Les Naufragés du Costa Mucho

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

Un homme et une femme

Elle et lui sont dans le même bateau. Elle et lui tombent à l’eau. Qu’est-ce qui reste ? Quand la vie est un naufrage. Et l’au-delà un paradis fiscal…

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TEXTE INTÉGRAL

Les Naufragés du Costa Mucho

Elle et lui sont dans le même bateau.

Elle et lui tombent à l’eau. Qu’est-ce qui reste ?

La vie est un naufrage. L’au-delà un paradis fiscal.

 

2 PERSONNAGES

 

Patrick

Nathalie

 

Les deux personnages peuvent être interprétés par les mêmes comédiens

tout au long de la pièce ou par plusieurs comédiens successivement

(ce qui accentuera la dimension comique, onirique et symbolique).

La distribution peut donc être variable en nombre et sexe.

 

Jour 1

 

Bruit de vagues et de mouettes. À mesure que le bruitage s’estompe, la lumière se fait progressivement sur un îlot. Quelques rochers en fond de scène (avec accès aux coulisses de part et d’autre). Un peu de sable. Deux palmiers malingres. Une bouée de sauvetage marquée Costa Mucho accrochée au tronc d’un des deux palmiers. Quelques objets sont épars sur le rivage (côté scène, la salle figurant l’océan). Ces accessoires, dissimulés derrière des rochers ou enfouis dans le sable, ne deviendront visibles que lorsque les personnages les trouveront. Un homme et une femme en tenues estivales gisent inconscients sur le sol, lui style beauf et elle plus sophistiquée. La sonnerie d’un portable retentit. L’homme se réveille. La sonnerie s’arrête. Il regarde autour de lui, semblant ne pas savoir où il est. Il se lève et fait le tour de l’île, disparaissant un instant (sortant à jardin et rentrant à cour). Toujours aussi désorienté, il aperçoit le portable par terre et le ramasse. Il l’observe un instant avec curiosité puis compose un numéro.

 

Patrick – Oui Christelle, c’est moi. Écoute… Je viens de me réveiller, là, et… Je ne comprends pas… Je suis sur une sorte de plage… Je ne sais pas si… On avait une escale de prévue ou bien… Mais toi, tu es où ? Bon, rappelle-moi dès que tu as ce message…

 

Il repose le téléphone, et aperçoit la femme, toujours allongée, comme si elle dormait. Il la regarde, intrigué.

 

Patrick – Excusez-moi, je… (Comme la femme ne bouge pas, il hausse le ton) Oh, est-ce que vous m’entendez ? (Elle ne réagit toujours pas, il la secoue en hurlant presque) Eh, réveillez-vous ! (Aucune réaction) Ma parole, elle est ivre morte… (Pris d’un doute) Ou alors, elle est vraiment morte…

 

Il jette un nouveau regard étonné autour de lui. Puis il refait le tour de l’île, disparaissant derrière le rocher. Pendant ce temps, la femme reprend conscience et se lève, dans un état second. L’homme revient et tombe nez à nez avec elle. Il sursaute.

 

Patrick – Oh putain ! Vous m’avez fait peur…

 

Nathalie – Merci.

 

Patrick – Vous n’auriez pas vu ma femme, par hasard ?

 

Nathalie – Votre femme ?

 

Patrick – Oui, ma femme. Christelle.

 

La femme à son tour regarde autour d’elle.

 

Nathalie – Mais on est où, là ?

 

Patrick – Sur une île, apparemment. Enfin, un îlot, plutôt.

 

Nathalie – Une île ?

 

Patrick – Oui. Une île déserte.

 

Nathalie – Et vous avez vu quelqu’un ?

 

Patrick – Je vous dis que c’est une île déserte ! À part vous, je n’ai vu personne…

 

Nathalie – Et qu’est-ce qu’on fait là ?

 

Patrick – Je comptais un peu sur vous pour me le dire…

 

Le femme dévisage l’homme un instant.

 

Nathalie – Mais je vous reconnais, vous…

 

Patrick – Ah oui ?

 

Nathalie – Vous aussi, vous étiez sur le Costa Mucho !

 

Patrick – Je faisais une croisière avec ma femme, pour fêter notre anniversaire de mariage. Enfin, c’était surtout une idée de Christelle, parce que moi, les croisières…

 

Nathalie – Christelle ! C’est ça, je me souviens… Une grosse, avec un chemisier orange. On était assises juste en face, hier, à la soirée du capitaine.

 

Patrick – Le thème c’était Halloween, mais elle trouvait que les citrouilles, ça ne l’avantageait pas… Alors elle a eu l’idée de s’habiller en orange…

 

Nathalie – C’est ça, oui… Le capitaine m’a invitée à danser… Et après, je ne me souviens plus de rien…

 

Patrick – C’est bizarre, moi non plus…

 

Nathalie – Comment on est arrivé là ?

 

Patrick – Aucune idée.. Où est le bateau ?

 

Nathalie – Il est peut-être de l’autre côté.

 

Patrick – De l’autre côté ?

 

Nathalie – De l’autre côté de l’île !

 

Patrick – J’ai déjà fait le tour deux fois. Et croyez-moi, ça ne prend que le temps de le dire.

 

Nathalie – Vous pensez qu’on a fait naufrage ?

 

Patrick – Un naufrage ?

 

Nathalie – Pourquoi on nous aurait abandonnés volontairement tous les deux sur cet îlot ?

 

Patrick – Je n’en sais rien.

 

Nathalie – C’est peut-être un jeu… (Il lui lance un regard perplexe) Une animation. Pour distraire les passagers pendant la traversée.

 

Patrick – Comme l’Île de la Tentation, vous voulez dire ?

 

Elle le regarde un peu inquiète.

 

Nathalie – Vous êtes vraiment sûr qu’on est sur une île ?

 

Patrick – Un bout de rocher entouré d’eau de partout… Comment vous appelez ça, vous ?

 

Nathalie – Je ne sais pas… C’est peut-être une île seulement à marée haute…

 

Patrick – Comment ça, à marée haute ?

 

Nathalie – Comme le Mont-Saint-Michel.

 

Patrick – Ça ne ressemble pas du tout au Mont-Saint-Michel…

 

Nathalie – Ça m’est arrivé une fois, du côté de Saint-Malo.

 

Patrick – Tout à l’heure, c’était le Mont-Saint-Michel…

 

Nathalie – Ça revient au même. On était allées voir le tombeau de Chateaubriand, avec maman.

 

Patrick – Au Mont-Saint-Michel ?

 

Nathalie – À Saint-Malo ! Les Mémoires d’Outre-tombe, vous connaissez quand même ?

 

Il lui lance un regard agacé.

 

Patrick – Vous êtes prof, vous, non ?

 

Nathalie – Professeur de français, oui. Comment vous savez ça ?

 

Patrick – Je ne sais pas, une intuition…

 

Nathalie – Bref, on y était allées à pied, avec maman. C’était une belle promenade. On a fait quelques photos du tombeau de ce grand homme, on s’est promenées un peu. Quand on a voulu rentrer, on s’est rendu compte qu’on était entourées d’eau de partout.

 

Patrick (la tête ailleurs) – Sans blague…?

 

Nathalie – On avait oublié la marée ! Il a fallu attendre quatre heures avant de pouvoir retourner sur le continent. Quatre heures, vous vous rendez compte ?

 

Patrick – Quatre heures ?

 

Nathalie – Le temps que la mer redescende, et qu’on puisse regagner la côte à pied !

 

Patrick – Ah oui…

 

Nathalie – Le pire c’est qu’on reprenait le train le soir même pour rentrer à Paris. Le temps de passer à l’hôtel récupérer les bagages… Quand on est arrivées sur le quai, le chef de gare avait déjà sifflé le départ.

