Deuxième chance

Le premier personnage est là, en bord de scène, une valise à la main, un peu penché en avant et regardant en bas. Le deuxième arrive, précipitamment.

Deux – Vous n’allez pas me sauter ?

Un – Euh… Non… Pas si je peux éviter…

Deux – Pardon, je voulais dire… vous n’allez pas sauter ?

Un – Ah… Euh… Non… Pas si je peux éviter…

Deux – Tant pis… Enfin, je veux dire tant mieux !

Silence embarrassé.

Un – J’ai l’air désespéré à ce point ?

Deux – Je ne sais pas… Et moi ?

Un – Oui, un peu… Vous avez l’air de sortir de…

Deux – Je sors de chez mon dentiste.

Un – Et ça s’est mal passé.

Deux – Si on veut… Il m’a posé un lapin.

Un – Vous sortez avec votre dentiste ?

Deux – Non, je veux dire… Il a annulé le rendez-vous.

Un – D’accord… Et pourquoi ça ?

Deux – Il avait mal aux dents.

Un – Ah oui ? Remarquez, c’est vrai. Je me suis toujours demandé où allaient les dentistes quand ils avaient mal aux dents.

Deux – Et les coiffeurs pour se faire couper les cheveux ?

Un – Vous savez ce qu’on dit… Ce sont toujours les cordonniers les plus mal chaussés.

Deux – Du coup, j’ai toujours mal aux dents… Et vous ?

Un – Non, moi les dents ça va… Je dirais même que pour l’instant, les dents, c’est à peu près tout ce qui va chez moi.

Deux – Alors c’est pour ça que vous envisagiez de…

Un – De…?

Deux – Eh bien de… sauter.

Un – Mon projet n’était pas aussi abouti que ça… En fait, je voulais juste vérifier que si je sautais, c’était bien assez haut pour que j’ai une chance raisonnable d’y rester. Parce que si c’est pour finir seulement estropié…

Deux – Vous imaginez ? Vous êtes déprimé, vous vous suicidez, et finalement, vous en sortez paraplégique.

Un – De quoi être encore plus déprimé.

Deux – C’est sûr.

Un – C’est pour ça que je préférais vérifier.

Deux – Vous étiez en repérage, en somme.

Un – Voilà.

Deux – Et ?

Un – Quoi ?

Deux – C’est assez haut ?

Un – Je ne sais pas… Qu’est-ce que vous en pensez ?

Deux – Je n’ai pas bien l’habitude…

Il s’approche et regarde.

Un – Faites attention quand même…

Deux – Vous avez raison, ce serait trop bête.

Un – Alors ?

Deux – Ce n’est pas très haut… En sautant la tête la première, peut-être…

Un – Et puis c’est du gazon.

Deux – Si c’était du ciment, au moins.

Un – Le gazon, c’est assez meuble. Surtout quand il a beaucoup plu.

Deux – C’est vrai que ces derniers temps, on n’a pas été très gâtés côté météo.

Un – Non. C’est vraiment déprimant.

Deux – En tout cas, vous avez intérêt à ne pas vous rater. Parce que sinon, vous n’aurez pas de deuxième chance.

Un – Pardon  ?

Deux – Quand on se tire une balle, si on se rate avec la première, on peut toujours se rattraper avec la deuxième. Il suffit d’appuyer à nouveau sur la gâchette. Mais quand on saute dans le vide…

Un – C’est sûr.

Deux – Vous vous voyez remonter les escaliers avec une jambe cassée et une fracture du crâne pour vous jeter une deuxième fois dans le vide.

Un – Non…

Deux – Je sais que le ridicule ne tue pas, mais bon… Il y a des limites…

Un – Oui, je préférerais tout de même mourir dans la dignité.

Deux – Bon, je vais devoir vous laisser. Excusez-moi, mais j’ai vraiment trop mal aux dents.

Un – En tout cas, merci pour vos conseils.

Deux – Mais de rien. Vous savez où il y a une pharmacie de garde dans le coin ? C’est pour mon mal de dent…

Un – Oui, je crois que… Je vais venir avec vous… Je vais essayer les médicaments, plutôt…

Deux – Vous avez raison… L’avantage, avec les médicaments, c’est que si on se rate…

Un – On a toujours droit à une deuxième chance…

Ils sortent ensemble.

Noir

Des valises sous les yeux