Happy Hour

 

Comédie de Jean-Pierre Martinez 

4 PERSONNAGES : 2H/2F ou 1H/3 F 

5 PERSONNAGES : 1H/4F ou 2H/3F ou 3H/2F 

6 PERSONNAGES : 1H/5F ou2H/4F ou 3H/3F ou 4H/2F

Dans un bar de nuit, surveillé par la police à la recherche d’un dangereux psychopathe, un inquiétant barman sert de confident à des clientes esseulées ayant rendez-vous avec de mystérieux partenaires rencontrés sur le net… Outrance et humour noir, à mi-chemin entre le Splendid et les Monty Python…

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Happy Hour

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

Personnages :

Le barman (ou la barmaid)

L’homme

La brune

La blonde

Existe aussi dans une version

pour cinq ou six personnages

Contacter l’auteur : martinezjp@free.fr

Le barman – La brune

Debout derrière son comptoir, le barman, plutôt beau gosse mais d’allure un peu étrange, essuie des verres. Le rôle peut aussi être interprété par une femme. On pourra d’ailleurs jouer sur l’ambiguïté sexuelle du personnage. La radio passe une chanson d’Aznavour (J’habite seul avec maman…). On entend un bruit de chasse d’eau. Sortant des toilettes, une brune, assez ordinaire voire limite vulgaire, revient s’asseoir au bar devant son verre. Elle porte un pull informe de couleur indéfinissable. Le barman change de station. Un speaker commente avec exaltation la fin d’un match de foot. Le barman change à nouveau de station. Un autre speaker commente l’événement du jour.

Speaker – On est toujours sans nouvelles du dangereux schizophrène qui s’est échappé de l’hôpital psychiatrique de Knokke le Zoute, où il était interné après avoir décapité sa femme avec…

Le barman éteint la radio. La brune finit son verre.

Barman – Je vous en remets un coup ?

La brune lui lance un regard fatigué, pas sûre d’avoir compris le sens de sa question, mais se prenant peut-être à rêver.

Brune – Pardon ?

Le barman lui montre d’un air blasé au dessus du comptoir l’inscription Happy Hour, contrastant avec l’ambiance morose de ce café désert.

Barman – Le cocktail maison ! Le deuxième est gratuit.

Brune (soupirant) – Happy hour… Tu parles… Une heure que j’attends un mec, et il n’est toujours pas là…

Barman – Un mec ?

Brune – Ça vous étonne à ce point-là qu’un homme puisse avoir rencard avec moi ?

Barman – Un homme, oui… C’est un bar gay, ici…

La brune a l’air surprise.

Brune – Il s’appelle comment, votre bar, déjà ?

Barman – Les Flamands Roses… Flamands avec un d…

Brune – Ah, ouais, d’accord… C’est un bar belge, alors… (Embarrassée) Je veux dire, euh… (Pour changer de sujet) Il y a un petit goût de banane, ce cocktail, non ?

Barman (à brûle-pourpoint) – Vous saviez que l’homme a 99% de gènes en commun avec le singe ?

Brune – Non…

Barman – Et comme le singe a 50% de gènes en commun avec la banane… On peut presque dire que l’homme est une banane avec des jambes et un cerveau…

Brune (revenant à ses préoccupations) – Et encore… Pour certains, le cerveau, c’est en option…

Barman (se sentant visé) – Vous pensez à quelqu’un en particulier…?

Brune – Je pense à l’abruti qui a oublié qu’on avait rendez-vous ensemble.

Barman – Il attend peut-être la fin du match. Ça ne devrait plus tarder, ils en sont aux prolongations… Le buteur brésilien vient de la mettre dans le fond au gardien bruxellois…

Tête de la brune.

Brune – Vous êtes sûr que c’est un match de foot ?

Le barman ne répond pas. La brune réfléchit.

Brune – Qu’est-ce que vous feriez, vous, à ma place ?

Barman – Une heure de retard ? À votre place, je ne sais pas, mais à la sienne… S’il arrive maintenant… Ça sent un peu la fille désespérée qui est prête à tout pour pas rentrer se coucher toute seule, non ?

La brune accuse le coup.

Brune – Vous croyez…?

Barman – Vous connaissez le proverbe : Suis-moi, je te fuis… Fuis-moi, je te suce…

Brune (anéantie) – Je vais prendre le deuxième cocktail gratuit, finalement…

Le barman puise avec une louche dans la bassine contenant le cocktail maison, et la ressert. Elle s’envoie une longue gorgée et déglutit.

Brune – On sent bien le gingembre aussi…

Barman – Y’en a…

Brune (regardant autour d’elle la salle vide) Eh, ben… C’est pas la fête du slip, ici… Pour un vendredi soir… C’est le match de foot sur la Une ?

Barman – La rétrospective Dalida, sur Arte. Ça nous fait toujours beaucoup de tort. C’est pour ça qu’on fait Happy Hour…

Brune – Vous auriez dû appeler ça Gay Hour. Histoire de lever toute ambiguïté… Pourquoi il m’a donné rendez-vous dans un bar gay ?

Barman – Pour être le seul mâle hétéro dans la place, j’imagine… Craindre la concurrence à ce point-là, en général, c’est pas bon signe…

La brune digère cette information.

Brune (prise d’un doute) – Ou alors, il est vraiment homo et il m’a prise pour un mec. La photo que j’avais mise sur le site était un peu floue… (Inquiète) Vous pourriez me prendre pour un mec, vous, sur une photo un peu floue ?

Barman – Non… Même dans le noir…

La brune a toujours l’air déprimée.

Barman – C’est quoi votre prénom ?

Brune – Jane…

Barman – Allez, Jane, votre Tarzan peut encore arriver…

Brune – C’est à cause de Birkin que ma mère m’a appelée Jane. D’ailleurs, en général, les types avec qui j’ai rencard tiennent plus de Gainsbourg que de Tarzan. Quand ils viennent, évidemment…

Barman – Vous savez ce qu’on dit : un de perdu…

Brune – Dix de perdus… C’est comme pour les cheveux. Ça commence par un, et un beau jour, vous vous retrouvez chauve sans savoir pourquoi… Je sais de quoi je parle…

Barman – Vous perdez vos cheveux ?

Brune – Non… Je travaille dans un salon de coiffure… Et croyez-moi, au rythme où ça va, les shampouineuses ont du souci à se faire.

Barman – Vous n’êtes pas de nature optimiste, vous, hein ?

Brune – Optimiste… J’ai des toiles d’araignée sous la jupe tellement on m’a posé de lapins ces derniers temps…

Barman – Je suis sûr qu’un jour votre prince viendra… et qu’il se prendra dans cette toile d’araignée. (Paternaliste) Mais pensez à vous protéger, quand même…

Brune – Vous n’allez pas le croire, mais je suis allergique au latex. C’est très mauvais pour la flore vaginale, le latex, vous savez…

Barman – Ah, tiens ? Non, je l’ignorais… Et pour la faune ?

Brune – Ça me file des démangeaisons terribles… (Un temps) Vous n’auriez pas une fourchette…?

Barman (inquiet) – Pour…?

Brune – Y’a un truc qui flotte dans mon cocktail. (Se penchant pour voir) Ça ressemble à un oeil. (Levant la tête, perturbée) On dirait qu’il me regarde….

Le barman semble contrarié.

Barman – J’ai pas dû mixer assez fin…

Il prend une fourchette et enlève discrètement la chose.

Poursuivant sa pensée, la brune soupire.

Brune – J’ai n’ai même pas d’amis… Je me suis inscrite sur Face-Book, le seul qui m’ait proposé spontanément son amitié, c’est un pétomane argentin. Ma vie sociale est d’une telle vacuité… Si je devais me marier demain, je ne suis pas sûre que je pourrais trouver un témoin. Alors un mari…

Barman – Vous n’avez pas de famille ?

