DE TOUTES LES COULEURS

Comédie à sketchs de Jean-Pierre Martinez

30 personnages (hommes ou femmes)

Vous en verrez de toutes les couleurs…

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

De toutes les couleurs

En couleurs

Votez Blanc

La vie en rose

Carte bleue

Peau rouge

Oser le jaune

Vert ciel

Orange trop mûre

Violettes

Noir c’est noir

Matière grise

La chambre mauve

Bien doré

Tout est clair

En noir et blanc

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 TEXTE DE LA PIÈCE 

De toutes les couleurs

 

 1 – En couleurs

Un personnage attend. Un autre arrive avec un bébé emmailloté.

Un – Félicitation ! C’est une fille.

Deux – C’est merveilleux.

Elle prend l’enfant.

Un – Et vous allez l’appeler comment ?

Deux – J’ai hésité entre Clémentine et Prune, et puis finalement, je me suis décidée pour Violette.

Un – Violette… C’est… C’est très joli.

Deux – C’était le nom de ma grand-mère…

Un – Ah, oui… (Il ouvre un dossier) Bon… Et bien je crois que tout est en ordre.

Deux – Alors je peux le ramener à la maison ?

Un – Mais bien sûr, il est à vous. (Il sort un papier du dossier et lui tend) Tenez, voici le certificat de garantie.

Deux – Merci…

Un – Si vous avez le moindre souci, n’hésitez pas à nous le rapporter. Notre service après vente est réputé dans le monde entier. En cas de problème bien improbable, rassurez-vous, nous pourrons procéder à un échange standard.

Deux – J’espère bien que nous n’en n’arriverons pas là… Je crois que je commence déjà à m’attacher à celui-ci…

Un – Bien sûr, bien sûr… (Il jette un dernier regard au dossier) Mais… je vois que vous n’avez pas choisi l’option « vision en couleurs »… C’est un oubli de votre part, ou bien…?

Deux – Vision en couleurs ?

Un – Et bien oui… Pour que votre enfant puisse percevoir le monde avec toutes les merveilleuses couleurs dont Dieu l’a pourvu…

Deux – Je… Je suis vraiment désolée… Je ne savais pas que c’était en option…

Un – Ce n’est pas une cécité absolue… Je veux dire, ce n’est pas une nécessité absolue, mais évidemment, c’est un plus très appréciable. Nous vous proposons différents niveaux de qualité, en fonction du nombre de pixels. Selon le prix de l’abonnement, bien sûr…

Deux – Ah parce que c’est un abonnement…

Un – Hélas, en ce bas monde, rien n’est vraiment définitif, n’est-ce pas ? Mais je vous assure que la version premium est absolument fantastique.

Deux – Du temps de ma mère, la couleur n’était pas en option…

Un – Autrefois, en effet, le modèle de base était équipé de la vision en couleurs. Malheureusement, comme vous le savez, la crise est passée par là…

Deux – Oui… Aujourd’hui, tout se paie.

Un – Fort heureusement, la 3D fait encore partie des équipements d’origine.

Deux – La 3D ?

Un – Pour ce qui est de la couleur, iI est encore temps de réparer cet oubli. Un petit retour à la maternité, un coup de bistouri électronique, deux injections transgéniques, et nos techniciens médicaux permettront à cette merveilleuse enfant de voir la vie en couleurs…

Deux – Malheureusement, je crains que ce ne soit impossible pour l’instant. Nous n’avions pas prévu ça dans notre budget, et…

Un – Je comprends… Hélas, tous les bébés qui naissent aujourd’hui n’ont pas la chance d’avoir des parents fortunés.

Deux – Et avec ces complémentaires santé qui ne remboursent plus rien.

Un – Allons ce n’est pas si grave… Cet enfant se contentera de voir le monde en noir et blanc pour l’instant, voilà tout… Et quand vous aurez pu faire quelques économies… Sachez que cette option peut être ajoutée à n’importe quel moment de sa vie. Un Noël, un anniversaire, une bar-mitsva… Voilà un cadeau tout trouvé pour votre chère Violette !

Deux – Très bien, je vais y réfléchir.

Elle s’apprête à partir avec le bébé.

Un – N’oubliez pas non plus que si vous le souhaitez, notre service financier peut vous proposer un petit crédit sur quinze ou vingt ans…

Noir

 

2 – Voter blanc

Deux personnages regardent une affiche imaginaire.

Un – Blanc… Drôle de nom…

Deux – Ça inspire confiance. Blanc… Ça fait penser à une marque de lessive…

Un – Mais quand on se présente aux élections… Votez Blanc… Comme slogan pour se faire élire, y a mieux…

Deux – En même temps, comme il n’a pas de programme très défini…

Un – Tu crois qu’il peut être élu…

Deux – Il incarne parfaitement les aspirations de la majorité silencieuse. Il mobilisera les abstentionnistes. Et puis il a la tête de Monsieur Toutlemonde. Les gens se reconnaissent en lui. Ça les rassure.

Un – Mais qu’est-ce qu’il va faire, s’il arrive au pouvoir ?

Deux – Ah, ça, il a clairement annoncé la couleur. Rien ! Et il a juré que cette fois, les promesses électorales seront tenues.

Un – Mais alors pourquoi il se présente, exactement ?

Deux – Pour faire triompher ses idées !

Un – Ses idées…?

Deux – Il milite depuis des années pour que le vote blanc soit reconnu comme un vote à part entière… Comme il n’a pas obtenu satisfaction, il a décidé de se présenter lui-même… C’est vrai que c’est assez courageux. Au moins, il va au bout de sa démarche…

Un – Et toi, qu’est-ce que t’en penses ?

Deux – Je suis partagé…

Un – Tu vas t’abstenir ?

Deux – C’est ce que je fais depuis des années, mais là… Ce serait une façon de cautionner ses idées… Non, je suis encore indécis…

Un – Je suis un peu du même avis que toi… Aujourd’hui, quand on a des vraies convictions… C’est difficile de pas être récupéré…

Noir

 

3 – La vie en rose

Un personnage arrive et se plante devant un autre qui est déjà là.

Un – Docteur, je n’en peux plus. Il faut absolument que vous m’aidiez.

Deux – Je vous écoute…

Un – Eh bien voilà… Je ne sais pas comment vous dire ça… Depuis quelque temps déjà… Je vois la vie en rose.

Deux – Ah… Ce n’est pas banal, en effet. D’habitude, les gens viennent plutôt me consulter parce qu’ils voient tout en noir.

Un – Non mais dans mon cas, Docteur, ce n’est pas seulement une façon de parler, je vous assure. Je vois vraiment tout en rose.

Deux – Voyez-vous ça…

Un – Ma maison est rose, ma voiture est rose, ma femme est rose, mon chien est rose…

Deux – D’accord… Mais dites-moi, Monsieur…

Un – Moineau… Oui, je sais, c’est cocasse… Je veux dire à cause de Piaf.

Deux – Piaf ?

Un – Vous savez bien… La Vie en Rose…

Deux – Ah oui, bien sûr… Et… vous avez un lien de parenté avec…

Un – Aucun. Vous pensez que ça pourrait avoir un rapport ?

Deux – Mon Dieu, ça dépend… Vous pensez que ça pourrait avoir un rapport ?

Un – Non, mais moi, Docteur, ce n’est pas seulement quand elle me prend dans ses bras, et qu’elle me parle tout bas, que je vois la vie en rose. C’est permanent, vous comprenez ?

Deux – Je comprends… Et… Vous prenez des médicaments en ce moment, Monsieur Moineau ?

Un – Non… Aucun…

Deux – Pardon de vous demander ça, mais… Pas de substances hallucinogènes ?

Un – Rien, je vous assure… Pour plus de sécurité, j’ai même arrêté le vin. Surtout le rosé, évidemment… Mais rien n’y fait.

Deux – C’est curieux, en effet… Et donc… Ça vous gêne.

Un – Évidemment, que ça me gêne ! C’est très handicapant, vous ne vous rendez pas compte ! Ça peut même dangereux ! Tenez, par exemple : je suis en voiture, j’arrive à un feu tricolore. Pour moi tous les feux sont roses ! Alors qu’est-ce que je fais ? Je m’arrête, et je me fais klaxonner ? Je passe, et je me fais verbaliser ?

Deux – Je vois…

Un – Vous m’imaginez en train d’expliquer aux flics : Excusez-moi, je suis passé au rose ?

Deux – Je comprends…

Un – Et puis voir la vie en rose, ça va cinq minutes… Mais au bout d’un moment, c’est très monotone…

Deux – Et ce qui est monotone peut vite devenir très déprimant.

Un – Vous, quand vous allez au cinéma, c’est pour voir un film en couleur, non ? Moi je ne vois que du rose.

