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Happy Hour

Comédie de Jean-Pierre Martinez 

4 personnages : 2H/2F ou 1H/3 F 
5 personnages : 1H/4F ou 2H/3F ou 3H/2F 
6 personnages : 1H/5F ou2H/4F ou 3H/3F ou 4H/2F

Dans un bar de nuit, surveillé par la police à la recherche d’un dangereux psychopathe, un inquiétant barman sert de confident à des clientes esseulées ayant rendez-vous avec de mystérieux partenaires rencontrés sur le net… Outrance et humour noir, à mi-chemin entre le Splendid et les Monty Python…

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Happy Hour

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

Personnages :

Le barman (ou la barmaid)
L’homme
La brune
La blonde

Existe aussi dans une version pour cinq ou six personnages

Le barman – La brune

Debout derrière son comptoir, le barman, plutôt beau gosse mais d’allure un peu étrange, essuie des verres. Le rôle peut aussi être interprété par une femme. On pourra d’ailleurs jouer sur l’ambiguïté sexuelle du personnage. La radio passe une chanson d’Aznavour (J’habite seul avec maman…). On entend un bruit de chasse d’eau. Sortant des toilettes, une brune, assez ordinaire voire limite vulgaire, revient s’asseoir au bar devant son verre. Elle porte un pull informe de couleur indéfinissable. Le barman change de station. Un speaker commente avec exaltation la fin d’un match de foot. Le barman change à nouveau de station. Un autre speaker commente l’événement du jour.

Speaker – On est toujours sans nouvelles du dangereux schizophrène qui s’est échappé de l’hôpital psychiatrique de Knokke le Zoute, où il était interné après avoir décapité sa femme avec…

Le barman éteint la radio. La brune finit son verre.

Barman – Je vous en remets un coup ?

La brune lui lance un regard fatigué, pas sûre d’avoir compris le sens de sa question, mais se prenant peut-être à rêver.

Brune – Pardon ?

Le barman lui montre d’un air blasé au dessus du comptoir l’inscription Happy Hour, contrastant avec l’ambiance morose de ce café désert.

Barman – Le cocktail maison ! Le deuxième est gratuit.

Brune (soupirant) – Happy hour… Tu parles… Une heure que j’attends un mec, et il n’est toujours pas là…

Barman – Un mec ?

Brune – Ça vous étonne à ce point-là qu’un homme puisse avoir rencard avec moi ?

Barman – Un homme, oui… C’est un bar gay, ici…

La brune a l’air surprise.

Brune – Il s’appelle comment, votre bar, déjà ?

Barman – Les Flamands Roses… Flamands avec un d…

Brune – Ah, ouais, d’accord… C’est un bar belge, alors… (Embarrassée) Je veux dire, euh… (Pour changer de sujet) Il y a un petit goût de banane, ce cocktail, non ?

Barman (à brûle-pourpoint) – Vous saviez que l’homme a 99% de gènes en commun avec le singe ?

Brune – Non…

Barman – Et comme le singe a 50% de gènes en commun avec la banane… On peut presque dire que l’homme est une banane avec des jambes et un cerveau…

Brune (revenant à ses préoccupations) – Et encore… Pour certains, le cerveau, c’est en option…

Barman (se sentant visé) – Vous pensez à quelqu’un en particulier…?

Brune – Je pense à l’abruti qui a oublié qu’on avait rendez-vous ensemble.

Barman – Il attend peut-être la fin du match. Ça ne devrait plus tarder, ils en sont aux prolongations… Le buteur brésilien vient de la mettre dans le fond au gardien bruxellois…

Tête de la brune.

Brune – Vous êtes sûr que c’est un match de foot ?

Le barman ne répond pas. La brune réfléchit.

Brune – Qu’est-ce que vous feriez, vous, à ma place ?

Barman – Une heure de retard ? À votre place, je ne sais pas, mais à la sienne… S’il arrive maintenant… Ça sent un peu la fille désespérée qui est prête à tout pour pas rentrer se coucher toute seule, non ?

La brune accuse le coup.

Brune – Vous croyez…?

Barman – Vous connaissez le proverbe : Suis-moi, je te fuis… Fuis-moi, je te suce…

Brune (anéantie) – Je vais prendre le deuxième cocktail gratuit, finalement…

Le barman puise avec une louche dans la bassine contenant le cocktail maison, et la ressert. Elle s’envoie une longue gorgée et déglutit.

Brune – On sent bien le gingembre aussi…

Barman – Y’en a…

Brune (regardant autour d’elle la salle vide) Eh, ben… C’est pas la fête du slip, ici… Pour un vendredi soir… C’est le match de foot sur la Une ?

Barman – La rétrospective Dalida, sur Arte. Ça nous fait toujours beaucoup de tort. C’est pour ça qu’on fait Happy Hour…

Brune – Vous auriez dû appeler ça Gay Hour. Histoire de lever toute ambiguïté… Pourquoi il m’a donné rendez-vous dans un bar gay ?

Barman – Pour être le seul mâle hétéro dans la place, j’imagine… Craindre la concurrence à ce point-là, en général, c’est pas bon signe…

La brune digère cette information.

Brune (prise d’un doute) – Ou alors, il est vraiment homo et il m’a prise pour un mec. La photo que j’avais mise sur le site était un peu floue… (Inquiète) Vous pourriez me prendre pour un mec, vous, sur une photo un peu floue ?

Barman – Non… Même dans le noir…

La brune a toujours l’air déprimée.

Barman – C’est quoi votre prénom ?

Brune – Jane…

Barman – Allez, Jane, votre Tarzan peut encore arriver…

Brune – C’est à cause de Birkin que ma mère m’a appelée Jane. D’ailleurs, en général, les types avec qui j’ai rencard tiennent plus de Gainsbourg que de Tarzan. Quand ils viennent, évidemment…

Barman – Vous savez ce qu’on dit : un de perdu…

Brune – Dix de perdus… C’est comme pour les cheveux. Ça commence par un, et un beau jour, vous vous retrouvez chauve sans savoir pourquoi… Je sais de quoi je parle…

Barman – Vous perdez vos cheveux ?

Brune – Non… Je travaille dans un salon de coiffure… Et croyez-moi, au rythme où ça va, les shampouineuses ont du souci à se faire.

Barman – Vous n’êtes pas de nature optimiste, vous, hein ?

Brune – Optimiste… J’ai des toiles d’araignée sous la jupe tellement on m’a posé de lapins ces derniers temps…

Barman – Je suis sûr qu’un jour votre prince viendra… et qu’il se prendra dans cette toile d’araignée. (Paternaliste) Mais pensez à vous protéger, quand même…

Brune – Vous n’allez pas le croire, mais je suis allergique au latex. C’est très mauvais pour la flore vaginale, le latex, vous savez…

Barman – Ah, tiens ? Non, je l’ignorais… Et pour la faune ?

Brune – Ça me file des démangeaisons terribles… (Un temps) Vous n’auriez pas une fourchette…?

Barman (inquiet) – Pour…?

Brune – Y’a un truc qui flotte dans mon cocktail. (Se penchant pour voir) Ça ressemble à un oeil. (Levant la tête, perturbée) On dirait qu’il me regarde….

Le barman semble contrarié.

Barman – J’ai pas dû mixer assez fin…

Il prend une fourchette et enlève discrètement la chose.

Poursuivant sa pensée, la brune soupire.

Brune – J’ai n’ai même pas d’amis… Je me suis inscrite sur Face-Book, le seul qui m’ait proposé spontanément son amitié, c’est un pétomane argentin. Ma vie sociale est d’une telle vacuité… Si je devais me marier demain, je ne suis pas sûre que je pourrais trouver un témoin. Alors un mari…

Barman – Vous n’avez pas de famille ?

Brune – Ils sont tous morts quand j’avais trois ans…

Barman – Non…

Brune – Asphyxiés… Le monoxyde de carbone, ça ne pardonne pas. On vivait avec le RMI dans un logement social à Neuilly. Ma mère n’avait pas fait ramoner le tuyau de poêle depuis ma naissance…

Le barman la regarde, interloqué.

Brune – Je suis la seule de la famille à avoir survécu. Mon père m’enfermait la nuit à la cave. C’est ça qui m’a sauvée…

Barman (atterré) – À la cave…?

Brune – Pour pas entendre mes cris ! J’avais faim… Mon père était alcoolique. Quand ma mère lui donnait de l’argent pour acheter un litre de lait, il revenait avec un litre de rouge.

Barman (au bord des larmes) – Oh, mon Dieu…!

Brune – Je déconne. Vous avez déjà vu un logement social à Neuilly…

Le barman marque un temps, un peu froissé de s’être fait balader.

Brune – Mais je suis un peu en froid avec mes parents… Le dernier cadeau que j’ai reçu d’eux pour mon anniversaire, c’est une lettre recommandée de leur notaire. Ils m’informaient qu’à leur mort, ils léguaient tous leurs biens à la recherche contre le cancer. Ça m’étonne de leur part, d’ailleurs, cette générosité. Financer la recherche contre une maladie dont ils seraient déjà morts… Et vous, vous avez encore vos parents ?

Barman – Ma mère est décédée, et mon père est interné en Belgique…

Brune (impressionnée) – Parce que le chagrin l’a rendu fou…

Barman – Non, parce qu’il a décapité ma mère avec une tronçonneuse.

Brune – Ah, oui… Il était bûcheron…?

Barman – Cinéphile, plutôt. Il venait de voir le film.

Brune – Le film…?

Barman – Massacre à la Tronçonneuse.

La brune accuse le coup, avant de reprendre une gorgée de son cocktail et de revenir à ses problèmes en soupirant.

Brune – Je ne demande pourtant pas grand chose. Un peu d’affection, quoi. Quelqu’un qui m’attende tous les soirs à la maison pour me sauter dessus quand je reviens du boulot.

Barman – Prenez un berger allemand…

Tête de la brune, se demandant s’il plaisante ou pas.

Barman – Allez… Il y a bien quelqu’un pour qui vous comptez un peu…

Brune – C’est simple, c’est mon anniversaire aujourd’hui, et les seuls à y avoir pensé, c’est Les Trois Suisses… C’est chez eux que j’ai acheté mon pull…

Le barman ajoute dans le cocktail un bâtonnet qu’il allume et qui se met à brûler en lançant des étincelles.

Barman – Happy Birthday…!

Brune (amusée et un peu émue) – Merci…

Dans une ambiance pathétique, ils regardent tous les deux le bâtonnet étinceler jusqu’à extinction.

Brune – Et vous ? Ça doit pas être facile non plus. Je veux dire… Avec votre famille. Ça s’est passé comment, votre coming out ?

Barman – Mon père m’a surpris en train de m’astiquer devant une vidéo gay.

Brune (l’esprit ailleurs) – Ah, ouais…

La brune sort un miroir de son sac et se regarde dedans.

Brune – Je ne sais pas pourquoi j’ai mis ce pull over. Ça me boudine un peu, non ?

Moue polie du barman pour dire que pas tant que ça.

Brune – Acheter des trucs par internet… C’est le même problème que pour les sites de rencontre. Sur la photo, on se dit que ça va aller, et à la livraison…

Barman – C’est pas toujours la bonne taille…

La brune se regarde encore dans son miroir.

Brune – Et puis cette couleur, ça ne me va pas au teint… On dirait que j’ai un cancer du foie… (Soupirant) Bon, je vais fumer une cigarette dehors… Si je ne suis pas revenue dans cinq minutes, c’est que je me suis jetée dans le canal. Et surtout, vous n’appelez pas le SAMU. Je refuse d’être réanimée…

Barman – Pas la peine, j’ai été pompier volontaire. C’est comme ça que j’ai appris le bouche à bouche… avant d’être radié pour recel de cadavre.

La brune tique un peu, puis s’éloigne vers la porte.

Brune – Si il arrive entre temps, vous ne lui dites pas que je suis déjà passée et que je l’attends depuis une heure, hein…?

Barman (avec un sourire plus ou moins rassurant) – Vous inquiétez pas. Je ferai tout ce que peux pour le retenir.

Brune – Je me demande si ça me rassure vraiment…

Elle sort. Le barman remet la radio, qui passe une chanson de Dalida (Besame, besame mucho…).

L’homme – Le barman

Le barman astique sa pompe à bière. Un homme entre, visiblement nerveux, en jetant un regard vers la salle vide. À l’instar de la brune, le type, quel que soit son physique et son accoutrement, est tout sauf un sex-symbol. Il s’approche du bar. Le barman éteint la radio.

Barman – Qu’est-ce que je vous mets ?

Homme – Qu’est-ce que vous avez de plus fort ?

Barman – Le cocktail maison…

Homme – Je vais prendre ça.

Puisant dans la bassine avec la louche, le barman lui sert son cocktail, pendant que le type regarde anxieusement autour de lui.

Barman – Vous attendez quelqu’un…?

Homme (surpris) – Ça se voit tant que ça ?

Le barman répond par un sourire entendu.

Homme – Je suis un peu en retard… Vous avez vu quelqu’un ?

Barman – Ça dépend… Il ressemble à quoi ?

Air étonné de l’homme.

Barman – Ah, d’accord… Vous aussi, vous êtes hétéro…

L’homme semble interloqué.

Barman – Alors, elle ressemble à quoi ?

Homme – À rien…

Surprise du barman.

Homme – Je l’ai connue sur un site de rencontre. Elle n’avait pas mis sa photo…

Barman – Etre modeste à ce point-là, c’est pas toujours bon signe…

Homme – Remarquez, je n’avais pas mis la mienne non plus… Je me suis rendu compte que depuis que j’ai retiré la photo de ma fiche, je suis beaucoup plus sollicité…

Barman – Sûrement parce que les femmes ont le goût du mystère…

Homme – Enfin quand je dis sollicité… C’est le premier vrai rendez-vous que j’arrive à décrocher depuis que je suis inscrit sur le site. Ça fait quand même trois ans…

L’homme soupire.

Homme – Je n’ai jamais eu de chance avec les femmes. Déjà, à l’école primaire, ma prof de géo m’avait pris en grippe.

Tête vaguement interrogative du barman.

Homme – On devait reconnaître les différentes sortes de nuages, et j’avais répondu cunnilingus au lieu de cumulonimbus…

Barman – Ah, oui…

Homme – C’est simple, hier, en rangeant mon portefeuille, je me suis rendu compte que mes préservatifs étaient périmés. Ça vous donne une idée de l’intensité de ma vie sexuelle…

Barman – Si vous les rangez dans votre portefeuille…

Homme – Ben oui, avec ma carte vitale… Oh, et puis les préservatifs, c’est celui qui reçoit à domicile qui fournit, non ? C’est comme au foot…

Barman – Au foot…?

Homme – Au foot… L’équipe qui reçoit à domicile…

Barman – Oui…?

Homme – Laissez tomber…

L’homme soupire à nouveau, et revient à son idée.

Homme – En plus, elles m’avaient coûté la peau des fesses, ces capotes. C’est des préservatifs avec gel anesthésiant à effet retardateur… Il paraît que ça peut provoquer des allergies chez les femmes, mais bon…

Barman (interloqué) – Avec gel anesthésiant…?

Homme – Ben oui, la dernière nana avec qui j’ai couché… Je pensais que ça lui avais plu… J’allais m’endormir avec le sentiment du devoir accompli… Elle m’embrasse sur la joue et elle me dit : T’inquiète pas, ça arrive…

Le barman est sidéré.

Homme – Depuis, rien. C’est le désert… Hier, je m’emmerdais tellement… J’ai passé la soirée à jouer à un jeu vidéo qui consiste à arrimer une fusée à une Station Orbitale…

L’homme soupire encore.

Homme – En cinq ans, j’ai dû avoir trois expériences sexuelles. Et encore, la dernière fois, je ne suis même pas allé jusqu’à l’arrimage. Vous croyez que je dois la compter, celle-là ?

Barman – Si la fusée a quand même décollé…

Homme – Disons qu’elle a plutôt explosé en vol… (Un temps) Moi, mon rêve, ce serait d’avoir deux femmes. Une brune et une blonde. Tous les soirs, je choisirais celle qui se marie le mieux avec ma cravate, et c’est elle que j’emmènerai faire un tour avec ma décapotable…

Barman (impressionné) – Et l’autre ?

Homme – Elle resterait à la cuisine pour préparer le dîner !

Barman – C’est la première fois que j’entends une version aussi torride de l’amour à trois…

Homme – La nuit dernière, en revanche, j’ai fait un de ces cauchemars… J’étais le Prince Charmant, j’arrivais à cheval et je devais réveiller la Belle au Bois Dormant en lui roulant un patin…

Barman – Un cauchemar ?

Homme – Vous imaginez l’haleine de chameau, après une sieste de 100 ans… En plus, elle embrassait comme un poulpe… Et vous, votre rêve, c’est quoi ?

Barman – Epouser le Prince Harry et devenir Reine d’Angleterre.

L’homme, un peu décontenancé, réfléchit un instant et semble comprendre.

Homme – Ah, d’accord… Alors c’est pour ça que vous n’êtes pas branché foot…

Barman – On peut être gay et aimer le foot, vous savez. Mais je préfère le rugby… (Avec un regard lubrique) J’adore regarder les rugbymen à la télé, vautré sur le canapé avec un copain en sirotant quelques bières.

Homme – Je me demande si je ne suis pas homo, moi aussi…

Barman – La dernière fois, j’ai rêvé que Chabal me plantait un essai.

L’homme le regarde avec un air un peu inquiet.

Homme – Non, mais j’ai rien contre, remarquez. D’ailleurs, je travaille avec un homo… Des fois, on mange ensemble, chez Mac Do. Enfin, pas à la même table, hein ?

Sourire navré du barman.

Barman – Je vous sers votre deuxième cocktail ? C’est happy hour…

Homme (pas très emballé) – Je vais d’abord essayer de finir celui-là.

Il en prend une gorgée.

Homme – On sent bien l’alcool à 90, hein ?

Barman – Il y a de la crème de banane, aussi. Pour ajouter le petit côté suave…

Homme – C’est curieux… Ça croustille un peu sous la dent…

Il se penche avec suspicion vers la bassine contenant le cocktail.

Homme – C’est quoi, ce truc marron qui flotte à la surface…?

Le barman se penche à son tour pour regarder.

Barman – Ah, ça… Ça doit être un cafard… Non, mais ça ne fait pas partie de la recette, hein ? Il a dû tomber du plafond… Bougez pas, je suis pompier…

Il repêche le cafard avec la louche, le dépose sur le comptoir, et l’examine.

Barman – Coma éthylique… On arrive trop tard… Enfin, lui au moins, il a l’air d’avoir apprécié mon cocktail…

L’homme le regarde, interloqué.

Homme (poursuivant sa pensée) Moi aussi, la première fois où j’ai fait l’amour, j’étais ivre mort…

Barman – Une soirée d’ado un peu trop arrosée…?

Homme – Euh… Non… J’avais 27 ans… C’était dans un hôpital…

Barman – Une infirmière ?

Homme – Non, non… Une malade…

Étonnement du barman.

Homme – Non, mais pas en phase terminale, hein ? C’était une copine qui venait de se faire opérer des amygdales. Enfin, c’était pas vraiment une copine, c’était la fille de ma concierge. Une réunionnaise. Je lui avais amené une bouteille de punch. Mais comme elle ne pouvait pas boire, à cause de son opération, c’est moi qui me la suis enfilée… Je veux dire, la bouteille… Comme elle ne pouvait pas parler non plus, on a échangé par gestes. Et de fil en aiguille…

Un temps, il prend une gorgée de son cocktail.

Homme – Je me demande si elle était complètement réveillée de son anesthésie, en fait… En tout cas, elle ne m’en a jamais reparlé… Et vous ?

Tête du barman.

Homme – Votre première fois, c’était où ?

Barman – Dans une baignoire…

Homme – Non, mais je veux dire… à deux.

Barman – Une grande baignoire.

Homme – Ah, ouais… Je me suis toujours demandé quel effet ça faisait de faire ça dans l’eau…

Barman – Ça, je saurais pas vous dire.

Homme – Pardon ?

Barman – On avait pas eu l’idée de la remplir…

L’homme marque le coup, puis regarde sa montre.

Homme – Je vous parie mon slip qu’elle ne viendra pas… Je ferais mieux de rentrer chez moi, de me coucher et d’ouvrir le gaz. Enfin… D’ouvrir le gaz et de me coucher… Ça m’évitera de me relever… Dans quelques mois, ma concierge réunionnaise retrouvera mon corps décomposé sur le lit. Il faudra découper le matelas autour pour emmener le corps…

Le barman le regarde atterré.

Homme (reprenant une gorgée de son cocktail) Je peux vous faire une petite critique constructive ? Il est vraiment infâme, votre cocktail. Je ne sais pas où vous avez trouvé la recette…

Barman (offusqué) – C’est une composition personnelle. Aucun client ne s’est jamais plaint jusque là…

Homme – Peut-être parce personne n’a survécu. Je ne sais pas si c’est ça qui m’a filé mal au ventre. À moins que ce soit le trac. Pour ce rendez-vous, je veux dire. Imaginez que ce soit un top model. Je vais aller lâcher mon alien avant qu’elle arrive, tiens, ce sera plus prudent. Les toilettes, c’est par où ?

Barman (sidéré) – Au fond du couloir, à droite…

L’homme s’éloigne vers les toilettes.

Barman (pour lui-même) – Poésie, quand tu nous tiens…

Le barman rallume la radio, qui passe une chanson de Dalida (Il venait d’avoir 18 ans…). Puis il se plonge dans la lecture de Science et Vie.

Le barman – La blonde

Le barman est toujours plongé dans sa lecture. Une femme blonde arrive, look de top model et attitude hautaine qui va avec. Elle a aussi l’air nerveux de la toxico mondaine en manque de coke. La blonde semble chercher quelqu’un du regard dans la salle et, constatant qu’elle est vide, s’approche du bar. Le barman lâche sa revue et arrête la musique.

Barman – Vous désirez ?

Blonde – Je vais attendre un peu. J’ai rendez-vous…

Barman – Avec un homme ?

La blonde le fusille du regard.

Barman – Excusez-moi…

La blonde sort un miroir de son sac et commence à vérifier son maquillage.

Le barman se replonge dans la lecture de Science et Vie.

Barman – Tiens, c’est marrant ça… Vous savez qu’un chat, ça retombe toujours sur ses pattes ? Eh bien des scientifiques italiens ont collé deux chat dos à dos et les ont balancé du haut de la Tour de Pise pour voir de quel côté ils retomberaient. À votre avis, qu’est-ce qui s’est passé ?

La blonde lui lance un regard offusqué, mais elle est dispensé de répondre car le téléphone du bar se met à sonner. Le barman répond.

Barman – Allo…? Qui est à l’appareil ? Dieu ? Je ne pense pas que Dieu m’appellerait sur mon fixe… Écoute, papa, j’ai très bien reconnu ta voix, alors n’insiste pas. Tu ferais mieux de rentrer tout de suite à Knokke le Zoute. Tu sais comment ça s’est terminé la dernière fois…

Il raccroche.

Barman – Est-ce que je crois en Dieu…? Et Dieu, il croit en moi ? Vous croyez en Dieu, vous ?

La blonde le regarde en ayant l’air de se demander de quel droit ce type ose même lui adresser la parole, et reprend son raccord de maquillage.

Barman – Vous avez raison, l’important, c’est de croire en soi-même. Enfin… sans aller jusqu’à l’idolâtrie, quand même…

La blonde continue à se regarder dans son miroir avec un air satisfait.

Barman – Quand on en arrive à avoir un orgasme à chaque fois qu’on se regarde dans la glace…

Comprenant l’allusion, la blonde lui lance un regard incendiaire, et range son miroir.

Barman – Mais vous, on voit tout de suite que vous avez le sens du contact, hein ? Vous faites quoi, comme métier ? Animatrice dans une maison de repos pour grands dépressifs ?

Blonde (avec un air méprisant) – Je suis esthéticienne… dans un institut de beauté pour blondes.

Barman (impressionné) – Ah, tiens, je ne savais pas que ça existait, les instituts spécialisés pour blondes… Remarquez si j’étais vous, je me ferais du souci pour mon avenir…

Air vaguement interrogateur de la blonde.

Barman – Vous ne saviez pas que les blondes étaient une espèce en voie de disparition ?

La blonde prend le parti de l’ignorer.

Barman – J’ai lu un article là dessus dans Science et Vie. Ben oui, pour être blonde, il faut que les deux parents transmettent le gène. Alors comme les blonds sont déjà minoritaires dans la population au niveau mondial… et qu’ils se reproduisent plutôt moins que les bruns. Vu le brassage des populations… Il ne devrait plus y avoir de blondes sur terre à l’horizon 2200… Est-ce qu’il faut le déplorer…?

Air discrètement offusqué de la blonde.

Barman – Et autant vous dire que le réchauffement de la planète n’arrange pas les choses… Ben oui, comme les blondes sont originaires des pays froids… Plus il fait chaud, moins il y a de blondes, forcément…

La blonde lui lance un regard incendiaire.

Barman – À moins qu’on mette celles qui restent dans des réserves en Antarctique. Mais est-ce qu’elles pourront se reproduire en captivité ? Dans des igloos…

La blonde renifle au dessus de la bassine de cocktail avec un air dégoutté.

Blonde – Il sent la marée, votre cocktail. Qu’est-ce que vous avez mis dedans ? Des fruits de mer…?

Barman – Y’en a aussi… Mon père disait que les crustacés, c’est les insectes de la mer. Et quand on y pense… Ça ne vous tente toujours pas ?

Blonde – Je crois que je vais aller m’asseoir, finalement…

La blonde s’éloigne et va s’asseoir à une table. Le barman soupire de soulagement, avec peut-être une pointe de jalousie.

Barman – La blonde attitude… Ça me hérisse le poil.

Le barman rallume la radio, qui passe une chanson de Dalida (J’attendrai, le jour et la nuit, j’attendrai toujours, ton retour…).

L’homme – Le barman

Le barman est plongé dans la lecture de Science et Vie. L’homme revient des toilettes et s’approche du bar en se tenant le ventre avec un sourire de satisfaction. La barman coupe la musique.

Homme – Ah, on se sent quand même plus léger…

Le barman lève les yeux de son magazine.

Barman – Vous vous rendez compte ? Si une voiture réussissait à dépasser la vitesse de la lumière, ses phares éclaireraient la route derrière elle au lieu de devant…

Homme – Ah, oui, c’est le truc à avoir un accident, ça…

Barman – Et le conducteur arriverait à destination avant d’être parti…

Homme – Ça, ça ne risque pas de m’arriver… Surtout pour aller au boulot… J’y vais toujours à reculons.

Barman – Eh ben justement ! À la vitesse de la lumière, pour arriver à l’heure au boulot le matin, le type devrait partir de chez lui le soir et y aller en marche arrière.

Homme (largué) – En marche arrière…?

Barman – Pour que les phares éclairent du bon côté !

En se retournant vers la salle, l’homme aperçoit soudain la superbe blonde assise à la table, et son sourire se fige.

Homme – Oh, putain !

Barman – Non, mais ce n’est pas pour tout de suite, hein.

Homme – Dites-moi que ce n’est pas elle…

Barman – Qui ?