Brune – Ils sont tous morts quand j’avais trois ans…

Barman – Non…

Brune – Asphyxiés… Le monoxyde de carbone, ça ne pardonne pas. On vivait avec le RMI dans un logement social à Neuilly. Ma mère n’avait pas fait ramoner le tuyau de poêle depuis ma naissance…

Le barman la regarde, interloqué.

Brune – Je suis la seule de la famille à avoir survécu. Mon père m’enfermait la nuit à la cave. C’est ça qui m’a sauvée…

Barman (atterré) – À la cave…?

Brune – Pour pas entendre mes cris ! J’avais faim… Mon père était alcoolique. Quand ma mère lui donnait de l’argent pour acheter un litre de lait, il revenait avec un litre de rouge.

Barman (au bord des larmes) – Oh, mon Dieu…!

Brune – Je déconne. Vous avez déjà vu un logement social à Neuilly…

Le barman marque un temps, un peu froissé de s’être fait balader.

Brune – Mais je suis un peu en froid avec mes parents… Le dernier cadeau que j’ai reçu d’eux pour mon anniversaire, c’est une lettre recommandée de leur notaire. Ils m’informaient qu’à leur mort, ils léguaient tous leurs biens à la recherche contre le cancer. Ça m’étonne de leur part, d’ailleurs, cette générosité. Financer la recherche contre une maladie dont ils seraient déjà morts… Et vous, vous avez encore vos parents ?

Barman – Ma mère est décédée, et mon père est interné en Belgique…

Brune (impressionnée) – Parce que le chagrin l’a rendu fou…

Barman – Non, parce qu’il a décapité ma mère avec une tronçonneuse.

Brune – Ah, oui… Il était bûcheron…?

Barman – Cinéphile, plutôt. Il venait de voir le film.

Brune – Le film…?

Barman – Massacre à la Tronçonneuse.

La brune accuse le coup, avant de reprendre une gorgée de son cocktail et de revenir à ses problèmes en soupirant.

Brune – Je ne demande pourtant pas grand chose. Un peu d’affection, quoi. Quelqu’un qui m’attende tous les soirs à la maison pour me sauter dessus quand je reviens du boulot.

Barman – Prenez un berger allemand…

Tête de la brune, se demandant s’il plaisante ou pas.

Barman – Allez… Il y a bien quelqu’un pour qui vous comptez un peu…

Brune – C’est simple, c’est mon anniversaire aujourd’hui, et les seuls à y avoir pensé, c’est Les Trois Suisses… C’est chez eux que j’ai acheté mon pull…

Le barman ajoute dans le cocktail un bâtonnet qu’il allume et qui se met à brûler en lançant des étincelles.

Barman – Happy Birthday…!

Brune (amusée et un peu émue) – Merci…

Dans une ambiance pathétique, ils regardent tous les deux le bâtonnet étinceler jusqu’à extinction.

Brune – Et vous ? Ça doit pas être facile non plus. Je veux dire… Avec votre famille. Ça s’est passé comment, votre coming out ?

Barman – Mon père m’a surpris en train de m’astiquer devant une vidéo gay.

Brune (l’esprit ailleurs) – Ah, ouais…

La brune sort un miroir de son sac et se regarde dedans.

Brune – Je ne sais pas pourquoi j’ai mis ce pull over. Ça me boudine un peu, non ?

Moue polie du barman pour dire que pas tant que ça.

Brune – Acheter des trucs par internet… C’est le même problème que pour les sites de rencontre. Sur la photo, on se dit que ça va aller, et à la livraison…

Barman – C’est pas toujours la bonne taille…

La brune se regarde encore dans son miroir.

Brune – Et puis cette couleur, ça ne me va pas au teint… On dirait que j’ai un cancer du foie… (Soupirant) Bon, je vais fumer une cigarette dehors… Si je ne suis pas revenue dans cinq minutes, c’est que je me suis jetée dans le canal. Et surtout, vous n’appelez pas le SAMU. Je refuse d’être réanimée…

Barman – Pas la peine, j’ai été pompier volontaire. C’est comme ça que j’ai appris le bouche à bouche… avant d’être radié pour recel de cadavre.

La brune tique un peu, puis s’éloigne vers la porte.

Brune – Si il arrive entre temps, vous ne lui dites pas que je suis déjà passée et que je l’attends depuis une heure, hein…?

Barman (avec un sourire plus ou moins rassurant) – Vous inquiétez pas. Je ferai tout ce que peux pour le retenir.

Brune – Je me demande si ça me rassure vraiment…

Elle sort. Le barman remet la radio, qui passe une chanson de Dalida (Besame, besame mucho…).

L’homme – Le barman

Le barman astique sa pompe à bière. Un homme entre, visiblement nerveux, en jetant un regard vers la salle vide. À l’instar de la brune, le type, quel que soit son physique et son accoutrement, est tout sauf un sex-symbol. Il s’approche du bar. Le barman éteint la radio.

Barman – Qu’est-ce que je vous mets ?

Homme – Qu’est-ce que vous avez de plus fort ?

Barman – Le cocktail maison…

Homme – Je vais prendre ça.

Puisant dans la bassine avec la louche, le barman lui sert son cocktail, pendant que le type regarde anxieusement autour de lui.

Barman – Vous attendez quelqu’un…?

Homme (surpris) – Ça se voit tant que ça ?

Le barman répond par un sourire entendu.

Homme – Je suis un peu en retard… Vous avez vu quelqu’un ?

Barman – Ça dépend… Il ressemble à quoi ?

Air étonné de l’homme.

Barman – Ah, d’accord… Vous aussi, vous êtes hétéro…

L’homme semble interloqué.

Barman – Alors, elle ressemble à quoi ?

Homme – À rien…

Surprise du barman.

Homme – Je l’ai connue sur un site de rencontre. Elle n’avait pas mis sa photo…

Barman – Etre modeste à ce point-là, c’est pas toujours bon signe…

Homme – Remarquez, je n’avais pas mis la mienne non plus… Je me suis rendu compte que depuis que j’ai retiré la photo de ma fiche, je suis beaucoup plus sollicité…

Barman – Sûrement parce que les femmes ont le goût du mystère…

Homme – Enfin quand je dis sollicité… C’est le premier vrai rendez-vous que j’arrive à décrocher depuis que je suis inscrit sur le site. Ça fait quand même trois ans…

L’homme soupire.

Homme – Je n’ai jamais eu de chance avec les femmes. Déjà, à l’école primaire, ma prof de géo m’avait pris en grippe.

Tête vaguement interrogative du barman.

Homme – On devait reconnaître les différentes sortes de nuages, et j’avais répondu cunnilingus au lieu de cumulonimbus…

Barman – Ah, oui…

Homme – C’est simple, hier, en rangeant mon portefeuille, je me suis rendu compte que mes préservatifs étaient périmés. Ça vous donne une idée de l’intensité de ma vie sexuelle…

Barman – Si vous les rangez dans votre portefeuille…

Homme – Ben oui, avec ma carte vitale… Oh, et puis les préservatifs, c’est celui qui reçoit à domicile qui fournit, non ? C’est comme au foot…

Barman – Au foot…?

Homme – Au foot… L’équipe qui reçoit à domicile…

Barman – Oui…?

Homme – Laissez tomber…

L’homme soupire à nouveau, et revient à son idée.

Homme – En plus, elles m’avaient coûté la peau des fesses, ces capotes. C’est des préservatifs avec gel anesthésiant à effet retardateur… Il paraît que ça peut provoquer des allergies chez les femmes, mais bon…

Barman (interloqué) – Avec gel anesthésiant…?

