meurt pour qu’un autre vive.

Patron – C’est le destin…

Elle – Un accident est si vite arrivé. Après tout ce sera peut-être moi. Puisque c’est dans mon horoscope.

Il pose le café devant elle.

Patron – Décidément, vous êtes de nature optimiste…

Elle – Je n’ai pas eu d’enfant, ce serait ma dernière chance de donner la vie…

Patron – Vous êtes vraiment sûre que vous ne voulez pas ce calva ?

Elle – Jamais pendant le service… Si un donneur se présente et que je dois opérer dans une heure…

Patron – Si c’est vous le donneur, il n’y aura plus personne pour faire cette opération.

Elle – En matière de transplantations cardiaques, ce sont les donneurs qui manquent, pas les chirurgiens. Ce genre d’opérations, ça reste exceptionnel. J’en connais qui seraient prêts à tuer pour réaliser leur première transplantation.

Patron – Bon, alors c’est moi qui vais le boire ce calva, et je vous offre le café.

Elle – Vous êtes un drôle de cafetier. Ce n’est pas comme ça que vous allez faire des affaires.

Le patron se sert un calva et le boit cul sec.

Patron – Il y a longtemps que j’ai renoncé à l’idée de faire fortune. Et puis je n’offre pas le café à tout le monde, vous savez…

Elle – Pourquoi moi ? On ne peut pas dire que je sois d’un commerce agréable…

Patron – Je me suis toujours méfié des gens trop aimables. J’ai mes têtes, c’est tout. Il y en a qui me reviennent et d’autres pas.

Elle – En somme, j’ai de la chance, alors…

Patron – Remarquez, on ne se connaît pas… C’est peut-être moi, votre bel inconnu…

Elle – Allez savoir… Bon, il faut que je file…

Patron – Encore une vie à sauver ?

Elle – Non, mais je suis garée sur une place « handicapé ».

Patron – Avec votre caducée sur le pare-brise, vous pouvez vous garer n’importe où sans avoir d’amende, non ? Rien que pour ça, j’aurais aimé faire médecine.

Elle – Merci pour le café…

Patron – Faites bien attention en traversant la rue.

Elle – On vient à peine de se rencontrer, et vous êtes déjà une mère pour moi. Si je suis encore célibataire dans dix ans, faites-moi penser à vous épouser.

Patron – Hélas… qui aurait envie d’épouser sa mère ? (Elle sort) C’est le drame de ma vie…

Noir

Scène 2

Le patron est derrière son comptoir. Il lit le journal. Un homme et une femme arrivent. Ils s’asseyent à une table.

Elle – Je te préviens, je n’ai pas beaucoup de temps… Je reprends mon service dans une heure. Et mon patron n’attend qu’une occasion pour me virer…

Lui – Merci de me sacrifier ta pause déjeuner.

Elle – Non, mais je ne te sacrifie rien… (Regardant la carte) Je vais manger quelque chose. Pas toi ?

Lui – Si, si, bien sûr, je veux dire… Merci d’avoir accepté de déjeuner avec moi.

Elle repose la carte. Un temps.

Elle – Donc, tu avais quelque chose à me dire…

Lui – Oui…

Silence embarrassé.

Elle – Je t’écoute…

Le patron lance un regard intrigué vers eux.

Lui – Je ne sais pas trop comment te dire ça…

Elle – Comme on n’a pas trop le temps, je vais t’aider un peu… Tu veux sortir avec moi, c’est ça ?

Lui (pris de court) – Oui, enfin…

Le patron arrive, interrompant cette scène un peu pathétique.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

Elle – Une salade niçoise… sans anchois et sans thon.

Lui (pour plaisanter) – Un jambon beurre… sans beurre. (La femme ne rit pas et le patron lui lance un regard glacial.) Non, je déconne. Un jambon beurre, s’il vous plaît.

Patron – Une niçoise et un Paris-beurre. C’est parti.

Le patron repart.

Elle – Tu manges de la viande ?

Lui – Euh… oui. Enfin, non.

Elle – Mais tu manges du jambon…

Lui – Oui, mais… Du jambon, ce n’est pas vraiment de la viande, si ?

Elle – Tu as vu la dernière enquête de L214 sur l’élevage des cochons en cages ?

Lui – Non.

Elle – Je pense que si tu l’avais vue, tu ne mangerais plus de jambon…

Lui – Excuse-moi, je… Je ne savais pas…

Elle – C’est ce que disaient les Allemands après la guerre au sujet des camps.

Lui – Qu’est-ce qu’ils disaient ?

Elle – Je ne savais pas…

Lui – D’accord… donc… tu es végétarienne.

Elle – Vegan.

Lui – OK…

Elle – Tu ne connais pas la différence, c’est ça ?

Lui – Non.

Elle – Je ne mange aucun produit d’origine animale. Je ne porte pas de cuir, non plus. Pas de fourrure, évidemment.

Lui – De ce temps-là…

Elle – Pardon ?

Lui – Non, je veux dire… Moi non plus, je ne porte pas de fourrure. C’est déjà un début, non ?

Elle – Écoute, je vais être franche avec toi, je ne pourrai jamais sortir avec un type qui bouffe du jambon. Mais on peut être amis, si tu veux… On n’est pas sectaires, non plus.

Lui – C’est si grave que ça ? Je veux dire… C’est juste une tranche de jambon.

Elle – Tu sais dans quelles conditions il a été élevé, ce cochon ? Comment il a vécu ? Dans quelles conditions il a été abattu ?

Lui – Non.

Elle – Tu as déjà visité un élevage de porcs ?

Lui – Non.

Elle – Tu as déjà visité un abattoir ?

Lui – Non… et toi

Elle – Moi non plus, mais j’ai vu beaucoup de vidéos là-dessus.

Lui – OK… Non, mais… je n’y tiens pas plus que ça, moi, au jambon… Enfin, je veux dire… à la viande en général.

Elle – Donc, tu pourrais devenir vegan, juste pour sortir avec moi ?

Lui – Pourquoi pas ? Bien sûr ! Absolument…

Elle – Et si j’étais musulmane ou juive, que je te demandais de ne plus manger de porc et de te convertir à ma religion, tu le ferais ?

Lui – Tu es musulmane ?

Elle – C’est juste une supposition. Alors ?

Lui – Je ne sais pas… Peut-être… Je suis catholique, mais… C’est comme pour la viande, je n’y tiens pas plus que ça…

Elle – Tu es vachement influençable, en fait.

Lui – Ou alors… je tiens vachement à sortir avec toi.

Elle – Ouais… mais ce ne serait pas par conviction.

Lui – Que je sortirais avec toi ?

Elle – Que tu arrêterais la viande ! Ce serait juste pour sortir avec moi.

Lui – Oui, enfin…

Elle – Et dès que je t’aurais largué, tu te remettrais à bouffer de la viande.

Lui – On ne sort pas encore ensemble, et tu envisages déjà de me larguer ?

Un temps.

Elle – C’est quoi ta pire expérience alimentaire ?

Lui – Pardon ?

Elle – Le pire repas de ta vie, si tu préfères.

Lui (plaisantant) – J’espère que ça ne va pas être celui-ci… (Elle reste à nouveau de marbre) Non, je… Je ne sais pas…

Elle – Eh bien moi, je peux te le dire.

Lui – OK.

Éventuellement musique mélodramatique pendant le récit de cet épisode traumatique.

Elle – Je devais avoir une dizaine d’années. On était invités avec mes parents chez des amis à eux. Un médecin et sa femme. Ce n’était pas vraiment des amis, en fait. C’était juste nos nouveaux voisins. Ma mère les avaient invités une première fois pour leur souhaiter la bienvenue dans le quartier, et ils nous rendaient l’invitation. Mes parents sont des gens très simples. Ça devait les flatter d’être invités à dîner chez un chirurgien. Ils s’attendaient sans doute à ce que ces grands bourgeois mettent les petits plats dans les grands. Donc on prend l’apéro, on bavarde un peu et on se met à table. C’est vrai que la vaisselle était en porcelaine, et la nappe d’une blancheur immaculée. Il y avait tellement de couverts sur la table qu’on se demandait lequel prendre pour commencer. Arrive le plat principal, après une salade verte, et qu’est-ce que le chirurgien met sur la table ?

La musique s’arrête brusquement.

Lui – Tu me fais peur…

Elle – Un cœur !

Blanc.

Lui – Un cœur  humain ?

Elle – Non quand même… Enfin je ne crois pas. Un cœur de bœuf, j’imagine.

Lui – Un cœur de bœuf… Je ne savais même pas que ça se mangeait… Le mou, à la rigueur… Pour les chats… C’est du poumon, je crois… Mais un cœur !

Elle – Et ces deux sadiques ont encore le culot de nous demander si on aimait ça.

Lui – Et alors ?

Elle – Mes parents sont des gens extrêmement polis… Alors invités chez un docteur, tu penses bien… Donc ma mère de répondre poliment : mais bien sûr, vous pensez bien. On n’en a jamais mangé, mais bon. Il faut bien une première fois, pas vrai ?

Lui – Oh putain…

Elle – Et mon père qui en remet une couche : Ah oui, du cœur de bœuf, c’est original, ça change un peu. C’est vrai, on n’y pense jamais, on devrait en faire plus souvent, hein chérie ? Moi, je suis prise d’un haut-le-cœur, évidemment. Je dis que je n’aime pas ça. Ma mère insiste : tant qu’on n’a pas goûté, on ne peut pas dire qu’on aime pas ça ! Et le docteur de nous faire la leçon : vous savez que chez les peuples primitifs, les guerriers mangeaient le cœur de leurs ennemis pour s’approprier leur force ? Et la femme du docteur d’en rajouter : en tout cas, c’est très bon pour la santé, le cœur de bœuf. C’est plein de protéines. Et ne dit-on pas « fort comme un bœuf »… Et me voilà avec un énorme morceau de cœur dans mon assiette.

Lui – Il n’y avait rien d’autre à bouffer ?

Elle – De la salade verte.

Lui – Du cœur avec de la salade…

Elle – Ce n’est pas facile à couper non plus, je peux te le dire. Genre une semelle en caoutchouc, tu vois ? Tu en as déjà mangé ?

Lui – Une semelle en caoutchouc…?

Elle – Et tout le monde de mastiquer son cœur de bœuf avant de se forcer à l’avaler. Le tout en parlant de la pluie et du beau temps, pour faire comme si tout ça était parfaitement normal.

Lui – Et c’est bon ? Enfin, je veux dire… Quel goût ça a ?

Elle – Aucun. Ça a la consistance d’un chewing-gum. Depuis, je n’ai plus jamais mâché de chewing-gum. Et surtout, du jour au lendemain, je suis devenue vegan. Avant même que le mot existe. Je me demande même si ce n’est pas moi qui ai inventé le concept…

Lui – Ah oui… Il y a de quoi être traumatisée pour toujours…

Elle – Attends… et si c’est toi qui avais raison…?

Lui – Pardon ?

Elle – Maintenant, je me demande si c’était vraiment un cœur de bœuf.

Lui – Non ?

Elle – Ben c’était un chirurgien, tu vois… Quand ils transplantent un nouveau cœur à un patient, on ne sait pas trop ce qu’ils font de l’ancien. J’imagine qu’il n’y a pas beaucoup de malades qui demandent à le récupérer pour le garder en souvenir dans un bocal.

Lui – Tu crois qu’il y a des chirurgiens cannibales ?

Le patron revient avec le sandwich et la salade.

Patron – Et voilà. Un Paris-beurre et une niçoise sans anchois ni thon. J’ai mis du maquereau à la place. (La fille lui lance un regard assassin, et il poursuit pince-sans-rire.) Je plaisante. Bon appétit.

L’homme regarde son sandwich, avant de le repousser.

Lui – Non, c’est toi qui as raison. Ce ne serait pas honnête de ma part.

Elle – Quoi

Lui – D’arrêter la viande juste pour sortir avec toi. Il faut que j’y crois.

Elle – C’est sûr…

Lui – Le problème, c’est que d’arrêter la viande, c’est comme d’arrêter la clope. Quand on est accro…

Elle – Donc tu renonces à…

Lui – Je sais ce que j’ai à faire.

Elle – Là c’est toi qui me fais peur.

Lui – Je vais aller à la boucherie juste en face. Je vais acheter un cœur de bœuf, et je vais le bouffer tout entier. Après, je pense que je serai définitivement dégoûté de la viande. Comme toi.

Elle – Tu ferais ça pour moi ? Tu boufferais un cœur de bovin ?

Lui – À ton avis ?

Il se lève. Surprise, elle se lève aussi.

Elle – Mais… tu y vas maintenant ?

Lui – Si je réfléchis trop, je risque de ne pas y arriver.

Elle – Et… tu as une recette ?

Lui – Je vais le bouffer cru. Je suis un guerrier, non ?

Elle – Bon…

Lui – Allez, souhaite-moi bonne chance.

Il l’enlace et, jouant sur l’effet de surprise, il l’embrasse longuement et fougueusement sur la bouche. Il sort. Elle le regarde partir, interloquée. Le patron, qui a tout vu, revient.

Patron – Ça ne lui a pas plu, le Paris-beurre ?

Elle – Il a décidé de devenir vegan.

Patron – En tout cas, il a l’air vraiment motivé…

Elle – Oui…

Noir

Scène 3

Le patron passe un coup de chiffon sur son comptoir. Un couple arrive et s’assied à une table.

Lui – Tu es sûre que c’est une bonne idée ?

Elle – Quoi ?

Lui – De prendre un dernier verre ensemble.

Elle – On a été mariés pendant dix ans. On ne va pas se quitter comme ça, dans le bureau d’un juge. Ce serait trop triste.

Lui – Oui…

Le patron arrive.

Patron – Et pour ces messieurs-dames ?

Elle – Qu’est-ce que tu prends ?

Lui – Je ne sais… (Ironique) Champagne ?

Elle – Pourquoi pas…?

Lui – Alors deux coupes, s’il vous plaît.

Patron – Désolé, je n’ai que de la blanquette de Limoux. Pour les kirs. Vous savez, ici, on est en face d’un hôpital, on n’a pas souvent l’occasion de faire péter la Veuve Clicquot.

Lui – Bon… Alors un café.

Elle – Moi aussi.

Patron – Et deux expressos.

Le patron s’éloigne.

Elle – Alors ça y est… Cette fois, c’est vraiment fini ?

Lui – C’est ce qu’on voulait, non ?

Elle – Bien sûr. Ça n’empêche pas…

Lui – Tu ne regrettes pas ?

Elle – Un divorce, c’est toujours un échec. Je regrette que ça n’ait pas marché.

Lui – Moi aussi…

Un temps.

Elle – En même temps, c’est toi qui m’as trompée.

Lui – Oui…

Elle – Excuse-moi, je ne voulais pas revenir là-dessus… On est divorcés, tu n’as plus de comptes à me rendre.

Lui – Non… (Un temps) Et toi, tu ne m’as jamais trompé ? Tu peux me le dire, maintenant.

Elle – Non.

Lui – Un simple dérapage sans lendemain ?

Elle – Non.

Lui – Un petit baiser furtif, un soir, après quelques verres de trop ?

Elle – Non.

Lui – Non, bien sûr… Tu es tellement parfaite…

Elle – Je crois comprendre que dans ta bouche, ce n’est pas un compliment…

Le patron rapporte les deux cafés.

Patron – Et voilà…

Elle – Merci.

Le patron repart.

Lui – Je peux te demander quelque chose ? Maintenant que c’est fini, de toute façon…

Elle – Encore ?

Lui – Pour l’instant, tu n’as rien avoué…

Elle – Si c’est un interrogatoire, alors… Vas-y, je t’écoute…

Lui – Est-ce qu’au moins une fois, pendant toutes ces années qu’on a passées ensemble, tu m’as menti ?

Elle – Menti ?

Lui – Même par omission. Quelque chose d’important que tu m’aurais caché. Quelque chose dont tu ne serais pas fière, évidemment. Sinon, ça n’a aucun intérêt…

Elle – Pourquoi tu me demandes ça, maintenant ?

Lui – Je ne sais pas… Savoir que finalement, tu n’étais pas si parfaite… Ça m’aiderait à faire mon deuil.

Elle – Je ne suis pas morte tout de même.

Lui – Je veux dire le deuil de notre relation. De notre amour, si je peux me permettre.

Elle – Tu peux.

Lui – Alors

Elle – Si ça peut t’aider…

Lui – Je t’écoute.

Elle – Ce n’est pas si facile…

Lui – Ne me dis pas que tu as l’embarras du choix.

Elle – Non, justement. Je réfléchis…

Lui – J’ai tout mon temps.

Elle – Tu te souviens de notre première voiture ?

Lui – Oui.

Elle – Un matin, on l’a retrouvée dans la rue avec une aile complètement enfoncée.

Lui – Oui.

Elle – Évidemment, personne n’avait laissé de mot pour le constat.

Lui – Non.

Elle – C’était moi. J’avais embouti le pilier du portail en sortant en marche arrière. La voiture était neuve, je n’ai pas osé te le dire. J’avais tellement honte. J’ai garé la voiture dans la rue, et je n’ai rien dit.

Lui – Je sais.

Elle – Tu sais ?

Lui – Il y avait la trace de la peinture sur le pilier du portail. Elle doit y être encore.

Elle – Et tu n’as rien dit ?

Lui – Tu avais l’air d’y tenir tellement à ce mensonge… Qu’est-ce que ça aurait changé ?

Elle – Rien, probablement. Mais pourquoi n’avoir rien dit ?

Lui – Tu bousilles notre voiture toute neuve. Tu mens de façon totalement pathétique. Je ne suis pas flic. Qu’est-ce que j’aurais pu dire ?

Elle – Je ne sais pas. Tu aurais pu… marquer un point.

Lui – Ce n’est pas comme ça que je voyais notre couple. C’était tellement enfantin, ce mensonge. Presqu’attendrissant. Je me suis dit que ça devait être important pour toi. J’ai préféré te laisser ta dignité…

Elle – Merci… c’est gentil.

Lui – Oui… (Un temps) Et toi, tu te fous de moi.

Elle – Pas du tout. C’est vrai, je t’assure.

Lui – Quand tu m’as demandé si je t’avais déjà trompé, j’ai été honnête avec toi. J’aurais pu nier. On serait peut-être encore mariés. À toi de jouer le jeu, maintenant. Il y a forcément autre chose… Quelque chose de plus grave…

Silence.

Elle – D’accord… Tu te souviens quand tu étais parti trois jours à Toulouse pour un congrès.

Lui – Oui.

Elle – Je t’avais dit que j’irai à l’hôpital pour un examen de routine.

Lui – Ah oui… je me souviens.

Elle – C’était pour une IVG.

Lui – Une IVG…

Elle – Un avortement, si tu préfères…

Lui – On avait décidé d’avoir un enfant… Tu avais arrêté la pilule…

Elle – Oui…

Lui – Je ne comprends pas.

Elle – Moi non plus…

Lui – Et alors

Elle – Je ne sais pas… J’ai eu peur.

Lui – Peur ?

Elle – Peur de ne pas y arriver. Peur que tu me quittes… Entre nous, je n’avais pas tout à fait tort.

Lui – Ne renverse pas les rôles… Si on avait eu cet enfant, les choses auraient peut-être été différentes.

Elle – Peut-être…

Un temps.

Lui – Comment tu as pu nous faire ça ?

Elle – Merci de ne pas avoir dit me faire ça… Ça ne s’explique pas. Je ne me suis pas sentie capable. Capable d’assumer ça.

Lui – Ça

Elle – Donner la vie. Devenir mère.

Lui – Tu aurais pu m’en parler. Partager ça avec moi.

Elle – Je n’ai jamais osé te le dire… J’avais trop honte…

Lui – Comme pour la voiture.

Elle – Je suis vraiment désolée. J’ai eu peur…

Lui – Je te faisais peur à ce point ? Même pour la voiture…

Elle – C’est de moi dont j’avais peur. (Un temps) Tu crois vraiment que les choses auraient pu être différentes ?

Lui – Les choses sont toujours comme elles sont. Ça ne sert à rien de les imaginer autrement après coup. Il faut croire que nous deux, ce n’était pas possible.

Silence.

Elle – Je crois qu’on ferait mieux d’y aller.

Lui – Oui…

Ils se lèvent pour partir.

Elle – Tu la revois toujours ?

Lui – Qui

Elle – Celle avec qui tu m’as trompée.

Lui – Ah, celle-là…

Elle – Tu ne m’as jamais dit qui c’était. Tu peux me le dire, maintenant. Je la connais ?

Lui – À quoi ça servirait…?

Un temps.

Elle – Tu ne m’as jamais trompée.

Lui – Non…

Elle – Alors pourquoi

Lui – C’était plus facile comme ça.

Elle – Tu veux dire plus facile pour moi.

Lui – Plus facile pour nous deux… Je crois qu’on ferait mieux d’y aller, maintenant… 

Elle – Allons-y.

Ils partent.

Noir

Scène 4

Le patron ramasse des verres sur le comptoir et les plonge dans un évier qu’on ne voit pas. Un homme et une femme arrivent. L’homme jette un regard suspicieux et un peu dégoûté vers le bar. Ils s’asseyent à une table.

Lui – C’est vraiment crado. Je me demande pourquoi je continue à venir ici.

Elle – C’est le seul bistrot en face de l’hôpital…

Lui – Quand tu vois les normes d’hygiène qu’on nous impose dans notre boulot… Un patient attrape une maladie nosocomiale dans ton service, même un rhume, il te fait un procès. Ensuite il vient prendre son petit ballon de rouge ici dans un verre à peine rincé entre deux clients, dont l’un a peut-être une hépatite et l’autre le virus Ebola.

Elle – Ouais…

Lui – Tu as vu ça ? La vaisselle sale baigne dans l’évier du matin au soir. Je ne te raconte pas le bouillon de culture… À la fin de la journée, tu as partagé tes microbes avec la moitié de la ville. Maladies nosocomiales, tu parles. Et une maladie que t’attrape dans un bistrot, comment ça s’appelle ?

Elle – Une cirrhose du foie

Le patron s’approche.

Patron – Et pour ces messieurs-dames, qu’est-ce que ce sera ?

Lui – Je ne sais pas… Un jus de tomate.

Elle – Un café.

Le patron s’éloigne.

Lui – Je ne sais pas pourquoi je prends du jus de tomate, j’ai horreur de ça.

Elle – On ne sait plus quoi prendre, à force.

Lui – Les sodas, c’est tellement sucré. J’aurais dû prendre un jus de fruits.

Elle – Il est encore temps…

Lui – Je ne sais pas… Tu as vu la gueule du patron ? Il n’a pas l’air aimable.

Elle – Tu veux que j’y aille ?

Lui – Trop tard, il vient de déboucher la bouteille. C’est tout moi, ça. Je vais devoir m’enfiler un jus de tomate alors que j’ai horreur de ça. En plus, la tomate, ça me donne des brûlures d’estomac. Pas toi ?

Elle – Non.

Lui – Tant pis, je ne le boirai pas…

Elle (pour changer de sujet) – Qu’est-ce que tu fais cet été ?

Lui – Je ne sais pas encore… J’irai sans doute passer une semaine ou deux chez mes parents, comme tous les ans.

Elle – Tu es très lié avec tes parents, alors.

Lui – Pas spécialement. Ils sont chiants, mais ils ont une villa avec piscine près d’Antibes.

Elle – Quand on est chiants, si on veut encore voir ses enfants après qu’ils ont quitté la maison, il faut investir dans une piscine. Tu devrais y penser pour les tiens, le moment venu…

Lui – Ouais… Sauf si je n’ai pas envie de les voir trop souvent.

Elle – Et à part ça, ça va ?

Lui – Oui, enfin… ma femme a encore invité les voisins à dîner.

Elle – Et alors ?

Lui – Ce n’est pas qu’ils ne sont pas sympas, mais… ils sont un peu chiants, eux-aussi…

Elle – Pourquoi elle les a invités ?

Lui – On vient d’arriver dans le quartier. Ils ont eu la gentillesse de nous inviter chez eux pour faire connaissance. Du coup on s’est sentis obligés de leur rendre l’invitation. Je crains que ça devienne une habitude, tu vois ?

Elle – Je vois très bien.

Lui – Maintenant qu’on a mis le doigt dans l’engrenage…

Elle – J’ai peut-être une solution.

Lui – Une solution

Elle – Pour être sûr qu’ils ne reviendront jamais bouffer chez toi.

Lui – Comment ça ?

Elle – Il m’est arrivé la même chose il y a quelques années, quand j’ai acheté la maison.

Lui – Et alors ?

Elle – Les voisins nous invitent. Des enseignants, tu vois. Abonnés à Télérama, meublés par la CAMIF. De gauche, évidemment. Écolos tendance végétariens mais qui mangent quand même de la viande de temps en temps si elle est bio.

Lui – Je vois très bien. Gentils, mais totalement assommants. Et comment tu as fait pour t’en défaire ?

Elle – Quand on leur a rendu l’invitation, je leur ai servi un plat un peu spécial.

Lui – Spécial

Elle – Un cœur.

Lui – Un cœur ? Comment ça un cœur ?

Elle – Un cœur de bœuf. Direct. Juste avec une salade.

Lui – Un cœur de bœuf ? Je ne savais même pas que ça se mangeait… Où est-ce que tu as trouvé ça ?

Elle – À la boucherie du coin.

Lui – Je ne savais pas que ça se vendait.

Elle – Ah non, mais il ne me l’a pas vendu. Il me l’a donné.

Lui – Non ? Et ils en ont bouffé ?

Elle – Ce sont des gens polis, tu comprends. Je t’ai dit, des enseignants, tu vois. Alors tolérance, respect de la différence, ils n’ont pas osé moufter, tu penses bien. Genre je respecte les coutumes de chacun, même si elles sont différentes des miennes, et je fais un effort pour partager quelque chose avec eux, même si ce n’est pas exactement mes valeurs. Ils se sont pincés le nez, et ils ont tout bouffé.

Lui – Et après ?

Elle – On ne les a jamais revus.

Lui – Jamais ?

Elle – On se croise de temps en temps, évidemment, on est voisins. Mais ils n’ont plus osé nous réinviter, de peur qu’on leur rende l’invitation, et qu’on leur serve un truc encore pire que la dernière fois… On les a totalement traumatisés, je te dis.

Lui – C’est dingue…

Elle – Ah, non, tu aurais dû voir leurs têtes quand j’ai posé ça sur la table… J’aurais dû prendre une photo. D’ailleurs je crois que je l’ai fait…

Lui – Merde… Mais du coup, tu as dû en bouffer aussi.

Elle – Il faut savoir ce qu’on veut, mon vieux. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais après, tu es tranquille pour le restant de ta vie.

Lui – D’accord… Ouais, je ne sais pas trop… Je vais en parler à ma femme…

Elle – Surtout pas, malheureux !

Lui – Pourquoi ça ?

Elle – Elle ne serait pas d’accord, évidemment !

Lui – Oui… Il y a des chances.

Elle – Non, tu lui fais la surprise. Tu lui dis, ce soir, c’est moi qui cuisine, chérie.

Lui – Ah oui, rien que ça, ça va la surprendre, c’est sûr…

Elle se lève.

Elle – Bon allez, il faut que je te laisse.

Lui – OK.

Elle – Tu me raconteras ta soirée, promis ?

Lui – Attends, il ne m’a même pas encore servi mon jus de tomate…

Elle – Tu verras, ça marche à tous les coups. Si tu ne veux plus jamais les avoir à dîner sans te fâcher avec eux, c’est la seule solution, je t’assure… Il y a une boucherie juste en face.

Lui – Merci du conseil ! Tu as raison, je vais faire ça…

Elle – Quand on peut aider…

Elle sort.

Noir

Scène 5

Le patron attend derrière son comptoir, désœuvré. Un homme et une femme arrivent.

Elle – Salut Marcel.

Le patron répond d’un hochement de tête. Ils s’asseyent à une table. Le patron arrive pour prendre la commande.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

Elle – Comme d’habitude.

Patron – Et vous ?

Lui – Pareil.

Patron – Pareil que la petite dame ou pareil que d’habitude ?

Lui – Pardon ?

Patron – Je ne sais pas ce que vous prenez d’habitude, moi !

Lui – Je viens pourtant tous les matins, comme elle.

Patron – C’est comme ça. Il y a des têtes dont je me souviens, et d’autres que je préfère oublier…

Lui – Disons pareil qu’elle, alors.

Patron – Et deux cafés…

Le patron s’éloigne.

Lui – Toujours aussi aimable…

Elle – Il faut savoir le prendre.

Lui – Quel con.

Elle – Tu sais comment il s’appelle, ce con ?

Lui – Non.

Elle – Marcel.

Lui – Vous avez l’air très intimes… ce con de Marcel et toi.

Elle – Je viens tous les jours prendre un café avant d’aller bosser…

Lui – Moi aussi… Mais moi, il fait mine de ne pas me connaître.

Elle – Tu es jaloux ?

Lui – C’est peut-être lui qui est jaloux… Tu le connais si bien que ça ?

Elle – On ne s’est jamais vraiment parlé.

Lui – Comment tu sais qu’il s’appelle Marcel

Elle – Je ne sais pas… Tout le monde le sait… En tout cas, tout le monde l’appelle Marcel, et il ne s’est jamais plaint.

Un temps.

Lui – Ça va ?

Elle – Oui.

Lui – Qu’est-ce que tu as envie de faire ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – Il fait beau… On ne va pas aller s’enfermer dans une salle de ciné. On se balade un peu ?

Elle – Comme tu veux.

Lui – Cache ta joie… Il y a quelque chose qui te préoccupe ?

Elle – Non… Pas spécialement.

Lui – Je ne sais pas moi… Quelque chose dont tu voudrais me parler.

Un temps.

Elle – OK… S’il m’arrive quelque chose un jour, je veux donner mes organes.

Il reste un instant interloqué.

Lui – À qui

Elle – Je ne sais pas ! Pour quelqu’un qui en aurait besoin.

Lui – Besoin…?

Elle – Tu le fais exprès ou quoi ? Une transplantation !

Lui – Ah oui… Très bien…

Elle – J’ai ma carte de donneur sur moi, mais au cas où…

Lui – D’accord.

Elle – Il faut bien que je le dise à quelqu’un. Parce que quand on n’est plus en état de parler…

Lui – OK.

Elle – Et si je suis en état de mort cérébrale, je ne veux surtout pas qu’on me maintienne en vie artificiellement.

Lui – Pas de problème… Mais tu sais, on n’est pas encore mariés. Je ne suis même pas sûr que j’aurais mon mot à dire. Ce serait sûrement à tes parents de prendre la décision.

Elle – Ils sont morts.

Lui – Ah oui, c’est vrai… À tes frères et sœurs, alors.

Elle – Je suis fâchée avec toute ma famille.

Lui – Bon… On n’a plus qu’à se marier, alors. Pour que je puisse disposer moi-même de tous tes organes.

Elle – C’est une demande en mariage ? Parce que ce serait sans doute la plus originale de toute l’histoire des demandes en mariage.

Lui – Tu veux bien m’épouser ?

Elle – Oui… (Un temps) Et toi ?

Lui – Ben oui, puisque je viens de te demander ta main… Enfin, ta main, ton cœur, tes poumons, ton foie, et tout le reste…

Elle – Non, je veux dire, et toi, s’il t’arrivait quelque chose. Maintenant que je vais pouvoir disposer de tous tes organes, moi aussi.

Lui – Ah oui… Là on nage en plein romantisme…

Elle – Alors ?

Lui – Je ne sais pas… Je n’y ai pas vraiment réfléchi… Je ne donne déjà pas mon sang… sauf à quelques moustiques.

Elle – Tu as tort.

Lui – Si en mourant, je pouvais te léguer mon cœur pour te sauver la vie, je le ferai sûrement. Mais alors donner mon cœur à un inconnu… C’est vrai, tu peux toujours tomber sur un con. Les cons aussi ont des problèmes cardiaques. Moins que les autres, d’accord, mais ils en ont…

Le patron arrive.

Patron – Et deux cafés… (S’adressant à l’homme) Je peux encaisser tout de suite ?

L’homme sort quelques pièces qu’il pose sur la table. Le patron s’en saisit, et repart sans un mot.

Lui – Imagine que je meurs et que ce connard ait besoin d’une transplantation. Franchement, ça me ferait bien chier de lui donner mon cœur.

Elle – C’est un risque à courir.

Lui – Bon… Si ça te fait plaisir, je prendrai ma carte, moi aussi…

Elle – Oui, ça me fait plaisir. Et maintenant, j’ai envie d’aller me balader en forêt avec toi.

Lui – En forêt ?

Elle se lève.

Elle – On y va ?

Lui – Je peux boire mon café d’abord ?

Elle – D’accord, mais dépêche-toi.

Il s’apprête à avaler son café.

Noir

Scène 6

Le patron est derrière le comptoir. L’homme (ou la femme) arrive, la tête ailleurs.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

L’autre – Je ne sais pas… Ce que vous voulez…

Patron – Ce que je veux ? Vous êtes sûr ?

L’autre – Au point où j’en suis… Qu’est-ce que je risque ? Surprenez-moi…

Patron – Alors je vous sers un Viandox. Vous avez le teint cireux, ça vous fera du bien.

Il lui prépare son Viandox.

L’autre – Un Viandox ? Ça existe encore ?

Patron – Je vous avoue que je n’en vends pas très souvent… et que je ne compte pas en recommander.

L’autre – À supposer qu’ils en fabriquent encore. Il n’a pas dépassé la date limite de péremption, au moins ?

Patron – Vous m’avez dit « ce que vous voulez », il faudrait savoir ! Alors vous le prenez ou pas, ce Viandox  !

L’autre – Si je peux vous aider à liquider votre stock.

Le patron lui sert son Viandox.

Patron – Ça n’a pas l’air d’aller bien fort…

L’autre – Non… Je cherche un cœur disponible.

Patron – On en est tous là, vous savez… À partir d’un certain âge… il y a plus de demande que d’offre.

L’autre – Vous ne croyez pas si bien dire.

Patron – Vous êtes veuf ?

L’autre – C’est ma femme qui le sera bientôt… si je ne trouve pas rapidement quelqu’un pour me donner son cœur.

Patron – Je ne suis pas sûr de vous suivre…

L’autre – Je sors de l’hôpital. J’attends une greffe. Pour l’instant, il n’y a pas de donneur.

Patron – Un donneur ? Ah oui…

L’autre – Évidemment, on ne donne pas son cœur comme on donne son sang. Il faut que le donneur soit mort, et que toutes les conditions soient réunies.

Patron – Je vois…

L’autre – Que le donneur soit encore jeune, donc qu’il soit plutôt mort dans un accident. Que le cœur soit en bon état. Que la famille soit d’accord.

Il s’apprête à boire.

Patron – Vous êtes sûr que vous voulez boire ça ?

L’autre – Il faut bien mourir de quelque chose…

Il goûte son Viandox, et fait la grimace.

Patron – Alors ?

L’autre – Ah oui, il vaut mieux avoir le cœur bien accroché… Vous n’en avez jamais bu ?

Patron – J’attendais de voir l’effet que ça faisait sur un cobaye.

L’autre – Si je suis encore vivant demain matin, je viendrai vous le dire.

Patron – Si j’avais su, je vous aurais servi autre chose. Vous auriez dû me le dire, maintenant je vais m’inquiéter.

L’autre – Je me demande si ce ne serait pas plus simple comme ça. Je vois déjà ma photo à la page faits divers : désespéré de ne pas trouver un cœur compatible avec le sien, il met fin à ses jours en avalant un Viandox périmé depuis… (regardant l’étiquette de la bouteille vide) 1984 !

Patron – Ah oui, quand même… Remarquez, on est sur un grand millésime… Allez, il ne faut pas désespérer. Un accident est si vite arrivé.

L’autre – Un accident ?

Patron – Pour votre donneur ! La rue en face est très dangereuse. Avec tous ces poids lourds. Il y a un projet de rond point, mais bon… Presque tous les mois, un piéton se fait renverser sur le passage clouté. Et comme l’hôpital est juste en face…

L’autre – Merci… Ça m’a remonté le moral de discuter un peu avec vous…

Patron – C’est la vie… La roue tourne… Le malheur des uns…

L’autre – Je crois que je ne vais pas le finir, ce Viandox, finalement. Je vous dois combien ?

Patron – C’est pour moi. Vous voulez autre chose ? Pour faire passer le goût du Viandox. Un bloody mary ? C’est très reconstituant aussi. Ou alors un Fernet-Branca ?

L’autre – C’est très tentant mais… merci, ça ira.

Patron – Bon, alors à une prochaine fois…

L’autre – Qui sait ?

Il se lève pour partir.

Patron – Faites attention en traversant la route.

L’autre – Merci pour le Viandox.

Il sort. L’autre prend la tasse et hume le fumet qui en sort. Il retrousse le nez avec un air dégoûté.

Patron – Ah oui, quand même…

On entend un bruit de freinage suivi d’un fracas de tôles froissées. Il lève la tête, et jette un regard vers le quatrième mur, figurant la vitrine du café donnant sur la rue.

Patron – Ah oui, quand même…

Noir

Scène 7

Le patron essuie des verres derrière le comptoir. Un couple arrive. Ils s’asseyent. Silence. Le patron arrive.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

Elle (sur un ton sans appel) – Rien pour l’instant. On attend le troisième…

Patron – Bon…

Air étonné de l’homme. Le patron repart.

Lui – Je ne savais pas qu’on attendait quelqu’un…

Elle – Moi non plus.

Lui – Comment ça ? C’est qui ?

Elle – Je ne sais pas… Il n’a pas encore de nom…

Lui – Tu me fais marcher ?

Un temps.

Elle – Qu’est-ce que tu dirais si je te disais que je suis enceinte ?

Le temps pour lui d’assimiler la question.

Lui – Pour commencer, je te dirais… qu’il y a un problème de concordance des temps.

Elle – Pardon

Lui – Normalement, tu devrais dire « si je te disais que j’étais enceinte » et pas « si je te disais que je suis enceinte ». Après une conditionnelle à l’imparfait, on utilise l’imparfait.

Elle – Ah, d’accord…

Lui – Tu es enceinte ?

Elle – Je n’ai pas dit ça…

Lui – Donc c’est une conditionnelle.

Elle – Si tu le dis…

Lui – Tu n’es pas sûre ?

Elle – Tu veux voir un tampon ?

Lui – Quel tampon ?

Elle – À ton avis ? Le tampon de la mairie !

Lui – Tu ne devrais pas plaisanter avec ça.

Elle – Je ne plaisante pas. Je voulais juste en parler. Alors ?

Lui – Un enfant… ça commence toujours par se conjuguer au conditionnel, non ?

Elle – Il ne tient qu’à nous de transformer ce conditionnel en indicatif.

Lui – Tant que tu ne le conjugues pas à l’impératif…

Elle – Tu ne m’as pas répondu…

Lui – Quoi ?

Lui – Qu’est-ce que tu dirais si je te disais que… j’étais enceinte ?

Lui – Je ne sais pas, je te répondrais… génial !

Elle – Génial ?

Lui – Génial… Mais on est bien d’accord, tu n’es pas enceinte…

Le patron revient.

Patron – On attend toujours le troisième ?

Elle pose sa main sur son ventre.

Elle – Il est déjà là… On va pouvoir commander…

L’homme lui lance un regard interloqué.

Patron – Génial.

Noir

Scène 8

Le patron lit le journal derrière le comptoir. Deux hommes arrivent et s’asseyent à une table.

Un – Café ? (L’autre acquiesce) Marcel ! Deux cafés.

Deux – Il s’appelle Marcel ?

Un – Je ne sais pas… Tous les patrons de bistrot je les appelle Marcel. Comme ça je suis sûr de ne pas me tromper.

Deux – D’accord…

Un – C’est un patient à moi. Je lui ai retiré l’appendice il y a dix ans, les hémorroïdes il y a cinq ans, la thyroïde il y a trois ans, et un poumon l’année dernière.

Deux – Eh ben… Il peut te dire merci. Grâce à toi, il a perdu au moins trois kilos.

Le patron apporte les cafés.

Patron – Et voilà Docteur…

Deux – Au moins, il t’a reconnu.

Un – Je ne suis même pas sûr. Il appelle tous ses clients docteurs. Comme on est en face de l’hôpital… Au pire, s’ils ne sont pas médecins, ça les flatte (Ils remuent leur café en silence avant de le boire) Alors ça y est, on a un donneur ?

Deux – Il semblerait…

Un – Une femme qui s’est jetée sous les roues d’un camion, juste devant l’hôpital.

Deux – Jetée ?

Un – On ne sait pas très bien… C’était peut-être un accident… C’est la tête qui a tout pris. Mort cérébrale. Le reste est en parfait état. On attend la décision de la famille.

Deux – Très bien.

Un – Oui, sauf qu’on a deux patients qui attendent une greffe…

Deux – Ah, toi aussi ?

Un – Tu le sais très bien.

Deux – Je pensais que toi, c’était un foie…

Un – C’est un cœur.

Deux – Un cœur pour deux… Avec deux patients qui ont des dossiers très similaires. Ça ne va pas être facile de les départager.

Un – Alors comment on fait ? On tire à pile ou face ?

Deux – Chiche !

L’autre sort une pièce.

Un – Un seul de nos deux patients sera vivant dans un mois. Pile le tien, face le mien.

Il lance la pièce, la rattrape, et regarde dans sa paume. Avant de la ranger.

Deux – Mais ça ne marche pas comme ça, on le sait bien…

Un – Non. (Un temps) Ça fait combien de temps qu’on se connaît ?

Deux – Depuis la fac…

Un – En deuxième année, je crois.

Deux – Oui…

Un – On était amoureux de la même fille.

Deux – Une étudiante de première année.

Un – Qui est devenue ta femme.

Deux – Je ne sais pas ce qu’elle a bien me trouver… de plus qu’à toi.

Un – Tu avais fait courir le bruit à la fac que j’avais un micro pénis. Je crois même que tu avais fait circuler un montage photos…

Deux – Ah oui, c’est vrai. J’avais oublié ça.

Un – Je ne l’ai appris que très longtemps après.

Deux – Je ne pensais pas qu’elle avalerait un truc aussi énorme.

Un – On parle toujours de mon micro pénis ?

Deux – Tu crois vraiment que c’est pour ça qu’elle m’a choisi ?

Un – Ça a dû jouer… J’étais vraiment très amoureux d’elle, tu sais…

Deux – Un cœur pour deux… Il y en a forcément un qui reste sur le carreau.

Un – Cette fois-là, c’était moi.

Deux – Elle m’a quitté quelques années après. Tu ne l’as jamais revue ?

Un – Si… Une fois… Je venais de divorcer, moi aussi… On a dîné ensemble… Et puis rien…

Deux – Mais elle savait pour…?

Un – Je ne sais pas… Je n’ai pas osé lui demandé… Tu me vois, entre le café et l’addition, lui glisser à l’oreille que contrairement à ce que prétendait son ex, j’avais une bite de taille normale ?

Deux – Ouais…

Un – Je crois surtout que c’était trop tard… Je ne sais pas si la vengeance est un plat qui se mange froid, mais l’amour n’est pas un plat qui se mange réchauffé.

Deux – Alors tu veux te venger ?

Un – Non, mais il me semble que tu me dois un cœur.

Deux – Tu as une lecture très personnelle du serment d’Hippocrate… Qu’est-ce qui te motive à ce point pour sauver ton patient ?

Un – Disons que j’ai noué avec lui une relation… très spéciale.

Deux – Mais tu sais bien que ça ne marche pas comme ça non plus.

Un – Ah non ?

Deux – Tu me demandes de condamner mon patient par avance ?

Un – Tu l’as dit. Un cœur pour deux… Il y en a forcément un qui reste sur le carreau.

Deux – Ça ne tient pas qu’à moi, tu le sais bien. C’est une décision collégiale.

Un – Mais tu pourrais charger un peu le dossier de ton patient, pour que celui du mien apparaisse plus convainquant.

Deux – Et si je refuse ?

Un – Je pourrais faire courir une rumeur, moi aussi. Mais je ne suis pas sûr que celle-là sera fausse.

Deux – Par exemple ?

Un – Les infirmières ne restent jamais longtemps dans ton service, on sait tous les deux pourquoi. Et la fille qui vient de se faire écraser devant l’hôpital, volontairement ou pas, elle travaillait pour toi.

Deux – Je vais voir ce que je peux faire…

Il s’apprête à sortir un billet.

Un – Laisse, le café c’est pour moi.

Noir

Scène 9

Le patron somnole derrière son comptoir. Deux personnages (hommes ou femmes) arrivent et s’asseyent à une table.

Un – Lui aussi, il a l’air dans un coma profond…

Deux – Qu’est-ce qu’on fait ? On le réveille ?

Un – On va attendre qu’il se réveille tout seul.

Deux – Un miracle est toujours possible.

Silence.

Un – Et pour elle alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Deux – Franchement… je ne sais pas quoi en penser.

Un – Il va bien falloir prendre une décision. Le médecin a dit qu’il fallait faire vite.

Deux – Oui.

Un – Évidemment, la logique voudrait qu’on dise oui.

Deux – La logique ? C’est notre sœur, quand même…

Un – Oui… Tu l’as déjà entendu évoquer ce sujet devant nous ?

Deux – Ça faisait des années qu’on ne se voyait plus… et même avant, ce n’était pas le genre de conversation qu’on avait ensemble.

Un – Donc c’est à nous de décider. Comme si c’était pour nous.

Deux – Tu veux dire… comme si on avait besoin d’une transplantation ?

Un – Comme si on était à sa place ! À la place du mort… Qu’est-ce que tu ferais toi ? Si tu pouvais décider de donner tes organes ou de les emporter avec toi dans ta tombe…

Deux – Évidemment, sur le principe… Quitte à mourir, si on peut sauver une vie…

Un – D’un autre côté…

Deux – Imaginer qu’on va lui ouvrir la poitrine et lui prendre son cœur pour le mettre dans la poitrine de quelqu’un d’autre…

Un – Quelqu’un qu’on ne connaît même pas.

Deux – Encore heureux… Il ne manquerait plus qu’on le connaisse. Tu préférerais le connaître, toi ?

Un – Je préférerais qu’elle ne soit pas morte.

Un temps.

Deux – D’ailleurs est-ce qu’on peut dire qu’elle est vraiment morte ?

Un – D’après les médecins, elle est en état de mort cérébrale.

