Mortelle Saint-Sylvestre

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

Ce petit moment de panique, le 31 décembre, quand on n’a aucun plan pour la soirée… On est prêt à accepter n’importe quelle invitation pour ne pas fêter la nouvelle année tout seul. Au risque de passer le pire réveillon de sa vie…

5 personnages 

1H/4F, 2H/3F, 3H/2F

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

 

Mortelle Saint Sylvestre

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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Salon d’un appartement vide, néanmoins préparé pour une fête de nouvel an low cost (décoration kitsch, maigre buffet). Quelques cartons épars pouvant servir de sièges ou de tables. Contre une cloison un panneau contre lequel sont accrochées des pipes de formes diverses. En fond de scène, une tente Quechua. Le téléphone sonne. Le répondeur se déclenche.

 

Sissi (off) – Bonjour, vous êtes bien chez Sissi. Je ne peux pas vous répondre pour l’instant, j’ai décidé de me suicider. Pas la peine de laisser un message non plus, je ne pourrai pas vous rappeler.

 

Invitée 1 (off) – Très drôle, ton message, bravo. Écoute, je t’appelle pour te dire que… je suis vraiment désolée, mais je ne pourrai pas venir chez toi ce soir pour le réveillon. J’avais complètement oublié, mais j’ai une autre invitation. Voilà, allez, bonne soirée à toi, bonne année, et surtout bonne santé.

 

La toile de tente s’ouvre, laissant apparaître Sissi, tel un zombie sortant de sa boîte. Sissi est un garçon à la sexualité ambiguë et au teint blafard. Sissi avale coup sur coup toute une boîte de cachets, avant de disparaître à nouveau dans la tente. Le téléphone sonne encore.

 

Sissi (off) – Bonjour, vous êtes bien chez Sissi. Je ne peux pas vous répondre pour l’instant, j’ai décidé de me suicider. Pas la peine de laisser un message non plus, je ne pourrai pas vous rappeler.

 

Invité 2 (off) – Oui, salut Sissi, j’espère que tu vas bien. Je voulais juste te prévenir que finalement, pour ce soir, ça ne va pas être possible. J’ai une amie qui… Bref, ça ne va pas le faire. Allez bonne soirée ma poule, et à l’année prochaine peut-être.

 

Sissi réapparaît pour avaler le contenu d’une deuxième boîte de cachets, avant de disparaître à nouveau dans la tente.

 

Noir suggérant une ellipse. Lumière.

 

Bruit de sonnette. Personne ne vient pour ouvrir. Alex, la parisienne (ou le parisien), style branché décontracté, arrive avec une bouteille de mousseux. Elle jette un regard circonspect sur les lieux avant de pénétrer dans la pièce.

 

Alex – Il y a quelqu’un ?

 

Comme personne ne répond, après avoir jeté un regard intrigué sur la tente, elle va vers le buffet situé du côté opposé. Pendant qu’elle a le dos tourné arrive Pat, la provinciale un peu coincée, qui a fait un effort de toilette de plus ou moins bon goût pour le réveillon. Elle a une bouteille de champagne à la main. Alex, qui ne l’a pas entendue entrer, hésite un peu avant de prendre une poignée de cacahuètes. Elle se retourne et sursaute en apercevant Pat.

 

Alex – Oh putain, tu m’as fait peur…

 

Pat – Désolée, la porte était ouverte, je suis entrée.

 

Alex – Ok.

 

Pat – Je… suis une amie de Chris. C’est elle qui m’a invitée.

 

Alex – D’accord… Apparemment, elle n’est pas encore arrivée.

 

Pat – Non… J’espère que ça ne vous dérange pas.

 

Alex – Que Chris ne soit pas encore arrivée ?

 

Pat – Qu’elle m’ait invitée.

 

Alex – Ah non, mais… ce n’est pas chez moi, ici. Moi je suis une amie de… Enfin, j’ai oublié son nom mais… Bref, comme je n’avais pas de plan pour le réveillon, c’est elle qui m’a proposé de venir.

 

Pat – Visiblement, elle n’est pas encore là non plus.

 

Alex – Non… Je ne l’ai jamais vue mais bon… Si je la vois, je la reconnaîtrai sûrement. Enfin j’espère…

 

Pat – Qui ça ?

 

Alex – Eh ben… La fille qui m’a invitée. Celle dont j’ai oublié le nom et qui n’est pas encore là.

 

Pat – Ah oui… Remarquez, ce n’est pas toujours évident de reconnaître quelqu’un qu’on n’a jamais vu, comme ça dans la foule…

 

Alex – La foule…

 

Pat – Je plaisante. Comme pour l’instant on n’est que deux…

 

Alex (se présentant) – Je m’appelle Alex.

 

Pat – Pat.

 

Silence. Alex regarde autour d’elle.

 

Alex – Je ne sais pas du tout chez qui on est, en fait… Je ne sais déjà pas qui m’a invitée.

 

Pat – J’avoue que moi non plus. Enfin, moi je sais qui m’a invitée, mais…

 

Alex – Les plans pourris du réveillon… Tous les ans c’est pareil. On a peur de se retrouver toute seule, comme une conne…

 

Pat – Oui…

 

Alex – J’avais un plan, mais… il est tombé à l’eau au dernier moment. Alors c’est le plan B…

 

Pat – Je vois…

 

Alex – Et toi ?

 

Pat – Ah non, moi je.. Je n’avais pas de plan A. Et donc vous…

 

Alex – On se tutoie, non ?

 

Pat – Ok. Donc tu… Tu ne sais pas du tout où on est ?

 

Alex – Non… Enfin si, je sais où on est, mais… On m’a juste envoyé l’adresse…

 

Pat – Oui moi aussi… C’est une collègue qui…

 

Alex – Chris.

 

Pat – C’est ça… Mais vous êtes vraiment sûre que… Je veux dire, tu es vraiment sûre que c’est là ?

 

Alex – Qu’est-ce qu’on t’a donné comme adresse.

 

Pat lui tend un bout de papier. Alex regarde.

 

Alex – Ça a l’air d’être ça.

 

Pat – On s’est peut-être trompé d’étage.

 

Alex – Bof… Il y a un buffet, non ? Là ou ailleurs…

 

Pat – Oui…

 

Alex – On t’a dit que c’était une soirée habillée ?

 

Pat – Je ne sais pas. Non. Pourquoi ?

 

Alex – Non, comme tu es sapée plutôt…

 

Pat – C’est le réveillon, non ?

 

Alex – Moi je suis venue comme ça.

 

Pat – Oui… Tout de même, c’est bizarre.

 

Alex – Quoi ?

 

Pat – Il n’y a personne.

 

Alex – Ouais, je ne sais pas…

 

Pat – Ils n’ont peut-être pas entendu.

 

Alex – Pas entendu ? Tu veux dire…

 

Pat – Ceux qui nous ont invitées… Enfin, ceux chez qui on est…

 

Alex – Ou alors, ils sont à côté… Ils n’ont pas fini de se préparer.

 

Pat – À côté, ça n’a pas l’air très grand.

 

Alex – Dans la salle de bain, peut-être.

 

Pat – C’est pour ça qu’ils ont laissé la porte ouverte. Pour qu’on puisse entrer en attendant.

 

Alex – Ouais.

 

Silence embarrassé. Le regard de Pat s’arrête sur la tente.

 

Pat – C’est curieux… C’est quoi, cette tente ?

 

Alex – Je ne sais pas… C’est peut-être la chambre d’amis…

 

Pat – Oui… Pour ceux qui préféreront passer la nuit ici après la fête.

 

Un temps.

 

Alex – Tu as amené du champ.

 

Pat – Oui.

 

Alex – Cool.

 

Pat – On m’a dit de venir avec une bouteille. Toi aussi, j’imagine…

 

Alex – Oui. Enfin, on ne va pas ouvrir une bouteille de champ tout de suite…

 

Pat – Non. Surtout que ça ferait du bruit. Je veux dire avec le bouchon.

 

Alex – Ça les ferait peut-être venir. (Elle s’approche du buffet) Il y a de la sangria. C’est silencieux, la sangria. Tu en veux ?

 

Pat – On va peut-être attendre qu’ils arrivent, non ?

 

Alex – Ouais, tu as raison…

 

Pat – C’est vrai qu’il n’y a pas foule.