Deux – Vous avez essayé les films en noir et blanc ?

Un – Oui… Pour moi, c’est du rose clair et du rose foncé.

Deux – Je vois… Et avec des lunettes noires ?

Un – Du rose à travers des lunettes noires.

Deux – Je vois…

Un – Vous pourriez arrêter de dire je vois ? Ça m’énerve, vous voyez ?

Deux – Pardon…

Un – Je vois bien que vous ne voyez rien du tout !

Deux – La médecine n’a pas encore réponse à tout, malheureusement. Et je dois reconnaître en effet que… Il doit s’agir d’une maladie orpheline…

Un – Une maladie orpheline ?

Deux – Une de ces maladies génétiques dont personne n’a rien à branler parce qu’elle n’affecte qu’une ou deux personnes dans le monde.

Un – Merci de me remonter le moral, Docteur, ça m’aide beaucoup.

Deux – Allez, il ne faut pas voir tout en noir… Pardon, je veux dire… Vous avez déjà pensé au suicide ?

Un – Vous croyez que c’est la seule solution qui me reste ?

Deux – Excusez-moi, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, mais… Si vous avez des idées noires… Je peux vous prescrire un antidépresseur.

Un – Mouais… Et un arrêt maladie ?

Deux – Vous pensez que…

Un – Un peu de repos, ça n’a jamais fait de mal à personne, pas vrai ?

Deux – Vous avez l’impression d’être surmené ?

Un – Maintenant que vous me le dites, Docteur, c’est vrai que… Je suis à la limite du burn out.

Deux – Je vois… Et à votre avis, il vous faudrait combien ? Je veux dire pour ne plus voir la vie en rose…

Un – Je ne sais pas, moi… Une semaine, vous pensez que c’est suffisant ?

Deux – Mon Dieu, dans votre cas…

Un – Bon, puisque vous insistez, disons un mois, ce sera plus prudent.

Deux (rédigeant l’arrêt de travail) – Va pour quatre semaines, alors.

Un – Ce n’est pas que ça m’amuse, mais… Je pense que ça va me faire du bien, vous ne croyez pas ?

Deux – Revenez me voir en rentrant de vacances, et on verra bien si votre état s’est amélioré.

Un – Je vous enverrai une carte postale, c’est promis.

Deux – Et pour les antidépresseurs, qu’est-ce qu’on fait ? Vous savez, on peut très bien voir la vie en rose et avoir des idées noires.

Un – Merci, mais je crois que je vais essayer de m’en passer. Il paraît que la France est le pays au monde qui consomme le plus d’antidépresseurs. Je ne voudrais pas contribuer à creuser un peu plus le déficit de la Sécu.

Deux – Ce civisme vous honore, cher Monsieur. (Il lui tend son arrêt de travail, mais le laisse tomber par terre) Pardon… (Il ramasse la feuille et se relève). Bon, alors… Bonnes vacances, Monsieur Moineau.

Un – Merci beaucoup Docteur. Rien que de vous avoir parlé, il me semble que ça va déjà mieux.

Le médecin hésite à nouveau à lui tendre l’ordonnance, que l’autre a hâte de saisir.

Deux – Vous ne voyez plus la vie en rose ?

Un – Si… Mais maintenant, au moins, je sais pourquoi…

Deux – Une dernière petite question, Monsieur Moineau… Vous partez où, en vacances ?

Un – Toulouse. Je suis né là-bas. J’ai été muté à Paris, mais je n’arrive pas à m’y faire. Je suis comme les oiseaux migrateurs : l’hiver, il faut que je m’envole vers le Sud.

Deux – Toulouse…

Le médecin reprend l’ordonnance.

Un – Il y a un problème ?

Deux – Toulouse, la ville rose… (Il déchire l’ordonnance). Je suis vraiment désolé, Monsieur Moineau, mais franchement, dans votre cas, ça me semble tout à fait contre-indiqué…

Noir.

 

4 – Carte bleue

Une femme fait les cent pas, habillée en bleu (notamment les bas). Sa tenue un peu provocante et ses allées et venues peuvent faire penser à une prostituée en train de faire le trottoir. Un homme arrive, en costume. Il hésite un peu puis s’approche d’elle.

Un – Bonsoir… Excusez-moi de vous demandez ça mais… Vous prenez la carte bleue ?

Deux – Non, je ne prends que l’American Express.

Un – Ah… Je suis désolé, je n’ai plus du tout de liquide… Vous ne savez pas où il y a un distributeur, dans le coin ?

Deux – Un distributeur de quoi ?

Un – Un distributeur de liquide… Enfin, je veux dire, d’argent liquide… Un distributeur de billets, quoi…

Deux – Au coin de la rue, là-bas. Il y a un Crédit Mutuel.

Un – Merci, je… Ça tombe bien, je suis au Crédit Mutuel… Je vais y aller…

Deux – Vous faites comme vous voulez…

Un – Très bien… Mais je suis pris d’un horrible doute, tout d’un coup. Vous êtes bien Emmanuelle.

Deux – Euh… Oui… Vous imaginez bien que ce n’est pas mon vrai nom, mais…

Un – Parfait. Donc, vous êtes bien celle que j’avais commandée… Je veux dire, celle que j’ai eue au téléphone… Ok, ne bougez pas, je reviens tout de suite…

Il s’éloigne. Elle continue à faire les cent pas. Son portable sonne, et elle répond.

Deux – Oui ? Alors qu’est-ce que tu fous ? Tu n’as pas trouvé de place pour te garer ? Ok… Non, je suis devant la maison, là. Je trouve pas mes clefs, figure-toi. J’ai dû les laisser dans la boîte à gants. Oui, oui, ça va… Enfin… Je viens de me faire aborder par un type. C’est vrai que je ne suis pas dans une tenue à me balader toute seule dans la rue, mais tu vas rire : il m’a pris pour une pute… Non, non, ne t’inquiète pas, pas agressif du tout. Très poli même. La bonne nouvelle, c’est qu’apparemment, j’ai plutôt l’air d’une pute de luxe. Il m’a demandé si je prenais la carte bleue… Je ne sais pas, plutôt le genre homme d’affaires… Il a dû commander une escorte pour la soirée. Une certaine Emmanuelle, à ce qui paraît… Je ne voulais pas le décevoir, je n’ai pas eu le courage de lui avouer que mon vrai nom, c’était Rolande (Le type revient) Bon, excuse-moi, le voilà qui revient justement, il faut que je te laisse. Mais non, ne t’inquiète pas, il faut bien rigoler un peu… Enfin, ne tarde pas trop quand même…

Elle range son portable.

Un – Je suis vraiment désolé… Le distributeur est en panne…

Deux – Vous n’avez vraiment pas de chance, vous, ce soir…

Un – Non…

Deux – Malheureusement, dans mon métier, vous imaginez un peu si on se mettait à faire crédit à nos clients…

Un – Je comprends… Mais c’est très ennuyeux…

Deux – Oui… J’imagine que c’était une urgence ?

Un – D’habitude, je fais appel à des professionnels, ils prennent la carte bleue, mais là… Je me suis dit que j’allais essayer.

Deux – Donc, vous avez tout de suite vu que j’étais une occasionnelle.

Un – Pardon, je n’ai pas dit ça pour être désobligeant. Je ne remets pas du tout en cause vos compétences.

Deux – Non, non, ne vous excusez pas… Je prends plutôt ça pour un compliment, vous savez.

Un – Et qu’est-ce que vous faites d’autre dans la vie ? Puisque ce n’est pas votre vrai métier ?

Deux – Là, vous devenez indiscret…

Un – Excusez-moi, vous avez raison. C’est juste que d’habitude… Enfin, je veux dire… Je n’ai pas l’habitude de tomber sur des filles comme vous…

Deux – Vraiment ?

Son portable sonne.

Un – Excusez-moi… Oui ? Comment ça, Emmanuelle ? Mais je suis avec elle justement… Ah… Non, il doit y avoir un malentendu… Ok, je vous attends…

Deux – Un problème ?

Un – Non, non, je… J’avais commandé un Uber, et… La fille m’avait dit qu’elle s’appelait Emmanuelle et qu’elle serait en bleu.

Deux – Elle devait parler de la carrosserie…

Un – La carrosserie ?

Deux – La carrosserie de la voiture… Du taxi…

Un – Bien sûr… Écoutez, je suis vraiment confus… Ça doit être un horrible quiproquo. Encore que dans ce cas, horrible n’est pas vraiment le terme le plus approprié…

Deux – Vous ne m’auriez pas pris pour une pute, par hasard ?

Un – Mais enfin pas du tout ! D’ailleurs, c’est vous qui…

Deux – Vous insinuez que c’est moi qui me prends pour une pute ?

