À cœurs ouverts

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

Jusqu’à 24 personnages (hommes et femmes)
Dans un bistrot situé en face d’un hôpital, et tenu par un drôle de patron, se croisent les destins d’hommes et de femmes à la recherche d’un cœur à prendre. Pour une transplantation, ou plus si affinité…

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À cœurs ouverts

Scène 1

Un bistrot. Le patron est derrière son bar, en train d’essuyer des verres. Une femme arrive, ne respirant pas la joie de vivre. Sans un regard vers lui, elle vient s’installer au comptoir. Le patron l’observe un instant du coin de l’œil.

Patron – Madame… Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

Elle – Vous avez de l’arsenic ?

Patron – C’est pour emporter ou pour consommer sur place ?

Elle – J’hésite encore…

Patron – Prenez un café en attendant. Avec un petit calva, ça vous remontera. Le calva c’est pour moi.

Elle – Un calva ? À cette heure-ci ?

Patron – Sachez que le calva est connu depuis l’Antiquité pour ses vertus antidépressives. J’en prescris tous les jours à mes clients, et personne ne s’est encore suicidé jusqu’à maintenant.

Elle – C’est gentil, mais je me contenterai du café. Je travaille à l’hôpital, juste en face.

Il lui prépare son café.

Patron – Aide-soignante… Ça ne doit pas être marrant tous les jours…

Elle – Chirurgien.

Patron – Ah… Pardon Docteur…

Elle – C’est un peu mieux payé, mais ce n’est pas forcément plus marrant.

Patron – Je vois ça…

Elle – Et encore, je ne vous parle que de mon boulot. Heureusement que je bosse jour et nuit. Ne pas avoir de vie privée, ça n’a pas que des inconvénients, vous savez… quand on a une vie de merde…

Il lui tend un journal.

Patron – Jetez un coup d’œil à votre horoscope, il prévoit peut-être une amélioration passagère.

Elle jette un regard au journal.

Elle (lisant) – « Vous donnerez votre cœur à un inconnu »…

Elle repose le journal sur le comptoir.

Patron – C’est une bonne nouvelle, non ?

Elle – Ça dépend.

Patron – Il ne faut pas donner son cœur à n’importe qui, c’est sûr.

Elle – Et surtout, il vaut mieux le donner de son vivant.

Patron – Je ne suis pas sûr de vous suivre…

Elle – « Vous donnerez votre cœur à un inconnu »… Regardez, ce n’est pas à la rubrique amour, c’est à la rubrique santé…

Patron – Ça doit être une erreur…

Elle – J’ai un patient qui attend une transplantation cardiaque. Il nous manque juste un donneur en bonne santé. Mais mort de préférence.

Patron – Ah oui…

Elle – On ne peut rien faire d’autre que d’attendre… Il faudra que quelqu’un meurt pour qu’un autre vive.

Patron – C’est le destin…

Elle – Un accident est si vite arrivé. Après tout ce sera peut-être moi. Puisque c’est dans mon horoscope.

Il pose le café devant elle.

Patron – Décidément, vous êtes de nature optimiste…

Elle – Je n’ai pas eu d’enfant, ce serait ma dernière chance de donner la vie…

Patron – Vous êtes vraiment sûre que vous ne voulez pas ce calva ?

Elle – Jamais pendant le service… Si un donneur se présente et que je dois opérer dans une heure…

Patron – Si c’est vous le donneur, il n’y aura plus personne pour faire cette opération.

Elle – En matière de transplantations cardiaques, ce sont les donneurs qui manquent, pas les chirurgiens. Ce genre d’opérations, ça reste exceptionnel. J’en connais qui seraient prêts à tuer pour réaliser leur première transplantation.

Patron – Bon, alors c’est moi qui vais le boire ce calva, et je vous offre le café.

Elle – Vous êtes un drôle de cafetier. Ce n’est pas comme ça que vous allez faire des affaires.

Le patron se sert un calva et le boit cul sec.

Patron – Il y a longtemps que j’ai renoncé à l’idée de faire fortune. Et puis je n’offre pas le café à tout le monde, vous savez…

Elle – Pourquoi moi ? On ne peut pas dire que je sois d’un commerce agréable…

Patron – Je me suis toujours méfié des gens trop aimables. J’ai mes têtes, c’est tout. Il y en a qui me reviennent et d’autres pas.

Elle – En somme, j’ai de la chance, alors…

Patron – Remarquez, on ne se connaît pas… C’est peut-être moi, votre bel inconnu…

Elle – Allez savoir… Bon, il faut que je file…

Patron – Encore une vie à sauver ?

Elle – Non, mais je suis garée sur une place « handicapé ».

Patron – Avec votre caducée sur le pare-brise, vous pouvez vous garer n’importe où sans avoir d’amende, non ? Rien que pour ça, j’aurais aimé faire médecine.

Elle – Merci pour le café…

Patron – Faites bien attention en traversant la rue.

Elle – On vient à peine de se rencontrer, et vous êtes déjà une mère pour moi. Si je suis encore célibataire dans dix ans, faites-moi penser à vous épouser.

Patron – Hélas… qui aurait envie d’épouser sa mère ? (Elle sort) C’est le drame de ma vie…

Noir

Scène 2

Le patron est derrière son comptoir. Il lit le journal. Un homme et une femme arrivent. Ils s’asseyent à une table.

Elle – Je te préviens, je n’ai pas beaucoup de temps… Je reprends mon service dans une heure. Et mon patron n’attend qu’une occasion pour me virer…

Lui – Merci de me sacrifier ta pause déjeuner.

Elle – Non, mais je ne te sacrifie rien… (Regardant la carte) Je vais manger quelque chose. Pas toi ?

Lui – Si, si, bien sûr, je veux dire… Merci d’avoir accepté de déjeuner avec moi.

Elle repose la carte. Un temps.

Elle – Donc, tu avais quelque chose à me dire…

Lui – Oui…

Silence embarrassé.

Elle – Je t’écoute…

Le patron lance un regard intrigué vers eux.

Lui – Je ne sais pas trop comment te dire ça…

Elle – Comme on n’a pas trop le temps, je vais t’aider un peu… Tu veux sortir avec moi, c’est ça ?

Lui (pris de court) – Oui, enfin…

Le patron arrive, interrompant cette scène un peu pathétique.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

Elle – Une salade niçoise… sans anchois et sans thon.

Lui (pour plaisanter) – Un jambon beurre… sans beurre. (La femme ne rit pas et le patron lui lance un regard glacial.) Non, je déconne. Un jambon beurre, s’il vous plaît.

Patron – Une niçoise et un Paris-beurre. C’est parti.

Le patron repart.

Elle – Tu manges de la viande ?

Lui – Euh… oui. Enfin, non.

Elle – Mais tu manges du jambon…

Lui – Oui, mais… Du jambon, ce n’est pas vraiment de la viande, si ?

Elle – Tu as vu la dernière enquête de L214 sur l’élevage des cochons en cages ?

Lui – Non.

Elle – Je pense que si tu l’avais vue, tu ne mangerais plus de jambon…

Lui – Excuse-moi, je… Je ne savais pas…

Elle – C’est ce que disaient les Allemands après la guerre au sujet des camps.

Lui – Qu’est-ce qu’ils disaient ?

Elle – Je ne savais pas…

Lui – D’accord… donc… tu es végétarienne.

Elle – Vegan.

Lui – OK…

Elle – Tu ne connais pas la différence, c’est ça ?

Lui – Non.

Elle – Je ne mange aucun produit d’origine animale. Je ne porte pas de cuir, non plus. Pas de fourrure, évidemment.

Lui – De ce temps-là…

Elle – Pardon ?

Lui – Non, je veux dire… Moi non plus, je ne porte pas de fourrure. C’est déjà un début, non ?

Elle – Écoute, je vais être franche avec toi, je ne pourrai jamais sortir avec un type qui bouffe du jambon. Mais on peut être amis, si tu veux… On n’est pas sectaires, non plus.