Homme – Gwendoline ! La fille de l’internet ! Oh, nom de Dieu ! Non, mais vous l’avez vue ? Elle a bien fait de ne pas mettre sa photo sur le site. Je ne serais jamais venu…

Barman (étonné) – Elle n’est pas si mal, non ? (Envieux) Dans le genre blondasse airbags…

Homme – Pas si mal ? Vous plaisantez ! Même dans mes rêves, je n’ai jamais vu une nana comme ça ! Alors en vrai… Vous croyez que j’ai une chance…

Le barman jauge le type.

Barman – En tout cas, vous avez bien fait de ne pas mettre votre photo non plus. Là, c’est elle qui ne serait pas venue.

Homme – Ouais, bon, c’est pas parce qu’on est moche qu’on ne doit sortir qu’avec des boudins. Le nombre de filles super canon qu’on voit dans la rue aux bras de types affreusement… riches.

Barman – Vous faites quoi, dans la vie ?

Homme – En ce moment, je suis responsable opérationnel chez Mac Do… Mais c’est provisoire…

Barman (ironique) – Et vous lui avez dit, bien sûr… (Retroussant le nez) Remarquez, elle a dû s’en douter, vous sentez la frite à un kilomètre…

Homme – Je lui ai dit que je m’appelais Mac Donald, et que j’étais un neveu du patron…

Barman (impressionné) – Un neveu de Mac Donald… Riri, Fifi, Loulou…?

Homme – Ronald…

Barman (de plus en plus épaté) – Ronald ?

Homme – C’est le premier nom qui m’est venu à l’esprit.

Barman – J’ai fait un stage de théâtre, un jour : trouvez le clown qui est en vous… Vous n’avez pas beaucoup cherché, vous…

Homme – Bon, ben il va falloir que je me jette à l’eau. Sinon je vais le regretter toute ma vie. Mais comment je vais l’aborder moi…?

Barman – Vous pourriez lui dire… Je ne sais pas, moi… J’ai retrouvé une vieille boîte de capotes qui se périment à la fin du mois, et j’aime pas gaspiller…

L’homme a l’air perplexe.

Barman – Ou alors, vous jouez la franchise : Ok, je suis en rut, mais si ça se trouve, après avoir baisé toute la nuit comme des castors juniors, on va découvrir qu’on a des tas de trucs en commun…

Homme – Toute la nuit… Je ne voudrais quand même pas me survendre.

Barman – Bien, Monsieur Mac Donald…

L’homme considère à nouveau la blonde.

Homme – Waou… Elle envoie du steak, non ?

Barman – Pardon ?

Homme – Honnêtement, comment vous la trouvez ?

Barman – Honnêtement ? Chaleureuse comme un magasin Picard en Alaska. Mais bon, autant demander à un végétarien si il préfère son steak saignant ou congelé…

L’homme – La blonde

L’homme s’approche timidement de la femme.

Homme – Bonjour… (Se présentant) Ronald…

Blonde (un peu surprise) – Pardon ?

Homme – Mac Donald !

La blonde le jauge un instant avant de répondre.

Blonde – Désolée, mais je n’ai rien commandé…

Homme (décontenancé) – On s’est parlé sur un site de rencontre : tirobut.com ! Mon pseudo, c’est Ronaldo. Vous n’êtes pas Gwendoline ?

Blonde – Non… Je m’appelle Gwenaëlle…

Homme – Gwenaëlle…? (Essayant de plaisanter) Remarquez, c’est presque pareil, hein ?

Elle lui lance un regard glacial pour le remettre en place.

Homme – Excusez-moi, je vais vous laisser…

L’homme s’apprête à s’éloigner, mais se ravise.

Homme – Je peux vous inviter à dîner, un de ces soirs ?

Blonde – Attendez, aujourd’hui, c’est vendredi… Je crois que j’ai un créneau de libre le 29 février 2020. C’est une année bisextile…

L’homme ne se démonte pas.

Homme – Je peux vous offrir un verre tout de suite, alors…?

Femme (ironique) – En attendant Gwendoline…?

Homme – Non, mais en fait… C’est juste une fille à qui je devais faire passer un entretien d’embauche…

Brune – Vous recrutez vos employées sur des sites de rencontre ?

Homme – Je cherche de préférence des célibataires, elles sont plus disponibles pour travailler en soirée… Au moins, sur les sites de rencontre, je suis sûr d’en trouver… Allez, je vous offre un verre, ça me fait plaisir ?

Blonde – Figurez-vous que j’attends quelqu’un, moi aussi… (Humant l’air avec une moue dégoûtée) Ça sent la frite, ici, non ? (Curieuse quand même, afin d’être sûre de ne pas passer à côté de quelque chose) Et vous faites quoi, dans la vie ?

Homme – Je travaille avec mon oncle… dans la restauration.

Blonde – Votre oncle…?

Homme – Mac Donald ! Moi c’est Ronald. C’est pour ça que j’ai pris ce pseudo sur tirobut.com : Ronaldo. Sinon mes amis m’appellent Ronny. Ronny Junior. Rosny 2 parfois, pour plaisanter…

Blonde (estomaquée) – Et vous êtes vraiment le neveu de…

Homme – L’Oncle Picsou… C’est comme ça que je l’appelle, pour le taquiner un peu. Mais gentiment, hein… Bon, c’est vrai qu’il est un peu près de ses sous, mais qu’est-ce que vous voulez ? Je suis son seul héritier, je ne vais pas lui reprocher de veiller sur son tas d’or…

Blonde (suspicieuse) – C’est bizarre, vous n’avez pas du tout l’accent américain…

Homme – Ah, non, mais moi, je suis né ici, hein ! C’est… C’est la branche française des Mac Donald. Bon, je vais de temps en temps voir mon oncle à la maison mère, aux États Unis, pour discuter de la stratégie de développement du groupe au niveau mondial… Mais sinon, je suis chargé de développer le réseau dans le nord du Val de Marne. Venez manger dans un de nos établissements, un jour, vous serez mon invitée…

Blonde (perplexe) – Pourquoi pas…

Homme – Qu’est-ce que vous buvez ?

Blonde – Je ne sais pas… Quelque chose de pas trop fort, alors…

Homme – Vous me faites confiance ?

Elle sourit froidement. L’homme s’éloigne vers le bar.

L’homme – Le barman

L’homme arrive au bar. Le barman s’est replongé dans Science et Vie.

Homme – C’est pas elle…

Barman (relevant la tête de sa revue, largué) – Qui ?

Homme – Gwenaëlle, la fille de l’interline ! Je veux dire Gwendoline, la fille de l’internet ! Mais autant que je tente ma chance, non ? L’autre ne viendra plus maintenant, de toute façon. Et c’était sûrement un boudin…

L’homme jette un regard en direction de la blonde.

Homme – Non mais vous l’avez vue ? Je l’imagine toute nue dans son bain en train de se savonner les jambes avec une éponge pleine de mousse…

Barman – Imaginez-la en robe de chambre dans la cuisine en train d’éplucher des oignons avec des gants de vaisselle…

Homme – Ça m’excite encore plus…

Barman (levant les yeux au ciel) – Bon, qu’est-ce que je vous sers ?

Homme – Je vais prendre mon deuxième cocktail gratuit maintenant…

Barman – Et pour madame ?

Homme – Ben… Ça… Mon deuxième cocktail gratuit.

Le barman soupire et lui sert un deuxième cocktail.

Homme – Vous avez raison, quand on a un physique difficile, il faut tout miser sur l’humour. Je vais essayer de la faire rire… (Un temps, il réfléchit) Vous ne connaîtriez pas une bonne blague, par hasard ?

Le barman pose le verre devant l’homme et lui lance un regard éloquent.

Homme – Ok, je vais me débrouiller…

L’homme prend le verre et s’éloigne vers la table à laquelle est assise la blonde. Il se retourne une dernière fois vers le barman.

Homme – Vous avez bien retiré tout ce qui flottait à la surface…?

Le barman acquiesce avec un air las.

L’homme – La blonde

L’homme s’assied à la table de la blonde.

Homme – Vous verrez, c’est très stimulant.

La blonde goûte et fait une moue significative.

Blonde – Ça a un goût bizarre… Qu’est-ce que c’est ?

Homme – Le cocktail maison…

Tête de la blonde, encore moins emballée.

Blonde – Ça sent un peu le crabe, non ?

Homme – Allez savoir… Le barman en garde jalousement la recette depuis des générations… Mais les goûts et les couleurs, vous savez… Les mexicains mangent bien des sauterelles grillés comme amuse-gueules à l’apéro. Vous savez que dans certaines tribus indiennes, les parents mangent le placenta ? Mon ex mangeait des vers de terre. Elle disait que c’était bourré de protéines…

Blonde – Je comprends pourquoi vous l’avez quittée…

Homme – En fait, c’est elle qui m’a plaqué, mais bon…

Blonde – Ah, oui…?

Homme – Un jour elle m’a dit : t’es le mec le plus drôle que je connaisse, mais t’es aussi le plus con… Vous habitez dans quel coin ?

Blonde – J’habite la banlieue ouest… du côté de Disneyland.

Homme – Ah, oui… Alors vous êtes vraiment à l’ouest…

Blonde – Et vous…?

Homme – Euh… Non, moi j’habite à Marne la Vallée… du côté de… Enfin de l’autre côté, quoi.

Blonde – Bon, et bien ce n’est pas que je m’ennuie avec vous, mais mon ami ne devrait pas tarder à arriver… (Regardant sa montre) D’ailleurs, il devrait déjà être là…

Homme – Moi, si j’avais rendez-vous dans un café un soir avec une fille comme vous, je viendrai le matin à l’ouverture pour être sûr de ne pas la rater…

Blonde – Pourtant, quand on s’appelle Mac Donald, on doit être très sollicité, non ?

Homme – Vous n’imaginez pas à quel point la richesse peut vous couper du commun des mortels. Contrairement à ce qu’on pense, même les femmes sont intimidées. Elles ont tellement peur qu’on les prenne pour des filles intéressées…

Blonde – Je comprends, croyez-moi… C’est pareil pour les plus belles femmes, vous savez… Aucun homme n’ose les aborder… Ils ont tellement peur qu’on les prenne pour des mecs qui ne voient que l’aspect physique chez une femme…

Homme – Ça doit être pour ça que les hommes les plus riches finissent par se marier avec les femmes les plus belles…

Blonde (philosophe) – La rencontre de deux solitudes…

Silence embarrassé.

Homme – Vous savez pourquoi les blondes aiment faire du ski nautique ?

Regard consterné du barman en direction de l’homme.

Blonde – Non…

Homme – Elles ont les jambes écartés, le slip mouillé, et elles se font tirer par une vedette… Vous ne la connaissiez pas ?

La blonde se force à sourire.

Blonde – Bizarrement non… Mais je ne voudrais pas interférer avec… Gwendoline.

Homme – Ne vous inquiétez pas. De toute façon, elle n’avait pas les compétences requises pour le poste. Elle s’en est sûrement rendu compte d’elle-même, et elle a renoncé à venir…

Mais la brune revient, justement.

Blonde – Ah… On dirait que non…

Homme – Pardon ?

La blonde lui désigne la brune du regard.

Blonde – Ce ne serait pas votre rendez-vous ? L’entretien d’embauche…

L’homme avise la brune et fait la moue.

Blonde – Bon, ben je vais vous laisser.

Homme (déçu) – On se revoit tout à l’heure ? Ça ne va pas être long. Le temps de lui expliquer qu’elle n’a pas le bon profil…

Blonde – Je vais en profiter pour me repoudrer le nez. (On peut se demander à son air survolté si elle parle de maquillage ou d’une ligne de coke) Si on ne se revoit pas, on s’appelle…

Homme – Vous n’avez pas mon numéro…!

Blonde – Je chercherai dans les pages jaunes… à Mac Donald.

La blonde s’en va vers les toilettes.

Homme – Et l’addition, c’est pour moi, hein ?

L’homme soupire de soulagement après ce coup de chaud, et tourne son regard vers la brune.

Homme (pour lui même) – Ah, oui… Là c’est tout de suite plus crédible…

 

 

L’homme – La brune

L’homme va voir la brune.

Homme – Excusez-moi… Vous êtes bien Gwendoline ?

Brune (hésitant, un peu surprise) – Euh… Ça dépend…

Homme – Ah, d’accord, c’est un pseudo… Je suis Ronaldo. C’est avec moi que vous avez rendez-vous…

La brune a l’air encore plus surprise.

Brune – Ah, oui…

Homme – Je vous ai reconnue tout de suite.

Brune – Ah, bon…

Homme – Je ne sais pas… Rien que le nom… Gwendoline… On se fait déjà une image de la personne…

Brune – Et vous imaginiez une petite brune un peu boulotte…

Homme (souriant) – Et vous…? Je veux dire… Pas trop surprise de me voir en vrai…?

Brune – Un peu… Non, mais je ne suis pas déçue, hein ? Je serai même plutôt déçue en bien…

Homme – Comme dit mon oncle, l’amour, c’est comme les hamburgers : quand on a très faim, même quand c’est pas super, c’est déjà génial. (Compatissant) À propos de viande hachée, je suis vraiment désolé, pour votre mère…

Brune (prudemment) – Merci…

Homme (philosophe) – Mon père me disait toujours : Ta mère, il n’y a que le train qui ne soit pas passé dessus. Dans un sens, il vaut mieux ça que l’inverse, hein ?

Perplexité de la brune. Le Barman arrive pour prendre la commande.

Homme – Vous prenez quelque chose…

Brune (minaudant) – Je ne sais pas… Euh…

Homme (la coupant, au barman) – Un café avec un verre d’eau, alors… Je prendrai le verre d’eau…

Le barman lève les yeux au ciel et repart vers le bar.

Silence embarrassé.

Homme – Alors comme ça, vous êtes thanatopracteur…?

Tête interloquée de la brune, qui ne dément pourtant pas.

Homme – Ça doit être passionnant… Mais ça consiste en quoi, exactement ?

La brune semble un peu désemparée.

Brune – Excusez-moi… Je vais allez chercher la commande, ça ira plus vite… J’ai terriblement envie de boire un café…

La brune – le barman

La brune arrive au bar et interpelle discrètement le barman.

Brune – C’est qui ce type ?

Barman – C’est pas avec lui que vous aviez rendez-vous ?

Brune – J’avais rendez-vous avec un Jean-Charles, que j’ai rencontré sur un site internet. La photo était aussi floue que la mienne, mais il ne ressemblait pas du tout à ça…

Barman – Je vous conseille de ne pas lâcher le morceau quand même. C’est peut-être la chance de votre vie pour ne pas finir célibataire…

Brune – Merci…

La brune prend le café et le verre d’eau.

Elle s’apprête à retourner à la table de l’homme, mais se ravise.

Brune – Vous savez ce que c’est, comme métier, panatotracteur…?

Barman – Vous voulez dire thanatopracteur…?

Brune – Oui, bon…

Barman – Vous connaissez la série Six Feet Under ?

Brune – Non…

Barman (étonné) – Vous n’avez pas la télé ?

Brune – Si, mais je l’ai achetée dans une brocante en Alsace. J’arrive juste à capter Arte, en allemand et en noir et blanc. Autant vous dire que je ne la regarde pas souvent.

Barman – Bon, ben c’est l’histoire de deux frères… Ils ont une entreprise de pompes funèbres. Il y en a un qui est homo… et il est thanatopracteur.

Brune – On peut être homo et thanatopracteur…?

Le barman la regarde avec un air découragé.

Le téléphone du bar se met à sonner. Le barman répond.

Brune – Ça fait rien, j’improviserai…

Elle s’éloigne vers la table.

Barman – Allo…? Si j’ai entendu parler de Sodome et Gomorrhe ? Bon, maintenant, ça suffit, papa… Ok, Jésus, si tu préfères… Alors tu diras à Dieu que je suis sur liste rose, d’accord…?

Il raccroche.

La brune – L’homme

La brune revient à la table de l’homme, et pose le café et le verre d’eau sur la table.

Brune – Excusez-moi… Voilà votre verre d’eau…

Homme – Merci.

Ils se regardent un instant un peu gênés. Pour se donner une contenance, elle vide son café d’un trait.

Brune – Ah, ça va mieux…

Homme – Vous le prenez sans sucre ?

Brune – Ça vous étonne ?

Homme – Oh, vous savez… Le nombre de gens que je vois prendre un menu Maxi Best Of Big Mac avec une grande frite et qui demandent un coca light avec… Ça fait longtemps que vous êtes inscrite sur ce site de rencontre.

Brune – Euh… Non, pas très… C’est un ami qui m’avait suggéré de m’inscrire… juste avant de me plaquer.

Homme – Et… votre type d’homme, c’est quoi ?

Brune – Le physique, vous savez… C’est pas le plus important, pour moi…

Homme – Tant mieux, tant mieux…

Brune – Non… Je cherche un homme qui sache voir en une femme sa beauté intérieure.

Homme (avec un regard lubrique) – Je vois. Pas le genre de type qui vous interroge sur vos goûts littéraires en vous imaginant en string…

Blanc.

Le barman – La blonde

La blonde revient des toilettes en finissant de sniffer la coke qu’elle a dans le nez. Elle s’arrête au bar.

Blonde – Vous le connaissez, ce type ?

Barman – Ça dépend. Vous voulez savoir quoi ?

Blonde – Si c’est pas un schizophrène en permission, par exemple.

Barman – Il se prend pour le fils de Dieu, lui aussi…?

Blonde – Pire… Pour le fils Mac Donald.

Barman – En tout cas, ça ne m’étonnerait pas qu’il ait du sang écossais, parce qu’il a un oursin dans le portefeuille. Entre ses préservatifs périmés et sa carte bleue…

La blonde jette un regard vers l’homme.

Blonde – Oh, et puis non, même s’il est vraiment riche… Son ex avait raison : il est vraiment trop con…

Barman (sentencieux) – Comme disait Courteline : Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un plaisir de fin gourmet…

Laissant la blonde méditer cette pensée, le barman saisit la bassine de cocktail vide.

Barman – Il n’y a plus de cocktail maison. Je vais faire un tour à la cave. C’est là que j’élabore en secret ce doux elixir. À l’abri des regards indiscrets…

La blonde reste seule au bar.

L’homme – La brune

L’homme tente péniblement de prolonger sa conversation avec la brune.

Homme – Gwenaëlle… C’est un très joli prénom…

Brune – Oui… (Avec une petite hésitation) Mais, moi, c’est Gwendoline, non…?

Homme (sans se démonter) – C’est un prénom celte, ça. Vous êtes d’origine écossaise ?

Brune – Euh… Non, pas que je sache…

Homme – Tant mieux, tant mieux… Moi, vu mon nom de famille, c’est pas difficile à deviner. Je suis né à Edimbourg…

Brune – Ah, c’est marrant, vous avez plutôt le type méditerranéen…

Homme – Ah, non , mais je ne suis pas vraiment écossais, hein ? C’est la famille de mon oncle, qui… Et puis Edimbourg, c’est le sud de l’Écosse. Ils jouent à la pétanque, et ils boivent du pastis.

Silence embarrassé.

Homme – Vous savez pourquoi les écossais n’utilisent qu’un seul éperon, quand ils font de l’équitation ?

La brune feint la curiosité.

Homme – Quand on arrive à faire galoper la moitié du cheval, l’autre moitié suit automatiquement…

La brune sourit avec un air idiot.

Brune – C’est sûr…

Homme – Vous avez un très joli pull…

Brune – Vous aimez, vraiment…?

Homme – C’est pas forcément flatteur pour la silhouette, mais ça doit être chaud en hiver. Et puis il y a de la place pour deux, là dedans. Si on part camper ensemble, on pourra toujours s’en servir comme tente…

La brune s’efforce de sourire.

Brune – Excusez-moi un instant, je viens d’apercevoir une amie…

La brune s’éloigne vers le bar.

La blonde – La brune

La brune va rejoindre la blonde au bar.

Brune – C’est vous Gwendoline ?

Blonde – Ça dépend… Vous me donnez combien pour que je ne le sois pas ?

Brune (lui tendant un billet) – 10 euros, ça va ?

Blonde – 20 ?

Brune (ajoutant un autre billet) – Ça marche.

Blonde (prenant les billets) – Il vous plaît tant que ça ou c’est parce que vous espérez avoir des hamburgers gratis ?

Brune – Je ne sais pas… (Jetant un regard attendri vers l’homme qui lui fait un petit signe idiot) Il me fait un peu pitié. Il doit éveiller en moi mon instinct maternel. Ça doit être comme ça que Gainsbourg a séduit Birkin…

Blonde – Mais Gainsbourg, il allumait ses gitanes avec des billets de 500… D’un autre côté, vous n’avez pas non plus le potentiel artistique de Birkin…

Brune – Merci… (Pour se venger) Remarquez, vous pouvez toujours tenter votre chance avec le barman… Je crois que vous avez une touche…

Blonde (vaguement intéressée) – Il vous l’a dit ?

Brune (faussement complice) – Ça se voit… Vous avez vu comment il vous regarde…?

La blonde se tourne vers le barman qui revient et qui, étonné qu’elle le dévisage, lui retourne un regard plutôt inquiet.

Blonde (indécise) – Vous croyez…

Brune (perfide) – Bonne chance.

La brune s’apprête à aller rejoindre l’homme à la table, mais se ravise.

Brune – Je vais aller vomir ce cocktail tout de suite, sinon, je vais lui gerber dessus. Je crois que pour un premier rendez-vous, ça lui laisserait une impression défavorable…

La brune s’éloigne vers les toilettes.

La blonde hésite un instant puis quitte le bar.

Le barman – L’homme

Revenant de la cave, le barman pose sur le bar sa bassine pleine de cocktail.

L’homme s’approche du comptoir.

Homme – C’est bien ma veine. Deux ans que je n’ai pas tiré un coup, et voilà que je rencontre deux bombes en une heure…

Barman – C’est Happy Hour… Allez, cette fois c’est ma tournée.

Le barman lui ressert un troisième verre de cocktail.

Homme – Elle est tellement serrée dans son jean que j’ai peur de me prendre les pressions dans la tronche quand je lui parle…

Barman – Vous parlez de laquelle, là ?

Homme – Qu’est-ce que vous pensez de la brune ? Elle est pas terrible, mais bon… Elle n’a pas l’air de sucer que des caramels. Et comme ma dernière conquête m’a dit que ma bite ressemblait à un carambar… Franchement, qu’est-ce que vous me conseillez vu mon niveau en ski ? La piste brune pour les débutants ou la piste blonde pour les casse-cous…

Le barman lui lance un regard navré.

Barman – Vous savez, moi je serais plutôt un adepte du hors piste…

La brune revient s’asseoir. L’homme s’adresse à elle au passage avec un grand sourire.

Homme – J’arrive tout de suite…

Barman – Et quand Daisy se rendra compte que vous n’êtes pas le neveu de l’oncle Picsou ?

Homme – Je passerai pour un Mickey, mais bon…

L’homme vide son verre cul sec.

Homme – Oh, et puis merde ! Peu importe que le chat soit noir ou gris pourvu qu’il attrape la souris…

Barman – Walt Disney ?

Homme – Deng Xiao Ping. Je crois qu’il faut être réaliste. Je ne vais pas lâcher la proie pour l’ombre…

L’homme retourne voir la brune.

L’homme – La brune

L’homme revient à la table de la brune, mais ne s’assied pas.

Homme – Ça vous dit, un cinoche ? Il repasse Massacre à la Tronçonneuse, juste à côté.

Brune (se levant en feignant l’enthousiasme) – Génial… Après, on pourra se faire un Mac Do ?

Homme – Les hamburgers, moi, vous savez… Ça me rappelle un trop le boulot. Comme dit mon oncle : On n’a jamais vu un urologue dans un camp de nudiste…

La brune, décontenancée, affiche un sourire poli.

Homme – Non, je préfère la viande saignante… Vous êtes en voiture ?

Brune – Je suis plutôt une adepte des transports en commun. Et vous…?

Homme – Jusque là, je pratiquais plutôt les transports en solitaire. Mais maintenant que je vous ai rencontrée…

Ils partent ensemble. En s’éloignant, la brune fait un signe discret au barman pour lui signifier que tout baigne.

Homme – Thanatopratcteur… C’est un peu comme chiropracteur, non…?

Brune (embarrassée) – Un peu…

Ils sortent.

Le barman – La blonde

Le barman est seul. Il lit une revue intitulée Thanato Magazine, en écoutant une chanson de Dalida (Moi je veux mourir sur scène, devant les projecteurs…). La blonde revient, visiblement plus aimable et décidée à le séduire. Le barman éteint la musique.

Barman – J’aurais dû vous prévenir que mon cocktail était susceptible d’entraîner une addiction…

Blonde (aguicheuse) – Un philtre d’amour, alors… C’est le seul moyen que vous avez trouvé pour fidéliser la clientèle ?

Barman – Ceux qui n’en meurent pas ne peuvent plus s’en passer… (Embarrassé par le numéro de charme de la blonde) Un petit dernier…? Il est tout frais, je viens de le faire !

Le barman sert à la blonde un autre cocktail. Ils trinquent. La blonde le regarde dans les yeux avec un air langoureux.

Blonde – Vous êtes un fan de Dalida ?

Barman – J’ai tous ses disques…

Blonde – Moi aussi, je rêve de devenir célèbre…

Barman – Vous avez un talent particulier ?

Blonde – Ah, non, mais je ne veux pas devenir célèbre pour mon talent. Je veux devenir célèbre pour être connue. Comme Paris Hilton…

Barman – Vous pourriez prendre un pseudo. Je ne sais pas moi… Tunis Sheraton. Ou Rungis Formule 1.

La blonde sourit, sans qu’on soit sûr qu’elle ait vraiment compris.

Blonde (intriguée) – Vous vous épilez les sourcils…?

Barman – Pas vous…?

Blonde – Si. Mais c’est assez rare, pour un homme, de s’épiler les sourcils…

Barman – Pas si il est fan de Dalida…

La blonde comprend, et change soudain de visage.

Blonde (furieuse) – La salope…

Prenant ça pour lui, le barman la regarde d’un air offusqué.

Blonde – Je parle de cette grosse vache, qui était là tout à l’heure… Elle m’a dit que j’avais un ticket avec vous. Mon radar anti-gay a été pris en défaut…

La blonde a l’air déprimée.

Barman – Ne me dites pas qu’une belle fille comme vous a du mal à trouver un cavalier…

Blonde – Les cavaliers, c’est comme les myopes : ils se lassent vite de leur nouvelle monture…

Barman (philosophe) – Pourquoi acheter la vache quand on peut avoir le lait gratuitement…

Blonde (soupirant) – Les hommes… La plupart sont tellement frustrés que moi ou un cadavre, ça ne ferait pas grande différence… Vous avez vu ce type, tout à l’heure ? On aurait dit un rat devant une tapette à fromage… Enfin, vous voyez ce que je veux dire… (Un temps) Et vous, vous avez quelqu’un ?

Barman – Je viens de rompre avec mon fiancé. Il était informaticien…

Blonde – Oui, j’imagine que c’est une raison suffisante…

Barman – À chaque fois qu’on faisait l’amour, il me susurrait dans l’oreille : ouvre ton port USB, je vais brancher mon périphérique…

Blonde – Tous des salauds… Ma meilleure amie, son mari l’a plaquée alors qu’elle avait le ballon.