 

Alex – Dire que l’idée c’était de ne pas passer le réveillon toute seule.

 

Pat – On sera au moins deux… C’est quand même bizarre. Il n’est pas loin de onze heures. Ils ne sont pas déjà couchés, quand même.

 

Alex – Ou alors ils sont en train de niquer. (Pat la regarde un peu choquée) On va attendre qu’ils aient fini. Ils vont certainement pas tarder.

 

Pat – Je ne sais pas…

 

Alex – Tu as un autre plan pour le réveillon ? Je veux dire, une soirée où tu pourrais m’inviter ?

 

Pat – Non… Je te dis, pas de plan B…

 

Alex – Quelle heure il est ?

 

Pat – Il y a cinq minutes il était onze heures (Regardant sa montre) Il est onze heures cinq.

 

Alex – Dans ce cas, on n’a plus le choix. Si on ne veut pas finir l’année toutes seules.

 

Pat – On sera au moins deux.

 

Alex – On l’a déjà dit, non ?

 

Pat – Oui, peut-être…

 

Un temps.

 

Alex – Ce petit moment de panique, le 31 décembre vers 20 heures quand on n’a pas de plan pour le réveillon. Il y aurait de quoi se suicider, non ?

 

Pat – Oui… D’ailleurs il y a une recrudescence de suicide le soir du réveillon, tu savais ?

 

Alex – Non, mais ça ne m’étonne pas du tout. Comment tu sais ça ? Tu es croquemort ?

 

Pat – Je suis facteur.

 

Alex – Facteur ?

 

Pat – Enfin factrice. Et j’ai remarqué qu’on distribue beaucoup plus de faire-part au mois de janvier.

 

Alex – Tu ne confonds pas avec les cartes de vœux ?

 

Pat – Je viens de Bretagne… C’est là où j’ai passé mon concours.

 

Alex – Il y a un concours pour devenir facteur ?

 

Pat – Ben oui… Il faut croire que je ne l’ai pas trop bien réussi. J’avais demandé Concarneau, j’ai été affectée dans le Dix-neuvième arrondissement.

 

Alex – D’accord… Mais dis-moi, ils ne font pas un bal, les postiers, pour la Saint Sylvestre ?

 

Pat – Les postiers ? Non, le bal, c’est les pompiers.

 

Alex – C’est ça… Les pompiers…

 

Pat – Je ne connais personne à Paris. Alors Chris m’a dit que…

 

Alex – Ah ouais…

 

Pat – Et toi ?

 

Alex – Moi, je suis née à Paris. Mais je te rassure, je ne connais personne non plus…

 

Pat – Ah oui, d’accord…

 

Alex – Sinon tu penses bien que je ne serai pas là ce soir, toute seule avec quelqu’un que je ne connais pas, invitée par quelqu’un que je ne connais pas, chez quelqu’un que je ne connais pas.

 

Pat – Et toi, qu’est-ce que tu fais ? Je veux dire, dans la vie…

 

Alex – Je suis éboueur.

 

Pat – Ah oui…

 

Alex – Enfin éboueuse. Mais il n’y a pas de concours, hein ?

 

Pat – Et j’imagine que les éboueurs non plus n’organisent pas un bal, chaque année, pour la Saint Sylvestre.

 

Alex – C’est dommage d’ailleurs, ça pourrait être curieux à voir.

 

Pat – Je ne savais pas qu’il y avait des femmes éboueuses.

 

Alex – C’est une profession qui se féminise beaucoup depuis quelque temps. Une nouvelle conquête de la lutte pour l’égalité des sexes, probablement.

 

Pat – Oui, c’est bien… Et… c’est intéressant comme métier ? Excuse-moi, c’est idiot… Ramasser les poubelles des autres, évidement… C’est déjà une telle corvée de sortir la sienne sur le trottoir…

 

Alex – Non mais c’est… Ce n’est pas si chiant que ça, en fait.

 

Pat – Ah oui ?

 

Alex – Au moins, on a l’impression de servir à quelque chose. Je veux dire… plus qu’un prof de banlieue ou un juge pour enfants, tu vois ?

 

Pat – Oui… Moi aussi, facteur, je trouve que c’est une profession injustement dévalorisée. C’est vrai, nous aussi on rend service aux gens. On ne fait pas des métiers si différents, finalement. Et puis en somme, on est presque concurrents. En cette période de l’année.

 

Alex – Concurrents ?

 

Pat – Pour les calendriers !

 

Alex – Ah oui… Non mais moi, éboueur, c’est provisoire. Je fais seulement ça pour pouvoir me payer le Cours Florent.

 

Pat – Ah d’accord… Super… Alors tu es comédienne ?

 

Alex – Oui… Enfin pour l’instant, je suis surtout éboueur. Mais je suis sur un projet pour monter une pièce que j’ai écrite.

 

Pat – Ah oui ?

 

Alex – Les Jeux de Hasard et de l’Amour.

 

Pat – Super…

 

Alex – C’est inspiré de la célèbre pièce de Marivaux, tu vois ?

 

Pat – Ah d’accord…

 

Alex – C’est une comédie romantique, mais très contemporaine en même temps.

 

Pat – Et ça parle de quoi ?

 

Alex – C’est un peu compliqué mais… En gros, c’est l’histoire d’un puceau qui joue au loto pour pouvoir se payer une pute.

 

Pat – Ah oui, c’est… Ça a l’air intéressant. Mais j’imagine que pour monter une pièce comme ça, ça doit coûter cher.

 

Alex – J’ai fait un crowfunding sur Kisskissbankbank. Mais pour assurer le coup, j’ai aussi pris un billet pour le Super Tirage de la Saint Sylvestre.

 

Alex montre le billet. Pat, qui se demande visiblement si l’autre parle sérieusement ou pas, préfère changer de sujet, et regarde sa montre.

 

Pat – On va attendre, on n’a plus le choix, non ? Les autres invités vont sûrement arriver.

 

Alex – Ouais…

 

Pat – C’est quoi, tous ces cartons ? On dirait un déménagement…

 

Alex – Au moins, si on finit bourrées, on sera sûre de ne rien casser. Et si on n’est pas en état de rentrer chez nous, on pourra toujours dormir sous la tente.

 

Pat – Je ne sais pas où on pourrait mettre le champagne au frais. Si on ne le boit pas tout de suite. Le champagne, c’est meilleur quand c’est frais. Il est frais, le tien ?

 

Alex – C’est de la Blanquette de Limoux. Vu l’état de mon compte en banque, je n’ai pas trop les moyens pour la Veuve Clicquot. En revanche, elle est super fraîche. Je l’avais oubliée dans le congélo.

 

Pat regarde la bouteille.

 

Pat – Ah oui, dis donc. C’est complètement gelé…

 

Alex – Oui… Un gros glaçon avec des bulles dedans.

 

Pat – Il vaut mieux que tu ne la mettes pas au frigo, alors.

 

Alex – Tu as raison… On va attendre un peu que ça dégèle…

 

Silence embarrassé.

 

Pat – C’est vraiment ce qui s’appelle attendre le dégel…

 

Alex – Ouais.

 

Pat – C’est combien, la Super Cagnotte de la Saint Sylvestre ?

 

Alex – Vingt millions. Si je gagne, ce ne sera même pas la peine de me souhaiter une bonne année.

 

Pat – Vingt millions… Je n’arrive même pas à imaginer… Qu’est-ce qu’on peut bien faire avec vingt millions ?

 

Alex – Je ne sais pas… J’imagine qu’on peut commencer par se payer des amis avec qui passer le réveillon. Je veux dire… des amis à peu près présentables, tu vois. Pas comme nous, quoi…

 

Ben arrive, look gothique. Elle a des boutons sur le visage, et une bouteille de cidre à la main.

 

Alex (moins fort) – Et surtout pas comme elle.

 

Ben – Salut…

 

Alex – Salut.

 

Ben – Euh… C’est bien là ?

 

Alex – Ouais, mais tu arrives trop tard. Halloween, c’était il y a deux mois, et on n’a plus de bonbons… (Ben ne semble pas comprendre la blague) Excuse-moi, je déconne…

 

Ben – Moi c’est Ben…

 

Pat – Pat.

 

Alex – Alex.

 

Ben – En tout cas, merci de m’avoir invitée…

 

Alex – Ah non, mais on ne t’a pas invitée.