Un – Je ne dis pas ça, mais… Avouez que…

Elle regarde en direction d’une silhouette qui approche dans la nuit.

Deux – Très bien, vous allez pouvoir en discuter avec mon mari. Le voilà, justement…

Un – Mais enfin… (Il regarde en direction de la personne qui arrive). D’ailleurs, ce n’est pas votre mari, c’est une femme. Ça doit être mon Uber. Emmanuelle ? (On suppose que la femme passe sans s’arrêter) Non, apparemment elle ne s’appelle pas Emmanuelle…

Deux – Décidément, vous fantasmez beaucoup sur les chauffeurs de taxi… Et puis vous oubliez un détail…

Un – Quoi encore ?

Deux – Vous n’avez pas de liquide…

Un – Ah oui, c’est vrai…

Deux – La prochaine fois, faites plutôt appel à une professionnelle. Une qui prend la carte bleue…

Noir

 

5 – Peau rouge

Un – Vous vous rendez compte ? Si ces gueux avaient réussi à prendre la Bastille en 1789…

Deux – Oui, Monsieur le Comte. Aujourd’hui, la Bastille ne serait plus qu’une station de métro, le drapeau français serait probablement tricolore…

Un – Et au lieu de ce bon Roi François III, ce serait un manant qui présiderait aux destinées de la France.

Deux – J’ose à peine imaginer dans quel état serait notre royaume aujourd’hui.

Un – Grâce à Dieu, cette révolution n’aura été qu’une révolte.

Deux – Une jacquerie de plus, Monsieur le Comte.

Un – Tous les hommes naissent et demeurent égaux en droit… Pensez à quelles folies une telle maxime aurait pu nous conduire ! En théorie, on aurait pu imaginer qu’un Noir devienne chef de l’État !

Deux – Pas en France, Monsieur le Comte. Il ne faut pas exagérer. Mais c’est vrai que ça fait froid dans le dos. Voulez-vous que je monte un peu le chauffage ?

Un – Allez plutôt me chercher mes pantoufles.

Deux – Bien Monsieur le Comte.

Il lui apporte ses chaussons.

Un – Merci, mon brave.

L’autre lui tend un journal.

Deux – Voulez-vous jeter un coup d’œil à la presse ?

Un – Le Connard Enchaîné… C’est un nouveau journal ?

Deux – Oui, semble-t-il.

Un – Par les temps qui courent, il ne va sans doute pas manquer de lecteurs…

Deux – Si Monsieur le Comte préfère, je peux lui faire la lecture à haute voix ?

Un – Non, merci. D’ailleurs, je ne veux même plus savoir ce qu’il y a dans les journaux. À quoi bon ? Je ne comprends rien à toutes ces guerres. Pourquoi envoyer nos armées se battre à l’autre bout du monde contre ces barbares, alors que nous avons les Anglais sous la main ?

Deux – L’Angleterre n’est plus un royaume, mais grâce à Dieu, c’est encore une île.

Un – Vous avez raison. Heureusement qu’on ne les a pas laissés creuser ce tunnel sous La Manche. Je suis sûr qu’aujourd’hui, les Anglais auraient envahi la Normandie et que chacun d’eux y posséderait une résidence secondaire.

Deux – Depuis que l’Angleterre est devenue une République, il n’y a plus aucun gentleman dans ce pays.

Un – C’est évident. Ils leur ont tous coupé la tête !

Deux – Comment faire confiance à des gens qui mangent leurs petits pois avec de la menthe ?

Un – En vérité, les choses sont très simples, cher ami. L’école catholique nous apprend que le monde est divisé en quatre races : blanche, noire, jaune et rouge. Et il est évident que si Dieu a fait une race blanche, c’est pour qu’elle domine les trois autres. Sinon, pourquoi le blanc serait-il la couleur de la royauté ?

Deux – C’est tout à fait limpide, Monsieur le Comte.

Un – Vous par exemple, vous faites partie de la race rouge. Vous n’auriez pas l’idée de contester cette évidence.

Deux – Bien sûr que non, Monsieur le Comte.

Un – C’est un de mes aïeux qui a ramené votre grand-mère d’Amérique d’un de ses voyages chez les Peaux Rouges au siècle dernier. Évidemment, il ne savait pas qu’elle était enceinte, sinon vous pensez bien qu’il l’aurait laissée là-bas…

Deux – À moins que ce soit votre aïeul qui l’ait engrossée sur le bateau du retour. Les traversées sont parfois longues et ennuyeuses…

Un – Ce n’est malheureusement pas complètement impossible, mon brave. Ce qui expliquerait que vous ne soyez pas si rouge que ça, et un peu plus éveillé que la moyenne des gens de votre espèce.

Deux – Monsieur le Comte a toujours une explication pour tout. Je lui apporte ses pilules ?

Un – Quelle pilule ?

Deux – Vos pilules pour la mémoire, Monsieur le Comte.

Un – Des pilules pour la mémoire ? Tiens donc, c’est curieux, j’avais oublié que je devais en prendre.

Deux – C’est pour cela que Monsieur le Comte m’a engagé.

Un – Pour quoi donc, mon brave ?

Deux – Pour lui rappeler de prendre ses pilules.

Un – On ne m’ôtera pas de l’idée que vous êtes bien un peau rouge. Mais ça ne fait rien, je vous garde quand même. C’est si difficile de trouver un valet aujourd’hui.

Deux – Monsieur le Comte est trop bon. (Il lui tend ses pilules) Un, deux, trois… Et voilà : le compte est bon.

L’autre regarde les pilules.

Un – Je dois vraiment avaler tout ça ?

Deux – Je le crains, Monsieur le Comte. Regardez : Bleu, blanc, rouge…

L’autre prend ses pilules une par une.

Un – Je ne sais pas pourquoi, mais c’est toujours la rouge qui a le plus de mal à passer…

Noir

 

6 – Oser le jaune

Un – Jaune ?

Deux – Jaune.

Un – Et pourquoi jaune ?

Deux – Pourquoi pas jaune ?

Un – Je ne sais pas, mais tout de même. Jaune, c’est un peu…

Deux – Un peu quoi ?

Un – Mais quand vous dites jaune, c’est vraiment jaune ou bien…?

Deux – Jaune, jaune. Il n’y a qu’un jaune, non ?

Un – Non, jaune ça me fait penser à…

Deux – À quoi ?

Un – Je ne sais pas, à…

Deux – Et voilà ! Jaune, c’est jaune.

Un – Jaune, vous croyez…?

Deux – Jaune, j’en suis sûr.

Un – Oui, jaune, j’entends bien, mais…

Deux – Vous allez voir, le jaune, c’est…

Un – Jaune, il faut oser, quand même…

Deux – Eh bien justement : osons le jaune !

Un – Jaune, d’accord, mais… Est-ce que les gens sont prêts pour ça ?

Deux – Les gens ne sont jamais prêts pour le jaune.

Un – Jaune ou pas jaune…

Deux – Telle est la question.

Un – Et si, à la place du jaune, on essayait…

L’autre le fusille du regard.

Un – Jaune, pourquoi pas ? Mais alors un jaune…

Deux – Jaune.

Un –         Ok. Jaune.

Noir

 

7 – Vert ciel

Un – Tu as vu le ciel est complètement dégagé.

Deux – Oui. On voit des millions d’étoiles.

Un – Et on vient encore d’en découvrir une nouvelle. (Un temps) Tu sais comment ils nous appellent ?

Deux – Qui ?

Un – Là, du côté de la Voie Lactée. Ceux qui tournent autour de cette nouvelle étoile qu’on vient de découvrir, justement. Le Soleil.

Deux – Ah, oui, cette peuplade primitive dont ils ont parlé hier aux infos. Les Terriens. Et alors, comment ils nous appellent ?

Un – Les petits hommes verts.

Deux – Pourquoi petit ?

Un – Va savoir…

Deux – Et ils connaissent notre existence ?

Un – Tu vas rire, mais ils se croient seuls dans l’univers.

Deux – Non ?

Un – Je t’assure.

Deux – Mais comment ils peuvent nous appeler les petits hommes verts, s’ils pensent qu’on existe pas ?

Un – C’est dans leurs films de science fiction. Ce qu’ils appellent des extra-terrestres, c’est toujours des petits hommes verts. Mais sinon, dans la réalité, ils sont persuadés d’être seuls au monde.

Deux – C’est dingue…

Un – Attends… Ce n’est pas seulement qu’ils pensent être les seules créatures intelligentes dans l’univers. Ils en sont encore à se demander si un simple microbe peut avoir le droit d’exister en dehors de leur propre planète.

Deux – Eh ben… Je ne sais pas qui a mis ces cons en orbite autour du Soleil, mais ils n’ont pas fini de tourner…

Un – J’ai lu un article, là dessus. La plupart des Terriens pensent que c’est un Dieu qui les a créés, là, tout seuls, dans cette petite planète de ce petit système solaire dans cette petite galaxie.