 

Patrick (ironique) – Quelle aventure…

 

Nathalie – J’espère qu’on ne va pas devoir attendre quatre heures sur cette île.

 

Patrick – Pourquoi, vous avez un train à prendre ?

 

Nathalie – Non, je ne crois pas…

 

Patrick (énervé) – Un tombeau… Putain, vous allez nous porter la poisse, oui…

 

Nathalie – Pourquoi vous dites ça ?

 

Patrick – C’est cet îlot qui sera notre tombeau si personne ne vient nous chercher !

 

Nathalie – Je vous dis, c’est peut-être qu’à marée haute…

 

Patrick – Vous commencez à me gonfler avec votre marée !

 

Nathalie – C’est juste une hypothèse…

 

Patrick – Oui, ben c’est une hypothèse à la con ! Et puis qu’est-ce qui vous dit qu’on est à marée haute, d’abord ?

 

Nathalie – Je ne sais pas… J’essaie d’être un peu optimiste…

 

Patrick – Optimiste ? Ouais… Parce que si on était à marée basse, plutôt… Dans quatre heures, on n’aura plus qu’à monter chacun en haut d’un cocotier…

 

Nathalie – Ils n’ont pas l’air bien gros…

 

Patrick – Et puis vous voyez une côte à proximité, vous ?

 

Nathalie – Non…

 

Patrick – Si on était sur un îlot, comme le Mont-Saint-Michel, on verrait la côte.

 

Nathalie – Oui, évidemment…

 

Patrick – Chateaubriand… Je m’en enfilerais bien un, moi, de Chateaubriand. Bien saignant… Parce que je commence à avoir les crocs… Si encore on avait fait naufrage après le dîner…

 

Elle le regarde soudain avec suspicion.

 

Nathalie – Ce n’est pas un coup monté, au moins ?

 

Patrick – Un coup monté ?

 

Nathalie – Le coup de la panne, on me l’a déjà fait, mais le coup du naufrage… Je ne me sens pas dans mon état normal… Vous m’avez fait boire, c’est ça ? Vous m’avez droguée !

 

Patrick – Non mais ça ne va pas bien, non ?

 

Nathalie – Oui, oh, je connais les hommes…

 

Patrick – Ça ne se voit pas tellement, si je peux me permettre… D’ailleurs, je ne suis pas sûr que j’aurais été très intéressé, figurez-vous.

 

Nathalie – Oui, bon, ça va… Ce n’est pas la peine d’être désobligeant, non plus.

 

Patrick – Et puis je vous rappelle que je suis marié ! Au fait, c’est vrai, ça… Elle est où Christelle ?

 

La femme se fige soudain.

 

Nathalie – Maman !

 

Patrick – Ah non ! Vous n’allez pas appeler votre mère, maintenant !

 

Nathalie – Maman, elle aussi elle était sur le Costa Mucho !

 

Patrick – Ah oui…? Ah merde…

 

Nathalie – Oh mon Dieu ! Vous croyez qu’ils sont tous morts ?

 

Patrick (ailleurs) – Tous ?

 

Nathalie – Tous les autres passagers ! Ceux qui étaient avec nous sur le paquebot !

 

Patrick – Je ne sais rien… Je ne comprends pas…

 

Un temps.

 

Nathalie – On est peut-être en Grèce.

 

Patrick – En Grèce ? Pourquoi en Grèce ? Il y a cinq minutes vous misiez sur le Mont-Saint-Michel.

 

Nathalie – C’était une croisière en Méditerranée, non ?

 

Patrick – La Grèce, c’est quand même plus grand que ça.

 

Nathalie – Il y a beaucoup d’îles, en Grèce. Certaines sont sûrement toutes petites.

 

Patrick – Remarquez, c’est tellement le foutoir, ici… Ça pourrait être la Grèce…

 

Nathalie – J’y suis allée il y a quelques années, avec maman… Mais je ne reconnais pas du tout.

 

Patrick – En tout cas, si on est en Grèce, il faut abandonner tout espoir de regagner la côte à pied à marée basse.

 

Nathalie – Pourquoi ça ?

 

Patrick – Mais parce qu’il n’y a pas de marées en Méditerranée.

 

Nathalie – Ah oui, c’est vrai.

 

Patrick – Ben oui. Je ne connais peut-être pas… Chateaubriand, mais au moins je sais qu’il n’y a pas de marées en Méditerranée.

 

Nathalie – Enfin, il y en a, mais… elles sont de très faibles amplitudes.

 

Patrick – C’est ça… De très faibles amplitudes…

 

Nathalie – Ben oui.

 

Patrick – Un naufrage… Je rêve… Avec le pognon que ça m’a coûté, cette putain de croisière sur le Costa Mucho…

 

Nathalie – Vous êtes vraiment obligé de placer au moins une fois le mot putain dans chacune de vos phrases ?

 

Complètement déboussolé, il n’entend même pas cette remarque.

 

Patrick – Oh putain… Qu’est-ce que vous disiez ?

 

Nathalie – Non rien, je… Je me demandais si…

 

Patrick – C’est quand même flippant, non ? Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

 

Nathalie – Je ne sais pas… Le Titanic, c’était à cause d’un iceberg.

 

Patrick – Les icebergs, c’est très rare, en Méditerranée.

 

Nathalie – Surtout en été…

 

Patrick – Non, c’est peut-être un récif…

 

Nathalie – Un récif ? Il y a des récifs, en pleine mer ? Au beau milieu de la Méditerranée ?

 

Patrick – Il y a bien des îlots ! Comme celui sur lequel on vient de s’échouer.

 

Nathalie regarde la mer, côté salle.

 

Nathalie – Vous vous rendez compte ? Si ça se trouve, le bateau est juste là, sous nos pieds, par quelques mètres de fond. Avec tous ses passagers à bord…

 

Patrick – Vous croyez qu’on est les seuls survivants ?

 

Nathalie – Je ne sais pas.

 

Patrick – Ça devait être un récif comme celui-là, mais sans palmiers pour signaler sa présence.

 

Nathalie – Mais pour les récifs, il y a des cartes. Des cartes maritimes. C’est comme quand on voyage en voiture, il y a des cartes pour vous indiquer où sont les montagnes, et les routes pour les traverser. Sans risquer de s’écraser dessus…

 

Patrick – Des cartes… Encore faut-il les regarder, les cartes ! Et savoir les lire… Rien qu’à voir la gueule du capitaine… On aurait dû se méfier.

 

Nathalie – Pourquoi ça ?

 

Patrick – Il ressemblait plus à un danseur de tango qu’à un vieux loup de mer, voilà pourquoi !

 

Nathalie – D’accord, il ne portait pas de pull marin, il n’avait pas la barbe, et il ne fumait pas la pipe… Mais tout de même, pour être capitaine d’un paquebot comme le Costa Mucho… Il faut faire des études.

 

Patrick – Tu parles… Maintenant, n’importe quel crétin peut conduire un pétrolier ! Il était argentin, c’est ça ?

 

Nathalie – Italien.

 

Patrick – En tout cas, avant de devenir capitaine, il avait sûrement pris plus de cours de danse de salon que de pilotage en mer.

 

Nathalie – Vous avez l’air d’en connaître un rayon, dites-moi… Et vous faites quoi, comme métier, vous ?

 

Patrick – Je suis chauffeur routier.

 

Nathalie – Ah oui… J’imagine que ça fait de vous un grand spécialiste de la navigation maritime.

 

Patrick – J’essaie de comprendre ce qu’on fout là, c’est tout.