 

Ben – Ah non ?

 

Pat – Non, c’est à dire que… Nous aussi on nous a invitées… Je veux dire, ce n’est pas chez nous ici…

 

Ben – Ah d’accord… Je suis une amie de Jeff. Enfin, amie Facebook.

 

Alex – Jeff…?

 

Ben – C’est lui qui m’a invitée.

 

Pat – Apparemment, il n’est pas encore là.

 

Alex – Non… Il semblerait que tous ceux qui nous ont invitées à cette fête aient préféré ne pas venir.

 

Ben – En fait, je ne l’ai jamais rencontré en vrai, Jeff. C’est juste un ami Facebook.

 

Pat – Ah oui…

 

Ben – D’ailleurs, en général, je ne rencontre pas grand monde. Je ne sors pas beaucoup.

 

Pat – Ah non…

 

Ben – Mais là, mes parents m’ont virée de chez moi. Enfin de chez eux.

 

Pat – Un 31 décembre ? Mais c’est horrible…

 

Ben – Ils organisent une fête eux aussi pour le réveillon, mais je n’étais pas invitée… Alors je ne savais pas trop où aller. C’est un peu pour ça que je suis là…

 

Alex – Cool…

 

Ben – On va être nombreux ?

 

Alex – Je ne sais pas… Pour l’instant, on est trois…

 

Ben – Mais alors on est chez qui ?

 

Alex – Alors là…

 

Pat – On nous a juste donné l’adresse…

 

Ben – Ah ouais d’accord. Et vous êtes sûres que c’est la bonne adresse ?

 

Alex – Non… Tu as amené une bouteille ?

 

Ben – Du cidre.

 

Alex – Champagne, mousseux, cidre… On baisse en gamme. Vous allez voir que le prochain invité va se pointer avec une bouteille de Perrier. Enfin, tant qu’il y a des bulles…

 

Ben remarque que les deux autres la dévisagent.

 

Ben – Quoi, qu’est-ce que j’ai ?

 

Pat – Non, non, rien, c’est juste que…

 

Alex – C’est quoi, ce truc que tu as sur la figure ? Ce n’est pas contagieux, au moins ?

 

Ben – Ah oui, les boutons… Non, c’est juste que je fais des essais pour un labo pharmaceutique. Pour un nouveau médicament. C’est les effets secondaires.

 

Alex – Eh ben… J’espère que c’est bien payé.

 

Ben – En fait, c’est un peu pour ça que mes parents m’ont virée de chez eux. Ils ne voulaient pas que je fasse peur à leurs invités pour le réveillon…

 

Alex – Sympa.

 

Pat – Alors c’est ça que tu fais comme métier ?

 

Ben – Cobaye ? Ah, non, c’est juste pour me faire un peu d’argent. En plus de mon boulot.

 

Alex – Et qu’est-ce que tu fais autrement ?

 

Ben – Je travaille pour une boucherie chevaline.

 

Pat – Une boucherie chevaline ? Quelle horreur… Non, je veux dire, excuse-moi, mais je ne savais même pas que ça existait encore.

 

Ben – Je m’occupe de leur site internet.

 

Alex – Tu es community manager pour une boucherie chevaline ?

 

Ben – Non, enfin… Plusieurs. C’est une chaîne, en fait.

 

Pat – Ah ouais, d’accord…

 

Silence embarrassé.

 

Alex – Et donc, ce type chez qui on est, tu ne le connais pas non plus ?

 

Ben – Non. J’ai trouvé ce réveillon par un événement Facebook.

 

Alex – Putain, il faut vraiment être désespéré pour faire de son réveillon un événement Facebook.

 

Pat – Et encore plus désespéré pour accepter l’invitation…

 

Ben – Ouais… D’ailleurs apparemment, j’étais la seule à avoir accepté.

 

Le téléphone sonne.

 

Alex – Qu’est-ce qu’on fait ? On répond ?

 

Pat – C’est un peu embarrassant… On n’est pas chez nous…

 

Le répondeur se déclenche.

 

Sissi (off) – Bonjour, vous êtes bien chez Sissi. Je ne peux pas vous répondre pour l’instant, j’ai décidé de me suicider. Pas la peine de laisser un message non plus, je ne pourrai pas vous rappeler.

 

Les trois présents échangent un regard perplexe.

 

Mère (off) – Oui, c’est maman. J’espère que tu vas bien. Moi je suis un peu déprimée en ce moment. Je comptais sur mon fils pour me remonter un peu le moral, mais comme d’habitude, on ne peut pas compter sur toi. Bon ben… rappelle-moi si tu n’es pas encore mort. C’était ta mère.

 

Pat – Il était un peu inquiétant, ce message, non ?

 

Alex – Tu crois ?

 

Ben – On ferait peut-être mieux d’aller faire un tour dans l’appart pour voir s’il n’y a pas un cadavre dans un placard.

 

Alex – Super… Allez-y toutes les deux, moi je reste à l’accueil… Au cas où d’autres invitées Facebook se pointeraient.

 

Pat et Ben sortent. Alex fait le tour de la pièce. Elle s’arrête devant la tente.

 

Alex – Une tente…

 

Elle va vers le buffet et se sert un verre de sangria. Elle se plante ensuite devant le panneau contre lequel sont accrochées les pipes.

 

Alex – Et une collection de pipes… Putain, c’est space ici…

 

Pat et Ben reviennent.

 

Ben – On n’a rien vu.

 

Pat – Il y a juste une petite cuisine et une salle de bain.

 

Pat voit que Alex a un verre à la main.

 

Pat – Après tout, tu as raison. On ne va pas se laisser abattre, on va boire un coup. C’est le réveillon, malgré tout.

 

Elle se sert un verre elle aussi. Pendant que Ben fait le tour de la pièce.

 

Ben – Qu’est-ce que c’est que tout ça ? On dirait un déménagement.

 

Alex – Si tu trouves le carton où ils ont rangé la vaisselle. Ce serait plus pratique pour le buffet…

 

Ben regarde ce qui est écrit sur divers cartons.

 

Ben – Va savoir… Il n’y a rien de marqué…

 

Pat s’approche de la tente.

 

Pat – C’est tout de même bizarre, cette tente, non ? Plantée là au milieu de la pièce…

 

Alex – Si tu veux mon avis, il n’y a pas que ça de bizarre.

 

Pat – À quoi ça peut bien servir de planter une tente dans son salon ?

 

Ben – Ouvre, tu verras bien…

 

Pat – Tu crois ? Je ne sais pas si… Oh puis après tout…

 

Pat soulève la toile de la tente, et pousse un cri.

 

Pat – Oh mon Dieu !

 

Alex – Quoi ?

 

Pat – Il y a quelqu’un là-dedans…

 

Ben – Comment ça quelqu’un ?

 

Alex et Ben approchent.

 

Alex – Ah ouais dis donc…

 

Ben – On dirait qu’il roupille.

 

Pat – C’est dingue. (À Alex) Il était déjà là quand tu es arrivée ?

 

Alex – Je ne sais pas… Je n’ai vu personne…

 

Ben – Mais c’est qui, ce mec ?

 

Alex – Celui qui nous a invitées, probablement… Enfin… Celui chez qui on nous a invitées…

 

Ben – Il est déjà bourré ?

 

Pat – Bourré ? Il n’est même pas encore minuit.

 

Ben – Vous croyez qu’il faut le réveiller ?

 

Pat – Il a l’air de dormir très profondément, c’est un peu gênant…

 

Alex – Ou alors c’est Frankenstein. Il ne sort de sa boîte qu’après minuit…

 

Pat – Donc personne ne le connaît ?

 

Ben – Non…

 

Alex – Il a un peu l’air d’un SDF…

 

Ben – Enfermé chez lui dans une tente Quechua.

 

Pat – Ce n’est pas encore ce soir qu’on va trouver un mec…

 

Ben – On n’a plus qu’à se bourrer la gueule nous aussi pour oublier qu’on finira l’année toutes seules, comme on l’a commencée…

 

Alex – Tu as raison. On est là pour faire la fête, non ?

 

Elles se servent, et boivent cul sec.

 

Ben – Elle a un drôle de goût, cette sangria, vous ne trouvez pas ?

 

Pat – Si… Elle a un goût de…

 

Alex – En tout cas, elle n’a pas un goût de sangria.