Lui – C’est si grave que ça ? Je veux dire… C’est juste une tranche de jambon.

Elle – Tu sais dans quelles conditions il a été élevé, ce cochon ? Comment il a vécu ? Dans quelles conditions il a été abattu ?

Lui – Non.

Elle – Tu as déjà visité un élevage de porcs ?

Lui – Non.

Elle – Tu as déjà visité un abattoir ?

Lui – Non… et toi

Elle – Moi non plus, mais j’ai vu beaucoup de vidéos là-dessus.

Lui – OK… Non, mais… je n’y tiens pas plus que ça, moi, au jambon… Enfin, je veux dire… à la viande en général.

Elle – Donc, tu pourrais devenir vegan, juste pour sortir avec moi ?

Lui – Pourquoi pas ? Bien sûr ! Absolument…

Elle – Et si j’étais musulmane ou juive, que je te demandais de ne plus manger de porc et de te convertir à ma religion, tu le ferais ?

Lui – Tu es musulmane ?

Elle – C’est juste une supposition. Alors ?

Lui – Je ne sais pas… Peut-être… Je suis catholique, mais… C’est comme pour la viande, je n’y tiens pas plus que ça…

Elle – Tu es vachement influençable, en fait.

Lui – Ou alors… je tiens vachement à sortir avec toi.

Elle – Ouais… mais ce ne serait pas par conviction.

Lui – Que je sortirais avec toi ?

Elle – Que tu arrêterais la viande ! Ce serait juste pour sortir avec moi.

Lui – Oui, enfin…

Elle – Et dès que je t’aurais largué, tu te remettrais à bouffer de la viande.

Lui – On ne sort pas encore ensemble, et tu envisages déjà de me larguer ?

Un temps.

Elle – C’est quoi ta pire expérience alimentaire ?

Lui – Pardon ?

Elle – Le pire repas de ta vie, si tu préfères.

Lui (plaisantant) – J’espère que ça ne va pas être celui-ci… (Elle reste à nouveau de marbre) Non, je… Je ne sais pas…

Elle – Eh bien moi, je peux te le dire.

Lui – OK.

Éventuellement musique mélodramatique pendant le récit de cet épisode traumatique.

Elle – Je devais avoir une dizaine d’années. On était invités avec mes parents chez des amis à eux. Un médecin et sa femme. Ce n’était pas vraiment des amis, en fait. C’était juste nos nouveaux voisins. Ma mère les avaient invités une première fois pour leur souhaiter la bienvenue dans le quartier, et ils nous rendaient l’invitation. Mes parents sont des gens très simples. Ça devait les flatter d’être invités à dîner chez un chirurgien. Ils s’attendaient sans doute à ce que ces grands bourgeois mettent les petits plats dans les grands. Donc on prend l’apéro, on bavarde un peu et on se met à table. C’est vrai que la vaisselle était en porcelaine, et la nappe d’une blancheur immaculée. Il y avait tellement de couverts sur la table qu’on se demandait lequel prendre pour commencer. Arrive le plat principal, après une salade verte, et qu’est-ce que le chirurgien met sur la table ?

La musique s’arrête brusquement.

Lui – Tu me fais peur…

Elle – Un cœur !

Blanc.

Lui – Un cœur  humain ?

Elle – Non quand même… Enfin je ne crois pas. Un cœur de bœuf, j’imagine.

Lui – Un cœur de bœuf… Je ne savais même pas que ça se mangeait… Le mou, à la rigueur… Pour les chats… C’est du poumon, je crois… Mais un cœur !

Elle – Et ces deux sadiques ont encore le culot de nous demander si on aimait ça.

Lui – Et alors ?

Elle – Mes parents sont des gens extrêmement polis… Alors invités chez un docteur, tu penses bien… Donc ma mère de répondre poliment : mais bien sûr, vous pensez bien. On n’en a jamais mangé, mais bon. Il faut bien une première fois, pas vrai ?

Lui – Oh putain…

Elle – Et mon père qui en remet une couche : Ah oui, du cœur de bœuf, c’est original, ça change un peu. C’est vrai, on n’y pense jamais, on devrait en faire plus souvent, hein chérie ? Moi, je suis prise d’un haut-le-cœur, évidemment. Je dis que je n’aime pas ça. Ma mère insiste : tant qu’on n’a pas goûté, on ne peut pas dire qu’on aime pas ça ! Et le docteur de nous faire la leçon : vous savez que chez les peuples primitifs, les guerriers mangeaient le cœur de leurs ennemis pour s’approprier leur force ? Et la femme du docteur d’en rajouter : en tout cas, c’est très bon pour la santé, le cœur de bœuf. C’est plein de protéines. Et ne dit-on pas « fort comme un bœuf »… Et me voilà avec un énorme morceau de cœur dans mon assiette.

Lui – Il n’y avait rien d’autre à bouffer ?

Elle – De la salade verte.

Lui – Du cœur avec de la salade…

Elle – Ce n’est pas facile à couper non plus, je peux te le dire. Genre une semelle en caoutchouc, tu vois ? Tu en as déjà mangé ?

Lui – Une semelle en caoutchouc…?

Elle – Et tout le monde de mastiquer son cœur de bœuf avant de se forcer à l’avaler. Le tout en parlant de la pluie et du beau temps, pour faire comme si tout ça était parfaitement normal.

Lui – Et c’est bon ? Enfin, je veux dire… Quel goût ça a ?

Elle – Aucun. Ça a la consistance d’un chewing-gum. Depuis, je n’ai plus jamais mâché de chewing-gum. Et surtout, du jour au lendemain, je suis devenue vegan. Avant même que le mot existe. Je me demande même si ce n’est pas moi qui ai inventé le concept…

Lui – Ah oui… Il y a de quoi être traumatisée pour toujours…

Elle – Attends… et si c’est toi qui avais raison…?

Lui – Pardon ?

Elle – Maintenant, je me demande si c’était vraiment un cœur de bœuf.

Lui – Non ?

Elle – Ben c’était un chirurgien, tu vois… Quand ils transplantent un nouveau cœur à un patient, on ne sait pas trop ce qu’ils font de l’ancien. J’imagine qu’il n’y a pas beaucoup de malades qui demandent à le récupérer pour le garder en souvenir dans un bocal.

Lui – Tu crois qu’il y a des chirurgiens cannibales ?

Le patron revient avec le sandwich et la salade.

Patron – Et voilà. Un Paris-beurre et une niçoise sans anchois ni thon. J’ai mis du maquereau à la place. (La fille lui lance un regard assassin, et il poursuit pince-sans-rire.) Je plaisante. Bon appétit.

L’homme regarde son sandwich, avant de le repousser.

Lui – Non, c’est toi qui as raison. Ce ne serait pas honnête de ma part.

Elle – Quoi

Lui – D’arrêter la viande juste pour sortir avec toi. Il faut que j’y crois.

Elle – C’est sûr…

Lui – Le problème, c’est que d’arrêter la viande, c’est comme d’arrêter la clope. Quand on est accro…

Elle – Donc tu renonces à…

Lui – Je sais ce que j’ai à faire.

Elle – Là c’est toi qui me fais peur.

Lui – Je vais aller à la boucherie juste en face. Je vais acheter un cœur de bœuf, et je vais le bouffer tout entier. Après, je pense que je serai définitivement dégoûté de la viande. Comme toi.

Elle – Tu ferais ça pour moi ? Tu boufferais un cœur de bovin ?

Lui – À ton avis ?

Il se lève. Surprise, elle se lève aussi.

Elle – Mais… tu y vas maintenant ?

Lui – Si je réfléchis trop, je risque de ne pas y arriver.

Elle – Et… tu as une recette ?

Lui – Je vais le bouffer cru. Je suis un guerrier, non ?

Elle – Bon…

Lui – Allez, souhaite-moi bonne chance.