Deux – Qu’est-ce que ça veut dire, exactement ? Tu le sais, toi ?

Un – En gros, la maison est encore debout, le chauffage n’a pas encore été coupé, mais il n’y a plus personne dedans. Le propriétaire est parti, il a jeté la clef et il ne reviendra jamais.

Deux – D’accord.

Un – Donc il s’agit de récupérer la chaudière pour l’installer dans une autre maison où la chaudière est en panne, pour que le propriétaire puisse continuer à vivre dedans sans se les geler.

Deux – Ça y est, tu as fini avec tes métaphores de plombier ?

Un – Je t’explique…

Deux – Donc toi, tu es plutôt pour ?

Un – Toi aussi, non ? Tu savais bien qu’on finirait par en arriver là.

Deux – Oui…

Un – Allez, finissons en… (Lui tendant un papier) Il faut signer là.

Deux – Vas-y toi… Moi je ne pourrais pas…

Un – Non, mais il faut nos deux signatures.

Deux – Tu n’as qu’à imiter la mienne.

Un – Mais ce sera un faux…

Deux – De quoi tu as peur ? Que je te fasse un procès pour avoir imité ma signature ?

Un – Mais si tu es d’accord, pourquoi tu ne signes pas ?

Deux – Je suis d’accord, mais je ne pourrais pas signer, c’est tout. Tu peux comprendre ça, non ?(Se levant pour sortir) Pour une fois que je te demande quelque chose !

Un – Mais enfin… tu la détestais.

Deux – Justement… Si c’était un geste d’amour, encore… Ce serait plus facile pour moi. Mais là… je ne me sens pas de décider pour elle. (Le patron émerge de derrière son comptoir.) Tiens, il s’est réveillé, celui-là… Tu vois, on n’est jamais à l’abri d’un miracle !

Le personnage sort, laissant l’autre perplexe. Le patron arrive.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

Noir

Scène 10

Le patron attend derrière son comptoir. Un homme genre mafieux ou dealer arrive et s’installe au bar.

Le patron – Qu’est-ce que ce sera ?

L’autre – Un déca. Allongé. Avec une goutte de lait, s’il vous plaît.

Le patron jette un regard au client, dont l’aspect ne cadre pas bien avec sa commande.

Le patron – Je vais voir ce que je peux faire…

Il lui prépare son café.

L’autre – C’est dangereux, cette rue. J’ai failli me faire écraser par un bus.

Le patron – Oui… Une femme s’est fait renverser hier…

L’autre – C’est grave ?

Le patron – Elle est morte… Enfin, c’est tout comme.

L’autre – Vous la connaissiez ?

Le patron – C’était une cliente… Elle sortait juste de chez moi, et d’après les analyses, elle avait trois grammes d’alcool dans le sang.

L’autre – Dans votre métier comme dans le mien, les clients, il vaut mieux pas trop s’attacher.

Le patron – Vous êtes nouveau dans le quartier ?

L’autre – Je suis de passage.

Le patron – On est tous de passage sur la Terre…

L’autre – J’ai peur que le mien se termine plus tôt que prévu.

Le patron – Si vous faites bien attention en traversant la route.

L’autre – Je sors de l’hôpital. J’attends une greffe de cœur…

Le patron – Ah vous aussi…

L’autre – Pardon ?

Le patron – Non rien, une histoire que j’ai entendue… J’espère que vous êtes tombé sur le bon chirurgien…

L’autre – Oui…

Le patron pose le café sur le comptoir.

Le patron – Tenez, votre déca-noisette.

L’autre – Ça marche, les affaires ?

Le patron – C’est calme. Et vous ?

L’autre – Moi aussi… C’est plutôt calme en ce moment…

Le patron – Vous êtes dans quelle branche ?

L’autre – Trafic de drogue. Héroïne, plutôt.

Le patron – Ah oui… Donc vous savez ce que c’est que de perdre un client.

L’autre – Heureusement que les dons d’organes sont anonymes, parce que je ne sais pas qui voudrait bien donner son cœur à un dealer.

Le patron – Ou à un buraliste.

L’autre – Vous avez raison. Finalement, on fait un peu le même métier, tous les deux…

Le patron – Mmm…

L’autre – Ils viennent de rentrer un donneur, à l’hôpital.

Le patron – C’est votre jour de chance, alors.

L’autre – Je ne sais pas… On est deux sur l’affaire.

Le patron – Ah…

L’autre – Vous me donneriez votre cœur, vous ? Si vous étiez mort, je veux dire… Et sachant ce que je fais.

Le patron – Pourquoi pas ? Entre dealers, si on ne se serre pas un peu les coudes.

L’autre – J’ai promis une valise de billets à mon chirurgien s’il me trouvait un palpitant tout neuf. Des billets usagers et en petites coupures. Vous croyez que ça peut aider ?

Le patron – Ça dépend du chirurgien, j’imagine.

L’autre – Celui-là a la réputation de sauter sur tout ce qui bouge.

Le patron – Je vois… Je vous remets un déca-noisette C’est ma tournée.

L’autre – Allez… On ne vit qu’une fois…

Le patron – Et si votre cœur lâche en sortant, ce ne sera pas à cause de ce que vous aurez bu ici…

Noir

Scène 11

Le patron est derrière le bar, le client (ou la cliente) arrive.

Patron – Monsieur, qu’est-ce que je vous sers ?

L’autre – Vous ne me reconnaissez pas ?

Patron – On voit tellement de monde… Qu’est-ce que je vous mets ?

L’autre – Pas un Viandox, en tout cas…

Patron – Non…? Je ne vous avais pas reconnu. Eh ben… On dirait que ce Viandox vous a fait du bien finalement. Vous paraissez vingt ans de moins.

L’autre – Oui… le Viandox. Et aussi le cœur tout neuf qu’on m’a transplanté il y a quelques mois.

Patron – Vous avez enfin trouvé un donneur ?

L’autre – Vous aviez raison, cette rue est vraiment très dangereuse…

Patron – Allez, c’est ma tournée. Qu’est-ce que je vous sers ?

L’autre – Une limonade…

Patron – Vous n’avez plus droit à l’alcool…

L’autre – Si… mais j’ai décidé d’y renoncer. Un sacrifice que je m’impose… pour remercier le destin.

Patron – Le destin ?

L’autre – Quelqu’un est mort pour que je puisse vivre. Je dois prendre soin de son cœur.

Patron – Mais vous ne savez même pas qui c’est…

L’autre – Non… et je ne suis pas sûr de vouloir le savoir. Mais après tout, c’était peut-être un musulman. Raison de plus pour ne plus boire d’alcool.

Patron – Alors vous ne mangez plus de jambon non plus ?

L’autre – Je suis devenu vegan, c’est encore plus simple. Et vous, comment ça va ?

Patron – Ma femme vient de me quitter.

L’autre – Elle est morte ? Ne me dites pas que c’est son cœur qui bat dans ma poitrine…

Patron – J’aurais préféré. Ça me coûterait moins cher. Veuf, vous êtes deux fois plus riche. Divorcé vous êtes deux fois plus pauvre.

L’autre – Ça fait quatre bonnes raisons de préférer le veuvage…

Patron – Il va falloir que je vende le café, pour lui donner sa part.

L’autre – Désolé…

Patron – Au fond, c’est mieux comme ça. Vendre de l’alcool et du tabac… Le tabac, il m’a déjà coûté un poumon.

L’autre – Alors qu’est-ce que vous allez faire ?

Patron – Je ne sais pas…

L’autre – Vous devriez faire du théâtre.

Patron – Du théâtre ?

L’autre – On ne vous a jamais dit que vous aviez une tête à faire du théâtre ?

Patron – Non… Remarquez, pour rester derrière un comptoir toute la journée, et donner la réplique à toutes sortes de clients, il faut déjà être un peu comédien…

L’autre – C’est vrai… Moi-même, je vais souvent au café pour écrire.

Patron – Qu’est-ce que vous écrivez ?

L’autre – Des pièces de théâtre.

Patron – J’en ai tellement entendu, des histoires. Il y aurait de quoi faire. Des comédies, des drames, des tragédies…

L’autre – Il faudra me raconter ça.

Un temps.

Patron – Il y a encore quelque chose qui vous tracasse ?

L’autre – On était deux à attendre une transplantation. Il n’y avait qu’un seul donneur disponible. J’ai appris que l’autre était mort quelques jours après mon opération…

Patron – Ah oui…

L’autre – Il paraît que j’avais un meilleur dossier.

Patron – Comme vous dites… C’est le destin.

L’autre – Oui… C’était peut-être un brave type.

Patron – Ou alors une crapule… Allez savoir…

L’autre se lève pour partir.

L’autre – Merci pour la limonade… Tenez, voici ma carte. Je cherche quelqu’un comme vous pour un petit rôle dans ma prochaine pièce. Un patron de bistrot. Ce sera vos débuts sur les planches…

Il part. Le patron regarde la carte. Noir

Scène 12

Le patron est derrière le bar. Elle arrive. C’est la même femme que dans la première scène.

Patron – Vous êtes revenue me demander en mariage ?

Elle – Ça ne fait pas encore dix ans…

Patron – Cinq.

Elle – Et vous vous souvenez encore de moi ?

Patron – Je vous l’ai dit, j’ai mes têtes… La vôtre est de celles qu’on n’oublie pas facilement. Toujours pas de calva ?

Elle – Je n’en aurai plus besoin. Enfin j’espère…

Patron – Tant mieux.

Elle – Vous vous rappelez ? Vous m’aviez lu mon horoscope…

Patron – « Vous donnerez votre cœur à un inconnu ». (Montrant le journal) C’est encore dans le journal d’aujourd’hui.

Elle – Ils reprennent souvent les mêmes formules.

Patron – Cette fois, c’est bien à la rubrique amour.

Elle – Ils ne se sont pas trompés. J’ai rendez-vous avec lui.

Patron – Ici ?

Elle – Dans cinq minutes.

Un temps.

Patron – Vous avez rencontré un inconnu sur un site de rencontre ?

Elle – C’est mon ex-mari. On a divorcé il y a quelques années.

Patron – Ah oui… Donc, ce n’est pas tout à fait un inconnu…

Elle – On a vécu ensemble pendant dix ans. J’avais l’impression de vivre avec un étranger. C’est moi que je ne connaissais pas. C’est moi qui n’allais pas bien.

Patron – Pourquoi maintenant ?

Elle – Il a subi une transplantation cardiaque il y a un an.

Patron – Alors vous vous êtes dit qu’avec un cœur tout neuf…

Elle – Quand il a appris qu’il était malade, il ne m’a rien dit. Ça n’allait déjà plus entre nous. Il ne voulait pas que je reste avec lui par pitié, j’imagine.

Patron – Et vous l’avez quitté…

Elle – Il m’a dit qu’il avait rencontré quelqu’un d’autre…

Patron – Mais ce n’était pas vrai…

Elle – Il avait une chance sur deux d’y rester. Il ne voulait pas faire de moi une veuve éplorée…

Patron – Il a préféré faire de vous une joyeuse divorcée… Et donc, il a survécu…

Elle – Je travaille à l’hôpital… J’ai appris par hasard qu’il avait subi une transplantation. C’est moi qui l’ai appelé… Je lui ai demandé s’il voulait qu’on se revoit.

Patron – Dans l’espoir que son cœur tout neuf se remette à battre pour vous… Attention… dans votre jargon, on pourrait appeler ça de l’acharnement thérapeutique !

Elle – Vous pensez qu’on ne peut pas aimer deux fois la même personne ?

Patron – En tout cas, on peut épouser deux fois le même homme, et on peut divorcer deux fois d’avec la même femme.

Elle – Ce n’est plus tout à fait le même homme. Vous l’avez dit, il a un cœur tout neuf…

Patron – Tout neuf, pas tout à fait… Celui ou celle à qui il a appartenu était peut-être déjà très malheureux en amour.

Elle – Finalement, vous êtes encore plus pessimiste que moi.

Patron – Je suis jaloux, c’est tout. Je vous l’ai dit, vous êtes de celles qu’on n’oublie pas…

Elle – J’espère que lui non plus ne m’aura pas oubliée… (Au bord des larmes) Et qu’il m’aura pardonnée…

Il pose sa main sur la sienne pour la réconforter.

Lui – Ayez confiance en vous.

Elle tourne son regard vers la vitrine du café, côté public.

Elle – Le voilà… J’ai le cœur qui bat…

Patron – Aussi fort que quand vous l’avez rencontré ?

Elle – Beaucoup plus fort…

Patron – Espérons que le sien ne lâchera pas maintenant, ce serait trop bête…

Elle – Finalement, je le prendrai bien, ce petit calva.

Il lui sert un verre, qu’elle boit cul sec.

Patron – Ça va aller.

Elle – Merci.

Elle lui presse la main une dernière fois, et s’éloigne vers le public pour aller à la rencontre de son ex-mari.

Noir

Fin

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Juillet 2019

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-268-4

Ouvrage téléchargeable gratuitement

 

La maison de nos rêves

Posted juin 7, 2019 By admin

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

1H/1F ou 2H/2F ou 3H/3F ou 4H/4F ou 5H/5F

Un couple vient d’acheter la maison de ses rêves, à un prix étonnamment bas. Qu’a-t-il bien pu se passer dans cette maison pour qu’elle n’ait pas trouvé preneur avant ? Les précédents propriétaires y sont morts dans des circonstances aussi dramatiques que mystérieuses… Un conte à rebours philosophique sur le destin tragicomique de l’humanité en général, et du couple en particulier.

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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La maison de nos rêves

Conte à rebours

ACTE 5

Elle et lui sont assis dans un jardin.

Lui – Cette maison est absolument parfaite.

Elle – Oui. C’est vraiment le paradis.

Lui – Et ce jardin…

Elle – C’est le jardin d’Eden.

Un temps.

Lui – Le jardin d’Eden, c’est le paradis ?

Elle – Comment ça ?

Lui – Le paradis, c’est quand on est mort, non ?

Elle – Le jardin d’Eden, c’est le paradis terrestre. Le paradis perdu. Juste avant qu’Adam bouffe toutes les pommes, qu’Ève abatte le pommier pour en faire du bois de chauffage, et que leur fils fracasse le crâne de son frère avec les rondins.

Il la regarde un peu étonné.

Lui – Il faudra que je relise la Bible, maintenant que j’ai un peu le temps.

Elle – En tout cas, c’est la maison de nos rêves.

Lui – Oui. Exactement ce que nous voulions.

Elle – Tous les commerces sont à côté.

Lui – Sans parler des écoles.

Elle – Dommage que nous n’ayons pas d’enfants.

Lui – Ça leur évitera de s’entretuer.

Elle – Enfin, si on la revend un jour… à un couple qui a des enfants…

Lui – Et puis la maison est tellement impeccable.

Elle – Tout a été refait de la cave au grenier.

Lui – Des enfants, ils saloperaient tout.

Elle – Elle est comme neuve.

Lui – Oui, entièrement rénovée. Et à ce prix-là, tu te rends compte.

Elle – C’est vrai qu’on ne l’a pas payée cher.

Lui – Pour une maison comme ça.

Elle – Aussi belle, et aussi bien placée.

Lui – Les peintures sont encore fraîches.

Elle – C’est tellement blanc… C’en est presque suspect.

Lui – Suspect ?

Elle – Comme si on avait voulu effacer toute trace de…

Lui – De quoi ?

Elle – Je ne sais pas.

Lui – Toute trace de vie ?

Elle – Toute trace de sang…?

Ils échangent un regard inquiet.

Lui (pour se rassurer) – J’aime beaucoup cette maison.

Elle – On s’y sent tellement bien.

Lui – J’ai toujours rêvé d’avoir une maison comme ça.

Elle – Et aujourd’hui, ce rêve est devenu une réalité.

Silence. Nouvelle inquiétude.

Lui – Tu n’as pas entendu quelque chose.

Elle – Si…

Lui – Qu’est-ce que c’est ?

Elle – Je ne sais pas.

Lui – Ou alors on a rêvé.

Elle – Je vais voir.

Elle se lève, et revient un instant après.

Lui – Qu’est-ce que c’était ?

Elle – La boîte aux lettres.

Lui – Un courrier ?

Elle – Un prospectus.

Lui – On se demande à quoi ça sert de mettre un « Stop pub » sur sa porte.

Elle – C’est pour la « Fête des voisins ».

Lui – Les voisins font une fête ?

Elle – La « Fête des voisins » ! C’est une fois par an, au printemps. On sort des tables dans la rue, chacun apporte à boire et à manger…

Lui – Ah oui… La fête des voisins… Donc, ils nous mettent un mot pour nous prévenir qu’ils vont faire un peu de bruit.

Elle – Ils nous mettent un mot pour nous inviter !

Lui – Nous inviter ? Nous ? Mais on ne les connaît pas, ces voisins-là !

Elle – Maintenant qu’on habite ici, c’est nos voisins. On est supposés faire connaissance.

Lui – Je vois… La fête des voisins… Tu crois qu’il faut y aller.

Elle – Ce n’est pas une obligation… mais ce serait peut-être mieux. Qu’est-ce que tu en penses ?

Lui – Je ne sais pas…

Elle – Si on veut commencer à s’intégrer un peu dans le quartier.

Lui – C’est vrai, on ne connaît personne.

Elle – Même les anciens propriétaires, on ne les a jamais rencontrés.

Lui – Il faut dire qu’on ne sort pas souvent.

Elle – Non… On devrait peut-être…

Silence.

Lui – À propos de voisins, tu sais quoi ?

Elle – Quoi ?

Lui – Je me demande si la voisine n’est pas morte.

Elle – Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

Lui – Je ne sais pas… (Un temps) L’odeur, déjà…

Elle – L’odeur ?

Lui – Tu ne sens rien ?

Elle – Non.

Lui – Même sans avoir un sens de l’odorat très aiguisé… Il y a quelque chose de pourri dans le coin, je t’assure.

Elle – Ah bon ?

Lui – Et ça ne date pas d’hier. Ça sent de plus en plus fort…

Elle – Mais quand tu dis quelque chose de pourri… tu veux dire un cadavre ?

Lui – Je ne sais pas… je n’ai jamais eu l’occasion de renifler un cadavre. Et toi ?

Elle – Non. Enfin, si, mais… pas un cadavre qui sentait à ce point-là.

Lui – Comme une odeur de rat crevé, si tu préfères.

Elle – C’est peut-être un rat crevé.

Lui – Des rats ? Dans le quartier ? Ça m’étonnerait… C’est un quartier plutôt bourgeois.

Elle – Un sanglier, alors…? Ou une biche… J’ai mangé du gibier faisandé, un jour, dans un grand restaurant. Je pense qu’un cadavre, ça doit avoir un peu ce goût-là.

Lui – Une biche faisandée ?

Elle – Je ne sais pas… Le goût, peut-être… Mais alors l’odeur…

Lui – Ça a l’air de venir de la maison d’à côté. Ou du jardin.

Elle – Comment une biche aurait pu arriver dans le jardin de la voisine ?

Lui – Surtout une biche morte. On a beau habiter un quartier bourgeois, il n’y a plus trop de chasses à courre, dans le coin.

Elle – Et à part l’odeur, qu’est-ce qui te fait penser que la voisine pourrait bien être décédée.

Lui – On ne la voit jamais… Les volets sont fermés…

Elle – Elle est peut-être partie en vacances.

Lui – Depuis plus de trois mois ?

Elle – Pourquoi pas ?

Lui – À cet âge-là, on part en croisière pour une semaine. Dix jours tout au plus.

Elle – Comment tu sais quel âge a la voisine ? Puisqu’on ne l’a jamais vue. D’ailleurs, comment tu sais que c’est une femme ?

Lui – Je ne sais pas. J’imaginais une vieille dame. La maison n’est pas en très bon état. Et les femmes vivent souvent plus longtemps que leurs maris. Donc, j’en ai déduit que…

Elle – Je vois…

Lui – Observation, déduction…

Elle – Elle a dû partir pour un très long voyage. Ou alors, elle est chez ses enfants.

Lui – Pendant trois mois ? Qui supporterait d’avoir sa mère chez lui pendant trois mois ?

Elle – Bon, admettons… La voisine est morte… Chez elle… Et tu serais le seul à t’en être aperçu ?

Lui – J’ai toujours eu l’odorat très fin…

Elle – Sa famille se serait inquiétée de sa disparition…

Lui – Sa famille ?

Elle – Ses enfants.

Lui – Et si elle n’a pas d’enfants ?

Elle – Tout le monde a des enfants !

Lui – Nous on n’en a pas…

Elle – Son mari, alors.

Lui – Tu viens de dire qu’elle était sûrement veuve…

Un temps.

Elle – Bon… Alors qu’est-ce qu’on fait ? Il faudrait prévenir la police…

Lui – La police ?

Elle – On ne va pas la laisser là comme ça, en attendant que…

Lui – Qu’elle commence à se décomposer ?

Elle – Combien de temps un corps peut-il rester comme ça avant de commencer à sentir ?

Lui – Je me demande si c’est une bonne idée que ce soit nous qui prévenions la police.

Elle – Pourquoi ça ?

Lui – On pourrait nous soupçonner.

Elle – Nous soupçonner ? De quoi ?

Lui – De l’avoir assassinée !

Elle – Parce que tu crois qu’elle a été assassinée ?

Lui – Je n’en sais rien… Ça arrive…

Elle – Et pourquoi on nous soupçonnerait ?

Lui – Ça fait à peine trois mois qu’on a emménagé ici, la voisine meurt juste au même moment, et c’est nous qui prévenons la police…

Elle – Tu as raison, on pourrait avoir des ennuis… Mais pourquoi on l’aurait tuée, la voisine ?

Lui – On a toujours de bonnes raisons de vouloir se débarrasser de ses voisins, non ?

Elle – Quelles raisons ?

Lui – Pour racheter la maison, par exemple.

Elle – Oui, enfin…

Lui – Surtout si on l’a achetée en viager.

Elle – Ne me dis pas que tu as acheté la maison de la voisine en viager, et que c’est toi qui l’a tuée.

Lui – Mais non, qu’est-ce que tu vas chercher !

Elle – Tu me rassures…

Lui – Ceci dit, ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée.

Elle – De tuer la voisine ?

Lui – De racheter la maison.

Elle – Pour quoi faire ?

Lui – Pour ne plus avoir de voisine !

Elle – Tu recommences à m’inquiéter…

Lui – Plus de voisins, plus de fête des voisins.

Elle – Oui, évidemment…

Lui – En tout cas, si elle est morte, la maison va sûrement être mise en vente.

Silence.

Elle – Je crois que je commence à la sentir un peu, cette odeur…

Lui – Une odeur de pourri ?

Elle – Oui, il me semble…

Un temps.

Lui – Tu ne dis pas ça pour me faire plaisir, au moins ?

Elle – Quoi ?

Lui – Que tu sens une odeur de cadavre.

On sonne.

Lui – Qu’est-ce que c’est encore ? On attend quelqu’un ?

Elle – Non.

Lui – J’espère que ce n’est pas une autre invitation.

Elle – On ne connaît personne… Une invitation pour quoi ?

Lui – La « Fête de la Musique » ?

Elle – C’est vrai que c’est dans pas trop longtemps aussi.

Lui – Ils pourraient grouper.

Elle – La fête de la musique entre voisins…

Lui – Je vais aller voir…

Il sort. Elle hume l’air pour essayer de sentir quelque chose.

Elle – Je n’aurais pas fait un bon chien policier. (Il revient) Qu’est-ce que c’était ?

Lui – La voisine.

Elle – Celle qui est morte ?

Lui – L’autre voisine.

Elle – Qu’est-ce qu’elle voulait ?

Lui – Elle voulait savoir si par hasard, ce n’était pas chez nous que ça sentait le cadavre.

Elle – Elle a dit le cadavre ?

Lui – Je crois qu’elle voulait plutôt parler d’un animal mort. Un chat par exemple. Le sien a disparu il y a déjà quelques semaines.

Elle – Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?

Lui – Je lui ai dit que je ne sentais rien…

Elle – Tu as bien fait.

Lui – Il vaut mieux ne pas s’occuper de ce qui ne nous regarde pas.

Elle – Pour vivre heureux, vivons cachés…

Lui – On est heureux ?

Elle – Qu’est-ce que tu en penses ?

Silence.

Lui – C’est curieux… Elle m’a raconté une drôle d’histoire…

Elle – Qui ?

Lui – La voisine !

Elle – Quelle histoire ?

Lui – Je ne sais pas si tu as envie d’entendre ça maintenant.

Elle – Tu en as trop dit ou pas assez…

Lui – Tu te souviens de ce que nous a dit l’agent immobilier quand on a acheté la maison ?

Elle – Quoi ?

Lui – Que la maison était en vente parce que les propriétaires étaient morts.

Elle – Oui… C’est sûrement pour ça qu’on ne les a jamais rencontrés.

Lui – Ce qu’il a omis de nous préciser, c’est comment ils étaient morts…

Elle – C’est vrai, ça. C’est curieux qu’ils soient morts tous les deux, en même temps.

Lui – Oui…

Elle – Comment ils sont morts ?

Lui – Elle lui a fendu le crâne d’un coup de hache…

Elle – Ah oui… Et où ça ?

Lui – Ici, dans le jardin.

Elle – Non ? Et après ?

Lui – Après, elle s’est jetée du deuxième étage dans la cour.

Elle – La cour ? Tu veux dire le jardin ? Notre jardin…?

Silence.

Lui – Je ne comprenais pas pourquoi cette maison était en vente depuis si longtemps.

Elle – Et qu’elle n’ait pas trouvé preneur, même à un prix aussi bas.

Lui – C’est vrai qu’on a fait une bonne affaire.

Elle – Tu crois ?

Lui – Je ne sais pas…

Elle – C’est sans doute pour ça qu’ils ont refait toutes les peintures.

Lui – Pour effacer toutes les traces de sang…

Un temps.

Elle – Tu es sûr que c’est dans la maison d’à côté, que ça sent la mort ?

Lui – Qu’est-ce que tu veux dire ?

Elle – Ça vient peut-être d’ici.

Lui – Non mais ce n’est pas possible. Quand la police est venue et qu’ils ont découvert le drame, ils ont enlevé les corps, quand même.

Elle – Il y a parfois des phénomènes étranges, dans les maisons où des drames comme ça se sont produits…

Lui – C’est vrai que la première fois qu’on a visité la maison, j’avais déjà senti quelque chose.

Elle – Et tu ne m’as rien dit ?

Lui – La maison était tellement bon marché…

Elle – Je comprends pourquoi, maintenant.

Lui – Oui, moi aussi…

Silence.

Elle – Tiens, on dirait que la voisine est rentrée de vacances…

Lui – Tu crois ?

Elle – Les volets sont ouverts…

Lui – Au moins, elle, elle n’est pas morte.

Elle – Non… Pas encore…

Lui – Donc ce n’est pas de chez elle que vient cette odeur.

Elle – Ou alors c’est le chat…

Lui – On va dire que c’est le chat.

Elle – Oui, c’est sûrement le chat.

Silence.

Lui – Alors qu’est-ce qu’on fait ? On y va ou pas ?

Elle – Où ça ?

Lui – À la fête des voisins !

Elle – Je ne sais pas si c’est une bonne idée.

Lui – Tu as raison.

Elle – Je les vois déjà nous regarder par en dessous en parlant à voix basse.

Lui – « C’est eux ».

Elle – « Ceux qui habitent dans la maison où a eu lieu ce massacre ».

Lui – Oui… En se demandant quand ce sera notre tour.

Elle – Notre tour ?

Lui – De nous massacrer.

Elle – Tu crois qu’on pourrait en arriver là ?

Lui – On s’emmerde tellement.

Elle – On a une hache ?

Silence. Il hume à nouveau l’air.

Lui – Et si c’était nous…

Elle – Nous ?

Lui – Qui sentions le pourri.

Ils se regardent, perplexes.

Noir

ACTE 4

 Il arrive en premier, et jette un regard autour de lui. Elle le rejoint.

Lui – Alors, Commissaire, qu’est-ce que vous en pensez ?

Elle – Je pense qu’ils sont morts tous les deux.

Lui – Oui… C’est ce que je me suis dit aussi, quand j’ai vu que sa tête à lui était séparée du corps et qu’elle avait roulé à plus de deux mètres du tronc…

Elle – Et que sa tête à elle avait éclaté sur le carrelage de la cour comme une vieille pastèque trop mûre.

Lui – Mais ce que je voulais savoir, Commissaire, c’est ce que vous pensez de cette affaire…

Elle – Je ne pense rien, mon vieux. J’observe, et je déduis, c’est tout. Comme Sherlock Holmes ou l’inspecteur Columbo. Un bon policier ne pense pas. Il observe, et il tire des conclusions de ses observations.

Il lui lance un regard perplexe, et continue d’examiner les lieux.

Lui – Je me demande ce qui a bien pu se passer ici, pour qu’un couple sans histoire en arrive à se massacrer comme ça avec un tel entrain.

Elle – Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il s’agit d’un meurtre ?

Lui – Elle tenait encore à la main la hache qui a servi à le décapiter.

Elle – Ne vous fiez pas aux apparences, Inspecteur, ça vous jouera des tours. D’ailleurs, vous avez omis de noter qu’avant de décapiter son mari, elle avait abattu un pommier dans le jardin. Probablement avec la même hache.

Lui – C’est vrai, je n’avais pas fait attention à ça. Et puis je n’y connais rien en arbre.

Elle – Moi non plus.

Lui – Alors comment savez-vous que c’est un pommier ?

Elle – Parce que j’ai vu des pommes accrochées aux branches.

Lui – Je n’avais pas remarqué ça non plus…

Elle – Si j’avais vu des poires, j’en aurais déduit que c’était un poirier. Des cerises, un cerisier. Observation, déduction. N’oubliez jamais ça, Inspecteur.

Lui – J’y penserai, Commissaire.

Elle – Qu’est-ce qu’on sait de ce… couple sans histoire, comme vous dites ?

Il regarde sur un petit calepin.

Lui – Lui, il était auteur de théâtre… Elle, comédienne…

Elle – Un auteur connu ?

Lui – Une de ses pièces a rencontré un certain succès il y a quelques années.

Elle – Ah oui ? Laquelle ?

LuiUn rêve de maison

Elle – Jamais entendu parler. La dernière fois que je suis allée au théâtre, c’était pour voir La cage aux folles.

Lui – Ça ne vous a pas plu…

Elle – Si, si. Justement. J’ai préféré rester sur une bonne impression. Et elle ?

Lui – Des seconds rôles, principalement… De moins en moins, d’ailleurs. Apparemment, il lui manquait quelques cachets pour valider son intermittence cette année.

Elle – Ça pourrait constituer un motif de suicide. Mais pas un mobile de meurtre. Pas de casier ?

Lui – Une obscure affaire de plagiat. Un vol à l’étalage. Une fraude aux allocations familiales. Rien de grave…

Elle – Ils avaient des enfants ?

Lui – Non. C’est pour ça que je parlais de fraude aux allocations familiales.

Elle – Je vois… Un vol à l’étalage, vous disiez ?

Lui – Oui.

Elle – Lui ou elle ?

Lui – Elle.

Elle – Du parfum ? Du maquillage ? De la lingerie ? C’est généralement ce que volent les femmes dans les magasins…

Il regarde sur un petit calepin.

Lui – Une hache.

Elle – Une hache ? Il pourrait donc y avoir préméditation…

Lui – Si c’est bien avec cette hache qu’elle a décapité son mari.

Elle – Pourquoi aurait-elle volé une hache si elle en avait déjà une ?

Lui – Je ne sais pas… Certaines femmes volent pour le plaisir de voler…

Elle – Une hache ?

Lui – C’est vrai qu’une hache… c’est plutôt rare.

Elle – Une hachette, à la rigueur. Ce serait plus féminin… Ou un couteau à pain. Une lime à ongles, éventuellement.

Lui – Pour couper un arbre ?

Elle – C’est un petit arbre, Inspecteur. Vous n’aviez pas remarqué ça non plus ?

Lui – Et pour… le plagiat, Commissaire, qu’est-ce que vous en pensez ?

Elle – Vous ne savez pas ce que ça veut dire, c’est ça ?

Lui – Disons que… je ne suis pas très sûr.

Elle – Un plagiat, c’est un vol.

Lui – Comme de voler une hache dans un magasin de bricolage ?

Elle – Oui. Sauf que le magasin de bricolage, c’est le cerveau d’un auteur, et que ce sont ses idées que le plagiaire lui vole.

Lui – Je vois… Un peu comme un vampire qui suce le sang de ses victimes… Elle lui a peut-être fendu le crâne pour fouiller son cerveau et lui voler ce qu’il y avait dedans…

Elle – Pourquoi se serait-elle jetée par la fenêtre après ?

Lui – Qu’est-ce qu’un comédien pourrait bien voler à un auteur ?

Elle – Ses répliques, probablement. C’est un travers assez habituel chez les comédiens. Ils finissent par se croire l’auteur du texte qu’ils interprètent.

Lui – Vraiment ?

Elle – J’ai connu un tragédien qui avait fini par se convaincre qu’il était l’auteur de toutes les pièces de Racine.

Lui – Il a fini à l’asile, j’imagine.

Elle – Il a fini à l’Académie Française.

Lui – L’Académie Française…?

Elle – C’est l’équivalent du Conseil Constitutionnel, mais pour les gens de lettres. Une sorte de maison de retraite, si vous préférez. Mais au lieu de jouer au Scrabble, ils décident des mots qui peuvent être acceptés au Scrabble.

Lui – Et c’est grave, Commissaire ?

Elle – Quoi donc ?

Lui – Le plagiat !

Elle – Nous sommes tous des faussaires, mon vieux. Nous ne faisons que répéter les phrases toutes faites qu’on nous a apprises à l’école. En les déformant au passage. Si on jetait en prison tous ceux qui ne sont pas vraiment les auteurs des conneries qu’ils profèrent à longueur de journée, il n’y aurait plus grand monde en liberté, croyez-moi.

Lui – Même si, comme disait Michel Audiard, « un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche ».

Elle – C’est de Jacques Audiberti.

Lui – Connais pas…

Elle – « Un con qui marche vaut mieux que dix intellectuels assis ». Il arrivait aussi à Michel Audiard de plagier ses confrères. Même si en l’occurrence, je ne suis pas sûre de savoir lequel a plagié l’autre.

Lui – En somme… on n’a rien inventé.

Elle – La vie est un combat de chaque instant contre la médiocrité, qui consiste à plagier les autres, avant de se plagier soi-même…

Lui – C’est tellement intelligent, ce que vous dites… Je ne suis pas sûr de tout comprendre…

Elle – La véritable intelligence, Inspecteur, c’est de savoir fermer sa gueule. Peu de gens en sont capables. Moi-même, je me surprends parfois à faire des phrases… qui ne sont pas de moi.

Lui – Et ça, c’est de vous, Commissaire ?

Elle – Malheureusement non. Ramassez un morceau de cette pastèque et mettez-le dans un sac isotherme. On l’enverra au labo pour analyse.

Lui – Bien, Commissaire.

Elle – Et n’oubliez pas de mettre des gants…

Lui – Pour ne pas contaminer l’échantillon.

Elle – Oui… Et surtout pour ne pas vous salir les mains…

Lui – Et ne pas salir la maison.

Elle – Ce serait dommage. C’est tellement propre, ici.

Lui – À ce qu’il paraît, ils faisaient refaire les peintures tous les ans.

Elle – Après chaque crime, probablement.

Lui – Vous croyez qu’il y en a eu plusieurs ?

Elle – Je vous l’ai dit, je ne crois rien.

Il sort. Elle jette un regard autour d’elle, avant de humer l’air. Puis elle se met à quatre pattes et renifle un peu partout comme un chien policier. Il revient et la regarde, un peu interloqué.

Lui – Vous êtes sur une piste, Commissaire ?

Elle se relève.

Elle – Croyez-en mon flair, Inspecteur, ça sent la mort, dans cette maison.

Lui – Il y a deux cadavres juste à côté, c’est normal, non ?

Elle – Ce que je voulais dire, c’est que ça sent le pourri. La chair en décomposition, si vous préférez. Or ce couple est mort il y a très peu de temps.

Lui – Comment le savez-vous ?

Elle – La cervelle de madame était encore fumante quand nous sommes arrivés.

Lui – C’est vrai qu’il ne fait pas très chaud, ici. Mais sans vouloir vous contredire, Commissaire, pour la fumée, je crois qu’il s’agissait plutôt d’une cigarette mal éteinte. J’ai retrouvé le mégot consumé dans un coin de la cour.

Elle – Eh bien raison de plus. Quand la dernière cigarette fume encore, c’est que le condamné n’est pas mort depuis très longtemps. (Elle renifle à nouveau.) Cette affaire sent le pourri, je vous dis…

Lui – Et quelles conclusions tirez-vous de ces observations, Commissaire ?

Elle – Il y a au moins trois conclusions possibles.

Lui – Je vous écoute.

Elle – Soit les victimes sentaient déjà le pourri de leur vivant.

Lui – Oui…

Elle – Soit cette odeur provient d’autres cadavres plus faisandés qu’on n’aurait pas encore découverts. Des cadavres enterrés dans la cave, par exemple.

Lui – Combien de temps un homme peut-il rester en terre avant de pourrir ?

Elle – Ma foi, s’il n’est pas déjà pourri avant de mourir…

Lui – Alors ça non plus, ce n’est pas de vous…

Elle – Non.

Lui – C’est de qui, patron ?

Elle – Shakespeare. Dans Hamlet. À supposer que ce soit bien lui qui ait écrit ses pièces, évidemment.

Lui – Vous pensez que Shakespeare était un plagiaire, lui aussi ?

Elle – Allez savoir…

Lui – Et quelle est votre troisième hypothèse, Commissaire ?

Elle – Et si c’était nous qui sentions le pourri…?

Lui – Je n’aurais jamais pensé à ça…

Elle – C’est pour ça que je suis commissaire et vous seulement inspecteur.

Lui – Bien sûr, Commissaire.

Elle – J’ai beaucoup réfléchi sur la nature humaine. Et j’en suis arrivée à certaines conclusions, que je consignerai peut-être dans un livre lorsque je serai à la retraite, afin d’en faire profiter les générations futures.

Lui – Vraiment ? Et quel genre de livres, Commissaire ? Un roman policier ?

Elle – Plutôt… une sorte de Bible.

Lui – Je vois… Une bible de série policière…

Elle – Enfin, Inspecteur ! Une Bible ! Un nouveau Nouveau Testament, en quelque sorte.

Lui – Ah, d’accord…

Lui – Vous voulez connaître en avant-première quelques-unes de mes réflexions ?

Lui – Pourquoi pas…?

Après un bref silence, pour ménager l’effet dramatique.

Elle – Vous savez combien d’êtres humains ont vécu et sont morts sur cette terre avant nous, Inspecteur ?

Lui – Non.

Elle – Environ cent milliards. Pour un être vivant sur cette planète, il y en a plus de dix dans nos cimetières et ailleurs.

Lui – Ah oui. Ça fait du monde.

Elle – Et ça ne va pas s’arranger, croyez-moi.

Lui – Ah bon ?

Elle – Vous verrez. En vieillissant, on finit par connaître plus de morts que de vivants.

Lui – C’est vrai…

Elle – Et il arrivera un jour où sur cette terre, il n’y aura plus que des morts.

Lui – La fin du monde, vous voulez dire ?

Elle – La fin de l’humanité, en tout cas. Au rythme où on va, c’est sans doute pour bientôt. La Terre ne sera plus alors qu’une maison vide, hantée par tous les morts qui l’ont occupée successivement depuis l’aube de l’humanité.

Lui – C’est beau ce que vous dites, Commissaire.

Elle – Ce n’est pas de moi, hélas.

Lui – C’est de qui, alors ?

Elle – De l’auteur de cette pièce, j’imagine. À moins que ce ne soit qu’un vulgaire plagiaire, lui aussi.

Lui – Et pour ce double meurtre, qu’est-ce qu’on fait ?

Elle – Il nous faudra remonter le fil de ces événements funestes, depuis ce dernier meurtre, jusqu’à la première victime de cette tueuse en série.

Lui – Vous pensez que nous avons affaire à une tueuse en série ?

Elle – La Mort ! C’est elle qui est responsable de tous ces décès ! Il n’y a pas de mort naturelle, Inspecteur. Toute mort est un homicide. C’est la Mort qui a assassiné tous ces gens.

Lui – Mais quand vous dites remonter le fil des événements, vous voulez dire…?

Elle – Le premier meurtre ! La première affaire criminelle.

Lui – Quelle affaire ?

Elle – Caïn et Abel, évidemment.

Lui – Je n’ai pas entendu parler de cette affaire. Caïn et Abdel, vous dites ?

Elle – Vous n’avez jamais lu la Bible ? Ou Victor Hugo ? « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn », ça ne vous dit rien ?

Lui – Non. Une caméra cachée dans une tombe ?

Elle – C’est Dieu qui, le premier, a inventé la vidéosurveillance, Inspecteur. Nous autres policiers, nous ne sommes que ses modestes serviteurs.

Silence.

Lui – Alors vous croyez que la Terre pourrait disparaître un jour ?

Elle – La Terre, c’est comme une maison. On l’achète à quelqu’un en arrivant, on la revend à quelqu’un d’autre en partant, en espérant faire une petite plus-value au passage. On a l’impression qu’elle a toujours été là, cette maison, et qu’elle y sera toujours. Pourtant, quelqu’un l’a construite un jour, et quelqu’un finira par la détruire.

Lui – Je commence à la sentir, moi aussi.

Elle – Quoi ?

Lui – Cette odeur de mort.

Elle – Cette odeur, mon vieux, c’est celle de la vie d’avant soi. Les cent milliards d’humains qui nous ont précédés. La Terre est un charnier, une fosse commune, un gigantesque cimetière sous la lune.

Lui – J’imagine que ce n’est toujours pas de vous…

Elle – Allez savoir… Il m’arrive aussi d’improviser. Vous avez vu La nuit des morts-vivants ?

Lui – Ces cadavres qui sortent de leurs tombes et vont faire un tour en ville pour bouffer de la chair fraîche ?

Elle – Cent milliards, vous imaginez ? Sans compter les animaux sauvages, qu’on aura bientôt tous exterminés, et les animaux domestiques, qu’on élève dans des cages et qu’on massacre à la chaîne pour les bouffer le dimanche après la messe autour d’un barbecue entre amis.

Lui – C’est vrai que c’est sympa, un petit barbecue…

Elle – Imaginez qu’une nuit, ils reviennent tous pour nous bouffer, tous ces poulets, tous ces cochons, tous ces veaux qu’on a massacrés dans nos abattoirs ?

Lui – Ah oui, ça fout les jetons…

Elle – Sans parler des légumes !

Lui – Les légumes ? Vous voulez dire les frites ?

Elle – Imaginez ! La nuit des morts-vivants, mais avec des patates, des carottes et des navets, qui sortent de terre la nuit pour venir nous bouffer ? Imaginez, Inspecteur !

Lui – J’essaie, Commissaire. J’essaie… Et qu’est-ce qu’on fait de ces deux-là ?

Elle – Qu’est-ce que vous pensez de la maison ?

Lui – Elle est pas mal.

Elle – Pas mal ?

Lui – Non, c’est vrai qu’elle est absolument parfaite.

Elle – J’en cherche une dans le quartier, justement. Mais avec le salaire de misère qu’on nous verse tous les mois… Même si je gagne trois fois plus que vous.

Lui – Aucuns travaux à prévoir. Près de tous les commerces. Avec une école pas très loin.

Elle – Maintenant, la maison va sûrement être mise en vente.

Lui – Maintenant ?

Elle – Maintenant que les propriétaires sont morts.

Lui – Vous pourriez vivre dans une maison où se sont déroulés des événements aussi dramatiques ?

Elle – Pas vous ?

Lui – Je crois que je ferais des cauchemars…

Elle – Alors vous pensez que la maison sera vendue moins cher ?

Lui – Je pense que cette maison est invendable…

Elle – C’est aussi mon avis.

Lui – Dans le quartier, ça restera la maison où a eu lieu le massacre. La maison du crime.

Elle – Vous connaissez ce tableau de Paul Cézanne, La maison du Pendu ?

Lui – Qui ?

Elle – On ne sait même pas si quelqu’un s’est jamais pendu dans cette baraque. Peut-être que tout simplement, elle appartenait autrefois à un Breton qui s’appelait Pen’Du.

Lui – Ah oui, un Breton…

Elle – Mais vous imaginez le boulot pour un agent immobilier. Qui pourrait bien vouloir acheter la maison d’un pendu ? Et encore, là on en a fait un tableau célèbre. Mais pour une maison du pendu peinte par Cézanne, combien de maisons où quelqu’un s’est pendu sans que personne ne le sache.

Lui – Il faut bien se pendre quelque part.

Elle – Autre part, mais pas chez moi. Ça risquerait de dévaloriser la maison. D’où l’expression.

Lui – Quelle expression ?

Elle – Allez vous faire pendre ailleurs !

Lui – Ah oui…

Elle – Et si on la rachetait, cette maison.

Lui – On ?

Elle – Pour une bouchée de pain. Vous et moi. Vous devez bien avoir quelques économies ?

Lui – C’est sûr qu’on pourrait l’avoir pour pas cher. Mais vous disiez qu’elle serait invendable.

Elle – On la rachète pour presque rien, on attend que ça se tasse un peu, on refait les peintures, et on la revend avec une grosse plus-value.

Lui – Et en attendant, qui l’habitera ?

Elle – Vous et moi !

Lui – Vous et moi ?

Elle – Je ne vous plaît pas, Inspecteur ?

Lui – Si, si, bien sûr, c’est juste que…

Elle – Quoi ?

Lui – Non, non, rien… (Un temps) Et moi, je vous plais, Commissaire ?

Elle lui lance un regard étonné.

Elle – Non mais je plaisantais, mon vieux.

Lui – Bien sûr, Commissaire.

Elle – Vous et moi, on se connaît déjà trop bien. On finirait par s’ennuyer.

Lui – Peut-être même qu’on commencerait par là.

Elle – Et croyez en mon expérience, c’est pour échapper à l’ennui que pas mal de couples en arrivent à se massacrer à domicile.

Lui – Vous pensez qu’elle lui a fendu le crâne et qu’elle s’est défenestrée juste après seulement pour pimenter un peu leur vie de couple ?

Elle – Vous êtes marié, Inspecteur ?

Lui – Non.

Elle – Alors vous ne pouvez pas comprendre.