Homme – Ben oui, la dernière nana avec qui j’ai couché… Je pensais que ça lui avais plu… J’allais m’endormir avec le sentiment du devoir accompli… Elle m’embrasse sur la joue et elle me dit : T’inquiète pas, ça arrive…

Le barman est sidéré.

Homme – Depuis, rien. C’est le désert… Hier, je m’emmerdais tellement… J’ai passé la soirée à jouer à un jeu vidéo qui consiste à arrimer une fusée à une Station Orbitale…

L’homme soupire encore.

Homme – En cinq ans, j’ai dû avoir trois expériences sexuelles. Et encore, la dernière fois, je ne suis même pas allé jusqu’à l’arrimage. Vous croyez que je dois la compter, celle-là ?

Barman – Si la fusée a quand même décollé…

Homme – Disons qu’elle a plutôt explosé en vol… (Un temps) Moi, mon rêve, ce serait d’avoir deux femmes. Une brune et une blonde. Tous les soirs, je choisirais celle qui se marie le mieux avec ma cravate, et c’est elle que j’emmènerai faire un tour avec ma décapotable…

Barman (impressionné) – Et l’autre ?

Homme – Elle resterait à la cuisine pour préparer le dîner !

Barman – C’est la première fois que j’entends une version aussi torride de l’amour à trois…

Homme – La nuit dernière, en revanche, j’ai fait un de ces cauchemars… J’étais le Prince Charmant, j’arrivais à cheval et je devais réveiller la Belle au Bois Dormant en lui roulant un patin…

Barman – Un cauchemar ?

Homme – Vous imaginez l’haleine de chameau, après une sieste de 100 ans… En plus, elle embrassait comme un poulpe… Et vous, votre rêve, c’est quoi ?

Barman – Epouser le Prince Harry et devenir Reine d’Angleterre.

L’homme, un peu décontenancé, réfléchit un instant et semble comprendre.

Homme – Ah, d’accord… Alors c’est pour ça que vous n’êtes pas branché foot…

Barman – On peut être gay et aimer le foot, vous savez. Mais je préfère le rugby… (Avec un regard lubrique) J’adore regarder les rugbymen à la télé, vautré sur le canapé avec un copain en sirotant quelques bières.

Homme – Je me demande si je ne suis pas homo, moi aussi…

Barman – La dernière fois, j’ai rêvé que Chabal me plantait un essai.

L’homme le regarde avec un air un peu inquiet.

Homme – Non, mais j’ai rien contre, remarquez. D’ailleurs, je travaille avec un homo… Des fois, on mange ensemble, chez Mac Do. Enfin, pas à la même table, hein ?

Sourire navré du barman.

Barman – Je vous sers votre deuxième cocktail ? C’est happy hour…

Homme (pas très emballé) – Je vais d’abord essayer de finir celui-là.

Il en prend une gorgée.

Homme – On sent bien l’alcool à 90, hein ?

Barman – Il y a de la crème de banane, aussi. Pour ajouter le petit côté suave…

Homme – C’est curieux… Ça croustille un peu sous la dent…

Il se penche avec suspicion vers la bassine contenant le cocktail.

Homme – C’est quoi, ce truc marron qui flotte à la surface…?

Le barman se penche à son tour pour regarder.

Barman – Ah, ça… Ça doit être un cafard… Non, mais ça ne fait pas partie de la recette, hein ? Il a dû tomber du plafond… Bougez pas, je suis pompier…

Il repêche le cafard avec la louche, le dépose sur le comptoir, et l’examine.

Barman – Coma éthylique… On arrive trop tard… Enfin, lui au moins, il a l’air d’avoir apprécié mon cocktail…

L’homme le regarde, interloqué.

Homme (poursuivant sa pensée) Moi aussi, la première fois où j’ai fait l’amour, j’étais ivre mort…

Barman – Une soirée d’ado un peu trop arrosée…?

Homme – Euh… Non… J’avais 27 ans… C’était dans un hôpital…

Barman – Une infirmière ?

Homme – Non, non… Une malade…

Étonnement du barman.

Homme – Non, mais pas en phase terminale, hein ? C’était une copine qui venait de se faire opérer des amygdales. Enfin, c’était pas vraiment une copine, c’était la fille de ma concierge. Une réunionnaise. Je lui avais amené une bouteille de punch. Mais comme elle ne pouvait pas boire, à cause de son opération, c’est moi qui me la suis enfilée… Je veux dire, la bouteille… Comme elle ne pouvait pas parler non plus, on a échangé par gestes. Et de fil en aiguille…

Un temps, il prend une gorgée de son cocktail.

Homme – Je me demande si elle était complètement réveillée de son anesthésie, en fait… En tout cas, elle ne m’en a jamais reparlé… Et vous ?

Tête du barman.

Homme – Votre première fois, c’était où ?

Barman – Dans une baignoire…

Homme – Non, mais je veux dire… à deux.

Barman – Une grande baignoire.

Homme – Ah, ouais… Je me suis toujours demandé quel effet ça faisait de faire ça dans l’eau…

Barman – Ça, je saurais pas vous dire.

Homme – Pardon ?

Barman – On avait pas eu l’idée de la remplir…

L’homme marque le coup, puis regarde sa montre.

Homme – Je vous parie mon slip qu’elle ne viendra pas… Je ferais mieux de rentrer chez moi, de me coucher et d’ouvrir le gaz. Enfin… D’ouvrir le gaz et de me coucher… Ça m’évitera de me relever… Dans quelques mois, ma concierge réunionnaise retrouvera mon corps décomposé sur le lit. Il faudra découper le matelas autour pour emmener le corps…

Le barman le regarde atterré.

Homme (reprenant une gorgée de son cocktail) Je peux vous faire une petite critique constructive ? Il est vraiment infâme, votre cocktail. Je ne sais pas où vous avez trouvé la recette…

Barman (offusqué) – C’est une composition personnelle. Aucun client ne s’est jamais plaint jusque là…

Homme – Peut-être parce personne n’a survécu. Je ne sais pas si c’est ça qui m’a filé mal au ventre. À moins que ce soit le trac. Pour ce rendez-vous, je veux dire. Imaginez que ce soit un top model. Je vais aller lâcher mon alien avant qu’elle arrive, tiens, ce sera plus prudent. Les toilettes, c’est par où ?

Barman (sidéré) – Au fond du couloir, à droite…

L’homme s’éloigne vers les toilettes.

Barman (pour lui-même) – Poésie, quand tu nous tiens…

Le barman rallume la radio, qui passe une chanson de Dalida (Il venait d’avoir 18 ans…). Puis il se plonge dans la lecture de Science et Vie.

Le barman – La blonde

Le barman est toujours plongé dans sa lecture. Une femme blonde arrive, look de top model et attitude hautaine qui va avec. Elle a aussi l’air nerveux de la toxico mondaine en manque de coke. La blonde semble chercher quelqu’un du regard dans la salle et, constatant qu’elle est vide, s’approche du bar. Le barman lâche sa revue et arrête la musique.

Barman – Vous désirez ?

Blonde – Je vais attendre un peu. J’ai rendez-vous…

Barman – Avec un homme ?

La blonde le fusille du regard.

Barman – Excusez-moi…

La blonde sort un miroir de son sac et commence à vérifier son maquillage.

Le barman se replonge dans la lecture de Science et Vie.

Barman – Tiens, c’est marrant ça… Vous savez qu’un chat, ça retombe toujours sur ses pattes ? Eh bien des scientifiques italiens ont collé deux chat dos à dos et les ont balancé du haut de la Tour de Pise pour voir de quel côté ils retomberaient. À votre avis, qu’est-ce qui s’est passé ?