Barman – Ils jouaient au rugby ensemble ?

Blonde (soupirant) – Pourtant, je me méfie, croyez-moi… Le genre de types qu’on rencontre en boîte… Qui vous raconte qu’il est pilote de ligne, mais qui n’a même pas de quoi vous payer un verre… Pas difficile de deviner que la ligne dont il parle, c’est plutôt Porte d’Orléans – Porte de Clignancourt…

Elle soupire.

Blonde – Remarquez, je me suis bien foutu de sa gueule, moi aussi, à cette conne. J’ai réussi à lui extorquer 20 euros…

Elle regarde le barman.

Blonde (expliquant) – C’est pas moi, Gwendoline.

Barman – Oui, je sais…

Blonde (étonnée) – Ah, oui…?

Barman – C’est moi.

Blonde – Pardon ?

Barman – Gwendoline, c’est mon pseudo pour chatter sur les sites de rencontre… J’ai aussi Jean-Charles ou Karl…

La blonde tombe des nues.

Blonde – Ah, d’accord… Alors tout le monde avait rencard avec vous… J’aurais pu l’attendre longtemps, mon Karl…

Barman – Au début, je prenais uniquement des prénoms féminins. L’inscription est gratuite pour les femmes, sur les sites de rencontre. Après je me suis dis qu’il fallait ratisser plus large.

Blonde – Ratisser plus large…?

Barman (montrant la salle vide) – C’est la crise. Même les homos ont du mal à joindre les deux bouts… Alors je racole sur les sites de rencontre. Les hommes, les femmes, les hétéros, les homos… Je ne peux plus me permettre de trier. Avec les charges que j’ai. Et je leur donne rendez-vous ici pour Happy Hour…

Blonde – Mais Gwendoline, Jean-Charles ou Karl ne viennent jamais… C’est cruel…

Barman – Parfois, entre deux lapins, il y en a qui sympathisent…

Blonde – Et votre vrai prénom, c’est quoi ?

Barman – Alfred… Mon père était fou d’Hitchcock. Vous avez vu Psychose ?

Blonde – C’est pas cette histoire de blonde qui débarque dans un bar où un ventriloque garde sa mère empaillée à la cave…?

Barman – Mouais…

La blonde ne relève pas.

Blonde – Eh ben, je ne me serais jamais douté que Gwendoline, c’était vous.

Barman – Il ne faut pas se fier aux apparences. Un jour, à une soirée costumée, j’ai roulé un patin à un type qui était déguisé en pompier.

Blonde – Et alors ?

Barman – Il était vraiment pompier… Même dans les soirées gay, on est très à cheval sur la sécurité.

Blonde – Il vous a collé un pain ?

Barman – Même pas.

Blonde – Il était gay ?

Barman – Non. Mais j’étais déguisée en infirmière…

Elle sourit, avant de reprendre son sérieux.

Blonde – Vous dites que vous faites quel métier, déjà, sur ce site de rencontre…

Barman – Thanatopracteur.

La blonde ne sait visiblement pas ce que ça veut dire.

Barman – Vous êtes esthéticienne pour blondes, c’est bien ça ?

Blonde – Oui…

Barman (pédagogue) – Eh ben thanatopracteur, c’est un peu comme esthéticienne… mais pour les blondes mortes.

La blonde a l’air de comprendre, et digère cette information.

Blonde – Ah, d’accord… (Un temps) Et c’est tout ce que vous avez trouvé pour draguer sur internet…?

Barman – Je trouve que c’est un métier fascinant, pas vous…?

Blonde – Si, si… Et ça vous est venu comment, cette… passion.

Barman – À l’enterrement de ma mère. Ils avaient vraiment fait des miracles pour lui recoller la tête…

Blonde (déglutissant) – Ah, oui… En tout cas, si votre idée, c’est d’attirer du monde dans votre bar, vous feriez mieux de choisir un métier moins fascinant… Je ne sais pas, moi. Orthodontiste… ou gastroentérologue.

Barman – Vous croyez…?

Blonde (désignant la salle du bar déserte) – Je suis votre seule cliente. Et encore, vous l’avez dit, j’appartiens à une espèce menacée…

Barman – C’est l’heure de la fermeture, de toute façon…

Il va baisser avec un bruit sinistre un rideau de fer qu’on ne voit pas.

Blonde (inquiète) – Ça existe vraiment, les tanathopracteurs pour blondes…?

Barman – C’est un métier très difficile, vous savez. Presque un art. Il faut passer un diplôme. Avec une épreuve pratique…

Blonde (riant nerveusement) – Ne me dites pas que vous vous entraînez dans votre cave avec les blondes que vous recrutez sur internet ?

Il répond par un sourire énigmatique.

Barman – Je peux vous raccompagner, si c’est sur ma route. Vous habitez où ?

Blonde – À l’ouest… Du côté de Disney Land.

Barman – Ah, oui… Alors vous êtes une vraie blonde…

Blonde – Merci, on me le dit souvent.

Barman – Je le pense vraiment… On va sortir par la porte de derrière…

Il l’invite à se diriger vers la sortie.

Barman – Faites attention, l’escalier est un peu raide.

Blonde (riant nerveusement) – Moi aussi, je suis un peu raide… Ça doit être ce cocktail… Qu’est-ce que vous mettez dedans ?

Barman – Rien que des produits naturels, rassurez-vous… C’est pratiquement un cocktail bio…

Elle sort son miroir de poche et se regarde dedans.

Blonde – Eh ben ça ne me réussit pas, le naturel… J’ai une tête de déterré…

Barman – Vous inquiétez pas, on va vous refaire une beauté…

Il éteint la lumière, sur la musique du générique de Six Feet Under.

Mais la lumière se rallume.

Barman (off) – Papa ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

Bruit stridant d’une tronçonneuse qui démarre.

La lumière s’éteint.

Fin

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SACD

Gay Friendly

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

4 hommes

3 hommes et 1 femme
2 hommes et 2 femmes
1 homme – 3 femmes
4  femmes

Trouver dans le métro un sac plein de billets de banque, ça peut aider pour offrir à son fils un beau mariage gay. Mais bien mal acquis ne profite jamais… 

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Gay Friendly

Un sac plein de billets de banque, ça peut aider pour offrir à son fils un beau mariage gay. Mais bien mal acquis ne profite jamais…

Personnages :

Gaby : femme (ou homme)
Alex : femme (ou homme)
Sam : homme
Vic : femme

Gaby et Alex peuvent être des femmes ou des hommes, mais s’agissant d’un couple gay ils doivent être du même sexe.

Les distributions possibles pour cette version sont 1H/3F ou 3H/1F
Autres versions disponibles : 4 hommes ou 2H/2F ou 4 femmes.

Sur le canapé, Gaby feuillette un catalogue de voyage en sirotant un cocktail. À côté une télévision, dont on ne voit pas l’écran, est allumée avec le son coupé. Gaby s’arrête sur une page du catalogue avec un large sourire.

Gaby – La Californie ? Las Vegas ! Le Caesar Palace… (Son sourire se fige) Cinq mille euros pour une semaine ! Pour se ruiner, en tout cas, l’avion c’est plus rapide que le casino…

Son regard est soudain attiré par l’écran de télévision. Gaby appuie sur la télécommande pour remettre le son.

Présentateur – Les numéros qu’il fallait jouer pour empocher le Jackpot de l’Euromillion étaient donc le 5, le 9, le 12, le 17 et le 24. Pour les étoiles le 6 et le 11. L’heureux gagnant emportera la modique somme de 50 millions d’euros…

Gaby coupe à nouveau le son.

Gaby – Je me demande pourquoi je continue à jouer…

Son portable sonne. Gaby répond.

Gaby – Sam, mon chéri, comment vas-tu ? C’est ton jour de lessive, c’est ça ? Malheureusement, tu ne viens nous voir que quand il ne te reste plus aucun caleçon à te mettre… Mais oui, j’exagère, évidemment… C’est mon côté mère juive… Alors, tu as retrouvé du boulot ? Quelque chose à m’annoncer ? (Avec l’accent pied noir) Popopo, dis… Ne me dis pas que tu te maries, quand même ! (Reprenant sa voix normale) En quelque sorte ? Là tu en as trop dit ou pas assez… Bon, bon, d’accord, si tu préfères nous faire la surprise… Ok, à tout à l’heure… Moi aussi je t’embrasse.

Gaby range son portable et soupire.

Gaby – En quelque sorte… Comment est-ce qu’on peut se marier en quelque sorte ?

Alex arrive avec à la main un sac Vuitton et le pose discrètement dans un coin avant d’aller déposer un baiser sur la bouche de Gaby.

Alex (avisant le cocktail) – Eh ben, on ne se refuse rien…

Gaby – Ça ne coûte pas cher, et ça me donne l’illusion d’être en vacances à l’autre bout du monde… Je t’en prépare un aussi ?

Alex – Tout à l’heure peut-être…

Gaby – Tu as passé une bonne journée, mon amour ?

Alex – Une journée assez… riche. Je vais te raconter ça.

Gaby – Et bien moi, j’ai trouvé où nous pourrions aller en voyage de noces.

Alex – J’en conclus que tu as décidé de me demander ma main. Je te rappelle que je n’ai pas encore dit oui…

Gaby – Allez… Je ne sais pas si tu es au courant, Alex, mais maintenant c’est possible…

Alex – Ce n’est pas parce que c’est possible qu’on doit le faire…

Gaby – C’est un droit !

Alex – Mais personne n’a dit que c’était une obligation !

Gaby – On s’est battu pendant des années pour obtenir ça !

Alex – Si c’est un acte militant, alors… On nage en plein romantisme ! On a déjà parlé de ça, Gaby… Moi, le mariage gay… Excuse-moi, mais je trouve ça un peu ridicule…

Gaby – Ridicule ?

Alex – Tiens, qui serait en blanc, par exemple ?

Gaby – Moi, évidemment !

Alex – À ton âge… Ce n’est pas un tout petit peu midinette, non ?

Gaby – Merci pour mon âge, c’est très délicat de ta part…

Alex – Excuse-moi…

Gaby – Et puis on peut très bien être gay et midinette, tu sais…

Alex – Partir en lune de miel, en plus…

Gaby – J’ai toujours rêvé d’aller dans un de ces casinos à Las Vegas, avec des rangées de machines à sous à perte de vue… Je sens qu’il y en a une qui m’attend quelque part avec le Jackpot…

Alex – Le Jackpot…

Gaby (soupirant) – Malheureusement, pour Las Vegas, je ne sais pas si on a les moyens en ce moment… Surtout si notre fils, au chômage, a décidé de convoler lui aussi…

Alex – Pardon ?

Gaby – Sam vient d’appeler. Il doit passer tout à l’heure. Il m’a dit qu’il allait se marier… en quelque sorte.

Alex – Tu vois bien ? On ne va pas se marier en même temps que lui !

Gaby – Pourquoi pas ?

Alex – Un double mariage, ce serait encore plus ridicule, enfin ! (Un temps) Attends, qu’est-ce que tu entends par se marier… en quelque sorte ?

Gaby – C’est ce qu’il a dit…

Alex – Et à ton avis, qu’est-ce qu’on doit comprendre par là ?

Gaby – Peut-être qu’il est gay…

Alex – Tu crois ?

Gaby – Les chiens ne font pas des chats.

Alex – Surtout quand c’est deux mâles ou deux femelles…

Gaby – On ne l’a jamais vu avec une fille.

Alex – On ne l’a jamais vu avec un garçon non plus.

Gaby – Peut-être qu’il n’osait pas nous les présenter.

Alex – Quand on a été élevé par des parents gays, je ne pense pas qu’un coming out soit franchement quelque chose d’insurmontable, non ?

Gaby – Ou alors, c’est l’inverse… Il est hétéro, et il n’a jamais osé nous l’avouer, par peur de nous décevoir…

Alex – Nous décevoir ? Mais tu délires…

Gaby – Quand on a des parents homos, ce n’est peut-être pas si évident que ça de leur annoncer qu’on est hétéro, va savoir…

Alex – Tu crois qu’on aurait pu le traumatiser à ce point, ce pauvre enfant ? Je me demande si ce n’est pas le pape qui a raison, finalement. On ne devrait pas nous laisser élever des enfants…

Gaby – Et moi, je commence à me demander si on ne peut pas être à la fois homo et homophobe… Tu étais déjà contre le mariage gay, alors maintenant tu es aussi contre l’adoption !

Alex – Je ne suis pas contre le mariage gay, je suis contre le mariage tout court ! J’ai le droit de trouver ça ringard, non !

Gaby se met à humer l’air avec un air soupçonneux.

Gaby – Ça sent bizarre, ici, depuis ton arrivée…

Alex – Tu trouves ?

Gaby – Une odeur d’eau de toilette de mauvais goût… (Reniflant à nouveau) Je dirais même une eau de toilette… (Dramatique) Tu me quittes pour une personne du sexe opposé !

Alex – Mais non ! Qu’est-ce que tu vas chercher…

Gaby – Tu as quelque chose à me cacher, Alex… Je te connais… Qu’est-ce qui se passe ?

Alex (après une hésitation) – Il se pourrait qu’on ait quand même les moyens de partir à Las Vegas, voilà.

Le visage de Gaby s’illumine d’un sourire.

Gaby – On a touché le Jackpot de l’Euromillion ? (Son sourire se fige) Mais c’est impossible, je viens d’écouter les résultats à la télé… On a encore perdu !

Alex – C’est un peu plus compliqué que ça…

Gaby – Dis toujours…

Alex va chercher le sac Vuitton et le pose sur la table basse.

Gaby – Alors c’est ce sac qui empeste l’eau de Cologne ! Mais qu’est-ce que tu transportes là dedans ?

Alex – J’ai trouvé ça dans le métro…

Gaby – Un sac Vuitton ? Super… Mais je croyais que tu trouvais ça vulgaire…

Alex – Tout dépend de ce qu’il y a dedans…

Gaby – Et alors ?

Alex – Regarde…

Gaby ouvre le sac, y plonge la main et en ressort une liasse de billets.

Gaby – Ne me dis pas que c’est des vrais…

Alex – Moi non plus, je n’y ai pas cru au début… J’ai même pensé que c’était pour un vidéo gag… Que le sac était relié à une alarme qui allait se déclencher dès que j’aurais saisi la poignée… Ou attaché à un élastique… Ou à un seau d’eau disposé au dessus de ma tête. Mais non…

Gaby – Et il y a combien de liasses, comme ça ?

Alex – Je n’ai pas eu le temps de compter… Mais ce qui est sûr, c’est que le sac en est plein.

Gaby – Et tu as trouvé ça dans le métro ? (Avec un air soupçonneux) Mais quand tu dis trouvé… Tu ne l’as pas volé, au moins ?

Alex – Le sac était posé à côté de moi sur la banquette… Je pensais qu’il appartenait à une des deux fausses blondes assises en face de moi… Je trouvais même ça assez grossier de monopoliser une place assise pour un sac… Même un sac Vuitton… La rame était bondée… Mais non, les deux blondasses sont descendues à la station d’après, et le sac est resté sur la banquette.

Gaby – Et alors ?

Alex – Comme une petite vieille voulait s’asseoir, machinalement, j’ai pris le sac et je l’ai mis sur mes genoux…

Gaby – Machinalement…

Alex – Bref… Au moment de descendre, comme personne ne me réclamait le sac, je suis descendu(e) avec… Sur le quai, je me suis dit que j’allais regarder dedans pour voir s’il y avait une adresse ou un numéro de téléphone pour contacter la propriétaire.

Gaby – Et ?

Alex – Les seuls numéros qu’il y a là dedans, crois-moi, ce sont les numéros de série des billets…

Gaby – C’est dingue… Mais qu’est-ce que tu comptes faire avec ça ?

Alex – Je ne sais pas… Pour l’instant, j’ai l’impression d’avoir gagné au loto… Laisse-moi savourer un peu…

Gaby – Oui, enfin… Cet argent appartient bien à quelqu’un…

Alex – Il n’y a aucune adresse, je te dis ! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Qu’on passe une petite annonce dans Libé : Trouvé sac Vuitton plein de billets de banque, merci à sa propriétaire de contacter ce numéro pour récupérer le tout… Le téléphone n’a pas fini de sonner…

Gaby – Il reste la police…

Alex – Évidemment, j’y ai bien pensé aussi… Mais tu avoueras que ça fait mal au cœur, non ?

Gaby – Enfin Alex, on ne peut quand même pas garder cet argent… Il n’est pas à nous !

Alex – Et qu’est-ce qui nous garantit que la police retrouvera la véritable propriétaire du sac ? Peut-être qu’elle n’osera même pas se manifester !

Gaby – Pour récupérer un sac bourré de fric ?

Alex – Si c’est de l’argent qu’elle dissimulait au fisc, par exemple, et qu’elle s’apprêtait à emmener en Suisse.

Gaby – En métro ?

Alex – Je ne sais pas… Qu’est-ce que tu proposes, toi ?

Gaby – C’est vrai que ça fait rêver, mais on ne peut pas garder cet argent. A fortiori si c’est de l’argent sale !

Alex – L’argent, c’est toujours un peu sale, tu sais… N’importe quel psychanalyste te le dira… Et puis celui-là sent plutôt bon, non ?

Gaby – Quand on dit que l’argent n’a pas d’odeur… C’est vrai que ce parfum-là est plutôt entêtant…

Alex – Ça mérite d’y réfléchir cinq minutes, non ?

Gaby – Et si c’était des faux billets quand même… Tu te rends compte ? On se ferait pincer dès qu’on essaierait de les refourguer…

Alex – En tout cas, il faut se décider vite… Si on ne prévient pas la police maintenant, on pourrait être accusé de recel.

Gaby – Une chose est sûre, c’est que ce fric n’a pas été déposé devant toi dans le métro par un bienfaiteur anonyme…

Alex – Et pourquoi pas après tout ? Par Joséphine Ange Gardien, va savoir… Pour qu’on puisse offrir à notre fils un beau mariage gay…

Gaby – Malheureusement, comme tu dis, on a passé l’âge de croire aux miracles… Et je ne sais pas si les anges sont très favorables au mariage gay.

Alex – Va savoir… Maintenant, il y a peut-être un paradis gay friendly…

Bruit de sonnette.

Gaby – Oh mon Dieu, ça doit être Sam…

Alex – Je remballe ça pour l’instant, et on en reparle après, d’accord ?

Alex remet la liasse dans le sac, et le referme. Gaby s’apprête à aller ouvrir.

Gaby – J’ai hâte de savoir si c’est un garçon ou une fille…

Alex – Sa copine est déjà enceinte ?

Gaby – Mais non ! De savoir si Sam va nous présenter un garçon ou une fille !

Alex – Ah oui, c’est vrai… Excuse-moi, j’ai un peu la tête ailleurs…

Alex met le sac dans un coin de la pièce. Sam arrive, lui aussi un sac à la main, suivi de Gaby.

Sam – Bonjour papa, bonjour maman.

Gaby – Ah, c’est très fin…

Sam fait la bise à Alex.

Alex – Bonjour Sam.

Sam – Ça va ?

Gaby – Ben, oui, pourquoi ?

Sam – Je ne sais pas, vous avez l’air bizarres…

Alex et Gaby échangent un regard embarrassé.

Alex (pour changer de sujet) – Et ben alors, tu es tout seul !

Sam – Euh, oui…

Gaby prend le sac de Sam.

Gaby – Donne-moi ton linge sale, va, je vais m’en occuper.

Alex – On l’a vraiment mal élevé, Gaby ! Tu n’as pas honte, à ton âge, de ramener encore ton linge à laver à tes parents ?

Sam – Ça me fait au moins une occasion de passer vous voir régulièrement.

Gaby – C’est gentil…

Alex – Tu veux qu’on t’offre une machine à laver pour ton anniversaire ?

Gaby – Sinon tu pourras l’inscrire sur ta liste de mariage…

Sam – Ma liste de mariage ?

Alex – Alors ? Où est l’heureuse élue ?

Gaby – Ou devrais-je dire l’heureux élu ?

La prononciation ne faisant aucune différence, Alex lance à Gaby un regard consterné.

Sam – C’est à dire que…

Alex – Décidément… Tu fais durer le suspens…

Sam – À propos de quoi…?

Alex – Gaby craignait que…

Gaby – Laisse tomber, c’est complètement ridicule…

Alex – Et puis l’important c’est que tu sois heureux, pas vrai ?

Sam – Je vois… Donc vous vous doutiez déjà de quelque chose…

Gaby – Quand tu m’as dit que tu allais te marier… en quelque sorte.

Sam – Oui, c’est… C’est une sorte d’union, en effet. Mais dans le célibat…

Alex – Pardon…?

Sam – Mais je pensais que vous aviez compris…

Gaby – Une union dans le célibat ?

Alex – On dirait une définition de mots croisés.

Gaby – Tu veux dire un PACS, c’est ça ? Non mais rassure-toi, ça ne nous dérange pas du tout…

Sam – Tant mieux.

Gaby – Alors ?

Sam – Alors oui, je vous l’annonce solennellement : J’ai décidé de devenir prêtre.

Stupeur des parents.

Gaby – Tu peux répéter ça ?

Sam – J‘y ai mûrement réfléchi, mais ma décision est prise. J’entre au petit séminaire.

Gaby – Dis-moi que c’est une blague…

Sam – Je savais que vous réagiriez comme ça, mais ma foi est inébranlable. Et la foi peut soulever des montagnes…

Alex – Ta foi ? Mais la dernière messe à laquelle tu as assisté c’est la Fête de l’Huma !

Sam – Les voies du Seigneur sont impénétrables… Il est vrai que ma conversion est soudaine et tardive, mais elle est sincère. J’ai eu une révélation…

Gaby – Une révélation ?

Alex – Tu as vu la vierge ?

Gaby – Tu te souviens, quand il était petit, il a eu sa période mystique.

Alex – C’est vrai… Il entendait des voix… Comme Jeanne d’Arc…

Gaby – Je me demande si je n’aurais pas préféré qu’il soit gay, finalement…

Alex – Attends un peu… Curé et gay, ce n’est pas forcément incompatible..

Sam – Bon, ce n’est pas comme si je vous annonçais que j’avais un cancer, non plus.

Gaby – Ça au moins, parfois ça peut se soigner.

Alex – Alors je vais devoir t’appeler mon père ?

Gaby – Curé… C’est pour nous punir, c’est ça ?

Sam – Enfin, on ne devient pas prêtre pour punir ses parents, mais pour se mettre au service du Très Haut.

Gaby – Eh oui…

Alex – Qu’est-ce qu’on peut répondre à ça ?

Gaby – Au moins, il pourra nous marier à l’église.

Alex – Je te rappelle que l’Église est contre le mariage gay…

Gaby – Il fera peut-être une exception pour nous, hein Sam ? Un mariage à l’église, ça a quand même plus d’allure, non ?

Sam – Ça sent la cocotte, ici, non ? Vous avez renversé un flacon d’eau de Cologne ?

Gaby – Ah oui, c’est vrai, j’avais presque oublié ça…

Sam – Oublié quoi ?

Alex – Au moins, si on se laissait aller à commettre un gros péché, on aurait quelqu’un de confiance à qui se confesser…

Gaby – Mais je ne sais pas, moi… Tu ne veux pas être pasteur, plutôt ? Au moins tu pourrais te marier.

Alex – Pasteur mormon, tiens… Tu pourrais même avoir plusieurs femmes…

Gaby – Enfin, tu pourrais avoir une vie sexuelle normale, quoi…

Alex – Autant que faire se peut pour un pasteur mormon.

Gaby – Il paraît même qu’en Amérique, il y a des pasteurs gays.

Alex – Bon, on n’est pas en Amérique, non plus…

Sam – C’est tentant, bien sûr… Mais je reste fidèle à l’Église Catholique et Romaine.

Alex – Essayons de voir les choses positivement. Sam était demandeur d’emploi… Curé, c’est un job en CDI, non ? C’est comme pour le CAPES, il paraît même qu’il n’y a pas assez de candidats. Il faut dire qu’enseignant, c’est devenu un véritable sacerdoce. Finalement, c’est Sam qui a raison. De nos jours, il vaut mieux être curé de campagne que prof de banlieue. Tu ne comptes t’installer où ?

Sam – J’irai où Dieu m’appellera…

Alex – Si j’étais toi, prêtre ouvrier, j’éviterai, quand même. Avec tous les plans sociaux dans l’industrie en ce moment. Mais bon. Avec la crise des vocations, je ne crois pas que Dieu soit en position de licencier en ce moment…

Gaby, totalement dépassé(e), cherche un dérivatif.

Gaby – Je vais mettre ton linge sale par là-bas, et me passer un peu d’eau sur le visage…

L’air abattu, Gaby part avec le sac de linge sale.

Alex – Et à part ça, ça baigne ?

Sam – Ça va…

Alex – Je vais aller nous chercher quelque chose à boire, je crois qu’on a tous besoin d’un petit remontant. Qu’est-ce que je te sers ? Whisky, Ricard, Porto… Désolé, je crois qu’on est en rupture sur le vin de messe…

Sam – Ce que vous avez, ça ira… Je vais prier un peu pour le salut de votre âme en attendant…

Alex – Bien sûr…

Alex sort. Le portable de Sam sonne et il répond. Sans que Sam l’aperçoive, Gaby revient pour prendre le sac Vuitton discrètement. Mais Gaby, s’apprêtant à partir, entend le début de la conversation et reste pour écouter la suite.

Sam – Oui ? Oui, oui, j’y suis déjà, tu as l’adresse ? Ok, je t’attends… (Il se marre) Non, non, c’est juste que… Écoute, tu ne vas pas le croire, mais je leur ai raconté que je rentrais dans les ordres et… Je ne sais pas, ça m’est venu comme ça, pour déconner… Ouais ! C’est dingue, non ? Ça me fout presque les jetons que mes parents me croient capable de devenir curé… Tu te rends compte ? Mais quelle image ils peuvent bien avoir de moi ?

Alex revient aussi avec des bouteilles et des verres, et écoute également.

Sam – Non, je te jure, c’était à mourir de rire… Tu aurais dû voir leurs têtes… Je ne sais pas, il y a une ambiance pas ordinaire ici aujourd’hui… Sinon comment on peut gober un truc pareil… J’espère que ce n’est pas un problème d’argent… Je me demande si c’est vraiment le bon jour pour…

Il se retourne et aperçoit Alex et Gaby qui l’observent avec un air réprobateur.

Sam – Ok, je t’attends, à tout de suite…

Sam range son téléphone.

Gaby – Tu t’es bien foutu de nous, hein ? Tu n’as pas honte ?

Sam – Désolé, mais je n’ai pas résisté à la tentation… Vous aviez tellement l’air de tenir à ce que j’ai un heureux événement à vous annoncer…

Alex – Tu veux nous faire avoir une crise cardiaque, c’est ça ? Pour hériter plus vite !

Sam se marre.

Sam – Non mais c’est incroyable ! Vous ne marchiez pas, vous courriez !

Gaby – Et donc, ton amie arrive bientôt ?

Sam – Oui, je viens de l’avoir au téléphone.