Noir

ACTE 3

Il est là, assis, immobile. Elle arrive de l’extérieur, un imperméable sur le dos et une hache à la main.

Lui – Ça va ?

Elle – Oui.

Elle retire son imperméable.

Lui – Tu as passé une bonne journée ?

Elle – Ça va.

Lui – Bon. (Silence, pendant lequel elle affûte sa hache avec une pierre) Tu as quelque chose à me dire ?

Elle – Qu’est-ce qu’on pourrait se dire de plus ? Qu’on n’ait pas déjà dit… On ne ferait que se répéter, non ?

Lui – Bien… Et… si je peux me permettre quand même… Qu’est-ce que tu fais avec cette hache ?

Elle – Ah… Ça c’est une question que tu ne m’as encore jamais posée…

Lui – Sans doute parce que c’est la première fois que tu reviens à la maison avec une hache…

Elle – Voilà… C’est la première fois… J’ai décidé de te surprendre, vieille branche…

Lui – C’est aussi la première fois que tu m’appelles vieille branche… Et alors ?

Elle – Je vais abattre l’arbre qu’il y a au fond du jardin.

Lui – Avec une hache ?

Elle – Ben oui ! Pas avec une lime à ongles.

Lui – Et qu’est-ce qu’il t’a fait, cet arbre ?

Elle – Il est pourri.

Lui – Pourri ?

Elle – Pourri de l’intérieur. Au moindre coup de vent, il risque de nous tomber dessus.

Lui – On est rarement en dessous.

Elle – On pourrait avoir envie de faire un barbecue.

Lui – On ne fait jamais de barbecues. Et je ne sais même pas où il est, cet arbre.

Elle – Ça ne m’étonne pas. Tu ne sors plus de la maison. Même pour aller dans le jardin.

Lui – Je ne savais pas qu’on avait une hache.

Elle – On n’en avait pas.

Lui – Alors tu as acheté une hache…

Elle – Je ne l’ai pas achetée, je l’ai volée.

Lui – C’est plutôt encombrant… Comment peut-on voler une hache ?

Elle – On ne peut pas. Le vigile m’a rattrapée à la sortie. Finalement, j’ai dû la payer.

Lui – On a tout de même les moyens d’acheter une hache. Pourquoi tu ne voulais pas la payer ?

Elle – Pour qu’il n’y ait pas de facture, évidemment !

Lui – Et ça sert à quoi, d’acheter une hache sans facture ?

Elle – Pas de facture, pas de trace ! Si tu achetais un revolver pour tuer quelqu’un, tu préférerais qu’il n’y ait pas de facture, non ?

Lui – Oui, j’imagine… Enfin j’essaie. Je n’ai encore jamais acheté de revolver. Et je n’ai encore jamais tué personne. Jusqu’à aujourd’hui…

Elle – Tu as raison. Acheter un revolver, ça peut éveiller les soupçons. Plus que d’acheter une hache, en tout cas. Même avec une facture…

Lui – Donc, tu as conscience qu’il s’agit d’un acte grave, pour ne pas dire répréhensible…

Elle – J’en ai conscience, rassure-toi.

Lui– À la rigueur, je peux comprendre qu’on abatte un arbre sur un coup de sang. Un platane, par exemple. Parce qu’il s’est jeté sous vos roues juste au moment où vous passiez tranquillement en voiture, complètement bourré. Mais là, comme ça, de sang froid. Avec une hache que tu t’es procurée exprès pour ça… C’est une exécution ! Un meurtre avec préméditation. Je te préviens, je ne me rendrai pas complice d’un tel crime.

Elle – Rassure-toi, tu ne participeras pas à ce massacre. (Plus bas) Pas en tant que complice, en tout cas…

Lui – Pourquoi maintenant ?

Elle – Il est pourri, je te dis.

Lui – Depuis quand ?

Elle – Je ne sais pas… C’est venu petit à petit. Quand le ver est dans le fruit… il finit parfois par attaquer l’arbre.

Lui – Je ne savais même pas qu’on avait un arbre dans le jardin. C’est quoi, comme arbre ?

Elle – Un pommier.

Lui – On a un arbre fruitier dans le jardin ?

Elle – Il est déjà à moitié mort. Il ne donne plus de pommes depuis longtemps.

Lui – Ce n’est pas une raison pour s’en débarrasser comme ça.

Elle – Cet arbre m’a beaucoup déçu. J’avais fondé de grands espoirs sur lui.

Lui – Tu dis qu’il est à moitié mort. C’est qu’il est encore à moitié vivant.

Elle – C’est trop tard. Je préfère abréger son agonie.

Lui – Il pourrait encore donner quelques pommes.

Elle – C’est bien ce que je lui reproche.

Lui – Pardon ?

Elle – Toute sa vie, cet arbre n’a donné que des pommes. Et s’il vivotait encore pendant dix ou vingt ans, il ne donnerait encore et toujours que des pommes.

Lui – Les pommiers donnent des pommes. Tu t’attendais à quoi ?

Elle – À ce qu’il me surprenne.

Lui – Et donc, tu préfères l’abattre.

Elle – À quoi bon ? Cet arbre est devenu tellement prévisible. Et ce qui est prévisible est tellement déprimant.

Lui – Et qu’est-ce que tu vas faire du tronc ?

Elle – Du tronc ? La même chose que de la tête, j’imagine. Je débiterai tout ça en morceaux, je le mettrai dans des sacs en plastique, et je jetterai les tronçons peu à peu dans la poubelle devant chez nous. Un peu chaque jour, pour que les éboueurs ne s’aperçoivent de rien.

Lui – Qu’ils s’aperçoivent de quoi ?

Elle – On n’est pas supposés jeter de vieilles branches à la poubelle. Même en petits morceaux.

Lui – Raison de plus pour ne pas l’abattre, ce pommier.

Elle – Assez bavardé. Plus vite ce sera fait…

Elle fait un pas pour sortir. Il se lève et lui fait face.

Lui – Et si moi, je n’étais pas d’accord ?

Elle – Ah oui ? Et qu’est-ce que tu ferais ?

Lui – Je pourrais t’en empêcher.

Elle – M’en empêcher ? Toi ?

Lui – Parfaitement. Et toi, si je voulais t’en empêcher, qu’est-ce que tu ferais ?

Elle – Je ne sais pas… (Elle brandit sa hache) Je pourrais te fracasser le crâne avec cette hache, par exemple. Histoire de voir s’il y a vraiment un cerveau à l’intérieur.

Un temps.

Lui – Alors tu m’en veux encore d’avoir signé le scénario de cette pièce à ta place…

Elle – Ça s’appelle un plagiat, non ?

Lui – C’était mieux comme ça, je te l’ai dit cent fois. J’étais déjà un peu connu en tant qu’auteur. Ça rassurait le producteur.

Elle – Ça te rassurait surtout toi. Signer enfin quelque chose d’intéressant…

Lui – La pièce a fait un four.

Elle – Certaines pièces ont une deuxième chance. Ruy Blas a reçu un très mauvais accueil lors de la première. C’est devenu un classique, et on en a même fait un film avec Montand et De Funès : La folie des grandeurs.

LuiLa folie des grandeurs… Tu devrais te faire soigner, en effet. Tu te prends pour Victor Hugo, maintenant ?

Elle – Pourquoi pas ? Ruy Blas raconte aussi l’histoire d’un imposteur. Même si le héros, lui, ne manque pas de grandeur.

LuiLa Maison de nos rêves ? Tu comptais vraiment passer à la postérité avec ça ?

Elle – Ça ne t’a pas empêché de signer le manuscrit !

Lui – D’ailleurs, je me demande si tu ne t’es pas un peu inspiré de La folie des grandeurs pour écrire ce navet.

Elle – C’est toi qui me traites de plagiaire, maintenant ! C’est le monde à l’envers !

Elle avance vers lui avec sa hache, menaçante. Il recule prudemment d’un pas.

Lui – N’oublie pas qu’une facture a été émise, finalement. Et la direction du magasin a sûrement fait un signalement à la police. Tu es déjà fichée pour vol à l’étalage.

Elle – Et toi pour plagiat. Parce que ce n’est pas la première fois que tu t’appropries un texte qui n’est pas de ta main.

Elle lève sa hache.

Lui – La police viendra. Tu ne pourras jamais faire passer ça pour un crime passionnel. Tu prendras perpète.

Elle – C’est en me mariant avec toi que j’ai pris perpète… (Elle baisse sa hache, semblant se résigner) Mais tu as raison… ce serait trop risqué. Ça n’en vaut pas la peine…

Lui – Allez, pose cette hache, tu vas finir par blesser quelqu’un.

Elle – Je me demande pourquoi on est venus s’enterrer ici…

Lui – Oui, moi aussi…

Elle – Je ne sais pas pourquoi, il m’a toujours semblé qu’il y avait quelque chose qui clochait avec cette baraque.

Lui – Quoi ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – Comme une malédiction.

Elle – Et si on déménageait ?

Lui – Avec quel argent ? Malheureusement, ce n’est pas avec ton chef d’œuvre qu’on va payer le crédit de la maison. Ni avec tes cachets de comédienne, d’ailleurs.

Elle brandit à nouveau la hache, menaçante.

Elle – C’est un reproche ?

Lui – Tu n’oserais pas faire ça. Ça ressemblerait trop à une mauvaise pièce de boulevard.

Elle – Une femme qui découpe son mari à la hache ?

Lui – À un film d’horreur de série Z, si tu préfères.

Elle – D’un autre côté…

Lui – Quoi ?

Elle – Il y a des nanars qui se vendent très bien…

Lui – Par exemple ?

ElleMeurtre à la tronçonneuse.

Lui – Là c’est juste une hache, et c’est juste une femme qui tue son mari.

Elle – Quand on n’a pas un gros budget…

Lui – Désolé, je n’y crois pas.

Elle – Pense au premier meurtre de l’histoire de l’humanité.

Lui – Caïn et Abel ?

Elle – Un type qui étrangle son frère, à mains nues. C’est tout. L’enquête, c’est juste une caméra de vidéosurveillance installée par Dieu dans la tombe du coupable. Et le bouquin est encore un best-seller aujourd’hui.

Lui – Oui, mais ça ne s’était jamais fait avant. Aujourd’hui, même en matière de meurtre, ce n’est pas si facile de surprendre.

Elle – Tu as raison, c’est vraiment déprimant. Ça me donne envie de me suicider. Bon, je vais commencer par me faire le pommier, ça me détendra…

Elle prend sa hache et s’apprête à sortir.

Lui – Je mets la table… et je vais réfléchir à un autre scénario

Elle – Tu ne veux pas me donner un coup de main, plutôt ?

Lui – Pour quoi faire ?

Elle – Pour abattre ce putain de pommier ! Si on ne veut pas qu’il tombe sur la clôture du voisin, il faudrait que tu pousses de l’autre côté pendant que je coupe le tronc.

Lui – OK, mais fais gaffe quand même. Un accident est si vite arrivé…

Elle – Surtout quand on se sert d’une hache pour la première fois de sa vie…

Ils sortent. Un temps.

Voix off – Coupez ! Ce n’est pas le texte que j’ai écrit, bordel !

Noir

ACTE 2

Elle est là. Il arrive.

Lui – J’ai fait un drôle de rêve… Enfin, c’était plutôt un cauchemar.

Elle – Quoi ?

Lui – J’ai rêvé que tu me quittais…

Elle semble embarrassée.

Elle – Tu connais ton texte ?

Lui – Pas toi ?

Elle – Si, si, enfin… je crois.

Lui – On le répète une dernière fois ?

Elle – OK…

Lui – Il paraît que l’auteur est un psychopathe. Si on change un seul mot à son texte, il serait capable de nous tuer.

Elle – Et comme c’est aussi lui le réalisateur.

Lui – C’est ça le problème avec le cinéma d’auteur…

Elle – On y va ?

Lui – Je ressors, pour faire mon entrée.

Elle – Moi aussi…

Ils sortent tous les deux. Il revient après un instant, et s’assied. Elle arrive, avec une hache.

Lui – Ça va ?

Elle – Oui.

Elle retire son imperméable.

Lui – Tu as passé une bonne journée ?

Elle – Ça va.

Lui – Bon. (Silence, pendant lequel elle affûte sa hache avec une pierre) Tu as quelque chose à me dire ?

Elle – Qu’est-ce qu’on pourrait se dire de plus ? Qu’on n’ait pas déjà dit… On ne ferait que se répéter, non ?

Lui – Bien… Et… si je peux me permettre quand même… Qu’est-ce que tu fais avec cette hache ?

Elle – Ah… Ça c’est une question que tu ne m’as encore jamais posée…

Lui – Sans doute parce que c’est la première fois que tu reviens à la maison avec une hache…

Elle – Voilà… C’est la première fois… J’ai décidé de te surprendre, vieille branche…

Lui – C’est aussi la première fois que tu m’appelles vieille branche… Et alors ?

Elle – Je vais abattre l’arbre qu’il y a au fond du jardin.

Lui – Avec une hache ?

Elle – Ben oui ! Pas avec un couteau à pain.

Il s’arrête, perturbé.

Lui – Pas avec un couteau à pain ?

Elle – Ce n’est pas ce que je dois dire ?

Lui – Si. Si, si. Mais cette réplique… C’est très con, non ?

Elle – Oui, enfin…

Lui – Et si on demandait à l’auteur de la changer ? Je ne sais pas moi, on pourrait dire… Pas avec une lime à ongles, ce serait plus drôle, non ?

Elle – Tu trouves…?

Lui – Il me semble, oui.

Elle – Tu l’as dit toi-même, l’auteur a horreur qu’on change un seul mot à son texte. Je crois qu’aujourd’hui, il est d’une humeur massacrante… Et comme il y a une hache sur le plateau…

Lui – Tu as raison, on a encore besoin de ces cachets pour boucler notre intermittence cette année… Ce n’est pas le moment de se faire virer. On y retourne ?

Elle – OK.

Il se reconcentre un moment et reprend.

Lui – Ça va ?

Elle – Oui.

Elle – Je voulais te dire quelque chose.

Lui (surpris) – Ouais…

Elle – Ce n’est pas facile.

Lui – Quoi ?

Elle – Je te quitte.

Lui – Ce n’est pas dans le texte, ça ?

Elle – Non, pas ça.

Lui – On avait dit qu’on ne changeait pas le texte.

Elle – On vient de me proposer un rôle. Le rôle de ma vie…

Lui – On ?

Elle – L’auteur. Enfin, le réalisateur.

Lui – Comment ça un rôle ?

Elle – Il vient de me demander ma main.

Lui – Ta main ?

Elle – Oui, enfin, ma main… et le reste. Il me demande d’être sa femme, si tu préfères.

Lui – Il ne manque pas de culot, celui-là… Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?

Elle – Oui.

Lui – Alors c’est aussi simple que ça… Il te demande ta main, et tu dis oui ?

Elle – Tu ne m’as jamais demandé ma main.

Lui – Un type que tu connais à peine ?

Elle – Je le connais un peu mieux que ça…

Lui – Ah d’accord… (Un temps) Tu veux qu’on se marie, c’est ça ?

Elle – Je suis désolée. Nous deux, c’est fini.

Lui – Je ne comprends pas…

Elle – Il n’y a rien à comprendre.

Lui – Tu me quittes… alors qu’on vient d’emménager dans une nouvelle maison ?

Elle – Je te la laisse, cette maison.

Lui – Tu veux dire que tu me laisses continuer à payer le crédit tout seul…

Elle – Tu ne voulais pas d’enfant. Cette maison, elle était déjà trop grande pour nous deux.

Lui – J’aurais pu changer d’avis. Tu veux un enfant ?

Elle – C’est trop tard.

Lui – Pourquoi ?

Elle – Je suis déjà enceinte… C’est pour ça que je ne pouvais pas attendre plus longtemps pour te le dire.

Lui – Que tu es enceinte ?

Elle – Que je te quitte !

Lui – Et s’il était de moi.

Elle – Il n’est pas de toi.

Lui – Comment tu peux en être certaine ?

Elle – On n’a pas fait l’amour depuis six mois.

Lui – Tant que ça ? Tu es sûre ?

Elle – Assez pour que je sois sûre que ce bébé n’est pas de toi.

Silence, le temps pour lui d’encaisser le coup.

Lui – Très bien…

Elle – Je suis vraiment désolée…

Lui – OK…

Elle – Ça va aller ? Je veux dire… pour tourner cette scène ?

Lui – Ça ira… On est des professionnels, non ? The show must go on…

Elle – Je crois qu’il nous attend…

Lui – Ne t’inquiète pas… On va le tourner ce… film d’auteur.

Elle – Je suis contente que tu le prennes comme ça.

Lui – Et compte sur moi pour respecter le texte à la lettre…

Voix off – Si tout le monde est prêt on va la tourner. Silence sur le plateau.

Silence.

Noir

ACTE 1

Il est là. Elle arrive.

Lui – Ça y est, il est parti ?

Elle – Il repasse dans une heure, le temps qu’on se fasse une meilleure idée.

Lui – Et qu’on se décide à faire une offre… ou pas.

Ils jettent un regard autour d’eux.

Elle – Alors, qu’est-ce que tu en penses ?

Lui– J’hallucine.

Elle – Toi aussi…

Lui – C’est vrai qu’elle est absolument parfaite.

Elle – Il y a même un jardin.

Lui – Un jardin ou une cour ?

Elle – Une cour assez grande pour qu’il y ait un arbre.

Lui – Ah oui ?

Elle – J’ai beau chercher, je ne vois rien qui cloche.

Lui – Et comparée à tout ce qu’on a vu jusque-là.

Elle – Souvent plus cher…

Lui – Beaucoup plus cher.

Elle – Il doit y avoir une erreur sur le prix, ce n’est pas possible.

Lui – Ils ont oublié un zéro à la fin.

Elle – Ou alors ils sont très pressés.

Lui – C’est qui, les proprios ?

Elle – L’agent immobilier m’a dit qu’ils étaient morts.

Lui – Alors ils ne sont pas pressés.

Elle – Les héritiers le sont peut-être.

Lui – Il a dit que c’était en vente depuis plusieurs années.

Elle – Comment ça peut être en aussi bon état.

Lui – On dirait que le ménage vient d’être fait.

Elle – Je ne comprends pas.

Lui – Tu crois qu’il y a un lézard quelque part ?

Elle – J’ai beau regarder, je ne vois pas.

Lui – Le quartier a l’air très calme aussi. Et très bourgeois.

Elle – Le charme de l’ancien avec tout le confort moderne.

Lui – Rénovation totale.

Elle – Aucuns travaux à prévoir.

Lui – On se met à parler comme l’agent immobilier.

Elle – C’est dingue… On a l’impression que cette maison n’a jamais été habitée.

Lui – Tous ces murs d’un blanc immaculé.

Elle – C’est tellement propre… C’en est presque flippant.

Lui – Oui… C’est curieux…

Elle – Quoi ?

Lui – Non, rien, c’est idiot.

Elle – Vas-y… On s’apprête à s’endetter pour un demi-siècle. On passera peut-être le restant de notre vie dans cette maison… Si tu as quelque chose à dire, c’est maintenant.

Lui – Je ne sais pas… J’ai une impression bizarre.

Elle – Une impression ?

Lui – Tu ne sens pas quelque chose ?

Elle – Non… Je ne sens rien…

Lui – Comme une odeur de…

Elle – Une odeur de quoi ?

Lui – Je ne sais pas. Une odeur… de corps.

Elle – Une odeur corporelle, tu veux dire… comme dans le bus aux heures de pointe ?

Lui – Oui, quelque chose comme ça… Sauf que les passagers seraient déjà descendus.

Elle – C’est peut-être l’agent immobilier… Il n’avait pas l’air très net.

Lui – De là à ce que ça sente partout dans la maison alors qu’il est parti il y a un quart d’heure.

Elle – Ou alors c’est nous…

Lui – Nous ?

Elle – On a passé toute la matinée à courir. Même avec un bon déodorant.

Lui – Non, je t’assure… Ce n’est pas ce genre d’odeur.

Elle – Je ne sens rien… Tu es sûr ?

Lui – Il me semble…

Elle – Quel genre d’odeur ?

Lui – Je ne sais pas… Comme… l’odeur de tous ceux qui nous ont précédés.

Elle – Qui nous ont précédés ici ? Dans cette maison ?

Lui – Les propriétaires passent, les maisons restent.

Elle – De là à laisser leur odeur…

Lui – Je serais curieux de savoir à combien de personnes a déjà appartenu cette maison.

Elle – Le notaire pourra nous le dire, non ?

Lui – Tu crois ?

Elle – Ou alors on peut aller au cadastre. Remonter jusqu’au premier propriétaire. Celui qui a fait construire cette maison. Celui qui l’a habitée en premier.

Lui – Quand elle était encore vierge de toute occupation. De tout souvenir…

Elle – Quand elle n’était qu’un terrain à bâtir.

Lui – Un permis de construire.

Elle – Un projet de construction.

Lui – Un plan.

Elle – Une simple idée.

Lui – Un désir.

Elle – Quand cette maison n’était qu’un rêve de maison.

Lui – Finalement, si on remonte assez loin, il n’y a pas d’autre réalité que les rêves.

Elle – Il faudra qu’on essaie d’expliquer ça à notre banquier.

Lui – Tu as raison. Parce que pour emprunter une somme pareille…

Elle – Quand on est intermittent.

Lui – Et qu’on est même pas sûrs d’avoir tous ses cachets pour le rester.

Silence.

Elle – Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Lui – Je crois qu’il faut se décider, parce qu’à ce prix là, elle ne va pas rester longtemps sur le marché.

Elle – C’est vrai que ce n’est pas cher pour une aussi belle maison, mais est-ce qu’on a vraiment les moyens ?

Lui – Avec un crédit sur cinquante ans, ça réduira le montant à payer tous les mois.

Elle – Il faudra quand même qu’on arrête les sorties pour payer les mensualités.

Lui – Ou qu’on trouve des sources de revenus complémentaires.

Elle – Tu as des idées ?

Lui – La maison est grande. On pourrait louer une chambre à des touristes de passage, des hommes d’affaires en déplacement, des couples illégitimes…

Elle – C’est ça… Pourquoi pas ouvrir une maison close à l’étage et une salle de jeux clandestins au sous-sol ?

Lui – Ou alors, on la loue pour des tournages.

Elle – Des tournages ?

Lui – Des tournages de films.

Elle – Ah oui ?

Lui – J’ai un ami qui fait ça. Ça peut se louer très cher, il paraît, si la maison est

intéressante et correspond exactement à ce que recherche le réalisateur.

Elle – Quel genre de films on pourrait bien tourner dans cette maison ?

Lui – Je ne sais pas… Des films pornos ?

Elle – Tu imagines, si nos amis reconnaissent la maison.

Lui – S’ils reconnaissent la maison, c’est qu’ils regardent des films pornos… Il y a peu de chances pour qu’ils nous en parlent…

Elle – Oui, évidemment.

Lui – Tu préfères des films d’horreur ?

Elle – Il y a d’autres genres de films, non ? Des comédies romantiques…

Lui – Quand on pense à tout ce qui a pu se passer dans cette maison depuis qu’elle existe.

Elle – Oui… Elle a dû servir de décor à toutes sortes de scènes de la vie conjugale.

Lui – Des films en tout genre…

Elle – Pas des films d’horreur, j’espère.

Lui – Surtout des scènes de ménage, sans doute.

Elle – On essaiera de ne pas trop en rajouter…

Lui – Une maison vide, entre un déménagement et un emménagement, c’est comme le plateau nu d’un théâtre. Ou un plateau de cinéma entre deux tournages.

Elle – Les comédiens viennent de partir, en emportant leur décor.

Lui – D’autres vont arriver en apportant leurs propres accessoires et leur propre histoire.

Elle – Ceux qui arrivent ne savent rien de la pièce qui vient de se terminer.

Lui – Et ils ne savent encore pas grand-chose de la pièce qu’ils s’apprêtent à jouer.

Elle – Tragédie ou comédie ? Ou tragi-comédie…

Lui – Entre deux représentations, il ne reste qu’un plateau vide. Mais il flotte dans l’air l’odeur de tous ceux qui se sont succédés sur la scène.

Elle – Cette odeur de vie, et de mort, c’est l’odeur du théâtre.

Un temps.

Lui – Alors, on la prend ?

Elle – C’est la maison de nos rêves, non ?

Lui – Oui.

Elle – Ça me donne une idée.

Lui – Une idée de maison ?

Elle – Une idée de pièce…

Lui – Une pièce de théâtre ? Et ça s’appellerait comment ?

ElleLa maison de nos rêves

Lui – Si la pièce est un succès, elle nous permettra peut-être de rembourser la maison.

Ils se prennent par la main et regardent avec bonheur autour puis devant eux.

Noir

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Avignon – Juin 2019

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-265-3

Ouvrage téléchargeable gratuitement

 

Comme un téléfilm de Noël… en pire

Posted mars 24, 2019 By admin

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

10 ou 11 comédiens

10 : 6H/4F ou 5H/5F ou 4H/6F
11 : 7H/4F ou 6H/5F ou 5H/6F ou 4H/7F

Kimberley a hérité de sa grand-mère la recette secrète de ses fameux cookies. À la veille de Noël, avec sa meilleure amie Jennifer, Kimberley s’apprête à ouvrir un salon de thé au pied de l’immeuble où habitait Mamy Yoyo. Un projet qui lui tient à cœur, dans lequel elle a investi toutes ses économies. Mais un promoteur sans scrupule est prêt à tout pour racheter sa boutique, afin de raser le bâtiment pour construire à la place une résidence de luxe. Kimberley parviendra-t-elle à surmonter ces épreuves, et à trouver enfin l’amour ? Un vrai scénario de téléfilm de Noël… en pire.

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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LIRE LE TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Comme un téléfilm de Noël… en pire !

Le pire scénario de Jean-Pierre Martinez

 

Les 11 personnages 

Kimberley : l’héroïne
Jennifer : la bonne copine
Cindy : la rivale garce
Kevin : le fiancé officiel
Brian : l’improbable soupirant
Georges: le père bienveillant
Samantha : la mère abusive
William : le facteur
Podevin : le (ou la) promoteur
Ramirez : l’inspecteur (ou l’inspectrice)
Sanchez : l’enquêteur (ou l’enquêtrice)

Les rôles de Sanchez et de Georges peuvent être interprétés par un même comédien.
Les rôles du promoteur et des deux policiers sont indifféremment masculins ou féminins.

Distributions possibles

à 10 comédiens : 6H/4F ou 5H/5F ou 4H/6F
à 11 comédiens : 7H/4F ou 6H/5F ou 5H/6F ou 4H/7F

***

Un salon de thé, façon bonbonnière, avec pour l’heure une seule table et trois chaises. Dans un coin, un sapin décoré. On entend une musique de Noël plutôt kitch. Cette comédie étant un pastiche des téléfilms de fin d’année dans ce qu’ils ont de plus caricatural, tout dans le décor et les costumes évoque un univers de romance populaire. Les comédiens pourront surjouer, surtout lorsqu’il s’agit de débiter les phrases toutes faites constituant l’essentiel des dialogues de ce genre de nanars. Kimberley entre, monte sur un tabouret, et parachève la décoration du sapin en fixant une énorme étoile à son sommet. Jennifer arrive. La musique s’arrête.

Jennifer – Alors ça y est ? C’est le grand jour !

Kimberley – Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit…

Jennifer – Moi non plus.

Kimberley – Le trac avant la première, comme moi…

Jennifer – Oui… et aussi le type avec qui j’ai passé la nuit.

Kimberley – Ah oui…

Jennifer – Un Italien que j’ai rencontré hier soir…

Kimberley – Tu vas le revoir ?

Jennifer – C’est un livreur de pizzas… Il suffit de téléphoner… Je te passerai le numéro, si tu veux… Je t’assure que pour le prix d’une quatre fromages… tu n’es pas déçue.

Kimberley – D’accord…

Jennifer aperçoit le sapin.

Jennifer – Oh mon Dieu, il est vraiment magnifique !

Kimberley – Dommage que Mamy Yoyo ne puisse pas le voir cette année.

Jennifer – Un an déjà que ta grand-mère nous a quittées. J’ai l’impression que c’était hier…

Kimberley – Et pourtant, c’était il y a exactement 365 jours.

Jennifer – C’est dingue… alors tu as compté les jours.

Kimberley – Oui, enfin… Un an, quoi…

Jennifer – Le 25 décembre…

Kimberley – Dans la nuit du 24 au 25 en tout cas. On l’a trouvée là au petit matin, toute bleue, affalée au pied du sapin.

Jennifer – Au milieu des paquets déposés pendant la nuit par le Père Noël… Tu parles d’un cadeau… On n’a jamais vraiment su ce qu’il s’était passé…

Kimberley (montrant l’étoile en haut de l’arbre) – Elle serrait encore dans sa main l’étoile qu’on a l’habitude de fixer en haut du sapin…

Jennifer – Et il y avait un tabouret renversé à ses pieds.

Kimberley – Elle aura glissé, en voulant raccrocher cette étoile tombée du ciel.

Jennifer – Ou alors… elle voulait se pendre au fil de la guirlande électrique, et le sapin n’aura pas résisté à son poids. Noël, c’est tellement déprimant.

Kimberley – Et puis sur la fin, elle pesait quand même dans les deux cents kilos…

Jennifer – Et dire qu’à vingt ans, elle avait été Miss Picardie.

Kimberley – Miss Pas-de-Calais. Miss Picardie, c’était moi.

Jennifer – J’espère que tu ne finiras pas comme elle…

Kimberley – Obèse, tu veux dire ?

Jennifer – Ou pendue… Quoi qu’il en soit, au lieu de cette comète, c’est elle qui s’est écrasée par terre. Heureusement qu’il n’y avait personne en dessous…

Kimberley – Tu ne peux pas savoir ce que je m’en veux…

Jennifer – Mais enfin, tu n’y es pour rien !

Kimberley – Si j’avais mieux accroché cette putain d’étoile…

Jennifer – Je suis sûre qu’aujourd’hui Mamy Yoyo est remontée au ciel, et qu’elle nous regarde de là-haut.

Kimberley – Je ne sais pas si elle approuverait mes projets…

Jennifer – J’en suis certaine. Elle adorait nous régaler tous de ses fameux cookies.

Kimberley – Ils sont tellement bons.

Jennifer – Et tellement nourrissants…

Kimberley – C’est vrai… Depuis qu’elle est morte, je n’ai pas seulement perdu une grand-mère… J’ai aussi perdu cinq kilos…

Jennifer – Ouvrir ce salon de thé, ce sera l’occasion de faire connaître les cookies de Yolande dans toute la ville. Et pourquoi pas dans tout le pays !

Kimberley – Mais j’y pense… Je cherchais encore un nom pour notre établissement… Et pourquoi pas tout simplement : « Les cookies de Mamy Yoyo » ?

Jennifer – Quelle merveilleuse idée ! Ce sera une façon de rendre hommage à ta grand-mère, qui t’a légué avant de mourir la recette secrète de ses célèbres biscuits.

Kimberley – Heureusement, elle m’a aussi légué ce petit appartement en rez-de-chaussée, dans un quartier qui devient très à la mode.

Jennifer – Un logement insalubre dont nous allons faire le salon de thé le plus chic de tout Beauconville.

Kimberley – J’espère qu’on va y arriver… Parce que j’ai investi toutes mes économies pour refaire la déco.

Jennifer – La vie, c’est comme le Père Noël, Kimberley ! Ou la petite souris. Il suffit d’y croire pour qu’elle nous apporte des cadeaux et de l’argent.

Kimberley – Tu as raison ! J’ai juste besoin d’un peu d’encouragement de temps en temps, quand j’ai un petit coup de pompe…

Jennifer – Bien sûr ! Tu ne peux pas te contenter de siffler du whisky en cachette…

Kimberley – Parfois, j’aimerais pouvoir compter un peu plus sur le soutien de Kevin. On est fiancés, tout de même…

Jennifer – Il ne faut pas trop lui en vouloir. Il a son travail lui aussi. Mais je suis là pour t’aider, Kimberley.

Kimberley – Je sais… Depuis la maternelle, tu as toujours été ma meilleure amie. Sans toi, je n’aurais jamais eu la force de me lancer dans une telle aventure.

Jennifer – Je ne te remercierai jamais assez de m’avoir donné l’occasion de rebondir, Kimberley. La vie n’a pas été facile pour moi, depuis que je suis sortie de prison… Et si tu n’avais pas eu la gentillesse de payer ma caution, je serais encore derrière les barreaux…

Kimberley – Tu me rembourseras petit à petit avec tes premiers salaires.

Jennifer – Tu vas réussir, j’en suis sûre. Tu as toujours tout réussi, dans ta vie ! Tandis que moi…

Kimberley – Oui… Mais pour y arriver, il faut que je puisse racheter la boutique d’à côté, pour nous agrandir un peu. Ici, c’est beaucoup trop petit…

Jennifer – Le magasin de fleurs ! Il est au bord de la faillite ! La fleuriste a accepté de te le revendre à bon prix, et tu viens de signer le compromis.

Kimberley – Oui… mais je n’ai pas encore la réponse de la banque pour le crédit…

Jennifer – Je suis sûre que ça va aller. On va faire un tabac !

Kimberley – Un tabac…? Je pensais plutôt à un salon de thé…

Jennifer – Un tabac ! Un méga succès, si tu préfères…

Kimberley – Ah oui… Je me disais aussi… Un bureau de tabac… En tout cas, pour l’instant, les clients ne se bousculent pas.

Jennifer – On est supposées ouvrir à huit heures, et il n’est que huit heures moins cinq. Ne sois pas aussi inquiète !

Kimberley – Tu as raison, il faut que je me calme. Je n’ai pas dormi de la nuit, mais au moins, je n’ai pas perdu mon temps. Les cookies sont encore chauds. J’en ai fait plus de mille !

Jennifer – Mille ?

Kimberley – Tu crois que c’est trop ?

Jennifer – Si on a dix clients dans la journée et qu’ils en prennent cent chacun…

Kimberley – Ou alors cent clients, et qu’ils en prennent dix…

Jennifer – Ou alors cinquante clients et qu’ils en prennent… Combien ils doivent en prendre dans ce cas-là ?

Kimberley – Attends, je sors ma calculette, parce que tu sais, moi, les chiffres…

On entend le tintement de la clochette fixée à la porte d’entrée pour signaler l’arrivée d’un client.

Jennifer – Ah… Voilà ton premier client !

Entre Brian, homme jeune au physique avantageux, mais portant des vêtements visiblement trop grands pour lui.

Kimberley – Oh mon Dieu ! Et rien n’est encore prêt…

Jennifer – Allons, calme-toi. Il suffit de lui servir une tasse de café… et de lui demander s’il accepte les cookies.

Kimberley – Notre premier client ! Il faut tout faire pour le satisfaire…

Jennifer (émoustillée) – Tout ? Vraiment ?

Kimberley – Je n’ai même pas eu le temps de me coiffer.

Jennifer – Tu veux que je m’en occupe ?

Kimberley – Non… C’est à moi de le faire.

Elle fait un effort sur elle-même pour se calmer, met un peu d’ordre dans ses cheveux, bombe la poitrine, et s’avance vers Brian.

Brian – Bonjour.

Kimberley – Bienvenue dans notre modeste salon de thé… appelé à devenir dans les années qui viennent une chaîne internationale franchisée, sous le nom de… « Les cookies de Yoyo ».

Brian (pris de court) – Merci… Je… Je peux avoir un café ?

Kimberley – Bien sûr. Souhaitez-vous quelque chose pour accompagner votre café ?

Brian – Non, merci, ça ira… Je suis un peu pressé…

Kimberley – Vous n’allez pas partir sans goûter les cookies de Yolande…

Brian – Vous vous appelez Yolande ?

Kimberley – Non… Yolande est décédée, hélas.

Brian – J’espère que ce n’est pas après avoir consommé un de ces fameux cookies…

Kimberley – C’était ma grand-mère… Elle s’est pendue au sapin… Je veux dire… C’était un accident. Enfin, je crois…

Brian – Je suis vraiment désolé…

Kimberley – Ne vous excusez pas, vous n’y êtes pour rien… Tant que la police n’aura pas prouvé le contraire, en tout cas… Alors ?

Brian – Pardon ?

Kimberley – Vous avez une préférence, pour les cookies ? Nous avons plus de trente parfums différents… (Sur le ton de la confidence) Mais rassurez-vous, ils contiennent tous du chocolat…

Brian – C’est-à-dire que…

Kimberley – Très bien. Cadeau de la maison. Vous ne paierez que le café…

Brian – Vraiment ?

Kimberley – Nous venons d’ouvrir, vous êtes mon premier client. (Se redressant pour mettre son généreux décolleté en avant) Considérez ça comme une offre de lancement…

Brian – Dans ce cas… Je vous laisse choisir le parfum… Puisqu’ils sont tous au chocolat…

Kimberley sourit et s’éloigne pour préparer la commande.

Kimberley – Alors, j’étais comment ?

Jennifer – Très sobre…

Kimberley – OK, j’en ai fait un peu trop…

Jennifer – On peut attendre un peu avant de dévoiler notre stratégie à l’international. Pour l’instant on n’a qu’une seule table…

Kimberley – Tu le connais, ce type ?

Jennifer – Non…

Kimberley – Sa tête me dit vaguement quelque chose… C’est le corps qu’il y a en dessous qui ne me dit rien…

Jennifer – C’est vrai qu’il est habillé comme un sac… En tout cas, ce n’est pas quelqu’un de Beauconville. Je l’aurais remarqué…

Kimberley – Ah oui ?

Jennifer – Il est quand même pas mal fait de sa personne.

Kimberley – Oui…

Jennifer – Tu n’as pas remarqué ?

Kimberley – Je te rappelle que je suis fiancée…

Jennifer – Ça n’empêche pas d’avoir des yeux ! Ce n’est pas parce qu’on a déjà un gâteau sec à la maison, qu’on ne peut pas s’émerveiller devant la vitrine d’une pâtisserie…

Kimberley – Vas-y toi… Ça te changera des livreurs de pizza…

Jennifer – Oui… mais visiblement, ce n’est pas moi qui l’intéresse…

Kimberley – Je me demande ce qu’il peut bien faire ici.

Jennifer – Tu n’as qu’à lui demander.

Kimberley – Enfin, Jennifer… Ce serait indiscret.

Kimberley sert Brian.

Brian – Merci…

Kimberley – Celui-là est au gingembre. D’après ma grand-mère, c’est aphrodisiaque. Vous m’en direz des nouvelles… Bonne dégustation…

Kimberley revient vers Jennifer.

Jennifer – Bonne dégustation…?

Kimberley – En tout cas, il a l’air de les apprécier. Mamy avait raison quand elle disait que le gingembre, c’est aphrodisiaque. Regarde, il a l’air beaucoup plus souriant qu’en arrivant…

Brian lance un regard vers Kimberley avec un large sourire.

Jennifer – Oui… C’est limite s’il ne bave pas en te regardant… Tu es vraiment sûre de savoir ce que veut dire le mot « aphrodisiaque ».

Kimberley – Comme un gros pétard ? Qui redonne le sourire…

Jennifer – Un gros pétard ? Tu veux dire un joint ?

Kimberley – Oui, aussi…

Jennifer – Je crois que tu confonds aphrodisiaque avec euphorisant.

Kimberley – Ah oui ? (Regardant sa montre) Oh mon Dieu, il faut que je rappelle la banque… Je te laisse t’occuper de lui. Sois aimable, mais essaie de garder une certaine distance, si tu vois ce que je veux dire…

Elle sort. Jennifer s’approche de Brian.

Jennifer – Alors comme ça… vous acceptez les cookies.

Brian – Ma mère m’a toujours dit de refuser les petites gâteries de la part d’une inconnue. Mais la serveuse est tellement charmante.

Jennifer – Kimberley est la patronne de cet établissement.

Brian – Et apparemment, elle ne manque pas d’ambition.

Jennifer – Ici c’est trop petit. Il va falloir qu’on s’étende.

Brian – À l’international, donc…

Jennifer – On va commencer par le local d’à côté. Ça nous permettra déjà de mettre une ou deux tables de plus.

Brian – Méfiez-vous. Hitler a commencé par envahir la Pologne, et regardez où ça nous a menés…

Jennifer – C’est un projet qui nous tient à cœur. Pour elle comme pour moi, ce sera un nouveau départ.

Brian – Un nouveau départ, vraiment…?

Jennifer – Je sors de taule.

Brian – Tiens donc… Pourtant à vous voir, comme ça… On vous donnerait le bon Dieu sans confession…

Jennifer – Je me suis mariée très jeune, et je n’ai pas choisi la bonne personne.

Brian – Ça arrive, malheureusement.

Jennifer – Il m’a raconté qu’il était commercial. Quand je me suis aperçue que c’était de l’héroïne qu’il commercialisait, c’était déjà trop tard.

Brian – Vous étiez déjà accro…

Jennifer – Surtout, j’étais déjà en cloque. La police a perquisitionné chez nous. Ils ont trouvé de la drogue dans un pot de lait maternisé.

Brian – Mais c’est affreux…

Jennifer – Je suis en liberté conditionnelle. J’ai un bracelet électronique. Vous voulez le voir ?

Elle lui montre le bracelet qu’elle porte à la cheville.

Brian – Je vous conseille de ne pas montrer ça à n’importe qui… Moi j’ai plutôt l’habitude des bars louches. Mais ça pourrait effrayer la clientèle d’un salon de thé…

Kimberley revient.

Kimberley – Tout va bien ?

Brian – Oui, oui… Je bavardais avec…

Jennifer – Jennifer. Et vous, c’est quoi votre petit nom ?

Brian – Brian.

Jennifer – Et qu’est-ce qui vous amène dans le coin, Brian ?

Kimberley la fusille du regard.

Brian – Un rendez-vous de travail. Je suis architecte.

Jennifer – Architecte ?

Brian – Je conçois des maisons, des immeubles, des bureaux…

Jennifer – En tout cas, vous aussi vous avez l’air de voir grand… surtout pour la taille de vos vêtements.

Kimberley (pour changer de sujet) – Et alors, ces cookies ? Ça vous a plu ?

Brian – Excellent, vraiment. Mais je crains qu’après en avoir mangé quelques-uns, je ne puisse plus m’en passer. C’est une drogue dure, non ? (Il lance un regard embarrassé à Jennifer.) Je veux dire… Je crains que ce ne soit très addictif…

Jennifer (aguicheuse) – Je vous laisse. J’ai à faire à la cuisine… Alors à bientôt ! Puisque vous ne pouvez déjà plus vous passer de nous…

Jennifer sort.

Kimberley – Elle voulait dire de nos cookies, bien sûr.

Brian – C’est vrai que c’est une personne très attachante.

Kimberley – Vous voulez dire un peu collante, j’imagine.

Brian (regardant sa montre) – Il faut vraiment que je file… Mais je vous promets qu’on se reverra.

Kimberley – Avec plaisir.

Il se lève pour partir.

Brian – En fait, j’ai habité dans le coin pendant quelques années. Il y a très longtemps.

Kimberley – À Beauconville ?

Brian – Oui… À Beauconville. Et vous ?

Kimberley – J’y suis née.

Brian – Qui sait… Nous nous sommes peut-être déjà rencontrés…

Kimberley – En tout cas, je n’en ai pas le souvenir. Et donc vous…

Brian – Après le lycée, je suis allé tenter ma chance ailleurs.

Kimberley – Remarquez, je comprends. Vous savez ce qu’on dit des habitants de Beauconville…

Brian – Non…

Kimberley – Beauconvillois, beaux et cons à la fois !

Brian – Il faut croire que je n’étais ni assez beau ni assez con pour faire mon trou dans un trou pareil.

Kimberley – Bon… Alors à bientôt !

Brian – Je reviendrai goûter à ces délicieux biscuits aphrodisiaques.

Brian lui fait un petit signe d’adieu. Kimberley lui répond d’un sourire poli. Il part. Samantha, la mère de Kimberley, arrive. Elle est vêtue dans le style BCBG, et tout dans son attitude respire le snobisme.

Samantha – Eh ben… Ça ne se bouscule pas, on dirait, pour un jour d’inauguration…

Elles s’embrassent plutôt froidement.

Kimberley – Bonjour maman. Papa n’est pas avec toi ?

Samantha – Il est en train de garer la Mercedes. Il faut dire que dans le quartier, pour trouver une place… Il faudra prévoir un service de voiturier.

Kimberley – C’est un salon de thé, maman ! Pas un restaurant étoilé…

Samantha – C’est qui, ce beau jeune homme si mal habillé qui vient de sortir d’ici ?

Kimberley – Mon premier client.

Samantha – Ma pauvre chérie… Une femme du monde comme toi, encore célibataire, ne devrait pas avoir de clients… Seulement des prétendants. Tu es vraiment sûre de vouloir tenir un saloon ?

Kimberley – Un salon de thé, maman ! Pas un saloon… Et pourquoi pas ?

Samantha – Je suis baronne. J’ai hérité ce titre de mon père. Et c’est à toi que je le léguerai un jour.

Kimberley – Et alors ?

Samantha – Une baronne ne peut pas être serveuse, même dans un salon de thé ! Lorsqu’une baronne prend le thé, c’est elle qui se fait servir !

Kimberley – Grand-père était peut-être baron, mais Yolande, ta mère, était domestique, je te le rappelle. Avant d’épouser Papy…

Samantha – Épouser sa bonne… Je préfère ne pas parler de cette mésalliance…

Kimberley – Ne dis pas de mal de Yolande, s’il te plaît… J’aimais beaucoup ma grand-mère.

Samantha – Je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir infligé ce prénom…

Kimberley – Samantha ? C’est très joli.

Samantha – Pour une roturière, peut-être, mais la Baronne Samantha de Casteljarnac, tu avoueras…

Kimberley – Toi aussi, tu as épousé un roturier, je te signale.

Samantha – Au moins ce n’était pas mon domestique…

Kimberley – C’était ton garagiste !

Samantha – Oui… Mais lui, il avait de l’argent !

Kimberley – Et il payait pour les réparations de la Déesse…

Samantha – Quand tu dis les réparations de la déesse, tu parles bien de la voiture que j’avais à l’époque ?

Kimberley – C’est vrai qu’il payait aussi pour tes opérations de chirurgie esthétique…

Samantha – Que veux-tu…? Il fallait bien redorer le blason de la famille. Pour t’offrir une éducation convenable et te permettre de faire des études décentes. Tout ça pour qu’aujourd’hui…

Georges, son père, arrive. Il est habillé de façon beaucoup plus ordinaire, et son attitude générale rappelle ses origines populaires.