 

Un temps.

 

Nathalie – Tout de même, il avait de la classe… Dans son uniforme blanc, avec sa casquette à visière… Et croyez-moi, il dansait très bien le tango !

 

Patrick – La fameuse soirée du capitaine… Il faut bien que la croisière s’amuse… Surtout ces dames…

 

Nathalie – Il faut reconnaître qu’il avait plutôt belle allure.

 

Patrick – N’empêche que c’est sûrement à cause de ce gigolo si on est échoués ici.

 

Nathalie (chantant et esquissant un pas de danse) – Besame, besame mucho… Je m’en souviens, c’est ce que jouait l’orchestre juste avant que le bateau coule.

 

Patrick – Vous vous souvenez du naufrage ?

 

Nathalie – Non… Je me rappelle seulement que j’étais dans les bras du capitaine. C’est lui qui me faisait danser, justement. J’en ai encore le coeur qui chavire…

 

Patrick – Besame… Ça on peut dire qu’ils nous ont bien baisés, oui.

 

Nathalie – Je vous en prie, ce n’est pas la peine d’être vulgaire !

 

Patrick (chantant lui aussi) – Cuestame, cuestame mucho… Si au lieu de faire danser ces dames au bal du capitaine, ce vieux maquereau était resté à son poste pour tenir le manche…

 

Nathalie – Quel manche ?

 

Patrick – Oui enfin… Le gouvernail, si vous préférez.

 

Nathalie – Oui, parce que le manche…

 

Patrick – Il n’empêche que si on a fait naufrage, c’est bien parce que ce crétin s’y est pris comme un manche !

 

Nathalie – Qu’on le veuille ou non… Le capitaine est le seul maître à bord après Dieu.

 

Patrick ramasse une casquette de marin, sur le sol.

 

Patrick – Eh ben il semblerait que Dieu est mort…

 

Il met la casquette. Elle le regarde, consternée.

 

Nathalie – Non…

 

Patrick – Au moins, il m’a laissé sa casquette. Parce qu’avec cette chaleur…

 

Nathalie – Mais c’est affreux… Vous croyez que maman est morte aussi ?

 

Patrick – Je ne sais pas… Elle savait nager ?

 

Nathalie – Non…

 

Patrick – Dans ce cas, à moins d’un miracle…

 

Nathalie – Et votre femme, elle savait nager ?

 

Patrick – Dans une piscine, oui… De toutes façons, en cas de naufrage, vous savez… Passées quelques heures, ça ne change pas grand chose.

 

Nathalie – Alors à cette heure-ci, vous êtes probablement veuf.

 

Patrick – Ouais… Et vous orpheline.

 

Nathalie – C’est tout l’effet que ça vous fait ?

 

Patrick – Le pire n’est jamais sûr… Le meilleur non plus, d’ailleurs… Tant qu’on n’a pas reçu les faire-part…

 

Nathalie – Et puis ça vous dérangerait de retirer cette casquette ?

 

Patrick – Pourquoi ça ?

 

Nathalie – Je ne sais pas… Je trouve ça indécent… Si ce pauvre homme a coulé avec son bateau.

 

Patrick – Très bien… Si vous préférez que j’attrape une insolation…

 

Il retire sa casquette à regret.

 

Nathalie – Oh mon Dieu… Dire que c’est moi qui ait invité ma mère à faire cette croisière… C’était son cadeau d’anniversaire, pour ses 60 ans…

 

Nathalie semble au bord des larmes.

 

Patrick – Ah non, vous n’allez pas vous mettre à chialer… Et puis je vous dis, on n’en sait rien… Peut-être que c’est nous qui sommes tombés du bateau.

 

Nathalie reprend espoir.

 

Nathalie – Ou alors, ils sont sur un autre îlot, comme celui-là.

 

Patrick – Ou à trente dans un petit canot pneumatique, genre boat people.

 

Nathalie – C’est affreux. Rien que d’y penser… J’en ai des crampes d’estomac.

 

Patrick – Oui, moi aussi… Mais moi c’est plutôt parce que je n’ai rien becqueté depuis hier soir.

 

Silence.

 

Nathalie – Pourquoi est-ce qu’il a fallu que ça tombe sur nous ?

 

Patrick semble apercevoir quelque chose par terre.

 

Patrick – Je ne sais pas.

 

Il se penche et ramasse discrètement quelque chose par terre sous un des deux palmiers.

 

Nathalie – Vous croyez au destin, vous ?

 

Patrick – Le destin ?

 

Malheureusement, son geste n’échappe pas à l’attention de Nathalie.

 

Nathalie – Qu’est-ce que c’est ?

 

Patrick – Un Bounty.

 

Nathalie – Alors c’est tout ce qu’on a pour survivre en attendant les secours ? Un Bounty pour deux.

 

Patrick – Pour deux ?

 

Nathalie – On partage, non ?

 

Patrick – C’est moi qui l’ai trouvé, ce Bounty… (Elle le fusille du regard) Ok, on partage…

 

Nathalie – Il vaudrait peut-être mieux le garder pour quand on aura vraiment faim.

 

Patrick – Mais j’ai vraiment faim !

 

Il déballe le Bounty, le coupe en deux, lui donne la moitié et mange la sienne.

 

Patrick – Oh putain, c’est bon…

 

Elle l’observe avec un air offusqué, puis se résigne à manger sa moitié.

 

Nathalie – Si on nous retrouve, on nous appellera les rescapés du Bounty.

 

Il lui lance un regard d’incompréhension.

 

Nathalie – Ah, vous ne connaissez pas non plus ?

 

Patrick – Quoi ?

 

Nathalie – Le film ! Les Rescapés du Bounty !

 

Patrick – Un film ?

 

Nathalie – Si on doit passer beaucoup de temps ensemble sur cette île, je me demande de quoi on va bien pouvoir parler…

 

Patrick – Je ne vous oblige pas à parler.

 

Elle reste silencieuse un instant en mâchant son Bounty.

 

Patrick – D’ailleurs, le film, ce n’est pas Les Rescapés du Bounty, c’est Les Révoltés du Bounty…

 

Nathalie – Alors vous allez quand même au cinéma de temps en temps…

 

Patrick – Ouais… Ils font naufrage, et ils finissent par se bouffer entre eux.

 

Nathalie – Là vous confondez avec le Radeau de la Méduse…

 

Il lui lance un regard agacé, mais ne répond pas.

 

Nathalie – C’est assez brumeux, tout de même…

 

Patrick – Quoi, cette histoire ?

 

Nathalie – Le temps ! Il y a du brouillard, non ?

 

Patrick – Même dans le brouillard, maintenant, on peut éviter les récifs. Il y a des radars.

 

Nathalie – Non, je veux dire, s’il y avait une côte, là, pas très loin, on ne la verrait pas forcément.

 

Patrick – Je ne sais pas… J’ai perdu mes lunettes dans le naufrage…

 

Nathalie – Ah vous aussi…

 

Patrick – Ce n’est peut-être pas la brume, alors, si on ne voit pas bien…

 

Un temps.

 

Nathalie – Je vais aller faire le tour de l’île, pour me faire une idée par moi-même.

 

Patrick – Ok.

 

Nathalie – Vous ne venez pas avec moi ?

 

Patrick – Même sans vos lunettes, vous ne risquez pas de vous perdre. Pourquoi je viendrais avec vous ?

 

Nathalie – Pour me tenir compagnie…

 

Patrick – Tout à l’heure, vous trouviez que je manquais de conversation… Vous avez la trouille, c’est ça ?

 

Nathalie – Mais pas du tout !