Deux – C’est quoi, un Dieu ?

Un – Un genre de super-héros, qui pour le coup, évidemment, n’existe pas en dehors de leurs contes pour enfants.

Deux – Alors ils croient en l’existence d’un Créateur dont ils n’ont aucune raison objective de penser qu’il pourrait exister, mais ils refusent de croire que d’autres créatures pourraient peupler l’univers ?

Un – Ce sont des primitifs, je te dis, obsédés par l’idée de trouver une causalité première. Plutôt que d’admettre une bonne fois pour toute que l’univers a toujours été là, sous une forme ou une autre, ils en sont toujours à inventer des religions pour expliquer son origine.

Deux – Et comment ils expliquent l’origine de leur Dieu ?

Un – Ils ne l’expliquent pas. Ils appellent ça le mystère de la Foi.

Deux – Donc ils expliquent l’inexplicable par un autre mystère…

Un – C’est à peine croyable, d’être aussi cons. Tu as raison. Ils n’ont pas fini de tourner…

Deux – Quoique… On est sûr qu’ils existent encore, les Terriens ?

Un – Le signal vient quand même d’assez loin… Quelques milliers d’années lumière… Aux dernières nouvelles, ils avaient déjà réussi à faire de leur planète une poubelle. Sans parler du fait qu’ils passent leur temps à s’entretuer.

Deux – Pas sûr que des cons pareils aient réussi à survivre un millénaire de plus.

Un temps.

Un – En tout cas, c’est une nuit magnifique. Pas un seul nuage. Tu as vu ? Le ciel est tout vert.

Deux – Oui, il va faire beau demain.

Noir

 

8 – Orange bien mûre

Deux personnages. Le premier s’approche du deuxième.

Un – Vous savez pourquoi je vous arrête.

Deux – Non…

Un – Vous êtes passé à l’orange.

Deux – À l’orange, vous êtes sûr ?

Un – Vous ne reconnaissez pas être passé à l’orange ?

Deux – À l’orange, peut-être, mais reconnaissez entre nous que les feux tricolores sont très mal faits.

Un – Pardon ?

Deux – On a beau passer au vert, il y a bien un moment où le feu passe du vert à l’orange. Alors évidemment, parfois, pendant qu’on est en train de passer au vert, le feu, lui passe à l’orange.

Un – C’est ça… En somme, ce n’est pas vous qui êtes passé à l’orange, c’est le feu. C’est peut-être lui que je devrais verbaliser, qu’est-ce que vous en pensez ?

Deux – Ça c’est vous qui voyez…

Un – Admettons, vous passez au vert, et pendant ce temps-là, le feu passe à l’orange. Le problème, c’est que vous, lorsque vous êtes passé à l’orange, l’orange était bien mûre…

Deux – Écoutez, ça ne tient pas debout !

Un – Et pourquoi ça ?

Deux – Mais enfin, une orange, même bien mûre, ça reste toujours orange. Vous avez déjà vu des oranges rouges, vous ?

Un – Ma foi…

Deux – Une orange, ça passe du vert, quand elle n’est pas encore mûre, à l’orange, quand elle arrive à maturité. C’est la raison pour laquelle on appelle ça une orange.

Un – Vous ne seriez pas en train de vous foutre de ma poire, par hasard ?

Deux – Pas du tout ! Je vous ferais d’ailleurs remarquer qu’une poire, c’est jaune, pas orange. Et que cette amende, ça va être pour ma pomme.

Un – Vos papiers…

L’autre lui tend ses papiers.

Un – Vous êtes née à Orange…

Deux – Vous n’allez pas me verbaliser pour ça ?

Un – Vous vous appelez Clémentine…

Deux – Oui, je l’avoue.

Un – Et vous êtes grossiste en fruits et légumes.

Deux – C’est une circonstance aggravante, j’en ai bien conscience.

Un – Aggravante ? Donc vous reconnaissez les faits ?

L’autre réfléchit une seconde.

Deux – D’accord, j’avais un peu trop la pêche, je suis passée à l’orange. Laissez-moi au moins repartir avec la banane…

Noir

 

9 – Violettes

Deux personnages. L’un s’approche de l’autre avec un petit bouquet.

Un – Voilà, en témoignage de mon amour, je t’offre ce modeste bouquet…

Deux – Ah oui… Modeste, tu peux le dire…

Un – Tu connais la chanson : L’amour est un bouquet de violettes.

Deux – Non, d’accord, mais… Tu l’as trouvé où, ce bouquet ?

Un – Et bien… Je l’ai cueilli dans la forêt… C’est la saison des violettes.

Deux – La saison des violettes ? D’accord… Donc en fait, tu ne l’as pas acheté, ce bouquet. Tu l’as ramassé dans la forêt…

Un – Oui, enfin…

Deux – Donc, il ne t’a rien coûté, en fait.

Un – Il m’a coûté deux heures d’embouteillage pour revenir de la forêt de Rambouillet.

Deux – Ouais, bon, on ne va pas jouer sur les mots. Il ne t’a rien coûté.

Un – Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a aucune valeur.

Deux – Ah oui ?

Un – Je pourrais le revendre.

Deux – Le revendre ? Ça se vend, les bouquets de violettes ?

Un – En tout cas, quand c’est la saison, il y a toujours des Roumains qui en vendent près des bouches de métro.

Deux – Et combien tu crois pouvoir en tirer, de ton bouquet de violettes ?

Un – Je ne sais pas… Eux ils les vendent deux euros…

Deux – Tu a l’air vachement au courant des prix, dis donc. Tu ne l’aurais pas acheté à des Roumains, ton bouquet de violettes ?

Un – Qu’est-ce que ça change ? Ça vient toujours de la forêt !

Deux – Deux euros ?

Un – En fait, c’était des bouquets tout petits. J’en ai acheté deux. Pour que la botte soit plus grosse.

Deux – La botte ? Non mais tu aurais dû m’offrir une botte de radis, plutôt. Au moins, j’aurais pu les bouffer !

Un – Certes, mais… L’amour n’est pas une botte de radis… En tout cas ce n’est pas ce que dit la chanson.

Deux – Putain, un bouquet de violettes. Achetés deux euros à des Roms.

Un – En tout, ça fait quatre euros…

Deux – À des Roms !

Un – Je me suis dis qu’en même temps, je ferais une bonne action…

Deux – Tu ne t’es pas dit plutôt que tu économiserais le prix d’un vrai bouquet, acheté chez un vrai fleuriste hors de prix ?

Un – Oui, peut-être un peu, aussi… Je me suis dis qu’avec la différence, je pourrais t’inviter dans un bon resto…

Deux – Un bon resto ? C’est quoi, un bon resto pour toi ? La dernière fois que tu m’as invité au resto, c’était chez Burger King !

Un – Eh, oh ! Ça va bien, maintenant ! Tu sais que je pourrais aussi l’offrir à quelqu’un d’autre, ce bouquet de violettes ! Quelqu’un qui saurait davantage en apprécier le prix…

Deux – Deux euros.

Un – Quatre !

Deux – Le prix d’une grande portion de frites chez Burger King.

Un – Non mais tu ne penses qu’à bouffer, ma parole !

Deux – Ah ouais ? Bon, ben tu sais ce que j’en fais, de ton bouquet de violettes ?

Il arrache le bouquet des mains de l’autre, et se met à manger les violettes en les prenant une par une comme dans un cornet de frites.

Deux – Tu en veux ?

Un – C’est bon ?

Deux – C’est mangeable.

Il lui tend le bouquet et l’autre prend quelques violettes qu’il porte à sa bouche.

Un – Merci.

Deux – De rien.

Ils mastiquent tous les deux. Noir

 

10 – Noir c’est noir

Deux personnages. Le premier essaie un vêtement noir.

Un – Je ne sais plus comment je dois m’habiller…

Deux – C’est si important que ça ?

Un – C’est curieux. J’ai souvent imaginé ce moment. Quel âge j’aurais à cette époque-là. Quels sentiments ça provoquerait en moi. Quelles phrases définitives je prononcerais pour célébrer ça.

Deux – Je te soupçonne d’en avoir préparé quelques-unes pour ne pas être pris au dépourvu.

Un – Et voilà. Maintenant qu’on y est, c’est le matériel qui prend le dessus sur les questions existentielles… Qu’est-ce que je vais mettre ?

Deux – Est-ce qu’il va pleuvoir ?

Un – Est-ce qu’ils seront tous venus ?

Deux – Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ?

Un – Je pensais que d’en être débarrassé, je serais immédiatement quelqu’un d’autre. Comme par magie. Et puis non. La vie continue…

Deux – Les morts, c’est comme les étoiles. Ils continuent aussi à briller par leur absence.