Georges – Bonjour Kimberley !

Samantha – En tout cas, si toi non plus tu n’aimes pas ton prénom, sache que c’est ton père qui l’a choisi…

Kimberley – Bonjour papa.

Kimberley et son père s’embrassent de façon beaucoup plus chaleureuse.

Georges – Chapeau, c’est magnifique. Bravo pour la déco. On ne reconnaît plus du tout l’appartement de Mamy Yoyo.

Samantha – Heureusement, c’était un taudis…

Kimberley (à son père) – Merci. Jennifer m’a beaucoup aidée.

Georges – Alors, comment se présente le bébé ?

Samantha – Le bébé ? Quelle horreur ! Ne me dis pas que je vais être grand-mère ! Pas à mon âge…

Georges – Mais non ! Le bébé… Je parlais de cette première journée ! De l’inauguration de ce salon de thé. Comment ça se passe ?

Kimberley – Pour l’instant, tu sais, on est plutôt en phase de test.

Samantha – Oui, avec une seule table… Il vaut mieux ne pas avoir deux clients à la fois…

Kimberley – On fait aussi la vente à emporter.

Georges – Je suis sûr que tu vas faire un malheur, avec les cookies de Mamy Yoyo. Moi aussi, je les adorais…

Samantha – Pour l’instant, elle fait déjà le malheur de sa mère… Tu ferais mieux de te trouver un mari.

Georges – Je te rappelle qu’elle a déjà un fiancé…

Kimberley – Maman, on est au vingt-et-unième siècle !

Samantha – Oui, et c’est bien dommage. De mon temps, les femmes du monde n’avaient pas besoin de travailler. Et apparemment, ce n’est pas ton expert-comptable qui va pouvoir t’entretenir. D’ailleurs, je me demande si ce n’est pas ton argent qui l’intéresse…

Kimberley – Mon argent ?

Samantha – Disons ton héritage, alors.

Kimberley – Oui, pas ma dot en tout cas.

Georges – Que veux-tu ? Les temps changent, Samantha. Il faut bien vivre avec son époque. Je trouve ça très bien que notre fille crée sa propre entreprise. Tu ne voudrais pas qu’elle soit obligée d’épouser un garagiste, comme toi… ou de se marier avec son patron, comme ta mère.

Samantha – Bon, de toute façon, on passait juste en coup de vent.

Georges – Enfin, Samantha, nous n’allons pas repartir sans avoir goûté aux cookies de Yoyo. Ou plutôt aux cookies de Kimberley, car je suis sûr que tu as ajouté ta touche personnelle, n’est-ce pas ?

Kimberley lui répond par un sourire complice.

Samantha – Bon, d’accord, mais alors vite fait.

Kimberley leur présente un plateau.

Georges – Merci ma chérie… Ils ont vraiment l’air très appétissants… Celui-ci est à quoi ?

Kimberley – Au gingembre. D’après Mamy, c’est aphrodisiaque. Ou tchécoslovaque, je ne sais plus. Moi tu sais, les mots compliqués…

Georges lui lance un regard surpris, mais prend un cookie en souriant. Samantha décline la proposition.

Samantha – Pas pour moi, merci. C’est vrai qu’ils sont très bons, mais pas pour la ligne. J’essaie de faire un peu attention… Et Georges, n’exagère pas toi non plus… Si tu ne veux pas devenir aussi énorme que ta défunte belle-mère.

Georges, qui s’apprêtait à en prendre un deuxième, se ravise. Richard, homme d’allure prospère, arrive.

Richard – Messieurs-dames…

Samantha – On va te laisser. Sinon ton deuxième client ne pourra pas s’asseoir…

Georges – Au revoir ma chérie.

Il lui glisse un billet dans la main.

Kimberley – Enfin, papa… C’est offert par la maison…

Georges – Pas question. Les affaires sont les affaires.

Samantha – Alors, tu viens, Georges ?

Georges – J’arrive…

Samantha et Georges sortent.

Kimberley – Bonjour. Je vous en prie, installez-vous ici, c’est notre meilleure table…

Richard regarde autour de lui, surpris de constater qu’il n’y en a pas d’autres.

Richard – Merci, mais… je ne suis pas venu pour consommer. Je voulais m’entretenir un instant avec vous.

Kimberley – M’entretenir ? Comme c’est joliment dit… Vous êtes journaliste, c’est ça ? Vous voulez faire un article sur l’ouverture de ce nouveau salon de thé ? Je serai ravie de répondre à tous vos désirs…

Richard – Vraiment ?

Kimberley – Je veux dire à toutes vos questions…

Richard – Je ne suis pas journaliste, je travaille dans l’immobilier.

Kimberley – D’accord… C’est au sujet du compromis que j’ai signé pour l’achat du local d’à côté. Je viens d’avoir ma banque au téléphone. Hélas, je n’ai pas encore de réponse définitive pour le prêt…

Richard – Je suis promoteur… Je suis venu vous proposer une affaire…

Kimberley – Je vous écoute…

Richard – Il y a quelques années, j’ai commencé à racheter tous les appartements de cet immeuble. Seule votre grand-mère a toujours refusé de me vendre le sien.

Kimberley – Et… pourquoi vouloir acheter tous ces appartements ? Plutôt vétustes, il faut bien le dire…

Richard – Je suis promoteur, je vous l’ai dit. J’ai un projet immobilier.

Kimberley – Un projet ?

Richard – Construire un autre immeuble à cet endroit. Beaucoup plus haut, bien sûr. Et beaucoup plus beau. Des appartements de standing.

Kimberley – Ce qui suppose de détruire celui-ci.

Richard – Cela va de soi.

Kimberley – Ça ne m’étonne pas que ma grand-mère ait refusé.

Richard – Mais votre grand-mère n’est plus là. Et je suis venu vous proposer de vous racheter cet appartement.

Kimberley – Il n’en est pas question.

Richard – Je tiens beaucoup à ce projet. Je peux vous offrir un bon prix. Supérieur à celui du marché.

Kimberley – Comme vous le voyez, j’ai moi aussi des projets pour ce lieu, que j’ai hérité de ma grand-mère. Et je viens de signer un compromis pour racheter le local d’à côté.

Richard – Je suis également prêt à vous dédommager si vous renoncez à racheter ce magasin de fleurs.

Kimberley – Cindy n’a pas voulu vous vendre son magasin non plus ?

Richard – Son affaire est en faillite. Je pensais qu’elle ne ferait pas de difficultés.

Kimberley – Vous attendiez qu’elle mette la clef sous la porte pour lui racheter son local contre une bouchée de pain.

Richard – Quoi qu’il en soit, j’ai appris trop tard qu’elle avait signé un compromis avec vous…

Kimberley – Et quel projet avez-vous pour ces deux locaux en rez-de-chaussée ?

Richard – Vous comprenez bien que pour un immeuble de standing, et vu le prix auquel nous escomptons louer ces espaces commerciaux, une grande chaîne nationale serait plus appropriée qu’un simple salon de thé à l’ancienne.

Kimberley – Une grande chaîne nationale ?

Richard – Starfucks est intéressé.

Kimberley – Starfucks ? Plutôt me passer sur le corps.

Richard – Ne me tentez pas.

Kimberley – Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Richard – En l’état, votre projet n’est pas viable. En acceptant mon offre, vous pourriez faire vous aussi une belle opération.

Kimberley – Je tiens beaucoup à ce salon de thé.

Richard – Si vous rêvez à ce point de tenir un café, je pourrais intercéder en votre faveur auprès de la direction de Starfucks. Je suis sûr qu’ils examineraient favorablement votre candidature pour la gérance de leur établissement à Beauconville.

Kimberley – Vraiment ?

Richard – Avec votre enthousiasme… et votre physique, je suis sûr que vous feriez très bien l’affaire. Évidemment, vous ne pourriez pas garder votre personnel… Ni vos cookies maison.

Kimberley – Jamais !

Richard – Réfléchissez. Pour vous, c’est une proposition inespérée.

Kimberley – C’est tout réfléchi.

Richard – Vous pourriez regretter un jour de ne pas avoir accepté mon offre.

Kimberley – C’est une menace ?

Richard – C’est un conseil d’ami.

Kimberley – Maintenant, je vous prie de sortir. Je vous préviens, je peux être capable de violence, et je suis ceinture jaune de judo.

Richard – Je vous laisse ma carte. Au cas où vous changeriez d’avis…

Il pose la carte sur la table et sort. Kimberley semble très perturbée. Arrive Kevin, bel homme à l’élégance austère.

Kevin – Tout va bien, ma chérie ? J’ai l’impression que tu viens de voir le diable.

Kimberley – Tu n’es pas loin de la vérité…

Kevin – Ta mère est passée ?

Kimberley – Pire…

Kevin – Pire ?

Kimberley – Un promoteur immobilier. Il veut racheter l’immeuble pour le raser, et construire des appartements de luxe à la place.

Kevin – Non ?

Kimberley – Il projette même d’ouvrir un Starfucks au rez-de-chaussée.

Kevin – Génial ! (Voyant à la tête de Kimberley que ce n’est pas la réponse qu’elle attendait) Enfin, je veux dire… Et qu’est-ce que tu lui as dit ?

Kimberley – Que je n’étais pas à vendre !

Kevin – Bien sûr, ma chérie… Enfin, tout dépend du prix…

Kimberley – Il s’est montré très insistant… Il m’a presque menacée.

Kevin – Ça ne m’étonne pas que cet emplacement attire les convoitises des promoteurs. Le quartier est en pleine rénovation.

Kimberley – C’est bien pour ça que je crois à notre projet.

Kevin (sceptique) – Les cookies de Yoyo…

Kimberley – Je sais que tu n’as jamais cru à mon idée, mais cette fois je te demande de me faire confiance, Kevin. Si tu m’aimes…

Kevin – Mais bien sûr que je t’aime ! On va se marier, non ?

Il la serre un instant dans ses bras pour la réconforter.

Kimberley – J’ai besoin que tu crois en moi, tu comprends ?

Kevin – Je crois en toi, Kimberley, mais on peut tout de même examiner calmement cette offre. Il t’a proposé combien, exactement ?

Kimberley – Je ne sais pas, je ne lui ai pas demandé. De toute façon, il est hors de question que j’accepte. Ce n’est pas une question d’argent. Comme dit papa, l’argent, il n’y a pas que ça dans la vie…

Kevin – Ça, c’est plus facile à dire pour quelqu’un comme ton père. Avec son garage, il est plein aux as. S’il pouvait nous donner un peu d’argent pour nous aider à nous installer…

Kimberley – Papa ne serait pas contre, j’en suis sûre. C’est ma mère qui ne veut pas que je me lance dans les affaires…

Kevin – Les affaires… À propos, la banque t’a donné une réponse, pour ton prêt ?

Kimberley – Non, pas encore.

Kevin – Sans ce prêt, ton projet n’est pas viable, tu le sais.

Kimberley – Tu parles comme un expert-comptable.

Kevin – Mais enfin, Kimberley… je suis expert-comptable !

Kimberley – Aujourd’hui, j’ai besoin du soutien de l’homme qui m’aime. Pas de l’avis de l’expert-comptable.

Kevin – C’est par mes conseils que je te soutiens, ma chérie. Et mon conseil, c’est de ne pas rater la proposition en or que vient de te faire ce promoteur. Ce serait une occasion pour nous de rebondir !

Kimberley – C’est en ouvrant ce salon de thé que je compte rebondir, Kevin.

Kevin – En le revendant, nous aurions assez d’argent pour que je puisse ouvrir mon propre cabinet d’expertise comptable.

Kimberley – Et moi ? Qu’est-ce que je deviens, dans tout ça ?

Kevin – Tu pourrais travailler pour moi ! Je veux dire, avec moi…

Kimberley – Pas question. Ce que j’aime, moi, c’est le contact avec les gens. Pas les chiffres. Et puis renoncer à ce projet, ce serait licencier ma meilleure amie.

Kevin – Jennifer ? Elle trouvera un autre job !

Kimberley – Pas avec son casier judiciaire, je t’assure…

Kevin – Quoi ? Jennifer a un casier judiciaire ?

Kimberley – En tout cas, elle a un bracelet de cheville. Et il n’a pas l’air de venir de chez le bijoutier du coin.

Kevin – Tu ne m’avais jamais parlé de ça ! Alors tu comptes ouvrir un coffee shop avec une repris de justice ?

Kimberley – Il n’y a pas que Jennifer… J’ai fait une promesse à ma grand-mère, il y a six mois.

Kevin – Ta grand-mère est morte il y a un an.

Kimberley – On peut aussi faire des promesses aux gens qui sont déjà morts.

Kevin – Des promesses qu’il est beaucoup plus facile de ne pas tenir…

Kimberley – Je lui ai juré que je ferai connaître ses merveilleux cookies dans le monde entier.

Kevin – Rien que ça…

Kimberley – Starfucks aussi a commencé avec une seule boutique.

Kevin – Tu es vraiment sûre de ça ?

Kimberley – Non… mais c’est tout ce qui m’est venu à l’esprit.

Kevin soupire.

Kevin – D’accord… On va essayer de trouver une solution. Ensemble… Mais là il faut que je retourne travailler. Parce que pour l’instant, j’ai encore un patron… Promets- moi tout de même de réfléchir à cette proposition…

Kevin sort, laissant Kimberley songeuse et déprimée. Brian revient.

Brian – Kimberley…?

Elle sursaute en l’apercevant.

Kimberley – Vous m’avez fait peur…

Brian – Si vous ouvrez un commerce, il faudra vous habituer à ce que des inconnus franchissent le seuil de cette porte de temps en temps.

Kimberley – Vous avez raison, c’est idiot.

Brian – D’ailleurs, nous ne sommes pas tout à fait des inconnus.

Kimberley – C’est vrai, vous êtes déjà passé tout à l’heure.

Brian – Nous nous connaissons depuis bien plus longtemps que ça.

Kimberley – Vraiment ?

Brian – Vous ne vous souvenez pas de moi ?

Kimberley – Je devrais…?

Brian – Je vous l’ai dit, j’ai habité cette ville il y a quelques années. Nous étions au collège ensemble !

Kimberley – Excusez-moi… On a sûrement beaucoup changé tous les deux…

Brian – Pas vous, je vous assure… Vous étiez déjà ravissante à l’époque, et vous êtes toujours aussi jolie…

Kimberley – Désolée, je ne me souviens pas de vous…

Brian – Ça ne m’étonne pas. À l’époque, je mesurais un mètre trente et j’avais un certain embonpoint.

Kimberley – Ah oui…? Mais quand vous dites un certain embonpoint…

Brian – On me surnommait Bouboule.

Kimberley (se souvenant tout à coup) – Bouboule !

Kevin – Je préférerais que ça ne s’ébruite pas trop… J’ai mis des années à me débarrasser de ce surnom ridicule…

Kimberley – C’est incroyable… En même temps… on n’était pas vraiment amis, si ?

Kevin – Je n’aurais jamais osé vous adresser la parole au collège. Nous deux, c’était plutôt… la Belle et la Bête.

Kimberley – Vous exagérez.

Kevin – En tout cas, ça m’a fait plaisir de vous revoir. Histoire de rompre le charme.

Kimberley – Rompre le charme ? Je serais presque déçue…

Kevin – Je me suis mal exprimé. Je veux dire… maintenant que j’ai enfin osé vous adresser la parole… je me sens… comme délivré d’un sortilège.

Kimberley – Tant mieux…

Kevin – Je vais devoir vous laisser. Mais je crois que nous aurons bientôt l’occasion de nous revoir.

Kimberley – Pourquoi pas ? Avec plaisir…

Brian s’en va. Cindy arrive. Elle est habillée de façon outrageusement sexy, et peut porter une perruque assez voyante, par exemple rousse.

Cindy – Salut !

Kimberley – Ah, bonjour Cindy.

Cindy – Alors comment ça se passe, cette première journée ?

Kimberley – C’est calme… Enfin pour ce qui est des clients… parce que pour le reste…

Cindy – Il faut le temps de te faire connaître. Mais je suis sûre que ça va marcher.

Kimberley – Tu crois ?

Cindy – On est amies depuis la maternelle, et tu as toujours tout réussi. Sauf tes études, c’est vrai… On te surnommait « la Reine du Lycée ».

Kimberley – La Reine du Lycée…? Je ne savais pas…

Cindy – Ah si… Il y avait même eu un vote à bulletin secret. Je m’en souviens encore, je n’avais pas recueilli une seule voix sur 437 votants…

Kimberley – Tu n’avais même pas voté pour toi ?

Cindy – Seuls les garçons avaient le droit de vote, évidemment. C’était eux qui avaient organisé ce plébiscite.

Kimberley – Je suis vraiment désolée…

Cindy – Et puis ensuite, tu as été élue Miss Pas-de-Calais.

Kimberley – Miss Picardie. Miss Pas-de-Calais, c’était ma grand-mère.

Cindy – Tu aurais même pu faire une carrière de mannequin.

Kimberley – Tu vois… Finalement, je n’aurais pas tout réussi.

Cindy – Pour moi, rien n’a changé, malheureusement… J’ai ouvert mon magasin de fleurs il y a trois ans, et aujourd’hui, je dois mettre la clef sous la porte… Si tu ne m’avais pas proposé de le racheter…

Kimberley – Ça n’a pas toujours été facile pour moi non plus, tu sais. Etre la plus belle fille du lycée, c’est un boulot à plein temps. Du coup, j’ai raté mon bac trois années de suite…

Cindy – Tu avais tous les garçons à tes pieds ! Aujourd’hui encore, d’ailleurs. Enfin ceux qui ne sont pas encore mariés…

Kimberley – À propos, tu te souviens de Bouboule ?

Cindy – Bouboule…?

Kimberley – Un petit gros avec des lunettes. On était dans la même classe au collège. Figure-toi qu’il vient de sortir d’ici !

Cindy – Et alors ? Tu comptais me le présenter ?

Kimberley – Si tu le voyais maintenant, je t’assure que tu ne serais pas contre… Là on peut vraiment dire que le crapaud s’est transformé en prince charmant.

Cindy – J’ai du mal à le croire. Dans le règne animal, il arrive que des chenilles se transforment en papillons. Mais chez les humains, à part dans les contes de fées, c’est généralement l’inverse.

Kimberley – C’est vrai. Malgré les progrès de la cosmétologie, les princesses finissent avec une peau d’âne… et les princes avec une taille de citrouille.

Cindy – Ou l’inverse… Donc, tu as revu Bouboule…

Kimberley – Oui… Figure-toi qu’il est devenu architecte…

Cindy – Fantastique…

Kimberley – Hélas, j’ai eu une visite beaucoup moins sympathique.

Cindy – Ah oui ?

Kimberley – Richard Podevin… Un promoteur…

Cindy – Richard Podevin ? Encore un nom prédestiné. Et qu’est-ce qu’il venait faire à Beauconville ?

Kimberley – Il a racheté presque tout l’immeuble et il veut le raser pour construire à la place une résidence de luxe.

Cindy – Non ?

Kimberley – Grâce à Dieu, ma grand-mère a préféré me léguer cet appartement plutôt que de lui vendre.

Cindy – Donc il aurait voulu me racheter mon magasin de fleurs aussi ?

Kimberley – Heureusement que je venais de signer le compromis…

Cindy – Oui, comme tu dis… Heureusement… J’imagine qu’il propose un bon prix ?

Kimberley – Plus que le prix du marché, d’après lui. Mais l’argent, il n’y a pas que ça dans la vie, non ?

Cindy – Non… Enfin… surtout si on en a déjà suffisamment…

Kimberley – C’est ce que me disait Kevin… Je crois que vous vous entendriez bien, tous les deux…

Cindy – C’est aussi mon avis. Malheureusement, là encore, tu es passée avant moi… Tu sais que j’étais très amoureuse de lui, au collège…

Kimberley semble un peu embarrassée.

Kimberley (pour changer de sujet) – Tu veux un cookie ?

Cindy – Les fameux cookies dont ta grand-mère t’a légué le secret… en plus de son appartement.

Kimberley – Je vais te chercher ça… Ils sortent à peine du four… C’est un délice, tu verras.

Kimberley sort.

Cindy – Toi aussi, je te mettrais bien la tête dans le four, salope. Si tu pouvais t’étrangler, avec tes cookies…

À peine Kimberley est-elle sortie que Richard revient sur la pointe des pieds, avec des airs de conspirateur.

Richard – Je vous ai aperçue à travers la vitrine… (Lui tendant une carte de visite) Richard Podevin… Je suis promoteur immobilier…

Cindy – Ah oui… Monsieur Podevin… Mon amie Kimberley m’a parlé de vous… En bien, d’ailleurs…

Richard – Je suis prêt à vous racheter votre boutique. Et j’offre un prix bien supérieur au sien.

Cindy – C’est très tentant, bien sûr… Malheureusement, c’est trop tard. Je viens de signer le compromis…

Richard – Je sais… Mais si ce salon de thé venait à fermer, cela vous libérerait de votre engagement, n’est-ce pas ?

Cindy – Qu’est-ce qui vous fait penser que ce salon de thé pourrait fermer ?

Richard – Disons… une intuition. Vous pourriez peut-être m’aider à faire en sorte que cette intuition devienne une réalité ?

Cindy – Vous aider à couler le salon de thé de Kimberley ? Mais je vous l’ai dit, c’est une amie…

Richard – Je vous offre le double de ce qu’elle vous propose pour votre boutique de merde qui est au bord de la faillite.

Cindy – En même temps… Je la connais depuis la maternelle et depuis la maternelle j’ai envie de la tuer… Qu’est-ce que je dois faire ?

Richard – Il faudrait qu’on puisse en discuter tranquillement…

Cindy – Quand ?

Richard – Tout de suite, si vous voulez. Mais pas ici…

Cindy – Je retourne à ma boutique. Vous n’avez qu’à m’y rejoindre…

Richard – Très bien… Je file avant qu’elle ne revienne… Je préfère autant ne pas la croiser. Nous ne nous sommes pas quittés en très bons termes…

Richard sort, Kimberley revient avec des cookies.

Kimberley – Et voilà !

Cindy – Merci, mais je vais plutôt les emporter… Il faut absolument que je file. J’ai un rendez-vous… pour un boulot.

Kimberley – Un boulot ?

Cindy – Puisque je vends mon magasin, il faut bien que je trouve un nouveau travail.

Elle part en emportant les cookies. Kimberley est un peu déstabilisée. Elle ramasse quelque chose par terre, qui s’avère être une touffe de cheveux.

Kimberley – Elle perd ses cheveux, c’est dingue..

William arrive, en facteur.

William – Bonjour Kimberley. C’est le facteur !

Il lui tend quelques lettres.

Kimberley – Bonjour William. Alors, voyons ça… (Regardant le courrier) Facture, facture, facture…

William – Désolé… Je préférerais vous apporter des chèques…

Kimberley – C’est gentil. Ah, il y a aussi une lettre… 

William – Une bonne nouvelle, j’espère.

Kimberley ouvre la lettre et tandis qu’elle lit son sourire se fige.

Kimberley – « Vous finirez comme votre grand-mère »…

William – Quelqu’un qui vous souhaite bonne chance, sans doute… Pour le lancement de votre salon de thé…

Kimberley – Ce n’est pas signé et c’est écrit avec des lettres découpées dans un journal…

William – Je connaissais bien votre grand-mère. C’est moi qui lui apportais son courrier tous les jours. (Nostalgique) Et elle ne manquait jamais de m’offrir à chaque fois un café, avec un de ses célèbres cookies.

Kimberley – Et bien maintenant, c’est moi qui vous inviterai à tremper votre biscuit tous les matins.

Elle lui sert un café et un cookie.

William – Ah non, mais je ne disais pas ça pour ça… Enfin, si mais… Maintenant que c’est un salon de thé, je tiens à payer.

Il laisse un billet sur la table, et croque dans le biscuit.

Kimberley – Alors ?

William – Ils sont toujours aussi bons… Je suis sûr que votre grand-mère aurait été très heureuse que vous preniez la relève.

Kimberley – Merci… Elle me parlait souvent de vous… Elle vous appelait Willy…

William – C’était une bonne amie… Sa disparition m’a fait beaucoup de peine… (Pour cacher son trouble) Il va falloir que j’y aille. Ma tournée…

Kimberley – Votre tournée… Comme les artistes ! Allez, votre public vous réclame. Revenez quand vous voulez…

William – Je reviendrai demain ! C’est moi qui vous apporte le courrier…

Kimberley – Bien sûr ! Je suis bête…

William (ailleurs) – Oui…

Kimberley – Oui ?

William – Non, je veux dire… Allez, à demain Kimberley…

Kimberley – Attendez ! Vous oubliez votre monnaie !

William – C’est pour me faire pardonner de ne vous avoir apporté que des factures.

Kimberley – Et une lettre anonyme… Merci quand même !

William s’en va. Brian arrive.

Kimberley – Déjà de retour ?

Brian – Je vous l’ai dit. Vos cookies sont vraiment addictifs. Je préfère ne pas savoir ce que vous mettez dedans.

Kimberley – Tout est bio, vous savez…

Brian – Dans ce cas…

Kimberley – Vous en voulez encore quelques-uns ?

Brian – Ils sont peut-être bio, mais ils ne sont pas vraiment allégés en matières grasses… Je vous rappelle qu’on m’appelait Bouboule…

Kimberley – Bouboule… C’est incroyable ce que vous avez changé. Je ne vous aurais pas reconnu.

Brian – Je pèse toujours le même poids… mais j’ai pris soixante centimètres. Du coup, les kilos se voient moins. À l’époque, je n’avais aucune chance avec les filles…

Kimberley – C’est vrai que vous n’étiez pas très…

Brian – Sexy ? Alors vous pensez que si c’était à refaire, aujourd’hui j’aurais mes chances ?

Kimberley – Si je n’étais pas déjà fiancée peut-être… Je parlais de vous tout à l’heure avec Cindy. Vous vous souvenez de Cindy ?

Brian – Cindy… Ah, oui, je me souviens… Une rousse, non ? Qui perdait ses cheveux…

Kimberley – Il lui en reste encore quelques-uns, heureusement… Elle tient la boutique de fleurs juste à côté… Malheureusement, les affaires ne marchent pas très bien pour elle…

Brian – Oui, ça ne m’étonne pas.

Kimberley – Et pourquoi ça ?

Brian – Déjà au collège, on la surnommait…

Kimberley – Oui ?

Brian – Euh… Non, ça ne me revient plus, là… Et puis aujourd’hui, plus personne n’offre des fleurs, non ?

Kimberley – En tout cas, mon fiancé ne m’en offre jamais… Mais qu’est-ce qui vous amène dans le coin, Bouboule ? Je veux dire Brian…

Brian – Je suis architecte, je vous l’ai dit. On m’a sollicité pour faire les plans du nouvel immeuble qui remplacera bientôt celui-ci.

Le sourire de Kimberley se fige.

Kimberley – Vous travaillez pour ce salopard qui veut m’expulser de chez moi et détruire l’immeuble où ma grand-mère a passé toute sa vie ?

Brian – Mais enfin… Je n’y suis pour rien… Faire des plans, c’est mon métier !

Kimberley – Pourquoi ne pas m’avoir dit la première fois que vous veniez pour raser ma boutique ?

Brian – Parce que je l’ignorais ! C’est lors de ce rendez-vous avec mon client que…

Kimberley – Sortez d’ici immédiatement !

Brian – Bon… Mais on se reverra forcément…

Il sort.

Kimberley – Bouboule… J’aurais dû me méfier… Le fourbe…

Jennifer revient.

Jennifer – Ce n’est pas notre premier client qui vient de sortir d’ici ? Le beau Brian. Qu’est-ce que tu lui as dit pour qu’il s’enfuit comme ça ? Ou qu’est-ce que tu lui as fait…

Kimberley – Bouboule, tu te rappelles ?

Jennifer – Bouboule ?

Kimberley – Le petit gros qui était avec nous au collège.

Jennifer – Ah oui… Bouboule… On se moquait tous de lui…

Kimberley – Eh bien Bouboule est devenu Brian.

Jennifer – Comment c’est possible ?

Kimberley – En suivant un régime, probablement… Et tu sais pourquoi il est revenu ?

Jennifer – Pour te sauter ?

Kimberley – Pour faire sauter l’immeuble !

Jennifer – Non ? Pour se venger des brimades qu’on lui a fait subir à l’époque ?

Kimberley – Va savoir…

Jennifer – Bouboule… Terroriste… C’est dingue… Et tu as prévenu la police ?

Kimberley – Terroriste ? Mais non… Il travaille pour ce promoteur qui veut raser l’immeuble pour construire une résidence de luxe à la place !

Jennifer – Ah d’accord… Bouboule… Ah les boules… Et qu’est-ce que tu vas faire ?

Kimberley – À propos de quoi ?

Jennifer – Je ne sais pas… En général…

Kimberley – Tout de suite, là, j’aurais juste envie de me pendre au sapin avec la guirlande électrique… Comme ma grand-mère…

Jennifer – Ne fais pas ça… Ça leur ferait trop plaisir.

Kimberley – Oui, ce n’est pas faux…

Jennifer – Pour l’instant, on va aller se vider quelques verres dans un bar pour oublier tous nos soucis…

Kimberley – Tu as raison. Moi aussi, je m’enfilerais bien quelque chose de raide.

Jennifer – On peut aussi acheter quelques bouteilles et se faire livrer une pizza à la maison, si tu veux…

Kimberley – Quatre fromages ?

Elles échangent un sourire, et sortent en éteignant la lumière.

Noir

Richard et Cindy arrivent, en s’éclairant avec une lampe torche.

Cindy – Vous êtes sûr qu’on ne risque rien ?

Richard – Ne vous inquiétez pas. J’ai des amis dans la police, et des relations à la mairie.

Cindy – Vous connaissez personnellement Monsieur le Maire ?

Richard – Pour obtenir ce permis de démolir, je lui ai fait construire une piscine à l’œil pour sa maison de campagne. Ça crée des liens, croyez-moi. Et puis après tout, on n’a fracturé aucune porte pour entrer ici. Il n’y a même pas effraction…

Cindy – Je ne savais pas qu’il y avait une porte de communication dans la cave entre ma boutique et celle de Kimberley…

Richard – Personne ne la connaît. Elle était cachée derrière une armoire. C’est en regardant les plans de l’immeuble que j’ai appris son existence. La cuisine, c’est par là. Suivez-moi…

Cindy – Si on nous surprenait, on nous prendrait pour des cambrioleurs.

Richard – Mais on ne va rien voler ! Au contraire…

Cindy – Vous croyez que ça va marcher ?

Richard – Faites moi confiance. (Brandissant un sachet) Un peu de cette résine de cannabis dans le chocolat qui sert à confectionner ces cookies, et nous en ferons de délicieux space cakes…

Cindy – Et on ne va pas nous soupçonner ?

Richard – La serveuse de ce coffee shop a déjà été condamnée pour trafic de drogue. Je pense que les flics commenceront par regarder de ce côté-là…

Cindy – Vous êtes vraiment diabolique.

Richard – Je suis promoteur immobilier… Et un promoteur immobilier ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît.

Cindy – Comme les cons, vous voulez dire ?

Richard – Il ne faut jamais sous-estimer ni les cons ni les promoteurs. Regardez Donald Trump : c’était le plus con des promoteurs, et il a fini par être élu président des États Unis.

Cindy – Je vous suis…

Ils sortent vers la cuisine avec des mines de conspirateurs.

Noir

Assise à la table, Kimberley fait les comptes, tandis que Jennifer met un peu d’ordre.

Kimberley – C’est incroyable ! Le salon de thé ne désemplit pas depuis trois jours. Et les ventes à emporter ont explosé !

Jennifer – Je savais que ça allait marcher, mais à ce point-là… Ce matin, une heure avant l’ouverture, il y avait déjà la queue devant la boutique…

Kimberley – Et beaucoup de lycéens aussi. Je ne pensais pas qu’on toucherait ce genre de clientèle.

Jennifer – Non, moi non plus… Je craignais un peu qu’on fasse surtout dans le troisième âge.

Kimberley – Je demanderai à Kevin de faire les comptes. Mais ça devrait rassurer la banque. Si avec ça ils ne m’accordent pas mon crédit…

Jennifer – Tu as parlé à Kevin de cette lettre anonyme ?

Kimberley – Pas encore. Je n’ai pas voulu l’inquiéter avec ça. Il a tellement de travail en ce moment…

Jennifer – Il ne t’aide pas beaucoup, quand même.

Kimberley – Il s’occupe des comptes, c’est déjà ça. Sans lui je n’aurais jamais réussi à constituer ce dossier de prêt pour la banque.

William, le facteur, arrive. Il porte un jean et une chemise à fleurs, façon vieux baba des années 70.

William – Salut les filles ! Aujourd’hui pas de factures, ni de lettres anonymes, c’est promis. Rien que des chèques et une lettre d’amour.

Kimberley et Cindy cachent mal leur surprise.

Kimberley – Bonjour William… Mais qu’est-ce qui vous est arrivé ?

William – Les factures, je les ai brûlées. Et les chèques, je les ai signés moi-même. (Brandissant une lettre) Pour la lettre d’amour, je ne suis pas certain. Mais croyez-en mon expérience… En tant que facteur, j’ai le flair pour ces choses-là…

Jennifer – Vous êtes sûr que ça va ?

William – Super ! Je ne sais pas ce que j’ai, mais depuis que j’ai dégusté vos cookies au chocolat, je vois tout en rose.

Jennifer – Mais quand vous dites en rose… c’est une façon de parler, j’imagine ?

William – Ils sont encore meilleurs que ceux de Yolande.

Jennifer – Et apparemment, ils ont vraiment un effet antidépresseur.

Kimberley – C’est ce que je voulais dire par aphrodisiaque…

William – Vous pourrez m’en mettre une douzaine à emporter ?

Kimberley – Bien sûr. Jennifer, tu peux t’en occuper ?

Jennifer – J’y vais tout de suite…

Jennifer sort. Kimberley ouvre la lettre.

William – Alors ? Cette lettre d’amour…

Kimberley (lisant) – C’est signé Bouboule…

William – Au moins ce n’est pas une lettre anonyme. Et qu’est-ce qu’il dit, Bouboule ? Si ce n’est pas indiscret, bien sûr…

Kimberley – Il s’excuse et il m’invite à dîner…

William – Eh ben vous voyez ! C’était bien une lettre d’amour ! Vous allez accepter ?

Elle froisse la lettre.

Kimberley – Certainement pas !

William prend un cookie sur la table et le mange.

William – Vous mettrez celui-là sur mon compte. Je ne peux plus m’en passer. Chaque fois que j’en mange un, je repense à Yoyo… Et quand je pense à Yolande…

Kimberley semble surprise de cette familiarité.

Kimberley – Yoyo ? Vous étiez à ce point familier avec ma grand-mère ?

William (avec un air entendu) – À vrai dire… je ne faisais pas que lui apporter son courrier.

Kimberley – Ah oui…?

William – Yolande a fait un beau mariage. Mais le baron avait trente ans de plus qu’elle. Et quand il l’a épousée, il était déjà très diminué.

Kimberley – Et alors ?

William – Votre grand-mère était encore une jeune femme. Elle avait des besoins, vous savez…

Kimberley – Euh… non. Et à vrai dire, je préférerais ne pas savoir. On parle de ma grand-mère, là.

William – Ça ne vous a pas étonnée qu’ils puissent avoir un enfant ensemble.

Kimberley – Un enfant ?

William – Votre mère !

Jennifer revient avec un petit sac qu’elle tend à William.

Jennifer – Voilà votre dose quotidienne, William. Je vous avais prévenu, ça peut être addictif…

William – Merci. Il faut que je continue ma tournée. En espérant que soit bientôt ma tournée d’adieux.

Jennifer – Vous allez nous quitter ?

William – Je prends ma retraite… Mais avant, je voudrais mettre quelques petites choses en ordre dans ma vie. Je vous en parlerai plus tard…

William s’en va.

Jennifer – Il avait l’air un peu bizarre, non ?

Kimberley – Oui… Il m’a presque dit qu’il était l’amant de ma grand-mère.

Jennifer – Le facteur ! L’amant de Tata Yoyo ?

Kimberley – Tu veux dire de Mamy Yoyo ?

Jennifer – Bien sûr… Remarque pour les frères et sœurs de ta mère, ce serait Tata Yoyo.

Kimberley – Oui… Heureusement, ma mère est fille unique.

Jennifer – Je crois que je commence à dire un peu n’importe quoi.

Kimberley – Moi aussi… Tu les trouves comment ces cookies au chocolat ?

Elles croquent chacune dans un cookie.

Jennifer – Je ne sais pas, ceux-là ont un petit arrière goût de… Tu as changé la recette ?

Kimberley – Non… Un arrière-goût de quoi ?

L’inspecteur Ramirez et son adjoint Sanchez arrivent, et jettent un regard inquisiteur autour d’eux, sans même dire bonjour. Kimberley et Jennifer échangent un regard étonné.

Jennifer – C’est curieux… j’ai l’impression de les avoir déjà vus quelque part ces deux-là ?

Kimberley – Ne me dis pas qu’eux aussi, ils étaient au collège avec nous…

Jennifer – Va savoir… C’est une petite ville…

Kimberley – Beauconvillois, beaux et cons à la fois.

Jennifer – Ces deux là ont l’air surtout très cons.

Kimberley – Messieurs ? C’est pour emporter sur place ou pour consommer ?

Les deux hommes ne répondent pas tout de suite et continuent d’explorer les lieux.

Jennifer – Vous voulez voir la carte ?

Ramirez (montrant sa carte) – Je préfère vous montrer la mienne… Inspecteur Ramirez, et voici mon adjoint Sanchez.

Jennifer – Ça y est, je me souviens où je les ai vus… On jouait bien aux gendarmes et aux voleurs, mais ce n’était pas à l’école…

Kimberley – La police ?

Jennifer – Je vous assure que j’ai respecté à la lettre mon contrôle judiciaire, Inspecteur…

Sanchez – On s’occupera de vous plus tard.

Kimberley – Dans ce cas… que puis-je faire pour vous, messieurs ?

Ramirez – On nous a signalé qu’il se passait des choses étranges dans le quartier, depuis que vous avez ouvert ce coffee shop.

Kimberley – C’est un salon de thé, inspecteur, pas un coffee shop.

Jennifer – Quelles choses étranges ?

Sanchez – Certains habitants de Beauconville ont un comportement bizarre.

Kimberley – Beaucoup de gens font des choses bizarres, vous savez. Sans que pour autant la police débarque pour enquêter. Moi-même, hier soir, j’ai commandé une pizza quatre fromages, et ça s’est fini en…

Jennifer (la coupant) – Bon, Kimberley, ce n’est pas le sujet… Je ne crois que ces messieurs soient là pour ça non plus.

Kimberley – Mais quand vous dites bizarre…?

Jennifer – Vous pourriez nous donner un exemple ?

Ramirez – Par exemple… le curé de la paroisse s’est mis à chanter une chanson paillarde en pleine homélie.

Kimberley – Tiens donc… Quelle chanson ?

Sanchez – Le curé de Camaret… Vous voulez que je vous rappelle les paroles ?

Jennifer – Je crois que je m’en souviens vaguement. (Fredonnant) Le curé de Camaret…

Kimberley – Ça me rappelle une chanson que me chantait ma grand-mère…

Ramirez – Après quoi, au moment de la communion, il a distribué des cookies au chocolat à ses ouailles au lieu des hosties habituelles.

Kimberley – Vraiment ?

Ramirez – Des cookies qu’il avait achetés dans votre boutique, et dont il avait fait lui-même une consommation abusive.

Sanchez – Pour ne pas parler d’overdose…

Kimberley – Monsieur le curé est un de nos meilleurs clients, en effet.

Jennifer – Vous savez ce que c’est, depuis qu’ils n’ont plus le droit aux enfants de chœur… ils se rattrapent sur le péché de gourmandise.

Kimberley – Des chansons paillardes pendant la messe et des cookies à la place des hosties… C’est peut-être un blasphème, mais ce n’est pas un délit réprimé par la loi.

Sanchez – Juste après l’office, on a coffré une dizaine de ces drôles de paroissiens qui se baignaient nus dans le bassin juste en face de l’église.

Ramirez – Et ça c’est un trouble à l’ordre public.

Kimberley – C’est étrange, bien sûr. Mais qu’avons-nous à voir dans cette histoire ?

Sanchez – Après enquête, toutes les personnes qui ont été prises dans ce vent de folie ont un point commun.

Ramirez – Elles ont toutes le jour même consommé vos cookies au chocolat.

Jennifer – Et comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion, inspecteur Colombo ?

Ramirez – Ramirez. Inspecteur Ramirez.

Sanchez – Nous avons reçu une lettre anonyme.

Kimberley – Ah vous aussi…

Ramirez – Nous allons donc devoir saisir la marchandise pour analyse. Où se trouve la cuisine ?

Kimberley – C’est par là…

Ramirez – Sanchez, vous pouvez y aller.

Sanchez – Bien chef…

Sanchez sort.

Kimberley – Je ne comprends pas, Inspecteur… Pour fabriquer ces cookies, j’utilise la recette que m’a transmise ma grand-mère.

Ramirez – Et vous pouvez affirmer que cette recette ne comporte pas de cannabis dans ses ingrédients ?

Kimberley – Vous pensez vraiment que ma grand-mère mettait de la drogue dans ses cookies ?

Ramirez – Votre grand-mère, je ne sais pas… Ce que je sais, c’est que cette jeune femme a déjà été condamnée pour trafic de stupéfiants.

Jennifer – Je vous jure, inspecteur… Kimberley, je t’assure que…

Kimberley – Je te crois, Cindy.

Sanchez revient avec les cookies dans un carton. Il mâche quelque chose.

Ramirez – On va analyser ça, et on verra bien. (Sanchez croque dans un cookie.) Et arrêtez de manger ces pièces à conviction, Sanchez !

Sanchez – Pardon, chef, je n’arrive pas à m’en empêcher.

Kimberley – Attendez, Inspecteur… Moi aussi, j’ai reçu une lettre anonyme.

Ramirez – Tiens donc…

Sanchez – Montrez-moi ça.

Kimberley lui tend la lettre qu’elle a reçue et il l’examine.

Sanchez – Ce n’est pas signé, chef.

Jennifer – Évidemment, puisque c’est une lettre anonyme.

Sanchez – Ah, d’accord…

Ramirez lui prend la lettre des mains.

Ramirez (lisant) – « Vous finirez comme votre grand-mère »…

Kimberley – C’est une menace de mort, non ?

Sanchez – Ça dépend de quoi est morte votre grand-mère, parce que si elle est morte de vieillesse, par exemple. Ou d’une crise cardiaque. Ou d’un accident de la route. Ou d’un accident domestique…

Ramirez lui lance un regard exaspéré, et il s’arrête.

Ramirez – Votre grand-mère est morte assassinée ?

Kimberley – Je ne sais pas… C’est à vous de me le dire.

Ramirez – Tata Yoyo…

Kimberley – Mamy Yoyo. Mais je préfère que vous l’appeliez Yolande.

Ramirez – Tata Yolande… Oui je me souviens… On avait ouvert une enquête à l’époque… On avait envisagé la piste de l’assassinat, mais comme on n’avait constaté aucune effraction…

Sanchez – On avait conclu à un suicide.

Ramirez (à Sanchez) – Faites voir la lettre anonyme qu’on a reçue au commissariat pour nous informer de cette affaire de space cakes…

Sanchez (lui tendant la lettre) – Tenez chef.

Ramirez compare les deux lettres anonymes.

Ramirez – C’est la même police.

Sanchez – Comment ça, la même police ? Parce qu’il y en a plusieurs, chef ?

Ramirez – La même police d’imprimerie ! Les mêmes caractères.

Jennifer – Les lettres doivent avoir été découpées dans la même revue…

Ramirez – On va examiner tout ça… et on vous tiendra au courant. En attendant, je vous demanderais de ne pas quitter la ville.

Kimberley – Je peux continuer à vendre mes cookies en attendant ?

Sanchez – Qu’est-ce que vous en pensez, chef ?

Ramirez – Après tout… tant que le labo n’aura pas prouvé que ce sont des space cakes, ces cookies bénéficient de la présomption d’innocence…

Sanchez – Évitez d’en vendre aux mineurs, quand même…

Jennifer – C’était notre clientèle la plus fidèle, mais bon…

Ramirez et Sanchez sortent.

Kimberley – Il ne manquait plus que ça… Tu es sûre que tu n’as rien à voir avec ça ?

Jennifer – Pourquoi j’aurais fait une chose pareille ?

Kimberley – Si c’était pour booster les ventes, c’est réussi. Mais maintenant on risque une fermeture administrative. Et même la prison…

Jennifer – Je te jure sur la tête de ta grand-mère que je n’y suis pour rien.

Kimberley – Ma grand-mère est morte !

Jennifer – C’est vrai… Dans des circonstances plutôt mystérieuses, d’ailleurs…

Kimberley – On n’a plus qu’à attendre les résultats de l’enquête. Ni toi ni moi n’avons mis de drogue dans ces cookies.

Jennifer – Et tu es la seule à avoir les clefs d’ici.

Kimberley – Je ne vois pas comment ces analyses pourraient nous accuser.

Jennifer croque dans un des biscuits.

Jennifer – Mais c’est vrai que ceux-là ont un drôle de goût…

William revient.

Kimberley – William ? Vous avez encore du courrier pour moi ?

William – Non…

Jennifer – Alors vous aussi, vous êtes déjà accro à nos cookies…

William – Ce n’est pas non plus la raison de ma visite.

Kimberley – Alors qu’est-ce qui se passe ?

William – C’est à propos de Yolande. Je ne vous ai pas tout dit…

Kimberley – Ce n’est pas vraiment le moment, vous savez…

William – J’étais l’amant de votre grand-mère… quand elle était jeune.

Kimberley – Écoutez, William… Je comprends très bien que ma grand-mère ait pu être une femme avant de devenir Mamy Yoyo, mais je vous l’ai dit, je ne suis pas sûre de vouloir connaître les détails de sa vie amoureuse… Ni le nom de ses amants.

William – J’ai de bonne raisons de penser que je suis le père de votre mère.

Kimberley – Le père de ma mère ? Vous voulez dire que je serais votre petite-fille ?