Il l’enlace et, jouant sur l’effet de surprise, il l’embrasse longuement et fougueusement sur la bouche. Il sort. Elle le regarde partir, interloquée. Le patron, qui a tout vu, revient.

Patron – Ça ne lui a pas plu, le Paris-beurre ?

Elle – Il a décidé de devenir vegan.

Patron – En tout cas, il a l’air vraiment motivé…

Elle – Oui…

Noir

Scène 3

Le patron passe un coup de chiffon sur son comptoir. Un couple arrive et s’assied à une table.

Lui – Tu es sûre que c’est une bonne idée ?

Elle – Quoi ?

Lui – De prendre un dernier verre ensemble.

Elle – On a été mariés pendant dix ans. On ne va pas se quitter comme ça, dans le bureau d’un juge. Ce serait trop triste.

Lui – Oui…

Le patron arrive.

Patron – Et pour ces messieurs-dames ?

Elle – Qu’est-ce que tu prends ?

Lui – Je ne sais… (Ironique) Champagne ?

Elle – Pourquoi pas…?

Lui – Alors deux coupes, s’il vous plaît.

Patron – Désolé, je n’ai que de la blanquette de Limoux. Pour les kirs. Vous savez, ici, on est en face d’un hôpital, on n’a pas souvent l’occasion de faire péter la Veuve Clicquot.

Lui – Bon… Alors un café.

Elle – Moi aussi.

Patron – Et deux expressos.

Le patron s’éloigne.

Elle – Alors ça y est… Cette fois, c’est vraiment fini ?

Lui – C’est ce qu’on voulait, non ?

Elle – Bien sûr. Ça n’empêche pas…

Lui – Tu ne regrettes pas ?

Elle – Un divorce, c’est toujours un échec. Je regrette que ça n’ait pas marché.

Lui – Moi aussi…

Un temps.

Elle – En même temps, c’est toi qui m’as trompée.

Lui – Oui…

Elle – Excuse-moi, je ne voulais pas revenir là-dessus… On est divorcés, tu n’as plus de comptes à me rendre.

Lui – Non… (Un temps) Et toi, tu ne m’as jamais trompé ? Tu peux me le dire, maintenant.

Elle – Non.

Lui – Un simple dérapage sans lendemain ?

Elle – Non.

Lui – Un petit baiser furtif, un soir, après quelques verres de trop ?

Elle – Non.

Lui – Non, bien sûr… Tu es tellement parfaite…

Elle – Je crois comprendre que dans ta bouche, ce n’est pas un compliment…

Le patron rapporte les deux cafés.

Patron – Et voilà…

Elle – Merci.

Le patron repart.

Lui – Je peux te demander quelque chose ? Maintenant que c’est fini, de toute façon…

Elle – Encore ?

Lui – Pour l’instant, tu n’as rien avoué…

Elle – Si c’est un interrogatoire, alors… Vas-y, je t’écoute…

Lui – Est-ce qu’au moins une fois, pendant toutes ces années qu’on a passées ensemble, tu m’as menti ?

Elle – Menti ?

Lui – Même par omission. Quelque chose d’important que tu m’aurais caché. Quelque chose dont tu ne serais pas fière, évidemment. Sinon, ça n’a aucun intérêt…

Elle – Pourquoi tu me demandes ça, maintenant ?

Lui – Je ne sais pas… Savoir que finalement, tu n’étais pas si parfaite… Ça m’aiderait à faire mon deuil.

Elle – Je ne suis pas morte tout de même.

Lui – Je veux dire le deuil de notre relation. De notre amour, si je peux me permettre.

Elle – Tu peux.

Lui – Alors

Elle – Si ça peut t’aider…

Lui – Je t’écoute.

Elle – Ce n’est pas si facile…

Lui – Ne me dis pas que tu as l’embarras du choix.

Elle – Non, justement. Je réfléchis…

Lui – J’ai tout mon temps.

Elle – Tu te souviens de notre première voiture ?

Lui – Oui.

Elle – Un matin, on l’a retrouvée dans la rue avec une aile complètement enfoncée.

Lui – Oui.

Elle – Évidemment, personne n’avait laissé de mot pour le constat.

Lui – Non.

Elle – C’était moi. J’avais embouti le pilier du portail en sortant en marche arrière. La voiture était neuve, je n’ai pas osé te le dire. J’avais tellement honte. J’ai garé la voiture dans la rue, et je n’ai rien dit.

Lui – Je sais.

Elle – Tu sais ?

Lui – Il y avait la trace de la peinture sur le pilier du portail. Elle doit y être encore.

Elle – Et tu n’as rien dit ?

Lui – Tu avais l’air d’y tenir tellement à ce mensonge… Qu’est-ce que ça aurait changé ?

Elle – Rien, probablement. Mais pourquoi n’avoir rien dit ?

Lui – Tu bousilles notre voiture toute neuve. Tu mens de façon totalement pathétique. Je ne suis pas flic. Qu’est-ce que j’aurais pu dire ?

Elle – Je ne sais pas. Tu aurais pu… marquer un point.

Lui – Ce n’est pas comme ça que je voyais notre couple. C’était tellement enfantin, ce mensonge. Presqu’attendrissant. Je me suis dit que ça devait être important pour toi. J’ai préféré te laisser ta dignité…

Elle – Merci… c’est gentil.

Lui – Oui… (Un temps) Et toi, tu te fous de moi.

Elle – Pas du tout. C’est vrai, je t’assure.

Lui – Quand tu m’as demandé si je t’avais déjà trompé, j’ai été honnête avec toi. J’aurais pu nier. On serait peut-être encore mariés. À toi de jouer le jeu, maintenant. Il y a forcément autre chose… Quelque chose de plus grave…

Silence.

Elle – D’accord… Tu te souviens quand tu étais parti trois jours à Toulouse pour un congrès.

Lui – Oui.

Elle – Je t’avais dit que j’irai à l’hôpital pour un examen de routine.

Lui – Ah oui… je me souviens.

Elle – C’était pour une IVG.

Lui – Une IVG…

Elle – Un avortement, si tu préfères…

Lui – On avait décidé d’avoir un enfant… Tu avais arrêté la pilule…

Elle – Oui…

Lui – Je ne comprends pas.

Elle – Moi non plus…

Lui – Et alors

Elle – Je ne sais pas… J’ai eu peur.

Lui – Peur ?

Elle – Peur de ne pas y arriver. Peur que tu me quittes… Entre nous, je n’avais pas tout à fait tort.

Lui – Ne renverse pas les rôles… Si on avait eu cet enfant, les choses auraient peut-être été différentes.

Elle – Peut-être…

Un temps.

Lui – Comment tu as pu nous faire ça ?

Elle – Merci de ne pas avoir dit me faire ça… Ça ne s’explique pas. Je ne me suis pas sentie capable. Capable d’assumer ça.

Lui – Ça

Elle – Donner la vie. Devenir mère.

Lui – Tu aurais pu m’en parler. Partager ça avec moi.

Elle – Je n’ai jamais osé te le dire… J’avais trop honte…

Lui – Comme pour la voiture.

Elle – Je suis vraiment désolée. J’ai eu peur…

Lui – Je te faisais peur à ce point ? Même pour la voiture…

Elle – C’est de moi dont j’avais peur. (Un temps) Tu crois vraiment que les choses auraient pu être différentes ?

Lui – Les choses sont toujours comme elles sont. Ça ne sert à rien de les imaginer autrement après coup. Il faut croire que nous deux, ce n’était pas possible.

Silence.

Elle – Je crois qu’on ferait mieux d’y aller.

Lui – Oui…

Ils se lèvent pour partir.

Elle – Tu la revois toujours ?

Lui – Qui

Elle – Celle avec qui tu m’as trompée.

Lui – Ah, celle-là…

Elle – Tu ne m’as jamais dit qui c’était. Tu peux me le dire, maintenant. Je la connais ?

Lui – À quoi ça servirait…?

Un temps.

Elle – Tu ne m’as jamais trompée.

Lui – Non…

Elle – Alors pourquoi

Lui – C’était plus facile comme ça.