 

Elles se resservent un verre.

 

Pat – Je vais mettre un peu de musique, ça va peut-être le réveiller… (Pat s’approche de l’appareil pour mettre de la musique). Ah, on dirait qu’il nous a concocté une petite play list…

 

Elle déclenche la musique, très forte et très bizarre. Elles se mettent à danser sur cette musique absurde dans une chorégraphie comique. On entend à peine résonner la sonnette de la porte.

 

Pat – Baisse un peu la musique, j’ai l’impression d’avoir entendu quelque chose.

 

Alex baisse la musique. On entend la sonnette.

 

Alex – Vous voyez, il ne faut jamais désespérer. Voilà les autres invités Facebook qui arrivent !

 

Pat – Il faudrait peut-être aller ouvrir.

 

Ben – Ce n’est pas déjà ouvert ?

 

Entre Jo, prostituée (éventuellement travesti).

 

Jo – Non mais c’est quoi, ce bordel ?

 

Alex éteint la musique.

 

Alex – Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

 

Jo – Qu’est-ce qu’il y a ? Il y a que j’aimerais bien pouvoir dormir, moi !

 

Pat – Dormir ? Mais enfin… Il n’est même pas encore minuit ! C’est le réveillon, tout de même…

 

Ben – Et puis vous êtes qui, d’abord ?

 

Jo – Je suis la voisine du dessous. Mais c’est plutôt moi qui devrais vous demander qui vous êtes. Hein ? Qui vous êtes, vous, d’abord ?

 

Alex – Nous ? Ben… On est…

 

Pat – Les invitées.

 

Jo – Les invitées ? Et Sissi, il est où ?

 

Ben – Sissi ?

 

Jo – Vous ne connaissez pas Sissi ?

 

Alex – Non. C’est qui Sissi ?

 

Jo – C’est qui Sissi ?

 

Pat – Ben oui, c’est qui, Sissi ?

 

Jo – Vous êtes chez Sissi, et vous ne connaissez pas Sissi ?

 

Alex – Si, si, enfin…

 

Ben – Ah d’accord, il s’appelle Sissi.

 

Jo – Non mais qu’est-ce que vous foutez là, alors ?

 

Pat – Moi, c’est Chris qui m’a invitée…

 

Alex – Et moi, c’est…

 

Jo – Et Sissi, il est où ?

 

Alex – Ben il est là, à côté… Il roupille

 

Jo – C’est le 31 décembre, il roupille à côté, et il vous a laissé son appartement pour réveillonner sans lui ?

 

Pat – Oui, c’est… C’est vrai que dit comme ça, ça peut paraître un peu bizarre, mais… Oui, c’est à peu près ça…

 

Jo – Ce n’est pas très clair tout ça… Je me demande si je ne ferais pas mieux d’appeler les flics… Parce que j’aimerais bien dormir, moi.

 

Ben – C’est la Saint Sylvestre, vous n’allez pas vous coucher avant minuit !

 

Alex – Vous êtes toute seule pour le réveillon ?

 

Jo – Ben… ouais.

 

Pat – Vous allez boire un verre avec nous. C’est vrai, quoi. Vous n’allez pas rester toute seule un soir pareil.

 

Jo hésite puis se détend un peu.

 

Jo – Bon, ok. Juste un petit coup vite fait, alors.

 

Alex – Qu’est-ce que je vous sers ?

 

Jo – Oh, ce qu’il y a.

 

Alex – Ok.

 

Ben lui sert un verre de sangria.

 

Pat – On va se tutoyer, non ? C’est comment, votre nom ?

 

Jo – Jo. (Elle boit) C’est quoi, cette horreur ?

 

Pat – De la sangria, je crois.

 

Jo – Ça n’a pas tellement le goût de sangria.

 

Alex – D’ailleurs, tout ça ne ressemble pas tellement à un réveillon.

 

Jo – C’est vrai que c’est plutôt calme, aujourd’hui… Je veux dire, les affaires…

 

Pat – Ah oui ? Qu’est-ce que tu fais ?

 

Jo – Disons que je suis autoentrepreneur dans le domaine des services à la personne.

 

Pat – Ah oui… Et comme ça… tu travailles à domicile ?

 

Jo – Ouais, on peut dire ça comme ça. J’ai des horaires de consultation, mais je fais aussi les visites à domicile pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer.

 

Pat – D’accord… Et donc… Le 31, c’est calme.

 

Jo – Ouais… Je ne sais pas pourquoi. C’est vrai que mes clients en règle générale, ils sont plutôt du genre dépressifs. Mais alors en fin d’année… Le pire, c’est le 24 au soir. À part quelques pervers qui arrivent habillés en Père Noël.

 

Alex – Vous le connaissez bien, le type qui habite là ?

 

Jo – Oh, comme ça… Alors lui, dans le genre dépressif…

 

Pat – Ah ce point-là ?

 

Jo – Le genre de mec qu’on s’attend à retrouver un jour pendu avec le rideau de sa douche.

 

Alex – Je vois…

 

Jo – Ça m’étonne même qu’il ait assez d’amis pour organiser une fête. Mais il est où, d’ailleurs ?

 

Ben – Par là… Il dort dans la tente.

 

Jo – Ah ouais, d’accord…

 

Alex – Ça n’a pas l’air de t’étonner ? D’habitude, quand on dort dans une tente, c’est dehors, non ?

 

Jo – Peut-être qu’il s’entraîne pour quand il sera à la rue.

 

Pat – Vous avez des raisons de penser qu’il sera bientôt sur le trottoir ? Enfin, je veux dire, à la rue ?

 

Jo – Vous n’avez pas vu l’avis d’expulsion sur la porte ?

 

Ben – Non…

 

Alex – Alors les cartons, c’était ça. Un déménagement.

 

Jo – Voilà… Sauf qu’après son déménagement, lui il emménagera dans ses cartons.

 

Un temps.

 

Ben – C’est un client à vous ?

 

Jo – Non. Au début, il n’avait jamais de quoi payer. Et puis après, quand on connaît les gens, ce n’est pas facile de les faire payer…

 

Alex – C’est clair…

 

Jo – Il a bien essayé de me draguer. Il est même plutôt du genre lourd. Mais bon, je ne suis pas encore désespérée au point de coucher gratuitement avec un mec pareil.

 

Ben – D’accord…

 

Silence. Pat regarde sa montre.

 

Pat – Ah, il est bientôt minuit…

 

Alex – Oui…

 

Ben – C’est curieux que le bruit de la musique ne l’ait pas réveillé tout à l’heure, non ?

 

Pat – Vous pensez vraiment qu’il faut le laisser dormir ? On ne va pas fêter la nouvelle année sans lui…

 

Alex – Tu as raison, essaie de le réveiller.

 

Pat (à Ben) – Tu ne veux pas essayer, toi ?

 

Ben – Ok…

 

Elle ouvre la tente et le secoue un peu.

 

Ben – C’est bizarre.

 

Alex – Quoi ?

 

Ben – Il a l’air mort.

 

Pat – Mort ?

 

Elles approchent pour regarder.

 

Alex – Ah oui, merde…

 

Pat – Ce n’est pas possible !

 

Jo – Il a l’air déjà raide comme un bout de bois.

 

Ben – Qu’est-ce qu’on fait ?

 

Pat – Il faudrait peut-être appeler la police.

 

Moment de flottement.

 

Alex – Ou alors on se barre ?

 

Ben – Il n’est pas encore minuit et il reste de la sangria. On ne va pas se barrer tout de suite.

 

Alex – C’est vrai que s’il est mort, ça peut attendre jusqu’à l’année prochaine…

 

Jo – Oui ben moi, je m’en vais. Je ne veux pas être mêlée à tout ça (Elle regarde son portable) D’ailleurs j’ai un client dans dix minutes.

 

Ben – Je croyais que c’était calme, ce soir ?

 

Jo – Apparemment, les affaires reprennent. En tout cas, je vous préviens, moi je ne vous ai jamais vues et je ne suis au courant de rien.

 

Jo se barre.

 

Pat – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

 

On entend le crépitement d’un feu d’artifice pouvant passer pour des coups de feu.

 

Ben – Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

Alex – Le GIGN qui débarque, déjà ?

 

Ben – Un feu d’artifice !

