Dimanche

Deux personnages, désœuvrés, et qui ont l’air de s’ennuyer.

Un – Tu as vu ?

Deux – Quoi ?

Un – Les deux papillons, là, sur le bord de la fenêtre.

Deux – Oui…

Un – Ils sont en train de niquer.

Deux – Bon… Et alors ?

Un – Tu sais combien de temps ça vit un papillon ?

Deux – Non.

Un – Une journée.

Deux – Ah oui…?

Un – La seule raison d’être du papillon, c’est la reproduction. Un papillon, ça ne pense qu’à niquer. Et il n’a qu’une journée pour ça.

Deux – Mmm…

Un temps. Ils s’ennuient de plus en plus.

Un – Quelle heure il est ?

Deux – Dix-huit heures cinquante neuf…

Un temps.

Un – Comment est-ce qu’on a pu en arriver là ? 

Deux – Comment ça, là ?

Un – À cet instant, là ! À dix-huit heures cinquante neuf. À ce moment précis. À ce… dimanche après-midi de merde qu’on est en train de passer ensemble.

Deux – Merci.

Un – Non mais ce n’est pas de ta faute. Enfin pas seulement… Je veux dire… tout ça n’a aucun sens, tu ne trouves pas ?

Deux – Quoi ?

Un – On se fait chier ! Tu ne te fais pas chier, toi ?

Deux – Si…

Un – D’où ma question… Comment est-ce qu’on a pu en arriver là ?

Deux – Tu veux me quitter, c’est ça ?

Un – Ce n’est pas le problème… Mais ça vaut le coup d’y réfléchir, non ?

Deux – À quoi ?

Un – L’univers a 14 milliards d’années. La Terre environ 4 milliards. La vie est apparue il y a 3 milliards d’années à peu près. Il y a eu les dinosaures, la disparition des dinosaures, l’apparition de l’homme, l’âge de pierre, l’âge de fer, la révolution industrielle, la Révolution tout court, trois guerres mondiales, le premier homme à marcher sur la Lune… Et tout ça pour quoi ? Tu te rends compte ? 3 milliards d’années d’évolution pour en arriver là… Au néant absolu de ce dimanche après-midi à dix-huit heures cinquante neuf en banlieue parisienne… À ce trou noir de toutes les grandes espérances de l’humanité qu’est le Jour du Seigneur pour les serfs que nous sommes.

Deux – Les cerfs ?

Un – Les serfs ! Les serfes, si tu préfères… Les serfs, le seigneur… C’est un jeu de mots ! Les prolos, quoi !

Un temps. Il semble se calmer.

Deux – Tu veux qu’on allume la télé ?

Un – Et tout ce que tu me proposes, c’est de regarder Michel Drucker ?

L’autre actionne une télécommande.

Deux – Je crois que même ça, ça ne va pas être possible.

Un – Pourquoi ça ?

Deux – La télécommande ne marche pas.

Un – Ce n’est pas vrai… Fais voir.

Deux – Ça doit être les piles.

Un – Et on en a pas ?

Deux – Pas de ce modèle-là, en tout cas.

Un – Tu veux que j’aille en acheter ?

Deux – Un dimanche après-midi ?

Moment d’abattement.

Un – Comment est-ce qu’on a pu en arriver là ?

Deux – Tu as raison, c’est vraiment un dimanche de merde.

Un – Allez, plus qu’une heure à tirer.

Deux – Pourquoi une heure ?

Un – Il est dix-neuf heures, maintenant… Après Michel Drucker, on peut dire que le plus gros est fait.

Deux – Tu as raison. Dans une heure on sera sauvé.

Un – Jusqu’à dimanche prochain, en tout cas.

Noir.

Minute, papillon !