 

Patrick – Ouais… Vous avez quand même besoin de moi, mais vous ne voulez pas l’admettre.

 

Nathalie – Très bien, restez ici, j’y vais…

 

Nathalie disparaît derrière le rocher.

 

Patrick – Restez ici… Où voulez-vous que j’aille, de toutes façons…

 

Un temps. Il aperçoit à nouveau quelque chose par terre. Il ramasse un autre Bounty, vérifie qu’elle n’est pas là, et le mange. Nathalie revient avec une valise.

 

Patrick – Vous partez en voyage ?

 

Nathalie – Très drôle.

 

Patrick – Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

Nathalie – Une valise.

 

Patrick – Oui, merci. Même sans mes lunettes, je vois bien que ce n’est pas ma femme.

 

Nathalie – J’ai trouvé ça de l’autre côté, sur le rivage. Vous n’aviez rien vu, tout à l’heure ?

 

Patrick – Peut-être qu’elle vient de s’échouer. En tout cas, ce n’est pas ma valise. J’imagine que ce n’est pas la vôtre non plus.

 

Nathalie – Non, malheureusement… Qu’est-ce qu’on fait ?

 

Patrick – Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ?

 

Nathalie – On l’ouvre ou pas ?

 

Patrick – Pourquoi on ne l’ouvrirait pas ?

 

Nathalie – Elle n’est pas à nous cette valise.

 

Patrick – Et alors ?

 

Nathalie – Moi je n’aimerais pas qu’un inconnu fouille dans ma valise.

 

Patrick – La personne à qui appartient cette valise est sans doute en train de se faire bouffer par les poissons à l’heure qu’il est, alors bon…

 

Nathalie – Vous croyez ?

 

Patrick – Il n’y a sûrement que des fringues et une brosse à dents, mais on ne sait jamais.

 

Nathalie – Une brosse à dents et quelques vêtements de rechange, je ne serais pas contre.

 

Patrick – Ouais… Ben moi, je préférerais quelque chose à bouffer.

 

Nathalie – Vous ne pensez qu’à manger, vous ?

 

Patrick – Bon sang, allez-y, ouvrez-la, cette putain de valise ! Qu’on en finisse !

 

Nathalie – D’accord… (Elle va pour ouvrir la valise mais se ravise) Pourquoi moi ?

 

Patrick – Pourquoi pas ?

 

Nathalie – Je ne sais pas… C’est quand vous avez dit… qu’on en finisse.

 

Patrick – Et alors ?

 

Nathalie – C’est peut-être une valise piégée.

 

Patrick – Tout à l’heure vous m’accusiez de vous avoir kidnappée pour vous faire subir les derniers outrages… Maintenant une valise piégée… Vous êtes du genre parano, vous…

 

Nathalie – Je me méfie du genre humain en général, et des hommes en particulier, c’est tout.

 

Patrick – Ok, vous avez raison. Je comprends tout, maintenant. Des terroristes nous ont abandonnés sur cette île déserte avec une valise pour qu’on se fasse sauter le caisson en l’ouvrant. Sans risquer de causer des dégâts collatéraux…

 

Nathalie – Et pourquoi pas ?

 

Patrick – C’est un peu tordu, non ?

 

Nathalie – Ces gens-là sont souvent assez tordus.

 

Patrick – Tout de même.

 

Nathalie – Eh ben allez-y. Ouvrez-la, vous !

 

Patrick – Pas de problème.

 

Il s’apprête à ouvrir la valise, avec malgré tout une petite appréhension. Mais la serrure résiste.

 

Nathalie – Alors ?

 

Patrick – C’est fermé à clef.

 

Nathalie – Faites voir.

 

Elle sort une épingle de ses cheveux, la tord, et crochète la serrure sous le regard étonné de Patrick. La valise s’ouvre.

 

Nathalie – Et voilà.

 

Patrick – On dirait que vous avez fait ça toute votre vie…

 

Nathalie – C’est maman qui m’a appris à faire ça.

 

Patrick – Tiens donc ? C’est marrant, votre mère, je la voyais plutôt en train de tricoter que de crocheter des serrures…

 

Nathalie – On peut faire des tas de choses avec des aiguilles à tricoter… J’en ai toujours une sur moi…

 

Il la regarde avec un air un peu inquiet.

 

Patrick – Et alors, qu’est-ce qu’il y a dans cette valise ?

 

Nathalie regarde à l’intérieur.

 

Nathalie – Vous n’allez pas le croire.

 

Patrick – Quoi ?

 

Il s’approche et regarde à l’intérieur de la valise.

 

Patrick – Non…

 

Nathalie – Une valise pleine de billets de banque !

 

Patrick – C’est dingue…

 

Nathalie – Il y a de quoi rembourser la dette de la Grèce.

 

Patrick – Ce n’est pas la première idée qui me serait venue à l’esprit, mais c’est vrai que ça fait un sacré paquet de fric.

 

Nathalie – Ça doit venir du bateau.

 

Patrick – Qui peut bien partir en croisière avec une valise remplie de billets de banque ?

 

Nathalie – Surtout qu’on était en formule tout compris.

 

Patrick – Sauf la boutique duty free.

 

Nathalie – Je ne vois pas quelqu’un emmener une valise pleine de billets de 500 euros juste pour dévaliser la boutique duty free…

 

Patrick – Bon… On partage ?

 

Nathalie – C’est moi qui l’ai trouvée…

 

Patrick – Je vous ai donné la moitié de mon Bounty.

 

Nathalie – De toute façon, qu’est-ce qu’on peut faire de tout cet argent sur une île déserte ? Vous voyez une boutique duty free, dans les parages ?

 

Patrick – Oui, remarquez, ce n’est pas faux…

 

Nathalie – Sur une île déserte, les billets de 500 euros… Ça ne vaut pas plus que des billets de Monopoly.

 

Patrick – Ouais… Il aurait mieux valu que celle valoche soit pleine de charcuterie.

 

Nathalie – Une valise remplie de cochonnaille… Comme dans La Traversée de Paris. C’est sûr que cette île, on ne mettrait pas toute la nuit pour la traverser…

 

Patrick – Quoi ?

 

Nathalie – La Traversée de Paris… Avec Bourvil et Gabin… Ça ne vous dit rien non plus ?

 

Patrick – Si on doit passer le restant de nos jours ensemble sur cet îlot, il va falloir arrêter avec vos citations à la con, hein ? On n’est pas à l’école, ici !

 

Nathalie – Ok. Excusez-moi…

 

Silence.

 

Nathalie – C’est peut-être de l’argent sale.

 

Patrick – Évidemment que c’est de l’argent sale ! Qu’est-ce que vous croyiez ? Que c’était de l’argent de poche ?

 

Nathalie – J’imagine le scénario…

 

Patrick – Vous allez trop au cinéma, vous…

 

Nathalie – Ces billets étaient destinés à payer une livraison de drogue. Et l’échange devait avoir lieu sur le paquebot…

 

Patrick – C’est vrai qu’un bateau de croisière pour les seniors, c’est un lieu d’échange plutôt discret pour des trafiquants de cocaïne.

 

Nathalie – Pour les seniors ? Je vous remercie.

 

Patrick – Je parlais pour votre mère. Il faut avouer que la moyenne d’âge sur ce bateau était quand même assez élevée, non ? Et tous ces retraités, ils n’avaient pas des tronches à sniffer de la coke.

 

Nathalie – Oh mon Dieu ! Et si ces trafiquants veulent récupérer leur valise ?

 

Patrick – Non mais ça ne tient pas debout, votre histoire. Des trafiquants de drogue sur un bateau de croisière…

 

Nathalie – Vous avez une meilleure explication ?