Elle – Tu veux dire plus facile pour moi.

Lui – Plus facile pour nous deux… Je crois qu’on ferait mieux d’y aller, maintenant… 

Elle – Allons-y.

Ils partent.

Noir

Scène 4

Le patron ramasse des verres sur le comptoir et les plonge dans un évier qu’on ne voit pas. Un homme et une femme arrivent. L’homme jette un regard suspicieux et un peu dégoûté vers le bar. Ils s’asseyent à une table.

Lui – C’est vraiment crado. Je me demande pourquoi je continue à venir ici.

Elle – C’est le seul bistrot en face de l’hôpital…

Lui – Quand tu vois les normes d’hygiène qu’on nous impose dans notre boulot… Un patient attrape une maladie nosocomiale dans ton service, même un rhume, il te fait un procès. Ensuite il vient prendre son petit ballon de rouge ici dans un verre à peine rincé entre deux clients, dont l’un a peut-être une hépatite et l’autre le virus Ebola.

Elle – Ouais…

Lui – Tu as vu ça ? La vaisselle sale baigne dans l’évier du matin au soir. Je ne te raconte pas le bouillon de culture… À la fin de la journée, tu as partagé tes microbes avec la moitié de la ville. Maladies nosocomiales, tu parles. Et une maladie que t’attrape dans un bistrot, comment ça s’appelle ?

Elle – Une cirrhose du foie

Le patron s’approche.

Patron – Et pour ces messieurs-dames, qu’est-ce que ce sera ?

Lui – Je ne sais pas… Un jus de tomate.

Elle – Un café.

Le patron s’éloigne.

Lui – Je ne sais pas pourquoi je prends du jus de tomate, j’ai horreur de ça.

Elle – On ne sait plus quoi prendre, à force.

Lui – Les sodas, c’est tellement sucré. J’aurais dû prendre un jus de fruits.

Elle – Il est encore temps…

Lui – Je ne sais pas… Tu as vu la gueule du patron ? Il n’a pas l’air aimable.

Elle – Tu veux que j’y aille ?

Lui – Trop tard, il vient de déboucher la bouteille. C’est tout moi, ça. Je vais devoir m’enfiler un jus de tomate alors que j’ai horreur de ça. En plus, la tomate, ça me donne des brûlures d’estomac. Pas toi ?

Elle – Non.

Lui – Tant pis, je ne le boirai pas…

Elle (pour changer de sujet) – Qu’est-ce que tu fais cet été ?

Lui – Je ne sais pas encore… J’irai sans doute passer une semaine ou deux chez mes parents, comme tous les ans.

Elle – Tu es très lié avec tes parents, alors.

Lui – Pas spécialement. Ils sont chiants, mais ils ont une villa avec piscine près d’Antibes.

Elle – Quand on est chiants, si on veut encore voir ses enfants après qu’ils ont quitté la maison, il faut investir dans une piscine. Tu devrais y penser pour les tiens, le moment venu…

Lui – Ouais… Sauf si je n’ai pas envie de les voir trop souvent.

Elle – Et à part ça, ça va ?

Lui – Oui, enfin… ma femme a encore invité les voisins à dîner.

Elle – Et alors ?

Lui – Ce n’est pas qu’ils ne sont pas sympas, mais… ils sont un peu chiants, eux-aussi…

Elle – Pourquoi elle les a invités ?

Lui – On vient d’arriver dans le quartier. Ils ont eu la gentillesse de nous inviter chez eux pour faire connaissance. Du coup on s’est sentis obligés de leur rendre l’invitation. Je crains que ça devienne une habitude, tu vois ?

Elle – Je vois très bien.

Lui – Maintenant qu’on a mis le doigt dans l’engrenage…

Elle – J’ai peut-être une solution.

Lui – Une solution

Elle – Pour être sûr qu’ils ne reviendront jamais bouffer chez toi.

Lui – Comment ça ?

Elle – Il m’est arrivé la même chose il y a quelques années, quand j’ai acheté la maison.

Lui – Et alors ?

Elle – Les voisins nous invitent. Des enseignants, tu vois. Abonnés à Télérama, meublés par la CAMIF. De gauche, évidemment. Écolos tendance végétariens mais qui mangent quand même de la viande de temps en temps si elle est bio.

Lui – Je vois très bien. Gentils, mais totalement assommants. Et comment tu as fait pour t’en défaire ?

Elle – Quand on leur a rendu l’invitation, je leur ai servi un plat un peu spécial.

Lui – Spécial

Elle – Un cœur.

Lui – Un cœur ? Comment ça un cœur ?

Elle – Un cœur de bœuf. Direct. Juste avec une salade.

Lui – Un cœur de bœuf ? Je ne savais même pas que ça se mangeait… Où est-ce que tu as trouvé ça ?

Elle – À la boucherie du coin.

Lui – Je ne savais pas que ça se vendait.

Elle – Ah non, mais il ne me l’a pas vendu. Il me l’a donné.

Lui – Non ? Et ils en ont bouffé ?

Elle – Ce sont des gens polis, tu comprends. Je t’ai dit, des enseignants, tu vois. Alors tolérance, respect de la différence, ils n’ont pas osé moufter, tu penses bien. Genre je respecte les coutumes de chacun, même si elles sont différentes des miennes, et je fais un effort pour partager quelque chose avec eux, même si ce n’est pas exactement mes valeurs. Ils se sont pincés le nez, et ils ont tout bouffé.

Lui – Et après ?

Elle – On ne les a jamais revus.

Lui – Jamais ?

Elle – On se croise de temps en temps, évidemment, on est voisins. Mais ils n’ont plus osé nous réinviter, de peur qu’on leur rende l’invitation, et qu’on leur serve un truc encore pire que la dernière fois… On les a totalement traumatisés, je te dis.

Lui – C’est dingue…

Elle – Ah, non, tu aurais dû voir leurs têtes quand j’ai posé ça sur la table… J’aurais dû prendre une photo. D’ailleurs je crois que je l’ai fait…

Lui – Merde… Mais du coup, tu as dû en bouffer aussi.

Elle – Il faut savoir ce qu’on veut, mon vieux. Ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Mais après, tu es tranquille pour le restant de ta vie.

Lui – D’accord… Ouais, je ne sais pas trop… Je vais en parler à ma femme…

Elle – Surtout pas, malheureux !

Lui – Pourquoi ça ?

Elle – Elle ne serait pas d’accord, évidemment !

Lui – Oui… Il y a des chances.

Elle – Non, tu lui fais la surprise. Tu lui dis, ce soir, c’est moi qui cuisine, chérie.

Lui – Ah oui, rien que ça, ça va la surprendre, c’est sûr…

Elle se lève.

Elle – Bon allez, il faut que je te laisse.

Lui – OK.

Elle – Tu me raconteras ta soirée, promis ?

Lui – Attends, il ne m’a même pas encore servi mon jus de tomate…

Elle – Tu verras, ça marche à tous les coups. Si tu ne veux plus jamais les avoir à dîner sans te fâcher avec eux, c’est la seule solution, je t’assure… Il y a une boucherie juste en face.

Lui – Merci du conseil ! Tu as raison, je vais faire ça…

Elle – Quand on peut aider…

Elle sort.

Noir

Scène 5

Le patron attend derrière son comptoir, désœuvré. Un homme et une femme arrivent.

Elle – Salut Marcel.

Le patron répond d’un hochement de tête. Ils s’asseyent à une table. Le patron arrive pour prendre la commande.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

Elle – Comme d’habitude.

Patron – Et vous ?

Lui – Pareil.

Patron – Pareil que la petite dame ou pareil que d’habitude ?

Lui – Pardon ?

Patron – Je ne sais pas ce que vous prenez d’habitude, moi !

Lui – Je viens pourtant tous les matins, comme elle.

Patron – C’est comme ça. Il y a des têtes dont je me souviens, et d’autres que je préfère oublier…

Lui – Disons pareil qu’elle, alors.