Alex – Mais quand tu dis ton amie, tu veux dire…

Gaby – Ton ami ou… ton amie ?

On entend le bruit de la sonnette.

Sam – J’y vais…

Alex – On va enfin savoir…

L’amie arrive, habillée en motard, jean et cuir, et la tête recouverte d’un casque, si bien qu’on ne peut pas encore savoir si c’est un garçon ou fille. Elle a une bouteille de champagne à la main qu’elle tend à Sam.

Sam – Je vous présente Vic, la personne qui… habite avec moi.

Gaby – Et Vic, c’est pour…

Vic retire son casque.

Gaby – Victoire, c’est une fille !

Alex sert la main de Vic et grimace.

Alex – Quelle poigne… (À Sam) Toi qui est tellement douillet…

Sam – Vic est ceinture noire de judo…

Gaby – Que Dieu me parfume, mon fils n’est pas gay…

Sam et Vic échangent un regard embarrassé.

Alex – Ce n’est pas une tare, tu sais… Des fois, je me demande si tu n’es pas plus homophobe que moi…

Vic – Enchantée de faire enfin votre connaissance.

Gaby – Enfin ? Si je comprends bien Sam, il y a longtemps que tu nous la caches alors…

Vic (embarrassée) – C’est à dire que…

Sam – En tout cas, réjouissez-vous, bientôt vous n’aurez plus à laver mon linge sale.

Alex (à Vic) – Alors c’est vous qui allez vous coller à la lessive ? Je ne vous félicite pas, mademoiselle, ce n’est pas franchement un progrès pour la cause féministe…

Gaby – Ne vous laissez pas faire, Vic. On lui a donné de très mauvaises habitudes, vous savez…

Sam – Je voulais plutôt dire que nous allions acheter une machine… Et même plusieurs.

Alex – Plusieurs ?

Sam – Je vous raconterai ça tout à l’heure…

Gaby – Mais je vous en prie, Vic, asseyez-vous. Vous êtes ici chez vous.

Sam tend la bouteille à Gaby.

Sam – Vic ne voulait pas arriver les mains vides…

Alex – Super ? Après tout, on a des tas de choses à fêter…

Sam – Ah bon ? Vous aussi ?

Gaby – Et bien… Nous aussi, nous allons nous marier. N’est-ce pas Alex ?

Vic – Vous aussi ?

Sam – Vous marier… Vous voulez dire… ensemble ?

Alex – Très drôle…

Vic – Enfin nous, nous sommes juste colocataires et associés.

Alex – Tu vois ? Qu’est-ce que je te disais ? Eux aussi, ils trouvent que le mariage, c’est ringard ! Ils préfèrent le concubinage…

Gaby – Concubinage… Rien qu’avec le mot, j’ai toujours eu un peu de mal…

Alex – C’est vrai que ça évoque davantage une feuille d’impôt qu’une lettre d’amour, mais bon…

Gaby – Si tu t’occupais de nos invités, plutôt…

Alex (à Vic) – Mettez-vous à l’aise, mademoiselle. Voulez-vous que je prenne votre vestiaire ?

Vic – Merci, ça ira…

Gaby – J’espère que vous avez trouvé facilement pour venir chez nous.

Vic – Oui, oui… Je suis un peu en retard, désolée, mais il y a plein de flics en bas…

Sam – Ah, oui, la rue est complètement bloquée…

Gaby – Tiens donc ?

Sam aperçoit le sac.

Sam – C’est à qui, ce sac Vuitton ? Je croyais que vous trouviez ça vulgaire ? Attention, je crois que vous vous embourgeoisez… Alors si en plus vous vous mariez…

Gaby – On lui dit ?

Sam – Me dire quoi ?

Alex (avec inquiétude) – Et c’est quoi, tous ces flics, en bas ?

Vic – Un cambriolage dans un hôtel particulier du Marais, je crois. Chez la veuve d’un riche milliardaire…

Alex – Sans blague…

Sam – Un riche milliardaire, vous dites ? Je ne savais pas qu’il y avait des milliardaires pauvres… Enfin, c’est la crise…

Vic – Les voleurs se sont enfuis en métro, il paraît.

Gaby – En métro ?

Sam – En tout cas, ils ont fermé la station Saint Paul…

Vic – Heureusement que je suis venue en moto.

Gaby (à Alex) – Saint Paul, c’est là où tu descends, non ?

Alex – J’ai dû passer juste avant…

Gaby tente de pousser du pied le sac Vuitton derrière le canapé.

Sam – Qu’est-ce que vous vouliez me dire, au fait ?

Alex – Je ne sais plus… Ça n’avait sans doute aucune importance… Ça me reviendra peut-être tout à l’heure…

Vic s’assied sur le canapé derrière lequel est planqué le sac.

Vic – Ça sent bon, chez vous…

Sam – Oui, on se croirait chez Sephora. Ça vient d’où cette odeur ?

Alex et Gaby échangent un regard embarrassé.

Alex – Alors, on le débouche ce champagne ou pas ?

Sam – Ah oui, c’est vrai…

Vic – Je ne sais pas s’il est très frais.

Gaby – Je vais aller chercher des coupes.

Sam – Laissez, on va s’en occuper… Vic, tu me donnes un coup de main ?

Sam et Vic sortent.

Alex – La bonne nouvelle, c’est que ce sont de vrais billets…

Gaby – La mauvaise c’est qu’il s’agit bien de billets volés…

Alex – Il faut vraiment planquer ça quelque part en attendant de décider quoi faire…

Gaby – Je crois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage, Alex. Regarde-nous ! On est déjà dans le mensonge et la dissimulation… Même avec notre propre fils…

Alex – S’il ne nous avait pas amené cette motarde, encore, on aurait pu réunir un conseil de famille pour en parler, mais là… On ne la connaît pas, cette Vic, après tout ! On ne sait même pas si c’est vraiment une femme…

Gaby – Tu as raison. Et on ne sait pas ce qu’elle fait. Elle pourrait aussi bien être gardien de la paix ou inspecteur des impôts…

Alex – Gardien de la paix ? Tu as de ces expressions, parfois…

Gaby – Quoi ?

Alex – C’est très désuet, comme mot. Ça doit dater de l’époque où on appelait les blacks des hommes de couleur et les gays des invertis… Je ne sais même pas si ça existe encore, les gardiens de la paix…

Gaby – Tu peux parler, toi, avec ton concubinage ! Je te rappelle que maintenant, on dit union libre ! C’est quoi un gardien de la paix, pour toi ?

Alex – Je ne sais pas, moi… Un casque bleu…

Sam et Vic reviennent les mains vides.

Sam – Vous n’êtes pas encore en train de vous disputer au moins ? Désolé, je n’ai pas trouvé les coupes…

Gaby – Ah, oui, j’ai fait du rangement dans les placards il y a quelques jours… Je les ai mises autre part…

Alex – Cette manie de changer sans arrêt les choses de place… Tu vois, après on ne retrouve plus rien….

Gaby – Ne bougez pas, j’y vais…

Sam fait quelques pas et butte dans le sac Vuitton.

Sam – En tout cas, ce sac, vous feriez mieux de le ranger, il est un peu dans le passage. J’ai failli me casser la figure… (Il prend le sac à la main) Ça pèse une tonne… Vous partez en voyage ?

Gaby – On ne sait pas encore…

Sam – Mais il est à qui, ce sac, au fait ?

Alex et Gaby échangent un regard embarrassé.

Gaby – On ne sait pas encore…

Sam – Comment ça vous ne savez pas encore ?

Alex tente de faire diversion.

Gaby – Vous allez bien grignoter quelque chose avec le champagne…

Vic – Pourquoi pas ?

Sam – Si vous avez des biscuits à la cuillère ou des langues de chat…

Gaby – Désolé, on n’a que des cacahuètes et des Tucs.

Sam – Ça va moins bien avec le champagne, mais bon…

Gaby sort.

Alex (pour dire quelque chose) – Et qu’est-ce que vous faites, dans la vie, mademoiselle ?

Vic – Je suis livreur de pizzas.

Alex – Ah, c’est bien ça…

Silence.

Vic – Je sais, quand on dit qu’on est livreur de pizzas, c’est toujours suivi d’un blanc dans la conversation… Mais c’est provisoire, je vous rassure… Dès que nous aurons lancé notre affaire avec Sam…

Alex jette un regard inquiet vers Sam qui tient toujours le sac Vuitton à la main.

Alex (ailleurs) – Ne vous inquiétez pas… Nous sommes très tolérants à l’égard de toutes les minorités… De toute façon, il est évident que vous n’avez pas un look de gardien de la paix ou d’inspecteur des impôts. Je vais donner un coup de main à Gaby.

Alex sort. Sam pose le sac dans un coin.

Sam – Alors que tu penses de mes parents ?

Alex – Je ne sais pas. Je les trouve un peu… bizarres.

Sam – Bizarres… Tu veux dire gay ?

Vic – L’air d’avoir quelque chose à cacher, plutôt ?

Sam – Mmm… On dirait qu’un truc les chiffonne…

Vic – C’est peut-être ton coming out hétéro. Tes parents sont contrariés que tu ne sois pas gay…

Sam – Tu sais ce que c’est, les parents espèrent toujours que leur progéniture perpétuera les traditions familiales.

Gaby revient pour déposer quelques amuse-gueules sur la table.

Gaby – Tout va bien, les tourtaux ? Je veux dire les tourtereaux ?

Sam – Ça baigne…

Gaby – Je retourne aider Alex…

Gaby repart.

Vic – J’ai quand même l’impression d’être tombée dans un traquenard… Tu m’avais dit que tu voulais me présenter tes parents pour leur parler de notre projet. Tu ne m’as pas dit que tu allais me présenter comme… ta fiancée.

Sam – Je n’ai rien dit, moi !

Vic – Tu n’as rien dit pour les détromper non plus !

Sam – Ça avait l’air de leur faire tellement plaisir… Et puis après tout, si on est en couple, ça présente mieux pour leur taper du fric, non ? Ça leur inspirera confiance…

Vic – Tu as raison, ils n’auront qu’à déposer le chèque de caution dans la corbeille de mariage… Non mais tu te rends compte que ça risque de poser problème, quand même…

Sam – Pourquoi ça ?

Vic – Mais parce qu’on est gay tous les deux !

Sam – Eh oui… On est des gays de deuxième génération… Tu vois, on a pourtant tout fait pour s’intégrer, et on est encore victime de discrimination…

Alex arrive avec un seau à champagne et met la bouteille dedans. Gaby suit avec les coupes.

Alex – On va le mettre à rafraîchir pendant cinq minutes.

Gaby – Prenez des cacahuètes et des Tucs en attendant.

Vic – Merci.

Silence un peu embarrassé. Ils mangent tous des cacahuètes et des Tucs. Vic fait un signe à Sam pour qu’il se lance.

Sam – Donc, si je suis venu avec Vic, en fait, c’est pour… vous parler du projet que nous avons en commun…

Gaby – De votre projet… de mariage, tu veux dire ?

Vic lance à Sam un regard incendiaire.

Sam – D’association, plutôt… Voilà, je… Nous avons en tête un projet très innovant…

Alex – Une start up ?

Vic – Mieux que ça…

Sam – Une chaîne de laveries !

Gaby – Des laveries ?

Vic – Enfin, une ou deux pour commencer…

Sam – On verra après si ça marche…

Alex – Hun, hun…

Gaby – Ah, oui, c’est… C’est original comme idée…

Alex – Pour quelqu’un qui amène son linge sale à laver toutes les semaines chez ses parents.

Sam – C’est justement ça qui m’a inspiré ce concept, figure-toi.

Gaby – Quel concept ?

Sam – La lessive et le lien familial !

Vic – L’idée, en fait, c’est de réenchanter la lessive. De réinjecter dans la laverie toute la charge symbolique et émotionnelle dont était chargé autrefois le lavoir.

Sam – Comme lieu de rencontre et de socialisation.

Vic – Les lavomatics sont devenus des lieux complètement anonymes et impersonnels.

Sam – Nous, ce qu’on voudrait, c’est en faire des lieux de rencontres.

Un temps.

Alex – C’est encore une blague, c’est ça ?

Gaby – Comme quand tu nous as annoncé que tu voulais devenir curé.

Sam – Mais pas du tout ! C’est très sérieux.

Vic – Même si en effet, ce n’est pas sans rapport avec l’idée de resacraliser l’endroit où on lave son linge sale. En famille, en quelque sorte…

Vic – Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on viendrait dans nos lavomatics comme autrefois on allait à l’église, pour se retrouver et communier ensemble, mais il y a un peu de ça.

Alex – Bien sûr…

Sam – Et puis entre nous, une laverie, c’est génial. Ça tourne tout seul ! Tu as juste à passer une fois par semaine pour relever les compteurs…

Alex – Comme pour les putes ou les machines à sous… Là, je comprends mieux la métaphore… C’est vrai que patron de laverie, c’est le job idéal ! Mieux que curé, en tout cas. C’est un peu comme maquereau, quoi…

Sam – Sauf que c’est tout à fait légal !

Un temps.

Gaby – Mais des laveries, il y en a déjà beaucoup, non ?

Sam – C’est là où intervient notre concept original de laverie gay friendly.

Vic – Pour surfer sur la vague du communautarisme, segmenter le marché, et exploiter une niche encore inexploitée…

Sam – Après, éventuellement, c’est un concept qui peut se décliner.

Vic – Laverie bio, laverie écolo…

Alex – Laverie casher, laverie halal…

Gaby – Et c’est en livrant des pizzas que vous est venue cette idée géniale ?

Vic – J’ai aussi un BTS d’action commerciale…

Alex – Ah, voilà…

Sam – Vous savez quelle proportion de couples gays se sont rencontrés au lavomatic ?

Alex – Non…

Sam – Moi non plus, mais sûrement beaucoup.

Vic – En tout cas, c’est là où nous nous sommes rencontrés Sam et moi !

Moment de flottement.

Sam – Bref, vous l’avez compris, notre concept, ce n’est pas une simple laverie. C’est un véritable club de rencontre.

Vic – Une sorte de speed dating, le temps d’une machine.

Sam – Le temps d’une machine ! Ça pourrait même être le nom de cette nouvelle enseigne.

Alex et Gaby échangent un regard consterné.

Gaby – Très bien, on est ravi pour vous…

Alex – Et nous vous souhaitons beaucoup de succès…

Gaby – Mais… en quoi est-ce que cela nous concerne très directement ?

Sam – Et bien… Vous n’allez pas le croire, mais bizarrement, notre banquier n’est pas très chaud pour financer ce projet prometteur…

Vic – Vous savez que les banques sont très frileuses en ce moment.

Alex – C’est la crise…

Gaby – On n’encourage pas assez l’esprit d’entreprise dans notre pays, c’est clair.

Sam – Donc… Nous avons pensé à vous mettre dans le coup aussi…

Vic – Vous faire profiter de cette opportunité exceptionnelle.

Sam – Comme associés minoritaires…

Vic – Une caution morale et financière, en quelque sorte…

Sam – Je sais que vous n’avez pas beaucoup d’économies, mais…

L’attention de Gaby est attirée par l’écran de la télé.

Gaby – On dirait qu’ils reparlent de ce cambriolage…

Alex – Remets le son, vite !

Gaby – Vous permettez ?

Gaby remet le son, au grand étonnement de Sam et Vic.

Speaker – Après avoir forcé le coffre de cet hôtel particulier du Marais, les braqueurs se seraient enfuis dans le métro avec leur butin dans un ou peut-être deux sacs Vuitton. Butin récupéré à la station Saint Paul par une complice, comme semblent le montrer les caméras de surveillance… Peu d’indices pour l’instant si ce n’est un flacon d’eau de toilette cassé retrouvé sur le lieu du cambriolage…

Alex coupe à nouveau le son.

Alex – On ne va pas regarder la télé alors qu’on a des invités, quand même.

Gaby – Vous pensez que la police va les retrouver ?

Vic – Ça dépendra des éléments qu’ils ont, j’imagine… Un signalement, par exemple…

Sam – C’est sûr que pour financer notre projet, le contenu du coffre d’une vieille milliardaire, ça arrangerait bien nos affaires…

Vic – C’est clair…

Sam – Tiens, un sac Vuitton comme celui-là par exemple, bourré de billets de banque…

Vic – Même la moitié, ça nous suffirait…

Alex et Gaby fixent le sac avec un air inquiet.

Sam – Alors, qu’est-ce que vous pensez de notre idée ?

Gaby – Quelle idée ?

Sam – Notre idée de laveries gay friendly ! Il faut faire vite, vous savez ? Avant que quelqu’un d’autre nous pique le concept…

Mais Gaby et Alex ont visiblement la tête ailleurs.

Alex – Ah oui, bien sûr…

Sam – Alors ?

Gaby – Pourquoi pas, hein Alex ? Au moins, ce serait pour la bonne cause…

Alex – Il faut voir… Justement, nous venons d’avoir une rentrée d’argent inattendue…

Vic observe le comportement étrange de Gaby et Alex.

Vic – Une rentrée d’argent ? Vous avez gagné au loto ?

Alex – Peut-être…

Sam – Comment ça, peut-être ?

Gaby – On attend le tirage.

Sam – Ah oui, c’est un peu mince comme garantie bancaire…

Gaby – Alors on le boit, ce champagne ?

Alex s’apprête à déboucher la bouteille.

Alex – Allez, on trinque.

Gaby – À tous nos projets !

Au moment où retentit la détonation du bouchon, la scène est soudain plongée dans le noir.

Charlie – Merde, une panne d’électricité !

Sam – Ou alors, tu as dégommé l’ampoule avec le bouchon de champagne.

Charlie – C’est le compteur qui est trop faible. Dès qu’on met à la fois le four et le grille-pain, ça disjoncte.

Sam – Il faudrait rappuyer sur le bouton. Vous avez des bougies ?

Gaby – Je ne sais plus où je les ai mises… Ah, si je me souviens…

Gaby farfouille dans le noir, et finit par allumer une bougie.

Gaby – Le compteur est dans la cuisine…

Alex – Restez là, j’y vais…

Sam – Vic, tu es toujours là ?

Vic – Où veux-tu que je sois…

Gaby – Il a toujours eu peur du noir.

Sam – N’importe quoi…

Vic – Ça me rappelle un film d’horreur que j’ai vu sur Canal il n’y a pas très longtemps… Ça démarre par une panne d’électricité, justement et…

Sam – Excuse-moi, mais je ne suis pas sûr de vouloir connaître la suite…

La lumière revient.

Sam – Ah !

Gaby – Tu vois mon chéri, il ne t’est rien arrivé…

Sam – Oh ça va…

Alex revient et souffle la bougie.

Alex – Allez, cette fois, on trinque.

Alex remplit les coupes. Ils boivent.

Sam – Donc, vous seriez d’accord pour investir un peu d’argent dans cette affaire ? C’est cool…

Gaby – Je ne sais pas… Alex ?

Alex – Oui, bien sûr… Pourquoi ne pas placer une partie de nos… économies dans un projet familial innovant.

Sam – J’ai toujours pensé que vous aviez une âme de business angels…

Vic – En tout cas vous êtes des anges…

Alex – La preuve, comme eux, on a du mal à nous ranger dans un genre bien déterminé…

Gaby – Qu’est-ce que tu en penses Alex ? Il faudrait qu’on puisse en discuter un peu avant de nous décider.

Sam échange avec Vic un regard entendu.

Sam – Je vais aller fumer une cigarette sur le balcon…

Vic – Je t’accompagne…

Alex – Par ici, je vais vous donner un cendrier…

Ils sortent.

Gaby – Ouf ! On va enfin pouvoir planquer le magot. Où est-ce que je vais bien pouvoir mettre ça…

Gaby s’approche du sac.

Alex (off) – Où est-ce que tu as mis les cendriers ?

Gaby – Dans le placard de l’entrée !

Gaby regarde dans le sac et son visage se fige.

Gaby – Ce n’est pas vrai ! Le fric a disparu… (Gaby commence à chercher partout) Ce n’est pas possible…

Alex revient.

Alex – Quoi ?

Gaby se met à retourner les coussins du canapé.

Gaby (hurlant) – Le sac Vuitton ! Il est vide ! Quelqu’un a profité de la panne pour nous piquer l’oseille !

Alex ne peut pas répondre, car Sam et Vic reviennent à leur tour.

Sam – J’ai entendu crier… Qu’est-ce qui se passe ?

Gaby – Rien, j’ai… J’ai perdu la télécommande, voilà !

Vic saisit la télécommande restée bien en vue et la tend à Gaby avec un air ironique.

Vic – Tenez, la voici…

Sam – Rien ne lui échappe…

Gaby (soupçonneuse) – Je vois ça…

Ils se rasseyent autour de la table.

Alex – Encore un peu de champagne ?

Vic – Volontiers…

Sam – Donc, pour notre projet, vous seriez partant ? C’est génial !

Gaby – C’est à dire que… Nous ne savons pas encore avec certitude si nous pourrons disposer ou non de cet argent et…

Sam – Mais tout à l’heure, vous disiez que…

Alex – Et puis tu ne sais même pas te servir d’une machine à laver ! Reconnais que passer sans transition à une chaîne de laveries…

Gaby – Pourquoi ne pas vous faire sponsoriser par une grande marque de lessive, plutôt ?

Sam – Une marque de lessive ? Laquelle ?

Alex – Omo…

Sam – Ah, ok… Je vois…

Gaby – Désolée, mais… On s’est un peu emballé…

Sam (froissé) – Ça ne fait rien, on va se débrouiller autrement… Hein Vic ?

Vic semble aussi surprise par ce revirement.

Vic – Vous avez quelque chose à nous dire, peut-être ?

Sam – Vous avez des problèmes en ce moment ?

Alex – Pas du tout, qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Vic saisit la télécommande et remet le son de la télé.

Vic – Ah, on dirait qu’ils reparlent de ce cambriolage… (Ironique) Comme j’ai remarqué que cela vous passionnait.

Speaker – Voici le portrait-robot de la personne qui se serait enfuie avec le butin dans le métro, portrait réalisé à partir des images des caméras de télésurveillance.

Sam – C’est drôle, on dirait Alex…

Vic – Oui, c’est frappant.

Gaby coupe à nouveau le son.

Gaby – Allez, on ne va pas passer la soirée devant la télé…

Vic – C’est marrant, ça me rappelle le scénario d’un film que j’ai vu récemment…

Gaby – Encore ? Vous êtes vraiment une cinéphile, dites-moi…

Vic – C’est quelqu’un qui trouve une valise pleine de fric dans le métro…

Alex – Ah oui ?

Gaby – Et comment ça se termine ?

Vic – En prison… Parce que tous les billets étaient numérotés…

Alex – Ah, oui c’est con…

Vic – Oui…

Sam se lève, sentant que l’ambiance commence à être tendue.

Sam – Allez, on ne va pas vous déranger plus longtemps.

Gaby se plante devant Vic, avec agressivité.

Gaby – Mais vous n’allez pas partir comme ça !

Vic toise Gaby, qui finit par s’écarter.

Vic – Non, on va débarrasser d’abord…

Alex – Mais non, laissez…

Sam – Je vais t’aider.

Sam et Vic sortent avec les coupes.

Gaby – On est dans la merde…

Alex – Ne t’inquiète pas, tout va rentrer dans les ordres… Je veux dire dans l’ordre…

Gaby – Mais où est le fric ? C’est sûrement cette salope qui nous l’a piqué. Et en plus, elle se fout de nous !

Alex – C’est moi qui ai pris l’argent, et je l’ai mis en lieu sûr…

Gaby – Toi ?

Alex – Après avoir tout branché dans la cuisine pour faire sauter les plombs.

Gaby – Où est-ce que tu as mis l’oseille ?

Alex – Là où même un flic ne penserait pas à chercher, rassure-toi…

Gaby – Dans le micro-onde ?

Alex – Dans la machine à laver.

Gaby – Mais ça ne va pas ! J’aurais pu la faire partir !

Alex – Personne n’aura l’idée de regarder là. Et certainement pas Sam.

Sam revient, suivi de Vic, le sac de linge sale à la main.

Sam – Vous allez être fiers de moi.

Gaby – Ah oui ?

Sam – J’ai réussi à mettre la machine en route !

Alex – Non ?

Sam – Enfin Vic m’a un peu aidé… Mais c’est vrai que si on doit lancer une chaîne de laveries, il faut bien que je commence à mettre un peu la main à la pâte…

Consternation de Gaby et Alex.

Gaby – Quel programme ?

Vic – Cycle long. Linge très sale.

Alex et Gaby sortent en catastrophe.

Sam – Je ne sais pas ce qui leur arrive…

Vic – Moi oui… (Sam lui lance un regard étonné) Le fric de ce cambriolage qui a eu lieu à côté… Il est ici…

Sam (incrédule) – Tu accuses mes parents d’avoir fait un casse ?

Vic – Les cambrioleurs ont sûrement dû abandonner leur butin dans le métro, et Alex est tombé dessus par hasard.

Sam – Non ?

Vic – Tu n’as pas reconnu Alex sur le portrait-robot à la télé ?

Sam digère cette information.

Sam – Trouvé, tu dis ? Mais alors ce n’est pas comme si c’était un vol…

Vic – Tu crois ça toi ? Ça s’appelle du recel, figure-toi.

Sam – Moi, j’appelle ça un coup de bol.

Vic – Fais le guet…

Sam – Le gay ?

Vic – Regarde si quelqu’un vient.

Sam – Ah d’accord…

Vic renifle l’air.

Sam – Avec toi, plus besoin de chiens policiers… Mais tu as des preuves de ce que tu avances, à part ton flair de berger allemand ?

Vic s’approche en reniflant du sac Vuitton.

Vic – C’est le sac qui a servi à transporter le butin.

Sam – Bravo, Rantanplan. (Sam ouvre le sac). Mais le sac est vide !

Vic montre le contenu du sac de linge sale.

Vic – J’ai sorti ça de la machine avant de la mettre en route…

Sam – Non…

Vic – Avant, les gens planquaient leur oseille dans une lessiveuse…

Sam – On n’arrête pas le progrès.

Retour de Alex.

Alex – Un petit problème avec la machine à laver…

Vic – C’est de ma faute ?

Alex – Pas du tout… Mais quand il y a trop de liquide, ça déborde…

Sam – Trop de liquide…

Alex – C’est une vieille machine…

Alex repart aider Gaby.

Sam – On garde tout ou on partage ?

Vic – Mais c’est du vol, je te dis ! On risque de gros ennuis…

Sam – En même temps, si on le prend, c’est à mes parents que j’évite de gros ennuis.

Vic – Il y a des flics partout en bas… C’est ça qui m’inquiète…

Sam – Remets le son, ils en parlent à la télé…

Vic appuie sur la télécommande.

Speaker – La police vient d’arrêter les coupables du cambriolage dans cet hôtel particulier du Marais. Et le butin a été retrouvé, caché dans un sac Vuitton : des lingots d’or, quelques diamants et autres bijoux. Ainsi que quelques boîtes de pastilles Ricola, le célèbre bonbon suisse… Gageons que la milliardaire a dû tousser un peu en apprenant qu’on avait retrouvé cette partie de sa fortune un instant occultée…

Vic coupe le son.