 

Patrick – Je ne sais pas, moi… Un vieux rentier qui voulait planquer ses économies dans un paradis fiscal en profitant d’une escale.

 

Elle referme la valise.

 

Patrick – Qu’est-ce que vous faites ?

 

Nathalie – Cet argent ne nous appartient pas. On le rendra à son légitime propriétaire si on arrive un jour à repartir d’ici.

 

Patrick – Mais si tous les passagers sont morts, et le propriétaire avec !

 

Nathalie – On la dépose aux Objets Trouvés, et si dans un an et un jour, personne n’est venu la réclamer, cette valise pleine de billets est à nous.

 

Patrick – C’est une blague ?

 

Nathalie – Qu’est-ce que vous proposez ? Qu’on monte tous les deux à califourchon sur cette valise, et qu’on rame jusqu’en Grèce en utilisant des liasses de billets de 500 en guise de pagaie ?

 

Patrick – Les secours finiront peut-être par nous repérer…

 

Nathalie – C’est ça… Et si on nous retrouve un jour ? Vous nous imaginez monter dans l’hélicoptère de la gendarmerie avec une valise pleine de billets de banque ?

 

Patrick – Je ne sais pas, moi… On peut enterrer la valise. Et on revient la chercher après…

 

Nathalie – Enterrer ?

 

Patrick – Comme dans l’île au Trésor ! Vous voyez que moi aussi, j’ai lu des livres, dans ma jeunesse…

 

Nathalie – Je vous rappelle que c’est votre femme que vous allez devoir enterrer, si les requins ne l’ont pas bouffée avant. Et moi ma mère…

 

Patrick – Votre mère, votre mère…

 

Nathalie – Quoi, ma mère ?

 

Patrick – J’ai l’impression qu’elle vous étouffait un peu, votre mère, non ?

 

Nathalie – Ah oui ? Vous ne la connaissez même pas !

 

Patrick – Admettez qu’à votre âge, partir en croisière avec sa mère…

 

Nathalie – Et quel âge vous me donnez ?

 

Patrick – J’ai pour principe de ne jamais me prononcer sur ce genre de questions. Mais quels que soient nos âges respectifs, si on ne nous retrouve pas bientôt, je crois qu’on ne sera jamais vieux.

 

Nathalie a un mouvement d’abattement.

 

Nathalie – Combien de temps vous croyez qu’on peut tenir comme ça ?

 

Patrick – Je ne sais pas…

 

Nathalie – On peut se passer de manger pendant plusieurs jours… Un petit régime de temps en temps…

 

Patrick – C’est ça… On n’a qu’à dire qu’on commence le ramadan aujourd’hui…

 

Nathalie – Je vous en prie… Je déteste les plaisanteries xénophobes.

 

Patrick – En dernier recours, l’un d’entre nous pourra bouffer l’autre pour tenir un peu plus longtemps…

 

Nathalie – Vous plaisantez, là ou bien…?

 

Il laisse planer le doute.

 

Patrick – En tout cas, on ne peut pas se passer de boire plus d’une journée ou deux. Surtout avec cette chaleur. Je me taperais bien une bonne bière, moi.

 

Nathalie – Il faudrait qu’on puisse alerter les secours. Vous avez un téléphone portable ?

 

Patrick – Il y en a un là. Je pensais que c’était le vôtre.

 

Il prend le téléphone.

 

Patrick – Pas de réseau.

 

Nathalie – On pourrait allumer un feu de détresse, pour signaler notre présence ?

 

Patrick (ironique) – Super… Vous avez des allumettes ? Je vais chercher le bois…

 

Nathalie – Donnez-moi ce téléphone. Il y a peut-être plus de réseau de l’autre côté.

 

Elle disparaît derrière le rocher. Il aperçoit quelque chose par terre, dépassant du sable, et le ramasse. C’est une canette de bière. Il l’ouvre et boit. Elle revient avec un parasol plié. Il planque sa canette à la hâte.

 

Patrick – Alors ?

 

Nathalie – Pas de réseau non plus par là-bas. Mais j’ai trouvé un parasol. Il y a deux transats, aussi. Ce sont les courants qui ont dû déposer ça sur l’île.

 

Il sort. Elle déplie le parasol et le pose. Il revient avec deux transats, qu’il installe. Ils s’asseyent sous le parasol.

 

Patrick – On aurait presque l’impression d’être en vacances…

 

Nathalie – Si seulement on avait quelque chose à boire…

 

Il boit une gorgée de la canette. Elle lui jette un regard étonné et envieux.

 

Patrick – Regardez dans le sable, là.

 

Elle fouille dans le sable et trouve une canette de Coca. Elle se rassied et boit sa canette.

 

Patrick – Apparemment, sur le Costa Mucho, en cas de naufrage aussi, c’est la formule tout compris.

 

Nathalie – Tout ça est de plus en plus bizarre.

 

Patrick – Non, tu crois ?

 

Nathalie (offusquée) – Alors on se tutoie, maintenant ?

 

Patrick – Si on doit finir nos jours ensemble sur cette île déserte, je pense qu’on finira par atteindre un certain niveau d’intimité.

 

Nathalie – Un certain niveau d’intimité ? Qu’est-ce que vous entendez par là ?

 

Patrick – On n’aura pas trop le choix, voilà.

 

Nathalie – C’est très galant, ce que vous dites.

 

Patrick – C’est un fait. On n’est que deux. On n’aura pas le choix. Comme Adam et Eve…

 

Nathalie – Le choix ? On dirait que vous considérez l’amour comme un magasin plus ou moins bien achalandé.

 

Patrick – Oui, oh, ça va… Moi au moins, j’étais en croisière sur Le Costa Mucho avec ma femme. Pas avec ma mère…

 

Nathalie – C’est ça… Essayez, pour voir… Je vous apprendrai ce qu’on peut faire avec des aiguilles à tricoter…

 

Le téléphone portable se met à sonner. Ils restent tous les deux figés de surprise.

 

Patrick – Eh ben répondez !

 

Elle se précipite sur le téléphone et prend l’appel.

 

Nathalie – Oui… ? La valise… Ah non, je suis désolée, je… Je n’écoutais pas la radio… Non, non, ce n’est pas grave… Oui, merci, vous aussi…

 

Elle reste figée un instant, le portable à la main. Patrick affiche un air consterné.

 

Patrick – Qu’est-ce qu’ils vous ont demandé ?

 

Nathalie – Ils m’ont demandé… si je connaissais le montant de la valise.

 

Patrick – La valise ?

 

Nathalie – Oui… La valise.

 

Patrick – Quelle valise ?

 

Nathalie – Cette valise-là, j’imagine. Pas la valise RTL. Encore que… Maintenant que j’y pense, j’ai un doute…

 

Patrick – C’est RTL qui vous appelle, vous êtes en direct avec des millions d’auditeurs et vous n’en profitez pas pour leur signaler qu’on a fait naufrage ?

 

Nathalie – Je suis désolée, j’étais un peu surprise. Je n’y ai pas du tout pensé.

 

Patrick – Donnez-moi ce téléphone ! Je vais les rappeler…

 

Il prend le téléphone et appuie sur la touche rappel.

 

Patrick – Et merde, plus de réseau…

 

Nathalie – C’est dingue quand même… Si c’était vraiment la radio… Vous vous rendez compte ? Pour un peu on gagnait la valise RTL…

 

Patrick – Mais on l’a déjà, cette putain de valise ! Si vous voulez savoir combien elle contient, vous n’avez qu’à compter les billets !

 

Nathalie – C’est vrai vous avez raison… D’habitude, ils demandent le montant avant d’envoyer la valise ? C’est bizarre, non ?