La blonde lui lance un regard offusqué, mais elle est dispensé de répondre car le téléphone du bar se met à sonner. Le barman répond.

Barman – Allo…? Qui est à l’appareil ? Dieu ? Je ne pense pas que Dieu m’appellerait sur mon fixe… Écoute, papa, j’ai très bien reconnu ta voix, alors n’insiste pas. Tu ferais mieux de rentrer tout de suite à Knokke le Zoute. Tu sais comment ça s’est terminé la dernière fois…

Il raccroche.

Barman – Est-ce que je crois en Dieu…? Et Dieu, il croit en moi ? Vous croyez en Dieu, vous ?

La blonde le regarde en ayant l’air de se demander de quel droit ce type ose même lui adresser la parole, et reprend son raccord de maquillage.

Barman – Vous avez raison, l’important, c’est de croire en soi-même. Enfin… sans aller jusqu’à l’idolâtrie, quand même…

La blonde continue à se regarder dans son miroir avec un air satisfait.

Barman – Quand on en arrive à avoir un orgasme à chaque fois qu’on se regarde dans la glace…

Comprenant l’allusion, la blonde lui lance un regard incendiaire, et range son miroir.

Barman – Mais vous, on voit tout de suite que vous avez le sens du contact, hein ? Vous faites quoi, comme métier ? Animatrice dans une maison de repos pour grands dépressifs ?

Blonde (avec un air méprisant) – Je suis esthéticienne… dans un institut de beauté pour blondes.

Barman (impressionné) – Ah, tiens, je ne savais pas que ça existait, les instituts spécialisés pour blondes… Remarquez si j’étais vous, je me ferais du souci pour mon avenir…

Air vaguement interrogateur de la blonde.

Barman – Vous ne saviez pas que les blondes étaient une espèce en voie de disparition ?

La blonde prend le parti de l’ignorer.

Barman – J’ai lu un article là dessus dans Science et Vie. Ben oui, pour être blonde, il faut que les deux parents transmettent le gène. Alors comme les blonds sont déjà minoritaires dans la population au niveau mondial… et qu’ils se reproduisent plutôt moins que les bruns. Vu le brassage des populations… Il ne devrait plus y avoir de blondes sur terre à l’horizon 2200… Est-ce qu’il faut le déplorer…?

Air discrètement offusqué de la blonde.

Barman – Et autant vous dire que le réchauffement de la planète n’arrange pas les choses… Ben oui, comme les blondes sont originaires des pays froids… Plus il fait chaud, moins il y a de blondes, forcément…

La blonde lui lance un regard incendiaire.

Barman – À moins qu’on mette celles qui restent dans des réserves en Antarctique. Mais est-ce qu’elles pourront se reproduire en captivité ? Dans des igloos…

La blonde renifle au dessus de la bassine de cocktail avec un air dégoutté.

Blonde – Il sent la marée, votre cocktail. Qu’est-ce que vous avez mis dedans ? Des fruits de mer…?

Barman – Y’en a aussi… Mon père disait que les crustacés, c’est les insectes de la mer. Et quand on y pense… Ça ne vous tente toujours pas ?

Blonde – Je crois que je vais aller m’asseoir, finalement…

La blonde s’éloigne et va s’asseoir à une table. Le barman soupire de soulagement, avec peut-être une pointe de jalousie.

Barman – La blonde attitude… Ça me hérisse le poil.

Le barman rallume la radio, qui passe une chanson de Dalida (J’attendrai, le jour et la nuit, j’attendrai toujours, ton retour…).

L’homme – Le barman

Le barman est plongé dans la lecture de Science et Vie. L’homme revient des toilettes et s’approche du bar en se tenant le ventre avec un sourire de satisfaction. La barman coupe la musique.

Homme – Ah, on se sent quand même plus léger…

Le barman lève les yeux de son magazine.

Barman – Vous vous rendez compte ? Si une voiture réussissait à dépasser la vitesse de la lumière, ses phares éclaireraient la route derrière elle au lieu de devant…

Homme – Ah, oui, c’est le truc à avoir un accident, ça…

Barman – Et le conducteur arriverait à destination avant d’être parti…

Homme – Ça, ça ne risque pas de m’arriver… Surtout pour aller au boulot… J’y vais toujours à reculons.

Barman – Eh ben justement ! À la vitesse de la lumière, pour arriver à l’heure au boulot le matin, le type devrait partir de chez lui le soir et y aller en marche arrière.

Homme (largué) – En marche arrière…?

Barman – Pour que les phares éclairent du bon côté !

En se retournant vers la salle, l’homme aperçoit soudain la superbe blonde assise à la table, et son sourire se fige.

Homme – Oh, putain !

Barman – Non, mais ce n’est pas pour tout de suite, hein.

Homme – Dites-moi que ce n’est pas elle…

Barman – Qui ?

Homme – Gwendoline ! La fille de l’internet ! Oh, nom de Dieu ! Non, mais vous l’avez vue ? Elle a bien fait de ne pas mettre sa photo sur le site. Je ne serais jamais venu…

Barman (étonné) – Elle n’est pas si mal, non ? (Envieux) Dans le genre blondasse airbags…

Homme – Pas si mal ? Vous plaisantez ! Même dans mes rêves, je n’ai jamais vu une nana comme ça ! Alors en vrai… Vous croyez que j’ai une chance…

Le barman jauge le type.

Barman – En tout cas, vous avez bien fait de ne pas mettre votre photo non plus. Là, c’est elle qui ne serait pas venue.

Homme – Ouais, bon, c’est pas parce qu’on est moche qu’on ne doit sortir qu’avec des boudins. Le nombre de filles super canon qu’on voit dans la rue aux bras de types affreusement… riches.

Barman – Vous faites quoi, dans la vie ?

Homme – En ce moment, je suis responsable opérationnel chez Mac Do… Mais c’est provisoire…

Barman (ironique) – Et vous lui avez dit, bien sûr… (Retroussant le nez) Remarquez, elle a dû s’en douter, vous sentez la frite à un kilomètre…

Homme – Je lui ai dit que je m’appelais Mac Donald, et que j’étais un neveu du patron…

Barman (impressionné) – Un neveu de Mac Donald… Riri, Fifi, Loulou…?

Homme – Ronald…

Barman (de plus en plus épaté) – Ronald ?

Homme – C’est le premier nom qui m’est venu à l’esprit.

Barman – J’ai fait un stage de théâtre, un jour : trouvez le clown qui est en vous… Vous n’avez pas beaucoup cherché, vous…

Homme – Bon, ben il va falloir que je me jette à l’eau. Sinon je vais le regretter toute ma vie. Mais comment je vais l’aborder moi…?

Barman – Vous pourriez lui dire… Je ne sais pas, moi… J’ai retrouvé une vieille boîte de capotes qui se périment à la fin du mois, et j’aime pas gaspiller…

L’homme a l’air perplexe.

Barman – Ou alors, vous jouez la franchise : Ok, je suis en rut, mais si ça se trouve, après avoir baisé toute la nuit comme des castors juniors, on va découvrir qu’on a des tas de trucs en commun…

Homme – Toute la nuit… Je ne voudrais quand même pas me survendre.

Barman – Bien, Monsieur Mac Donald…

L’homme considère à nouveau la blonde.

Homme – Waou… Elle envoie du steak, non ?

Barman – Pardon ?

Homme – Honnêtement, comment vous la trouvez ?

Barman – Honnêtement ? Chaleureuse comme un magasin Picard en Alaska. Mais bon, autant demander à un végétarien si il préfère son steak saignant ou congelé…

L’homme – La blonde

L’homme s’approche timidement de la femme.

Homme – Bonjour… (Se présentant) Ronald…

Blonde (un peu surprise) – Pardon ?