Jennifer – Et donc que vous seriez son grand-père.

William – Oui, en effet, c’est ce que je voulais dire.

Kimberley accuse le coup.

Jennifer – Je vous laisse en famille…

Elle sort.

Kimberley – Mais enfin… si c’est vrai, pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt ?

William – Lorsque j’ai connu Yolande, elle n’était pas encore mariée. Mais moi, je l’étais…

Kimberley – Et elle est tombée enceinte de vous.

William – Je n’ai pas eu le courage de quitter ma femme. Yolande voulait garder l’enfant. Elle a accepté d’épouser le baron, chez qui elle était déjà employée comme domestique.

Kimberley – Il savait qu’elle était enceinte lorsqu’il lui a demandé sa main ?

William – Oui. Elle ne lui a rien caché. Mais il l’aimait. Et elle avait de l’affection pour lui. Il a accepté de donner son nom à l’enfant qu’elle portait.

Kimberley – Et après ?

William – Après… le temps a passé… Yolande était mariée. Je n’ai pas voulu la compromettre.

Kimberley – Mais à la mort de mon grand-père, vous auriez pu…

William – Votre mère était tellement fière d’être la descendante d’un baron de Casteljarnac. Je n’ai pas eu le cœur de lui dire qu’elle était la fille du facteur…

Kimberley – C’est vrai que ça pourrait lui faire un choc…

William – Vous êtes quand même ma petite fille. Je n’aurais jamais pensé pouvoir vous le dire un jour. Je ne sais pas pourquoi je le fais aujourd’hui…

Kimberley – Ça doit être sous l’effet de ces space cakes…

Samantha revient et salue le facteur.

Samantha – Monsieur…

William (embarrassé) – Bonjour Samantha… Je vous laisse…

Il sort. Samantha a l’air bizarre elle aussi. Sa tenue est beaucoup plus décontractée que la première fois.

Samantha – Il m’a l’air bien familier, ce facteur… Comment sait-il que je m’appelle Samantha ?

Kimberley – Va savoir… C’est peut-être lui qui t’a choisi ce prénom à la con…

Samantha – Je l’ai toujours détesté…

Kimberley – Le facteur ?

Samantha – Mon prénom ! Mais pourquoi tu dis que c’est le facteur qui aurait choisi mon prénom ?

Kimberley – Laisse tomber… Ça va ? Tu as l’air bizarre…

Samantha – Je ne sais pas. Depuis que j’ai regoûté à ces cookies…

Kimberley – Oh non, pas toi…

Samantha – Je n’ai pas toujours été une bonne mère, je sais…

Kimberley – Je ne t’en veux pas, rassure-toi. Et là, je n’ai pas trop le temps…

Samantha – D’ailleurs, je n’ai pas été une bonne fille, non plus.

Kimberley – Ah oui…

Samantha – Je voulais que tu saches que malgré tout, j’aimais beaucoup ta grand-mère.

Kimberley – Ta mère donc… C’est tellement difficile à dire ?

Samantha – C’est vrai que j’avais un peu honte d’elle. Pour tout le monde, c’était la bonne du baron. Qu’elle avait épousé malgré son grand âge pour capter son héritage.

Kimberley – Tu parles… Il était ruiné, le baron. Dis plutôt qu’il avait épousé sa bonne pour ne plus avoir à la payer…

Samantha – En tout cas, elle a toujours été très gentille avec moi.

Kimberley – Et…?

Samantha – Aujourd’hui, je regrette de ne pas lui avoir assez dit que je l’aimais…

Kimberley – Ce n’est pas ce que tu disais il y a encore quelque temps…

Samantha – Je ne sais pas, ça doit ces cookies. Ma petite madeleine à moi…

Kimberley – Madeleine ? C’est qui encore, celle-là ?

Samantha – Au départ, c’est pour moi qu’elle avait inventé cette recette de cookies, tu sais ? Je n’en avais pas goûté depuis si longtemps…

Kimberley soupire.

Kimberley – Moi aussi, j’aimais beaucoup Mamy Yoyo… À chaque fois que je mange un de ces cookies, c’est comme si j’entrais en communion secrète avec elle. Comme une hostie à la messe, tu vois…

Samantha – Ah oui, quand même…

Kimberley – Je sens sa présence un peu partout dans cette boutique. Un jour, j’ai même cru l’apercevoir à la cave…

Samantha – Là ça devient carrément flippant…

Kimberley – À propos, tu sais comment elle est morte, la grand-mère ?

Samantha – On n’a jamais su. Mais j’ai toujours pensé que sa disparition n’était peut-être pas un accident.

Kimberley – Tiens donc…

Samantha – Juste avant son décès, un promoteur était venu la voir. Il voulait racheter tous les appartements de cet immeuble, et ta grand-mère ne voulait pas lui vendre le sien…

Kimberley – La police sort d’ici, justement.

Samantha – La police ? Qu’est-ce qu’ils voulaient ?

Kimberley – Ça, c’est une autre histoire… Il faut me laisser maintenant, j’ai beaucoup de problèmes à régler.

Samantha – Tu sais que tu peux compter sur moi, ma chérie. Je suis ta mère après tout.

Kimberley – Ah oui ? Tu es sûre de ça, au moins ?

Samantha – Mais enfin, Kimberley…

Kimberley – Je te rappelle, c’est promis…

Kimberley pousse sa mère dehors. Kimberley soupire. Mais son soulagement est de courte durée. Kevin revient.

Kevin – Je viens de croiser ta mère. Ce n’est pas souvent qu’elle vient te voir. Qu’est-ce qu’elle voulait ?

Kimberley – Je te raconterai ça une autre fois…

Kevin – Ça tombe bien, parce que je n’ai pas trop le temps… Tu as réfléchi à la proposition de ce promoteur ?

Kimberley – Il m’envoie des menaces de mort, et tu voudrais que je cède à ce chantage ?

Kevin – Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Kimberley – J’ai reçu une lettre anonyme.

Kevin – Si c’est une lettre anonyme, comment tu sais que c’est lui qui l’a envoyée ?

Kimberley – Ma mère le soupçonne aussi d’avoir assassiné ma grand-mère.

Kevin – Je croyais que ta grand-mère était morte accidentellement en tombant d’un tabouret alors qu’elle essayait de se pendre…

Kimberley – Qui est-ce qui t’a raconté ça ?

Kevin – Mais enfin, Kimberley, c’est toi !

Kimberley – Ah oui, peut-être… Eh ben je me trompais, figure-toi. Tout le monde peut se tromper, non ?

Kevin – Mais alors elle serait morte comment ?

Kimberley – Je penche pour un assassinat déguisé en suicide accidentel.

Kevin – Ah oui… C’est tout de suite plus crédible…

Kevin prend machinalement un cookie, croque dedans et fait la moue.

Kimberley – Tu ne les aimes pas ?

Kevin – Il y a un cheveu dedans. Et quand je dis un, il faudrait dire plusieurs… Tu devrais faire attention…

Kimberley – Moi ? Mais je ne perds pas mes cheveux !

Ramirez et Sanchez reviennent.

Ramirez – Nous venons d’avoir les résultats du labo.

Kevin – Le labo ? (À Kimberley) Tu es malade, ma chérie ? Ce n’est pas grave, au moins… (Plus inquiet) Ne me dis pas que tu es enceinte…?

Ramirez – Désolé, nous ne faisons pas les tests de grossesse.

Sanchez – Vous trouvez qu’on a des têtes de gynécologues ?

Kevin – Vous auriez plutôt des têtes d’assassins… Alors qui êtes-vous ?

Kimberley – Ces messieurs sont de la police.

Kevin – La police ?

Ramirez – Inspecteur Ramirez. Nous enquêtons sur une affaire de stupéfiants.

Kevin – Et alors ?

Sanchez – Le labo est formel : les produits analysés contiennent, en plus du chocolat, une très forte dose de résine de cannabis.

Ramirez – En d’autres termes, les cookies de Tata Yoyo sont des space cakes.

Kevin – Tata Yoyo ?

Kimberley – Mais ce n’est pas possible. Il doit y avoir une explication !

Ramirez – En attendant que notre enquête soit bouclée, cet établissement sera très prochainement fermé. Nous attendons la décision du juge…

Kimberley – Fermer notre salon de thé qui vient à peine d’ouvrir ? Mais ce serait la faillite assurée…

Ramirez – Bien entendu, vous serez mise en examen pour trafic de stupéfiants.

Kevin – Mais enfin, Kimberley, dis-moi que c’est une plaisanterie…

Ramirez – Est-ce que j’ai l’air de plaisanter, cher monsieur ?

Sanchez – Malheureusement pour vous, nous ne sommes pas en Hollande. Les coffee shops ne sont pas encore légaux dans notre pays. C’est votre employée qui vous fournissait la drogue ?

Kimberley – Jennifer ?

Ramirez – Elle a déjà été condamnée dans une affaire de stups, et elle a un casier.

Kimberley – Mais puisque je vous dis que nous n’y sommes pour rien !

Sanchez – Dans ce cas, comment expliquez-vous la présence de drogue dans ces biscuits, que vous fabriquez vous-mêmes ?

Kimberley – Ça doit être un coup monté, pour obtenir la fermeture de mon établissement. Cherchez à qui profite le crime…

Sanchez – À propos de crime, nous allons rouvrir l’enquête sur la mort de votre grand-mère…

Kimberley – Pourquoi maintenant ?

Ramirez – Cette lettre anonyme que vous avez reçue insinue bien qu’elle a été assassinée, n’est-ce pas ?

Kimberley – Vous ne m’accusez pas d’avoir tué ma grand-mère, tout de même !

Sanchez – Comme vous dites, chère madame, cherchez à qui profite le crime. C’est bien vous qui avez hérité de la victime, non ?

Kimberley – Vous feriez bien de regarder aussi du côté de ce promoteur qui veut racheter l’immeuble. Ma grand-mère avait refusé de lui vendre son logement…

Ramirez – On n’y manquera pas. En attendant, tenez-vous à la disposition de la police…

Ramirez et Sanchez sortent.

Kevin – Alors te voilà impliquée dans une affaire de stupéfiants… Et dire qu’on prévoyait de se marier… Tu veux que ce soit l’aumônier de la prison qui célèbre notre union ?

Kimberley – Merci de ton soutien, ça fait plaisir.

Kevin – D’accord, j’ai toujours pensé qu’ouvrir ce salon de thé, ce n’était pas une bonne idée. Hélas, les faits me donnent raison. Maintenant, je crois que le plus simple serait que tu vendes, non ?

Kimberley – Vendre ? Au type qui a peut-être assassiné ma grand-mère ?

Kevin – Ne nous emballons pas. Ce type est peut-être un escroc, mais ce n’est pas forcément un assassin.

Kimberley – C’est un promoteur !

Kevin – Il y a aussi des promoteurs honnêtes…

Kimberley – Ah oui ? Qui par exemple ?

Kevin – Il n’y a pas de noms qui me viennent à l’esprit, là, mais ça doit bien exister.

Kimberley – Je te laisse réfléchir. J’ai des trucs à faire, tu m’excuses ?

Kevin – Kimberley, attends ! On peut parler, tout de même…

Kimberley sort. Cindy arrive.

Cindy – Bonjour, tu te souviens de moi ?

Kevin – Madeleine ?

Cindy – Cindy.

Kevin – Cindy…

Cindy – On était dans la même classe au collège. On est même sortis ensemble pendant quelque temps, tu te rappelles ?

Kevin – Non…

Cindy – C’est un peu vexant, mais bon… Je suis quand même fière d’être sortie pendant quelques heures avec le tombeur du lycée… Même si j’avais dû te faire boire avant pour en arriver là…

Kevin – Ah oui ?

Cindy – Bon, c’était avant que tu deviennes un bourreau des cœurs… Tu avais onze ans. Tu étais couvert de boutons. Forcément, tu avais moins le choix. Et c’était bien avant que tu rencontres Kimberley.

Kevin – Excuse-moi, je… Cindy… Ah oui, peut-être…

Cindy – Laisse tomber, ça devient embarrassant… J’ai appris les ennuis de Kimberley… Comment va-t-elle ?

Kevin – Mal… Elle s’est mise dans une situation très délicate.

Cindy – Mais quand tu dis délicate…?

Kevin – Elle risque la prison.

Cindy – Ah merde… Et son salon de thé ?

Kevin – Je lui ai conseillé de vendre. Pendant qu’il en est encore temps…

Cindy – Tu as raison… D’ailleurs, moi aussi je préférerais vendre ma boutique à ce promoteur plutôt qu’à Kimberley. Il me propose le double ! Malheureusement, j’ai signé un compromis. Alors c’est trop tard, non ?

Kevin – Sauf si c’est Kimberley qui renonce d’elle-même à honorer son engagement d’achat.

Cindy se rapproche de Kevin.

Cindy – C’est drôle, j’ai eu la même idée…

Kevin (troublé) – Les grands esprits se rencontrent.

Cindy – Oui… On pourrait faire de grandes choses ensemble… si tu n’étais pas amoureux de Kimberley.

Elle l’enlace.

Kevin – C’était une erreur d’aiguillage, je m’en rends compte maintenant…

Cindy – Alors laisse-moi te remettre dans le droit chemin. J’ai des projets pour nous deux. Tu ne vas pas rester comptable toute ta vie…

Kevin – Quels genres de projets ?

Cindy – Richard m’a proposé la direction du Starfucks qui s’installera au pied de cet immeuble…

Kevin – Je crois qu’on est faits pour s’entendre.

Jennifer arrive, entend la fin de la conversation, et les voient échanger un baiser. Kevin et Cindy sortent. Kimberley revient.

Kimberley – C’était qui ?

Jennifer (embarrassée) – Cindy. Elle a dit qu’elle repasserait…

Kimberley – C’est gentil d’être venue prendre de mes nouvelles. C’est dans l’adversité qu’on reconnaît ses vraies amies.

Jennifer – Oui…

Kimberley ramasse à nouveau une touffe de cheveux par terre.

Kimberley – Elle perd vraiment beaucoup ses cheveux.

Jennifer – En tout cas, elle ne perd pas le nord.

Kimberley – Depuis tout ce temps, c’est à se demander comment elle en a encore quelques-uns sur la tête…

Brian arrive, avec un bouquet de fleurs.

Brian – Bonjour.

Kimberley ­– Qu’est-ce que c’est que ça ?

Brian – Ben vous voyez, des fleurs… Je les ai achetées juste à côté…

Kimberley – C’est une couronne que vous auriez dû m’apporter. En hommage à ce salon de thé qui va bientôt fermer ses portes. Grâce à vous…

Jennifer – Pour être remplacé par un Starfucks Café…

Silence embarrassé.

Brian – Vous avez reçu ma lettre ?

Kimberley – Laquelle ? Celle que vous avez signée, ou la lettre anonyme ?

Brian – Vous avez reçu une lettre anonyme ?

Kimberley – Je croyais vous avoir dit de ne plus jamais revenir.

Brian – J’ai appris ce qui vous arrive.

Kimberley – Ça arrange bien vos affaires, non ? Et celles de votre patron…

Brian – Je suis vraiment désolé. Il est évident que vous êtes victime d’une manipulation. Mais qui aurait bien pu faire ça, et pourquoi ?

Kimberley – Quelqu’un qui a intérêt à ce que cette boutique ferme au plus vite, par exemple…

Jennifer – Quelqu’un comme Richard Podevin, votre patron…?

Brian – Monsieur Podevin n’est pas mon patron. C’est juste un client. Un client important, mais seulement un client…

Kimberley – Ce que je ne comprends pas, c’est comment il a pu accéder à ma cuisine sans forcer la porte…

Brian – Je crois que j’ai mon idée…

Kimberley – Désolée, je n’ai pas le temps de jouer aux devinettes..

Le portable de Kimberley sonne et elle répond.

Kimberley – Oui ? Ah oui, j’attendais votre appel. Alors ? Refusé ? Comment ça, refusé ? Pour quelle raison ? Mes comptes sont dans le rouge ? Mais vous m’aviez dit que… Attendez ! Il a raccroché…

Jennifer – C’était qui ?

Kimberley – Le Crédit Solidaire… Mon crédit est refusé. Je ne comprends pas, pourtant on a fait un très bon chiffre d’affaires ces derniers jours…

Jennifer – Grâce aux space cakes…

Brian – Il y a d’autres banques, non ?

Kimberley – C’est la seule qui a bien voulu examiner notre dossier…

Brian – Je vois.

Kimberley – Du coup, je ne suis pas en mesure d’honorer le compromis que j’ai signé. Richard va pouvoir acheter la boutique de Cindy… Et comme mon salon de thé est sur le point d’être fermé sur ordre de justice.

Jennifer – C’est la fin…

Brian – Il ne faut pas désespérer. On va se battre. Je vais vous aider.

Kimberley – Bouboule va nous aider. Je me sens tout de suite plus rassurée…

Brian – Je peux voir les comptes de votre salon de thé ?

Jennifer – Vous êtes architecte ! Pas expert-comptable…

Brian – Je suis aussi chef d’entreprise. Je sais lire un bilan.

Kimberley et Jennifer échangent un regard dubitatif.

Noir

Brian finit d’examiner les comptes, en présence de Kimberley et de Jennifer.

Kimberley – Alors ?

Brian – Vos comptes ont été falsifiés.

Jennifer – Falsifiés ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Brian – Ça veut dire que votre comptable a minimisé les actifs et surestimé le passif. De sorte que votre bilan apparaît en déficit, alors qu’il est en léger excédent.

Kimberley – Habituellement, quand on trafique son bilan, c’est plutôt dans l’autre sens, non ?

Brian – En effet. C’est bien ce qui m’étonne.

Jennifer – Bon… Et alors ?

Brian – La bonne nouvelle, c’est que votre situation financière n’est pas si catastrophique.

Kimberley – Et la mauvaise ?

Brian – C’est qu’il est trop tard pour obtenir une nouvelle autorisation de la banque pour votre crédit, avant la date butoir du compromis pour l’achat de la boutique d’à côté…

Jennifer – Mais enfin… qui a bien pu faire ça ?

Brian – Qui s’occupe de vos comptes ?

Kimberley – C’est Kevin. Mon fiancé.

Brian – Bien entendu, il pourrait aussi s’agir d’une grossière erreur de sa part. S’il n’y connaît rien en comptabilité. Qu’est-ce qu’il fait comme métier votre… fiancé ?

Jennifer – Il est expert-comptable.

Brian – Dans ce cas, il est impossible qu’il ait fait ça par erreur.

Kimberley – C’est aussi lui qui a préparé le dossier pour la banque.

Jennifer – Il aurait présenté intentionnellement des comptes dans le rouge au Crédit Solidaire.

Brian – Ça y ressemble beaucoup…

Jennifer – Mais pourquoi ?

Brian – S’il avait voulu que votre prêt soit refusé, il ne s’y serait pas pris autrement…

Kimberley – Kevin a toujours essayé de me dissuader d’ouvrir ce salon de thé. Il voulait que je vende à ce promoteur, et qu’on utilise l’argent pour ouvrir son propre cabinet d’expert-comptable.

Brian – De là à vous trahir comme ça…

Kimberley – Qu’est-ce qui a bien pu le pousser à faire ça ?

Jennifer – Ou qui…?

Kimberley – Tu sais quelque chose ?

Jennifer – Je l’ai vu embrasser Cindy. Et j’ai entendu qu’ils trafiquaient quelque chose contre toi dans ton dos.

Kimberley – Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Jennifer – Je n’ai pas osé ! C’est ton fiancé…

Kimberley encaisse le coup.

Kimberley – Plus maintenant, je t’assure…

Brian – Tant mieux… Je veux dire… Heureusement qu’on s’est aperçus de ça…

Kimberley – Oui…

Brian – Il faut prévenir la police.

Jennifer – Quand on parle du loup…

Sanchez et Ramirez reviennent.

Brian – Ah, vous tombez bien, inspecteur.

Ramirez – Merci pour vos encouragements. C’est une formule de bienvenue que nous entendons hélas trop rarement dans notre métier.

Kimberley – Le juge a pris sa décision ? Vous venez apposer les scellés sur la porte de cet établissement ?

Ramirez – Rassurez-vous, nous venons de boucler notre enquête, et les nouvelles sont plutôt bonnes. Pour vous en tout cas…

Sanchez – On a retrouvé plusieurs cheveux dans la pâte des cookies…

Ramirez – On pourrait même dire une grosse touffe.

Sanchez – Et cette grosse touffe appartient à une certaine Cindy.

Brian – Cindy ? La fleuriste d’à côté ?

Kimberley – C’est vrai qu’elle perd beaucoup ses cheveux, non ?

Sanchez – On a aussi retrouvé ses empreintes un peu partout dans la cuisine de votre salon de thé.

Ramirez – Du travail d’amateur…

Kimberley – Et alors ?

Ramirez – Cela prouve qu’en effet, vous avez été victime d’un coup monté.

Sanchez – D’ailleurs, après quelques coups de bottin sur la tête, cette Cindy a fait des aveux spontanés et complets.

Kimberley – Alors on ne ferme plus le salon de thé ?

Ramirez – Non. Vous êtes mises totalement hors de cause.

Jennifer – Et Cindy ?

Sanchez – Elle est en garde à vue. Et elle s’arrache les cheveux. C’est impressionnant, vous pouvez me croire…

Ramirez – Elle prétend avoir agi sur l’ordre du promoteur qui veut raser cet immeuble. Mais lui, il a bien pris la peine de ne laisser aucune trace…

Brian – Et il est plus résistant aux coups de bottin…

Ramirez – Disons plutôt qu’il a trop de relations haut placées pour qu’on puisse utiliser ce genre de méthodes avec lui.

Brian – C’est bien dommage. Enfin, au moins votre salon de thé va pouvoir rester ouvert !

Kimberley – Malheureusement, si je n’obtiens pas ce crédit pour m’agrandir, ça ne servira à rien. Cette boutique est beaucoup trop petite.

Brian – Les comptes de Madame ont été trafiqués par son expert-comptable… Du coup, son crédit a été refusé.

Ramirez – Vous pouvez toujours porter plainte, évidemment, mais ça prendra des mois, voire des années…

Kimberley – Je ne vois vraiment pas comment je vais m’en sortir.

Jennifer – On a beaucoup vendu ces jours-ci, mais il est évident que les ventes vont chuter si on en revient à la recette traditionnelle…

Ramirez – Je vous conseille pourtant de laisser tomber les space cakes…

Le portable de Sanchez sonne et il répond.

Sanchez – Oui ? OK, on arrive tout de suite… (Il range son portable) Il faut qu’on y aille, chef. Un braquage au Crédit Solidaire.

Kimberley – Le Crédit Solidaire ? C’est ma banque !

Ramirez – Et ça se trouve où ?

Kimberley – Juste en face.

Jennifer – J’espère au moins que vous n’allez pas nous mettre ce braquage sur le dos… Vous êtes témoins, on n’a pas bougé d’ici.

Ramirez – Veuillez nous excuser… Le devoir nous appelle… Protéger et servir, telle est notre devise…

Sanchez – Messieurs-dames…

Ramirez – Passez devant, Sanchez… Il me semble avoir entendu des coups de feu…

Ramirez et Sanchez s’en vont.

Brian – Je suis vraiment désolé… Si je pouvais, je vous prêterais moi-même l’argent dont vous avez besoin. Malheureusement, mes comptes à moi sont vraiment dans le rouge… J’ai lancé mon cabinet d’architecte il y a six mois… et je ne vais pas tarder à perdre un gros client. Tiens, le voilà, justement…

Richard revient.

Richard – Je suis très heureux de savoir que vous avez été innocentée dans cette affaire de drogue, chère Madame.

Kimberley – Une affaire que vous avez montée de toutes pièces pour m’obliger à fermer boutique.

Richard – Malheureusement, comme vous le savez, pour la banque il est trop tard. Le délai est dépassé. Et le compromis que vous aviez signé avec Cindy est caduc.

Kimberley – Ça vous arrange bien…

Richard – Je rachète le local d’à côté. Et je suis toujours acquéreur du vôtre… Vous feriez mieux de me le céder pendant que je suis encore disposé à vous en donner un bon prix. Soyez raisonnable…

Kimberley – Si vous permettez, je vais réfléchir encore un peu…

William revient.

William – J’ai appris vos difficultés. Je vous apporte mes économies. Ce n’est pas grand chose mais si ça peut aider…

Il pose un sac contenant des billets sur la table. Jennifer regarde à l’intérieur.

Jennifer – Il y a combien là-dedans ?

William – Vingt trois mille euros. J’ai vidé mon Livret A.

Kimberley – Mais vous êtes fou !

William – Je suis ton grand-père, après tout.

Samantha arrive, suivie de Georges. Samantha entend la dernière phrase.

Samantha – Ton grand-père ? Le facteur ? C’est une plaisanterie…

Kimberley – Je crains que non…

Samantha – Mais alors… qui est ta mère ?

Kimberley – Maman… Tu es bien placée pour savoir qui est ma mère, non ?

William – Je ne pensais pas te l’apprendre comme ça mais… je suis ton père, Samantha.

Samantha – Vous ? L’amant de ma mère ? Et vous seriez mon père ?

Georges – Et moi qui pensais avoir épousé la fille d’un baron de Casteljarnac.

Samantha – Oh, toi, ça va… Tout ça ne te regarde pas !

Georges – Eh, doucement, la baronne ! Ça ne me regarde pas ? Pendant vingt-cinq ans, c’est toi qui as décidé de tout. Parce que soi-disant tu avais du sang bleu. Même si tu n’étais que la fille de la bonne. Et j’apprends maintenant que tu es aussi la fille du facteur.

Samantha – Et alors ? Qu’est-ce que tu vas faire, gros malin ?

Georges – Ce que je vais faire ? Je vais commencer par aider ma fille en lui donnant l’argent dont elle a besoin ! Alors que tu m’interdisais de le faire jusque là. Mais dis-moi… c’est bien ma fille, au moins ?

Samantha – Enfin, Georges, bien sûr que c’est ta fille !

Richard – Quel touchant tableau de famille…

Georges sort son carnet de chèques.

Georges – Combien il te faut pour garder ton salon de thé, ma chérie ?

Samantha – Ne mets pas trop de zéros quand même, Georges…

Kimberley – Merci Papa, mais…

Richard – Mais tout cet argent ne lui servira à rien. C’est trop tard. Je viens d’acheter le local d’à côté. Et sans cette perspective d’agrandissement, ce projet de salon de thé n’a aucun avenir.

Georges s’approche de Richard, menaçant.

Georges – Qu’est-ce qu’il veut, lui, avec sa tronche de maquereau et ses yeux de poisson mort ?

Georges recule prudemment.

Kimberley – Laisse tomber, papa, ça ne servirait à rien.

Georges – Et puis d’abord, c’est qui ?

Kimberley – Un salaud, je t’expliquerai… Mais pour cette fois, il a gagné. Et il faut savoir reconnaître sa défaite.

Richard sort un contrat.

Richard – Il vous suffit de signer là…

Kimberley – J’ai l’impression de vendre mon âme au diable.

Elle signe.

Richard – Il ne me manquait plus que cette signature pour obtenir le permis de démolir cet immeuble…

Georges – Méfiez-vous quand même… Si vous touchez à un cheveu de ma fille, c’est moi qui vous démolirai. Avec ou sans permis…

Noir

Kimberley entre avec un carton contenant quelques objets personnels. Jennifer arrive avec un autre carton.

Kimberley – Eh voilà, c’est fini… Ce soir, cet immeuble ne sera plus qu’un tas de ruines…

Jennifer – C’est dingue… Jamais je n’aurais pu imaginer ça…

Kimberley – C’est toute ma jeunesse qui s’apprête à partir en poussière. Tous les jours, en sortant de l’école, avant de rentrer chez moi, j’allais prendre mon goûter chez Mamy Yoyo. Pour rien au monde je n’aurais manqué cette occasion de savourer ses fameux cookies…

Jennifer – Oui, moi aussi… J’étais très attachée à cet immeuble. Mes parents habitaient au troisième. Et le soir, après le goûter, je dealais un peu de shit dans le hall…

Kimberley – C’était le bon temps…

Jennifer – Et comment ils vont faire ?

Kimberley – Comment ils vont faire quoi ?

Jennifer – Pour le détruire !

Kimberley – Ils ont posé des charges de dynamite un peu partout sur la structure du bâtiment. Il n’y a plus qu’à actionner le détonateur. Mais ne t’inquiète pas, ils attendront qu’on soit parties pour appuyer sur le bouton.

Jennifer – Je me sens tout de suite plus rassurée…

Kimberley – Ce salaud m’a donné l’autorisation de venir récupérer quelques affaires avant de tout faire sauter.

Jennifer – Mieux vaut ne pas traîner ici… Ça sent le sapin, non ?

Kimberley – C’est l’arbre de Noël… Noël, ça sent toujours un peu la mort.

Jennifer – Qu’est-ce qu’on en fait, de ce putain de sapin ?

Kimberley – Je n’ai pas eu le cœur de retirer les décorations. On va le laisser là. En souvenir de Mamy Yoyo.

Jennifer – Il sera enseveli sous les décombres, comme tous les espoirs que nous avions placés dans ce projet…

Kimberley – C’est beau ce que tu dis. Ça me donne envie de pleurer…

Jennifer – Mamy Yoyo… Elle va se retourner dans sa tombe en entendant son immeuble s’effondrer…

Kimberley – C’est vrai… Même si elle n’est plus là, on sent tellement sa présence un peu partout ici. Chaque fois que je descends à la cave, je sens une sorte de courant d’air. Je ne sais pas d’où ça vient. Parfois j’imagine que c’est le fantôme de ma grand-mère.

Jennifer – Tu vas finir par me foutre les jetons… Je viens juste de remonter de la cave…

Kimberley – Je suis vraiment désolée de t’avoir entraînée dans cette histoire…

Jennifer – C’est moi… Je sais que ce projet comptait beaucoup pour toi.

Kimberley – Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant…?

Jennifer – Je ne sais pas… Je vais peut-être me remettre à dealer un peu…

Kimberley – Tu ne vas pas faire ça ?

Jennifer – Je plaisante, rassure-toi… Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ?

Kimberley – Papa m’a proposé de travailler avec lui au garage…

Jennifer – Je ne te vois pas faire les vidanges des clients. Tu ne sais même pas changer une roue…

Kimberley – Je travaillerai à la comptabilité. Moi qui avais tout fait pour éviter ça…

Jennifer – Au moins tu ne travailleras pas pour Kevin…

Kimberley – Qu’il aille au diable.

Jennifer – Et Brian ?

Kimberley – Je ne l’ai pas revu…

Jennifer – C’est dommage… Tu aurais pu lui donner des conseils pour renouveler sa garde-robe…

Kimberley – Tu as raison… Perdre quarante kilos, c’est bien, mais si c’est pour garder les mêmes vêtements…

Jennifer – Bon… Il faut partir, maintenant. Tu viens ?

Kimberley – Vas-y toi. Je reste encore une seconde. Pour dire un dernier adieu à Mamy Yoyo..

Jennifer – Si tu revois son fantôme, tu le salueras de ma part… Bonne chance Kimberley.

Kimberley – Toi aussi, Jennifer.

Jennifer s’en va. Kimberley regarde le sapin. Brian arrive. Il porte cette fois des vêtements à sa taille et bien coupés, qui le mettent beaucoup plus à son avantage.

Brian – Bonjour Kimberley… Je vous ai vue entrer… Mais qu’est-ce que vous faites encore ici ?

Kimberley – Les assassins reviennent toujours sur les lieux de leur crime…

Brian – Vous avez assassiné quelqu’un ?

Kimberley – Non… Je disais ça pour vous…

Brian – Ah, d’accord… Je n’avais pas compris…

Kimberley – Eh oui… Les Beauconvillois, beaux et cons à la fois… Mais à ce propos, je vous trouve quelque chose de changé…

Brian – Je me suis enfin décidé à faire le deuil de mes kilos perdus, et j’ai racheté des vêtements à ma taille. Mais il ne faut pas rester ici, vous savez…

Kimberley – C’est vous qui allez appuyer sur le détonateur ?

Brian – J’ai dénoncé le contrat que j’avais avec Podevin. Je ne travaille plus pour lui. Ça ne va pas arranger mes finances, mais au moins je serai en accord avec ma conscience…

Kimberley – Hélas, ça ne changera plus grand chose… Au moins, Yoyo ne verra pas cet immeuble s’effondrer.

Brian – J’aurais tout donné pour pouvoir éviter ça, croyez-moi.

Kimberley – Je vous crois.

Brian – Il faut partir, maintenant.

Elle se baisse et ramasse l’étoile tombée au pied du sapin.

Kimberley – Juste un instant, s’il vous plaît… L’étoile est encore tombée. C’est purement symbolique, mais je vais la remettre une dernière fois en haut du sapin. Comme un dernier défi…

Kimberley saisit l’étoile, et la regarde avec curiosité.

Brian – Qu’est-ce que c’est ?

Kimberley – Un mot griffonné derrière l’étoile… Je n’avais jamais remarqué. C’est l’écriture de ma grand-mère…

Brian – Un mot d’adieu ? Alors qu’elle était en train de vivre ses derniers instants ? C’est écrit quoi ?

Kimberley – Richard m’a tuée…

Brian – Richard ? Vous voulez dire…

Kimberley – C’est ce qui est écrit.

Brian – Je savais qu’il était prêt à tout pour mettre la main sur cet immeuble… mais je ne pensais pas qu’il aurait pu aller aussi loin.

Kimberley – Richard… Mais alors… ça change tout.

Brian – S’il est condamné pour assassinat, il ira en prison. La vente sera annulée. Et tout redevient possible !

Kimberley – Vous croyez ?

Brian – J’en suis sûr, Kimberley. Il est encore temps de suspendre la destruction de cet immeuble. Allons voir la police…

Kimberley – Merci Brian. Et pardon d’avoir été si injuste avec vous.

Ils s’étreignent un court instant.

Brian – Il n’y a pas de temps à perdre… Après nous aurons toute la vie devant nous…

Richard arrive, semblant surgir de nulle part.

Richard – Pas si vite !

Kimberley – Mais enfin… Par où êtes-vous entré ?

Brian – Il est entré comme les rats, par la cave…

Kimberley – Je sais que c’est vous qui avez tué ma grand-mère ! Vous n’échapperez pas à la justice !

Richard sort un pistolet.

Richard – Pas si vous emportez ce secret dans la tombe. Comme votre grand-mère. L’immeuble est miné. Je n’ai plus qu’à déclencher le détonateur.

Brian – Mais vous êtes fou !

Richard – Buvez ça…

Brian – Du poison ?

Richard – Juste un puissant narcoleptique.

Kimberley – Je vous en prie, restez correct ! Ou est-ce que je confonds encore avec aphrodisiaque…

Richard – On retrouvera vos cadavres dans les décombres… Et on croira à un accident. Après tout, vous n’avez absolument pas le droit d’être ici.

Kimberley – C’est vous qui m’y avez autorisée !

Brian – C’était pour vous piéger, Kimberley… Et je suis tombé dans le piège, moi aussi.

Kimberley – Vous êtes revenu pour me sauver… et maintenant vous allez mourir à cause de moi.

Richard – Assez bavardé… Buvez, je vous dis ! (À Brian) Vous d’abord.

Richard tend une fiole à Brian. Brian fait mine de la prendre mais, au ralenti, comme dans un mauvais film, il fait un mouvement pour saisir le pistolet. Un coup part. Brian s’effondre, toujours au ralenti. Retour au rythme normal.

Kimberley – Oh mon Dieu… Vous l’avez tué !

Richard – Peu importe, puisqu’il allait mourir de toute façon. Vous aussi, d’ailleurs. Buvez !

Retour au ralenti. Kimberley prend la fiole et s’apprête à boire. Surgit alors le fantôme de Yolande (silhouette énorme couverte d’un drap blanc ou d’une nappe de mauvais goût). Le fantôme sera interprété par un des comédiens (ou comédiennes) restés en coulisse.

Fantôme (voix d’outre-tombe au débit ralenti) – Tu croyais échapper à la justice des hommes, Podevin, mais tu n’échapperas pas à celle de Dieu !

Pétrifié, Richard lâche son arme. Retour à un rythme normal. Le fantôme saisit l’arme et la lance à Kimberley, qui l’attrape au vol.

Kimberley – Merci Mamy Yoyo ! Tu peux y aller maintenant, je maîtrise la situation…

Le fantôme s’en va avec un rire en écho semblant lui aussi venir de l’au-delà.

Richard – Vous avez vu ce que j’ai vu ?

Kimberley – Ça doit être l’effet de vos space cakes.

Richard – Sauf que moi, je n’en ai pas mangé…

Kimberley – Peu importe. Maintenant, vous allez rejoindre Mamy Yoyo dans l’au-delà, et je suis sûre qu’elle va bien s’occuper de vous…

Richard – Ne tirez pas, je suis sûr qu’on peut encore s’arranger.

Kimberley – Allez brûler pour l’éternité dans les flammes de l’enfer.

Elle le vise avec son arme.

Richard – Vous êtes vraiment sûre que vous ne voulez pas diriger ce Starfucks ?

Kimberley – Vous avez assassiné ma grand-mère, et vous avez tué l’homme que j’aimais. Vous allez mourir…

Richard – Réfléchissez ! Si vous me tuez, c’est vous qui irez en prison.

Kimberley – Ne vous inquiétez pas pour moi, je plaiderai la légitime défense et le crime passionnel.

Richard – Attendez, la légitime défense ou le crime passionnel ? Parce que ce n’est pas pareil.

Kimberley – N’essayez pas de m’embrouiller. Ce n’est pas parce que je confonds aphrodisiaque et narcoleptique qu’il faut me prendre pour plus conne que j’en ai l’air. Si vous avez une prière à faire, c’est maintenant.

Sanchez et Ramirez arrivent, armes à la main.

Ramirez – Ne tirez pas ! Et que personne ne bouge.

Sanchez désarme Kimberley et s’approche de Richard.

Sanchez – Au nom de la loi, je vous arrête.

Richard – Mais enfin… pour quel motif ? Cette femme est en train de me menacer avec une arme !

Ramirez – Laissez tomber. Cette fois vos relations ne vous protégeront plus, Podevin. Nous avons des preuves.

Richard – Des preuves ? De quoi ?

Ramirez – La lettre de menace que vous avez envoyée à Mademoiselle et celle que vous avez adressée à la police pour dénoncer son prétendu trafic ont été écrites avec des caractères découpés dans une même revue.

Sanchez – Le Bulletin Municipal de Beauconville… C’est sans doute en allant graisser la patte à Monsieur le Maire pour l’obtention de vos permis de construire qu’il vous a gratifié d’un exemplaire en guise de remerciement.

Ramirez – Quoi qu’il en soit, nous avons retrouvé dans la corbeille de votre bureau un numéro de cette revue. Les caractères qui ont servi à la rédaction de ces deux lettres étaient découpés aux ciseaux.

Richard – Je suis peut-être un corbeau, mais on n’envoie pas les gens en prison pour si peu. Sinon, la moitié de la France serait déjà derrière les barreaux…

Ramirez – Il s’agit tout de même d’une menace de mort. Je pense que cela suffira au juge pour vous mettre en examen.

Richard – Je propose qu’on reparle de tout ça dehors… Cet immeuble est miné, et j’ai actionné un compte à rebours qui prendra fin dans quelques minutes…

Sanchez – Rassurez-vous, on a débranché le détonateur… Enfin je crois…

Kimberley (tendant l’étoile) – Ce n’est pas tout, Inspecteur, j’ai ici la preuve que c’est lui qui a tué ma grand-mère !

Ramirez (lisant l’inscription) – « Richard m’a tuée »…

Sanchez – Ça a déjà été fait, patron, non ?

Ramirez – Au moins, là, il n’y a pas de faute d’orthographe. Passez lui les menottes, Sanchez.

Richard – Je me plaindrai à Monsieur le Préfet. Vous entendrez parler de moi !

Sanchez passe les menottes à Richard.

Kimberley – Hélas, il a aussi tué Brian… Tout est de ma faute, je ne me le pardonnerai jamais.

Mais Brian relève la tête.

Brian – Je ne suis que blessé, Kimberley, rassurez-vous.

Kimberley – Oh mon Dieu, il est vivant ! Il faut le soigner.

Sanchez examine Brian.

Sanchez – J’ai mon brevet de secourisme, ne vous inquiétez pas. Ce n’est qu’une blessure superficielle. La balle n’a fait que l’effleurer. Avec un petit pansement et un peu de sparadrap, tout ira bien.

Ramirez – Vous savez comment sont les hommes… Une égratignure et ils tombent dans les pommes.

Mais grâce à un habile truquage, une énorme tache de sang imbibe la chemise de Brian.

Kimberley – Il perd beaucoup de sang quand même, non ?

Brian – Je me sens partir, Kimberley… Mais je ne veux pas que vous vous sentiez coupable…

Kimberley – Vous avez risqué votre vie pour moi. Vous n’allez pas mourir maintenant…

Brian – J’ai entendu ce que vous disiez tout à l’heure à propos de moi, alors que vous me pensiez mort…

Kimberley – C’est vrai, je l’avoue… Je vous aime…

Brian – Et je vous aime aussi.

Ils s’embrassent, sous le regard attendri de tous les autres.

Cindy – Alors tout est bien qui finit bien.

Brian pisse toujours le sang.

Ramirez – On va tout de même appeler le SAMU…

Il s’éloigne un instant pour téléphoner.

Brian – Si je m’en sors malgré tout, Kimberley, j’ai une question à vous poser.

Kimberley – Je vous promets d’y répondre. Sauf s’il s’agit de la recette secrète des cookies de Mamy Yoyo.

Brian – Voulez-vous m’épouser, Kimberley ?

Kimberley – Oui, Bouboule.

Ramirez revient.

Ramirez – C’est pour ces moments-là, Sanchez, que je ne regrette pas d’avoir choisi ce métier.

Sanchez (la larme à l’œil) – Moi aussi, Chef…

Ramirez – Un vrai téléfilm de Noël…

Sanchez – En pire…

Brian – J’essaierai de tenir le coup jusqu’à l’arrivée des secours, Kimberley.

Kimberley – Je vous en supplie… Je ne pourrais pas vivre sans vous.

Brian – Au lieu de détruire cet immeuble insalubre, je participerai à sa rénovation, et je referai gratuitement la déco de merde de votre salon de thé.

Sanchez – C’est vrai que c’est émouvant, Chef.

Ramirez (troublé) – Vous avez un mouchoir ?

Sanchez lui tend un mouchoir sale. Ramirez regarde le mouchoir, fait la moue, lance un regard réprobateur à Sanchez, mais se mouche quand même. Brian se tourne vers Ramirez et Sanchez.

Brian – Je ne connais plus personne à Beauconville. Accepteriez-vous d’être mes témoins ?

Ramirez – Ce serait un honneur pour nous deux.

Sanchez – Vous connaissez notre devise : protéger et servir.

Kimberley – Si on m’avait dit qu’un jour je me marierais avec Bouboule…

Ramirez – Vous êtes sûr d’avoir débranché le détonateur, Sanchez ?

Sanchez – Moi, chef ? Mais pas du tout ! C’est vous qui deviez vous en charger…

Ramirez – Moi ? Mais je n’ai jamais dit ça ! C’est vous qui…

Sanchez – Je me demande si cette comédie ne va pas se terminer en drame, finalement…

On entend une sirène de SAMU.

Ramirez – Au moins le SAMU ne viendra pas pour rien…

Un grondement sourd se fait entendre, allant s’amplifiant, comme le bruit d’un immeuble qui s’effondre.

Noir

Fin

 

L’auteur

Né en 1955 à Auvers-sur-Oise, Jean-Pierre Martinez monte d’abord sur les planches comme batteur dans divers groupes de rock, avant de devenir sémiologue publicitaire. Il est ensuite scénariste pour la télévision et revient à la scène en tant que dramaturge. Il a écrit une centaine de scénarios pour le petit écran et plus de soixante-dix comédies pour le théâtre dont certaines sont déjà des classiques (Vendredi 13 ou Strip Poker). Il est aujourd’hui l’un des auteurs contemporains les plus joués en France et dans les pays francophones. Par ailleurs, plusieurs de ses pièces, traduites en espagnol et en anglais, sont régulièrement à l’affiche aux États-Unis et en Amérique Latine.

Pour les amateurs ou les professionnels à la recherche d’un texte à monter, Jean-Pierre Martinez a fait le choix d’offrir ses pièces en téléchargement gratuit sur son site La Comédiathèque (comediatheque.net). Toute représentation publique reste cependant soumise à autorisation auprès de la SACD.

Pour ceux qui souhaitent seulement lire ces œuvres ou qui préfèrent travailler le texte à partir d’un format livre traditionnel, une édition papier payante peut être commandée sur le site The Book Edition à un prix équivalent au coût de photocopie de ce fichier.

 

Pièces de théâtre du même auteur

 Alban et Ève, Apéro tragique à Beaucon-les-deux-Châteaux, Au bout du rouleau,

Avis de passage, Bed and breakfast, Bienvenue à bord, Le Bistrot du Hasard,

Le Bocal, Brèves de trottoirs, Brèves du temps perdu, Bureaux et dépendances, Café des sports, Cartes sur table, Come back, Comme un poisson dans l’air,

Le Comptoir, Les Copains d’avant… et leurs copines, Le Coucou,

Coup de foudre à Casteljarnac, Crash Zone, Crise et châtiment,

De toutes les couleurs, Des beaux-parents presque parfaits,

Des valises sous les yeux, Dessous de table, Diagnostic réservé,

Du pastaga dans le Champagne, Elle et lui, monologue interactif,

Erreur des pompes funèbres en votre faveur, Eurostar, Flagrant délire,

Gay friendly, Le Gendre idéal, Happy hour, Héritages à tous les étages,

L’Hôpital était presque parfait, Hors-jeux interdits,

Il était une fois dans le web, Le Joker, Mélimélodrames, Ménage à trois,

Même pas mort, Minute papillon ! Miracle au couvent de Sainte Marie-Jeanne,

Mortelle Saint-Sylvestre, Morts de rire, Les Naufragés du Costa Mucho,

Nos pires amis, Photo de famille, Le Pire village de France,

Le Plus beau village de France, Plagiat, Préhistoires grotesques, Primeurs,

Quatre étoiles, Réveillon au poste, Revers de décors, Sans fleur ni couronne, Sens interdit – sans interdit, Série blanche et humour noir, Sketchs en série, Spéciale dédicace, Strip poker, Sur un plateau, Les Touristes,

Un boulevard sans issue, Un bref instant d’éternité,

Un cercueil pour deux, Un mariage sur deux, Un os dans les dahlias,

Un petit meurtre sans conséquence, Une soirée d’enfer, Vendredi 13,

Y a-t-il un pilote dans la salle ?