Un – Alors toi aussi tu as préparé quelques phrases inoubliables.

Deux – Si tu crois qu’Armstrong a improvisé en posant le pied sur la Lune. Lui aussi, il avait préparé son texte.

Un – Ça s’entendait un peu, d’ailleurs.

Deux – Il était meilleur astronaute que comédien… (Se pinçant le nez pour imiter la voix retransmise à l’époque) One small step for man…

Un – Je pensais que sa mort, ça nous permettrait de nous libérer d’une certaine forme de pesanteur.

Deux – On n’en est pas encore à flotter dans l’espace, mais je me sens quand même un peu plus léger.

Un – On devrait faire la fête, la veille des enterrements. On enterre bien sa vie de garçon. Pourquoi est-ce qu’on n’enterrerait pas sa vie d’enfant ?

Deux – Tu crois qu’on cesse d’être un enfant le jour où on perd ses parents ?

Un – Il n’y a que les enfants pour croire qu’un jour ils cesseront d’être un enfant. Tu vas y aller comme ça ?

Deux – Pourquoi pas ? Je suis comme d’habitude.

Un – Justement, l’idée c’est de ne pas s’habiller comme d’habitude. Les vêtements de deuil, c’est comme les habits du dimanche ou les costumes de scène. Il faut être un peu mal à l’aise dedans. Ça aide à tenir son rôle…

Deux – Je porte des chaussures un peu trop petites pour moi… Après avoir marché de l’église jusqu’au cimetière, elles me feront horriblement mal aux pieds. Méfie-toi, je pourrais même avoir l’air encore plus triste que toi.

Un – Et si on n’y allait pas, tout simplement ?

Deux – Sérieux ?

Un – On va voir un bon film à la place… Une comédie, de préférence…

Deux – Le dernier cinéma qu’il y avait dans le coin, il a fermé il y a plus de dix ans. Tu te souviens ? Le Tahiti…

Un – On va se taper une bonne bière au Café de la Gare. Ne me dis pas qu’il a fermé lui aussi ?

Deux – On ne le fera pas.

Un – Non. Pourquoi ?

Deux – Malgré tout, on aura trop peur de rater quelque chose de fondamental.

Un – Ou de commettre un sacrilège impardonnable, que le Bon Dieu, s’il existe, nous ferait payer cher tôt ou tard.

Deux – Le cimetière buissonnier… C’est comme de passer sous échelle. On ne croit pas vraiment que ça porte malheur, mais en même temps, qu’est-ce que ça coûte de faire un petit détour ?

Un – Ils seront tous là, tu verras.

Deux – Tous ?

Un – Tous ceux qu’on ne voit qu’aux funérailles.

Deux – On se demande ce qu’ils font entre deux décès.

Un – À chaque enterrement, ils ont pris dix ans de plus.

Deux – On se dit que la prochaine fois, c’est peut-être nous qu’ils enterreront.

Un (sortant un autre vêtement) – Et si je mettais ça ?

Deux – C’est noir aussi…

Un – Il me semblait que c’était un peu moins noir…

Deux – Noir, c’est noir. Bon… On y va ?

Un – Allons-y..

Ils sortent.

Noir

 

11 – Matière grise

Le premier s’approche du second, avec un balai dans une main et une radiographie dans l’autre.

Un – Professeur, préparez-vous pour le Prix Nobel de physique. Notre laboratoire vient enfin d’identifier la fameuse matière noire, dont serait composée une bonne partie de notre univers.

Deux – Sans blague…

Un – Cette matière noire serait en réalité de la matière grise.

Deux – De la matière grise ?

Un – Le cerveau de Dieu, en quelque sorte. Dont nous ne serions nous-mêmes que quelques neurones. Depuis des milliers d’années, l’homme essaie de penser l’univers. Nous découvrons aujourd’hui que c’est l’univers qui nous pense.

Deux – Parfois, je me demande s’il ne nous a pas un peu oublié… Et cette matière grise, vous avez réussi à la visualiser ? Parce que vous savez, moi, je suis comme Saint Thomas, je ne crois que ce que je vois.

Un – Mais parfaitement, professeur. Tenez, regardez.

Il lui tend une radio ressemblant à celle d’un cerveau.

Deux – En effet, c’est stupéfiant. On distingue nettement les deux hémisphères…

Un – C’est le plus étonnant dans cette découverte, professeur. La photographie que vient de nous fournir notre appareil d’imagerie synthétique est sur ce point d’une aveuglante clarté : l’univers a la forme d’un crâne.

Deux – Oui… C’est tout à fait curieux… Un crâne, en effet. Je crois même reconnaître le mien…

Un – Ça veut dire que… Professeur, je vous ai toujours considéré comme un Dieu… Depuis que vous m’avez invité à venir travailler ici dans votre laboratoire…

Deux – Hélas, cher ami, je crains que votre Prix Nobel ne soit remis à l’année prochaine. Ceci est la radio de mon cerveau. J’ai rendez-vous dans deux heures à l’hôpital, et je la cherche partout depuis ce matin.

Un – Professeur, n’oublions pas que les grandes découvertes sont parfois le fruit de ce genre d’accidents domestiques.

Deux – Je vous rejoins sur ce point : pensez à Newton et à sa fameuse pomme.

Un – Cette légère déconvenue ne doit pas donc pas nous détourner d’une théorie qui j’en suis sûr va révolutionner l’histoire de l’astrophysique : non seulement l’univers nous comprend, mais nous comprenons l’univers. Il nous contient, mais nous le contenons aussi. J’y retourne…

Deux – Pensez quand même à vous reposer un peu, cher ami. Après tout, ce n’est qu’un stage au service entretien.

Un (s’apprêtant à sortir) – Bien sûr, professeur. Mais vous savez, quand on est motivé…

Deux – Et merci de me laisser mes radios, je vais sans doute en avoir encore besoin…

Un – J’y retourne.

Il sort. L’autre regarde à nouveau la radio.

Deux – Après tout, ce n’est pas si con que ça…

Noir

 

12 – La chambre mauve

L’Inspecteur Ramirez (tenue négligée façon Columbo) arrive à la réception d’un palace. Il s’approche du réceptionniste qui le regarde arriver avec un air hautain.

Réceptionniste – Si vous cherchez un endroit pour passer la nuit, mon brave, je vous conseillerais plutôt…

Inspecteur – Inspecteur Ramirez… Vous m’avez appelé au sujet d’un vol de bijoux.

Réceptionniste – Ah, oui… Pardon, Inspecteur… En effet, c’est Monsieur le Directeur qui vous a téléphoné. La chambre d’une de nos clientes a été visitée cet après-midi, et on lui a dérobé un collier estimé à plusieurs centaines de milliers d’euros.

Inspecteur (dans ses pensées) – Je vois…

Réceptionniste – Et… que voyez-vous, exactement ?

Inspecteur – À l’évidence, le voleur fait partie du personnel de l’hôtel… ou de sa clientèle.

Réceptionniste – Qu’est-ce qui vous permet de dire cela, Inspecteur Sanchez ?

Inspecteur – Ramirez.

Réceptionniste – Pardon ?

Inspecteur – Inspecteur Ramirez, c’est mon nom.

Réceptionniste – Et… qu’est-ce qui vous fait penser que le coupable pourrait être quelqu’un de l’hôtel ?

Inspecteur – Il y a un vigile à la porte. Même en lui montrant ma carte de police, j’ai eu du mal à le convaincre de me laisser entrer…

Réceptionniste (ironique) – C’est vrai. Vous êtes ici dans une zone de non droit, Inspecteur, et nous avons nos guetteurs, nous aussi. De nos jours, même pour la police, il est aussi difficile d’entrer dans le hall d’un palace, que dans celui d’un HLM de banlieue.

Inspecteur – Il est donc peu probable qu’un inconnu ait pu s’introduire dans cet hôtel sans être immédiatement repéré. La serrure de cette chambre a-t-elle été forcée ?

Réceptionniste – Non, je ne crois pas…

Inspecteur – Dans ce cas, cela fait de vous le principal témoin dans cette affaire, mon brave. Pour ne pas dire le suspect numéro un.

Réceptionniste – Mais enfin, Inspecteur…

Inspecteur – Vous êtes le concierge de cet hôtel. Vous avez les clefs de toutes les chambres. Vous auriez parfaitement pu pénétrer dans l’une d’elles pour vous servir.

Réceptionniste – Moi…? Me servir…?

Inspecteur – Et puis… vous étiez bien placé pour connaître les allées et venues des clients. Vous auriez pu agir sans avoir peur d’être dérangé…

Réceptionniste – Je vous assure, Inspecteur, que jamais…  

Inspecteur – Vous avez les clefs de toutes les chambres, oui ou non ?