Homme – Mac Donald !

La blonde le jauge un instant avant de répondre.

Blonde – Désolée, mais je n’ai rien commandé…

Homme (décontenancé) – On s’est parlé sur un site de rencontre : tirobut.com ! Mon pseudo, c’est Ronaldo. Vous n’êtes pas Gwendoline ?

Blonde – Non… Je m’appelle Gwenaëlle…

Homme – Gwenaëlle…? (Essayant de plaisanter) Remarquez, c’est presque pareil, hein ?

Elle lui lance un regard glacial pour le remettre en place.

Homme – Excusez-moi, je vais vous laisser…

L’homme s’apprête à s’éloigner, mais se ravise.

Homme – Je peux vous inviter à dîner, un de ces soirs ?

Blonde – Attendez, aujourd’hui, c’est vendredi… Je crois que j’ai un créneau de libre le 29 février 2020. C’est une année bisextile…

L’homme ne se démonte pas.

Homme – Je peux vous offrir un verre tout de suite, alors…?

Femme (ironique) – En attendant Gwendoline…?

Homme – Non, mais en fait… C’est juste une fille à qui je devais faire passer un entretien d’embauche…

Brune – Vous recrutez vos employées sur des sites de rencontre ?

Homme – Je cherche de préférence des célibataires, elles sont plus disponibles pour travailler en soirée… Au moins, sur les sites de rencontre, je suis sûr d’en trouver… Allez, je vous offre un verre, ça me fait plaisir ?

Blonde – Figurez-vous que j’attends quelqu’un, moi aussi… (Humant l’air avec une moue dégoûtée) Ça sent la frite, ici, non ? (Curieuse quand même, afin d’être sûre de ne pas passer à côté de quelque chose) Et vous faites quoi, dans la vie ?

Homme – Je travaille avec mon oncle… dans la restauration.

Blonde – Votre oncle…?

Homme – Mac Donald ! Moi c’est Ronald. C’est pour ça que j’ai pris ce pseudo sur tirobut.com : Ronaldo. Sinon mes amis m’appellent Ronny. Ronny Junior. Rosny 2 parfois, pour plaisanter…

Blonde (estomaquée) – Et vous êtes vraiment le neveu de…

Homme – L’Oncle Picsou… C’est comme ça que je l’appelle, pour le taquiner un peu. Mais gentiment, hein… Bon, c’est vrai qu’il est un peu près de ses sous, mais qu’est-ce que vous voulez ? Je suis son seul héritier, je ne vais pas lui reprocher de veiller sur son tas d’or…

Blonde (suspicieuse) – C’est bizarre, vous n’avez pas du tout l’accent américain…

Homme – Ah, non, mais moi, je suis né ici, hein ! C’est… C’est la branche française des Mac Donald. Bon, je vais de temps en temps voir mon oncle à la maison mère, aux États Unis, pour discuter de la stratégie de développement du groupe au niveau mondial… Mais sinon, je suis chargé de développer le réseau dans le nord du Val de Marne. Venez manger dans un de nos établissements, un jour, vous serez mon invitée…

Blonde (perplexe) – Pourquoi pas…

Homme – Qu’est-ce que vous buvez ?

Blonde – Je ne sais pas… Quelque chose de pas trop fort, alors…

Homme – Vous me faites confiance ?

Elle sourit froidement. L’homme s’éloigne vers le bar.

L’homme – Le barman

L’homme arrive au bar. Le barman s’est replongé dans Science et Vie.

Homme – C’est pas elle…

Barman (relevant la tête de sa revue, largué) – Qui ?

Homme – Gwenaëlle, la fille de l’interline ! Je veux dire Gwendoline, la fille de l’internet ! Mais autant que je tente ma chance, non ? L’autre ne viendra plus maintenant, de toute façon. Et c’était sûrement un boudin…

L’homme jette un regard en direction de la blonde.

Homme – Non mais vous l’avez vue ? Je l’imagine toute nue dans son bain en train de se savonner les jambes avec une éponge pleine de mousse…

Barman – Imaginez-la en robe de chambre dans la cuisine en train d’éplucher des oignons avec des gants de vaisselle…

Homme – Ça m’excite encore plus…

Barman (levant les yeux au ciel) – Bon, qu’est-ce que je vous sers ?

Homme – Je vais prendre mon deuxième cocktail gratuit maintenant…

Barman – Et pour madame ?

Homme – Ben… Ça… Mon deuxième cocktail gratuit.

Le barman soupire et lui sert un deuxième cocktail.

Homme – Vous avez raison, quand on a un physique difficile, il faut tout miser sur l’humour. Je vais essayer de la faire rire… (Un temps, il réfléchit) Vous ne connaîtriez pas une bonne blague, par hasard ?

Le barman pose le verre devant l’homme et lui lance un regard éloquent.

Homme – Ok, je vais me débrouiller…

L’homme prend le verre et s’éloigne vers la table à laquelle est assise la blonde. Il se retourne une dernière fois vers le barman.

Homme – Vous avez bien retiré tout ce qui flottait à la surface…?

Le barman acquiesce avec un air las.

L’homme – La blonde

L’homme s’assied à la table de la blonde.

Homme – Vous verrez, c’est très stimulant.

La blonde goûte et fait une moue significative.

Blonde – Ça a un goût bizarre… Qu’est-ce que c’est ?

Homme – Le cocktail maison…

Tête de la blonde, encore moins emballée.

Blonde – Ça sent un peu le crabe, non ?

Homme – Allez savoir… Le barman en garde jalousement la recette depuis des générations… Mais les goûts et les couleurs, vous savez… Les mexicains mangent bien des sauterelles grillés comme amuse-gueules à l’apéro. Vous savez que dans certaines tribus indiennes, les parents mangent le placenta ? Mon ex mangeait des vers de terre. Elle disait que c’était bourré de protéines…

Blonde – Je comprends pourquoi vous l’avez quittée…

Homme – En fait, c’est elle qui m’a plaqué, mais bon…

Blonde – Ah, oui…?

Homme – Un jour elle m’a dit : t’es le mec le plus drôle que je connaisse, mais t’es aussi le plus con… Vous habitez dans quel coin ?

Blonde – J’habite la banlieue ouest… du côté de Disneyland.

Homme – Ah, oui… Alors vous êtes vraiment à l’ouest…

Blonde – Et vous…?

Homme – Euh… Non, moi j’habite à Marne la Vallée… du côté de… Enfin de l’autre côté, quoi.

Blonde – Bon, et bien ce n’est pas que je m’ennuie avec vous, mais mon ami ne devrait pas tarder à arriver… (Regardant sa montre) D’ailleurs, il devrait déjà être là…

Homme – Moi, si j’avais rendez-vous dans un café un soir avec une fille comme vous, je viendrai le matin à l’ouverture pour être sûr de ne pas la rater…

Blonde – Pourtant, quand on s’appelle Mac Donald, on doit être très sollicité, non ?

Homme – Vous n’imaginez pas à quel point la richesse peut vous couper du commun des mortels. Contrairement à ce qu’on pense, même les femmes sont intimidées. Elles ont tellement peur qu’on les prenne pour des filles intéressées…

Blonde – Je comprends, croyez-moi… C’est pareil pour les plus belles femmes, vous savez… Aucun homme n’ose les aborder… Ils ont tellement peur qu’on les prenne pour des mecs qui ne voient que l’aspect physique chez une femme…

Homme – Ça doit être pour ça que les hommes les plus riches finissent par se marier avec les femmes les plus belles…

Blonde (philosophe) – La rencontre de deux solitudes…

Silence embarrassé.

Homme – Vous savez pourquoi les blondes aiment faire du ski nautique ?

Regard consterné du barman en direction de l’homme.