 

Pat – Ah ouais, dis donc ! Allons sur le balcon, on verra mieux !

 

Elles sortent toutes les trois sur le balcon pour voir le spectacle. Sissi sort de la tente tel un zombie… Ambiance film d’horreur. Il ne voit personne. Comme un somnambule, il sort un instant (pour aller vomir et fermer la porte). Il revient et décroche le téléphone.

 

Sissi – Oui maman, c’est ton fils, Sissi. Là je me suis raté, mais la prochaine, ce sera la bonne, tu verras.

 

Il sort. Alex, Pat et Ben reviennent.

 

Pat – Eh ben… C’était un beau feu d’artifice.

 

Ben – Ouais, super.

 

Pat (regardant sa montre) – Dans deux minutes, minuit !

 

Alex – Tiens en attendant je vais regarder si je n’ai pas gagné au loto.

 

Il regarde son smartphone.

 

Alex – Alors, la Française des Jeux… Le Super Tirage de la Saint Sylvestre… Malheureusement non… Pas encore de miracle pour cette année…

 

Ben – Combien tu aurais pu gagner ?

 

Alex – Vingt millions d’euros.

 

Ben – Ah ouais, quand même.

 

Pat – Cette fois, ça y est ! Cinq, quatre, trois, deux, un… Bonne année !

 

Alex et Pat s’embrassent.

 

Alex – Bonne année !

 

Pat – Et surtout bonne santé…

 

Ben s’approche pour embrasser Alex, qui a un mouvement de recul.

 

Alex – Excuse-moi, mais avec les trucs que tu as sur la figure…

 

Ben – Non mais je comprends…

 

L’ambiance redescend.

 

Pat – On avait presque oublié le macchabée…

 

Alex – Bon allez, assez rigolé. Maintenant, on se casse, et vite fait.

 

Pat – Tu as raison. On n’a rien à faire ici. Après tout, on ne le connaît pas ce type.

 

Elles sortent.

 

Alex – Qu’est-ce qu’il y a ?

 

Pat (off) – La porte est fermée !

 

Alex – Fais voir… Ah, oui, merde…

 

Ben (off) – Il n’y a pas les clefs dessus ?

 

Alex (off) – Non, et c’est une porte blindée.

 

Pat – C’est dingue, cette histoire.

 

Ben – Alors qu’est-ce fait ?

 

Pat – Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? C’est fermé, c’est fermé…

 

Elles reviennent.

 

Alex – Oh putain, je ne le sentais pas ce réveillon.

 

Pat – Et moi qui suis du genre claustrophobe. On ne peut pas sortir ! On est enfermés dans cet appart avec un zombie !

 

Ben – J’ai un mauvais pressentiment, ça me rappelle un film…

 

Alex – Quel film ?

 

Ben – Un film d’horreur… Mortelle Saint Valentin.

 

Pat – C’est quoi, l’histoire ?

 

Ben – Quatre filles qui ont humilié un mec il y a des années au collège. Le type revient pour les tuer.

 

Pat – Mais on est que trois.

 

Ben – Avec Jo la pute, ça fait quatre.

 

Alex – Ouais bon, ce n’est pas le problème. Mais pourquoi ce type voudrait nous tuer ?

 

Pat – On ne lui a rien fait. On ne le connaît même pas.

 

Ben – Allez savoir. Il a peut-être mis un truc dans la sangria pour nous empoisonner.

 

Alex – C’est ça… Il nous a drogué, et après il va nous découper à la hache…

 

Pat – C’est vrai qu’elle a un drôle de goût, cette sangria.

 

Alex – Ou alors c’est un pervers qui veut nous violer.

 

Ben – Tu crois ?

 

Pat – Cette fois, on n’a pas le choix. Il faut appeler la police… (Pat sort son portable et compose un numéro) On dira que ce type nous a séquestrées.

 

Pat – Mais puisqu’il est mort ?

 

Ben – C’est peut-être un mort-vivant.

 

Alex – Un type qui vit dans une tente chez lui…

 

Pat – Ça sonne.

 

Ben – Il vaudrait mieux vérifier…

 

Pat – Vérifier quoi ?

 

Ben – S’il est vraiment mort.

 

Alex – Mais tu es folle, qu’est-ce que tu fais ?

 

Ben soulève la toile de tente.

 

Ben – Il n’est plus là !

 

Alex – Quoi ?

 

Ben – Le mort ! Il n’est plus dans la tente !

 

Pat raccroche.

 

Pat – Mais alors il est où ?

 

Alex – Oh putain…

 

Consternation générale.

 

Pat – Ça se termine comment, ce film d’horreur ?

 

Ben – Mal. Très mal…

 

Alex – Les films d’horreur ça se terminent rarement bien.

 

Pat – On n’a pas le choix, il faut regarder s’il n’est pas autre part dans l’appartement.

 

Ben – Et il vaudrait mieux qu’on ait de quoi se défendre…

 

Elles prennent chacune la bouteille qu’elles ont apportée en la tenant par le goulot, et sortent pour fouiller l’appartement. Elles reviennent un instant après.

 

Pat – Rien.

 

Ben – Je ne sais pas si ça doit nous rassurer.

 

Pat – Tu crois que ce zombie pourrait avoir des pouvoirs surnaturels ?

 

Ben – À ton avis ? Comment un cadavre peut quitter un appartement à travers une porte blindée fermée à clef…

 

Alex – Je ne sais pas… En ayant la clef, par exemple… Mais tu as raison, il faut rester sur nos gardes.

 

Pat – Je crois que j’ai besoin d’un petit remontant.

 

Ben – On va quand même éviter la sangria.

 

Alex – C’est le moment où jamais de faire péter le champagne. C’est peut-être la dernière fois qu’on en boit.

 

Alex débouche la bouteille, et remplit les verres. Elles trinquent.

 

Ben – Allez, bonne année !

 

Alex – C’est ça… Bonne année toi-même…

 

Ben se plante devant le panneau contre lequel sont accrochées les pipes.

 

Ben – Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

Alex – Une collection de pipes, apparemment.

 

Pat – Il faut vraiment être perturbé pour collectionner les pipes…

 

Pendant qu’elles sont toutes les trois plantées devant le panneaux, Sissi revient derrière, le visage un peu en sang. Elles se retournent.

 

Sissi – Salut les filles ! Ça vous dirait, une petite pipe ?

 

Moment de panique. Pat saisit une bouteille et, avec une violence qu’on ne soupçonnait pas, assène un grand coup sur la tête de Sissi. Il s’effondre.

 

Pat – Cette fois, je crois qu’il est mort…

 

Alex – Tu l’as tué ?

 

Pat – Mais, il était déjà mort, non ? C’est un zombie ! On ne peut pas tuer un zombie !

 

Ben – Ça va être difficile de faire avaler ça à la police.

 

Elles se précipitent au chevet de Sissi et font tout pour le réveiller. Sissi revient à lui. Son regard tombe d’abord sur Ben, la gothique.

 

Sissi – Alors ça y est, je suis en enfer ?

 

Alex – Non, non, rassure-toi. Tu es toujours chez toi.

 

Il est surpris de voir tout ce monde chez lui.

 

Sissi – Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

 

Alex – Je ne sais pas… Apparemment, tu as eu un petit malaise…

 

Sissi – Qu’est-ce que vous faites là ? Je ne vous connais pas…

 

Pat – Je suis une amie de Chris… C’est elle qui m’a invitée. J’espère que ça ne te dérange pas…

 

Sissi – Chris ?

 

Alex – Moi je suis une amie de… Mais tu ne la connais sûrement pas non plus…

 

Ben – Eh moi, je suis… l’invitée Facebook !

 

Sissi – Ah Ben ! Tu es venue, finalement.

 

Alex – Ça va ?

 

Sissi – J’avais organisé une fête mais tout le monde a décommandé.

 

Alex – Ah merde…

 

Pat – Mais on est là, nous !

 

Sissi – Heureusement, parce que j’avais prévu une participation aux frais.

 

Alex – Ah merde…

 

Sissi – Si personne n’était venu, j’étais mal…

 

Pat – Eh oui…

 

Alex – Et c’est combien la…

 

Sissi – Je n’ai pas encore calculé… J’ai claqué les trois cents euros qui me restaient sur mon Livret de Développement Durable. On divisera par le nombre de gens qui sont là…

 

Ben – Trois cent euros ? Divisés par…

 

Sissi – Trois.