Patron – Et deux cafés…

Le patron s’éloigne.

Lui – Toujours aussi aimable…

Elle – Il faut savoir le prendre.

Lui – Quel con.

Elle – Tu sais comment il s’appelle, ce con ?

Lui – Non.

Elle – Marcel.

Lui – Vous avez l’air très intimes… ce con de Marcel et toi.

Elle – Je viens tous les jours prendre un café avant d’aller bosser…

Lui – Moi aussi… Mais moi, il fait mine de ne pas me connaître.

Elle – Tu es jaloux ?

Lui – C’est peut-être lui qui est jaloux… Tu le connais si bien que ça ?

Elle – On ne s’est jamais vraiment parlé.

Lui – Comment tu sais qu’il s’appelle Marcel

Elle – Je ne sais pas… Tout le monde le sait… En tout cas, tout le monde l’appelle Marcel, et il ne s’est jamais plaint.

Un temps.

Lui – Ça va ?

Elle – Oui.

Lui – Qu’est-ce que tu as envie de faire ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – Il fait beau… On ne va pas aller s’enfermer dans une salle de ciné. On se balade un peu ?

Elle – Comme tu veux.

Lui – Cache ta joie… Il y a quelque chose qui te préoccupe ?

Elle – Non… Pas spécialement.

Lui – Je ne sais pas moi… Quelque chose dont tu voudrais me parler.

Un temps.

Elle – OK… S’il m’arrive quelque chose un jour, je veux donner mes organes.

Il reste un instant interloqué.

Lui – À qui

Elle – Je ne sais pas ! Pour quelqu’un qui en aurait besoin.

Lui – Besoin…?

Elle – Tu le fais exprès ou quoi ? Une transplantation !

Lui – Ah oui… Très bien…

Elle – J’ai ma carte de donneur sur moi, mais au cas où…

Lui – D’accord.

Elle – Il faut bien que je le dise à quelqu’un. Parce que quand on n’est plus en état de parler…

Lui – OK.

Elle – Et si je suis en état de mort cérébrale, je ne veux surtout pas qu’on me maintienne en vie artificiellement.

Lui – Pas de problème… Mais tu sais, on n’est pas encore mariés. Je ne suis même pas sûr que j’aurais mon mot à dire. Ce serait sûrement à tes parents de prendre la décision.

Elle – Ils sont morts.

Lui – Ah oui, c’est vrai… À tes frères et sœurs, alors.

Elle – Je suis fâchée avec toute ma famille.

Lui – Bon… On n’a plus qu’à se marier, alors. Pour que je puisse disposer moi-même de tous tes organes.

Elle – C’est une demande en mariage ? Parce que ce serait sans doute la plus originale de toute l’histoire des demandes en mariage.

Lui – Tu veux bien m’épouser ?

Elle – Oui… (Un temps) Et toi ?

Lui – Ben oui, puisque je viens de te demander ta main… Enfin, ta main, ton cœur, tes poumons, ton foie, et tout le reste…

Elle – Non, je veux dire, et toi, s’il t’arrivait quelque chose. Maintenant que je vais pouvoir disposer de tous tes organes, moi aussi.

Lui – Ah oui… Là on nage en plein romantisme…

Elle – Alors ?

Lui – Je ne sais pas… Je n’y ai pas vraiment réfléchi… Je ne donne déjà pas mon sang… sauf à quelques moustiques.

Elle – Tu as tort.

Lui – Si en mourant, je pouvais te léguer mon cœur pour te sauver la vie, je le ferai sûrement. Mais alors donner mon cœur à un inconnu… C’est vrai, tu peux toujours tomber sur un con. Les cons aussi ont des problèmes cardiaques. Moins que les autres, d’accord, mais ils en ont…

Le patron arrive.

Patron – Et deux cafés… (S’adressant à l’homme) Je peux encaisser tout de suite ?

L’homme sort quelques pièces qu’il pose sur la table. Le patron s’en saisit, et repart sans un mot.

Lui – Imagine que je meurs et que ce connard ait besoin d’une transplantation. Franchement, ça me ferait bien chier de lui donner mon cœur.

Elle – C’est un risque à courir.

Lui – Bon… Si ça te fait plaisir, je prendrai ma carte, moi aussi…

Elle – Oui, ça me fait plaisir. Et maintenant, j’ai envie d’aller me balader en forêt avec toi.

Lui – En forêt ?

Elle se lève.

Elle – On y va ?

Lui – Je peux boire mon café d’abord ?

Elle – D’accord, mais dépêche-toi.

Il s’apprête à avaler son café.

Noir

Scène 6

Le patron est derrière le comptoir. L’homme (ou la femme) arrive, la tête ailleurs.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

L’autre – Je ne sais pas… Ce que vous voulez…

Patron – Ce que je veux ? Vous êtes sûr ?

L’autre – Au point où j’en suis… Qu’est-ce que je risque ? Surprenez-moi…

Patron – Alors je vous sers un Viandox. Vous avez le teint cireux, ça vous fera du bien.

Il lui prépare son Viandox.

L’autre – Un Viandox ? Ça existe encore ?

Patron – Je vous avoue que je n’en vends pas très souvent… et que je ne compte pas en recommander.

L’autre – À supposer qu’ils en fabriquent encore. Il n’a pas dépassé la date limite de péremption, au moins ?

Patron – Vous m’avez dit « ce que vous voulez », il faudrait savoir ! Alors vous le prenez ou pas, ce Viandox  !

L’autre – Si je peux vous aider à liquider votre stock.

Le patron lui sert son Viandox.

Patron – Ça n’a pas l’air d’aller bien fort…

L’autre – Non… Je cherche un cœur disponible.

Patron – On en est tous là, vous savez… À partir d’un certain âge… il y a plus de demande que d’offre.

L’autre – Vous ne croyez pas si bien dire.

Patron – Vous êtes veuf ?

L’autre – C’est ma femme qui le sera bientôt… si je ne trouve pas rapidement quelqu’un pour me donner son cœur.

Patron – Je ne suis pas sûr de vous suivre…

L’autre – Je sors de l’hôpital. J’attends une greffe. Pour l’instant, il n’y a pas de donneur.

Patron – Un donneur ? Ah oui…

L’autre – Évidemment, on ne donne pas son cœur comme on donne son sang. Il faut que le donneur soit mort, et que toutes les conditions soient réunies.

Patron – Je vois…

L’autre – Que le donneur soit encore jeune, donc qu’il soit plutôt mort dans un accident. Que le cœur soit en bon état. Que la famille soit d’accord.

Il s’apprête à boire.

Patron – Vous êtes sûr que vous voulez boire ça ?

L’autre – Il faut bien mourir de quelque chose…

Il goûte son Viandox, et fait la grimace.

Patron – Alors ?

L’autre – Ah oui, il vaut mieux avoir le cœur bien accroché… Vous n’en avez jamais bu ?

Patron – J’attendais de voir l’effet que ça faisait sur un cobaye.

L’autre – Si je suis encore vivant demain matin, je viendrai vous le dire.

Patron – Si j’avais su, je vous aurais servi autre chose. Vous auriez dû me le dire, maintenant je vais m’inquiéter.

L’autre – Je me demande si ce ne serait pas plus simple comme ça. Je vois déjà ma photo à la page faits divers : désespéré de ne pas trouver un cœur compatible avec le sien, il met fin à ses jours en avalant un Viandox périmé depuis… (regardant l’étiquette de la bouteille vide) 1984 !

Patron – Ah oui, quand même… Remarquez, on est sur un grand millésime… Allez, il ne faut pas désespérer. Un accident est si vite arrivé.

L’autre – Un accident ?

Patron – Pour votre donneur ! La rue en face est très dangereuse. Avec tous ces poids lourds. Il y a un projet de rond point, mais bon… Presque tous les mois, un piéton se fait renverser sur le passage clouté. Et comme l’hôpital est juste en face…

L’autre – Merci… Ça m’a remonté le moral de discuter un peu avec vous…

Patron – C’est la vie… La roue tourne… Le malheur des uns…

L’autre – Je crois que je ne vais pas le finir, ce Viandox, finalement. Je vous dois combien ?

Patron – C’est pour moi. Vous voulez autre chose ? Pour faire passer le goût du Viandox. Un bloody mary ? C’est très reconstituant aussi. Ou alors un Fernet-Branca ?

L’autre – C’est très tentant mais… merci, ça ira.

Patron – Bon, alors à une prochaine fois…

L’autre – Qui sait ?

Il se lève pour partir.

Patron – Faites attention en traversant la route.

L’autre – Merci pour le Viandox.

Il sort. L’autre prend la tasse et hume le fumet qui en sort. Il retrousse le nez avec un air dégoûté.

Patron – Ah oui, quand même…

On entend un bruit de freinage suivi d’un fracas de tôles froissées. Il lève la tête, et jette un regard vers le quatrième mur, figurant la vitrine du café donnant sur la rue.

Patron – Ah oui, quand même…

Noir

Scène 7

Le patron essuie des verres derrière le comptoir. Un couple arrive. Ils s’asseyent. Silence. Le patron arrive.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

Elle (sur un ton sans appel) – Rien pour l’instant. On attend le troisième…

Patron – Bon…

Air étonné de l’homme. Le patron repart.

Lui – Je ne savais pas qu’on attendait quelqu’un…

Elle – Moi non plus.

Lui – Comment ça ? C’est qui ?

Elle – Je ne sais pas… Il n’a pas encore de nom…

Lui – Tu me fais marcher ?

Un temps.

Elle – Qu’est-ce que tu dirais si je te disais que je suis enceinte ?

Le temps pour lui d’assimiler la question.

Lui – Pour commencer, je te dirais… qu’il y a un problème de concordance des temps.

Elle – Pardon

Lui – Normalement, tu devrais dire « si je te disais que j’étais enceinte » et pas « si je te disais que je suis enceinte ». Après une conditionnelle à l’imparfait, on utilise l’imparfait.

Elle – Ah, d’accord…

Lui – Tu es enceinte ?

Elle – Je n’ai pas dit ça…

Lui – Donc c’est une conditionnelle.

Elle – Si tu le dis…

Lui – Tu n’es pas sûre ?

Elle – Tu veux voir un tampon ?

Lui – Quel tampon ?

Elle – À ton avis ? Le tampon de la mairie !

Lui – Tu ne devrais pas plaisanter avec ça.

Elle – Je ne plaisante pas. Je voulais juste en parler. Alors ?

Lui – Un enfant… ça commence toujours par se conjuguer au conditionnel, non ?

Elle – Il ne tient qu’à nous de transformer ce conditionnel en indicatif.

Lui – Tant que tu ne le conjugues pas à l’impératif…

Elle – Tu ne m’as pas répondu…

Lui – Quoi ?

Lui – Qu’est-ce que tu dirais si je te disais que… j’étais enceinte ?

Lui – Je ne sais pas, je te répondrais… génial !

Elle – Génial ?

Lui – Génial… Mais on est bien d’accord, tu n’es pas enceinte…

Le patron revient.

Patron – On attend toujours le troisième ?

Elle pose sa main sur son ventre.

Elle – Il est déjà là… On va pouvoir commander…

L’homme lui lance un regard interloqué.

Patron – Génial.

Noir

Scène 8

Le patron lit le journal derrière le comptoir. Deux hommes arrivent et s’asseyent à une table.

Un – Café ? (L’autre acquiesce) Marcel ! Deux cafés.

Deux – Il s’appelle Marcel ?

Un – Je ne sais pas… Tous les patrons de bistrot je les appelle Marcel. Comme ça je suis sûr de ne pas me tromper.

Deux – D’accord…

Un – C’est un patient à moi. Je lui ai retiré l’appendice il y a dix ans, les hémorroïdes il y a cinq ans, la thyroïde il y a trois ans, et un poumon l’année dernière.

Deux – Eh ben… Il peut te dire merci. Grâce à toi, il a perdu au moins trois kilos.

Le patron apporte les cafés.

Patron – Et voilà Docteur…

Deux – Au moins, il t’a reconnu.

Un – Je ne suis même pas sûr. Il appelle tous ses clients docteurs. Comme on est en face de l’hôpital… Au pire, s’ils ne sont pas médecins, ça les flatte (Ils remuent leur café en silence avant de le boire) Alors ça y est, on a un donneur ?

Deux – Il semblerait…

Un – Une femme qui s’est jetée sous les roues d’un camion, juste devant l’hôpital.

Deux – Jetée ?

Un – On ne sait pas très bien… C’était peut-être un accident… C’est la tête qui a tout pris. Mort cérébrale. Le reste est en parfait état. On attend la décision de la famille.

Deux – Très bien.

Un – Oui, sauf qu’on a deux patients qui attendent une greffe…

Deux – Ah, toi aussi ?

Un – Tu le sais très bien.

Deux – Je pensais que toi, c’était un foie…

Un – C’est un cœur.

Deux – Un cœur pour deux… Avec deux patients qui ont des dossiers très similaires. Ça ne va pas être facile de les départager.

Un – Alors comment on fait ? On tire à pile ou face ?

Deux – Chiche !

L’autre sort une pièce.

Un – Un seul de nos deux patients sera vivant dans un mois. Pile le tien, face le mien.

Il lance la pièce, la rattrape, et regarde dans sa paume. Avant de la ranger.

Deux – Mais ça ne marche pas comme ça, on le sait bien…

Un – Non. (Un temps) Ça fait combien de temps qu’on se connaît ?

Deux – Depuis la fac…

Un – En deuxième année, je crois.

Deux – Oui…

Un – On était amoureux de la même fille.

Deux – Une étudiante de première année.

Un – Qui est devenue ta femme.

Deux – Je ne sais pas ce qu’elle a bien me trouver… de plus qu’à toi.

Un – Tu avais fait courir le bruit à la fac que j’avais un micro pénis. Je crois même que tu avais fait circuler un montage photos…

Deux – Ah oui, c’est vrai. J’avais oublié ça.

Un – Je ne l’ai appris que très longtemps après.

Deux – Je ne pensais pas qu’elle avalerait un truc aussi énorme.

Un – On parle toujours de mon micro pénis ?

Deux – Tu crois vraiment que c’est pour ça qu’elle m’a choisi ?

Un – Ça a dû jouer… J’étais vraiment très amoureux d’elle, tu sais…

Deux – Un cœur pour deux… Il y en a forcément un qui reste sur le carreau.

Un – Cette fois-là, c’était moi.

Deux – Elle m’a quitté quelques années après. Tu ne l’as jamais revue ?

Un – Si… Une fois… Je venais de divorcer, moi aussi… On a dîné ensemble… Et puis rien…

Deux – Mais elle savait pour…?

Un – Je ne sais pas… Je n’ai pas osé lui demandé… Tu me vois, entre le café et l’addition, lui glisser à l’oreille que contrairement à ce que prétendait son ex, j’avais une bite de taille normale ?

Deux – Ouais…

Un – Je crois surtout que c’était trop tard… Je ne sais pas si la vengeance est un plat qui se mange froid, mais l’amour n’est pas un plat qui se mange réchauffé.

Deux – Alors tu veux te venger ?

Un – Non, mais il me semble que tu me dois un cœur.

Deux – Tu as une lecture très personnelle du serment d’Hippocrate… Qu’est-ce qui te motive à ce point pour sauver ton patient ?

Un – Disons que j’ai noué avec lui une relation… très spéciale.

Deux – Mais tu sais bien que ça ne marche pas comme ça non plus.

Un – Ah non ?

Deux – Tu me demandes de condamner mon patient par avance ?

Un – Tu l’as dit. Un cœur pour deux… Il y en a forcément un qui reste sur le carreau.

Deux – Ça ne tient pas qu’à moi, tu le sais bien. C’est une décision collégiale.

Un – Mais tu pourrais charger un peu le dossier de ton patient, pour que celui du mien apparaisse plus convainquant.

Deux – Et si je refuse ?

Un – Je pourrais faire courir une rumeur, moi aussi. Mais je ne suis pas sûr que celle-là sera fausse.

Deux – Par exemple ?

Un – Les infirmières ne restent jamais longtemps dans ton service, on sait tous les deux pourquoi. Et la fille qui vient de se faire écraser devant l’hôpital, volontairement ou pas, elle travaillait pour toi.

Deux – Je vais voir ce que je peux faire…

Il s’apprête à sortir un billet.

Un – Laisse, le café c’est pour moi.

Noir

Scène 9

Le patron somnole derrière son comptoir. Deux personnages (hommes ou femmes) arrivent et s’asseyent à une table.

Un – Lui aussi, il a l’air dans un coma profond…

Deux – Qu’est-ce qu’on fait ? On le réveille ?

Un – On va attendre qu’il se réveille tout seul.

Deux – Un miracle est toujours possible.

Silence.

Un – Et pour elle alors, qu’est-ce qu’on fait ?

Deux – Franchement… je ne sais pas quoi en penser.

Un – Il va bien falloir prendre une décision. Le médecin a dit qu’il fallait faire vite.

Deux – Oui.

Un – Évidemment, la logique voudrait qu’on dise oui.

Deux – La logique ? C’est notre sœur, quand même…

Un – Oui… Tu l’as déjà entendu évoquer ce sujet devant nous ?

Deux – Ça faisait des années qu’on ne se voyait plus… et même avant, ce n’était pas le genre de conversation qu’on avait ensemble.

Un – Donc c’est à nous de décider. Comme si c’était pour nous.

Deux – Tu veux dire… comme si on avait besoin d’une transplantation ?

Un – Comme si on était à sa place ! À la place du mort… Qu’est-ce que tu ferais toi ? Si tu pouvais décider de donner tes organes ou de les emporter avec toi dans ta tombe…

Deux – Évidemment, sur le principe… Quitte à mourir, si on peut sauver une vie…

Un – D’un autre côté…

Deux – Imaginer qu’on va lui ouvrir la poitrine et lui prendre son cœur pour le mettre dans la poitrine de quelqu’un d’autre…

Un – Quelqu’un qu’on ne connaît même pas.

Deux – Encore heureux… Il ne manquerait plus qu’on le connaisse. Tu préférerais le connaître, toi ?

Un – Je préférerais qu’elle ne soit pas morte.

Un temps.

Deux – D’ailleurs est-ce qu’on peut dire qu’elle est vraiment morte ?

Un – D’après les médecins, elle est en état de mort cérébrale.

Deux – Qu’est-ce que ça veut dire, exactement ? Tu le sais, toi ?

Un – En gros, la maison est encore debout, le chauffage n’a pas encore été coupé, mais il n’y a plus personne dedans. Le propriétaire est parti, il a jeté la clef et il ne reviendra jamais.

Deux – D’accord.

Un – Donc il s’agit de récupérer la chaudière pour l’installer dans une autre maison où la chaudière est en panne, pour que le propriétaire puisse continuer à vivre dedans sans se les geler.

Deux – Ça y est, tu as fini avec tes métaphores de plombier ?

Un – Je t’explique…

Deux – Donc toi, tu es plutôt pour ?

Un – Toi aussi, non ? Tu savais bien qu’on finirait par en arriver là.

Deux – Oui…

Un – Allez, finissons en… (Lui tendant un papier) Il faut signer là.

Deux – Vas-y toi… Moi je ne pourrais pas…

Un – Non, mais il faut nos deux signatures.

Deux – Tu n’as qu’à imiter la mienne.

Un – Mais ce sera un faux…

Deux – De quoi tu as peur ? Que je te fasse un procès pour avoir imité ma signature ?

Un – Mais si tu es d’accord, pourquoi tu ne signes pas ?

Deux – Je suis d’accord, mais je ne pourrais pas signer, c’est tout. Tu peux comprendre ça, non ?(Se levant pour sortir) Pour une fois que je te demande quelque chose !

Un – Mais enfin… tu la détestais.

Deux – Justement… Si c’était un geste d’amour, encore… Ce serait plus facile pour moi. Mais là… je ne me sens pas de décider pour elle. (Le patron émerge de derrière son comptoir.) Tiens, il s’est réveillé, celui-là… Tu vois, on n’est jamais à l’abri d’un miracle !

Le personnage sort, laissant l’autre perplexe. Le patron arrive.

Patron – Qu’est-ce que je vous sers ?

Noir

Scène 10

Le patron attend derrière son comptoir. Un homme genre mafieux ou dealer arrive et s’installe au bar.

Le patron – Qu’est-ce que ce sera ?

L’autre – Un déca. Allongé. Avec une goutte de lait, s’il vous plaît.

Le patron jette un regard au client, dont l’aspect ne cadre pas bien avec sa commande.

Le patron – Je vais voir ce que je peux faire…

Il lui prépare son café.

L’autre – C’est dangereux, cette rue. J’ai failli me faire écraser par un bus.

Le patron – Oui… Une femme s’est fait renverser hier…

L’autre – C’est grave ?

Le patron – Elle est morte… Enfin, c’est tout comme.

L’autre – Vous la connaissiez ?

Le patron – C’était une cliente… Elle sortait juste de chez moi, et d’après les analyses, elle avait trois grammes d’alcool dans le sang.

L’autre – Dans votre métier comme dans le mien, les clients, il vaut mieux pas trop s’attacher.

Le patron – Vous êtes nouveau dans le quartier ?

L’autre – Je suis de passage.

Le patron – On est tous de passage sur la Terre…

L’autre – J’ai peur que le mien se termine plus tôt que prévu.

Le patron – Si vous faites bien attention en traversant la route.

L’autre – Je sors de l’hôpital. J’attends une greffe de cœur…

Le patron – Ah vous aussi…

L’autre – Pardon ?

Le patron – Non rien, une histoire que j’ai entendue… J’espère que vous êtes tombé sur le bon chirurgien…

L’autre – Oui…

Le patron pose le café sur le comptoir.

Le patron – Tenez, votre déca-noisette.

L’autre – Ça marche, les affaires ?

Le patron – C’est calme. Et vous ?

L’autre – Moi aussi… C’est plutôt calme en ce moment…

Le patron – Vous êtes dans quelle branche ?

L’autre – Trafic de drogue. Héroïne, plutôt.

Le patron – Ah oui… Donc vous savez ce que c’est que de perdre un client.

L’autre – Heureusement que les dons d’organes sont anonymes, parce que je ne sais pas qui voudrait bien donner son cœur à un dealer.

Le patron – Ou à un buraliste.

L’autre – Vous avez raison. Finalement, on fait un peu le même métier, tous les deux…

Le patron – Mmm…

L’autre – Ils viennent de rentrer un donneur, à l’hôpital.

Le patron – C’est votre jour de chance, alors.

L’autre – Je ne sais pas… On est deux sur l’affaire.

Le patron – Ah…

L’autre – Vous me donneriez votre cœur, vous ? Si vous étiez mort, je veux dire… Et sachant ce que je fais.

Le patron – Pourquoi pas ? Entre dealers, si on ne se serre pas un peu les coudes.

L’autre – J’ai promis une valise de billets à mon chirurgien s’il me trouvait un palpitant tout neuf. Des billets usagers et en petites coupures. Vous croyez que ça peut aider ?

Le patron – Ça dépend du chirurgien, j’imagine.

L’autre – Celui-là a la réputation de sauter sur tout ce qui bouge.

Le patron – Je vois… Je vous remets un déca-noisette C’est ma tournée.

L’autre – Allez… On ne vit qu’une fois…

Le patron – Et si votre cœur lâche en sortant, ce ne sera pas à cause de ce que vous aurez bu ici…

Noir

Scène 11

Le patron est derrière le bar, le client (ou la cliente) arrive.