Blonde – Non…

Homme – Elles ont les jambes écartés, le slip mouillé, et elles se font tirer par une vedette… Vous ne la connaissiez pas ?

La blonde se force à sourire.

Blonde – Bizarrement non… Mais je ne voudrais pas interférer avec… Gwendoline.

Homme – Ne vous inquiétez pas. De toute façon, elle n’avait pas les compétences requises pour le poste. Elle s’en est sûrement rendu compte d’elle-même, et elle a renoncé à venir…

Mais la brune revient, justement.

Blonde – Ah… On dirait que non…

Homme – Pardon ?

La blonde lui désigne la brune du regard.

Blonde – Ce ne serait pas votre rendez-vous ? L’entretien d’embauche…

L’homme avise la brune et fait la moue.

Blonde – Bon, ben je vais vous laisser.

Homme (déçu) – On se revoit tout à l’heure ? Ça ne va pas être long. Le temps de lui expliquer qu’elle n’a pas le bon profil…

Blonde – Je vais en profiter pour me repoudrer le nez. (On peut se demander à son air survolté si elle parle de maquillage ou d’une ligne de coke) Si on ne se revoit pas, on s’appelle…

Homme – Vous n’avez pas mon numéro…!

Blonde – Je chercherai dans les pages jaunes… à Mac Donald.

La blonde s’en va vers les toilettes.

Homme – Et l’addition, c’est pour moi, hein ?

L’homme soupire de soulagement après ce coup de chaud, et tourne son regard vers la brune.

Homme (pour lui même) – Ah, oui… Là c’est tout de suite plus crédible…

 

 

L’homme – La brune

L’homme va voir la brune.

Homme – Excusez-moi… Vous êtes bien Gwendoline ?

Brune (hésitant, un peu surprise) – Euh… Ça dépend…

Homme – Ah, d’accord, c’est un pseudo… Je suis Ronaldo. C’est avec moi que vous avez rendez-vous…

La brune a l’air encore plus surprise.

Brune – Ah, oui…

Homme – Je vous ai reconnue tout de suite.

Brune – Ah, bon…

Homme – Je ne sais pas… Rien que le nom… Gwendoline… On se fait déjà une image de la personne…

Brune – Et vous imaginiez une petite brune un peu boulotte…

Homme (souriant) – Et vous…? Je veux dire… Pas trop surprise de me voir en vrai…?

Brune – Un peu… Non, mais je ne suis pas déçue, hein ? Je serai même plutôt déçue en bien…

Homme – Comme dit mon oncle, l’amour, c’est comme les hamburgers : quand on a très faim, même quand c’est pas super, c’est déjà génial. (Compatissant) À propos de viande hachée, je suis vraiment désolé, pour votre mère…

Brune (prudemment) – Merci…

Homme (philosophe) – Mon père me disait toujours : Ta mère, il n’y a que le train qui ne soit pas passé dessus. Dans un sens, il vaut mieux ça que l’inverse, hein ?

Perplexité de la brune. Le Barman arrive pour prendre la commande.

Homme – Vous prenez quelque chose…

Brune (minaudant) – Je ne sais pas… Euh…

Homme (la coupant, au barman) – Un café avec un verre d’eau, alors… Je prendrai le verre d’eau…

Le barman lève les yeux au ciel et repart vers le bar.

Silence embarrassé.

Homme – Alors comme ça, vous êtes thanatopracteur…?

Tête interloquée de la brune, qui ne dément pourtant pas.

Homme – Ça doit être passionnant… Mais ça consiste en quoi, exactement ?

La brune semble un peu désemparée.

Brune – Excusez-moi… Je vais allez chercher la commande, ça ira plus vite… J’ai terriblement envie de boire un café…

La brune – le barman

La brune arrive au bar et interpelle discrètement le barman.

Brune – C’est qui ce type ?

Barman – C’est pas avec lui que vous aviez rendez-vous ?

Brune – J’avais rendez-vous avec un Jean-Charles, que j’ai rencontré sur un site internet. La photo était aussi floue que la mienne, mais il ne ressemblait pas du tout à ça…

Barman – Je vous conseille de ne pas lâcher le morceau quand même. C’est peut-être la chance de votre vie pour ne pas finir célibataire…

Brune – Merci…

La brune prend le café et le verre d’eau.

Elle s’apprête à retourner à la table de l’homme, mais se ravise.

Brune – Vous savez ce que c’est, comme métier, panatotracteur…?

Barman – Vous voulez dire thanatopracteur…?

Brune – Oui, bon…

Barman – Vous connaissez la série Six Feet Under ?

Brune – Non…

Barman (étonné) – Vous n’avez pas la télé ?

Brune – Si, mais je l’ai achetée dans une brocante en Alsace. J’arrive juste à capter Arte, en allemand et en noir et blanc. Autant vous dire que je ne la regarde pas souvent.

Barman – Bon, ben c’est l’histoire de deux frères… Ils ont une entreprise de pompes funèbres. Il y en a un qui est homo… et il est thanatopracteur.

Brune – On peut être homo et thanatopracteur…?

Le barman la regarde avec un air découragé.

Le téléphone du bar se met à sonner. Le barman répond.

Brune – Ça fait rien, j’improviserai…

Elle s’éloigne vers la table.

Barman – Allo…? Si j’ai entendu parler de Sodome et Gomorrhe ? Bon, maintenant, ça suffit, papa… Ok, Jésus, si tu préfères… Alors tu diras à Dieu que je suis sur liste rose, d’accord…?

Il raccroche.

La brune – L’homme

La brune revient à la table de l’homme, et pose le café et le verre d’eau sur la table.

Brune – Excusez-moi… Voilà votre verre d’eau…

Homme – Merci.

Ils se regardent un instant un peu gênés. Pour se donner une contenance, elle vide son café d’un trait.

Brune – Ah, ça va mieux…

Homme – Vous le prenez sans sucre ?

Brune – Ça vous étonne ?

Homme – Oh, vous savez… Le nombre de gens que je vois prendre un menu Maxi Best Of Big Mac avec une grande frite et qui demandent un coca light avec… Ça fait longtemps que vous êtes inscrite sur ce site de rencontre.

Brune – Euh… Non, pas très… C’est un ami qui m’avait suggéré de m’inscrire… juste avant de me plaquer.

Homme – Et… votre type d’homme, c’est quoi ?

Brune – Le physique, vous savez… C’est pas le plus important, pour moi…

Homme – Tant mieux, tant mieux…

Brune – Non… Je cherche un homme qui sache voir en une femme sa beauté intérieure.

Homme (avec un regard lubrique) – Je vois. Pas le genre de type qui vous interroge sur vos goûts littéraires en vous imaginant en string…

Blanc.

Le barman – La blonde

La blonde revient des toilettes en finissant de sniffer la coke qu’elle a dans le nez. Elle s’arrête au bar.

Blonde – Vous le connaissez, ce type ?

Barman – Ça dépend. Vous voulez savoir quoi ?

Blonde – Si c’est pas un schizophrène en permission, par exemple.

Barman – Il se prend pour le fils de Dieu, lui aussi…?

Blonde – Pire… Pour le fils Mac Donald.

Barman – En tout cas, ça ne m’étonnerait pas qu’il ait du sang écossais, parce qu’il a un oursin dans le portefeuille. Entre ses préservatifs périmés et sa carte bleue…

La blonde jette un regard vers l’homme.

Blonde – Oh, et puis non, même s’il est vraiment riche… Son ex avait raison : il est vraiment trop con…

Barman (sentencieux) – Comme disait Courteline : Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un plaisir de fin gourmet…

Laissant la blonde méditer cette pensée, le barman saisit la bassine de cocktail vide.