 

Patrick – C’est tout ce que vous trouvez bizarre, vous ?

 

Ils restent tous les deux prostrés un moment.

 

Patrick – Vous savez quoi ?

 

Nathalie – Quoi ?

 

Patrick – Je me demande si ma femme ne me trompe pas.

 

Nathalie – Pourquoi vous dites ça ?

 

Patrick – Je ne sais pas, je la trouve un peu distante, en ce moment.

 

Nathalie – Non, je veux dire, pourquoi vous me dites ça, là, maintenant ? À moi.

 

Patrick – Je ne sais pas, je… À qui voulez-vous que je le dise ? Vous voyez quelqu’un d’autre sur cette île avec qui je pourrais parler de ça ?

 

Nathalie – Mais je m’en fous, moi, si votre femme vous trompe ou pas. Non mais vous vous rendez compte de la situation dans laquelle on est ? Alors que vous soyez cocu ou pas… Vous croyez vraiment que c’est le problème, là, tout de suite ?

 

Patrick – Si on ne peut plus parler de rien…

 

Un temps.

 

Nathalie – Et puis c’est votre femme qui devrait être jalouse, non ? De vous savoir tout seul sur une île déserte avec une charmante jeune femme !

 

Patrick – Bon d’accord, alors je vous écoute. De quoi vous voulez qu’on parle ?

 

Nathalie – Je ne sais pas moi… Il faudrait s’organiser un peu.

 

Patrick – S’organiser ?

 

Nathalie – Pour survivre. En autonomie complète. Vous avez lu Naufragé Volontaire, d’Alain Bombard ?

 

Patrick – Vous n’allez pas recommencer…

 

Nathalie – Pardon… Vous savez pêcher ?

 

Patrick – Avec une canne à pêche, oui.

 

Nathalie – Apparemment, les courants ramènent pas mal de choses par ici. On peut toujours espérer qu’ils nous apportent une canne à pêche dernier modèle.

 

Patrick – Ou mieux, qu’une boîte de sardines à l’huile ou de maquereaux au vin blanc vienne s’échouer de temps en temps sur notre plage privée.

 

Un temps.

 

Nathalie – Notre plage privée… C’est vrai, après tout. Quand on y songe. Cette île est à nous.

 

Patrick – À nous ?

 

Nathalie – Si elle ne figurait sur aucune carte, dans les eaux internationales.

 

Patrick – Ah oui ?

 

Nathalie – Juridiquement, je pense qu’on pourrait déclarer notre indépendance et fonder un état.

 

Patrick – C’est petit pour un pays, non ?

 

Nathalie – C’est assez grand pour un paradis fiscal.

 

Patrick – Remarquez, ce n’est pas con… (Désignant la valise) Et on a déjà la mise de fonds de départ.

 

Nathalie – Si on nous demande de rendre cet argent, on dira qu’on n’a signé aucun accord d’extradition.

 

Patrick – Si ça se trouve, tout ce fric, c’est celui que les passagers ont payé pour cette croisière hors de prix sur ce putain de rafiot qui a fait naufrage.

 

Nathalie – Vous avez raison… Finalement, ça n’est que justice si tout ça nous revient…

 

Un temps.

 

Patrick – J’ai l’impression qu’on s’enfonce, là…

 

Nathalie – C’est clair. Si on reste ici trop longtemps, on finira par devenir fous.

 

Patrick – Non, je veux dire, on s’enfonce vraiment.

 

Nathalie – Vous êtes sûr ?

 

Patrick – Je ne sais pas… J’ai l’impression que tout à l’heure, la plage était plus grande…

 

Nathalie – Ça doit être le réchauffement climatique.

 

Patrick – Ou la marée… C’est vrai, même en Méditerranée, il y a une petite marée.

 

Nathalie – On voit de moins en moins, non ?

 

Patrick – La nuit va bien finir par tomber.

 

Nathalie – Comment on s’organise pour dormir ?

 

Patrick – Vous y tenez, à votre organisation…

 

Nathalie – Vous prenez quel côté ?

 

Patrick – On n’a pas de lit !

 

Nathalie – Quel côté de l’île !

 

Patrick – Il vaut mieux qu’on reste groupés, non ?

 

Nathalie – Groupés ? Qu’est-ce que vous entendez par là, exactement ?

 

Patrick – Groupés… Je veux dire solidaires…

 

Nathalie – Ok…

 

Patrick (lui mettant une main sur l’épaule) – Allez, je crois qu’on est partis sur un mauvais pied, tous les deux… Puisqu’on est coincés ici pour un moment, autant prendre les choses du bon côté, non ?

 

Nathalie (réticente) – Bon, on ne va pas se coucher tout de suite, non plus. Vous avez envie de dormir, vous ?

 

Patrick – Vous avez raison, admirons le coucher de soleil…

 

Il s’assied près d’elle.

 

Nathalie – Vous me draguez, là ?

 

Patrick – Mais pas du tout !

 

Nathalie – Désolée, je croyais.

 

Patrick – Il ne faut pas croire à ce qu’on voit, ça ressemble trop à ce qu’on espère.

 

Nathalie – Alors vous aussi, vous succombez au démon de la citation.

 

Patrick – Je ne savais pas que c’était une citation…

 

Nathalie – Ce qu’on espère ? Ma parole, vous vous prenez pour un Don Juan !

 

Patrick – Et vous ? Pour une femme fatale, peut-être ?

 

Nathalie – Ok… On a dit qu’il fallait rester groupés… D’ailleurs, je ne connais même pas votre prénom.

 

Patrick – Patrick.

 

Nathalie – Patrick ? Ah oui, ça… Ça vous va bien.

 

Patrick – Merci… Et vous ?

 

Nathalie – Nathalie. Je sais, ça me va bien aussi…

 

Patrick – Je n’ai rien d’un Don Juan, je sais bien.

 

Nathalie – Ne vous dévalorisez pas non plus. Vous n’êtes pas si mal que ça.

 

Patrick – Vous trouvez ?

 

Nathalie – Ne vous emballez pas non plus…

 

Patrick – Vous en revanche… Vous avez tout d’une femme fatale…

 

Nathalie – Ah oui ?

 

Patrick – À deux sur une île aussi petite… Il était fatal qu’on se rencontre.

 

Nathalie (pour couper court) – Bon, moi je dors. Peut-être qu’on se réveillera demain, et que ce cauchemar sera terminé…

 

Patrick – Vous croyez ?

 

Nathalie – Vous avez quelque chose de mieux à proposer ?

 

Ils s’étendent sur le sable et s’endorment. Le portable se met à sonner. Ils ne l’entendent pas. Bruit de foule dans un espace clos allant en s’intensifiant. Puis le bruit s’estompe à mesure que la lumière baisse.

 

Jour 2

 

La lumière revient progressivement. Patrick et Nathalie se réveillent. Les deux personnages peuvent être interprétés par les mêmes comédiens ou par d’autres (ce qui accentuera la dimension universelle, onirique et symbolique de la pièce). Ils se regardent, et jettent un coup d’oeil autour d’eux.

 

Patrick – Apparemment, ce n’était pas un cauchemar.

 

Nathalie – Ou alors, c’est que le cauchemar continue…

 

Un temps.

 

Nathalie – C’était quoi, vos rêves, à vous, quand vous étiez enfant ?

 

Patrick – Mes rêves ?

 

Nathalie – Qu’est-ce que vous rêviez de faire comme métier, par exemple ?

 

Patrick – Je rêvais de conduire un camion.

 

Nathalie – Alors en somme, vous êtes un homme comblé…

 

Patrick – Vous trouvez que je n’ai pas mis la barre assez haut, c’est ça ?