Réceptionniste – Évidemment ! Cela fait partie de mes attributions ! Lorsqu’un client quitte momentanément l’hôtel, il laisse sa clef à la réception. Je l’accroche immédiatement au tableau jusqu’à son retour, et c’est tout…

L’inspecteur observe avec curiosité le tableau arc-en-ciel situé derrière le réceptionniste.

Inspecteur – Pourquoi un arc-en-ciel ? C’est un hôtel gay friendly ?

Réceptionniste – Chaque chambre de cet hôtel porte le nom d’une couleur. Il y a la chambre bleue, la chambre jaune, la chambre rose, la chambre verte, la chambre…

Inspecteur – Oui, bon, ça va, je crois que j’ai compris le principe…

Réceptionniste – La clef de chaque chambre est identifiée par un porte-clefs de la couleur correspondante. Et chaque porte-clefs trouve naturellement sa place sur ce tableau multicolore. C’est dans la chambre mauve que le vol a eu lieu. Mais je vous jure, Inspecteur, que..

L’Inspecteur hoche la tête d’un air dubitatif.

Inspecteur – Dans ce cas… vous paraît-il possible que quelqu’un d’autre que vous, un client de l’hôtel par exemple, ait pu… emprunter cette clef à votre insu, et la remettre à sa place après avoir commis son forfait ?

Réceptionniste (embarrassé) – Pour la tranquillité de nos hôtes, j’aimerais vous répondre que non, Inspecteur. Mais l’honnêteté m’oblige à vous avouer que ce n’est pas totalement à exclure.

Inspecteur – Voyez-vous ça…

Réceptionniste – Il peut m’arriver de m’absenter quelques instants de la réception pour régler un problème quelconque…

Inspecteur – Et cet après-midi, vous avez eu beaucoup de problèmes à régler ? 

Réceptionniste – Vers seize heures, j’ai quitté mon poste une minute ou deux pour fumer une cigarette dehors. Puis une autre fois vers dix-sept heures pour aller aux toilettes…

Inspecteur – Deux abandons de poste dans la même journée, donc… (Air mortifié du réceptionniste) Et vous avez remarqué quelque chose de particulier ?

Réceptionniste – Je n’ai rien vu la première fois. Mais la deuxième, lorsque je suis revenu, j’ai remarqué que la clef de la chambre mauve était accrochée à la place de celle de la chambre marron. Je n’y ai pas prêté attention sur le coup, même si je ne commets jamais ce genre d’erreur moi-même.

Inspecteur – Et quelle conclusion avez-vous tirée de cet incident ?

Réceptionniste – Aucune ! J’ai remis la clef à sa place, et c’est tout. Mais c’est vrai qu’après ce qui s’est passé… Oui, il est possible que quelqu’un ait emprunté la clef de la chambre mauve dans le laps de temps où je me suis absenté…

Inspecteur – Je vois… Un membre du personnel, peut-être ?

Réceptionniste – Le vol a eu lieu en milieu d’après-midi, cela met les femmes de ménage hors de cause, puisqu’elles n’ont accès aux chambres que jusqu’à quatorze heures.

Inspecteur – Bien… Reste donc à interroger les clients de l’hôtel. En commençant par la victime. La locataire de la chambre mauve…

Réceptionniste – Ah, vous avez de la chance, Inspecteur… Justement, la voici… C’est la veuve d’un riche armateur suisse.

Inspecteur – Je ne savais pas qu’il y avait des armateurs dans ce pays. En tout cas, à ma connaissance, il n’y a pas la mer en Suisse…

Réceptionniste – Il y a aussi plus de banques que d’habitants dans la confédération helvétique, et pourtant ces gens-là ne fabriquent à peu près rien.

Inspecteur – Il s’agit peut-être de cargos fictifs naviguant sous pavillon de complaisance…

Réceptionniste – Vous lui poserez la question vous-même, Inspecteur…

Inspecteur – Bonjour chère madame… Mes hommages du soir… Je suis ici pour enquêter sur le vol dont vous avez été la victime. Auriez-vous l’amabilité de répondre à quelques questions ?

Veuve – En tant que citoyenne helvétique, la collaboration avec la police est pour moi une seconde nature. Vous pouvez me poser toutes les questions que vous voudrez tant que cela ne touche pas au secret bancaire. Car pour cela, je serai muette comme un coffre-fort. (Elle sort un chocolat de son sac qu’elle lui tend) Un chocolat, Inspecteur ? Ils sont à la liqueur…

Inspecteur – Jamais pendant le service, merci… Alors… À quelle heure avez-vous quitté votre chambre, cet après-midi ?

Veuve – Voyons… J’ai quitté l’hôtel vers quatorze heures trente pour rendre visite à une amie qui n’a pas trop le moral.

Inspecteur – Son mari l’a quittée, peut-être…

Veuve – Oui, on peut dire ça comme ça. Il vient d’être incarcéré pour abus de biens sociaux. Il comptait sur son immunité de parlementaire pour échapper à la justice, mais malheureusement, il n’a pas été réélu…

Inspecteur – Les électeurs sont tellement versatiles, vous savez… On ne peut plus se fier à personne. Vous en avez fait l’expérience à vos dépens, malheureusement…

Veuve – En tout cas, je suis certaine que mon collier se trouvait encore dans son tiroir quand je suis partie. J’avais hésité à le mettre pour sortir avant d’y renoncer.

Inspecteur – Il est tout de même bien imprudent de votre part de ne pas avoir placé un bijou de cette valeur dans le coffre de l’hôtel.

Veuve – J’en conviens, Inspecteur. Mais que voulez-vous ? (Avec un regard accusateur vers le réceptionniste) Je pensais que dans un établissement de cette catégorie… D’autres questions ?

Inspecteur – Non… Enfin si… Pouvez-vous me confirmer qu’il n’y a pas la mer en Suisse ?

Veuve – Monsieur l’Inspecteur, nous avons mieux que la mer… Nous avons le Lac de Genève !

Inspecteur – Merci, ce sera tout pour le moment. (La veuve s’en va) Visiblement, la disparition de son collier ne la bouleverse pas plus que ça…

Réceptionniste – L’étendue de sa fortune lui permet de relativiser cette perte. Et son assureur la remboursera sans doute, en dépit de sa négligence. Quand je pense que moi, pour un simple dégât des eaux, j’ai dû me battre avec ma compagnie d’assurance pour… Mais excusez, je m’égare.

Inspecteur – Bon, je vais donc devoir interroger tous les autres pensionnaires de cet hôtel…

Réceptionniste – Pour ne pas nuire à la réputation de notre établissement, je vous serais reconnaissant d’éviter à nos clients l’humiliation d’une convocation au commissariat. À moins, bien sûr, de soupçons très fondés concernant l’un d’entre eux.

Un homme passe devant la réception. L’inspecteur jette un regard vers ses chaussettes, de couleurs différentes.

Inspecteur – Rassurez-vous, ce ne sera peut-être pas nécessaire. (Interpellant l’homme) Monsieur ?

Client – Oui…?

Inspecteur – Inspecteur Martinez…

Réceptionniste – Je croyais que c’était Ramirez…

Inspecteur – Vous permettez que je vous pose quelques questions ?

L’homme s’approche, prudemment.

Inspecteur – Je peux voir vos mains ?

Réceptionniste – Ne me dites pas que vous êtes aussi cartomancienne…

Le client, surpris, tend ses mains. L’inspecteur lui passe immédiatement les menottes.

Client – Mais enfin, Inspecteur !

Réceptionniste – Heureusement que je vous avais demandé d’être diplomate…

L’Inspecteur fouille dans la poche de l’homme et en sort un collier, sous le regard stupéfait du réceptionniste.

Client – Comment avez-vous deviné que c’était moi ? 

Inspecteur – Sur le tableau de la réception, le voleur avait remis la clef de la chambre mauve à la place de celle de la chambre marron. (Au réceptionniste) Pourquoi, à votre avis ?

Réceptionniste – Parce qu’il était pressé, peut-être…

Inspecteur – Peut-être aussi parce qu’il était daltonien ! 

Client – Mais alors, comment avez-vous su que j’étais daltonien ? 

Inspecteur – Dès que vous êtes passé devant moi, cher ami… Et que j’ai aperçu vos chaussettes.

Client – Mes chaussettes ?

Inspecteur – Elles ne sont pas de la même couleur ! 

Réceptionniste – Alors là, bravo Inspecteur. Quand je vous ai vu arriver tout à l’heure, je me suis dit que vous étiez un peu demeuré… Je dois reconnaître que j’étais loin de la vérité.