Barman – Il n’y a plus de cocktail maison. Je vais faire un tour à la cave. C’est là que j’élabore en secret ce doux elixir. À l’abri des regards indiscrets…

La blonde reste seule au bar.

L’homme – La brune

L’homme tente péniblement de prolonger sa conversation avec la brune.

Homme – Gwenaëlle… C’est un très joli prénom…

Brune – Oui… (Avec une petite hésitation) Mais, moi, c’est Gwendoline, non…?

Homme (sans se démonter) – C’est un prénom celte, ça. Vous êtes d’origine écossaise ?

Brune – Euh… Non, pas que je sache…

Homme – Tant mieux, tant mieux… Moi, vu mon nom de famille, c’est pas difficile à deviner. Je suis né à Edimbourg…

Brune – Ah, c’est marrant, vous avez plutôt le type méditerranéen…

Homme – Ah, non , mais je ne suis pas vraiment écossais, hein ? C’est la famille de mon oncle, qui… Et puis Edimbourg, c’est le sud de l’Écosse. Ils jouent à la pétanque, et ils boivent du pastis.

Silence embarrassé.

Homme – Vous savez pourquoi les écossais n’utilisent qu’un seul éperon, quand ils font de l’équitation ?

La brune feint la curiosité.

Homme – Quand on arrive à faire galoper la moitié du cheval, l’autre moitié suit automatiquement…

La brune sourit avec un air idiot.

Brune – C’est sûr…

Homme – Vous avez un très joli pull…

Brune – Vous aimez, vraiment…?

Homme – C’est pas forcément flatteur pour la silhouette, mais ça doit être chaud en hiver. Et puis il y a de la place pour deux, là dedans. Si on part camper ensemble, on pourra toujours s’en servir comme tente…

La brune s’efforce de sourire.

Brune – Excusez-moi un instant, je viens d’apercevoir une amie…

La brune s’éloigne vers le bar.

La blonde – La brune

La brune va rejoindre la blonde au bar.

Brune – C’est vous Gwendoline ?

Blonde – Ça dépend… Vous me donnez combien pour que je ne le sois pas ?

Brune (lui tendant un billet) – 10 euros, ça va ?

Blonde – 20 ?

Brune (ajoutant un autre billet) – Ça marche.

Blonde (prenant les billets) – Il vous plaît tant que ça ou c’est parce que vous espérez avoir des hamburgers gratis ?

Brune – Je ne sais pas… (Jetant un regard attendri vers l’homme qui lui fait un petit signe idiot) Il me fait un peu pitié. Il doit éveiller en moi mon instinct maternel. Ça doit être comme ça que Gainsbourg a séduit Birkin…

Blonde – Mais Gainsbourg, il allumait ses gitanes avec des billets de 500… D’un autre côté, vous n’avez pas non plus le potentiel artistique de Birkin…

Brune – Merci… (Pour se venger) Remarquez, vous pouvez toujours tenter votre chance avec le barman… Je crois que vous avez une touche…

Blonde (vaguement intéressée) – Il vous l’a dit ?

Brune (faussement complice) – Ça se voit… Vous avez vu comment il vous regarde…?

La blonde se tourne vers le barman qui revient et qui, étonné qu’elle le dévisage, lui retourne un regard plutôt inquiet.

Blonde (indécise) – Vous croyez…

Brune (perfide) – Bonne chance.

La brune s’apprête à aller rejoindre l’homme à la table, mais se ravise.

Brune – Je vais aller vomir ce cocktail tout de suite, sinon, je vais lui gerber dessus. Je crois que pour un premier rendez-vous, ça lui laisserait une impression défavorable…

La brune s’éloigne vers les toilettes.

La blonde hésite un instant puis quitte le bar.

Le barman – L’homme

Revenant de la cave, le barman pose sur le bar sa bassine pleine de cocktail.

L’homme s’approche du comptoir.

Homme – C’est bien ma veine. Deux ans que je n’ai pas tiré un coup, et voilà que je rencontre deux bombes en une heure…

Barman – C’est Happy Hour… Allez, cette fois c’est ma tournée.

Le barman lui ressert un troisième verre de cocktail.

Homme – Elle est tellement serrée dans son jean que j’ai peur de me prendre les pressions dans la tronche quand je lui parle…

Barman – Vous parlez de laquelle, là ?

Homme – Qu’est-ce que vous pensez de la brune ? Elle est pas terrible, mais bon… Elle n’a pas l’air de sucer que des caramels. Et comme ma dernière conquête m’a dit que ma bite ressemblait à un carambar… Franchement, qu’est-ce que vous me conseillez vu mon niveau en ski ? La piste brune pour les débutants ou la piste blonde pour les casse-cous…

Le barman lui lance un regard navré.

Barman – Vous savez, moi je serais plutôt un adepte du hors piste…

La brune revient s’asseoir. L’homme s’adresse à elle au passage avec un grand sourire.

Homme – J’arrive tout de suite…

Barman – Et quand Daisy se rendra compte que vous n’êtes pas le neveu de l’oncle Picsou ?

Homme – Je passerai pour un Mickey, mais bon…

L’homme vide son verre cul sec.

Homme – Oh, et puis merde ! Peu importe que le chat soit noir ou gris pourvu qu’il attrape la souris…

Barman – Walt Disney ?

Homme – Deng Xiao Ping. Je crois qu’il faut être réaliste. Je ne vais pas lâcher la proie pour l’ombre…

L’homme retourne voir la brune.

L’homme – La brune

L’homme revient à la table de la brune, mais ne s’assied pas.

Homme – Ça vous dit, un cinoche ? Il repasse Massacre à la Tronçonneuse, juste à côté.

Brune (se levant en feignant l’enthousiasme) – Génial… Après, on pourra se faire un Mac Do ?

Homme – Les hamburgers, moi, vous savez… Ça me rappelle un trop le boulot. Comme dit mon oncle : On n’a jamais vu un urologue dans un camp de nudiste…

La brune, décontenancée, affiche un sourire poli.

Homme – Non, je préfère la viande saignante… Vous êtes en voiture ?

Brune – Je suis plutôt une adepte des transports en commun. Et vous…?

Homme – Jusque là, je pratiquais plutôt les transports en solitaire. Mais maintenant que je vous ai rencontrée…

Ils partent ensemble. En s’éloignant, la brune fait un signe discret au barman pour lui signifier que tout baigne.

Homme – Thanatopratcteur… C’est un peu comme chiropracteur, non…?

Brune (embarrassée) – Un peu…

Ils sortent.

Le barman – La blonde

Le barman est seul. Il lit une revue intitulée Thanato Magazine, en écoutant une chanson de Dalida (Moi je veux mourir sur scène, devant les projecteurs…). La blonde revient, visiblement plus aimable et décidée à le séduire. Le barman éteint la musique.

Barman – J’aurais dû vous prévenir que mon cocktail était susceptible d’entraîner une addiction…

Blonde (aguicheuse) – Un philtre d’amour, alors… C’est le seul moyen que vous avez trouvé pour fidéliser la clientèle ?

Barman – Ceux qui n’en meurent pas ne peuvent plus s’en passer… (Embarrassé par le numéro de charme de la blonde) Un petit dernier…? Il est tout frais, je viens de le faire !

Le barman sert à la blonde un autre cocktail. Ils trinquent. La blonde le regarde dans les yeux avec un air langoureux.

Blonde – Vous êtes un fan de Dalida ?

Barman – J’ai tous ses disques…

Blonde – Moi aussi, je rêve de devenir célèbre…

Barman – Vous avez un talent particulier ?

Blonde – Ah, non, mais je ne veux pas devenir célèbre pour mon talent. Je veux devenir célèbre pour être connue. Comme Paris Hilton…

Barman – Vous pourriez prendre un pseudo. Je ne sais pas moi… Tunis Sheraton. Ou Rungis Formule 1.