Sam – Mais alors c’est quoi, ce fric qu’Alex ont trouvé dans le métro ?

Vic – Je ne sais pas, moi… Il y avait peut-être deux sacs… Pour vider le coffre d’une milliardaire, il faut croire qu’un seul sac, ça ne suffit pas… Mais c’est vrai que ça réduit la pression…

Sam – C’est à dire ?

Vic – Si cet argent n’est pas légal ou n’est pas supposé exister pour le fisc, personne n’ira porter plainte pour récupérer le deuxième sac… Ni les propriétaires, ni les voleurs non plus.

Sam prend une liasse et la regarde.

Sam – C’est vraiment des billets numérotés ?

Vic – Non, des petites coupures usagées…

Sam – Si personne ne vient le réclamer dans un an et un jour… On n’a qu’à se dire qu’on a gagné le jackpot !

Vic – Ou que c’est un redressement fiscal et que c’est nous les percepteurs.

Sam – Une sorte d’impôt sur la fortune, quoi…

Vic – Après tout, nous aussi, on le vaut bien !

Bruits bizarres en provenance de l’autre côté, comme si on tapait avec un marteau sur quelque chose de métallique. Retour de Gaby.

Gaby – C’est presque réglé… Mais croyez-moi, c’est difficile d’arrêter une machine quand elle est lancée…

Gaby repart.

Vic – Reste à savoir comment blanchir cet argent ?

Sam – On va monter une chaîne de laveries !

Vic – Blanchir de l’argent en achetant des blanchisseries ?

Sam – C’est ce que faisait Al Capone pendant la prohibition… C’est même de là où vient l’expression blanchiment d’argent

Vic – Al Capone ? Mais je croyais que tu étais communiste… Tu vas à la Fête de l’Huma tous les ans !

Sam – Est-ce qu’un aveugle qui retrouve la vue continue à aller à Lourdes chaque année ? Si tu y tiens, on pourra un don à une œuvre de charité.

Vic – Les orphelins de la police ?

Sam – Tu m’as bien dit que tu n’avais plus tes parents, non ?

Vic – Oui.

Sam – Et ben tu vois ! Même pas besoin de faire un don !

Vic – Et tes parents à toi ?

Sam regarde le catalogue de voyage.

Sam – Ils auraient sûrement tout perdu à Las Vegas de toute façon…

Vic – Tu as raison. Mieux vaut investir dans des machines à laver que dans des machines à sous…

Sam – Barrons-nous tout de suite pour éviter la fouille au corps.

Vic – Ok.

Sam – Allez, ça me fait mal au cœur. On leur laisse quand même un pourboire.

Vic – Bon, mais juste une liasse alors…

Vic jette une liasse dans le sac.

Vic – Pour le personnel, comme on dit au casino…

Sam – On ne peut pas partir comme ça sans dire au revoir… Je vais quand même leur mettre un petit mot…

Sam griffonne quelque chose sur un papier qu’il pose sur la table et ils sortent. Gaby et Alex reviennent, catastrophé(e)s avec le linge qu’elles étendent sur un fil.

Alex – Je ne comprends pas, cet argent n’a pas pu fondre complètement à la machine et partir dans les canalisations…

Gaby – Va savoir… On appelle ça de l’argent liquide… Et puis tu sais ce qu’on dit : Bien mal acquis ne profite jamais…

Alex – Où ils sont passés…?

Gaby – Les billets ?

Alex – Sam et sa motarde !

Gaby – Je ne sais pas…

Alex – Ils sont partis comme des voleurs…

Gaby – Ça m’en fiche un coup qu’il se marie quand même… Il ne viendra plus laver son linge sale en famille…

Alex – Il nous reste le sac Vuitton. (Alex regarde dans le sac et son visage s’illumine) J’ai oublié une liasse dedans !

Gaby – On a au moins de quoi s’acheter deux billets d’avion pour Las Vegas. À nous les machines à sous ! Je sens que la chance est en train de tourner…

Alex – Il y a un mot sur la table… (Alex prend le mot et lit) Je suis gay. C’est signé Sam…

On entend une sirène de police et Gaby lance un regard inquiet à Alex.

Gaby – Tu crois que ça existe, les prisons gay friendly ?

Noir.

Alex – Merde, les plombs ont encore sauté…

Le bruit de la sirène se fait plus fort. Avant de s’arrêter d’un coup. Fin

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Octobre 2012

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-41-3

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

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Photo de famille

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Deux frères et deux sœurs qui ne se voient plus guère se retrouvent une dernière fois dans la maison de vacances familiale pour la vendre, après le décès de leurs parents.  Mais les comptes qu’ils ont à régler ne sont pas seulement financiers…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

 

 

 

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Photo de Famille

Personnages : Pierre – Josiane – Jeff – Frédérique

Matin

La salle de séjour d’une maison de vacances, meublée très simplement. Dans le fond, une petite cheminée où ne brûle aucun feu. Pierre, look intellectuel de gauche, arrive de la cuisine avec une casserole d’eau chaude qu’il pose sur la table, à côté d’un pot familial de Nescafé. Pierre explore tous les compartiments d’un meuble à vaisselle. Dans le dernier, il trouve une tasse qu’il pose sur la table. Même manège avec les tiroirs à la recherche d’une petite cuillère. Pierre s’assoit, se sert un café et attaque les quelques Pépitos restant d’un paquet. On entend une sonnerie de portable, off. Pierre sirote son café et termine les biscuits en lisant La Vie Financière. Les gros titres du journal permettent de situer le moment de l’action : Bug de l’An 2000 : les marchés inquiets à l’aube du nouveau millénaire… Un temps. Jeff arrive, en pyjama rayé, l’air pas réveillé et marchant au radar.

Jeff (bâillant) – Déjà habillé ?

Pierre (continuant à lire sa revue) – J’ai horreur de traîner en pyjama. Il y a de l’eau chaude et du Nes…

Sous l’œil étonné de Pierre, Jeff sort une tasse et une petite cuillère du meuble en ouvrant directement les bons compartiment et tiroir, s’assoit et se sert un café. Il prend le paquet de biscuits, plein d’espoir mais, constatant qu’il est vide, le repose la mine défaite.

Jeff – Il n’y a plus de Pépitos…?

Pierre, qui s’est probablement enfilé tout le paquet, n’a même pas l’air d’avoir des remords.

Pierre – Ben non, tu vois…!

Jeff n’a pas l’air content, mais ne dit rien. Pierre en rajoute.

Pierre – Tu me rappelles maman… Quand on lui disait « Il n’y a plus de chocolat ? », elle nous répondait « Évidemment, quand il y en a vous le mangez… ».

Jeff préfère ne pas répondre. Pierre passe à autre chose.

Pierre (soupirant) – Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Avec cet orage…

Jeff – Quel orage ?

Pierre (incrédule) – Ne me dis pas que tu n’as rien entendu ! On aurait dit des coups de canons…

Absence de réaction de Jeff, dont Pierre observe le comportement avec un regard d’ethnologue.

Pierre – Tu es toujours un peu somnambule, toi, non ?

Pour toute réponse, Jeff se met à tourner mécaniquement son café.

Pierre – Je me souviens, une fois, on t’avait réveillé à onze heures du soir en te faisant croire que tu n’avais pas entendu le réveil. On t’a laissé prendre ton petit-déjeuner… C’est maman qui t’a rattrapé dehors. Tu partais à l’école en pyjama. Un dimanche du mois d’août…

Jeff commence à siroter son café, sans répondre.

Pierre (revenant au présent) – Je venais à peine de me rendormir, j’ai été réveillé par le camion-poubelle ! Il passe toujours à la même heure… Cinq heures du mat. Quand on avait vingt ans, il ne nous réveillait pas, c’est sûr. On rentrait en même temps que les poubelles…

Jeff – Mmm…

Pierre (étonné) – Alors toi, tu as bien dormi ?

Jeff – Un peu crevé. Ça fait quand même un paquet de kilomètres… quand on est seul à conduire. Pourquoi tu n’as jamais passé ton permis ?

Pierre – Je l’ai passé, mais je l’ai raté.

Jeff – Une fois ! Tu aurais pu insister un peu…

Pierre – Je ne supporte pas les échecs. Je ne devais pas être fait pour conduire, c’est tout. Et puis quand je vois tous ces cons sur la route… Tu as vu hier ? Même toi tu as failli t’énerver ! Prends n’importe quel type, poli, gentil, parfaitement équilibré. Tu lui mets un volant entre les mains, au bout de dix minutes, il insulte tout le monde et il est prêt à se battre avec n’importe qui. Comment tu expliques ça toi ?

Désarçonné par le manque de réaction de son frère, occupé à tourner son café, Pierre se lève et examine les lieux d’un regard circulaire.

Pierre – Rien n’a changé. Il y a au moins quinze ans que je n’étais pas venu ici. Et toi ?

Jeff – Deux ans, avec Catherine et les enfants. Mais jamais en hiver.

Pierre s’approche de la cheminée en soufflant dans ses mains pour les réchauffer.

Pierre – Je comprends pourquoi…

Il s’arrête devant la cheminée sur laquelle trône une grosse boîte d’allumettes, une lampe à acétylène et une photo d’école en noir et blanc colorisée des deux frères en tablier bleu et des deux sœurs en tablier rose.

Pierre – Tu crois qu’elle marche ?

Jeff – On venait toujours au mois d’août… Personne ne s’en est jamais servi…

Pierre – Ça ne veut pas dire qu’elle ne marche pas…

Pierre cherche du regard.

Pierre – On a déjà les allumettes. Il ne manque plus que le bois…

Jeff lui fait signe de laisser tomber. Pierre commence à faire le tour de la pièce, en l’inspectant comme pour un état des lieux.

Pierre – On signe quand, chez le notaire ?

Jeff – À trois heures. Si l’acheteur n’a pas changé d’avis.

Pierre se frotte à nouveau les mains pour les réchauffer.

Pierre – S’il a visité en été, ce n’est pas impossible…

Il jette au passage un regard par la fenêtre.

Pierre – Tu sais qui c’est, ce type ?

Jeff – Quel type ?

Pierre – L’acheteur !

Jeff – Je l’ai eu une fois au téléphone. C’est un parisien. Un kiné, je crois…

Pierre – Il est sympa ?

Jeff – Qu’est-ce que ça change ?

Pierre – Rien…

Un temps.

Pierre (avec une certaine réticence) – Frédérique et Josiane viennent ensemble ?

Jeff – Josiane a pris le train de nuit. Elle devrait arriver ce matin. Frédérique vient de m’appeler de l’aéroport. C’est ça qui m’a réveillé…

Pierre – Elle fera l’aller-retour dans la journée ?

Jeff – Je ne sais pas.

Jeff sirote son café. Pierre, à nouveau devant la cheminée après avoir fait le tour de la pièce, saisit le portrait des quatre enfants.

Pierre – Je ne me souvenais plus de cette photo. Comment elle est arrivée là…?

Jeff – C’est maman qui l’avait apportée, je crois. La dernière fois qu’elle est venue ici avec papa. Juste avant qu’il reparte en Amazonie…

Pierre examine de près la photo avec un sourire mi-ironique mi-amer.

Pierre – C’est drôle, tu as vu ? C’est du noir et blanc colorié au crayon. On faisait ça à l’époque. La photo en couleur, ça devait encore être expérimental.

Jeff – Ça ne nous rajeunit pas…

Pierre – Non. Je me sens comme un vieux film colorisé.

Pierre se concentre cette fois sur le motif et non plus sur le procédé.

Pierre – C’est bizarre de revoir cette photo… Tout est déjà là, non ?

Jeff a du mal à suivre. Il préférerait prendre son café tranquillement et se réveiller en douceur.

Jeff – Là quoi…?

Pierre – Sur cette photo ! On voit déjà ce que chacun de nous allait devenir… Frédérique avec son sourire artificiel. Josiane avec son regard ironique. Toi on dirait que tu t’en fous et moi j’ai un air de chien battu.

Jeff continue de boire son café sans répondre. Apparemment, il est habitué aux réflexions étranges de son frère et n’y prête guère attention.

Pierre – Tu te souviens du moment où elle a été prise?

Jeff – Non.

Pierre – Moi non plus. C’est marrant, je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. D’ailleurs, je n’ai pas beaucoup de photos de moi enfant pour m’aider à me rappeler.

Jeff – À l’époque, on ne prenait pas autant de photos qu’aujourd’hui.

Pierre – C’est vrai, c’est agaçant cette manie qu’on a maintenant de tout photographier. Tu savais que Jérôme avait filmé l’accouchement de Frédérique au caméscope ? Je ne sais pas s’ils se repassent la cassette souvent le samedi soir… Ils auraient dû filmer aussi le moment de l’accouplement et monter l’ensemble en documentaire. Tu vois, genre La Vie des Animaux… J’adore les reportages animaliers. Les commentaires ont toujours un côté rassurant. Edifiant. Du style « c’est quand même bien fait la nature, on n’a rien inventé », « les gros bouffent les petits, mais c’est pour pas qu’il y en ait de trop », « les plus faibles sont condamnés, c’est triste, mais c’est pour préserver la pureté de la race ».

Pierre observe à nouveau la photo.

Pierre – En tout cas, moi j’aurais bien aimé savoir à quoi je ressemblais quand j’étais bébé. Je crois que cette photo est une des plus anciennes que j’ai vues de moi. Je devais déjà avoir au moins cinq ans… (Ironique) Si ça se trouve, les parents m’ont adopté à cet âge-là et ils n’ont jamais osé me le dire. J’ai déjà vu ça dans un téléfilm. Dans ce cas, vous ne seriez pas vraiment mes frère et sœurs…

Un temps.

Jeff – Il me semble qu’un photographe était venu à l’école.

Pierre – On nous avait réunis pour la photo. Tu te rappelles, les classes n’étaient pas encore mixtes. Même à la récré, la cour était divisée en deux par une frontière imaginaire. Les garçons d’un côté en blouse bleue, les filles de l’autre en rose. Avec interdiction absolue de traverser la ligne de démarcation. Sauf pour aller aux toilettes, qui se trouvaient du côté des filles. J’étais amoureux d’une gamine que je ne pouvais voir qu’en passant, en allant pisser. Je devais pisser souvent. Mais je ne lui ai jamais parlé. Je me demande ce qu’elle est devenue. Je ne connais même pas son nom…

Un temps.

Jeff – Ça fait combien de temps que tu n’as pas vu Josiane et Frédérique ?

Pierre repose le portrait.

Pierre – Depuis l’enterrement de maman… Ça me fait drôle de dire ça. Je n’arrive pas à réaliser qu’elle est morte… C’est pas que ça me rende particulièrement triste, hein ? Mais ça me fait drôle… d’être orphelin.

Jeff – Papa n’est pas mort…

Pierre – Ça on n’en sait rien. On ne l’a pas revu depuis des années. Il n’est même pas venu à l’enterrement de sa femme. Tu crois que si des cannibales l’avaient bouffé, ils nous enverraient un faire-part…?

Jeff – Il y a encore des cannibales, en Amazonie ?

Pierre – Y’a des piranhas… Il paraît qu’un banc de piranhas, ça peut bouffer une vache en cinq minutes. Ils ne laissent que les os. Alors papa, t’imagines… Oh, et puis il n’a jamais vraiment été là, de toute façon, non ? Entre nous, sa mort, ça ne fera pas une grosse différence. Comme une formalité, quoi. Tu sais, c’est comme ces gens qui se marient après trente ans de vie commune, pour « officialiser la chose ». Lui, quand il mourra, ce sera pour officialiser sa disparition…

Un temps.

Pierre – J’ai un ami qui a fait quinze ans d’analyse pour essayer de renouer le dialogue avec son père. Quinze ans, tu te rends compte ?

Jeff – Ça a marché ?

Pierre – Ben… Malheureusement, au bout de quinze ans, son père était mort

Jeff – Oh, il ne faut pas exagérer… On n’est pas des martyrs, non plus. On a eu des parents au moins…

Pierre – Oui… Oui, on trouve toujours plus malheureux que soi, c’est sûr. Mais c’est curieux, ça ne m’a jamais vraiment consolé, ce genre de philosophie. C’est comme de dire à un unijambiste « ne vous plaignez pas, vous pourriez être cul-de-jatte ».

Un temps.

Pierre – Tu sais ce que j’ai appris par l’oncle Alberto, il y a quelques années ?

Jeff – Quoi ?

Pierre – Que c’est lui qui avait choisi mon prénom. Maman venait d’accoucher. Papa devait être trop occupé, comme d’habitude. Alors c’est l’oncle Alberto qui est allé me déclarer à la mairie. Apparemment, on lui avait donné carte blanche pour le nom. Après tout ce n’était qu’un détail.

Jeff – C’était une autre époque…

Pierre – Même à cette époque-là, il y avait des parents qui se déplaçaient jusqu’à la mairie pour donner un prénom à leur enfant.

Jeff – C’est sûr que dans la famille, on a toujours eu un problème avec les noms. Qu’est-ce que je dirais, moi ! Pendant dix ans tout le monde a cru que je m’appelais Christophe. Jusqu’au jour où maman s’est rendu compte, en demandant un extrait de naissance à la mairie, que papa ne m’avait pas déclaré sous ce nom-là.

Pierre – Au moins, il t’a donné un nom. Il t’a même donné son nom à lui…

Jeff – Je ne suis pas sûr d’avoir gagné au change… Jésus, ce n’est pas très facile à porter, comme prénom.

Pierre – En Espagne, c’est très courant…

Jeff – En France, moins. Jésus ! Et dire qu’il ne nous a même pas fait baptiser…

Pierre – Ne te plains pas, il y a bien des Juifs qui s’appellent Judas.

Jeff – Ah bon ?

Pierre – Ou des Allemands qui s’appellent Adolf, si tu veux…

Jeff – De toute façon, on m’a toujours appelé Jeff. Je ne sais pas pourquoi… Tout le monde pense que c’est pour Jean-François.

Silence.

Jeff – Tu viens à la maison pour Noël ?

Pierre (soudain agressif) – Pour quoi faire ? Pour applaudir les discours antisémites et homophobes de mon beauf ?

Jeff – C’est de la provoc…

Pierre – Ecoute, entre Jérôme qui défend les idées du FN en prétendant voter blanc et Frédérique qui vote pour le FN en condamnant ses idées… Couplés, ils font quand même les deux moitiés d’un électeur d’extrême-droite.

Jeff (mollement) – Arrête, le parrain de leur fille est juif…

Pierre – Ah, ça, c’est l’alibi suprême ! On n’est pas raciste, puisqu’on a des amis juifs. Très sympas d’ailleurs. Pour des Juifs… Ils roulent comme nous en Mercedes. Ils vont skier en Autriche et ils ont appelé leur fille Ingrid. Il y a des cons chez les Juifs aussi, hein ! Il y en a même au Front National. Je veux dire, des Juifs. Des juifs cons. Ou des cons juifs, si tu préfères.

Jeff (amusé) – Tu es en forme, toi, ce matin.

Pierre esquisse aussi un sourire, visiblement satisfait de sa diatribe, et se ressert un café. Il aime parler et s’écoute un peu.

Pierre – Il y a des limites, tu ne trouves pas ?

Jeff – C’est sûr que parfois, il pourrait s’abstenir…

Pierre – Alors pourquoi tu n’as rien dit, la dernière fois ?

Jeff – Toi non plus, tu n’as rien dit…

Pierre – Mais moi, je suis parti…

Jeff (se levant) – Partir, c’est pas toujours la solution…

Jeff s’éloigne vers le couloir. Pierre le regarde partir, sidéré. Puis il se remet à lire La Vie Financière. Son téléphone portable sonne.

Pierre – Oui ? (Souriant) Oui… Oui, ça va… Non, il n’y avait pas grand monde sur la route… Non, elles arrivent ce matin… (Faussement détaché) Alors, tu as eu les résultats du labo…? (Déçu) Ce soir…? Non, non, je préfère te rappeler… Je ne suis pas inquiet, mais quand on n’a jamais fait le test…

La porte d’entrée s’ouvre. Le visage de Pierre se fige. Josiane arrive tirant une valise à roulettes, un sourire figé sur les lèvres. Elle porte une tenue extravagante, genre poncho mexicain. Cette folie vestimentaire, cependant, n’est pas due à un anticonformisme assumé, mais plutôt à un souci d’élégance hélas non guidé par un bon goût naturel.

Pierre (embarrassé) – Excuse-moi, il faut que je te laisse. Josiane vient d’arriver… Oui, oui, je leur dirai… quand ça sera le moment… Moi aussi… Je t’embrasse…

Pierre raccroche.

Josiane (fort) – Vous êtes arrivés quand ?

Pierre se lève et lui fait la bise, sans chaleur.

Pierre – Hier soir. Tard…

Josiane gare sa valise dans un coin et jette un regard sur la pièce.

Josiane – Ah cette baraque !

Pierre la regarde, attendant un commentaire qui ne vient pas.

Josiane – On se gèle, hein ? Je ne comprends pas pourquoi les parents n’ont jamais fait installer le chauffage…

Pierre – Peut-être parce qu’on ne venait qu’au mois d’août…

Josiane – Ton frère est là ?

Pierre – C’est aussi le tien, non ? Il est dans sa chambre…

Josiane – C’est vrai que ce n’est pas un lève-tôt…

Pierre – Pourquoi voulais-tu qu’il se lève tôt. On ne signe que cet après-midi…

Josiane – Alors ? Qu’est-ce que tu vas faire de tout cet argent ?

Pierre – Je ne sais pas…

Josiane avise la Vie Financière sur la table.

Josiane – Tu lis la Vie Financière, maintenant?

Pierre – Je fais des opérations de bourse… par internet.

Josiane (impressionnée) – La bourse… C’est pas trop risqué…?

Pierre – C’est comme l’amour… Si tu veux pas qu’on te fasse un enfant dans le dos, faut savoir te retirer à temps.

Josiane – Et ça rapporte ?

Pierre – Pas mal.

Josiane – Il faudra que tu me donnes des conseils, alors. Pour placer mon héritage…

Pierre (ironique) – Oh, ce n’est pas très compliqué, tu sais. Avec un peu de bon sens… Un hiver rigoureux comme celui-là, tu achètes des actions Damart. Juste avant la fête des mères tu les revends et tu achètes des actions Moulinex.

Josiane – Moulinex ? Ce n’est pas en faillite ?

Pierre – Ça c’est à cause des féministes. Maintenant, les enfants n’osent même plus offrir un moulin à légumes ou un fer à repasser pour la fête des mères…

Josiane (sur le ton de la confidence) – À propos, tu es au courant ?

Pierre – Au courant de quoi ?

Josiane – Pour Jésus ! Il va déposer le bilan…

Pierre (exaspéré) – Tu ne peux pas l’appeler Jeff, comme tout le monde ? C’est lui qui te l’a dit ?

Josiane – C’est sa femme. Le pauvre garçon… Je ne sais pas ce qu’il va faire maintenant.

Pierre – Tu n’as qu’à lui demander.

Josiane – À Catherine ?

Pierre – Non à lui ! À ton frère Jeff !

Josiane – Il n’était pas fait pour être patron, ça se voyait !

Pierre – Ah bon ? À quoi ?

Josiane – Tu as vu à quelle heure il se lève ! Moi, en tout cas, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Il y avait un monde dans ce train ! Evidemment, il a fallu que je tombe sur une tribu de portos avec une ribambelle de gosses. Y’en a un qui avait les oreillons, il a braillé toute la nuit. Le reste de la famille a bouffé de la pastèque et du chorizo jusqu’au lendemain matin pour passer le temps…

Pierre, qui n’arrive pas à s’habituer aux délires xénophobes de sa sœur, contient sa colère et opte pour l’ironie.

Pierre – Ils ne t’en ont pas proposé ?

Josiane – Si ! Mais je n’en ai pas voulu ! Ça empestait dans le compartiment. J’en avais des haut-le-cœur…

Pierre – Je te rappelle que nous on est d’origine espagnole. Ton nom de jeune fille, c’est Fernandez…

Josiane – Oh, mon nom de jeune fille, tu sais ! Ça fait longtemps que je ne suis plus une vraie jeune fille ! Bon, je vais aller me rafraîchir un peu. J’ai l’impression de sentir encore le chorizo.

Elle sort. Pierre referme sa revue et sort à son tour avec la casserole en direction de la cuisine. Jeff arrive, habillé. Il porte un costume assez strict mais sans élégance, genre directeur de PME qui a fait un effort vestimentaire pour un rendez-vous important. Au bout d’un instant, Josiane revient, emmitouflée dans un gros pull, Le Chasseur Français sous le bras. Jeff et Josiane s’embrassent sans chaleur.

Jeff (apercevant la revue de Josiane, étonné) – Tu te mets à la chasse ?

Josiane répond sans aucune gêne, avec un air entendu.

Josiane – Je dirai plutôt en chasse. C’est pour les petites annonces…

Jeff – Les petites annonces…?

Josiane – Les annonces matrimoniales !

Jeff est à la fois surpris et un peu gêné.

Jeff – Et alors ?

Josiane – Oh tu sais, c’est comme pour les voitures.

Jeff – Ah ?

Josiane – Il faut faire des essais comparatifs…

Jeff – Et tu as trouvé le modèle que tu voulais ?

Josiane – Pas encore. Malheureusement, à mon âge, je dois me limiter au marché de l’occasion. Et toi?

Jeff – Quoi, moi ?

Josiane – Comment ça va ta femme ?

Jeff – Ça va.

Josiane – Et les enfants ?

Jeff (froidement) – Tu peux dire mes enfants. Ils portent mon nom maintenant…

Josiane – Oh, ce n’est quand même pas pareil. Tes enfants aussi, c’est un peu de l’occasion…

Silence de Jeff, qui visiblement se retient pour ne pas exploser.

Josiane – Et les affaires ?

Jeff – Ça va…

Josiane (riant) – Avec toi, ça va toujours, hein ?

Jeff (un peu énervé malgré tout) – Je n’ai pas dit que c’était merveilleux. J’ai dit que ça allait…

Josiane – Et Pierre ?

Jeff – Quoi, Pierre ?

Josiane – Son boulot ! J’ai vu un de ses feuilletons à la télé l’autre jour. C’est mon fils qui m’avait dit de regarder. Quelle connerie !

Jeff – C’est pour les jeunes… En tout cas ça paye bien.

Josiane – C’est le principal. J’aurais dû faire ça, moi, au lieu de passer mon CAPES à cinquante ans pour essayer d’alphabétiser tous ces gogols…

Elle se replonge dans la lecture de ses petites annonces. Un temps. Pierre revient avec de l’eau chaude. Pierre, Jeff et Josiane reprennent du café.

Josiane (sourire aux lèvres) – Ah ce Nescafé, c’est vraiment infâme !

Les deux autres, qui n’avaient pas besoin de ce genre d’encouragements pour ingurgiter le breuvage, la regardent avec un air réprobateur. Mais Josiane continue sur sa lancée.

Josiane – Heureusement, le pot est presque vide. Ça doit faire des années qu’il est là. Un grand pot familial comme ça. (Comme si elle faisait un calcul mental) À raison d’une cuillerée par tasse un mois par an en été…

Pierre repousse définitivement sa tasse. La porte s’ouvre. Entre Frédérique, foulard Hermès, bijoux en or et sac Vuitton, look très bcbg.