 

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur son site :

www.comediatheque.net

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Mars 2019

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-262-2

Ouvrage téléchargeable gratuitement

 

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Posted mars 15, 2019 By admin

A comedy by Jean-Pierre Martinez

English translation by Anne-Christine Gasc

A journalist visits a playwright on the down and out for an interview that could launch his comeback. But in the world of theatre, appearances can be deceiving…

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This text is available to read for free. However, an authorization is required from the author prior to any public performance, whether by professional or amateur companies. To get in touch with Jean-Pierre Martinez and ask an authorization to represent one of his works :

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English translation by Anne-Christine Gasc

A journalist visits a playwright on the down and out for an interview that could launch his comeback. But in the world of theatre, appearances can be deceiving…

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Visitor

© La Comédi@thèque

 

A messy living room. A man (or a woman) dozes in an armchair. The phone rings, partially waking him. He answers the phone, still half asleep.

Author (unfriendly) – Hello? (Without listening) You better not be calling to tell me the meeting is cancelled! (Waking a little) Building Society? (More pleasant) Oh sorry, no it’s because I’m expecting a journalist for an interview you see, and… Yes, a small overdraft, I know, it’s on my statement… Large? Let’s call it medium then… potayto, potahto… Don’t worry about it, it’s being taken care of… I received an advance for my next play and the cheque’s in the mail, and… Yes, a play. Do you like the theatre?… No, of course that’s not the question… Listen, you’re breaking up… Oh, there’s someone at the door, it must be the journalist… Of course, I’ll call you right back… Oh dear, now I can’t hear you at all, I’m afraid… I’m hanging up now…

The author hangs up and sighs. He is waking up slowly, still a little dozy, and gets out of the chair. His demeanour and his clothes are unkempt. The doorbell actually rings. He hesitates a little. Looks in a mirror, adjusts his clothes and runs a comb through his hair. The doorbell rings again.

Author – Yes, all right, I’m coming

He goes to the door and returns followed by a woman (or a man) that is younger, dressed more fashionably, and generally fitter and much better looking than him.

Visitor – Thank you for having me, Mr Tellerman.

Author – Letterman.

A little taken aback by the mess.

Visitor – Pardon?

Author – Not Tellerman. Letterman. Charles Letterman. That’s my name. How do you not even know that?

Visitor – Of course, I’m sorry. A pen name, naturally?

Author – No, why?

Visitor – Oh, I… Letterman for a writer… Never mind, let’s just say it was fate, then.

Author – I don’t need a pen name… If I want a best seller, I’ll just call my book “Late Night with”…

Visitor – Right… (Looking at the author with concern) I didn’t wake you, did I?

Author – Wake me? Of course not! What makes you say that?

Visitor – Er, I don’t know, I…

Author – Actually, what time is it?

Visitor – I’m sorry, I don’t have a watch.

Author – Well, that would explain your tardiness.

Visitor – Tardiness? But… you don’t even know what time it is…

Author – Typical journalist… always have to have the last word. So, are we going to do this interview or not? I haven’t got all day, unlike some.

Visitor (muttering to herself) – If you say so…

Author – Pardon?

Visitor – Nothing, I was just saying… Yes, let’s start! That’s what we’re here for, right?

Author – Actually, you’re very lucky. I never give interviews.

Visitor – Do you get asked often?

Author – Not as often as they used to, it’s true… but back when they used to ask me, I would refuse them all.

Visitor – Yeah, right…

Author – Are you implying that it’s easy to play hard to get when no one is after you?

Visitor – Not at all… I mean, yes but… That’s not what I was trying to…

Author – What were you “trying to”, then?

Visitor – No, nothing…

Author – Yes, you did! You said: that’s not what I was trying to… So that means you were “trying to” something!

Visitor – I misspoke, that’s all.

Author – A journalist who misspeaks… This is going well.

Visitor – I apologise.

Author – Then why did you ask me that question?

Visitor – What question?

Author – You asked me if I did a lot of interviews.

Visitor – I don’t know… I’m here to ask questions… That’s how interviews work, isn’t it?

Author – Real questions, yes… Not asinine ones.

Visitor – I think you mean journalist questions.

Author – I hate journalists…

Visitor – Yes, famous people tend to hate journalists…

Author – I wonder why…

Visitor – Even though it’s often journalists that brings them fame in the first place.

Author – That depends on your point of view.

Visitor – From the point of view of a journalist.

Author – Famous people sell papers.

Visitor – Absolutely, the role of a newspaper is also to talk about famous people… so they don’t fall into oblivion…

Author – Did you come see me to talk about the entertainment industry or to ask questions about my work?

Visitor – Don’t worry, I’m getting there. (Looking around the room) May I sit down?

Author – Please…

Visitor – Thank you…

She sits. Awkward silence. He collects himself a little.

Author – I’m sorry, we started on the wrong foot.

Visitor – It’s quite all right…

Author – I’m not really used to being around people any more. I’ve become quite the anti-social ogre, I’m afraid…

Visitor – Please, there’s no need to apologise… It’s quite a normal reaction… After all I just turned up on your doorstep…

Author – What would you like?

Visitor – Thank you… I was hoping to get some answers.

Author – I meant something to drink.

Visitor – Oh yes, sorry… Er… I wouldn’t turn down a coffee.

Author – I’m out of coffee. Well, I have coffee but I don’t have a coffee maker anymore. It’s broken… Happened a while back, actually. For several months I managed by boiling water in a saucepan and making coffee filters out of tissues. But then I ran out of Kleenex and decided it was an opportunity to reduce my caffeine intake.

Visitor – That’s all right, no worries.

Author – I can make you a herbal if you like. Chamomile? But I’m out of sugar.

Visitor – Tempting, but no thank you… I’ll pass.

Author – Ok, well in that case… I’m all yours…

Visitor – Thank you. My first question is… do you write with a pen or on a computer?

The author is taken aback for a few seconds.

Author – I’m sorry… I didn’t quite get that. Which paper did you say you work for?

Visitor – Well… Actually… It’s not technically a paper. I mean, not a paper on paper, like The New Yorker.

AuthorThe New Yorker?

Visitor – It’s more like… a digital medium, as they say.

Author – I see… you mean a website…

Visitor – More like… a web magazine. Living Theatre.

Author – Living Theatre?

Visitor – That’s the name of the magazine. You don’t like it?

Author – It’s fine… It sounds like a magazine for OAPs… On the other hand, only retirees go to the theatre anymore…

Visitor – Whatever…

Author – Living Theatre… Unfortunately, very few people still manage to make a living from the theatre, you know…

Visitor – That’s why our website strives to highlight the work of contemporary playwrights. This interview would allow our readers to get to know you better. As a playwright anyway…

Author – I see. And… your first question is whether I write with a pen or on a computer?

Visitor – That’s right.

Author – I’m sure the answer is keeping your readers on the edge of their seats.

Visitor – So?

Author – So? So as you can probably guess from my age, when I started my career I used a pen. Printing had only just been invented a few years earlier, so computers wouldn’t be around for a while yet.

Visitor – Of course.

Author – I remember it well… It was a Mont Blanc fountain pen given to me by my godmother for my first communion. With a gold nib. I was very fond of it.

Visitor – I see. Like a sort of… transitional object.

Author – That’s it… A replacement for a mother if you prefer. You know, writing is a form of psychoanalysis.

Visitor – Of course…

Author – It’s just as useless but instead of spending money, there’s always the chance that you can earn some. In theory, anyway.

Visitor – I see…

Author – I know what you’re thinking… Given the state I’m in, you’re thinking my therapy sessions might not have been as successful as I’d hoped…

Visitor – No, not at all…

Author – Would you say I look fulfilled?

Visitor – Fulfilled isn’t the first word that comes to mind, but… So what happened next?

Author – Next, the fountain pen broke.

Visitor – Like the coffee maker.

Author – Exactly. And with the royalties from my first play I bought a typewriter, like the ones you see in old black and white films. Have you seen Sunset Boulevard?

Visitor – Yes, maybe, well… A long time ago, I think…

Author – Unfortunately I wasn’t able to find an ageing film star to support me in exchange for writing them a comeback script.

Visitor – I love it, it sounds like a novel… Do you still have the typewriter?

Author – It ended up broken, too.

Visitor – Shame…

Author – So I replaced it with one of the very first electric typewriters… It was a revolution at the time, you know? It had a small screen, like on a computer, with room for only a couple of lines. You could make a few changes before the machine typed the text. It meant you could save quite a bit of ink and paper. I used it for a few years, and then…

Visitor – The electric typewriter broke, and you got a Mac.

Author – No, it was me who was broken, so I hired someone to ghost for me.

Visitor – A ghost?

Author – He’s the one who used the computer. At first I would dictate a little, naturally, but then very quickly he started writing on his own.

Visitor – The computer?

Author – The ghost-writer!

Visitor – Oh?

Author – He was very gifted, you know.

Visitor – I see.

Author – You’ve heard Buffon’s quote: “style is the man himself”.

Visitor – Yes… no

Author – Well that ghost-writer was totally my style.

Visitor – Oh yes.

Author – He was Swedish.

Visitor – Who was?

Author – The ghost-writer!

Visitor – Oh right, sorry…

Author – You ask me a question and… I have the feeling you’re not that interested in my answers.

Visitor – Oh no, I am! Very much so, but… this ghost, do you still have it?

Author – Unfortunately not. That’s why I haven’t written anything for years…

Visitor – Maybe he went back to Sweden.

Author – No… He died.

Visitor – Blimey… I mean… It’s such a strange story.

Author – Yes, and I was very fond of him, too. But what can you do? He was starting to think he was a writer. I had to get rid of him.

Visitor – Get rid of him?

Author – A daily dose of arsenic in his chamomile. He died like Madame Bovary.

Visitor – I see…

Author – It’s just like Flaubert wrote: “Madame Bovary, c’est moi”. Well, a little part of me died with Antonio that day.

Visitor – Antonio?

Author – My Swedish ghost-writer! After he left us, I lost my style for good, never recovered.

Visitor –That’s when you stopped writing.

Author – Correct… I never finished my 124th play.

Visitor – I’m very sorry to hear this.

Author – I went through a very difficult phase. To try and recapture the inspiration from my early days I bought myself another Mont Blanc pen, with the last of my savings.

Visitor – But it wasn’t enough…

Author – I was on the verge of committing suicide… I didn’t even have enough money to buy cartridges.

Visitor – For your shotgun…

Author – For the fountain pen!

Visitor – Of course…

Author – I found an old syringe from when I was a heroin addict. I would draw blood every morning and fill the pen. A client had commissioned a comedy but blood-red ink is more conducive to writing noir fiction (Noticing the journalist’s astonishment) Shouldn’t you be taking notes?

Visitor – Yes, yes, I have everything here… (She pulls out a small recorder.) But maybe you want this off the record…

Author – So you actually believe all the bullshit I just told you?

The visitor realises the writer has been taking the piss.

Visitor – Of course not, it’s a joke, I knew that. Pretty funny, too… A Swedish ghost… I didn’t know you were a comedy writer.

Author – That must be why they sent a comedy journalist to interview me… Still no to chamomile?

Visitor – With or without arsenic?

The visitor starts a forced laugh, then stops.

Author (very serious) – Next question.

Visitor – Yes, I… I loved your last play. Have you written anything since then?

Author – Pardon?

Visitor – I mean… on your own, not with your Swedish ghost. (She laughs again at her own joke.) Just kidding.

But the author still isn’t laughing.

Author – I have written 123 plays.

Visitor – 123! That’s quite the number. And… what are they about?

Author (scandalised) – What are they about? You come here to talk about my work and you haven’t read my plays?

Visitor – Not all 123, obviously, but…

Author – And how many have you read, precisely?

Visitor – I’d say… One… The first one… Well, the first pages anyway. This assignment came very late… I am filling in for a journalist from Living Theatre who killed himself yesterday.

Author – How many pages?

Visitor – To be totally honest… I didn’t have the time to read beyond page 5.

Author – The text of the play starts on page 6.

Visitor – I really liked the title…

Author – Oh, you did, did you? (Ironically) And what was the title of my first play? I’m drawing a blank right now.

Visitor – I can’t remember either, but I remember I loved it.

Author – Can I see your credentials?

Visitor – Er… Yes… (She goes through the motion of looking through her bag) Actually… I wonder if…

Author – You’re not a journalist…

She hesitates a moment before answering.

Visitor – No.

Author – I see. You’ve come to burgle me, is that it? It’s very common, apparently. The burglar pretends to be from the gas company or whatnot, and they leave with the cash that was hidden under the mattress. It’s called theft by deception, I believe.

Visitor – Deception?

Author – You’re right, that doesn’t fit… You aren’t clever enough to pull off deception. And you wouldn’t have chosen to impersonate a journalist anyway.

Visitor – Actually, I…

Author – Let’s see… You would have been more convincing as a pizza delivery guy.

Visitor – That’s true…

Author – Now, if you’ve come here looking for money… We can look together if you want?

Visitor – I’m an actress.

Author – If you came here looking for a role, you’re even more fucking stupid than I thought. And believe me, I had set the bar quite high.

Visitor – It’s the first time I play a journalist. And I didn’t have a lot of time to prepare for the role.

Author – Let’s not exclude the possibility that you are a mediocre actress just yet. So? Who is the director of this bad comedy?

Visitor – Your agent.

Author – My agent? I didn’t know I still had one…

Visitor – He thought an interview would be a good way to puff up your ego and get you back to the writing desk.

Author – He’s even more fucking stupid than I thought, too.

Visitor – Everyone knows you aren’t writing any more… He’s been waiting for your next manuscript for almost a year.

Author – What can I say? I have severe writer’s block. Do you know what that’s like? It’s like forgetting lines for an actor. You never know when it’s going to happen, or how you’re going to get yourself out of it.

Visitor – But a year… that’s a long time to forget your lines…

Author – You haven’t read the first of my 123 comedies, but you’re going to beg me to write a 124th?

Visitor – Personally, I couldn’t care less. But it sounds really important to your agent. Enough that he gave me a hundred pounds to set up this little comedy.

Author – A hundred pounds? I hadn’t realised I was worth that much to my agent.

A time.

Visitor – Right, so what do we do?

Author – What do you mean, what do we do?

Visitor – I am not a journalist. Now that the cat is out of the bag, I don’t think you’ll want to continue the interview.

Author – Why? Do you have any more riveting questions to ask about my work? I don’t know… How about… Whether I wear y-fronts or boxer shorts? Do I put the jam or the cream first? Marmite hater or Marmite lover? Do I bat for the other team?

Visitor – Right, I get the message, you don’t want to play along. So what do I tell him?

Author – Who?

Visitor – George, your agent!

Author – That’s your problem. Tell him whatever you want.

Visitor – It’s just that… He was going to give me another hundred pounds after the interview.

Author – I see… Half up front and half on delivery… so he actually thought you could deliver…

Visitor (showing him the recorder) – I was supposed to bring him the tape.

Author – Don’t tell me you actually want to go through this interview thing?

Visitor – We could share.

Author – Share? Share what?

Visitor – A hundred pounds each.

Author – Unbelievable. You’re really something else…

Visitor – No, I’m just hungry. And from what your agent told me, you’re not raking it in either. You’re not writing. Your plays aren’t being produced.

Author – Thank you for the subtle reminder.

The visitor gives the room a deprecating look.

Visitor – I don’t know… you could use the money to freshen up the paint…

Author – If you know a painter who’ll do that for a hundred pounds, even cash-in-hand, please give me his number.

Visitor – A hundred pounds will get you a few pots of paint and a roller.

Author – And who is going to use this roller? You?

Visitor – Why not? For a fee, obviously…

Author – Enough! Don’t you get it? You don’t have to be an optimist to write comedies, but you do have to believe that taking the piss out of assholes might just lead some of them to become better people.

Visitor – You’re just feeling sorry for yourself…

Author – You think?

Visitor – Come on… Writing plays isn’t the end of the world… there are worse jobs, don’t you think?

Author – Yes, probably…

Visitor – Probably? Do you know there are people who get up every morning to press themselves against strangers’ sweaty bodies in the tube for an hour, and work the till at Morrison’s, and all for minimum wage?

Author – And it’s to avoid such an ordeal that you chose a career in apartment theatre?

Visitor – I take what I’m offered… and my agent hasn’t given me any big roles yet.

Author – He must be as shit as mine. Who is it?

Visitor – Same as you.

Author – I see… (A time) You know what, maybe you’re right. Even with the IQ of a barnacle you’re better equipped than me to survive in this world.

Visitor – Thank you…

Author – I think therefore I am… Descartes is an idiot. What a load of crap. It’s obvious that in order to survive in this world of shit, the first thing to do is stop thinking.

Visitor – Yes…

Author – But here’s the rub… Not thinking is like quitting smoking. It’s a lot easier to do when you never started.

Visitor – Are you saying for that me? Because I don’t smoke…

Author – Actually, now that I think about it… I might have a small job for you.

Visitor – Oh? Why not, if it’s my range.

Author – No, let’s not look at it that way, it would reduce the realm of possibilities to barely nothing.

Visitor – So?

Author – Would you consider working as my ghost-writer?

Visitor – Pardon?

Author – For reasons I don’t understand, my agent is determined that I should write a new play. You could write it for me.

Visitor – But… I’m not a playwright.

Author – Just between us, you’re not an actress either.

Visitor – Well… that’s a matter of opinion… Ghost-writer… How much does it pay?

Visitor – That is directly related to the reputation of the author who signs the work.

Visitor – That doesn’t sound very attractive… You were never very well known… and according to your agent, no one remembers you anymore.

Author – And you said he paid you to lift my spirits…

Visitor – I’m just realistic, that’s all.

Author – So, are you interested or not?

The doorbell rings.

Visitor – If you’re expecting someone I should probably leave.

Author – I’m not expecting anyone.

He goes to open the door. The visitor starts to pack her recording device and put on her raincoat. The author returns with an open envelope in one hand and a piece of paper in the other.

Author – It was a courier.

Visitor – I’ll leave you to it…

Author (with authority) – Sit down!

Surprised, she sits without a word. The author examines the paper he is holding, confused.

Visitor – What it is? Your gas bill?

Author – Gas bill? They cut off the gas a long time ago… If they hadn’t I don’t know whether I’d still be here talking to you.

Visitor – So?

Author – It’s from my agent, a contract for an exclusive deal for my next play.

Visitor – A contract?

Author – He wants me to sign it and return it immediately. This is really strange. (He pulls a cheque from the envelope.) There’s even an advance…

Visitor – How much?

Author – Five hundred.

Visitor – Five hundred pounds! He’s not kidding.

Author – I don’t know… I’m not sure… Since your arrival it’s become difficult to tell who’s been led…

Visitor – Well, now that you received this advance you don’t have a choice anymore. You’re going to have to write this comedy.

Author – I can always return the cheque. I haven’t signed the contract. I imagine this fake interview was a ploy to convince me to go along with this scheme.

Visitor – You’re not going to sign it?

Author – I can’t write under duress… But this pile of unpaid bills over there demands that I take a little longer to think about it, because if I want to kill myself in a painless way I’m going to need the gas to be turned back on.

Visitor – And what about my two hundred pounds?

Author – Didn’t we agree to share them?

Visitor – But now that you’ve a working author again, getting commissions and everything… you don’t want to look cheap.

Author – Not so fast. I still have to find the subject of the comedy.

Visitor – Come on, for five hundred quid even I could write anything.

The author looks at the visitor.

Author – How about two hundred and fifty?

Visitor – What about two hundred and fifty?

Author – Half of five hundred! You haven’t rejected my offer yet either.

Visitor – What offer?

Author – To work as my ghost-writer.

Visitor – Oh, hold on, I was joking. I said I could write anything, but not a play. Certainly not a masterpiece.

Author – Write anything? But that’s exactly what I need you to do.

Visitor – Pardon?

Author – To be completely honest with you, the only thing I can write are masterpieces. Writing just anything, I don’t know how. That’s the problem, do you understand? (A time) Looking at your moronic face, I don’t think you do…

Visitor – Well, it’s just that…

Author – Ok… My agent paid me an advance to write a play but, alas, I have lost the inspiration needed to write a real one. With me so far?

Visitor – I think so.

Author – I could write anything and still earn this cheque, like any other playwright would do, but unfortunately, I am unable to write just anything.

Visitor – How so?

Author – Most likely some good old Judaeo-Christian guilt… And my agent knows it perfectly well. He’s Jewish.

Visitor – So?

Author – So for you, writing just anything is right up your street!

Visitor – You think?

Author – Take it from me… you’re a natural.

Visitor – But why not hire a ghost who can actually write?

Author – If I could get one for two hundred and fifty pounds I would have hired one a long time ago.

Visitor – Sure…

Author – Sure? That means you’ll do it?

Visitor – No… Sure means, yes I understand…

Author – So?

Visitor – So… I could really write just anything?

Author – What else could you write?

Visitor – But your agent, I mean our agent, he’ll be able to tell it’s a load of crap!

Author – My agent? My agent setup this absurd comedy to trick me into writing one after I told him I wasn’t going to. I see it as paying him back in kind.

Visitor – He’s more likely to see it as a kind of payback.

Author – See, you can even be funny when you try! So, what do you think?

Visitor – Maybe… What’s the worse that could happen?

Author – Getting egg on your face?

Visitor – I can live with that.

Author – Yes, I’m sure you’ve had plenty of practice.

Visitor – Ok… So when do you want me to start? Let me see… (She pulls out a day planner and starts flipping pages.) This week’s all booked up… Maybe if I can free some time… How about next Monday?

The author rips the diary out of her hands and quickly glances at it.

Author – There’s so many white pages in this diary you could use it to write the play. Ah, my bad… you have an eye doctor’s appointment in three months.

Visitor – They have a very long waiting list. (The author looks at her impatiently) Ok… so when do you want to start?

Author – No better time than the present, and since you’re already here…

The phone rings. The author doesn’t move.

Visitor – You’re not going to get that?

Author – It’s probably the bank, wanting to chat about my overdraft.

Visitor – I see… We must have the same bank.

Author – The Coop Building Society.

Visitor – The only thing they’re building is an increasing number of overdrafts.

We hear the voice of the person leaving a message.

Voice – Hello, this is Quentin Hustlewell-Swindlelots, president of the Critics Sphere Awards. It is my pleasure to let you know that our foundation has decided to award you this year’s lifetime achievement prize. Please call us back at your earliest convenience so we can work out the details of the ceremony.

The author listens to the message with visible astonishment.

Visitor – Do you think this is another joke from your agent?

Author – It’s not out of the question…

Visitor – What else could it be?

Author – Is it that far fetched to think I am actually the recipient of a lifetime achievement award?

Visitor – How should I know… I haven’t read any of your plays…

Author – It’s a shame you’re not really a journalist. You missed a scoop. You would have been the first to interview the latest Critics Sphere Awards winner.

Visitor – Sorry, never heard of them…

Author – You’ve never heard of them? But this award is to comedy writers what the Pulitzer prize is to journalists!

Visitor – Never heard of that either…

Author – Oh, that’s right, you’re not a journalist. Let’s see… it’s like a Bafta for an actor.

Visitor – Oh, you mean… like a literary Nobel Prize?

Author – Let’s not get carried away.

Visitor – Yeah, I didn’t think so…

Author – Let’s just say that, combined with the right cover this award could nicely boost the sales of my next play.

Visitor – Even if the play isn’t very good?

Author – Even with your lack of domain expertise, you couldn’t have failed to notice that the biggest literary successes are rarely masterpieces. Most of the time the books aren’t written by their authors, even much less read.

Visitor – Yeah… but usually, while the authors are morons, those who actually write the books are real authors.

Author – Well, in our case it’ll be the other way around.

Visitor – It’s not very ethical to do that to your agent.

Author – I don’t think you quite get the situation.

Visitor – What do you mean?

Author – This crook knew before I did that I was going to win the award, so he sent me a contract to sign immediately that would grant him exclusive rights to my next play. And for a paltry five hundred pounds! When he knew damn well that the kind of publicity the award would draw would turn me into a successful author. What were you saying about ethics again?

Visitor – I have to say, when it comes to ethics… I don’t have that much experience.

Author – And don’t get me started on this ridiculous interview scenario to convince me to get back to work.

Visitor – When you look at it that way…

Author – So, are you going to write the play or not?

The visitor thinks for a moment.

Visitor – All right… but I also want the two hundred pounds for the interview.

Author – I thought we agreed to share.

Visitor – You said so yourself: you’re now a successful author.

Author – All right. Get to work, then.

Visitor – I’ll have that chamomile now, I think…

Author – To be honest, I don’t recommend it… I keep it next to the arsenic… but if you want a writer’s tip, I can recommend something else. (He pulls a bottle of whiskey and puts it on the table) That right here is the magic potion that conjures up inspiration. Unfortunately, I built up a tolerance…

Visitor – Why not…

She pours herself a glass, downs it in one, and pulls a face. She looks at the label.

Visitor – Swedish whiskey? Are you trying to poison me too?

Author – Not before you’ve finished writing this play. (He hands her a pen.) You are now the official curator of my Mont Blanc pen. May the force be with you. There’s paper on the table. Sit down and write.

She sits.

Visitor – I’m not sure I can write a whole book, even writing just anything…

Author – It’s just a play! Fifty pages and we can fool anyone.

Visitor – Fifty pages?

Author – Think of it as sitting your A Levels and you’re writing a rather long essay…

She looks at him, embarrassed.

Visitor – A Levels…?

Author – You don’t have any A Levels. Of course you don’t.

Visitor – I could have gotten them, but I missed my train.

Author – Look at it like a very long letter then.

Visitor – I mostly write tweets…

Author – A play is all dialogue! You start a new line at the end of each sentence, and you skip a line every time. Half of what makes a play is what’s in between the lines… It’s mostly blank paper!

Visitor – That must be why they call you Letterman…

Author – There you go, we’ll write this play with four hands: I’ll give you the letters and you put them in the correct order.

Visitor – And you sign the whole thing.

Author – Do you think Michael Angelo painted all the pictures he signed? He had staff, too. He just added a few details at the end.

Visitor – Still, I’m not a writer.

Author – But everyone can be a writer! And a playwright even more so. It’s so easy they don’t even have degrees for it. It’s one of the few jobs, along with pizza delivery and psychoanalyst that you can’t get a degree in. Actually, I’m not sure about pizza delivery, you need to drive a moped.

Visitor – But it’s still a lot of work.

Author – You can write a play with a single cartridge. For a novel, you’d need four or five.

Visitor – Ok…

Author – It’s the world’s laziest job, take my word for it. Unless you count poets. Wankers write five lines of three words each on a page and lots of space around and they’re geniuses.

Visitor – Maybe I should be ghost-writing for a poet then.

Author – Good luck with that. There isn’t a universe where poets can afford to pay ghost-writers, even in instalments.

Visitor – All right… I’m not sure where to start though…

Author – The beginning is always the hardest, of course. Especially in comedy.

Visitor – Oh, we’re writing a comedy.

Author – Yes, a boulevard comedy. Or maybe just a high street comedy.

Visitor – Funny… I still can’t picture you as a comedy writer.

Author – It was a long time ago. Why do you think I need a ghost-writer now?

Visitor – I don’t know if I can be funny.

Author – I don’t expect you to be intentionally funny. We’re aiming for natural comedy…

Visitor – That’s not helping.

Author – Let’s see… Is there someone you’d like to kill?

Visitor – Kill?

Author – That’s the point of comedies! It’s illegal to kill your mother-in-law, so you write a play where you roast her.

Visitor – I’m not married. Do you have in-laws?

Author – Not any more, unfortunately. My wife left me. Some days I find myself almost missing my in-laws, that’s how depressed I am. How am I supposed to write a good comedy in these conditions?

Visitor – I don’t know… Let me think… Oh, right… I used to hate my sister.

Author – Good, that’s a start…

Visitor – Unfortunately she died… I’m guessing that as far as comedies go…

Author – It depends, some deaths can be hilarious. What did your sister die of?

Visitor – Cancer.

Author – I see. No… That’s not going to work, I’m afraid. It’s very difficult to joke about cancer. Especially when it affects a family member.

Visitor – Oh, really? Crap… That’s unfortunate…

Author – It’s one of those subjects that are incompatible with comedy. I’m not sure why. Maybe it’s the part about the long illness. On stage, the funniest deaths are always the quickest. If a man talks about his wife getting hit by a train on her way back from her pilates class, everyone’s laughing and he hasn’t even finished the story. If he talks about how she died of colon cancer after three years of chemo, no one’s laughing. Go figure.

Visitor – Ok…

Author – Having said that, if you want to give it a try…

The doorbell rings.

Visitor – You’re expecting someone else?

Author – It must be the courier guy. He said he’d come back for the signed contract. Can I have that pen?

He takes the contract.

Visitor (worried) – Are you sure?

Author – I don’t know why but I believe in you… (He signs the contract and hands her the pen.) If you feel an idea coming on while I talk to the courier guy, don’t wait for me, just start writing.

He leaves the room. The visitor’s mobile phone rings and she takes the call.

Visitor – Yes… No, I’m still with him… Yes, yes don’t worry, he just signed the contract… Listen, I can’t talk now… Ok, I’ll call you back…

She puts her phone away. The author returns.

Author – Right… So now we can’t turn back. I just sold your soul to the devil for five hundred pounds. Even in your wildest dreams you wouldn’t get such as good deal.

Visitor – There’s nothing to brag about… I thought you had a stronger moral fiber…

Author – You know, most authors only write so they can pay last year’s taxes with the advances they get for the books they’ll write next year. If authors are ever made to join Pay As You Earn, there’s going to be a whole lot less books written.

Visitor – I wouldn’t know, I’ve never earned enough to pay taxes.

Author – Lucky you… Taxes are a downward spiral, stay out of the system as long as you can. Where were we?

Visitor – Nowhere, I’m afraid.

Author – Yes, that’s what I feared.

Visitor – What if we wrote the story of a writer with severe writer’s block?

Author – I see… And then this bird knocks at his door, and she pretends to be a journalist…

Visitor – Why not?

Author – Theatre in theatre… I swore I would never fall that low…

Visitor – But you said we could write anything!

Author – I did… And how would it end?

Visitor – I don’t know… I’m not even sure where it goes after that…

Author – Have another glass…

He does as he says and pours her another whisky.

Visitor – I don’t know if…

Author – Bottoms up!

She downs the shot.

Visitor – I think I’ll take a quick nap. I’m sure ideas will come to me more easily while I’m asleep.

Author – Oi! I’m not paying you to sleep!

Visitor – You haven’t paid me anything yet… Actually, speaking of payment, a small advance might motivate me…

Author – Even if I wanted to, I doubt the Coop Building Society would agree to increase my overdraft… My god, you’re really no good as a ghost-writer! I told you to write anything and you can’t even do that!

Visitor – I have a reputation too, you know! I don’t want to become a laughing stock by publishing just anything…

Author – But no one will know your name! I will sign the book!

Visitor – That may be so, but I’ll know who really wrote it. There is such as thing as self respect, you know.

Author – Fine. No one is stopping you from writing a masterpiece.

Visitor – You don’t think I can? I’m not as stupid as you think I am.

Author – Go on then, surprise me…

Visitor – Yeah… But with all that whiskey you gave me, I’m getting peckish. Do you have anything to eat?

Author – I hired you to write, not to attend a cocktail party.

Visitor – You know what they say: hunger is poor counsellor.

The author finds a packet of biscuits and gives it to the visitor.

Author – Here, I have a few chocolate digestives left.

Visitor – Thank you. (She starts to eat one.) They’re a little soft.

Author – Would you like me to drop everything to go to the shops and buy fresh ones?

Visitor – No, they’ll do… (She stuffs a second biscuit in her mouth.) I have an idea!

Author (jumping) – You almost scared me…

Visitor – Boy loves girl, but their families hate each other.

Author – That’s Romeo and Juliet.

Visitor – Boy loves girl, but they both end up marrying other people.

AuthorWuthering Heights.

Visitor – I love that song.

Author – No, the book.

Visitor – It’s a book?

Author – Indeed.

Visitor – Boy loves girl but it’s really a man.

AuthorSome like it hot.

Visitor – Never heard of this play.

Author – It’s a film.

Visitor – Are you sure?

Author – Quite sure.

Visitor – A man loves another man but it’s really a girl.

AuthorVictor Victoria.

Visitor – A woman loves another woman but it’s really a man.

AuthorTootsie.

Visitor – Bloody hell… I didn’t think it would be so difficult to be a contemporary writer. Has everything already been written then…?

Author – Everything…

Visitor – All the good stories for sure…

Author – They stuffed their faces and now we’re left with the crumbs.

Visitor – Mother fuckers.

Author – Shakespeare, Chekov… They had it easy… Nothing had been written then. Good ideas were just lying around for the picking. Anyone who could read and write was miles ahead of everyone else and had a pretty good shot at posterity.

Visitor – That’s true. If there was room for another Shakespeare today we’d know about it.

Author – That’s why I’m not even attempting to write a masterpiece, and I’m only asking you to just write anything.

A time.

Visitor – I’ll take that whiskey in the end.

She drinks it thirstily straight from the bottle.

Author – Maybe you should slow down a little…

She sighs satisfactorily as she puts the bottle down.

Visitor – I got it!

Author – Really?

Visitor – Let’s see you link that one to Christopher Marlowe or George Bernard Shaw.

Author – I’m all ears.

Visitor – A couple are having a friend over for dinner whose husband just died in a plane crash. And while they’re consoling her, they find out they won the lottery.

Author – Excellent! Bravo…

Visitor – See, when I try.

Author – That’s my first play.

Visitor – Oh yes…

Author – The one you haven’t read.

Visitor – Great minds and all that…

Author – Indeed, had you been born before me you could have been the one to write it. It’s actually my most popular play…

Visitor – I must have read about it in Time Out.

Author – I stopped writing the day I started to plagiarise myself.

The enthusiasm dies down. A time.

Visitor – Any more chocolate digestives left?

Author – You scoffed them all!

Visitor – The paquet was already opened. I’d rather not know for how long, either. I hope I don’t get food poisoning.

Author – If you do, just call in sick. But you do realise that us authors don’t get sick leave… when we don’t work we don’t get paid. So for ghost-writers, imagine…

Visitor – Whatever. I’m still hungry.

Author – You’re obsessed with food, aren’t you?

Visitor – Only someone who has never really known hunger would say something like that.

Author – All right, I’ll go and see if I can find something in the fridge…

Visitor – One more thing…

Author – What now?

Visitor – I don’t like this word… ghost-writer.

Author – You don’t?

Visitor – I find it offensive.

Author – Offensive? For who?

Visitor – For me!

Author – So what do you want to be called? Stand-in writer? Famous actors have stand-ins for the scenes they don’t want to shoot. Authors could have stand-ins for the scenes they don’t want to write…

Visitor – I don’t know… How about… personal assistant?

Author – Personal assistant?

Visitor – When we’re out and about and you have to introduce me, you can’t very well say, and this is my ghost.

Author – I have to admit… I hadn’t considered the possibility of us going out together…

Visitor – In any case… I need a cover, don’t I?

Author – A cover?

Visitor – Speaking of cover… A ghost-writer who moonlights… that’s not very legit. I’d like to be able to claim benefits. I have to think of my future.

Author – But of course, and what about pension contributions while you’re at it?

Visitor – Fine… Let’s start with personal assistant.

Author – Right. And in lieu of pension contributions I’ll go and see if there’s a piece of cheddar in the fridge.

He is about to leave the room when the phone rings. The visitor picks up, to the author’s surprise.

Visitor – This is the office of Charles Letterman. How can I help you?

The author signals that he doesn’t want to take the call.

Visitor – Oh, I’m sorry, he can’t come to the phone at the moment… Why? Well… because he’s dead. Yes, pretty sure. The doctor was just here, and believe me, it’s not a pretty sight. Oh yes? No… Yes, yes of course, it’s good news, but… in that case it will have to be posthumously. Listen, I’m sorry but I have to go, the autopsy is about to start… And the same to you.

The author stands frozen, stunned.

Author – Who was it?

Visitor – John Frowner, president of Subsidised Starving Playwrights. Apparently, you’re being considered for an O.B.E. by the Ministry of Culture.

Author – And you told him I was dead?

Visitor – You didn’t want to talk to him… It’s the first thing that came to mind.

Author – I see…

Visitor – Oh come on, let’s get real. I’m not going to write this play, and neither are you.

Author – So?

Visitor – So if you’re dead, your agent won’t come and ask you to pay back the five hundred pounds he gave you for a play you haven’t written.

Author – But dead…? Isn’t that a little… extreme to avoid paying back five hundred pounds?

Visitor – It’s part of this plan I have…

Author – See, when you put your mind to it…

Visitor – Between your death, the award and now the O.B.E., you’ll be famous again!

Author – I know I asked you to surprise me, but you’ve exceeded all expectations…

Visitor – Thank you.

Author – It wasn’t meant as a compliment. There’s more than one way to surprise people.

Visitor – Do you have any family?

Author – Only my wife. And I’m not sure she considers me family anymore.

Visitor – So basically you’re alone. No wife, no family, no friends… This award and this medal, I could receive them in your name.

Author – But of course… I hire you as a ghost-writer, you can’t write a single line, and now you want to receive all the awards I won. Do you want my pin code too?

Visitor – Actually, that might be best. After all, you’re supposed to be dead.

Author – I could always come clean.

Visitor – Think about it. At the moment, you’ve got everything to gain by pretending to be dead.

Author – How do you figure?

Visitor – I bet that by tomorrow you’ll be all over the papers. Probably not the front pages, let’s be real. But all of a sudden, the New Yorker will remember who you are.

Author – Being able to read my own obituary in the papers… tempting.

Visitor – Everyone will say you were a great author. Your books will sell like hot cakes… maybe even until the end of the week.

Author – You think so?

Visitor – I may not be a journalist, but I’ll still get you in the papers!

Author – Right, so what do we do now?

Visitor – You play dead, and… I’ll take twenty per cent of your royalties.

Author – My agent only took ten!

Visitor – But with him you weren’t selling anything, and your plays were never produced.

Author – And to think I was getting used to the idea of retiring.

Visitor – Retiring?

Author – I had already started to remove everything from my life that upset me. I don’t write. I talk only when necessary. I don’t share my opinions with anyone and I am working on not having any opinions at all.

Visitor – Do you really think you could do that?

Author – Not have any opinions?

Visitor – Retire! Are you sure you can afford it?

Author – According to the Coop Building Society, it seems it’s debatable…

Visitor – What I’m offering is better than retirement, I am offering death!

Author – It’s tempting for sure, but… If it’s okay with you I think I’ll take a few minutes to think about it first.

The phone rings again. The author is about to answer out of habit. The visitor stops him.

Visitor – Are you crazy! You’re supposed to be dead, remember! (She picks up.) Hello? Yes. The Coop Building Society? No, I’m sorry, Mr Letterman has passed away. Yes. He took his own life. Yes, he killed himself… he drank a bottle of Drano… That’s right, the stuff to unclog toilets. A huge hole in his stomach. Caustic soda. Yes, he could be very caustic too. Maybe that’s why he chose to leave us in this manner… Why? Oh, who knows with artists… And as you’re well placed to know, he was deeply in debt. It was the only way to avoid bankruptcy. Yes, of course there are things more important than money, I’m glad to hear you say that… In any case, thank you for calling… That’s right. Good bye. Of course, I’ll pass on your condolences to his family.

The visitor hangs up. The author looks at her, stunned.

Author – It takes a while to get you started, but once you’re warm you’re unstoppable! So now I committed suicide.

Visitor – I thought it would be more romantic for a writer, better than cardiac arrest or colon cancer.

Author – More romantic? A bottle of drain cleaner?

Visitor – I improvised… that’s what came to mind.

Author – Improvised… From now on, please stick to the script!

Visitor – What script? You’re unable to write anything!

Author – Oh all right… There’s no need to be unpleasant… Ok, so I committed suicide… It’s true I was feeling a little down recently.

Visitor – See?

Author – So what do we do now? Do we organise my state funeral?

Visitor – An author’s death usually results in a 10% increase in sales, at least. For a suicide it can go up to 20%. (The phone rings again.) Sounds like we’re in business.

Author – For sure… this phone hasn’t rung that much in the past ten years… combined.

The Visitor picks up.

Visitor – This is the office of Mr Letterman. How can I help you? Yes, Madam, it is. I can confirm, your husband died this morning. Please accept my condolences, as well as those of the Coop Building Society. A bullet to the head, yes. Yes, if you saw him I’m not sure you would recognise him. Half the top of his head… It’s not a pretty sight, believe me…. Very well, I’ll let him know… I mean, yes, thank you… Good bye Madam. (She hangs up.) That was your wife.

Author – My wife? What did she want?

Visitor – Pay her respects, apparently.

Author – I haven’t seen her in years. Ironically, she used to complain I wasn’t showing her enough respect…

Visitor – The dead are always much more popular than the living. You’ll see, there’s only upsides to being dead.

Author – So now the story is that I shot myself in the head.

Visitor – I use every opportunity to improve.

The phone rings again.

Visitor – At this rate, we’re going to need a receptionist. (She picks up.) This is Mr Letterman’s beneficiary speaking, how can I help? Yes, that’s right, I hold the rights to all his plays. We were married a few months before his death. That makes me his only beneficiary… Yes… Yes… Yes… Yes, he just finished a play that will surprise you. I think it’s a masterpiece, if I say so myself. It hasn’t been seen by anyone yet, no. Yes… Yes… Yes… Of course. Where can I reach you? (She scribbles something on a piece of paper.) Very well, I’ll take a look at your file myself and give you my answer as quickly as I can. Yes, speak soon.

Author – So now we’re married…

Visitor – It’s easier that way.

Author – Easier…?

Visitor – To explain how I came to hold the rights to your plays.

Author – Of course.

Visitor – And as your widow, it stays in the family.

Author – If you say so… And can I ask who that was?

Visitor – A theatre in London, asking about producing your last play.

Author – A theatre? Which theatre?

Visitor – I was going to write it down but you interrupted me… Something to do with EastEnders…

Author – EastEnders?

Visitor – And also something to do with being young…

Author – The Young Vic?

Visitor – That’s the one!

Author – But they only put on plays by living playwrights!

Visitor – Your body’s still warm, surely that’s good enough?

Author – Right… So what are you planning to do?

Visitor – I’m going to let them stew a little. Let them think they’re not the only ones interested.

Author – You should have been my agent…

Visitor – We could even consider a retrospective of your entire body of work, what do you think?

Author – Why not… But when you say my last play, do you mean…

Visitor – The one you haven’t written yet.

Author – How does that work since I’m supposed to be dead?

Visitor – You heard, I told them you had a play no one had seen before.

Author – Yes… But I don’t have one…

Visitor – But since you’re not really dead, you can write it.

Author – But I told you I had writer’s block!

Visitor – But that was before!

Author – Before? Before what?

Visitor – Before you became a successful writer again.

Author – You mean a dead writer.

Visitor – Yes, that too… Now that you have your whole death ahead of you, you’ll have plenty of time to write this play. I’ll handle everything else.

Author – I’m sorry to ask you this but… I’m going to stay dead for how long? Approximately?

Visitor – For now, let’s say long enough for you to write this 124th play. Then we’ll see.

The Author appears to be a little overwhelmed by the situation.

Author – Ok… So… Well… I’ll get on it then…

Visitor – How about a cup of chamomile tea?

Author – I think I’ll stick with Swedish whiskey… (He takes the bottle and goes to leave the room.) You’re staying?

Visitor – Someone has to stay for the wake and answer the phone.

Author – Ok then…

The author leaves. The visitor makes herself at home, takes out her mobile phone and punches a number.

Visitor – George? It worked. I think he’ll write the 124th play… Yes, maybe we’ve overdone it with the Critics Sphere Awards and the O.B.E… He’s certainly going to be disappointed when he finds out he isn’t getting either… It’s for his own good… And you never know, if his new play really is good… Yes, of course, if he isn’t dead first… Speaking of which, I wanted to tell you. I had to improvise a little…

The author returns and she hides the phone.

Author – I’ve run out.

Visitor – I’m sorry?

Author – I’ve run out of ink. My pen is empty. And good luck finding a Mont Blanc replacement cartridge at this hour…

Visitor – What about the typewriter?

Author – The typewriter? It’s like me, it’s running on empty.

The visitor takes a biro from her pocket and hands it to the author.

Visitor – Use this for now.

The author appears disappointed to see his excuse hasn’t worked. He leaves. She picks up the phone.

Visitor – This is going to be harder than I thought… I can’t leave him out of my sight so I think a small raise would…

We hear a bang.

Visitor – Oh… Sounds like he found his cartridges… I’ll call you back. (She hangs up.) Looks like I’m going to have to write this play myself after all.

The author returns carrying a champagne bottle, the popped cork in his other hand.

Author – I’m also out of whiskey, but look what I found in the fridge. I was saving it for a special occasion. Getting a prize and a medal in the same day, surely that qualifies… Will you have some?

Visitor – Why not? But only if you promise to get back to work right after.

Author – Oh no worries there. Learning I was dead gave me a new lease of life.

Visitor – That’s great to hear… So you have an idea?

Author – It’s always best to start from real life situations. So fuck principles and let’s go with theatre in theatre. It’s the story of an author with severe writer’s block. One day, a journalist comes to see him…

Visitor – Yes, that rings a bell… And for the title?

Author – How about… “Running on empty”?

Visitor – Hasn’t it been used before?

Author – What now? We have to come up with a unique title as well…?

Visitor – All right, let’s go with “Running on empty”

Author – I’ll dictate, you type. It’ll go faster that way. (He places an old typewriter in front of the visitor.) Here, I found a new ribbon.

Visitor – I’m listening…

The author starts to dictate, very inspired, as if he was visualising the scene.

Author – A messy living room. A man (or a woman) dozes in an armchair. The phone rings, partially waking him. He answers the phone, still half asleep. Hello?

Black.

End.