La blonde sourit, sans qu’on soit sûr qu’elle ait vraiment compris.

Blonde (intriguée) – Vous vous épilez les sourcils…?

Barman – Pas vous…?

Blonde – Si. Mais c’est assez rare, pour un homme, de s’épiler les sourcils…

Barman – Pas si il est fan de Dalida…

La blonde comprend, et change soudain de visage.

Blonde (furieuse) – La salope…

Prenant ça pour lui, le barman la regarde d’un air offusqué.

Blonde – Je parle de cette grosse vache, qui était là tout à l’heure… Elle m’a dit que j’avais un ticket avec vous. Mon radar anti-gay a été pris en défaut…

La blonde a l’air déprimée.

Barman – Ne me dites pas qu’une belle fille comme vous a du mal à trouver un cavalier…

Blonde – Les cavaliers, c’est comme les myopes : ils se lassent vite de leur nouvelle monture…

Barman (philosophe) – Pourquoi acheter la vache quand on peut avoir le lait gratuitement…

Blonde (soupirant) – Les hommes… La plupart sont tellement frustrés que moi ou un cadavre, ça ne ferait pas grande différence… Vous avez vu ce type, tout à l’heure ? On aurait dit un rat devant une tapette à fromage… Enfin, vous voyez ce que je veux dire… (Un temps) Et vous, vous avez quelqu’un ?

Barman – Je viens de rompre avec mon fiancé. Il était informaticien…

Blonde – Oui, j’imagine que c’est une raison suffisante…

Barman – À chaque fois qu’on faisait l’amour, il me susurrait dans l’oreille : ouvre ton port USB, je vais brancher mon périphérique…

Blonde – Tous des salauds… Ma meilleure amie, son mari l’a plaquée alors qu’elle avait le ballon.

Barman – Ils jouaient au rugby ensemble ?

Blonde (soupirant) – Pourtant, je me méfie, croyez-moi… Le genre de types qu’on rencontre en boîte… Qui vous raconte qu’il est pilote de ligne, mais qui n’a même pas de quoi vous payer un verre… Pas difficile de deviner que la ligne dont il parle, c’est plutôt Porte d’Orléans – Porte de Clignancourt…

Elle soupire.

Blonde – Remarquez, je me suis bien foutu de sa gueule, moi aussi, à cette conne. J’ai réussi à lui extorquer 20 euros…

Elle regarde le barman.

Blonde (expliquant) – C’est pas moi, Gwendoline.

Barman – Oui, je sais…

Blonde (étonnée) – Ah, oui…?

Barman – C’est moi.

Blonde – Pardon ?

Barman – Gwendoline, c’est mon pseudo pour chatter sur les sites de rencontre… J’ai aussi Jean-Charles ou Karl…

La blonde tombe des nues.

Blonde – Ah, d’accord… Alors tout le monde avait rencard avec vous… J’aurais pu l’attendre longtemps, mon Karl…

Barman – Au début, je prenais uniquement des prénoms féminins. L’inscription est gratuite pour les femmes, sur les sites de rencontre. Après je me suis dis qu’il fallait ratisser plus large.

Blonde – Ratisser plus large…?

Barman (montrant la salle vide) – C’est la crise. Même les homos ont du mal à joindre les deux bouts… Alors je racole sur les sites de rencontre. Les hommes, les femmes, les hétéros, les homos… Je ne peux plus me permettre de trier. Avec les charges que j’ai. Et je leur donne rendez-vous ici pour Happy Hour…

Blonde – Mais Gwendoline, Jean-Charles ou Karl ne viennent jamais… C’est cruel…

Barman – Parfois, entre deux lapins, il y en a qui sympathisent…

Blonde – Et votre vrai prénom, c’est quoi ?

Barman – Alfred… Mon père était fou d’Hitchcock. Vous avez vu Psychose ?

Blonde – C’est pas cette histoire de blonde qui débarque dans un bar où un ventriloque garde sa mère empaillée à la cave…?

Barman – Mouais…

La blonde ne relève pas.

Blonde – Eh ben, je ne me serais jamais douté que Gwendoline, c’était vous.

Barman – Il ne faut pas se fier aux apparences. Un jour, à une soirée costumée, j’ai roulé un patin à un type qui était déguisé en pompier.

Blonde – Et alors ?

Barman – Il était vraiment pompier… Même dans les soirées gay, on est très à cheval sur la sécurité.

Blonde – Il vous a collé un pain ?

Barman – Même pas.

Blonde – Il était gay ?

Barman – Non. Mais j’étais déguisée en infirmière…

Elle sourit, avant de reprendre son sérieux.

Blonde – Vous dites que vous faites quel métier, déjà, sur ce site de rencontre…

Barman – Thanatopracteur.

La blonde ne sait visiblement pas ce que ça veut dire.

Barman – Vous êtes esthéticienne pour blondes, c’est bien ça ?

Blonde – Oui…

Barman (pédagogue) – Eh ben thanatopracteur, c’est un peu comme esthéticienne… mais pour les blondes mortes.

La blonde a l’air de comprendre, et digère cette information.

Blonde – Ah, d’accord… (Un temps) Et c’est tout ce que vous avez trouvé pour draguer sur internet…?

Barman – Je trouve que c’est un métier fascinant, pas vous…?

Blonde – Si, si… Et ça vous est venu comment, cette… passion.

Barman – À l’enterrement de ma mère. Ils avaient vraiment fait des miracles pour lui recoller la tête…

Blonde (déglutissant) – Ah, oui… En tout cas, si votre idée, c’est d’attirer du monde dans votre bar, vous feriez mieux de choisir un métier moins fascinant… Je ne sais pas, moi. Orthodontiste… ou gastroentérologue.

Barman – Vous croyez…?

Blonde (désignant la salle du bar déserte) – Je suis votre seule cliente. Et encore, vous l’avez dit, j’appartiens à une espèce menacée…

Barman – C’est l’heure de la fermeture, de toute façon…

Il va baisser avec un bruit sinistre un rideau de fer qu’on ne voit pas.

Blonde (inquiète) – Ça existe vraiment, les tanathopracteurs pour blondes…?

Barman – C’est un métier très difficile, vous savez. Presque un art. Il faut passer un diplôme. Avec une épreuve pratique…

Blonde (riant nerveusement) – Ne me dites pas que vous vous entraînez dans votre cave avec les blondes que vous recrutez sur internet ?

Il répond par un sourire énigmatique.

Barman – Je peux vous raccompagner, si c’est sur ma route. Vous habitez où ?

Blonde – À l’ouest… Du côté de Disney Land.

Barman – Ah, oui… Alors vous êtes une vraie blonde…

Blonde – Merci, on me le dit souvent.

Barman – Je le pense vraiment… On va sortir par la porte de derrière…

Il l’invite à se diriger vers la sortie.

Barman – Faites attention, l’escalier est un peu raide.

Blonde (riant nerveusement) – Moi aussi, je suis un peu raide… Ça doit être ce cocktail… Qu’est-ce que vous mettez dedans ?

Barman – Rien que des produits naturels, rassurez-vous… C’est pratiquement un cocktail bio…

Elle sort son miroir de poche et se regarde dedans.

Blonde – Eh ben ça ne me réussit pas, le naturel… J’ai une tête de déterré…

Barman – Vous inquiétez pas, on va vous refaire une beauté…

Il éteint la lumière, sur la musique du générique de Six Feet Under.

Mais la lumière se rallume.

Barman (off) – Papa ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?

Bruit stridant d’une tronçonneuse qui démarre.

La lumière s’éteint.

Fin

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