 

Alex – Ah oui, quand même…

 

Sissi – C’est en partie pour ça que j’ai pris des cachets. Quand j’ai vu que personne ne venait.

 

Pat – Quel genre de cachets ?

 

Sissi – Ce que j’ai trouvé dans ma pharmacie. Il n’avait que de l’aspirine et des antidouleurs…

 

Alex – Alors forcément, ça n’a pas marché…

 

Sissi – Non, c’est pour ça que je me suis jeté par la fenêtre.

 

Ben – Mais comme on n’est qu’au premier étage, ça n’a pas marché non plus.

 

Sissi – Je suis tombé sur une haie. Et j’ai rebondi sur un vieux matelas.

 

Ben – Ah oui, ce n’est pas de bol…

 

Sissi – J’ai quand même atterri sur le bitume. C’est comme ça que je me suis un peu éraflé le visage. L’avantage avec les antidouleurs c’est que je n’ai même pas mal.

 

Ben – Ah oui, ça c’est une veine.

 

Sissi – Et toi… C’est quoi ce truc que tu as sur la figure ?

 

Ben – Je fais des essais pour un labo pharmaceutique.

 

Sissi – On peut être payé pour prendre des médocs ?

 

Ben – Je te donnerai l’adresse, si tu veux. S’ils veulent tester des médocs pour se suicider.

 

Sissi se met à pleurer.

 

Pat – Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

 

Ben – Ne t’inquiète pas, on est là, maintenant.

 

Sissi – Justement… Vous, vous êtes venues… Ça me touche beaucoup que vous soyez là.

 

Alex – Et oui…

 

Sissi – C’est vrai, vous auriez pu réveillonner n’importe où. Et vous avez choisi de réveillonner avec moi.

 

Pat – Et oui…

 

Sissi – Ça vous dirait, une petite pipe ?

 

Pat – Pardon ?

 

Sissi – J’en ai toute une collection, là. J’ai acheté ça sur le Bon Coin. Ça vous dit ?

 

Alex – Sur le Bon Coin ? Donc c’est des pipes d’occase, quoi…

 

Pat – De deuxième main, comme on dit.

 

Alex – Des pipes de deuxième bouche, c’est vrai que c’est tentant, mais…

 

Ben – Et si on buvait un coup plutôt ?

 

Pat – Après tout on est là pour faire la fête, non ?

 

Alex – C’est le réveillon !

 

Ils lui servent du champagne et ils boivent tous.

 

Ben – On remet un peu de musique ?

 

Sissi – Ok…

 

Ben remet la musique et danse avec Sissi. Alex et Pat s’éloignent un peu des deux autres.

 

Alex – C’est vrai que c’est une musique qui donne plutôt des envies de suicide.

 

Pat – Je commence à me demander si on a bien fait d’accepter cette invitation…

 

Alex – Si on peut appeler ça une invitation…

 

Ben – J’ai l’impression qu’il va nous claquer dans les pattes avant la fin de la soirée.

 

Sissi s’effondre par terre. Ben arrête la musique. Pat et Alex relèvent Sissi et le font asseoir.

 

Pat – Ça va aller ?

 

Sissi – Ça doit être les cachets… mélangés avec le punch.

 

Pat – Ah c’était du punch ? On se disait aussi que pour de la sangria, ça avait un drôle de goût.

 

Sissi – En fait, j’ai mélangé tous les restes de bouteilles que j’avais dans mon placard. Je ne sais pas trop comment on peut appeler ça…

 

Alex – Un pot pourri, peut-être.

 

Sissi – Je n’ai pas trop le moral, en ce moment. Je viens d’être licencié. Je n’ai plus une thune et j’ai reçu mon avis d’expulsion.

 

Alex – Ah merde…

 

Pat – Mais tu vas sûrement retrouver un logement.

 

Alex – En même temps, sans boulot…

 

Ben – Tu faisais quoi, comme travail ?

 

Sissi – Je faisais les vendanges.

 

Alex – Ah oui, c’est quand même assez saisonnier, comme boulot.

 

Pat – Et tu ne peux pas retourner chez ta mère ?

 

Sissi – Ma mère ? Elle en est à sa quatrième tentative de suicide, elle aussi.

 

Alex – Si c’est une tradition familiale, alors…

 

Ben – Au moins, si tu te retrouves à la rue, tu as déjà une tente.

 

Sissi – Même ma copine n’est pas venue, ce soir.

 

Ben – Ah, tu as une copine ?

 

Sissi – Enfin, ce n’est pas encore vraiment ma copine. C’est la voisine du dessous.

 

Pat – Jo ?

 

Sissi – Vous la connaissez ? Justement, je l’avais invitée ce soir pour… Mais elle non plus, elle n’est pas venue… (Il se met à pleurer) Excusez-moi, je n’ai plus de mouchoir

 

Il sort.

 

Pat – Le pauvre…

 

Alxe – Ben oui, mais qu’est-ce qu’on peut y faire, nous ?

 

Ben – Elle habite juste en dessous. On pourrait peut-être l’aider ?

 

Alex – Comment ça, l’aider ? Tu voudrais qu’on se cotise pour lui payer une pipe à ajouter à sa collection, c’est ça ?

 

Pat – Il a l’air tellement abruti. Je ne suis pas sûre qu’il ait vraiment compris dans quel domaine elle exerçait son activité d’autoentrepreneur…

 

Alex – Les sévices à la personne…

 

Ben – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

 

Alex – Ok, j’y vais… Je vais voir ce que je peux faire…

 

Alex sort.

 

Pat – Je ne le sens pas…

 

Ben – Quoi ?

 

Pat – Tout ça ! Cette soirée de merde. C’est le pire réveillon de ma vie, pas toi ?

 

Ben – Attends que je réfléchisse… Non, je ne crois pas…

 

Pat – Non ? Tu as déjà passé un réveillon pire que celui-là ? Alors là, je suis curieuse d’entendre ça…

 

Ben – Je devais avoir une dizaine d’années. Mes parents et moi on était invités chez mon oncle, qui est thanatopracteur du côté du Creil. C’est dans l’Oise. Tu connais, Creil ?

 

Pat – Non…

 

Ben – En fait, je ne suis pas sûre que c’était vraiment mon oncle, mais bon… Donc, on arrive là-bas, et mon oncle me dit : tu veux voir l’endroit où je travaille ? Moi j’étais un peu méfiante, parce que mes parents m’avaient dit qu’il sortait de prison pour une sombre affaire impliquant des mineures. Mais moi, à l’époque, les mineurs… Je pensais que c’était ces pauvres types qui travaillent dans les mines pour extraire le charbon. Bref, j’accepte de le suivre à la morgue et là…

 

Pat – Excuse-moi, mais finalement, je crois que je n’ai pas du tout envie d’entendre cette histoire…

 

Jo, la voisine revient avec Alex.

 

Jo – Oh non… Il me fait le coup du suicide au moins une fois par semaine. Ce type est un détraqué. Pas question que je cède à son chantage.

 

Alex – Mais il est où, Sissi ?

 

Pat – Oh, non, merde.

 

Elle sort précipitamment. Elle revient aussi vite.

 

Pat – Il a essayé de se noyer dans la baignoire…

 

Alex – Il a vraiment décidé de nous pourrir la soirée.

 

Pat – Qu’est-ce qu’on fait ? On appelle SAMU ?

 

Jo – Est-ce qu’au moins il est vraiment mort, cette fois ?

 

Elles vont voir dans la salle de bain et le ramènent.

 

Pat – Il a l’air un peu mort, non ?

 

Alex – Pas tout à fait, on dirait…

 

Ben – Il faudrait lui faire du bouche à bouche…

 

Alex – Je ne sais pas faire ça, moi… Qui est-ce qui s’y colle ?

 

Les regards se tournent vers Jo.

 

Jo – Qu’est-ce que vous croyez ? Que dans mon métier, pour être agréée, il faut avoir son brevet de secourisme.

 

Ben – Je veux bien essayer

 

Alex – Ok.

 

Ben lui fait du bouche à bouche.

 

Jo – Je me demande s’il n’a pas fait tout ça pour ça…

 

Sissi reprend connaissance et aperçoit le visage purulent de Ben penché sur lui.