Frédérique – Bonjour.

Pierre (sans se lever) – Salut.

Josiane et Jeff se lèvent pour embrasser leur sœur.

Jeff – Tu as fait bon voyage?

Pierre – Il y a à peine une heure de vol. C’est pas très éprouvant comme voyage…

Frédérique – Toujours aussi aimable…

Josiane (le pot de Nescafé à la main) – Tu veux un café ?

Frédérique – Merci, j’ai déjeuné dans l’avion.

Josiane – Tu as bien fait.

Jeff – Il reste une chambre pour toi. Mais il faudra peut-être changer les draps.

Frédérique – Ce n’est pas la peine, je repars ce soir…

Josiane – Ah bon ? C’est dommage. Faire autant de kilomètres pour si peu…

Pierre – Oh, ça fera dans les deux cent mille chacun…

Les autres le regardent d’un air interloqué.

Pierre – Frédérique est venue comme nous pour la vente, non ? Elle ne fait pas deux mille bornes dans la journée pour passer quelques heures en famille, au bord de la mer, au mois de décembre…

Frédérique – Parce que tu ne viens pas pour ça, toi ?

Pierre – Si… C’est ce que je viens de dire. On vient tous pour ça.

Josiane – 200.000 francs chacun… (Prise d’un doute, à Jeff) Tu es sûr qu’on la vend assez cher, cette baraque ?

Jeff – Ça faisait déjà un an qu’elle était en vente. Même à ce prix-là, les acheteurs ne se sont pas bousculés. Si ce kiné ne m’avait pas appelé il y a un mois…

Josiane (sur un ton de reproche) – Il aurait peut-être fallu faire un peu de publicité. Je ne sais pas, moi. Passer quelques annonces…

Jeff – Personne ne t’empêchait de le faire. Tiens, dans le Chasseur Français, par exemple…

Josiane – Oui, mais comme c’est toi qui t’en occupais !

Jeff – Qui est-ce qui a décidé que c’était à moi de m’en occuper ? Je n’ai pas que ça à faire, moi non plus. Et je n’étais pas sur place.

Josiane (ne l’écoutant déjà plus) – Ah cette baraque ! Enfin, ce soir on en sera débarrassés.

Josiane reprend une gorgée de son café.

Josiane – Froid, c’est encore plus infâme ! (Regardant les autres avec un air avenant) Vous en revoulez ?

Pierre et Jeff échangent un regard navré.

Jeff – Je vais voir si je trouve des journaux.

Pierre – Je t’accompagne. On en profitera pour prendre un vrai café.

Josiane – Tu me ramènes le Nouvel Obs ? Il sort aujourd’hui.

Regard étonné de Pierre vers sa sœur.

Pierre – Tu lis le Nouvel Observateur, maintenant ?

Josiane (sur un ton entendu) – C’est pour les annonces…

Pierre la regarde sans comprendre, mais n’insiste pas.

Jeff (à Frédérique) – Tu veux qu’on te ramène quelque chose ?

Frédérique – J’ai pris Madame Figaro dans l’avion.

Pierre – Si on trouve L’Humanité Madame, on te le prendra.

Pierre et Jeff sortent.

Frédérique – Il ne s’arrange pas.

Josiane – Jeff ?

Frédérique – Non, Pierre !

Josiane – Oh, il faut le prendre comme il est. Il n’a jamais rien fait comme tout le monde. Tu ne te souviens pas ? Petit déjà, il avait appris à tricoter. Il m’avait même fait une écharpe…

Frédérique ne s’en souvient visiblement pas.

Josiane – Tu ne trouves pas ça bizarre ? On ne l’a jamais vu avec une fille…

Frédérique – Il n’avait peut-être pas envie de nous les présenter…

Frédérique semblant s’en foutre un peu, Josiane change de sujet.

Josiane – Et toi, comment ça va tes enfants ?

Frédérique – Ça va… Charlotte a l’air de se plaire dans son école. J’espère que ça va marcher cette fois, parce que ce n’est pas donné…

Josiane – Ah bon ?

Frédérique – Maintenant, tu sais, si tu n’es pas prête à payer…

Josiane – Combien ?

Frédérique – 5000.

Josiane – Par an ?

Frédérique – Par mois…

Josiane – 5.000 balles par mois ! Ben dis donc ! C’est quasiment ce que je gagne en étant prof au lycée !

Frédérique – Je sais, c’est cher, mais qu’est-ce que tu veux ? Pour avoir quelque chose de bien, il faut y mettre le prix.

Josiane – La fac, c’est gratuit.

Frédérique – Pour aller à la fac, il faut le bac. Mais le bac, ce n’était pas son truc, à Charlotte. Au bout de trois ans, on a compris. Avec elle, il faut que ce soit concret. Et puis franchement, pour se retrouver à l’université avec le tout venant. Maintenant tout le monde va à la fac… Il n’y a plus aucune sélection !

Un temps.

Josiane – Et Maximilien ?

Frédérique – Il est en stage pour trois mois. Par son école de commerce.

Josiane – Ah bon ? Où ça ?

Frédérique – Chez Mac Donald… (Un temps) À Miami.

Josiane – À Miami !

Frédérique – Oui, il a choisi la section internationale.

Josiane – Ça doit encore vous coûter une fortune !

Frédérique – Ça tu peux le dire. Surtout que le stage n’est pas rémunéré. Avec le billet et l’hébergement, ça va chercher dans les 60.000. Enfin, l’école s’occupe de tout. Ils ont un réseau de placement très efficace. Maintenant, pour obtenir un stage… Sans relations…

Josiane – Mais qu’est-ce qu’il fait là-bas ? Il s’occupe du marketing ?

Frédérique – Non, il est à la vente.

Josiane – À la vente…?

Frédérique – Oui, enfin, il sert les clients. La philosophie américaine, dans les affaires, c’est qu’il faut commencer à la base. Pour bien comprendre comment ça se passe.

Josiane (interloquée) – Tu veux dire que tu paies 60.000 francs pour que ton fils serve des hamburgers dans un Mac Do pendant trois mois ?

Frédérique – En Floride ! Tu sais, là-bas, les places sont chères. Ils ne prennent pas n’importe qui. Et puis comme ça, il perfectionnera son anglais. C’est son point faible…

Silence.

Frédérique – Et Bruno, où il en est ?

Josiane – Ben, il est en classe prépa. Ça a l’air de marcher. Il a de très bonnes notes en philo…

Frédérique – La philo, de nos jours… Ça mène nulle part, non ? Qu’est-ce qu’il veut faire après ?

Josiane – Il veut tenter Normale Sup, je crois… Au moins, c’est gratuit ! Il paraît même qu’ils sont payés pour faire leurs études… (Un temps) Cet été, ils vont le reprendre comme magasinier à Auchan. Ce n’est pas très passionnant, mais ça lui fait un peu d’argent de poche. Et puis comme ça, il sait ce qui l’attend s’il rate son agrégation de philo…

Un temps.

Josiane – Il a trouvé une petite copine… Je suis contente qu’il s’en sorte. Ça n’a pas toujours été facile pour lui. Avec mon divorce…

Frédérique – Parfois, il vaut mieux un bon divorce qu’un mauvais mariage…

Josiane – Quand même. Quand ils sont petits, comme ça, ça les marque. On a beau dire, un enfant, ça a besoin de sa mère et de son père.

Frédérique – Mais vous n’arrêtiez pas de vous engueuler avec Gérard ! Je suis venue chez vous trois fois en dix ans. Les trois fois j’ai eu droit à une scène de ménage. Je suppose que c’était pas en mon honneur. Ça ne m’a pas tellement incitée à revenir…

Un temps.

Frédérique – Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment un type qui était psychanalyste pouvait s’y prendre aussi mal pour élever son gosse. Vous n’étiez jamais d’accord sur rien, surtout pour l’éducation de Bruno, et vous en discutiez devant lui…

Josiane (plaisantant pour dédramatiser) – Tu connais le proverbe. C’est toujours les cordonniers les plus mal chaussés. D’ailleurs, en ce qui concerne l’éducation des enfants, Freud a dit : « Faites ce que vous voulez, de toute façon ce sera mal ».

Frédérique – Tout de même. On se sent toujours un peu responsable…

Frédérique jette un regard circulaire sur la pièce.

Frédérique – C’est triste de penser que la maison va être vendue. On y a quelques bons souvenirs malgré tout… C’est bizarre. Toute l’année, on s’entassait dans un trois pièces sans salle de bain, avec des parents abrutis de travail qui faisaient la gueule, et un mois par an, on vivait dans une maison confortable, avec des parents presque normaux…

Un temps.

Josiane – Miami Playa… Tu parles d’un nom, pour une baraque qui n’est même pas vraiment au bord de la mer…

Frédérique – Ça devait lui rappeler l’Espagne… Pourquoi il n’y est jamais retourné, au fait ?

Josiane – Ça… Faudra lui demander… Si on le revoit un jour… Au début, je crois que c’était à cause des papiers. Il avait peur qu’on ne le laisse pas revenir en France. Après, il a dû trouver que ça faisait trop loin…

Frédérique – Ouais… C’est sûrement pour ça qu’il a préféré s’installer à Manaus… Je l’aurais bien rachetée cette maison. Mais Jérôme n’était pas d’accord. De toute façon, ce n’était pas le moment…

Josiane – Oh, même à ce prix-là, je ne suis pas sûre que tu aurais fait une bonne affaire…

Silence.

Frédérique – Je ne comprends pas pourquoi Pierre m’en veut comme ça. Je ne lui ai rien fait, pourtant. Ça aussi, ça me fait de la peine. On s’entendait bien avant, non ?

Josiane – Avant quoi ?

Frédérique (désarçonnée) – Je ne sais pas… Avant.

Josiane, qui n’écoute plus, jette à son tour un regard sur la pièce.

Josiane – Il faudra faire un peu de ménage avant de partir. Qu’est-ce qu’il y a comme poussière!

Noir.

 

Midi

Les quatre rentrent du dehors et enlèvent leurs manteaux.

Josiane (à Jeff) – Eh ben, merci pour ton invitation, Jeff… Alors ? Comment vous avez trouvé le restaurant ?

Frédérique – Le cadre était pas mal…

Josiane – Oui, hein ? C’était vraiment typique. Le patron avait une de ces têtes ! Et puis on a pas mal mangé. Pour le prix…

Jeff – Evidemment, ce n’est pas un restaurant gastronomique. Mais dans le coin, il n’y a pas grand chose.

Josiane – C’est sûr que le poisson ne devait pas être de la dernière marée… C’est incroyable de servir du poisson surgelé, à quelques kilomètres de la mer.

Pierre (agacé) – Ecoute, la prochaine fois, c’est toi qui nous invites, d’accord…? Et tu choisiras le restaurant.

Josiane – J’espère qu’on ne va pas être malades, au moins. Avec les surgelés, on ne sait jamais. Des fois, il y a des ruptures dans la chaîne du froid…

Pierre et Jeff échangent un regard affligé.

Josiane – Je vais voir si j’ai un Alkaseltzer. Je ne me sens pas très bien…

Pierre – C’est ça, vas-y.

Frédérique – Je crois que j’en ai.

Josiane et Frédérique partent en direction des chambres. Un temps.

Pierre – Elle ne s’arrange pas. Il paraît que dans chaque famille, l’aîné est toujours plus fragile, psychologiquement…

Jeff – Elle a toujours été comme ça. Elle ne va plus changer à son âge.

Pierre (pensif) – Elle a quel âge au fait ?

Jeff ne répond pas.

Pierre – Bon, qu’est-ce qu’on fait ce soir ? (Plaisantant) On va en boîte ?

Jeff – Je suis un homme marié. Mais vas-y, toi, si tu veux.

Pierre – En cette saison, tout doit être fermé. Tu te souviens, on passait toutes nos soirées en boîte pendant les vacances. J’étais persuadé que c’était le meilleur endroit pour draguer. Puisque tout le monde venait là pour ça. Ça paraissait logique, statistiquement. Pourtant, je n’ai jamais fait une conquête en boîte. Au lavomatic, dans le métro, chez le dentiste, oui. En boîte jamais…

Un temps.

Pierre – Les filles ne doivent pas trouver ça assez romantique. Pour s’envoyer en l’air un soir avec un inconnu, à la rigueur. Mais pas pour rencontrer l’homme de leur vie. Le genre de mecs qui draguent en boîte comme elles, ça ne doit pas leur inspirer confiance. D’ailleurs, je ne connais aucun couple marié qui se soit rencontré en boîte. Tu en connais, toi ?

Jeff – Oui… J’ai rencontré Catherine en boîte.

Pierre (pris de court) – Bon, je ferais mieux d’aller faire la sieste…

Jeff – Il faut toujours que tu généralises, c’est ça ton problème. Ta vie, ce n’est pas des statistiques. Les statistiques, c’est la vie des autres.

Pierre (étonné) – Tu sais que c’est puissant ce que tu viens de dire ?

Jeff (agacé) – Non, je ne sais pas, évidemment. Quand je sors quelque chose de sensé, c’est par hasard. Je ne le fais pas exprès. Heureusement que tu es là pour me le faire remarquer.

Pierre – Excuse-moi…

Jeff – Ça c’est ton autre problème, Pierre. Tu as un peu trop tendance à prendre les gens pour des cons.

Jeff se lève pour aller prendre une revue et Pierre l’imite. Josiane et Frédérique reviennent elles aussi avec des revues.

Jeff (à Josiane) – Ça va mieux ?

Josiane – J’ai tout vomi.

Pierre (consterné) – Ça va mieux alors…

Josiane – Pas vraiment. J’ai l’impression que cette tranche de thon me pèse encore sur l’estomac…

Frédérique – C’est peut-être une allergie. C’est très courant les allergies au thon frais.

Pierre – Finalement, ça doit être ça. Il était trop frais, ce poisson.

Jeff lit Le Point. Pierre la Vie Financière, Frédérique Madame Figaro. Josiane finit le Chasseur Français avant d’attaquer le Nouvel Obs. Pierre lève la tête de son magazine et regarde, surpris, ceux que lit Josiane.

Pierre – Tu cherches un mari ?

Josiane (riant) – Oh, tu sais, je ne suis pas sûre de trouver. À mon âge…

Pierre (ironique) – En tout cas, entre le Chasseur Français et le Nouvel Obs, tu ratisses large… Tu devrais aussi te faire un site sur internet, comme ça tu couvrirais la planète entière.

Josiane réellement intéressée, lève les yeux de son journal.

Josiane – Tu crois…?

Pierre n’en revient pas que sa sœur le prenne au sérieux.

Pierre – Oui, tu mets ton portrait, avec un message accrocheur. Tu pourrais même retoucher un peu la photo. Maintenant, on fait des trucs extraordinaires avec le numérique…

Josiane – Tu as peut-être raison. Il faudrait que je me mette au multimédia… Mais je ne sais pas si je saurais. Tu t’y connais, toi ?

Avant que Pierre ne puisse répondre, un téléphone portable sonne. Josiane se précipite sur le sien.

Josiane (minaudant) – Ça doit être le mien… Je viens de m’en offrir un pour Noël. (Riant) Il faut bien vivre avec son temps…

Elle prend la communication avec une certaine maladresse. Visiblement, elle n’est pas habituée à ce genre d’appareil.

Josiane (énervée, appuyant violemment sur les touches) – Merde, comment ça marche, déjà…

Pierre la regarde, épaté.

Josiane (avec une amabilité affectée, parlant très fort) – Allô oui… Oui, c’est moi… Oui, bonjour… Oui… Oui, la cinquantaine…

Elle se rend compte que les autres l’entendent malgré eux.

Josiane – Enfin, plus près de cinquante que de soixante… Oui, je suis tombée sur votre annonce par hasard dans le Chasseur Français et… Euh, non, je ne chasse pas. J’ai dû feuilleter ça chez la coiffeuse… Divorcée, c’est ça… Et vous…? (Se figeant) Ah… Et elle est morte de quoi…? (Riant) Si ce n’est pas indiscret, bien sûr… Oh la la… Qu’est-ce qu’elle a dû souffrir… Moi je dis que dans ces cas-là, on devrait les faire piquer…

Les autres la regardent interloqués.

Josiane – Oui, ça a dû vous faire un vide… Non, moi je n’ai pas d’animaux… Seulement un fils… (Riant) Mais ça fait des saletés aussi, vous savez…! Vous aimez les enfants…? Non, je crois que pour ça c’est un peu tard, hein…? À nos âges, il ne serait sûrement pas normal…

Josiane s’éloigne vers les chambres pour être plus tranquille. On n’entend plus la conversation.

Pierre – Pauvre gosse. Vous vous rendez compte ? À dix ans, sa mère en aurait presque soixante-dix !

Frédérique (revendicative) – Ça c’est bien un raisonnement de mec. Les hommes eux, ça ne les dérange pas de quitter leur femme à cinquante ans pour aller repeupler la planète.

Pierre (mi-sérieux, mi-provocateur) – Pour les hommes, ce n’est pas tout à fait pareil…

Frédérique (véhémente) – Ah oui ? Et en quoi ? Je vous rappelle que les femmes vivent plus longtemps. Ça serait logique qu’elles puissent faire des enfants plus tard.

Pierre – La différence c’est qu’en général, les hommes de cinquante ans font des enfants avec des petites jeunes. Ça fait une moyenne. Josiane, elle doit plutôt taper dans les seniors, non ?

Frédérique – Qu’est-ce que vous en savez ?

Jeff, embarrassé, tente en vain de faire comprendre à Pierre qu’il vaudrait mieux changer de sujet.

Pierre – Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de mecs de vingt ans qui passent des annonces dans le Chasseur Français…

Frédérique semble plus affectée que de raison par cette conversation qui, à l’évidence, la touche personnellement.

Frédérique – Vous êtes bien tous les mêmes !

Frédérique s’en va.

Pierre (surpris) – Je ne savais pas qu’elle était aussi féministe ! Qu’est-ce qui lui prend ? Je m’en fous moi, si Josiane veut se taper des petits jeunes.

Jeff – Je crois que le problème, c’est plutôt les hommes de cinquante ans qui trompent leurs femmes avec des filles plus jeunes. Il vaut mieux éviter le sujet…

Pierre, étonné, essaie de comprendre. Josiane et Frédérique reviennent.

Josiane – À quelle heure on a rendez-vous?

Jeff – L’agence a dit 15 heures.

Josiane (pensive) – 800.000 francs… Finalement, ça ne fait vraiment pas très lourd... Surtout divisés par quatre…

Pierre – Oh, ne t’inquiète pas, va. L’un de nous peut encore mourir avant cet après-midi.

Josiane (se tenant la tête) – Ça pourrait bien être moi. Je ne me sens vraiment pas très bien. (Essayant de rire) Vous ne m’auriez pas empoisonnée au moins ?

Josiane tombe en arrêt devant le portrait des quatre enfants posé sur la cheminée.

Josiane – Qu’est-ce qu’on va en faire de cette photo ?

Les autres la regardent sans comprendre.

Josiane – On ne va pas la laisser là quand la maison sera vendue. Qui est-ce qui va la prendre ?

Frédérique – On pourrait la faire retirer…

Josiane – Tu penses que le négatif a disparu depuis longtemps !

Pierre (ironique) – On n’a qu’à la découper en quatre. Chacun repartira avec son portrait. (À Josiane) Tu pourras scanner le tien et le mettre sur ton site internet histoire de racoler quelques pervers…

Josiane (regardant le portrait, sans percevoir l’ironie) – Oh, ce serait dommage de la découper. Une belle photo comme ça.

Pierre – Oui, tu as raison. Sur une cheminée, c’est décoratif…

Josiane – On n’a qu’à la tirer à la courte paille. Tiens, il y a une boîte d’allumettes là.

Les autres paraissent choqués mais pas assez pour s’opposer à cette idée. D’ailleurs, Josiane a déjà saisi la boîte d’allumettes posée sur le rebord de la cheminée à côté de la photo. Elle prend quatre allumettes, en casse trois et se retourne avec les quatre allumettes dépassant de sa main.

Josiane (excitée) – Celui qui a le bout rouge a gagné… Jeff, tu commences.

Jeff obtempère sans enthousiasme. Il tire une allumette sans bout rouge.

Josiane – À toi Frédérique !

Frédérique s’exécute à son tour, partagée entre l’espoir de gagner et le vague sentiment d’une incongruité. Pierre observe la scène consterné. Frédérique tire également une allumette sans bout. Une vague déception s’affiche sur son visage, vite effacée par un sourire forcé.

Josiane (de plus en plus excitée) – Maintenant, Pierre, c’est entre toi et moi.

Pierre se lève avec nonchalance.

Pierre – Il n’y a pas une histoire comme ça dans la Bible. Des malfrats qui jouent le Saint Suaire aux dés ?

Frédérique (ironique) – Je ne savais pas que tu lisais la Bible…

Pierre (sèchement) – C’est de la culture générale.

Pierre tire l’allumette avec le bout rouge. Une déception enfantine s’affiche sur le visage de Josiane, mauvaise joueuse.

Josiane – Zut ! Je n’ai jamais de chance aux jeux, moi !

Pierre sort une cigarette et ostensiblement, l’allume avec son allumette. Il tire une bouffée avec satisfaction. Josiane le regarde.

Josiane – Tu fumes maintenant ?

Pierre – Oui… Oui, ça fait une bonne vingtaine d’années. Tu n’avais pas remarqué ?

Josiane – J’ai lu dans une revue, l’autre jour, que chaque cigarette raccourcissait la vie de dix minutes.

Après un temps, à Pierre.

Josiane – Tu fumes combien de cigarettes par jour, toi ?

Pierre – D’après mes calculs, je devrais déjà être mort depuis six mois. Je ne comprends pas.

Josiane – Et toi, Frédérique ? Tu ne fumes pas ?

Frédérique – De temps en temps. Des light.

Pierre – Frédérique, même si elle fumait des joints, ce serait des light.

Josiane – Oh, tu sais, les light, c’est aussi nocif que les autres, hein ! Peut-être même plus.

Pierre – Je ne sais plus qui comparait la vie à une bouteille de gnaule, ou quelque chose comme ça. Chacun en reçoit une en naissant. Certains en boivent une petite goutte tous les jours pour digérer, d’autres la vident cul sec et se paie une bonne biture.

Frédérique (ironique) – Ce n’est pas La Fontaine, dans La Cigale et La Fourmi…?

Pierre – Les grands thèmes sont universels… Evidemment, on peut aussi être successivement cigale et fourmi. Dans les années 70, toi aussi tu t’habillais en babe, tu ne te rappelles pas ? Tu avais un petit copain aux cheveux longs qui jouait de la guitare. Comment il s’appelait déjà ? Ah oui, Paul ! Il était instit. Tu te souviens ? Tu étais peut-être même un peu de gauche à cette époque-là. Si ça se trouve, tu fumais des joints sans filtres…

Frédérique – Tous les joints ont des filtres.

Pierre – C’était pour voir si tu t’en souvenais… Eh oui, Paul a chanté quelques étés et puis l’hiver d’après tu as épousé l’anesthésiste.

Frédérique – Il s’appelle Jérôme.

Pierre – Carpentier, oui. Frédérique Carpentier, ça sonne quand même mieux que Frédérique Fernandez…

Frédérique – Tu voulais que je garde mon nom de jeune fille ? Je ne revendique pas mes origines espagnoles, si c’est ça que tu veux dire.

Pierre – N’empêche. Tu aurais pu apprendre à tes enfants qu’ils étaient vaguement cousins avec leur femme de ménage portugaise. Ils ont l’air de croire que c’est une race à part, les femmes de ménage.

Frédérique – Tu délires !

Pierre (riant) – Tu te rends compte à quoi tu as échappé ? Papa a bien appelé Jeff Jésus. Il aurait pu t’appeler Mercedes. Je veux dire, ça aurait été con de porter le même nom que la voiture de ton mari.

Josiane a l’air de moins en moins bien, mais dans le feu de la dispute, personne ne fait vraiment attention à elle.

Josiane – Oh la la, ça tourne… J’ai la tête comme une pastèque…

Pierre – Eh oui ! Tu as bien changé depuis les années 70. Je me souviens que l’année du référendum de De Gaulle en 69, tu t’étais engueulée avec papa parce qu’il votait oui. Tu disais que c’était un plébiscite. Tu avais dû apprendre ce mot-là au lycée la veille. Mais ça m’avait épaté. Que tu oses traiter De Gaulle de dictateur devant papa. Je t’avais admirée pour ça…

Frédérique – On ne peut pas rester toute sa vie adolescent. D’ailleurs, on ne peut pas dire que tu sois devenu un marginal, toi non plus. À l’époque tu lisais Rock&Folk. Maintenant tu lis la Vie Financière…

Pierre – Mais je ne vote pas pour le Front National…

Frédérique – Oh, ça va ! Une fois ! C’était un vote de protestation…

Pierre – Tu n’avais qu’à protester en votant pour la Ligue Communiste Révolutionnaire ou pour le Vol Yogique. C’est vrai, pourquoi justement le Front National ? Puisque tu ne partages pas du tout ses idées.

Frédérique – Je n’ai pas à me justifier.

Jeff (pour calmer le jeu) – Bon ben, on va pouvoir y aller…

Pierre (regardant sa montre) – C’est dans une heure !

Jeff – Si c’est pour la passer à s’engueuler…

Josiane (d’une voix faible) – Il a raison. Pour une fois qu’on est tous réunis, tu pourrais faire un effort, Pierre !

Pierre – Eh ben non ! J’en ai marre de faire des efforts, justement. Et puis arrête, hein ! Réunis ! Qu’est-ce qui nous réunit ? On est venus chercher notre chèque. Dans une heure on l’aura. Chacun repartira de son côté et on ne se reverra sûrement plus jamais. Il faut arrêter avec cette hypocrisie !

Jeff – Ça ne sert à rien de s’engueuler.

Pierre – Ecoute, Jeff. Tu es gentil. Mais redescend un peu sur terre! Tu sais ce qu’elles disent de toi, dans ton dos, tes chères sœurs ? Ben que tu es un gentil, justement, mais que tu as coulé la boîte de papa parce que tu n’arrives pas à te lever le matin.

Jeff se fige.

Frédérique (se levant) – Je n’ai jamais dit ça !

Pierre – C’est vrai. C’est comme en politique, tu n’as même pas le courage de tes opinions. Josiane, au moins, elle a le mérite de dire ce qu’elle pense.

Josiane (s’éventant avec le Chasseur Français) – Je ferais peut-être mieux d’aller prendre l’air…

Frédérique – Attends, qui tu es, toi, pour donner des leçons à tout le monde…?

Pierre – Je ne suis peut-être pas grand chose, mais ce que j’ai, je ne me suis pas contenté de dire oui devant monsieur le maire pour l’obtenir.

Frédérique (ébranlée) – Qu’est-ce que tu veux dire exactement ?