 

The author

Born in 1955 in Auvers-sur-Oise (France), Jean-Pierre Martinez was first a drummer for several rock bands before becoming a semiologist in advertising. He then began a career writing television scripts before turning to theatre and writing plays. He has written close to a hundred scripts for television and almost as many plays, some of which have already become classics (Friday the 13th, Strip Poker). He is one of the most produced contemporary playwright in France and in other francophone countries. Several of his plays are also available in Spanish and English, and are regularly produced in the United States and Latin America.

Amateur and professional theatre groups looking for plays to perform can download Jean-Pierre Martinez’s plays for free from his website La Comediathèque (comediatheque.net). However, public productions are subject to SACD filing.

 

For those who want to read the texts or work from a traditional book format, a paper copy can be purchased from Amazon.

Other plays by the same author in English

 Casket for two

Critical but stable

Friday the 13th

Him and Her

Strip Poker

 

This text is protected under copyright laws.

Criminal copyright infringement will be investigated

and may result in a maximum penalty of up to 3 years in prison

and a EUR 300.000 fine.

 

Paris – March 2019

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-259-2

https://comediatheque.net

Play available for free download

 

El pueblo más cutre de España

Posted mars 12, 2019 By admin

Una comedia de Jean-Pierre Martinez

10 personajes

Fácil reparto por sexos ya que casi todos los personajes pueden ser masculinos o femeninos.

Algunos supervivientes de un poblacho moribundo, olvidado de Dios y rodeado por una autopista, deciden inventarse un evento para atraer a los curiosos. Pero no resulta fácil convertir al pueblo más cutre de España en un destino turístico de moda.

***

Originalmente escrita en francés bajo el titulo « Le pire village de France » esta comedia se puede fácilmente adaptar al contexto geográfico y cultural de cualquier país de representación, solo cambiando unas referencias en el texto, y por supuesto el título. El pueblo mas cutre de España o Argentina, Colombia, Guatemala, México… Todos tenemos en nuestro país unos poblachos que puedan competir para el poco honorífico título de « Pueblo más cutre » !

***

Aquellos textos los ofrece gratuitamente el autor para la lectura. Sin embargo cualquier representación pública, sea profesional o aficionada (incluso gratuita), debe ser autorizada por la Sociedad de Autores encargada de percibir los derechos del autor en el pais de representación de la obra.

***

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LEER EL TEXTO

Este texto se puede leer gratuitamente.
Sin embargo, cualquiera representación pública,
sea profesional o aficionada (incluso gratuita)
debe ser autorizada por la Sociedad de Autores
encargada de percibir los derechos del autor
en el país de representación de la obra

 

El pueblo más cutre de España

 

PERSONAJES

 

Manolo (o Manuela): patrón(na) del bar

María: mujer del patrón

Charly (o Carla): maestro (o maestra)

Feliciano: cura del pueblo

Don Honorato (o Honorina): alcalde(sa) del pueblo

Juan Carlos (o Juana Carlota): tonto(a) del pueblo

Wendy: productora de televisión

Laura (o Laureano): periodista

Ramírez: comisario

Sánchez: inspector

 

© La Comédi@thèque

 

ACTO 1

 

Bar de pueblo al que llaman « Bar Manolo », en Villaburros de la Iglesia. Tras el mostrador, Manolo, el propietario, hombre básico, ojea la prensa local, mientras María, su mujer, algo más espabilada, seca los vasos con aire ausente. Entra Don Honorato, el Alcalde, un tipo de rancio abolengo. Viste con elegancia caduca.

Don Honorato – Buenos días Doña María. A sus pies…

Manolo, un tanto ceñudo, retira apenas los ojos del periódico. María parece salir de un ensueño. Se le ilumina levemente el rostro.

María – Señor alcalde… ¿Cómo está?

Don Honorato se sienta en una banqueta ante el mostrador.

Don Honorato – Regularcillo… Tengo una ligera cefalea desde esta mañana, sin conocer el motivo.

Manolo – No me extraña. Con lo que se metió anoche entre pecho y espalda… Eso se llama pillarse una buena melopea.

María le mira con gesto reprobatorio.

María (muy amable) – ¿Qué desea tomar, Don Honorato?

Don Honorato – Tomaré un Chinchón. Creo que me sentará bien.

Manolo – Sí… Conviene equilibrar lo malo con lo malo…

María le sirve. Don Honorato se lo agradece con una sonrisa.

Don Honorato – María, está usted hoy resplandeciente.

María – Me he cambiado ligeramente el color del pelo. Mi marido no se ha dado ni cuenta.

Don Honorato – Querida María. Su esposo no se merece una mujer como usted. De cualquier forma, está usted radiante.

María – Me gusta cambiar de vez en cuando.

Manolo la mira con sorna.

Manolo – Lo único que cambia en este maldito pueblo es el color del pelo de mi mujer. (Manolo deja el periódico sobre el mostrador). Antes, aunque no se hablara de nosotros, al menos aparecíamos en el mapa entre Villaburros de Arriba y Villaburros de Abajo. Ahora, ni siquiera se nos nombra.

Don Honorato – Tiene razón, querido Manolo. Así es. Somos los náufragos del éxodo rural. Nos ignoran en espera de borrarnos totalmente del mapa. Dentro de poco seremos como una isla desierta perdida en mitad del Pacífico, lejos de toda ruta marítima.

María – Así es Don Honorato… Somos náufragos en mitad de los campos de patatas…

Don Honorato – En espera de que, como consecuencia del calentamiento global, estas tierras a las que nos aferramos acaben inundadas.

Manolo – Si al menos tuviéramos playa…

Don Honorato bebe el Chinchón.

María – Es bien triste pero, ¿qué podríamos hacer, señor alcalde?

Don Honorato – ¿Señor Alcalde? No creo que siga siendo alcalde por mucho tiempo.

Manolo – ¡No será por miedo a no ser reelegido…! Nunca se ha presentado otro candidato a alcalde en Villaburros de la Iglesia. Dado el censo, si se vota a sí mismo ya tiene el veinte por ciento de probabilidades de ganar.

Don Honorato – Existe un problema añadido… Acabo de recibir una carta donde me anuncian que vamos a ser anexionados al pueblo más cercano.

Manolo – ¿A Villaburros de Abajo?

María – ¡Pero si está a más de veinte kilómetros!

Don Honorato – Veinte y dos a vuelo de pájaro y diez y nueve por carretera.

Manolo – Campo a través el camino es recto.

María – Esto es un páramo luego, la carretera no tiene más remedio que ser recta…

Manolo – Si al menos tuviéramos un cerro o un bosque…

Don Honorato – Tienes razón. Imagina que hubiera que dotar al pueblo de un blasón. No imagino qué podríamos poner.

Manolo – Está claro. Pondríamos una patata.

Don Honorato – No es momento de regodearse. Seguramente será mi último mandato.

Manolo – ¡Después de más de treinta años…!

María – ¿Cómo vamos a llamarle si ya no podemos referirnos a usted como Señor Alcalde?

Don Honorato – Por mi nombre y apellidos: Honorato de la Fuente y de San Telmo…

María – ¿Todo eso…?

Don Honorato – Pero a usted le permito que me llame por mi nombre: Honorato.

Manolo – Ya perdimos el wáter público y la cabina telefónica y, ahora, nos quieren dejar sin Ayuntamiento.

Don Honorato – Pues sí… Se acabó…

María – ¡Usted que tanto hizo por Villaburros de la Iglesia!

Manolo – Bueno… Tampoco es eso…

María – ¿Qué quieres decir?

Manolo – Pues sí, hizo unos cuantos chanchullos que acabaron por hundirnos… ¿No es así Don Honorato?

Don Honorato – ¿Chanchullos? No sé de qué me hablas…

Manolo – Pues digo que usted no ha hecho mucho por la comunidad. Seguramente por eso es por lo que nos quieren borrar del mapa.

María – Eres injusto, Manolo. La verdad es que pocas cosas se pueden hacer en Villaburros de la Iglesia.

Manolo – Sin embargo no podrá usted negar, Don Honorato, que se ha aprovechado de su estatus de alcalde.

Don Honorato – No sé a dónde quieres llegar, Manolo…

Manolo – Le estoy hablando de las subvenciones del Ministerio de cultura.

Don Honorato – Sí… Así fue.

Manolo – Para restaurar una posada de la que nadie ha oído nunca hablar y en la que se supone que Juana la Loca pasó una noche en 1538.

Don Honorato – Puedo enseñarte el libro donde se habla de ese hecho innegable.

Manolo – Un libro que ha escrito usted mismo, por cierto.

Don Honorato – O sea que ni siquiera tengo derecho a escribir un libro de historia.

Manolo – Una posada que, casualmente, le pertenece y que fue restaurada por completo con fondos del contribuyente y transformada en Casa Rural en cuyas habitaciones nunca ha dormido nadie, salvo la Loca esa…

Don Honorato – Querido Manolo, es lógico que, dada tu modesta formación, no seas consciente de los gastos que conlleva el ser propietario de un monumento histórico.

Manolo – ¡Juana la Loca! ¡Si al menos hubiera perdido la virginidad en esa cama!

María – Por favor, Manolo, no seas grosero.

Manolo – Eso sin hablar de la subvención para restaurar la iglesia del pueblo.

María – La iglesia de Villaburros de la Iglesia… Había que hacer honor al patronímico.

Manolo – Una iglesia en la que, casualmente, el párroco es primo suyo. ¡Menuda restauración se hizo a cargo de nuestros impuestos! Ni el Maraja de Kapurtala se lo hubiera montado así! ¡Incluso con yacusi en el patio!

Don Honorato – ¡Un yacusi! ¡Qué exagerado! Tan sólo un simple pilón…

Manolo – Si claro… Ahora dirá que se trata de una fosa séptica.

Don Honorato – Verdaderamente Manolo, no sé a dónde quiere llegar…

Manolo – Ni yo mismo lo sé. Pero lo que sí sé es que, con ese dinero se podría haber hecho algo importante para el pueblo.

Don Honorato – ¿Ah, si…? ¿Por ejemplo…?

Manolo – Por ejemplo: el haber instalado cámaras de vigilancia.

Don Honorato – ¿Para vigilar qué…? Como no sean los campos de patatas…

Manolo – ¡Se podría haber restaurado la escuela!

Entra Charly el maestro. Visiblemente gay.

María – Si antes le nombramos… Buenos días Charly, ¿qué tal?

Charly – El Bar Manolo hasta los topes, como de costumbre.

Manolo – Pues sí… Estamos al completo.

Charly – La nobleza y el proletariado. No falta más que el curita para estar al cien por cien.

Don Honorato – Lo más florido de Villaburros de la Iglesia.

Manolo – Tan sólo falta la Loca.

Charly – Por cierto, don Honorato, en breve se va a poner a prueba su sentido de la libertad.

Don Honorato – Aquí estoy para lo que haga falta.

Charly – ¿Sabe que se ha aprobado el matrimonio gay y que es a usted a quien le corresponderá realizar la ceremonia? No en mi caso, ya que, de momento, nadie ha pedido mi mano… Al menos no para ponerme un anillo en el dedo…

Don Honorato – No me compete. Villaburros de la Iglesia va a ser anexionado al pueblo más próximo.

Charly – ¡No es posible!

María – ¡Y eso es tan sólo el principio!

Don Honorato – ¡El principio del fin!

Manolo – Hitler empezó por invadir Polonia… Y así les fue. ¡Tenemos que reaccionar!

Charly – Tienes más razón que un santo.

Charly se sienta, visiblemente preocupado.

María – ¡A ti te pasa algo más! ¿Malas noticias?

Charly – ¡Van a cerrar la escuela!

María – ¿No me digas?

Manolo – Era de esperar… Hace mucho que no hay ni un alumno. Cuando no queden clientes, nosotros también tendremos que echar el cierre.

María – ¿Y los Certificados de Estudios?

Charly – Eso acabó el siglo pasado, mi querida María.

María – ¿O sea que también han eliminado el Certificado de Estudios? ¿A dónde vamos a llegar? ¿Te sirvo algo, Charly?

Charly – Un pipermint, como siempre.

María se lo sirve

María – ¿Habéis pensado en Juan Carlos? ¿Qué va a ser de él si el pueblo se queda vacío?

Charly – Eso…

María – Todavía no se ha pasado por aquí esta mañana. No sé dónde se habrá metido…

Manolo – Pues tú, Charly, lo tienes crudo. No va a ser tan sencillo encontrar un puesto de maestro en un colegio nacional.

Don Honorato – Parece ser que hay escasez de profesores…

Manolo – Puede ser, pero lo cierto es que estás fichado…

Charly – Tampoco es eso…

Manolo – No podrás negar que te acusaron de inmoral…

Charly – Sí, pero… no tiene nada que ver con los niños.

María – Sin embargo…

Charly – ¿A quién podría molestar que yo acudiera de vez en cuando a clase vestido de mujer?

María – Para los chicos debía ser chocante. Un día tenía un profesor y, al siguiente, una profesora.

Manolo – ¿Cómo te llamaban?

Charly – La señora Doubtfire.

Manolo – Seguramente por eso te mandaron a una escuela sin alumnos.

Entra Don Feliciano, el cura. A no ser por la cruz, discretamente colocada a su espalda, más bien parecería un viejo verde que un eclesiástico.

Charly – Buenos días Don Feliciano. Sólo faltaba usted para completar el cotarro.

Feliciano – Buenos días, hijos míos.

Manolo – ¿Hijos suyos? Con un cura como usted me pregunto si no habría que tomárselo al pie de la letra

María – ¡Manolo, por Dios…!

Manolo – Charly, esto es el mundo al revés. Tú deberías ser el cura ya que, en ese oficio, un hombre puede llevar faldas sin que la ley le condene por ello, mientras que a éste nunca le hemos visto con sotana.

Charly – Una pena don Feliciano, porque estoy seguro que le sentaría de maravilla.

María – ¿Qué le sirvo Padre?

Feliciano – Una copita de Jerez.

Don Honorato – Espero, Señor Cura, que al menos usted tenga algo bueno que contar.

Feliciano – Me gustaría que así fuera señor Alcalde, pero…

Manolo – No le pregunto si se ha muerto alguien porque, a falta de Juan Carlos, estamos aquí todos los supervivientes de este pueblo fantasma.

Feliciano – Mucho peor que eso… El Obispo quiere suprimir mi Parroquia…

María – ¿No me diga?

Feliciano – Pues sí. Dios está en suspensión de pagos… Parece ser que, también nosotros tenemos que reestructurarnos.

María – ¡Qué asco! Seguro que dentro de poco los chinos se apropiarán del Vaticano.

Feliciano – La verdad es que no viene nadie a misa en Villaburros de la Iglesia

Manolo – A pesar de su empeño en repoblar la parroquia.

María – Manolo, por favor… No tienes ningún respeto por la religión…

Manolo – Es que éste señor no multiplica el pan, sino los bastardos…

Don Honorato – Sin alcalde, sin maestro, sin iglesia… Tan sólo nos queda el Bar Manolo.

Manolo – Y, a saber por cuánto tiempo.

Charly – ¿No estarás pensando en cerrar?

María – A mí no me importaría vender… si encontráramos un comprador, claro.

Feliciano – Pues sólo nos faltaría eso… ¿Qué iba a hacer usted, hija mía, fuera de este café?

María – De momento me tomaría un buen descanso. Quizá no me crea, pero nunca he visto el mar.

Manolo – Antes llegaría aquí el mar tras el deshielo de los glaciares que el hecho de encontrar un comprador.

Charly – Un mirlo blanco, querrás decir

Manolo – Por supuesto. Seamos sensatos: ¿Quién podría interesarse por un barucho en un lugar como éste donde apenas quedan cuatro clientes?

Don Honorato – Los últimos agricultores consanguíneos y alcohólicos se largaron hace tiempo.

María – Sería cuestión de buscar la forma de atraer algunos turistas, al menos en temporada alta.

Charly – ¿No sé qué turistas podrían sentirse atraídos por un agujero como éste si no hay nada visitable en un radio de cien kilómetros a la redonda?

Don Honorato – Lo que no cabe duda que es que se trata de un lugar ideal para descansar.

Manolo – Sí… Para descansar en paz…

Feliciano – Campos de patatas hasta el infinito, algunos cuervos… Un buen tema para un cuadro de Van Gogh.

María – Si al menos Van Gogh hubiera venido a suicidarse aquí… Ese sí que hubiera sido un buen reclamo publicitario.

Manolo – Pues no es mala idea si un día se legaliza el suicidio asistido… Seguro que Villaburros de la Iglesia sería el lugar ideal para la Central.

Charly – Todos los depresivos de España vendrían a suicidarse en masa. Sería un buen reclamo para nuestra encantadora comunidad.

Feliciano – Hijos míos… Conservemos la fe. Seguro que Dios proveerá.

Manolo – Mientras tanto, les invito a una ronda para olvidar que el mundo entero, Dios incluido, nos ha abandonado en medio de un océano de patatas… Vamos, María, saca una de esas botellas que guardamos para momentos especiales.

Don Honorato saca su reloj de bolsillo.

Feliciano – Bien, pues no perdamos tiempo.

Don Honorato – ¡Es tardísimo!

Manolo – ¿A dónde van con tantas prisas?

María abre la puerta de un estante y lanza un grito al descubrir a Juan Carlos en el interior

María – ¡Por Dios Juan Carlos…! ¡Un día de estos me vas a provocar una crisis cardiaca!

Don Honorato – ¿Suele hacerlo con frecuencia?

María – Desde muy pequeño… Siempre con la manía de esconderse en los lugares más insólitos.

Manolo – Un día se escondió en la lavadora… Ahora no podría hacerlo porque ya está crecidito.

María – ¡Vamos…!¡Sal de ahí!

Juan Carlos sale de su escondite. Es el típico tonto de pueblo. Se supone que tiene unos 18 años (este papel también lo puede hacer un hombre mayor con pinta forzada de joven, lo que puede resultar más cómico).

Juan Carlos (a Manolo) – Hola, tito Manolo

Manolo responde con un gesto.

Charly – Hola, Juan Carlos

Don Honorato – No tiene arreglo tu primo…

Feliciano – Pero, ¿no era tu sobrino?

María – Es muy complicado. Ni yo misma me aclaro.

María saca la botella de vino y la coloca sobre el mostrador.

Charly – Eso explicaría su pequeño retraso mental.

Manolo – Como también soy su padrino, digamos que es mi ahijado.

María – Le llamamos Juan Carlos y ya está.

Feliciano – Felices los pobres de espíritu porque de ellos será el Reino de los Cielos.

Don Honorato – Es el último joven del pueblo.

Charly – Menuda herencia le han dejado.

Manolo – Podría ser un descendiente directo de Juana la Loca…

Feliciano – El año pasado le di su Primera Comunión… No vaya a ser que…

María – Su Fe de Bautismo será el único certificado que habrá recibo el pobre… Porque el de bachiller lo veo difícil.

Charly – Según un estudio sociológico realizado por el CSIC, los nacidos después del año 2000 tienen mayor predisposición al desarreglo genético.

Don Honorato – ¿Qué es lo que quieres ser de mayor, Juan Carlos?

Feliciano – Si también se marcha, no tendré a nadie en el coro.

Juan Carlos – Me gustaría ir a Madrid para presentarme a un concurso.

Don Honorato – ¿Qué tipo de concurso?

Charly – ¿Para bombero o para político?

Don Honorato – Quizá quiera ser cartero, como su padre.

Feliciano – ¿Su padre era cartero?

Manolo – O cura… Cualquiera sabe..

María – Nada de eso… Se le ha metido en la cabeza presentarse a un realitichou de esos.

Charly – ¿A cuál de ellos?

Manolo – A uno que busca grandes talentos.

Feliciano – ¿No me digas?

Don Honorato – Pero ¿qué tipo de talento puede tener este salvaje?

María – Es contorsionista… Al menos eso es lo que él dice…

Manolo – Lo cierto es que, un día los basureros le encontraron embutido en un contenedor amarillo. Casi le reciclan.

Juan Carlos se aleja un poco para jugar a los dardos. Por su patente falta de habilidad puede ser peligroso para los otros.

Don Honorato – Tengo que irme. Otro día brindaré con vosotros. Un asunto urgente me reclama en el Ayuntamiento.

Manolo – ¿Urgente?

Don Honorato – Tengo que dar respuesta a la carta.

Charly – Claro… La OPA contra Villaburros de la Iglesia a favor de Villaburros de arriba…

Feliciano – Le acompaño, Señor Alcalde. Yo también he de ir a rezar por mi parroquia.

Salen el alcalde y el cura. María ofrece un Jerez a Charly.

María – Una copita de Jerez?

También lo rechaza.

Charly – Muchas gracias. Además, apenas son las doce.

María – Pues pondré la botella a refrescar en espera de una gran ocasión.

Manolo mira hacia la entrada del café, visiblemente sorprendido.

Manolo – Posiblemente esa gran ocasión está entrando por la puerta.

Entran Wendy y Laura. Visten como madrileñas pijas, algo que contrasta, visiblemente, con la indumentaria de María. Wendy es una especie de star depresiva que se esconde tras enormes gafas oscuras. Laura es más elegante, aunque algo sobria y menos femenina. Se mostrará positiva y entusiasta. Wendy, pesimista y con instintos suicidas, mira a su alrededor.

Wendy – Esto parece un plató de “El ministerio del tiempo”

Laura – ¿Quieres sentarte aunque sea durante cinco minutos?

Wendy no contesta pero se deja caer en una silla.

Laura – Buenos días, señores… Perdonen que interrumpa su amena charla, pero me gustaría hacerles una pregunta…

María – ¿Si?

Laura – ¿Dónde estamos, exactamente?

Silencio.

Manolo – ¿Exactamente? Pues bien, señorita, están ustedes en Villaburros de la Iglesia.

Laura – ¿Villaburros de la Iglesia…?

Charly – Vamos, en medio de la nada…

Laura echa un vistazo a la pantalla de su Smartphone.

Laura – No lo encuentra mi GPS.

María – Se trata de un rincón tranquilo…

Laura – Ya veo… Pensé que estaríamos en… Bueno, creo que nos hemos perdido…

Charly – Aquí no viene nadie por su gusto…

Laura mira a su alrededor y se fija en Juan Carlos que sigue jugando a los dardos con una evidente falta de talento.

Manolo – ¿Quieren tomar algo?

Laura – Pues… Sí… ¿Por qué no? Wendy, ¿Tienes sed? (Wendy no responde) Dos coca-colas, por favor. Sin hielo.

María – Lo siento… Todavía no he conectado el congelador… La verdad es que, con este tiempo…

Manolo – La primavera no se ha adelantado este año.

Charly – El año pasado llegó, más o menos, sobre el 15 de agosto y luego pasamos directamente al otoño.

María les sirve dos cocas.

Manolo (esforzándose por ser amable) – ¿Están ustedes de vacaciones por la zona?

Laura – Bueno… Digamos que… se trata más bien de unos días de relax. (En un aparte) Mi amiga está muy estresada. Necesitábamos poner tierra de por medio…

Charly – En ese caso están en el lugar indicado: están en tierra de patatas.

María – Villaburros de la Iglesia es el lugar ideal para descansar.

Charly – Un lugar donde no se existen las tentaciones.

Laura – ¡Estupendo! ¿No te parece, Wendy?

Wendy – Mmm… El lugar ideal para acabar nuestros días…

María – Si, aquí tenemos unos cuantos pensionistas…

Wendy – Más bien me refería a sitio perfecto para poner fin a la vida…

Pasa un ángel.

María – ¿Tienen intención de quedarse por aquí?

Laura – Todavía no lo hemos decidido… pero, ¿por qué no? Aquí se respira una cierta serenidad… Algo parecido a lo que se siente dentro de una iglesia… Claro que, quizá de ahí el nombre del pueblo.

Wendy – Sí, de una Iglesia o de un cementerio.

Manolo – Tenemos una pequeña parroquia completamente renovada. Como si acabara de construirse…

Laura – La vida en Madrid es tan estresante… A veces nos preguntamos si no seríamos más felices en un pueblecito lejos de todo…

Wendy – Desde luego éste está lejos de todo… Ni siquiera figura en el GPS.

Wendy se echa a la boca unas cuantas pastillas que traga con la coca.

Laura – Ya sabes lo que dijo el médico… No es bueno tomar más de una partilla a la vez.

Wendy – Tienes razón… Me parece que voy a vomitar…

Charly – A mí me pasó lo mismo cuando llegué… Luego, uno se hace… Ya lo verá…

María, inquieta por la situación, le señala el w.c.

María – Por aquí, por favor…

Sale Wendy. Laura parece preocupada.

Laura – Debe ser por el cambio de aires…

Manolo – Desde luego el índice de contaminación es muy bajo.

Laura – Nuestros pulmones están acostumbrados al monóxido de carbono. Lleva su tiempo el adaptarse.

Laura estornuda.

Charly – Quizá son los pesticidas con que bombardean los campos de patatas… Cuando no se está acostumbrado…

Laura – ¿Pesticidas?

Charly – Me gustaría que vieran el espectáculo. Es fantástico. Uno de los escasos atractivos del lugar. Cuando los helicópteros empiezan a largar los pesticidas, con música de fondo, uno se creería en Apocalipsis Now…

Laura – Eso debe ser muy nocivo para la salud…

Charly – Dicen que no, pero… Quizá el problema de Juan Carlos venga de ahí… Además de la consanguinidad, evidentemente.

Manolo le lanza una mirada furibunda. Se escucha la vomitona de Wendy. Todos se quedan un tanto cortados.

Manolo – Si no es indiscreción, ¿puede decirme a qué se dedica en Madrid?

Laura – Soy periodista.

Manolo – ¿De verdad?

María – ¿Y piensa hacer un reportaje de la zona?

Laura – Estamos de vacaciones pero… Nunca se sabe… Si encuentro algo interesante… Mi intención, más bien, es la de escribir una novela.

Manolo – ¿Una novela? Eso está muy bien.

María – Nuestro alcalde también es escritor.

Laura – ¿No me diga?

Manolo – Bueno, más bien escribe libros de historia.

María – ¿Y su señora…? Quiero decir… su amiga… ¿también es periodista?

Laura – No exactamente… Es productora en una cadena independiente de televisión. (En tono confidencial) WC producciones… Es ella.

María – ¿WC?

Laura – No han oído hablar de Wendy Crawford? Son sus iniciales…

Manolo – Entonces ¿trabaja en la tele?

Laura – Seguro que han visto alguna vez su programa: “Caza talentos españoles”.

María – ¿Caza talentos? ¿Lo dice en serio? ¡Por supuesto que la conocemos!

Laura – Pues es ella la que produce el programa.

Juan Carlos – ¿Caza talentos?

Todos se quedan mirando a Juan Carlos, cuya presencia había pasado inadvertida hasta el momento. No dice nada más

Laura – El programa lleva diez años en antena. La presión es enorme. La pobre se ha pasado de rosca.

María – ¿De rosca? ¿Qué quiere decir con eso?

Manolo – ¿Que empina el codo más de lo conveniente?

Charly – Hace tiempo eso se conocía como depresión nerviosa.

Laura – Lo cierto es que la cadena ha decidido clausurar el programa. Si Wendy no quiere quedarse de patitas en la calle, debe proponerles algo más actual. Su último programa no funcionó…

Manolo – ¿En serio?

Laura – Eso sin hablar del accidente en el Mar Báltico… Supongo que han oído hablar de ello…

Manolo – Si… Es posible…

Laura – Se trataba de un nuevo concepto de programa… Conseguimos reunir en un submarino amarillo a un ramillete de celebridades de los años 70 con problemas de claustrofobia. La finalidad del show era hacerles superar sus angustias.

María – Creo haber leído algo sobre ese asunto en la peluquería.

Laura – Pues ocurrió que el capitán del submarino resultó ser un depresivo congénito que no supo cómo volver a la superficie.

María – Debió ser terrible… Esas cosas pueden ocurrir… Es la fatalidad.

Charly (con énfasis) – La grandeza del hombre libre es aceptar su destino sin creer en la fatalidad.

Laura – ¿Es usted maestro?

Charly – Sí. Maestro… Vamos, maestro sin alumnos.

Laura – En resumen. W.C. se fue a la mierda por lo tanto decidió poner tierra por medio para evitar que se le “atascara un bajante”.

De nuevo sonido de vómito.

Charly – Espero que tire de la cadena.

Laura – Quizá alejándose de Madrid consiga pensar en un nuevo tipo de programa. Pero, de momento, ha renunciado a todo. Debe empezar de cero.

Manolo – La comprendo… A nosotros también nos gustaría empezar de cero.

Charly – Pero como ya estamos a cero desde hace tiempo, lo que nos gustaría es largarnos de aquí.

Laura – Ahora tengo el proyecto de escribir un biopic.

Manolo – ¿Un biopic?

Laura – Una especie de biografía sobre W.C. Quiero contar su vida… La vida de una productora de televisión es impresionante. Por eso buscamos un lugar tranquilo donde descansar durante varios meses, lejos del follón de la Capital.

María – Pues este es el lugar ideal. Ni móvil ni internet. No hay cobertura.

Charly – A veces nos preguntamos si no vivimos dentro un agujero negro.

Laura – Tampoco estaría mal comprar una casita en el campo… Se trata, tan sólo, de comenzar a echar raíces.

María – Aquí la raíces son profundas… Tanto que luego no puedes marcharte.

Juan Carlos – ¿Quiere ver cómo me escondo en el frigorífico?

María (en tono de reproche) – Juan Carlos, por favor…

Silencio.

Laura – Desde luego este es un sitio especial… Nunca he visto nada tan…

Manolo – Auténtico.

Laura – No es la palabra que busco, pero…

Manolo – ¿Por qué no se quedan varios días en el pueblo… o quizá por más tiempo…?

Laura – ¿También alquilan habitaciones?

Manolo – Podríamos arreglarnos…

Manolo y María se miran con cierto asombro. Vuelve Wendy.

Laura – ¿Sabes una cosa, Wendy? Este señor propone alquilarnos una habitación aquí, en el Bar Manolo. ¿Qué te parece?

Wendy – Me dan ganas de vomitar otra vez.

María – Nunca se sabe, quizá incluso les pueda interesar comprar el café.

Laura – ¿El café está en venta? ¿Has oído eso, Wendy? Tendría su gracia.

Wendy – Al menos no nos molestarían los clientes.

Manolo – Ahora no hay mucho movimiento, pero los turistas llegarán pronto…

María – Dentro de poco estaremos en temporada alta…

Laura (asombrada) – ¿En el mes de marzo? ¿Por alguna razón especial…?

Manolo (sin saber qué contestar) – Es decir que… en primavera…

Charly – Los campos de patatas estarán en flor. Es muy romántico. Ya lo verán.

Laura – Las patatas… Es curioso… ¿Has oído eso Wendy?

Wendy – No sabía que las patatas dieran flores. Pero si quieres puedo regalarte un ramo para tu cumpleaños.

Charly – Incluso un perfume… ¿Por qué no? Aroma de Patata de Givenchy. Al menos sería original.

Laura – Siempre se habla de los tulipanes de Holanda, pero las patatas…

Charly – Las patatas de Villaburros de la Iglesia.

Laura – ¿Cuánto dura la temporada?

María – Depende de la variedad.

Manolo – De hecho, florecen durante todo el año.

Charly – Sobre todo las patatas transgénicas, especialidad del pueblo.

María – Se producen durante todo el año.

Juan Carlos se acerca.

Juan Carlos – También puedo meterme en el cubo de la basura… ¿Quieren verlo?

María – Vamos, Juan Carlos… Estás molestando a estas señoras… ¿Por qué no te entrenas por ahí? Precisamente acabo de sacar el cubo.

Manolo hace salir a Juan Carlos.

María – Perdónenle… Es un poco simple.

Manolo – Les aseguro que aquí estarían muy bien.

Laura – Wendy tiene razón. Esto parece un tanto muerto.

Charly – La verdad es que desde que hicieron la autopista…

María – También porque es la hora de la siesta.

Wendy – Pero si apenas es la una… ¿Se echan tan pronto la siesta por aquí?

María – Hace una hora, estábamos al completo.

Manolo – También podrían hacer venir a sus amigos de Madrid. Hay un local estupendo en la primera planta.

Laura – Tendría su gracia.

Wendy – ¿Tienen algo fuerte para echarse entre pecho y espalda?

María – ¿Se refiere a una especialidad de la zona?

Manolo – Nuestra especialidad es el aguardiente de patata.

Charly – Les aseguro que la primera vez es una experiencia única.

Manolo – Como el amor.

Charly – Y, como el amor, te deja ciego.

Wendy – Creo que me voy a dejar tentar.

Manolo le sirve.

Laura – No deberías mezclarlo con las pastillas.

Wendy – Hay que morir de algo…

Manolo – ¿Qué le parece?

Charly – La receta la inventó el monje que se tiró a Juana la Loca en una granja de por aquí en el siglo XVI.

Manolo – La primera ronda la paga la casa.

Wendy – Predomina el sabor a patata

Charly – Cae bien, cuando no te mata inmediatamente.

Manolo – Un producto natural.

Charly – Cien por cien bio… Bioquímico posiblemente.

María les sirve de nuevo.

María – Una segunda copa ofrecida por la Oficina de Turismo de Villaburros de la Iglesia.

Manolo – Con esto, seguro que no necesita más pastillas.

Wendy – Debe ser muy efectivo para suicidarse.

Manolo – Y, totalmente legal.

Charly – El mismo alcalde es el que destila el elixir en su cueva con un alambique clandestino.

María – Este divino brebaje lo bendice nuestro cura una vez por año. Un hombre santo, sin duda.

Vuelve Juan Carlos, medio atontado y cubierto de deshechos.

Juan Carlos – Tío, he sido incapaz de meterme en el cubo de la basura. Está a tope.

Manolo – Este chico cada vez es más tonto…

Wendy – Quizá quiere echar también un trago del elixir.

María – Ni soñarlo. Ya está bastante ido el pobre.

Manolo – Vamos, vete a jugar por ahí. ¿No ves que estamos charlando los mayores?

Juan Carlos (frustrado) – Me importa un bledo. Cualquier día de estos me largaré a Madrid.

Sale Juan Carlos.

María – Esta región es una maravilla.

Manolo (mirando fijamente a Laura) – Que no muestra todos sus encantos a la primera de cambio, como les ocurre a las mujeres hermosas.

María – Además, resulta muy interesante el contacto directo con los clientes.

Manolo (a María) – Mucho más sano para una depresiva que el quedarse rumiando su problema en un rincón.

Laura – Un tanto chocante pero… en el fondo podría ser divertido ¿No te parece? ¿No querías cambiar de vida? Pues ahora tienes la ocasión.

Wendy – Me refería más bien a una vida distinta, pero mejor.

Empieza a cundir un cierto aburrimiento.

María – Vengan conmigo. Les enseñaré el piso de arriba. Es muy coqueto.

Charly – Y muy práctico. No se necesita transporte alguno para acudir al trabajo. Tan sólo bajar unas escaleras. Mejor que la línea 6 del metro de Madrid.

María conduce a Wendy y Laura a la escalera que sube al primer piso.

María – Ustedes primero. ¡Faltaría más!

Manolo – Tengan cuidado. La escalera está un tanto desgastada

Salen

Manolo – Nos las ha enviado el cielo.

Charly – Parece un milagro.

Manolo – Además, estoy seguro de que son capaces de apreciar la magia del lugar

Charly – Quizá estén bajo el efecto del licor de patata. A mí también me produjo alucinaciones en cierto momento.

Manolo – Hay que hacer lo posible para que pasen aquí la noche.

Charly – Haz lo que puedas… Yo, mientras tanto, me voy a cambiar.

Manolo – Mejor será. Hay que causarles buena impresión.

Sale Charly. Vuelven Don Honorato y Don Feliciano.

Don Honorato – ¿Quiénes son esas dos encantadoras criaturas que he visto entrar en el café?

Feliciano – Por cierto, ¿dónde están?

Manolo – Vienen de Madrid. María les está enseñando el piso de arriba.

Don Honorato – ¿De Madrid?

Feliciano – ¿Y por qué visitan la planta alta?

Manolo – Si consiguiéramos que se instalaran aquí, Villaburros de la Iglesia se convertiría en lugar tan chic como Marbella.

Don Honorato – ¿Estás seguro?

Manolo – Mientras tanto, intento venderles el café.

Feliciano – Te estás haciendo el cuento de la Lechera.

Don Honorato – ¿Estás seguro que a esas señoritas les gustaría vivir aquí?

Manolo – La que trabaja en Reality Shows está un tanto deteriorada… Vamos… completamente deprimida. La otra más o menos, pero al revés.

Feliciano – ¿Qué quieres decir con “al revés”?

Manolo – Que está tan ida como la otra, pero todo le parece maravilloso. ¡Incluso Villaburros de la Iglesia! ¿No es formidable?

Feliciano – Lo que no comprendo es cómo han sido capaces de llegar hasta aquí.

Manolo – Dios nos las ha hecho llegar. Estoy seguro. Puede decirse que casi he recuperado la fe. Buscan un lugar tranquilo para recobrar la salud mental y escribir sus memorias.

Don Honorato – ¿Tranquilo? Pues… Sí… Imposible encontrar otro lugar igual… Pero ¿realmente piensas que…?

Entra en el café un individuo disfrazado con traje de zorro y máscara. Más tarde se sabrá que se trata de Juan Carlos.

Juan Carlos – ¡Arriba las manos! ¡Esto es un atraco!

Manolo – ¡Vaya! ¡Lo que nos faltaba!

Don Honorato – ¡Un atraco en estos momentos…!

Feliciano – Decididamente hoy están ocurriendo cosas muy raras en el pueblo.

Don Honorato – Y tú les has asegurado que se trataba de un lugar tranquilo…

Manolo – ¿Qué coño quiere este tipo? ¡Me va a fastidiar el negocio!

Juan Carlos – Vamos… La pasta… Y, rapidito…

Manolo – Enseguida, chaval. No te pongas nervioso.

Manolo rebusca tras el mostrador y saca un fusil para enfrentarse a la pistola.

Feliciano – ¡Empieza la batalla!

Juan Carlos – ¡Sin pasarse, que mi pistola es de juguete!

Manolo – ¡Ya lo sé, imbécil! Fui yo quien te la regaló por tu Primera Comunión junto al disfraz de zorro y el reloj sumergible.

Se quita la máscara de zorro y todos ven que se trata de Juan Carlos. Manolo guarda el fusil.

Don Honorato – ¡Eres un cretino!

Manolo – Las chavalas no tardarán en bajar. ¿Qué hacemos con éste?

Juan Carlos – Tan sólo quería algo de pasta para presentarme al concurso en Madrid.

Feliciano – ¿De qué concurso hablas?

Juan Carlos – De “Caza talentos”.

Feliciano – Quizá deberíamos llamar a la poli, ¿No os parece?

Don Honorato – Más bien al hospital psiquiátrico.

Manolo – No tenemos tiempo. Además no es cuestión de asustar a las chicas con la llegada de la pasma.

Manolo señala el congelador.

Manolo – Métete ahí.

Juan Carlos – ¿Ahí adentro?

Manolo – No eres contorsionista, pues demuéstralo.

Juan Carlos – Sí, pero…

Manolo – Seguro que la señora de la tele quedará muy impresionada al ver que cabes en un congelador.

Juan Carlos – ¿Estás seguro?

Manolo – ¿Quieres participar en el concurso o no?

Juan Carlos – Vale… Lo intento…

Feliciano – Al menos es un chico bastante obediente.

Don Honorato – Ahora comprendo el que sus padres consiguieran meterle en un contenedor amarillo.

Juan Carlos se mete en el congelador.

Manolo – No se preocupen. Está desenchufado. Tan sólo lo utilizamos en verano para guardar los polos.

María baja junto con Laura y Wendy. Manolo cierra a toda prisa la tapa de congelador.

Manolo – Señoras, les presento al Señor Alcalde que quiere darles personalmente la bienvenida a nuestro encantador pueblo.

Laura – Mucho gusto, Señor Alcalde…

Don Honorato – Puede llamarme Honorato, por favor.

Laura – Está bien…

Manolo – También quiero presentarles al Señor Cura, que…

Feliciano – Bendita sea, señora.

Manolo – Que… justamente pasaba por aquí… Bueno, ¿y qué les ha parecido ese nidito de amor.

Laura – Pues… Sí…

Wendy (dirigiéndose a María) – ¿Cómo dijo usted antes…?

María – Coqueto, dije coqueto.

Laura – Exactamente… Coqueto… ¿No te parece Wendy?

Wendy – Sí. Ese es exactamente el calificativo que le va.

Momento de incertidumbre.

Manolo – Evidentemente esto no tiene nada que ver con Madrid.

Laura – Además, si lo que busca es un nuevo concepto de Tele realidad… Seguro que una larga estancia en este lugar le hará conocer lo que es la España profunda.

Wendy – No lo dudo… Seguro que para encontrar algo más profundo habría que perforar un pozo…

María – Está previsto realizar algunos trabajos de renovación.

Laura – Lo pensamos, ¿verdad Wendy?

Wendy – Eso es… Vamos a pensarlo… Mientras tanto necesito encontrar un sitio donde dormir… Me caigo de sueño…

Laura – ¿Dónde está el hotel? Porque aquí… La verdad es que…

Wendy – Como bien dice María, se precisan unos cuantos arreglitos. Sin ir más lejos, un cuarto de baño.

Don Honorato – Por el momento no tenemos hotel alguno… pero sería para mí un gran placer el…

Feliciano – Para una o dos noches puedo ofrecerles hospitalidad en el presbiterio.

Laura – ¿En el presbiterio?… ¿Y eso qué es?

Feliciano – Soy el modesto pastor de este rebaño de pobres pecadores.

Laura – ¿Un pastor con un rebaño de pecadores?

Wendy – El señor trata de explicarte que es clérigo.

Laura – ¡Claro… El cura! ¡Podría haberlo dicho antes! Como no va vestido de…

Feliciano – Ya saben que el hábito no hace al monje

Laura – De cualquier forma es muy gentil por su parte… Me refiero dejarnos dormir en ese lugar… ¿No es fantástico?

Wendy – Sí. Será estupendo pasar la noche en un presbiterio, algo que una mujer debe hacer al menos una vez en su vida.

Feliciano – Se trata tan sólo de caridad cristiana.

Laura – Además, con un cura no hay nada que temer.

Manolo – Si usted lo dice…

Don Honorato – O sea, que ya está todo resuelto. Ya verán como no les decepciona el lugar.

Feliciano – ¿Quieren seguirme?

Laura y Wendy siguen a Don Feliciano. Al salir se cruzan con Charly que vuelve vestido de mujer. Laura no le reconoce. Wendy le mira con desconfianza.

Laura – Señora…

Charly (a Wendy) – Parece que estos aires le sientan de maravilla.

Wendy (a Laura) – ¿Estas segura que no nos llevan al hotel de Psicosis…?

Salen.

Manolo – ¡Una productora de televisión y una periodista! ¡Qué suerte!

Don Honorato – ¿De verdad piensas que esos mirlos blancos van a comprar un café como éste en un pueblo como Villaburros de la Iglesia?

María – No sería la primera vez que una emisora de televisión se hace con un local para ellos extravagante. Ocurrió para el “Gran Hermano”.

Charly – Incluso han llegado a comprar una carnicería.

Don Honorato – Eso sin contar con los que se instalan en el campo para recuperar sus raíces pueblerinas.

María – Sin ir más lejos creo que Ricardo Darín hace su propio aceite de oliva y que Brad Pitt tiene su propia bodega en California.

Charly – Tan sólo falta algún famoso que cultive patatas transgénicas.

María – Sería una noticia bomba.

Manolo – Tenéis razón. Por qué iban a comprar este barucho de mierda. Sin embargo, trabajan en prensa y en televisión. Podrían hablar de nuestro pueblo y hacerlo famoso.

Don Honorato – No veo lo que podría interesarles de aquí…

María – Habrá que buscar algo. Otros pueblos no tienen ningún encanto y, sin embargo, son conocidos.

Don Honorato – ¿No me digas?

Manolo – Por ejemplo, Belén o Alcalá de Henares.

Don Honorato – Alcalá de Henares es la cuna de Cervantes.

María – Y Belén la de Jesucristo.

Charly – Pero en Villaburros de la Iglesia no tenemos más que a Juan Carlos.

Manolo – Ahora lo que hace falta es encontrar la fórmula para que se hable de nosotros y que vengan visitantes.

María – Al menos volvería a figurar en los planos.

Charly – Y no tendrían que anexionarnos a Villaburros de Arriba.

Don Honorato – Seguiríamos con nuestro alcalde, nuestro maestro, nuestro cura…

María – Y recuperaríamos a nuestros clientes.

Manolo – Hay que pensar algo rápidamente.

María – Al menos de momento.

Charly – Se trata de convencerles que Villaburros de la Iglesia es más divertido que la visita al cementerio el día de Todos los Santos.

Don Honorato – Hay que crear ambiente.

Piensan.

Manolo – ¿Qué tal un happy hour?

Charly – ¡Pero si no hay un cliente en 20 kilómetros a la redonda!… ¿Quién iba a hacerse 40 kilómetros entre ida y vuelta para endilgarse una copa de alcohol de patata?

María – Bueno… Seguid pensando que yo me voy a comprar algunas cosillas… Si vamos a tener clientes habrá que darles cosas buenas… Y las tiendas no están ahí al lado.

María sale. Vuelve Don Feliciano.

Don Honorato – ¿Qué ha ocurrido?

Feliciano – Les he dejado en el jacuzzi…

Manolo – ¿Un jacuzzi? ¿No era una balsa de riego?

Feliciano – Pues parece que les ha gustado…

Don Honorato – De ahí a que les interese quedarse por aquí hay un abismo.

Manolo – Contamos con la posible difusión en los medios. Lo único que hay que hacer ahora es encontrar algo para que hablen de nosotros.

Feliciano – Podríamos organizar una rifa.

Manolo – ¿Y por qué no también una procesión?

Charly – ¿Y si ocurriera algo extraordinario?

Don Honorato – Sí, algo para que la prensa se hiciera eco de este lugar.

Charly – El puerto donde se hundió el Costa Concordia está a tope desde el naufragio. Casi un lugar de peregrinaje.

Manolo – Claro que es poco probable que un trasatlántico choque con nuestro pueblo.

Charly – También es difícil que caiga aquí un avión. Jamás han sobrevolado Villaburros de la Iglesia.

Feliciano – Salvo los aviones que lanzan pesticidas sobre los campos de patatas.

Charly – Tampoco habrá ningún piloto tan deprimido como para venir a estrellarse precisamente aquí.