 

Sissi – Cette fois, ça y est, je suis en enfer… J’ai vu une succube en train de me sucer le sang !

 

Jo – Bon, je n’ai pas que ça à faire moi ? Alors, les jeunes ? Vous avez de quoi payer, oui ou non ?

 

Alex – Tu prends les chèques ?

 

Jo – C’est ça. Et pourquoi pas les tickets restaurant, aussi ? Bon moi je me casse. J’ai laissé du travail en plan, figurez-vous…

 

Jo sort. Sissi reprend ses esprits.

 

Pat – Il s’est encore raté.

 

Alex – À ce niveau là, ça ferait presque pitié.

 

Pat – Oui…

 

Ben – On devrait peut-être l’aider.

 

Pat – Tu veux dire l’aider à se suicider ? Ça s’appelle un meurtre, non ?

 

Ben – Mais non, l’aider à… se trouver quelqu’un.

 

Pat – En même temps, si on est là ce soir, c’est qu’on est aussi désespérées que lui…

 

Alex – On pourrait lui laisser croire juste pour ce soir qu’il a une ouverture…

 

Pat – Avec qui ?

 

Alex – Tu as raison, ça ne marchera jamais.

 

Le téléphone sonne. Sissi ne répond pas. Pat se décide à décrocher.

 

Pat – Oui ? Bonjour Madame. Non, je ne suis pas sa fiancée. Non, je ne suis pas prostituée non plus. Oui, je vous le passe tout de suite. (À Sissi) C’est ta mère…

 

Sissi prend le combiné.

 

Sissi – Oui… Non, je ne suis pas mort… Oui, je sais, j’aurais vraiment tout raté dans la vie, même mon suicide… Oui, ne t’inquiète pas, j’ai bien reçu ton cadeau, merci. Moi aussi je te souhaite une bonne année. Au revoir maman…

 

Il raccroche.

 

Alex – Tout va bien ?

 

Sissi – Je suis né le 31 décembre. Et m’a mère n’a rien trouvé de mieux que de m’appeler Sylvestre.

 

Pat – D’où ce diminutif ridicule.

 

Alex – Sissi…

 

Sissi – Donc le 31 décembre, c’est aussi mon anniversaire et ma fête. Et comme ça n’est qu’une semaine après Noël.

 

Ben – Ah ouais, ce n’est pas de bol…

 

Sissi – Chaque année depuis que je suis né, entre Noël et le Jour de l’An, ma mère m’offre une grille de loto, avec ma date de naissance pour numéro… Ça me fait office de Noël et de cadeau d’anniversaire.

 

Ben – La vie est une loterie.

 

Il montre un billet de loto et le pose sur un carton.

 

Alex – Moi aussi, j’avais joué. Le Super Tirage de la Saint Sylvestre. Mais malheureusement…

 

Pat – Dans ce cas, tu as peut-être une chance, Sissi… Malheureux en amour, heureux au jeu…

 

Alex – Tu as regardé si tu avais gagné ?

 

Sissi – Même pas… Au début, tous les ans, j’attendais les résultats du tirage avec impatience… Comme un gosse qui regarde au pied du sapin pour voir si le Père Noël est passé… Et puis maintenant, je ne regarde même plus… J’ai compris que le Père Noël ne passerait pas… Et pour ce qui est de l’amour…

 

Ben – Quoi ?

 

Sissi – Ben… J’ai compris que pour ce qui est du tirage, la Mère Noël ne passerait pas non plus.

 

Pat – Non ? Tu veux dire que…

 

Sissi – Oui, je sais, c’est à peine croyable, mais je n’ai encore jamais connu l’amour… D’après les statistiques, à mon âge, il paraît que c’est très rare…

 

Ben – Je ne savais même pas qu’il existait des statistiques là-dessus.

 

Alex – Les Jeux de l’Amour et de la Malchance…

 

Sissi – Vous comprendrez que tous les ans, à cette période de l’année, je sois un peu déprimé… Excusez-moi une minute…

 

Pat – Tu ne vas pas te pendre avec le rideau de douche, au moins ?

 

Sissi – Rassurez-vous, cette fois, je vais juste vomir aux toilettes.

 

Sissi sort.

 

Ben – Il faudrait quand même faire quelque chose pour lui.

 

Pat – Quoi ?

 

Alex – Tu veux te dévouer ?

 

Pat – Moi non, mais… Ben ?

 

Ben – C’est vrai qu’il me ferait presque pitié, mais bon… Je ne sais pas si je suis vraiment son genre…

 

Pat la regarde avec un air sceptique. Alex examine le billet de loto laissé par Sissi. Sissi revient. Alex repose le billet.

 

Alex – C’est par là, les toilettes ?

 

Sissi – Au fond du couloir.

 

Alex – Je crois que je vais aller vomir aussi.

 

Alex sort.

 

Sissi – Servez-vous à boire, hein ?

 

Ben – Ok…

 

Sissi – En tout cas, c’est sympa d’être venues.

 

Ben – Tu sais, on n’avait pas beaucoup le choix… C’était ça ou passer le réveillon toutes seules.

 

Sissi – C’est gentil quand même. Je suis sûr que parmi tous les gens que j’ai invités, il y en a plusieurs qui ont préféré passer le réveillon tout seuls.

 

Pat – Oui… Et bizarrement, je commence à comprendre pourquoi.

 

Alex revient.

 

Alex – J’ai regardé les résultats du loto tout à l’heure. Je m’étais mis une alerte. Moi j’ai perdu mais on ne sait jamais, tu devrais regarder si ce n’est pas ta date de naissance qui est sortie.

 

Sissi – Je ne sais pas… Je n’y crois plus… Je ne crois plus en rien…

 

Alex – Attends, je vais regarder pour toi. Tiens, c’est là…

 

Alex lui montre un écran de smartphone. Sissi regarde d’abord, incrédule.

 

Sissi – Ce n’est pas mes numéros.

 

Alex – Ah ouais, merde… Non mais fais voir… Attends, regarde ! Tu as quand même quatre numéros !

 

Sissi – Et alors ?

 

Alex – Ça fait déjà pas mal d’argent.

 

Sissi – Combien ?

 

Alex – Attends une minute… Quatre numéros… Cinquante mille euros !

 

Sissi est d’abord abasourdi.

 

Sissi – Ce n’est pas possible. Tu es sûre ?

 

Alex – Absolument. Regarde, c’est marqué là !

 

Pat – C’est dingue…

 

Sissi commence à y croire.

 

Sissi – Alors j’ai gagné ?

 

Alex – Ben ouais.

 

Sissi – Depuis ma naissance, je n’ai jamais gagné un euro au Super Tirage de la Saint Sylvestre. J’avais l’impression que Dieu m’avait oublié, et là… C’est grâce à vous ! C’est un miracle ! Et vous êtes mes Rois Mages !

 

Alex – Il ne faut pas exagérer, non plus…

 

Sissi – On va partager.

 

Alex – Tu dis ça parce que tu as pris des médicaments, mais demain tu le regretterais, crois-moi.

 

Sissi – On devait partager les frais pour le réveillon, alors c’est normal ! Entre amis on partage tout ! Le meilleur comme le pire…

 

Ben – C’est vrai que vu comme ça…

 

Alex – Non, il faut que tu gardes cet argent pour toi, Sissi. Tu en as plus besoin que nous.

 

Pat – Bravo Alex, tu vois, je t’avais mal jugé. Moi aussi, je pense que c’est un signe du ciel. Cet argent, pour lui, ce sera un nouveau départ dans la vie…

 

Sissi – Bon… En tout cas, je ne vous demande pas de participation pour ce réveillon.

 

Alex – Ça c’est bien, Sissi… C’est très généreux de ta part. Merci.

 

Sissi – Je vais annoncer ça à Jo. Vous m’attendez ?

 

Il sort.

 

Pat – C’est incroyable. Ce type qui était au bout du rouleau. Et tout d’un coup…

 

Alex – Tu as raison, c’est un miracle.

 

Pat – Dieu existe… Je crois que je viens de retrouver la foi…

 

Alex – C’est vrai que c’est assez incroyable. Comme quoi, il ne faut jamais désespérer.

 

Ben – Moi aussi, j’aurais bien besoin d’un petit coup de pouce…

 

Pat – Tu n’as qu’à tenter ta chance, toi aussi !