Pierre – Tu te crois supérieure à nous parce que tu as du gazon anglais, une cheminée rustique et des poutres apparentes. Mais hormis le fait que je trouve ta vie de nouveau riche complètement affligeante, qu’est-ce que tu as fait pour avoir tout ça ? Epouser un anesthésiste et lui faire deux enfants mal élevés ! La vie, ce n’est pas une anesthésie générale…

Frédérique (se levant pour lui faire face) – Et toi, qu’est-ce que tu as fait de tellement extraordinaire dans ta vie ? Tu te prends pour un écrivain parce que tu as traduit trois romans à l’eau de rose. Pour un scénariste parce que tu as pondu quelques sitcoms débiles.

Pierre – Ce sont tes enfants qui les regardent, ces sitcoms débiles. Et ces romans à l’eau de rose, si tu n’avais pas honte de les acheter, tu les lirais aussi. D’ailleurs, tu n’as pas besoin. Ta vie entière est un Harlequin. Mais tu as remarqué, dans la Série Blanche, l’histoire s’arrête quand la jeune infirmière épouse le riche médecin. Rien sur la vie exaltante des femmes de notable au foyer. Ou alors c’est Madame Bovary…

Frédérique – C’est sûr que toi, tu n’es pas près de te marier… Tu as toujours vécu comme un égoïste. Je me demande quel genre de femme voudrait bien de toi. Tu finiras vieux garçon…

Pierre – Je préfère finir vieux garçon que vieux con.

Frédérique – Ce n’est pas exclusif…

Josiane semble prête à tourner de l’œil, mais personne ne le remarque.

Josiane – J’espère que je ne vais pas me trouver mal… J’ai les oreilles qui bourdonnent…

Pierre – Tu vois, ce que je ne supporte pas, chez toi, ce n’est pas que ton niveau de vie soit surdimensionné par rapport à ton quotient intellectuel, c’est que tu trouves encore le moyen de penser que le SMIC des arabes qui ramassent tes poubelles grève ton budget vacances. Tes vacances au Club Med, avec quelques sorties organisées en dehors du camp pour aller observer les mœurs des autochtones. Sans descendre du quatre-quatre, façon Touari.

Frédérique et Pierre se toisent du regard. Soudain Josiane s’effondre. Les trois autres, interloqués, se tournent enfin vers elle et se précipitent à son chevet.

Frédérique – Josiane ? Ça va ?

Frédérique flanque des gifles de plus en plus fortes sur les joues de sa sœur pour la ranimer. Josiane réagit mais reste plus ou moins inconsciente.

Pierre – Il vaudrait peut-être mieux l’emmener à l’hôpital.

Noir.

 

Après-midi

Les quatre rentrent. Frédérique donne le bras à Josiane.

Josiane – Oh, ça va maintenant, tu sais.

Jeff – Tu devrais aller t’étendre un peu, non…?

Josiane – Il faut qu’on reparte chez le notaire, là. On doit déjà être en retard. Et vous avez besoin de ma signature.

Jeff – J’ai passé un coup de fil à l’agence pour repousser le rendez-vous. Tu peux aller te reposer.

Josiane – Bon…

Josiane se dirige vers la chambre, accompagnée de Frédérique.

Pierre – Tu crois que c’est notre engueulade de tout à l’heure qui l’a mise dans cet état ? Je savais pas qu’elle était aussi sensible…

Jeff – Je ne comprends pas. Moi aussi j’en ai mangé, du thon, et c’est très bien passé… Frédérique a raison, c’est peut-être une allergie.

Pierre – Je pense que si elle était allergique au thon, à son âge, elle s’en serait déjà rendu compte. Ce n’est pas la première fois de sa vie qu’elle bouffe du thon. Si c’était, je ne sais pas, moi, un steak de panda à l’huile d’eucalyptus, je veux bien. Mais une tranche de thon à la sauce provençale…

Jeff – Qu’est-ce qu’il a dit le médecin ?

Pierre – Je ne sais pas. C’est Frédérique qui était avec elle.

Frédérique revient.

Jeff – Alors ? C’est une allergie ?

Frédérique – Non…

Pierre – Une intoxication alimentaire ?

Frédérique – Ça n’a rien à voir avec ce qu’elle a mangé…

Les deux autres commencent à être un peu intrigués.

Jeff – Je m’en doutais un peu…

Pierre (ironique) – Alors qu’est-ce que c’est ? Les premiers symptômes de la ménopause…?

Frédérique – Josiane a les oreillons… Le médecin lui a donné des antibiotiques…

Jeff (étonné) – Les oreillons ? Ce n’est pas une maladie infantile ?

Pierre (plaisantant) – Et alors ? Vu son âge mental…

Devant le regard réprobateur des deux autres, Pierre essaie de dédramatiser.

Pierre – Bon, ça va… Ce n’est pas la mort.

Frédérique – Non, mais Jérôme dit que quand on attrape des maladies infantiles à l’âge adulte, il peut y avoir des complications.

Jeff – Quel genre de complications ?

Frédérique – Des malformations du fœtus pour les femmes enceintes dans le cas de la rubéole…

Pierre (hilare) – S’il n’y a que ça… Dans le cas de Josiane…

Frédérique (perfide) – Pour les oreillons, une infection des testicules entraînant parfois une stérilité définitive.

Pierre se fige et digère cette information. Silence.

Pierre (à Jeff, faussement détaché) – Tu as eu les oreillons, quand tu étais petit, toi ?

Jeff – Oui… Pas toi ?

Pierre – Je ne sais pas…

Josiane revient. Pierre a un mouvement de recul.

Josiane – Je n’arrive pas à dormir, alors…

Jeff – On est en avance. J’ai dit qu’on serait là-bas vers dix-sept heures.

Le portable de Josiane sonne. Elle répond, parlant toujours très fort, avec la même amabilité affectée que lors du premier coup de fil.

Josiane – Allô oui… Oui, c’est moi… Oui, bonjour… (Changeant de ton, plus naturelle) Ah, excuse-moi, Pascal, je n’avais pas reconnu ta voix. Comment ça va…? (Catastrophée) Ta femme…? Un accident de voiture… Ah, mince… Je suis vraiment désolée… Ah, oui, d’accord… Et elle avait quel âge…? Ah, oui, ça ne fait pas beaucoup… Et elle est vraiment morte…? Ben, oui, s’ils te l’ont dit… Ecoute, l’assurance va te rembourser… À l’Argus… Elle avait combien de kilomètres au compteur ? Ah, quand même… Et ta femme, elle n’a rien ? Bon, ben c’est le principal, hein ? Elle n’était pas en tort, au moins…? Oh, si on ne peut même plus s’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence pour répondre au téléphone…! Il faudrait savoir ce qu’ils veulent… Vendredi ? Oui… Oui, d’accord, Pascal… Au revoir.

Elle raccroche.

Josiane – C’était mon dentiste.

Les autres la regardent, sidérés. Josiane s’en rend compte.

Josiane – Enfin, je dis mon dentiste parce qu’il est dentiste. On fait du théâtre ensemble…

Un moment de stupeur.

Jeff – Tu fais du théâtre avec ton dentiste ?

Josiane – Oui. En amateur, hein… Il monte «Les Femmes Savantes».

Frédérique – Ton dentiste monte les femmes savantes…?

Josiane – Ben oui.

Pierre – Un dentiste qui fait du théâtre… Je pensais que c’était génétiquement impossible. Ça doit être un mutant.

Frédérique – Tu es sûre qu’il est dentiste ?

Pierre – Il ne dirait pas ça pour se vanter, quand même… Enfin, si il ne monte que les femmes savantes, t’as pas de soucis à te faire…

Josiane – C’est pour mes dents de devant que je me fais du souci… Il m’a cimenté tout ça, mais je ne sais pas combien de temps ça va tenir… Qu’est-ce que tu veux… On a tous des dents pourries, dans la famille.

Pierre – Une tare de plus qu’on a héritée de nos parents.

Frédérique – Avec ton héritage, tu pourras te payer des implants. Comme moi…

Josiane – Mammaires ?

Frédérique – Dentaires !

Josiane – Ah… En même temps, je ne sais pas si ça vaut encore le coup… À partir de la soixantaine, tu sais, on s’installe dans le provisoire. Quand on se fait refaire quelque chose, c’est comme pour les voitures. On se dit, bon. Si ça tient encore quelques années, il y aura peut-être une autre pièce qui lâchera avant…

Pierre – C’est marrant, je ne te connaissais pas cette passion pour l’automobile…

Jeff (regardant sa montre) – Bon ben, cette fois, il va vraiment falloir y aller. Josiane, tu es sûre que ça va aller ?

Josiane (se levant, pleine d’énergie) – Mais oui ! Je ne suis pas encore morte, hein ! Pas avant d’avoir touché mon héritage…

Jeff – Tu as le livret de famille des parents ? Le notaire en voulait une photocopie…

Josiane fouille dans son sac, en sort le document et l’exhibe.

Josiane – Il est là !

Pierre (intrigué) – Je peux le voir ?

Josiane semble avoir une hésitation.

Josiane – Pourquoi…?

Les autres la regardent, intrigués aussi par sa réticence.

Pierre – Je ne sais pas, je ne l’ai jamais vu… Je ne suis même pas sûr de connaître le troisième prénom de ma grand-mère paternelle…

Josiane lui tend le livret de famille, et Pierre le feuillette, pendant que les autres se préparent à partir.

Pierre (amusé) – Tiens, je parie que vous savez pas à quelle heure je suis né…? Vous ne vous souvenez déjà pas de la date de mon anniversaire…

Les autres ignorent l’ironie de Pierre. Il continue à feuilleter le livret de famille et son sourire se fige.

Pierre (lisant) – Cinquième enfant…

Pierre, qui ne plaisante plus, se tourne vers les autres, figés eux aussi.

Pierre – Vous saviez qu’on avait été cinq ?

Josiane (après un temps) – Oui…

Frédérique (émue) – Je crois que oui… Je n’étais pas sûre…

Jeff, pas vraiment bouleversé, fouille dans ses poches.

Jeff – Qu’est-ce que j’ai fait de mes clefs, encore…

Pierre – C’est tout l’effet que ça te fait, d’apprendre en même temps que tu as eu une petite sœur et qu’elle est morte…

Jeff cesse de chercher ses clefs de voiture, se rendant compte de la gravité de cette information. Frédérique se penche sur le livret de famille par-dessus l’épaule de Pierre.

Frédérique (lisant) – Emilie. Décédée le… (Elle compte de tête) Elle avait quinze jours…

Pierre (les larmes aux yeux) – C’est long, quinze jours… On a le temps de s’attacher… (À Josiane) Alors toi, tu savais ? Pourquoi tu ne nous as jamais rien dit ?

Josiane (émue aussi) – Maman n’en parlait jamais… Qu’est-ce que ça aurait changé ?

Silence pesant.

Noir.

 

Soir

Les quatre frères et sœurs entrent dans la pièce, venant du dehors. Ils enlèvent leurs manteaux en silence. Pierre et Frédérique s’asseyent.

Josiane (avec une gaieté affectée) – Bon, ben, ça s’arrose, non ?

Les autres la regardent. On sent une atmosphère lourde. Ils sont partagés entre la satisfaction d’avoir réglé une affaire importante et le sentiment qu’une page de leur vie vient de se tourner. Josiane, qui ne semble pas percevoir ces subtilités, cherche dans un placard.

Josiane – Je crois que j’ai vu une bouteille de mousseux, par là. On ne va pas leur laisser. Il doit être un peu tiède, mais enfin…

Elle sort la bouteille du placard, puis quatre verres.

Frédérique (réticente) – Je crois que je vais m’abstenir. Le mousseux, ça ne me réussit pas trop…

Josiane (ouvrant la bouteille) – Allez, tu vas trinquer avec nous !

Josiane lui sert un verre d’office. Frédérique laisse faire. Josiane distribue les verres.

Pierre (ironique) – À quoi on trinque ?

Jeff (sans gaieté) – À la vente.

Josiane – À nos chèques !

Ils trinquent.

Josiane – Il était mignon, ce kiné… (À Jeff) Il est marié ?

Jeff – Je ne crois pas…

Frédérique – Il avait l’air un peu efféminé, non ?

Josiane – En tout cas, je lui aurais bien demandé de me faire quelques massages… Mais ça aurait été dommage de lui refiler les oreillons. Il paraît que parfois, chez les hommes… Hein Frédérique ?

Pierre (agacé) – Oui, bon, ça va…

Frédérique – En tout cas, il n’était pas très vieux. C’est curieux d’acheter une maison de campagne à cet âge là… (Émue) Ça fait drôle de penser que cette maison est vendue. Qu’on n’y reviendra plus…

Jeff – Oui. C’était sympa, l’été…

Pierre – Ça faisait déjà longtemps qu’on n’y venait plus trop…

Frédérique – En tout cas, ça fait longtemps qu’on n’y était pas venus ensemble…

Josiane – Quatorze ans.

Les autres la regardent, surpris.

Josiane (avec un sourire figé) – La dernière fois qu’on s’est trouvés ici tous les quatre. Ça fait quatorze ans.

Les trois autres restent interloqués de cette précision, témoignant de la part de Josiane d’une sensibilité généralement bien cachée.

Josiane – On avait fêté l’anniversaire de Bruno. Il m’en reparle encore, quand on regarde les photos. On lui avait fait une belle fête… C’était un an avant mon divorce… Moi aussi, à cette époque-là, j’aurais bien aimé vous voir plus souvent.

Les autres se taisent, gênés. Même si Josiane conserve son sourire.

Josiane – Tu repars ce soir, Frédérique ?

Frédérique – Oui, normalement… Enfin, je ne suis pas obligée. J’ai un retour open…

Jeff – Tu peux rester avec nous jusqu’à demain. On te déposera à l’aéroport au passage.

Pierre (ironique) – Enfin, si tu es vraiment pressée, vas-y… Tout le monde sait que tu es très occupée…

Jeff (avec autorité) – Pierre…

Pierre fait un signe pour dire qu’il s’incline.

Frédérique – Bon, d’accord.

Josiane – Voilà, comme ça on passe la soirée ensemble ! En famille…

Silence.

Pierre – Vous voulez aller au resto ? C’est mon jour de bonté, je vous invite. Sur mon chèque…

Frédérique – Quelle générosité…

Pierre fait un effort pour ne pas répondre à la provocation.

Pierre – Bon, pas au restau d’à midi, en tout cas… C’est vrai que c’était assez dégueulasse… Quelle idée d’ouvrir un restaurant dans un endroit pareil…

Josiane – C’est plus sympa de manger ici, non ? Ce sera la dernière fois.

Jeff – Manger quoi ?

Josiane – On va bien trouver. On va vider les placards.

Jeff fouille dans le placard et en sort ce qu’il trouve.

Jeff (façon serveur d’un grand restaurant) – Spaghettis de dix ans d’âge accompagnés d’une petite sauce en boîte limite périmée.

Josiane – Oh, nous aussi on commence à dépasser la date limite de fraîcheur.

Frédérique disparaît dans la cuisine avec les provisions. Josiane lui emboîte le pas. Pierre et Jeff restent seuls. Un temps.

Pierre – Je suis au courant pour l’entreprise… Qu’est-ce que tu vas faire ?

Jeff – Je ne sais pas. Il y a encore beaucoup de choses à régler.

Silence.

Jeff – Alors c’est ce que tu penses, toi aussi. Que j’ai coulé la boîte parce que je n’avais pas la carrure ?

Pierre – Je pense que cette boîte ne pouvait tourner qu’avec quelqu’un qui accepte de s’y consacrer quinze heures par jour. Comme papa. Mais papa, c’était une autre époque. Tu n’avais pas envie de ça, je trouve ça normal. Aucun de nous ne l’aurait fait.

Jeff – Je n’aurais pas dû accepter de prendre la relève.

Pierre – Il fallait bien un bouc émissaire…

Un temps.

Jeff – Je vais peut-être ouvrir un restaurant…

Pierre (interloqué) – Un restaurant ? Mais tu ne sais même pas faire cuire des spaghettis…

Jeff – Pas un restaurant gastronomique. Je pensais plutôt à une pizzeria. Pour faire des pizzas, il n’y a pas besoin de savoir faire la cuisine. Et puis je prendrai du personnel, évidemment.

Pierre (inquiet) – Tu as déjà une idée en tête ?

Jeff (hésitant) – Oui… Le resto où on a mangé à midi. Le propriétaire veut le vendre… C’est pour ça que je vous ai emmenés là-bas. Pour avoir votre avis.

Pierre, embarrassé, ne répond pas.

Jeff – Alors ?

Pierre – Pourquoi ici ?

Jeff – Pourquoi pas ? Catherine et moi, on en avait marre de la région parisienne. Et puis pour les enfants ce sera très bien. Il y a un logement au-dessus. On respirera l’air de la campagne. Maintenant que l’entreprise va fermer… Il faut bien que je me recycle. Qu’est-ce que tu en penses ?

Pierre (gêné) – Ben… Ce n’est pas super bien placé, non ?

Jeff – C’est à côté de la gare.

Pierre – Il n’y a que deux trains par jour.

Jeff – Il y a une terrasse.

Pierre – Oui. Coincée entre la voie ferrée et la route nationale. C’est un peu dommage, à la campagne. Et puis la terrasse, c’est seulement quand il fait beau. Ici, en été, ça va. Mais le reste de l’année, il n’y a pas grand monde, non ? On n’était pas les uns sur les autres, à midi… Pourquoi tu crois qu’il revend, le propriétaire ?

Jeff (déçu par le manque d’enthousiasme de son frère) – Avec des raisonnements comme ça, on ne ferait jamais rien… Il faut faire venir les gens et les fidéliser, c’est sûr. Mais il n’y a aucune pizzeria dans la région. Je suis sûr que ça peut marcher. Ce n’est pas parce qu’on est au bord de la mer qu’on a envie de manger du poisson tous les jours.

Pierre – Des pizzas non plus…

Un temps.

Pierre (de plus en plus inquiet) – Tu t’es déjà engagé sur cette affaire de restaurant ?

Jeff – J’ai signé la promesse… J’ai appris que le resto était à vendre quand je suis venu m’occuper de la maison. Il fallait faire vite. On s’est décidés…

Pierre – Alors maintenant qu’est-ce que tu veux que je te dise. Si tu voulais me demander mon avis, pourquoi tu ne l’as pas fait avant ?

Jeff (s’emportant) – Parce que j’étais sûr que tu critiquerais. Evidemment, toi, tu sais toujours tout. Tout te réussit.

Pierre (soupirant) – Arrête. Il y a plus d’un an que je n’ai rien écrit ou en tout cas rien vendu… Ce n’est pas mon genre de me plaindre, c’est tout. Mais des échecs, j’en ai connus pas mal, crois-moi. Et pas seulement dans le domaine professionnel…

Pierre voit bien que son frère est vexé.

Pierre – Excuse-moi, Jeff. Tu me demandes mon avis, je te le donne. Mais je ne suis pas un spécialiste de la restauration non plus. Je peux me tromper. Je ne demande qu’à me tromper…

La tension retombe.

Pierre – Alors toi aussi tu penses comme Frédérique, que je suis un égoïste et un prétentieux ?

Jeff – Je pense que tu devrais essayer d’être un peu plus indulgent… De comprendre les autres…

Pierre – Je sais. Je n’aurais pas dû parler comme ça à Frédérique, tout à l’heure.

Jeff – Tu as toujours été le poil à gratter de la famille… Mais tu as raison. Ce n’est pas bon non plus de toujours tout accepter sans rien dire.

Pierre – J’aurais seulement voulu qu’on reste un peu plus proches les uns des autres. Un peu plus solidaires.

Jeff – On n’a jamais été très solidaires, tu sais… C’est que tu ne te souviens pas bien… Quand on était gamins, on se faisait les pires vacheries. Une fois, tu nous as même poursuivis dans le jardin avec un marteau… Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je pense toujours à ça quand j’entends la chanson de Claude François…

Pierre le regarde sans comprendre.

Jeff (chantant) – Si j’avais un marteau…

Pierre (continuant) – Je taperai mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. (En chœur avec Jeff) Oh, oh ! Ce serait le bonheur…

Jeff (plus sérieusement) – J’ai toujours voulu te le demander. Si tu m’avais rattrapé ce jour-là, tu m’aurais vraiment fracassé le crâne ?

Pierre feint de réfléchir.

Pierre – Je ne crois pas. Mais j’étais tellement content de vous avoir foutu la trouille. J’étais le petit dernier. Pour une fois que quelqu’un avait peur de moi, c’était grisant. Après Frédérique m’a dit que j’étais fou. Elle avait l’air tellement convaincue que pendant longtemps, je me suis demandé si je ne l’étais pas vraiment. Des fois, je me le demande encore… Tu as raison, on ne s’est jamais très bien entendu tous les quatre. C’est le mythe du bon vieux temps. Finalement rien n’a changé…

Jeff – Ce qui a changé c’est qu’à l’époque, on était bien obligés de se supporter. Après la vente de la maison, rien ne nous oblige plus à le faire. C’est maintenant qu’il va falloir s’entendre. Si on veut que nos enfants aient des oncles et des tantes.

Pierre – Nos enfants… Qu’est-ce qu’il nous reste en commun ?

Jeff – Rien. Rien qu’on ne puisse pas diviser en quatre.

Pierre – Tu regrettes qu’on ait vendu la maison ?

Jeff – De toute façon, c’est trop tard.

Pierre – Ça l’était déjà avant qu’on signe, non ? Je me voyais mal passer mes vacances d’été ici avec Jérôme, à pleurer sur le trou de la Sécu et sur les impôts qui étranglent les professions libérales en France… Ça m’étonne qu’il n’ait jamais fait le rapprochement, d’ailleurs. C’est vrai, si la Sécu est en déficit, c’est bien parce que ces gens-là gagnent trop d’argent, non ?

Soudain la lumière s’éteint.

Jeff – Merde, une panne d’électricité.

Pierre – Il y a des allumettes sur la cheminée.

Jeff – C’est de l’eau qu’il faudrait…

Pierre – Quoi ?

Jeff – Passe-moi la bouteille d’eau qui est sur la table.

Pierre lui passe la bouteille, sans comprendre. Jeff remplit le réservoir de la lampe à carbure posée sur la cheminée, craque une allumette et allume la lampe. Une faible lueur éclaire la pièce.

Pierre – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Jeff – Tu te souviens pas ?

Pierre – Non…

Jeff – Il avait plu toute la journée. C’est plutôt rare ici au mois d’août. Papa avait décidé de nous emmener aux escargots. Il nous a traînés dans toutes les quincailleries du coin pour trouver cet engin.

Pierre – Ah oui, la lampe à carbure…

Jeff – Alors qu’on avait deux ou trois lampes de poche à la maison. Je me demande pourquoi il lui fallait une lampe à carbure pour aller aux escargots. Ça devait lui rappeler sa jeunesse.

Pierre – Comment ça marche ?

Jeff – Le carbure, c’est une sorte de charbon. L’eau coule dessus goutte à goutte et ça dégage un gaz qui brûle.

Pierre – Je ne me souvenais pas de ça.

Jeff – Finalement, tu n’es pas venu avec nous. Papa nous a réveillés à quatre heures. Mais ce matin-là, c’est toi qui n’as pas réussi à sortir du lit…

Un temps.

Jeff – On y est allés tous les deux. C’était drôle. Il parlait à voix basse, comme s’il avait peur que les escargots s’enfuient en nous entendant arriver. On en a ramené un plein seau… Le lendemain matin, il y en avait partout dans la maison. On avait oublié de mettre un couvercle sur le seau. Mine de rien, ça fait du chemin un escargot, en une nuit…

Un temps.

Jeff – Je crois que papa était déçu que tu ne sois pas venu avec nous…

La lumière se rallume.

Pierre – Ça n’a pas été long.

Jeff éteint la lampe. Silence. Pierre, embarrassé, change de sujet.

Pierre – Et ta petite famille, comment ça va ?

Jeff – Catherine a commencé une formation d’aide-comptable. Comme ça, elle pourra tenir les comptes au restaurant. Je crois que je ne suis pas trop fait pour ça…

Pierre – Et tes enfants ? Ça fait longtemps que je ne les ai pas vus…

Jeff – Ça va.

Pierre – C’est marrant. Je ne dis pas ça pour te faire plaisir, mais je n’ai jamais vu des enfants aussi bien élevés.

Jeff – C’est parce que tu ne les vois pas souvent…

Pierre (souriant) – C’est toi qui as raison. On devrait pouvoir choisir ses enfants. Et les enfants leurs parents…

Jeff (amusé) – Tu sais que c’est très con, ce que tu viens de dire ?

Pierre – Je sais. C’est parce que je n’ai pas d’enfant. Ça me ferait peur, d’ailleurs, d’en avoir un. Surtout un garçon. Des fois qu’il me ressemble… Je ne suis pas sûr que je saurais vraiment lui dire pourquoi la vie mérite d’être vécue. Finalement, je suis comme papa. Je ne saurais pas dire ça à mon fils…

Jeff – Ça sera peut-être une fille…

Pierre se lève, troublé.

Pierre – Excuse-moi, il faut que je passe un coup de fil.

Pierre sort son téléphone portable et va pour sortir. Comme Jeff se dirige vers les chambres, Pierre reste dans la pièce.

Pierre – C’est moi… Oui, je sais… mais ce n’était pas le moment de leur annoncer ça. Je me suis encore engueulé avec ma sœur… Oh, comme d’habitude, mais là je lui ai sorti tout ce que j’avais en travers de la gorge. Je n’aurais pas dû, mais ça soulage… (Changeant de ton, avec une fausse décontraction) Alors, tu as appelé le labo…? Négatif ! (Soupirant, soulagé) Ouah… je suis quand même plus rassuré ! J’avoue que j’avais une petite appréhension. On a beau ne pas prendre de risques, à cinquante ans, statistiquement, un célibataire comme moi. Même avec la vie monacale que j’ai menée avant de te rencontrer… (À nouveau inquiet) À propos, quand tu seras à la maison, tu pourras regarder, dans mon carnet de santé qui est dans le tiroir du bas de mon bureau, si j’ai déjà eu les oreillons ?

Jeff revient et se réinstalle confortablement dans un fauteuil. Pierre, gêné, s’éloigne vers les chambres pour terminer sa conversation téléphonique. Frédérique arrive de la cuisine, une éponge à la main.

Pierre (s’éloignant) – Non, je t’expliquerai… Non, c’est pas urgent mais…

Pierre disparaît vers les chambres. Frédérique essuie la table. Elle regarde Jeff assis impassiblement pendant qu’elle s’active.

Frédérique (plaisantant) – Ça va, ce n’est pas trop dur.

Jeff (soucieux) – Ça va.

Un temps.

Jeff (cherchant ses mots) – Tu sais, il ne faut pas trop en vouloir à Pierre…

Frédérique (blessée) – Cette fois, il a passé les bornes. Personne ne m’avait jamais parlé comme ça. Tu crois que je peux accepter sans broncher ce qu’il m’a dit tout à l’heure ?

Jeff – Lui aussi, souvent, il a dû supporter pas mal de choses sans rien dire… Et pour être franc, il n’est pas le seul…

Frédérique le regarde, un peu étonnée.