Patron – Monsieur, qu’est-ce que je vous sers ?

L’autre – Vous ne me reconnaissez pas ?

Patron – On voit tellement de monde… Qu’est-ce que je vous mets ?

L’autre – Pas un Viandox, en tout cas…

Patron – Non…? Je ne vous avais pas reconnu. Eh ben… On dirait que ce Viandox vous a fait du bien finalement. Vous paraissez vingt ans de moins.

L’autre – Oui… le Viandox. Et aussi le cœur tout neuf qu’on m’a transplanté il y a quelques mois.

Patron – Vous avez enfin trouvé un donneur ?

L’autre – Vous aviez raison, cette rue est vraiment très dangereuse…

Patron – Allez, c’est ma tournée. Qu’est-ce que je vous sers ?

L’autre – Une limonade…

Patron – Vous n’avez plus droit à l’alcool…

L’autre – Si… mais j’ai décidé d’y renoncer. Un sacrifice que je m’impose… pour remercier le destin.

Patron – Le destin ?

L’autre – Quelqu’un est mort pour que je puisse vivre. Je dois prendre soin de son cœur.

Patron – Mais vous ne savez même pas qui c’est…

L’autre – Non… et je ne suis pas sûr de vouloir le savoir. Mais après tout, c’était peut-être un musulman. Raison de plus pour ne plus boire d’alcool.

Patron – Alors vous ne mangez plus de jambon non plus ?

L’autre – Je suis devenu vegan, c’est encore plus simple. Et vous, comment ça va ?

Patron – Ma femme vient de me quitter.

L’autre – Elle est morte ? Ne me dites pas que c’est son cœur qui bat dans ma poitrine…

Patron – J’aurais préféré. Ça me coûterait moins cher. Veuf, vous êtes deux fois plus riche. Divorcé vous êtes deux fois plus pauvre.

L’autre – Ça fait quatre bonnes raisons de préférer le veuvage…

Patron – Il va falloir que je vende le café, pour lui donner sa part.

L’autre – Désolé…

Patron – Au fond, c’est mieux comme ça. Vendre de l’alcool et du tabac… Le tabac, il m’a déjà coûté un poumon.

L’autre – Alors qu’est-ce que vous allez faire ?

Patron – Je ne sais pas…

L’autre – Vous devriez faire du théâtre.

Patron – Du théâtre ?

L’autre – On ne vous a jamais dit que vous aviez une tête à faire du théâtre ?

Patron – Non… Remarquez, pour rester derrière un comptoir toute la journée, et donner la réplique à toutes sortes de clients, il faut déjà être un peu comédien…

L’autre – C’est vrai… Moi-même, je vais souvent au café pour écrire.

Patron – Qu’est-ce que vous écrivez ?

L’autre – Des pièces de théâtre.

Patron – J’en ai tellement entendu, des histoires. Il y aurait de quoi faire. Des comédies, des drames, des tragédies…

L’autre – Il faudra me raconter ça.

Un temps.

Patron – Il y a encore quelque chose qui vous tracasse ?

L’autre – On était deux à attendre une transplantation. Il n’y avait qu’un seul donneur disponible. J’ai appris que l’autre était mort quelques jours après mon opération…

Patron – Ah oui…

L’autre – Il paraît que j’avais un meilleur dossier.

Patron – Comme vous dites… C’est le destin.

L’autre – Oui… C’était peut-être un brave type.

Patron – Ou alors une crapule… Allez savoir…

L’autre se lève pour partir.

L’autre – Merci pour la limonade… Tenez, voici ma carte. Je cherche quelqu’un comme vous pour un petit rôle dans ma prochaine pièce. Un patron de bistrot. Ce sera vos débuts sur les planches…

Il part. Le patron regarde la carte. Noir

Scène 12

Le patron est derrière le bar. Elle arrive. C’est la même femme que dans la première scène.

Patron – Vous êtes revenue me demander en mariage ?

Elle – Ça ne fait pas encore dix ans…

Patron – Cinq.

Elle – Et vous vous souvenez encore de moi ?

Patron – Je vous l’ai dit, j’ai mes têtes… La vôtre est de celles qu’on n’oublie pas facilement. Toujours pas de calva ?

Elle – Je n’en aurai plus besoin. Enfin j’espère…

Patron – Tant mieux.

Elle – Vous vous rappelez ? Vous m’aviez lu mon horoscope…

Patron – « Vous donnerez votre cœur à un inconnu ». (Montrant le journal) C’est encore dans le journal d’aujourd’hui.

Elle – Ils reprennent souvent les mêmes formules.

Patron – Cette fois, c’est bien à la rubrique amour.

Elle – Ils ne se sont pas trompés. J’ai rendez-vous avec lui.

Patron – Ici ?

Elle – Dans cinq minutes.

Un temps.

Patron – Vous avez rencontré un inconnu sur un site de rencontre ?

Elle – C’est mon ex-mari. On a divorcé il y a quelques années.

Patron – Ah oui… Donc, ce n’est pas tout à fait un inconnu…

Elle – On a vécu ensemble pendant dix ans. J’avais l’impression de vivre avec un étranger. C’est moi que je ne connaissais pas. C’est moi qui n’allais pas bien.

Patron – Pourquoi maintenant ?

Elle – Il a subi une transplantation cardiaque il y a un an.

Patron – Alors vous vous êtes dit qu’avec un cœur tout neuf…

Elle – Quand il a appris qu’il était malade, il ne m’a rien dit. Ça n’allait déjà plus entre nous. Il ne voulait pas que je reste avec lui par pitié, j’imagine.

Patron – Et vous l’avez quitté…

Elle – Il m’a dit qu’il avait rencontré quelqu’un d’autre…

Patron – Mais ce n’était pas vrai…

Elle – Il avait une chance sur deux d’y rester. Il ne voulait pas faire de moi une veuve éplorée…

Patron – Il a préféré faire de vous une joyeuse divorcée… Et donc, il a survécu…

Elle – Je travaille à l’hôpital… J’ai appris par hasard qu’il avait subi une transplantation. C’est moi qui l’ai appelé… Je lui ai demandé s’il voulait qu’on se revoit.

Patron – Dans l’espoir que son cœur tout neuf se remette à battre pour vous… Attention… dans votre jargon, on pourrait appeler ça de l’acharnement thérapeutique !

Elle – Vous pensez qu’on ne peut pas aimer deux fois la même personne ?

Patron – En tout cas, on peut épouser deux fois le même homme, et on peut divorcer deux fois d’avec la même femme.

Elle – Ce n’est plus tout à fait le même homme. Vous l’avez dit, il a un cœur tout neuf…

Patron – Tout neuf, pas tout à fait… Celui ou celle à qui il a appartenu était peut-être déjà très malheureux en amour.

Elle – Finalement, vous êtes encore plus pessimiste que moi.

Patron – Je suis jaloux, c’est tout. Je vous l’ai dit, vous êtes de celles qu’on n’oublie pas…

Elle – J’espère que lui non plus ne m’aura pas oubliée… (Au bord des larmes) Et qu’il m’aura pardonnée…

Il pose sa main sur la sienne pour la réconforter.

Lui – Ayez confiance en vous.

Elle tourne son regard vers la vitrine du café, côté public.

Elle – Le voilà… J’ai le cœur qui bat…

Patron – Aussi fort que quand vous l’avez rencontré ?

Elle – Beaucoup plus fort…

Patron – Espérons que le sien ne lâchera pas maintenant, ce serait trop bête…

Elle – Finalement, je le prendrai bien, ce petit calva.

Il lui sert un verre, qu’elle boit cul sec.

Patron – Ça va aller.

Elle – Merci.

Elle lui presse la main une dernière fois, et s’éloigne vers le public pour aller à la rencontre de son ex-mari.

Noir

Fin

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Paris – Juillet 2019

© La Comédi@thèque – ISBN 978-2-37705-268-4

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