Don Honorato – Hay que poner los pies sobre la tierra… Deberá ser algo menos grandioso pero insólito.

Feliciano – Un accidente…

Manolo – Incluso un crimen repugnante.

Feliciano – Tampoco se trata de matar a nadie y cortarlo en trocitos para atraer a los turistas.

Don Honorato – Acabamos de salir indemnes de un hold-up. Eso puede sugerir algo.

Charly – ¿Un chalado armado con una pistola de plástico y disfrazado de Zorro… No creo que fuera suficiente para acceder a la prensa nacional.

Se escuchan unos golpes.

Manolo – ¡Coño! ¡Olvidamos sacar a Juan Carlos del congelador!

Manolo abre la puerta del congelador y le ayuda a salir.

Juan Carlos – ¿Qué tal lo he hecho?

Manolo – Bien, muy bien…

Charly – Menos mal que el congelador estaba desenchufado.

Don Honorato – Pues sí…

Manolo – ¡Acaba de ocurrírseme algo!

Feliciano – Te temo…

Manolo – ¿Estáis pensando lo mismo que yo?

Charly – ¡Eso es! Un cadáver encontrado dentro de un congelador…

Don Honorato – ¡Sí..! ¡Un congelador! Además, para eso no hay que gastar mucho…

Feliciano – ¿Estáis seguros que un cadáver encontrado en el congelador de un bar de pueblo atraerá a los turistas?

Charly – Se trata tan sólo de inventar una historia sabrosa.

Manolo – ¡Estoy viendo los titulares en prensa!

Don Honorato – Dramático accidente en Villaburros de la Iglesia : un fan del concurso “Caza talentos” muere congelado mientras se entrenaba.

Manolo – Seguro que eso atraería también a la televisión.

Todos miran a Juan Carlos.

Juan Carlos – ¿Qué pasa conmigo?

Feliciano – ¿No estaréis pensando sacrificar a este pobre infeliz para hacer que venga la gente al nuestro pueblo…?

Manolo – No habría que matarle de verdad… Vamos, no del todo…

Feliciano – ¿Y cómo se mata no del todo?

Manolo – Juan Carlos, ¿quieres hacerte famoso?

Juan Carlos – ¿Cómo de famoso? ¿Quieres decir que saldría en la tele y todo eso?

Manolo – Claro… Incluso en los periódicos…

Juan Carlos – ¿Y qué tengo que hacer?

Don Honorato – Poca cosa…

Charly – Tan sólo morirte.

Juan Carlos – ¡Eso ni hablar! Yo quiero ser famoso estando vivo.

Manolo – ¿Prefieres eso o que llamemos a la policía para contarles que han intentado atracarnos armado con una pistola. Te pueden caer un porrón de años.

Juan Carlos – ¿Cuántos?

Manolo – No tengo ni idea, pero no se trata ahora de eso.

Don Honorato – Además, no estarás verdaderamente muerto.

Manolo – No pondremos el congelador a tope.

Juan Carlos parece dudar.

Juan Carlos – ¿Y me darás dinero para poder viajar a Madrid?

Manolo – Prometido. ¿Confías o no en tu padrino?

Juan Carlos – De acuerdo… Pero no acabo de comprender. ¿Durante cuánto tiempo estaré muerto?

Don Honorato – Estarás muerto al principio.

Manolo – Pero no luego.

Juan Carlos – ¿Cómo Jesucristo, señor cura?

Feliciano – En efecto… Como Jesús…

Charly – Todo saldrá bien. No te preocupes.

Don Honorato – Y, al final resucitarás, como Jesús.

Charly – Vamos a grabarlo y a colgarlo en YouTube. ¡Será estupendo!

Feliciano – Te harás famoso. La noticia se hará viral.

Manolo – ¡Juan Carlos, ha llegado el momento de mostrar tu auténtico talento!

Juan Carlos – Vale… De acuerdo…

Juan Carlos vuelve al congelador. Charly empieza a grabar con su teléfono móvil. Manolo conecta el congelador.

Feliciano – ¿De verdad vas a ponerlo en marcha?

Manolo No se preocupe. Lo dejaré al mínimo. Tan sólo sentirá una ligera hipotermia. Así será más creíble.

Don Honorato – Si no está congelado del todo no servirá para nada.

Manolo – Lo pondré en el dos.

Feliciano – ¿Y si le matamos? ¿Habéis pensado en esa posibilidad? Serás acusado de asesinato, Manolo. Al fin y al cabo se trata de tu congelador.

Don Honorato – No creo que vaya a morir. Eso sí, se cogerá un buen constipado.

Charly – Como mucho uno o dos dedos congelados. Igual que los alpinistas que conquistan el Himalaya. Cuando se pretende ser un héroe hay que hacer ciertos sacrificios.

Feliciano – Al fin y al cabo se trata tan sólo de permanecer encerrado en un congelador…

Charly – Entre nosotros… ¡para lo que le sirven los dedos! Total si tienen que cortarle dos o tres, todavía le quedarán bastantes con que sonarse los mocos.

Manolo – Tenemos el tiempo justo para hacer correr la noticia y que los medios hablen de nuestro pueblo.

Charly – Pero la policía se dará cuenta de que no está muerto.

Manolo – Eso es cierto… Puede ser el punto débil de nuestro plan.

Don Honorato – ¿La poli? Ya sabes cómo se las gastan… Les invitas a unos chatos y son capaces de decir que tu mujer es Miss España.

Manolo le lanza una mirada amenazante.

Manolo – No sé cómo tomarme eso…

Charly – Quiere decir que, en ayunas, la tomarían por Miss Mundo.

Manolo – Será mejor ponerle por encima unos cuantos cubitos de hielo.

Juan Carlos saca la cabeza del congelador.

Juan Carlos – ¿Estoy bien peinado?

Manolo – Muy bien. No te preocupes.

Juan Carlos – ¿Está bien mi camiseta?

Charlie sigue grabando.

Manolo – Vamos, métete de nuevo. María está a punto de llegar…

Juan Carlos – La verdad es que no hace mucho calor ahí dentro.

Manolo – Normal… Se trata de un congelador.

Juan Carlos – Y está muy oscuro…

Feliciano – Siempre me he preguntado si realmente se apaga la luz al cerrar la puerta del frigorífico.

Charly – Haría mejor en preguntarse si es cierto que hay una vida después de la muerte…

Don Honorato – En todo caso ahora tendríamos un testigo ocular… Eso si conseguimos descongelarlo.

Manolo – En último caso la periodista podría escribir un artículo sobre el tema…

Charly – Ya estoy escuchando a Matías Prats en el telediario diciendo: Seguramente ustedes se habrán preguntado muchas veces si la luz del congelador de apaga al cerrarlo, pues bien un valiente vecino de Villaburros de la Iglesia ha aceptado prestarse a una curiosa experiencia para dar respuesta definitiva a tan angustiosa duda…

Juan Carlos – ¿El telediario de las dos? Vale, me meto otra vez.

Feliciano – ¿Cuánto tiempo van a dejarle ahí?

Don Honorato – Será suficiente con una noche.

Manolo – María no debe saber nada de esto. Mañana lo descubrirá. Será mucho más creíble. Es muy mala actriz…

Don Honorato – No se inquiete, Don Feliciano. Puede salir de ahí cuando quiera, como bien puede verse.

Manolo – Pues sigamos adelante antes de que vuelva María. Tampoco creo que ninguno de vosotros seáis buenos actores.

Salen todos. Vuelve María con las compras. Las va guardando en su sitio.

María – Pondré los polos al frío antes de que se derritan… (Los introduce en el congelador sin ver a Juan Carlos) Lo enchufaré… Manolo se me ha adelantado… aunque está muy bajo… Voy a ponerlo al 10… (Cierra la puerta del congelador y coloca encima un saco de patatas) Mañana freiré las patatas. Ahora estoy muerta… (Se dirige a la salida, pero antes echa un vistazo al congelador) Siempre me he preguntado si se apagaba la luz del congelador al cerrar la puerta…

Apaga la luz y sale. Se escuchan golpes en el congelador.

Oscuro. Elipse de noche. Posible entreacto.

ACTO 2

 

Luz. Entra María bostezando y enciende las luces del bar, como hace todas las mañanas. Coge el saco de patatas que está sobre el congelador y empieza a pelarlas.

María – Siempre las dichosas patatas…

Entra Manolo

Manolo – Buenos días querida. ¿Qué tal has dormido?

María le mira incrédula.

María – ¿Estás enfermo?

Manolo – No… Tan sólo quiero saber si estás bien. ¿Pero qué haces?

María – Pelar patatas… ¿O es que no ves más?

Manolo – Sí… Claro…

María – Las pelaré, las cortaré y las meteré en el congelador. Aguantarán hasta el verano.

Manolo – ¿Quieres que te ayude? (María le mira con la mosca detrás de la oreja) Así podrás ocuparte en preparar el desayuno a las madrileñas…

Manolo se pone a pelar. María le mira, estupefacta.

María – ¿Seguro que estás bien?

Manolo – Por supuesto. ¿Por qué lo preguntas?

María – Pues porque es la primera vez que te veo pelar patatas.

Manolo (mirando hacia la puerta) – Hablando del rey de Roma…

Entran Laura y Wendy.

Manolo – Buenos días, señoritas. ¿Han dormido bien?

Laura – Yo, al menos, como un lirón.

Wendy no responde, pero no parece estar muy contenta.

Manolo – Ya se lo dije. Acabarán por echar raíces.

Wendy – Un té con limón, por favor.

Laura – Para mí lo mismo.

María – Enseguida…

María se dispone a preparar el te.

Laura – ¿Tienen cruasanes?

María – No, no tenemos… Pero si quieren les puedo freír unas patatas. Están recién cogidas.

Wendy – No gracias…

María – Dos tés con limón… pero sin limón… Porque no tenemos.

Laura – Siempre que el agua esté caliente…

Manolo – Por eso no sufra… De cualquier forma aquí hervimos siempre el agua, por si acaso…

María – Mientras hierve el agua voy a comprobar que el congelador esté funcionando bien para poder congelar las patatas.

Manolo sonríe con desgana.

Manolo – Siéntense, por favor. Enseguida les servimos.

Se sientan las dos mujeres.

Wendy – Tienes razón. No debemos quedarnos aquí por mucho tiempo… Es un lugar muy auténtico, pero… No parecen gente muy normal…

Laura – Cuando ayer se nos unió el cura en el yacusi parecía un tanto especial…

Wendy – Si al menos se hubiera puesto un taparrabos…

Manolo sigue pelando patatas.

Manolo – Me parece que el día va a ser sabroso.

Las mujeres siguen hablando.

Wendy – Y mira ese cortando patatas transexuales con ese cuchillo tan grande…

Laura – Querrás decir transgénicas.

Wendy – Me huelo que ya le ha rebañado el pescuezo a más de un viajero de paso. Creo que a este antro le llaman el Café Siniestro.

Laura (riéndose nerviosamente) – No sigas, que acabarás por meterme el miedo en el cuerpo.

Wendy – Me gustaría saber qué hacen con los cuerpos…

Laura – Quizá los llevan a sótano…

Wendy – O los meten en el congelador.

Reprimen una risa nerviosa.

Laura ¿Qué te parece si tomamos el té y nos largamos?

Laura se sobresalta al oír el grito que lanza María al abrir el congelador.

María – ¡Dios mío! ¡Qué horror!

Manolo (fingiendo sorpresa) – ¿Qué pasa?

María – ¡Hay un hombre en el congelador!

Manolo – ¡No puede ser!

Laura le lanza una mirada despavorida a Wendy.

Manolo (fingiendo mal la sorpresa) – ¿Un hombre? ¿Pero de quién se trata?

María – No lo sé… No he querido mirar… ¡Tan sólo he visto dos ojos que me miraban fijamente a través del hielo!

Entra Charly.

Charly – ¿Ocurre algo?

Manolo – ¡María acaba de encontrar un cadáver en el congelador!

Charly – ¿Un cadáver…? ¿Se trata de alguien conocido?

Manolo – Todavía no lo sabemos.

Charly graba con su teléfono.

Laura – ¡Aquí están todos locos! Nos vamos ahora mismo!

Wendy – ¡Espera un poco! Esto empieza a ponerse interesante!

María – ¡Hay que llamar a la policía!

Manolo – ¡Vaya historia!

Wendy – ¿Qué pasa con mi té?

Manolo – Ahora mismo… The tea must go on…

María descuelga el teléfono.

María – ¿Señor Comisario…? Tiene que venir enseguida. Hay un fiambre en el congelador… No, no se trata de un bebé, ¿acaso cree que le molestaría por tan poca cosa?

Manolo le sirve el té.

Manolo – ¿Con leche o sin leche?

María – Sí… En Villaburros de la Iglesia… ¿Qué dónde está? Pues, más o menos, en el kilómetro 22 entre Villaburros de arriba y Villaburros de abajo… Está bien… Les esperamos.

Manolo – ¿Qué te han dicho?

María – Que enseguida mandan dos especialistas de la policía científica…

Wendy – ¿La policía científica en Villarrubios de la Iglesia…? Desde luego esto se parece cada vez más a Corrupción en Miami.

Laura – De cualquier forma seguro que este poblacho de mierda va a hacerse famoso al menos en la televisión local.

Wendy – Como decía Andy Warhol: todos tenemos derecho a nuestro cuarto de hora de fama.

Entran Don Honorato y Don Feliciano.

Don Honorato – Buenos días… ¿Todo va bien?

Charly – Acaban de encontrar un cadáver en el congelador.

Feliciano – ¿Un cadáver? ¿Te refieres a un cadáver humano?

Charly – Sí, humano… No un cadáver de vaca en chuletones.

María abre de nuevo el congelador.

María – Miren… Hay una nota en la puerta… Por el interior…

Feliciano – ¿Una nota?

Manolo – ¡No es posible!

María – Bueno, más bien parece algo grabado en el hielo… Quizá unas palabras de despedida.

Don Honorato – ¿Entonces se trata de un suicidio?

Charly – Que yo sepa sería la primera vez que alguien se suicida encerrándose en un congelador.

Don Honorato – Creo que hubo un caso de suicidio en una sauna, pero ¿en un congelador?

Charly se acerca al congelador.

Charly – A lo mejor es para la policía… Con el nombre del asesino…

Don Honorato – Pudiera ser…

Manolo (a María) – Vamos… ¿Qué esperas para leerla?

María – Tiene un montón de faltas de ortografía.

Charly – Es curioso, pero no sé por qué me resulta familiar.

María – Está confuso… Sobre todo el principio…

Feliciano – Seguramente el maestro lo entenderá mejor… Está acostumbrado a todo tipo de letras.

Charly echa un vistazo al congelador.

Charly – La verdad es que se trata de una letra conocida.

Manolo – ¿Entonces?

Charly – Esperen un momento… Si… eso es… Manolo me ha matado… Eso es lo que dice. (Todos miran a Manolo, sorprendidos) Perdón… Estaba de coña.

María – ¡Vamos, Charly! ¡No es momento para bromas!

Todos se miran consternados

ACTO 3

 

Ruido de helicóptero.

Feliciano – ¿Qué es eso?

Entran Ramírez y Sánchez, los policías que más bien tienen pinta de bandoleros que de pertenecer al cuerpo de élite. Ramírez, el comisario, se parece, vagamente, a Columbo.

Manolo – ¡Ya está aquí la Policía Científica!

María – ¡Pues sí que se han dado prisa!

Charly – Son fuerzas especiales. Seguramente les lanzaron en paracaídas.

Ramírez – Comisario Ramírez e inspector Sánchez. Hemos venido en Helicóptero para llegar antes, pero nos ha costado Dios y ayuda encontrar este rincón perdido.

Sánchez – Como referencia hemos seguido una carretera que acaba en pleno campo de patatas.

Don Honorato – Sí, claro… Es la antigua carretera nacional. Hace unos años la degradaron a camino vecinal al construir la autopista.

Manolo – Y eso ha perjudicado enormemente al comercio en Villaburros de la Iglesia.

Ramírez – ¿El comercio? ¿Qué comercio?

Sánchez – Pensamos que no viviría nadie aquí.

Feliciano – Antes de la guerra hubo un ultramarinos… Al menos eso es lo que dicen.

Don Honorato – Ahora vamos una vez al mes a Carrefour y guardamos la comida en el congelador.

Ramírez – Hablando de congeladores… ¿Dónde está el congelador de la denuncia?

Sánchez – Where is the body? Como dicen nuestros colegas Americanos…

Manolo – Es por aquí… Pero mejor sería que antes tomaran algo…

María – Porque les prevengo que no es plato de gusto…

Ramírez – Pues quizá, pensándolo bien…

Don Honorato – El cuerpo está en el congelador… No se va a pasar…

Ramírez – En ese caso… Metámonos algo entre pecho y espalda. Aunque sólo sea para entonarnos antes de entrar al trapo. ¿No es así Sánchez?

Manolo – ¿Les apetece un traguito, señoras? Como no hay limón, le irá de maravilla al té.

Wendy – ¿Por qué no?

Laura – De perdidos al rio…

Manolo añade una dosis en cada una de las tazas y sale. Laura mira la taza.

Laura – ¿Te has dado cuenta? El té se ha vuelto transparente como el agua.

Wendy – Es verdad.

Laura – Es posible que sea tóxico.

Wendy – O bien que han olvidado añadir el té en el agua caliente.

Laura – Al menos han hervido el agua…

Intercambia una mirada inquieta.

Ramírez – No está mal…

Sánchez – Pues yo empiezo a verlo todo borroso… ¿Es normal?

Charly – No se preocupe… Suele ser pasajero…

Feliciano – Algún caso se ha dado de demencia permanente, pero muy rara vez.

Sánchez – O sea que se trata, más bien, de una droga dura.

Ramírez – Mientras sea legal…

Sánchez – Además es bueno para los bronquios.

Ramírez – ¿No será inflamable?

Charly – Conozco a un tragador de fuego que lo utilizaba en lugar de gasolina súper sin plomo porque resultaba más barato.

Don Honorato – Yo mismo añado un chorrito en mi cuatro por cuatro y no he visto que le perjudicara.

Ramírez – Nunca me he echado un trago de Diesel, pero creo que debe tener un gusto parecido.

Feliciano – Si bebiéramos un trago de desatascador después de tomar este brebaje seguramente tendríamos la impresión de tomar agua bendita.

Vacían los vasos.

Ramírez – Bueno… ¿Dónde está ese cadáver?

Manolo – Por aquí, señor Comisario…

Ramírez – Vaya usted, Sánchez. Ya sabe que no soporto ver un cadáver (A los demás) Si un día dejo este trabajo, será por esa razón.

Manolo abre la puerta del congelador. El maestro va grabando.

Sánchez – Pues sí… Está duro como una piedra. Venga a verlo, jefe.

Ramírez – No Sánchez… Me fio de lo que usted me diga.

Manolo, Don Honorato y Don Feliciano se acercan a mirar.

Feliciano – ¡En el nombre de Dios! ¡Está totalmente congelado…!

Ramírez – Parece usted sorprendido y, sin embargo, debe estar acostumbrado a ver cadavéres.

Manolo – No entiendo nada. Lo había puesto al mínimo…

Manolo, Honorato y Feliciano están realmente consternados

María – Fui yo la que, anoche, lo puso en el diez. Para congelar las patatas.

Sánchez – Jefe, quizá se trate de un negocio de bebés congelados.

Ramírez – ¿Un bebé?

Sánchez – No. Más bien parece un hombre de unos veinte años…

Ramírez – ¿Entonces?

Sánchez – Quizá ha sobrevivido comiendo lo que había en el congelador y cuando ya no había nada, se ha muerto de hambre.

Ramírez – Una pista interesante, Sánchez… Pero ¿qué es lo que había en ese congelador?

María – Nada. Estuvo apagado todo el invierno…

Ramírez – Ya comprendo…

Sánchez – Jefe… Creo que también ha intentado escribir algo en la tapa.

Ramírez – ¿De verdad…? Eso tengo que verlo…

Ramírez se acerca.

Ramírez – Vaya… Esto parece la cueva de Altamira… ¿Qué es lo que dice ahí?

Sánchez – A mí más bien me parecen jeroglíficos…

Ramírez – Saque una foto. La enviaremos a un egiptólogo para que analice este guirigay.

Sánchez – Pero ¿con qué intención?

Ramírez – Para mejor identificar la personalidad de la víctima.

Sánchez – Por lo general se investiga sobre la personalidad del asesino.

Ramírez – No me venga con rollos, Sánchez. ¿Acaso quiere enseñarme mi oficio?

Sánchez – Ni mucho menos, jefe. Enseguida tomo las fotos.

Ramírez – Pediremos al laboratorio que fijen la hora de la muerte con el carbono 14. Cuando lo sepamos se podrán efectuar hipótesis sobre la circunstancias del fallecimiento.

Manolo – ¿Acaso sospechan de nosotros, señor Comisario?

Ramírez – El cuerpo está en su local.

María – Pero nosotros llamamos a la policía.

Ramírez – No pueden imaginar cuántos asesinos llaman a la policía tras haber cometido el crimen…

Don Honorato – Según usted, señor comisario, cuánto tiempo hace que murió.

Ramírez – El problema con los congelados es que resulta difícil de apreciar. Este tipo puede estar aquí desde ayer o desde hace seis mil años.

Sánchez – Espero que tengan una buena coartada entre el jurásico y el cretácico.

María – Pues, como ya les he dicho, fue ayer noche cuando enchufamos el congelador…

Sánchez – ¿Qué hacemos, Jefe? ¿Le sacamos ya?

Ramírez – Déjalo ahí de momento… Hay que tener mucho cuidado con los congelados. Se puede romper la cadena del frío.

Sánchez – ¿Entonces, qué sugiere, patrón?

Ramírez – ¿Qué puñetas le ocurre, Sánchez?

Sánchez – No entiendo…

Ramírez – Hasta ahora siempre me ha llamado jefe. ¿Por qué ahora me llamas patrón? No me gusta que te tomes tantas familiaridades.

Sánchez – Perdón, Jefe. Tiene usted razón… Además no ha muerto a tiros.

Ramírez – Esto no es una novela de detectives. Nosotros representamos a la élite de la policía: la policía científica.

Sánchez se queda traspuesto.

Sánchez – Jefe… ¡Jefe!

Ramírez – Estoy meditando.

Sánchez – ¿Qué hacemos entonces, patrón?      

Ramírez – Echa un vistazo a este tugurio… (En un aparte) Y no dudes en montar un buen lío aunque no lo creas necesario. Eso impresiona siempre a los sospechosos.

Sánchez – Como usted diga, jefe.

Sánchez recorre el local removiéndolo todo y haciendo bastante ruido.

Ramírez (a María) – Entonces usted fue la última en ver vivo a la víctima?

María – Más bien fui la primera en verlo muerto.

Ramírez – Eso es, precisamente, lo que quería decirle. Entonces fue usted la que descubrió el cuerpo, lo que la convierte en el principal sospechoso.

Manolo – ¡Por favor, comisario!

Ramírez – Y usted mejor haría en cerrar el pico y abrirlo tan sólo cuando le pregunten. ¿De acuerdo?

Sánchez – Jefe, creo haber encontrado el arma del crimen.

Sale de detrás del mostrador con la pistola de plástico que Manolo le quitó a Juan Carlos.

Ramírez – Pero, si es de juguete. Está bien claro.

Sánchez – Por supuesto, Jefe… Además la víctima no ha muerto de un balazo.

Ramírez – Para eso habrá que esperar a la autopsia. Le pueden haber matado con esta pistola y luego ponerlo al fresco en el congelador.

Sánchez – Pero, si usted mismo ha dicho que se trata de una pistola de plástico…

Ramírez – No quieras confundirme, Sánchez… (Se queda como en trance) Acabo de tener un flash… Tengo la sensación de que este asunto es mucho más complicado de lo que parece.

Sánchez – A mí siempre me lo pareció.

Charly – No se fie de las apariencias, señor comisario. El alcohol de patata puede producir alucinaciones.

Sánchez sigue buscando.

Sánchez – También tenemos esto.

Saca el fusil de caza.

Ramírez – ¿Es suyo este fusil?

Manolo – Pues sí… ¿Acaso está prohibido cazar?

Ramírez – No, pero… Puede ser sospechoso… Quien roba un huevo, roba cientos. Quien mata un jabalí, es ya de por sí, un asesino… ¿Qué hay en el piso de arriba?

Manolo – Nuestra casa.

Ramírez – Vamos, Sánchez… Echemos un vistazo por ahí… (Mirando a las dos mujeres) Esto tiene toda la pinta de ser un burdel.

Sánchez – ¡Que nadie se mueva!

Ramírez – Usted, la madame, vaya delante.

María – Síganme, por favor.

Ramírez señala con un gesto a las dos mujeres.

Ramírez (a Sánchez) – Luego interrogaremos a estas dos putas.

Laura y Wendy intercambian una mirada interrogante. Los dos policías siguen a María. Salen. Manolo, Don Honorato y Charles están preocupados. Olvidan la presencia de las dos mujeres que, desde hace un rato, observan lo que ocurre sin abrir la boca.

Manolo – Sólo nos faltaba esto… Ahora, un muerto.

Don Honorato – ¡Yo no he hecho nada!

Manolo – ¡Pero, todos estábamos de acuerdo!

Charly – Más bien fue idea tuya, Manolo

Wendy y Laura se quedan de piedra.

Laura – ¿Entonces, ustedes estaban en el ajo?

Wendy – Todos son cómplices…

Laura – Cómplices de un crimen.

Se vuelven hacia ellas, pillados en falta

Don Honorato – No, señoras… No es lo que ustedes creen.

Charly – A veces las apariencias engañan.

Feliciano – Seguramente han entendido mal.

Don Honorato – Con toda seguridad se trata de un homicidio involuntario.

Manolo – Por no decir de un accidente de trabajo.

Laura – ¿Pero acaso no son ustedes los que metieron a ese tipo en el congelador?

Charly – Se trata de algo más complicado.

Manolo – Algo con lo que añadir un poco de ambiente.

Don Honorato – Para demostrarles que también ocurren cosas en Villaburros de la Iglesia.

Charly – Así tendrían un buen asunto para escribir sobre nosotros.

Feliciano – En resumen, para echarles una mano…

Don Honorato – Por desgracia, la cosa se ha puesto fea.

Laura – Esto es cosa de locos, ya te digo…

Manolo – No nos irán a denunciar a la policía ¿verdad?

Laura – Nos vamos, Wendy

Se levantan con la intención de salir. Entran los policías junto a María.

Ramírez – Nadie sale de aquí sin mi autorización.

Las mujeres se sientan.

Ramírez – ¿Qué le ha parecido?

Sánchez – No está mal… Muy coqueto.

Ramírez – ¡No le hablo de la decoración, pedazo de bestia! Le hablo de la investigación.

Sánchez – Ah… Sí… Pues lo que yo pienso… Francamente…

Ramírez – Ya veo… Tendré que ser yo quien encuentre la clave de este enigma, como siempre, fiándome de mi instinto.

Ramírez se vuelve hacia los otros y se da cuenta de que pasa algo.

Ramírez – Pues mi instinto me dice que todos estos salvajes ocultan algo. Confíe en mi experiencia Sánchez.

Sánchez – Tiene razón, Jefe. Yo diría más: tienen pinta de asesinos…

Feliciano – Vamos, señores, se lo ruego. Están hablando con un Ministro de la Iglesia.

Ramírez – No se deje impresionar, Sánchez. Un Ministro de la Iglesia es para la jerarquía católica lo que un recluta para la jerarquía militar.

Feliciano – De cualquier forma, comisario, por lo que a mí respecta, soy el primer Magistral de esta comuna.

Ramírez (a todos) – Bueno… Basta ya de tonterías. Si tienen algo que declarar este es el momento.

Manolo – Pues…

Don Honorato – Es decir, que…

Charly – Me parece a mí que…

Sánchez – Yo me inclino por el cura, Patrón. Tiene pinta de macarra…

Ramírez – Muy bien, puesto que nadie quiere largar por esa boquita, procedamos al reconocimiento del cuerpo. Eso les refrescará la memoria…

Levanta la tapa del congelador.

María – Deje que primero saque las patatas.

Ramírez (a Manolo) – Usted, venga aquí… ¿Conoce o no conoce a la víctima?

Manolo – No sé cómo voy a reconocer a la víctima si tiene la cara llena de hielo…

Sánchez – Tampoco vamos a esperar a que se descongele…

Ramírez se fija en las mujeres.

Ramírez – Está bien… Entonces vamos a proceder de otra forma… ¿Quiénes son estas dos fulanas?

Sánchez – Ya veo. Ustedes son proxenetas en sus ratos libres… Con eso se ayudan a llegar a fin de mes.

Manolo – Son turistas de paso, señor comisario.

Ramírez – ¿Turistas? ¿Piensan que soy idiota? Los últimos turistas que pasaron por aquí fueron los alemanes. Llevaban uniforme y se marcharon al cabo de una semana por puro aburrimiento.

Sánchez – Este asunto está cada vez más turbio, jefe.

María – Cierto es que antes de la llegada de estas dos mujeres este era un pueblo sin historia.

Charly – Incluso, podría decirse que sin geografía.

Laura – Tienen un morro que se lo pisan.

Ramírez – Vosotras, las putitas, muevan el culo y acérquense.

Laura se acerca, seguida de Wendy. Ramírez obliga a Laura a meter la cabeza en el congelador.

Ramírez – ¿Tampoco usted reconoce a la víctima?

Laura – ¡Qué horror!

Wendy también mira.

Sánchez – Debe tratarse de alguien de la zona, jefe. Tiene pinta de subnormal. Además nadie se mete en semejante sitio por casualidad.

Ramírez no deja de mirar a las mujeres.

Ramírez – O sea que turistas…

Manolo – Se lo aseguro, señor comisario. Vienen de Madrid. Una de ellas trabaja en un periódico y la otra para la tele.

Ramírez – Se puede ser puta y trabajar en la tele. ¿Qué opina usted Sánchez?

Sánchez – Yo me inclinaría más bien por un asunto de faldas.

Ramírez (a Honorato) – Era el amante de su mujer. Por eso le ha despachado.

Don Honorato – No estoy casado, Comisario.

Ramírez (a Manolo) – Entonces, ¿tú eres el cornudo?

Sánchez – Tiene toda la pinta.

Manolo – De eso nada… Bueno… En cierto modo… El cura es el amante de mi mujer.

Ramírez – Ya… (Mira a las mujeres) Y ustedes no habrán visto nada, como es natural… Para ser periodistas no son muy observadoras que se diga.

Laura – Pues si… Desde la ventana del piso de arriba me pareció ver a un hombre tipo el Zorro, entrar en el café.

Sánchez – ¿Zorro?

Ramírez – Pero ¿qué coño hacían ustedes ahí arriba?

Sánchez – Quizá se estaba tirando al patrón.

Wendy – Esta señora nos invitó a visitar el apartamento porque está en venta.

Ramírez – Entonces vieron entrar a ese Zorro en el Bar Manolo… (Irónicamente) Entonces quizá sea él el asesino, ¿no le parece, Sánchez? Mire a ver si a ese Don Diego de la Vega le tiene fichado nuestro servicio…

Sánchez – Está bien, Jefe… ¿Puede repetirme el nombre?

Ramírez suspira.

Laura – Me refería a un hombre enmascarado, señor comisario.

Wendy – También puede tratarse de un robo que acabó en tragedia.

Laura – Así siempre se puede recurrir a la legítima defensa.

Ramírez – ¿Acaso quieren hacer ustedes el interrogatorio?

Laura – Ni mucho menos señor comisario.

Wendy – Aunque estoy segura de que la cosa marcharía mucho mejor.

Ramírez – Veamos, Sánchez… Tienes que hacer una toma para el ADN.

Sánchez – Ahora mismo, jefe.

Ramírez – ¿Sabes para qué?

Sánchez – ¿Para saber quién es el padre del bebe que ha crecido dentro del congelador?

Ramírez – No, para saber quién es el Zorro entre todos ellos, imbécil… Llévatelos al ayuntamiento para interrogarlos… y manda las pruebas al laboratorio.

Sánchez – Vamos, síganme.

Las dos mujeres se disponen a seguirle.

Ramírez – No, ustedes no… Todavía tengo que hacerles algunas preguntitas…

Salen los demás.

Ramírez – Bueno, ahora que estamos solos, pueden contarme lo que realmente están haciendo en este rincón perdido. Es extraño que la prensa se presente antes que la policía en el lugar del crimen. Sobre todo en un lugar como éste…

Laura – Fue por pura casualidad, señor comisario. Se lo aseguro.

Ramírez – O sea que… Estaban en el lugar del crimen en el momento menos adecuado (A Wendy) ¿Y usted no tiene nada que decirme? Para ser productora de tele tiene poca imaginación. Para qué cadena trabaja usted?

Wendy – Normalmente para la sexta, pero a veces para la 3 o la 4…

Ramírez – Ya se sabe que en esas cadenas, no es precisamente imaginación lo que se pide a las mujeres.

Wendy – Ahora es usted quien peca de falta de imaginación, señor Comisario, si me permite decírselo.

Ramírez – Bueno… No va a decirme que ha venido aquí para un casting…

Laura – La verdad es que en este lugar hay una amplia galería de tipos. ¿Se ha fijado en la cara de salvajes que tienen todos?

Ramírez – La verdad… es que no le falta razón…

Wendy – Usted mismo, señor Comisario… ¿No le ha dicho nadie que tiene un físico muy televisivo?

Ramírez – ¿Usted cree?

Wendy – Pues sí… Quizá mejor para el cine que para la tele… Le daré mi tarjeta, si usted quiere.

Ramírez observa a las dos mujeres.

Ramírez – ¿Puedo preguntarles qué tipo de relación existe entre ustedes dos?

Wendy – ¿Relación?

Ramírez – Vamos… Creo que me entienden…

Laura – ¿Pero qué tiene eso que ver con lo que ha ocurrido aquí?

Ramírez – Nada… Simple curiosidad morbosa…

Entran Manolo, Don Honorato, Charly y Don Feliciano. Se les ve como embarazados.

Ramírez – Vamos, retírense, pero no abandonen la zona hasta nuevo aviso…

Wendy y Laura se apartan.

Don Honorato – Queremos hablar con usted, señor Comisario… En tanto que Primer Magistrado de esta comunidad…

Ramírez – Vamos… al grano…

Don Honorato – La situación nos supera… Hemos hablado entre nosotros y pensamos que, para ciertas cosas deberían saber…

Ramírez – ¿O sea…?

Manolo – Sabemos quién es la víctima.

Ramírez – ¿Qué pasa, que han recuperado la memoria de repente?

Feliciano – Se trata de su sobrino.

Don Honorato – Querrás decir, su primo.

Manolo – En resumidas cuentas… Mi ahijado…

Don Honorato – Desde hace años se entrenaba para el concurso “Caza talentos”.

Feliciano – Era contorsionista.

Manolo – Un día llegó a esconderse dentro de una maleta.

Ramírez – Por lo que ahora bien puede decirse que jugó a meterse en el congelador.

Charly – En efecto… Se trata de un accidente…

Ramírez – ¿Entonces fue usted quien lo metió en el congelador?

Manolo – Pues sí, señor Comisario.

Feliciano – Pero no es lo que parece…

Manolo – Pensé que el congelador estaba apagado.

Ramírez se muestra escéptico.

Ramírez – Si usted estuviera en mi lugar y le contaran una historia semejante ¿qué pensaría?

Vuelve Sánchez seguido de María.

Ramírez – De momento les llevaremos a comisaría en helicóptero y allí nos contarán lo ocurrido. Seguramente se les soltará la lengua con nuestros métodos infalibles.

Charly – No creo que quepamos todos en el helicóptero.

Don Honorato. Quizá deberían empezar a torturar al dueño de este café. Se trata de su congelador…

Feliciano – Y de su ahijado. Al fin y al cabo todo queda en la familia.

Manolo – No esperaba menos de usted, señor Cura.

Feliciano – Señor Comisario, permítame al menos darle al finado la última bendición.

Ramírez – De acuerdo, pero deprisita.

Don Honorato se acerca de Ramírez con aire conspirador.

Don Honorato – Mientras tanto podríamos arreglarnos para evitar complicaciones. ¡La justicia está tan cargada!

Ramírez – O sea que también puedo acusarle de intento de soborno a un funcionario.

Don Honorato – ¡No… Ni mucho menos señor Comisario, puesto que ambos estamos al servicio de España! Técnicamente no puede existir corrupción entre servidores de la Patria. Tan sólo le propongo un arreglito en pro del interés de la Nación.

Ramírez – Visto de ese modo.. ¿Cuánto?

Don Honorato – Digamos…

Don Feliciano abre la puerta del congelador y se persigna.

Feliciano – ¡Dios mío!

Ramírez – ¿Qué pasa ahora?

Feliciano – El cadáver… ¡Ha resucitado…!

Sánchez examina el cuerpo descongelado.

Sánchez – Tiene razón, jefe… Ha abierto un ojo…

Manolo – El hielo se ha derretido.

María – El congelador ha debido estropearse. Menos mal que no había congelado todas las patatas.

Ramírez – A pesar de todo, no parece muy fresco…

Charly – Ya lo dijo usted antes… Cuando se rompe la cadena del frío…

Juan Carlos sale del congelador, como Drácula de su ataúd.

Feliciano – ¡Señor Dios! (Se persigna) Como Jesucristo resucitado…

Charly – Perfecto para una publicidad Findus.

Juan Carlos – ¡La pasta, tío!

Sánchez – Eso ya no tiene nada que ver con la santidad.

María – ¿A qué dinero te refieres?

Manolo – Ya te lo explicaré, María.

Ramírez – Las explicaciones a la policía. ¡Menuda farsa!

Don Honorato – Lo sentimos, señor Comisario. Se trataba tan sólo de una estúpida apuesta.

Feliciano – Queríamos pasar el reportaje a la televisión.

Ramírez – ¿Él lo sabía?

Sánchez (a Juan Carlos) – ¿Quiere denunciarles?

Juan Carlos – Lo que quiero es salir en la tele.

Charly – Pero si ya ve que no le ha pasado nada, señor Comisario.

Sánchez – Parece un tanto perturbado. Podría tener secuelas.

María – Ese es su aspecto normal, señor Comisario.

Don Honorato – Yo más bien diría que está más espabilado de lo habitual.

Manolo – Un poco de alcohol de patata acabará de descongelarlo.

María sirve algunos vasos.

Charly – Yo lo utilizo como descongelador para el radiador de mi coche. Es muy práctico.

Manolo entrega la botella a Juan Carlos, que bebe directamente

Ramírez – Sánchez, marchémonos que aquí ya no hay nada que rascar. Sin cadáver no hay crimen que valga.

María – ¿Otro traguito, señor Comisario?

Ramírez – No lo voy a rechazar.

María sirve a Ramírez que lo traga de golpe.

Ramírez – Desde luego, esto resucita a un muerto.

En efecto, Juan Carlos vuelve a la vida. Da unos pasos dubitativos.

Feliciano – ¿No ven cómo anda? ¡Es un milagro!

Charly – ¿Un milagro? Quizá pueda homologarse.

Feliciano – Un caso de descongelación milagrosa? Tengo mis dudas…

Don Honorato – Sí señor… ¡Un milagro! Eso es lo que necesitamos.

Manolo – Como Jesucristo. Un tipo que parecía muerto y que resucita.

María – Podría funcionar…

Laura – La última vez que se hizo algo así, tuvo mucho éxito. De eso hace más de dos mil años, y sigue funcionando muy bien.

Wendy – Éste, más bien, ha resucitado de entre los filetes congelados, pero claro…

Don Honorato – Tiene usted razón… Es una señal del cielo. El golpe de gracia que esperábamos del Altísimo. Haremos de Villaburros de la Iglesia un lugar de peregrinaje…

María – ¿Qué le parece que hagamos, Padre?

Feliciano – Pero se trata de un falso milagro. Nadie mejor que nosotros para saberlo.

Manolo – De cualquier forma los verdaderos milagros no existen, ¿no es así?

Don Feliciano mira a Juan Carlos.

Feliciano – Es posible que tenga usted razón. Es Dios quien nos lo envía. Acaso no dijo Jesús: Felices los pobres de espíritu…

Don Honorato – Convertiremos a Juan Carlos en un Santo. San Juan Carlos. Haremos de este lugar un nuevo Lourdes.

Charly – Juan Carlos, claro… Es decir JC. Estaba predestinado…

Don Honorato – Estoy viendo los titulares en la guía parroquial: Victima de pesticidas y de un accidente de congelación, vuelve milagrosamente a la vida!

Feliciano – ¡Gloria a Dios que está en los cielos!

Manolo – Una nueva era se abre para Villaburros de la Iglesia!

Don Honorato – Amigos míos estamos viviendo un momento histórico.

Charly – El año Uno después de JC.

Feliciano – Sería importante erigirle un monumento. Los peregrinos necesitan su símbolo.

Charly – ¿San Juan Carlos saliendo de su congelador, como Jesucristo de su tumba? Podría funcionar…

Don Honorato – Sería importante el apoyo de la Prensa.

Manolo – ¡Pero si la tenemos aquí!

Feliciano – Dios bendito, al fin este pueblo tendrá una segunda vida.

Laura y Wendy miran a todos con asombro.

Laura – Este es un pueblo de subnormales… Están en pleno delirio sectario… Larguémonos antes de que se les ocurra cortarle el cuello a un pollo o realizar un sacrificio humano…

Wendy se lo piensa mejor.

Wendy – ¿Estás loca? No sé si te das cuenta de la importancia de este asunto. Deberías escribir un artículo.

Laura – ¿Estás segura?

Wendy – Confía en mí. En tres días esto será la cueva de Belén. Y somos las primeras en descubrirlo… Imagina el éxito de la noticia de haber habido un periodista allí en su momento.

Laura – Tienes razón… Esto es algo que tan sólo pasa una vez cada dos mil años… No podemos obviarlo.

Laura se acerca a Juan Carlos.

Laura – Buenos días, Juan Carlos… Creo que ya se te conoce como el Mesías de Villaburros de la iglesia. ¿Tienes pensado crear una nueva religión?

Juan Carlos – ¿Saldría por la tele?

Wendy – Naturalmente. Si lo hacemos bien podrías tener, incluso tu propio programa…

Suena el teléfono de Sánchez. Responde.

Sánchez – Inspector Sánchez al aparato ¿Quién llama? Afirmativo… De acuerdo, lo comento… (Cuelga) Jefe, tenemos el resultado de los ensayos de ADN.

Ramírez – Veamos… Ya sabemos quién es la víctima y conocemos a su padrino…

SánchezSí, pero gracias a la genética ahora sabemos quién es el padre.

María – ¿El padre de Juan Carlos ¿Y quién es?

Sánchez – Al parecer se trata del señor cura.

Todas las miradas se vuelven hacia Don Feliciano.

Feliciano – ¿Yo? No es posible… Debe tratarse de un error…

Ramírez – O de otro milagro…

Laura – Desde luego este es, sin duda, el pueblo más cutre de toda España.

Wendy – Ya está…

Laura – ¿A qué te refieres?

Wendy – He dado con un nuevo concepto de telerealidad.

Laura – ¿Bienvenidas al Presbiterio?

Wendy – No, ¡El pueblo más cutre de España! Todas las comunidades autónomas podrán concurrir. Como punto final se invitará a diversas personalidades a pasar un mes en el que se conocerá como el culo del mundo… ¿Qué te parece?

Laura – Podría funcionar mejor que el Gran Hermano.

Wendy – ¡Aleluya! Producciones WC también acaba de resucitar.

Laura – Perdona… Creo que es el momento de hacer otra entrevista en exclusiva…

Laura se acerca a Don Feliciano.

Laura – Se dice que usted es el padre del nuevo Mesías… ¿No le interesaría cobrar créditos?

Feliciano – ¿Cobrar?

Wendy – Hace treinta años que trabaja para la casa madre, es decir para el Vaticano.

Feliciano – Y como agradecimiento querían cerrar mi Parroquia…

Wendy – En tanto que padre del Mesías podría darse de alta como autónomo…

Laura – En cualquier caso necesitará una Agregada de Prensa.

Juan Carlos mira a Don Feliciano con aspecto de ido.

Juan Carlos – ¡Papá!

Wendy – Además necesitará un coach al lado mientras dure el programa.

Laura – ¿Está dispuesto a todo, señor Cura?

Feliciano – En cualquier caso, hermana, por usted yo sería capaz de colgar los hábitos ahora mismo…

Oscuro

Fin

 

 

El autor

Jean-Pierre Martinez es autor teatral y guionista francés de origen español. Nacido en 1955 en Auvers-sur-Oise, sube al escenario primero como baterista en diversos grupos de rock, antes de hacerse semiológo para la publicidad. Luego trabaja como guionista para la televisión, y vuelve al teatro como autor. Ha escrito mas de 60 guiones para distintas series de la televisión francesa, y 61 comedias para el teatro (13 y Martes, Strip Poker, Bar Manolo, Ella y El, Muertos de la Risa, Breves del Tiempo Perdido, El Joker…). Actualmente es uno de los autores contemporaneos mas representados en Francia, y varias de sus obras han sido ya traducidas en español y en inglés. Es licenciado en literatura española e inglesa (Sorbonne), en linguística (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), en economía (Institut d’Études Politique de Paris), en escritura de guiones (Conservatoire Européen d’Ecriture Audiovisuelle). Jean-Pierre Martinez ha escogido ofrecer todos los textos de sus obras para descargar gratuitamente en su web : comediatheque.net.

 

Comedias de Jean-Pierre Martinez traducidas en español:

 

Comedias para 2

El Joker

El Último Cartucho

EuroStar

Zona de Turbulencias

Comedias para 3

13 y Martes

Por Debajo de la Mesa

Comedias para 4

Cuatro Estrellas

Foto de Familia

Strip Poker

Un Ataúd para Dos

Comedias para 5 o 6

Crisis y Castigo

Pronóstico Reservado

Comedias para 7 a 10

Bar Manolo

Milagro en el Convento de Santa María-Juana

Comedias de sainetes (sketches)

Breves del Tiempo Perdido

Ella y El, Monólogo Interactivo

Muertos de la Risa

 

Este texto está protegido por las leyes

relativas al derecho de propiedad intelectual.

Toda copia es susceptible de una condena,

hasta de 300 000 euros y 3 años de prisión.

 

París – Marzo de 2019

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-255-4

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