 

Nathalie – C’est peut-être vous qui avez raison. C’est sympa, de conduire un camion ?

 

Patrick – Pourquoi ? Vous envisagez de passer votre permis poids lourd ?

 

Nathalie – Excusez-moi, je ne voulais pas vous blesser. Et puis vous savez, prof de banlieue, aujourd’hui… On a parfois l’impression de conduire par des chemins caillouteux un camion bourré de nitroglycérine…

 

Patrick – Le Salaire de la Peur…

 

Nathalie – Ça vous plaît ? Je veux dire, par rapport à l’idée que vous vous en faisiez quand vous étiez gosse…

 

Patrick – Au moins, je n’ai pas de patron. En tout cas, je ne suis pas obligé de le supporter toute la journée. Sur la route, on est tout seul. On est peinard. On ne pense à rien.

 

Nathalie – Vous voyagez beaucoup ?

 

Patrick – Je fais l’international.

 

Nathalie – Alors vous devez connaître pas de mal de pays. Plus que moi en tout cas. Parce qu’à part la Grèce…

 

Patrick – Oui. Ça je connais pas mal de pays. Les stations service, surtout…

 

Elle ramasse quelque chose par terre.

 

Nathalie – Vous voulez la moitié d’un Bounty ?

 

Patrick – Où est-ce que vous avez trouvé ça ?

 

Nathalie – Sous le cocotier, là.

 

Patrick regarde du côté de son palmier à lui.

 

Patrick – Il y en a un sous le mien aussi…

 

Il le ramasse. Ils mangent chacun leur Bounty avec un air pensif.

 

Nathalie – Comment ils sont arrivés là, ces Bounty ?

 

Patrick – Le Père Noël, peut-être. Comme il n’y a pas de sapin, il a déposé ça sous un palmier.

 

Nathalie – Ou alors, ils sont tombés de l’arbre.

 

Patrick – Deux cocotiers transgéniques qui produiraient directement des Bounty à la noix de coco…

 

Nathalie – Allez savoir ? Il y a de moins en moins de choses qui m’étonnent, depuis quelque temps.

 

Ils finissent leurs Bounty.

 

Nathalie – Vous avez bien dormi ?

 

Patrick – Comme une souche. Pas vous ?

 

Nathalie – J’ai eu un peu de mal à trouver le sommeil..

 

Patrick – Il fallait compter les moutons.

 

Nathalie – À défaut de moutons, j’ai compté l’argent qu’il y avait dans la valise.

 

Patrick – Ah oui ?

 

Nathalie – Comme ça, s’ils nous rappellent, on pourra leur donner le montant exact.

 

Patrick – Mais puisqu’on a déjà la valise !

 

Nathalie – Oui mais là, elle sera vraiment à nous. Officiellement.

 

Patrick – Dans mon camion, j’écoute souvent RTL.

 

Nathalie – Les routiers sont sympas…

 

Patrick – Je connaissais toujours le montant de la valise, au centime près. Une fois, ils m’ont appelé. Je venais de prendre une auto-stoppeuse. J’avais coupé la radio…

 

Nathalie – J’espère au moins que ça valait le coup… Je veux dire, avec l’auto-stoppeuse.

 

Patrick – Elle s’appelait Christelle. Six mois après, on était mariés.

 

Nathalie – Eh ben… Ce n’est pas banal, comme façon de rencontrer sa femme…

 

Patrick – Vous trouvez ?

 

Nathalie – C’est très romantique… Mais d’après ce qu’on voit dans les films, ce n’est pas l’idée qu’on se fait de la rencontre entre un camionneur et une auto-stoppeuse…

 

Patrick – Je ne sais pas quel genre de films vous regardez.

 

Un temps.

 

Nathalie – Moi quand j’étais petite, j’étais une princesse. C’est ce que me disait ma mère, en tout cas. Quand je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas trop de débouchés, je me suis rabattue sur le métier de prof.

 

Patrick – Ah oui, c’est… Ce n’est pas tout à fait pareil…

 

Nathalie – C’est la meilleure façon que j’ai trouvé de ne pas quitter l’école.

 

Il regarde par terre.

 

Patrick – Tiens, qu’est-ce que c’est que ça, encore ?

 

Nathalie – Une bouteille… Malheureusement, elle est vide…

 

Patrick ramasse la bouteille.

 

Patrick – Ah, pas tout à fait. Regardez, il y a un papier à l’intérieur.

 

Nathalie (s’approchant) – Pas possible… Vous croyez que c’est un message ?

 

Patrick – Un message pour nous vous voulez dire ?

 

Nathalie – Mais c’est nous qui devrions lancer des bouteilles à la mer. Pour appeler au secours. On n’est pas supposés recevoir du courrier.

 

Il prend la bouteille et en extrait le papier.

 

Alors – Alors ?

 

Patrick (lisant) – « Je m’appelle Nathalie, et je suis en dernière année de maternelle à l’École Jules Ferry de Fontenay-aux-Roses dans les Hauts de Seine. Si vous trouvez ce message, merci de me le renvoyer à l’adresse ci-dessous ». Je vous épargne l’adresse…

 

Nathalie – 13 rue des Peupliers.

 

Patrick – Comment vous le savez ?

 

Nathalie – C’est moi qui ai écrit ce message, je m’en souviens maintenant. J’avais six ans.

 

Patrick – Non ? Mais c’est incroyable !

 

Nathalie – J’espérais qu’un prince charmant trouverait un jour cet appel au secours, qu’il m’enverrait sa photo et qu’on finirait par se marier.

 

Patrick – Vous deviez déjà être sacrément désespérée…

 

Nathalie – Merci de me le rappeler.

 

Patrick – Excusez-moi, ce n’est pas ce que je voulais dire.

 

Nathalie – Non, vous avez raison. À mon âge, partir en croisière avec sa mère… Malheureusement, pendant toutes ces années, personne n’a trouvé cette bouteille que j’avais lancée à la mer. Et aujourd’hui, c’est retour à l’envoyeur…

 

Patrick – Pas exactement…

 

Nathalie – Comment ça ?

 

Patrick – C’est moi qui l’ai trouvée, cette bouteille.

 

Nathalie – Sans vouloir vous froisser, vous ne correspondez pas tout à fait à l’idée que je me faisais à l’époque du Prince Charmant.

 

Patrick – Je m’en doute…

 

Nathalie – Surtout, mon Prince Charmant, je ne l’imaginais pas déjà marié. Avec Christelle…

 

Un temps.

 

Patrick – En fait, juste avant cette fameuse soirée du capitaine, ma femme venait de m’annoncer qu’elle voulait divorcer.

 

Nathalie – Après vous avoir emmené en croisière pour fêter votre anniversaire de mariage ?

 

Patrick – Elle voulait qu’on finisse notre histoire en beauté. C’est ce qu’elle m’a dit en tout cas.

 

Nathalie – Peut-être qu’elle avait flashé sur le capitaine…

 

Patrick – J’ai d’abord cru que c’était une blague. Mais quand je me suis réveillé ici, je me suis demandé si ce n’était pas elle qui m’avait poussé par dessus bord.

 

Nathalie – Je suis vraiment désolée. Mais vous savez ce qu’on dit. Une de perdue, dix de retrouvée…

 

Il regarde autour de lui.

 

Patrick – Dix ? Vous êtes sûre ?

 

Nathalie – Enfin, je voulais dire… Vous en retrouverez sûrement une autre…

 

Patrick lui lance un regard amusé.

 

Patrick – Oui… Une peut-être…

 

La lumière baisse progressivement.