Jeff – Ecoute, Frédérique, moi non plus je n’ai pas apprécié le numéro que nous a fait Jérôme, avec ses blagues de corps de garde, le soir de l’enterrement de maman. On aurait pu en profiter pour se retrouver un peu… en famille. C’était pas un repas de chasse, et ça ne concernait pas directement ton mari. C’était à toi de lui rappeler… (Un temps, avec une colère rentrée) Il aurait dû rester à sa place et la prochaine fois il y restera, ou bien il prendra mon poing sur la gueule.

Frédérique est surprise de cet accès d’autorité inhabituel de la part de Jeff.

Frédérique (troublée) – Excuse-moi… Je sais, il a été odieux. Je lui ai dit, après, je t’assure…

Jeff – Après, c’était trop tard…

Frédérique – De toute façon, ça ne se reproduira pas…

Jeff – Ça c’est sûr, Frédérique. On n’enterre pas deux fois ses parents… (Se levant) Il y a des rendez-vous qu’on ne peut pas se permettre de manquer. On en a raté trop, tous les quatre…

Frédérique (essayant de revenir à la charge) – Mais lui, aussi, tu ne crois pas qu’il pourrait être un peu plus tolérant…?

Jeff – Pour une fois, c’est moi qui vais faire un bon mot. La tolérance, il y a des maisons pour ça… Chez moi, à Noël, si vous venez, je ne veux pas que ce soit le bordel.

Frédérique – D’accord…

Jeff – Je vais mettre une nappe.

Pierre revient de sa chambre. Josiane arrive avec un appareil photos.

Josiane – Et si on faisait une dernière photo de tous les quatre, ici ? J’ai un déclencheur automatique !

Les autres paraissent un peu embarrassés, mais Josiane a déjà posé l’appareil sur la table après avoir réglé le déclencheur. Les quatre prennent place devant la cheminée, dans la même position et avec le même air coincé que sur le portrait d’école. Le flash se déclenche. Ils se séparent. Josiane range son appareil.

Josiane – Je la ferai tirer en quatre exemplaires et je les ferai encadrer… Ça sera votre cadeau de Noël.

Un temps.

Josiane – Bon, je vais mettre à cuire les spaghettis.

Jeff et Frédérique se lèvent aussi.

Jeff – Je vais ouvrir la boîte.

Frédérique – Je mets la table.

Pierre (plaisantant) – Je ne vois vraiment pas ce que je pourrais faire…

Frédérique – Tu peux m’aider à mettre le couvert…

Jeff et Josiane disparaissent dans la cuisine. Frédérique et Pierre mettent la table en silence, puis s’asseyent. Pierre a l’air plutôt gai. Il sifflote.

Frédérique – Tu m’as l’air bien joyeux, tout d’un coup… C’est la vente de la maison ou la perspective de ne plus jamais nous revoir qui te réjouit à ce point-là ?

Pierre – Pour les oreillons, on doit me rappeler, mais je viens d’apprendre que je n’étais pas séropositif…

Frédérique est un peu surprise.

Pierre – J’ai rencontré quelqu’un. On a fait le test…

Frédérique (froidement) – Félicitations… Mais méfie-toi. La vie de couple, c’est le début de l’embourgeoisement. Ce n’est pas ce que tu pensais il n’y a pas si longtemps ?

Pierre – D’accord, excuse-moi pour tout à l’heure. Mais il fallait que ça sorte. Ça doit être la crise de la cinquantaine.

Un temps.

Pierre – Tu sais, moi non plus je ne suis pas vraiment devenu ce que j’aurais rêvé d’être.

Silence.

Frédérique – Tu auras essayé, au moins…

Pierre – Oui. Oui, j’aurais essayé. Mais je n’ai pas réussi. J’aurais peut-être dû persévérer dans l’erreur…

Un temps.

Pierre – Tu sais ce que je te reproche, au fond ?

Frédérique – Ah, parce que ce n’est pas fini ?

Pierre – De ne pas avoir fait la part des choses. Il y a trente ans, on était au moins d’accord sur un point, c’est qu’on ne voulait pas vivre comme nos parents. Mais en voulant faire exactement le contraire, je pense que tu t’es trompée aussi.

Frédérique, retenant ses larmes, regarde la cheminée.

Frédérique – J’ai froid.

Pierre – Dommage qu’il n’y ait pas de bois…

Frédérique – Elle n’a jamais servi. Ce serait dommage de la salir maintenant…

Silence embarrassé.

Pierre – Tu savais que l’entreprise était en liquidation ?

Frédérique – Quelle entreprise ?

Pierre – L’entreprise de papa ! Enfin de Jeff…

Frédérique – Non…

Pierre – Josiane m’a dit ça ce matin. Tu l’aurais su, de toute façon.

Frédérique – Je me doutais bien que ça se terminerait comme ça.

Pierre – C’est sans doute pas plus mal, au fond.

Frédérique – C’est sûr qu’il n’était pas vraiment fait pour les affaires…

Pierre – Surtout les affaires de famille.

Frédérique – Avec l’argent de la maison, ça lui permettra peut-être de redémarrer quelque chose à lui…

Pierre – Oui…

Silence.

Frédérique – Jérôme et moi, on va divorcer…

Pierre (interloqué) – Ah bon…? Pourquoi…?

Frédérique – Oh… Son assistante aussi s’appelle Frédérique. Disons qu’il a tendance à nous confondre… À la clinique, il la prend pour sa femme, en plus jeune. Et à la maison, il me prend pour sa bonne…

Pierre (ne sachant trop quoi dire) – Je suis désolé…

Frédérique (amusée) – Ne me dis pas que ça te fend le cœur de ne plus voir Jérôme…

Pierre (se détendant un peu) – Me fendre le cœur, non. Ce serait exagéré…

Frédérique – Pour moi aussi, je crois que ce n’est pas plus mal. Les enfants sont grands. Je vais pouvoir exister un peu par moi-même.

Pierre – Ah, exister par soi-même ! Méfie-toi, ce n’est pas tous les jours facile. C’est un futur ex-vieux garçon qui te le dit !

Frédérique – Tu sais, la vie à deux, c’est pas toujours rose non plus, tu verras. C’est une future ex-femme au foyer qui te le dit… Mais je ne voudrais pas te décourager. J’espère seulement que toi, au moins, tu ne quitteras pas ta femme pour une plus jeune dans dix ans.

Pierre (amusé) – Ma femme…? De toute façon, dans dix ans j’en aurai presque soixante. Et puis de ce côté-là, aucun risque. J’ai sauté une étape. Je pars directement avec quelqu’un de plus jeune…

Frédérique (intriguée) – Quel âge ?

Pierre – Vingt-huit…

Frédérique – Tu les prends au berceau…

Pierre – Je les prends toujours au même âge. C’est moi qui vieillis…

Frédérique – Ça ne m’empêchera pas de venir à ton mariage. Si tu m’invites…

Pierre – Le mariage, ce n’est sûrement pas pour tout de suite. Mais à mon pacs, peut-être…

Un temps. Ils se regardent. Frédérique, bouleversée, croit comprendre.

Pierre – Tu es la première de la famille à qui j’annonce ça…

Frédérique (très émue) – Pourquoi moi ?

Pierre – Il faut croire que je ne te déteste pas autant que j’en ai l’air. Et puis je me souviens que c’était aussi à moi que tu avais annoncé ton mariage en premier. Ou plutôt tu m’avais dit que Jérôme t’avait demandée en mariage. Tu attendais ma bénédiction pour dire oui. Oh, je savais que ce n’était qu’un jeu. Il n’empêche. J’étais content que tu m’accordes cette marque de confiance. (Un temps, avec un sourire) Comme un con, je t’ai dit que tu pouvais l’épouser ! Si j’avais su… Il faut dire qu’il était plus sympa à cette époque-là.

Frédérique – Oui…

Pierre – Il avait les cheveux longs… Enfin, il avait des cheveux… C’est dingue, la propension qu’ont les choses à dégénérer. Pour moi, au début, vous étiez l’image de la famille idéale.

Frédérique – Tu sais, la famille idéale, je ne suis pas sûre que ça existe…

Josiane revient avec un plat de spaghettis. Jeff la suit avec quelques morceaux de bois dans les bras.

Jeff – Il y avait une vieille chaise dans la cuisine, complètement bouffée par les vers. On va pouvoir faire un peu de feu.

Pierre – Il y a des vieux Harlequin, là, pour allumer.

Josiane – D’ailleurs, je propose qu’on brûle tous les meubles. Pour ce qu’ils valent ! Le déménagement sera plus vite fait !

Jeff allume le feu. Ils regardent tous les flammes, pensifs.

Pierre – Ça me rappelle une image qu’il y avait dans mon livre d’histoire, quand j’étais en primaire. Je ne sais pas pourquoi, ça m’a marqué. Ça représentait Bernard Palissy, un céramiste de la Renaissance, en train de casser ses meubles, chez lui, pour ne pas laisser mourir son four à bois et faire cuire ses émaux. C’était présenté comme un acte héroïque. L’artiste désargenté sacrifiant tout à son art. C’est marrant. Je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. Pourquoi je me souviens de ça ?

Frédérique (regardant brûler les Harlequin dans la cheminée) – Moi ça me rappelle une chanson : les livres au feu, la maîtresse au milieu ! C’est le premier slogan subversif que j’ai appris, à la maternelle. Je pensais que ça se passerait vraiment comme ça à la fin de ma première année d’école. Et puis non… On est simplement rentrés chez nous, et on s’est emmerdés pendant tout l’été.

Pierre – Et toi, Josiane, ça te fait bien penser à quelque chose…

Josiane (regardant brûler les bouquins) – J’avais un prof de français quand j’étais au lycée. Un type sans âge. Pas très vieux mais complètement éteint. J’ai appris qu’en 68, il avait brûlé tous les bouquins de sa bibliothèque, en public. Une sorte d’autodafé, dans une bouffée d’enthousiasme révolutionnaire. Après je ne le voyais plus de la même façon. Je l’observais en cours. Je me demandais ce qui lui restait de ce grain de folie.

Un temps.

Pierre – Jeff ?

Jeff (souriant) – Moi j’ai allumé le feu. Ça ne vous suffit pas ?

Ils regardent encore le feu en silence. Josiane prend un morceau de chaise pour le mettre dans la cheminée. Elle arrête son geste, intriguée, examine le morceau de bois et le soupèse.

Josiane – C’est bizarre. C’est tout léger. On dirait que c’est complètement bouffé de l’intérieur…

Les autres, toujours dans leur rêverie, ne prêtent pas attention à elle.

Josiane – J’ai lu un truc sur les termites, dans le Chasseur Français. Il paraît que c’est terrible. On ne les voit pas. Ça bouffe tout en silence, petit à petit, pendant des années. Tout ce qui est en bois. Jusqu’à la charpente… Et un beau jour, le toit de la baraque vous tombe dessus, sans prévenir.

Les trois autres se regardent, ne sachant pas trop s’il faut rire ou s’inquiéter. Ils regardent le plafond. Jeff prend le morceau de bois et l’examine.

Frédérique – Alors ?

Jeff (dubitatif) – Ce n’est peut-être que des vers. Mais je ne sais pas. Des termites, je n’en ai jamais vues… Ça ressemble à quoi?

Pierre (à Josiane) – Il n’y avait pas une photo, dans ton article ?

Josiane – Je n’ai pas fait attention. Ça vit en communauté, comme les fourmis ou les abeilles.

Pierre – Mais ça ne fait pas de miel…

Josiane examine la chaise sur laquelle elle est assise.

Josiane – Celle-là aussi est déjà bien attaquée.

Les autres lancent un regard inquiet vers leur chaise, comme s’ils avaient soudain peur qu’elle ne s’écroule sous leur poids.

Pierre – Il faudrait peut-être aller jeter un coup d’œil à la charpente dans le grenier.

Jeff (se levant) – Je ne sais pas si on a une échelle.

Pierre se lève à son tour et sort avec Jeff. Josiane et Frédérique les regardent partir, inquiètes.

Frédérique – Mince ! Ce serait la tuile !

Josiane – C’est le cas de le dire. Si on prend le toit sur la tête cette nuit.

Un temps.

Josiane – Heureusement qu’on vient de signer.

Frédérique la regarde, outrée.

Frédérique – Attends ! Si c’est vraiment ça, on ne peut faire comme si on ne savait pas.

Josiane – On ne savait pas quand on a signé…

Frédérique – Ce serait de l’escroquerie ! Et puis on ne peut pas prendre une responsabilité pareille ! Imagine que les nouveaux propriétaires meurent ensevelis sous les décombres. Ils ont peut-être des enfants…

Josiane – Oh, ça c’est leur problème, hein… Quand on achète une maison, on vérifie la charpente…

Un temps.

Josiane – Ou alors on fout le feu avant de partir. L’assurance paiera. Des incendies, il y en a tous les jours…

Frédérique – Le lendemain de la vente de la maison ? Ils trouveront ça bizarre. Il y aura une enquête. Une escroquerie à l’assurance, ça peut coûter cher.

Jeff et Pierre reviennent.

Josiane – Alors ?

Jeff – Difficile à dire. On ne voit pas grand chose. C’est sûr que la charpente est un peu vermoulue, mais elle n’est pas de la première jeunesse, non plus. Il faudrait faire examiner ça par un spécialiste.

Frédérique – Ce serait quand même mieux, non ? On pourrait avoir des ennuis…

Pierre – Je ne sais pas quelle est la législation là-dessus. Mais c’est sûr que l’acheteur pourrait nous attaquer. S’il se rend compte qu’on lui a vendu une baraque minée par les termites. Rien que de refaire la charpente, ça lui coûterait la moitié du prix de la maison.

Josiane – Et nous, si on doit repayer une charpente, ce n’est plus la peine de la vendre, cette baraque.

Pierre (soupirant) – Je me disais bien aussi que c’était trop simple.

Frédérique – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Jeff – On verra demain, mais il vaudrait mieux suspendre la vente en attendant une expertise. On serait plus tranquilles. Si c’est pour se retrouver dans un an avec un procès sur les bras.

Frédérique – Avec dommages et intérêts à la clef…

Josiane – Bonjour l’héritage ! Je me demandais d’où venait toute cette poussière, aussi…

Frédérique (se levant) – Je crois qu’on ferait mieux d’aller se coucher.

Josiane (inquiète) – Vous croyez que c’est bien prudent de dormir ici ? On ferait peut-être mieux d’aller à l’hôtel ?

Pierre – Statistiquement, ça serait bien le diable que cette baraque nous tombe sur la gueule justement cette nuit. Alors qu’on n’y est pas venus ensemble depuis quatorze ans.

Ils s’apprêtent à sortir en direction des chambres.

Jeff (plaisantant) – Essayez quand même de ne pas éternuer trop fort.

Ils rient.

Noir.

 

Lendemain matin

Frédérique, assise seule dans la salle de séjour, fume une cigarette en finissant son café. Elle est déjà habillée et maquillée. Josiane arrive en chemise de nuit et n’a pas l’air très fraîche. Elle essaie de se déboucher les oreilles avec son petit doigt.

Josiane – J’ai les portugaises ensablées… Je suis sûre que c’est ce petit tos qui m’a refilé les oreillons…

Frédérique (perplexe) – Qui ?

Josiane – Dans le train !

Frédérique préfère ne pas insister.

Josiane – Et puis ça m’a donné soif, ces spaghettis. J’espère que la sauce n’était pas périmée depuis trop longtemps. (Se servant un verre d’eau, et regardant sa sœur) Oh, toi aussi, tu as une sale tête…

Frédérique (froissée) – J’ai mal dormi, c’est tout…

Josiane – Ce n’est pas à cause de ta dispute avec Pierre hier midi ? Tu le connais, il faut toujours qu’il dise tout haut ce que les autres pensent tout bas…

Frédérique la regarde, interloquée, mais préfère ne pas relever. Josiane se sert une tasse de café.

Josiane – Moi non plus je n’ai pas bien dormi. C’est à cause de ces termites. J’ai rêvé qu’elles nous bouffaient nous aussi pendant la nuit. En commençant par la cervelle

Regard perplexe de Frédérique. Josiane trempe les lèvres dans son café et fait la moue en se tenant l’estomac.

Josiane – Ça me donne la nausée, ce café… (Un temps) Je crois que je vais aller vomir…

Josiane sort et croise Pierre qui arrive, pas très réveillé.

Pierre – Ouh la ! T’as pas l’air fraîche, toi non plus.

Frédérique (pincée) – Merci. Josiane vient de me dire la même chose.

Pierre se sert un café.

Pierre – Je parlais pour moi aussi… Passé cinquante ans, quand Cendrillon se couche après minuit… Le lendemain matin, c’est la tête qu’elle a comme une citrouille…

Frédérique – Tu te prends pour Cendrillon…?

Pierre – Vous, les femmes, vous pouvez toujours vous maquiller avant de sortir dans la rue.

Frédérique – Je suis déjà maquillée…

Pierre touille son café.

Pierre – Excuse-moi. C’est l’approche de Noël. Ça me déprime. Faut que je sois désagréable avec tout le monde, je ne sais pas pourquoi. Enfin, je m’en doute un peu…

Silence.

Frédérique – Un jour, papa m’a prise à part dans sa voiture avant d’aller travailler. Je devais avoir cinq ou six ans. Il m’a annoncé que le Père Noël n’existait pas. Comme ça. Je ne lui avais rien demandé. Au début, j’étais plutôt fière. Ça faisait de moi une grande. Mais je n’ai pas tardé à comprendre ce qu’il entendait par là…

Pierre – À chaque fois qu’il voulait nous rappeler à quel point on était naïfs, il nous balançait sur un ton ironique : Tu crois au Père Noël !

Frédérique – Pour me venger, à mon tour, j’ai révélé à la fille de l’institutrice que le Père Noël n’existait pas. Le lendemain matin, sa mère m’a collé deux baffes… Non seulement le Père Noël n’existait pas, mais il fallait que je le garde pour moi !

Pierre – Est-ce qu’on doit toujours pardonner à ses parents… sous prétexte qu’eux aussi ont peut-être eu une enfance malheureuse ?

Frédérique – J’ai cru qu’en devenant mère à mon tour, je deviendrai plus indulgente avec la mienne. Et puis non. Ça m’a juste permis de mesurer toute l’étendue de l’affection qu’ils n’ont pas su nous donner.

Josiane revient, habillée, un sac poubelle à la main.

Josiane – Jeff n’est pas encore prêt ? Décidément, c’est toujours le dernier levé… Bon, je vais jeter le restant des spaghettis, sinon ça va empester. Avec cette sauce, ça sentait déjà pas très bon quand on les a mangés… (Un temps) Et puis j’ai vomi dans le sac, pour pas boucher le lavabo…

Stupéfaction des deux autres. Josiane sort avec le sac poubelle. Jeff arrive à son tour. Comme la veille, il marche au radar. Mais il est habillé et prêt à partir. Il se sert un café.

Frédérique – C’est le moment de dire adieu à cette maison… C’est la dernière fois qu’on y prend le petit-déjeuner ensemble. Comme quand on était petits…

Silence embarrassé.

Frédérique – Rien ne nous empêche de nous revoir quand même…

Pierre – Oui… (Amer) Mais est-ce que ça nous fait vraiment du bien…?

Josiane revient en hâte.

Josiane (sur un ton dramatique) – On nous a volé la poubelle !

Pierre (ironique) – Il y avait quelque chose de précieux, à l’intérieur ?

Jeff, intrigué, sort pour voir.

Josiane – C’est incroyable ! Vous vous rendez compte, on vole même les poubelles maintenant. Et encore, on est à la campagne !

Un temps. Jeff revient.

Jeff – On ne nous l’a pas volée, elle a brûlé. Comme c’est du plastique, il ne reste plus rien. Encore heureux que ça n’ait pas foutu le feu à la maison…

Jeff tourne un regard suspicieux vers Josiane.

Jeff – Tu n’aurais pas mis les cendres de la cheminée dans la poubelle hier soir ?

Frédérique et Pierre se tournent également vers Josiane.

Josiane – Je pensais qu’il n’y avait plus de braises…

Jeff – Il faut croire que ça couvait encore sous la cendre.

Pierre – On ne prévient pas à la police alors…?

Josiane – C’est incroyable que ça s’enflamme comme ça, ces poubelles. C’est dangereux.

Les autres échangent à peine un regard, habitués à la mauvaise foi de Josiane.

Pierre – Il vaudrait peut-être mieux enterrer tout ça dans le jardin, cette fois. Avec les émanations de la sauce bolognaise, le rendu de Josiane et les charbons ardents… Ça pourrait entraîner une réaction chimique imprévisible…

Jeff (ailleurs) – Y’a une pelle dans la cabane à outils.

Tous le regardent.

Jeff (comprenant le message, résigné) – Ok, j’y vais…

Josiane poursuit le cours de ses pensées tortueuses.

Josiane – Il avait un prénom bizarre, ce kiné…

Pierre – William.

Josiane – C’est ça, William… Remarquez, c’est bien un nom de poire… Pour acheter cette baraque en ruine… Je lui aurais bien laissé mon numéro de téléphone, mais… C’est vrai qu’il avait l’air un peu…

Pierre – Un peu quoi…?

Josiane – Tu n’as pas vu que c’était une tapette ?

Frédérique, mal à l’aise, observe la réaction de Pierre, qui se décide à parler.

Pierre – J’ai un truc à vous dire… Autant que je vous le dise maintenant…

Josiane l’écoute. Frédérique lui sourit pour l’encourager.

Pierre – Ce kiné, qui a racheté la maison. William. C’est mon ami…

Frédérique, qui ignorait cet aspect de la question, est aussi surprise que Josiane. D’autant qu’elle s’attendait à un autre genre de coming-out.

Frédérique (à nouveau un peu pincée) – Eh ben, tu as décidé de nous étonner…

Josiane (larguée) – Le kiné pédé, c’était un homme de paille ?

Frédérique – Pourquoi tu as fait ça ? On aurait pu s’arranger si tu voulais la garder, cette maison…

Pierre – Je craignais que ce soit compliqué…

Frédérique (ironique) – C’est sûr que là, c’est beaucoup plus simple.

Josiane – Et puis tu ne fais pas une mauvaise affaire, finalement…

Pierre – La maison est restée en vente pendant plus d’un an. Personne n’en voulait…

Mutisme des autres, perturbés chacun à sa façon par cette révélation.

Pierre – Attendez, je vous rappelle que vous venez de nous vendre une baraque qui est peut-être complètement bouffée par les termites…

Josiane (comprenant de moins en moins) – De vous vendre…? Vous la rachetez ensemble…?

Frédérique vient au secours de Pierre.

Frédérique – C’est son ami… On ne va pas te faire un dessin…

Josiane comprend enfin.

Josiane (amusée) – Ah d’accord ! Je me disais bien aussi…

Frédérique (ironique) – Oui, l’intuition féminine…

Pierre – Vous serez toujours chez vous dans cette maison…

Jeff revient alors du jardin.

Jeff – C’est dingue !

Frédérique – Ça tu peux le dire…

Mais Jeff parle d’autre chose.

Jeff – Regardez ce que vient de trouver en creusant dans le jardin pour enterrer les ordures !

Il exhibe un os.

Josiane – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Pierre – Ça ressemble furieusement à un fémur…

Frédérique – Tu veux dire… un ossement humain ?

Pierre (à Jeff) – Y’avait tout le squelette avec ?

Jeff – J’ai pas continué à creuser. Je ne sais pas ce que vous avez foutu dans ce sac poubelle, mais ça sentait pas la rose. J’ai balancé tout ça dans le trou et j’ai rebouché vite fait.

Josiane – On pourrait prévenir la police, mais… Vous vous rendez compte ? Un cadavre enterré dans notre jardin ! On pourrait avoir des ennuis…

Frédérique a l’air un peu embarrassée.

Frédérique – Si c’est vraiment un mort, qui ça pourrait bien être ?

Un temps.

Pierre – C’est peut-être papa…

Les autres le regardent, outrés qu’il puisse plaisanter. Mais Pierre ne plaisante pas.

Pierre – La dernière fois que maman est venue ici, c’était avec lui. Et après, on ne l’a plus jamais revu. Qu’est-ce qui nous dit qu’il est vraiment retourné en Amazonie après…?

Josiane (à Pierre) – Oh, la, la… Heureusement que c’est ton copain homo, qui l’a racheté, cette baraque. Au moins, ça reste dans la famille !

Jeff (largué) – Qui est homo…?

Josiane – Pierre !

Frédérique (plus très sûre de rien) – Sympathisant, en tout cas…

Jeff digère cette information. Pierre reste impassible, soit qu’il ne veut pas démentir, soit qu’il n’a pas entendu cette dernière réplique, absorbé qu’il est dans la contemplation du présumé fémur.

Frédérique – Bon, on ne va pas s’emballer, non plus. Si ça se trouve, c’est un os de vache.

Pierre – Ça ressemble quand même furieusement à un fémur…

Frédérique – Tu t’y connais, en fémur, toi ?

Pierre – Mon copain est kiné… C’est moi qui lui faisais réviser ses examens…

Jeff – Et puis pourquoi on aurait enterré une vache dans notre jardin…?

Josiane – Ou alors le voisin est un serial killer, et il enterre ses victimes chez nous, pour pas se faire repérer…

Pierre – Si on doit repasser des vacances ici, je préférerais encore que maman ait assassiné papa… C’est moins risqué qu’un voisin psychopathe…

Frédérique – Bon, on ne va pas régler ça maintenant… Je propose qu’on foute le camp d’ici. On ramène l’os à Paris et on verra bien.

Tous opinent. Pour penser à autre chose, ils se remettent en mouvement pour les derniers préparatifs en prévision du départ. Chacun va chercher ses bagages. Josiane revient avec un gros sac en plus de la valise qu’elle avait en arrivant.

Pierre (suspicieux) – Tu n’avais pas qu’une valise, en arrivant ?

Josiane – Je ramène quelques souvenirs ! C’est toujours ça que les termites ne boufferont pas…

Jeff (à Pierre) – Tu as fermé le compteur ?

Pierre – Oui… (Après une hésitation) Je vais vérifier.

Pierre disparaît un instant pour vérifier.

Pierre – C’est bon, on peut y aller.

Les quatre frères et sœurs s’apprêtent à quitter la maison, leurs bagages à la main.

Jeff (avec un dernier regard circulaire) – On n’a rien oublié…?

Pierre – Je prends le fémur… Je le montrerai à William…

Jeff – C’est qui William ?

Frédérique – On t’expliquera plus tard…

Josiane – Dire qu’on était venus ici pour régler des problèmes de succession… J’ai l’impression qu’on n’est pas sortis de l’auberge…

Jeff, Frédérique et Josiane sortent. Pierre est le dernier. Son petit sac à la main, il vient prendre le portrait de famille sur la cheminée et le regarde un instant avec un sourire amer.

Pierre – Les souvenirs… Ça prend pas beaucoup de place, mais c’est lourd à porter.

On l’appelle du dehors.

Frédérique (off) – Pierre ?

Jeff (off) – Tu viens ?

Josiane (off) – Qu’est-ce qu’il fait ?

Pierre remet le portrait à sa place.

Pierre – C’est bon, j’arrive ! (Il prend l’os posé sur la table) J’avais oublié le fémur de papa ! (Pour lui-même) Maintenant, la famille est enfin réunie… (Regardant l’os) Enfin c’est un début…

Pierre s’en va.

Noir. Fin.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-08-6

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