Noir

 

13 – Bien doré

Charles, assis dans un fauteuil, lit L’Humanité, une pipe éteinte à la bouche. Il porte un pull marin et une casquette. Rosalie, ébouriffée et les vêtements en désordre, arrive depuis l’extérieur, un sac à la main.

Rosalie – C’était moins une… J’ai eu la dernière.

Charles – La dernière ?

Rosalie – La galette des rois, à la boulangerie ! Il n’en restait plus qu’une…

Charles – Ah oui… La galette… Mais dis-donc, elle a l’air énorme.

Rosalie – Je n’avais pas le choix. C’est une galette pour douze.

Charles – Pour douze ? On n’est que trois… Et encore, si Fred ne nous fait pas faux bond, comme l’année dernière…

Rosalie – C’était la dernière, je te dis ! J’ai dû me battre pour l’avoir !

Charles – Oui, bon, ne t’énerve pas…

Rosalie – Je ne m’énerve pas, je t’explique.

Charles – On pourra toujours en congeler la moitié pour l’année prochaine…

Rosalie – Quoi ?

Charles – Si personne n’a la fève cette année… Comme pour le loto. S’il n’y a pas de gagnant, on remet la somme en jeu pour le prochain tirage.

Rosalie – Non mais ça ne va pas, non ?

Charles – Bon, alors on se tapera six parts de galette chacun.

Rosalie – Il a téléphoné pour dire qu’il ne venait pas ?

Charles – Non.

Rosalie – Eh ben tu vois.

Charles – Il faudrait que je finisse de corriger mes copies avant qu’il arrive, alors…

Rosalie – Tu vas travailler ? On est samedi…

Charles – Tu me forces déjà à célébrer l’Épiphanie, tu ne vas pas en plus m’obliger à respecter le shabbat ! Je suis un hussard de la République, moi ! Un croisé de la laïcité…

Rosalie – N’importe quoi…

Charles – Tu avoueras que pour une instit’ communiste, ce n’est pas très orthodoxe, cette histoire de galette.

Rosalie – Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Charles – L’Épiphanie, les Rois Mages… C’est une tradition catholique !

Rosalie – Mais pas du tout ! C’est juste une tradition païenne que les catholiques ont essayé de récupérer. Comme beaucoup d’autres, d’ailleurs.

Charles – Une tradition païenne…?

Rosalie – Évidemment ! Avant d’être une célébration de la Nativité, c’était une célébration de la fécondité, tout simplement.

Charles – Je vois… D’où l’expression « mettre le petit Jésus dans la crèche », j’imagine…

Rosalie – Là tu confonds Noël et l’Épiphanie.

Charles – On fourre aussi les galettes.

Rosalie – Celle-là est à la pâte d’amande…

Charles – Il n’empêche que si on appelle ça le Jour des Rois… On ne m’enlèvera pas de l’idée que ce n’est pas très républicain.

Rosalie – Bon… En attendant, il va ranger son journal, le Capitaine Haddock.

Charles – J’essayais plutôt de ressembler à Staline, mais bon…

Rosalie – Ça fait cinq ans que tu as arrêté de fumer, tu pourrais peut-être arrêter la pipe, maintenant. Même éteinte…

Charles – C’est mon vapoteur à moi. Au moins, je n’émets aucun gaz à effet de serre.

Rosalie – Ça c’est toi qui le dis.

Il plie son journal et se lève.

Charles – Je te dis qu’il ne va pas venir.

Rosalie – Pourquoi il ne viendrait pas ?

Charles – Tirer les rois avec ses vieux parents, un samedi. Tu ne crois pas qu’il a mieux à tirer, à son âge ?

Rosalie – Tu exagères. C’est notre petit garçon, tout de même.

Charles – Notre petit garçon… Il a grandi, tu sais…

Rosalie – Pour moi, ce sera toujours un bébé…

Charles – Je crois quand même qu’il serait temps de retirer les peluches qu’il y a sur son lit.

Rosalie – Tu crois ? (Un temps) Parfois, je me demande si on aurait dû l’avoir aussi tard…

Charles – Tu trouves qu’il n’a pas l’air normal ?

Rosalie – Il est comédien… Et toujours pas marié… Je ne sais pas… Tu crois qu’il pourrait être un peu…

Charles – Un peu quoi ?

On sonne à la porte.

Rosalie – Ah… Tu vois bien qu’il est venu !

Fred arrive. Il porte un costume ridicule et un masque (genre super-héros de série Z). Il embrasse sa mère.

Rosalie – On commençait à s’inquiéter.

Il embrasse son père.

Fred – Pourquoi ça ?

Charles – Ta mère a acheté une galette pour douze.

Rosalie – Je vais la mettre au four, ce sera meilleur.

Fred – Ça ne sera pas trop long ? Je n’ai pas beaucoup de temps…

Rosalie – Tu es toujours pressé… Mais non, ça ne prendra qu’une minute.

Fred – Avec un micro-onde, peut-être, mais avec ton vieux four à gaz…

Rosalie sort avec la galette.

Charles – Alors comme ça, tu travailles dans le coin ?

Fred – J’ai un tournage à trois blocs d’ici. Je suis venu entre deux prises.

Charles – Et qu’est-ce que c’est ? Un film d’auteur ?

Fred – Un épisode de Plus Bête la Vie.

CharlesPlus Bête la Vie ? Tiens, je ne connaissais pas.

Fred – Une série. C’est le pilote.

Charles – Et tu joues un rôle important ?

Fred – Je fais la doublure du comédien principal. Pour les cascades…

Charles – Ce n’est pas un film de boules, au moins ?

Fred – Papa… Je suis cascadeur !

Charles – Il y a aussi des cascades au lit…

Rosalie revient.

Rosalie – Ce sera prêt dans cinq minutes. De quoi vous parlez ?

Charles – De cinéma…

Le portable de Fred sonne et il répond.

Fred – Oui ? Bon… Non, non… Ok, j’arrive tout de suite… (Il range son portable) Désolé, je dois partir…

Rosalie – Mais pourquoi ?

Fred – Le comédien dont je fais la doublure… Il est agoraphobe… Du coup ils ont besoin de moi pour la scène dans le métro…

Rosalie – Mais… la galette est chaude !

Fred – Désolé… Ce sera pour l’année prochaine… The show must go on…

Il sort précipitamment.

Rosalie – Comédien…

Charles – Il n’est pas comédien, il est cascadeur.

Rosalie – Cascadeur… C’est encore pire que comédien, non ?

Charles – Belmondo, il faisait ses cascades lui-même.

Rosalie – Et quand il prenait le métro, c’était debout sur le toit.

Charles – Bon… On n’a plus qu’à se taper la galette.

Rosalie – Une galette pour douze…

Charles – Et nous, on n’a pas de doublures.

Rosalie – On va commencer avec une part chacun. Et le premier qui a la fève, on arrête, d’accord ?

Charles – Si on n’est pas mort avant d’une indigestion.

Rosalie – Avec un peu de chance, on va tomber sur la fève tout de suite… Laissons faire le hasard.

Charles – J’ai l’impression qu’on va jouer à la roulette russe…

Rosalie – Je vais chercher les munitions.

Elle sort.

Charles – Elle a raison à propos de Fred… Je me demande s’il ne serait pas un peu… con.

Elle arrive avec la galette.

Rosalie – Un peu quoi ?

Charles – Non, je disais… Oui, elle a l’air bien fourrée.

Rosalie – On ouvre une bouteille de cidre, pour faire passer tout ça ?

Charles – Allez, soyons fous !

Noir

 

14 – Tout est clair

Maria fait face à l’Inspecteur Ramirez.

Maria – Ça m’apprendra à être honnête ! J’aurais mieux fait de le mettre à la poubelle, ce portefeuille.

Ramirez – Donc, vous maintenez l’avoir trouvé par terre, derrière une banquette, sur votre lieu de travail ?

Maria – Évidemment, puisque c’est la vérité !

Ramirez – Pourtant, quand mes collègues vous ont interpellée sur la voie publique pour un contrôle de routine, c’est bien dans votre sac qu’ils ont trouvé ce portefeuille. Plus de trois jours après que son propriétaire ait signalé sa disparition…

Maria – J’ai préféré le garder quelque temps, au cas où quelqu’un viendrait le réclamer à la boîte. Mais j’allais justement le porter au commissariat !

Ramirez – Bien sûr…

Maria – Ce que c’est que les préjugés… Vos collègues non plus, ils n’ont rien voulu savoir. Il paraît que je suis défavorablement connue des services de police…

Ramirez – Reconnaissez que ça, ce n’est faux…

Maria – Défavorablement, peut-être… Mais pas comme pickpocket !

Ramirez – En ouvrant ce portefeuille, vous auriez facilement pu identifier son propriétaire et lui téléphoner. Il y avait une carte de visite à l’intérieur.