 

Nathalie – Vous pensez que ma mère aussi aurait pu me pousser par dessus bord ?

 

Patrick – Allez savoir ? Elle avait peut-être flashé sur le capitaine, elle aussi…

 

Noir.

 

Un beau jour

 

La lumière revient progressivement. Une banderole est tendue entre les deux palmiers : République Autonome de Costa Poco. Les comédiens peuvent être les mêmes que précédemment, ou à nouveau avoir changé.

 

Patrick – Je crois que ça va encore être une belle journée.

 

Nathalie – Oui, une de plus…

 

Patrick – Vous avez bronzé, non ?

 

Nathalie – Vous aussi. Ça vous va très bien…

 

Patrick – Merci.

 

Il tourne les yeux vers la banderole.

 

Patrick – Sans mes lunettes, je n’arrive pas bien à lire ce que vous avez écrit sur cette banderole. C’est un appel au secours ?

 

Nathalie – Plutôt une déclaration d’indépendance.

 

Patrick (plisse les yeux) – République Autonome de Costa Poco. Ah oui, c’est…

 

Nathalie – Fini les bouteilles à la mer… J’ai décidé d’opter résolument pour l’optimisme.

 

Patrick – Très bien… (Un temps) République ? Vous croyez ?

 

Nathalie – Vous préférez royaume ?

 

Patrick – Ça supposerait que vous soyez ma reine…

 

Nathalie – Va pour république.

 

Patrick – On est à la fois les seuls candidats et les seuls électeurs, ça ne va pas être évident de dégager une majorité.

 

Nathalie – À moins que je n’arrive à vous convaincre de voter pour moi…

 

Patrick – Vous êtes déjà l’élue de mon coeur… Si en plus vous réclamez un plébiscite… La dictature n’est pas loin…

 

Nathalie – D’accord, on exercera le pouvoir par alternance.

 

Patrick – Et si on n’arrive pas à s’entendre sur un programme commun ?

 

Nathalie – On pourra toujours faire sécession.

 

Patrick – Il faudra trouver de nouveaux noms pour nos deux pays.

 

Nathalie – Costa Poco du Nord et Costa Poco du Sud ?

 

Un temps.

 

Patrick – Vous croyez qu’on est en train de devenir fous ?

 

Nathalie – C’est peut-être le début de la sagesse.

 

Patrick – Décidément… Vous êtes vraiment très optimiste.

 

Nathalie – On n’a qu’à considérer qu’on est en vacances…

 

Patrick – En vacances ?

 

Nathalie – On n’est pas bien, ici ? Certains payent des fortunes pour acheter une île comme ça et y passer le restant de leur vie.

 

Patrick – Remarquez, c’est vrai, on n’est pas si mal, finalement.

 

Nathalie – La mer, la plage…

 

Patrick – Les Bounty qui tombent directement des arbres…

 

Nathalie – La météo au beau fixe.

 

Patrick – Plus besoin de bosser.

 

Nathalie – De l’argent à ne plus savoir qu’en faire.

 

Patrick – C’est le cas de le dire… On ne peut rien acheter avec…

 

Nathalie – Pas d’impôts.

 

Patrick – Pas de taxes.

 

Nathalie – C’est le paradis.

 

Un temps.

 

Patrick – Vous croyez qu’on est déjà morts ?

 

Nathalie – Allez savoir…

 

Patrick – Je ne pensais pas qu’après ma mort, je finirais dans un paradis fiscal…

 

Un temps.

 

Patrick – C’est curieux, j’ai tendance à oublier ce qui s’est passé avant.

 

Nathalie – Avant quoi ?

 

Patrick – Avant ce qui nous est arrivé.

 

Nathalie – Qu’est-ce qui nous est arrivé ?

 

Patrick – La vie est un naufrage.

 

Nathalie – Ce n’est peut-être pas plus mal après tout, qu’on oublie un peu le passé.

 

Patrick – Je crois que j’étais marié. Avec une femme.

 

Nathalie – Vous faites bien de le préciser.

 

Patrick – Mais je ne me souviens plus de son nom.

 

Nathalie – Christelle.

 

Patrick – C’est ça. Vous vous souvenez ?

 

Nathalie – Christelle. C’est un nom qui ne s’oublie pas.

 

Patrick – Et vous, vous n’aviez pas une mère ?

 

Nathalie – Tout le monde a une mère, non ?

 

Patrick – Oui, je suppose…

 

Nathalie – Vous revoulez un Bounty ?

 

Patrick – Oui, volontiers.

 

Ils mangent chacun leur Bounty.

 

Nathalie – J’ai recompté l’argent qu’il y a dans la valise.

 

Patrick – Et alors ?

 

Nathalie – Il y a un billet de 500 en plus tous les jours.

 

Patrick – Tiens donc…

 

Nathalie – Vous croyez que ce sont les intérêts ?

 

Patrick – C’est le principe de la valise. Tant que personne n’a trouvé le montant exact.

 

Nathalie – En tous cas, ils n’ont jamais rappelé.

 

Silence.

 

Patrick – Vous ne voulez vraiment pas qu’on se tutoie ?

 

Nathalie – Je ne sais pas… Sur une île aussi petite… Garder une certaine distance… C’est une question de salubrité publique, non ?

 

Patrick – Vous avez raison. On n’est que deux. Chacun de nous doit garder une part de mystère.

 

Nathalie – Vous voyez ? Vous aussi vous devenez philosophe.

 

Patrick – Et puis ce vouvoiement entre nous, Christelle, c’est tellement…

 

Nathalie – Je ne m’appelais pas Nathalie, avant ?

 

Patrick – Ça m’étonnerait.

 

Nathalie – Pourquoi ?

 

Patrick – Nathalie, c’est un prénom qu’on n’oublie pas.

 

Un temps.

 

Nathalie – Je ne sais plus très bien… On est en vacances ?

 

Patrick – À la retraite ?

 

Nathalie – À la retraite ? On est si vieux que ça ?

 

Patrick – Ça fait déjà un moment qu’on est là.

 

Nathalie – On a quel âge ?

 

Patrick – En tout cas, vous ne les faites pas.

 

Nathalie – Merci.

 

Patrick – Vous savez ce que je pense ?

 

Nathalie – On n’a pas dit qu’on devait garder chacun une part de mystère ?

 

Patrick – On était faits pour se rencontrer.

 

Nathalie – En tout cas, on n’en rencontrera plus d’autres.

 

Patrick – On ne se quittera jamais.

 

Nathalie – Si on se quittait, on ne saurait pas où aller.

 

Patrick – Dans ce cas, il ne nous reste plus qu’une chose à faire.

 

Nathalie – Vous me faites un peu peur, Patrick…

 

Il remet sa casquette de capitaine, et lui tend la main. Musique : Besame mucho.

 

Patrick – Danser !

 

Nathalie – C’est un ordre ?

 

Patrick – Le capitaine est le seul maître à bord après Dieu…

 

Elle hésite un instant puis prend sa main.

 

Nathalie – Après moi, vous voulez dire.

 

Ils commencent à danser un tango endiablé.

 

Nathalie – Je ne vous savais pas si bon danseur, Capitaine. Vous me faites chavirer…

 

La danse s’arrête brusquement tandis qu’il penche sa cavalière en arrière.

 

Nathalie – Demain c’est moi qui conduis !

 

Noir.

 

Fin.

 

 

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre,

Jean-Pierre Martinez a écrit une cinquantaine de comédies

régulièrement montées en France et à l’étranger.

 

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez

sont librement téléchargeables sur :

http://comediatheque.net

 

Ce texte est protégé par les lois relatives

au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

 

Paris – Septembre 2015

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-65-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement.