Affaires

Il était une fois dans le web

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 3 femmes

La PDG d’une start up au bord de la faillite vient de licencier un cadre jugé peu performant, quand elle apprend que c’est le projet de ce looser qui vient d’être choisi par un client providentiel. Comment rattraper le coup… et à quel prix ?


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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

 Il était une fois dans le web

Personnages :

Jane

Mick

Marianne

Bérangère

Charlie

Vendredi

La salle de réunion d’une start up : l’agence de pub internet « Il était une fois dans l’web ». Un canapé, une table basse. Le lieu ressemble à un hall d’entrée encombré de cartons, faisant aussi office de coin café et de salle de photocopieuse. Ambiance branchée faussement décontractée mais vraiment cheap. Jane, la PDG, élégante et sexy, arrive d’un pas pressé. Marianne, la Directrice Financière, même âge mais d’allure plus stricte et beaucoup moins féminine, la suit comme son ombre, une pile de dossiers à la main.

Jane – Où est-ce qu’ils sont tous ? On n’avait pas dit neuf heures ?

Marianne – Il est huit heures cinquante neuf…

Jane – Cinquante neuf… Vous n’êtes pas comptable pour rien, vous.

Marianne – Directrice Financière, Jane…

Les deux femmes commencent à s’installer pour la réunion.

Jane – Oui, ben en tout cas, vous retardez d’une minute.

Marianne – Ça m’étonnerait. C’est une montre suisse. Comme moi.

Jane – Vous êtes Suisse, Marianne ?

Marianne – Par ma mère, oui.

Jane – Et vous ne pouvez pas nous avoir un compte là-bas ? Je ne sais pas si une comptable suisse peut résoudre nos problèmes de comptabilité, mais un compte en Suisse, ce serait sûrement un début…

Marianne – Je n’ai pas la nationalité, hélas. Ma mère a émigré en France juste après ma naissance.

Jane – Émigrer en France ? Alors que tout le monde rêve de s’exiler en Suisse ! Il y a avait une famine là-bas à cette époque-là, c’est ça ? Une pénurie de fondue ou de chocolat Milka ?

Marianne – Non…

Jane – Une guérilla marxiste, alors ? Entre les gardes suisses et les trafiquants de bonbons Ricola ?

Marianne – Ma mère a épousé un Français, et elle l’a suivi à Paris. Mais je suis restée Suisse de cœur.

Jane – Comme Charles Aznavour…

Marianne – Aznavour ? Je pensais qu’il était Arménien…

Jane – Il a chanté que la misère était moins pénible au soleil, mais il a l’air de penser que l’argent est fait pour dormir à l’ombre… (Soupir) Comptable et suisse… Ma pauvre Marianne… Et moi qui me demandais pourquoi vous n’aviez aucun humour.

Marianne (pincée) – Je peux être très drôle, parfois, vous savez…

Jane consulte ses messages sur son portable.

Jane – Sans blague…

Marianne – Pas forcément pendant mes heures de travail, mais… Le week-end, il m’arrive de plaisanter…

Jane – Bon, je ne rêve pas, il est bien neuf heures ?

Marianne – Euh, oui, Jane…

Jane – Vous dites que j’avance !

Marianne – J’ai dit ça il y a une minute exactement…

Jane – Je plaisante, Marianne ! Vous voyez bien que vous n’avez aucun humour ! C’est important, l’humour, vous savez… Surtout quand on travaille dans la publicité…

Marianne – Si, si, c’est… C’est très drôle.

Jane (résignée) – Bon, après tout, l’humour n’est pas la première qualité qu’on attend d’une comptable. Encore que… Vu notre situation financière, une petite dose d’humour… Alors, vous avez tous les dossiers en cours ?

Marianne – Tout est là… C’est rangé par couleurs… Le rouge pour les dossiers les plus urgents, le orange pour les dossiers qui…

Mick, le directeur commercial, arrive, affichant quel que soit son âge une élégance jeune, branchée et cool.

Mick – Bonjour Jane ! Marianne…

Marianne – Et le vert, pour…

Jane – Ah, Mick… Vous saviez que notre comptable était suisse ?

Mick – Non, mais maintenant que vous me le dites, c’est vrai que ça ne m’étonne pas…

Marianne – Et pourquoi ça ?

Mick – Je ne sais pas… Votre côté déconneur et bordélique, sans doute…

Marianne – On peut avoir de l’humour, et être un partisan de l’ordre, vous savez.

Mick – C’est sûrement pour ça que le Maréchal Pétain faisait autant rire son entourage.

Marianne – Je vous rappelle, Mick, que le Maréchal Pétain n’était pas Suisse. Au fait, Mick, c’est pour Michael (prononcé à l’anglo-saxonne), comme Jackson, ou pour Mickael (prononcé à la française) comme… Gorbatchev.

Mick – C’est pour Mick, comme Jagger. Mon côté rock and roll…

Jane et Mick échangent un regard amusé. Arrivent Bérangère et Charlie, sensiblement plus jeunes. Elle est belle et élégante version BCBG. Il est mal rasé et négligé, façon adolescent attardé.

Mick – Ah, la Belle et la Bête ! La dream team de la création publicitaire d’aujourd’hui. Neuilly sur Seine et Aulnay sous Bois réunis dans une même équipe. Le futur nous dira s’ils peuvent faire de beaux enfants.

Jane – Ou même si leurs enfants peuvent être viables…

Mick – Nous parlons de vos créations pour l’agence, bien sûr. Jeunes gens, l’avenir de cette entreprise repose sur vos frêles épaules !

Jane – Et sur le cerveau que ces frêles épaules sont supposées porter.

Bérangère (récitant) – Madame La Présidente, vous pouvez compter sur un engagement total de ma part au service de la société. J’adhère complètement à son business plan. J’ai intégré cette équipe pour être confrontée à de nouveaux challenges, et relever de nouveaux défis.

Mick – Amen.

Jane – Bon, on va pouvoir commencer, alors. Puisque tout le monde est là…

Bérangère – Je ne suis pas en retard ? C’était bien neuf heures ?

Marianne – Il est neuf heures une.

Mick – Ça va Charlie ? On a l’impression que vous avez dormi dans une poubelle…

Charlie – Je n’aurai les clefs de mon nouvel appart que ce soir. L’agence veut d’abord voir mes feuilles de salaires. Mais sinon ouais, ouais, ça baigne…

Mick fait mine de sentir une odeur nauséabonde.

Mick – Ça baigne, ça baigne… Je crois que c’est vous qui avez oublié de prendre un bain, non ? Ça sent un peu le fauve, ici, depuis que vous êtes arrivé…

Mick guette les réactions à ses plaisanteries un peu lourdes, mais Jane n’a pas l’air d’humeur.

Jane – Marianne ?

Marianne – Je propose que nous fassions le tour des budgets en cours. C’est le dossier orange…

Le dossier orange n’est pas très épais.

Jane – Bien. Par quoi on commence ?

Marianne – Le déodorant pour ados Brise du Soir ?

Mick – Un très bon produit ! Je l’avais d’ailleurs testé sur Charlie. Mais apparemment les effets de cette potion magique finissent par se dissiper au bout de quelques mois…

Jane – Ah, oui… Et Bérangère avait trouvé un très bon slogan… C’était quoi, déjà ?

Bérangère – Brise du Soir, mes amis ne peuvent plus me sentir.

Mick – La campagne de publicité sur Spacebook a très bien marché. Malheureusement, le client a fait faillite avant de pouvoir en toucher les premiers dividendes.

Marianne – Et c’est ce qui risque de nous arriver aussi, malheureusement. Parce qu’il n’a pas eu le temps de nous payer non plus…

Jane – Je vois… Budget suivant…

Marianne – C’est à dire que… c’est tout pour l’instant en ce qui concerne les budgets en cours.

Mick – D’où la couleur orange du dossier, j’imagine.

Jane – D’accord… Alors passons aux budgets en prospection…

Marianne – Eh, bien… Il y a le projet de campagne pour Bloody Sushis sur lequel Bérangère et Charlie travaillent en tandem…

Jane – Bloody Sushis ?

Mick – C’est comme des sushis mais… au lieu de poisson cru, c’est de la viande crue.

Jane – Ah, oui, il suffisait d’y penser…

Bérangère – L’originalité du concept tient aussi au fait que ces produits, proposés sur internet, sont livrés à domicile en scooter électrique.

Mick – La touche écolo.

Jane – Je vois… Vous avez déjà une proposition ?

Mick – Je crois qu’on tient quelque chose, là. Un clip internet très tendance. Bérangère ?

Bérangère – C’est un couple qui se fait livrer les fameux sushis à la viande crue, mais le livreur s’est trompé dans la commande et il n’a apporté qu’un menu au lieu de deux.

Mick – Le type et sa nana se déchirent au sens propre à coup de mixer et de taille-haie pour savoir qui va bouffer ces Bloody Sushis…

Jane – Le slogan ?

Charlie – Bloody Sushis, ça va saigner !

Jane – Bon. Si c’est notre campagne qui est retenue, cette fois, on essayera de se faire payer avant le client ne fasse faillite. Autre chose ?

Marianne – Il y a cet appel d’offre d’Apple pour la campagne de lancement de son nouvel Iphone en France. C’est un budget énorme.

Mick – On a envoyé notre proposition, mais bon… Il ne faut pas trop rêver. C’est quand même peu probable qu’ils choisissent une petite agence comme nous.

Jane – Qui a travaillé là dessus ?

Mick (à Charlie) – Charlie ?

Charlie, légèrement assoupi, revient un peu à la réalité quand tous les regards se tournent vers lui.

Charlie – Hein ?

Jane – Qu’est-ce qu’il nous a trouvé, ce petit génie ?

Charlie – C’est… C’est un type qui a son nouveau IPhone à la main, et une pomme dans l’autre.

Jane – Oui…

Charlie – Il est en train de téléphoner à sa petite amie en kit main libre et… au lieu de croquer dans sa pomme, il croque dans son Iphone.

Jane – Hun, hun… Et le slogan ?

Charlie – Nouvel IPhone, ne le prenez pas pour une pomme.

Mick – C’est très décalé… Très quatrième degré… Ça pourrait marcher…

Jane – Vous croyez ?

Mick – Oui, je sais, c’est complètement nul… Malheureusement, le projet est déjà chez le client. Les délais étaient super courts…

Jane – Ok… Bon, la dream team, vous allez vous remettre au boulot. Nous on va faire le point sur le reste, d’accord ?

Bérangère et Charlie sortent.

Mick (ironique) – On respire mieux, tout à coup, non ? Lui, c’est Brise du Matin qui lui faudrait aussi.

Mais Jane n’a pas l’air d’avoir le cœur à rire.

Jane – Vu la situation financière catastrophique dans laquelle se trouve la boîte, moi je ne respire pas bien du tout, figurez-vous.

Marianne – J’ai préparé un point sur notre situation comptable. C’est le dossier rouge… Il apparaît clairement que nous avons un petit problème de trésorerie au moins passager. Je vais vous détailler tout cela au centime près, bien sûr.

Jane – Je crois que ça ne sera pas nécessaire, Marianne. En clair, Mick, ça veut dire que notre chiffre d’affaires est en chute libre. Pas besoin d’un expert comptable pour comprendre que si on ne rentre pas de nouveaux clients dans les jours qui viennent, on n’aura pas de quoi payer les salaires à la fin du mois…

Mick – C’est vrai qu’on a un petit passage à vide, en ce moment, mais c’est sûrement provisoire. On est sur un créneau très porteur. La publicité sur internet, c’est l’avenir ! C’est un marché qui est en train d’exploser.

Jane – Pour l’instant, c’est nous qui sommes en train d’exploser en vol. J’ai mis pas mal d’argent dans cette boîte, moi. Sans parler des quelques investisseurs qui nous ont fait confiance.

Mick – Je vous assure, Jane, que la prospection est ma priorité absolue. Mais je vais mettre les bouchées doubles sur le commercial, et je vous promets qu’on va trouver de nouveaux clients. Je sens que le vent est en train de tourner…

Marianne – En attendant, il faut absolument trouver un moyen d’alléger les frais fixes. La banque appelle tous les jours au sujet de notre découvert.

Mick – Pour ce qui est des locaux, on peut difficilement faire encore des économies. À moins de transférer notre siège social dans une cabine téléphonique…

Jane – On pourrait virer quelqu’un.

Mick la regarde avec un air un peu inquiet.

Mick – Vous pensiez à quelqu’un en particulier ?

Jane – Vous avez un nom à me proposer ?

Mick – Vous le disiez vous-même, a-t-on vraiment besoin d’un comptable pour nous dire que nos comptes sont dans le rouge. On le sait déjà, non ?

Marianne lui lance un regard assassin.

Jane – Je ne pense pas que de jeter le thermomètre nous préserve de la fièvre. Et je vous rappelle que contrairement à vous, Marianne croit suffisamment dans l’avenir de cette entreprise pour y avoir investi une partie de ses économies. Elle possède trente pour cent des parts, ce qui la met à l’abri d’un licenciement…

Mick – Vous pensez bien que si j’avais de l’argent à placer…

Jane – Je pensais plutôt à nous séparer de l’un de nos deux créatifs… Vu l’importance du carnet de commandes en ce moment, un seul y suffirait largement, non ?

Mick – En même temps, le capital d’une agence de pub, c’est surtout le capital humain. Les talents qui travaillent pour elle et qui constituent sa force de proposition créative.

Jane – Vous avez bien dit talent ? Je crois que là, on est au cœur du problème, non ? Parce qu’entre cette Bérangère qui a l’air de sortir du Couvent des Oiseaux…

Marianne – En fait, elle sort de Sciences Po…

Jane – Et ce… Charlie qui a l’air de sortir d’une cure de désinto…

Marianne – Il était supposé sortir d’une grande école commerciale, mais il semblerait qu’il ait un peu bidonné son CV.

Jane – Bref, je propose qu’on vire l’un de ces deux petits génies en attendant que les affaires reprennent. Et qu’on soit un peu plus vigilant à l’avenir sur le recrutement.

Mick – Ce serait dommage de nous séparer de Bérangère. Pour moi, elle a un gros potentiel…

Jane – Pour vous, je n’en doute pas. Alors quoi ? On se sépare de celui qui sent le plus mauvais ?

Mick – Je trouvais qu’il avait un style créatif bien en phase avec l’air du temps, mais bon… S’il faut faire un choix…

Jane – Marianne ?

Marianne – C’est vrai que ce Charlie était peut-être une erreur de casting… D’ailleurs, j’avais déjà préparé sa lettre de licenciement, au cas où. C’est le dossier vert…

Jane – Ok, c’est vendu… Marianne, vous me faites partir cette lettre recommandée dès ce soir.

Marianne – Nous sommes vendredi, il la recevra demain matin. Est-ce que vous voulez que je le prévienne personnellement ?

Jane – Autant éviter de lui donner une journée supplémentaire pour préparer son dossier contre nous aux prud’hommes. Parce que vous me le licenciez pour faute professionnelle, hein ? Qu’on n’ait pas de problème à réembaucher si les affaires reprennent…

Marianne – Je vois… Quelle genre de fautes ?

Jane – Écoutez, je ne sais pas, moi… Il est nul, il arrive en retard un matin sur deux, il a bidonné son CV, il a un regard lubrique et une haleine de chameau, il ne ferme pas la porte quand il va aux toilettes parce qu’il dit qu’il est claustrophobe… Vous n’avez que l’embarras du choix, non ?

Marianne s’efforce de tout noter dans son dossier vert.

Marianne – Très bien, je… Je ferai une synthèse de tout ça.

Jane – Autre chose ?

Marianne – J’aurais souhaité aussi que nous abordions le problème des notes de frais… Leur montant me semble un peu excessif compte tenu de notre volume d’activité actuel, et certaines de ces notes de frais ne me paraissent pas complètement justifiées…

Jane – Par exemple ?

Marianne – C’est quoi, Mick, ces frais de coiffeur pour un total de 440 euros le mois dernier ?

Mick – C’était pour quatre rendez-vous différents ! Ce sont des frais de représentation…

Se désintéressant de la conversation, Jane consulte ses messages sur son portable.

Marianne – Vous allez chez le coiffeur une fois par semaine ? Moi j’y vais à peine une fois tous les deux mois !

Mick – Oui, ben ça se voit…

Marianne – Pardon ?

Mick – Vous êtes comptable, vous ! Tout le monde s’en fout si vous êtes mal coiffée ! Moi je suis commercial. Il est important que je fasse bonne impression auprès de mes clients.

Marianne – Et de vos clientes… Et vos trois séances d’UV la semaine dernière, ce sont aussi des frais de représentation ?

Mick – Je n’ai pas le temps de partir en vacances, comment voulez-vous que j’arrive à être bronzé autrement ?

Marianne – Qui a dit qu’un publicitaire devait forcément avoir l’air de quelqu’un qui revient de vacances ?

Jane – Bon, cette conversation est absolument passionnante, mais je propose que nous la remettions à une autre fois. Je crois que nous avons d’autres priorités, non ?

Ils se lèvent pour partir.

Mick – C’était plutôt une bonne réunion, finalement, non ?

Jane – Ok, alors on se remet au travail.

Mick (en aparté avec Jane) – Donc, au sujet de mon augmentation, j’imagine que… (Jane le fusille du regard) D’accord, on en reparlera un peu plus tard…

Ils quittent tous les trois la salle. Marianne emmène sa pile de dossiers mais oublie la chemise verte. Retour de Charlie, l’air toujours aussi peu réveillé, et qui vient se servir un café, qu’il pose sur le dossier vert. Comme il regarde ses messages sur son portable, il fait un faux mouvement et renverse son gobelet sur le dossier ouvert.

Charlie – Et merde…

Il essaie de réparer les dégâts avec un Sopalin. Tandis qu’il éponge les feuilles, son attention est attirée par ce qui est écrit dessus, sans qu’on sache vraiment si le texte est encore lisible. Marianne arrive alors en trombe.

Marianne – J’ai oublié mon chemisier… Je veux dire ma chemise…

Elle constate les dégâts.

Charlie – Désolé…

Marianne a l’air furieuse mais ne dit rien et part en emportant son dossier. Le portable de Charlie sonne et il répond.

Charlie – Ouais… Ouais, ouais, ça baigne… J’essayais de lire mon avenir dans le marc de café…

Bérangère arrive, et Charlie la déshabille du regard.

Charlie – Écoute, je suis en réunion, là… Je peux te rappeler ?… Ok, salut ma poule…

Bérangère – Il n’y a plus de café ?

Charlie – J’ai renversé ce qui restait sur la compta de la boîte… Mais si t’en refais, j’en prendrais bien une tasse avec toi… C’est vrai, on bosse ensemble, mais on n’a jamais le temps de se parler…

Bérangère (froidement) – Plutôt crever que de te faire du café. Je préfère encore me passer d’en boire…

Elle repart d’où elle vient.

Charlie – Une telle violence verbale… Ça cache forcément des sentiments ambigus… Je suis sûr que ça finira par coller entre nous

Comme Jane arrive, il lui lance un sourire. Son portable sonne, et il prend la communication tout en s’éloignant.

Charlie – Ouais…? Oui, oui, c’est moi… Demain, seize heures trente ? Ok. Oui, c’est ça, à Paris. Dans le 21ème arrondissement. Ah, il n’y a que vingt arrondissements à Paris ? Ben ça doit être dans le 20ème, alors. Rue des Deux Boules, c’est ça. Ok, ça roule. Alors à demain…

Jane constate qu’il n’y a plus de café.

Jane – Et merde…

Mick revient.

Mick – Qu’est-ce qui se passe ?

Jane – Il n’y a plus de café. Je suis sûre que c’est ce petit con qui s’est enfilé la dernière tasse, et qu’il n’a pas pris la peine d’en refaire.

Mick – Rien que pour ça, il mérite son licenciement pour faute. Ne vous inquiétez pas, je m’en occupe…

Il entreprend de refaire du café, en commençant par remettre de l’eau dans le réservoir. Tandis qu’il jette un regard langoureux en direction de sa patronne.

Mick – Vous faites quelque chose ce week end ?

Jane – Je pars dans ma maison de campagne.

Mick – Seule…?

Jane – Avec Flora.

Mick – Flora ?

Jane – Oui, moi aussi, je me demande si c’est bien raisonnable… L’accouchement n’est prévu que pour dans deux semaines, mais elle est tellement grosse ! J’ai l’impression qu’il y en a au moins une demi-douzaine…

Mick – Ah, oui, quand même… Et qui est l’heureux père de ces sextuplés ?

Jane – Un berger allemand.

Mick – C’est toujours mieux qu’un comptable suisse. Mais un berger allemand… Vous voulez dire qui garde les moutons ?

Jane – Un berger allemand !

Mick – Elle a fait ça avec un berger allemand ?

Jane – Qui ?

Mick – Cette… Flora.

Jane – C’est une chienne !

Mick – Gardons-nous de jugement trop hâtifs. Que celui qui n’a jamais péché… (Pris d’un doute) Mais c’est qui, cette Flora ?

Jane – C’est mon berger allemand, je vous dis ! Enfin ma berangère… Je veux dire ma bergère.

Mick – Ah oui… Dans ce cas, évidemment…

Le portable de Jane sonne. Elle prend l’appel.

Jane – Il était une fois dans l’web, j’écoute…

Mick met en route un moulin à café électrique qui fait un bruit d’enfer.

Jane – Pardon ? Je ne vous entends pas très bien. (Elle fait signe à Mick et celui-ci s’éloigne un instant pour faire ses préparatifs à côté). Vous m’appelez de New York ? Ah, oui c’est sûrement pour ça que la ligne n’est pas très bonne… Notre projet pour la campagne Apple ? Oui, je sais, ce n’est peut-être pas la meilleure option qu’on pouvait vous proposer, mais… Vous trouvez ça formidable ? Oui, c’est vrai que c’est très décalé… Très dans l’air du temps… Oui, très en phase avec l’humour idiot de la jeunesse d’aujourd’hui… C’est un peu la marque de fabrique de notre agence, en fait. Nous misons tout sur les nouveaux talents… Alors ça vous plaît, vraiment ? Ah, vous souhaiteriez rencontrer le créatif en personne… Oui, oui, c’est vrai qu’il a un style… très particulier. Charlie, oui… Mais vous savez, c’est un travail d’équipe… Bien sûr, lui et personne d’autre. Et donc votre choix est définitif, c’est notre agence qui est retenue pour la campagne ? Mais c’est merveilleux. Vous avez un numéro de téléphone où… C’est vous qui me rappelez mardi, très bien… Alors bon week end à la Grosse Pomme… Non, la Grosse Pomme, New York ! Vous pensez bien que je ne me permettrais pas de vous traiter de grosse pomme. Comme dans notre projet de campagne, oui, c’est très drôle en effet : IPhone, ne le prenez pas pour une pomme ! Très bien, j’attends votre appel mardi.

Elle range son portable. Mick revient avec le café moulu.

Jane – Vous feriez mieux de vous asseoir, Mick.

Mick – Qu’est-ce qui se passe ? Vous acceptez de partir en week-end avec moi plutôt qu’avec votre chienne, finalement ? Mais vous savez, vous pouvez l’emmener aussi.

Jane – Mieux que ça : c’est notre projet qui a été retenu pour la campagne Apple !

Mick – La proposition de Charlie ?

Jane – Le responsable d’Apple pour l’Europe vient de m’appeler. Leur décision est prise. Là il passe un week end à New York, mais il nous rappelle mardi pour nous donner la confirmation officielle.

Mick – Mais c’est dingue ! C’est un budget absolument énorme !

Jane – Non seulement ça règle nos problèmes de trésorerie pour les cinquante ans à venir, mais on va être obligés d’embaucher du personnel.

Mick – Et de changer de locaux. Fini cette salle de réunion qui ressemble à une salle d’attente d’acuponcteur.

Jane – Évidemment, plus question de licencier Charlie.

Mick – Il faudra aussi qu’on reparle de mon augmentation… Après tout, c’est quand même moi qui ait insisté pour qu’on l’embauche, et je n’étais pas très emballé qu’on le vire. Comme quoi, j’ai eu du flair…

Jane – Marianne est dans son bureau ?

Mick – Elle m’a dit qu’elle partait à la poste pour un recommandé…

Jane – Oh non…

Elle dégaine son portable et fait un numéro à la hâte.

Jane – Marianne ? Dites-moi que vous n’avez pas encore posté la lettre de licenciement de Charlie ? (Son visage se décompose). Et merde… (Elle range son portable) Elle vient de la poster…

Mick – Ah… Là on a un problème…

Charlie revient, le portable vissé à l’oreille.

Charlie – Un joint ? Ah, oui… Et ça coûterait dans les combien ? Cent euros ! Pour un joint, ça fait quand même un peu cher. Ah, si c’est un forfait alors… Comment je m’en suis rendu compte ? Ben quand je pisse dans le lavabo, ça me tombe sur les chaussures… Oui, ça doit être un problème d’écoulement… Bon ben ok pour demain matin, je vous attends vers onze heures… (Il range son portable et s’adresse à Jane et Mick) Ah, vous avez refait du café, c’est cool…

Il se sert une tasse sous le regard attentif des deux autres et repart avec.

Mick – On avait le seul créatif en France capable de vendre une campagne de pub à Apple, et notre comptable vient de lui envoyer sa lettre de licenciement pour faute professionnelle…

Jane – Mais quelle conne !

Marianne arrive alors et entend cette dernière réplique.

Mick – Ah, on parlait de vous justement…

Marianne – Pardon ?

Jane – Excusez-moi, ce n’est pas de votre faute. Mais si pour une fois vous aviez pu ne pas faire les choses aussitôt qu’on vous les demande…

Marianne – Vous pensez qu’on aurait dû opter plutôt pour une rupture conventionnelle ?

Mick – Quand il va lire qu’il est licencié parce qu’on ne peut plus le sentir…

Marianne – J’ai pris sur moi d’ajouter qu’il m’avait mis une main aux fesses.

Mick – Et c’est vrai ? (Marianne le fusille du regard) Je ne le croyais pas détraqué à ce point-là.

Marianne – Mais qu’est-ce qui se passe ?

Jane – C’est la proposition de Charlie qui a été retenue par Apple…

Marianne – La… Non ?

Jane – Et ils tiennent absolument à ce que ce soit cet abruti qui réalise la campagne.

Mick – Bon… Alors qu’est-ce qu’on fait ? Marianne, une idée ? Après tout, c’est vous qui nous avez mis dans cette merde…

Elle lui lance un regard assassin.

Marianne – Vous voulez qu’on parle aussi de vos notes de frais d’acuponcteur ?

Jane – Pour commencer, Charlie ne doit apprendre sous aucun prétexte que c’est son projet qui a été sélectionné par Apple, d’accord ?

Marianne – Il finira bien par le savoir…

Jane – Le plus tard sera le mieux. Ça nous laisse un peu de temps pour trouver un moyen de rattraper le coup…

Marianne – On ne peut pas lui piquer son idée et la faire développer par Bérangère ? Il sera toujours temps d’expliquer au client que Charlie a quitté la boîte.

Mick – Ou qu’il est mort d’une overdose.

Jane – Je le sens mal…

Mick – Vous avez raison, moi aussi. Bérangère a beaucoup de qualité, mais je la vois mieux pondre des publi-rédactionnels pour Vuitton.

Jane – Le client a insisté pour rencontrer Charlie dès que possible… On ne peut pas se permettre de le décevoir. C’est déjà un miracle que notre agence ait été retenue…

Marianne – Et leur décision est vraiment prise ?

Jane – Oui. Il demande juste une confidentialité totale jusqu’à mardi…

Mick – Ça nous donne le week-end.

Marianne – Et si on lui disait tout simplement la vérité ?

Jane – À qui ?

Marianne – À Charlie !

Jane – La vérité ? On voulait te virer sans indemnité parce qu’on te considérait comme un looser, mais comme c’est ta proposition qui a été retenue par Apple, on compte sur toi pour ne pas trahir la relation de confiance qui a toujours existé entre nous ?

Marianne – Vu comme ça, évidemment.

Jane – Il va arriver lundi furieux avec sa lettre de licenciement, qu’on n’a même pas pris la peine de lui remettre en mains propres. Alors quand il va savoir que c’est lui que le client veut et personne d’autre…

Mick – Ça, il ne fera pas de pot de départ, c’est sûr… Il prendra le dossier Apple sous le bras et il filera direct se faire embaucher par le publicitaire le plus bronzé de Paris.

Marianne – Tant qu’il était sous contrat chez nous, il était lié à la boîte par une clause de non concurrence. Mais avec cette lettre de licenciement, évidemment, on lui rend sa liberté…

Jane – N’importe quelle agence de pub lui fera un pont d’or s’il arrive avec Apple comme client.

Mick – Ben oui, mais qu’est-ce qu’on peut y faire, maintenant ?

Marianne – On n’a pas le choix. Ce qu’il faut, c’est qu’il ne reçoive jamais cette lettre de licenciement.

Jane – En tout cas pas avant qu’on lui ait fait signer un nouveau contrat d’embauche qui le lie de façon encore plus étroite à l’agence.

Marianne – Et tout ça de préférence avant qu’il n’apprenne que l’avenir de la boîte repose sur lui. Parce que ça pourrait augmenter considérablement le niveau de ses exigences salariales…

Mick – Et comment on fait ça ? Puisque sa lettre recommandée est déjà partie…

Marianne – On pourrait guetter le facteur, l’assommer et lui braquer sa hotte…

Mick et Jane la regardent, se demandant si elle plaisante ou pas.

Jane – Ici on appelle ça une sacoche, je crois.

Mick – C’est de l’humour suisse ?

Marianne – J’avais fait ça avec le Père Noël quand j’étais petite… C’est comme ça que je me suis rendue compte que le Père Noël, c’était l’amant de ma mère…

Jane – Il suffirait de l’empêcher de rentrer chez lui avant mardi…

Marianne – Pas évident…

Mick – Vous pourriez l’inviter à passer le week end chez vous à la campagne… pour le remercier de ses performances et parler de son avenir.

Marianne – Et là bas, vous lui faites signer le nouveau contrat…

Charlie revient. Silence embarrassé des autres.

Charlie – Je vais reprendre un autre café. J’ai la gueule dans le cul, ce matin, je ne sais pas ce que j’ai.

Jane – Allez-y, il est tout frais.

Mick – C’est moi qui l’ai fait.

Marianne – Mick sait faire un bon café.

Charlie s’apprête à remplir sa tasse, Jane s’interpose avec empressement.

Jane – Ne bougez pas, je vous sers.

Mick – Bon, et bien on vous laisse alors.

Il fait un signe à Marianne pour la pousser à parler à Charlie.

Mick – Vous venez Marianne ?

Mais Marianne ne semble pas comprendre le message.

Marianne – Où ça ?

Mick – Vous vouliez que je vous parle de mes notes de frais, non ?

Il s’en va en entraînant Marianne avec elle. Jane verse un tasse à Charlie.

Jane – Du sucre ?

Charlie – Trois morceaux, merci.

Jane – Voilà, un bon café, le matin, pour bien commencer la journée. C’est plein de vitamines. Je veux dire de caféine.

Charlie – Mmm…

Mick commence à boire son café.

Jane – C’est vrai, on ne fait que se croiser, on n’a jamais le temps de se parler.

Charlie – Mmm…

Jane – C’est comme avec Marianne… C’est incroyable, je ne savais même pas qu’elle était…

Charlie – Gay ?

Jane – Suisse. Vous le saviez ?

Charlie – Non.

Jane – On croit connaître les gens avec qui on travaille, et puis… Tenez, je ne sais même pas combien vous prenez de morceaux de sucre dans votre café.

Charlie – Eh ben… Trois.

Jane – Dites-moi, Charlie… Vous faites quelque chose ce week-end ?

Charlie – Des heures sups ? Je croyais qu’il n’y avait pas trop de boulot en ce moment ? Je me demandais même s’il ne fallait pas que je commence à chercher autre part…

Jane – Ah, non, ce n’est pas du tout ça ! Et puis vous savez, la situation de l’agence n’est pas si catastrophique… On est en plein développement, on va avoir besoin de tous les talents de la boîte. Non, justement, c’est de votre avenir dont je voulais vous parler.

Charlie – Mon avenir ? Je ne savais même pas que j’en avais un…

Jane – Nous sommes très contents du travail que vous faites ici, Charlie. C’est vrai qu’au début, vous étiez un peu en période d’observation, c’est normal. Mais je crois que le moment est venu de vous donner votre chance en vous accordant la confiance que vous méritez.

Charlie – Ah, oui…

Jane – Je voulais vous proposer de signer un nouveau contrat, plus à la mesure de vos capacités. Vous seriez libre pour qu’on puisse en discuter tranquillement ce week-end ?

Charlie – Ce week-end ? Où ça ?

Jane – J’ai une maison de campagne du côté de Chantilly. Il y a une piscine et un tennis. Ça vous tente de m’accompagner ? Avec un peu de chance, vous pourriez même assister à l’accouchement de Flora.

Charlie – C’est à dire que… J’attends le plombier demain matin, et une livraison Ikéa l’après midi. Maintenant que j’ai de vraies feuilles de salaire, j’ai pu quitter mon squat et emménager dans un véritable appart dans le 21ème.

Jane – Le 21ème ? Vous voulez dire le 21ème siècle…

Charlie – Le week-end prochain, si vous voulez ?

Jane – On en reparle, d’accord ?

Charlie – Ça roule.

Charlie repart. Mick et Marianne reviennent.

Mick – Alors ?

Jane – Il est coincé chez lui samedi à attendre le plombier…

Marianne – Une fuite de gaz… Ça pourrait expliquer une explosion accidentelle.

Jane – Une fuite d’eau !

Mick – Et puis je vous rappelle qu’on veut juste l’empêcher de recevoir cette lettre. Lui on en a besoin pour la campagne Apple.

Jane – Il faudrait que quelqu’un aille chez lui et ne le lâche pas d’une semelle pour pouvoir récupérer la lettre avant lui.

Mick – Ça suppose de passer le week end avec lui…

Marianne – Chez lui…

Mick – Pour ce genre de mission… Il faudrait une femme, évidemment…

Les regards de Mick et Jane se tournent vers Marianne.

Marianne – Vous ne pouvez pas me demander ça !

Mick – Après tout, cette idée de licencier Charlie, c’était la vôtre, non ? Et c’est vous qui vous êtes précipitée à poster cette lettre.

Mick – Et puis vous disiez qu’il vous avait déjà mis une main aux fesses. Ça prouve que vous lui plaisez. Ou qu’il n’a vraiment pas beaucoup le choix…

Marianne – Quoi ?

Jane – C’est l’avenir de notre société qui est en jeu, Marianne. Je me permets de vous demander personnellement ce sacrifice.

Marianne – Vous me demandez de faire don de ma personne à l’agence ?

Mick – Comme le Maréchal Pétain a fait don de sa personne à la France.

Jane – Si vous ne nous aidez pas, c’est la faillite assurée, Marianne. Notre entreprise, c’est notre patrie. Et la patrie est en danger !

Marianne – Mais… ce n’est pas possible, Jane.

Jane – Et pourquoi ça ?

Marianne – Mais… parce que je ne suis pas attirée par les hommes, déjà.

Jane – Oui ben… Je ne sais pas moi… Faites un effort.

Charlie revient.

Charlie – Il faut que je fasse une photocopie de mon bulletin de salaire. Pour l’agence immobilière…

Jane et Mick lancent un regard plein de sous-entendus à Marianne pour qu’elle mette en œuvre le plan suggéré.

Jane – Bon allez, on retourne au boulot, hein Mick ?

Charlie se ressert un café. Marianne le regarde sans savoir quoi faire.

Charlie s’apprête à faire sa photocopie.

Marianne – Vous voulez que je vous fasse votre photocopie ? J’ai l’habitude, vous savez…

Charlie – Merci, ça ira…

Marianne le regarde faire avec un air bizarre, ce qui met Charlie mal à l’aise. Il semble avoir des difficultés avec la photocopieuse.

Marianne – Il n’y a plus de papier.

Charlie – Ah…

Marianne – Vous savez comment on remet du papier ?

Charlie – Euh… Non…

Marianne – Je m’en doutais… C’est comme pour le café… Vous ne savez pas non plus comment refaire du café… Ah, les hommes… Ne bougez pas, je m’en occupe… Les photocopieuses, c’est très capricieux, vous savez… C’est comme les femmes… (Elle s’occupe de la photocopieuse) Ah, il y a un bourrage papier… Je vais arranger ça… On peut bavarder un peu en attendant… C’est vrai, on n’a jamais le temps de se parler. C’est tellement la folie, en ce moment.

Charlie – C’est plutôt calme, non ?

Marianne – Heureusement, c’est vendredi.

Charlie – Oui.

Marianne – Vous avez des projets ?

Charlie – Pour ?

Marianne – Pour le week-end.

Charlie – J’ai une fuite d’eau à réparer et une armoire Ikéa à monter.

Marianne – Je peux vous aider, si vous voulez… (Avec un sous entendu maladroit) Je suis très bricoleuse, vous savez…

Charlie a l’air plutôt inquiet que séduit. Marianne se jette sur lui, l’étreint et tente de l’embrasser.

Marianne – Ton odeur me rend folle, Charlie…

Heureusement, Charlie est sauvé par la sonnerie de son portable.

Charlie – Excusez-moi, ça doit être mon plombier… Il faut absolument que je réponde… (Il parvient à se dégager) Oui… Oui, c’est moi… Vous ne quittez pas une seconde…

Charlie s’en va précipitamment. Jane et Mick reviennent.

Mick – Qu’est-ce que vous lui avez fait pour le faire fuir comme ça ?

Marianne – Je vous l’avais dit que ça ne marcherait pas…

Jane – Vous n’avez pas dû faire beaucoup d’efforts… Vous me décevez, Marianne. Vous me décevez beaucoup. Pourquoi avoir investi toutes vos économies dans cette boîte au lieu de les mettre sur un compte en Suisse si vous n’êtes pas prête à vous battre pour la sauver de la faillite ?

Marianne – Si j’ai investi dans cette société, c’est pour vous, Jane…

Elle s’en va, au bord des larmes.

Mick – Vous saviez que notre comptable était lesbienne ? En plus d’être suisse…

Jane – Marianne est lesbienne ?

Mick – Elle a dit qu’elle n’aimait pas les hommes.

Jane – Ça ne veut pas dire qu’elle aime les femmes.

Mick – Vous, elle a l’air de bien vous aimer… Bon, quoi qu’il en soit, je ne pense pas que ce soit la femme de la situation pour séduire Charlie.

Jane – Et s’il était gay, lui aussi ?

Mick – Pour un homme, ne pas être sensible aux charmes d’une comptable suisse et lesbienne, ce n’est pas la preuve qu’on est gay, croyez-moi.

Jane – Je lui ai fait des avances, moi aussi, et il préfère monter une armoire Ikéa !

Mick – C’est vrai…

Jane – Il faudrait vérifier.

Mick – Quoi ?

Jane – S’il est gay !

Mick – Et comment on fait ça ?

Jane – Vous n’avez qu’à lui faire des avances, vous aussi. Vous verrez bien s’il est réceptif.

Mick – Réceptif… Vous plaisantez ?

Jane – Je vous rappelle que c’est la survie de la boîte qui est en jeu, donc celle de votre poste.

Charlie arrive pour prendre une fourniture dans une armoire.

Jane – Je suis sûre que vous ferez ça avec délicatesse…

Mick se plante devant Charlie.

Mick – Charlie, ça vous dirait qu’on parte en week-end tous les deux au Tréport ? Je connais un Formule 1 pas trop cher juste à la sortie de l’autoroute…

Charlie le regarde avec étonnement, retire un instant le casque qu’il a sur les oreilles puis le remet avant de fouiller dans l’armoire pour y prendre ce qu’il veut. Jane est sidérée.

Mick – Vous voyez, il n’est pas gay.

Jane – Ou alors, c’est que vous ne lui plaisez pas…

Mick – Pourquoi je ne lui plairais pas ? Je vais chez le coiffeur toutes les semaines, et je fais des UV deux fois par mois…

Jane – Ce n’est pas la peine de vous vexer…

Mick – Vous ne lui avez pas fait beaucoup d’effet non plus…

Jane – Il faut croire qu’on n’a pas encore trouvé ce qui lui fait de l’effet.

Bérangère arrive. En repartant, Charlie se retourne pour jeter un regard appuyé sur elle, ce qui n’échappe pas à Jane et Mick.

Bérangère – Je venais juste chercher une recharge pour mon imprimante ?

Les regards de Mick et Jane se fixent sur elle tandis qu’elle fouille elle aussi dans l’armoire de fournitures. Bérangère sent ces regards sur elle et s’inquiète.

Mick – Je vous avais dit qu’elle avait un gros potentiel…

Bérangère – Il y a un problème ?

Jane – Ça fait combien de temps que vous travaillez avec nous, Bérangère ?

Bérangère – Ça va faire six mois…

Jane – Et vous vous plaisez ici ?

Bérangère (récitant) – Madame La Présidente, vous pouvez compter sur un engagement total de ma part au service de la société. J’adhère complètement à son business plan. J’ai intégré cette équipe pour être confrontée à de nouveaux challenges, et relever de nouveaux défis.

Jane (la coupant) – Très bien… Alors Mick va vous expliquer le business plan qu’on a prévu pour vous ce week end, n’est-ce pas Mick ?

Mick – Vous vouliez être confrontée à de nouveaux challenges ? Vous allez voir, vous n’allez pas être déçue…

Mick entraîne Bérangère avec lui. Marianne revient.

Marianne – Excusez-moi, je me suis un peu emportée tout à l’heure…

Jane – Ce n’est pas grave. Et puis je crois qu’on a trouvé une autre solution.

Marianne – Tant mieux. Je pensais à une chose…

Jane – Oui ?

Marianne – Si voulez, je peux vous accompagner à la campagne pour préparer le contrat de Charlie.

Surprise et méfiance de Jane.

Jane – Je crois que ça peut attendre lundi… Je ne voudrais pas abuser de vous… Je veux dire de votre temps…

Marianne – Je n’ai rien de particulier à faire ce week end…

Jane – C’est très aimable à vous, mais je ne pense pas que ce sera nécessaire… D’ailleurs, je me demande pourquoi tout le monde rêve d’avoir une maison de campagne. Pourquoi les campagnes seraient en voie de désertification si on s’y amusait tellement ? La campagne, vous savez, c’est quand même assez déprimant. Surtout en cette saison…

Marianne – Nous sommes au mois de mai.

Jane – Justement. En hiver, encore, on peut espérer aller ramasser du bois mort et faire un feu de cheminée pour griller quelques châtaignes. Mais au printemps…

Marianne – Il n’y a pas de saison pour les feux de cheminée, vous savez…

Bérangère revient, furieuse, suivie de Mick.

Bérangère – Non mais vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ?

Marianne juge préférable de partir.

Mick – Il ne s’agit que de passer la nuit avec Charlie. On ne vous demande pas de vous marier avec lui !

Bérangère – Oui et bien justement. Je me marie dans trois mois, figurez-vous. Et j’avais prévu de partir en week end au Touquet avec Hubert.

Mick – Hubert ? C’est un berger allemand ?

Bérangère – C’est mon fiancé !

Mick – Il en va de la survie de cette société, Bérangère.

Jane – C’est à dire de la pérennité de votre poste ici…

Bérangère – C‘est un chantage ? Et si je vous traînais aux prud’hommes ?

Jane – Tout de suite, les grands mots…

Bérangère – C’est vrai, après tout, on ne parle que de proxénétisme aggravé.

Mick – Aggravé par quoi ?

Bérangère – Par le fait que ce type est un porc, déjà !

Jane – Nous sommes sur le point de signer le contrat du siècle, Bérangère. Je saurai me souvenir de votre sacrifice et vous montrer ma reconnaissance.

Bérangère – Combien ?

Jane – Pardon ?

Bérangère – À combien évaluez-vous mon sacrifice ?

Jane – Je vois que vous apprenez vite, c’est bien… Laissez-moi le temps de voir ça avec la comptabilité. Mais est-ce qu’un poste de directrice vous irait ?

Mick – Directrice ?

Jane – Rassurez vous, si on a ce budget, on n’aura pas trop de deux directeurs.

Bérangère – Ok, je peux essayer…

Charlie repasse par là. Mick et Jane s’éclipsent.

Bérangère – J’ai refait du café, si tu veux.

Charlie – Merci, mais j’en ai déjà pris trois. Je commencerais presque à être énervé.

Charlie commence à s’éloigner.

Bérangère – Non, mais attend… Je crois qu’on est parti sur de mauvaises bases, tous les deux.

Charlie – Ah oui…?

Bérangère – Tu sais que je te considère comme un créatif exceptionnel.

Charlie – Ah, bon ?

Bérangère – C’est sûrement pour ça que j’ai été un peu… agressive avec toi. J’avais peur que tu ne me fasses de l’ombre, tu comprends.

Charlie – Je comprends…

Bérangère – Mais il faut que je surmonte ce manque de confiance en moi, Charlie. Et il faut que tu m’y aides.

Charlie – C’est à dire que là… J’allais déjeuner.

Bérangère – Eh ben tu sais quoi ? Je t’invite. Comme ça, on pourra bavarder un peu.

Charlie – Je déjeune avec ma mère…

Bérangère – Ce sera l’occasion de me la présenter !

Charlie – C’est peut-être un peu prématuré, non ? Et puis tu sais, ma mère… Même moi, si je pouvais me dispenser de déjeuner avec elle.

Bérangère – Et pourquoi on ne se verrait pas ce week-end.

Charlie – J’ai une armoire Ikéa à monter…

Bérangère – Alors là… Tu as trouvé mon point faible ! J’adore monter des meubles Ikéa !

Charlie – Tu plaisantes…?

Bérangère – Je sais, ça paraît un peu fou, parce que tout le monde déteste, en général. Mais moi, je ne sais pas pourquoi… Ça me détend. Il y en a qui font des puzzles, moi c’est les meubles Ikéa. C’est bien simple, j’ai une commode, chez moi, un modèle assez complexe. Et bien le week end, il m’arrive de la démonter et de la remonter deux ou trois fois. Et sans le plan, hein ? Comme ça, juste pour me détendre…

Charlie – Ah oui, ça a l’air de te réussir. Tu as l’air très détendue, mais… on en reparle tout à l’heure, peut-être ? Il faut vraiment que j’y aille là… En fait, j’ai… J’ai très envie de…

Bérangère – Oui…?

Charlie – D’aller aux toilettes.

Bérangère – Ah…

Charlie s’en va. Bérangère reste seule, un peu déboussolée. Jane et Mick reviennent.

Jane – Alors ?

Bérangère – Je crois que ce n’est pas très bien parti…

Jane – Il faut mettre les bouchées doubles, mon petit ! Sinon vous êtes virée !

Mick – Allez-y, courez-lui après !

Bérangère – Il est parti aux toilettes…

Jane – Et bien vous lui tenez la porte !

Bérangère, furieuse, s’exécute, tandis que son portable sonne.

Bérangère – Ah, Hubert, ça tombe bien… Enfin non, ça tombe mal, j’allais t’appeler justement… Malheureusement, pour ce week end, ça ne va pas être possible… On a une brouette… Je veux dire une charrette… Ce n’est pas la peine d’aboyer comme ça, écoute…

Elle sort.

Mick – Puisque les couples semblent se faire et se défaire… Allez, je vous invite à dîner ce soir…

Jane – Désolée, mais je n’ai vraiment pas la tête à ça. Quand on aura signé ce budget et que Flora aura accouché, peut-être… On fêtera ça, d’accord ?

Mick – Promis ?

Jane – Promis.

Ils sortent. Charlie revient avec Bérangère à ses basques.

Bérangère – Donne tes photocopies, je vais les faire.

Charlie – Ne me dis pas que tu aimes aussi faire des photocopies ?

Bérangère – Je sais, c’est un peu spécial. Mais tu verras, je suis une fille très spéciale…

Charlie – Écoute, je suis vraiment désolé pour ce week-end, mais ça ne va pas être possible…

Bérangère – Attends, j’ai un SMS… Oh, mon Dieu ! C’est ma concierge. Mon immeuble vient de brûler. Un incendie criminel apparemment…

Charlie – Non ?

Bérangère – Je ne sais pas du tout où je vais dormir ce soir… Je n’ai pas d’amis… Sauf sur Spacebook… Tu ne pourrais pas me dépanner quelques jours…

Charlie – C’est à dire que… je n’ai qu’un lit.

Bérangère – Je dormirai sur le tapis, roulée en boule à tes pieds, Charlie… Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre… L’ombre de ton chien…

Charlie – Mais… je n’ai pas de chien.

Charlie s’éloigne, poursuivi par les ardeurs de Bérangère.

Bérangère – Ne me quitte pas…

Mick et Jane, qui ont visiblement observé discrètement la scène, reviennent.

Jane – Il n’y a plus qu’à attendre…

Mick – Le week-end va être long.

Jane – Je renonce à partir à la campagne… Je vais rester ici au bureau, au cas où il se passerait quelque chose… Je dormirai sur le canapé…

Marianne arrive.

Marianne – Je vais vous tenir compagnie, je ne fais rien ce week-end. Nous pourrons rédiger le nouveau contrat de Charlie…

Jane – Merci Marianne. Ça me fait du bien de savoir que je peux compter sur vous dans les moments difficiles…

Les deux femmes s’étreignent… sous le regard inquiet de Mick.

Mick – Je vais rester, moi aussi…

Marianne lance à Mick un regard noir.

Jane – Vous êtes sûr ?

Mick – Il est important que nous restions soudés tous les trois dans cette épreuve. Je travaillerai à la campagne…

Marianne – À la campagne ? Je croyais vous vouliez rester ici avec nous…

Mick – La campagne bordel ! La campagne Apple !

Jane – Très bien, Mick… Mais ce n’est pas la peine de vous énerver comme ça…

Noir.

Nuit de samedi

Lumière tamisée. Jane, Mick et Marianne dorment tous les trois affalés sur le canapé.

Mick a la tête sur l’épaule de Jane et l’enlace de son bras.

Noir.

Marianne a la tête sur l’épaule de Jane et l’enlace de son bras.

Elles se réveillent toutes les deux et Jane a un mouvement de recul.

Noir.

Mick a la tête sur l’épaule de Marianne et l’enlace de son bras.

Ils se réveillent tous les deux et ont un réflexe de recul.

Noir.

Lundi matin

Marianne arrive et prépare du café. Jane arrive à son tour.

Marianne – Des nouvelles de Charlie ?

Jane – Aucune…

Mick arrive aussi.

Mick – Alors ?

Marianne – On ne sait pas.

Mick – Si Bérangère n’a pas réussi à intercepter le recommandé, il ne prendra peut-être même pas la peine de repasser par le bureau…

Jane – Même s’il sait qu’il est viré, il n’est pas au courant qu’Apple a retenu son projet. Il viendra quand même chercher son solde de tout compte.

Mick – Et si Bérangère lui avait dit ?

Marianne – Quoi ?

Mick – Pour Apple !

Marianne – Quel intérêt elle aurait à faire ça ?

Charlie arrive. Tous les regards se posent sur lui pour guetter sa réaction.

Jane – Bonjour Charlie !

Charlie – Salut…

Mick – Bon week-end ?

Charlie – Mmm…

Mais Charlie continue son chemin jusqu’à son bureau.

Mick – Je pense que si il avait reçu sa lettre de licenciement, il nous en aurait parlé.

Marianne – Elle n’est peut-être pas encore arrivée. Des fois il y a des problèmes avec le courrier.

Jane – Il n’y a que Bérangère qui pourra nous dire ça…

Bérangère arrive, l’air renfrogné.

Jane – Alors ?

Mick – Pas trop dur à monter, cette armoire Ikéa ?

Bérangère sort une lettre de sa poche et l’exhibe.

Bérangère – J’ai pu récupérer le recommandé auprès du facteur.

Mick – Bravo !

Marianne – Comment vous avez fait ça ?

Bérangère – Charlie dormait encore.

Mick – Le repos du guerrier…

Elle lui lance un regard noir.

Bérangère – Je me suis fait passer pour sa femme et j’ai signé à sa place.

Jane – Ouf…

Mick – Ça va ? Ça s’est bien passé ?

Bérangère – Vous voulez des détails ?

Marianne – C’est le résultat qui compte.

Jane – Maintenant, vous allez pouvoir retrouver votre fiancé. Tenez, je vous donne votre journée, si vous voulez…

Le portable de Bérangère sonne, et elle répond.

Bérangère – Allo ? Ah, c’est toi mon chéri… Quoi ? Mais non, pas du tout, je vais t’expliquer… Mais écoute-moi, je t’en prie… Il a raccroché…

Elle range son téléphone.

Jane – Qu’est-ce qui se passe encore ?

Bérangère – C’était Hubert, mon fiancé… Il a appris que j’avais passé le week end chez Charlie, et il vient de me plaquer. Je me demande bien comment il a pu savoir ça…

Jane – Bon, ben ce n’est plus la peine que je vous donne un jour de congé, alors… Allez, donnez-moi cette lettre.

Bérangère – Pas si vite. Pour l’instant je la garde. En attendant qu’on parle de ma promotion et de mon augmentation…

Jane – Je vous l’ai dit, nous saurons vous remercier de votre dévouement lorsque nous aurons le budget Apple. Maintenant, au boulot comme si de rien n’était. Je vais m’occuper de faire signer à Charlie le nouveau contrat que Marianne lui a préparé.

Charlie revient pour prendre un café. Mick, Marianne et Bérangère sortent.

Jane – Ah, Charlie, justement, je voulais vous voir…

Charlie – Vous n’allez pas me virer, au moins ? Je viens juste d’emménager dans mon nouvel appart.

Jane – Mais non, voyons, qu’est-ce qui peut bien vous faire penser ça ? C’est même tout le contraire ! Je voulais vous proposer que nous nous unissions par des liens plus étroits.

Charlie – C’est une demande en mariage ?

Jane – Presque… Regardez.

Elle lui montre le contrat sur la table. Il se penche pour le lire mais renverse malencontreusement son café dessus.

Jane – Quel abruti ! Je veux dire, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas grave, je vais aller en chercher un autre exemplaire.

Jane sort. Marianne revient.

Charlie – Vous savez quoi ? La patronne vient de me proposer une promotion !

Marianne – Sans blague… Et vous avez dit oui ?

Charlie – Bien sûr.

Marianne – Très bien. Alors maintenant, il va falloir être à la hauteur.

Charlie – Pour ?

Marianne – Ce budget Apple que vous venez de remporter ! Ce n’est pas parce que le client tient absolument à travailler avec vous…

Charlie – C’est ma proposition qui a été retenue par Apple ?

Jane revient avec un nouvel exemplaire du contrat et jette à Marianne un regard assassin.

Charlie – Ah, d’accord… Je comprends maintenant pourquoi tout le monde est aussi gentil avec moi.

Jane – Je ne vous l’avais pas dit ? C’est parce que je pensais que Marianne l’avait déjà fait…

Elle fusille des yeux Marianne qui se rend compte de sa bourde.

Marianne – Ah, il n’avait pas encore signé son contrat…

Charlie – Ne vous inquiétez pas. Vous m’avez fait confiance, à un moment où la boîte n’allait pas très fort. Alors que vous auriez pu me licencier. Je saurai mériter cette confiance.

Jane – Oui, n’est-ce pas ? C’est vrai que nous n’avons jamais douté de vous…

Charlie – Vous comprendrez quand même que j’ai besoin d’examiner ça attentivement. Maintenant que je suis un créatif très demandé…

Jane – Mais bien sûr…

Charlie – Passez-moi ça, je vais le lire tranquillement.

Il prend le contrat et sort. Jane se tourne vers Marianne.

Jane – Bravo ! Maintenant, il va nous saigner à blanc…

Marianne – Si je n’avais pas mis le feu à l’immeuble de Bérangère, elle n’aurait peut-être jamais accepté de passer tout le week-end avec lui.

Jane – Vous avez mis le feu à son immeuble ?

Marianne – Elle aurait pu changer d’avis, et rentrer chez elle…

Bérangère arrive.

Bérangère – Mon immeuble a vraiment brûlé ?

Jane – Je vous expliquerai…

Marianne – Vous êtes assuré, non ?

Bérangère – Mais vous êtes une bande de dingues !

Jane – On reparle de tout ça quand Charlie aura signé son contrat, n’est-ce pas ?

Bérangère – Moi aussi, je vais vous saigner à blanc !

Jane – Ne nous énervons pas je vous en prie…

Bérangère – Et s’il apprenait quand même que vous aviez l’intention de le licencier pour faute…

Marianne – Je suis sûre que nous allons trouver un arrangement…

Bérangère tend un document à Jane.

Bérangère – Le voilà, mon arrangement. J’ai préparé mon nouveau contrat moi aussi. Vous avez juste à signer…

Jane jette un regard au contrat, soupire et signe.

Jane – Ils auront ma peau…

Charlie revient beaucoup plus sûr de lui aussi.

Charlie – Bon écoutez, globalement, ça me convient. Je vous fais confiance.

Jane – Génial.

Charlie – Juste un détail. Pour le salaire annuel, j’ai rajouté un zéro. Vu l’importance du budget Apple, ça devait être une erreur de la comptabilité, j’imagine. N’est-ce pas Marianne ?

Marianne – Bien sûr…

Charlie – Une petite signature et on n’en parle plus ?

Jane signe.

Jane – Et voilà.

Charlie prend le contrat. Mick arrive.

Mick – Tout se passe bien ?

Le portable de Jane sonne.

Jane – Oui… Non ? Oui, oui, bien sûr… Oh, mon Dieu… Ok, j’arrive tout de suite…

Elle range son portable.

Mick – Apple ?

Jane – Flora vient d’accoucher… Je passe chercher mon sac dans mon bureau et je file tout de suite à la clinique. Vous vous rendez compte, Mick ? Des sextuplés !

Elle s’en va précipitamment.

Marianne – Flora ? C’est qui, cette Flora.

Mick – Ah, je ne vous ai pas dit ? Comme Jane et moi, on ne pouvait pas avoir d’enfants ensemble, on a eu recours à une mère porteuse… Et puis entre nous, c’est beaucoup plus pratique. Et beaucoup moins cher qu’on ne l’imagine, finalement…

Il sort, suivi par Marianne dans un état second. Charlie reste en tête à tête avec Bérangère.

Bérangère – Tu t’en sors bien… Ils voulaient te virer…

Charlie – Je sais…

Bérangère – Mais alors pourquoi tu n’as rien dit ?

Charlie – Tu aurais passé le week end avec moi, sinon ?

Bérangère – Salaud ! Et tu savais aussi que tu avais remporté le budget Apple ?

Charlie – Je n’ai pas remporté le budget Apple.

Bérangère – Je ne comprends pas…

Charlie – C’est moi qui ai appelé Jane vendredi en me faisant passer pour le directeur de Apple en France.

Bérangère – Tu t’es bien foutu de ma gueule…

Charlie – Maintenant que j’ai un salaire annuel à six chiffres, je ne désespère pas de te garder. Et puis tu es célibataire, non…?

Bérangère – Ce n’est pas toi qui a prévenu Hubert au moins ?

Charlie (pas convainquant) – Moi ? Mais comment tu peux même penser une chose pareille ?

Bérangère – Tu t’es bien fait passer pour le successeur de Steve Jobs…

Charlie – Et puis songe que grâce à moi, tu as eu une augmentation, toi aussi.

Bérangère – Mais dès demain, ils vont s’apercevoir que tu les as baladés !

Charlie – Ils ont signé nos contrats, non ? Qui vivra verra…

Bérangère – La boîte était déjà en faillite, alors avec le montant astronomique de nos nouveaux salaires…

Charlie – La Grèce aussi est en faillite… Et le Parthénon est toujours là…

Bérangère – C’est l’Acropole, à Athènes.

Charlie la prend par les épaules.

Charlie – Je crois en nous Bérangère. La vie est un pari audacieux sur l’avenir. L’état aussi emprunte pour payer les intérêts de sa dette !

Bérangère – Mmm.

Charlie – D’ailleurs je pourrais aussi décider d’aller me faire embaucher dans une autre agence avant qu’on me vire. Maintenant que je suis le créatif le mieux payé de Paris, on va s’arracher mes services…

Charlie et Bérangère sortent. Jane et Mick reviennent, suivis de près par Marianne

Mick – On dîne ensemble ce soir pour fêter ça ? Vous m’avez promis…

Jane – D’accord… Bon, il faut que je file… (À Marianne) Si vous en voulez un, n’hésitez pas. On ne va quand même pas pouvoir les garder tous les six.

Marianne est anéantie.

Mick – Je crois qu’une introduction en bourse s’impose, maintenant, non ? Et il faudra aussi qu’on parle de mes stock options…

Le téléphone de Jane sonne.

Jane – Il était une fois dans l’web, j’écoute…

Marianne – Vous ne serez jamais le père de ces sextuplés, Mick…

Jane leur tourne le dos pour répondre à son appel.

Jane – Oui, c’est elle même.

Calmement, Marianne déplie un couteau.

Mick (sans se méfier) – Qu’est-ce que c’est ? Un couteau suisse ?

Marianne – Exactement. J’en ai toujours un sur moi.

Mick – Qu’est-ce que vous comptez faire avec ça ? Déboucher une bonne bouteille pour fêter ces heureux événements ?

Marianne – Vous allez voir…

Elle poignarde Mick, qui s’écroule.

Jane – La Société Générale, oui… Écoutez, soyez complètement rassurés au sujet de notre découvert bancaire. J’attendais d’être tout à fait sûre pour vous appeler, mais maintenant je peux vous le dire avec certitude : tous nos petits problèmes sont définitivement réglés…

Noir. Lumière. Tous les comédiens reviennent sur scène pour une petite chorégraphie sur

la musique de la chanson Start Me Up des Rolling Stone.

  

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger :

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur

www.comediatheque.com

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Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Mai 2012

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-36-9

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I

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Dessous de table

A simple business dinner –  Por Debajo de la Mesa – Por debaixo da mesa – Pod Stolem

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 1 femme

Un boulevard politique : Pour inciter un ministre à signer un gros contrat lors d’un dîner,un PDG a engagé une escorte pour jouer la carte séduction. Mais l’escorte en question ne fait que remplacer une amie, qui ne lui a parlé que d’un travail d’hôtesse très bien payé. Elle pense servir les plats alors qu’elle figure au menu. Rien ne va donc se passer comme prévu…


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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE À LIRE OU IMPRIMER

Dessous de Table

Personnages : Le PDG – L’hôtesse – Le ministre

Un salon bourgeois. Des fleurs sur un guéridon. Un tableau contre un mur. Une table dressée pour trois. Un portable oublié quelque part sonne. Un homme arrive en caleçon et chemise, en train de nouer sa cravate. Il saisit le portable et répond.

PDG – Oui, Jérôme… Non, sa directrice de cabinet vient de m’appeler, il est toujours à Matignon, il ne sera pas là avant une demi-heure. Heureusement, je suis encore en calbute. J’espère que ce n’est pas un mauvais présage. Pourquoi ? Mais parce que si on n’arrive pas à lui faire signer ce putain de contrat ce soir, c’est comme ça qu’on finira tous les deux, mon vieux : en calbute ! Moi, le PDG, et vous le Directeur Général. Qu’est-ce que vous voulez, c’est la crise, et les actionnaires veulent toujours une croissance de leurs dividendes à deux chiffres ! Vous vous êtes bien occupé de la fille ? Elle devrait déjà être là, je ne sais pas ce qu’elle fout. Il faut quand même que j’aie le temps de la briefer un peu avant que le ministre arrive… Oui, un sacré chaud lapin, à ce qu’on dit. C’est pour ça que j’ai repensé à votre idée d’escorte pour lui tenir le stylo… Le stylo ! Pour signer le contrat ! Je reconnais qu’au début, je n’étais pas très pour. Mais depuis que j’ai vu votre… Annabelle à l’œuvre. Super classe ! Pas du tout le genre stripteaseuse vulgaire pour enterrement de vie de garçon bon marché, si vous voyez ce que je veux dire… C’est capital. Le ministre ne doit absolument pas se douter que c’est une professionnelle. Parce que figurez-vous qu’en plus, ce vieil obsédé se prend pour un grand séducteur ! Non, il faut que tout ça ait l’air parfaitement naturel… Qu’il ait l’impression que c’est son charme qui a encore opéré… Mais bon, je la sens bien, cette fille… Vous vous souvenez quand vous avez loué ses services pour l’arbre de Noël de la société ? Histoire de pimenter le réveillon du délégué CGT qui nous menaçait d’une grève pour le nouvel an… Eh ben vous allez rire, mais quand j’ai vu cette fille à côté de vous en arrivant, j’ai cru que c’était votre femme… Et c’est votre femme que j’ai prise pour une pute ! Enfin, vous savez ce que c’est, pendant ces fêtes de fin d’année… Toutes les femmes se croient obligées de s’habiller en sapin de Noël ou en putes. (Un bruit de sonnette se fait entendre) Excusez-moi une minute, il faut que j’aille ouvrir la porte. Ça doit être elle…

Le PDG, toujours en caleçon, va ouvrir la porte.

Hôtesse – Monsieur Martin Puig ?

PDG – Oui…

Hôtesse – Emmanuelle… Je suis envoyée par l’agence.

PDG – Emmanuelle ? Mais… c’est Annabelle que j’attendais. Et vous ne lui ressemblez pas du tout… Annabelle était beaucoup plus… Enfin beaucoup moins…

Hôtesse – Annabelle m’a priée de l’excuser auprès de vous. Elle a eu… un petit empêchement. C’est moi qui la remplace…

PDG – Qui la remplace ?

Hôtesse – Je suis très expérimentée aussi, je vous assure…

PDG – Ah, oui, mais… Ce n’est pas du tout ça qui était prévu… Et puis j’avais dit classe, pas… sortie de classe…

Hôtesse – C’est à dire que…

PDG – Bon, entrez, ne restez pas là, on va voir ça…

La fille entre. Jeune et jolie, mais habillée façon étudiante d’une école de bonnes sœurs (duffle coat, chemisier blanc, jupe écossaise, chaussettes montantes et souliers vernis).

Hôtesse – Merci…

PDG (reprenant son portable) – Jérôme ? Oh, putain, ça commence bien : l’agence ne m’a pas envoyé la fille que j’avais commandée… Mais qu’est-ce que vous avez branlé, bordel ? À quoi ressemble celle-là… ? (Martin détaille la fille de la tête au pied avec un air navré). Comment dire… ? (À la fille) Vous m’excusez une minute… (Il commence à s’éloigner vers la pièce de laquelle il était précédemment sorti) Écoutez, c’est la cata… (Plus bas) Même avec beaucoup d’imagination et un esprit très pervers, j’ai du mal à penser qu’on puisse signer un contrat de trois milliards d’euros dans le seul espoir de passer une nuit avec une gourde pareille… Elle a l’air de sortir d’un pensionnat de bonnes sœurs…

Il sort. La fille reste seule, un peu déstabilisée, et jette un regard circulaire sur le salon. Son portable sonne et elle répond.

Hôtesse – Oui… ? Ah, Isabelle ! Oui, oui, je viens d’arriver. Mais j’ai à peine eu le temps de lui parler, en fait… Écoute, je ne comprends pas très bien… En me voyant, il avait l’air super déçu… Genre le mec qui a commandé une Margherita avec un supplément de piment et à qui on livre une végétarienne sans sel… Sauf que j’avais l’impression d’être la pizza… Je te jure, c’était très bizarre… Tu es vraiment sûre que tu ne peux pas te libérer ? Ah, d’accord… Donc, tu as pris deux engagements pour la même soirée… Oui, ça arrive… Non, évidemment, tu ne peux pas te couper en deux… Dis donc, ça a l’air plutôt sélect, ici. Mais c’est qui, ce type, exactement ? Le groupe de travaux publics ? Ah, oui, quand même… Et tu crois vraiment que je… Non, non, ne t’inquiète pas, j’y suis, j’y reste… Mais c’est vraiment pour te rendre service, hein ? Oui, Isabelle, aussi pour commencer à te rembourser les trois mois de colocation que je te dois… Au fait, je ne sais pas pourquoi, mais il tient absolument à t’appeler Annabelle ? Ah, oui ? Je ne savais pas qu’il fallait un pseudo pour servir des petits fours… Je t’avoue que je n’ai pas l’habitude de jouer les soubrettes, mais bon… Oui, les hôtesses, si tu préfères… D’ailleurs, quand je lui ai dit que j’étais très expérimentée, il n’a pas eu l’air de me croire. À mon avis, dès le premier coup d’œil, il a bien vu que je n’avais jamais fait ça de ma vie… Il a fait une réflexion sur ma tenue, aussi… Je ne comprends pas… Tu m’avais demandé de venir habillée normalement… Une tenue classique, mais soignée… C’est ce que j’ai fait… Mais je pensais qu’ils allaient me fournir un costume d’hôtesse, comme au Salon de l’Agriculture… Il n’y a pas de costume d’hôtesse ? Excuse-moi, le voilà qui revient…

Retour du PDG, cette fois habillé.

PDG – Bon… Ça ne fait rien, il va bien falloir faire avec, parce qu’on n’a plus le temps, là. (Il la détaille à nouveau) Et puis finalement, votre côté nunuche devrait très bien faire l’affaire. C’est vrai que c’est très réaliste, hein ? Bravo ! On ne croirait pas du tout que vous êtes… Enfin, vous voyez ce que je veux dire… Bon, alors je vous explique le topo, vite fait. Voilà, je suis Martin Puig, PDG du groupe de Bâtiment et Travaux Publics Delapierre.

Hôtesse – Ah, oui ! C’est quand même le premier groupe de BTP en France. (Récitant le slogan de l’entreprise) Investissez dans l’avenir, investissez dans Delapierre !

PDG – Très bien… Je vois qu’on exige aussi de vous un bon niveau de culture générale… Comme ça on gagne du temps en explications… Donc, je reçois à dîner ce soir une personnalité politique avec qui nous devons signer un très gros contrat, que voici (Il prend sur un guéridon un contrat qu’il lui montre). C’est le Ministre des Transports…

Hôtesse (surprise) – Jean-François Knock ?

PDG – Plus connu sous le nom de JFK.

Hôtesse – Parce que la presse le présente comme le favori aux prochaines présidentielles…

PDG – C’est sûr que pour le reste, il n’a pas vraiment le physique de John Fitzgerald Kennedy. Mais heureusement pour nous, comme Kennedy, JFK un homme à femmes. Vous n’avez qu’à vous dire que vous êtes Marylin Monroe… Même si vous non plus, vous n’avez pas vraiment le physique de Marylin, hein ?

Hôtesse – Non…

PDG – Pour plus de discrétion, j’ai organisé cette petite sauterie chez moi. Ce n’est pas que ça m’arrange vraiment, comme vous pouvez l’imaginer. Mais dans les grands hôtels, pour la discrétion, vous savez ce que c’est…

Hôtesse – Oui… Enfin non…

PDG – Aujourd’hui, dans la presse, on voit un ministre sortir du Sofitel ou du Carlton, c’est pire que si on l’avait pris en photo à la sortie d’un hôtel de passe rue Saint Denis.

Hôtesse – Ah, oui…

PDG – Donc, je profite de ce que ma femme est allée voir sa mère pour quelques jours à Bordeaux…

Hôtesse – Mmm…

PDG – Je préfère autant qu’elle ne soit au courant de rien… Comme elle est très jalouse…

Hôtesse – Bien sûr…

PDG – Bref… Vous êtes ici pour… mettre le ministre dans les meilleures conditions possibles afin qu‘il signe ce contrat avec nous plutôt qu’avec notre principal concurrent… C’est clair ?

Hôtesse – Euh, oui…

Le PDG, un peu embarrassé, sort une liasse de billets de sa poche et lui tend.

PDG – Voilà… La moitié de la somme dont nous avons convenu avec Annabelle… Le reste… à la livraison.

Hôtesse (prenant l’argent) – La livraison ?

Le portable du PDG sonne à nouveau.

PDG – Oui ? Oui, Monsieur le Ministre… (Il fait signe à la fille de l’excuser un instant et s’éclipse à nouveau) Oui, oui, bien sûr… Aucun problème… Entendu, Monsieur le Ministre… Mais bien sûr, Monsieur le Ministre…

De nouveau seule, la fille se précipite sur son portable et appuie sur une touche.

Hôtesse (ravie) – Isabelle ? Mais c’est quoi, ce plan ? Il vient de me mettre dans la main une liasse de billets énorme, je n’ai même pas eu le temps de compter… En me disant qu’il m’en redonnerait autant tout à l’heure… Après que le traiteur aura livré les petits fours… Et ben dis donc… C’est bien payé, pour un travail d’hôtesse… Je vais pouvoir te rembourser les trois mois de loyer que je te dois, et même payer mes frais de scolarité ! Bon, je t’avoue qu’en voyant tout ce fric ça me fait réfléchir, hein ? Finalement, à quoi ça sert de se décarcasser pour réussir le concours d’entrée à Sciences Po ? J’aurais mieux fait de faire l’école hôtelière… (Elle jette un nouveau regard autour d’elle et voit la table dressée pour trois) Mais en fait, je ne sais plus trop ce qu’il veut que je fasse… Je m’attendais à servir le champagne dans une réception, et ça à l’air d’être un plan à trois… Je ne sais pas qui est le troisième… Pas seulement le service, tu dis ? Quoi d’autre, alors ?

La conversation est interrompue par le retour du PDG, et la fille range son portable.

PDG – Le ministre sera en bas dans une minute avec son chauffeur et ses gardes du corps. Je vais aller l’accueillir sur le perron. Désolé, je n’ai pas le temps de vous en dire plus. Mais vous connaissez votre métier, vous improviserez. Votre collègue m’a dit qu’on vous donnait des cours d’improvisation, aussi… (Il s’apprête à sortir) Inutile de vous préciser que tout ça devra rester très classe. Du charme, mais pas de vulgarité. Ah, oui, une dernière chose… Vous vous appellerez… Mirabelle. Excusez-moi, mais… vous n’avez vraiment pas un physique à vous appeler Emmanuelle…

Hôtesse – Et vous trouvez que j’ai un physique à m’appeler Mirabelle… ?

PDG – Emmanuelle, c’est quand même un peu trop… Enfin, on se doute immédiatement que c’est un pseudo.

Décontenancée, la fille jette un regard vers la table.

Hôtesse – Et le troisième couvert, c’est pour qui ?

PDG – Pour qui ? Mais pour vous ! On ne va pas vous faire manger dans une gamelle par terre, non plus. Je vous ai dit : il faut que tout ça reste très classe…

Hôtesse – Mais alors… qu’est-ce que je dois faire au juste ?

PDG – Bon, pendant le repas, vous restez dans les généralités. Vous jouez les jeunes filles de la maison un peu bécasse et surtout très bien élevée. Après… Vous faites mine de succomber aux charmes de l’ancien !

Hôtesse – L’ancien ?

PDG – Ecoutez, moins vous en saurez, plus tout ça paraîtra naturel… Et je vous dirai quoi faire au fur et à mesure, selon que le cochon aura mordu à l’hameçon ou pas… Maintenant, il faut vraiment que j’y aille. Il ne s’agirait pas de faire attendre le ministre… Nous sommes là pour répondre à tous ses désirs, Mirabelle…

Le PDG sort. La fille se précipite sur son portable.

Hôtesse – Isabelle ? Mais c’est quoi cette embrouille. On n’avait pas du tout parlé de ça ! Maintenant, je dois dîner avec eux, et jouer les Mata Hari ! C’est quoi ? Un jeu de rôles ! Une partouze ? Je n’ai qu’à me fier à mon instinct, et tout se passera bien, tu dis ? Ouais, ben mon instinct, il me crie de me barrer tout de suite en courant, figure-toi ! Écoute, ça ce n’est pas mon problème, que tu perdes un gros client ! Je ne savais pas le métier que tu faisais, moi ! Je pensais qu’il s’agissait de servir des petits fours. Pas de servir de petit four. Et pourquoi pas de se faire fourrer aussi !

Le PDG revient en compagnie du ministre, portant au revers de sa veste la Légion d’Honneur. La fille ne peut pas faire autrement que de ranger son portable.

PDG – Entrez, entrez, je vous en prie, Monsieur le Ministre… Faites comme chez vous…

Ministre – Merci… Excusez-moi pour le retard, mais j’étais en conversation avec le Premier Ministre… À propos du projet qui nous occupe, justement…

Le PDG entre avec le ministre, et ce dernier aperçoit la fille.

Hôtesse (perturbée) – Monsieur Schnock…

Ministre – Knock… Mais vous pouvez m’appeler Jean-François…

PDG – Ah ! À mon tour de vous présenter mes excuses, Monsieur le Ministre. Ma… nièce est de passage à Paris pour quelques jours… Si cela ne vous dérange pas, elle dînera avec nous… Je ne pouvais quand même pas la mettre sur le trottoir… Je veux dire à la rue pour ce soir… J’espère que cela ne vous ennuie pas trop ?

Ministre (émoustillé) – Mais pas du tout, voyons…

PDG – Et puis elle était tellement excitée à l’idée de vous rencontrer… N’est-ce pas Mirabelle ?

Hôtesse – Euh… Oui, tonton…

Ministre – Elle est charmante… Et qu’est-ce qu’elle fait dans la vie, cette demoiselle ?

Le PDG fait un signe à la fille pour qu’elle réponde.

Hôtesse – Je… suis étudiante. À Sciences Po.

Le PDG lui fait signe en cachette que c’est une bonne idée.

Ministre – Très bien, très bien… Alors une future ministre, peut-être… Mais vous me disiez qu’elle était seulement de passage à Paris ?

PDG – Oui…

Ministre – Si elle est à Sciences Po…

PDG (improvisant) – Sciences Po… à Bastia.

Ministre – Tiens donc…

Hôtesse – Ma mère est Corse.

PDG – Ma sœur, donc.

Hôtesse – Je voulais faire Sciences Po Paris, mais…

PDG – Elle a raté le concours.

Mirabelle tique un peu, vexée.

Ministre – Quel dommage… Enfin, moi j’ai fait l’ENA, et vous voyez où j’en suis rendu, Mirabelle…

Hôtesse – On parle tout de même de vous comme le prochain Président de la République…

Ministre – On dit tellement de choses, vous savez… Mais pour l’instant, je dois passer la soirée à jouer les marchands de tapis avec ce vieux grigou qu’est votre oncle, pour savoir à quel prix il va me facturer son kilomètre d’autoroute.

PDG – Allons, allons… Nous sommes prêts à faire un geste commercial, vous le savez… Et puis nous sommes presqu’en famille…

Ministre – Qu’est-ce que je vous disais… Je suis sûr qu’il a dans l’idée de me faire boire pour me pousser à signer n’importe quoi… Mais je ne me laisserai pas corrompre…

PDG – Votre réputation vous précède, Monsieur le Ministre… Tout le monde connaît votre intégrité… Et chacun sait combien vous êtes économe avec les deniers de l’état… Je me suis même laissé dire que dans les couloirs de l’assemblée, on vous surnommait « le castor »…

Ministre – Tiens donc… Je l’ignorais… Et je ne savais pas que le castor était le symbole de l’esprit d’épargne…

Hôtesse – C’est vrai qu’habituellement, c’est plutôt l’écureuil…

PDG – Le castor est un grand bâtisseur ! Il abat des arbres avec ses dents, et construit des barrages…

Mirabelle – Avec sa queue.

Ministre – Mmm… Enfin, comme vous le savez, la situation de notre pays est extrêmement difficile en ce moment. Si la France a besoin de moi, je ne resterai pas insensible à son appel…

Hôtesse – C’est tout à votre honneur, Monsieur le Ministre.

Ministre – Je suis sûr, Mademoiselle, que si vous étiez en situation vous aussi, vous seriez prête à faire don de votre personne à la France, n’est-ce pas…?

PDG – Mais je vous en prie, asseyez-vous. Mirabelle va nous servir quelque chose à boire. N’est-ce pas ma chérie ?

Hôtesse – Champagne ?

Ministre – Si c’est pour célébrer la signature de notre contrat, je vous signale que ce n’est pas encore fait. Vous savez dans quel état se trouvent les finances de la France…

PDG – Cela ne nous empêche pas de nous rafraîchir, tout de même ! (Il fait un geste à la fille pour qu’elle remplisse les coupes). Et je vous rappelle que notre société a déjà consenti de très gros efforts sur le montant de ces travaux pour ne pas creuser davantage le déficit de l’État.

Ministre – Tout de même, mon cher. Trois milliards d’euros, c’est une somme…

PDG – Pour cent kilomètres d’autoroute ! À ce prix-là, c’est donné, Monsieur le Ministre, croyez-moi ! C’est bien simple : si vous trouvez moins cher ailleurs, je vous rembourse la différence.

Hôtesse – Le contrat de confiance…

Ministre – Comme vous le savez, Mirabelle, Standard and Poor’s vient de nous retirer notre label triple A. Aujourd’hui, les Bons du Trésor sont moins côtés sur le marché que les andouillettes à la charcuterie du coin. Et le chef de l’État français passe pour une triple andouille auprès de nos bailleurs de fonds internationaux.

PDG – Mon cher Ministre, nous comptons fermement sur vous pour faire en sorte qu’après les prochaines présidentielles, vous soyez à la place de cette andouille.

Ministre – Ne cherchez pas à flatter mon ambition pour m’amadouer, mon cher… Je devrais même dire mon très cher… Mon trop cher !

PDG – Monsieur le Ministre, nous parlons ici d’investissement pour l’avenir !

Hôtesse (citant à nouveau le slogan) – Investissez dans l’avenir, investissez dans Delapierre !

PDG – Le réseau autoroutier français, c’est le système nerveux du pays. Sa circulation sanguine ! Ce sont les autoroutes qui apportent à chaque muscle que sont les entreprises françaises l’oxygène dont elles ont besoin quotidiennement. Ce n’est pas au Ministre des Transports que je vais apprendre cela !

Ministre – Reste à convaincre l’opinion publique qu’une liaison autoroutière directe Saint Léonard des Bois – Neuilly sur Seine est une priorité stratégique pour le redressement de la France…

PDG – À quoi serviraient les conseils en communication, autrement ?

Ministre – Et nous n’avons peut-être pas encore touché le fond… Pardonnez ma vulgarité, Mademoiselle, mais les agences de notation nous tiennent par les couilles. Nous avons raté le Grenelle de l’environnement, mais la note financière de la France, elle, est tout à fait biodégradable.

PDG – Allons, allons… Le Trésor Public n’est pas encore en faillite, tout de même.

Ministre – Standard and Poor’s… Vous savez ce que cela signifie en anglais, mon petit ?

Hôtesse – Normal et Pauvres ?

Ministre – Exactement ! Parce qu’en interdisant aux pays riches de continuer à se surendetter à un prix raisonnable, cette agence de notation a le pouvoir d’en faire des pays normaux et pauvres…

PDG – C’est un très bon contrat, je vous assure. Une autre coupe de Champagne, Monsieur le Ministre ?

Il fait signe à la fille de resservir le ministre.

Ministre – Vous savez combien cela nous coûterait d’intérêts par an pour emprunter trois milliards d’euros supplémentaires ? Si les Chinois veulent bien nous les prêter…

PDG – Vous vous rattraperez sur les péages ! Vous allez vous en mettre plein les poches ! Ce sera une véritable rente à vie pour vous ! Je veux dire pour la France…

Ministre – Mmm… Qu’en pensez-vous, ma chère enfant ? (Amusé) Voyons voir… Si vous étiez Ministre des Transports, qu’est-ce que vous feriez à ma place ?

Hôtesse – J’ai toujours pensé que l’État avait fait un calcul à très courte vue en privatisant ses autoroutes… Pourquoi vendre la poule aux œufs d’or pour le prix de quelques lingots ?

Ministre – Vous n’avez pas tout à fait tort…

PDG – Écoutez la voix de la jeunesse !

Ministre – La poule aux œufs d’or… (Lorgnant vers la fille) C’est en effet le genre de gallinacées que tout homme rêverait d’avoir dans sa basse-cour…

PDG – Eh bien ce soir, Monsieur le Ministre, c’est une poule que je vous offre sur un plateau…

Ministre – Vraiment… ?

PDG – Aujourd’hui, un ticket d’autoroute Paris-Lyon coûte presque aussi cher qu’un billet de TGV !

Ministre – Vous croyez… ?

PDG – Et en plus il faut payer l’essence et le chauffeur…

Hôtesse – Mmm… C’est peut-être un peu ça le problème quand même…

PDG – Pardon ?

Hôtesse – À ce prix-là, qui va encore avoir envie de prendre l’autoroute ?

Ministre – Surtout entre Saint Léonard des Bois et Neuilly-sur-Seine…

Hôtesse – Saint Léonard des Bois… ?

PDG – Et pourtant… Nous savons très bien à quel point ce projet vous est cher, Monsieur le Ministre, n’est-ce pas ?

Ministre – Je ne le nie pas…

PDG – C’est d’ailleurs vous qui l’avez porté à bout de bras depuis le début du quinquennat… Et nous savons tous aussi très bien pourquoi…

Hôtesse – Ah, oui… ? Et pourquoi ?

PDG – Mais… pour désenclaver la Sarthe, tout d’abord. Qui comme chacun sait est un des poumons économiques de la France.

Hôtesse – Et ensuite… ?

Ministre – Ensuite parce que je suis le Député-Maire de Saint Léonard des Bois… mais que j’habite une villa à Neuilly sur Seine.

PDG – Ce sera tout de même plus pratique pour vos aller retour entre l’Assemblée et votre circonscription.

Hôtesse (ironique) – Ou pourquoi pas, à l’avenir, entre l’Élysée et votre maison de campagne.

Le PDG lui lance un regard incendiaire. Heureusement, la sonnette de la porte fait diversion.

PDG – Ça doit être le traiteur… (À la fille) Je vous laisse aller ouvrir, Mirabelle…

Hôtesse – Bien sûr, mon oncle.

Ministre – Elle est charmante… Mais elle ne manque pas de mordant non plus… Je me trompe ?

PDG – Tout le portrait de sa mère… en plus jeune.

Ministre – Eh, oui…

PDG – Le privilège de la jeunesse…

Ministre – Mais très bien élevée.

PDG – Et très propre…

La fille revient avec un grand plateau sur lequel sont disposées plusieurs assiettes, qu’elle dispose sur la table.

Hôtesse – Et voilà ! Nous allons pouvoir passer à table…

PDG – Ce sont des assiettes froides. Je me suis dit que ce serait plus pratique. Ça simplifie le service, et ça évite les témoins gênants. Je veux dire les oreilles indiscrètes… On a beau avoir pleine confiance en son personnel…

Ministre – Bien sûr, bien sûr… Mais après tout, ce rendez-vous n’a rien de secret ni de répréhensible pour l’instant, n’est-ce pas ? À moins que vous n’ayez l’intention de me soudoyer avec un dessous de table ?

Le PDG se demande visiblement s’il s’agit d’une plaisanterie ou d’un appel du pied et hésite sur sa réponse.

PDG – Eh bien…

Ministre – Je plaisante, évidemment.

PDG – Évidemment.

Ministre – Mais tout ça m’a l’air excellent.

PDG – Ça vient du meilleur traiteur de Paris ! C’est scandaleusement cher, mais tellement délicieux…

Ministre – Je me laisse faire, je meurs de faim. Même si tout cela frise la corruption passive.

Ils s’attablent tous les trois.

Hôtesse – Je vous sers un petit pot de vin ? (Le ministre est un peu décontenancé, et le PDG la fusille du regard). Je veux dire un petit peu de vin…

Ministre – C’est proposé si gentiment… (Au PDG) Elle est charmante… Alors comme ça, Mirabelle, vous habitez en Corse ?

Hôtesse – Ah oui… ? Je veux dire : Ah, oui !

PDG – Elle habite à Bastia…

Ministre – C’est curieux, vous n’avez pas du tout l’accent…

Hôtesse – C’est à dire que… J’ai pris des cours de diction pour essayer de le perdre. Vous savez ce que c’est, l’accent corse, quand on veut faire une carrière dans la politique ou dans les affaires, même si maintenant c’est un peu la même chose… On passe tout de suite pour quelqu’un du milieu…

Ministre – Du milieu ?

Hôtesse – La mafia… La mafia corse…

Le PDG ronge son frein.

Ministre – Il y a quelques moutons noirs, en effet. Qui ternissent la réputation de cette belle région. Mais il ne faut pas généraliser, vous savez. Il y a aussi quelques élus intègres. J’ai présidé le Conseil Général de Corse pendant une dizaine d’années. Je connais très bien Bastia…

PDG – Vraiment… ?

Ministre – Et qu’est-ce qu’elle fait votre sœur à Bastia ?

PDG – Ma sœur… ?

Ministre – Vous savez, je connais tout le monde, là bas.

PDG – Qu’est-ce qu’elle fait… ? Eh, oui… (Se tournant vers la fille) Qu’est-ce qu’elle fait maintenant ?

Hôtesse – Elle est morte.

PDG – Et oui… Je suis tellement ému quand je parle de ça… Je n’arrivais pas à prononcer le mot moi-même.

Ministre – Je suis vraiment désolé.

PDG – C’était ma sœur, quand même… Et en plus, je n’en avais qu’une. Il me reste bien quelques frères, mais…

Ministre – Ce n’est pas pareil…

PDG – Ça ne remplace pas…

Hôtesse – Moi aussi, je n’avais qu’une mère…

Ministre – Et oui, c’est… C’est souvent le cas, malheureusement… Et elle est morte…

PDG – Alors là, complètement, hein… Un… Un accident…

Ministre – Un accident ?

PDG – Un camion frigorifique… En traversant la rue… pour aller à la charcuterie.

Ministre – Oh, mon Dieu…

PDG – Mais bon, on ne va pas se plomber la soirée avec ça, non plus… La vie continue… Les travaux aussi ! Car vous savez ce qu’on dit : quand le bâtiment va, tout va ! Ça vaut aussi pour les travaux publics…

Ministre – Et donc, cette charmante demoiselle habite toujours à Bastia ?

PDG – Et oui… Avec sa maman… décédée.

Ministre – À propos de charcuterie… Il y a un excellent restaurant à Bastia, où on mange le meilleur saucisson d’âne de Corse…. Comment ça s’appelle, déjà ?

Fort heureusement, le portable du Ministre sonne, dispensant la fille de répondre. Le ministre prend l’appel.

Ministre – Oui ? Oui, oui… Non, non, vous ne me dérangez pas du tout… Ne quittez pas une seconde… (Au PDG) Je vous prie de m’excuser. Il y a un endroit où je peux m’isoler un moment ?

PDG – Mais bien sûr, voyons. Par ici, je vous prie…

Le PDG lui indique le chemin.

Ministre (à son interlocuteur téléphonique) – Oui, oui, je vous écoute…

Le Ministre sort.

PDG – Bon, tout se passe plutôt bien jusqu’ici… Je crois que vous avez réussi à réveiller la libido de ce vieux satyre avec votre côté pensionnaire d’un orphelinat de bonne sœur… Mais n’en faites quand même pas trop sur le côté rebelle…

Hôtesse – Rassurez-vous, je ne ferai rien pour faire capoter cette négociation…

PDG – Et maintenant, il va falloir mettre le turbo, hein ? Discrétion et élégance, oui. Mais efficacité et rentre-dedans quand même.

Hôtesse – Rentre dedans ?

PDG – Vous continuez à appâter le gros poisson… et hop ! Vous le ferrez brusquement au moment où il s’y attend le moins. Ce qu’il faut, c’est le surprendre, vous comprenez. Après, ce vieux requin se laissera faire… Il aime la chair fraiche, croyez-moi. De ce côté-là, mes informations sont tout à fait fiables…

Son portable sonne et il répond.

PDG – Oui, Jérôme… Non, je n’ai pas trop le temps de vous parler là… Oui, oui, je crois que ce gros dégoûtant n’est pas insensible au style collégienne en kilt… Dites donc, vous saviez qu’il avait passé dix ans de sa vie à Bastia ? Vous auriez pu m’en toucher un mot ! Ça m’aurait évité de passer pour un con… (Le Ministre revient) Bon, je vous laisse…

Ministre – Je vous prie de m’excuser, mais je ne pense pas que c’était souhaitable que vous entendiez cette conversation… Vous savez qui vient de m’appeler ?

PDG – Ma foi non…

Ministre – Votre principal concurrent…

PDG – Tiens donc…

Ministre – Et je dois vous avouer qu’il vient de me faire une offre… très alléchante.

PDG – Combien ?

Ministre – Le même prix que vous… mais avec vingt kilomètres d’autoroute en plus…

Hôtesse – Ah oui, sur cent kilomètres, ça fait quand même vingt pour cent gratuit, c’est une promo tout à fait intéressante, en effet.

PDG – Saint Léonard des Bois – Neuilly sur Seine ? Mais avec les autoroutes déjà existantes, on n’a besoin que d’un tronçon de 100 kilomètres pour le raccordement ! Les études sont formelles !

Ministre – Votre concurrent me propose une petite variante qui passe par L’Aigle. C’est là où habite ma mère… (À la fille) Et vous savez combien il est important de pouvoir rendre visite de temps en temps à sa maman pendant qu’elle est encore en vie… (Le portable du Ministre sonne à nouveau, et il répond). Oui… (Au PDG) Excusez-moi encore une minute… Oui, oui, je vous écoute…

Il sort dans la pièce d’à côté.

PDG – On est dans la merde…

Hôtesse – Vous n’avez qu’à lui faire aussi ses vingt pour cent gratuit, comme sur les boîtes de corn flakes…

PDG – Impossible… Notre devis est déjà tiré au maximum… Avec vingt kilomètres en plus pour le même prix, on y laisse tout notre bénéfice.

Hôtesse – Mais vous relancez l’économie, donc la croissance !

PDG – Mais nos actionnaires s’en foutent de la croissance ! Ce qu’ils attendent à la fin de l’année, c’est leurs dividendes ! Et puis je rêve là ! Je ne vais pas parler affaires avec une pute qui est juste là en tant que cadeau promotionnel pour faciliter la signature d’un gros contrat !

Hôtesse – Une pute ?

PDG – Contentez-vous de faire votre boulot, bordel ! J’ai payé pour les services d’une escort girl, pas pour une conférence d’Eva Joly !

Hôtesse – Une escort girl ?

PDG – Tout repose sur vous, maintenant, d’accord ? Il faut absolument le convaincre que vos bretelles de soutien gorges sont plus passionnantes que la bretelle d’autoroute qui relierait son domicile à la maison de retraite de sa mère !

Hôtesse – Écoutez, cher Monsieur, il s’agit d’un malentendu… Je remplace une amie qui ne m’a visiblement pas tout dit sur ce qu’on attendait de moi dans le cadre de cette mission… Je ne suis pas une prostituée ! Je suis vraiment étudiante à Sciences Po, et je fais des petits boulots pour payer mon loyer et mes études, c’est tout.

PDG – C’est une blague… ?

Hôtesse – Bon, je vous rends votre argent, et je me barre… C’est assez clair, comme ça ?

PDG – Attendez, ne nous énervons pas… Je vous prie de m’excuser et de m’écouter une minute, d’accord ?

Hôtesse – Je vous écoute… Mais ça ne changera rien au fait que je ne couche pas pour de l’argent… D’ailleurs, en règle générale, je couche très peu… Même gratuitement…

PDG – Si nous ne signons pas ce contrat ce soir, nos actionnaires décideront de fermer le département autoroutier de cette entreprise pour se concentrer vers les secteurs plus rentables. Des centaines de salariés perdront leurs emplois. Moi aussi, pour tout vous dire…

Hôtesse – Mais qu’est-ce que j’y peux, moi ?

PDG – Vous êtes mon dernier atout, Mirabelle.

Hôtesse – Emmanuelle.

PDG – Tout repose sur vous. Des ouvriers risquent de se retrouver au chômage ! Leurs familles à la rue ! Leurs enfants ne pourront pas faire d’études comme vous !

Hôtesse – Arrêtez, vous allez me faire pleurer… Mais je ne vais quand même accepter votre plan cul pour éviter un plan social !

PDG – Qui vous parle de cul… ? Le deal, c’est que vous parveniez à faire signer ce contrat à cet imbécile. Si vous y arrivez sans avoir à coucher, tant pis pour lui… Je veux dire, tant mieux pour vous…

Hôtesse – Et comment je fais ça ?

PDG – Vous lui proposez l’apéritif, vous lui mettez l’eau à la bouche avec le plat principal, et au dernier moment, vous le privez de dessert. Du moment que vous arrivez à lui faire payer l’addition avant de partir…

Hôtesse – Je ne sais pas quoi vous dire…

PDG – Il a l’air pas mal porté sur la bouteille aussi. En le faisant picoler un peu…

Hôtesse (froissée) – Vous voulez dire que pour avoir envie de coucher avec moi, il faut être complètement bourré ? Après m’avoir traité de pute… Vous au moins, vous savez parler aux femmes…

Le téléphone du PDG sonne. Il répond.

PDG – Je vous retiens, Jérôme ! La fille que vous m’avez envoyée ne veut pas coucher ! (Se radoucissant soudain) Chérie ? C’est toi ? Je ne m’attendais pas à ton appel… Alors quel temps il fait à Bordeaux ? Il fait nuit… Oui, ici aussi… De quoi je parlais ? Une fille ? Quelle fille ? Mais non, je t’assure… Mais enfin, chérie, tu sais très bien que jamais… Allo ? Allo ? Elle a raccroché… Il ne manquait plus que ça… C’est une catastrophe… Il faut absolument que je la rappelle tout de suite…

Le PDG sort pour rappeler sa femme. La fille compose un numéro à la hâte.

Hôtesse – Non, mais dans quel traquenard tu m’as envoyée ? Je ne suis pas une pute ! Une hôtesse de charme ? Excuse-moi, mais je ne vois pas bien la différence. Si j’avais su, je ne serais jamais venue ! C’est sûrement pour ça que tu ne m’as pas tout dit, j’imagine… Oui, tu m’as dit que l’agence s’appelait Glamour International… Non, excuse-moi, je n’ai pas fais le rapprochement… Tes trois mois de loyer ? Alors soit je couche avec ce gros porc, soit tu me jettes à la rue, c’est ça ?

Le retour du Ministre l’oblige à arrêter sa conversation et ranger son portable.

Ministre – Vous êtes toute seule ?

Hôtesse – Mon… oncle avait un coup de fil urgent à passer… Un petit malentendu avec sa femme…

Ministre – Ça, nous laisse le temps de bavarder un peu. Vous me donnerez votre numéro de téléphone. Je pourrais avoir envie de vous débaucher…

Hôtesse – Me débaucher… ?

Ministre – Vous embaucher, si vous préférez… Si un jour vous cherchez un stage, ou même du travail, après vos études, n’hésitez pas à me contacter. Je vous donnerai mon numéro personnel aussi. Très peu de gens l’ont, vous savez.

Hôtesse – Merci de m’accorder ce privilège…

Ministre – Il faut bien donner un coup de pouce à la jeunesse. Je ne sais pas pourquoi , mais j’ai l’impression qu’on s’entendrait bien, tous les deux, non ? Vous avez du caractère… J’aime ça… Et puis si je suis élu aux prochaines présidentielles, j’aurais besoin de m’entourer d’une nouvelle équipe. Plus jeune… Plus ouverte sur le monde… Plus formée…

Hôtesse – Et douée pour les langues…

Ministre – Vous allez rire, mais notre Ministre des Finances ne parle pas un mot d’anglais… Et c’est tout juste s’il sait faire une addition à trois chiffres sans l’aide de son chef de cabinet et de deux ou trois experts comptables… (Il la prend par la taille) Ça vous dirait de rejoindre mon équipe de campagne ?

Hôtesse – On vous présente comme le JFK français, mais je vois que vous tenez aussi de Bill Clinton…

Le ministre se rapproche de la fille et pose la main sur elle.

Ministre – Un peu d’impertinence, ce n’est pas fait pour me déplaire…

Elle lui retourne une gifle. Retour du PDG qui entrevoit la scène.

PDG – Tout se passe bien… ?

Le ministre reprend une contenance.

Ministre – À vrai dire, je suis un peu embarrassé, mon cher…

PDG – Je suis sûr que nous allons trouver un arrangement… Je ne peux malheureusement pas vous proposer à l’œil cette petite bretelle sur L’Aigle. (Avec un regard vers la fille) Mais il y a sûrement un petit lot de consolation qui vous ferait plaisir…

La fille lui lance un regard noir pour lui signifier sa balourdise.

Ministre – Je viens d’avoir des nouvelles de ma mère. C’est elle qui m’appelait, justement…

PDG – Ah… Votre chère maman va bien, j’espère…

Ministre – Hélas… Elle commence à perdre un peu la tête… Elle me croit déjà Président de la République…

Hôtesse – Mais… c’est une visionnaire, tout simplement, Monsieur le Ministre ! C’est tout le contraire d’Alzheimer, ça… Elle n’oublie pas le passé, elle se souvient déjà de l’avenir…

Ministre – Malheureusement, elle me croit aussi en prison à La Santé pour détournement de mineure…

Hôtesse – Ah, oui, là en effet, ça ne tient pas debout.

PDG – Si vous étiez Président de la République, vous bénéficierez d’une immunité totale.

Hôtesse – Ce n’est pas pour cela que vous vous présentez, au moins ?

Ministre – Bref, je crains que ma pauvre mère n’ait de plus en plus besoin de moi dans les années qui viennent. On ne doit pas laisser tomber nos anciens, n’est-ce pas ?

PDG – Non, bien sûr…

Ministre – Je me fais un devoir d’aller lui rendre visite au moins une fois par semaine. Évidemment, avec cette autoroute passant juste à côté de chez elle, ce serait plus pratique…

Hôtesse – Et si vous lui trouviez une bonne maison de retraite médicalisée à Neuilly ?

Ministre – Malheureusement, vous savez comment sont les vieux… Attachés à leurs petites habitudes… Je crains qu’en changeant brutalement tous ses repères, cela ne précipite encore un peu plus son déclin…

PDG – Je comprends… Ce que je ne comprends pas, c’est comment notre principal concurrent peut vous proposer un prix pareil…

Hôtesse – Peut-être qu’il emploie des ouvriers au noir… Il paraît que c’est très courant dans le secteur des travaux publics…

Ministre – Ah, ça je préfère ne pas le savoir…

Hôtesse – L’État emploie pourtant de nombreux agents pour traquer les employeurs négriers…

Ministre – Elle est charmante… Mais qu’est-ce que vous voulez… On a tous nos petits arrangements avec notre conscience… Ne me dites pas que votre sainte mère n’a jamais employé une femme de ménage au noir…

Hôtesse – Ma pauvre mère est morte.

Ministre – Ah, oui, c’est vrai, pardonnez-moi… (Au PDG) Mais revenons à notre contrat, mon cher. Je vous l’ai dit, j’ai vraiment envie de faire affaire avec vous. Encore un petit effort ! Vingt kilomètres d’autoroute en plus ou en moins, pour vous, qu’est-ce que c’est ?

PDG – Six cents millions d’euros…

Ministre – L’État vous en sera reconnaissant, croyez-le. Et moi aussi, je suis prêt à faire un geste…

PDG – Vraiment ?

Le ministre montre sa Légion d’Honneur au revers de sa veste.

Ministre – Ça vous dirait d’avoir la même ?

Le PDG semble séduit pendant un instant.

PDG – Évidemment, c’est tentant, mais…

Ministre – Je suis sûr que cela ferait très plaisir à votre épouse… et à votre nièce.

PDG – Bien sûr… (Revenant à la réalité) Mais une Légion d’Honneur à six cents millions d’euros… Je crains que nos actionnaires n’estiment pas mon honneur à ce prix-là…

Hôtesse – Allons, vous vous sous-estimez, mon oncle !

Ministre – Avec ces vingt kilomètres d’autoroute en plus, vous faites un geste en faveur des personnes âgées !

Hôtesse – Celles qui habitent à L’Aigle, en tout cas…

PDG – Malheureusement, c’est aux fonds de pensions américains que j’ai des comptes à rendre…

Ministre – Réfléchissez-y quand même… Mais vite. Votre concurrent est prêt à tout pour remporter ce marché, vous savez… En attendant, je me taperai bien une petite gâterie, moi.

PDG – J’allais vous proposer de passer au dessert…

Le portable du ministre sonne à nouveau et il répond.

Ministre – Oui… ? Ah, oui… Mais oui, avec plaisir… Mais non, pas du tout, voyons, au contraire… Nous serons en famille… Très bien, alors je vous appelle en partant d’ici…

Le Ministre range son portable.

PDG – Pas d’autres nouvelles fâcheuses de votre maman, j’espère ?

Ministre – Non, non, rassurez-vous… Enfin… Je ne sais pas si ça doit vraiment vous rassurer… C’était encore votre concurrent… Leonardo. Le PDG du groupe Delaplanche…

PDG – Ah…

Ministre – Il m’invite à prendre le digestif chez lui tout à l’heure pour me présenter sa contreproposition… C’est amusant, il voulait savoir si cela me dérangeait que sa filleule soit là… Décidément, tout le monde veut me présenter sa famille en ce moment…

Hôtesse – Ce sont les vacances scolaires…

Le PDG, inquiet, fait signe à la fille de mettre le turbo.

Ministre – Alors ? Qu’est-ce que vous me proposez comme petites douceurs ?

PDG – C’est un assortiment de petits fours, je crois. Vous m’en direz des nouvelles… Mirabelle ?

Hôtesse – Alors, nous avons des Paris-Brest… qui malheureusement ne passe ni par Saint Léonard des Bois ni par L’Aigle… Des financiers apparemment un peu défraîchis…

PDG – Les religieuses, en revanche, ont l’air à croquer…

Ministre – Très bien, très bien… (Il se goinfre de quelques petits fours). Les macarons, c’est mon péché mignon…

PDG – Mais asseyez-vous, je vous en prie. Mettez-vous à l’aise…

Ils s’assoient tous les trois à table. Le PDG fait à nouveau signe à la fille d’accélérer les choses. Mais elle ne sait visiblement pas quoi faire, ni quoi dire.

Hôtesse – Alors comme ça, cela ne vous dérangerait pas de signer un contrat au nom de l’État avec une entreprise qui a recours au travail illégal ? Pour un homme qui a l’ambition d’être le prochain Président de la République… Vous me décevez beaucoup. Moi qui comptais voter pour vous…

Le PDG lève les yeux au ciel.

Ministre (la bouche pleine de petits fours) – Ma pauvre enfant. Vous apprendrez bien vite qu’en politique, on doit mettre un peu d’eau dans son vin si on veut arriver à ses fins. D’ailleurs, je reprendrais un peu de cet excellent Champagne…

Le PDG fait signe à la fille de le resservir et elle s’exécute.

PDG – Je le fais venir directement d’Épernay. Il m’en reste encore quelques caisses à la cave. Si ça vous tente…

Ministre – Quoi qu’il en soit, je ne déciderai rien avant d’avoir rencontré votre concurrent…

Hôtesse – Et sa filleule…

PDG – Elle ne s’appellerait pas Annabelle, par hasard… ?

Ministre – Vous la connaissez ?

PDG – Non, non, enfin… Je vous en prie, il reste encore quelques pâtisseries…

Ministre – Volontiers.

Le ministre se goinfre à nouveau. Le PDG se met à faire du pied sous la table au ministre. Ce dernier s’en rend compte et, croyant bien sûr qu’il s’agit du pied de la fille, est visiblement tout émoustillé.

Hôtesse – Ça a l’air de vous plaire, dites-moi ?

Ministre – Je ne devrais pas, mais bon… Un petit écart de temps en temps…

Il lui fait un clin d’œil qui la surprend.

Ministre – Délicieuse, vraiment délicieuse… Cette petite religieuse…

PDG – Mais votre verre est encore vide, Monsieur le Ministre… Mirabelle ?

Mirabelle se lève brusquement pour aller chercher la bouteille dans le seau à Champagne. Le PDG cesse son manège avec un instant de retard. Le ministre se demande fugacement si c’était bien elle qui lui faisait du pied mais, déjà pas mal éméché, choisit visiblement de prendre ses rêves pour la réalité. La fille s’assied à nouveau.

Hôtesse – Champagne ?

Le ministre fait du pied à la fille au moment même où elle le sert. Surprise, elle lui renverse plus ou moins volontairement sur les genoux le Champagne qu’elle était supposée verser dans sa coupe. Le ministre se lève brusquement.

Hôtesse – Oh, pardon… Je suis tellement maladroite…

Ministre – Vous pouvez m’indiquer la salle de bain… ?

PDG – Je suis vraiment confus… Par ici, je vous en prie… Juste au fond du couloir, sur la droite…

Le ministre sort. Le PDG est ulcéré. Il sort un balai éponge de la pièce d’à côté et le tend à la fille pour qu’elle nettoie le Champagne tombé par terre.

PDG – Vous croyez vraiment que c’est en lui renversant du Champagne sur les genoux que vous allez allumer ses ardeurs…

La fille prend le balai et essuie par terre.

Hôtesse – Désolée, c’était un réflexe. Il m’a fait du pied sous la table…

PDG – Mais c’est excellent ! Ça veut dire qu’il mort à l’hameçon. Ne me dites pas que quelques frôlements de jambes sous la table, c’est encore trop pour vous. C’est maintenant qu’il faut le ferrer.

Hôtesse (le balai à la main) – Le ferrer ?

PDG – Écoutez, j’ai un plan pour rattraper le coup et brusquer un peu les choses…

Hôtesse – Vous me faites peur…

PDG – Dans un petit instant, je ferai mine de recevoir un appel sur mon portable, et je prétexterai une urgence pour vous laisser seuls tous les deux…

Hôtesse – Vous allez me laisser seule avec ce vieux bouc en rut !

PDG – C’est un ministre de la République, tout de même…

Hôtesse – C’est supposé me rassurer ?

Il lui brandit le contrat sous le nez.

PDG – Bref, vous lui faites signer ce contrat en lui promettant la botte. Et juste avant de passer à la casserole, vous vous défilez sous un prétexte quelconque…

Hôtesse – Quel genre de prétexte ?

PDG – Je ne sais pas, moi… Un texto vous annonçant que votre mère vient d’avoir un accident, par exemple.

Hôtesse – Vous êtes sérieux ?

PDG – Il y a quelque chose qui cloche ?

Hôtesse – Elle est déjà morte, ma mère !

PDG – Je suis vraiment désolé, je ne savais pas…

Hôtesse – C’est ce que vous lui avez dit vous-même tout à l’heure !

PDG – Ah, oui, c’est vrai… Bon ben… Vous lui dites que c’est moi qui ai eu un accident, et que vous devez aller me rejoindre d’urgence à l’hôpital !

Hôtesse – C’est nul, votre plan.

PDG – Vous en avez un autre ?

Hôtesse – Vous avez une bonne ?

PDG – Je lui ai donné sa soirée pour qu’on soit tranquille… Mais de toute façon, elle a la cinquantaine, un triple menton et un début de moustache, je ne suis pas sûr que…

Hôtesse – Donc vous avez une chambre de bonne ?

PDG – Juste au dessus.

Hôtesse – Vous faites semblant de vous absenter à cause d’une urgence, comme on a dit, mais au lieu de partir vraiment, vous vous planquez juste au dessus dans la chambre de la bonne.

PDG – Et après ?

Hôtesse – Quand j’aurais mis votre ministre dans une situation embarrassante pour lui, je vous appelle, vous revenez à l’improviste, et vous nous surprenez tous les deux.

PDG – Et alors ?

Hôtesse – Lui ! Avec votre nièce ! Vous jouez les outragés, vous le menacez de porter plainte. De tout déballer à la presse. Pour se faire pardonner, il sera prêt à signer n’importe quoi…

PDG – Vous êtes un génie !

Le ministre revient. La fille pose le balai dans un coin.

Hôtesse – Je vous demande pardon, encore une fois. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Ministre – C’est arrangé…

PDG – Un digestif ?

Hôtesse – Une poire ?

PDG – Une Mirabelle ?

Hôtesse – Celle-là, je vous promets de ne pas vous la renverser sur les genoux.

Le ministre semble émoustillé à cette pensée. Le PDG feint de répondre à son portable.

PDG – Oui ? Non ? Mais c’est affreux… Oh, mon Dieu ! Oui, oui, bien sûr, j’arrive tout de suite… (Il range son portable) Monsieur le Ministre, je suis vraiment désolé, mais il va falloir que je vous abandonne pendant un moment. Ma femme a eu un accident…

Ministre – Mais c’est épouvantable. C’est grave ?

PDG – Oui, enfin… Non…Les médecins ne veulent pas encore se prononcer. Ils ne savent pas si le poignet est cassé ou simplement foulé…

Ministre – Dans ce cas, nous allons remettre ce rendez-vous à une autre fois, bien sûr.

PDG – Non, vraiment, j’insiste. J’ai une responsabilité auprès de mes actionnaires… Ce contrat est capital pour la survie de l’entreprise… Je serai de retour dans une heure ou deux.

Ministre – De Bordeaux ?

PDG – Euh… Non, elle était sur la route du retour, en fait. Fort heureusement, son accident a eu lieu en arrivant à Paris… Porte de La Muette… Ma nièce vous fera la conversation en attendant… N’est-ce pas Mirabelle… ?

Hôtesse – Bien sûr…

Ministre – Bon, dans ce cas… Très bien…

Hôtesse – Vous embrasserez bien ma tante de ma part, mon oncle… Je vais prier pour son prompt rétablissement… (La fille accompagne le PDG jusqu’à la porte et lui parle en aparté) Vous restez à côté, et vous revenez dès que je vous appelle. Sinon, je m’en vais tout de suite.

PDG – Je vous le promets… Voilà mon numéro de portable… (Au ministre) Je vous confie ma nièce, Monsieur le Ministre…

Le PDG sort.

La fille, un peu inquiète, se retourne vers le ministre.

Ministre – Enfin seuls…

Hôtesse – Oui…

Le ministre vient s’installer sur le canapé.

Ministre – Venez donc vous asseoir ici, et parlez-moi un peu de moi… Je veux dire de vous… Ou de nous, pourquoi pas ?

La fille vient s’asseoir à côté de lui avec réticence.

Ministre – Je ne vous fais pas peur, au moins ?

Hôtesse – Pas du tout, je vous assure… (Prenant sur elle) Je dois même dire que… j’attendais ce moment avec impatience.

Ministre – Vraiment… ?

Le ministre pose une main sur l’épaule de la fille.

Hôtesse – J’ai toujours été fascinée par les hommes de pouvoir…

Ministre – Les hommes de pouvoir sont avant tout des hommes, vous savez…

Hôtesse – Tout de même… Savoir qu’un jour, si vous êtes élu président, vous aurez le pouvoir de déclencher le feu atomique…

Le ministre devient plus entreprenant.

Ministre – Alors c’est ça que vous voulez, hein ? Le feu atomique…

La fille se laisse un peu approcher, puis se dégage brusquement, saisit le contrat sur le guéridon, et le brandit sous le nez du ministre.

Hôtesse – Et si je vous demandais de signer ce contrat d’abord ?

Ministre (la tête ailleurs) – Le contrat… ?

Hôtesse – Comme ça je préviens tonton, et je lui dis qu’il peut rester au chevet de ma tante toute la nuit s’il le souhaite…

Ministre – Pour un poignet foulé ?

Hôtesse – Vu l’heure qu’il est, ils vont sûrement la garder en observation jusqu’à demain matin… Je vous assure, si j’appelle mon oncle pour lui dire que le contrat est signé, on n’est pas prêt de le revoir. Cela nous laissera une bonne partie de la nuit…

Ministre – Très bien… Si cela peut vous faire plaisir, je le signerai ce contrat… Mais ce n’est pas à la minute…

Le ministre se lève et revient à la charge.

Hôtesse – Cela ne vous prendra qu’une seconde… Comprenez-moi ! L’idée que tonton puisse débarquer ici d’un instant à l’autre… Ça me bloque !

Ministre – C’est qu’il faut que je le relise attentivement, ce contrat… Je ne peux pas signer n’importe quoi. Trois milliards d’euros… C’est une affaire sérieuse, tout de même…

Hôtesse – Pour me faire plaisir, je vous en supplie…

Ministre – Comprenez-moi aussi, Mirabelle ! La lecture d’un document aride d’une centaine de pages que je dois parapher une à une… En guise de préliminaires… Je pensais plutôt à une autre sorte d’effeuillage…

Hôtesse – Je me demande si je n’entends pas des pas dans l’escalier…

Ministre – Je n’entends rien, je vous assure…

Le ministre se fait à nouveau pressant. La fille esquive.

Hôtesse – Non, ça me rend vraiment trop nerveuse…

Ministre – Allons, ne faites pas l’enfant…

Hôtesse – Désolée, mais je ne peux pas. Pas signature, pas de…

Le ministre semble se résoudre.

Ministre – Bon, si cela peut vous rassurer… Tant pis, je ne relis pas… Je fais confiance à Monsieur votre oncle… Mais après, je vous promets le feu nucléaire…

Elle lui tend le document.

Hôtesse – Tenez…

Le ministre s’apprête à signer. Son portable sonne. Il s’interrompt.

Ministre – Pas moyen d’être tranquille cinq minutes… Je vous prie de m’excuser… Il faut que je réponde, sinon mon chef de cabinet va nous envoyer le GIGN… Croyez-moi, ce serait pire que votre oncle…

Hôtesse – Mais je vous en prie…

Il prend l’appel, et la fille peut souffler un peu.

Ministre – Oui…  Non ? Quand ça ? Non, non, je vous écoute…

Après avoir fait un geste d’excuse à la fille, il sort un instant dans la pièce d’à côté pour s’isoler. Elle se précipite sur son portable.

Hôtesse – Vous êtes là ? Ok. Je voulais juste vérifier. Non, pas encore. Je vous rappelle quand ce sera le moment. Mais vous gardez votre téléphone à la main, d’accord ? (Le ministre revient, et la fille range à la hâte son portable). Des soucis ?

Ministre – Rien d’important… Pas au point de nous détourner de ce que nous étions sur le point de commencer, en tout cas.

Le ministre redevient entreprenant.

Hôtesse – Vous n’avez pas encore signé le contrat…

Ministre (ailleurs) – Le contrat… ? Ah, oui, le contrat… Mais ne vous inquiétez pas pour ça… Ce n’est plus vraiment d’actualité de toute façon…

Hôtesse – Plus d’actualité ?

Ministre – Je viens de recevoir un appel de mon Directeur de Cabinet… Ce que je vais vous dire est classé secret défense, Mirabelle… Je peux compter sur votre discrétion ?

Hôtesse – Comment pouvez-vous en douter ?

Ministre – Le Ministre de l’Éducation Nationale vient de se faire pincer par la police dans une position embarrassante avec une prostituée mineure au Bois de Boulogne. Selon toute probabilité, il va être contraint à démissionner…

Hôtesse – Quelle injustice… Si on ne peut plus confier l’avenir de nos enfants à des détraqués sexuels, où va-t-on ? Mais en quoi cela concerne notre contrat ? Ne me dites pas que vous aviez prévu de faire passer l’autoroute Saint Léonard des Bois – Neuilly sur Seine par le Bois de Boulogne ?

Ministre – C’est l’effet papillon, ma chère enfant ! La pipe qui met le feu aux poudres…

Hôtesse – Mais encore… ?

Ministre – Démission égal remaniement. Du coup c’est le jeu des chaises musicales. La valse des portefeuilles. Et malheureusement… il n’y aura pas de fauteuil pour moi cette fois-ci.

Hôtesse – Ah, merde… Je veux dire zut…

Ministre – De toute façon, je pense qu’il est préférable que je prenne un peu de recul avant la présidentielle… J’aurai un plus de temps pour moi… et pour vous !

Hôtesse – Ah, oui, mais tout cela est vraiment très fâcheux…

Ministre – J’adore ce vocabulaire un peu désuet, Mirabelle… Vous avez vraiment fait vos études dans un pensionnat de jeunes filles ? Racontez-moi ça…

Hôtesse – Et pour le contrat, alors… ?

Ministre – Évidemment, plus question de le signer. Mon successeur s’en occupera. Mais je ne suis pas sûr qu’il soit aussi motivé que moi pour cette liaison directe Saint Léonard des Bois – Neuilly sur Seine… Quand je serai président, peut-être…

Hôtesse – Si vous l’êtes un jour…

Ministre – Quoi qu’il en soit, maintenant, nous allons vraiment pouvoir passer le reste de la soirée tranquille…

Du coup, la fille ne sait plus quoi faire pour résister aux assauts du Ministre.

Hôtesse – Très bien… Alors voilà ce que je vous propose… Vous prenez une douche, vous vous mettez à l’aise… Et j’en ferai autant… Après avoir téléphoné à mon oncle pour l’avertir que ce n’est plus la peine qu’il s’inquiète pour ce contrat… D’accord ?

Ministre – D’accord… Vous pouvez m’indiquer la salle de bains ?

Hôtesse – Euh…

Ministre – Ah oui, c’est vrai, j’ai déjà eu l’occasion d’y aller tout à l’heure quand vous m’avez renversé cette coupe de Champagne sur les genoux…

Hôtesse – Alors vous savez aussi bien que moi où se trouve la salle de bains…

Ministre – J’y cours… À tout de suite…

Le ministre sort. La fille se précipite sur son portable.

Hôtesse – Oh, non, c’est pas vrai… Plus de batterie… (Elle farfouille dans son sac) Et évidemment, je n’ai pas amené mon chargeur… (Elle réfléchit un instant) Pas le temps de trouver cette chambre de bonne non plus. Je vais me paumer dans cette immense baraque… Mais il m’a dit que c’était juste au dessus…

La fille s’empare du balai éponge. Elle monte sur la table et frappe au plafond une série de coups rapides suivis de trois plus brefs comme au théâtre (cela peut-être un bruitage de bande son).

Ministre (off) – Oui, oui, j’arrive… Ne soyez pas si pressée…

Hôtesse – Et merde…

Le ministre revient seulement vêtu d’un peignoir tout à fait ridicule. Il aperçoit la fille juchée sur la table. Il en profite pour reluquer sous ses jupes.

Ministre – J’adore les femmes qui savent bricoler… Vous avez besoin d’un coup de main ?

Hôtesse – Juste une ampoule à changer… C’est arrangé… Je… J’ai essayé d’appeler mon oncle, mais… je n’ai plus de batterie.

Ministre – Les miennes sont chargées à bloc, croyez-moi !

Hôtesse – Très bien… Vous pourriez me prêter votre portable une minute pour que je l’appelle…

Pour l’atteindre, le ministre commence à escalader la table.

Ministre – Au diable votre oncle… Il ne va pas revenir tout de suite… Il vient à peine de partir…

Hôtesse – C’est à dire que… Je ne vous ai pas tout dit, Jean-François…

Le ministre se calme un peu.

Ministre – Ah, bon… ?

Hôtesse – En fait, je ne suis pas la nièce de Martin Puig…

Le ministre accuse le coup, mais ne semble pas plus étonné que cela.

Ministre – À vrai dire, je m’en doutais un peu…

Hôtesse – Ah bon… ?

Ministre – Je suis moins naïf que j’en ai l’air, vous savez ?

Hôtesse – Bien sûr…

Ministre – Vous êtes sa maîtresse, évidemment.

Hôtesse – Sa maîtresse… Oui…

Ministre – Ne vous inquiétez pas pour ça ! Je ne suis pas jaloux !

Il s’apprête à reprendre ses assauts, mais elle l’arrête.

Hôtesse – Oui, mais lui il l’est…

Ministre – Mais il ne le saura jamais.

Hôtesse – Moi, je le saurai !

Ministre – Et alors ?

Hôtesse – Je veux absolument rompre avec lui avant… d’entamer une liaison avec vous, vous comprenez ?

Ministre – Oui… Enfin, non !

Hôtesse – Laissez-moi l’appeler, je vous en prie ! J’aurai l’esprit plus tranquille, et je pourrai me livrer à vous plus complètement.

Ministre – Plus complètement…

Hôtesse – Vous me prêtez votre téléphone ?

Ministre – Bon…

Il lui tend son téléphone. Toujours debout sur la table, elle le prend. Mais le ministre ne fait pas mine de s’éloigner.

Hôtesse – Je vais lui envoyer un SMS, je n’ai pas le cœur de lui parler de vive voix maintenant. Surtout avec sa femme à l’hôpital…

Ministre – Bien sûr…

Elle feint de lire à haute voix le message qu’elle envoie.

Hôtesse – Je vous quitte… (Plus bas) Venez vite… Et voilà, c’est fait…

Elle descend lentement de la table. Le ministre se jette sur elle. Elle remonte aussitôt et le tient à distance avec le balai.

Hôtesse – Non, je vais attendre sa réponse, pour être sûr qu’il a bien eu le message… Avant de m’offrir à vous…

Ministre – Ah, non, je n’en peux plus moi…

Le ministre enserre les jambes de la fille toujours debout sur la table. Le PDG arrive en trombe, feint la surprise et fait mine de se scandaliser.

PDG – Monsieur le Ministre ! Vous ? En peignoir ! Avec ma nièce ! Dans ma propre maison. Moi qui vous faisais entièrement confiance !

Le ministre, surpris lui aussi, stoppe immédiatement son assaut. Mais il reprend vite ses esprits.

Ministre – Ça va… Arrêtez cette comédie… Je suis au courant… Mirabelle m’a tout raconté !

PDG – Tout ?

Ministre – Tout. Mais je ne suis pas sûr que cette pauvre enfant ait bien compris votre odieux stratagème.

PDG – Cette pauvre enfant ?

Ministre – J’imagine que vous n’étiez pas non plus à l’hôpital avec votre femme…

PDG – Euh… Non… J’étais juste au dessus, avec la bonne…

Ministre – Vous me décevez beaucoup, cher ami… Que vous couchiez avec la bonne, cela ne me regarde pas… Mais vous servir de cette jeune fille innocente pour favoriser vos noirs desseins.

PDG – Alors vous n’avez pas signé mon contrat…

Ministre – C’était un coup monté, n’est-ce pas ? Vous vous êtes arrangé pour que je reste seul avec votre maîtresse, sachant qu’elle ne manquerait pas de succomber à mon charme.

PDG – Ma maîtresse ?

Ministre – Et en compensation, pour me faire pardonner, j’aurais signé votre contrat.

PDG (reprenant espoir) – Et c’est ce que vous allez faire, n’est-ce pas ? Parce que vous, vous êtes un gentleman…

Ministre – C’est vraiment très mesquin de votre part… Mais je l’aurais peut-être fait, c’est vrai… Car comme vous le dites, je suis un gentleman. Malheureusement, je ne suis plus en position…

PDG – En position… ?

Ministre – Je ne suis plus Ministre des Transports. J’en toucherai un mot à mon successeur. Mais sans garantie du résultat.

PDG – Vous n’êtes plus ministre ?

Ministre – Décidément, ce n’est pas votre soirée, mon cher… Non seulement votre contrat ne sera pas signé, mais votre maîtresse a décidé de rompre avec vous et de partir avec moi. Allons nous en d’ici, Mirabelle…

L’homme d’affaire explose.

PDG – Mirabelle ? Pauvre vieux vicelard ! Cette fille n’est pas ma nièce, en effet. Mais ce n’est pas non plus ma maîtresse. C’est une pute !

Ministre – Une pute ?

Hôtesse – Une pute ?

PDG – Alors vous imaginez que votre charme naturel suffit pour séduire une fille de trente ans de moins que vous !

Ministre – Et pourquoi pas ?

PDG – Et vous pensez vraiment que si cette fille était ma maîtresse, elle pourrait vous préférer à moi ?

Ministre – Dites quelque chose, mademoiselle…

Hôtesse – Je ne suis pas une prostituée, en tout cas !

PDG – C’est vrai, excusez-moi…

Ministre – Mais alors qu’est-ce que vous racontez ?

PDG – Disons que c’est… une escort girl. Vous savez ce que c’est maintenant, les chômeurs sont des demandeurs d’emploi, les secrétaires des assistantes, et les putains des escort girls !

Hôtesse – Mais je ne suis pas une escort girl !

PDG – Bon, une hôtesse charme, si vous préférez…

Hôtesse – Je vous rappelle que je suis ici par erreur…

Ministre – Moi aussi, apparemment… Et tout ça devient passablement compliqué. Mais alors vous êtes qui, au juste ?

Hôtesse – Ton pire cauchemar !

Ministre – Dois-je en conclure que vous ne partez pas avec moi ?

Hôtesse – Dans tes rêves, oui… Et avec ce que je sais sur toi, mon chaud lapin, j’ai de quoi ruiner ta carrière politique.

Ministre – Mais voyons, Mirabelle…

Hôtesse – Et arrêtez de m’appeler Mirabelle ! Je m’appelle Emmanuelle.

Ministre – Tiens, c’est curieux, vous n’avez pas un physique à vous appeler Emmanuelle…

PDG – C’est ce que je lui ai dit aussi…

Hôtesse – La ferme !

Ministre – Ça c’est envoyé…

Hôtesse – Et vous aussi ! Vous n’êtes qu’un obsédé doublé d’un imbécile ! Vous êtes prêt à signer n’importe quel contrat dans l’espoir de coucher avec une femme qui pourrait être votre fille, et vous vous apprêtiez à devenir le prochain Président de la République ?

Ministre – Dois-je comprendre par cet usage de l’imparfait que vous envisagez de contrecarrer ce noble projet…?

Hôtesse – J’en ai beaucoup appris ce soir sur la politique. Plus que je n’en apprendrai sans doute pendant toute ma scolarité à Sciences Po. J’aurais donc beaucoup de choses à raconter, en effet. Et je pense que ce serait rendre service à la France que de veiller à ce que vous retourniez au plus vite dans la Sarthe pour y rester…

PDG – Allons, calmez-vous, je vous en prie… Je crois que nous nous sommes tous un peu emportés… Nous allons sans doute trouver un terrain d’entente. N’est-ce pas, Monsieur le Ministre…

Hôtesse – Je ne suis pas une prostituée, mais vous vous êtes bien un maquereau, et vous un vieux cochon ! Voilà ce que j’en fais de votre contrat ! (Elle prend le contrat et le déchire). Et vous pouvez toujours rêver que je vous rende l’argent que vous m’avez donné. Je l’ai bien mérité !

Ministre – Alors c’est vrai, vous l’avez payée ?

PDG – C’est un peu compliqué…

Ministre – Ne me dites pas que finalement, c’est vraiment votre nièce ?

Le portable du ministre sonne à nouveau.

Ministre – Oui… ? Oui… Non ? Bon… D’accord… Non, non, je vous rappelle dans un moment… Oui, oui, tout va bien…

Il range son portable.

Hôtesse – Vous trouvez que tout va bien ?

Ministre – Finalement, je garde mon poste. Le procureur est un ami du Président. Il va étouffer l’affaire…

PDG – Alors vous êtes de nouveau en mesure de signer ce contrat…

Ministre – Oui…

Hôtesse – Trop tard ! Je viens de le déchirer…

Ministre – J’imagine que vous en avez d’autres exemplaires…

PDG – Bien sûr.

Ministre – Et bien cela va vous étonner, mais je vais le signer, ce contrat, avant de m’en aller et de vous laisser en famille…

Hôtesse – Pourquoi ?

Ministre – Parce que c’est un bon contrat, tout simplement. Et que je suis venu ici dans l’intention de le signer de toute façon.

Hôtesse – Et le concurrent ?

Ministre – Il n’y a pas de concurrent… Qui soit concurrentiel, en tout cas. Moi aussi, j’ai essayé de vous enfumer…

PDG – Bravo. Mes félicitations, Monsieur le Ministre. Une bonne négociation, c’est toujours un peu une partie de poker menteur. Mais je crois que là, c’est le moment de conclure. Croyez-moi, c’est un accord gagnant – gagnant.

Hôtesse – Et moi, qu’est-ce que je gagne ?

Le PDG sort un autre exemplaire et le ministre le signe. Pendant ce temps, le PDG sort une boîte de cigare, il s’en met un en bouche et en propose un au Ministre.

PDG – Cigare ?

Ministre – Vous ne reculez devant aucun cliché, vous ?

Le PDG remet le cigare qu’il avait en bouche dans la boîte et range la boîte.

PDG – J’imagine que vous n’avez pas non plus de vieille mère à L’Aigle.

Ministre – Pas une mère, non… Mais une jeune femme qui m’est très chère…

PDG – Je vois… Une liaison que vous auriez aimée autoroutière, en quelque sorte… Reparlons-en après les présidentielles…

Ministre (avec un regard inquiet vers la fille) – Si je suis élu…

PDG – Allons ! C’est un boulevard politique qui s’ouvre devant vous !

Le ministre s’apprête à s’en aller.

PDG – J’imagine que pour ma Légion d’Honneur… ? (Le ministre lui lance un regard noir). Vous avez raison, je ne suis pas sûr d’en être encore digne… Je crois que je vais attendre de la mériter vraiment…

Ministre – Comme disait Mademoiselle… ne vous sous-estimez pas, cher ami… Si vous saviez le nombre de dictateurs, de trafiquants de drogue et d’escrocs en tout genre qui ont reçu la rosette…

PDG – Et oui… En matière d’honneur aussi, il y a longtemps que la France a perdu son label triple A.

Ministre – Je ne vous propose pas de vous déposer quelque part… ?

Hôtesse – Merci, je vous ai assez vu…

Ministre – Vous êtes vraiment sûre de vouloir ruiner ma carrière politique ? Moi, au moins, maintenant, vous me connaissez. Qui vous dit que les autres ne sont pas encore pires ?

Hôtesse – J’essaie d’imaginer… J’ai un peu de mal…

Ministre – Soyez indulgente… Je vous demande pardon, voilà.

Hôtesse – Qu’est-ce que vous me proposez pour me faire taire ?

Ministre – Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

La fille réfléchit un instant et lui glisse quelque chose à l’oreille.

Ministre – Très bien, je vous le promets…

PDG – Je vous appelle un taxi ?

Ministre – Je vais marcher un peu.

Il s’en va. L’homme d’affaire reste seul avec la fille.

Hôtesse – Je vais partir aussi…

PDG – Je vous prie de m’excuser, moi aussi. Les temps sont durs, vous savez. C’est la crise…

Hôtesse – Même pour les PDG…

PDG – J’insiste pour vous payer le solde, en tout cas. Après tout, le contrat est signé, c’est le principal. Vous avez rempli votre mission…

Hôtesse – Il avait l’intention de signer de toute façon…

PDG – C’est vrai, mais bon… Moi aussi je vous dois une petite compensation…

Hôtesse – Gardez la deuxième moitié de cet argent… Ce que vient de me promettre le ministre me suffit pour solde de tout compte…

On sonne à la porte.

PDG – Qu’est-ce qu’il veut encore, cet abruti… ?

Il va à l’interphone.

PDG – Oui… ? Oui, oui… Si, si… Non, non, je t’ouvre tout de suite…

Il revient.

PDG – Oh, mon Dieu, c’est ma femme !

Hôtesse – Elle n’est pas à Bordeaux ?

PDG – Visiblement, après le quiproquo téléphonique de tout à l’heure, elle a décidé de rentrer plus tôt que prévu… Quelle soirée ! Sans parler de la bonne…

Hôtesse – La bonne…

PDG – Elle aussi est rentrée plus tôt que prévu… Quand elle m’a trouvé dans sa chambre, elle a cru que je l’attendais, et elle a failli me violer…

Hôtesse – Et bien au moins, il y a une justice : vous savez maintenant par quelles épreuves je suis passée moi aussi ce soir à cause de vous…

PDG – Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter à ma femme pour justifier que je sois ici avec une prostituée…

Hôtesse – Mais je ne suis pas une prostituée !

PDG – Et vous croyez qu’avec une étudiante ça va être plus facile à expliquer… ? Elle est très jalouse, je vous l’ai dit. Non, il faut absolument que vous me tiriez de ce mauvais pas. Vous n’avez qu’à dire que vous êtes… Je ne sais pas, moi… Ma nièce !

Hôtesse – C’est ça, votre plan ?

PDG – Tant pis, on improvisera. Vous avez l’air très douée… Bon, je vais lui ouvrir…

La fille se précipite sur son portable.

Hôtesse – Isabelle ? Non, je suis toujours chez ton client, je te raconterai… Et toi, tu es où ? Leonardo ? Le PDG du Groupe Delaplanche ? Le concurrent de Delapierre ? Il ne manquerait plus que Delapaille, et ce serait les trois petits cochons ! Ah d’accord, c’était un coup monté, c’est ça… Combien il t’a payé, Leonardo, pour monter cette embrouille ? Alors tu t’es dit qu’en m’envoyant ici à ta place, je n’aurais aucune chance de séduire ton ministre, et que tu l’harponnerais toi-même chez son concurrent au moment du digestif… Ouais, et ben tu peux toujours l’attendre, crois-moi… Il vient de signer le contrat… Quoi, tu doutes à ce point là de mon pouvoir de séduction ? Et tu sais quoi ? En plus, il va me décorer de la Légion d’Honneur ! Oui, parce que je le vaux bien ! Bon, tu m’excuses, mais la soirée n’est pas encore tout à fait terminée. Je crois que la République a encore besoin de moi…

PDG – Écoute, chérie, ne t’énerve pas ! Elle va t’expliquer tout ça elle-même. Tu vas voir, c’est très simple…

Noir sur la musique de La Marseillaise.

Noir.

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une cinquantaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger :

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-22-2

Ouvrage téléchargeable gratuitement

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