Maria – Eh, je ne suis pas de la police, moi ! C’est personnel, un portefeuille. C’est comme un sac à main. Et puis je vous fais remarquer que je n’ai pas non plus touché à l’argent liquide. Il ne manque pas un euro. Vous n’avez qu’à lui demander, à ce type, s’il manque de l’argent dans son portefeuille !

Ramirez – On lui demandera ensemble, à ce brave homme. Parce que nous, on l’a appelé, figurez-vous. Il sera là d’une minute à l’autre.

Maria pousse un soupir de soulagement.

Maria – Eh ben voilà ! Il sera tellement content d’avoir retrouvé ses papiers. Vous verrez qu’il me remerciera. Allez savoir, peut-être même qu’il me donnera une petite récompense…

Ramirez – Ne vous réjouissez pas trop vite quand même… Il a porté plainte…

Maria – Porté plainte ? Mais pourquoi ?

Ramirez – Pour un vol à l’arraché.

Maria – Il dit que c’est moi qui lui ai arraché son larfeuille ?

Ramirez – Vous ou une autre, on verra bien. Ça sert à ça une confrontation…

Maria – Dans ce cas, pas de souci. Il ne peut pas me reconnaître, puisque je ne l’ai pas volé, son portefeuille !

Ramirez – Si vous le dites…

Maria – Vous verrez… Il dira que ce n’est pas moi, et il me fera des excuses. Vous aussi, j’espère…

L’inspecteur lui lance un regard qui en dit long. Son téléphone sonne, il répond.

Ramirez – Oui Sanchez… Ok, envoyez-les moi… (Se tournant vers Maria) L’heure de vérité…

Entre un homme d’un certain âge, très digne, accompagné de sa femme, plus revêche. Ramirez se lève pour les accueillir.

Ramirez – Entrez, je vous en prie.

Homme (embarrassé) – Merci, Inspecteur…

Femme (apercevant Maria) – Alors c’est elle…

Maria – Oui, c’est moi qui ai retrouvé le portefeuille de votre mari. Bonjour Monsieur…

Homme (timidement) – Madame…

Maria (à Ramirez) – Ça se voit tout de suite que ce n’est pas le genre d’homme à envoyer une innocente en prison.

Ramirez – Alors Monsieur Delamare… Vous reconnaissez cette femme ?

L’homme hésite, de plus en plus embarrassé.

Homme – C’est-à-dire que…

Maria – Moi, en tout cas, j’ai l’impression de vous avoir déjà avoir vu quelque part. À mon travail, peut-être. Mais je vois défiler tellement de monde…

Femme – Eh ben, vas-y, dis-le que c’est elle !

Le brave homme semble très mal à l’aise.

Ramirez – Monsieur, je vous écoute… C’est cette femme qui vous a volé votre portefeuille, oui ou non ?

Homme – Je… Je ne me souviens plus très bien… Il faisait noir…

Ramirez – Noir ? Vous avez déclaré que le vol avait eu lieu en plein après-midi ! À ma connaissance, on n’a signalé aucune éclipse dans la région ces jours-ci… 

Homme – Non, non, bien sûr… J’ai dit noir… C’est plutôt moi qui… J’ai un blanc. Je veux dire que tout cela s’est passé si vite. Quoi qu’il en soit, cette personne n’est pas mon agresseur, Inspecteur…

L’inspecteur ne semble pas convaincu par cette affirmation.

Ramirez – Vous êtes sûr ?

Homme – Absolument.

Maria – Ah ! Vous voyez bien !

Ramirez – Je vous rappelle, Monsieur Delamare, que vous avez porté plainte contre X.

Maria – Contre X ?

Ramirez – Si cette déposition a pour seul but de permettre à cette femme d’éviter des ennuis avec la justice, il s’agirait d’un faux témoignage. 

L’homme jette un regard inquiet vers son épouse, et se décide à parler.

Homme – Écoutez, c’est avant, que j’ai menti. (Sa femme le fusille du regard, mais il poursuit malgré tout) On ne m’a pas volé ce portefeuille. En fait… Je l’ai perdu…

L’inspecteur prend le temps de digérer cette information, avant de répondre d’un ton sévère.

Ramirez – Dans ce cas, cela s’appelle une dénonciation frauduleuse. C’est très grave, vous savez ? Vous pourriez être poursuivi… Pourquoi ce mensonge ?

Le respectable vieillard est un peu perdu.

Homme – Quand j’ai raconté à mon épouse que j’avais perdu mon portefeuille, elle m’a conseillé de le déclarer volé. C’était plus simple, pour le remboursement par l’assurance, vous comprenez ? 

Femme (embarrassée) – Je pensais que la personne qui trouverait le portefeuille le garderait pour elle…

Ramirez – C’est en effet ce qui arrive le plus souvent…

Femme (à nouveau agressive) – Et puis je croyais que la police avait mieux à faire que de s’occuper d’un petit vol comme ça… Avec tout ce qu’on voit en ce moment…

Ramirez – Malheureusement pour vous, il reste quand même des gens honnêtes. Et la police fait parfois bien son travail… (L’homme, penaud, regarde ses chaussures) Bon… Je vous épargnerai les poursuites judiciaires pour cette fois…

Femme – Merci Monsieur l’Inspecteur…

Homme – Toutes nos excuses, Inspecteur, vraiment…

Maria – Ça alors.. Et moi ? Personne ne me présente ses excuses ?

L’inspecteur se penche sur la déclaration de vol.

Ramirez – Mais il y a une dernière chose qui m’intrigue, Monsieur Delamare… Vous avez déclaré que ce vol imaginaire avait eu lieu dans la rue, à Vincennes.

Homme – C’est là où nous habitons, ma femme et moi…

Ramirez – Pourtant, cette dame a retrouvé votre portefeuille, absolument intact, sous une banquette de l’établissement où elle travaille, dans le neuvième arrondissement de Paris. Il n’est pas arrivé là par hasard, tout de même…

Homme – Je… Je ne sais pas, Inspecteur.

Ramirez – Aviez-vous des raisons de mentir aussi sur l’endroit où vous avez perdu ce portefeuille ?

L’épouse revêche jette un regard étonné vers son mari, attendant elle aussi une explication.

Maria – Ah mais oui, ça y est… Je me souviens où je l’ai vu, ce vieux vicieux. Au boulot !

La femme se tourne vers Maria.

Femme – Au boulot ? Auriez-vous l’obligeance de me dire, chère Madame, dans quel genre d’établissement vous exercez vos talents ? 

Maria – Ben, je suis strip-teaseuse ! Dans un cabaret à Pigalle !

La femme jette un regard assassin à son mari.

Ramirez – Je crois que maintenant, tout est clair…

Noir

 

15 – En noir et blanc

Deux personnages regardent le ciel (en fond de salle). Le deuxième devra être ou paraître plus âgé que le premier.

Un – Je n’ai jamais rien vu de pareil, qu’est-ce que c’est ?

Deux – On appelle ça un arc-en-ciel…

Un – Un arc-en-ciel ?

Deux – C’est un phénomène assez rare, qui se produit parfois quand le soleil revient très rapidement après la pluie. De plus en plus rare aujourd’hui. On ne voit presque plus jamais le soleil…

Un – C’est magnifique. Toutes ces nuances de blanc, de gris, de noir.

Deux – Oui… Autrefois, c’était encore beaucoup plus beau.

Un – Plus beau ?

Deux – C’était en couleurs.

Un – En couleurs ? Tu veux dire, comme au cinéma, quand on loue des lunettes pour voir le film en couleurs et en 3D.

Deux – Voilà. Du temps de mon arrière-grand-mère, c’était le cinéma qui était en noir et blanc et en 2D. La vie avait du relief et elle était en couleurs. Maintenant, c’est l’inverse.

Un – Non ? J’ai du mal à imaginer ça… Alors à cette époque, le monde entier était colorisé ? Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

Deux – Ça s’est fait petit à petit. Personne n’a rien vu venir. Ils ont commencé par nous faire payer l’eau qu’on boit. Puis ils nous ont fait payer l’air qu’on respire. Maintenant il faut aussi se payer le cinéma pour voir la vie en couleurs.

Un – Un arc-en-ciel en couleurs ? Dans la vraie réalité ?

Deux – Ça paraît incroyable.

Un – Et il y a encore des gens qui la voient en couleurs, la vie ?

Deux – Certains privilégiés, oui. Mais ce n’est pas donné à tout le monde, et c’est hors de prix…

Un – Alors il faudrait pouvoir revenir en arrière.

Deux – Oui… Il faudrait pouvoir rembobiner. Pour savoir où on a commencé à se faire embobiner… Savoir où et quand tout ça a commencé à merder…

Noir

 

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Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-069-7

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