 

Alex – Tu verras bien si le Diable accepte de te venir en aide…

 

Sissi revient avec Jo, habillée en Mère Noël.

 

Jo – Alors c’est vrai, il a gagné ?

 

Alex – Cinquante mille euros.

 

Ben – Et eux qui te prenaient pour un looser… Moi j’ai vu tout de suite que tu avais une tête de gagnant.

 

Sissi – C’est vrai ?

 

Jo – Eh doucement, la sorcière, je le connaissais avant toi.

 

Ben – Tout à l’heure tu disais que c’était un gros lourd dépressif… Moi je saurai le rendre heureux, hein Sissi ?

 

Alex – Désolé, Ben, mais lui, ce qui le fait fantasmer, c’est la Mère Noël. Pas vrai, Sissi ?

 

Jo – Ouais enfin… La Mère Noël, elle ne fait pas crédit, non plus. Vous avez de quoi payer ?

 

Alex – Là tous les tabacs sont fermés. Mais il aura l’argent demain matin, c’est sûr !

 

Sissi – Et puis maintenant que je suis milliardaire, les femmes vont tomber comme des mouches.

 

Pat – Ne t’emballe pas trop vite, Sissi, c’est que cinquante mille euros. Si j’étais toi, je prendrais les bonnes choses comme elles viennent.

 

Alex – Elle a raison, comme dit aussi le poète : Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. C’est vrai que là, le choix n’est pas évident mais bon…

 

Pat – Comme disait ma grand-mère, faute de grive, on mange du merle.

 

Alex – Je suis sûre que Ben a tout pour faire le bonheur d’un homme. Et en plus, elle ne demande pas à être payée d’avance…

 

Sissi – Elle n’est pas contagieuse, au moins ?

 

Alex – Ben ?

 

Mais Ben tombe comme une masse.

 

Alex – Ça doit être les médocs qu’elle a pris…

 

Pat – Plus la sangria. Moi aussi, j’ai un peu la tête qui me tourne…

 

Alex – Allez, Jo… C’est la Saint Sylvestre. Un beau geste !

 

Jo – Bon, d’accord… Mais je veux mon pognon demain, ok ?

 

Alex – C’est promis. Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la Française des Jeux.

 

Jo – Allez chéri, viens avec maman…

 

Jo entraîne Sissi.

 

Pat (attendrie) – Les couples se forment, on dirait.

 

Alex – Oui… Cette fois, il ne reste plus que nous deux…

 

Pat semble interloquée.

 

Noir.

 

Lendemain de fête. Ben est toujours affalée dans un coin contre un carton. Alex et Pat sortent de la tente Quechua.

 

Alex – Ça va ?

 

Pat – J’ai toujours la tête qui me tourne… Je ne sais pas ce qu’il avait mis dans cette sangria…

 

Alex – Je préfère ne pas le savoir.

 

Pat – Je ne me souviens de rien… Mais qu’est-ce qu’on fout dans cette tente ?

 

Alex – Tu ne te souviens vraiment pas ?

 

Pat lui lance un regard inquiet. Sissi arrive. Aux anges.

 

Alex – Alors Sissi, heureux ?

 

Sissi – Heureux ? Tu parles ! Je suis riche ! Tous mes problèmes d’argent sont résolus ! Je vais pouvoir payer mon loyer et déballer mes cartons.

 

Alex – Si j’étais toi, j’attendrais un peu avant de déballer les cartons.

 

Sissi – Pourquoi ça ?

 

Pat – Maintenant que tu es riche, tu pourrais avoir envie d’emménager dans un appartement plus grand.

 

Sissi – Oui, c’est sûr.

 

Alex – Non, quand je disais heureux… je pensais plutôt à la nuit que tu viens de passer… avec la Mère Noël.

 

Pat – C’était la première fois, non ?

 

Sissi – À vrai dire, avec tous les antidouleurs que je me suis enfilé hier soir, je n’ai rien senti…

 

Alex – Ah merde, c’est dommage…

 

Sissi – En fait, dans l’état où j’étais, je ne suis même pas sûr que la Mère Noël, ce n’était pas en réalité le Père Noël…

 

Pat – Ah d’accord…

 

Sissi – Bon, le principal, c’est que j’ai gagné au loto. Je fonce tout de suite au bureau de tabac pour encaisser le gros lot.

 

Alex – Je ne sais pas s’ils auront dix mille euros en liquide, mais ils te diront où t’adresser…

 

Sissi – Dix mille ? Hier tu m’as dit cinquante ?

 

Alex – Ah oui, excuse-moi, cinquante, peut-être…

 

Ben reprend ses esprits.

 

Ben – Salut…

 

Sissi – Ah Ben ! Merci encore d’être venue à mon réveillon. J’espère que tu as passé une bonne soirée.

 

Ben – Oui, mais je ne sais pas très bien où je vais aller. Mes parents m’ont foutue à la porte.

 

Sissi – Tu n’as qu’à prendre ma tente Quechua, maintenant, je n’en ai plus besoin.

 

Ben – C’est gentil, merci.

 

Sissi – Bon, j’y vais…

 

Ben – Je peux t’accompagner, si tu veux ?

 

Sissi – D’accord…

 

Ben (aux autres) – On reste en contact sur Facebook ?

 

Alex – Ok, j’espère que tu auras du wifi dans ta tente Quechua.

 

Pat – Bonne année…

 

Sissi – Vous claquez la porte en partant ?

 

Sissi et Ben sortent.

 

Alex – Il vaudrait mieux qu’on file avant qu’il revienne.

 

Pat – Pourquoi ça ?

 

Alex – Mais parce qu’il n’a rien gagné du tout !

 

Pat – Quoi ?

 

Alex – Le loto, les résultats que je lui ai donnés, c’est bidon. Il n’a rien gagné du tout.

 

Pat – Tu plaisantes ?

 

Alex – Ne me dis que tu as cru à une histoire pareille ?

 

Pat – Mais c’est horrible ! Quand il va se rendre compte que ce n’est pas vrai…

 

Alex – Il aura une bonne raison pour se suicider. Mais au moins, grâce à moi, il ne mourra pas puceau !

 

Pat – On n’est même pas sûres qu’il ait passé la nuit avec une vraie femme…

 

Alex – Le principal, c’est qu’il ait passé une bonne soirée. Et nous aussi… Et puis ce n’est pas comme si on lui avait dit qu’il était millionnaire. Ce n’est que cinquante mille euros, après tout.

 

Pat – Dis-moi que ce n’est pas vrai…

 

Alex – Je voulais lui faire gagner le gros lot mais je me suis un peu planté dans les chiffres.

 

Pat – C’est affreux !

 

Alex – On a réveillonné gratos ! Et en plus il nous fait cadeau de la participation aux frais de sa soirée de merde. Barrons-nous avant qu’il change d’avis.

 

Pat – C’est dingue… Mais où tu es allée chercher une histoire pareille ?

 

Alex – Les Jeux de Hasard et de l’Amour, tu te souviens ? C’est à peu près le scénario de ma pièce.

 

Pat – Bon… Enfin, tu as raison… Au moins il aura connu l’amour…

 

Alex – Techniquement, je ne sais pas si on peut dire qu’on n’est plus puceau après avoir passé la nuit avec un travelo, mais bon.

 

Pat – En tous cas, tu as raison, il vaut mieux qu’on soit parties avant qu’il ne revienne…

 

Alex – On n’a rien oublié ?

 

Pat – Je ne crois pas…

 

Alex – Tiens, je vais récupérer ma bouteille de mousseux, elle doit être décongelée, maintenant. Ça pourra toujours me servir pour l’année prochaine…

 

Pat – Je crois que c’est le pire réveillon que j’aie jamais passé. Et toi ?

 

Alex – Attends que je réfléchisse… Non. Mon pire réveillon, c’était il y a trois…

 

Pat – Je ne suis pas sûre de vouloir entendre ça…

 

Elles partent ensemble.

 

Noir.

 

Fin.

 

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre,

Jean-Pierre Martinez a écrit une cinquantaine de comédies

régulièrement montées en France et à l’étranger.

 

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez

sont librement téléchargeables sur :

http://comediatheque.net

 

Ce texte est protégé par les lois relatives

au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

 

Paris – Janvier 2016

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-65-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement