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Un succès de librairie

Posted mai 22, 2015 By admin

Un Succès de Librairie

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

Un succès de librairie théâtre comédie texte télécharger

De 14 à 22 personnages très variable en sexe
Dans une librairie de quartier au bord de la faillite se croisent une galerie de personnages à la poursuite de leurs destins. Un auteur qui s’est enfin décidé à publier son premier roman. Une auteure à la recherche du sien dont elle a perdu l’original. Une libraire amoureuse. Un libraire philosophe. Un délinquant assez idiot pour braquer une librairie en pensant trouver de l’argent dans la caisse. Deux policiers enquêtant sur une affaire de plagiat… Et quelques clients plus ou moins éclairés de cet étrange petit commerce proposant à la fois des best-sellers et des navets.

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Un Succès de Librairie

Dans une librairie de quartier au bord de la faillite se croisent une galerie de personnages à la poursuite de leurs destins. Un auteur qui s’est enfin décidé à publier son premier roman. Une auteure à la recherche du sien dont elle a perdu l’original. Une libraire amoureuse. Un libraire philosophe. Un délinquant assez idiot pour braquer une librairie en pensant trouver de l’argent dans la caisse. Deux policiers enquêtant sur une affaire de plagiat… Et quelques clients plus ou moins éclairés de cet étrange petit commerce proposant à la fois des best-sellers et des navets.

Les 14 personnages

Charles : le romancier

Marguerite : sa femme

Brigitte : sa fille

Vincent : son gendre

Fred : son petit-fils (ou petite-fille)

Catherine : sa sœur

Josiane : son ex-collègue

Alice : la libraire

Gérard : l’inconnu

Alban : le journaliste

Jacques : l’adjoint au maire et policier

Sofia (ou Socrate) : l’épicière-libraire

Eve : la poétesse

Irène : la chercheuse

Certains personnages peuvent être indifféremment masculins ou féminins.

Certains des personnages intervenant dans le deuxième acte

(les deux lectrices, les deux policiers, le délinquant, la poétesse, la chercheuse)

peuvent ou non être ceux qui sont déjà intervenus dans le premier.

La distribution est donc très modulable en nombre (de 14 à plus de 20)

et en sexe (avec un minimum de 5 hommes)

 

La devanture d’une librairie, avec au milieu la porte d’entrée (le tout pouvant être figuré par une toile peinte avec néanmoins la possibilité de passer par la porte). On supposera que la boutique donne sur une petite place ou un large trottoir sur lequel on a sorti d’un côté une table garnie d’un buffet, de l’autre une table plus petite, sur laquelle trône une pile de livres. Charles, l’auteur, la cinquantaine ou la soixantaine élégante, arrive avec dans les mains quelques flûtes à champagne. Il porte une chemise blanche et une veste.

Charles – Ça va peut-être suffire, pour les coupes, non ? On ne va pas être si nombreux que ça…

Alice, la libraire, autour de la cinquantaine, entre à son tour avec à la main un jerricane d’essence. Elle est plutôt belle femme mais son style vestimentaire un peu sévère et son chignon ne la mettent pas vraiment en valeur.

Alice – D’abord ce ne sont pas des coupes, mais des flûtes à champagne. Je m’étonne qu’un homme de lettres comme vous ne soit pas plus rigoureux dans le choix de son vocabulaire…

Charles – Comme ce n’est sûrement pas du vrai champagne non plus…

Alice – Désolée, notre budget communication ne nous autorise pas encore la Veuve Clicquot.

Charles – Qu’importe le breuvage, pourvu qu’on ait l’ivresse… (Il avise alors le jerricane qu’elle tient à la main). Mais vous ne comptez quand même pas leur servir du super sans plomb ? Sinon, il faut absolument leur interdire de fumer, même dehors…

Alice – C’est du Champomy…

Charles – Du Champomy ?

Alice – C’est comme du champagne, mais c’est à base de pomme. Et bien entendu, sans alcool.

Charles – Ah oui… La dernière fois que j’en ai bu, c’était au goûter d’anniversaire de mon petit-fils, je crois.

Alice – Au moins, si quelqu’un se tue sur la route en repartant, on ne pourra pas nous reprocher de l’avoir saoulé.

Charles – Je reconnais bien là votre optimisme… Mais pourquoi dans un jerricane ?

Alice – Ce serait un peu trop compliqué à vous expliquer… (Il lui lance cependant un regard interrogateur) Disons que c’est une sous marque que j’ai achetée en vrac à un ami qui travaille le matin chez un épicière discount et l’après-midi dans une station service…

Charles – Ah oui… C’est en effet beaucoup plus clair pour moi, maintenant…

Alice – Il paraît que c’est aussi bon que le vrai Champomy… Et puis si ce n’est pas aussi bon, ils en boiront moins… Après tout, nous sommes là pour célébrer la parution de votre roman, pas pour picoler.

Charles – Je pense malgré tout qu’il vaudrait mieux ne pas laisser le jerricane directement sur le buffet…

Alice – Vous avez raison. Je dois avoir quelques bouteilles vides à la cuisine…

Alice repart vers la cuisine, et revient avec quelques bouteilles de champagne vides, qu’elle commence à remplir avec le contenu du jerricane.

Alice – Avec le bec verseur, c’est pratique.

Charles – Vous pensez vraiment à tout… J’espère que vous avez aussi pensé à bien rincer le jerricane… Le goût de l’essence, c’est très persistant, vous savez…

Alice – J’ai pris du sirop de cassis, pour faire des kirs.

Charles – C’est une très bonne idée. Ça passera mieux avec du sirop.

Alice – J’ai l’impression de préparer des cocktails Molotov… Ça me rappelle ma jeunesse…

Charles – Tiens donc… Je crois que c’est un épisode de votre vie que vous avez omis de me raconter jusque là…

Alice – Ce sera pour une autre fois. Nos invités ne vont pas tarder à arriver…

Charles – Vous croyez vraiment que quelqu’un va venir ?

Alice – Sinon, nous noierons notre chagrin dans le jus de pomme…

Charles – Je préfère boire du Champomy frelaté avec vous que du champagne millésimé avec n’importe qui d’autre.

Alice – Même avec votre femme, Charles ?

Petit moment de flottement, mais Charles préfère éluder, et picore une graine dans une coupelle.

Charles – Elles ont un drôle de goût, ces cacahuètes…

Alice – Des grains de maïs salés, c’était moins cher… Mais les Tucs sont absolument authentiques, je vous le garantis.

Charles – Dans ce cas… Que la fête commence !

Fred, environ dix-huit ans, arrive.

Charles – Ah, bonjour Fred !

Fred – Salut Pépé. Ça biche ?

Charles – Alice, je vous présente mon petit-fils. C’est lui qui m’a initié au Champomy, il y a quelques années… Mais vous le connaissez peut-être déjà…

Alice – En tout cas, je n’ai jamais eu le privilège de le voir dans cette librairie…

Charles – Je crois que là, il y a un message subliminal, Fred.

Fred – Subliminal ?

Charles – J’emploie volontairement un gros mot par jour quand je lui parle, pour essayer d’enrichir son vocabulaire au-delà de deux cents mots… Ce que voulait dire Alice par ce sous-entendu à peine perceptible, Fred, c’est que tu ne dois pas souvent ouvrir un livre…

Alice – Que voulez-vous ? Aujourd’hui, les jeunes n’entrent plus dans une librairie qu’une fois par an, en septembre, pour acheter les bouquins au programme. Alors si Proust n’apparaît pas sur la liste des fournitures scolaires avant le bac, ils arrivent à l’université en pensant que c’est un type qui fait du stand up.

Charles – Du stand up ?

Fred – Vous ne devriez pas utiliser des mots si compliqués avec lui… Mais dis donc, Pépé, il n’y a pas foule pour ta séance de dédicace…

Alice – Ça va venir… Charles a quand même pas mal d’amis !

Fred – Tu as créé un événement ?

Charles – Un événement ?

Fred – Un événement Facebook !

Charles – Pour quoi faire ?

Fred – Pour inviter tes amis !

Charles – Mes amis ?

Fred – Tu as combien d’amis ?

Charles – Je ne sais pas, moi… De vrais amis ? Deux ou trois…

Fred – Ah d’accord…

Alice – On a juste envoyé quelques faire-part…

Charles – À la famille aussi, bien sûr. Par courrier.

Fred – Des faire-part à la famille, d’accord… Comme pour un enterrement, quoi…

Alice – Comme pour un baptême, plutôt ! C’est vrai, ce livre, c’est un peu votre bébé, Charles…

Fred – Mais quand vous dites par courrier… Vous voulez dire par courrier électronique ?

Charles – Par la poste !

Fred – D’accord… Ambiance vintage, alors.

Alice – Et puis on a mis une affiche sur le mur, évidemment.

Fred – Le mur Facebook.

Charles – Le mur de la librairie !

Fred – Bien sûr…

Le portable de Fred sonne et il répond.

Fred – Ouais ma poule ? (En s’éloignant) Non, j’étais avec mon pépé, là… Non pas celui-là. Celui que tu connais il est mort il y a trois mois. Mon autre grand-père, celui qui a écrit ses mémoires, tu sais…

Charles (levant les yeux au ciel) – Mes mémoires…

Alice – Heureusement, Charles, vous ne vous prenez pas encore pour le Général de Gaulle.

Fred (à Charles) – Je repasse tout à l’heure, Pépé, ok ?

Charles – Il tient absolument à m’appeler Pépé, je ne sais pas pourquoi.

Alice – Ça vous va bien…

Fred (à son interlocuteur téléphonique) – Qui ça, Karim ? Non ? Ah ouais ? C’est cool… Au fait, je t’ai parlé de ma nouvelle appli ?

Il sort. Charles et Alice échangent un regard désabusé.

Charles – Parfois, je me demande si on habite sur la même planète, mon petit-fils et moi…

Alice – Moi, parfois, je me demande si la planète sur laquelle on vit vous et moi existe encore.

Arrive Marguerite, la femme de Charles, quinquagénaire pimpante.

Alice – Ah, Marguerite…

Charles – Tu es la première, c’est gentil !

Marguerite – Bonjour Alice. Je passe en coup de vent, j’ai encore deux ou trois clientes à finir au salon. (À Charles) Je t’avais dit de faire un saut ce matin, toi aussi ! Regarde de quoi tu as l’air ! Je t’aurais fait un brushing ! Si le journaliste de La Gazette te prend en photo, tu imagines…

Charles – Désolé, je n’ai vraiment pas eu le temps. On vient à peine de finir. Et puis je ne suis pas sûr de vouloir ressembler à un présentateur télé…

Marguerite – Entre nous, vous aussi, Alice, vous auriez dû venir me voir…

Alice – Vous trouvez que je suis mal coiffée ?

Marguerite préfère ne pas répondre.

Marguerite – Alors ça y est, tout est prêt ?

Alice – À un moment, on a cru qu’on allait devoir tout annuler. On a été livré il y a une heure, vous vous rendez compte ?

Marguerite – Vous avez fait appel à quel traiteur ?

Alice – Euh, non… Je parlais de l’imprimeur… Une séance de dédicace, sans le livre de l’auteur…

Marguerite – Ah oui, bien sûr… Je pensais que vous parliez des petits fours…

Alice – Alors qu’est-ce que vous en pensez ?

Marguerite – Du buffet ?

Alice – Du roman de votre mari ! J’imagine que vous avez été sa première lectrice…

Marguerite – En fait, j’ai préféré avoir la surprise… Et puis il écrit tellement mal… Je veux dire, quand il écrit à la main… C’est comme mon médecin, tiens… Je n’arrive jamais à déchiffrer ce qu’il y a d’écrit sur mes ordonnances. Alors un manuscrit tout entier, vous imaginez un peu… Heureusement que les pharmaciens n’écrivent pas de romans ! Bon, désolée, il faut que j’y retourne. Je ferme le salon, et j’arrive, d’accord ?

Charles – Très bien, alors à tout à l’heure…

Elle sort.

Alice – Vous aussi vous trouvez que je suis mal coiffée ?

Charles – Vous êtes coiffée comme d’habitude, non ?

Alice – Je ne sais pas trop comment je dois interpréter ça… Mais je vais quand même aller me refaire une beauté avant que les premiers invités arrivent. Vous pouvez garder la boutique un moment ?

Charles – Bien sûr.

Alice – Profitez en pour réviser votre discours.

Charles – Mon discours ?

Alice – Vous avez bien préparé une petite intervention, non ?

Charles – Quel genre d’intervention ?

Alice – Comme pour les Oscars ! Je remercie ma femme, mon éditeur…

Charles – Je n’ai pas d’éditeur ! Vous vous fichez de moi, c’est ça ?

Alice – Vous avez entendu votre femme ? La journaliste de la Gazette sera là. Qu’est-ce qu’elle va mettre dans son article si vous ne prononcez pas une petite bafouille pour présenter votre livre ?

Alice s’apprête à sortir, mais Charles la rappelle en lui tendant le jerricane.

Charles – Vous pouvez poser ça à la cuisine en passant ?

Alice – Vous avez raison, ça fera de la place…

Elle prend le jerricane, et sort. Charles semble perturbé. Réfléchissant à son discours, il se met à marmonner quelques paroles inaudibles. Il est si concentré qu’il ne voit pas entrer Eve, une cliente, la trentaine plutôt jolie.

Charles (à haute voix) – Chers amis, bonjour ! Non, ça fait un peu trop Jeu des Mille Francs… Chers amis, je vous remercie tout d’abord d’être venus si nombreux…

Eve l’observe un instant parler tout seul, avec un air un peu inquiet. Charles se retourne enfin et sursaute en la voyant.

Charles – Excusez-moi, je répétais mon discours… Mais rassurez-vous, j’essaierai de ne pas être trop long.

Eve – Ah, oui…

La cliente jette un regard circulaire dans la boutique, semblant chercher quelque chose.

Charles (désignant la pile de bouquins) – Les livres sont là.

Cliente – Très bien.

Charles – Je suis l’auteur.

Eve – Parfait…

Charles – Voulez-vous que je vous en dédicace un exemplaire ? Vous serez ma première fois…

Eve – C’est à dire que…

Charles – Vous venez pour la séance de signature, c’est bien ça ?

Eve – Euh… Non, je cherche une cartouche d’encre pour mon imprimante. (Elle sort un papier qu’elle lui met sous le nez) Tenez, j’ai noté la référence ici. Vous auriez ça ?

Charles – Ah… Pour ça, il faudrait attendre que la libraire revienne…

Eve – Pardon… J’avais cru que… Dans ce cas, il vaudrait mieux que je repasse tout à l’heure…

Charles – Elle ne devrait pas tarder… Je peux vous offrir un cocktail pour patienter ? Si vous me promettez de ne pas fumer juste après…

Eve – Merci, mais ma coiffeuse m’a dit qu’elle pouvait me prendre dans cinq minutes…

Charles – Méfiez-vous des minutes de coiffeuse.

Eve – Pardon ?

Charles – Elles vous disent cinq minutes, et pour vous ça a l’air de durer une heure… Avec les coiffeuses, le temps passe beaucoup moins vite, c’est un phénomène bien connu.

Eve – Ah oui…

Charles – Croyez-moi, je vis avec une coiffeuse depuis trente ans et j’ai l’impression que ça fait une éternité…

Eve (un peu embarrassée) – Très bien… À tout à l’heure, alors !

Elle sort.

Charles – Bon… Ben moi aussi, je vais aller me passer un coup de peigne…

Il sort. Entrent Brigitte, la fille de Charles, et Vincent, son gendre.

Vincent – Merde, je crois qu’on est les premiers, dis donc…

Brigitte – Tu crois ?

Vincent – Ben je ne sais pas… Comme on est les seuls…

Brigitte – Il y a quelqu’un ?

Vincent – Pas si fort ! Tu vois bien qu’il n’y a personne…

Brigitte – C’est pour signaler notre arrivée… C’est ce qu’on fait dans ces cas-là, non ?

Vincent – Dans ces cas-là, on peut aussi se barrer et revenir quand il y a un peu plus de monde. Je t’avais dit qu’il ne fallait pas arriver trop tôt.

Brigitte – C’est mon père, quand même… Pour une fois qu’il fait quelque chose…

Vincent – J’aurais préféré qu’il fasse un barbecue, comme tout le monde… Tu as vu la tronche du buffet ?

Brigitte – On ne vient pour manger…

Le regard de Vincent se tourne vers la pile de livres.

Vincent – Je me demande pourquoi on vient, d’ailleurs. Tu l’as lu ?

Brigitte – Quoi ?

Vincent – Son bouquin !

Brigitte – Ah… Euh… Non, pas encore… Il vient de le publier, non ?

Vincent – Au moins, on n’aura pas à lui dire ce qu’on en pense. (Vincent s’approche de la pile et regarde le titre) Ma Part d’Ombre… Oh, putain…

Brigitte – Quoi ?

Vincent – Quel titre à la con…

Brigitte – C’est vrai que ça ne donne pas tellement envie de le lire…

Vincent – Tu m’étonnes. À moins d’être déjà complètement dépressif.

Brigitte – Mmm… Ça ne sent pas trop le best seller de l’été qu’on lit sur la plage pour oublier ses problèmes.

Vincent – Parce que tu as des problèmes, toi ? (Elle ne répond pas) Tu sais que j’écrivais, moi aussi, quand j’étais gosse ?

Brigitte – Ah oui ? Et qu’est-ce que tu écrivais ?

Vincent – Différentes choses… Des poèmes, par exemple…

Brigitte – Tu écrivais des poèmes ? Toi ?

Vincent – Oui, bon, c’était il y a longtemps…

Brigitte – En tout cas, à moi, tu ne m’as jamais écrit de poèmes…

Vincent – Oui, oh… Moi, j’ai vite compris que ce n’était pas en devenant écrivain que je réussirai dans la vie…

Brigitte – C’est clair…

Vincent – Tu vas voir qu’ils vont nous servir du mousseux…

Brigitte – Tu crois ? Moi le mousseux, ça me donne des gaz…

Vincent – On se barre, je te dis… Justement, j’ai quelques coups de fil à passer en attendant…

Brigitte – On ne va pas laisser la boutique comme ça ?

Vincent – Comment ça comme ça ?

Brigitte – Sans surveillance ! N’importe qui pourrait entrer, se servir et partir sans payer…

Vincent – Qui pourrait bien voler des bouquins ? Surtout celui de ton père…

Brigitte – Je ne sais pas moi… Des gens qui aiment lire…

Vincent – Tu as déjà entendu parler d’un hold up dans une librairie ?

Brigitte – Non…

Vincent – On reviendra dans une demi-heure, je te dis.

Brigitte – Bon, d’accord.

Ils s’apprêtent à s’éclipser quand Charles revient.

Charles – Ah, Brigitte, ma chérie !

Vincent (en aparté à Brigitte) – Et merde…

Brigitte – Bonjour papa…

Il fait la bise à sa fille avant de serrer la main de son gendre.

Charles – Bonjour Vincent.

Vincent – Salut Charles, comment va ? Alors c’est le grand jour ?

Brigitte – Tu aurais pu mettre une cravate… Avec ta chemise blanche et ton col ouvert, comme ça, on t’imagine dans une charrette en route pour l’échafaud…

Charles – C’est un peu l’impression que j’ai, figure-toi… Même si avec cette apparente décontraction, je pensais plutôt la jouer BHL… C’est gentil d’être venus. Je crois que vous êtes les premiers…

Brigitte – Oui, c’est ce que me disait Vincent, justement…

Vincent – On ne voulait pas rater ça, tu penses bien. On en a profité pour feuilleter ton bouquin… Ça a l’air bien…

Brigitte – Le titre, en tout cas, c’est très accrocheur…

Vincent – Ça parle de quoi exactement ?

Charles – Oh… En fait, c’est l’histoire de…

Brigitte – Maman n’est pas là ?

Charles – Elle ferme le salon et elle arrive.

Vincent feuillette le livre.

Vincent – Cent vingt deux pages ! Et ben mon cochon, tu ne t’es pas foulé…

Charles – Pour un premier roman… Disons que je n’ai pas voulu abuser de la patience de mes éventuels lecteurs…

Brigitte – Tu as raison ! Moi, les bouquins trop longs, j’ai toujours peur de m’endormir avant la fin… Non, un petit livre comme ça, écrit gros en plus, je suis sûre ça peut bien se vendre…

Vincent – Si ce n’est pas trop cher… Tu as beaucoup de stock ?

Charles – On a fait un premier tirage de 300 exemplaires.

Vincent – Ah d’accord… Faut avoir plus d’ambition que ça, mon vieux. Faut pas la jouer petits bras ! Faut croire en toi !

Alice revient dans une tenue beaucoup plus sexy, et sans chignon.

Alice – C’est ce que je lui dis toujours…

Charles marque sa surprise en la voyant ainsi transfigurée.

Charles – Je vous présente Alice. Une libraire comme on n’en fait plus…

Alice – Vous voulez dire que j’appartiens à une espèce en voie de disparition ? Malheureusement, ça n’est que trop vrai…

Charles – En tout cas, si Alice ne m’avait pas soutenu et encouragé depuis le début, jamais je n’aurais osé publier ce roman… Alice, je vous présente ma fille Brigitte, et son mari Vincent.

Alice – Votre père a beaucoup de talent… Vous êtes artiste, vous aussi ?

Brigitte – Non, je travaille avec mon mari.

Vincent – Je suis PDG d’une société de menuiserie industrielle. Je vends des portes et des fenêtres.

Alice – Un métier qui n’est pas si éloigné du mien. Les livres aussi sont des portes et des fenêtres ouvertes sur le monde…

Vincent – Les miennes sont en PVC.

Alice – Hélas, avec la concurrence d’internet, le métier de libraire est devenu très difficile.

Vincent – Il faut vivre avec son temps. Savoir s’adapter. Sinon on finit par disparaître, comme les dinosaures.

Charles – Mais les dinosaures n’ont disparu qu’après avoir dominé le monde pendant 160 millions d’années, il faut quand même le préciser…

Alice – Si cette librairie ferme, hélas, elle sera probablement remplacée par une banque, une agence immobilière ou un lavomatic…

Charles – Ou une succursale d’un groupe de menuiserie industrielle.

Vincent – Le livre en papier, c’est comme la fenêtre en bois. C’est un combat d’arrière-garde. Vous devriez vous mettre au numérique.

Alice – Ou changer de métier… Enfin, espérons que cette séance de signature ramènera quelques lecteurs dans cette librairie à l’ancienne !

Brigitte – Les jeunes d’aujourd’hui ne lisent plus… C’est ce que je dis toujours à Fred. Moi à quinze ans, j’avais déjà lu tous les bouquins de la Bibliothèque Rose !

Vincent – D’ailleurs, elle s’est arrêtée à la Bibliothèque Verte !

Brigitte – Il faut dire qu’à l’époque, on n’avait pas Internet.

Alice – Je vais vous servir un verre… Un petit kir, ça vous dit ?

Brigitte – Avec plaisir…

Alice s’approche du buffet pour faire le service.

Vincent – Mais dis donc, Charles, je ne savais pas que tu étais écrivain ! Ça t’est venu sur le tard ?

Charles – Non, c’est une passion de jeunesse. J’ai même envoyé des manuscrits aux plus grands éditeurs. Mais personne n’a jamais voulu les publier…

Brigitte – Ah oui ?

Vincent – Qu’est-ce qu’ils t’ont répondu ?

Alice – Ça ne correspond pas à notre ligne éditoriale… C’est la formule consacrée.

Charles – Apparemment, ce que j’écris ne correspond à aucune ligne éditoriale répertoriée à ce jour… Alors sous la pression amicale de ma libraire préférée, je me suis décidé à publier mon premier roman moi-même. À compte d’auteur…

Vincent – Ah, d’accord…

Brigitte – Maintenant que tu es en préretraite, tu vas pouvoir en écrire d’autres.

Vincent – En préretraite… À ton âge ! Et on se demande pourquoi le budget de la France est en déficit… Des fois, moi aussi j’aimerais travailler à La Poste.

Alice – Pour un ancien facteur, devenir romancier, c’est une façon comme une autre de rester un homme de lettres…

Brigitte – Un homme de lettres ?

Vincent – Enfin, Brigitte… Un facteur, un homme de lettres…

Brigitte – Ah, oui, ça y est, j’ai compris ! Un hommes de lettres… C’est amusant, ça.

Vincent – Tu sais que j’écrivais, moi aussi, quand j’étais gosse ?

Marguerite revient accompagnée de Jacques, l’adjoint au maire.

Charles – Ah, voilà ta mère !

Marguerite – Bonjour Vincent… (À Brigitte) Bonjour ma chérie… Vous êtes déjà là ?

Brigitte – Oui, on est arrivés les premiers…

Marguerite – Charles, tu connais Jacques, l’adjoint au maire…

Charles – Très honoré, Jacques. Mais je ne savais pas que vous étiez en charge de la culture…

Jacques – L’adjoint à la culture n’était pas disponible malheureusement, mais je me fais un plaisir de le remplacer.

Alice – Ah oui… Et vous vous occupez de…?

Jacques – De la voirie.

Brigitte – La voirie ?

Jacques – Le ramassage des poubelles, le tri sélectif, le recyclage, tout ça…

Charles – Je vois… Et je suis d’autant plus honoré de votre présence ici, Jacques.

Jacques – Enfin, vous savez, mes fonctions à la mairie sont purement bénévoles. Je suis commissaire de police.

Charles – Je suis désolé. Mon livre n’est pas un roman policier.

Jacques – En tout cas, vous avez une bien charmante épouse. Et toujours si bien coiffée…

Charles – Ma première dédicace sera pour toi, Marguerite. Qu’est-ce que je mets ?

Alice – Ah, ma muse ?

Moment de flottement.

Charles – Je vais mettre à ma femme…

Il signe un exemplaire du livre et le tend à Marguerite.

Marguerite – Merci… Comme ça, je vais pouvoir le lire…

Charles – Eh oui… Pourquoi pas ?

Jacques jette un regard à la couverture du livre.

Jacques – Ma Part d’Ombre… C’est très accrocheur, comme titre… Et ça parle de quoi ?

Charles – Eh bien…

Il est interrompu par le retour de Fred.

Brigitte – Ah voilà Fred ! On ne sait pas ce qu’on va faire de lui. On vient d’apprendre qu’il redouble, figurez-vous…

Alice – Et il est en quelle classe ce grand garçon ?

Brigitte – En seconde…

Jacques – À son âge ?

Vincent – Il doit croire que le lycée, c’est comme La Poste. Qu’on progresse à l’ancienneté…

Brigitte – Il passe son temps à développer des applications pour portables… Il croit que c’est comme ça qu’il va faire fortune…

Fred – C’est déjà arrivé…

Vincent – Ben voyons… Arrête de rêver, Fred !

Charles – C’est quoi cette appli ?

Fred – Vous savez ce que c’est que la numérologie ?

Alice – Vaguement.

Fred – Mon idée est très simple, vous allez voir… (À Charles) Tiens passe-moi ton portable, Pépé, je vais te charger l’appli…

Charles tend son portable à Fred à contrecœur, et ce dernier pianote sur le clavier.

Fred – Voilà le principe… Tu demandes son numéro de téléphone à une meuf. Ou une fille à un mec, évidemment, ça marche aussi. Tu le rentres dans ton portable, et l’appli t’indique le degré de compatibilité amoureuse entre vous en fonction de vos numéros de téléphone respectifs…

Alice – Le degré de compatibilité amoureuse ?

Charles – Il m’inquiète… Je ne l’ai jamais entendu employer des termes aussi sophistiqués…

Fred – Bref, ça te dit si tu as des chances de pécho, si tu préfères.

Alice – D’après les numéros de téléphone ?

Charles – Ah, oui, en effet, c’est très simple. Mais je ne savais que tu étais spécialiste en numérologie.

Fred – J’ai inventé le programme moi-même. Le logiciel additionne tous les chiffres composant ton numéro de téléphone, et tous ceux du numéro de la meuf. Si la somme obtenue est la même, bingo ! C’est le coup de foudre assuré. Sinon, moins l’écart est important plus tu as tes chances de ken…

Charles – De ken ?

Alice – Enfin, Charles, de niquer en verlan.

Jacques – Ah oui, il suffisait d’y penser.

Fred – Évidemment, il faut croire en la numérologie…

Brigitte – Ce n’est pas Françoise Hardy qui a écrit un bouquin sur la numérologie ?

Marguerite – Non, Françoise Hardy, c’est l’astrologie. La numérologie, c’est Lara Fabian, je crois.

Vincent – S’il n’est pas doué pour les études, on l’enverra à l’École Hôtelière…

Charles (à Fred) – Tu ne veux pas commencer tout de suite à faire le service ?

Alice – Je vous en prie, servez-vous ! Le buffet est ici…

Ils se déplacent vers le buffet. Jacques en profite pour mettre subrepticement une main aux fesses à Marguerite.

Marguerite (en aparté) – Je t’en prie, Jacques, pas ici…

Vincent – Charles, tu viens boire un coup ? C’est toi le héros du jour, non ?

Charles – Oui, oui, j’arrive tout de suite ! (À Fred) C’est curieux, je n’avais jamais remarqué que ton père me tutoyait…

Fred – Moi non plus.

Charles – Je ne suis pas sûr que ça me plaise beaucoup, d’ailleurs. C’est vrai, ce n’est pas parce qu’il couche avec ma fille que ça lui donne le droit d’être aussi familier avec moi.

Fred – Tu parles bien de ma mère, là ?

Charles – C’est de ma faute… Je n’aurais pas dû laisser ta grand-mère s’occuper de son éducation.

Fred – Tu sais que j’ai mis ton bouquin sur Amazon ?

Charles – Amazon ? Ne prononce pas ce mot-là ici, malheureux ! On ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu…

Fred – Pourquoi ça ?

Charles – Amazon, c’est la mort des petites librairies de quartier !

Fred – Ouais, mais le bouquin en papier, ce n’est pas fun… Et puis aujourd’hui, si tu ne fais pas le buzz sur Internet !

Charles – Tu l’as lu ?

Fred – Quoi ?

Charles – Mon bouquin ! Avant de le mettre en ligne…

Fred – Pas encore… Mais comme tu m’avais envoyé le fichier… J’ai fait un ebook vite fait, et je l’ai mis en vente sur Amazon.

Charles – En vente ? (Ironique) Et ça se vend bien, dis-moi ?

Fred – Je n’ai pas encore eu le temps de regarder les statistiques…

Charles (soupirant) – C’est toi qui as raison, Fred. Tu sais ce qu’a dit Einstein ? Un homme qui n’est plus capable de s’émerveiller a déjà cessé de vivre… Pour moi, c’est trop tard. Mais toi… Si à ton âge tu ne rêvais déjà plus…

Fred – Tu viens quand même de publier ton premier roman… À près de soixante-dix balais…

Charles – Soixante, Fred… Soixante-dix, c’était ton autre grand-père. Celui qui est mort de vieillesse il y a trois mois, tu sais ?

Alice revient.

Alice – C’est quoi ces messes basses ?

Charles (embarrassé) – On parlait de son appli pour téléphone mobile… C’est marrant, non ?

Fred – Je vais boire un petit coup de champe moi, tiens…

Charles – Ne force pas trop quand même… C’est du brutal…

Fred s’éloigne vers le buffet.

Alice – Et moi, vous me le dédicacez aussi ce livre ou pas ?

Charles – Bien sûr… Ce roman, c’est un peu notre bébé à tous les deux, non ?

Charles griffonne quelque chose sur le livre. Alice regarde.

Alice – C’est gentil… Je suis très touchée…

Séquence émotion. Trouble entre eux. Arrive Alban, le journaliste de La Gazette, un appareil photo suspendu à son cou.

Alice – Ah voilà Alban !

Charles – Alban ?

Alice – Le journaliste de La Gazette…

Alban – Je ne suis pas trop en retard, j’espère.

Alice – Mais pas du tout ! Vous voulez boire quelque chose ? On a du kir…

Alban – Ça ira pour l’instant, merci…

Charles – Merci d’être venu, je me doute que ce n’est pas avec ce reportage sur mon premier roman que vous remporterez le Prix Pulitzer…

Alban – Ça dépend…

Charles – Ah oui ? Et de quoi ?

Alban – Si avec ce premier roman vous remportez le Prix Nobel…

Alice semble désireuse de rompre cette aimable conversation.

Alice – Charles, ce serait peut-être le moment de dire un mot…

Charles – Vous croyez ? Mais tout le monde n’est pas encore là, non ?

Alice – La presse est là, c’est le principal ! On ne va pas faire attendre Madame…

Alban – Surtout que je ne pourrais pas rester très longtemps. J’ai encore le banquet annuel du Club Senior de Danse de Salon, et l’inauguration du nouveau rond-point.

Charles – Dans ce cas…

Josiane arrive, en tenue étriquée de petite employée de bureau.

Josiane – Excuse-moi, Charles… Je suis un peu en retard…

Charles – Ah, Josiane ! On n’attendait plus que toi…

Josiane – Je n’allais pas rater ça, tu penses bien.

Charles – Je vous présente Josiane, une ancien collègue de La Poste qui n’a pas encore eu la chance d’être licenciée comme moi…

Alice – Enchantée Josiane…

Charles – Tu arrives bien… Tu as failli rater mon discours…

Josiane – Je profite de ma pause déjeuner.

Charles – La pause déjeuner est à l’employé de bureau, ce que la promenade dans la cour est au prisonnier de droit commun.

Josiane – Tu ne crois pas si bien dire.

Charles – C’est pourquoi je suis heureux qu’on m’ait accordé une libération anticipée…

Josiane – Tu sais que c’est de pire en pire depuis ton départ ?

Alice frappe quelques coups sur une flûte avec une petite cuillère pour réclamer l’attention.

Charles – Excuse-moi un instant, il faut que je dise quelques mots à la presse…

Fred reçoit un message texto et s’éloigne un peu.

Fred – Pardon…

Charles – Chers amis, je voudrais tout d’abord remercier…

Fred (à voix haute) – Google veut me racheter mon appli !

Charles est coupé dans son élan.

Vincent – Quoi ?

Fred – Mon appli numérologique ! Je viens d’avoir un texto du PDG !

Stupéfaction générale.

Brigitte – Le PDG de Google ?

Vincent – Mais quand tu dis racheter… Ça peut vraiment rapporter gros, la vente d’une application pour téléphone mobile ?

Jacques – J’ai entendu parler d’une histoire comme ça il n’y a pas très longtemps. Un ado de 17 ans, en Angleterre. Il a revendu une application à Yahoo pour 30 millions de dollars.

Vincent – 30 millions !

Brigitte – C’est encore mieux que de gagner au loto !

Ses parents le regardent sous un nouveau jour.

Vincent – J’étais sûr que mon fils était un génie méconnu…

Brigitte – Tu te souviens, quand il a redoublé sa cinquième, on lui avait fait passer un test pour savoir s’il n’était pas surdoué.

Vincent – On se demandait si ce n’était pas pour ça qu’il était aussi nul à l’école.

Brigitte – Mais le test n’avait rien décelé d’anormal.

Jacques – Leurs tests, ce n’est pas fiable à 100%. C’est comme pour la trisomie 21. Des fois, ils passent à côté.

Brigitte – Il est à combien, le dollar ?

Jacques – Un peu moins d’un euro, je crois.

Fred – Il me propose 10 millions.

Brigitte – D’euros ?

Fred – De dollars.

Vincent – On lui dira que ce n’est pas assez…

Brigitte – Tu crois ?

Vincent – Si tu veux, je négocierai ça pour toi… Mais on va le faire mariner un peu avant… Eh ! Tu pourrais investir tes gains dans l’entreprise de ton père, pour les faire fructifier…

Fred – Oui, on verra…

Vincent – Les nouvelles technologies, l’Internet, tout ça, c’est bien pour faire un coup… Mais pour placer son capital, crois-moi… La menuiserie industrielle, c’est du solide…

Fred – Ouais, faut voir…

Brigitte – Et puis après tout, tu es mineur… Tu n’es pas encore en âge de gérer ton argent tout seul…

Fred – Je vais avoir 18 ans dans un mois…

Vincent – Je suis ton père, quand même !

Jacques – Mais c’est signé de qui, ce message ?

Fred regarde son écran.

Fred – Steve Jobs…

Josiane – Steve Jobs, c’est le PDG de Google ?

Jacques – Steve Jobs, c’est Apple, non ?

Josiane – Oui… Et surtout, il est mort…

Jacques – Peut-être qu’il a remonté une start up là haut…

Fred regarde à nouveau son écran.

Fred – Et merde, c’est le numéro de mon pote Karim. C’est lui qui m’a envoyé le texto. C’est une blague…

Déception des parents.

Brigitte – On t’avait dit de ne pas rêver, Fred…

Vincent – Un génie, tu parles… On va le mettre à l’École Hôtelière, oui. On manque de bras dans la restauration…

Charles – Bon, je crois que mon petit discours, ce sera pour plus tard… Je vous propose qu’on passe directement au buffet…

Alice tend une flûte de champagne à Josiane.

Alice – Tenez, Josiane, buvez quelque chose.

Josiane – Merci.

Alban – Vous êtes facteur, vous aussi ?

Josiane – Non, malheureusement. Au moins je serai au grand air, et j’aurais l’impression de servir à quelque chose. Je suis conseiller bancaire.

Alice – Ah, oui…

Josiane – Conseiller… Comme si on était là pour conseiller les clients.

Alice – Et vous, Charles ? Vous ne regrettez ne pas trop votre boulot de facteur ?

Charles – Un peu, si. Le contact avec tous ces gens, pendant ma tournée. Leur apporter les bonnes comme les mauvaises nouvelles. Un facteur, c’est un peu comme un pigeon voyageur…

Josiane – Autrefois, peut-être… Maintenant on est juste des pigeons…

Alice – Hélas, les lettres écrites à la main et acheminées par la poste, c’est bien fini… De nos jours, Madame de Sévigné écrirait des textos…

Josiane – La Poste est devenue une banque comme une autre. J’ai été embauché dans un service public. Et aujourd’hui, j’en suis réduit à fourguer des crédits à la consommation à des smicars déjà surendettés.

Charles – Allez, il n’y a pas que le boulot, dans la vie… Tu joues toujours à la pétanque ?

Josiane – Je vais très mal, Charles… Je te jure. J’ai vraiment les boules…

Alban prend Charles en photo, avant de s’adresser à lui.

Alban – Je peux vous poser quelques questions, pour mon article ? Puisque vous n’avez pas voulu nous gratifier d’un discours…

Charles – Bien sûr… (À Josiane) Pardon, je reviens tout de suite…

Josiane semble complètement déprimé. Il s’adresse à Vincent.

Josiane – Vous avez déjà pensé au suicide ?

Le téléphone de Vincent sonne.

Vincent (à Josiane) – Excusez-moi un instant, je suis à vous tout de suite… (À son interlocuteur téléphonique) Oui ? Non, non, vous ne me dérangez pas. Je voulais vous joindre moi-même pour discuter de ce petit découvert…

Il quitte la pièce pour répondre.

Alice – Je vais rechercher quelques bouteilles…

Jacques – Je peux vous aider pour le service ?

Alice – Pourquoi pas ?

Alice et Jacques sortent.

Alban – Vous êtes le seul écrivain que nous ayons dans la commune…

Charles – Je m’en doute, sinon vous auriez certainement choisi d’en interviewer un autre…

Alban – Alors, Charles ? De quoi ça parle, ce bouquin ?

Charles – Je vais vous en dédicacer un exemplaire, comme ça vous pourrez le lire avant d’écrire votre article…

Alban – C’est gentil, mais je préférerais que vous me fassiez un petit topo… Mon article doit paraître demain matin…

Charles – Je vois… Eh bien disons que… C’est un peu autobiographique, en fait…

Alban – Ma Part d’Ombre…

Charles – C’est à prendre au deuxième degré, évidemment…

Alban – Je vois…

Charles – Vraiment ?

Alban – Nous avons tous notre part d’ombre, j’imagine…

Charles – Quelle est la vôtre, Alban ?

Alban – J’ai tué mon père et ma mère et je les garde empaillés dans mon grenier depuis une dizaine d’années. J’écrirai sûrement un bouquin là dessus, un jour. Mais nous sommes là pour parler de vous, non ?

Charles – Ma part d’ombre, je la vois plutôt sous un parasol… Je déteste être en pleine lumière…

Alban – C’est assez paradoxal… Tous les auteurs cherchent une certaine reconnaissance, je suppose…

Charles – C’est le sujet de mon roman, justement.

Josiane s’approche de Fred.

Josiane – Tu as déjà travaillé, mon garçon ?

Fred – Non…

Josiane – Tu verras, quand on t’attribue ton numéro de sécurité sociale pour ton premier emploi, tu prends perpète. Avec une peine de sûreté incompressible de 42 annuités et demie.

Fred a l’air un peu décontenancé. Mais son téléphone sonne et il répond.

Fred – Oui Karim… Tu es vraiment con, hein ?

Il s’éloigne pour poursuivre sa conversation. Josiane quitte la pièce. Vincent revient, apparemment soucieux.

Charles – Un souci ?

Vincent – Juste un petit problème de trésorerie passager. Mais tu sais quoi ? Je crois que je vais revendre la moitié de la boîte aux Chinois, pour booster mes perspectives de développement. C’est en Chine que tu aurais dû le faire paraître ton bouquin. Tu imagines, plus d’un milliard de lecteurs potentiels. Les Chinois, crois-moi, c’est l’avenir…

Charles – Quand j’étais jeune, on imaginait déjà les chinois défiler au pas de l’oie sur les Champs Élysées. On appelait ça le Péril Jaune… Aujourd’hui, c’est une armée de touristes chinois qui défilent sur les Champs chargés de sacs Vuitton. Finalement, on ne sait plus très bien qui a gagné la guerre froide…

Alice revient, le vêtement un peu en désordre et passablement troublée, suivi par Jacques, la mine réjouie.

Alice – Enfin, je vous en prie…

Jacques – On peut bien rigoler un peu, non ?

Alice se réfugie auprès de Charles. Marguerite lance un regard méfiant en direction de Jacques.

Marguerite – C’est le coup de feu en cuisine ?

Jacques – Je donnais juste un coup de main…

Charles – Tout va bien, Alice ?

Alice – Oui, oui, ça va…

Arrivée de Catherine, belle femme entre deux âges drapé dans un imperméable à la Colombo.

Catherine – Bonjour Charles.

Charles – Bonjour ma sœur.

Il lui fait la bise, puis Catherine se tourne vers Alice.

Alice (toujours un peu perturbée) – Bonjour ma sœur.

Charles – Ah, non, mais c’est… C’est ma sœur, quoi. La fille de mes parents, si vous préférez…

Alice – Ah, d’accord, excusez-moi… C’est vrai que vous n’avez pas vraiment l’air de…

Catherine – L’habit ne fait pas le moine.

Alice – Donc, vous n’êtes pas dans les ordres.

Catherine – Pas encore. Mais je commence à y songer sérieusement…

Alice – Tant mieux, tant mieux…

Catherine – Alors mon cher frère, j’ai hâte de lire ton livre…

Charles – C’est mon premier roman, tu sais… J’ai l’impression de me mettre un peu à nu…

Catherine – Je suis ta sœur, après tout, je t’ai déjà vu tout nu. (À Alice) C’était il y a très longtemps, rassurez-vous.

Charles – Et toi, qu’est-ce que tu deviens ?

Catherine – J’aimerais te dire que ma vie est passionnante, mais je t’aime trop pour te mentir. Et contrairement à toi, je ne peux pas me réfugier dans la littérature pour m’en inventer une autre.

Charles – Mon talent d’auteur reste très limité. Je ne m’invente aucune autre vie, tu sais. Je me contente, à travers mes livres, de rire de la mienne. Cela m’aide à la trouver un peu plus supportable.

Gérard entre. Il est vêtu d’une façon plutôt élégante, et a un air un peu mystérieux. Il tient à la main une mallette.

Alice – Et lui, c’est qui ?

Charles – Aucune idée. Après tout, une séance de signature, c’est comme une représentation de théâtre. Contre toute attente, il peut se glisser par erreur dans la salle quelqu’un que l’auteur ne connaît pas…

Alice – Qu’est-ce qu’il peut bien avoir dans cette mallette ?

Charles – Vous n’avez qu’à lui demander…

Alice s’approche de Gérard.

Alice (à Gérard) – Bonjour, je peux vous offrir un verre ?

Gérard – Pourquoi pas ?

Alice – Voulez-vous que je prenne votre vestiaire ?

Il lui tend son manteau, et elle attend qu’il lui donne aussi sa mallette.

Gérard – Merci, mais je préfère garder ma mallette avec moi.

Alice – Je reviens tout de suite…

Alice va ranger le manteau en coulisse.

Catherine – Vous venez pour la signature ?

Gérard – Ça a l’air de vous étonner.

Catherine – Non, non, pas du tout…

Gérard – À vrai dire, je suis là un peu par hasard.

Alice revient et tend un verre à Gérard.

Gérard – Merci.

Catherine – Vous êtes un ami de Charles ?

Gérard boit un gorgée.

Gérard – Très particulier, ce champagne. Vous me donnerez les coordonnées de votre fournisseur.

Alice – Oui, j’ai une bonne adresse sur la route de Reims.

Gérard – Un petit producteur, j’imagine.

Alice – Une station service, plutôt.

Fred – Tiens je vais regarder si tu as réussi à vendre un ou deux exemplaires sur Amazon…

Il pianote sur son portable. Josiane s’approche de Alban.

Josiane – Vous êtes journaliste, n’est-ce pas ?

Alban – Oui…

Josiane – Vous ne pouvez pas imaginer quel enfer on vit maintenant, quand on travaille comme conseiller bancaire…

Fred – Ce n’est pas vrai !

Charles – Quoi encore ?

Fred – 2.700 exemplaires !

Charles – Qu’est-ce que ça veut dire ?

Fred – Ça veut dire que tu as fait le buzz ! Et grave encore !

Charles – C’est encore une blague, c’est ça ?

Fred – Pas du tout, regarde ! (Il tend vers il l’écran de son portable) 2.700 exemplaires vendus ! Tu es devenu une vedette, Pépé ! Enfin, sous un pseudo…

Jacques – Une vedette, il ne faut rien exagérer, quand même… (Inquiet) Quel pseudo ?

Fred – Jérôme Quézac…

Charles – Jérôme Quézac ?

Fred – Je trouvais que ça sonnait bien pour un romancier… Ma part d’Ombre de Jérôme Quézac… Ça le fait, non ?

Charles – Ah, oui, c’est…

Alice – Alors vous êtes passé à l’ennemi ? Vous avez mis votre livre en vente sur Amazon ?

Charles – Ce n’est pas moi, c’est mon petit-fils ! Je ne savais même pas que…

Brigitte – 2.700 exemplaires ? Tu dois avoir gagné une petite fortune, alors !

Vincent – À combien l’exemplaire ?

Fred – 1 centime d’euro. Gratuit, on n’a pas le droit.

Vincent – Ah, d’accord.

Vincent sort une calculette de sa poche.

Vincent – Voyons voir… 2.700 exemplaires multiplié par 0,01 euro… Ça fait 27 euros…

Brigitte – Ça paiera au moins ce somptueux buffet…

Fred – Ce n’est peut-être qu’un début…

Alice – Ça veut quand même dire que votre livre est susceptible de susciter l’intérêt des lecteurs.

Vincent – Ouais… Mais à 1 centime le bouquin…

Fred – On peut toujours essayer d’augmenter le prix.

Brigitte – Mais est-ce que ça se vendrait encore…

Catherine retrouve Gérard près du buffet.

Catherine – Vous êtes un amoureux de la littérature, vous aussi ?

Gérard – J’aime les livres, en effet. Mais je ne suis amoureux que des lectrices. Quand elles sont aussi charmantes que vous, en tout cas…

Catherine – Jolie formule pour éviter de répondre.

Gérard – Quelle était la question ?

Sourire amusé de Catherine.

Catherine – J’imagine que c’était quelque chose comme : Vous faites quoi dans la vie et qu’est-ce qu’il peut bien y avoir de si précieux dans cette mallette pour que vous ne vouliez pas la déposer au vestiaire avec votre manteau ?

Gérard – Laissez-moi cultiver encore un peu ma part d’ombre, moi aussi.

Catherine – Vous êtes un espion, c’est ça ? Ou un détective privé ? Vous enquêtez sur une affaire d’adultère ?

Jacques vient s’incruster dans la conversation.

Jacques (pour plaisanter) – Ce n’est pas ma femme qui vous envoie au moins ?

Silence embarrassé.

Gérard – Excusez-moi un instant.

Gérard sort. Catherine semble déçue.

Jacques – Alors comme ça, vous êtes la sœur de l’auteur.

Catherine – Oui, c’est ce qu’on dit…

Jacques – Et vous faites quoi dans la vie ?

Catherine – Je travaille à l’horloge parlante. C’est moi qui répond au téléphone.

Jacques – Ça doit être passionnant… Et vous êtes mariée ?

Catherine – Pas encore… Mais si je me marie un jour, je vous promets de vous prendre comme garçon d’honneur. Excusez-moi, mais si je ne passe pas aux toilettes tout de suite, je risque de vous vomir dessus. (Elle s’apprête à s’éloigner) Non, mais rassurez-vous, ça n’a aucun rapport avec votre aspect physique. J’ai dû un peu abuser de cet excellent kir…

Elle sort.

Jacques (à Charles) – C’est vrai qu’il a un drôle de goût, ce kir. Qu’est-ce que c’est exactement ?

Charles – C’est un cocktail dont je tiens absolument à garder la recette secrète. Mais son nom vous donnera déjà un indice sur sa composition. J’ai appelé ça le Kirosène.

Le téléphone fixe de la librairie sonne. Alice répond.

Alice – Oui ? Oui… Oui, bien sûr. Un instant, je vous prie…

Josiane (à Charles) – Je peux te parler une minute ? J’ai vraiment peur de faire une bêtise, tu sais…

Alice (à Charles) – C’est pour vous… Un éditeur…

Elle lui tend le combiné.

Charles (à Josiane) – Je suis à toi tout de suite…

Charles prend le combiné. Josiane sort, l’air désespéré.

Charles – Allo ? Oui… Vraiment ? Si, si, je suis très honoré… Bon… Très bien… Je vous rappellerai prochainement pour vous faire part de ma décision… D’accord…

Il raccroche. Catherine revient, avec Gérard.

Alice – Je rêve ou c’était bien… le plus grand éditeur français.

Charles – C’était bien eux. La NRF.

Brigitte – NRF… Ça veut dire norme française, non ?

Vincent – Je ne savais pas que ça existait aussi pour les romans.

Alice – Ce n’est pas encore une blague, au moins ?

Charles – Je ne crois pas, non.

Alice – Alors ?

Charles – Ils veulent publier mon roman…

Alice – C’est merveilleux ! Mais comment…?

Fred – Le buzz ! Sur Amazon ! (Regardant son portable) Les ventes sont montées à 53.000 exemplaires en quelques heures à peine ! Visiblement, les éditeurs à l’ancienne suivent aussi les statistiques…

Marguerite – Mon mari va publier un livre ?

Catherine – Il en avait déjà publié un, non ?

Marguerite – Oui, enfin, je veux dire… Là il pourrait même avoir le Goncourt… Vous imaginez la tête des clientes au salon s’il faisait la couverture de Paris Match ? (À Alban) Vous croyez que mon mari pourrait faire la une de Paris Match ?

Alban – S’il a le Prix Goncourt, certainement.

Marguerite – On dirait que ça ne te fait pas plaisir ?

Charles – Ils veulent les droits exclusifs sur ce roman et me proposent une avance sur le prochain…

Brigitte – Combien ?

Charles – 50.

Vincent – 50 euros ?

Charles – 50.000.

Alice – 50.000 euros ?

Marguerite – Et tu n’as pas dit oui tout de suite ?

Charles – On ne cède pas les droits d’un roman comme on vend une voiture d’occasion… Disons que je préférerais rester maître de mon œuvre.

Marguerite – Ton œuvre ?

Charles – Et puis cet éditeur a refusé trois de mes manuscrits dans les dix dernières années, dont celui-ci d’ailleurs… Et maintenant, parce que j’ai vendu quelques milliers d’exemplaires sur Amazon…

Alice – Ils volent au secours du succès…

Marguerite – L’important, c’est que tu sois publié, non ? Tu pourrais peut-être même passer à la télé…

Charles – Oui… Sur France 3 Région, peut-être…

Alice – Réfléchissez, Charles… C’est une proposition qui pourrait changer votre vie…

Charles – Justement… Je ne sais pas trop… Je ne suis pas sûr de vouloir tout ce battage maintenant.

Marguerite – Mais aujourd’hui, les gens tueraient père et mère pour passer à la télé !

Charles – À quoi bon changer de vie à mon âge. Je préfère rester tranquille. Faire lire mes œuvres à mon entourage. À mes amis. Aux gens qui me connaissent vraiment et qui m’apprécient…

Marguerite – Mais ton entourage, il s’en fout de tes romans ! Tu racontes ta vie, et ta vie ils la connaissent !

Vincent – Elle n’a aucun intérêt, ta vie !

Alice – Tout dépend de la façon dont on la raconte…

Marguerite – Réfléchis une minute, Charles ! Là au moins, ça peut nous rapporter de l’argent.

Charles – Nous ?

Alice juge bon de détendre l’atmosphère.

Alice – Quelqu’un veut boire autre chose ? Pour fêter le succès virtuel de ce roman…

Marguerite – Je vais prendre ta carrière en main, moi, tu vas voir.

Gérard (à Catherine) – La famille… C’est important, la famille…

Catherine – Mmm…

Gérard – Et vous ?

Catherine – Moi ?

Gérard – Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

Catherine – Quand vous saurez ce que je fais, vous risquez d’être horriblement déçu… Vous avez raison, mieux vaut faire durer le suspens le plus longtemps possible…

Gérard – C’est vrai. Nous vivons en ce moment le plus beau moment de notre amour. Ce moment magique où on ne sait encore rien l’un de l’autre.

Catherine – Dans vingt ans, peut-être, sur notre canapé en regardant la télé, nous nous souviendrons avec émotion de cet instant merveilleux où nous ne savions pas encore qui était vraiment l’autre.

Gérard – Et c’est le souvenir de cette part d’ombre qui fera durer notre couple.

Eve, la cliente, revient.

Eve – Excusez-moi de vous déranger, je cherche une cartouche d’imprimante… Tenez, voilà la référence…

Alice – Je vous donne ça tout de suite… Voilà, 47 euros 50…

Eve – Ah oui, quand même…

Alice – Oui, c’est cher. Et encore, ce n’est qu’un compatible. L’original de la cartouche est plus cher que l’imprimante.

Eve – C’est pour imprimer un ebook.

Alice – À ce prix-là, ça revient moins cher d’acheter un exemplaire papier en librairie, non ?

Eve – C’est vrai… En tout cas, merci…

Elle s’en va.

Alice – Alors, qu’est-ce que vous allez faire ?

Marguerite – Mais il va signer avec cet éditeur, bien sûr ! Et empocher ce chèque de 50.000 euros !

Alice – C’est vrai que pour la librairie, ce serait bien aussi…

Josiane revient avec le jerricane à la main. On ne prête pas attention à lui. Il se déverse le contenu du jerricane sur la tête. Tout le monde le regarde, interloqué.

Alban – Je crois que là, je tiens un scoop.

Catherine – Mais il faut l’arrêter !

Charles – C’est du Champomy…

Josiane sort un briquet et tente de mettre le feu à ses vêtements, évidemment sans succès.

Alban – C’est la première fois que je vois quelqu’un essayer de s’immoler par le feu avec du Champomy… C’est un happening que vous avez organisé spécialement pour le lancement de ce livre, afin d’alerter le public sur la mort programmée des librairies de quartier ?

Charles – Allez viens, Josiane…

Charles le prend par le bras et l’emmène. Stupeur générale.

Alice – Tout va bien. Ce n’était qu’un conseiller bancaire dépressif à la recherche de son quart d’heure de célébrité.

Brigitte – C’est dingue, quand même. Il aurait pu mettre le feu. Avec tout ce papier autour de nous.

Vincent – Les livres numériques, au moins, c’est comme les fenêtres en PVC. Ce n’est pas inflammable.

Gérard traverse alors la scène pour se diriger vers le bar, tenant toujours sa mallette à la main. Au beau milieu, il se fait bousculer par Jacques qui marche sans regarder devant lui.

Jacques – Oh pardon…

La mallette s’ouvre et des liasses de billets s’en échappent, sous le regard interloqué de presque tous les présents.

Gérard – Excusez-moi…

Sans se démonter, Gérard ramasse les billets, et dans le silence général, les remet dans la mallette qu’il referme.

Alban – C’est la première fois que je couvre une séance de dédicace dans une librairie de quartier. Je ne pensais pas que c’était aussi mouvementé…

Alice – Et encore, ce soir, c’est plutôt calme… Vous ne voulez vraiment pas boire quelque chose ?

Alban – Si, je veux bien maintenant…

Alice lui tend une coupe, que Alban vide machinalement.

Alban – C’est même étonnant qu’après s’être arrosé avec ça, il n’ait pas vraiment flambé…

Charles revient.

Marguerite – Alors ?

Charles – Ça va, il va se reposer un peu…

Marguerite – Je parlais de ton bouquin !

Charles – J’ai décidé de ne pas signer.

Gérard – C’est un esprit d’indépendance qui vous honore…

Marguerite – On ne vous a rien demandé, à vous !

Consternation générale

Brigitte – Tu plaisantes, papa ?

Charles – Il y a encore dix ans, peut-être. Cela m’arrive au moment où je n’en ai plus envie. Je préfère rester libre. Le système n’a pas voulu de moi. Maintenant c’est moi qui ne veux plus de ce système. J’ai près de soixante ans, je ne cours plus après l’argent ou la gloire.

Marguerite – En ce qui concerne l’argent, parle pour toi…

Charles – Je ne confierai pas mon livre à ces éditeurs poussiéreux qui m’ont toujours ignoré jusque là parce que je ne faisais pas partie du club germanopratin.

Brigitte – Germanopratin ?

Vincent – Du Paris Saint Germain, si tu préfères…

Charles – Et puis ne veux pas que l’écriture devienne pour moi un métier, même si c’est un métier bien payé.

Marguerite – Tu me déçois, Charles…

Vincent – Tu nous déçois beaucoup…

Brigitte – Tu nous as toujours tous beaucoup déçus.

Marguerite – Tu préfères rester un raté, c’est ça ?

Charles – Oui, je crois que c’est ça en fait. Avec le temps, j’ai fini par découvrir qu’il y avait une certaine grandeur à vouloir rester un raté.

Brigitte – C’est un égoïste…

Marguerite – Je divorce, Charles… J’en ai assez de tes grands airs et de tes petites phrases… (Désignant Gérard) Et pas la peine de te ruiner en détective privé. Tout le monde sait bien ici que je couche avec l’adjoint au maire…

Brigitte – Tu couches avec l’adjoint au maire ?

Vincent – Qui ne couche pas avec l’adjoint à la culture…

Alban – Mais c’est l’adjoint à la voirie…

Jacques – Je le remplace…

Fred – Moi je trouve que c’est très tendance l’open data. Hadopi, tout ça, c’est has been…

Charles – Tu as raison Fred. Je te prends comme webmaster. On va faire notre propre site, et je proposerai tous mes romans en téléchargement gratuit ! Comme ça, même les Chinois pourront connaître ma part d’ombre ! Hein, Vincent ?

Vincent – Mais alors ça ne va rien te rapporter !

Charles – Ça me rapportera la gloire !

Fred – On va niquer le système, Pépé !

Alban – Si vous cherchez une attachée de presse…

Gérard – Il a un petit goût de gaz de schiste, ce champagne, je me trompe ?

Jacques – Il paraît que le sous-sol de la Champagne en regorge.

Vincent s’approche de Gérard .

Vincent – J’ai cru comprendre que vous aviez des économies à placer. Je peux vous recommander un bon investissement ? Le marché de la fenêtre en PVC explose complètement en Chine en ce moment…

Gérard – Désolé, mais je préfère le bois exotique… Vous m’excusez un instant ? (Il se dirige vers Charles) Alors c’est votre premier roman ?

Charles – Oui. J’imagine que vous ne l’avez pas lu non plus.

Gérard – Non, mais ça me donne envie de le faire.

Charles lui tend un livre.

Charles – Tenez, voilà un exemplaire. Je vous en fais cadeau si vous acceptez de le prendre sans dédicace. Je me rends compte que je ne suis pas du tout fait pour ce genre d’exercice…

Gérard – Merci… Je pensais croiser ici l’adjoint à la culture…

Charles – Oui, en effet. Mais apparemment il a été remplacé au pied levé par l’adjoint aux poubelles. Excusez-moi…

Il se dirige vers Alice. Gérard sort.

Charles – Je peux vous demander votre numéro de téléphone ?

Alice – Pourquoi faire, puisque je suis à vos côtés ?

Charles lui tend son portable.

Charles – Allez-y !

Alice entre son numéro sur le portable de Charles. Charles regarde l’écran.

Charles – 13% de compatibilité…

Alice – Ce n’est pas très encourageant ?

Charles – Alors pourquoi est-ce que j’ai quand même envie de tenter ma chance ?

Alice – Nous pourrions partager le même portable. Ce qui fait que la somme de nos numéros respectifs serait strictement identique…

Sourires complices. Josiane revient. Alban s’approche de lui.

Alban – Alors mon brave ? Qu’est-ce qui vous a poussé à commettre ce geste désespéré ? Ça ferait peut-être un bon article pour mon journal…

Josiane – Je vais tout vous expliquer…

Le portable de Alban sonne.

Alban – Excusez-moi un instant… Oui, oui, j’arrive… Ok, à tout de suite… (À Josiane) Je suis désolé, mais là je ne vais pas avoir le temps là… Je vous recontacte ?

Alban s’apprête à partir. Eve, la cliente, revient.

Eve – Je suis vraiment désolée, mais le compatible que vous m’avez vendu ne marche pas avec mon imprimante…

Alice – Ah… La compatibilité, ce n’est pas une science exacte.

Eve – Contrairement à la comptabilité.

Alice – Nous allons voir ça…

Le portable de Charles sonne.

Charles – Allo ? Oui… Attendez une minute, je vous prie… (À Alice) C’est un producteur qui veut adapter mon roman pour en faire un film. Il pense à Gérard Depardieu pour le rôle principal… (À son interlocuteur téléphonique) Je vous passe mon agent…

Il passe le téléphone à Alice, surprise et flattée.

Alice – Oui… Oui, je suis l’agent de Jérôme Quézac… Oui, bien sûr mais… Je ne vous cacherais pas que nous avons déjà une autre proposition assez alléchante. D’accord… Très bien… Merci… Alors à bientôt… (Elle raccroche) Il propose le double de ce que nous propose l’autre producteur.

Fred – Quel autre producteur ?

Charles – Et alors ?

Alice – J’ai accepté…

Charles – Quelle aventure…

Les autres sont sidérés.

Alice – Le double c’est génial !

Charles – Mais le double de quoi ?

Eve s’approche de Charles mais elle est interceptée par Jacques.

Jacques – Vous permettez que je vous offre un verre ?

Eve – Pourquoi ? Le buffet est payant ?

Eve poursuit son chemin vers Charles.

Eve – J’ai entendu votre conversation… Alors c’est vous Jérôme Quézac ? Justement, j’avais téléchargé votre roman sur Amazon parce que j’ai vu qu’il était en tête des ventes…

Charles – Vous l’avez lu ?

Eve – Pas encore. Je déteste lire sur écran. Mais je ne savais pas qu’il était édité sur papier… Sinon je ne me serait pas ruinée en cartouche d’encre pour mon imprimante. Vous pouvez me dédicacer un exemplaire ?

Charles – Mais bien sûr… Quel est votre prénom.

Eve – Eve.

Il prend un livre sur la pile, griffonne une dédicace sur la page de garde, et lui tend le roman.

Charles – Et voilà Eve. Vous pourrez le lire sur la plage…

Eve – Merci…

Charles – Votre coiffeuse ne vous a pas fait trop attendre ?

Eve – Les coiffeuses, vous savez… Elles sont tellement bavardes. Avec tout ce qu’on entend chez le coiffeur, je vous assure qu’on pourrait écrire un roman.

Charles – Il faudrait que j’y aille plus souvent alors…

Eve – Tenez, par exemple, à ce qu’on m’a raconté tout à l’heure, la patronne du salon aurait un amant…

Charles – Non ?

Eve – En tout cas bravo pour votre roman !

Marguerite approche.

Marguerite – C’est mon mari…

Charles – C’était, Marguerite… C’était mon mari…

Charles se détourne de Marguerite.

Fred – Je suis son manager… Je peux vous aider ?

La mère de Fred semble offusquée.

Eve – M’aider ?

Fred – Vous pourriez commencer par me donner votre numéro de téléphone, au cas où ?

Eve – Ah oui, bien sûr…

Fred – Je vous écoute.

Eve – 01 47 20 00 01.

Fred – 84% ! Excellent…

Eve – C’est le numéro de Jean Mineur.

Fred – Jean Mineur… Ah mais moi, je suis majeur, je vous assure… Enfin, je le serai dans quelques mois…

Sourire amusé de Eve.

Catherine – C’est une application qu’a inventée mon neveu. Le degré de compatibilité amoureuse basée sur l’analyse comparée des numéros de téléphone de chacun.

Gérard – Je ne sais pas si ça marche, mais c’est marrant.

Catherine – De toute façon, l’amour, on ne sait jamais trop à quoi ça tient, alors pourquoi pas la numérologie.

Gérard – Vous me laisserez votre numéro de portable ?

Catherine – Vous allez rire, mais je n’en ai pas…

Échange de sourires.

Charles – Alors Alice, heureuse ?

Alice – Très…

On sent l’auteur très proche de la libraire. Josiane s’approche, remis à neuf dans son costume cravate.

Josiane – Désolée, mais c’est la fin de ma pause déjeuner. Si je ne veux pas être en retard. Mais je crois que ça m’a fait du bien de pouvoir discuter un peu avec vous tous…

Alice – Tant mieux, tant mieux…

Charles – Moi aussi, ça m’a fait plaisir de te voir, Josiane… Tu m’appelles si tu as un coup de mou, promis ?

Josiane – Promis.

Charles – Au fait, je ne t’ai même pas dédicacé mon livre !

Charles prend un livre sur la pile, griffonne quelques mots en première page et le tend à Josiane qui lit la dédicace

Josiane – À mon amie Josiane… Merci, c’est gentil…

Josiane s’en va. Charles n’ose même pas regarder Alice.

Charles – Eh oui… Ce n’est pas toujours évident de trouver un petit mot original pour chacun…

Charles s’éloigne avec Alice.

Catherine (à Gérard) – Vous êtes vraiment détective privé ?

Gérard – Non.

Catherine – Ne me faites pas languir plus longtemps, je pourrais me lasser.

Gérard – Disons que je suis dans les affaires.

Catherine – Et les affaires marchent plutôt bien apparemment.

Gérard – Quand on sait prendre des risques et qu’on a un peu d’imagination… D’ailleurs, il ne le sait pas encore, mais je vais racheter son application à Fred.

Catherine – Alors il va vraiment devenir millionnaire ?

Gérard – Je lui en donnerai quelques centaines d’euros. En revanche, je lui proposerai un poste recherche et développement dans la start up que je viens de créer aux îles Caïmans. Son idée est complètement idiote, mais au moins il a des idées.

Catherine – Les îles Caïmans… Alors c’était ça, votre part d’ombre…

Gérard – Je vous avais dit que vous seriez déçue quand vous sauriez qui j’étais…

Catherine – Je n’ai pas dit que j’étais déçue.

Gérard – Ça vous dirait une place à l’ombre sous mon parasol ?

Catherine – Aux îles Caïmans ? J’ai un peu peur des vieux crocodiles…

Gérard – Dans mon paradis fiscal, il y a juste quelques requins. Mais personne ne va aux îles Caïmans pour ses plages, n’est-ce pas ? Et j’ai ma propre piscine… Alors c’est oui ?

Catherine – Pourquoi pas ? J’entrerai au couvent juste après… Mais qu’est-ce qui vous a amené dans cette librairie aujourd’hui ?

Gérard – Le destin, sans doute. Et une valise de billets que je devais remettre à l’adjoint à la culture de votre charmante ville. Mais apparemment, il n’a pas pu venir…

Catherine – Il a dû avoir un empêchement… Je vous savais ami des arts et des lettres. Je vous découvre aussi mécène. Vous seriez un bon candidat pour la Légion d’Honneur.

Gérard – Ne le répétez à personne, mais il s’agit plutôt en l’occurrence d’une obscure affaire de financement occulte, de fraude fiscale et de blanchiment d’argent.

Catherine – Oui, c’est bien ce que je disais.

Gérard – Mais vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous faisiez.

Catherine – Je suis inspectrice à la brigade financière. On est payé une misère, vous savez… Mais moi aussi j’allais vous proposer une place à l’ombre…

Gérard – Vous cachez bien votre jeu.

Catherine – Je vous passe les menottes tout de suite, ou on attend d’être dehors ?

Gérard – Les menottes, c’est juste le symbole de l’amour qui va nous unir pour la vie, n’est-ce pas ?

Catherine – Laissez-moi garder encore quelques minutes ma part de mystère…

Ils sortent tous les deux. Arrive Sofia, qui se dirige vers Alice.

Sofia – Alice ?

Alice – Oui.

Sofia – Je suis Sofia. Je viens au sujet de l’annonce.

Alice – Ah oui…

Sofia – Vous n’avez pas l’air ravie de me voir. Je vous dérange ?

Alice – Non, non, pas du tout. Mais vous savez, cette librairie c’était toute ma vie. Alors m’en séparer… Enfin, il faut savoir tourner la page ! Vous avez déjà une certaine expérience de ce genre de commerce ?

Sofia – J’ai fait des études de philosophie, et mes parents tenaient une épicerie.

Alice – Au bout du compte, vendre des navets ou des torchons écrits par la dernière célébrités médiatiques à la mode… Et croyez-moi, pour tenir une librairie, de nos jours, être un peu philosophe, ça ne peut pas nuire… Je vous offre un verre pour célébrer ça ?

Sofia – Pourquoi pas…?

Noir. Aménagement du décor. Éventuel entracte.

 

ACTE 2

La devanture de la même boutique, avec la porte d’entrée au milieu. D’un côté des cageots de fruits et légumes disposés sur des présentoirs. De l’autre des caisses contenant des livres façon bouquiniste. Près de la porte une balance. Pour l’heure le devant de la scène, qui figure un trottoir ou une place, est vide. Arrive Josiane, tirant un chariot à roulettes. Elle se plante devant les primeurs et se met à les inspecter. Elle prend une banane, la tâte et, insatisfaite du résultat de sa palpation, la remet en place. Catherine arrive à son tour.

Catherine – Faut pas vous gêner !

Josiane – Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Catherine – Vous tripotez cette banane, et vous la reposez dans le cageot…

Josiane – Et alors ? Moi les bananes, je les aime bien fermes, je n’ai pas le droit ?

Catherine – Avouez que ce n’est quand même pas très hygiénique pour celles qui passent derrière !

Josiane – Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Catherine – Si vous avez les mains sales…

Josiane – Les mains sales ! (Changeant de ton du tout au tout) Tiens justement je viens de lire le livre…

Catherine – Quel livre ?

Josiane – La pièce de théâtre ! De Jean-Paul Sartre.

Catherine – Ah oui… Et alors, qu’est-ce que vous en avez pensé ?

Josiane – Entre nous, ce n‘est pas bien fameux…

Catherine – Sartre, ça a beaucoup vieilli.

Josiane – On ne devrait pas laisser les philosophes écrire des pièces de théâtre.

Catherine – Si vous vous voulez mon avis, on ne devrait pas non plus les laisser écrire des traités de philosophie…

Josiane – Est-ce que Socrate a écrit Le Banquet ou La République ?

Catherine – Pas plus que Dieu n’a écrit l’Ancien Testament ou Jésus Christ le Nouveau.

Josiane – Depuis Héraclite, on n’a rien inventé…

Catherine – Non… Mais malheureusement, on a beaucoup écrit…

Josiane – Beaucoup trop !

Catherine – Les livres de philosophie sont de plus en plus épais, pour un contenu de plus en plus mince.

Josiane – Et de plus en plus fumeux ! Pour allumer le feu, ça va encore, mais pour emballer les légumes… Les feuilles ne sont pas assez larges…

Catherine – Depuis les grecs, la philosophie va de mal en pis.

Josiane – Un tas de bouquins complètement creux empilés depuis des millénaires dans nos bibliothèques poussiéreuses…

Catherine – La philosophie est une construction hasardeuse.

Josiane – Si on arrivait à escalader ce château de cartes sans se casser la gueule, on atteindrait sûrement les régions les plus hautes de la stratosphère.

Catherine – Pour ne pas dire le vide intersidéral.

Josiane – La philosophie est une imposture. Je ne sais plus qui a dit que nous étions des nains juchés sur des épaules de géants…

Catherine – Bernard de Chartres.

Josiane – C’est ça… Mais ça ne vaut que pour les disciplines scientifiques, qui impliquent une idée de progrès. Or la philosophie n’est pas une science, mais une opinion !

Catherine – Les philosophes d’aujourd’hui ne sont que des nains juchés sur les épaules de tous les nains qui les ont précédés.

Josiane – Ça me fait penser à ces pyramides humaines que les catalans montent dans les rues pendant leurs fêtes folkloriques. Les plus grands sont en dessous et les plus petits tout en haut.

Catherine – Hélas, les pyramides de nains, c’est beaucoup moins esthétiques que les pyramides d’Egypte.

Josiane – Et beaucoup moins stable.

Catherine – Sans compter que tout ce que font les catalans n’est pas forcément un exemple à suivre.

Josiane – Se monter dessus les uns sur les autres en pleine rue comme ça… Avec les plus jeunes qui grimpent sur les plus vieux… Il faut vraiment être catalans…

Catherine – Ça peut même être dangereux, ces pyramides des âges…

Josiane – Je crois qu’ils appellent ça des châteaux, en Espagne.

Catherine – Et les catalans français, ils font des châteaux aussi ?

Josiane – Oh, je ne crois pas quand même…

Catherine – En France, ça doit être interdit… Bon alors vous la prenez, cette banane ?

Josiane – Je vais plutôt prendre celle-là, elle est plus verte.

Catherine – Moi les bananes, je les aime bien mûres.

Josiane – Chacun son goût…

Catherine se met elle aussi à examiner l’étalage.

Catherine – Je vais prendre une livre de carottes, moi…

Josiane – C’est pour faire une soupe ou des carottes râpées ?

Catherine – Je vous en pose des questions, moi ?

Josiane – Vous avez raison, les questions, c’est à Sofia qu’il faut les poser…

Catherine – Il vaut mieux s’adresser au Bon Dieu qu’à ses Saints…

Josiane (appelant) – Sofia !

L’épicière apparaît, sortant de son échoppe.

Sofia – Mesdames… Que puis-je faire pour vous ?

Catherine (lui tendant les carottes) – Tenez, Sofia, vous pouvez me peser ça ?

Josiane – Eh, il ne faut pas vous gêner ! J’étais avant vous, non ?

Catherine – Je pensais que vous n’aviez pas encore fait votre choix… Vous ne voulez pas les tâter encore un peu, ces bananes ?

Josiane hausse les épaules et tend ses bananes à Sofia.

Josiane – Voilà…

Sofia prend les bananes que lui tend Josiane et les pose sur la balance.

Josiane – Je voulais aussi vous poser une question…

Sofia – Allez-y…

Josiane – Alors… Attendez, je l’ai noté sur ma liste de course… (Elle sort un papier froissé, le déplie laborieusement et le lit) Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Sofia – Et tout ça pour le prix d’une livre de bananes…

Josiane – Vous nous avez toujours dit que toutes les questions se valaient !

Sofia – Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien…

Josiane – Alors ?

Sofia – En réalité, la réponse est très simple.

Catherine – Vous permettez que j’écoute aussi ?

Josiane – Mais je vous en prie…

Sofia – Lorsqu’une question d’ordre philosophique ne peut à l’évidence trouver aucune réponse, c’est forcément que la question est mal posée.

Josiane – C’est évident…

Sofia – Ou encore que la question a été délibérément formulée de façon à ne rendre possible aucune réponse.

Josiane – Euh… Oui.

Sofia – Tout d’abord pourquoi ?

Catherine – Pourquoi quoi ?

Sofia – Le pourquoi de la question « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ».

Catherine – Ah oui, bien sûr…

Josiane – Eh ! Je vous ai dit que vous pouviez écouter la réponse de Sofia, mais c’est à moi qu’il parle, d’accord ? Ce sont mes bananes après tout, occupez-vous de vos oignons ! Ou de vos carottes…

Sofia – Ça y est ? Je peux continuer ?

Catherine – Excusez-moi…

Sofia – Donc le pourquoi, dans cette question, pose déjà problème. Il suppose que l’existence du monde devrait absolument avoir une finalité, et qui plus est une finalité humainement concevable parce qu’elle se confondrait avec la finalité propre de l’humanité.

Catherine – Ce qui à l’évidence est un point de vue très anthropocentrique.

Sofia – L’homme n’est qu’une partie de l’univers, et il est évident que la partie ne peut pas comprendre le tout.

Josiane – Bien sûr…

Sofia prend une orange dans un cageot.

Sofia – Prenez cette orange, imaginez que ce soit le berceau de l’humanité et que nous en soyons les pépins. Pensez-vous sérieusement que ces pépins pourraient comprendre quelque chose à la façon dont tourne la boutique ?

Josiane – Non, évidemment…

Sofia – Moi-même, qui en suis la patronne, je me demande parfois comment elle tourne, cette boutique…

Josiane – Et pourtant, elle tourne.

Catherine – Je ne sais plus qui disait « La Terre est bleue comme une orange »…

Josiane – Quel rapport ? On parle des pépins, là !

Sofia – Plantez ce pépin, il deviendra un oranger qui produira d’autres oranges. Avec quelques manipulations génétiques ou poétiques, vous pourrez toujours faire des oranges bleues. Mais un pépin d’orange ne produira jamais un bananier.

Josiane – Et surtout : un pépin d’orange n’ouvrira jamais un magasin de primeurs.

Sofia – Venons-en maintenant au « rien » inclus dans cette question : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Josiane – Tout à fait.

Sofia – Rien est quelque chose qui n’existe pas, nous sommes bien d’accord ?

Josiane – Comment ne pourrait-on pas être d’accord avec ça ?

Sofia – Il en résulte donc que se demander si rien pourrait exister à la place de quelque chose est une contradiction dans les termes.

Catherine – Ce que les philosophes appellent un sophisme.

Josiane lui lance un regard incendiaire, et Catherine fait profil bas.

Sofia – En réalité, rien est un concept vide de sens. Puisque rien n’existe pas, pourquoi en parler comme d’une possible alternative à quelque chose ?

Josiane – Cela va de soi…

Sofia – Rien est une illusion inventée par ceux qui, comme les tenants de toutes les religions monothéistes, veulent nous faire avaler le mythe de la création.

Josiane – Mythe impliquant l’idée d’un commencement avant lequel il n’y avait rien.

Sofia – Une idée qui, vous l’avouerez, est d’une rare naïveté.

Catherine – Pourquoi cela ?

Sofia – Mais parce qu’il est évident que si quelque chose existe, ce quelque chose a toujours existé sous une forme ou une autre !

Josiane – Comme dit Lavoisier : « Rien ne se perd, ne se crée, tout se transforme ».

Sofia – Vous savez que j’ai pour principe de ne jamais faire de citation…

Catherine – Comme Socrate.

Josiane – Qui Socrate aurait-il bien pu citer ?

Catherine – Les présocratiques…

Josiane – Et les présocratiques ?

Catherine – Personne.

Josiane – Et pourtant, ils ne disaient pas que des conneries !

Sofia– Quant à la notion de commencement elle n’a été inventée par l’homme que pour tenter de mettre l’univers en conformité avec sa propre vision anthropocentrique du monde.

Josiane – Je vois : Puisque l’homme naît et meurt, il devrait absolument en être de même pour l’univers.

Sofia – Et pourquoi pas d’ailleurs ! À condition de postuler qu’il n’y a pas de naissances seulement des renaissances, et pas de morts mais seulement des remords.

Catherine – Que le temps n’est pas linéaire mais circulaire, que le big bang est un mouvement perpétuel, et l’univers un moteur à explosion !

Sofia – Pourquoi entre deux hypothèses choisir systématiquement la moins probable, sous prétexte qu’elle correspond mieux aux limitations de notre pensée mythologique étriquée ?

Josiane – Pour ensuite s’étonner que les questions qu’engendrent cette improbable hypothèse ne peuvent que rester insolubles…

Sofia – Sauf à inventer d’autres mythologies pour expliquer ces mystères, et ainsi de suite. Cette longue errance de la pensée qu’on appelle les religions.

Catherine – Les philosophies orientales, tout du moins, sont parvenues à éviter cet écueil… Vous êtes donc bouddhiste ?

Sofia – Je le serai peut-être si le bouddhisme n’avait pas réussi lui aussi, à partir d’une conception du monde sans transcendance, à inventer malgré tout cet effroyable système d’oppression qu’est celui des castes.

Josiane – Une autre façon de justifier les privilèges des maîtres, en faisant miroiter à leurs esclaves que dans une autre vie, au lieu d’être la plaie ils seront le couteau. Pour citer Baudelaire…

Catherine – Lorsqu’il s’agit d’asseoir leur domination sur les masses, les religions ne manquent jamais d’imagination.

Josiane – Hélas, pour la religion comme pour la philosophie, passé les précurseurs parfois sincères, on passe sans transition à la décadence et la récupération.

Catherine – Et puis les religions ne peuvent pas s’empêcher de verser dans le folklore pour attirer le chaland.

Josiane – Sans parler du fait qu’elles engendrent toujours un art kitch d’un extrême mauvais goût.

Catherine – Personnellement, pour moi, entre la Chapelle Sixtine et la Grotte de Lascaux, il n’y a pas photo…

Catherine – Le Catholicisme Romain est à Jésus Christ ce que le Stalinisme bureaucratique est à Karl Marx.

Josiane – Et le Vatican est son Kremlin.

Sofia – Certains hommes ont toujours trouvé avantage à poser des questions sans réponse…

Catherine – Justement, à ce propos, je voulais vous demander si…

Josiane – Quand ce sera votre tour, d’accord ?

Sofia – Finissons-en avec le dernier élément de cette question : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Quelque chose. C’est tout ce qui reste quand on a éliminé tous les éléments parasites contenus dans cette interrogation, qui du coup devient une affirmation. Quelque chose : voilà tout ce que l’on peut dire.

Josiane – Mais est-ce encore bien nécessaire de le dire ?

Catherine – Ça me rappelle l’histoire de Fernand Reynaud à propos de ce slogan publicitaire, là : « Ici on vend de belles oranges pas chères »… Une fois retiré tout ce qui est tautologique dans cet argumentaire de vente, il ne reste plus que l’évidence des oranges.

Sofia – Fernand Reynaud était le plus grand philosophe de tous les temps…

Catherine – Alors finalement, on en revient à la phrase de Descartes : Je pense donc je suis…

Sofia – C’est là encore une phrase tautologique empreinte d’un grand égocentrisme. Et pourquoi pas je pense donc je pense ? Ce n’est pas nous qui pensons. C’est le monde qui se pense à travers nous. Et il faut croire que le monde pense souvent de travers, lui aussi…

Un temps pendant lequel les deux femmes mesurent la profondeur de tout ce qui vient d’être dit.

Josiane – C’est quand même incroyable que vous vous appeliez Sofia… C’est un prénom prédestiné, non ? (À Catherine) Sofia, c’est la sagesse, en grec.

Catherine – Oui, merci, je sais…

Sofia– Ai-je répondu à votre question ?

Josiane – Absolument, Sofia.

Sofia (revenant aux bananes de Josiane sur la balance) – Une livre… (Il prend un bouquin dans un cageot et l’ajoute sur le plateau de la balance) Et un livre de plus qui fait le kilo.

Josiane – Qu’est-ce que c’est ?

Sofia – Le Discours de la Méthode. C’est tellement idiot que c’en est presque drôle. Question suivante ?

Catherine – Maintenant, je ne sais pas si…

Sofia – Allez-y, nous verrons bien…

Catherine – Voilà, je… Allez, je me lance… Est-ce que Dieu existe ?

Socrate et Josiane lui lancent un regard navré.

Sofia – Je croyais avoir déjà répondu à cette question…

Catherine (penaude) – Oui, c’est ce que je me disais aussi, mais… (À Josiane) Si vous n’aviez pas posé votre question avant la mienne, aussi ! C’est facile, maintenant de me faire passer pour une imbécile…

Sofia – Allons, allons, je vais répondre à votre question malgré tout.

Catherine – Merci…

Catherine lance un regard mauvais à Josiane.

Sofia – Est-ce que Dieu existe ? Selon qui la pose, c’est une question d’une extrême stupidité, ou d’une grande perversité.

Catherine – Je ne suis pas sûre de vous suivre…

Sofia – Se demander si Dieu existe suppose qu’on ait au préalable défini ce qu’est Dieu. Comment se demander si quelque chose existe alors qu’on ne sait pas ce que c’est ? Or je vous mets au défi de me donner une définition de Dieu autre que Dieu est Dieu.

Embarras de Catherine, et regard ironique de Josiane.

Catherine – Oui, oh, ça va…

Sofia – Dieu étant considéré comme un concept qu’aucun autre concept ne peut définir, la seule chose qu’on puisse se demander à propos de Dieu c’est s’il existe ou non. Mais se demander si Dieu existe est aussi la seule façon de faire exister ce concept de façon hypothétique. Vous me suivez, cette fois ?

Catherine – J’essaie…

Sofia – Les licornes existent-elles ? Répondez !

Catherine – Les licornes ? Eh bien… Non, évidemment.

Sofia – Et malgré cela, se demander si les licornes existent, c’est déjà leur donner une existence virtuelle. On peut dès lors raconter à propos des licornes des histoires à dormir debout, en faire des livres pour enfants et même peindre des tableaux exposés dans les musées. Vous avez déjà vu au Louvre des tableaux représentant des dinosaures ?

Catherine – Ma foi non.

Sofia – Et pourtant les dinosaures, eux, ont vraiment existé. Pour les hommes, une fable récente a souvent plus de réalité qu’une lointaine vérité.

Josiane – Donc Dieu existe dans l’imaginaire de l’homme qui l’a créé, autant que les licornes.

Sofia – Quant à savoir si Dieu existe, cela revient à se demander si on a besoin de cette hypothèse pour appréhender le monde tel que nos pauvres moyens nous permettent de l’appréhender.

Catherine – Et ?

Sofia – C’est là où j’ai déjà répondu à cette question.

Josiane – L’idée de Dieu n’est nécessaire que si on adhère à cette improbable hypothèse d’un temps linéaire, supposant un commencement et une création du monde par une cause première et pour une finalité dernière.

Catherine – Donc Dieu n’existe pas et Pascal a perdu son pari…

Sofia – C’était un pari stupide…

Josiane – Un temps circulaire… Alors la création du monde, c’est un peu le problème de l’œuf et de la poule.

Sofia – C’est la poule qui philosophe (Prononcé à la manière de « qui fait les eufs »)… Mais le dindon de la farce, c’est vous… Vous les prenez ces carottes ?

Josiane – Oui, oui, bien sûr…

Sofia pèse les carottes.

Sofia – Une livre… (Il prend un bouquin dans un cageot et l’ajoute sur le plateau de la balance) Et un livre de plus qui fait le kilo.

Catherine – Qu’est-ce que c’est ? Les Pensées de Pascal ?

Sofia – C’est un livre de cuisine. Cela vous sera beaucoup plus utile pour savoir comment cuisiner ces carottes, croyez-moi…

Josiane lui tend quelques pièces. Sofia les prend.

Sofia – Mesdames…

Sofia rentre dans sa boutique, laissant les deux femmes sans voix.

Catherine – Quel femme !

Josiane – Ça on peut dire qu’elle a su élever le commerce des primeurs au rang d’une maïeutique.

Catherine – Bon ben je vais aller faire ma soupe.

Josiane – Tiens je ne sais pas ce que j’ai fait de mon chien, moi… Vous ne l’auriez pas vu, par hasard ?

Catherine – Je ne savais même pas que vous aviez un chien…

Josiane – Dieu !

Catherine – Votre chien s’appelle Dieu ?

Josiane – Lui au moins, je suis sûre qu’il existe. Et quand je l’appelle, il vient.

Catherine – La preuve…

Josiane – Dieu ! Viens ici mon chien.

Catherine – Il n’y a que la foi qui sauve…

Josiane – Où est-ce qu’il est encore passé, ce clébard. Je vais te ramener à la SPA moi, tu vas voir, ça ne va pas être long…

Josiane – Bon allez je vous laisse… À la revoyure…

Catherine s’en va. Josiane s’éloigne aussi en continuant à appeler son chien.

Josiane – Allez, aux pieds ! Je ne vais pas me mettre à genoux, quand même ! Dieu ! Tu vas voir la trempe que je vais te mettre si je t’attrape…

Fred arrive, look de racaille, et l’air sur le qui vive. Il porte un bonnet. Après avoir regardé à droite et à gauche, il baisse sur ses yeux son bonnet qui s’avère être une cagoule, sort de sa poche un revolver et pénètre dans la boutique. Il ne se passe rien pendant quelques instants. On entend un chien aboyer, un crissement de pneu, puis plus rien. Fred ressort, l’air penaud. Il n’a plus sa cagoule, et il est suivi par Sofia, qui tient le revolver par le canon.

Sofia – Allez, pour une fois, je me laisserai aller à une citation, mon jeune ami. Vous connaissez le proverbe : Qui vole un œuf vole un bœuf ?

Fred – Mon instituteur nous le répétait souvent, à l’école, pendant les leçons de morale.

Sofia – Visiblement, vous n’avez pas bien retenu la leçon…

Fred – Je suis vraiment désolé, Madame.

Sofia – Et à votre avis, que veut dire cette maxime ?

Fred – Je ne sais pas, moi… Il n’y a que le premier pas qui coûte… On commence par voler un œuf, et ensuite on vole le bœuf tout entier…

Sofia – Donc ?

Fred – Donc il vaut mieux ne jamais rien voler, même un œuf…

Sofia – C’est sans doute l’interprétation de ce proverbe que vous donnait votre instituteur, en effet.

Fred – Ce n’est pas ça que ça veut dire ?

Sofia – On peut voir ça comme ça, oui… Mais ça peut aussi vouloir dire le contraire.

Fred – Le contraire ?

Sofia – Qui vole un œuf, vole un bœuf, cela signifie aussi que voler un œuf, c’est la même chose que de voler un bœuf, n’est-ce pas ? Que c’est aussi grave…

Fred – Euh… Oui…

Sofia – Après l’école, je suis sûre que vous alliez au catéchisme, je me trompe ?

Fred – J’ai même été enfant de chœur… C’est d’ailleurs là que j’ai commencé à voler du vin de messe…

Sofia – Et que disent les Tables de la Loi à propos du vol ?

Fred – Tu ne voleras point… Je crois me souvenir que c’est le Septième Amendement…

Sofia – Le Septième Commandement, en tout cas. Le Septième Amendement, dans la Constitution Américaine, c’est le droit à un procès équitable. Mais ça revient à peu près au même, c’est vrai.

Fred – Un procès équitable…

Sofia – Quoi qu’il en soit, la Bible ne dit pas « Tu ne voleras pas un œuf et encore moins un bœuf ». La Bible ne fait pas dans le commerce de détail. Tu voles un œuf ou tu voles un bœuf, c’est le même tarif, quelle que soit la taille du bœuf. C’est un péché mortel et point barre. Croix de bois, croix de fer, si tu voles tu vas en enfer, pas vrai mon garçon ?

Fred – Oui Monsieur…

Sofia – Et du point de vue du code pénal, c’est pareil. Un vol c’est un vol. La sanction est exactement la même quel que soit le montant du butin, non ?

Fred – J’imagine…

Sofia – Si c’est un vol à main armée, ce sont les assises. Et en cas de récidive, c’est la perpétuité…

Fred – La… Ah, oui, quand même…

Sofia – Tu crois que c’est bien malin de risquer perpète pour les quelques dizaines d’euros que tu aurais trouvé dans mon tiroir caisse ?

Fred – Non, pas très…

Sofia – Bien… Tu commences à devenir raisonnable… Alors tu vois la banque, là-bas ?

Fred – Oui Monsieur…

Sofia – Quitte à risquer de finir ta vie en prison, tu ne crois pas qu’il vaudrait mieux repartir avec le contenu de son coffre ?

Fred – Si, bien sûr…

Sofia – Un peu d’ambition, que Diable ! Il faut voir plus grand, mon vieux ! Mais attention, sans violence inutile. Parce que pour le cinquième amendement, c’est idem. Tu ne tueras point, on ne précise pas que ça te coûtera moins cher si le type que tu as refroidi n’était de toute façon pas bien fréquentable, et que personne ne le regrettera…

Fred – J’ai compris Monsieur, je vous jure…

Sofia range l’arme dans sa poche.

Sofia – Allez, je garde ton revolver pour l’instant…

Fred – Je peux m’en aller alors ? Vous n’allez pas appeler la police ?

Sofia – Vas-y, mon gars. Et souviens-toi : Qui vole un œuf vole un bœuf. Alors autant voler directement un bœuf.

Fred – Un bœuf…

Sofia – Une poule, si tu préfères jouer petit bras. Au moins tu auras des œufs tous les matins, sans avoir à risquer la prison tous les jours.

Fred – Une poule, vous croyez ?

Sofia – Pourquoi tu crois qu’on parle toujours des voleurs de poules et pas des voleurs d’œufs ?

Fred – Je ne sais pas Monsieur…

Sofia – C’est sûrement comme ça qu’a commencé le capitalisme, d’ailleurs. Tu piges ? Un type a volé une poule, et il s’est mis à vendre des œufs.

Fred – Où est-ce qu’on peut voler une poule ?

Sofia – Tu as raison, les poules, c’est de plus en plus difficile à trouver, surtout en ville. Alors comme tu m’as tout l’air d’être un gland, va plutôt braquer l’écureuil…

Fred – Merci Madame.

Sofia prend un poireau sur son étalage et le tend à Fred.

Sofia – Tiens, prends ça. Ça peut toujours servir…

Fred – Merci…

Sofia – Et n’oublie pas : la propriété c’est le vol !

Fred – Oui, Madame…

Sofia – Va dans la paix du Seigneur, mon fils… (Sofia le bénit d’un signe de croix et Fred repart passablement déboussolé). Ces jeunes… On se demande ce qu’on leur apprend à l’école…

Sofia rentre dans sa boutique. Eve arrive. Elle s’arrête devant les caisses de livres et se met à les regarder. Arrive Irène, un plan à la main et qui semble perdue. Charles aperçoit Eve.

Irène – Excusez-moi, je cherche l’Impasse du Progrès… Je crois que ce n’est pas très loin d’ici, mais…

Eve – L’Impasse du Progrès ? Ça me dit vaguement quelque chose, mais je ne sais pas trop…

Irène – D’après mon plan, il faut suivre l’Allée Robespierre, et continuer sur la Rue Karl Marx jusqu’à l’Avenue Jean Jaurès. L’impasse du Progrès donnerait sur la Place de l’Amitié entre les Peuples…

Eve – Ouh là… Mais mon pauvre Madame, vous n’y êtes pas du tout. Il date de quand votre plan ?

Irène – Je ne sais pas… Mais en centre ville, les rues ne changent pas beaucoup, non ?

Eve – Les rues, non… Faites voir… (Elle prend le plan et l’examine) 1955 ! Vous vous rendez compte !

Charles – Quoi ?

Eve – Mais depuis 1955, le Mur de Berlin est tombé ! La municipalité a changé de bord et les rues ont changé de noms…

Irène – Et alors ?

Eve – Alors vous allez prendre l’Allée Louis Philippe, et continuer sur la Rue Karl Lagerfeld jusqu’à l’Avenue Jean-Paul II. L’Impasse du Progrès donne sur la Place de la Nation.

Irène – Au moins l’Impasse du Progrès n’a pas changé de nom.

Eve – Vous allez où exactement ?

Irène – Au Centre National de la Recherche Scientifique.

Eve – Impasse du Progrès ? Ah mais ça n’existe plus !

Irène – Ça n’existe plus ?

Eve – C’est l’Église de Scientologie, maintenant.

Irène – Non ?

Eve – Le CNRS, ils ont déménagé. C’est Sentier des Frères Bogdanov, maintenant.

Irène – Et c’est où, ça ?

Eve – Vous allez tout droit, première à gauche, et vous verrez le cimetière. C’est juste en face.

Irène – Bon, et bien merci alors.

Eve – Il n’y a pas de quoi…

Irène s’en va. Eve se remet à examiner les livres. Sofia sort de sa boutique.

Sofia– Vous cherchez quelque chose en particulier ?

Eve – Non, je regarde…

Sofia – Prenez votre temps… Mais je vous conseille plutôt les primeurs, ils sont de saison. Par là, sauf exception, vous ne trouverez que de vieilles idées frelatées…

Eve – Merci.

Sofia – Vous vous appelez comment ?

Eve – Eve.

Sofia – Tenez, prenez une pomme ?

Sofia prend une pomme sur un étalage, et la tend à Eve.

Eve – Merci… (Elle croque dans la pomme et continue un moment à regarder les livres) En fait, si… J’essaie de trouver un livre depuis des années… Mais ce serait un miracle que vous l’ayez.

Sofia – Les miracles, c’est ma spécialité.

Eve – Un livre qui n’est plus édité. Je regarde à tout hasard chez tous les bouquinistes devant lequel il m’arrive de passer. Mais il s’en est vendu tellement peu d’exemplaires…

Sofia – Dites toujours…

Eve – C’est un recueil de poèmes intitulé Rimes Orphelines.

Sofia – Rimes Orphelines…

Eve – Un petit livre paru à compte d’auteur il y a déjà pas mal de temps…

Sofia – Il n’y a pas de petits livres, il n’y a que de petits auteurs… Les Editions Confidentielles, c’est bien ça ?

Eve – Vous connaissez ce bouquin ?

Sofia – Je l’ai eu entre les mains il y a peu de temps, en effet. Je l’ai même feuilleté…

Eve – Et vous l’avez encore ?

Sofia – Malheureusement, je l’ai échangé la semaine dernière contre une livre de courgettes. Il faut bien payer les fournisseurs…

Eve – Ce n’est vraiment pas de chance… Et vous vous souvenez à qui vous l’avez vendu ?

Sofia – Comme les prostituées, j’ai quelques clients réguliers, mais celui-là était un occasionnel. En tout cas, je ne l’ai pas revu depuis…

Eve – Je peux vous laisser mon numéro de téléphone, au cas où ?

Sofia – Il arrive en effet que mes lecteurs me ramènent leurs bouquins une fois qu’ils les ont lus, parce qu’ils n’ont plus rien à se mettre sous la dent…

Eve lui tend sa carte de visite, qu’il prend.

Eve – Et comment ça se passe, dans ces cas-là ?

Sofia – Je leur reprend le bouquin contre une livre de primeurs.

Eve – Vous êtes un drôle d’épicière…

Sofia – Je troque, je vends, j’achète… C’est ce qu’on appelle le petit commerce… Une livre de carotte pour un livre de poche. Ça peut aller jusqu’au kilo de haricots verts pour un bouquin relié en cuir. Ou même de truffes pour une édition dorée sur tranche.

Eve – Le livre que je recherche était imprimé sur du papier recyclé…

Sofia – Ça dépend aussi du contenu, bien sûr… Le papier peut être recyclé, tant que les idées qui sont imprimées dessus ne le sont pas également.

Eve – Donc une livre de courgettes pour Rimes Orphelines.

Sofia – En fait, c’est à la tête du client… Il faut croire que celui-là m’a paru sympathique. Il m’arrive également de donner ou de refuser de vendre, vous savez. Et puis tout ce qui est rare n’est pas forcément cher. S’il n’y a aucune demande, comme pour la poésie… Vous avez lu Adam Smith ?

Eve – Non…

Sofia – C’est un économiste écossais… Pour l’économie, les écossais, il n’y a pas mieux… (Voyant que son interlocutrice a la tête ailleurs) D’accord, si je revois ce Monsieur, je vous appelle.

Eve – Merci… Et ce livre, vous dites que vous l’avez feuilleté ?

Sofia – J’ai lu quelques poèmes… Je me souviens d’un en particulier :

Le coquelicot rêve au bord du chemin, hors champ,

là où nulle moisson ne l’attend.

Imparfait comme une ébauche de fleur,

il est déjà couvert de la poussière du monde,

comme d’une farine.

Son produit n’est pas de bon pain blanc,

mais de croissant de lune.

Eve – Bravo ! Quelle mémoire… Alors ça vous a plu, ce coquelicot ? Enfin, je veux dire, pas suffisamment pour résister à l’envie de l’échanger contre une livre de courgettes, mais…

Sofia – Ça m’a paru sincère, en tout cas… Le minimum qu’on puisse demander à un livre, c’est la sincérité. Malheureusement, la plupart des bouquins qui sont édités aujourd’hui semblent avoir été concoctés en suivant la recette d’un livre de cuisine littéraire.

Eve – Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps…

Sofia – C’est ce qu’on dit en général quand on commence à s’ennuyer.

Eve – Alors à bientôt, j’espère…

Eve s’apprête à partir. Sofia prend quelque chose dans un cageot.

Sofia – Tenez… Un bouquet de persil… C’est un cadeau de la maison…

Eve – Merci, ça fait très longtemps qu’un homme ne m’avait pas offert un bouquet…

Elle s’en va. Arrive Fred, en courant, et l’air paniqué, visiblement poursuivi. Sofia comprend la situation sans qu’il soit nécessaire de prononcer un mot.

Sofia – On dirait que votre retrait à la banque s’est avéré problématique… (Fred le regarde avec désarroi) La remise, dans le fond du magasin.

Fred se précipite à l’intérieur. Jacques, le commissaire, arrive accompagné de son adjoint Vincent.

Jacques – Bonjour Madame. Je suis le Commissaire Ramirez, et voici mon nouvel adjoint Sanchez, qui nous vient directement de l’ANPE.

Sofia – Bonjour Messieurs, quel bon vent vous amène ?

Jacques – La routine, Chère Madame… Un braquage à la Caisse d’Épargne…

Sofia – Je suis sûr qu’à vous deux vous allez arrêter le coupable sans délai.

Jacques – Nous le cherchons justement, vous ne l’auriez pas vu passer, par hasard ?

Sofia – Ça dépend… Il ressemble à quoi ?

Jacques se tourne vers Vincent.

Vincent – Il avait une cagoule, chef.

Sofia – Je n’ai vu passer personne avec une cagoule… Il y a des blessés ?

Jacques – Pensez-vous ! Un amateur. Il s’est enfui en abandonnant son arme sur place.

Vincent – On pensait que c’était un fusil à canon scié qu’il planquait sous son manteau. Mais on s’est rendu compte que ce n’était qu’un poireau…

Sofia – Un poireau ?

Jacques – Il ne viendrait pas de chez vous, par hasard ?

Sofia – Vous savez, des poireaux, j’en vends beaucoup. C’était un poireau de quel calibre ?

Jacques prend un poireau dans un cageot et le montre.

Jacques – Comme ceux-là à peu près.

Sofia – Ah oui, ça peut déjà faire pas mal de dégâts… (Voyant que l’attention de Vincent est attirée par les caisses de livres) Vous voulez un bon livre pour vous changer les idées ?

Vincent – Vous avez des romans policiers ?

Jacques lui lance un regard désapprobateur.

Jacques – De toutes façons, on n’a pas le temps. On est en service, là.

Sofia – Le braqueur au poireau… Ça ferait un bon titre de polar, non ?

Jacques – Donc vous n’avez rien vu ?

Sofia – Si j’étais vous, j’irai faire un tour du côté du cimetière. J’ai aperçu un drôle de type tout à l’heure qui courait dans cette direction.

Vincent – C’est maintenant que vous le dites…

Sofia – Je pensais qu’il faisait son footing. Mais maintenant que vous m’en parlez, il me semble qu’il courait très vite.

Jacques – Merci quand même.

Jacques et Vincent s’en vont en direction du cimetière. Sofia rentre dans la boutique, et en ressort quelques instants après. Il jette un coup d’œil à droit et à gauche avant d’inviter d’un geste Fred à sortir. Il lui indique la direction opposée de celle dans laquelle le commissaire est parti.

Sofia – Pars plutôt de ce côté-là si tu ne veux pas faire de mauvaises rencontres.

Fred – Merci.

Sofia – Et si tu veux mon avis, laisse tomber la carrière de voleur, même de voleur de poules. Visiblement, tu n’as pas de dispositions particulières pour ce noble métier…

Fred – Je vous le promets.

Sofia – Je ne te dis de te mettre à travailler, ce serait exagéré, mais je ne sais pas moi…

Fred apercevant les livres.

Fred – Peut-être que je devrais m’instruire un peu…

Sofia – Franchement, je te déconseille la lecture… À ton âge, si tu commences maintenant, ça pourrait te tuer…

Fred – Bon, je ferais bien d’y aller avant que les flics reviennent…

Sofia – Tu es sûr de ne rien oublier ?

Fred, à regret, sort de ses poches trois paquets de Pépitos qu’il a pris à l’intérieur de l’épicerie.

Fred – Désolé, un réflexe…

Sofia récupère les paquets de biscuits et tend un fruit à Fred.

Sofia – Prends plutôt une poire. Tu sais que pour rester en bonne santé, il faut manger cinq fruits et légumes par jour. Avec le poireau, ça t’en fera déjà deux. Tu as déjà l’air d’avoir meilleure mine. Allez file…

Fred s’en va. Sofia rentre dans la boutique pour remettre en place les paquets de Pépitos. Alban arrive et se met à regarder les livres. Eve repasse devant la boutique, et s’arrête pour jeter cette fois un coup d’œil sur les primeurs. Alban l’aperçoit et est visiblement sensible à son charme. Eve s’apprête à s’en aller.

Alban – Excusez-moi, je peux vous demander quelque chose ?

Eve (méfiante) – Oui…

Alban – J’ai l’impression de vous avoir déjà vue quelque part.

Eve – C’est tout ce que vous avez trouvé ?

Alban – Pour ?

Eve – Pour me draguer !

Alban – Mais je ne vous drague pas… Enfin, si mais… Il n’empêche que j’ai l’impression de vous avoir déjà vue quelque part. Ce n’est pas incompatible non ? Pourquoi est-ce qu’on n’aurait pas le droit de draguer quelqu’un qu’on a l’impression d’avoir déjà vu quelque part ?

Eve – En tout cas, moi je ne vous connais pas, alors si vous permettez…

Eve s’apprête à s’en aller.

Alban – Attendez une minute ! J’ai une autre question à vous poser…

Eve – La dernière alors… Je vous préviens, c’est votre joker… Je vous écoute…

Alban – C’est à dire que… J’ai dit ça comme ça, juste pour vous retenir et gagner un peu de temps… J’ai tellement peur de ne plus jamais vous revoir… Mais il n’y a rien qui me vienne à l’esprit là tout de suite… Si vous me donnez encore quelques secondes, je vais certainement trouver quelque chose à vous demander…

Eve – Je serai déjà partie…

Alban – Ou alors, vous me laissez votre adresse, et je vous poserai ma question par écrit quand ça me reviendra. Vous n’aurez qu’à m’envoyer votre réponse par la poste…

Eve – Alors là, bravo ! C’est la première fois qu’un inconnu me propose d’emblée une relation épistolaire.

Elle commence à partir.

Alban – Non ! Voilà, ça y est ! (Il se tourne vers les légumes) Je voulais vous demander comment on fait un gratin dauphinois.

Eve – Un gratin dauphinois ?

Alban – Pourquoi pas ? C’est très bon le gratin dauphinois… Ce n’est pas très léger, d’accord, mais c’est très bon…

Eve – Alors comme ça, simplement parce que je suis une femme, la première chose que vous pensez à me demander, c’est la recette du gratin dauphinois ? Mais vous êtes un horrible macho !

Alban – Là c’est vous qui êtes de mauvaise foi… Ce n’est pas la première chose qui m’est venue à l’esprit, mais vous avez refusé de répondre à ma première question…

Eve – Qui était si je me souviens bien : est-ce qu’on ne se serait pas déjà vus quelque part ? Vous arrivez parfois à vos fins avec une technique de drague aussi nulle ?

Alban – Rarement à vrai dire, mais c’est mon style. Qu’est-ce que vous voulez, on ne se refait pas…

Eve – Le style, c’est l’homme. C’est aussi mon avis. C’est pourquoi je vous dis adieu…

Alban – Dites-moi au moins votre prénom…

Eve – Eve…

Alban – Moi, c’est Alban. Et je ne vous dis pas adieu, car je suis sûr que nous sommes faits l’un pour l’autre. Ce qui implique bien sûr que nous sommes appelés à nous revoir très bientôt…

Eve – Et qu’est-ce qui vous rend si confiant ?

Alban – Alban et Eve ! C’est un signe, non ?

Eve – N’importe quoi…

Alban – Eve… Je soupirerai votre nom, le soir, en m’endormant tout seul dans mon lit.

Eve s’en va, en cachant un sourire amusé.

Alban – Je vous ai vue ! Vous avez souri !

Eve (off) – Dans vos rêves.

Sofia ressort avec à la main un paquet de Pépitos ouvert.

Sofia – Vous voulez un Pépito ?

Alban – Merci, mais j’évite de grignoter entre les repas.

Sofia – Moi aussi, mais comme j’adore grignoter, j’ai préféré supprimer les repas. On s’est déjà vu, non ?

Alban – La dernière personne à qui j’ai posé cette question a prétendu que je la draguais.

Sofia – Rassurez-vous, vous n’êtes pas du tout mon genre…

Alban – Je vous ai acheté un bouquin il y a quelques temps.

Sofia – Rimes Orphelines.

Alban – C’est çà.

Sofia – Vous l’avez lu, ça ne vous a pas plu, et vous venez pour me le revendre…

Alban – Pas du tout. J’ai beaucoup aimé au contraire. C’est même devenu mon livre de chevet :

Nos yeux, moitiés d’orange pressées,

ruissellent vers le creux de l’absence.

Ils scintillent un moment, étonnés

par la montée de l’imminence du départ.

Sofia – Les oranges ont toujours beaucoup inspiré les poètes…

Alban – En fait, je voulais savoir si vous aviez quelque chose d’autre du même auteur.

Sofia – Je crois que c’est son seul livre, mais sait-on jamais, il y en aura peut-être un deuxième. Tant qu’un auteur n’est pas mort, on n’est jamais à l’abri d’une récidive. Donc vous l’avez toujours ?

Alban – Bien sûr, pourquoi ?

Sofia – Une jeune femme est passée, tout à l’heure. Elle le cherchait.

Alban – C’est curieux, ce n’est pas un livre très connu. En tout cas, moi je n’en avais jamais entendu parler avant de le feuilleter chez vous. J’ai fait une recherche sur Google pour savoir en savoir plus sur l’auteur, mais je n’ai rien trouvé.

Sofia – Andy Warhol disait que chacun avait droit à son quart d’heure de célébrité. Aujourd’hui c’est l’anonymat le plus total qui est devenu un privilège réservé à quelques uns… Vous seriez prêt à me le revendre ?

Alban – Vous êtes un drôle de bouquiniste…

Sofia – On me le dit souvent. Et comme marchand de primeurs, je ne vous raconte même pas… Je vous en donne un kilo de tomates. Si j’ai bonne mémoire, je vous l’avais vendu pour une livre de courgettes.

Alban – Vous ne devez pas faire de gros bénéfices.

Sofia – Pour les connaisseurs, je vends aussi quelques champignons qui vous font voir la vie avec d’autres couleurs. Ils sont dans l’arrière boutique… Si vous êtes amateur… Évidemment, c’est un peu plus cher, mais je vous garantis que ça vaut le voyage…

Alban – Désolé, les champignons, je les préfère en omelette… Je n’avais pas l’intention de me séparer de ce livre, mais si votre cliente y tient tellement… Je pourrais garder une photocopie et lui laisser l’original.

Sofia – Très bien, je vais l’appeler. Vous pouvez revenir vers quelle heure ?

Alban – Je passerai vous le déposer en fin de matinée. (Il examine les primeurs) Elles sont bonnes, vos tomates ?

Sofia – C’est la pleine saison.

Alban – Et vos melons, ils viennent vraiment de Cavaillon ?

Sofia – Avec un peu de chance, ils y font escale, en tout cas. Si le camion qui les ramène du Maroc passe par là. C’est ce qu’on appelle la délocalisation, il paraît…

Alban – Je prendrai plutôt un melon, alors. Vous m’en mettez un de côté ?

Sofia – Pas de problème. (Tandis qu’Alban s’apprête à s’en aller, Sofia prend un livre dans une caisse et lui tend) Tenez, vous trouverez sûrement là dedans la recette du gratin dauphinois…

Alban sourit, prend le livre et s’en va. Sofia sort son portable et rentre dans la boutique en composant un numéro. Jacques et Vincent reviennent. Vincent porte un sac poubelle sur l’épaule.

Vincent – Bravo Commissaire ! Voilà une affaire promptement résolue…

Jacques – Vous êtes sûr que tout y est ?

Vincent – Ça… Le légiste nous le dira quand il aura réussi à recoller les morceaux… Vous vous rendez compte ? Si les ménagères de plus de cinquante ans se mettent à braquer les Caisses d’Épargne, maintenant… Où va-t-on ?

Jacques jette un regard vers la boutique.

Jacques – Vous saviez que cette épicerie arabe était tenu par un portugaise ?

Vincent – Non…

Jacques – Notre métier est de tout savoir, Vincent. Tout innocent est un coupable qui s’ignore…

Vincent (regardant la boutique à son tour) – Vous avez raison, patron… Ça aussi, c’est louche…

Jacques et Vincent sortent. Sofia ressort de la boutique, portable à l’oreille.

Sofia – Très bien, alors je vous attends tout à l’heure…

Il range son portable. Catherine revient.

Catherine – Vous n’êtes pas au courant ?

Sofia – Ça dépend… De quoi ?

Catherine – Ben pour Josiane !

Sofia – Josiane ?

Catherine – La dame à qui vous avez fourgué Le Discours de la Méthode tout à l’heure !

Sofia – Je ne savais pas qu’elle s’appelait Josiane, sinon, je ne lui aurais même pas vendu de bananes…

Catherine – Et pourquoi ça ?

Sofia – J‘ai pour principe de ne jamais avoir commerce avec les Josianes… Mais bon, le mal est fait. Et alors, ça ne lui a pas plu, Descartes ?

Catherine – Elle est morte !

Sofia – Pas d’ennui, j’espère ? Je me sentirais un peu responsable…

Catherine – Elle est passée sous un chasse neige !

Sofia – Un chasse neige ? On est au mois d’août !

Catherine – À ce qu’on m’a dit, ils l’amenaient au garage municipal pour le réparer…

Sofia– Ce que c’est que le destin… À moins qu’il ne s’agisse d’un suicide…

Catherine – Croyez-moi, ce n’était pas beau à voir. Si je n’avais pas vu qu’elle tenait ce bouquin à la main, je n’aurais jamais su que c’était elle. C’est moi qui ait identifié le corps… Enfin quand je dis le corps…

Josiane arrive à son tour.

Josiane – Vous en faites une tête… On dirait que vous venez de voir un mort ?

Stupeur des deux autres.

Sofia – Quand je vous disais que la vie était un éternel recommencement…

Catherine – Ben vous n’êtes pas décédée ?

Josiane (à Sofia) – Pourquoi, j’ai l’air décédée ?

Sofia – Pas plus que d’habitude…

Josiane – Les gens ont toujours tendance à exagérer…

Catherine – Mais je vous ai vu tout à l’heure du côté garage, avec votre bouquin sous le bras. Sauf que votre bras était d’un côté de la route et le reste du corps en plusieurs morceaux de l’autre côté…

Josiane (à Sofia) – Ah, votre bouquin, parlons-en ! Je vous avoue que je ne suis pas arrivée rentrer dedans. Il m’est tombé des mains au bout de trois pages…

Sofia – Et vous voulez que je vous le reprenne.

Josiane – Non, je l’ai donné à un pauvre type qui passait par là. Ça a eu l’air de le passionner, parce qu’il s’est plongé dedans illico. Je lui ai dit que ce n’était pas bien prudent de lire en marchant dans la rue comme ça, mais qu’est-ce que vous voulez…

Catherine – Pour le chasse-neige, ça doit être lui…

Josiane – Il m’a dit que le Discours de la Méthode, ça l’aiderait sûrement à se restructurer…

Catherine – Maintenant, d’après ce que j’ai vu, il serait plutôt déstructuré.

Josiane – Bon ben ce n’est pas tout ça, mais il faut que j’aille faire ma soupe, moi.

Catherine – Et moi mon bœuf-carottes Vichy…

Josiane – Je connaissais les carottes Vichy, mais ça… Un plat que faisait votre grand-mère ?

Catherine – Mon grand-père. Il était gendarme. C’est lui qui a inventé la recette pendant la guerre…

Elles s’en vont. Sofia range un peu son étalage, puis rentre dans sa boutique. Eve revient, au moment même où arrive Irène.

Eve – Alors, vous avez trouvé le CNRS ?

Irène – Oui, oui, je vous remercie. Sentier des Frères Bogdanov, c’était bien ça.

Eve – Vous êtes une scientifique, alors ?

Irène – Au départ, oui… J’ai longtemps travaillé sur la théorie du Big Crunch.

Eve – Ça doit être passionnant.

Irène – Vous savez ce que c’est ?

Eve – Non, mais je n’osais pas vous le demander, pour ne pas avoir l’air d’une imbécile… Le seul Crunch que je connais, c’est une marque de chocolat, mais j’imagine que cela n’intéresse pas le CNRS.

Irène – Le Big Crunch, c’est une sorte de Big Bang, mais à l’envers.

Eve – C’est extraordinaire…

Irène – Malheureusement, c’est une théorie complètement démodée.

Eve – Je suis vraiment désolée…

Irène – Aux dernières nouvelles, il semblerait que la vitesse d’expansion de l’univers soit en accélération constante.

Eve – Ça va peut-être s’arranger, non ?

Irène – Alors on nous a coupé tous nos crédits de recherche…

Eve – En tout cas, si je peux faire quelque chose pour vous…

Irène – À moins que vous ne puissiez inverser la vitesse d’expansion de l’univers.

Eve – Pour ça, je préfère ne rien vous promettre, quand même…

Irène – Alors maintenant, je fais des extras pour la police.

Eve – La police ?

Irène – La police scientifique… On m’a demandé d’identifier l’auteur original de l’univers à propos d’une affaire de plagiat…

Eve – Mais c’est encore plus passionnant !

Irène – Vous trouvez ?

Eve – Non, je disais seulement ça pour vous faire plaisir…

Irène – De plus, c’est contraire à toutes mes convictions… J’ai toujours violemment combattu la thèse du créationnisme.

Eve – Je comprends…

Irène – Bon, je vous laisse… Malheureusement, il faut que j’y retourne…

Eve – Bonne chance pour vos recherches !

Irène repart, désespérée. Arrive Alban. Il tombe nez à nez avec Eve.

Alban – Ça y est, je me souviens maintenant ! Vous êtes l’auteure de Rimes Orphelines !

Eve – Comment le savez-vous ?

Alban – Il y a votre photo en dernière de couverture.

Eve – Je pensais que personne n’avait jamais lu ce livre…

Alban – Moi, je l’ai lu. Et apparemment, je ne suis pas le seul, puisque j’ai rendez-vous ici avec quelqu’un qui veut me racheter ce bouquin à prix d’or. On commence à se l’arracher, vous voyez ? C’est le début de la gloire…

Eve – Vous croyez…

Alban – En tout cas, je ne mentais pas quand je vous disais que je vous avais déjà vue quelque part !

Eve – C’est moi.

Alban – Vous ?

Eve – C’est moi qui veut vous racheter ce bouquin.

Alban – Mais pourquoi un auteur voudrait-il acheter son propre livre ?

Eve – Ma maison a coulé…

Alban – Votre maison d’édition, vous voulez dire ?

Eve – Quand on s’édite à compte d’auteur, c’est la même chose…

Alban – Et donc votre… maison a fait faillite.

Eve – Elle a coulé, je vous dis ! J’habitais sur une péniche.

Alban – D’accord… Un naufrage donc…

Eve – Je n’ai plus aucun exemplaire de cet ouvrage. Je voulais au moins en récupérer un. C’est une partie de moi-même, vous comprenez ?

Alban – Je comprends…

Eve – Alors ?

Alban – Alors quoi ?

Eve – Vous voulez bien me le revendre ?

Alban – Ça dépend à quel prix…

Eve – Vous êtes un gentleman, vous n’allez pas abuser de la situation ?

Alban – Je croyais que j’étais un affreux macho…

Eve – Combien en voulez-vous ?

Alban – On m’en a récemment offert un kilo de tomates.

Eve – Et ça ne vous suffit pas…

Alban – Disons qu’en plus, j’exige un dessus de table.

Eve – On dit un dessous de table.

Alban – Pas dans ce cas-là. Je vous échange ce livre contre une invitation à dîner. Nous pourrons partager ce melon sur une table.

Eve – La vôtre, par exemple…

Alban – Vous venez de me dire que vous n’aviez plus de maison… C’est oui ?

Eve – Je tiens beaucoup à récupérer ce livre.

Alban – Et je ne vais pas m’en séparer facilement.

Eve – Très bien. Discutons-en autour d’un melon.

Alban prend un melon dans l’étalage et ils s’en vont. Sofia sort de sa boutique.

Sofia – L’amour, toujours l’amour…

Arrive le commissaire Jacques et son adjoint Vincent.

Jacques – C’est pour nous que vous dites ça ?

Sofia – Alors commissaire, ça avance cette enquête ?

Jacques – L’affaire est dans le sac.

Vincent – On a retrouvé le fugitif.

Jacques – Il est mort. Écrasé par un chasse-neige en panne.

Vincent – L’autopsie a établi qu’il s’agissait d’un travesti se faisant appeler Josiane.

Jacques – Il tenait ça à la main. (Jacques tend à Sofia Le Discours de la Méthode) Ça ne viendrait pas de chez vous par hasard ?

Vincent – Comme le poireau…

Sofia – Le Discours de la Méthode…

Vincent – Comme quoi on peut être truand et philosophe à la fois.

Sofia – Cela vaut dans les deux sens, d’ailleurs. La philosophie est le plus souvent une escroquerie intellectuelle…

Josiane revient, affolée.

Josiane – Oh mon Dieu, Commissaire, je suis contente de tomber sur vous. J’ai perdu mon chien…

Jacques – C’est à dire que… d’habitude, ce n’est pas le genre de disparition qui relève de la mission de la Police Nationale.

Josiane – Je vous en prie, Commissaire… Mon grand-père était de la maison. Et je sais que vous êtes un ami des animaux.

Vincent – Il était de quelle couleur, votre chien ?

Josiane – Orange.

Vincent – Orange ? Vous voulez dire qu’il portait un manteau orange ?

Josiane – Un manteau ! En cette saison ! Quelle drôle d’idée…

Vincent – On voit tellement de chose, vous savez…

Josiane – Non, c’est le pelage de mon chien qui est orange.

Jacques – Donc, vous lui faites des colorations ?

Josiane – Mais pas du tout ! Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? C’est sa couleur naturelle !

Sofia – Vous permettez que je lui pose une question, Commissaire ?

Jacques – Mais je vous en prie. Si c’est de nature à faire avancer notre enquête…

Sofia – De quelle couleur sont les cheveux de Monsieur le Commissaire, chère Madame ?

Josiane – Eh bien violet, évidemment !

Sofia – Je crois avoir percé ce mystère, Commissaire.

Josiane – Mais ça ne me rend pas mon chien !

Jacques – Vincent, occupez-vous de cette affaire, voulez-vous.

Vincent part avec Josiane.

Vincent – Comment s’appelle votre chien, chère Madame ?

Ils sortent.

Sofia – On dirait que quelque chose vous préoccupe, Commissaire.

Jacques – J’enquête sur une affaire énorme… Je vous en parle sous le sceau du secret… Et seulement parce que j’affectionne particulièrement les Portugais. (Avec un air entendu) Vous voyez ce que je veux dire ?

Sofia – Pas du tout… Mais je serai muet comme une tombe, je vous le promets.

Jacques – Il s’agit d’une affaire de plagiat.

Sofia – Concernant un de mes livres ?

Jacques – Oui, entre autres…

Sofia – Entre autres ?

Jacques – Vos primeurs, aussi…

Sofia – Un plagiat concernant des fruits et légumes ?

Jacques – Je vous ai dit que c’était une affaire énorme… Tenez-vous bien, ce plagiat concernerait la totalité de l’univers.

Sofia – Non ?

Jacques – Tout ça ne serait qu’une gigantesque contrefaçon.

Sofia – Et c’est l’auteur de l’œuvre originale qui a porté plainte ?

Jacques – L’auteur ? On est aussi à sa recherche, figurez-vous… On a mis la police scientifique sur le coup…

Sofia – C’est incroyable, en effet… Et qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille, Commissaire.

Jacques – Là encore, tout ce que je vous dis est classé confidentiel défense. Mais je sais que je peux compter sur votre discrétion, n’est-ce pas ?

Sofia – Bien sûr…

Sanche – Le Ministère des Armées vient de nous signaler la présence dans la région d’une licorne divaguant par monts et par vaux…

Sofia – Une licorne ?

Jacques – Apparemment, elle se serait échappée du troupeau… Vous comprenez qu’un monde dans lequel des troupeaux de licornes se baladent en liberté ne peut être qu’une contrefaçon…

Sofia – Évidemment.

Jacques – À moins que…

Sofia – Oui ?

Jacques – À votre avis, qu’est-ce qui explique que cette dame, là, qui a perdu son chien, voit à ce point la vie en couleurs ?

Vincent – Elle est peut-être daltonienne… Et en plus, elle se prénomme Josiane…

Jacques – Ou bien elle a absorbé une substance hallucinogène… Vous permettez que je jette un coup d’œil dans votre boutique ? Je suis amateur de champignons, et un de mes indicateurs m’a signalé que les vôtres étaient du genre atomiques…

Sofia – Mais je vous en prie, après vous…

Ils entrent. Eve et Alban repassent par là et s’arrêtent un instant devant la boutique.

Eve – Votre melon était excellent.

Alban – C’est un melon de Cavaillon.

Eve – Vous avez raison, il faut se méfier des imitations… Merci pour cette invitation… et pour le livre.

Alban – J’ai beaucoup aimé vos Rimes Orphelines…

Eve – Pourtant, je n’en ai vendu que trois exemplaires. Et je soupçonne ma mère de les avoir acheté tous les trois. Avant de les revendre pour faire bouillir la marmite.

Alban – On peut donc avoir une mère et écrire des rimes orphelines.

Eve – À moins de mourir avant ses parents, nous sommes tous destinés à devenir orphelins tôt ou tard, non ?

Alban – C’est pourquoi j’imagine nous cherchons tous l’âme sœur… En espérant qu’elle, elle ne meurt pas avant nous.

Ils s’éloignent en se tenant par la main tout en souriant bêtement. Jacques ressort avec Sofia, menotté.

Jacques – Des champignons prohibés dans votre réserve, et un calibre dans votre tiroir caisse…

Sofia – Si je vous disais que j’ai confisqué ce revolver à un gamin pour l’empêcher de faire des bêtises, vous ne me croiriez pas.

Jacques – Vous savez ce que vous risquez ?

Sofia – Vous allez me condamner à boire la ciguë ?

Jacques – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Sofia– Un poison. Celui que Socrate, le père de la philosophie, a dû boire après sa condamnation.

Jacques – Et de quoi était-il accusé ?

Sofia – Impiété et corruption de la jeunesse… Il eut l’occasion d’échapper à la mort, mais il préféra l’accepter, pour démontrer que la soumission à la loi est le fondement de la justice.

Jacques – Une attitude un peu pétainiste, en effet, mais ce n’est pas un policier comme moi qui va prêcher la désobéissance civile…

Sofia – Dès le début, le ver était dans le fruit de la philosophie. Socrate déjà se prenait pour Jésus-Christ …

Jacques – Ce goût du sacrifice ostentatoire leur a quand même permis d’atteindre une certaine forme de célébrité.

Sofia – Les hommes ont toujours adoré les martyrs. Ils en ont un pour chaque jour du calendrier. Vous savez pourquoi vous allez me retirer ces menottes ?

Jacques – Je ne savais même pas que j’allais le faire.

Sofia – Vous allez le faire, croyez-moi.

Jacques – Pour ne pas faire de vous un martyr ?

Sofia – Parce que vous n’êtes pas un vrai commissaire de police.

Jacques – Vraiment ?

Sofia – Pas plus que je ne suis épicière ou bouquiniste.

Jacques – Qu’est-ce qui vous fait penser que je ne suis pas commissaire ?

Sofia – Vous venez de me dire que le monde entier était une contrefaçon… C’est donc que vous aussi qui conduisez l’enquête n’êtes pas un vrai policier.

Jacques – C’est un raisonnement qui se tient..

Sofia – Et puis je suis allé au théâtre hier soir, et vous jouiez déjà le rôle d’un commissaire.

Jacques – C’est mon emploi, paraît-il. Et le second rôle, vous le trouvez comment ?

Sofia – Votre assistant ? Très mauvais aussi…

Jacques retire les menottes de Sofia.

Jacques – Ce n’était pas de vraies menottes, de toutes façons. Vous croyez qu’on va nous lancer des tomates ?

Sofia – J’espère… Il faut bien que je renouvelle mon stock de primeurs…

Noir.

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une trentaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Mai 2015

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-65-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

Un mariage sur deux

Posted décembre 26, 2014 By Comédiathèque

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Un mariage sur deux se termine en divorce…

Ce soir-là, Stéphane doit apprendre à ses beaux-parents, qui l’idéalisent, son divorce d’avec leur fille, qu’il a trompée. C’est le moment que choisissent ces derniers pour annoncer au couple la donation de leur villa à Neuilly pour élever leurs futurs enfants. Comment dès lors ranimer la flamme sans avoir l’air de vouloir simplement investir dans la pierre ?

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

 

 

 

TEXTE INTÉGRAL

Un mariage sur deux

Personnages : RobertMarianneStéphaneDorothée

ACTE 1

La salle de séjour très bourgeoise d’une villa à Neuilly. La table est mise pour quatre. Dans un coin, un sapin enguirlandé, au pied duquel ne trône aucun cadeau. Robert, la soixantaine pantouflarde, et Marianne, la cinquantaine BCBG, sont assis chacun à un bout du canapé. Ils restent un instant silencieux, perdus dans leurs pensées. Une pendule à l’ancienne ou un coucou alsacien, en sonnant huit heures, les sort de leur torpeur.

Robert – Ils t’ont dit qu’ils arrivaient à quelle heure ?

Marianne – Huit heures et demie. Mais tu sais comment c’est. Avec les embouteillages…

Robert – Montreuil-sous-Bois Neuilly-sur-Seine… Un jour comme aujourd’hui, ils en ont au moins pour une heure…

Marianne – Je ne sais pas pourquoi on appelle ça Montreuil-sous-Bois, parce que c’est quand même assez loin du Bois de Boulogne.

Robert – Du Bois de Vincennes, tu veux dire…

Marianne – Quelle idée ils ont eu d’aller s’installer à l’Est !

Robert – C’est moins cher qu’à Paris…

Marianne – L’Est, c’est toujours moins cher. Je ne sais pas pourquoi. Regarde à Berlin. Même après la chute du mur, ça reste moins cher…

Robert – Et puis Stéphane ne doit pas terminer de bonne heure… Il fait un remplacement dans un cabinet dentaire à Rosny-sous-Bois… Par là-bas, les bonnes femmes se font soigner les dents après leur boulot…

Marianne – Quand elles ont de quoi se faire soigner les dents… Je suis allée les voir une fois en métro. C’est effrayant… Les gens ont les dents dans un état, par là-bas…

Robert – Tu as pris le métro ?

Marianne – Il me restait un ticket jaune, mais il n’était plus valable. Tu sais que les tickets sont verts, maintenant ?

Robert – Un petit détartrage une fois par an pour le réveillon, et encore… Mais pour un dentiste, ce n’est pas du boulot…

Marianne – Il est courageux.

Robert – Oui.

Marianne – Elle a de la chance d’être tombée sur lui.

Robert – Ouais…

Un temps.

Marianne – L’avocat t’a bien donné tous les papiers ?

Robert – Oui, oui, ils sont là, sur la commode… Il n’y a plus qu’à les signer…

Marianne – Très bien.

Robert – Mmm…

Silence.

Marianne – Tu te rends compte ? C’est le dernier Noël où on reçoit notre fille ici avec son mari… Je veux dire ensemble, chez nous…

Robert – Tu es vraiment sûre que c’est ce que tu veux ? Il est encore temps de changer d’avis… Après, quand on l’aura annoncé à Stéphane et à Dorothée… Ce ne sera plus possible de faire machine arrière…

Marianne – C’est bien pour ça qu’il faut leur dire ce soir. Sinon, on ne le fera jamais.

Robert – Mmm…

Marianne – Ça va leur faire un choc…

Robert – On pourrait attendre un peu. Rien ne presse…

Marianne – On en a déjà parlé cent fois. À quoi ça servirait de repousser encore d’un mois ou deux…

Robert – Tu as raison. Il faut savoir tourner la page.

Marianne – Bientôt une nouvelle année qui commence. On est encore jeunes. On peut refaire notre vie, comme on dit…

Robert – Je suis moins jeune que toi…

Marianne – Allez… Je sais que tu peux encore plaire aux femmes…

Un temps.

Robert – On aura quand même vécu trente ans ensemble dans cette maison. Ce n’est pas rien…

Marianne – Ces dernières années, on n’arrêtait pas de se disputer, pour un oui ou pour un non… Ce n’était plus possible, Robert, tu le sais bien. Il vaut mieux arrêter avant qu’on ne devienne vraiment des ennemis l’un pour l’autre… Ce n’est pas ce que tu veux…

Robert – Non, bien sûr…

Marianne – Bon, ce sera peut-être un peu dur les premiers temps. Pour toi comme pour moi. Mais après, la vie reprendra le dessus… On s’inventera de nouvelles habitudes, chacun de notre côté. Avec d’autres gens…

Robert – Oui, bien sûr…

Marianne – Je t’assure, c’est mieux pour tout le monde. Et puis je te l’ai dit : en divisant notre patrimoine en deux, on échappera à l’ISF.

Robert – Tu as raison. Mais quand même… Ça va leur faire un choc…

Marianne – Ils sont grands, non ? Et puis maintenant qu’elle est mariée…

Robert – Oui.

Marianne – Allez, il faut que je m’occupe de ma cuisine, moi… (Elle se lève) Tu n’as pas oublié de prendre le pain à la boulangerie, au moins ?

Robert – Merde, le pain… Tu vois, je commence déjà à perdre la tête…

Marianne – Bon ben tu n’as plus qu’à y retourner…

Robert – Oui, oui, j’y vais.

Marianne – Dépêche toi, ça va fermer… Et tu sais qu’à cette heure-là, souvent, ils n’ont plus que du pain de mie ou des biscottes…

Robert se lève à contrecœur

Robert – Ou pire : du pain aux noix.

Marianne – C’est bon, avec le fromage.

Robert – Je déteste le pain aux noix.

Marianne – Tu vois, Robert ? C’est ça le problème de la vie en couple ! Tu n’aimes pas le pain aux noix, alors moi je n’ai pas le droit d’en manger !

Robert – Ça fait grossir, le pain. Alors le pain aux noix…

Marianne – Tu me trouves trop grosse, c’est ça ?

Robert – Allez, on ne va pas recommencer à se disputer. Plus maintenant…

Marianne – Non.

Robert – Tu as raison, je crois qu’on a pris la bonne décision…

Robert sort vers l’entrée. Marion soupire et disparaît vers la cuisine.

Arrivent Stéphane, la petite trentaine conservatrice genre Lacoste et mocassins, et Dorothée, un peu plus jeune, style Prénatal enceinte jusqu’aux dents. Stéphane a un bouquet de fleurs dans une main, et l’autre encombrée de quelques paquets cadeaux.

Stéphane – Ça roulait bien finalement… On a mis à peine vingt minutes…

Dorothée (à la cantonade) – Il y a quelqu’un ?

Stéphane dépose ses paquets au pied du sapin, mais garde le bouquet à la main.

Stéphane – Qu’est-ce que tu as acheté, pour ta mère, finalement ? Que j’ai l’air d’être un peu au courant…

Dorothée – Tu verras, c’est une surprise… (Haussant le ton) Oh, oh ! On est là !

Stéphane – La maison est tellement grande… De la cuisine, on n’entend pas la sonnette de l’entrée. Heureusement que j’ai les clefs.

Dorothée – Oui… D’ailleurs, je n’ai pas très bien compris pourquoi c’est à toi que ma mère a confié les clefs de la maison. Après tout, c’est moi, la fille de la famille…

Stéphane – Je viens plus souvent… C’est moi qui m’occupe de la comptabilité de ton père…

Dorothée – Oui ben justement, ça non plus, je n’ai pas très bien compris. C’est bien moi qui suis expert comptable, non ? (Un temps) Et puis jusque là, c’était ma mère qui s’occupait de la comptabilité du cabinet !

Stéphane – Je lui donne juste un coup de main avec l’informatique. À son âge, elle ne va plus s’y mettre…

Dorothée – Parce que moi je ne pourrais pas aider mon père avec l’informatique…?

Stéphane – Apparemment, il préfère avoir à faire à un confrère… Et puis il dit que tu compliques tout… Ce n’est pas entièrement faux, si ?

Dorothée – Il y a un message subliminal ?

Stéphane – Pas du tout…

Dorothée – Parce que je n’accepte pas que mon mari se fasse sucer par son assistante entre deux plombages, je complique tout ?

Stéphane – Si on pouvait éviter la vulgarité…

Dorothée – Tu préfères le mot fellation ?

Stéphane – À la limite, oui… Même si techniquement…

Dorothée – Techniquement ?

Stéphane – Je ne suis pas sûr qu’on puisse vraiment appeler ça tromper sa femme, voilà.

Dorothée – C’est ça… Parles-en à Bill Clinton…

Stéphane – Sa femme à lui n’a pas divorcé…

Dorothée – Mais tu n’es pas Président des États Unis… Tu n’as pas la puissance nucléaire… En attendant, c’est à mes parents que tu dois en parler, tu te souviens ?

Stéphane – Tu es sûre de vouloir vraiment divorcer ?

Dorothée – J’ai cru que tu allais ajouter pour si peu…

Stéphane – On pourrait attendre une semaine ou deux avant de leur annoncer ça. Histoire de laisser passer les fêtes. Ça va leur faire un choc…

Dorothée – Et à moi, tu crois que ça ne m’a pas fait un choc d’entrer dans ton cabinet et de te voir allongé sur le fauteuil en train de te faire liposucer par cette garce en blouse blanche…?

Stéphane – Je sais, c’était une grave erreur de jugement de ma part…

Dorothée – Au moins, maintenant, je sais où tu cachais ta faculté de jugement…

Stéphane – Et je me suis déjà excusé pour ça, mais bon… On pourrait réfléchir encore un peu…

Dorothée – C’est tout réfléchi.

Stéphane – Pense au bébé…

Dorothée – Et toi, tu y as pensé ?

Stéphane – Mais pourquoi ce serait à moi de leur annoncer ça ? C’est toi qui veux divorcer, pas moi. Et puis ce sont tes parents, après tout !

Dorothée – Pourquoi ? Parce que si c’est moi qui leur dis, ils ne vont pas me croire, figure-toi ! Et puis ce serait trop facile, hein ? Ils te portent aux nues ! Tu es le gendre idéal ! Non, je veux t’entendre leur dire devant moi : Je ne suis qu’un salaud, j’ai trompé votre fille…

Stéphane – Techniquement…

Dorothée – Ok, alors si tu préfères : Oui, je me suis fait tailler une pipe par mon assistante. Ça te va, comme expression ? C’est un peu désuet, mais bon… Fellation, je ne suis pas sûr qu’ils comprennent.

Stéphane – Ça va leur faire un choc…

Dorothée – C’est ça, un choc salutaire… Un électrochoc ! Je veux de mes yeux te voir descendre du piédestal sur lequel ils t’ont injustement placé, alors que moi, ils m’ont toujours considérée comme une conne ! (Haussant le ton en apercevant le bouquet que Stéphane a toujours dans les mains) Et je t’avais dit que le bouquet, je n’étais pas pour !

Stéphane – C’est Noël, quand même…

Dorothée (hurlant) – Maman !

Stéphane – Ne crie pas si fort… Pourquoi tu t’énerves…? Elle va bien finir par arriver… Mais la maison est tellement grande…

Dorothée – Et dire que nous on vit à deux dans un studio à Montreuil.

Stéphane – Bientôt trois…

Dorothée – Tu ne comptes pas rester vivre avec nous après le divorce, quand même ?

Stéphane – Non, bien sûr…

Dorothée – On devra se saigner aux quatre veines pour payer leur retraite ! Alors qu’à nous, en remerciement, la Sécu nous promet seulement quelqu’un pour changer nos couches si on devient centenaire…

Marianne revient de la cuisine avec un vase.

Marianne – Ah, vous êtes là ? Je ne vous avais pas entendus arriver…

Stéphane – Bonjour belle-maman.

Pendant que Marianne pose son vase sur un guéridon, Dorothée, hors d’elle, s’adresse à Stéphane en aparté.

Dorothée – Et si tu pouvais arrêter de l’appeler belle-maman, vu ce que tu as à lui annoncer ce soir…

Marianne aperçoit le bouquet que lui tend Stéphane.

Marianne – Ah, mon petit Stéphane, heureusement que vous êtes là… Toujours une attention délicate… Ce n’est pas mon mari qui m’offrirait des fleurs… Ni ma fille… Je parie que comme d’habitude, c’est vous aussi qui avez choisi mon cadeau de Noël… Ce n’est pas vrai ?

Stéphane – C’est à dire que…

Dorothée – Tu sais bien que j’ai un mari parfait.

Marianne – Et moi un gendre idéal ! Pas vrai, mon petit Stéphane ?

Marianne embrasse chaleureusement son gendre, sous le regard exaspéré de Dorothée.

Stéphane – Vous devriez les mettre dans l’eau tout de suite…

Marianne – Vous avez raison. D’ailleurs je vous connais tellement, vous voyez. J’avais déjà apporté le vase…

Marianne prend les fleurs et s’apprête à les mettre dans le vase en question.

Dorothée – Et moi, tu ne m’embrasses pas ?

Marianne – Si, si, bien sûr…

Marianne embrasse sa fille beaucoup moins chaleureusement que son gendre, puis met les fleurs dans l’eau et se recule un peu pour les admirer.

Marianne – Elles sont vraiment magnifiques. (Elle se retourne vers sa fille) Toi, en revanche, tu as mauvaise mine, ma fille…

Dorothée – Merci…

Marianne – Qu’est-ce que tu veux… Il y a des femmes à qui la grossesse réussit, et puis d’autres… Remarque, moi, c’était pareil… Quand j’étais enceinte de toi, j’avais une mine épouvantable… et je n’arrêtais pas de vomir.

Dorothée – Oui, je sais… Tu ne rates jamais une occasion de me le rappeler…

Marianne – Tu as eu les résultats de ton échographie ? Le bébé va bien ?

Dorothée – Oui, oui… Tout va bien pour le bébé, rassure-toi…

Marianne – Et vous ne voulez toujours pas savoir si c’est une fille ou un garçon ? Quelle drôle d’idée…

Stéphane – On préfère vous faire la surprise.

Dorothée – Oui… D’ailleurs Stéphane a une autre surprise pour vous… Hein Stéphane ?

Marianne – Ah, oui ?

Mine embarrassée de Stéphane, sauvé par l’arrivée de Robert une baguette sous le bras, et une bouteille de champagne à la main.

Robert – J’ai pris aussi une bouteille de champagne au passage… Pour boire avec la bûche. Et puis il faut bien célébrer ça… Si on peut dire…

Stéphane – Ça ?

Dorothée – Célébrer quoi ?

Robert (à Marianne) – Tu ne leur as pas encore dit ?

Marianne – Je t’attendais, quand même…

Mines perplexes de Stéphane et Dorothée.

Robert – Et bien vous en faites une tête ? Un problème avec le bébé ?

Stéphane – Non, non, rassurez-vous, rien de grave.

Dorothée – Ben si, quand même…

Marianne – Bon, on sait que c’est un peu difficile pour vous en ce moment…

Dorothée – Ah bon ?

Marianne – À deux dans ce petit appartement à Fontenay-sous-Bois…

Stéphane – Montreuil-sous-Bois.

Robert – On a du mal à s’y retrouver, dans le 9 – 3, c’est tellement boisé…

Marianne – Bref… Vivre les uns sur les autres, comme ça, on se doute que ça ne doit pas favoriser l’harmonie du couple…

Robert (blagueur) – Ah, ça… Les uns sur les autres… Ça dépend, hein ?

Marianne – Quant à fonder une famille…

Robert – Il paraît qu’en région parisienne, un mariage sur deux se termine en divorce…

Dorothée – Oui, d’ailleurs, Stéphane avait quelque chose à vous dire à ce sujet…

Robert – Ah, oui ?

Marianne – Et bien nous aussi, nous avons une grande nouvelle à vous annoncer.

Stéphane – Ah, bon ?

Dorothée – Nous d’abord, si vous permettez.

Stéphane – Mais non, voyons…

Marianne – Stéphane a raison. Il vaut mieux que vous écoutiez d’abord ce que ton père et moi avons à vous dire. Quelque chose me dit que cela pourrait résoudre tous vos problèmes.

Dorothée – Tu crois ?

Robert – En tout cas, ça vous mettra sans doute beaucoup plus à l’aise pour nous parler du sujet qui vous préoccupe.

Dorothée – Ne me dites pas que vous divorcez aussi ?

Marianne – Mais non, voyons… Quelle drôle d’idée !

Robert – À notre âge…

Marianne – Pourquoi aussi ?

Dorothée – Vous avez un cancer ?

Robert – Mais non, pas du tout !

Marianne – On dirait presque que tu es déçue ?

Stéphane – Alors que se passe-t-il, belle-maman ?

Robert – On ne va pas discuter de ça debout, voyons. Asseyez-vous, on va prendre l’apéritif.

Marianne (avec un sous-entendu) – Faites comme chez vous…

Ils s’asseyent tous les quatre autour de la table basse, et Robert sert l’apéritif avec les bouteilles qui se trouvent dessus.

Robert – Porto pour tout le monde, comme d’habitude ? Sauf pour la femme enceinte, évidemment…

Stéphane – Allez…

Robert lève son verre et les autres l’imitent.

Robert – A vos amours !

Marianne – Et à notre petit-fils !

Dorothée – Ce sera peut-être une fille…

Robert – Ce n’est pas notre premier choix, mais bon…

Marianne – Si c’est une fille, on l’aimera quand même !

Robert – Les filles, on a déjà donné…

Ils trinquent et boivent une gorgée.

Marianne – Prenez des cacahuètes…

Robert – Alors voilà, on ne va pas vous faire mariner plus longtemps.

Il se tourne vers Marianne.

Marianne (à Robert) – Vas-y toi…

Robert – Ah, non, à toi l’honneur ! C’était ton idée, au départ. Même si je dois dire que j’y souscris pleinement maintenant. Je ne sais pas si j’ai le choix, d’ailleurs…

Marianne – Eh bien voilà… Vous voyez, au pied du sapin, il n’y a aucun cadeau pour vous… Ma pauvre Dorothée, cette fois je ne t’ai pas tricoté de pull-over…

Dorothée (consternée) – C’est ça, ta surprise ?

Marianne – Parce que nous avons décidé de vous faire cette année un cadeau qui ne tient pas dans un paquet…

Stéphane (poliment intéressé) – Voyez-vous ça…?

Dorothée – Laissez-moi deviner… Une tente de camping ? Comme vous avez insisté sur le fait que notre appartement était vraiment trop petit.

Robert – Ah, tu brûles…

Dorothée – Stéphane, tu pourras la planter dans le bois de Vincennes en attendant de trouver un autre logement.

Robert – Allez, laisse parler ta mère, sinon, on ne va jamais y arriver.

Marianne – Voilà… Comme vous le savez, Robert prendra sa retraite du cabinet au printemps.

Dorothée (sidérée, à Stéphane) – Tu le savais, toi ?

Air embarrassé de Stéphane.

Robert – Nous ferons de notre appartement de Cannes notre résidence principale…

Marianne – Et nous avons décidé de vous faire donation de cette maison à Neuilly pour élever ensemble vos futurs enfants.

Têtes ahuries de Stéphane et de Dorothée.

Noir.

 

ACTE 2

Les mêmes, exactement là où on les avait laissés.

Robert – On dirait que ça ne vous fait pas plaisir….

Stéphane – Ah, si, si… Non, non… C’est à dire que… Nous ne nous attendions pas du tout à ça… Hein, Dorothée ?

Dorothée – Mais… pourquoi maintenant ?

Robert – C’est Noël !

Marianne – Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais…

Robert – Marianne a raison… Je ne rajeunis pas, vous savez…

Stéphane – Voyons, vous êtes encore dans la force de l’âge, tous les deux !

Marianne – Justement. Si nous voulons profiter un peu des belles années qui nous restent, c’est maintenant ! Hein Robert ?

Robert – À 80 ans… Si c’est pour arpenter La Croisette en déambulateur…

Marianne – Autant se payer directement une bonne maison de retraite médicalisée.

Marianne – Je comprends que vous soyez un peu déboussolés de ne plus nous avoir auprès de vous à Paris, mais…

Robert – Vous pourrez venir nous voir quand vous voulez !

Marianne – Et nous envoyez vos enfants pendant les vacances scolaires, bien sûr !

Stéphane – Je… On ne sait pas quoi dire… Hein, Dorothée…?

Dorothée – Oui… Ça on peut dire que ça nous la coupe…

Marianne – C’est vrai que pour nous, cette maison est devenue trop grande.

Robert – Et je ne vous parle même pas de la facture de mazout, sinon, vous n’allez pas vouloir la prendre !

Marianne – On n’a plus d’enfant à charge…

Dorothée – Je n’ai jamais vraiment été une grosse charge pour vous, si ?

Stéphane – Voyons, Dorothée…

Marianne – Vous, vous aurez bientôt besoin de plus de place.

Robert – Et puis Neuilly… Ce sera quand même mieux que Montreuil, non ?

Marianne – Quand cet enfant ira à l’école…

Robert (se marrant) – Si vous ne voulez pas qu’il fasse arabe première langue.

Marianne – Ici, on a juste quelques portugais. Il faut bien quelqu’un pour passer un coup d’aspirateur de temps en temps…

Stéphane – C’est vrai que…

Dorothée – Quoi ?

Stéphane – Non, rien.

Marianne – Honnêtement, avant le mariage de Dorothée, nous n’aurions jamais eu l’idée de lui laisser cette maison…

Dorothée – Merci de le préciser…

Robert – Il faut reconnaître que tu peux être un peu fantasque, parfois.

Dorothée – Je suis expert comptable. On est réputés pour ça.

Robert – Mais avec Stéphane…

Marianne – On sait qu’on peut avoir confiance en lui. Hein, mon petit Stéphane…?

Sourire de Stéphane, très embarrassé.

Robert – Bon, alors c’est réglé. On va pouvoir se mettre à table.

Marianne – Mais vous aussi, vous aviez quelque chose à nous annoncer, non ?

Stéphane – Euh… Oui…

Marianne – On vous écoute, mon petit Stéphane…

Stéphane – Alors voilà… Dorothée et moi…

Dorothée (le coupant) – Au point où on en est, ça peut peut-être attendre jusqu’au dessert, non ?

Robert (à Marianne) – À propos, tu as pensé à mettre la bûche à décongeler ?

Marianne – En tout cas, si vous vouliez nous parler de vos problèmes de logement, ils sont résolus.

Robert – Et puis il faut que je mette cette bouteille de champagne au frais…

Marianne – Avec cette immense maison… Pour la remplir, il va falloir nous faire au moins une demi-douzaine de petits enfants.

Robert – Bon, tu ferais mieux d’aller t’occuper de ton gigot, toi, sinon… Vous savez ce que c’est avec le gigot ? Avant l’heure ce n’est pas l’heure… après l’heure ce n’est plus l’heure !

Marianne – J’y vais…

Robert – Je t’accompagne…

Stéphane se lève aussi. Dorothée, anéantie, reste assise.

Marianne – Reste assise, Dorothée. Je te rappelle que tu es enceinte…

Dorothée (ironique) – Ah, oui, merci de me le rappeler… Je suis tellement fantasque, j’oublie tout le temps…

Regard attendri des parents sur le ventre arrondi de leur fille.

Robert – Vous lui avez déjà trouvé un prénom à ce petit ?

Dorothée – On ne sait pas si c’est une fille ou un garçon…

Robert – Ah, oui, c’est vrai… Quelle drôle d’idée…

Marianne – Bon, on vous laisse un peu tranquille tous les deux. Le temps de discuter de tout ça entre vous. Mais tous les papiers sont là, sur la commode. Il n’y a plus qu’à les signer.

Robert – On fera ça au dessert.

Marianne – Au moment de la distribution des cadeaux.

Stéphane – Je ne suis pas sûr que le nôtre sera à la hauteur…

Dorothée lance un regard inquiet vers l’un des deux paquets au pied du sapin.

Dorothée – Merde, le cadeau…

Robert – On savait bien que ça allait vous faire un choc.

Robert et Marianne, tout sourire, sortent vers la cuisine.

Stéphane et Dorothée restent interloqués un instant.

Dorothée – Ah, les salauds…

Stéphane – Pardon ?

Dorothée – Tu les as entendus ! À moi, jamais ils ne m’auraient laissé quoi que ce soit de leur vivant !

Stéphane – Mais… Ils veulent te donner leur maison…

Dorothée – Eux ? Me donner quelque chose ? Même la vieille Twingo de ma mère, elle était toute fière, il y a six mois, de me dire qu’elle avait réussi à la revendre 600 euros sur eBay ! Alors que moi je galère dans les transports en commun, enceinte jusqu’aux yeux, pour aller travailler chez Mickey à Marne-La-Vallée !

Stéphane – Tu n’as pas ton permis de conduire…

Dorothée – À quoi ça sert que je le passe puisque je n’ai pas de voiture !

Stéphane – Oui, évidemment…

Dorothée – Ils ne m’ont jamais rien donné, je te dis !

Stéphane – Ils t’ont quand même payé des études.

Dorothée – Tu plaisantes ! J’ai dû faire des ménages pour payer mon inscription à la fac et acheter mes tickets de resto U ! Je devais même prendre l’accent portugais, sinon à Neuilly personne ne voulait m’embaucher au noir !

Stéphane – Je crois que ton père aurait préféré que tu fasses dentaire, comme lui…

Dorothée – Tout de même… On ne coupe pas les vivres à sa fille parce qu’elle a décidé de devenir expert comptable…

Stéphane – Bien sûr…

Dorothée – Ils ne m’ont jamais fait de cadeau, à part un pull-over tricoté par ma mère à Noël, et là, ils sont prêts à laisser leur propre maison à mon mari ! Un salaud qui me trompe avec tout ce qui bouge.

Stéphane – Tu exagères…

Dorothée (au bord des larmes) – Je n’en reviens pas…

Stéphane – Voyons, ne te mets pas dans un état pareil…

Stéphane fait un geste vers elle pour la consoler, mais elle le repousse.

Dorothée – Jamais mon père ne m’aurait même laissé voir sa comptabilité, et à toi, il serait prêt à te donner le numéro de code de sa carte bleue !

Stéphane – Mais je n’ai rien demandé, moi !

Dorothée – Ils t’avaient déjà laissé les clefs de la maison, c’était un signe…

Stéphane (très embarrassé) – Écoute, je suis vraiment désolé. Mais si ça peut te rassurer, il n’est pas question que j’accepte cette donation… Je veux dire, même en notre nom commun…

Dorothée – Tu n’avais pas l’air pressé de dire non, tout à l’heure !

Stéphane – Ça avait l’air de leur faire tellement plaisir…

Dorothée – C’est ça, oui…

Stéphane – Bon, en tout cas, dès qu’ils reviennent, je leur dis toute la vérité…

Dorothée – Quelle vérité ?

Stéphane – Tu sais bien…

Dorothée – Je croyais que tu ne voulais pas divorcer.

Stéphane – Non, bien sûr. Mais maintenant, comment faire autrement ? J’aurais l’air de vouloir rester avec toi seulement pour hériter d’une maison à Neuilly… D’ailleurs, je vais leur dire tout suite, et je m’en vais. Autant t’épargner ça.

Dorothée – Ah, non, il n’en est pas question !

Stéphane – Tu tiens vraiment à assister à cette scène pénible ?

Dorothée – Tu restes ici, et il n’est pas question que tu leur dises quoi que ce soit !

Stéphane – Mais je croyais que…

Dorothée – Ça c’était avant.

Stéphane – Tu ne veux plus divorcer ?

Dorothée – Pas avant que mes parents aient signé ces foutus papiers !

Stéphane (stupéfait) – Mais…

Dorothée – Non mais tu te rends compte ? Ils peuvent finir centenaires ! Si j’hérite à 80 ans, qu’est-ce que je pourrais bien faire de tout leur pognon ! Alors pas un mot avant le dessert, tu m’entends ! On signe les papiers, et dans deux ou trois mois, on leur annonce qu’on divorce. Quand ils seront partis vivre à Nice et que j’aurai pris possession de la maison.

Stéphane – Mais enfin, c’est… Ce serait immoral !

Dorothée – C’est toi qui me parles de morale ? (Un temps) Tu me dois bien ça, non ?

Stéphane – Très bien…

Dorothée – Et puis dis-toi que si je deviens propriétaire avant qu’on divorce, ta pension alimentaire en sera réduite d’autant…

Stéphane s’apprête à répondre quand il est interrompu par la sonnerie de son téléphone portable. Il répond machinalement.

Stéphane – Oui… (Très embarrassé) Non, écoutez, ce n’est vraiment pas le moment, là… (Il tente vainement de s’éloigner un peu et de parler plus bas, mais il est poursuivi par le regard sarcastique de Dorothée). Je sais, mais je ne vois vraiment pas comment je pourrais… Comment nous pourrions continuer à travailler ensemble après… Après ce regrettable incident. On ne peut pas vraiment parler d’un licenciement… Disons plutôt une mutation, puisque je vous ai aussitôt proposé un poste d’assistante dans un autre cabinet… Oui, bien sûr, vous commencez lundi… Très bien… Non… Non, je ne veux absolument pas discuter de ça maintenant… Je… Je raccroche, hein ?

Il range son portable.

Dorothée – Alors elle a aussi ton numéro de portable.

Stéphane – C’est mon assistante… Enfin c’était… Tu sais très bien qu’après ce qui s’est passé, j’ai aussitôt décidé de me séparer d’elle…

Dorothée – Te séparer d’elle ?

Stéphane – Je veux dire… De ne pas la garder au cabinet…

Dorothée – Et tu lui as trouvé un autre job ? Très chevaleresque de ta part. Je dois reconnaître que sur ce coup là, si j’ose dire, tu t’es vraiment comporté en gentleman…

Stéphane – Je ne pouvais pas la licencier comme ça.

Dorothée – Oui, évidemment… Ce serait difficile d’invoquer une faute professionnelle… (Avec un sous-entendu) C’était une bonne travailleuse, non ? D’après ce que j’ai pu entr’apercevoir de l’étendue de ses compétences, en tout cas…

Stéphane – Si je ne lui avais pas proposé un arrangement, j’aurais pu avoir des problèmes avec les prud’hommes.

Dorothée – Ben, oui… Après tout, c’est vrai, elle ne t’a pas violé… Et dans quel cabinet tu as réussi à lui trouver un autre poste à la hauteur de son talent ?

Stéphane – Ça ne va pas te plaire, mais il y avait urgence…

Dorothée – Dis toujours…

Stéphane – Comme je m’occupe de sa compta, je savais que l’assistance de ton père partait à la retraite le 31 décembre…

Tête effarée de Dorothée. Retour de Robert.

Robert – Et voilà ! Le gigot est dans le four ! Le temps de commencer avec les entrées, d’ici une demi-heure, ce sera bon. J’espère qu’il ne sera pas trop cuit. (À Stéphane) Je lui ai dit de mettre le four moins fort, mais vous savez comment sont les femmes… Elles n’écoutent jamais ce qu’on leur dit… Encore un peu de porto, mon cher gendre ?

Stéphane – Non, merci, ça ira…

Robert (à Dorothée) – Toi, je ne t’en propose pas, bien sûr… (À Stéphane) Aujourd’hui, à la fac de médecine, on vous apprend que la moindre goutte d’alcool peut être très néfaste pour le développement intellectuel du foetus, mais à notre époque vous savez… (À Dorothée) Je peux te dire que ta mère, quand elle était enceinte de toi, elle ne suçait pas que de la glace… (À Stéphane) J’aurais préféré qu’elle soit dentiste, comme moi, mais qu’est-ce que vous voulez… Enfin, comptable, c’est bien aussi…

Dorothée – Expert comptable, je te l’ai déjà dit cent fois.

Robert – À propos, Dorothée, ça t’ennuierait de débarrasser l’apéritif et d’aller donner un coup de main à ta mère à la cuisine. Il faut que je parle un peu entre hommes avec mon gendre…

Dorothée, outrée, saisit quelques verres au hasard et s’éloigne vers la cuisine, sous le regard embarrassé de Stéphane.

Robert – Dites-moi, j’ai hâte de voir lundi à quoi ressemble la nouvelle assistante que vous m’envoyez. Vingt-cinq ans… Ça me changera de la mienne… Je n’en profiterai pas longtemps, mais bon… Elle est comment, cette… Natacha ?

Stéphane – Elle fait très bien son travail…

Robert – Physiquement, je veux dire !

Stéphane – Écoutez… Plutôt grande… Plutôt blonde…

Robert – Jolie ?

Stéphane – Pas mal…

Robert – Mais alors pourquoi diable voulez-vous vous en séparer ?

Stéphane – Disons que… Rosny-sous-Bois, ça lui faisait un peu loin. Elle habite à La Défense…

Robert – Ah, oui, évidemment… D’ailleurs, vous allez voir comme c’est marrant, mais vous risqueriez bien de la revoir plus vite que vous ne croyez, cette… Natacha.

Stéphane – Vraiment…?

Robert – C’est de ça dont je voulais vous parler justement. Entre hommes !

Stéphane – Vous m’intriguez, Robert…

Robert – Voilà… Comme nous venons de vous l’annoncer, dès le printemps, nous irons nous installer définitivement avec Marianne sur la Côte d’Azur… Ce qui signifie bien sûr que je prends ma retraite du cabinet… Vous me suivez ?

Stéphane – Sur la Côte d’Azur ?

Robert – Je vous ai connu plus vif que ça, mon petit Stéphane ! Heureusement que vous n’avez pas repris un deuxième porto. Non, je veux dire que j’aurais donc besoin d’un successeur pour le cabinet.

Stéphane – Je vois…

Robert – Comme vous le savez, le cabinet est juste en face de cette maison. Ça permet à ma femme de garder un oeil sur moi depuis sa fenêtre… Pour vous, évidemment, lorsque vous habiterez ici, ce serait plus que pratique…

Stéphane – Évidemment…

Robert – Et puis Neuilly, hein ? Ça vous changerait de Fontenay-sous-Bois.

Stéphane – Rosny-sous-Bois…

Robert – Ici, on ne sait même pas ce que c’est que la CMU… C’est rien que de la mutuelle à cent pour cent et du bridge à cinq mille euros pièce… Vous le savez bien, c’est vous qui tenez ma comptabilité ! Alors on est déjà un peu associé, non ?

Stéphane – Si…

Robert – Bon, en vous demandant un petit coup de main pour ma compta, j’avais déjà une petite idée derrière la tête, évidemment…

Stéphane – Évidemment…

Robert – Alors qu’est-ce que vous en dites ?

Stéphane – C’est à dire que… Je ne suis pas sûr d’avoir encore les moyens de m’installer à mon compte… Comme vous dites, un cabinet comme celui-là, en plein centre de Neuilly, avec une clientèle pareille… Ça vaut de l’or. Je ne sais pas si ma banque accepterait de…

Robert – Mais qui vous parle de banque, mon petit Stéphane ! Vous êtes de la famille, oui ou non ?

Stéphane – Oui, enfin…

Robert – Vous n’allez pas demander à ces vampires qui vont vous sucer jusqu’à la moelle avec leurs prêts à 10% ! Non, on va trouver un petit arrangement qui nous convienne à tous les deux. Vous me versez un petit loyer tous les mois, ça me fait un complément de retraite, et tout le reste ce sera pour payer la note de fioul, la taxe foncière et les impôts locaux de cette immense baraque qui sera bientôt à vous ! Qu’est-ce que vous en dites ?

Stéphane (très emmerdé) – Je… Je ne sais pas quoi dire…

Robert – Eh bien ne dites rien, et laissez vous faire… Et puis comme ça, dans trois mois, vous vous retrouvez ici avec la petite Natacha… Faites-moi confiance, je vous la garde au chaud en attendant. Parce qu’aujourd’hui, pour trouver du personnel compétent, hein ?

Stéphane – Oui… Je vais reprendre un petit porto, finalement.

Stéphane se ressert un verre de porto et le descend d’un trait.

Robert – C’est du bon, hein ?

Stéphane – Oui…

Robert – C’est mon assistante qui me le ramenait du Portugal… Vous savez, Maria… Celle qui part à la retraite… Son porto aussi, je vais le regretter… (Comme pour lui même) Parce qu’entre nous, Nice en hiver en tête à tête avec bobonne à siroter de la tisane… Enfin, on ne vit qu’une fois… Alors ? Heureux, mon petit Stéphane ?

Sous l’effet de l’alcool, Stéphane commence à se détendre un peu.

Stéphane – Puisqu’on est entre hommes, Robert, permettez-moi de vous poser une question.

Robert – Allez y.

Stéphane – Vous formez un couple tellement uni, avec Marianne. C’est quoi, votre secret à tous les deux ?

Robert – Ah, mon petit Stéphane… Ça me touche beaucoup que vous me demandiez ça… Vous démarrez dans la vie… J’ai été jeune moi aussi, vous savez… Oh, je ne vais pas vous dire que je n’ai jamais fait un petit accroc de temps en temps dans le contrat de mariage. On n’est que des hommes, après tout… Et puis avec le métier qu’on fait, évidemment… On a des tentations…

Stéphane – C’est sûr…

Robert – Avec toutes ces bonnes femmes désoeuvrées qui font la queue dans notre salle d’attente pour s’allonger sur notre fauteuil la bouche ouverte… et qui ne sont souvent là que pour un bon détartrage… Vous savez ce que c’est ?

Stéphane – Oui, enfin…

Robert (se marrant) – C’est vrai qu’à Montreuil…

Stéphane – Rosny.

Robert – Non, mon petit Stéphane. Pour qu’un couple dure, voyez-vous, l’important ce n’est pas tant de rester fidèle à sa femme toute sa vie. À l’impossible, nul n’est tenu. L’important, si vous la trompez, c’est qu’elle ne l’apprenne jamais…

Stéphane – Ah…

Robert – Et plus important encore, que les voisins ne l’apprennent jamais. C’est une question de respect, vous comprenez…

Dorothée revient avec une pile d’assiettes qu’elle commence à placer sur la table.

Robert – Ah, ma chérie, tu es là… Bon, je vais voir ce que ma femme fabrique à la cuisine, parce qu’à ce rythme là, on n’est pas couché… Je vous laisse parler de ça avec Dorothée ? Je veux dire de ma proposition, hein ? Pas de mes petits conseils matrimoniaux…

Dorothée (interloquée) – De quoi vous parliez, exactement ?

Stéphane (anéanti) – Il voudrait que je prenne aussi sa succession au cabinet…

Dorothée – Non…

Stéphane – Tu vois bien, on ne peut pas leur mentir plus longtemps…

Dorothée – Alors ça, c’est le comble… Tout pour toi, alors, hein ?

Stéphane – Ben… Il pense que notre couple est au mieux… Ce qui est à moi est à toi… Tu vois bien, on n’a plus le choix…

Dorothée – Ah, ça non, certainement pas ! Si on leur annonce qu’on divorce, ils sont foutus de me déshériter, mais de te laisser quand même le cabinet dentaire tout équipé… y compris l’assistante de charme !

Stéphane – Mais enfin, Dorothée, j’ai trompé leur fille ! Ton père pourrait comprendre, à la rigueur…

Dorothée – Ah bon ?

Stéphane – Mais pas ta mère !

Dorothée – Tu crois…

Stéphane – Mais oui ! (Un temps) Et puis tu as raison, ça ne pouvait pas marcher, entre nous…

Dorothée – Ah, oui ? Et pourquoi ça ?

Stéphane – Ça fait trois ans que tu es en analyse, ne me dis pas que tu n’as pas encore compris ?

Dorothée – Compris quoi ?

Stéphane – Ton père est dentiste. Tu épouses un dentiste. C’est ta mère qui tient les cordons de sa bourse, tu es expert comptable. Ne me dis pas que ton psy ne t’as jamais parlé du complexe d’Oedipe.

Dorothée – Mon psy n’est pas du genre bavard…

Stéphane – Tes parents t’ont appelée Dorothée, et tu travailles chez Mickey !

Dorothée – Je ne vois pas le rapport…

Stéphane – Écoute, Dorothée, tu m’as choisi pour que je plaise à tes parents. J’ai tout fait pour ça. Et maintenant, tu me reproches de t’avoir remplacé auprès d’eux ! C’est pour ça que j’ai eu envie de changer un peu d’atmospère…

Dorothée – Tu veux dire atmosphère.

Stéphane – Oui, pourquoi ?

Dorothée – Tu as dit atmospère. Atmospère.

Stéphane – Tu vois, moi aussi je suis capable de faire des lapsus…

Dorothée – Et ton aventure avec Natacha, c’était aussi un lapsus…

Stéphane – Je ne vois pas le rapport…

Dorothée – Ah oui ? Et bien moi je l’ai vu !

Stéphane – Quoi ?

Dorothée – Le rapport !

Stéphane – Ok, tu as gagné…

Dorothée – Alors c’est de ma faute, c’est ça ?

Stéphane – Ce n’est de la faute de personne, Dorothée… Mais j’en ai marre de jouer le gendre idéal. Non, je ne suis pas parfait. Et si tu veux tout savoir, tes parents m’emmerdent !

Dorothée – Ah, oui ? C’est nouveau, ça…

Stéphane – Eh ben non, ce n’est pas nouveau, figure-toi ! Tu crois que ça m’amuse de traverser tout Paris deux fois par semaine pour venir dîner chez tes parents ? Tout ça pour t’entendre déblatérer sur leur compte pendant une heure à l’aller comme au retour ? Deux heures quand il y a des embouteillages…

Dorothée – Tu ne me l’as jamais dit…

Stéphane – Et bien je te le dis maintenant ! Tes parents m’ont toujours emmerdé, Dorothée. Si j’ai tout fait pour leur plaire, c’est uniquement pour te faire plaisir. Belle maman par ci, beau papa par là. Jamais un mot de trop. Mais maintenant que je vais te perdre, je peux te le dire, Dorothée. Tes parents m’emmerdent ! Avec leur racisme ordinaire, leur ISF et leur gigot d’agneau !

Marianne revient avec un plat dans les mains.

Marianne – À table !

Stéphane – Oui, je vous emmerde, belle maman !

Marianne – Mais qu’est-ce qui vous arrive, mon petit Stéphane…

Stéphane (à Dorothée) – Je te laisse leur annoncer ça, moi je n’en peux plus, je vais fumer une cigarette.

Marianne – Une cigarette ? Mais vous ne fumez pas !

Stéphane – Si, je fume, figurez-vous. En cachette. Et même de la drogue, parfois !

Stéphane sort.

Marianne – Mais enfin qu’est-ce qui se passe, Dorothée ? Qu’est-ce que tu lui as fait pour le mettre dans un état pareil ?

Dorothée – Stéphane et moi, nous divorçons, voilà ce qui se passe !

Marianne – Oh mon Dieu ! Tu l’as trompé ? Cet enfant n’est pas de lui !

Dorothée – C’est lui qui m’a trompé !

Marianne – Ah, tu m’as fait peur… Mais ma petite fille, les hommes sont comme ça… Ils ne sont pas livrés en mode monogame, il faut le savoir… Et puis en ce moment…

Dorothée – Quoi, en ce moment ?

Marianne – Tu es enceinte, qu’est-ce que tu veux. C’est à dire plus très opérationnelle… Avec qui il t’a trompée ?

Dorothée – Avec son assistante…

Marianne – Avec son assistante ? Alors ça ne compte pas, ma petite fille ! Autrefois, les bourgeois de Neuilly couchaient avec leurs bonnes, pour se changer les idées et se détendre un peu. Il y avait des chambres à l’étage pour ça. Maintenant qu’on n’a plus les moyens de se payer des bonnes… on les appelle des assistantes. Mais ça revient au même.

Dorothée – Mais c’est monstrueux ! Ne me dis pas que papa t’a trompée toi aussi…?

Marianne – Écoute, ton père, c’est moi qui lui ai choisi son assistante…

Dorothée – Maria ?

Marianne – Moi, je n’ai jamais été très portée sur… Enfin, pas avec ton père, en tout cas… Alors là, au moins, avec Maria, je savais à qui j’avais affaire…

Dorothée – Ah, d’accord… Et toi, tu te tapais le jardinier ?

Marianne gifle sa fille, qui en reste sans voix. Robert revient.

Robert – Ah, alors on va pouvoir se mettre à table…

Dorothée s’en va.

Robert – Pourquoi tu l’as giflée…?

Marianne – Elle vient de me dire que Stéphane la trompe.

Robert – Et ce n’est pas vrai ?

Marianne – Si, sûrement… Mais tu ne sais pas le pire ?

Robert – Quoi ?

Marianne – Il fume !

Robert en reste lui aussi sans voix.

Robert – Oh, nom de Dieu… Et moi qui venais de lui proposer de reprendre mon cabinet…

Marianne – Elle veut divorcer…

Robert – Parce qu’il fume ?

Marianne – Parce qu’il l’a trompée avec son assistante !

Robert – Natacha ?

Marianne – Tu la connais ?

Robert – Non… C’est à dire que… Tu sais que Maria part à la retraite à la fin de l’année…

Marianne – Et alors ?

Robert – Stéphane m’a proposé de reprendre Natacha.

Marianne – Une deuxième main, en somme. Comme la Twingo que j’ai revendue il y a quelques temps sur eBay.

Robert – Je ne savais pas que c’était sa maîtresse…

Marianne – C’est ça… Alors Maria ne te suffit plus, maintenant ?

Robert – Elle part à la retraite !

Marianne – Vous êtes bien tous les mêmes… Écoute-moi bien, Robert. Que tu me trompes au cabinet avec Maria, je le savais. C’est moi qui l’ai engagée pour avoir un peu la paix à la maison. Mais que tu trompes Maria avec cette Natacha ! Ça, je ne le tolérerai pas !

Robert – Mais enfin, Marianne, qu’est-ce qui te prend ?

Marianne – Eh bien j’en ai marre, figure toi ! Et si je demandais le divorce, moi aussi ?

Robert (contrarié) – Alors il va falloir que je trouve un autre repreneur, maintenant…

Marianne – Pour ?

Robert – Pour le cabinet ! Ça sent le brûlé, non ?

Marianne – Oh, mon Dieu, mon gigot, je l’avais oublié !

Robert – Il va encore être trop cuit… Comme l’année dernière…

Noir.

 

ACTE 3

Ils sont tous les quatre à table et finissent de dîner. L’ambiance est sinistre.

Robert – Vous connaissez cette blague ? C’est une femme qui arrive affolée chez son gynécologue : Excusez-moi, mais ce n’est pas chez vous que j’ai oublié ma petite culotte ? Ah, non Madame, désolée. Ah bon, alors ça doit être chez mon dentiste…

À part lui, personne ne rit, évidemment.

Marianne – Comment avez-vous trouvé le gigot ?

Robert – Un peu trop cuit, peut-être ?

Stéphane – Calciné serait un terme plus approprié, belle-maman. Je crois qu’à ce stade-là, on pourrait même parler d’incinération.

Marianne – Encore un peu de champagne, pour finir la bûche ?

Stéphane – Volontiers.

Stéphane, qui semble déjà pas mal éméché, prend la bouteille de champagne d’office et boit au goulot. Il rote éventuellement après.

Marianne – Il est assez frais ?

Stéphane – Il est tiédasse, comme d’habitude.

Robert – Ah, oui, j’aurais dû mettre la bouteille au frigo avant…

Marianne (à Robert) – Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit ?

Stéphane – La bûche, en revanche, vous auriez dû la sortir du congélo avant.

Marianne – C’est une bûche glacée…

Stéphane – Ah, oui, mais là… Elle est carrément cryogénisée. C’est un coup à se casser une dent.

Robert – Vous allez rire, mais au cabinet, c’est pendant la période de la galette des rois, qu’on a pas mal de travail…

Stéphane sort un joint et l’allume avec la bougie plantée dans la bûche. Puis il écrase la bougie allumée dans la bûche pour l’éteindre, sous le regard attentif de Robert et Marianne. Dorothée, elle, paraît absente.

Robert – On va peut-être pouvoir passer aux cadeaux ?

Dorothée (revenant un peu à la réalité) – Les cadeaux…?

Marianne (avec un regard vers sa fille) – Je ne sais pas si…

Robert – Allons, Dorothée ! Ne fais pas l’enfant. Tu ne penses pas sérieusement à divorcer ? Bon, Stéphane a fait une petite bêtise, mais ça peut arriver à tout le monde.

Marianne – Tu sais de quoi tu parles…

Robert – Quoi qu’il en soit, on ne divorce pas comme ça, sur un coup de tête, pour une simple erreur d’aiguillage.

Dorothée – Une erreur d’aiguillage ?

Stéphane – C’est toi qui déraille, mon pauvre Robert…

Robert – Ah ! Stéphane, vous vous décidez enfin à me tutoyer.

Stéphane – Je peux t’appeler Bob, si tu veux.

Marianne (à Dorothée) – Écoute, ma petite fille, je suis désolée de t’avoir giflée tout à l’heure. Je me suis un peu emportée, c’est vrai. Mais reconnais que tu m’avais poussée à bout…

Robert – C’est vrai, Dorothée, il faut avouer que parfois, tu pousses le bouchon un peu loin.

Dorothée – Je sais, je suis un peu fantasque.

Marianne – Ah, au moins, tu le reconnais.

Stéphane – Vous savez ce que j’aurais vraiment rêvé de faire, moi, dans la vie ?

Robert – Quoi donc mon cher gendre ?

Stéphane – Chanteur !

Marianne – Chanteur ? Vous voulez dire… comme Luis Mariano !

Stéphane (ironique) – Non, comme Tino Rossi. (Se mettant à chanter à l’oreille de Marianne) Plus tard quand tu seras vieille, tchitchi. Tu diras baissant l’oreille, tchitchi. Si j’avais su en ce temps là, ah, ah !

Les trois autres l’écoutent, sidérés.

Stéphane – Mais non, Bob ! Chanteur de rock, voyons !

Marianne – Ah, oui… J’aime bien Eddy Mitchell, moi aussi.

Stéphane (avec un air navré) – Eddy Mitchell…

Marianne – Mais je crois qu’il vient de prendre sa retraite, lui aussi, non ?

Robert – Et bien moi, figurez-vous, j’aurais bien aimé jouer de la batterie.

Marianne – Toi ? De la batterie ? Mais pourquoi ?

Robert – Je ne sais pas… Ça… Ça m’a toujours plu… Ça t’étonne, hein ?

Marianne – Tu ne me l’avais jamais dit.

Robert – Comme quoi, dans un couple, on ne se dit pas toujours tout…

Stéphane – Tu te rends compte, Bob ? On aurait pu monter un groupe, toi et moi ? On aurait pu devenir des stars du rock and roll ! Et au lieu de ça on est dentistes. C’est à se flinguer, non ?

Marianne – Bon, alors on va pouvoir les signer, ces papiers, finalement…

Robert – Mais oui, bien sûr.

Stéphane – Autant signer son arrêt de mort.

Robert – Alors, mon petit Stéphane ? Prêt à passer à l’Ouest ?

Robert se lève, et va chercher le papier. Lorsqu’il revient, Stéphane se lève aussi, un peu titubant. Il prend le papier des mains de Robert et le déchire consciencieusement.

Stéphane – Je n’en veux pas de votre baraque ! Elle pue la mort !

Robert – Pardon ?

Stéphane – Votre cabinet non plus, d’ailleurs, avec votre clientèle de vieilles rombières tirées de partout.

Robert – C’est vrai que la clientèle est un peu âgée, mais bon… C’est plutôt mieux pour les affaires, vous savez ! La prothèse, comme je dis tout le temps, c’est là où on fait le plus de marge.

Stéphane – Il sent les cabinets, votre cabinet !

Robert – C’est vrai qu’on a un petit problème de remontées avec le tout à l’égout, mais ça doit pouvoir s’arranger. Et puis sinon, vous verrez, on finit par s’habituer…

Stéphane (passant du rire au larmes) – La seule chose que je voulais de vous, c’était votre fille ! Si elle me quitte, je perds ce que j’ai de plus précieux au monde. (Dorothée semble touchée par cette déclaration) Pardonne-moi, ma chérie. Mais si je t’ai trompée, c’est parce que j’avais l’impression que c’était toi qui m’avais déjà quitté… pour ces vieux cons.

Marianne – Tu voulais le quitter ?

Robert – Je crois que c’est une métaphore…

Stéphane – Crois-moi, Dorothée, ce qui peut nous arriver de pire, c’est de devenir comme eux.

Marianne – Il a un peu bu, non ?

Robert – Enfin, une fois de temps en temps.

Marianne – Ce n’est pas tous les jours Noël…

Stéphane – Vous savez quoi ? Moi je n’ai pas vraiment connu mes parents. J’ai toujours pensé que c’était un drame. Mais depuis qu’avec vous, j’ai découvert ce qu’était vraiment la vie de famille, je commence à me demander si je n’ai pas eu de la chance, finalement… (Silence de mort) Tenez, je vous rends vos clefs…

Dorothée – Je te rejoins dans la voiture, chéri…

Stéphane pose les clefs sur la table et sort d’une démarche mal assurée. Dorothée fait face à ses parents.

Dorothée – J’ai toujours tout fait pour que vous soyez fiers de moi.

Robert – Je sais.

Dorothée – Alors pourquoi ? Pourquoi vous ne m’avez jamais traitée comme une adulte ?

Marianne – Peut-être qu’on avait peur de vieillir…

Dorothée – Vous savez ce qui me fait le plus de mal aujourd’hui ? Ce n’est pas de savoir que vous n’êtes pas fiers de moi. C’est la certitude que plus jamais je ne serai fière de vous.

Robert – Ça doit être ça, de devenir adulte…

Dorothée sort. Robert et Marianne restent seuls en tête à tête. La pendule ou le coucou sonnent onze heures.

Robert – Onze heures. On n’a pas vu le temps passer…

Marianne – Tu veux ta tisane ?

Robert – Nuit tranquille… Rien que le nom, ça m’énerve déjà.

Le regard de Marianne se pose sur les cadeaux au pied du sapin.

Marianne – Avec tout ça, on n’a même pas ouvert nos cadeaux.

Ils s’approchent du sapin et regardent les deux paquets.

Marianne (lisant) – Pour Robert… Ça doit être pour toi…

Ils prennent chacun leur paquet, et commence à le déballer.

Robert – Une paire de chaussons ! Comme l’année dernière…

Marianne – Ah, oui ! Ils ont l’air bien chauds…

Robert – Et toi ?

Marianne ouvre son paquet et en sort quelque chose qui ressemble beaucoup à un sex-toy.

Marianne – Qu’est-ce que c’est ?

Elle appuie sur un bouton et l’engin se met à vibrer.

Robert – Une brosse à dents électrique…

Marianne – Mais où est la brosse ?

Robert n’a pas le temps de répondre. Stéphane, revient, titubant, avec Dorothée, qui se tient le ventre. Têtes ébahies de Robert et Marianne.

Stéphane (paniqué) – Faites quelque chose, vite ! Avec toutes ces émotions, elle a perdu les eaux ! Et je dois reconnaître que je ne suis pas vraiment en état de conduire…

Stéphane s’écroule par terre, tandis que Dorothée s’effondre sur le canapé.

Dorothée – Dépêchez-vous, je suis à deux doigts…

Robert – Je crois qu’il vaudrait mieux appeler le SAMU…

Marianne se précipite sur son téléphone.

Marianne – Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce que je leur dis ?

Robert – Accouchement prématuré et coma éthylique ? Ils nous feront un tarif de groupe…

Noir.

 

ÉPILOGUE

Dorothée arrive dans la maison avec des sacs de courses. Elle se retourne vers la personne qui la suit et qu’on ne voit pas encore.

Dorothée – Tu changes Robert ? Je crois que c’est la grosse commission…

Stéphane arrive à son tour avec dans un couffin un bébé qu’on ne verra évidemment pas.

Stéphane – J’ai un peu de mal, quand même avec ce prénom… Tu crois vraiment que c’était une bonne idée de l’appeler comme ça ?

Dorothée – Robert, ça finira bien par revenir à la mode…

Stéphane – Oui… Comme Dorothée… Dans deux cents ans, peut-être…

Dorothée – On leur devait bien ça… Finalement, on a quand même hérité de la maison et du cabinet…

Stéphane – Oui…

Dorothée – Quelle idée, aussi, de prendre un vol low cost pour un Nice – Paris.

Stéphane – Le TGV, ça va aussi vite… et c’est beaucoup sûr.

Dorothée – Ils savaient que cette compagnie avait très mauvaise réputation. Ce n’est pas dans un crash aérien avec cette low cost, déjà, que tu as perdu tes parents ?

Stéphane – Si… (Il jette un regard circulaire sur la pièce) Ça fait drôle, quand même, de savoir que maintenant, c’est notre maison à nous.

Dorothée – Oui…

Stéphane – Tu crois vraiment que c’était une bonne idée d’emménager ici ?

Dorothée – C’est juste en face du cabinet…

Stéphane – Oui…

Dorothée – Et puis je crois que ça leur aurait fait de la peine de savoir qu’on avait revendu leur maison.

Stéphane – On ne se débarrasse pas si facilement de son héritage familial…

Dorothée – On pourra toujours refaire les peintures. Tu connais un bon peintre ?

Stéphane – Je pensais plutôt à quelque chose de plus radical.

Dorothée – Un exorciste ?

Ils s’embrassent, mais leur étreinte est interrompue par la sonnerie de la porte. Stéphane va ouvrir.

Stéphane – Belle maman ! On pensait qu’on ne vous reverrait plus !

Robert et Marianne arrivent, suivi de Stéphane.

Marianne – Eh bien non, mon petit Stéphane ! Vous ne vous débarrasserez pas de nous aussi facilement !

Robert – Bonjour, bonjour…

Dorothée – Alors votre cercueil volant a quand même réussi à décoller ?

Marianne embrasse Dorothée.

Robert – Comment se porte Robert Junior ?

Dorothée – Très bien, très bien… Et vous, comment ça va ?

Marianne – L’avion avait un peu de retard, mais bon… On a pris un taxi.

Robert – Sinon, on n’aurait eu à peine le temps de passer vous voir…

Stéphane – En tout cas, vous avez une mine superbe ! Épanouie ! Ça vous réussit la retraite ! Hein, Dorothée ? On dirait un couple de jeunes mariés !

Robert et Marianne ont l’air un peu embarrassés.

Stéphane – Il fait beau temps à Nice ?

Robert et Marianne répondent en même temps.

Robert – Splendide…

Marianne – Il pleut…

Robert – Disons… un temps orageux avec de temps en temps quelques éclaircies.

Dorothée – Tout se passe bien, là-bas ?

Stéphane – Vous ne vous ennuyez pas trop ?

Marianne – Depuis qu’on est la retraite, on est tellement occupés, chacun de son côté… On n’a même plus le temps de se disputer…

Robert – J’ai croisé Natacha qui sortait du cabinet. Alors vous l’avez gardée, finalement ?

Dorothée – C’est provisoire…

Silence embarrassé. Marianne se penche vers le couffin.

Marianne – C’est fou ce qu’il ressemble à son grand père, non ?

Dorothée – À cet âge là, c’est encore un peu fripé…

Marianne – Il pèse combien ?

Dorothée – Dans les quatre kilos.

Marianne (caressant le bébé) – Ça ferait un bon petit gigot, ça…

Stéphane – Vous restez dîner avec nous, bien sûr…

Dorothée – On vous a préparé la chambre d’amis.

Robert – Pensez-vous ! On reprend l’avion dans trois heures. On est juste en transit !

Stéphane – Ces jeunes retraités… Toujours partis en vacances, hein ?

Dorothée (à Stéphane) – À propos de transit, il faut vraiment changer Robert…

Marianne – Attends, je vais le faire ! Il faut que je reprenne la main.

Stéphane – Pour Robert senior dans quelques années ?

Dorothée – Assieds-toi maman, je t’en prie…

Stéphane – Vous aussi, Robert… (Parlant des sacs de courses) Je vais déposer ça à la cuisine et je vous offre quelque chose à boire. Vous avez bien cinq minutes.

Stéphane sort suivi de Dorothée avec le couffin.

Robert et Marianne jettent un coup d’oeil autour d’eux, nostalgique.

Robert – Ça fait drôle de se retrouver ici, quand même…

Marianne – Oui…

Robert – Tu regrettes ?

Marianne – Non. Et toi ?

Robert – Non plus…

Un temps.

Marianne – Tu as les papiers ?

Robert – Oui, oui… Il n’y a plus qu’à les signer…

Marianne – Il faudra bien leur dire un jour.

Robert – Ça va leur faire un choc.

Silence embarrassé.

Marianne – Comment va Maria ?

Robert – Ça va.

Marianne – Et le Portugal, c’est comment ?

Robert – Oh, tu sais, là bas, avec un SMIC ou deux, on vit comme un roi.

Marianne – Et avec la langue ?

Robert – La langue…?

Marianne – Le portugais !

Robert – Ah… Oh, tu sais, tu rajoutes des o et de a au bout de chaque mot. Ça ressemble quand même beaucoup au français.

Marianne – Et puis tu as une interprète.

Robert – Oui… (Un temps) Je joue dans un orchestre…

Marianne – Un orchestre, toi ?

Robert – Un petit groupe folklorique. Je joue du tambourin. Ce n’est pas trop compliqué.

Marianne – Ah, oui, c’est bien…

Robert – Il faudra venir nous voir.

Marianne – Pourquoi pas…

Robert – Et toi ?

Marianne – J’ai rencontré quelqu’un.

Robert – Il aime le pain aux noix ?

Marianne – Et la tisane.

Robert – Nuit Tranquille…

Nouveau silence.

Marianne – Je ne sais pas comment on va leur annoncer ça.

Robert – Oui… Ça va leur faire un choc.

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-15-4

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Le Bocal

Posted décembre 26, 2014 By Comédiathèque

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Une plongée en eaux troubles…  Laisser les clefs de son appartement à un ami pendant le mois d’août pour qu’il nourrisse les poissons rouges, c’est banal. Mais lorsque cet ami est un peu fantasque, et que chacun a des choses à cacher, cela peut vite entraîner une cascade de rebondissements inattendus. Surtout lorsque la Wallonie choisit ce jour-là pour déclarer son indépendance…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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BOCAL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TEXTE INTÉGRAL

Le Bocal

Personnages : Jérôme Vincent Charlotte Delphine

 

ACTE 1

Le salon d’un appartement bobo, pour l’heure désert. Au-dessus de la cheminée, un tableau de Picasso, variation autour du Déjeuner sur l’Herbe de Manet. Sur un guéridon, un bocal avec quatre poissons rouges. Sur des étagères, des plantes vertes à l’agonie. La radio, restée allumée, diffuse de la musique classique, bientôt interrompue par la voix d’un speaker.

Speaker – Nous interrompons un instant ce programme musical pour rappeler à nos auditeurs l’information qui, depuis ce matin, fait trembler l’Europe et le monde. Pour ceux qui auraient passé les dernières 24 heures sur une île déserte et qui allumeraient seulement leur radio, voici donc le contenu de la dépêche qui est parvenue dans la nuit à notre rédaction : prenant de court toute la communauté internationale en cette période de trêve estivale, la Wallonie vient de déclarer son indépendance, tout en affirmant son intention d’abandonner l’Euro pour revenir au Franc Belge. La Flandre est sur le pied de guerre. Et le Luxembourg masserait des troupes à ses frontières. Nous vous tiendrons bien sûr informés heure par heure de l’évolution de cette crise, dont il est difficile de prévoir pour l’instant si elle restera dans l’histoire comme le tsunami qui ravagea l’Europe… ou une simple tempête dans un bocal.

Retour au programme de musique classique de circonstances (genre marche funèbre). Jérôme, trentenaire façon golden boy (costume de bonne coupe sur chemise blanche sans cravate), entre dans son appartement, suivi de Vincent, même âge, look profession libérale en vacances (polo Lacoste, jean bien repassé et mocassins sans chaussettes).

Vincent (entendant la musique) – Il y a quelqu’un chez toi ?

Jérôme – Non.

Vincent – J’avais peur de tomber nez à nez avec une de tes maîtresses. Comme Delphine n’est pas là pendant un mois…

Jérôme – Aucun risque. En matière d’adultère, j’ai deux principes : jamais avec les amies de ma femme et jamais au domicile conjugal !

Vincent – Et ça marche ?

Jérôme – Jusque là pas trop mal… De toute façon, en ce moment, je me tiens à carreaux. Ce n’est vraiment pas le moment… (Jérôme éteint la radio). C’est Delphine qui a dû la laisser allumée quand on est parti pour La Baule il y a une semaine. Pour les poissons rouges…

Vincent – Pour les tenir informés de l’actualité internationale ?

Jérôme – Elle dit que sinon, ils se sentent seuls et ils dépriment… Moi, c’est ce que j’entends à la radio depuis ce matin, qui me déprime…

Vincent – C’est si grave que ça ?

Jérôme (préoccupé) – On ne va probablement pas vers la troisième guerre mondiale, c’est sûr, mais pour les affaires, ce n’est pas bon du tout.

Vincent – Alors c’est pour ça que tu es rentré de vacances en catastrophe, sans Delphine.

Jérôme – Le CAC 40 a perdu 2000 points en une seule séance, tu te rends compte ? J’ai essayé de limiter les dégâts, mais pour l’instant… Il faut faire le dos rond, comme on dit. Il n’y a plus qu’à attendre la clôture de Wall Street…

Vincent – C’est à peine croyable, quand même ! Les Wallons qui déclarent leur indépendance…

Jérôme – Le retour au Franc Belge…

Vincent – D’ici à ce qu’ils décident de recoloniser le Congo… Ça ressemble à une histoire belge non ? Tu es sûr que ce n’est pas un poisson d’avril, au moins ?

Jérôme (sinistre) – On est au moins d’août, malheureusement…

Vincent – Bon, d’un autre côté, ce n’est pas comme si c’était ton argent.

Jérôme – C’est celui de mes clients… Ils sont en droit de me demander des comptes… La relation entre un gérant de patrimoine et son client, c’est un peu comme une relation de couple. Un mari avec sa femme…

Vincent (ironique) – Ah ouais…?

Jérôme – Bon, une pute avec son mac, si tu préfères. On marche à la confiance… D’ailleurs je gère aussi l’argent de Delphine… À la mort de son père, elle a touché un bon paquet. On ne pouvait pas laisser tout ce fric dormir sur un livret de Caisse d’Épargne…

Vincent – Ah, ouais…

Jérôme (pour changer de sujet) – Bon, allez, on va quand même boire un coup. Ça me changera les idées. Et merci d’avoir sacrifié ta soirée pour me tenir compagnie.

Vincent – Les amis, c’est fait pour ça, non ? Et puis tu sais, Neuilly, au mois d’août. C’est plutôt calme…

Jérôme – Alors pourquoi tu n’es pas parti en vacances comme tout le monde ?

Vincent – Je suis de garde à la pharmacie. Il fallait bien que ça tombe sur moi un jour ou l’autre… Mais ça ne me dérange pas. Les vacances tout seul… Plus de femme, pas d’enfants…

Jérôme (taquin) – Pas de maîtresse ? Pourtant un beau gosse comme toi. Disponible, en mesure de délivrer n’importe quel coupe-faim ou antidépresseur sans ordonnance… Tu dois être très sollicité par ces dames, à la pharmacie, non ? À moins qu’elles te demandent plutôt un poison discret pour se débarrasser de leurs maris…

Vincent (embarrassé) – Tu n’avais pas parlé de prendre l’apéro ?

Jérôme – Qu’est-ce que je te sers ?

Vincent – Un pastis. Avec beaucoup d’eau. Il fait une de ces chaleurs…

Pendant que Jérôme sort les verres et les bouteilles, Vincent fait quelques pas et s’arrête devant un bac à fleurs.

Vincent – Tes plantes vertes aussi, elles ont l’air d’avoir soif…

Jérôme – J’ai laissé les clefs à Thomas pour qu’il vienne les arroser et donner à manger aux poissons, mais tu sais comment il est…

Vincent (amusé) – Thomas…

Jérôme – Tu l’as vu récemment ?

Vincent – Ça doit faire trois mois. Depuis qu’il m’a emprunté 1000 euros. Pour quinze jours, soit disant…

Jérôme – L’avantage, avec les pauvres, c’est qu’ils ne partent jamais en vacances. Des fois ça peut rendre service. (Regardant les plantes à moitié desséchées) Mais Thomas… On ne peut vraiment pas compter sur lui.

Vincent – Il a dû se barrer en vacances avec mon fric au lieu de payer ses loyers en retard.

Jérôme – Tu crois vraiment qu’on peut partir en vacances quelque part avec 1000 euros ?

Jérôme remplit les verres. Vincent se plante devant le tableau accroché au dessus de la cheminée.

Vincent (plaisantant) – Au moins, ton Picasso est toujours là… Moi, si j’étais toi, je ne suis pas sûr que je lui aurais laissé mes clefs… Qu’est-ce qu’il fait en ce moment ?

Jérôme – Il est toujours comédien. Au chômage…

Vincent – C’est presque un pléonasme.

Jérôme – Ah, il est bien gentil… Il n’a pas de chance, c’est tout. Tu te souviens, il y a trois ans, quand il était parti passer la journée à Dieppe, et qu’il s’était fait piquer sa voiture sur la plage ?

Vincent – Si on pouvait appeler ça une voiture… Il n’y avait presque plus aucune pièce d’origine. Si les flics l’avaient retrouvée, ils n’auraient pas pu déterminer de quelle marque elle était exactement.

Jérôme – Il a dû se la faire braquer par un malvoyant…

Vincent – Avec toutes ses fringues à l’intérieur.

Jérôme – Et tous ses papiers !

Vincent – Quand on est allé le rechercher à deux heures du matin, il était en slip sur la plage, complètement gelé. J’ai cru qu’on allait devoir appeler le SAMU pour le réanimer.

Jérôme – Au lieu de ça, je lui ai fait ingurgiter une demi bouteille de whisky, histoire de le réchauffer. Qu’est-ce qu’on a pu se marrer…

Vincent – Tu parles ! Il a gerbé partout dans ma Mercedes, un cauchemar. J’ai mis des mois à me débarrasser de cette odeur. Des fois, je me demande si ce n’est pas pour ça que ma femme m’a quitté…

Jérôme – Sacré Thomas… Avoue qu’il nous fait bien rire, quand même… Ça vaut bien 1000 euros de temps en temps, non ?

Vincent – C’est sûr qu’il a un gros potentiel comique. Il n’y a que quand il monte sur les planches au théâtre pour jouer la comédie qu’il n’est pas drôle.

Jérôme – Tu te souviens de sa dernière pièce ?

Vincent – Pas très bien. Je me suis endormi à la fin du premier acte…

Jérôme – On ne pouvait même pas se barrer. On n’était que deux dans la salle.

Vincent – Oh, putain… J’espère que ce n’est pas pour monter une nouvelle pièce qu’il m’a tapé ces mille euros…

Jérôme (horrifié) – Non…?

Vincent – Je propose qu’on se cotise tous les deux, et qu’on lui en file deux mille d’un coup pour qu’il arrête de jouer.

Jérôme – Si on était sûr qu’il le fasse, encore… (Ils boivent une gorgée de leurs verres respectifs) Et la fois où tu lui avais fait tester ce médicament expérimental pour un labo pharmaceutique…

Vincent – Supposé soigner la lèpre…

Jérôme – Il avait refilé le tuyau à une de ses copines désargentée du Cours Florent…

Vincent – Cette fois là, au moins, il avait eu du bol. Il était tombé sur le placebo. Elle, en revanche, le lendemain, elle n’avait plus un poil sur le caillou, et elle était couverte de boutons…

Jérôme – Tu avais juste oublié de leur parler des effets secondaires…

Vincent – La fille est venue faire un scandale à la pharmacie… Il paraît que la semaine d’après, elle avait un casting très important pour un premier rôle dans un film…

Jérôme – Tu lui as peut-être fait rater le rôle de sa vie !

Vincent – Bon, c’était quand même payé 300 euros.

Jérôme – Comment elle s’appelait, déjà ?

Vincent – Je ne sais plus… On l’avait surnommée Clafoutis…

Jérôme – C’était il y a six mois, non ? On ne l’a plus jamais revue, la pauvre…

Vincent – Elle ne doit plus oser sortir de chez elle… (Il se tourne vers le bocal) Dis donc, ils font la gueule aussi, tes poissons rouges. Apparemment, Thomas ne leur a pas donné à bouffer non plus. Ils ont l’air d’avoir faim.

Jérôme – À quoi tu vois ça ?

Vincent – Ben on dirait que le quatrième essaie de bouffer les trois autres…

Jérôme s’approche et regarde le bocal avec étonnement.

Jérôme – C’est bizarre… J’aurais juré qu’il n’y avait que trois poissons en tout quand on est parti…

Vincent – Ça m’étonnerait qu’il soit entré par effraction. On verrait au moins une fêlure sur le bocal…

Jérôme – Ah, ouais, je me souviens… Deux mâles et une femelle.

Vincent – Je ne savais même pas que ça avait un sexe, un poisson rouge. À quoi tu vois qu’il y a deux mâles et une femelle ?

Jérôme – C’est le vendeur qui l’a dit à Delphine. On a l’a cru sur parole. D’ailleurs, je me suis toujours demandé pourquoi Delphine avait pris deux mâles pour une femelle. Je ne sais pas si c’est très partouzeur, un poisson rouge…

Vincent – Ils ont peut-être fait des petits…

Jérôme – Et c’est le rejeton qui essaie de bouffer ses deux pères pour s’envoyer sa mère…

Vincent – C’est très freudien.

Jérôme – Tu crois que le complexe d’Oedipe, ça marche aussi pour les poissons rouges ?

Vincent – Ça supposerait que les poissons rouges ont un inconscient… Donc une conscience…

Jérôme – Ça m’étonnerait, il paraît que ça n’a pas de mémoire, un poisson rouge.

Vincent – Pas de mémoire ?

Jérôme – Pas plus de trois secondes, à ce qu’on dit… Moins qu’un four à micro-onde, en tout cas…

Vincent – Trois secondes, t’imagines…

Jérôme – Tu ne t’ennuies jamais…

Vincent – Et surtout tu n’as jamais de remords…

Ils regardent encore un instant le bocal, fascinés.

Jérôme – Ou alors c’est le cocu qui essaie de se venger des amants adultères et de supprimer la trace du délit…

Vincent lui lance un regard discrètement mal à l’aise.

Vincent – Là on serait en plein boulevard…

Jérôme – On ne soupçonnerait pas toutes les horreurs qu’il peut se passer dans un simple bocal à poissons rouges.

Jérôme trinque avec Vincent.

Jérôme (avec un air entendu) – Allez, à tes amours… (Air un peu embarrassé de Vincent.) Alors tu ne veux vraiment pas me dire ?

Vincent – Dire quoi ?

Jérôme – C’est qui ?

Vincent – C’est qui qui ?

Jérôme – Ne me dis pas que depuis ton divorce, tu fais ceinture ?

Vincent – Je n’ai pas dit ça.

Jérôme – Alors raconte, quoi ? Tu n’as pas toujours été aussi discret sur tes prouesses sexuelles, hein ? Même du temps où tu étais marié, j’ai eu droit au détail de toutes tes conquêtes extraconjugales ! Quand est-ce que tu nous la présentes ?

Vincent – Nous ?

Jérôme – À Delphine et à moi !

Vincent – C’est à dire que… c’est un peu délicat.

Jérôme – Ah, d’accord… C’est elle qui est mariée ! Mais tu me connais, je suis muet comme une tombe ! C’est une copine de Delphine, c’est ça ?

Vincent – Tu ne la connais pas. C’est… C’est une cliente de la pharmacie.

Jérôme – Au moins, rien qu’en regardant ses ordonnances, tu sais si elle n’a pas de maladies sexuellement transmissibles et si elle prend bien la pilule. Mignonne ? (Changeant de piste) Majeure ?

Vincent – Non, je te jure, je n’ai vraiment pas envie d’en parler maintenant.

Jérôme – C’est sérieux, alors… Les seules femmes dont on n’ait jamais parlé entre nous sur le plan cul, c’est celles qu’on a épousées…

Vincent semble pressé de changer de sujet, et lève son verre à nouveau.

Vincent – Allez, à tes affaires… Les bourses, ça va ça vient, non ? C’est pas parce que là, il y a un coup de mou. Ça finira bien par remonter.

Jérôme prend la balle au bond, avec une idée en tête.

Jérôme – C’est certain… Je dirais même que cette crise, tu vois, c’est une opportunité extraordinaire pour des investisseurs avisés qui voudraient entrer en bourse dans des conditions exceptionnellement avantageuses.

Vincent – C’est le baratin que tu sers aux clients que tu viens de ruiner…?

Jérôme – C’est quand le marché est bas qu’il faut investir ! Les fondamentaux sont bons. Ça ne peut que remonter, tu as raison.

Vincent (méfiant) – Mmm…

Jérôme – Franchement, si tu as de l’argent à placer, disons sur le moyen terme, c’est le moment de foncer. Demain il sera peut-être trop tard. Je peux m’en occuper, si tu veux…

Vincent n’a pas l’air chaud.

Jérôme – Tu l’as dit toi-même : entre un gérant de patrimoine et son client, c’est une question de confiance… Je te connais trop… Enfin, je veux dire… Entre des vieux amis comme nous, des histoires d’argent… Ce serait gênant, non…?

Jérôme – Tu peux doubler ta mise en quelques mois, hein ?

Vincent – Alors pourquoi tu n’y vas pas, toi ? Tiens, avec l’argent de ta femme, par exemple ! Tu dis que c’est quand le marché est au plus bas qu’il faut investir. C’est le moment ou jamais. On est en plein crack !

Jérôme – Malheureusement, j’ai déjà tout investi.

Vincent – Quand le marché était au plus haut…

Jérôme (soupirant) – Si tous les conseillers financiers pouvaient suivre les conseils avisés qu’ils donnent à leurs clients, ils seraient tous milliardaires… Au lieu de ramer comme des esclaves dans leur banque pour un salaire de misère…

Vincent – Ça va si mal que ça ?

Jérôme – Disons que… J’ai pris des risques… Calculés, mais des risques quand même… J’ai mis le paquet sur quelques start-up pleines d’avenir, avec des projets audacieux qui n’ont pas encore explosé.

Vincent – Genre ?

Jérôme – Il y en a une qui travaille à la mise au point d’un traitement révolutionnaire contre la calvitie, justement… C’est l’histoire du test expérimental sur cette pauvre fille qui m’a donné l’idée il y a six mois…

Vincent (incrédule) – Un shampoing contre la chute des cheveux ?

Jérôme (enthousiaste) – Une pilule qui les fait repousser !

Vincent (consterné) – Tu déconnes ?

Jérôme – Tu sais combien il y a de chauves dans le monde ? Tu te rends compte ? C’est un marché énorme ! (Revenant à la réalité) Évidemment, en cas de crise, ce genre de placements audacieux… ça ne joue pas vraiment le rôle de valeurs-refuge…

Vincent – Et tu en as acheté beaucoup ?

Jérôme – J’ai pratiquement racheté la boîte. Pour presque rien.

Vincent – Et aujourd’hui, ça vaut combien ?

Jérôme – Disons… rien. Mais je suis sûr qu’après la crise, ça va repartir très fort ! Ils sont sur le point d’aboutir, je te dis. Ils ont déjà testé le produit sur les aborigènes d’Australie, et là ils passent aux essais sur l’animal.

Vincent – Les aborigènes ?

Jérôme – Le siège de la boîte est à Sidney… Ils ont déjà réussi à faire repousser les poils d’une souris !

Vincent – Une chauve souris ?

Jérôme – Une souris chauve, en tout cas… Si tu veux, je te cède la moitié des parts. (Vincent lui lance un regard consterné) Ok, je n’insiste pas… Mais tu viens peut-être de passer à côté de l’affaire du siècle…

Vincent – Tant pis pour moi. J’ai déjà raté les Emprunts Russes et Eurotunnel… Je suis plutôt pour les placements de père de famille, moi, tu vois… Le seul problème, c’est que je n’ai pas encore réussi à fonder une famille.

Jérôme – Ah… Qu’est-ce que tu veux, en amour aussi, la fortune sourit aux audacieux.

Vincent – Non, franchement, je préfère vendre des antidépresseurs à tous ceux à qui la fortune ne sourira jamais. C’est moins rapide et moins glorieux, comme moyen de faire fortune, mais c’est plus sûr crois-moi… (Justement, Jérôme avale un cachet genre Prozac avec son apéro) Tu devrais quand même y aller mollo sur le Prozac. Avec l’alcool, ce n’est pas très recommandé…

Jérôme – Quand on est au fond de la piscine, on ne peut que remonter, non ?

Vincent, quand même un peu emmerdé, essaie de rassurer son ami.

Vincent (désignant le tableau) – Au pire, tu pourras toujours revendre ton Picasso. C’est vrai que ce n’est pas très décoratif dans une salle à manger, mais ça doit valoir une pincée aujourd’hui, non ?

Mais Jérôme ne semble pas rassuré.

Jérôme – Lui aussi, il appartient à Delphine. Et elle y tient beaucoup. Ça lui vient de ses parents. À l’époque, ils l’ont acheté pour une bouchée de pain… J’aurais mieux fait d’investir dans la peinture, moi, tiens…

Vincent – Il y a aussi des croûtes qui ne prennent jamais de valeur.

Le portable de Vincent sonne. Il regarde l’écran et, en voyant s’afficher le numéro, hésite visiblement à répondre.

Jérôme – Tu ne réponds pas ? (Vincent a l’air un peu emmerdé) Ah, d’accord… C’est elle ! Ok, je te laisse. Je vais chercher des glaçons. Il est un peu chaud, ce pastis, non ?

Jérôme disparaît avec un air entendu. Vincent se résigne à répondre.

Vincent – Oui, Delphine… Écoute, tu tombes mal là. Je suis avec lui justement… Avec Jérôme, ton mari ! Oui, ben il m’a appelé, et je n’ai pas pu refuser… En plein mois d’août, ce n’est pas très évident de prétendre qu’on est surbooké… Et puis je te rappelle que c’était mon meilleur ami avant que tu ne deviennes ma maîtresse… Ce soir ? Ah, tu es déjà sur le périph ? Si, si, ça me fait plaisir, bien sûr, mais je croyais que tu devais rester avec ta mère à La Baule… (Tendre) Oui, je sais, moi aussi… (Embarrassé) Delphine…? J’ai eu les résultats pour ta prise de sang… C’est positif… Ben, ça veut dire que tu es vraiment enceinte… De qui ? Attends, ce n’est qu’une prise de sang, pas un test de paternité… Oui, je sais que tu prends la pilule, c’est moi qui te la délivre… Celui-là a dû passer entre les mailles du filet… (Jérôme revient avec les glaçons) Écoute, je ne vais pas pouvoir te parler longtemps…

Jérôme (amusé) – Tu peux aller dans la chambre, si tu veux, tu seras plus tranquille… Tu connais le chemin ?

Vincent (comme une évidence) – Oui, oui, bien sûr… (Se reprenant) Enfin, je veux dire, je crois que je vais trouver.

Jérôme secoue la tête, un sourire indulgent aux lèvres, puis il rallume la radio.

Speaker – D’âpres combats se dérouleraient actuellement autour du Palais Royal à Bruxelles. Les deux parties s’affrontent pour savoir qui de la Flandre ou de la Wallonie gardera le roi des belges… (Jérôme soupire avec un air inquiet tout en resservant deux verres avec les glaçons qu’il vient d’apporter) Enfin, je vous rappelle que la bourse de New York vient tout juste d’ouvrir en très forte baisse, la perspective d’un éclatement de l’Europe et d’une disparition de l’Euro semblant visiblement inquiéter au plus haut point les investisseurs…

Jérôme préfère éteindre la radio. Toujours très préoccupé, il arrose les plantes.

Jérôme – C’est vrai qu’elles avaient soif… (Il s’approche ensuite du bocal à poissons rouges) Ah, oui, il y en a bien quatre… D’où il sort, celui-là…? C’est vrai qu’il a l’air agressif, dis donc… Et si je leur filais un demi Prozac pour les calmer un peu…

Jérôme donne à manger aux poissons. Vincent revient, avec une mine à la fois étonnée et ironique.

Vincent – C’est qui cette morue ?

Jérôme – Je n’en ai aucune idée… Je t’assure que quand je suis parti, elle n’était pas là ! D’ailleurs, comment tu sais que c’est une femelle ?

Vincent – Ben, même à travers la vitre, et avec la buée, ça se voit un peu, non ?

Jérôme (regardant le bocal) – Tu trouves ? Eh ben dis donc, tu as l’oeil, parce que moi, je ne vois rien du tout.

Vincent – C’est ça, fous-toi de ma gueule.

Jérôme – Pourtant, c’est un verre grossissant…

Vincent (largué) – Mais de quoi tu me parles ?

Jérôme – Ben du poisson là, celui qui squatte dans mon bocal !

Vincent – Je parle de la fille que j’ai aperçue à travers la vitre dans la cabine de douche de ta salle de bain.

Jérôme (largué) – Ma salle de bain…?

Vincent – Tu m’avais caché ça, dis donc…

Jérôme – Caché quoi ?

Vincent – Alors c’est pour ça que tu es rentré à Paris sans ta femme en plein mois d’août, en prétextant de ce crash boursier ? Tu aurais pu trouver mieux quand même.

Jérôme – Hein ?

Vincent – Sacré Jérôme ! Et moi qui avais presque des scrupules… Mais tu devrais faire attention, tu sais. Et si ta femme rentrait à l’improviste et trouvait cette sirène à poil dans ta salle de bain ?

Jérôme – Une sirène à poils ?

Vincent – C’est ça, fais l’innocent. Et toi qui me disais : jamais au domicile conjugal ! Ne me dis pas en plus que c’est une copine de Delphine…

Air abasourdi de Jérôme.

Jérôme – Tu me fais marcher, là ?

Vincent – Tu n’es vraiment pas au courant qu’il y a une femme nue dans ta chambre. Et qui n’est forcément pas la tienne puisque… (Se reprenant) Puisque Delphine est encore à La Baule.

Jérôme – Non mais franchement, Vincent ! Si je voulais profiter de l’absence de Delphine ce soir pour voir ma maîtresse, tu crois que je t’aurais invité à prendre l’apéro ?

Vincent – Oui, ça se défend… Mais alors c’est qui, cette gonzesse ?

Jérôme – Je te jure que je n’en ai pas la moindre idée… Et tu es sûr que c’est une nana ? Ça pourrait être Thomas qui en profite pour prendre sa douche annuelle…

Vincent – Ah, ce n’est pas du tout la voix de Thomas.

Jérôme – Elle t’a parlé ?

Vincent – Elle chante !

Jérôme – Et qu’est-ce qu’elle chante ?

Vincent – Tu crois vraiment que c’est le problème, là, tout de suite ?

Jérôme – C’est vrai, tu as raison…

Vincent – Eh ben va voir !

Jérôme – J’y vais… (Il s’apprête à y aller mais se retourne une dernière fois) Mais tu te rends compte, il y a quelqu’un chez moi, et je ne sais pas qui c’est. Elle est peut-être dangereuse…

Vincent (ironique) – Dangereuse ? Une femme, nue sous la douche… Dangereuse comment ?

Jérôme – C’est peut-être une cambrioleuse.

Vincent – C’est ça, elle est venue pour voler ton Picasso, et elle en profite pour prendre une douche…

Jérôme – J’y vais…

Jérôme disparaît. Vincent, resté seul, soupire. Il prend une gorgée de pastis, et secoue la tête.

Vincent – Et si j’en profitais pour me barrer avant que Delphine arrive, moi ?

Trop tard, Jérôme revient déjà, abasourdi.

Vincent – Alors ?

Jérôme – Tu as raison…

Vincent – Mais tu la connais ?

Jérôme – Elle est encore sous la douche… Je n’ai pas osé la déranger…

Vincent (goguenard) – Remarque, pour un homme, rentrer chez soi pendant que sa femme est en vacances chez sa mère, et trouver une inconnue toute nue sous la douche… Peut-être que si tu y retournes dans cinq minutes tu la retrouveras dans ton lit… Pour une fois, tu pourrais peut-être déroger à tes principes…

Mais la situation n’amuse pas vraiment Jérôme, qui a d’autres soucis.

Jérôme – Ce n’est pas une de vos blagues foireuses à Thomas et à toi ?

Vincent – Une blague ?

Jérôme – Tu es sûr que les mille euros, ce n’était pas pour payer une call girl et la mettre dans mon pieu histoire de tester mes principes ?

Vincent – Et comment je l’aurais fait rentrer ici, d’abord ?

Jérôme – Thomas avait les clefs. Mais il n’aurait jamais pu avoir une idée aussi perverse tout seul. Et surtout, il n’aurait jamais eu de quoi la financer…

Vincent – Mais je t’assure que…

Jérôme – Je te préviens, je ne trouve pas ça drôle du tout. Encore heureux que Delphine est à La Baule, parce qu’elle n’a pas vraiment le sens de l’humour pour ce genre de choses. Et pour moi, vu la merde dans laquelle je suis depuis ce matin, une procédure de divorce, c’est le dernier truc dont j’ai besoin en ce moment, tu vois…

Vincent – Je te jure sur la tête de Delphine que je ne suis pour rien là dedans, Jérôme. Maintenant, tu ferais mieux d’aller demander tout de suite à cette fille ce qu’elle fout chez toi.

Jérôme – Au point où on en est, autant attendre qu’elle ait fini de prendre sa douche…

Les deux amis réfléchissent un instant.

Vincent – Moi, je n’ai rien à voir dans cette histoire, mais Thomas…

Jérôme – Tu sais quelque chose ?

Vincent – Non, mais… Il avait tes clefs, c’est vrai. Il aurait pu profiter de ton absence pour utiliser ton appartement comme garçonnière…

Jérôme – Thomas ? On ne l’a jamais vu avec une nana ! À part avec Clafoutis ! Il est aussi sexué qu’un poisson rouge !

Vincent – Ça lui est peut-être venu d’un coup. Tiens, comme à tes poissons rouges. Tu m’as dit que jusque là, ils n’avaient jamais procréé. Là tu les laisses tous les trois pendant une semaine et quand tu reviens, il y en a un quatrième.

Jérôme – Oui… Mais eux, ils sont à trois dans un petit bocal. Ils n’ont pas vraiment le choix. Où est-ce que Thomas aurait pu dégotter une bombe pareille ?

Vincent – Peut-être en lui faisant croire que ce superbe appartement était à lui… (Soupçonneux) D’ailleurs, comment tu sais que c’est une bombe ?

Jérôme – Je ne sais pas… J’imagine… Ça expliquerait pourquoi Thomas n’a pas eu le temps d’arroser les poissons rouges et de donner à manger aux plantes.

Tête de Vincent. Ils en sont là de leurs suppositions quand la fille débarque en petite tenue dans le salon. C’est effectivement une très jolie fille. Aussi étonnée qu’eux de les trouver là, elle pousse un cri strident en les apercevant.

Charlotte – Mais qu’est-ce que vous faites là ?

Jérôme – J’allais vous poser la même question. Mais je peux aussi appeler la police pour qu’elle vous le demande à ma place…

Charlotte – Je vais d’abord aller m’habiller, d’accord…

La fille disparaît. Perplexité de Jérôme et Vincent.

Vincent – Tu as raison, c’est une bombe !

ACTE 2

Jérôme – Je te jure que je ne sais pas du tout qui c’est…

Vincent – Une copine de ta femme ?

Jérôme – Et qu’est-ce qu’elle foutrait là ?

Vincent – Delphine lui a peut-être prêté l’appartement pendant le mois d’août en sachant que vous passiez l’été à La Baule.

Jérôme – Pour quoi faire ?

Vincent – Je ne sais pas, moi. Une copine qui habite en province ou à l’étranger, et qui voulait passer quelques jours à Paris.

Jérôme – Delphine n’aurait jamais fait une chose pareille sans m’en parler.

Vincent – Elle a peut-être oublié.

Jérôme – Non, ce n’est vraiment pas le genre de Delphine. Elle ne m’a jamais rien caché ! Elle m’en aurait parlé. D’ailleurs, je ne crois pas qu’elle aimerait l’idée que quelqu’un qu’elle connaît à peine dorme dans son lit. Tu ne la connais pas, je t’assure…

Vincent – Mmm…

Jérôme (sortant son portable) – Je vais l’appeler quand même, pour en avoir le cœur net…

Charlotte revient, habillée, de façon plutôt sexy. Jérôme, sous le choc, range son portable.

Charlotte (avec un fort accent belge) – Alors si vous m’expliquiez maintenant ce que vous faites ici, une fois ?

Vincent (sidéré) – Elle avait un accent belge tout à l’heure ?

Jérôme – Ça plus la partition de la Belgique, je commence à me demander si on n’a pas été projetés dans la quatrième dimension… (À Charlotte) Ne me dites pas que vous êtes une réfugiée en provenance de Wallonie !

Charlotte – Eh bien oui, j’habite Bruxelles, c’est vrai. Pourquoi, ça vous pose un problème, une fois ?

Jérôme – Mais pour l’instant, vous habitez chez moi !

Charlotte – Chez vous ? Alors vous êtes Thomas ? Mais vous devriez être chez moi ?

Jérôme – Moi, chez vous ? Mais c’est vous qui êtes chez moi !

Charlotte – Bien sûr, c’est ce qui était prévu. Moi chez vous à Paris et vous chez moi à Bruxelles ! C’est le principe quand on fait un échange d’appartement, non ?

Vincent – Tu as fait un échange d’appartement ?

Jérôme – Mais pas du tout ! (À Charlotte) Qui a fait un échange d’appartement ?

Charlotte – Vous ! Thomas ! Avec moi !

Jérôme – Mais je ne m’appelle pas Thomas ! Je m’appelle Jérôme !

Charlotte – Alors qu’est-ce que vous faites ici ?

Jérôme (à Vincent) – C’est une histoire de fous… Qu’est-ce que je fais ? J’appelle la police ?

Vincent – Je crois que je commence à comprendre… (À Charlotte) Donc, vous avez procédé à un échange de domicile pour les vacances avec un certain Thomas, qui vous a affirmé être le propriétaire de cet appartement ?

Charlotte – Oui, bien sûr ! Il y avait toutes les photos sur le site internet. Ça correspondait exactement à ce que je cherchais. Mais il n’était pas du tout prévu que je partage cet appartement avec deux types que je ne connais pas, hein ? Vous me prenez pour qui, une fois ?

Jérôme (à Vincent) – Je ne comprends rien à ce qu’elle dit…

Vincent – C’est pourtant simple. Tu as passé tes clefs à Thomas pour qu’il donne à manger à tes poissons rouges pendant le mois d’août, oui ou non ?

Jérôme – Ben oui !

Vincent – Au lieu de ça, il en a profité pour mettre ton appartement sur un site qui s’occupe d’échange de domicile entre particuliers pour les vacances.

Jérôme – Mon appartement ?

Vincent – En se faisant passer pour le propriétaire.

Jérôme – Un échange de domicile…

Vincent – C’est une formule de vacances bon marché et conviviale qui se développe beaucoup en ce moment… À condition d’avoir un appartement digne de ce nom à échanger bien sûr, pas une chambre mansardée dans un squat comme Thomas.

Jérôme – Mais il est où, Thomas, alors ?

Vincent – En vacances !

Charlotte – À Bruxelles !

Jérôme – Mais enfin, c’est totalement abracadabrant. Personne ne va passer ses vacances à Bruxelles !

Charlotte – À oui ? Et pourquoi ça, s’il vous plaît ? C’est très beau, Bruxelles, vous savez ? Pourquoi croyez-vous que les Flamands et les Wallons se disputent pour l’avoir comme capitale ?

Vincent – Je t’avais dit que tu n’aurais jamais dû laisser tes clefs à Thomas…

Jérôme – Très bien… Alors je vais l’appeler tout de suite pour vérifier ça. Et si c’est vrai, il va m’entendre… (Jérôme compose le numéro sur son portable) Son portable ne répond pas… Il a encore dû oublier de payer la facture… (À Charlotte) Bon, je vais l’appeler chez vous, puisque vous me dites qu’il y est. C’est quoi votre numéro de fixe ?

Charlotte – Euh… Septante deux, quarante sept, trente trois, nonante douze…

Jérôme – Nonante douze ?

Vincent – Ça doit faire dans les 102.

Jérôme finit de composer le numéro sur son portable, sous le regard des deux autres. Charlotte semble un peu anxieuse.

Jérôme – Le numéro demandé n’est pas attribué…

Charlotte – Avec ce qui se passe là-bas en ce moment… Les communications avec la Wallonie sont peut-être coupées…

Jérôme – Bon, alors ça commence à suffire, maintenant…

Le mouvement d’humeur de Jérôme est interrompu par la sonnerie du portable qu’il a encore en main.

Jérôme (sèchement) – Allo…? (Se radoucissant) Ah, oui, Delphine… Si, si, ça va, c’est juste que… J’ai eu une journée un peu difficile aujourd’hui… Tu sais bien… Avec ce qui se passe en ce moment… Et toi ? Tu n’es pas à La Baule, chez ta mère ? À Paris ? À quelle heure ? Mais pourquoi ? Non, mais je pouvais très bien me débrouiller tout seul, tu sais. Je ne voudrais pas te gâcher tes vacances à toi aussi. Et puis ta mère doit être déçue… Mais si, ça me fait plaisir, c’est juste que… À quelle heure tu penses arriver ? Ah, bon ? Déjà ! Mais non, je t’assure, je ne te cache rien… Mais pas du tout, c’est juste que… Ok, alors à tout de suite… Moi aussi, je t’embrasse… (Il range son téléphone portable dans sa poche, et soupire, inquiet) C’était Delphine… Figure-toi qu’elle a décidé de rentrer à Paris…

Vincent – Non…?

Jérôme – Elle sera là d’un instant à l’autre…

Vincent – Mais pourquoi tu paniques ? C’est plutôt moi qui devrais… Enfin, je veux dire… Pourquoi tu paniques ?

Jérôme – Je connais Delphine… Elle est d’une jalousie, tu ne peux pas savoir.

Vincent – Ah, ouais…

Jérôme – Si elle trouve cette bombasse ici, elle demande le divorce à mes torts exclusifs.

Charlotte – Cette bombasse ? Ça veut dire quoi ?

Vincent – Dans sa bouche, c’est plutôt un compliment, rassurez-vous…

Jérôme – Oh, putain ! Une pension alimentaire, ça m’achèverait ! Sans compter que son avocat mettrait son nez partout pour le partage des biens…

Charlotte – Pourquoi ? Vous avez quelque chose à cacher ?

Jérôme – Non, mais… (Il se tourne vers Charlotte) Vous êtes encore là, vous ? Mais vous n’avez pas encore compris ? Le propriétaire de cet appartement, c’est moi ! Et le type qui vous a échangé cet appartement contre le vôtre est un mythomane !

Charlotte – Et alors ?

Jérôme – Alors vous prenez vos cliques et vos claques tout de suite, et vous disparaissez, d’accord ? Par l’escalier de service de préférence !

Charlotte – Ah, mais non !

Jérôme – Comment ça, non ?

Charlotte – J’ai échangé mon luxueux duplex en plein centre de Bruxelles contre cet appartement, qui me convient parfaitement. J’ai tout fait dans les règles, moi. Je suis venue à Paris pour une semaine. J’y suis, j’y reste !

Jérôme – Mais puisque je vous dis que cet appartement n’est pas à Thomas mais à moi. (Se tournant vers Vincent) Mais dis-lui, toi !

Vincent ne sait pas quoi dire.

Charlotte – Ah, oui, mais ça, ça ne me regarde pas, moi. Vous vous débrouillerez avec votre ami lorsqu’il reviendra de Bruxelles.

Vincent – S’il en revient…

Charlotte – Et puis où voulez-vous que j’aille à cette heure-ci ?

Jérôme – Je ne sais pas, moi ! Chez vous !

Charlotte – Ah, mais c’est que je ne saurais pas trouver un train pour Bruxelles à une heure pareille ! Et puis vous avez entendu ce qui se passe en Belgique ? Je préfère autant attendre pour rentrer que ça se calme un peu, une fois.

Jérôme, excédé, sort deux billets de cinquante euros de sa poche.

Jérôme – Bon, alors voilà cent euros, d’accord ? Vous prenez une chambre à l’hôtel Ibis, juste en face, et demain vous prenez le train pour la Wallonie, pour la Bosnie, ou pour où vous voudrez, ça va comme ça ?

Charlotte (pas convaincue) – L’Hôtel Ibis ? Contre mon duplex sur la Grand Place de Bruxelles ?

Jérôme (se tournant vers Vincent) – Fais quelque chose, je t’en prie, ou je vais l’étrangler.

Vincent – Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Jérôme – Pourquoi tu ne l’emmènes pas chez toi ? Tu es célibataire, toi ! Tu n’as de comptes à rendre à personne.

Vincent – C’est à dire que…

Charlotte – Non mais il ne faut pas vous gêner, hein ? Je devais habiter chez un certain Thomas, je me retrouve chez un certain Jérôme, et maintenant, je devrais aller chez un certain Vincent. Vous me prenez pour qui ? Ce n’est pas parce que j’ai un accent idiot que je suis stupide, une fois !

Jérôme s’apprête à répondre lorsque la sonnette de l’entrée se fait entendre.

Jérôme – Et merde ! C’est déjà elle !

Charlotte – Parce que vous en attendez beaucoup d’autres comme ça ? Non, mais vous êtes une bande de pervers ! C’est moi qui vais téléphoner à la police, oui !

Jérôme – Ma femme ! C’est ma femme, vous comprenez ! (Il se tourne désespérément vers Vincent) Je ne vais quand même pas la mettre dans le placard !

Vincent – Ah, oui, l’amante dans le placard, ça s’est déjà beaucoup fait. Le congélo, peut-être…

Jérôme – Tant pis, je trouverai bien quelque chose.

Jérôme va ouvrir la porte.

Jérôme (off) – Oui, chérie ! Alors, pas trop de monde sur la route ! Attends, passe-moi ta valise, je vais la prendre…

Delphine arrive dans la pièce, suivie de Jérôme, portant une valise Vuitton.

Delphine (feignant la surprise) – Vincent ?

Vincent – J’étais venu tenir un peu compagnie à ton mari. Tout seul à Paris au mois d’août… Je ne savais pas que tu rentrais aujourd’hui… Mais je vais vous laisser…

Delphine (souriant) – Je ne voudrais pas avoir l’air de te chasser… (Elle aperçoit soudain Charlotte et son sourire s’efface pour faire place à une réelle surprise) Mademoiselle…

Charlotte – Bonjour Madame…

Delphine se tourne vers Jérôme pour avoir une explication. Jérôme paraît embarrassé.

Jérôme (à Charlotte) – Delphine, ma femme… (À Delphine) Delphine, je te présente…

Jérôme s’arrête, ne connaissant pas encore le prénom de la jeune femme.

Charlotte – Charlotte… Charlotte Van Houten.

Delphine (froidement) – Van Houten… Enchantée… Et vous êtes…? La femme chocolat ?

Jérôme panique un instant puis se lance.

Jérôme – C’est la nouvelle petite amie de Vincent. Tu sais, celle au sujet de laquelle il faisait tant de mystère. Et bien ça y est. Il a fini par me la présenter. Remarque, elle est tellement jolie, je comprends pourquoi il la cache…

Delphine (glaciale) – Oui, moi aussi…

Vincent, décomposé, n’ose pas nier.

Vincent – C’est à dire que…

Charlotte garde le silence.

Delphine (à Jérôme pour donner le change) – Alors c’est pour ça que tu avais l’air embarrassé tout à l’heure au téléphone quand je t’ai dit que j’arrivais ? Un instant, j’ai cru que j’allais te trouver au lit avec une maîtresse…

Jérôme (avec un sourire crispé) – On en était à l’apéritif… Je te sers un verre…?

Delphine (parlant de sa valise) – Je vais d’abord aller déposer ça dans la chambre…

Jérôme (paniqué) – Non, non, je vais y aller ! Tu sais comment je suis quand tu me laisses tout seul ici… J’ai mis un désordre. (Avec un regard appuyé à Charlotte) Il doit y avoir des affaires qui traînent partout… Tu fais le service, Vincent ? Tu es presque de la maison…

Jérôme disparaît avec la valise. Silence tendu entre les trois autres.

Delphine – Je crois que je vais avoir besoin de quelque chose de fort… Un whisky, s’il te plaît… (À Charlotte) Vous ne prenez rien ? Un diabolo menthe ? Une grenadine ?

Charlotte – Si, si… Je vais prendre… (À Vincent) Comme d’habitude…

Vincent sert deux whisky.

Delphine – Alors ? Vous vous connaissez depuis longtemps ?

Vincent – C’est à dire que…

Delphine – Je crois deviner à votre léger accent que vous n’êtes pas française, n’est-ce pas ?

Charlotte – Non, en effet, je suis de Bruxelles. (À Vincent) Hein mon chou ?

Vincent, au bord de l’apoplexie, lui lance un regard horrifié.

Delphine – Et vous êtes venue passer quelques jours à Paris ?

Charlotte – Comme vous n’étiez pas là, votre mari nous avait gentiment proposé de profiter de votre appartement. C’est vrai que c’est vraiment très central pour visiter Paris. Mais bon, puisque vous êtes revenus tous les deux… On va se serrer un peu… On peut prendre le canapé, hein, chéri ?

Jérôme revient très à propos.

Jérôme – Voilà, j’ai mis un peu d’ordre… Ma femme est un peu maniaque, vous savez. Si elle avait vu tous ces… habits étalés sur le lit, elle m’aurait tué… Alors, tout le monde a quelque chose à boire ?

Delphine – Servie… Comme on dit au poker… (Levant son verre en direction de Vincent et Charlotte) Alors… à vos amours !

Vincent affiche un sourire crispé. Ils boivent.

Jérôme – Je vais aller chercher quelque chose à grignoter avec ça.

Vincent – Je vais te donner un coup de main…

Ils commencent s’éloigner vers la cuisine.

Vincent – Mais qu’est-ce qui t’as pris de présenter cette fille comme ma maîtresse ?

Jérôme – Désolé, c’est tout ce qui m’est venu à l’esprit… Tu imagines si Delphine était entrée dans la chambre et avait trouvé les petites culottes de Charlotte étalées sur le lit ?

Vincent – Tu n’avais qu’à lui dire la vérité !

Jérôme – La vérité ? Que Thomas, à qui j’avais laissé les clefs pour nourrir les poissons rouges, en a profité pour faire un échange d’appartement avec une belge pour pouvoir partir en vacances à Bruxelles au mois d’août ? Franchement, tu croirais une histoire pareille, toi ? Non, crois-moi, dans la vie, il y des moments où un mensonge très simple remplace avantageusement une vérité trop compliquée.

Vincent – Ah, d’accord ! Et moi, dans tout ça ?

Jérôme – Quoi, toi ?

Vincent – Mais je ne la connais pas cette fille !

Jérôme – Mais toi, tu n’as rien à perdre dans ce mensonge ! Tu es célibataire ! Et puis franchement, elle est vraiment pas mal, cette fille, non ? Si elle n’avait pas cet accent à la con. Mais bon… Tu n’es pas obligé de la faire parler au lit…

Ils disparaissent dans la cuisine. Restées seules, les deux femmes se jaugent.

Delphine – Vous êtes vraiment la maîtresse de Vincent… ou celle de mon mari. Il ment tellement mal…

Au lieu de répondre, Charlotte affiche un sourire mystérieux, fait quelques pas, et s’arrête devant le tableau.

Charlotte – Le Déjeuner Sur l’Herbe… Un tableau de Manet, repris par Picasso…

Delphine (ironique) – Je vois que vous êtes aussi experte en peinture…

Charlotte – Deux hommes, accompagnés de deux femmes presque nues… Vous savez comment Manet appelait ce tableau, en privé ? (Delphine ne répond pas) La Partie Carrée…

Stupéfaction de Delphine. Jérôme et Vincent reviennent. Jérôme pose quelques amuse-gueules sur la table.

Jérôme – Alors ça y est, vous avez fait connaissance ?

Delphine – Nous parlions peinture…

Jérôme – Parfait… Et si on improvisait un dîner à quatre ? Je pourrais mettre des pizzas à décongeler pendant qu’on prend l’apéritif ?

Vincent et Delphine n’ont pas l’air très chaud, mais Charlotte répond à leur place.

Charlotte – Pourquoi pas ? Ça pourrait être amusant…

Delphine (ironique) – Et après, on ira tous se coucher !

Jérôme – Je reviens…

Jérôme s’éloigne à nouveau.

Charlotte – Je vais vous donner un coup de main…

Elle lui emboîte le pas. Vincent et Delphine restent seuls.

Vincent – Ce n’est pas du tout ce que tu crois, Delphine.

Delphine – Oh, mais tu n’as pas de compte à me rendre, tu sais. Tu es majeur, après tout. Et célibataire…

Vincent – Je vais tout t’expliquer, c’est très simple… (Il hésite un instant) Enfin… Pas si simple que ça, en fait, mais…

Delphine, trouvant les explications de Vincent pathétiques, ironise.

Delphine – Et elle est au courant pour nous deux ?

Vincent – Mais non, enfin, pourquoi je lui aurais raconté ça !

Delphine – Non, tu as raison, ça ne méritait pas d’être mentionné…

Vincent – Mais je ne la connais même pas ! C’est la première fois de ma vie que je la vois !

Delphine – Qu’est-ce qu’elle fait là, alors ? Tu vas me dire que c’est la maîtresse de Jérôme ?

Vincent – Même pas…

Delphine – C’est pathétique…

Charlotte revient avec de quoi mettre la table.

Charlotte – Tu m’aides à installer tout ça, chéri ?

Tête catastrophé de Vincent, à qui Delphine jette un regard assassin.

Delphine – Je vais voir ce que fait mon mari dans la cuisine. (À Charlotte) Vous savez comment sont les hommes…

Resté seul avec Charlotte, Vincent lui lance un regard incendiaire.

Vincent – Vous ne croyez pas que vous en faites un peu trop, là ?

Charlotte – C’est votre copain Jérôme qui m’a demandé de me faire passer pour votre petite amie… Il faudrait savoir ce que vous voulez !

Vincent – Oui, bon, mais vous n’êtes pas obligée d’en rajouter.

Charlotte – Ça vous est tellement désagréable, l’idée que la femme de votre ami puisse me prendre pour votre fiancée ?

Vincent – Non, mais… Vous ne pouvez pas comprendre.

Jérôme revient avec ses pizzas, qu’il pose sur la table. Delphine arrive derrière lui avec une bouteille de vin.

Jérôme – Et voilà !

Vincent – Bon, je crois que cette comédie a assez duré…

Pour le faire taire, Charlotte lui roule un patin au dépourvu. Jérôme et Delphine les regardent. Lorsque Charlotte relâche son étreinte, Vincent paraît très déstabilisé.

Charlotte – Qu’est-ce que tu allais dire, mon chou ?

Vincent – Je ne sais plus…

Jérôme – C’est beau, l’amour !

Delphine – Oui, et ça rend amnésique…

Jérôme – Vous connaissez la formule : l’amour est aveugle, le mariage lui rend la vue ! (Parlant de ses pizzas) Alors, à la bonne franquette !

 

ACTE 3

Le dîner commence dans une ambiance tendue.

Delphine – Et qu’est-ce que vous faites, dans la vie, Charlotte ? À moins que vous ne soyez encore étudiante ?

Charlotte – J’enseigne les Beaux Arts à l’université de Bruxelles.

Vincent – Vraiment ?

Delphine – Tu ne savais pas ?

Vincent – Si, si, bien sûr, je… Mais je pensais que c’était à Namur…

Jérôme (inquiet) – Les Beaux Arts, vous voulez dire… la peinture.

Delphine – Plutôt la période moderne, oui.

Vincent – Dans ce cas, vous avez dû voir que nos amis possédaient une œuvre remarquable de Picasso.

Delphine – Tu la vouvoies ?

Vincent – Qui ? Non, pourquoi ?

Delphine – Tu as dit : Vous avez dû voir…

Vincent – Mais pas du tout, hein, Jérôme ?

Jérôme – Je n’ai pas fait attention…

Vincent – Bon, quoi qu’il en soit, chérie, qu’est-ce que tu penses de ce chef d’œuvre ?

Charlotte – C’est une série de tableaux que Picasso a réalisé sur le modèle du Déjeuner sur l’Herbe, de Manet… Une œuvre qui avait fait scandale à l’époque…

Vincent – Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Charlotte – Parce qu’il évoque une partie à quatre, à ce qu’on dit…

Vincent (regardant le tableau impressionné) – Intéressant…? Cette dimension-là m’avait échappé… Du coup, je découvre ce tableau sous un autre jour… Tu le savais, Delphine ?

Delphine – Oui, enfin…

Vincent – Et ça va chercher dans les combien, un tableau comme ça ?

Charlotte se lève pour examiner le tableau, mais Jérôme s’empresse de faire diversion en s’approchant du bocal à poissons rouges.

Jérôme – Ouh, la ! Je ne sais pas ce qui passe, là dedans, mais pas une partouze apparemment ! C’est un véritable carnage ! Le petit dernier a déjà bouffé la queue des deux mâles… Pourtant, je leur ai donné à manger tout à l’heure…

Delphine – Quel petit dernier ? (Delphine regarde le bocal des poissons rouges et s’étrangle) Il y a un quatrième poisson dans ce bocal… Et c’est un poisson carnivore !

Jérôme – C’est impossible, voyons ! Comment trois poissons végétariens auraient pu engendrer un poisson carnivore !

Delphine – Dans ce cas, ça ne peut être qu’un intrus !

Vincent – Un intrus ? Dans un bocal ? Comment il aurait pu arriver là ?

Delphine (accusatrice) – C’est ce que j’aimerais bien savoir…

Charlotte a l’air embarrassée.

Jérôme – En attendant, il faut faire quelque chose, et tout de suite. Avant qu’il ne reste plus que les arêtes de tes trois poissons rouges

Delphine se saisit d’une épuisette à côté du bocal et s’efforce avec difficulté d’attraper le poisson carnivore.

Delphine – Viens ici, salopard. Attends, tu ne m’échapperas pas…

Charlotte en profite pour prendre Jérôme à part.

Charlotte – C’est moi…

Delphine – Pardon ?

Charlotte – C’est moi qui ai mis ce quatrième poisson dans le bocal.

Jérôme – Vous ?

Charlotte – Je me suis dit que trois poissons, ce n’était pas un compte rond… Alors j’en ai mis un quatrième. Je l’ai acheté à l’animalerie en bas. Mais je ne savais pas qu’il était carnivore.

Jérôme – Alors vous… Vous êtes vraiment la Flèche Wallonne !

Charlotte – Je pensais faire plaisir.

Delphine finit par capturer le poisson.

Delphine – Ça y est, je le tiens…

Elle jette le poisson par terre et le piétine sauvagement. Les trois autres la regardent avec un air terrorisé.

Delphine – J’ai supprimé l’intrus !

Malaise général.

Jérôme – Bon, on va pouvoir finir de dîner alors… (Ils se rasseyent dans un silence de mort) Encore un peu de pizza…? (Personne ne répond) Ben on va pouvoir passer au dessert…

Jérôme se lève pour aller chercher le dessert.

Delphine (à Charlotte) – Alors il vous a déjà demandé en mariage…

Vincent – C’est à dire que…

Delphine avise la bague de Charlotte, assez voyante.

Delphine – C’est une bague de fiançailles, non ? (Charlotte ne répond pas) Très joli… Un peu voyant, peut-être. En tout cas, si c’est lui qui vous l’a offerte, il ne s’est pas ruiné…

Charlotte – Vraiment ?

Delphine – C’est une fausse, non ? Ça se voit tout de suite. Il n’y a que la Reine des Belges pour porter un diamant de cette taille en pensant que c’est un vrai…

Charlotte – C’est un faux, en effet… Aussi faux que le tableau accroché au milieu de votre salon.

Jérôme, qui revient avec un gâteau, se fige.

Delphine – Vous faites erreur, Mademoiselle. Ce tableau me vient de ma mère, qui connaissait personnellement Picasso.

Charlotte – Une de ses nombreuses conquêtes, sans doute ? Picasso avait la réputation d’être un sacré baiseur… Dans ce cas, qui sait, vous pourriez être une de ses descendantes cachées… Maintenant que vous me le dites, c’est vrai que dans quelques années, on vous imagine bien ressembler à un Picasso…

Delphine – Ma mère a acheté ce tableau dans une galerie à une époque où c’était encore à peu près abordable.

Charlotte – Dans ce cas, c’est le galeriste qui vous a roulé.

Delphine – C’est un vrai, je vous dis!

Charlotte – Et moi je vous affirme que c’est un faux.

Jérôme semble au comble de l’embarras. Charlotte s’approche du tableau et l’examine.

Charlotte – C’est une copie, ça se voit au premier coup d’oeil. D’ailleurs, la peinture est encore fraîche…

Stupeur de Delphine.

Delphine (à Jérôme) – Dis quelque chose, toi ?

Jérôme – Mais bien sûr, c’est un vrai !

Charlotte – Je vous rappelle que je suis professeur aux Beaux Arts de Bruxelles.

Vincent – Comment un faux Picasso aurait-il pu arriver ici ?

Delphine (soupçonneuse) – Peut-être de la même façon que ce poisson carnivore… Tu ne m’as pas dit que tu avais laissé les clef à ton copain Thomas, pour qu’il nourrisse les poissons rouges ?

Jérôme – Si, mais…

Delphine – Je t’ai toujours dit de te méfier de ce raté. Il aurait pu voler mon Picasso, et le remplacer par un faux…

Vincent – Thomas n’aurait jamais été capable de faire une chose pareille !

Delphine – C’est sans doute cet assassin aussi qui a mis ce piranha dans le bocal…

Jérôme – Mais enfin, c’est ridicule !

Delphine – À l’heure qu’il est, il est peut-être déjà en fuite à l’étranger avec notre tableau !

Vincent – En Belgique, peut-être…

Delphine – Pourquoi en Belgique ?

Vincent – Pourquoi pas en Belgique… C’est plus près que la Bosnie…

Delphine – Il faut prévenir la police ! Lancer un mandat d’arrêt international !

Vincent – Ça ne peut pas être lui ! Il n’est pas très futé, c’est vrai, mais ce n’est pas un escroc… Il n’a pas assez d’ambition pour ça…

Delphine – Alors pourquoi pas elle ?

Vincent – Charlotte ?

Delphine – Je suis sûre que ce n’est pas la première fois qu’elle vient ici. Je ne suis pas idiote, hein ? Vous vous la tapez tous les deux, c’est ça ? C’est une call girl, et elle vous fait un tarif de groupe ?

Charlotte – Mais enfin, madame…

Delphine (à Vincent et Jérôme) – Vous aviez peut-être prévu que la soirée se termine par un déjeuner sur la moquette…?

Charlotte – Pourquoi vous aurais-je dit que c’était un faux, si c’était moi qui avais volé l’original ?

Delphine – Très bien, j’appelle la police tout de suite. Elle tirera cette affaire au clair.

Elle s’approche du téléphone, mais Jérôme s’interpose.

Jérôme – Non, ça ne peut pas être elle…

Delphine – Ah oui, et pourquoi ?

Jérôme – Parce que c’est moi…

Stupeur de Delphine et des deux autres.

Jérôme – J’avais besoin d’argent frais pour éponger mes pertes en bourse. J’ai placé ce tableau en gage… Mais je te jure que je ne t’ai jamais trompée ! (S’enfonçant) Pas avec cette fille en tout cas…

Delphine – J’en ai assez entendu ! Je retourne chez ma mère à La Baule. Mon avocat se mettra en contact avec toi dès lundi…

Delphine s’apprête à partir. Jérôme fait un geste pour la retenir.

Jérôme – Mais voyons, Delphine…

Delphine – Que tu m’aies trompée, je m’en doutais un peu. Mais que tu m’aies spoliée en détournant mon héritage ! Le Picasso de maman ! Je te ferai mettre en taule, je te le promets !

Jérôme est interrompu par la sonnerie du téléphone. Instinctivement, il regarde le numéro qui s’affiche.

Jérôme (comme s’il tenait une planche de salut) – C’est Thomas ! (À Delphine) Il va tout t’expliquer ! (Il répond) Thomas ? Putain, mais tu es où ? Tu peux dire que tu m’as foutu dans une merde ! (Un temps pendant lequel il écoute les explications de Thomas) Non ? (Nouveau temps pendant lequel les trois autres restent suspendus à ses paroles) Non ? Tu me le jures ? Non, non, je te crois… Ok, je te rappelle… (Jérôme raccroche et se tourne vers Charlotte) Thomas n’a jamais procédé à un échange d’appartement clandestin. D’ailleurs, il n’est pas parti en Belgique. Il s’est cassé une jambe en tombant de la scène en répétant le malade imaginaire, et il est bloqué chez lui avec un plâtre…

Vincent – Il n’a vraiment pas de bol…

Jérôme – Il a juste refilé mes clefs à une de ses copines du cours Florent pour qu’elle donne à manger aux poissons à sa place.

Les regards de Vincent et Delphine se tournent eux aussi vers Charlotte, qui éclate de rire.

Charlotte (sans accent) – Ok, je ne suis pas belge… (Stupeur des trois autres) Ni professeur aux Beaux Arts.

Jérôme – Mais alors comment vous avez vu que le Picasso était faux ?

Charlotte – J’ai bluffé.

Jérôme – Bluffé ?

Charlotte – Ça se voit qu’il est faux, ce tableau, non ? Et puis je me disais que ce n’était pas possible d’avoir un vrai Picasso chez soi…

Vincent – Mais alors… pourquoi cette comédie ?

Charlotte – Vous ne me reconnaissez vraiment pas ?

Jérôme – Non !

Charlotte – Imaginez moi avec des boutons partout… et sans un poil sur le caillou.

Vincent – Clafoutis !

Charlotte – Au début, quand Thomas m’a refilé les clefs, je voulais juste profiter de l’aubaine pour poser un peu mes valises pendant quelques jours, puisque l’appartement était inoccupé…

Jérôme – Vos valises ?

Charlotte – Quand mon mec m’a vue débarquer avec mon crâne d’œuf, il y a six mois, il a cru que j’avais un cancer, et il m’a larguée. Je suis sans domicile fixe depuis…

Vincent – Désolé…

Charlotte – C’est en reconnaissant le pharmacien avec sa tête de savant nazi que j’ai eu l’idée de prendre ma revanche.

Jérôme – Mais je n’y suis pour rien moi !

Charlotte – C’est ça… Ça vous a bien fait rigoler quand même, quand vous m’avez vue dans cet état là, avec votre copain, à la pharmacie, non ? J’étais tellement défigurée qu’aujourd’hui, vous ne m’avez même pas reconnue tous les deux !

Jérôme (incrédule) – Clafoutis…

Charlotte – Et je ne vous parle même pas du casting que vous m’avez fait rater… C’était pour jouer Esmeralda dans Le Bossu de Notre Dame… Avec la tête que j’avais à l’époque, on m’a proposé le rôle de Quasimodo !

Vincent – Je suis vraiment désolé…

Charlotte – Quand je vous ai vus tous les deux il y a une heure avec vos gueules de collégiens pris en faute… Sans parler de la Castafiore… Je me suis dit que c’était l’occasion de rigoler un peu, moi aussi…

Jérôme – Je vous rappelle que vous parlez de ma femme…

Delphine – Plus pour longtemps, sois en sûr…

Vincent – Bravo… Vous êtes une sacrée comédienne…

Jérôme – Meilleure que Thomas, en tout cas…

Charlotte – Disons que vous êtes bon public… Et puis l’improvisation, dans les cours de théâtre, on est super entraîné…

Vincent – Et… pourquoi une belge ?

Charlotte – Ça, ça m’est venu en écoutant la radio…

Delphine – Très bien… J’espère que vous vous êtes bien amusée… Moi, en tout cas, ça m’a ouvert les yeux sur pas mal de choses…

Charlotte (à tous) – Vous n’avez pas trouvé ça drôle ? Pour moi, c’était du billard. J’avais l’impression de débarquer directement sur la scène d’une comédie de boulevard. Avec la femme, l’amant et le mari cocu…

Jérôme – Quel cocu ?

Delphine (embarrassée) – Ne détourne pas la conversation, tu veux ? (À Charlotte) Et vous n’êtes pas non plus la petite amie de Vincent, je suppose ?

Charlotte (ironique) – Pourquoi ça vous intéresse tellement ?

Delphine – Ce qui reste vrai dans tout ça, c’est que tu es un raté… et un escroc.

Jérôme (pathétique à Delphine) – Tu ne vas pas me quitter, dit ?

Vincent – Et si on mettait un peu de musique pour détendre un peu l’atmosphère…?

Vincent remet la radio, qui diffuse la chanson de Jacques Brel Ne Me Quitte Pas.

Brel – Ne me quitte pas, tout peut s’oublier. Oublier le temps, des malentendus…

Ils écoutent tous les quatre la chanson pendant un instant, en ruminant chacun leurs pensées en même temps qu’un reste de pizza. Mais la chanson est bientôt interrompue par un flash d’information.

Speaker – Nous interrompons ce programme musical pour vous rappeler l’épilogue de la grave crise que vient de traverser l’Europe : la Wallonie demande maintenant son rattachement à la France, avec le statut de Département d’Outre-mer. La Flandre, pour sa part, dont une bonne partie du territoire est déjà situé en dessous du niveau de la mer, sera rendue à l’océan et transformée en parc à huîtres…

Reprise du programme musical avec une autre chanson de Brel : Le Plat Pays.

Brel – Avec la Mer du Nord, pour dernier terrain vague, et des vagues de dunes, pour arrêter les vagues, et de vagues rochers, que les marées dépassent…

Vincent préfère changer de station.

Speakerine (voix sirupeuse) Avec le shampoing spécial cheveux frisés de L’Oréal, tous les matins, en sortant de ma salle de bain, je ressemble à un caniche sortant du toilettage. L’Oréal, parce que je ne vaux pas mieux…

Ils sont interrompus par la sonnerie du portable de Jérôme. Il regarde l’écran. Et coupe la radio.

Jérôme – C’est une alerte boursière que j’avais posée… (Il lit et sa mine s’illumine soudain) La petite start up dans laquelle j’avais investi le montant du Picasso vient de réussir à faire repousser les poils d’un berger allemand !

Delphine – Tu veux dire… un chien ?

Jérôme – Ils sont autorisés à passer au stade des essais sur l’homme ! Vous vous rendez compte ? Mieux que le Viagra ! Il y a beaucoup plus de chauves que d’impuissants dans le monde ! C’est un marché phénoménal !

Vincent – Bon, ne t’emballe pas trop vite quand même… Ils commencent seulement les essais sur l’homme. Souviens-toi de ce médoc que j’avais fait tester à Charlotte…

Jérôme (pianotant sur le clavier de son portable) – Tu as raison… Comme on dit en bourse : il faut acheter la rumeur, et vendre la nouvelle ! Le prix des actions a déjà été multiplié par mille en 2 heures. (Il appuie sur la touche envoi avec un grand sourire) Ça y est ! Je viens de revendre le tout avec une plus-value de…

Delphine – Combien ?

Jérôme (regardant son écran) – Oh, putain ! L’écran de mon portable n’est même pas assez grand pour afficher tous les zéros… C’est le jackpot !

Delphine – Et mon Picasso ?

Jérôme – C’est vrai, j’avais mis en gage ton tableau pour pouvoir faire ce dernier investissement à risque. Mais maintenant, on va pouvoir le récupérer. Et en acheter une demi-douzaine d’autres !

Delphine – Une demi-douzaine ?

Jérôme – Et un diamant aussi gros que celui de Charlotte, je te le promets. Mais un vrai !

Delphine se rapproche tendrement de lui.

Delphine – J’ai toujours cru en toi, mon chéri. D’ailleurs, je suis contente que tout s’arrange entre nous, parce que j’avais une grande nouvelle à t’annoncer : tu vas être papa !

Léger malaise de Vincent.

Jérôme (aux anges) – Un héritier ! Cette fois, on débouche le champagne !

Pendant qu’il va chercher la bouteille, Delphine s’approche de Charlotte.

Delphine – Allez, on fait la paix ? Vous ne dites rien à mon mari de ma liaison avec Vincent, et je vous le laisse, d’accord…?

Charlotte – Qui vous dit qu’il m’intéresse…

Delphine – Vous ne serez pas déçue, vous verrez… Et puis si vous ne voulez pas finir comme ce pauvre Thomas, croyez-moi, il serait temps d’investir dans la pierre avant que vous même n’ayez besoin d’un bon ravalement…

Jérôme est en train de s’escrimer sans succès pour essayer d’ouvrir le champagne.

Vincent se rapproche de Charlotte. Delphine les laisse et va rejoindre Jérôme pour sortir les coupes de champagne.

Vincent – C’est dommage, j’aimais bien votre accent… Vous pourriez me le refaire, de temps en temps ?

Charlotte (avec l’accent belge) – C’est une proposition, une fois ?

Vincent – Pourquoi pas ?

Charlotte – Je ne suis pas sûre que nous ayons beaucoup de choses en commun…

Vincent – J’avais beaucoup de choses en commun avec ma première femme. À commencer par une très grosse Assurance Vie Option Sérénité entièrement défiscalisée. Et on a divorcé…

Charlotte – Et Delphine ?

Vincent – Vous avez vu vous-même ? Il suffit que la bourse remonte pour qu’elle trouve son mari plus sexy que moi…

Charlotte – Et moi ? Qu’est-ce qui vous dit que je vous trouve sexy ?

Vincent – Vous êtes sans domicile fixe, et j’ai un grand appartement à Neuilly.

Charlotte (ironique) – Vous savez parler aux femmes, vous…

Vincent – Et puis je vous ai déjà fait perdre tous vos cheveux avant de vous connaître. C’est comme à la bourse. Ma cote est tellement basse. Maintenant, elle ne peut que remonter…

Charlotte – En tout cas, on ne partira pas en voyage de noces en Belgique… Ça n’existe plus…

Delphine revient avec les coupes.

Delphine – Fini le chocolat belge…

Vincent – La bière belge…

Charlotte – Les histoires belges…

Delphine (philosophe) – La Belgique, c’était un peu comme ce bocal… Des poissons trop différents dans un espace trop petit. Et pas assez de frites pour tout le monde…

Le téléphone de Jérôme sonne à nouveau. Pour répondre, il passe la bouteille de champagne à Vincent.

Jérôme (à Vincent) – Tiens, ouvre ça, tu veux… (Prenant la communication) Allo ? (Un temps pendant lequel il écoute son interlocuteur). Non… Oh, putain… Ok, on arrive… (Pendant que Vincent s’escrime à déboucher le champagne, Jérôme range son portable) C’était Thomas. Pour changer un peu, il est dans la merde…

Vincent – C’est à dire…?

Jérôme – Il est coincé dans ses toilettes avec son plâtre et il n’arrive plus à ouvrir la porte… Il veut qu’on aille le délivrer…

Vincent fait sauter le bouchon du champagne. Le bouchon vient heurter le bocal qu’il renverse. L’eau se répand par terre avec les (faux) poissons.

Delphine – Je crois que ces poissons-là non plus n’étaient pas faits pour vivre ensemble très longtemps…

Noir sur la chanson de Jacques Brel intitulée Bruxelles.

Jacques Brel – C’était au temps où Bruxelles rêvait, c’était au temps du cinéma muet, c’était au temps où Bruxelles chantait, c’était au temps où Bruxelles bruxellait…

Les comédiens reviennent saluer en tenant une banderole sur laquelle est écrit : Aucun vrai poisson rouge n’a été maltraité pendant le déroulement de cette représentation.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-14-7

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Coup de foudre à Casteljarnac

Posted décembre 26, 2014 By Comédiathèque

Comédie de Jean-Pierre Martinez

3 femmes – 1 homme

Afin de redorer son blason, la baronne de Casteljarnac cherche pour sa fille,
pas très gâtée par la nature, un prétendant aussi riche que peu regardant.
Elle pense avoir trouvé le gendre idéal…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Coup de Foudre à Casteljarnac

Personnages :

Baronne de Casteljarnac

Marika, sa fille

Maria, sa bonne

Franck, son gendre

Acte 1

Le salon du château délabré de Casteljarnac. Mobilier d’époque mais en piteux état. Murs cachant leur décrépitude derrière quelques portraits de famille accrochés de travers. Marika de Casteljarnac arrive, peu gracieuse et mal fagotée.

Marika – Maria ? Où est-elle encore passée, cette idiote ? Maria ! Mais c’est tout à fait insensé !

Entre la baronne Carlota de Casteljarnac, sa mère, femme plutôt pulpeuse, très maquillée, et d’une élégance un peu voyante. Elle porte un plateau de petit déjeuner.

Marika – Ah, bonjour mère… Mais où est donc la bonne ?

Carlota – Elle vient de partir…

Marika – Partir ? Mais où ça ? Et quand reviendra-t-elle ?

Carlota – Pas de si tôt, je le crains…

Marika – Comment ça ? Mais j’ai besoin d’elle ! (Prise d’un doute) Ne me dites pas qu’elle est encore partie en congé au Portugal ?

Carlota – Pire que ça…

Marika – Vous voulez dire qu’elle a pris congé tout simplement ?

Carlota – C’est malheureusement ce qui finit par arriver avec les domestiques lorsqu’on ne leur paie pas leurs gages…

Marika – Ces gens n’ont vraiment aucune éducation… Elle aurait au moins pu me servir mon petit déjeuner avant de s’en aller… Enfin, une bonne de perdue dix de retrouvées… De toute façon, elle était incapable de faire cuire correctement un œuf à la coque…

La baronne pose le plateau sur une table.

Carlota – Tenez, aujourd’hui exceptionnellement, c’est moi qui vous l’ai préparé… Bon anniversaire ma chérie !

Marika – Vous y avez pensé ? Vous êtes un amour, maman…

Carlota – Pour le cadeau, on verra ça un peu plus tard. Vous savez qu’en ce moment, nous avons quelques problèmes de trésorerie…

Marika s’assied et commence à déjeuner, en attaquant l’œuf à la coque.

Marika – Ne vous tourmentez pas pour ça, mère. En tout cas, le vôtre est très réussi, bravo !

Carlota – Le mien ?

Marika – Votre œuf à la coque !

Carlota – Ah, oui, bien sûr… Au moins, si nos finances venaient à se dégrader encore un peu plus, je pourrais toujours chercher à me placer comme gouvernante dans un château alentour…

Marika – Vous êtes drôle.

Carlota – J’ai engagé une autre bonne, mais si nous n’avons pas de quoi la payer, je crains qu’elle ne reste guère plus longtemps que la précédente…

Marika continue à déjeuner, mais elle remarque bientôt le regard attentif que sa mère pose sur elle.

Marika – Tout va bien, mère ? Vous avez l’air soucieuse… Si c’est au sujet de Maria, ne vous inquiétez pas. Je peux me passer de camériste pendant un jour ou deux.

Carlota – Marika, il faut que je vous parle sérieusement.

Marika – Vous me faites peur… Ça m’a l’air sérieux en effet… Mais je vous écoute…

Carlota – Marika, vous n’êtes plus une enfant. Il y a maintenant des choses que vous pouvez comprendre… Comme vous le savez depuis votre sortie du Couvent des Oiseaux, notre situation financière est des plus délicates. Nous ne pouvons plus payer le personnel, et ce château tombe en ruine.

Marika – Je voulais justement vous en parler. Vous connaissez ces vers célèbres de Chantal Goya : « Il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville » ?

Carlota – C’est de Verlaine, je crois.

Marika – Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, ce serait plutôt : « Il pleut dans ma chambre quand il pleut sur le toit ».

Carlota – Eh bien Marika, j’ai peut-être trouvé le moyen de colmater durablement les brèches dans notre trésorerie, et de faire restaurer ce château avant qu’il ne s’effondre sur nos têtes.

Marika – Vous pensez à un de ces jeux de la loterie nationale dont on fait la publicité sur les ondes, qui peut faire d’un manant un parvenu en un seul tirage ?

Carlota – C’est à un autre genre de tirage que je pensais, ma chère enfant. Et plutôt aux jeux de l’amour qu’à ceux du hasard. Croyez-en mon expérience, c’est beaucoup plus sûr…

Marika – Je crains de ne pas comprendre…

Carlota – À votre âge, il serait temps de vous chercher un mari… Vous n’y avez jamais songé ?

Marika – Ma foi…

Carlota – Je sais, de nos jours, pour une jeune fille de bonne famille, il n’est pas si facile de trouver un prétendant digne de ce nom. Surtout lorsque l’on met la barre un peu haut. La fille de la Baronne de Casteljarnac ne peut pas se marier avec n’importe qui !

Marika – C’est clair.

Carlota – Un jour, c’est vous qui hériterez de mon titre de baronne. Je crains d’ailleurs que d’ici là, ce ne soit tout ce que j’ai à vous léguer…

Marika – Allons, nous n’en sommes pas encore là… Quoi qu’il en soit, comme vous le dites, de nos jours les princes charmants ne courent pas les rues…

Carlota – Et c’est précisément pourquoi en cette matière, l’intervention discrète d’une mère peut être utile…

Marika – Vraiment ?

Carlota – Une mère… un peu aidée par les nouvelles technologie de la communication, bien sûr…

Marika – Vous m’avez inscrite à mon insu sur un de ces sites de rencontre ?

Carlota – Un site très haut de gamme, je vous rassure. Même si j’ai dû pour cela gonfler un peu votre dote potentielle et retoucher votre portrait avec Photoshop…

Marika – Ma photo ?

Carlota – Fort heureusement, notre nom est en lui même un capital inaliénable. Beaucoup d’hommes fortunés seraient flattés d’épouser une Baronne de Casteljarnac, même sans le sou, afin d’atteindre par cette alliance à une respectabilité que l’argent ne suffit pas à acquérir.

Marika – Mais enfin, mère… Vous voulez donc me marier avec un roturier ?

Carlota – Hélas, il faut se rendre à l’évidence, ma chère enfant. Les gens de notre condition sont tout aussi fauchés que nous…

Marika – De là à caser votre fille avec un parvenu pour redorer le blason de la famille…

Carlota – Malheureusement, je ne vois pas d’autre solution… J’ai cherché sur Google un site du genre « J’adopte un noble point com » mais je n’en ai pas trouvé… Croyez-moi, nous n’avons plus le choix…

Marika – Ne pourrions-nous pas vendre quelque chose ?

Carlota – J’ai déjà utilisé tous les expédients possibles, je vous assure… C’est cela ou nous défaire de Casteljarnac. Le château de notre famille depuis sept générations…

Marika – Mais je ne veux pas vous quitter, mère !

Carlota – Vous pourriez habiter ici avec votre mari. La château est grand. Il suffit de trouver quelqu’un d’assez accommodant… Et aussi riche que peu regardant…

Marika réfléchit un instant.

Marika – Bon… Après tout pourquoi pas ? Nous ne voyons jamais personne. Cela peut être assez divertissant de recevoir quelques prétendants. Nous jugerons sur pièce…

Carlota – Votre premier rendez-vous sera là d’une minute à l’autre.

Marika – Mon premier rendez-vous ? J’ai l’impression d’entendre une secrétaire médicale ! Et qu’il s’agit de se faire arracher une dent ! Ne me dites pas que la salle d’attente est déjà pleine.

Carlota – Rassurez-vous, vous n’avez à ce jour qu’un seul prétendant. Et croyez-moi, cela n’a pas été si facile de le trouver…

Marika – Mais enfin, mère, je ne suis même pas coiffée !

Carlota – Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas la peine.

Marika – Plaît-il ?

Carlota – Je veux dire, vous êtes très bien comme ça, ma chère.

Marika – Et il est comment, ce garçon ?

Carlota – C’est l’unique héritier d’un magnat de l’immobilier auvergnat qui a fait fortune en Californie.

Marika – Je voulais dire… physiquement.

On sonne.

Carlota – Ah, je crois que vous allez pouvoir en juger par vous-même…

Marika – Oh mon Dieu ! Mais vous auriez dû me prévenir avant !

Carlota – Je n’étais pas sûre de votre réaction. J’ai préféré vous faire la surprise. Bon je vais ouvrir moi-même. Puisque nous n’avons plus de bonne…

Carlota sort. Marika semble à la fois inquiète et excitée. Elle tente de se recoiffer un peu. Mais sa mère revient aussitôt, précédant le nouveau venu.

Carlota – Entrez, entrez, je vous en prie. Ne faites pas attention au désordre, la bonne a pris sa journée…

Le prétendant arrive. Il porte un costume sombre, des lunettes noires et se guide à l’aide d’une canne blanche. Il a dans la main un bouquet de fleurs. Marika en reste muette de stupéfaction.

Carlota – Marika, je vous présente Monsieur Lesourd.

Franck – Bonjour Marika.

Marika – Bonjour Monsieur…

Franck s’approche d’elle en tendant son bouquet de fleurs. Ce faisant, il heurte un guéridon et renverse un vase posé dessus. Marika reste un instant sidérée.

Franck – Je vous en prie, appelez-moi Franck.

Marika prend le bouquet de Franck pendant que sa mère ramasse le vase.

Marika – Bienvenue à Casteljarnac, Franck…

Carlota – Oh pour les fleurs, il ne fallait pas… Elles sont vraiment magnifiques… N’est-ce pas Marika ?

Marika – Oui, magnifiques… Merci beaucoup…

Carlota – Nous allons les mettre dans un vase tout de suite…

Carlota ramasse le vase tombé par terre, et Marika met les fleurs dedans.

Carlota – Voilà… Je peux vous offrir un café, Monsieur Lesourd ? Je n’en ai jamais fait moi-même, mais je peux toujours essayer…

Franck – Merci, ça ira… J’arrive directement de Los Angeles J’ai pris mon petit déjeuner dans l’avion.

Carlota – Ma fille avait hâte de vous rencontrer… J’imagine que vous allez rester quelques jours en France…

Franck – Eh bien… Pour toujours, je l’espère… Mais cela dépendra un peu de votre fille, en réalité…

Carlota se tourne vers Marika, attendant une réaction, mais celle-ci reste de marbre.

Carlota – Elle est un peu timide, vous savez… Elle sort à peine du couvent… Enfin, elle n’était pas bonne sœur, je vous rassure.

Franck – Quoi qu’il en soit, je n’ai pas l’intention de la brusquer.

Carlota – Elle a fait ses études au Couvent des Oiseaux, comme Chantal Goya et Martine Aubry…

Franck – Pas à la même époque, j’espère.

Carlota éclate bruyamment de rire.

Carlota – Vous êtes drôle… C’est cocasse, n’est-ce pas ma chérie ?

Mais Marika ne se déride toujours pas.

Carlota – Bien entendu, c’est un peu difficile pour vous d’en juger, mais croyez-moi sur parole : Marika est une jeune fille absolument charmante…

Franck – Je vous crois, Madame la Baronne. Et puis ne dit-on pas que l’amour est aveugle ?

Carlota rit à nouveau bruyamment.

Carlota – C’est tordant. Mais dites quelque chose, Marika. Ou bien Monsieur Lesourd va penser que vous êtes muette.

Marika – Vous… Je veux dire comment…?

Carlota – Ma fille n’ose sans doute pas vous demander comment vous êtes devenu… Vous êtes né comme ça, ou bien…

Franck – Eh bien… En réalité… J’ai été foudroyé à l’âge de 18 ans.

Carlota – Un coup de foudre… Mon Dieu, comme c’est romantique. N’est-ce pas ma chérie ?

Franck – Croyez-en mon expérience, si un jour vous êtes surprises dans la campagne en plein orage, ne tentez pas de vous mettre à l’abri derrière un de ces crucifix en fer forgé qu’on trouve parfois à la croisée des chemins.

Marika – Et pourquoi donc.

Franck – Mais parce que cela attire la foudre, Mademoiselle.

Carlota – Les crucifix sont de véritables paratonnerres, c’est connu.

Franck – Parfois, j’ai l’impression que c’est le Seigneur lui-même qui m’a infligé cette épreuve, en pénitence pour tous mes péchés…

Carlota – Vous êtes donc croyant…

Franck – La foi est une de mes dernières consolations en ce bas monde…

Carlota – J’ai moi-même veillé à ce que ma fille soit élevée selon les principes de notre sainte religion catholique et romaine…

Silence pesant.

Franck – Écoutez, Marika, je n’irai pas par quatre chemins, car le temps m’est compté. Je sais que je n’ai guère d’atouts pour moi, hormis la pureté de mes intentions et mon immense fortune.

Carlota – Ce qui compte énormément pour nous, croyez-le bien, Monsieur Lesourd… Je parlais de la pureté de vos intentions, bien sûr…

Franck – Une fortune que je déposerai en offrande aux pieds de ma future femme… Celle qui saura deviner l’immense besoin d’amour qui se cache derrière ces lunettes noires…

Carlota – Ne dit-on pas que les yeux sont les fenêtres de l’âme ! Malheureusement, dans votre cas, les volets sont fermés. Mais je suis sûre que vous trouverez bientôt qui saura les ouvrir pour faire entrer un peu d’air frais dans cette maison…

Franck – Marika, vous avez hérité avec votre nom de la noblesse et de la grâce. Et vous avez reçu une éducation décente. Je cherche à épouser une jeune femme désintéressée, qui sera mon guide dans la vie. Et vous comprendrez que dans mon état, la douceur du caractère importe davantage que le physique…

Carlota – Tant mieux, tant mieux, Monsieur Lesourd…

Marika la fusille du regard.

Carlota – Je veux dire, c’est très noble de votre part, Franck. Ma fille, comme vous le savez, héritera un jour de mon titre de Baronne de Casteljarnac… Une famille qui, comme vous pouvez le voir sur ces quelques portraits de famille, s’est illustrée tout au long de l’histoire de France…

Marika – Maman…

Carlota – Pardon, j’avais oublié que…

Franck – Aucune importance, Chère Madame.

Carlota – Mais je vous en prie, appelez-moi Carlota.

Franck – Et pourquoi cela ?

Carlota – Mais parce que c’est mon prénom !

Franck – Je plaisantais, Chère Madame. Je veux dire Carlota.

Carlota – Il est impayable ! N’est-ce pas Chérie ? Jamais je n’aurais pensé qu’un handicapé puisse être aussi drôle… (Se rendant compte de l’énormité de ses propos) Enfin, je veux dire…

On sonne.

Carlota – Je vous prie de m’excuser, ça doit être la bonne nouvelle… Je veux dire la nouvelle bonne…

Franck – Vraiment ? Je pensais que la vôtre avait seulement pris sa journée…

Carlota – C’est vrai, mais j’ai décidé de m’en défaire pour cette même raison… Elle prenait beaucoup trop de congés… Vous savez ce que c’est, maintenant avec les 35 heures… Je vous abandonne un instant. Profitez en pour faire un peu connaissance…

Carlota sort. Marika reste un instant seule en compagnie de Franck, ne sachant pas quoi dire.

Franck – En tout cas, vous avez une très jolie voix…

Marika – Merci…

Nouveau silence.

Franck – J’aimerais seulement avoir le plaisir de l’entendre davantage… Vous pouvez me poser des questions, vous savez. Cela vous permettra de me connaître un peu mieux…

Marika – Je ne sais pas, je… Vous jouez du piano ?

Franck – Euh, non… Pourquoi cela ?

Embarras de Marika.

Marika – Excusez-moi un instant, j’ai deux mots à dire à ma mère…

Marika sort. Franck la suit du regard à son insu. Il relève ses lunettes noires et se met à examiner la pièce et le mobilier comme pour une expertise. Il affiche un air circonspect devant la misère du lieu. Puis il regarde attentivement les tableaux et semble plus satisfait par cet examen. Carlota et Marika reviennent accompagnées par la nouvelle bonne. Franck remet aussitôt ses lunettes noires sur son nez et recompose son personnage de non voyant.

Carlota – Pardon de vous avoir laissé seul un moment… Voici Maria, notre nouvelle bonne…

Marika – Elle s’appelle aussi Maria ?

Carlota – Et oui, comme celle à qui nous avons donné congé. Après tout ce sera plus pratique, n’est-ce pas ?

Maria – Ouh la, j’ai pris la saucée en traversant le parc.

Maria, une jeune femme d’un charme un peu vulgaire, se dirige vers Franck.

Carlota – J’ai d’ailleurs pu observer par moi-même qu’au moins une bonne sur deux s’appelle Maria. J’ignore à quoi c’est dû…

Maria –Bonjour Monsieur…

Franck – Bonjour Madame.

Maria – Mademoiselle… Et ben vous êtes du genre optimiste, vous ! Ce n’est pourtant pas un temps à mettre des lunettes de soleil…

Elle tend la main à Franck qui fait mine de ne pas la voir. Carlota échange un regard consterné avec Marika.

Carlota – Excusez-la… Vous savez, c’est tellement difficile de trouver du personnel de nos jours…

Maria semble ne pas comprendre pourquoi Franck ne sert pas la main qu’elle lui tend.

Carlota – Eh bien Maria, si vous alliez voir ce qui se passe à l’office… Nous nous verrons tout à l’heure, n’est-ce pas ?

Maria – Bien Madame…

Carlota – Mais j’y pense, maintenant que nous avons retrouvé une bonne, Monsieur Lesourd prendra peut-être un vrai café ? (Comme en aparté) Entre nous, les domestiques portugaises n’ont pas que des qualités, mais il faut reconnaître qu’elles savent faire le café…

Franck – Ne vous dérangez pas pour moi… D’ailleurs, je vais vous laisser…

Carlota – Vous nous quittez déjà, Monsieur Lesourd ?

Franck éternue.

Franck – Excusez-moi, je suis allergique au pollen… Ça doit être les fleurs que j’ai apportées…

Maria – Vous êtes sûr que ce n’est pas à la poussière, plutôt ? (Maria jette un regard sur la pièce). Parce qu’il y a du boulot, hein ? Ouh la la ! Il vaut mieux voir ça que d’être aveugle, pas vrai Monsieur Lesourd ?

Franck – Je dois partir, mais je reviendrai bientôt… Marika, je suis ravi d’avoir fait votre connaissance…

Marika – Moi de même, Franck.

Franck – Mes amis m’appellent Francky…

Marika – Au revoir Francky.

Carlota – Ma fille va vous raccompagner… N’est-ce pas ma chérie ?

Franck reprend sa canne blanche et se lève pour partir. Maria comprend qu’il est aveugle.

Maria – Ah d’accord… Excusez-moi Monsieur Lesourd, je n’avais pas vu que vous étiez aveugle.

Franck – Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude.

Maria – Mais rassurez-vous, je n’ai rien contre les handicapés, hein ? D’ailleurs, je trouve ça scandaleux, ces gens qui prennent les places de stationnement réservées aux aveugles sur les parkings, pas vous ?

La baronne et sa fille échangent à nouveau un regard atterré.

Carlota – À très bientôt, Franck.

Franck – Merci pour votre accueil, Madame la Baronne.

Marika sort avec Franck en le tenant par le bras.

Maria – Alors comme ça, vous êtes baronne ?

Carlota – Oui, en effet. Je suis la Baronne de Casteljarnac. La septième du nom.

Maria – Eh ben… Je n’avais jamais vu une baronne avant vous.

Carlota – Bon et bien maintenant que vous m’avez vue, vous allez pouvoir vous mettre au travail, n’est-ce pas ? Vous vous appelez comment, déjà ?

Maria – Maria.

Carlota – C’est ça. Et bien Maria, pourquoi ne commenceriez-vous pas par débarrasser ce plateau et faire un peu de ménage ?

Marika revient. Maria la fixe du regard.

Maria – C’est incroyable ce que vous ressemblez à ma mère.

Carlota – Merci de ne pas avoir dit ça devant son prétendant… D’ailleurs, à l’avenir, je vous invite à ne pas vous adresser directement aux personnes que nous recevons ici, n’est-ce pas ? Alors Marika, qu’en pensez-vous ?

Maria – C’est incroyable. Et en plus nous portons le même prénom !

Marika – Euh… Pas exactement… Moi c’est Marika.

Maria – Ah pardon, j’avais compris Maria. Il n’empêche que vous lui ressemblez, c’est dingue. On dirait que vous êtes de la famille.

Marika – Quel est le patronyme de votre mère ?

Maria – Le quoi ?

Carlota – Son nom de famille !

Maria – Fernandez. Elle s’appelle Fernandez, comme moi.

Carlota – Dans ce cas, il est peu probable que nous soyons apparentés. D’ailleurs la branche de notre famille qui était liée au trône du Portugal s’est éteinte sous la révolution…

Maria – Le Portugal ? Ah mais je ne suis pas portugaise.

Marika – Vous n’êtes pas portugaise ?

Maria – Ben non, je suis espagnole.

Carlota – Oui, bon c’est pareil…

Maria – Ah non, ce n’est pas pareil du tout… (Hilare) D’ailleurs, vous savez ce que ça veut dire Marika, en espagnol ?

Carlota – Non, et on s’en contrefiche, figurez-vous.

Maria – Il n’empêche que je n’aimerais pas m’appeler Marika…

Carlota – Si vous débarrassiez ce plateau et que vous alliez voir ce qui se passe à la cuisine ?

Maria – Très bien Madame La Baronne. (Maria sort, hilare) Marika… En espagnol, ça veut dire tapette… En tout cas, moi je n’aimerais pas m’appeler Tapette…

Les deux autres la regardent sortir avec un air consterné.

Carlota – Alors ? Qu’en pensez-vous ?

Marika – De la nouvelle bonne ?

Carlota – De votre prétendant ! Ça s’est plutôt bien passé, non ?

Marika (explosant) – Bien passé ? Il est aveugle et il ne joue même pas de piano !

Carlota – Bon d’accord, ce n’est peut-être pas le mari idéal… Mais je vous assure que d’un point de vue financier, c’est le gendre idéal. Il est milliardaire ! C’est la solution à tous nos problèmes !

Marika – Vous n’avez qu’à l’épouser vous-même…

Carlota – Il est mal voyant, d’accord, mais pas au point de s’apercevoir que j’ai plutôt l’âge d’être sa mère que sa femme. Nous n’avons plus le choix, ma chérie, je vous assure ! C’est ça ou se mettre à cuisiner et à faire le ménage nous-mêmes. Parce que cette bonne-là, il va falloir la payer si on veut qu’elle reste.

Marika – On n’a qu’à vendre encore quelques meubles…

Carlota – Si nous en vendons encore, c’est par terre qu’il faudra nous asseoir… Il faut être aveugle pour ne pas voir dans quel état se trouve déjà ce château…

Marika – Vendons les portraits de famille ?

Carlota – Ça jamais !

Marika – Alors c’est moi que vous préférez vendre ?

Carlota – Allons Marika, vous n’êtes plus une enfant… Ne me dites pas que vous croyez encore au Prince Charmant… Vous n’êtes pas obligée d’aimer votre mari ! Et si vous voulez prendre un amant, songez que d’être mariée avec un mal voyant est un avantage considérable.

Marika – Vous avez une drôle de conception du mariage, mère…

Carlota – Tout ce qu’il demande en contrepartie des millions qu’il va déposer à vos pieds, c’est un peu de compagnie et quelqu’un pour le guider dans la vie.

Marika – Mais enfin, mère… Je ne suis pas un chien d’aveugle !

Carlota – Vous pourrez toujours apprendre à aboyer… Je plaisante. Et puis c’est vrai qu’un peu de sang neuf dans cette famille, ça ne pourra que régénérer un peu la race.

Marika – Du sang neuf ? Un handicapé ?

Carlota – En tout cas, cela régénérera notre compte en banque…

Marika – Non vraiment, mère. Vous ne pouvez pas exiger de moi ce sacrifice…

Carlota – Je vous demande quand même de prendre le temps d’y réfléchir, ma chère… Soyez raisonnable… Songez qu’il sera peut-être difficile de vous caser avec quelqu’un de plus regardant… D’ailleurs, il n’a pas encore dit oui…

Marika – Un fiancé aveugle, je m’attendais quand même à mieux que cela pour mon anniversaire…

Maria revient avec un plumeau pour faire les poussières.

Maria – C’est votre anniversaire, Mademoiselle Marika ?

Marika – Oui, pourquoi ? Vous voulez me faire un cadeau, vous aussi ?

Maria – C’est incroyable !

Marika – Quoi encore ?

Maria – C’est mon anniversaire aussi ! J’ai vingt ans aujourd’hui (ou selon l’âge de la comédienne). Et vous ?

Marika – Moi aussi.

Maria – Et nous sommes nées le même jour !

Carlota – Oui, enfin… Plusieurs millions de personnes dans le monde sont nées ce jour-là. Cela n’a rien de si étonnant que cela.

Maria – Dans le monde, peut-être, mais en France.

Carlota – Vous n’êtes pas née au Portugal ?

Maria – C’est mon père et ma mère qui sont espagnols. Moi je suis née dans les Bouches du Rhône, à Beaucon-le-Château.

Marika – À Beaucon-le-Château…?

Maria – Ne me dites pas que…

Carlota – C’est vrai que c’est un hasard étonnant. Mais plusieurs personnes sont nées aussi à la maternité de Beaucon-le-Château ce jour-là.

Maria – Pas des personnes ressemblant autant à ma mère ! Tenez, j’ai une photo !

Maria sort de sa poche une photo qu’elle met sous le nez de Marika, qui l’examine, troublée.

Marika – Ah oui… Il y a… Comme un air de famille…

Carlota – Bon Maria, si vous alliez faire le ménage dans les chambres pour le moment ?

Maria – Bien Madame la Baronne. Mais on ne m’empêchera pas de penser que tout ça n’est pas banal…

Maria sort en omettant de reprendre sa photo.

Carlota – Je me demande si on ne ferait pas mieux de s’en défaire tout de suite, de cette bonne…

Marika – Tout de même, c’est troublant, cette histoire…

Carlota – Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi !

Marika tend la photo à sa mère.

Marika – C’est vrai que la ressemblance est frappante, non ?

Carlota – Mais enfin, vous voyez bien que cette fille est complètement folle ! Comment quelqu’un de votre rang pourrait ressembler à une bonne portugaise ou à sa mère ?

Marika – En tout cas, c’est un fait que je ne vous ressemble pas du tout.

Carlota – Les enfants ne ressemblent pas toujours à leurs parents. Où voulez-vous en venir ?

Marika – Ce genre de choses arrivent. J’ai même vu un film là dessus. Deux enfants qu’on avait échangé par erreur à leur naissance à la maternité…

Carlota – Il arrive que les cigognes soient victimes d’une erreur des aiguilleurs du ciel…

Marika – Je me souviens… Le sang bleu échoue dans un HLM de banlieue, tandis que la racaille se retrouve dans un Hôtel Particulier à Neuilly.

Carlota – Vous regardez trop la télévision, ma chère… Non mais c’est dément. Alors d’après vous, je serai la maman de la bonne ? Vous trouvez qu’elle me ressemble ?

Marika – Non, évidemment…

Carlota – Eh bien vous voyez !

Marika – Tout de même… Il y a ce grain de beauté sur la fesse gauche qui est la marque de fabrique des Casteljarnac… et que je n’ai pas hérité de vous. Moi, ma marque de fabrique, ce serait plutôt les poils dans le dos…

Carlota – C’est un hasard génétique. Parfois, ça peut sauter une génération. C’est comme le génie ou la beauté. Il paraît que le fils d’Einstein était un crétin, et il n’est pas dit que si Marylin avait eu une enfant, elle n’aurait pas été laide comme un pou.

Marika (pensive) – Tout de même… J’aimerais bien voir les fesses de la bonne…

Carlota reste un instant interloquée. On sonne.

Carlota (ailleurs) – Qui ça peut bien être à cette heure-ci ?

Marika – Pourquoi, il est quelle heure ?

Carlota – Je ne sais pas, j’ai dit ça comme ça…

La bonne revient, guidant Franck en le tenant par le bras.

Maria – Monsieur Lesourd a oublié ses gants…

Franck – C’est vrai, mais je vous avoue qu’il y a une autre raison à mon retour précipité…

Maria attend, visiblement curieuse, d’en savoir plus.

Carlota – Bien, vous pouvez nous laisser, Maria…

Maria – Bien, Madame la Baronne.

Maria s’en va à regret.

Franck – Votre fille est là ?

Marika fait signe que non.

Carlota – Je peux l’appeler, si vous voulez…

Marika s’apprête à sortir discrètement, mais Franck en avançant lui coupe la route.

Franck – En fait, je crois que ce serait mieux si je commençais par me confier à vous…

Carlota – Une confession… Vous auriez donc déjà quelque chose à vous faire pardonner ?

Franck – C’est un peu embarrassant, mais voilà… En fait, je ne vous ai pas dit la vérité tout à l’heure…

Carlota – Vous n’êtes pas le milliardaire que vous prétendez être ?

Franck – Non, non rassurez-vous, il ne s’agit pas de cela. C’est au sujet de la cause de ma cécité.

Carlota – Vous m’avez peur… Je veux dire… La cause de votre…

Franck – Je vous ai dit tout à l’heure que j’avais été frappé par la foudre divine… En réalité, ce n’est pas la cause de ma cécité…

Carlota – Nous avons tous nos petites coquetteries, mob cher Franck. Ce n’est pas à une femme que vous allez apprendre qu’on arrange parfois un peu la vérité par de pieux mensonges…

Franck – L’origine de mon handicap est hélas beaucoup plus trivial. Je suis atteint d’une maladie incurable…

Carlota – Incurable… Vous voulez dire qu’il n’y a aucun remède possible ?

Franck – Oui, c’est en effet ce que je voulais dire en employant le mot incurable.

Carlota – Mais incurable ne veut pas forcément dire mortel…

Franck – Dans mon cas si, malheureusement. Il y a un an, j’ai été diagnostiqué d’une tumeur au cerveau très mal placée, qui a d’abord affecté le nerf optique. Mais hélas, le reste va suivre. En fait, mon médecin ne me donne pas plus de six mois à vivre…

Carlota – C’est affreux… Vous m’en voyez vraiment désolée… Mais… que puis-je faire pour vous ? Je ne suis pas médecin…

Franck – Voilà, je vais mourir, et je n’ai aucun héritier. C’est aussi pour cela que je souhaiterais me marier très rapidement. Pour avoir quelqu’un qui m’accompagne dans mes derniers instants. Et pour lui laisser ma fortune après ma mort. Plutôt que cela parte à la Croix Rouge ou aux impôts…

Carlota (reprenant espoir) – C’est une décision très sage de votre part, Monsieur Lesourd… Et si je peux me permettre très généreuse…

Franck – Je sais que ma demande vous semblera précipitée, mais vous comprenez maintenant pourquoi… Je voulais savoir si vous seriez favorable à ce que je demande la main de votre fille, qui m’a fait très bonne impression tout à l’heure. Ainsi que vous bien sûr. J’ai eu le sentiment de trouver une famille en entrant dans ce château…

Carlota et Marika échangent un regard embarrassé.

Carlota – Eh bien en effet… Tout cela est si soudain… C’est le coup de foudre, on dirait… Love at first sight, comme on dit chez vous en Californie. Pardon, j’oublie toujours que…

Franck – Ne vous tourmentez pas pour cela…

Carlota – Écoutez, bien entendu, c’est à ma fille de décider, mais… Pour ma part, si elle était d’accord, je ne verrais que des avantages à cette union…

Franck – Je vous remercie infiniment pour votre soutien, chère Madame. Dans ce cas, je disparais…

Carlota – Vous disparaissez…?

Franck – Je veux dire, je prends congé… Provisoirement…

Carlota – Bien sûr. Mais au fait, et vos gants ?

Franck – Je ne porte jamais de gants… À très bientôt, Madame la Baronne…

Il tente de partir en s’aidant de sa canne mais renverse à nouveau le guéridon avec le vase et les fleurs.

Carlota – Ne partez pas si vite, je vous en prie… Maria !

Maria, visiblement cachée derrière la porte, apparaît aussitôt.

Maria – Oui, Madame La Baronne ?

Carlota – Veuillez raccompagner Monsieur…

Maria – Bien Madame.

Carlota – À très bientôt Monsieur Lesourd.

Franck sort guidé par Maria.

Carlota – Cette fois, nous sommes au pied du mur…

Marika – C’est un cauchemar.

Carlota – Ce type est milliardaire en dollars ! Et il n’en a plus que pour quelques mois… J’appelle ça un miracle ! C’est comme de gagner au loto, croyez-moi. Et c’est beaucoup plus sûr.

Marika – Je parlais de cette incertitude sur ma naissance ! Comment pourrais-je épouser cet homme, et découvrir demain que je suis la fille de Madame Dos Santos.

Carlota – Ce n’est pas Rodriguez ?

Marika – Vous trouvez que c’est mieux ?

Carlota – Non bien sûr. Mais rien ne dit que cela soit le cas. Alors que décidez-vous, pour Franck, ma chère ?

Marika – Je dois en avoir le cœur net avant de vous donner une réponse définitive.

Carlota – Le cœur net ? Mais comment ?

La bonne revient.

Maria – Je peux me remettre à faire les poussières ?

Carlota – Allez-y…

La bonne se met à faire la poussière avec un plumeau. Marika la regarde avec insistance, au point que la bonne en est un peu gênée.

Marika – Maria, vous trouverez à l’office l’uniforme que la bonne qui vous a précédé a laissé en partant.

Maria – Un uniforme ?

Marika – Vous savez bien… Le tailleur noir, le petit tablier blanc, la coiffe…

Carlota – Vous n’avez jamais regardé au théâtre ce soir ?

Maria – Ma foi non, Madame.

Marika – Ici, nous sommes très attachées aux traditions, et nous tenons à ce qu’une bonne ressemble à une bonne.

Maria – Bien Mademoiselle.

Marika – Et bien allez !

Maria – Tout de suite ?

Marika – Tout de suite.

Maria – Bien Mademoiselle.

La bonne sort.

Carlota – Vous auriez dû lui dire aussi de s’épiler la moustache…

Marika – C’est affreux…

Carlota – Oui, j’en conviens. C’est quand même plus voyant que les poils dans le dos…

Marika – Vous vous rendez compte ? S’il y avait eu une erreur à la maternité, je pourrais être la bonne, et Maria… votre fille.

Carlota – Mais non, voyons… Cessez de vous tourmenter avec cette histoire à dormir debout ! Vous ne parlez pas le portugais, n’est-ce pas ?

Marika – Non.

Carlota – Et bien vous voyez ! Et puis l’élégance naturelle que les gens de notre condition reçoivent en héritage… Ça ne trompe pas, croyez-moi. Vous voyez bien que cette fille n’a pas le port altier d’une Baronne de Casteljarnac.

Marika – Tout de même. Je ne serai tranquille que lorsque j’aurais vérifié cela par moi-même…

Marika sort. La baronne reste seule et soupire. Le téléphone sonne et elle décroche.

Carlota – Carlota de Casteljarnac, j’écoute ? Oui… Oui, oui, je sais… Non, je vous assure que ce petit découvert sera très vite comblé. Combien, vous dites ? Ah, oui, quand même… Écoutez, nous attendons une rentrée d’argent et… À quoi ça sert d’avoir un compte dans une banque mutualiste, si on ne peut pas compter sur la solidarité des clients plus fortunés que nous ? Très bien… Et puis en dernier recours, nous vendrons quelques tableaux… D’accord, je fais le nécessaire et je vous rappelle…

Elle raccroche, visiblement préoccupée. Et entreprend de ramasser le vase et les fleurs que Franck a fait tomber en partant. Marika revient.

Marika – La bonne a bien un grain de beauté sur le bas de la fesse…

Carlota – Pardon ?

Marika – J’ai débarquée à l’office pendant qu’elle enfilait sa tenue de soubrette. Pour vérifier.

Carlota – Quelle fesse ?

Marika – La gauche.

Carlota – Eh bien vous voyez ! Pour les Casteljarnac, c’est sur la fesse droite.

Marika – Vous m’avez dit tout à l’heure que cela pouvait sauter de génération ! Ça peut aussi sauter de fesse !

Carlota – Mais enfin, Marika…

Marika – Moi, la fille de Madame Da Silva…

Carlota – Comment pouvez-vous imaginer une chose pareille ?

Marika – Je crois que je vais aller vomir…

Marika s’en va et croise la bonne qui revient, en tenue de soubrette tailleur noir et tablier blanc.

Maria – La dernière fois que j’ai vu ce genre de tenue c’était sur une chaîne cryptée, et croyez-moi, ce n’était pas dans au Théâtre Ce Soir…

Carlota – Ah oui…

Maria – Et votre fille Marika, elle n’est pas un peu…

Carlota – Un peu quoi ?

Maria – Elle a débarqué pendant que j’enfilais ça pour me mater les fesses…

Marika revient.

Maria – Ça n’a pas l’air d’aller, Mademoiselle Marika. Vous êtes toute blanche…

Marika – Ça va passer.

Maria – Tout de même, c’est incroyable ce que vous ressemblez à ma mère…

Marika semble encore plus mal.

Carlota – Très bien, Maria, laissez-nous…

La bonne sort.

Marika – Maman… Auriez-vous quelque chose à me cacher ?

Carlota – Mais pas du tout, mon enfant ! Qu’est-ce que vous allez chercher ?

Marika – Vous souvenez-vous au moins si lorsque vous avez accouché, il y avait là un autre bébé du nom de Maria ?

Carlota – Comment voulez-vous que je le sache ! Ils étaient tous là alignés les uns à côté des autres dans leurs couveuses, comme des poussins en batterie… Je me souviens qu’on vous avait placée sous une lampe parce que vous aviez la jaunisse. D’ailleurs vous avez toujours gardé ce teint un peu jaune…

Marika – Merci…

Carlota – Après comment différencier un bébé d’un autre ? C’est vrai qu’on peut confondre…

Marika – Me voilà complètement rassurée…

Carlota – Non mais c’est pour ça qu’on leur met un bracelet !

Marika – Un bracelet électronique ?

Carlota – Pas encore, à cette époque-là, non. Un bracelet avec le nom du bébé dessus.

Marika – C’est dingue, ça… Pour une voiture, il y a un numéro d’immatriculation, un numéro de moteur, un numéro de châssis, des gravages de pare-brise, toutes sortes de tatouage antivol, sans parler des système d’alarme, et pour un bébé, c’est seulement un bracelet avec un nom dessus… C’est quand même plus facile de confondre, non ?

Carlota – Surtout qu’entre Marika et Maria, il n’y a qu’un lettre de différence. Pour peu que le bébé ait rongé un peu son bracelet à cet endroit là…

Marika – Et mon bracelet, tu l’as gardé ?

Carlota – Ben non, pourquoi je l’aurais gardé ?

Marika – Je ne sais pas. Comme souvenir…

La bonne revient, très excitée.

Maria – Je le sentais, j’en étais sûre !

Carlota – Quoi encore ?

Maria – Je viens d’avoir ma mère au téléphone.

Marika – Et alors ?

Maria – Elle m’a avoué qu’elle se doutait depuis toujours que je n’étais pas vraiment sa fille biologique.

Carlota – Dans ce cas, pourquoi ne vous a-t-elle rien dit jusqu’ici ?

Maria – Pour ne pas me traumatiser !

Marika – Mais comment est-ce que…

Maria – Nous étions toutes les deux l’une à côté de l’autre dans la couveuse, d’après ce que m’a dit ma mère. Mais elle m’a raconté que l’autre bébé était tellement laid et chétif… Inconsciemment elle s’est dit que ça ne pouvait pas être sa fille…

Carlota – Tout ça, ce ne sont que des délires de bonnes portugaises…

Maria ménage un instant son effet.

Maria – Ma mère a gardé mon petit bracelet, et elle vient de vérifier. C’est bien Marika qui est écrit dessus, et non pas Maria.

Le téléphone sonne.

Carlota – Et bien répondez !

Maria – Marika de Casteljarnac, j’écoute. Je ne vous entends pas bien… Ah oui, bonjour Monsieur Lesourd…

Carlota, furieuse, lui arrache le combiné.

Carlota – Oui Franck… Non, pas encore, je… Ah vraiment ? Très bien, je lui en parle tout de suite et je vous rappelle sans tarder…

Elle raccroche.

Carlota – C’était Franck… Pour demander la réponse à sa demande en mariage. Il ne peut pas attendre. Il doit repartir en Californie pour le traitement de la dernière chance.

Maria – Eh mais je m’en fous moi de vos projets de mariage ! Je me fais arnaquer depuis ma naissance. C’est moi la Baronne !

Carlota – Oh doucement ma fille ! Pour l’instant il n’y a qu’une Baronne ici et c’est moi !

Maria – N’empêche que j’ai droit à mon l’héritage ! Ce château me reviendra quand vous serez morte !

Marika – Pour l’instant vous n’êtes que la bonne portugaise…

Maria – C’est vous qui devriez être à ma place ! C’est vous la bonne !

Marika se décompose.

Carlota – Calmons-nous, voyons…

Maria – Vous avez raison… Oublions les titres et l’argent. C’est une mère que je retrouve…

Elle se précipite dans les bras de Carlota embarrassée.

Carlota – Allons, allons… Quoi qu’il en soit, ma pauvre fille…

Marika – Vous pourriez arrêter de l’appeler ma fille ?

Carlota – Les caisses sont vides, Maria. Sans ce mariage, nous n’aurons même pas de quoi payer la bonne, qui que ce soit. Il ne nous reste que ce château en ruine et quelques tableaux de famille.

Maria – Dans ce cas, c’est moi qui vais épouser le milliardaire. Après tout c’est le titre qu’il épouse. Pour le reste, il ne verra même pas la différence. Et il ne perdra pas forcément au change.

Marika et Maria se défient. Carlota s’interpose.

Carlota – Laissez-nous un instant, Maria. Nous rediscuterons de tout cela dans un moment.

Maria – Très bien… Mais je vous préviens, je ne me laisserai pas rouler dans la farine…

La bonne sort.

Marika – C’est un cauchemar…

Carlota – C’est pourquoi ça devient urgent que vous acceptiez la proposition de Lesourd.

Marika – Vous croyez vraiment que c’est ce qu’il y a de plus urgent ?

Carlota – Sinon la poule aux œufs d’or va nous échapper ! Et nous serons sans le sou.

Marika – Et je ne serais peut-être même plus baronne…

Carlota – Qui voudra encore de vous si vous n’êtes n’avez même pas de sang bleu ? Il n’y aura plus aucune excuse à votre laideur… Ni aucune contrepartie…

Marika est effondrée.

Carlota – Ne vous en faites pas. Vous resterez ma fille quoi qu’il arrive. La chair de ma chair. Il n’est pas possible que cette mégère soit baronne… même si c’est ma fille biologique.

Marika – Mais que faire avec Franck ?

Carlota – Il faut que vous l’épousiez tout de suite, avant qu’il ne se rende compte que vous n’êtes peut-être pas tout à fait celle qu’il croit… Après il sera trop tard.

Marika – Vous avez raison…

Carlota – Vous allez appeler Lesourd immédiatement pour lui dire que vous acceptez sa demande en mariage.

Marika – Et après ?

Carlota – Vous le traînez à Las Vegas pour une cérémonie éclair. Et vous faites le voyage de noces dans la foulée.

Marika – Et la bonne ?

Carlota – Je m’occupe de la bonne pendant ce temps-là…

Marika – Très bien. Alors j’y vais… Je fais don de ma personne pour sauver le nom et le château de Casteljarnac.

Carlota – Bon sang ne saurait mentir ! Je reconnais bien là l’esprit chevaleresque dont les Casteljarnac ont toujours fait montre tout au long de l’histoire.

Marika – À l’amour comme à la guerre !

Elles sortent.

Noir.

Acte 2

Carlota est en train de faire le ménage en tenue de soubrette. Maria, look BCBG, est assise en train de lire Jour de France dont la une est consacrée à une tête couronnée.

Carlota – Ouh la la… Je ne me rendais pas compte à quel point c’était épuisant de faire le ménage…

Maria – Vous verrez, le pire, c’est les carreaux. Il reste toujours des traces. Mais je vous donnerai un truc, si vous voulez…

Carlota – Ah oui…

Maria – Le mieux, pour les vitres, c’est le vinaigre… Le vinaigre blanc, pour les carreaux, c’est le top.

Carlota – Vous ne voulez vraiment pas m’aider plutôt ?

Maria – Vous voyez bien que je suis en train de lire ! Si je veux tenir dignement mon rang à l’avenir, j’ai encore beaucoup à rattraper. Notamment en ce qui concerne la vie des têtes couronnées. Je ne me rendais pas compte à quel point la vie de ces gens-là était compliquée.

Carlota – Vous n’imaginez pas à quel point…

Maria – Et tous ces nobles avec des noms à rallonge. Moi qui pensais qu’on les avait tous raccourcis à la Révolution…

Carlota – Heureusement, il nous reste encore quelques privilèges… Moi aussi, je vous donnerai quelques trucs, si vous voulez…

Maria – Ah oui ?

Carlota – Pour voyager à l’œil, par exemple. Quand vous arrivez dans un trou perdu, il suffit d’aller sonner à la porte du château du coin. C’est forcément un cousin éloigné. Il y a toujours une chambre d’amis qui vous attend.

Maria – Je vois… Genre Relais et Châteaux.

Carlota – Voilà, mais en moins bien chauffé.

Maria – Alors si je comprends bien, vous êtes tous cousins…

Carlota – Oui…

Elle jette un dernier regard à sa revue.

Maria – Ça ne m’étonne pas que vous ayez tous l’air aussi dégénérés… À propos, vous avez des nouvelles de votre fille ? Enfin, je veux dire de Marika…

Carlota – Malheureusement non… Dans ces cas-là, pendant les premières semaines, il est recommandé d’éviter tout contact avec la famille.

Maria – Tiens donc… Je l’ignorais

Carlota – Mais elle va bien finir par rentrer à la maison…

Carlota – Bon, pour l’instant je vais aller prendre un bain moi, ça va me détendre. Parce que tout ça m’a épuisée…

Carlota – Je comprends…

Maria s’apprête à sortir.

Maria – Quand vous aurez fini les poussières, vous attaquerez l’argenterie ? Je ne voudrais pas vous vexer, mais cette maison était une vraie porcherie quand je suis arrivée…

Carlota – Je ne suis pas votre bonne, tout de même…

Maria – À quoi ça sert d’avoir une bonne quand on a déjà une mère !

Maria sort.

Carlota – Bon, ben je vais attaquer les carreaux, alors…

Franck et Marika arrivent, revenant visiblement de voyage. Marika porte deux valises. Elle a changé de look et semble plus épanouie, assumant en tout cas beaucoup mieux sa féminité. Franck semble également en meilleure forme et est habillé de façon plus gaie.

Carlota – Bonjour mes enfants ! Mais vous auriez dû m’avertir que vous arriviez aujourd’hui ! J’aurais préparé votre chambre…

Marika – Maman ? Mais qu’est-ce qui se passe ici ?

Carlota – Quoi donc ?

Marika – Ne me dites pas que vous êtes en train de faire le ménage !

Carlota – Ah ça… Ne vous inquiétez pas, ma chère, je vous expliquerai…

Franck – Bonjour Madame La Baronne.

Carlota – Comment allez-vous mon cher gendre ?

Franck – Mieux. Beaucoup mieux…

Carlota (pas ravie) – Ah oui… Il semblerait que le mariage vous réussisse.

Franck – J’ai beaucoup moins mal à la tête, c’est vrai. Et parfois, j’ai presque l’impression d’avoir des éclairs de lucidité…

Carlota – Vous savez ce qu’on dit ? L’amour est aveugle, le mariage lui rend la vue… Mais quand vous dites mieux, vous voulez dire… que vous n’allez pas mourir tout de suite ?

Franck – On dirait que cela vous décevrait, belle-maman…

Carlota – Il est taquin… Mais non, voyons !

Franck – Nous allons tous mourir un jour, n’est-ce pas ?

Carlota – Eh oui…

Franck – Disons que dans mon cas, j’ai le sentiment que ce n’est pas encore pour aujourd’hui.

Carlota – Et bien c’est merveilleux ! N’est-ce pas ma chérie ?

Marika – Oui, bien sûr…

Carlota – Alors, ce voyage de noces ? C’est beau Las Vegas ?

Marika – Vous n’avez pas reçu notre faire-part ?

Carlota – Mon Dieu non, pas encore. Mais vous savez, depuis les États Unis d’Amérique…

Marika – Finalement, nous nous sommes mariés à La Bourboule, dans la plus stricte intimité…

Franck – À la fin du voyage de noces pour respecter le délai de publication des bans.

Carlota – Ah très bien… L’Auvergne, c’est aussi dépaysant que la Californie, pas vrai ? Vous avez eu beau temps ?

Marika – Il a plu pendant trois semaines d’affilée. Nous sommes à peine sortis de notre chambre à l’Hôtel Ibis. (Marika se rapproche amoureusement de Franck) Mais finalement, je ne regrette pas Las Vegas…

Franck – Moi non plus. Apparemment, l’air du Massif Central m’a fait plus d’effet que le traitement miracle que je devais recevoir dans cette clinique aux USA.

Carlota – Je vois ça…

Franck – Franck m’a quand même emmenée une fois au casino de La Bourboule.

Carlota – Ah quand même…

Marika lance à Franck un regard tendrement complice.

Marika – Mais à quoi bon aller au casino, quand on peut avoir le grand jeu sans sortir de son lit…

Franck (amoureusement) – Je crois que j’ai tiré le bon numéro.

Carlota – Eh bien… Il ne reste plus à espérer que nous toucherons bien 35 fois la mise…

Franck – Bon, je vous laisse bavarder un moment toutes les deux. Vous devez avoir des tas de choses à vous raconter. Entre mère et fille… Je vais allez me rafraîchir un peu.

Carlota – Je vais vous accompagner…

Franck – Ne vous inquiétez pas, je peux me débrouiller tout seul…

Carlota – Vous connaissez déjà la maison, pas vrai ?

Franck – C’est un peu la mienne, maintenant, n’est-ce pas ?

Carlota – Eh oui…

Franck – À tout à l’heure mon amour… Vous ferez porter ma valise dans ma chambre tout à l’heure ?

Marika – À tout de suite, mon cœur…

Carlota jette un regard inquiet vers sa fille. Franck sort en renversant à nouveau le guéridon et le vase.

Carlota – Eh bien ? On dirait que vous avez survécu à cette épreuve, ma chère…

Marika – Oui, je dois dire que ce n’était pas si terrible que je l’avais imaginé… Je vous avoue que j’ai même éprouvé un certain plaisir à…

Carlota – Merci de m’épargner le récit de votre nuit de noces… Vous me raconterez ça en détail cet hiver à la veillée. Mais nous avons des affaires plus urgentes à régler…

Marika – Des affaires ?

Carlota – Ne me dites pas que vous avez déjà oublié le contexte un peu particulier de ce mariage d’amour…

Marika – Non, bien sûr…

Carlota – Figurez-vous que j’attendais le retour de ce gendre providentiel pour payer quelques factures… Si nous ne faisons pas très vite un virement à la Banque Populaire, c’est le château qui va être saisi !

Marika – Nous sommes à la Banque Populaire ?

Carlota – Hélas, ce sont les seuls qui veulent encore bien de nous depuis que la Banque Rothschild a résilié notre compte… Et si nous ne trouvons pas d’oseille très rapidement, ce n’est à la Banque Populaire que nous serons clients, c’est à la Soupe Populaire !

Marika – J’en toucherai un mot à Franck, je vous le promets…

Carlota – Très bien… Alors dans mes bras, ma fille…

Elles s’étreignent un instant.

Marika – Et la bonne ?

Carlota – C’est le deuxième problème que nous avons à régler… J’ai tout fait pour la calmer. Mais elle commence à en prendre un peu à ses aises.

Marika – Vous ne l’avez donc pas encore congédiée ?

Carlota – C’est que maintenant, elle prétend faire partie de la famille ! Comme vous pouvez le constater à ma tenue, j’ai dû faire quelques concessions… Et quand elle va savoir que…

Justement Maria arrive, suivie de Franck.

Maria (furieuse) – Monsieur Lesourd vient de m’apprendre la nouvelle de son mariage… Et vous qui m’aviez dit que votre fille était en cure de désintoxication !

Marika – Vous lui avez dit ça ?

Carlota – Il fallait bien que je lui dise quelque chose.

Maria – Alors vos petits mensonges et votre soudaine amabilité, c’était pour ça ? Pour donner à cette bâtarde le temps de me faire un enfant dans le dos…

Carlota – Voyons, ne nous énervons pas…

Franck – Je vous avoue que moi non plus, Madame La Baronne, je n’en crois pas mes oreilles… Vous confirmez donc les propos de votre bonne ?

Maria – Eh, je ne suis pas la bonne !

Franck – Je veux dire… votre fille biologique. Mais c’est ignoble ! Comment peut-on faire de son propre enfant une esclave domestique ?

Marika – Bon, ce n’est pas Cendrillon, non plus…

Franck – Quant à moi, comprenez que je me sente un peu roulé dans la farine…. Je croyais épouser une future baronne…

Maria – Et il se retrouve marié avec une bâtarde.

Marika – Bâtarde toi-même !

Les deux femmes sont prêtes à en venir aux mains.

Carlota – Voyons… Un peu de dignité, Mesdames… L’une d’entre vous au moins a le sang bleu…

Maria et Marika renoncent à se battre. Marika se dirige vers Franck.

Maria – La fille de la baronne, c’est moi ! C’est avec moi que vous auriez dû vous marier ! (Elle s’approche de Franck pour lui faire des avances) Et croyez-moi, au lit, vous n’auriez pas perdu au change…

Marika – Que tu dis, pétasse.

Carlota – Évitons de nous laisser aller, sous le coup de la colère, à des propos que nous pourrions tous regretter.

Franck – Quoi qu’il en soit, compte tenu de ces éléments nouveaux, je me demande si je ne ferais pas mieux de demander le divorce.

Carlota – N’en faites rien, cher ami ! Il y a sûrement un moyen de dissiper ce petit malentendu…

Franck – Un petit malentendu, comme vous y allez… Je ne sais même plus avec qui je suis marié. La femme qui m’a dit oui ou celle qui portera demain le nom de Baronne de Casteljarnac ?

Carlota – J’ai déjà un peu réfléchi à tout cela, car je me doutais que ça provoquerait quelques tensions passagères…

Maria – Sans blague…

Carlota – Voilà ce que je propose… Franck vient de se marier avec Marika. Il gardera sa femme, qui héritera de mon titre de Baronne de Casteljarnac.

Maria – Et moi, je sens le pâté ?

Carlota – Maria, en compensation, héritera à ma mort du château et de tout ce qu’il contient.

Marika – Le titre, c’est tout ?

Carlota – Ne me dites pas que vous préférez la richesse matérielle au prestige d’un nom comme le nôtre ?

Marika – Non bien sûr, mais…

Carlota – Et puis beaucoup de Français ont hérité de sang bleu par les soubrettes, vous savez. Si on faisait une recherche génétique, on se rendrait sûrement compte que la plupart des bonnes sont nos cousines.

Maria, sceptique, désigne du regard Franck et Marika.

Maria – Et s’ils ont des enfants ? Ils pourraient réclamer l’héritage…

Carlota – Bien entendu, Marika sera dispensée du devoir conjugal afin de ne pas risquer d’avoir une descendance. C’est de toute façon un service à rendre à ces pauvres enfants…

Marika – Le devoir conjugal ? D’après le souvenir que j’ai de notre nuit de noces, je n’ai pas l’impression que c’était une corvée pour mon mari…

Maria – Ah oui ?

Nouvelle tension entre les deux femmes.

Carlota – Bon, nous y voyons un peu plus clair, n’est-ce pas mon cher gendre ?

Maria – Alors moi, je ne serai jamais Baronne ?

Marika – On vous laisse le château, de quoi vous plaignez-vous ?

Carlota – Et puis vous serez quand même la Baronne Consort.

Maria – La Baronne qu’on sort ?

Carlota – La Baronne Consort ! Comme on dit le Prince Consort pour parler du mari de la Reine d’Angleterre. Vous n’aurez pas le titre, mais vous serez considérée comme de la famille. Et si ma fille meurt, vous serez baronne à sa place.

Marika – Charmant.

Carlota – Quant à Monsieur Lesourd, de toute façon, il n’était pas intéressé par la dote de ma fille. Il est milliardaire. Ce qu’il voulait, c’était épouser une jeune fille de bonne famille. De ce point vue, on ne peut pas dire qu’il soit trompé sur la marchandise…

Maria – Une marchandise avariée, oui…

Carlota (à Maria) – Je vous traiterai comme ma deuxième fille, et Marika vous traitera comme une sœur.

Maria – Tu parles d’une sœur…

Carlota – Qu’en pensez-vous, Franck ?

Franck – Et avec qui accomplirais-je… mon devoir conjugal ? Je suis marié, quand même… Cela me donne certains privilèges. Je découvre déjà que ma femme n’est pas une vraie baronne, en plus de ne pas être une vraie jeune fille. Si en plus je dois faire ceinture !

Carlota – Vous pourrez toujours coucher avec la bonne. Ça se serait probablement terminé comme ça de toute façon, comme dans toutes les comédies de boulevard…

Marika – Eh je n’ai pas dit que j’étais d’accord !

Maria – Moi non plus !

Carlota – Ne soyez pas si collet monté ? Nous serons une famille recomposée… C’est très dans l’air du temps…

Maria – Ouais…

Franck – Et qui fera les corvées ?

Maria – Pas moi, en tout cas !

Carlota – Il reste donc à trouver une bonne… Mais Franck est riche, non ? Et maintenant, c’est l’homme de la maison… Il pourvoira aux besoins de toute la famille !

Franck – Oui enfin, l’immobilier ne va pas très fort en ce moment, vous savez… Même en Californie… Depuis la crise des subprimes…

Carlota – Vous venez déjà de m’apprendre que finalement vous n’étiez plus mourant, ne me dites pas qu’en plus vous êtes ruiné !

Franck – Hélas si, Belle-Maman… Mais l’important dans un mariage, c’est l’amour, n’est-ce pas !

Carlota est au bord de l’évanouissement.

Carlota – Je crois que je vais me trouver mal…

Marika – Excusez-nous un instant…

La baronne se retire avec sa fille. Resté seul avec Maria, Franck ôte ses lunettes et lui tombe dans les bras. On comprend qu’ils sont complices.

Franck – Et voilà le travail !

Maria – À nous la vie de château !

Franck – Et comment, Madame La Baronne Consort !

Ils s’embrassent.

Maria – La mauvaise nouvelle c’est qu’en ton absence, j’ai découvert que le château est hypothéqué.

Franck – Ne me dis pas que je me suis marié pour rien avec cette erreur de la nature ?

Maria – Tu n’as pas trop profité de la nuit de noces, au moins ?

Franck – Tu parles… Tu as vu l’engin ?

Maria – Ce n’est pas ce qu’elle disait tout à l’heure…

Franck – Bon, il nous reste quand même les tableaux…

Maria – Ça doit valoir de l’argent, tout ça…

Elle va pour examiner un tableau qui se casse la figure.

Maria – Merde. Aide-moi à remettre ça en place…

Franck s’approche. En ramassant le tableau, Maria regarde au dos.

Maria – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Franck – Quoi ?

Maria – Il y a une inscription au dos du tableau…

Franck – C’est peut-être une signature prestigieuse… Ça arrive parfois qu’un tableau d’un peintre anonyme soit finalement attribué à Michel Ange ou Leonardo ?

Maria – Leonardo ? L’acteur ou le footballeur ?

Franck – Leonardo, le peintre ! Bon, alors qu’est-ce que tu lis ?

Maria se penche sur l’inscription.

Maria – Je n’arrive pas à lire… Je n’ai pas mes lunettes… Vas-y toi, tu as de bons yeux…

Franck regarde l’inscription.

Franck – Made in China…

Maria – Made in China, tu es sûr ?

Franck – Ce sont des faux.

Franck – Des faux ?

Maria – Je ne pense pas qu’à l’époque, les nobles faisaient réaliser leurs portraits de famille en Chine Populaire !

Franck – Je me suis marié avec cette fin de race pour de faux tableaux ?

Moment d’abattement.

Maria – Il ne reste que quelques meubles de style… On ne va pas aller loin avec ça…

Franck – Je n’y crois pas…

Maria – On s’est fait avoir…

Franck – Ouais… On dirait que c’est l’histoire de l’escroqueur escroqué…

Maria – Mais si ces portraits sont des faux, alors…

Franck – Le titre de noblesse de la Baronne serait bidon aussi…

Maria – Non ?

Franck sort son smartphone.

Franck – Attends… Je regarde sur internet… Baronne de Casteljarnac… C’est pas vrai… Regarde ça…

Il montre l’écran de son portable à Maria.

Maria – Non…

Franck – Casteljarnac… On aurait dû se méfier…

Maria – On aurait dû vérifier avant ses lettres de noblesse…

Franck – À qui se fier de nos jours ?

Maria – On se le demande…

Franck – Mais comment se fait-il que sa fille n’ait jamais eu l’idée de taper son propre nom sur Google ?

Maria – Ces gens-là vivent encore au Moyen Âge ! Et la fille sort du Couvent des Oiseaux ! Je suis sûre que sa mère ne lui donne accès à internet qu’avec un filtre parental…

Franck – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Maria – On se tire ! Il y a quelques bijoux dans la chambre de la vioque, là haut. Je les prends, et on met les voiles avant que ces deux mythomanes reviennent.

Franck – Moi, je n’ai même pas encore défait ma valise, ce sera encore plus pratique.

Maria sort. En attendant, Franck regarde sur son écran de smartphone pour chercher d’autres détails sur la biographie de Carlota.

Franck – C’est pas vrai… Eh ben… Remarquez la baronne, avec quelques années de moins…

Il est surpris par le retour de Carlota et Marika.

Carlota – Je n’en crois pas mes yeux.

Marika – Franck, tu n’es pas aveugle ?

Franck – C’est à dire que… Je viens de retrouver la vue ! C’est un miracle !

Maria revient alors et interpelle Franck avant d’apercevoir les deux autres.

Maria – Francky ? Ça y est, j’ai les bijoux, j’espère que ce n’est pas aussi des faux…

Franck se dirige vers Maria les bras en avant pour essayer de donner le change.

Franck – Je vous découvre enfin, ma chère femme !

Marika – C’est moi, ta femme…

Franck (déçu) – Non…? Je me demande si c’est vraiment un miracle, finalement…

Carlota – C’est ça… Prenez-nous pour des imbéciles… Alors vous étiez complices depuis le début, c’est ça ?

Marika – Vous êtes un couple d’escrocs ?

Franck – Escrocs… Tout de suite les grands mots…

Carlota – Alors vous n’êtes ni aveugle, ni milliardaire… et cette pouffiasse n’est pas ma fille biologique…

Maria – Eh, doucement la Baronne, ou je t’en colle une, moi…

Carlota – Et tout ça, c’était pour nous convaincre de conclure ce mariage au plus vite !

Marika – Dans le but de nous dépouiller !

Carlota – Je n’en reviens pas…

Franck – Bon… Et maintenant que les choses sont claires pour tout le monde, qu’est-ce qu’on fait ?

Carlota – Qu’est-ce qu’on fait ? Mais c’est très simple. Vous dégagez tous les deux ! Et je vais porter plainte.

Franck – Oh, on se calme, d’accord. Ok, je ne suis ni aveugle ni milliardaire. Mais ce n’est pas puni par la loi, que je sache. Et maintenant, que vous le vouliez ou non, je suis votre gendre !

Maria – C’est vrai, après tout, c’est bien vous qui vouliez marier votre fille avec un pauvre aveugle en stade terminal pour capter son héritage ! Hein ? C’est pas joli-joli non plus, ça ?

Carlota – Vous la bonne, on ne vous a pas sonné.

Maria – D’abord, je n’ai jamais été bonne. Et puis c’est vous la grosse mito ! Votre château est hypothéqué, et ces portraits de famille sont des faux !

Marika – Des faux ?

Carlota (embarrassée) – C’est ridicule…

Maria – Ah oui ?

Carlota – Vous voyez bien que ces gens n’y connaissent rien en peinture. Des faux ! Et vous ? Je parie que vous n’êtes même pas vraiment portugaise…

Franck – Pas plus que vous Baronne…

Marika – Pardon ?

Franck (à Carlota) – Vous non plus vous n’avez pas dit toute la vérité sur vos origines…

Carlota semble embarrassée.

Carlota – Moi ?

Franck – Votre mari était acteur de films X. Et c’est sur un plateau de tournage que vous l’avez rencontré ! Tout est sur Wikipedia…

Carlota – J’ai demandé plusieurs fois la suppression de cet article…

Marika – Je croyais que papa était un champion d’équitation, et qu’il était mort en tombant de cheval ?

Franck – On peut dire ça comme ça, oui… Elle a seulement oublié de vous préciser qui était la monture…

Maria – Et les conditions un peu particulières de ce rodéo movie…

Franck – Sachez seulement que le film était une version X de la Chevauchée Fantastique.

Carlota – Il y avait quand même un scénario…

Maria – Ouais… Et c’est sûrement grâce aux cachets que vous avez pris pour tourner ces films d’auteur que vous avez pu acheter ce château.

Franck – Ce que c’est que le besoin de respectabilité…

Marika – Oh mon Dieu… Mais dites-moi que ce n’est pas vrai ! Moi qui croyais que le pire qui puisse m’arriver était d’être la fille d’une bonne portugaise… Mais alors… qui sont vraiment mes parents ? Et qui suis-je ?

Maria – Rassurez-vous, vous n’êtes pas née sous X. Vous êtes bien la fille de votre mère… Quant à votre père…

Franck pianote sur son smartphone.

Franck – Il n’est pas exclu que vous ayez été conçue sous X pendant le tournage d’un de ces films cultes comme… (Montrant l’écran à Marika) Les Canons de la Baronne… Chef d’œuvre du septième art dans lequel pour la première fois Carlota porte le titre de Baronne…

Maria – C’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’elle porte dans ce film.

Carlota – Je suis passée à un doigt du Hot d’Or pour celui-là…

Frank – Alors vous voyez que moi aussi, je pourrais avoir l’impression qu’on m’a un peu menti sur le pedigree de mon chien d’aveugle.

La baronne est embarrassée.

Marika – Mais dites quelque chose, mère…

Carlota – C’est vrai, j’ai un peu arrangé notre histoire familiale…

Marika – Alors vous n’êtes pas Baronne de Casteljarnac… Mais ces portraits de famille ?

Carlota – Ils sont absolument authentiques, je vous le garantis. Enfin je veux dire, ceux qui ont servi de modèles… Seulement… ce n’est pas notre famille.

Marika – C’est un cauchemar…

Carlota – La bonne nouvelle, c’est que c’est que vous êtes vraiment ma fille.

Marika – Une fille de pute ! Tu parles d’une consolation…

Carlota – Je préfère actrice de film X, si tu permets…

Marika – Ah oui, c’est beaucoup mieux en effet.

Carlota – J’avais quand même le statut d’intermittente du spectacle !

Marika (ironique) – C’est vrai que nous ne sommes plus au Moyen Âge. Nous n’avons plus à considérer les comédiennes comme des prostituées…

Maria – Bon, quand vous aurez fini cette touchante scène familiale…

Carlota – Il y a peut-être moyen de s’entendre ? Un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais divorce.

Marika – S’entendre ?

Carlota – La vérité c’est que nous n’avons même pas les moyens de nous payer une bonne. Et que désormais nous ne pouvons plus trop compter sur notre présumée noblesse pour décrocher un gendre idéal…

Franck – D’autant que votre fille est déjà mariée, je vous le rappelle…

Carlota – Vous voyez bien, ma chérie, que nous sommes condamnés à trouver un terrain d’entente…

Marika – On ne peut même plus vendre ces tableaux. Ce sont des copies, ça ne vaut rien !

Franck – On pourrait louer le château pour le tournage de film X ? Madame doit avoir gardé des contacts dans le milieu.

Carlota – Que diraient nos amis… Sans parler de Monsieur le Curé… Non, je verrais quelque chose de plus convenable… Je ne sais pas moi… Tiens, un festival de musique classique, par exemple !

Maria – Ah, oui… On pourrait demander une subvention à la mairie et au Conseil Général…

Carlota – Rendre la musique classique accessible aux classes les plus défavorisées, c’est très tendance.

Maria – C’est ça… Un concert de musique classique accessibles aux handicapés de la culture. On va aller loin avec ça…

Franck – Dans ce cas, pourquoi ne pas ouvrir des chambres d’hôtes à thème ? Les gens adorent les châteaux, et une baronne, ça fait toujours bien dans le décor.

Marika – On pourrait s’en occuper mon mari et moi. Et Maria ferait les chambres…

Maria – Eh, Franck c’est mon homme, d’accord !

Marika – Mais c’est mon mari. Et maintenant que je sais que Monsieur Lesourd n’est pas aveugle… Après tout, il est plutôt bel homme… Et je sais aussi qu’il n’est pas manchot…

Marika et Maria sont sur le point de se battre. Franck les sépare.

Carlota – Allons, il y a sûrement moyen de trouver un arrangement sur ce point aussi. Entre gens de notre condition, on arrive toujours à s’arranger, n’est-ce pas ?

Marika – Par gens de notre condition, vous voulez dire escrocs ?

Carlota – Aussi, oui…

Noir

Épilogue

Marika, en tenue de soubrette, fait les poussières à l’aide d’un plumeau. Les trois autres sont installés dans des fauteuils et prennent le thé dans une ambiance très mondaine.

Maria – Je reprendrais volontiers un peu de thé…

Marika la sert maladroitement, les dents serrées.

Carlota – Ne vous inquiétez pas, ma chère, demain ce sera votre tour d’être Baronne.

Franck – Et au sien d’être la bonne.

Carlota – On a dit un jour sur deux…

Franck – Belle-maman, je crois que nous venons d’inventer le mariage alterné.

Carlota – Et la démocratie tournante.

Franck – Même plus besoin de tromper sa régulière avec la soubrette comme dans une mauvaise pièce de boulevard : demain la bonne sera ma femme !

Carlota – Et votre femme la bonne.

Franck – Un vrai conte de fée.

Carlota – En somme, vous aviez raison, mon cher gendre… C’est la vie de château… N’est-ce pas Mesdames ?

Marika et Maria échangent un regard.

Maria – Ma chère Baronne consœur, je me demande parfois si finalement, nous ne serions pas les dindes de cette farce…

Carlota – À propos de dinde, n’oublions pas que Noël approche.

Franck – Je me réjouis par avance que nous passions pour la première fois ces fêtes en famille.

Carlota – La famille, il n’y a que ça de vrai. (Un temps) À propos, je profite que nous sommes tous réunis pour vous annoncer une grande nouvelle, Franck.

Franck – Ah oui ? Quoi donc ?

Carlota – La famille va s’agrandir…

Franck – Un enfant pour Noël ? C’est merveilleux ! Mais qui est la mère ?

Marika et Maria échangent un regard assassin, avant de tourner les yeux vers leur mère avec un air suspicieux. Carlota semble à peine embarrassée.

Carlota – Un nouveau miracle, apparemment…

Franck (pour détendre l’atmosphère) – Si nous mettions un peu de musique ?

Carlota – Parfait ! Mais de la musique classique alors.

Franck – La grande musique, il n’y a que ça de vrai.

Carlota – Et il paraît que cela adoucit les mœurs.

Franck appuie sur une télécommande pour lancer un morceau de musique classique, au choix (par exemple l’Hymne à la Joie).

Pendant que le niveau de la musique augmente, la lumière diminue sur cette touchante scène de bonheur familial.

Noir.

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Décembre 2013

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-50-5

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

 

Ménage à trois

Posted décembre 26, 2014 By Comédiathèque

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 1 femme

Quand on vit à trois dans un deux pièces, c’est qu’il y en a un de trop… Mais lequel ?

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Ménage à Trois

Personnages :

Florent
Patrick
Justine

La salle de séjour d’un modeste deux pièces. Patrick, recouvert d’un drap, dort sur le canapé. Justine, qui vient visiblement de se lever, arrive de la cuisine avec une cafetière qu’elle pose sur la table, sans prêter la moindre attention au dormeur. Elle se sert une tasse de café. Florent arrive à son tour en mode zombie. Il se penche vers Justine pour déposer un baiser sur sa bouche.

Florent – Bonjour mon cœur.

Justine – Bonjour mon chéri.

Florent s’assied en face d’elle, sans poser non plus le moindre regard sur le dormeur.

Justine – Café ?

Florent – Merci.

Elle lui sert une tasse de café. Ils se sourient un peu bêtement tout en sirotant leur café. Florent bâille, allume son ordinateur portable et commence à pianoter sur le clavier.

Justine – Déjà ?

Florent – Excuse-moi… Tu as bien dormi ?

Justine – Très bien. (Avec un sourire plein de sous-entendus) Enfin, quand tu t’es décidé à me laisser dormir… Et toi ?

Florent – Comme un bébé.

Justine – Un bébé ?

Florent – Oui, enfin…

Justine – Va savoir… On en a peut-être fait un cette nuit…

Florent – On n’avait pas dit qu’on attendait encore un peu ? Le temps que je retrouve un vrai boulot…

Justine – Et le temps qu’une place se libère…

Florent – En crèche.

Justine – Ici !

Florent – Ah oui, pardon…

Justine – Je prends toujours la pilule, rassure-toi… Mais un accident est toujours possible, tu sais…

Florent – C’est clair…

Justine saisit un journal sur la table.

Justine – Voyons voir… Que dit mon horoscope ? (Lisant) Amour : Vénus vous veut du bien. Savourez pleinement le fruit de la passion…

Florent – Hun, hun…

Justine – Argent : Vos problèmes pourraient se régler très rapidement. Vous tirerez votre épingle du jeu, mais restez prudente.

Le regard de Florent est irrésistiblement attiré vers son écran d’ordinateur.

Justine – Je te parle de notre avenir, Florent ! Et toi tu regardes les cours de la bourse !

Florent replie l’écran pour ne plus être tenté.

Florent – Pardon Justine…

Le regard de Florent se tourne vers une étagère sur laquelle trône un vase chinois.

Florent – Il n’y avait pas un autre vase, là ?

Justine – Je l’ai cassé hier en faisant le ménage… Je suis vraiment désolée. C’était un cadeau de ta mère.

Florent – Ce n’était qu’un vase, après tout… Mais celui qui reste a l’air de s’ennuyer un peu. Il faudra qu’on lui trouve un autre compagnon.

Justine sourit. Ils continuent à boire leur café.

Justine – Je ne voudrais pas aborder les sujets qui fâchent dès le matin, mais il t’a dit combien de temps il comptait rester ici à peu près…

Florent – Qui ?

Justine (avec un geste du menton vers le dormeur) – Patrick !

Florent – Ah… Lui… Écoute, je ne sais pas exactement, mais c’est provisoire…

Justine – Provisoire ?

Florent – C’est juste pour lui donner le temps de se retourner un peu…

Justine – Ça va faire un an qu’il dort sur notre canapé. Je crois qu’il a eu largement le temps de se retourner, non ?

Florent – Il est momentanément sans domicile fixe… On ne peut pas le jeter à la rue comme ça…

Justine – Mais Patrick n’a jamais eu de domicile fixe ! Avant de squatter chez nous, il squattait chez moi. Et chez moi, c’était déjà ici justement…

Florent – C’est clair.

Justine – Il a seulement déménagé de mon lit jusqu’au canapé ! Je ne sais pas moi… C’est mon ex, quand même.

Florent – Ça ne me dérange pas, je t’assure…

Justine – Oui ben moi, ça me dérange !

Florent – C’est quand même grâce à lui qu’on s’est connu. On lui doit bien ça. Il n’a que nous !

Justine – Tu veux qu’on l’adopte ? Comme ça, il fera vraiment partie de la famille !

Florent – C’est vrai qu’il n’a jamais eu beaucoup de chance. ..

Justine – Tu as raison. Déjà, quand on s’appelle Patrick, on est mal parti dans la vie.

Florent – C’est clair…

Justine – Remarque, je me demande si ce n’est pas à cause de ce prénom à la con que j’ai accepté de sortir avec lui à l’époque. Par pitié. Patrick… Ce n’est pas un pseudo au moins ?

Florent – Non, non, je t’assure. Il m’a montré ses papiers, un jour. Il s’appelle vraiment Patrick. Il en a beaucoup souffert, tu sais… Dès la crèche, c’était le seul de sa génération à s’appeler Patrick.

Justine – C’est vrai qu’on a du mal à s’imaginer un bébé s’appelant Patrick. Ou alors on imagine un gamin pas très normal…

Florent – C’est clair…

Justine – Et notre bébé à nous, si c’était un garçon ? Tu as une préférence, pour le prénom ?

Florent – Je ne sais pas moi… Jean-Pierre ? (Elle le regarde atterrée) Je déconne…

On sonne à la porte. Justine sort pour aller ouvrir. Florent en profite pour relever le capot de son ordinateur et se remet à pianoter dessus. Justine revient.

Florent – C’était quoi ?

Justine lance une pile de lettres sur la table basse.

Justine – Le facteur… Alors ? Notre portefeuille a pris combien, depuis hier soir ?

Florent – Tant qu’on n’a pas vendu, on n’a pas perdu…

Justine – Je vois… Je me demande quand même si tu as bien fait d’investir toutes tes indemnités de licenciement en actions Carrefour.

Florent – Pourquoi pas ?

Justine – C’est chez Carrefour que tu travaillais avant qu’ils te licencient !

Florent – Et alors ?

Justine – Je ne sais pas moi… S’ils font des plans sociaux, c’est que la boîte ne va pas très fort, non ?

Florent – C’est là où la plupart des gens se trompent, et où un bon trader flaire la bonne affaire.

Justine – Ah oui ?

Florent – Si les entreprises licencient, aujourd’hui, c’est pour que le cours de leurs actions remontent. C’est ce qu’on appelle des licenciements boursiers, justement.

Justine – D’accord… Et elles ont remonté de combien, tes actions Carrefour, depuis que tu les as achetées ?

Florent – Tu sais, la bourse, c’est un investissement à long terme.

Justine – C’est pour ça que tu passes tes journées devant ton écran à surveiller les cours… (Elle prend le paquet de lettres et les commente une à une) EDF, Veolia, Bouygues Telecom… Eh ben ça, c’est du court terme, tu vois, et c’est toujours à la hausse…

Florent – C’est clair…

Justine – Heureusement qu’il y a au moins une personne qui ramène un salaire dans cette maison…

Florent – Il faut bien que je m’investisse dans quelque chose en attendant de retrouver un boulot. Tu préfèrerais que je reste là à ne rien faire et à déprimer ?

Justine – Tu as raison, excuse-moi…

Elle l’embrasse.

Florent – On va s’en sortir, tu verras… Je le sens… Et puis il y a des traders qui gagnent beaucoup d’argent, tu sais ?

Justine – Mmm… Il y en a aussi qui finissent en prison…

Florent – C’est clair…

Justine prend une carte de visite au milieu de la pile de lettres et lui tend.

Justine – Tiens, il y avait aussi une carte de visite dans la boîte aux lettres.

Florent (lisant) – Marabout et voyant africain. Travail, argent, amour, grossesse… Efficacité garantie et résultats rapides en toute discrétion…

Justine (lisant par dessus son épaule) – Protection occulte et désenvoûtement… Et si on lui demandait de désenvoûter Patrick ? Je pense que ce serait un investissement plus rentable que la bourse… À court et à long terme…

Florent – C’est clair…

Ils s’embrassent.

Justine – En tout cas, il a l’air de dormir profondément.

Florent – C’est vrai qu’il n’a pas bougé d’un centimètre depuis qu’on est levé.

Justine – Il est peut-être mort…

Florent – Tu crois ?

Justine – On serait enfin débarrassé de ce boulet.

Florent – Ça résoudrait tous nos problèmes…

Justine – Et les siens.

Florent – On ne devrait pas plaisanter avec ça…

Justine – C’est vrai qu’il ne bouge plus du tout, dis donc.

Florent – Oui, ça commence à m’inquiéter un peu.

Justine – Arrête, ce serait trop beau…

Florent (secouant légèrement le dormeur) – Patrick…?

Patrick garde une rigidité cadavérique. Florent et Justine échangent un regard inquiet.

Justine – Non…

Florent se penche sur le corps de Patrick.

Florent – On dirait qu’il ne respire plus…

Justine – Il a toujours eu le sommeil un peu lourd, mais d’habitude il ronfle…

Florent – Oh, putain… Je me demande si je n’ai pas fait une connerie…

Justine – De quoi tu parles ?

Florent – Hier soir, Patrick m’a dit qu’il avait mal à la tête…

Justine – Et alors ?

Florent – Je lui ai donné un Aspro Effervescent…

Justine – Et tu crois que c’est cette aspirine qui aurait pu…

Florent – Le problème, c’est que sans lui dire, j’ai ajouté à l’aspirine un comprimé de tes somnifères…

Justine – Non ?

Florent – En fait, comme tu m’avais dit qu’ils étaient très légers, j’en ai mis deux…

Justine – Mais pourquoi tu as fait ça ?

Florent – Tu te plaignais qu’à cause de Patrick, on n’ait plus aucune intimité… C’est vrai que d’ici, on entend tout ce qui se passe à côté… Je sais, c’est moi qui dormais sur ce canapé quand c’était Patrick qui dormait dans la chambre avec toi, et je peux te dire que…

Justine – Oui, bon, ça va…

Florent – Comme c’était samedi soir, je me suis dit que… C’est pour ça que ce matin, je ne me suis pas inquiété qu’il fasse la grasse matinée. Il est peut-être allergique aux somnifères… Tu te rends compte s’il ne se réveillait pas ?

Justine – C’est plutôt l’aspirine qui m’inquiète…

Florent – L’aspirine ?

Justine – En cas de lésion interne, ça peut provoquer une hémorragie.

Florent – Une lésion interne ? Patrick ?

Justine – Tu me demandais tout à l’heure où était passé le deuxième vase… Et bien si Patrick avait mal à la tête hier soir, c’est parce que je lui ai cassé le vase de ta mère sur la tronche…

Florent – Mais… pourquoi ?

Justine – Parce qu’il a essayé de me sauter dessus, ton copain, figure-toi !

Florent – Non ?

Justine – Il a commencé par me proposer qu’on ressorte ensemble… Surtout pour éviter de se retrouver à la rue, j’imagine… Et comme je lui ai dit non, il s’est montré un peu insistant, si tu vois ce que je veux dire…

Florent – Le petit salopard…

Justine – En attendant, s’il est vraiment mort, on peut dire qu’on est dans la merde…

Florent – Tu crois ?

Justine – Entre toi qui le drogues à son insu et moi qui lui écrase un vase sur la tête, on

pourra difficilement faire passer ça pour un accident domestique…

Florent – Qu’est-ce qu’on fait ? Il faut quand même appeler les urgences, non ?

Justine – S’il est mort de toute façon…

Florent – La police alors ?

Justine – Il faudrait d’abord qu’on se mette d’accord sur une version des faits…

Florent – On n’a qu’à dire que…

Tandis qu’ils se concertent, Patrick se retourne enfin et tombe du canapé. Florent et Justine se tournent vers lui.

Patrick – Oh, putain, j’ai dormi comme une souche, moi. Je ne me souviens même pas de ce qui s’est passé hier soir…

Justine – Tant mieux…

Florent (ironique) – Tu n’as plus mal à la tête, alors ?

Patrick – À la tête ? Non, pourquoi ?

Florent – Comme ça…

Patrick – Non, c’est curieux, je suis même en super forme, dis donc. Je ne sais pas pourquoi, j’ai une de ces pêches ! D’habitude, quand je me réveille, j’ai toujours la gueule dans le cul…

Florent – C’est clair…

Patrick – Mais là, je suis extra lucide.

Florent – Rassure-toi, ça ne va sûrement pas durer…

Justine – En attendant, tu pourrais en profiter pour commencer à chercher sérieusement un boulot, non ?

Patrick – Un boulot ?

Justine – Ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c’est… Tu n’as jamais travaillé de ta vie ?

Patrick – Qu’est-ce que tu entends par travailler ?

Justine – Laisse tomber…

Patrick se lève. Il est en sous-vêtements.

Patrick – Il reste du café ?

Justine – Il y a juste à le réchauffer. Tu crois que tu peux faire ça ?

Patrick – Ne vous dérangez pas pour moi, je vais le boire comme ça.

Justine – Bien sûr…

Patrick se sert un café et commence à le boire.

Patrick (à Justine) – Oh, ça va, il est encore tiède… (Il sirote son café dans un silence un peu pesant) Comment va ta mère, au fait ?

Justine (surprise) – Ça va très bien, je te remercie ?

Patrick – Elle est sortie de l’hôpital, alors ?

Justine – De l’hôpital ? Ma mère est en vacances en Corse…

Patrick – Mais elle a eu un accident, non ?

Justine – Pas à ma connaissance.

Patrick – Excuse-moi, j’ai dû rêver.

Justine – Ouais…

Patrick continue à boire son café.

Patrick – C’est curieux, j’ai aussi rêvé que Florent avait trouvé un boulot. C’est marrant, non ?

Florent – Qu’est-ce qu’il y a de tellement marrant là-dedans ?

Justine – Tu n’as pas rêvé que tu trouvais un logement, par hasard. Ça ce serait marrant…

Florent – C’est sûr qu’à trois dans un deux pièces, forcément… On finit par être un peu les uns sur les autres…

Justine – D’ailleurs, ça sent un peu le fauve, ici, non ?

Patrick se lève.

Patrick – Ok, je vais prendre une douche…

Patrick sort.

Justine – Je me demande si je n’aurais pas préféré qu’il soit vraiment mort, finalement…

Florent – Il reste encore un vase…

Justine – Ma mère… Il est vraiment bizarre, non ?

Florent – D’accord, je vais lui parler…

Justine se rapproche de Florent.

Justine – Merci. Parce que tu avoueras qu’avec mon ex entre nous sur le canapé…

Florent – Ça fait un peu ménage à trois.

Justine – Si encore il faisait le ménage…

Ils s’embrassent. Le portable de Justine sonne. Elle répond.

Justine – Oui ? Papa ? Alors comment ça se passe, les vacances ? Il fait beau en Corse ? (Son sourire s’efface) Non ? Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Et c’est grave ? Ok… Non, non… Oui, oui, je comprends… Tu l’embrasses de ma part… D’accord, tu me rappelles dès que tu en sais un peu plus, alors… Moi aussi… À plus…

Florent – Qu’est-ce qui se passe ?

Justine – Ma mère est à l’hôpital à Bastia…

Florent – Merde… Un attentat à la bombe ?

Justine – Les médecins ne peuvent pas encore se prononcer, c’est l’heure de la sieste. Mais apparemment, ce serait plutôt une intoxication alimentaire.

Florent – Qu’est-ce qu’elle avait mangé ?

Justine – Du saucisson d’âne. C’est une spécialité corse, il paraît…

Florent – Comment ils peuvent bouffer des trucs pareils… Tu imagines un peu si on leur donnait leur indépendance…

Justine – Heureusement que mon père n’en avait pas mangé aussi…

Florent – Il a eu raison de se méfier… Mais ils vont pouvoir la sauver ?

Justine (en larmes) – Papa me rappelle dès qu’il en sait un peu plus…

Florent la prend dans ses bras pour la consoler.

Florent – Ça va aller, tu verras… Il faut attendre, c’est tout… Les intoxications alimentaires, ça se soigne très bien maintenant…

Justine sèche un peu ses larmes.

Justine – Mais au fait, comment il était au courant ?

Florent – Qui ? Ton père ?

Justine – Patrick ! Il a dit que ma mère avait eu un accident…

Florent – Bon, une intoxication alimentaire, ce n’est pas exactement un accident.

Justine – Il savait que ma mère était à l’hôpital !

Florent – C’est clair…

Justine – C’est dingue… Et si il avait un don de voyeur !

Florent – De voyant, tu veux dire ? Comme ce marabout africain ?

Justine – Avoue que c’est quand même troublant…

Florent – C’est bien le seul don qu’il aurait.

Justine – Et puis il n’est pas africain. Ça, je pense qu’on s’en serait déjà rendu compte avant.

Patrick revient.

Patrick – Il y a un chat noir sur le balcon.

Florent – Un chat noir ?

Patrick – Ça doit être celui que la voisine a perdu…

Justine – La voisine ? Quelle voisine ?

Patrick – La voisine du dessus ! Celle qui s’habille en gothique…

Justine – Je ne connais personne qui s’habille en gothique. Et l’appartement du dessus est inoccupé depuis six mois. La précédente locataire était enseignante, elle s’est pendue à son rideau de douche le jour de la rentrée scolaire…

On sonne. Justine va ouvrir.

Florent – De quel couleur, le chat ?

Patrick – Noir.

Florent – Un chat noir… Ça porte malheur, non ?

Justine revient.

Justine – C’est la nouvelle voisine…

Florent – Et alors ?

Justine – C’est vrai qu’elle a un drôle de look…

Florent – Quel genre ?

Justine – Disons que si elle m’avait proposé des pommes, je ne suis pas sûre que j’en aurais pris…

Florent – Et alors ?

Justine – Elle vient d’emménager dans l’appartement du dessus, et elle a perdu son chat.

Patrick – Un chat noir.

Florent – C’est clair…

Justine (à Patrick) – Tu peux attraper le chat et le rendre à cette sorcière ? Moi, les chats noirs, je préfère ne pas y toucher. Surtout en ce moment, avec ma mère qui est à l’hôpital…

Patrick – Pas de problème, je m’en occupe… Ce n’est qu’un chat, après tout…

Patrick repart. Florent et Justine échangent un regard perplexe.

Florent – Ça ne peut être qu’une coïncidence… Tu crois aux marabouts, toi ?

Justine – Je n’y croyais pas jusqu’à aujourd’hui… Mais tu as raison, c’est sûrement un hasard.

Le portable de Florent sonne. Il regarde le numéro qui s’affiche.

Florent (à Justine) – C’est l’ANPE… (Il prend l’appel) Oui ? Oui, oui… Non, non… Si, si… D’accord, je note le numéro… (Il griffonne quelque chose sur un papier) Très bien, merci beaucoup. (Il range son portable et s’adresse à Justine). C’était pour une offre d’emploi…

Justine – Génial ! Tu vois, ils font quand même leur boulot à l’ANPE ! Et c’est quoi, comme travail ?

Florent – Commercial chez France Telecom. Un poste vient de se libérer…

Justine – Un départ à la retraite ?

Florent – Un suicide…

Justine – Mais c’est super !

Florent – Oui…

Justine – Alors pourquoi tu fais cette tête d’enterrement ? On croirait que ça ne te fait pas plaisir ?

Florent – Ce qui est bizarre, c’est que Patrick avait aussi prévu ça…

Stupeur de Justine.

Justine – Merde, c’est vrai…

Florent – Il a rêvé que j’avais trouvé un boulot, c’est quand même bizarre…

Justine – Ah oui, là ça commence à faire beaucoup de coïncidences.

Florent – C’est clair.

Justine – C’est peut-être le coup qu’il a reçu sur la tête…

Florent – Plus les médocs…

Justine – Ça a dû provoquer une sorte de court-circuit…

Florent – C’est dingue, on se croirait dans Ma Sorcière Bien Aimée.

Justine – Ou dans un film de zombies…

Patrick revient.

Patrick – Ah, une bonne douche, ça fait du bien. (Il se rend compte que les deux autres le regardent avec un air bizarre) Quoi, qu’est-ce que j’ai ?

Florent – Non, non, rien…

Justine – Ça fait du bien une bonne douche, hein ?

Patrick – Oui, c’est ce que je disais, justement…

Justine – Tu veux un autre café ?

Patrick – Ah oui, pourquoi pas ?

Justine – Je vais aller en refaire… Oh et puis non, tiens, pourquoi moi, après tout ? On fait ça à pierre-ciseaux-feuille ?

Patrick – À quoi ?

Justine (faisant successivement les trois gestes) – Pierre-ciseaux-feuille, tu ne connais pas ?

Patrick – Ah si, oui…

Justine – Celui qui perd fait le café, d’accord.

Patrick – Ok, mais je n’ai jamais vraiment eu de chance au jeu, moi.

Justine – Ah, malheureux aux jeux… On y va ?

Patrick – Ok.

Justine – Un, deux, trois…

Justine lève le poing serré façon salut communiste, Patrick lève la paume ouverte façon salut hitlérien.

Justine – La feuille enveloppe la pierre, c’est toi qui a gagné. Avec Florent maintenant…

Patrick – Ah oui, c’est marrant !

Justine – Un, deux, trois…

Florent tend les deux doigts façon karaté en direction de Patrick, qui serre les deux poings devant son visage comme un boxeur pour se protéger.

Justine – Et la pierre casse les ciseaux… C’est encore toi qui a gagné, Patrick ! (À Florent) Il est vraiment trop fort, hein ? On dirait qu’il sait à l’avance tout ce qui va se passer…

Patrick – C’est bien la première fois que je gagne à un jeu.

Justine – Je vais remettre le reste de café au micro-onde…

Florent reste seul avec Patrick.

Patrick – Elle est très joueuse, hein ?

Florent – Oui…

Patrick – Et toi, tu as bien dormi ?

Florent – Très bien, merci.

Patrick – Écoute, je comprends parfaitement que ma présence ici commence à générer quelques tensions…

Florent – Tu crois ?

Patrick – Dès que je peux, je m’en vais, je t’assure. D’ailleurs, je suis sur un plan, là…

Florent – Un plan ?

Patrick – Tu ne vas pas le croire, mais je crois que j’ai une ouverture avec la voisine du dessus.

Florent – La sorcière ?

Patrick – Oui, enfin… Je préférerais le terme de succube, si ça ne te dérange pas.

Florent – De succube… Non, non, ça ne me dérange pas…

Patrick – Non, mais je déconne… C’est vrai qu’elle a un look un peu spécial, mais bon…

Florent – Elle ressemble à quoi, exactement ?

Patrick – Ben… Elle ressemble un peu à Marilyn, tu vois…

Florent – Marilyn Monroe ?

Patrick – Plutôt Marilyn Manson, à vrai dire…

Florent – Ah oui, quand même…

Patrick – Mais bon… Elle habite juste au dessus… Comme ça, je n’aurais pas trop loin à déménager.

Florent – Tu n’as qu’un sac…

Patrick – Et on serait toujours voisins !

Florent – Cool…

Patrick – Il y a juste un truc qui m’inquiète un peu…

Florent – Ah oui ?

Patrick – Je ne suis pas encore sûr à cent pour cent que ce soit vraiment une femme…

Florent – Tu veux dire que ça pourrait être un homme ?

Patrick – Ou quelque chose entre les deux.

Florent – Entre les deux…

Patrick – Enfin, personne n’est parfait…

Florent – C’est clair…

Justine revient avec un plateau qu’elle pose devant Patrick : café, jus d’orange tartines…

Justine – Tiens, je t’ai préparé un bon petit déjeuner. C’est important le petit déjeuner. C’est le repas le plus important de la journée.

Patrick (surpris et un peu inquiet) – Eh oui…

Florent – Tu veux que je te beurre la tartine ?

Patrick – Euh… Vous ne seriez pas en train d’essayer de m’empoisonner, au moins ? Pour vous débarrasser de moi…

Florent – Rassure-toi, on va t’épargner le saucisson d’âne, si tu vois ce que je veux dire…

Patrick – Eh… Oui… Enfin, non, mais…

Justine – Allez, vas-y, le café va encore refroidir…

Florent et Justine le regardent manger avec un sourire idiot, ce qui met évidemment Patrick mal à l’aise.

Patrick – Vous ne voulez pas en reprendre une tasse avec moi ? Parce que je me sens un peu observé là…

Justine – Bien sûr. Mais on va faire un jeu, en même temps, d’accord ?

Patrick – Encore ?

Elle tourne le dos à Patrick, se sert un café et met deux sucres dedans.

Justine – Une devinette… Combien j’ai mis de sucre dans mon café ?

Patrick – Je ne sais pas… Deux ?

Justine – Yes ! Encore gagné !

Florent – En même temps, tu mets toujours deux sucres dans ton café…

Patrick, reprenant espoir, fait les yeux doux à Justine.

Patrick – Je te connais mieux que tu ne crois, Justine… D’ailleurs, je t’ai connue avant Florent, tu te souviens quand même ?

Florent – Si je vous dérange, vous me le dites, hein ?

Justine (à Florent) – Et toi qui me disais tout à l’heure que tu n’étais pas jaloux…

Patrick – Moi, je ne le suis pas, en tout cas… Je suis tout à fait prêt à partager…

Florent – Mais ça ne va pas, non ?

Le portable de Patrick sonne. Il répond.

Patrick – Oui ? Ah ouais salut ! (Aux deux autres) Excusez-moi… Non, non, tu ne me déranges pas…

Patrick sort.

Justine – Alors ?

Florent – Patrick a une touche avec la succube…

Justine – La succube ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Florent – Je n’en ai aucune idée… C’est bien ce qui m’inquiète… Comment Patrick peut-il connaître des mots dont moi-même j’ignore la signification…

Justine – Hier soir encore il avait un vocabulaire de deux cents mots à peine… constitué pour moitié de marques de bières.

Florent – Attends, je regarde sur Wikipedia…

Il consulte son ordinateur et elle lit par dessus son épaule.

Justine – Succube : Démons qui prennent la forme d’une femme pour séduire un homme durant son sommeil et ses rêves…

Florent – Non…

Justine – Patrick a un don de divination, je te dis ! Et maintenant on sait d’où ça vient !

Florent – Ah oui ? D’où ?

Justine – De la sorcière qui habite juste au dessus ! Elle a dû l’ensorceler pendant son sommeil, comme ils disent sur Wikipedia…

Florent – C’est clair…

Justine – C’est trop con, il faudrait trouver le moyen d’en profiter…

Florent – Profiter de quoi ?

Justine – Attends Florent, on a quelqu’un à la maison qui peut prévoir l’avenir ! Tu te rends compte ! C’est mieux que l’horoscope, non ?

Florent – C’est clair.

Justine – Pour une fois que ce parasite peut se rendre utile… Il faut absolument trouver une idée pour exploiter les pouvoirs surnaturels de cet abruti, et vite.

Florent – Pourquoi vite ?

Justine – Mais parce que ça ne va peut-être pas durer ! C’est sûrement un effet passager…

Florent – Je vois… Comme la potion magique, tu veux dire…

Justine – Restons calmes et réfléchissons. Qu’est-ce qu’on ferait si on pouvait lire vingt quatre heures à l’avance le journal de demain ?

Florent – Et si on en parlait avec Patrick ?

Justine – Tu rigoles ? Surtout pas !

Florent – Pourquoi ça ?

Justine – Si Patrick savait qu’il avait un don, tu crois qu’il partagerait avec nous ?

Florent – Il y a cinq minutes, en tout cas, il était prêt à te partager avec moi…

Justine – Non, il ne faut pas qu’il soit au courant, comme ça on n’aura rien à partager du tout…

Florent – En même temps, cacher quelque chose à un voyant, ça ne doit pas être évident…

Justine – Ce n’est pas faux…

Florent – On n’a qu’à lui demander ce qu’il verrait bien comme combinaison pour le prochain tirage du loto ?

Justine (ironique) – Tu as raison, c’est hyper discret…

Florent – Quoi ?

Justine – S’il se doute de quelque chose, il jouera la combinaison gagnante sans nous ! Il suffit d’un euro, pour jouer au loto !

Florent – C’est clair.

Justine – Et puis trouver cinq numéros plus le complémentaire, ce n’est pas évident… C’est Patrick, quand même…

Florent – Qu’est-ce que tu proposes, alors ?

Justine – Il faudrait quelque chose de plus simple… et qui demande au départ une mise de fond plus importante… Une somme dont Patrick ne dispose pas de toute façon…

Florent – La bourse ?

Justine – Mais oui, tu as raison ! La bourse ! Il doit sentir à l’avance quelles actions vont monter ou descendre, lui…

Florent – Tu crois ?

Justine – Tu imagines un peu ? Si un trader pouvait disposer à l’avance des cours de bourse du lendemain !

Patrick revient.

Florent – Tout va bien ?

Patrick – Super ! Je n’ai pas lu mon horoscope, mais je sens que ça va être une bien meilleure journée qu’hier… J’ai les crocs, moi, pas vous ?

Justine – Dis-moi, Patrick, si tu devais investir toutes tes économies, là maintenant, tu achèterais quoi ?

Patrick – Mac Do !

Justine – Pourquoi Mac Donald ?

Patrick – Pourquoi ? Avec toutes mes économies, j’ai juste de quoi acheter un Big Mac ! Voilà pourquoi !

Florent – C’est clair…

Florent et Justine échangent discrètement un regard entendu.

Justine (à Florent) – Eh ben vas-y, qu’est-ce que tu attends ?

Florent – Je reviens tout de suite…

Florent part avec son ordinateur. Patrick reste seul avec Justine. Silence embarrassé.

Patrick – Écoute Justine, j’ai très bien compris le message que tu as essayé de me faire passer hier soir…

Justine – Tu veux dire pour le vase… Je suis vraiment désolée, je me suis un peu emportée, je ne sais pas ce qui m’a pris…

Patrick – Non, non, c’est moi… Je comprends que c’est un peu embarrassant que je continue à habiter chez vous, et je vous remercie de m’avoir hébergé aussi longtemps…

Justine – Mais pas du tout, enfin ! Tu peux rester autant que tu veux !

Patrick – En fait, c’est moi que ça commence à déranger. J’ai encore des sentiments pour toi et…

Justine – Ah oui ?

Patrick – La voisine du dessus m’a proposé de m’héberger pendant quelque temps…

Justine – La sorcière ?

Patrick – Ok, elle a un look un peu malsain, mais bon…

Justine – Enfin, Patrick, tu ne vas pas aller t’installer chez… cette créature ! Je ne suis même pas sûre que ce soit une vraie femme…

Patrick – Ah toi aussi, tu as un doute…

Justine – Prends quand même le temps de réfléchir, Patrick. C’est une décision importante…

Patrick – Merci, mais ça fait déjà un moment que j’y pense… Je vais remballer mes affaires…

Patrick sort. Florent revient.

Florent – Ça y est, j’ai revendu toutes nos actions Carrefour, et j’ai tout misé sur Mac Donald.

Justine – Banco !

Florent – Il n’y a plus qu’à attendre…

Justine – Fais voir…

Florent lui montre l’écran de son ordinateur portable, et regarde lui aussi.

Florent – Ce n’est pas vrai !

Justine – Quoi ?

Florent – Nos actions Mac Donald ont pris dix pour cent d’un coup depuis que je le les ai achetées il y a cinq minutes !

Justine – Comment c’est possible ?

Florent regarde l’écran.

Florent – Rumeur de rachat de Mac Donald par Facebook… C’est incroyable !

Justine – Alors on a gagné combien ?

Florent – Tant qu’on n’a pas vendu, on n’a pas gagné. Mais attends voir… J’en ai acheté pour 10.000 euros.

Justine – C’est tout ce qui nous restait sur les 15.000 qu’on avait investi en bourse ?

Justine – Malheureusement, j’ai dû revendre Carrefour à perte…

Justine – Admettons… Alors combien on a gagné bordel ?

Florent – Moins les frais, si on revend maintenant, on fait une plus value de… 800 euros à peu près.

Justine – Ouais… Ce n’est pas le gros lot, quand même.

Florent – Et puis ça peut rebaisser dans cinq minutes…

Justine – Revends tout de suite !

Florent – Ok. (Florent pianote sur son portable) C’est fait. 798 euros de bénéfice…

Justine – Yes !

Florent – Évidemment, si on avait une mise de départ plus importante…

Justine – Tu as raison, il faut voir plus grand. Maintenant qu’on sait que Patrick a vraiment un don de voyance…

Florent – C’est sûr qu’en spéculant sur le marché des produits dérivés, on pourrait jouer sur un effet de levier…

Justine – C’est quoi, ça ?

Florent – Disons que ça multiplie par 10 ou 20 les possibilités de gains… ou de pertes, évidemment.

Justine – Banco !

Florent – Je veux bien, mais on n’a toujours que 10.798 euros à placer.

Justine – En fait, j’ai un peu plus d’argent que je t’avais dit sur mon livret A…

Florent – Combien ?

Justine – 10.000… Et j’ai aussi 20.000 sur mon compte d’épargne logement. C’est un cadeau de mes parents en prévision de mon mariage…

Florent – Tu as une dote ?

Justine – Ma mère m’avait juré de ne pas te parler de ça… Pour être sûre que tu ne m’épousais pas pour mon argent…

Florent – Je suis très sensible à cette marque de confiance…

Justine – Si on a un bébé bientôt, il faudra bien qu’on achète un appartement plus grand !

Florent – C’est clair…

Justine – C’est l’occasion où jamais, Florent ! Il ne faut pas la laisser passer ! La chance sourit aux audacieux ! Et aujourd’hui, je sens que les astres sont avec nous…

Florent – Et tu es vraiment sûre que…

Justine – Je suis complètement excitée. C’est dingue, cette histoire… Tiens voilà mes codes d’accès pour mon compte sur internet…

Elle griffonne quelque chose sur un papier et lui tend.

Florent – Ce qu’il faut, c’est soutirer à Patrick un autre délit d’initié…

Justine – Et merde !

Florent – Quoi ?

Justine – Patrick vient de m’annoncer qu’il partait. Il est en train de faire son sac.

Florent – Il faut absolument le retenir, le temps qu’il nous refile sa martingale gagnante.

Justine – Comment ?

Florent – Tu pourrais utiliser ton charme…

Patrick revient avec son sac. Florent et Patrick échangent un regard embarrassé.

Florent – Je vous laisse…

Patrick – Tu lui diras au revoir de ma part…

Justine – Tu ne vas pas partir comme ça !

Patrick – C’est mieux pour tout le monde, je t’assure.

Justine – Et si c’est moi qui te demandais de rester.

Patrick – Pourquoi ?

Justine – Parce que je n’ai pas envie que tu partes.

Patrick – Florent ne sera jamais d’accord pour un plan à trois, je le connais.

Justine – Moi non plus.

Patrick – Alors ?

Justine – C’est lui qui va partir.

Patrick – Non…

Justine – Ça fait un moment déjà que ça ne va pas si bien que ça entre Florent et moi, tu sais. Je me suis rendu compte que je m’étais trompée, Patrick. Que je n’avais peut-être pas fait le bon choix…

Patrick s’approche d’elle, plein d’espoir.

Patrick – Le bon choix ? Tu veux dire que…

Justine (repoussant gentiment ses avances) – C’est encore un peu trop tôt, Patrick, excuse-moi. C’est pour ça que j’ai réagi aussi brusquement hier soir… Il faut me laisser un peu de temps, tu comprends ? Mais ne pars pas… (Le portable de Justine sonne). Pardon, il faut absolument que je réponde, c’est ma mère.

Elle sort. Patrick est complètement déstabilisé. Florent revient et lui tend une feuille, que Patrick prend machinalement.

Florent – Je peux te demander un conseil, Patrick ? En ami ?

Patrick – Euh… Oui…

Florent – Tiens, voilà une liste de quarante noms.

Patrick – Encore un jeu ?

Florent – Attention, haute concentration ! Ce ne sont pas des marques de bières, Patrick ! Ce sont les quarante sociétés qui entrent dans la composition de ce qu’on appelle le CAC 40…

Patrick – Le CAC 40 ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Florent – Ali Baba et les 40 voleurs, tu connais ?

Patrick – Euh… Oui…

Florent – Et bien le CAC 40, c’est à peu près la même chose. Les 40 voleurs, c’est eux. Leur trésor, c’est tout le fric qu’ils ont volé. Et Ali Baba, c’est toi ! Enfin, c’est moi… Maintenant, écoute-moi bien, Patrick, j’ai confiance en toi.

Patrick – Ah oui…?

Florent – Si je devais miser toute mes économies sur une seule de ces sociétés, pour laquelle tu me donnerais ton accord…

Patrick (ne comprenant pas la question) – Accord ?

Florent – Accor ! J’en étais sûr ! Excellent placement ! Le secteur hôtelier est en pleine restructuration en ce moment… Tu as flairé une OPA, c’est ça ?

Patrick – Une OPA ? C’est quoi ça ?

Florent – Une OPA ? Mais c’est un hold up, mon vieux ! Le hold up du siècle ! C’est des voleurs, je te dis ! Merci, Patrick… Merci…

Florent repart très excité. Patrick, son sac à la main, ne sait plus quoi faire. Retour de Justine, toujours au téléphone.

Justine – Très bien, tu me rappelles s’il y a du nouveau. Ok, je t’embrasse. Moi aussi… (À Patrick) C’était ma mère… Heureusement, elle va beaucoup mieux.

Patrick – Tant mieux… J’aime beaucoup ta mère, tu sais… Et je crois que c’est réciproque…

Justine – Tu crois ?

Patrick – Bon ben je vais reposer mon sac, alors… Ça me fait de la peine pour Florent, malgré tout. C’est un ami. Essaie de le ménager. Tu vas lui briser le cœur, tu sais…

Justine – Bien sûr…

Florent revient, survolté, l’œil rivé sur son écran d’ordinateur.

Patrick (en aparté à Justine) – D’ailleurs, je me demande s’il ne se doute pas de quelque chose. Il a l’air de péter un peu les plombs, depuis tout à l’heure, non ?

Justine – Ah oui ?

Patrick – Enfin, c’est la vie… La roue tourne…

Justine (excitée) – La roue de la fortune !

Patrick sort, passablement inquiet.

Justine – Alors ?

Florent – J’ai tout misé sur Accor… Après avoir consulté Patrick, évidemment.

Justine – Il t’a dit clairement de…

Florent – Avec lui, il faut savoir lire entre les lignes, tu sais… Et comme on a dit qu’il valait mieux lui cacher qu’il avait un don…

Justine – Résultat ?

Florent – Eh bien on va voir… Mais il faudra peut-être attendre un peu…

Justine – Ok… Au fait, ma mère va beaucoup mieux… Et quand elle va savoir que grâce à toi… et à Patrick, j’ai multiplié par trois ou quatre l’argent qu’elle nous avait donné pour le mariage. Crois-moi, tu vas beaucoup remonter dans son estime !

Florent – Attends, j’ouvre la page… (Il pianote sur le clavier) Sésame, ouvre-toi !

Ils regardent ensemble l’écran de l’ordinateur.

Justine – C’est où ?

Florent – Là…

Le visage de Florent se fige.

Justine – Pourquoi tu fais cette tête là ?

Florent – Je ne comprends pas… L’action Accor vient de perdre vingt pour cent d’un coup sur l’annonce de résultats financiers décevants par rapport aux prévisions des analystes…

Justine – Et alors ?

Florent – Ben avec l’effet de levier, on a presque tout perdu.

Justine – Mais tant qu’on n’a pas vendu on n’a pas perdu, non ?

Florent – Ben… Sur le marché des options, si.

Patrick revient.

Patrick – J’ai entendu que le ton montait entre vous, alors je me permets d’intervenir… Écoute Florent, je sais que c’est difficile pour toi, mais bon… Pour moi non plus, il y a un an, quand Justine m’a quitté pour sortir avec toi… Ça n’a pas été facile non plus, crois-moi…

Florent – Le cours de l’action Accor vient de s’effondrer !

Patrick – Je suis content que tu le prennes comme ça Florent… Avec humour… C’est important, l’humour… Et puis tu sais ce qu’on dit ? Malheureux en amour, heureux au jeu. Maintenant, la chance va sûrement tourner pour toi. La bourse, c’est un casino… D’ailleurs, entre nous, moi, je n’investirai jamais mes économies en actions.

Florent – Mais tu n’as aucune économie ! Tu n’as même pas de quoi t’acheter un hamburger et une bière !

Justine (anéantie) – J’ai perdu tout ce que j’avais. Et tout ce que m’avaient donné mes parents pour le mariage ! Qu’est-ce que je vais leur dire, maintenant ?

Patrick – Tes parents t’avaient donné de l’argent pour qu’on se marie ?

Justine (à Florent) – Retiens-moi où je vais le tuer…

Les espoirs de Patrick en ce qui concerne Justine sont aussitôt douchés.

Patrick – Ok, j’ai compris, mais il faudrait quand même que vous vous mettiez d’accord. Je vais rechercher mon sac.

Il sort.

Justine – Ah, non, il ne va pas partir comme ça !

Florent – À cause de cet abruti, on est complètement ruiné !

Justine – Mais où est-ce qu’on a bien pu merder ?

Florent – Tu l’as dit… Les effets étaient peut-être passagers…

Justine – Ou alors, il n’est extralucide que lorsqu’il dort profondément.

Florent – Dans son cas, ça ne m’étonnerait qu’à moitié…

Justine – C’est ça ! C’est quand il dort que la succube vient le visiter en rêve pour lui susurrer à l’oreille les cours de la bourse…

Florent – Pour pouvoir vérifier ça, il faudrait qu’il se rendorme…

Justine – Et qu’on puisse l’interroger à son réveil…

Florent – Il ne nous reste plus que quelques euros… À part le loto…

Justine – On n’a plus le choix ! C’est notre dernière chance de nous refaire…

Patrick revient, un sac de voyage à la main.

Patrick – Merci pour tout… Et désolé de vous avoir imposé ma présence aussi longtemps…

Justine – Excuse-moi pour tout à l’heure, je ne sais pas ce qui m’a pris… Mais tu sais, ma mère est à l’hôpital et… Ben oui, évidemment, tu le sais, je suis bête. C’est toi qui me l’a appris… Comment elle va, au fait ?

Patrick – Qui ?

Justine – Ma mère !

Patrick – Comment veux-tu que je le sache ?

Florent – Oh mais tu as l’air un peu fatigué, toi…

Patrick – Mais non pas du tout… Je ne me suis jamais senti aussi en forme…

Justine – Tu ne veux pas faire une petite sieste avant de partir ?

Patrick – Vous commencez à me faire peur, tous les deux… Je préfère encore aller m’installer chez Marilyn…

Florent – Mais non, tu vas dormir un peu avant.

Patrick – Je n’ai pas sommeil, je vous dis !

Il essaie de partir, mais Justine le rattrape par le bras.

Justine – Attends un peu, ne pars pas comme ça !

Patrick – Mais lâche-moi, enfin !

Florent – Tu vas faire une petite sieste, et ensuite tu nous donneras la combinaison gagnante du prochain Euromillion, d’accord ?

Patrick – Mais vous êtes dingues, laissez-moi partir !

Justine lui fracasse le deuxième vase sur la tête.

Justine – Et voilà, maintenant, il dort.

Florent – Tu y es peut-être allée un peu fort, non ? (Il examine le corps) Cette fois, il a l’air vraiment mort…

Justine – Tu crois ?

Florent – On n’aura qu’à dire que c’était un accident…

Justine – Un homicide involontaire. Je lui ai fracassé un vase sur le crâne parce qu’il essayait de me violer.

Florent – Pas un, deux…

Justine – Quoi deux ?

Florent – C’est deux vases chinois que tu lui a fracassés sur le crâne… Pour un homicide involontaire, ça commence à faire beaucoup…

Justine – Tu crois qu’il vaudrait mieux se débarrasser du corps ?

Florent – On va le fouiller et lui enlever ses papiers pour ne pas laisser de traces.

Justine – Oui, il faudrait aussi lui brûler le bout des doigts avec de l’acide.

Florent – Pour ?

Justine – Qu’on ne puisse pas l’identifier avec ses empreintes digitales ! Tu ne regardes pas la télé, ou quoi ?

Florent fouille Patrick et trouve un ticket de jeu à gratter.

Justine – Qu’est-ce que c’est ?

Florent – Un Banco…

Justine – Ben vas-y, gratte !

Florent gratte.

Florent – On a gagné !

Justine – Combien ?

Florent – Mille euros.

Justine – Ça prouve qu’il avait vraiment un don…

Florent – On a tué la poule aux œufs d’or.

Justine – Il n’est peut-être pas vraiment mort.

Florent – Attends un peu…

Florent sort et revient avec une seau d’eau qu’il lance sur Patrick. Patrick reprend soudain connaissance.

Patrick – J’ai fait un cauchemar épouvantable !

Florent – Sans blague…

Justine – Laisse-moi deviner… Quelqu’un te cassait un vase sur la tronche et voulait t’enterrer vivant…

Patrick – Non, c’était à propos de vous deux.

Florent – Ah ouais…

Justine – Raconte…

Patrick – Non, vraiment, je préfère ne pas vous raconter, c’était trop horrible…

Florent et Justine sont très inquiets.

Justine – Vas-y, accouche !

Patrick – Mais ce n’était qu’un cauchemar, je vous dis…

Florent – Laisse tomber, s’il ne veut pas nous le dire…

Mais Justine panique.

Justine – Tu rigoles ! Je veux savoir, moi ! Patrick, tu as un don de voyance, tu comprends ?

Patrick – Quoi ?

Justine – Tu as un don, je te dis ! Tu as su avant tout le monde pour ma mère, pour l’ANPE, pour la chatte de la voisine, pour Mac Do… Alors si tu as rêvé quelque chose à propos de Florent et moi, c’est forcément vrai. C’était quoi ?

Patrick – Et bien, je…

Patrick – J’ai rêvé que vous aviez un enfant.

Florent – Et en quoi c’est un cauchemar ?

Patrick – Ben… Il n’était pas… comme tout le monde, voilà.

Justine – Comment ça, pas comme tout le monde ?

Florent – Tu veux dire que c’était un être exceptionnel ? Un génie.

Justine – Je crois que dans ce cas là, il n’aurait pas parlé de cauchemar…

Florent – C’est clair.

Justine – Non ce n’est pas clair justement ! (À Patrick) Il n’était pas normal, c’est ça ?

Patrick opine avec embarras.

Florent – Mais quand tu dis pas normal…

Justine – Suffisamment pour pouvoir concourir aux Paralympiques ?

Patrick – Assez pour ne même pas pouvoir concourir aux Paralympiques…

Justine – Oh, mon Dieu…

Florent (à Patrick) – Bravo… (À Justine) Mais c’est des conneries… Il n’a pas de don. Les seuls dons qu’il a, c’est quand il fait la manche dans le métro. En suivant ses conseils j’ai perdu toutes nos économies en bourse.

Justine – Peut-être, mais dans le doute, je ne pourrai jamais avoir d’enfant avec toi, Florent. Ça me hanterait toujours…

Florent – Tu plaisantes…

Justine – J’espère au moins que je ne suis pas déjà enceinte ! Patrick, est-ce que tu sais quelque chose à propos de ça ?

Florent – Cette fois, je vais vraiment le tuer… Justine, je t’en prie…

Florent essaie de se rapprocher de Justine.

Justine – Ne me touche pas ! Et ce soir, c’est toi qui dors sur le canapé.

Florent – Et lui, il dort où ? Dans ton lit, peut-être ? Non parce que avec lui, là tu es sûre d’avoir un gogol. Tu n’auras qu’à l’appeler Patrick Junior !

Patrick – Ça c’est petit…

Florent – Je vais l’étrangler !

Il s’apprête à lui sauter dessus. Justine s’interpose.

Justine – Mais arrêtez, vous n’allez pas vous battre ! Bon, puisque c’est comme ça, c’est moi qui m’en vais. Je retourne chez mes parents. Et j’achèterai un test à la pharmacie au passage.

Justine s’en va. Florent et Patrick restent seuls. Ils s’affalent dans le canapé.

Florent – Comment tu as su pour sa mère ?

Patrick – Je crois que son père a téléphoné cette nuit. J’ai dû décrocher dans un demi-sommeil. Après je me suis rendormi et j’ai oublié de lui faire la commission.

Silence.

Florent – J’imagine que tu n’as pas vraiment rêvé non plus qu’on allait avoir un gogol ?

Patrick – C’est une idée qui m’est venue quand Justine m’a dit que j’avais un don de voyant.

Florent – Pour foutre la merde entre nous… Ben tu vois, finalement… Il t’arrive aussi d’avoir des éclairs de lucidité…

Un ange passe.

Patrick – Tu n’aurais pas trouvé mon Banco ?

Florent – Si. Je l’ai gratté, mais c’était perdu.

Patrick – Je n’ai jamais eu de chance aux jeux…

Florent – Tu n’es pas si extralucide que ça finalement. Tu veux une bière ?

Patrick – Ok…

Florent revient avec deux bières et il lui en tend une. Ils boivent.

Patrick – C’était pas une fille pour nous, de toutes façons…

Florent lui lance un regard incendiaire.

Florent – Pour nous ?

Patrick – Ok, je ne dis plus rien…

Florent – Si tu en as marre du canapé, tu peux dormir avec moi cette nuit, ça ne me dérange pas…

Patrick – Ok… Mais je te préviens, j’ai mal à la tête, ce soir…

On sonne.

Patrick – J’y vais… (Patrick sort et revient au bout d’un instant). C’est la voisine du dessus…

Florent – Elle a encore perdu son chat ?

Patrick – Elle demande si elle peut venir regarder la télé avec nous.

Florent – Et qu’est-ce que tu lui as dit ?

Patrick – Tu sais… C’est le genre de créature à qui on a du mal à dire non…

La voisine arrive dans une lumière irréelle, habillée et grimée façon gothique ou sorcière (le personnage étant évidemment joué par la comédienne interprétant Justine). Les deux garçons tournent vers elle un regard inquiet.

Noir.

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-40-6

Ouvrage téléchargeable gratuitement. 

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Dessous de table

Posted décembre 26, 2014 By Comédiathèque

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 1 femme

Un boulevard politique : Pour inciter un ministre à signer un gros contrat lors d’un dîner,un PDG a engagé une escorte pour jouer la carte séduction. Mais l’escorte en question ne fait que remplacer une amie, qui ne lui a parlé que d’un travail d’hôtesse très bien payé. Elle pense servir les plats alors qu’elle figure au menu. Rien ne va donc se passer comme prévu…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

 

 

 

En español

 

AFFICHES DE SPECTACLES

 

EXTRAITS DU SPECTACLE AU ZÈBRE D’ARCACHON

 

TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE À LIRE OU IMPRIMER

Dessous de Table

Personnages : Le PDG – L’hôtesse – Le ministre

Un salon bourgeois. Des fleurs sur un guéridon. Un tableau contre un mur. Une table dressée pour trois. Un portable oublié quelque part sonne. Un homme arrive en caleçon et chemise, en train de nouer sa cravate. Il saisit le portable et répond.

PDG – Oui, Jérôme… Non, sa directrice de cabinet vient de m’appeler, il est toujours à Matignon, il ne sera pas là avant une demi-heure. Heureusement, je suis encore en calbute. J’espère que ce n’est pas un mauvais présage. Pourquoi ? Mais parce que si on n’arrive pas à lui faire signer ce putain de contrat ce soir, c’est comme ça qu’on finira tous les deux, mon vieux : en calbute ! Moi, le PDG, et vous le Directeur Général. Qu’est-ce que vous voulez, c’est la crise, et les actionnaires veulent toujours une croissance de leurs dividendes à deux chiffres ! Vous vous êtes bien occupé de la fille ? Elle devrait déjà être là, je ne sais pas ce qu’elle fout. Il faut quand même que j’aie le temps de la briefer un peu avant que le ministre arrive… Oui, un sacré chaud lapin, à ce qu’on dit. C’est pour ça que j’ai repensé à votre idée d’escorte pour lui tenir le stylo… Le stylo ! Pour signer le contrat ! Je reconnais qu’au début, je n’étais pas très pour. Mais depuis que j’ai vu votre… Annabelle à l’œuvre. Super classe ! Pas du tout le genre stripteaseuse vulgaire pour enterrement de vie de garçon bon marché, si vous voyez ce que je veux dire… C’est capital. Le ministre ne doit absolument pas se douter que c’est une professionnelle. Parce que figurez-vous qu’en plus, ce vieil obsédé se prend pour un grand séducteur ! Non, il faut que tout ça ait l’air parfaitement naturel… Qu’il ait l’impression que c’est son charme qui a encore opéré… Mais bon, je la sens bien, cette fille… Vous vous souvenez quand vous avez loué ses services pour l’arbre de Noël de la société ? Histoire de pimenter le réveillon du délégué CGT qui nous menaçait d’une grève pour le nouvel an… Eh ben vous allez rire, mais quand j’ai vu cette fille à côté de vous en arrivant, j’ai cru que c’était votre femme… Et c’est votre femme que j’ai prise pour une pute ! Enfin, vous savez ce que c’est, pendant ces fêtes de fin d’année… Toutes les femmes se croient obligées de s’habiller en sapin de Noël ou en putes. (Un bruit de sonnette se fait entendre) Excusez-moi une minute, il faut que j’aille ouvrir la porte. Ça doit être elle…

Le PDG, toujours en caleçon, va ouvrir la porte.

Hôtesse – Monsieur Martin Puig ?

PDG – Oui…

Hôtesse – Emmanuelle… Je suis envoyée par l’agence.

PDG – Emmanuelle ? Mais… c’est Annabelle que j’attendais. Et vous ne lui ressemblez pas du tout… Annabelle était beaucoup plus… Enfin beaucoup moins…

Hôtesse – Annabelle m’a priée de l’excuser auprès de vous. Elle a eu… un petit empêchement. C’est moi qui la remplace…

PDG – Qui la remplace ?

Hôtesse – Je suis très expérimentée aussi, je vous assure…

PDG – Ah, oui, mais… Ce n’est pas du tout ça qui était prévu… Et puis j’avais dit classe, pas… sortie de classe…

Hôtesse – C’est à dire que…

PDG – Bon, entrez, ne restez pas là, on va voir ça…

La fille entre. Jeune et jolie, mais habillée façon étudiante d’une école de bonnes sœurs (duffle coat, chemisier blanc, jupe écossaise, chaussettes montantes et souliers vernis).

Hôtesse – Merci…

PDG (reprenant son portable) – Jérôme ? Oh, putain, ça commence bien : l’agence ne m’a pas envoyé la fille que j’avais commandée… Mais qu’est-ce que vous avez branlé, bordel ? À quoi ressemble celle-là… ? (Martin détaille la fille de la tête au pied avec un air navré). Comment dire… ? (À la fille) Vous m’excusez une minute… (Il commence à s’éloigner vers la pièce de laquelle il était précédemment sorti) Écoutez, c’est la cata… (Plus bas) Même avec beaucoup d’imagination et un esprit très pervers, j’ai du mal à penser qu’on puisse signer un contrat de trois milliards d’euros dans le seul espoir de passer une nuit avec une gourde pareille… Elle a l’air de sortir d’un pensionnat de bonnes sœurs…

Il sort. La fille reste seule, un peu déstabilisée, et jette un regard circulaire sur le salon. Son portable sonne et elle répond.

Hôtesse – Oui… ? Ah, Isabelle ! Oui, oui, je viens d’arriver. Mais j’ai à peine eu le temps de lui parler, en fait… Écoute, je ne comprends pas très bien… En me voyant, il avait l’air super déçu… Genre le mec qui a commandé une Margherita avec un supplément de piment et à qui on livre une végétarienne sans sel… Sauf que j’avais l’impression d’être la pizza… Je te jure, c’était très bizarre… Tu es vraiment sûre que tu ne peux pas te libérer ? Ah, d’accord… Donc, tu as pris deux engagements pour la même soirée… Oui, ça arrive… Non, évidemment, tu ne peux pas te couper en deux… Dis donc, ça a l’air plutôt sélect, ici. Mais c’est qui, ce type, exactement ? Le groupe de travaux publics ? Ah, oui, quand même… Et tu crois vraiment que je… Non, non, ne t’inquiète pas, j’y suis, j’y reste… Mais c’est vraiment pour te rendre service, hein ? Oui, Isabelle, aussi pour commencer à te rembourser les trois mois de colocation que je te dois… Au fait, je ne sais pas pourquoi, mais il tient absolument à t’appeler Annabelle ? Ah, oui ? Je ne savais pas qu’il fallait un pseudo pour servir des petits fours… Je t’avoue que je n’ai pas l’habitude de jouer les soubrettes, mais bon… Oui, les hôtesses, si tu préfères… D’ailleurs, quand je lui ai dit que j’étais très expérimentée, il n’a pas eu l’air de me croire. À mon avis, dès le premier coup d’œil, il a bien vu que je n’avais jamais fait ça de ma vie… Il a fait une réflexion sur ma tenue, aussi… Je ne comprends pas… Tu m’avais demandé de venir habillée normalement… Une tenue classique, mais soignée… C’est ce que j’ai fait… Mais je pensais qu’ils allaient me fournir un costume d’hôtesse, comme au Salon de l’Agriculture… Il n’y a pas de costume d’hôtesse ? Excuse-moi, le voilà qui revient…

Retour du PDG, cette fois habillé.

PDG – Bon… Ça ne fait rien, il va bien falloir faire avec, parce qu’on n’a plus le temps, là. (Il la détaille à nouveau) Et puis finalement, votre côté nunuche devrait très bien faire l’affaire. C’est vrai que c’est très réaliste, hein ? Bravo ! On ne croirait pas du tout que vous êtes… Enfin, vous voyez ce que je veux dire… Bon, alors je vous explique le topo, vite fait. Voilà, je suis Martin Puig, PDG du groupe de Bâtiment et Travaux Publics Delapierre.

Hôtesse – Ah, oui ! C’est quand même le premier groupe de BTP en France. (Récitant le slogan de l’entreprise) Investissez dans l’avenir, investissez dans Delapierre !

PDG – Très bien… Je vois qu’on exige aussi de vous un bon niveau de culture générale… Comme ça on gagne du temps en explications… Donc, je reçois à dîner ce soir une personnalité politique avec qui nous devons signer un très gros contrat, que voici (Il prend sur un guéridon un contrat qu’il lui montre). C’est le Ministre des Transports…

Hôtesse (surprise) – Jean-François Knock ?

PDG – Plus connu sous le nom de JFK.

Hôtesse – Parce que la presse le présente comme le favori aux prochaines présidentielles…

PDG – C’est sûr que pour le reste, il n’a pas vraiment le physique de John Fitzgerald Kennedy. Mais heureusement pour nous, comme Kennedy, JFK un homme à femmes. Vous n’avez qu’à vous dire que vous êtes Marylin Monroe… Même si vous non plus, vous n’avez pas vraiment le physique de Marylin, hein ?

Hôtesse – Non…

PDG – Pour plus de discrétion, j’ai organisé cette petite sauterie chez moi. Ce n’est pas que ça m’arrange vraiment, comme vous pouvez l’imaginer. Mais dans les grands hôtels, pour la discrétion, vous savez ce que c’est…

Hôtesse – Oui… Enfin non…

PDG – Aujourd’hui, dans la presse, on voit un ministre sortir du Sofitel ou du Carlton, c’est pire que si on l’avait pris en photo à la sortie d’un hôtel de passe rue Saint Denis.

Hôtesse – Ah, oui…

PDG – Donc, je profite de ce que ma femme est allée voir sa mère pour quelques jours à Bordeaux…

Hôtesse – Mmm…

PDG – Je préfère autant qu’elle ne soit au courant de rien… Comme elle est très jalouse…

Hôtesse – Bien sûr…

PDG – Bref… Vous êtes ici pour… mettre le ministre dans les meilleures conditions possibles afin qu‘il signe ce contrat avec nous plutôt qu’avec notre principal concurrent… C’est clair ?

Hôtesse – Euh, oui…

Le PDG, un peu embarrassé, sort une liasse de billets de sa poche et lui tend.

PDG – Voilà… La moitié de la somme dont nous avons convenu avec Annabelle… Le reste… à la livraison.

Hôtesse (prenant l’argent) – La livraison ?

Le portable du PDG sonne à nouveau.

PDG – Oui ? Oui, Monsieur le Ministre… (Il fait signe à la fille de l’excuser un instant et s’éclipse à nouveau) Oui, oui, bien sûr… Aucun problème… Entendu, Monsieur le Ministre… Mais bien sûr, Monsieur le Ministre…

De nouveau seule, la fille se précipite sur son portable et appuie sur une touche.

Hôtesse (ravie) – Isabelle ? Mais c’est quoi, ce plan ? Il vient de me mettre dans la main une liasse de billets énorme, je n’ai même pas eu le temps de compter… En me disant qu’il m’en redonnerait autant tout à l’heure… Après que le traiteur aura livré les petits fours… Et ben dis donc… C’est bien payé, pour un travail d’hôtesse… Je vais pouvoir te rembourser les trois mois de loyer que je te dois, et même payer mes frais de scolarité ! Bon, je t’avoue qu’en voyant tout ce fric ça me fait réfléchir, hein ? Finalement, à quoi ça sert de se décarcasser pour réussir le concours d’entrée à Sciences Po ? J’aurais mieux fait de faire l’école hôtelière… (Elle jette un nouveau regard autour d’elle et voit la table dressée pour trois) Mais en fait, je ne sais plus trop ce qu’il veut que je fasse… Je m’attendais à servir le champagne dans une réception, et ça à l’air d’être un plan à trois… Je ne sais pas qui est le troisième… Pas seulement le service, tu dis ? Quoi d’autre, alors ?

La conversation est interrompue par le retour du PDG, et la fille range son portable.

PDG – Le ministre sera en bas dans une minute avec son chauffeur et ses gardes du corps. Je vais aller l’accueillir sur le perron. Désolé, je n’ai pas le temps de vous en dire plus. Mais vous connaissez votre métier, vous improviserez. Votre collègue m’a dit qu’on vous donnait des cours d’improvisation, aussi… (Il s’apprête à sortir) Inutile de vous préciser que tout ça devra rester très classe. Du charme, mais pas de vulgarité. Ah, oui, une dernière chose… Vous vous appellerez… Mirabelle. Excusez-moi, mais… vous n’avez vraiment pas un physique à vous appeler Emmanuelle…

Hôtesse – Et vous trouvez que j’ai un physique à m’appeler Mirabelle… ?

PDG – Emmanuelle, c’est quand même un peu trop… Enfin, on se doute immédiatement que c’est un pseudo.

Décontenancée, la fille jette un regard vers la table.

Hôtesse – Et le troisième couvert, c’est pour qui ?

PDG – Pour qui ? Mais pour vous ! On ne va pas vous faire manger dans une gamelle par terre, non plus. Je vous ai dit : il faut que tout ça reste très classe…

Hôtesse – Mais alors… qu’est-ce que je dois faire au juste ?

PDG – Bon, pendant le repas, vous restez dans les généralités. Vous jouez les jeunes filles de la maison un peu bécasse et surtout très bien élevée. Après… Vous faites mine de succomber aux charmes de l’ancien !

Hôtesse – L’ancien ?

PDG – Ecoutez, moins vous en saurez, plus tout ça paraîtra naturel… Et je vous dirai quoi faire au fur et à mesure, selon que le cochon aura mordu à l’hameçon ou pas… Maintenant, il faut vraiment que j’y aille. Il ne s’agirait pas de faire attendre le ministre… Nous sommes là pour répondre à tous ses désirs, Mirabelle…

Le PDG sort. La fille se précipite sur son portable.

Hôtesse – Isabelle ? Mais c’est quoi cette embrouille. On n’avait pas du tout parlé de ça ! Maintenant, je dois dîner avec eux, et jouer les Mata Hari ! C’est quoi ? Un jeu de rôles ! Une partouze ? Je n’ai qu’à me fier à mon instinct, et tout se passera bien, tu dis ? Ouais, ben mon instinct, il me crie de me barrer tout de suite en courant, figure-toi ! Écoute, ça ce n’est pas mon problème, que tu perdes un gros client ! Je ne savais pas le métier que tu faisais, moi ! Je pensais qu’il s’agissait de servir des petits fours. Pas de servir de petit four. Et pourquoi pas de se faire fourrer aussi !

Le PDG revient en compagnie du ministre, portant au revers de sa veste la Légion d’Honneur. La fille ne peut pas faire autrement que de ranger son portable.

PDG – Entrez, entrez, je vous en prie, Monsieur le Ministre… Faites comme chez vous…

Ministre – Merci… Excusez-moi pour le retard, mais j’étais en conversation avec le Premier Ministre… À propos du projet qui nous occupe, justement…

Le PDG entre avec le ministre, et ce dernier aperçoit la fille.

Hôtesse (perturbée) – Monsieur Schnock…

Ministre – Knock… Mais vous pouvez m’appeler Jean-François…

PDG – Ah ! À mon tour de vous présenter mes excuses, Monsieur le Ministre. Ma… nièce est de passage à Paris pour quelques jours… Si cela ne vous dérange pas, elle dînera avec nous… Je ne pouvais quand même pas la mettre sur le trottoir… Je veux dire à la rue pour ce soir… J’espère que cela ne vous ennuie pas trop ?

Ministre (émoustillé) – Mais pas du tout, voyons…

PDG – Et puis elle était tellement excitée à l’idée de vous rencontrer… N’est-ce pas Mirabelle ?

Hôtesse – Euh… Oui, tonton…

Ministre – Elle est charmante… Et qu’est-ce qu’elle fait dans la vie, cette demoiselle ?

Le PDG fait un signe à la fille pour qu’elle réponde.

Hôtesse – Je… suis étudiante. À Sciences Po.

Le PDG lui fait signe en cachette que c’est une bonne idée.

Ministre – Très bien, très bien… Alors une future ministre, peut-être… Mais vous me disiez qu’elle était seulement de passage à Paris ?

PDG – Oui…

Ministre – Si elle est à Sciences Po…

PDG (improvisant) – Sciences Po… à Bastia.

Ministre – Tiens donc…

Hôtesse – Ma mère est Corse.

PDG – Ma sœur, donc.

Hôtesse – Je voulais faire Sciences Po Paris, mais…

PDG – Elle a raté le concours.

Mirabelle tique un peu, vexée.

Ministre – Quel dommage… Enfin, moi j’ai fait l’ENA, et vous voyez où j’en suis rendu, Mirabelle…

Hôtesse – On parle tout de même de vous comme le prochain Président de la République…

Ministre – On dit tellement de choses, vous savez… Mais pour l’instant, je dois passer la soirée à jouer les marchands de tapis avec ce vieux grigou qu’est votre oncle, pour savoir à quel prix il va me facturer son kilomètre d’autoroute.

PDG – Allons, allons… Nous sommes prêts à faire un geste commercial, vous le savez… Et puis nous sommes presqu’en famille…

Ministre – Qu’est-ce que je vous disais… Je suis sûr qu’il a dans l’idée de me faire boire pour me pousser à signer n’importe quoi… Mais je ne me laisserai pas corrompre…

PDG – Votre réputation vous précède, Monsieur le Ministre… Tout le monde connaît votre intégrité… Et chacun sait combien vous êtes économe avec les deniers de l’état… Je me suis même laissé dire que dans les couloirs de l’assemblée, on vous surnommait « le castor »…

Ministre – Tiens donc… Je l’ignorais… Et je ne savais pas que le castor était le symbole de l’esprit d’épargne…

Hôtesse – C’est vrai qu’habituellement, c’est plutôt l’écureuil…

PDG – Le castor est un grand bâtisseur ! Il abat des arbres avec ses dents, et construit des barrages…

Mirabelle – Avec sa queue.

Ministre – Mmm… Enfin, comme vous le savez, la situation de notre pays est extrêmement difficile en ce moment. Si la France a besoin de moi, je ne resterai pas insensible à son appel…

Hôtesse – C’est tout à votre honneur, Monsieur le Ministre.

Ministre – Je suis sûr, Mademoiselle, que si vous étiez en situation vous aussi, vous seriez prête à faire don de votre personne à la France, n’est-ce pas…?

PDG – Mais je vous en prie, asseyez-vous. Mirabelle va nous servir quelque chose à boire. N’est-ce pas ma chérie ?

Hôtesse – Champagne ?

Ministre – Si c’est pour célébrer la signature de notre contrat, je vous signale que ce n’est pas encore fait. Vous savez dans quel état se trouvent les finances de la France…

PDG – Cela ne nous empêche pas de nous rafraîchir, tout de même ! (Il fait un geste à la fille pour qu’elle remplisse les coupes). Et je vous rappelle que notre société a déjà consenti de très gros efforts sur le montant de ces travaux pour ne pas creuser davantage le déficit de l’État.

Ministre – Tout de même, mon cher. Trois milliards d’euros, c’est une somme…

PDG – Pour cent kilomètres d’autoroute ! À ce prix-là, c’est donné, Monsieur le Ministre, croyez-moi ! C’est bien simple : si vous trouvez moins cher ailleurs, je vous rembourse la différence.

Hôtesse – Le contrat de confiance…

Ministre – Comme vous le savez, Mirabelle, Standard and Poor’s vient de nous retirer notre label triple A. Aujourd’hui, les Bons du Trésor sont moins côtés sur le marché que les andouillettes à la charcuterie du coin. Et le chef de l’État français passe pour une triple andouille auprès de nos bailleurs de fonds internationaux.

PDG – Mon cher Ministre, nous comptons fermement sur vous pour faire en sorte qu’après les prochaines présidentielles, vous soyez à la place de cette andouille.

Ministre – Ne cherchez pas à flatter mon ambition pour m’amadouer, mon cher… Je devrais même dire mon très cher… Mon trop cher !

PDG – Monsieur le Ministre, nous parlons ici d’investissement pour l’avenir !

Hôtesse (citant à nouveau le slogan) – Investissez dans l’avenir, investissez dans Delapierre !

PDG – Le réseau autoroutier français, c’est le système nerveux du pays. Sa circulation sanguine ! Ce sont les autoroutes qui apportent à chaque muscle que sont les entreprises françaises l’oxygène dont elles ont besoin quotidiennement. Ce n’est pas au Ministre des Transports que je vais apprendre cela !

Ministre – Reste à convaincre l’opinion publique qu’une liaison autoroutière directe Saint Léonard des Bois – Neuilly sur Seine est une priorité stratégique pour le redressement de la France…

PDG – À quoi serviraient les conseils en communication, autrement ?

Ministre – Et nous n’avons peut-être pas encore touché le fond… Pardonnez ma vulgarité, Mademoiselle, mais les agences de notation nous tiennent par les couilles. Nous avons raté le Grenelle de l’environnement, mais la note financière de la France, elle, est tout à fait biodégradable.

PDG – Allons, allons… Le Trésor Public n’est pas encore en faillite, tout de même.

Ministre – Standard and Poor’s… Vous savez ce que cela signifie en anglais, mon petit ?

Hôtesse – Normal et Pauvres ?

Ministre – Exactement ! Parce qu’en interdisant aux pays riches de continuer à se surendetter à un prix raisonnable, cette agence de notation a le pouvoir d’en faire des pays normaux et pauvres…

PDG – C’est un très bon contrat, je vous assure. Une autre coupe de Champagne, Monsieur le Ministre ?

Il fait signe à la fille de resservir le ministre.

Ministre – Vous savez combien cela nous coûterait d’intérêts par an pour emprunter trois milliards d’euros supplémentaires ? Si les Chinois veulent bien nous les prêter…

PDG – Vous vous rattraperez sur les péages ! Vous allez vous en mettre plein les poches ! Ce sera une véritable rente à vie pour vous ! Je veux dire pour la France…

Ministre – Mmm… Qu’en pensez-vous, ma chère enfant ? (Amusé) Voyons voir… Si vous étiez Ministre des Transports, qu’est-ce que vous feriez à ma place ?

Hôtesse – J’ai toujours pensé que l’État avait fait un calcul à très courte vue en privatisant ses autoroutes… Pourquoi vendre la poule aux œufs d’or pour le prix de quelques lingots ?

Ministre – Vous n’avez pas tout à fait tort…

PDG – Écoutez la voix de la jeunesse !

Ministre – La poule aux œufs d’or… (Lorgnant vers la fille) C’est en effet le genre de gallinacées que tout homme rêverait d’avoir dans sa basse-cour…

PDG – Eh bien ce soir, Monsieur le Ministre, c’est une poule que je vous offre sur un plateau…

Ministre – Vraiment… ?

PDG – Aujourd’hui, un ticket d’autoroute Paris-Lyon coûte presque aussi cher qu’un billet de TGV !

Ministre – Vous croyez… ?

PDG – Et en plus il faut payer l’essence et le chauffeur…

Hôtesse – Mmm… C’est peut-être un peu ça le problème quand même…

PDG – Pardon ?

Hôtesse – À ce prix-là, qui va encore avoir envie de prendre l’autoroute ?

Ministre – Surtout entre Saint Léonard des Bois et Neuilly-sur-Seine…

Hôtesse – Saint Léonard des Bois… ?

PDG – Et pourtant… Nous savons très bien à quel point ce projet vous est cher, Monsieur le Ministre, n’est-ce pas ?

Ministre – Je ne le nie pas…

PDG – C’est d’ailleurs vous qui l’avez porté à bout de bras depuis le début du quinquennat… Et nous savons tous aussi très bien pourquoi…

Hôtesse – Ah, oui… ? Et pourquoi ?

PDG – Mais… pour désenclaver la Sarthe, tout d’abord. Qui comme chacun sait est un des poumons économiques de la France.

Hôtesse – Et ensuite… ?

Ministre – Ensuite parce que je suis le Député-Maire de Saint Léonard des Bois… mais que j’habite une villa à Neuilly sur Seine.

PDG – Ce sera tout de même plus pratique pour vos aller retour entre l’Assemblée et votre circonscription.

Hôtesse (ironique) – Ou pourquoi pas, à l’avenir, entre l’Élysée et votre maison de campagne.

Le PDG lui lance un regard incendiaire. Heureusement, la sonnette de la porte fait diversion.

PDG – Ça doit être le traiteur… (À la fille) Je vous laisse aller ouvrir, Mirabelle…

Hôtesse – Bien sûr, mon oncle.

Ministre – Elle est charmante… Mais elle ne manque pas de mordant non plus… Je me trompe ?

PDG – Tout le portrait de sa mère… en plus jeune.

Ministre – Eh, oui…

PDG – Le privilège de la jeunesse…

Ministre – Mais très bien élevée.

PDG – Et très propre…

La fille revient avec un grand plateau sur lequel sont disposées plusieurs assiettes, qu’elle dispose sur la table.

Hôtesse – Et voilà ! Nous allons pouvoir passer à table…

PDG – Ce sont des assiettes froides. Je me suis dit que ce serait plus pratique. Ça simplifie le service, et ça évite les témoins gênants. Je veux dire les oreilles indiscrètes… On a beau avoir pleine confiance en son personnel…

Ministre – Bien sûr, bien sûr… Mais après tout, ce rendez-vous n’a rien de secret ni de répréhensible pour l’instant, n’est-ce pas ? À moins que vous n’ayez l’intention de me soudoyer avec un dessous de table ?

Le PDG se demande visiblement s’il s’agit d’une plaisanterie ou d’un appel du pied et hésite sur sa réponse.

PDG – Eh bien…

Ministre – Je plaisante, évidemment.

PDG – Évidemment.

Ministre – Mais tout ça m’a l’air excellent.

PDG – Ça vient du meilleur traiteur de Paris ! C’est scandaleusement cher, mais tellement délicieux…

Ministre – Je me laisse faire, je meurs de faim. Même si tout cela frise la corruption passive.

Ils s’attablent tous les trois.

Hôtesse – Je vous sers un petit pot de vin ? (Le ministre est un peu décontenancé, et le PDG la fusille du regard). Je veux dire un petit peu de vin…

Ministre – C’est proposé si gentiment… (Au PDG) Elle est charmante… Alors comme ça, Mirabelle, vous habitez en Corse ?

Hôtesse – Ah oui… ? Je veux dire : Ah, oui !

PDG – Elle habite à Bastia…

Ministre – C’est curieux, vous n’avez pas du tout l’accent…

Hôtesse – C’est à dire que… J’ai pris des cours de diction pour essayer de le perdre. Vous savez ce que c’est, l’accent corse, quand on veut faire une carrière dans la politique ou dans les affaires, même si maintenant c’est un peu la même chose… On passe tout de suite pour quelqu’un du milieu…

Ministre – Du milieu ?

Hôtesse – La mafia… La mafia corse…

Le PDG ronge son frein.

Ministre – Il y a quelques moutons noirs, en effet. Qui ternissent la réputation de cette belle région. Mais il ne faut pas généraliser, vous savez. Il y a aussi quelques élus intègres. J’ai présidé le Conseil Général de Corse pendant une dizaine d’années. Je connais très bien Bastia…

PDG – Vraiment… ?

Ministre – Et qu’est-ce qu’elle fait votre sœur à Bastia ?

PDG – Ma sœur… ?

Ministre – Vous savez, je connais tout le monde, là bas.

PDG – Qu’est-ce qu’elle fait… ? Eh, oui… (Se tournant vers la fille) Qu’est-ce qu’elle fait maintenant ?

Hôtesse – Elle est morte.

PDG – Et oui… Je suis tellement ému quand je parle de ça… Je n’arrivais pas à prononcer le mot moi-même.

Ministre – Je suis vraiment désolé.

PDG – C’était ma sœur, quand même… Et en plus, je n’en avais qu’une. Il me reste bien quelques frères, mais…

Ministre – Ce n’est pas pareil…

PDG – Ça ne remplace pas…

Hôtesse – Moi aussi, je n’avais qu’une mère…

Ministre – Et oui, c’est… C’est souvent le cas, malheureusement… Et elle est morte…

PDG – Alors là, complètement, hein… Un… Un accident…

Ministre – Un accident ?

PDG – Un camion frigorifique… En traversant la rue… pour aller à la charcuterie.

Ministre – Oh, mon Dieu…

PDG – Mais bon, on ne va pas se plomber la soirée avec ça, non plus… La vie continue… Les travaux aussi ! Car vous savez ce qu’on dit : quand le bâtiment va, tout va ! Ça vaut aussi pour les travaux publics…

Ministre – Et donc, cette charmante demoiselle habite toujours à Bastia ?

PDG – Et oui… Avec sa maman… décédée.

Ministre – À propos de charcuterie… Il y a un excellent restaurant à Bastia, où on mange le meilleur saucisson d’âne de Corse…. Comment ça s’appelle, déjà ?

Fort heureusement, le portable du Ministre sonne, dispensant la fille de répondre. Le ministre prend l’appel.

Ministre – Oui ? Oui, oui… Non, non, vous ne me dérangez pas du tout… Ne quittez pas une seconde… (Au PDG) Je vous prie de m’excuser. Il y a un endroit où je peux m’isoler un moment ?

PDG – Mais bien sûr, voyons. Par ici, je vous prie…

Le PDG lui indique le chemin.

Ministre (à son interlocuteur téléphonique) – Oui, oui, je vous écoute…

Le Ministre sort.

PDG – Bon, tout se passe plutôt bien jusqu’ici… Je crois que vous avez réussi à réveiller la libido de ce vieux satyre avec votre côté pensionnaire d’un orphelinat de bonne sœur… Mais n’en faites quand même pas trop sur le côté rebelle…

Hôtesse – Rassurez-vous, je ne ferai rien pour faire capoter cette négociation…

PDG – Et maintenant, il va falloir mettre le turbo, hein ? Discrétion et élégance, oui. Mais efficacité et rentre-dedans quand même.

Hôtesse – Rentre dedans ?

PDG – Vous continuez à appâter le gros poisson… et hop ! Vous le ferrez brusquement au moment où il s’y attend le moins. Ce qu’il faut, c’est le surprendre, vous comprenez. Après, ce vieux requin se laissera faire… Il aime la chair fraiche, croyez-moi. De ce côté-là, mes informations sont tout à fait fiables…

Son portable sonne et il répond.

PDG – Oui, Jérôme… Non, je n’ai pas trop le temps de vous parler là… Oui, oui, je crois que ce gros dégoûtant n’est pas insensible au style collégienne en kilt… Dites donc, vous saviez qu’il avait passé dix ans de sa vie à Bastia ? Vous auriez pu m’en toucher un mot ! Ça m’aurait évité de passer pour un con… (Le Ministre revient) Bon, je vous laisse…

Ministre – Je vous prie de m’excuser, mais je ne pense pas que c’était souhaitable que vous entendiez cette conversation… Vous savez qui vient de m’appeler ?

PDG – Ma foi non…

Ministre – Votre principal concurrent…

PDG – Tiens donc…

Ministre – Et je dois vous avouer qu’il vient de me faire une offre… très alléchante.

PDG – Combien ?

Ministre – Le même prix que vous… mais avec vingt kilomètres d’autoroute en plus…

Hôtesse – Ah oui, sur cent kilomètres, ça fait quand même vingt pour cent gratuit, c’est une promo tout à fait intéressante, en effet.

PDG – Saint Léonard des Bois – Neuilly sur Seine ? Mais avec les autoroutes déjà existantes, on n’a besoin que d’un tronçon de 100 kilomètres pour le raccordement ! Les études sont formelles !

Ministre – Votre concurrent me propose une petite variante qui passe par L’Aigle. C’est là où habite ma mère… (À la fille) Et vous savez combien il est important de pouvoir rendre visite de temps en temps à sa maman pendant qu’elle est encore en vie… (Le portable du Ministre sonne à nouveau, et il répond). Oui… (Au PDG) Excusez-moi encore une minute… Oui, oui, je vous écoute…

Il sort dans la pièce d’à côté.

PDG – On est dans la merde…

Hôtesse – Vous n’avez qu’à lui faire aussi ses vingt pour cent gratuit, comme sur les boîtes de corn flakes…

PDG – Impossible… Notre devis est déjà tiré au maximum… Avec vingt kilomètres en plus pour le même prix, on y laisse tout notre bénéfice.

Hôtesse – Mais vous relancez l’économie, donc la croissance !

PDG – Mais nos actionnaires s’en foutent de la croissance ! Ce qu’ils attendent à la fin de l’année, c’est leurs dividendes ! Et puis je rêve là ! Je ne vais pas parler affaires avec une pute qui est juste là en tant que cadeau promotionnel pour faciliter la signature d’un gros contrat !

Hôtesse – Une pute ?

PDG – Contentez-vous de faire votre boulot, bordel ! J’ai payé pour les services d’une escort girl, pas pour une conférence d’Eva Joly !

Hôtesse – Une escort girl ?

PDG – Tout repose sur vous, maintenant, d’accord ? Il faut absolument le convaincre que vos bretelles de soutien gorges sont plus passionnantes que la bretelle d’autoroute qui relierait son domicile à la maison de retraite de sa mère !

Hôtesse – Écoutez, cher Monsieur, il s’agit d’un malentendu… Je remplace une amie qui ne m’a visiblement pas tout dit sur ce qu’on attendait de moi dans le cadre de cette mission… Je ne suis pas une prostituée ! Je suis vraiment étudiante à Sciences Po, et je fais des petits boulots pour payer mon loyer et mes études, c’est tout.

PDG – C’est une blague… ?

Hôtesse – Bon, je vous rends votre argent, et je me barre… C’est assez clair, comme ça ?

PDG – Attendez, ne nous énervons pas… Je vous prie de m’excuser et de m’écouter une minute, d’accord ?

Hôtesse – Je vous écoute… Mais ça ne changera rien au fait que je ne couche pas pour de l’argent… D’ailleurs, en règle générale, je couche très peu… Même gratuitement…

PDG – Si nous ne signons pas ce contrat ce soir, nos actionnaires décideront de fermer le département autoroutier de cette entreprise pour se concentrer vers les secteurs plus rentables. Des centaines de salariés perdront leurs emplois. Moi aussi, pour tout vous dire…

Hôtesse – Mais qu’est-ce que j’y peux, moi ?

PDG – Vous êtes mon dernier atout, Mirabelle.

Hôtesse – Emmanuelle.

PDG – Tout repose sur vous. Des ouvriers risquent de se retrouver au chômage ! Leurs familles à la rue ! Leurs enfants ne pourront pas faire d’études comme vous !

Hôtesse – Arrêtez, vous allez me faire pleurer… Mais je ne vais quand même accepter votre plan cul pour éviter un plan social !

PDG – Qui vous parle de cul… ? Le deal, c’est que vous parveniez à faire signer ce contrat à cet imbécile. Si vous y arrivez sans avoir à coucher, tant pis pour lui… Je veux dire, tant mieux pour vous…

Hôtesse – Et comment je fais ça ?

PDG – Vous lui proposez l’apéritif, vous lui mettez l’eau à la bouche avec le plat principal, et au dernier moment, vous le privez de dessert. Du moment que vous arrivez à lui faire payer l’addition avant de partir…

Hôtesse – Je ne sais pas quoi vous dire…

PDG – Il a l’air pas mal porté sur la bouteille aussi. En le faisant picoler un peu…

Hôtesse (froissée) – Vous voulez dire que pour avoir envie de coucher avec moi, il faut être complètement bourré ? Après m’avoir traité de pute… Vous au moins, vous savez parler aux femmes…

Le téléphone du PDG sonne. Il répond.

PDG – Je vous retiens, Jérôme ! La fille que vous m’avez envoyée ne veut pas coucher ! (Se radoucissant soudain) Chérie ? C’est toi ? Je ne m’attendais pas à ton appel… Alors quel temps il fait à Bordeaux ? Il fait nuit… Oui, ici aussi… De quoi je parlais ? Une fille ? Quelle fille ? Mais non, je t’assure… Mais enfin, chérie, tu sais très bien que jamais… Allo ? Allo ? Elle a raccroché… Il ne manquait plus que ça… C’est une catastrophe… Il faut absolument que je la rappelle tout de suite…

Le PDG sort pour rappeler sa femme. La fille compose un numéro à la hâte.

Hôtesse – Non, mais dans quel traquenard tu m’as envoyée ? Je ne suis pas une pute ! Une hôtesse de charme ? Excuse-moi, mais je ne vois pas bien la différence. Si j’avais su, je ne serais jamais venue ! C’est sûrement pour ça que tu ne m’as pas tout dit, j’imagine… Oui, tu m’as dit que l’agence s’appelait Glamour International… Non, excuse-moi, je n’ai pas fais le rapprochement… Tes trois mois de loyer ? Alors soit je couche avec ce gros porc, soit tu me jettes à la rue, c’est ça ?

Le retour du Ministre l’oblige à arrêter sa conversation et ranger son portable.

Ministre – Vous êtes toute seule ?

Hôtesse – Mon… oncle avait un coup de fil urgent à passer… Un petit malentendu avec sa femme…

Ministre – Ça, nous laisse le temps de bavarder un peu. Vous me donnerez votre numéro de téléphone. Je pourrais avoir envie de vous débaucher…

Hôtesse – Me débaucher… ?

Ministre – Vous embaucher, si vous préférez… Si un jour vous cherchez un stage, ou même du travail, après vos études, n’hésitez pas à me contacter. Je vous donnerai mon numéro personnel aussi. Très peu de gens l’ont, vous savez.

Hôtesse – Merci de m’accorder ce privilège…

Ministre – Il faut bien donner un coup de pouce à la jeunesse. Je ne sais pas pourquoi , mais j’ai l’impression qu’on s’entendrait bien, tous les deux, non ? Vous avez du caractère… J’aime ça… Et puis si je suis élu aux prochaines présidentielles, j’aurais besoin de m’entourer d’une nouvelle équipe. Plus jeune… Plus ouverte sur le monde… Plus formée…

Hôtesse – Et douée pour les langues…

Ministre – Vous allez rire, mais notre Ministre des Finances ne parle pas un mot d’anglais… Et c’est tout juste s’il sait faire une addition à trois chiffres sans l’aide de son chef de cabinet et de deux ou trois experts comptables… (Il la prend par la taille) Ça vous dirait de rejoindre mon équipe de campagne ?

Hôtesse – On vous présente comme le JFK français, mais je vois que vous tenez aussi de Bill Clinton…

Le ministre se rapproche de la fille et pose la main sur elle.

Ministre – Un peu d’impertinence, ce n’est pas fait pour me déplaire…

Elle lui retourne une gifle. Retour du PDG qui entrevoit la scène.

PDG – Tout se passe bien… ?

Le ministre reprend une contenance.

Ministre – À vrai dire, je suis un peu embarrassé, mon cher…

PDG – Je suis sûr que nous allons trouver un arrangement… Je ne peux malheureusement pas vous proposer à l’œil cette petite bretelle sur L’Aigle. (Avec un regard vers la fille) Mais il y a sûrement un petit lot de consolation qui vous ferait plaisir…

La fille lui lance un regard noir pour lui signifier sa balourdise.

Ministre – Je viens d’avoir des nouvelles de ma mère. C’est elle qui m’appelait, justement…

PDG – Ah… Votre chère maman va bien, j’espère…

Ministre – Hélas… Elle commence à perdre un peu la tête… Elle me croit déjà Président de la République…

Hôtesse – Mais… c’est une visionnaire, tout simplement, Monsieur le Ministre ! C’est tout le contraire d’Alzheimer, ça… Elle n’oublie pas le passé, elle se souvient déjà de l’avenir…

Ministre – Malheureusement, elle me croit aussi en prison à La Santé pour détournement de mineure…

Hôtesse – Ah, oui, là en effet, ça ne tient pas debout.

PDG – Si vous étiez Président de la République, vous bénéficierez d’une immunité totale.

Hôtesse – Ce n’est pas pour cela que vous vous présentez, au moins ?

Ministre – Bref, je crains que ma pauvre mère n’ait de plus en plus besoin de moi dans les années qui viennent. On ne doit pas laisser tomber nos anciens, n’est-ce pas ?

PDG – Non, bien sûr…

Ministre – Je me fais un devoir d’aller lui rendre visite au moins une fois par semaine. Évidemment, avec cette autoroute passant juste à côté de chez elle, ce serait plus pratique…

Hôtesse – Et si vous lui trouviez une bonne maison de retraite médicalisée à Neuilly ?

Ministre – Malheureusement, vous savez comment sont les vieux… Attachés à leurs petites habitudes… Je crains qu’en changeant brutalement tous ses repères, cela ne précipite encore un peu plus son déclin…

PDG – Je comprends… Ce que je ne comprends pas, c’est comment notre principal concurrent peut vous proposer un prix pareil…

Hôtesse – Peut-être qu’il emploie des ouvriers au noir… Il paraît que c’est très courant dans le secteur des travaux publics…

Ministre – Ah, ça je préfère ne pas le savoir…

Hôtesse – L’État emploie pourtant de nombreux agents pour traquer les employeurs négriers…

Ministre – Elle est charmante… Mais qu’est-ce que vous voulez… On a tous nos petits arrangements avec notre conscience… Ne me dites pas que votre sainte mère n’a jamais employé une femme de ménage au noir…

Hôtesse – Ma pauvre mère est morte.

Ministre – Ah, oui, c’est vrai, pardonnez-moi… (Au PDG) Mais revenons à notre contrat, mon cher. Je vous l’ai dit, j’ai vraiment envie de faire affaire avec vous. Encore un petit effort ! Vingt kilomètres d’autoroute en plus ou en moins, pour vous, qu’est-ce que c’est ?

PDG – Six cents millions d’euros…

Ministre – L’État vous en sera reconnaissant, croyez-le. Et moi aussi, je suis prêt à faire un geste…

PDG – Vraiment ?

Le ministre montre sa Légion d’Honneur au revers de sa veste.

Ministre – Ça vous dirait d’avoir la même ?

Le PDG semble séduit pendant un instant.

PDG – Évidemment, c’est tentant, mais…

Ministre – Je suis sûr que cela ferait très plaisir à votre épouse… et à votre nièce.

PDG – Bien sûr… (Revenant à la réalité) Mais une Légion d’Honneur à six cents millions d’euros… Je crains que nos actionnaires n’estiment pas mon honneur à ce prix-là…

Hôtesse – Allons, vous vous sous-estimez, mon oncle !

Ministre – Avec ces vingt kilomètres d’autoroute en plus, vous faites un geste en faveur des personnes âgées !

Hôtesse – Celles qui habitent à L’Aigle, en tout cas…

PDG – Malheureusement, c’est aux fonds de pensions américains que j’ai des comptes à rendre…

Ministre – Réfléchissez-y quand même… Mais vite. Votre concurrent est prêt à tout pour remporter ce marché, vous savez… En attendant, je me taperai bien une petite gâterie, moi.

PDG – J’allais vous proposer de passer au dessert…

Le portable du ministre sonne à nouveau et il répond.

Ministre – Oui… ? Ah, oui… Mais oui, avec plaisir… Mais non, pas du tout, voyons, au contraire… Nous serons en famille… Très bien, alors je vous appelle en partant d’ici…

Le Ministre range son portable.

PDG – Pas d’autres nouvelles fâcheuses de votre maman, j’espère ?

Ministre – Non, non, rassurez-vous… Enfin… Je ne sais pas si ça doit vraiment vous rassurer… C’était encore votre concurrent… Leonardo. Le PDG du groupe Delaplanche…

PDG – Ah…

Ministre – Il m’invite à prendre le digestif chez lui tout à l’heure pour me présenter sa contreproposition… C’est amusant, il voulait savoir si cela me dérangeait que sa filleule soit là… Décidément, tout le monde veut me présenter sa famille en ce moment…

Hôtesse – Ce sont les vacances scolaires…

Le PDG, inquiet, fait signe à la fille de mettre le turbo.

Ministre – Alors ? Qu’est-ce que vous me proposez comme petites douceurs ?

PDG – C’est un assortiment de petits fours, je crois. Vous m’en direz des nouvelles… Mirabelle ?

Hôtesse – Alors, nous avons des Paris-Brest… qui malheureusement ne passe ni par Saint Léonard des Bois ni par L’Aigle… Des financiers apparemment un peu défraîchis…

PDG – Les religieuses, en revanche, ont l’air à croquer…

Ministre – Très bien, très bien… (Il se goinfre de quelques petits fours). Les macarons, c’est mon péché mignon…

PDG – Mais asseyez-vous, je vous en prie. Mettez-vous à l’aise…

Ils s’assoient tous les trois à table. Le PDG fait à nouveau signe à la fille d’accélérer les choses. Mais elle ne sait visiblement pas quoi faire, ni quoi dire.

Hôtesse – Alors comme ça, cela ne vous dérangerait pas de signer un contrat au nom de l’État avec une entreprise qui a recours au travail illégal ? Pour un homme qui a l’ambition d’être le prochain Président de la République… Vous me décevez beaucoup. Moi qui comptais voter pour vous…

Le PDG lève les yeux au ciel.

Ministre (la bouche pleine de petits fours) – Ma pauvre enfant. Vous apprendrez bien vite qu’en politique, on doit mettre un peu d’eau dans son vin si on veut arriver à ses fins. D’ailleurs, je reprendrais un peu de cet excellent Champagne…

Le PDG fait signe à la fille de le resservir et elle s’exécute.

PDG – Je le fais venir directement d’Épernay. Il m’en reste encore quelques caisses à la cave. Si ça vous tente…

Ministre – Quoi qu’il en soit, je ne déciderai rien avant d’avoir rencontré votre concurrent…

Hôtesse – Et sa filleule…

PDG – Elle ne s’appellerait pas Annabelle, par hasard… ?

Ministre – Vous la connaissez ?

PDG – Non, non, enfin… Je vous en prie, il reste encore quelques pâtisseries…

Ministre – Volontiers.

Le ministre se goinfre à nouveau. Le PDG se met à faire du pied sous la table au ministre. Ce dernier s’en rend compte et, croyant bien sûr qu’il s’agit du pied de la fille, est visiblement tout émoustillé.

Hôtesse – Ça a l’air de vous plaire, dites-moi ?

Ministre – Je ne devrais pas, mais bon… Un petit écart de temps en temps…

Il lui fait un clin d’œil qui la surprend.

Ministre – Délicieuse, vraiment délicieuse… Cette petite religieuse…

PDG – Mais votre verre est encore vide, Monsieur le Ministre… Mirabelle ?

Mirabelle se lève brusquement pour aller chercher la bouteille dans le seau à Champagne. Le PDG cesse son manège avec un instant de retard. Le ministre se demande fugacement si c’était bien elle qui lui faisait du pied mais, déjà pas mal éméché, choisit visiblement de prendre ses rêves pour la réalité. La fille s’assied à nouveau.

Hôtesse – Champagne ?

Le ministre fait du pied à la fille au moment même où elle le sert. Surprise, elle lui renverse plus ou moins volontairement sur les genoux le Champagne qu’elle était supposée verser dans sa coupe. Le ministre se lève brusquement.

Hôtesse – Oh, pardon… Je suis tellement maladroite…

Ministre – Vous pouvez m’indiquer la salle de bain… ?

PDG – Je suis vraiment confus… Par ici, je vous en prie… Juste au fond du couloir, sur la droite…

Le ministre sort. Le PDG est ulcéré. Il sort un balai éponge de la pièce d’à côté et le tend à la fille pour qu’elle nettoie le Champagne tombé par terre.

PDG – Vous croyez vraiment que c’est en lui renversant du Champagne sur les genoux que vous allez allumer ses ardeurs…

La fille prend le balai et essuie par terre.

Hôtesse – Désolée, c’était un réflexe. Il m’a fait du pied sous la table…

PDG – Mais c’est excellent ! Ça veut dire qu’il mort à l’hameçon. Ne me dites pas que quelques frôlements de jambes sous la table, c’est encore trop pour vous. C’est maintenant qu’il faut le ferrer.

Hôtesse (le balai à la main) – Le ferrer ?

PDG – Écoutez, j’ai un plan pour rattraper le coup et brusquer un peu les choses…

Hôtesse – Vous me faites peur…

PDG – Dans un petit instant, je ferai mine de recevoir un appel sur mon portable, et je prétexterai une urgence pour vous laisser seuls tous les deux…

Hôtesse – Vous allez me laisser seule avec ce vieux bouc en rut !

PDG – C’est un ministre de la République, tout de même…

Hôtesse – C’est supposé me rassurer ?

Il lui brandit le contrat sous le nez.

PDG – Bref, vous lui faites signer ce contrat en lui promettant la botte. Et juste avant de passer à la casserole, vous vous défilez sous un prétexte quelconque…

Hôtesse – Quel genre de prétexte ?

PDG – Je ne sais pas, moi… Un texto vous annonçant que votre mère vient d’avoir un accident, par exemple.

Hôtesse – Vous êtes sérieux ?

PDG – Il y a quelque chose qui cloche ?

Hôtesse – Elle est déjà morte, ma mère !

PDG – Je suis vraiment désolé, je ne savais pas…

Hôtesse – C’est ce que vous lui avez dit vous-même tout à l’heure !

PDG – Ah, oui, c’est vrai… Bon ben… Vous lui dites que c’est moi qui ai eu un accident, et que vous devez aller me rejoindre d’urgence à l’hôpital !

Hôtesse – C’est nul, votre plan.

PDG – Vous en avez un autre ?

Hôtesse – Vous avez une bonne ?

PDG – Je lui ai donné sa soirée pour qu’on soit tranquille… Mais de toute façon, elle a la cinquantaine, un triple menton et un début de moustache, je ne suis pas sûr que…

Hôtesse – Donc vous avez une chambre de bonne ?

PDG – Juste au dessus.

Hôtesse – Vous faites semblant de vous absenter à cause d’une urgence, comme on a dit, mais au lieu de partir vraiment, vous vous planquez juste au dessus dans la chambre de la bonne.

PDG – Et après ?

Hôtesse – Quand j’aurais mis votre ministre dans une situation embarrassante pour lui, je vous appelle, vous revenez à l’improviste, et vous nous surprenez tous les deux.

PDG – Et alors ?

Hôtesse – Lui ! Avec votre nièce ! Vous jouez les outragés, vous le menacez de porter plainte. De tout déballer à la presse. Pour se faire pardonner, il sera prêt à signer n’importe quoi…

PDG – Vous êtes un génie !

Le ministre revient. La fille pose le balai dans un coin.

Hôtesse – Je vous demande pardon, encore une fois. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Ministre – C’est arrangé…

PDG – Un digestif ?

Hôtesse – Une poire ?

PDG – Une Mirabelle ?

Hôtesse – Celle-là, je vous promets de ne pas vous la renverser sur les genoux.

Le ministre semble émoustillé à cette pensée. Le PDG feint de répondre à son portable.

PDG – Oui ? Non ? Mais c’est affreux… Oh, mon Dieu ! Oui, oui, bien sûr, j’arrive tout de suite… (Il range son portable) Monsieur le Ministre, je suis vraiment désolé, mais il va falloir que je vous abandonne pendant un moment. Ma femme a eu un accident…

Ministre – Mais c’est épouvantable. C’est grave ?

PDG – Oui, enfin… Non…Les médecins ne veulent pas encore se prononcer. Ils ne savent pas si le poignet est cassé ou simplement foulé…

Ministre – Dans ce cas, nous allons remettre ce rendez-vous à une autre fois, bien sûr.

PDG – Non, vraiment, j’insiste. J’ai une responsabilité auprès de mes actionnaires… Ce contrat est capital pour la survie de l’entreprise… Je serai de retour dans une heure ou deux.

Ministre – De Bordeaux ?

PDG – Euh… Non, elle était sur la route du retour, en fait. Fort heureusement, son accident a eu lieu en arrivant à Paris… Porte de La Muette… Ma nièce vous fera la conversation en attendant… N’est-ce pas Mirabelle… ?

Hôtesse – Bien sûr…

Ministre – Bon, dans ce cas… Très bien…

Hôtesse – Vous embrasserez bien ma tante de ma part, mon oncle… Je vais prier pour son prompt rétablissement… (La fille accompagne le PDG jusqu’à la porte et lui parle en aparté) Vous restez à côté, et vous revenez dès que je vous appelle. Sinon, je m’en vais tout de suite.

PDG – Je vous le promets… Voilà mon numéro de portable… (Au ministre) Je vous confie ma nièce, Monsieur le Ministre…

Le PDG sort.

La fille, un peu inquiète, se retourne vers le ministre.

Ministre – Enfin seuls…

Hôtesse – Oui…

Le ministre vient s’installer sur le canapé.

Ministre – Venez donc vous asseoir ici, et parlez-moi un peu de moi… Je veux dire de vous… Ou de nous, pourquoi pas ?

La fille vient s’asseoir à côté de lui avec réticence.

Ministre – Je ne vous fais pas peur, au moins ?

Hôtesse – Pas du tout, je vous assure… (Prenant sur elle) Je dois même dire que… j’attendais ce moment avec impatience.

Ministre – Vraiment… ?

Le ministre pose une main sur l’épaule de la fille.

Hôtesse – J’ai toujours été fascinée par les hommes de pouvoir…

Ministre – Les hommes de pouvoir sont avant tout des hommes, vous savez…

Hôtesse – Tout de même… Savoir qu’un jour, si vous êtes élu président, vous aurez le pouvoir de déclencher le feu atomique…

Le ministre devient plus entreprenant.

Ministre – Alors c’est ça que vous voulez, hein ? Le feu atomique…

La fille se laisse un peu approcher, puis se dégage brusquement, saisit le contrat sur le guéridon, et le brandit sous le nez du ministre.

Hôtesse – Et si je vous demandais de signer ce contrat d’abord ?

Ministre (la tête ailleurs) – Le contrat… ?

Hôtesse – Comme ça je préviens tonton, et je lui dis qu’il peut rester au chevet de ma tante toute la nuit s’il le souhaite…

Ministre – Pour un poignet foulé ?

Hôtesse – Vu l’heure qu’il est, ils vont sûrement la garder en observation jusqu’à demain matin… Je vous assure, si j’appelle mon oncle pour lui dire que le contrat est signé, on n’est pas prêt de le revoir. Cela nous laissera une bonne partie de la nuit…

Ministre – Très bien… Si cela peut vous faire plaisir, je le signerai ce contrat… Mais ce n’est pas à la minute…

Le ministre se lève et revient à la charge.

Hôtesse – Cela ne vous prendra qu’une seconde… Comprenez-moi ! L’idée que tonton puisse débarquer ici d’un instant à l’autre… Ça me bloque !

Ministre – C’est qu’il faut que je le relise attentivement, ce contrat… Je ne peux pas signer n’importe quoi. Trois milliards d’euros… C’est une affaire sérieuse, tout de même…

Hôtesse – Pour me faire plaisir, je vous en supplie…

Ministre – Comprenez-moi aussi, Mirabelle ! La lecture d’un document aride d’une centaine de pages que je dois parapher une à une… En guise de préliminaires… Je pensais plutôt à une autre sorte d’effeuillage…

Hôtesse – Je me demande si je n’entends pas des pas dans l’escalier…

Ministre – Je n’entends rien, je vous assure…

Le ministre se fait à nouveau pressant. La fille esquive.

Hôtesse – Non, ça me rend vraiment trop nerveuse…

Ministre – Allons, ne faites pas l’enfant…

Hôtesse – Désolée, mais je ne peux pas. Pas signature, pas de…

Le ministre semble se résoudre.

Ministre – Bon, si cela peut vous rassurer… Tant pis, je ne relis pas… Je fais confiance à Monsieur votre oncle… Mais après, je vous promets le feu nucléaire…

Elle lui tend le document.

Hôtesse – Tenez…

Le ministre s’apprête à signer. Son portable sonne. Il s’interrompt.

Ministre – Pas moyen d’être tranquille cinq minutes… Je vous prie de m’excuser… Il faut que je réponde, sinon mon chef de cabinet va nous envoyer le GIGN… Croyez-moi, ce serait pire que votre oncle…

Hôtesse – Mais je vous en prie…

Il prend l’appel, et la fille peut souffler un peu.

Ministre – Oui…  Non ? Quand ça ? Non, non, je vous écoute…

Après avoir fait un geste d’excuse à la fille, il sort un instant dans la pièce d’à côté pour s’isoler. Elle se précipite sur son portable.

Hôtesse – Vous êtes là ? Ok. Je voulais juste vérifier. Non, pas encore. Je vous rappelle quand ce sera le moment. Mais vous gardez votre téléphone à la main, d’accord ? (Le ministre revient, et la fille range à la hâte son portable). Des soucis ?

Ministre – Rien d’important… Pas au point de nous détourner de ce que nous étions sur le point de commencer, en tout cas.

Le ministre redevient entreprenant.

Hôtesse – Vous n’avez pas encore signé le contrat…

Ministre (ailleurs) – Le contrat… ? Ah, oui, le contrat… Mais ne vous inquiétez pas pour ça… Ce n’est plus vraiment d’actualité de toute façon…

Hôtesse – Plus d’actualité ?

Ministre – Je viens de recevoir un appel de mon Directeur de Cabinet… Ce que je vais vous dire est classé secret défense, Mirabelle… Je peux compter sur votre discrétion ?

Hôtesse – Comment pouvez-vous en douter ?

Ministre – Le Ministre de l’Éducation Nationale vient de se faire pincer par la police dans une position embarrassante avec une prostituée mineure au Bois de Boulogne. Selon toute probabilité, il va être contraint à démissionner…

Hôtesse – Quelle injustice… Si on ne peut plus confier l’avenir de nos enfants à des détraqués sexuels, où va-t-on ? Mais en quoi cela concerne notre contrat ? Ne me dites pas que vous aviez prévu de faire passer l’autoroute Saint Léonard des Bois – Neuilly sur Seine par le Bois de Boulogne ?

Ministre – C’est l’effet papillon, ma chère enfant ! La pipe qui met le feu aux poudres…

Hôtesse – Mais encore… ?

Ministre – Démission égal remaniement. Du coup c’est le jeu des chaises musicales. La valse des portefeuilles. Et malheureusement… il n’y aura pas de fauteuil pour moi cette fois-ci.

Hôtesse – Ah, merde… Je veux dire zut…

Ministre – De toute façon, je pense qu’il est préférable que je prenne un peu de recul avant la présidentielle… J’aurai un plus de temps pour moi… et pour vous !

Hôtesse – Ah, oui, mais tout cela est vraiment très fâcheux…

Ministre – J’adore ce vocabulaire un peu désuet, Mirabelle… Vous avez vraiment fait vos études dans un pensionnat de jeunes filles ? Racontez-moi ça…

Hôtesse – Et pour le contrat, alors… ?

Ministre – Évidemment, plus question de le signer. Mon successeur s’en occupera. Mais je ne suis pas sûr qu’il soit aussi motivé que moi pour cette liaison directe Saint Léonard des Bois – Neuilly sur Seine… Quand je serai président, peut-être…

Hôtesse – Si vous l’êtes un jour…

Ministre – Quoi qu’il en soit, maintenant, nous allons vraiment pouvoir passer le reste de la soirée tranquille…

Du coup, la fille ne sait plus quoi faire pour résister aux assauts du Ministre.

Hôtesse – Très bien… Alors voilà ce que je vous propose… Vous prenez une douche, vous vous mettez à l’aise… Et j’en ferai autant… Après avoir téléphoné à mon oncle pour l’avertir que ce n’est plus la peine qu’il s’inquiète pour ce contrat… D’accord ?

Ministre – D’accord… Vous pouvez m’indiquer la salle de bains ?

Hôtesse – Euh…

Ministre – Ah oui, c’est vrai, j’ai déjà eu l’occasion d’y aller tout à l’heure quand vous m’avez renversé cette coupe de Champagne sur les genoux…

Hôtesse – Alors vous savez aussi bien que moi où se trouve la salle de bains…

Ministre – J’y cours… À tout de suite…

Le ministre sort. La fille se précipite sur son portable.

Hôtesse – Oh, non, c’est pas vrai… Plus de batterie… (Elle farfouille dans son sac) Et évidemment, je n’ai pas amené mon chargeur… (Elle réfléchit un instant) Pas le temps de trouver cette chambre de bonne non plus. Je vais me paumer dans cette immense baraque… Mais il m’a dit que c’était juste au dessus…

La fille s’empare du balai éponge. Elle monte sur la table et frappe au plafond une série de coups rapides suivis de trois plus brefs comme au théâtre (cela peut-être un bruitage de bande son).

Ministre (off) – Oui, oui, j’arrive… Ne soyez pas si pressée…

Hôtesse – Et merde…

Le ministre revient seulement vêtu d’un peignoir tout à fait ridicule. Il aperçoit la fille juchée sur la table. Il en profite pour reluquer sous ses jupes.

Ministre – J’adore les femmes qui savent bricoler… Vous avez besoin d’un coup de main ?

Hôtesse – Juste une ampoule à changer… C’est arrangé… Je… J’ai essayé d’appeler mon oncle, mais… je n’ai plus de batterie.

Ministre – Les miennes sont chargées à bloc, croyez-moi !

Hôtesse – Très bien… Vous pourriez me prêter votre portable une minute pour que je l’appelle…

Pour l’atteindre, le ministre commence à escalader la table.

Ministre – Au diable votre oncle… Il ne va pas revenir tout de suite… Il vient à peine de partir…

Hôtesse – C’est à dire que… Je ne vous ai pas tout dit, Jean-François…

Le ministre se calme un peu.

Ministre – Ah, bon… ?

Hôtesse – En fait, je ne suis pas la nièce de Martin Puig…

Le ministre accuse le coup, mais ne semble pas plus étonné que cela.

Ministre – À vrai dire, je m’en doutais un peu…

Hôtesse – Ah bon… ?

Ministre – Je suis moins naïf que j’en ai l’air, vous savez ?

Hôtesse – Bien sûr…

Ministre – Vous êtes sa maîtresse, évidemment.

Hôtesse – Sa maîtresse… Oui…

Ministre – Ne vous inquiétez pas pour ça ! Je ne suis pas jaloux !

Il s’apprête à reprendre ses assauts, mais elle l’arrête.

Hôtesse – Oui, mais lui il l’est…

Ministre – Mais il ne le saura jamais.

Hôtesse – Moi, je le saurai !

Ministre – Et alors ?

Hôtesse – Je veux absolument rompre avec lui avant… d’entamer une liaison avec vous, vous comprenez ?

Ministre – Oui… Enfin, non !

Hôtesse – Laissez-moi l’appeler, je vous en prie ! J’aurai l’esprit plus tranquille, et je pourrai me livrer à vous plus complètement.

Ministre – Plus complètement…

Hôtesse – Vous me prêtez votre téléphone ?

Ministre – Bon…

Il lui tend son téléphone. Toujours debout sur la table, elle le prend. Mais le ministre ne fait pas mine de s’éloigner.

Hôtesse – Je vais lui envoyer un SMS, je n’ai pas le cœur de lui parler de vive voix maintenant. Surtout avec sa femme à l’hôpital…

Ministre – Bien sûr…

Elle feint de lire à haute voix le message qu’elle envoie.

Hôtesse – Je vous quitte… (Plus bas) Venez vite… Et voilà, c’est fait…

Elle descend lentement de la table. Le ministre se jette sur elle. Elle remonte aussitôt et le tient à distance avec le balai.

Hôtesse – Non, je vais attendre sa réponse, pour être sûr qu’il a bien eu le message… Avant de m’offrir à vous…

Ministre – Ah, non, je n’en peux plus moi…

Le ministre enserre les jambes de la fille toujours debout sur la table. Le PDG arrive en trombe, feint la surprise et fait mine de se scandaliser.

PDG – Monsieur le Ministre ! Vous ? En peignoir ! Avec ma nièce ! Dans ma propre maison. Moi qui vous faisais entièrement confiance !

Le ministre, surpris lui aussi, stoppe immédiatement son assaut. Mais il reprend vite ses esprits.

Ministre – Ça va… Arrêtez cette comédie… Je suis au courant… Mirabelle m’a tout raconté !

PDG – Tout ?

Ministre – Tout. Mais je ne suis pas sûr que cette pauvre enfant ait bien compris votre odieux stratagème.

PDG – Cette pauvre enfant ?

Ministre – J’imagine que vous n’étiez pas non plus à l’hôpital avec votre femme…

PDG – Euh… Non… J’étais juste au dessus, avec la bonne…

Ministre – Vous me décevez beaucoup, cher ami… Que vous couchiez avec la bonne, cela ne me regarde pas… Mais vous servir de cette jeune fille innocente pour favoriser vos noirs desseins.

PDG – Alors vous n’avez pas signé mon contrat…

Ministre – C’était un coup monté, n’est-ce pas ? Vous vous êtes arrangé pour que je reste seul avec votre maîtresse, sachant qu’elle ne manquerait pas de succomber à mon charme.

PDG – Ma maîtresse ?

Ministre – Et en compensation, pour me faire pardonner, j’aurais signé votre contrat.

PDG (reprenant espoir) – Et c’est ce que vous allez faire, n’est-ce pas ? Parce que vous, vous êtes un gentleman…

Ministre – C’est vraiment très mesquin de votre part… Mais je l’aurais peut-être fait, c’est vrai… Car comme vous le dites, je suis un gentleman. Malheureusement, je ne suis plus en position…

PDG – En position… ?

Ministre – Je ne suis plus Ministre des Transports. J’en toucherai un mot à mon successeur. Mais sans garantie du résultat.

PDG – Vous n’êtes plus ministre ?

Ministre – Décidément, ce n’est pas votre soirée, mon cher… Non seulement votre contrat ne sera pas signé, mais votre maîtresse a décidé de rompre avec vous et de partir avec moi. Allons nous en d’ici, Mirabelle…

L’homme d’affaire explose.

PDG – Mirabelle ? Pauvre vieux vicelard ! Cette fille n’est pas ma nièce, en effet. Mais ce n’est pas non plus ma maîtresse. C’est une pute !

Ministre – Une pute ?

Hôtesse – Une pute ?

PDG – Alors vous imaginez que votre charme naturel suffit pour séduire une fille de trente ans de moins que vous !

Ministre – Et pourquoi pas ?

PDG – Et vous pensez vraiment que si cette fille était ma maîtresse, elle pourrait vous préférer à moi ?

Ministre – Dites quelque chose, mademoiselle…

Hôtesse – Je ne suis pas une prostituée, en tout cas !

PDG – C’est vrai, excusez-moi…

Ministre – Mais alors qu’est-ce que vous racontez ?

PDG – Disons que c’est… une escort girl. Vous savez ce que c’est maintenant, les chômeurs sont des demandeurs d’emploi, les secrétaires des assistantes, et les putains des escort girls !

Hôtesse – Mais je ne suis pas une escort girl !

PDG – Bon, une hôtesse charme, si vous préférez…

Hôtesse – Je vous rappelle que je suis ici par erreur…

Ministre – Moi aussi, apparemment… Et tout ça devient passablement compliqué. Mais alors vous êtes qui, au juste ?

Hôtesse – Ton pire cauchemar !

Ministre – Dois-je en conclure que vous ne partez pas avec moi ?

Hôtesse – Dans tes rêves, oui… Et avec ce que je sais sur toi, mon chaud lapin, j’ai de quoi ruiner ta carrière politique.

Ministre – Mais voyons, Mirabelle…

Hôtesse – Et arrêtez de m’appeler Mirabelle ! Je m’appelle Emmanuelle.

Ministre – Tiens, c’est curieux, vous n’avez pas un physique à vous appeler Emmanuelle…

PDG – C’est ce que je lui ai dit aussi…

Hôtesse – La ferme !

Ministre – Ça c’est envoyé…

Hôtesse – Et vous aussi ! Vous n’êtes qu’un obsédé doublé d’un imbécile ! Vous êtes prêt à signer n’importe quel contrat dans l’espoir de coucher avec une femme qui pourrait être votre fille, et vous vous apprêtiez à devenir le prochain Président de la République ?

Ministre – Dois-je comprendre par cet usage de l’imparfait que vous envisagez de contrecarrer ce noble projet…?

Hôtesse – J’en ai beaucoup appris ce soir sur la politique. Plus que je n’en apprendrai sans doute pendant toute ma scolarité à Sciences Po. J’aurais donc beaucoup de choses à raconter, en effet. Et je pense que ce serait rendre service à la France que de veiller à ce que vous retourniez au plus vite dans la Sarthe pour y rester…

PDG – Allons, calmez-vous, je vous en prie… Je crois que nous nous sommes tous un peu emportés… Nous allons sans doute trouver un terrain d’entente. N’est-ce pas, Monsieur le Ministre…

Hôtesse – Je ne suis pas une prostituée, mais vous vous êtes bien un maquereau, et vous un vieux cochon ! Voilà ce que j’en fais de votre contrat ! (Elle prend le contrat et le déchire). Et vous pouvez toujours rêver que je vous rende l’argent que vous m’avez donné. Je l’ai bien mérité !

Ministre – Alors c’est vrai, vous l’avez payée ?

PDG – C’est un peu compliqué…

Ministre – Ne me dites pas que finalement, c’est vraiment votre nièce ?

Le portable du ministre sonne à nouveau.

Ministre – Oui… ? Oui… Non ? Bon… D’accord… Non, non, je vous rappelle dans un moment… Oui, oui, tout va bien…

Il range son portable.

Hôtesse – Vous trouvez que tout va bien ?

Ministre – Finalement, je garde mon poste. Le procureur est un ami du Président. Il va étouffer l’affaire…

PDG – Alors vous êtes de nouveau en mesure de signer ce contrat…

Ministre – Oui…

Hôtesse – Trop tard ! Je viens de le déchirer…

Ministre – J’imagine que vous en avez d’autres exemplaires…

PDG – Bien sûr.

Ministre – Et bien cela va vous étonner, mais je vais le signer, ce contrat, avant de m’en aller et de vous laisser en famille…

Hôtesse – Pourquoi ?

Ministre – Parce que c’est un bon contrat, tout simplement. Et que je suis venu ici dans l’intention de le signer de toute façon.

Hôtesse – Et le concurrent ?

Ministre – Il n’y a pas de concurrent… Qui soit concurrentiel, en tout cas. Moi aussi, j’ai essayé de vous enfumer…

PDG – Bravo. Mes félicitations, Monsieur le Ministre. Une bonne négociation, c’est toujours un peu une partie de poker menteur. Mais je crois que là, c’est le moment de conclure. Croyez-moi, c’est un accord gagnant – gagnant.

Hôtesse – Et moi, qu’est-ce que je gagne ?

Le PDG sort un autre exemplaire et le ministre le signe. Pendant ce temps, le PDG sort une boîte de cigare, il s’en met un en bouche et en propose un au Ministre.

PDG – Cigare ?

Ministre – Vous ne reculez devant aucun cliché, vous ?

Le PDG remet le cigare qu’il avait en bouche dans la boîte et range la boîte.

PDG – J’imagine que vous n’avez pas non plus de vieille mère à L’Aigle.

Ministre – Pas une mère, non… Mais une jeune femme qui m’est très chère…

PDG – Je vois… Une liaison que vous auriez aimée autoroutière, en quelque sorte… Reparlons-en après les présidentielles…

Ministre (avec un regard inquiet vers la fille) – Si je suis élu…

PDG – Allons ! C’est un boulevard politique qui s’ouvre devant vous !

Le ministre s’apprête à s’en aller.

PDG – J’imagine que pour ma Légion d’Honneur… ? (Le ministre lui lance un regard noir). Vous avez raison, je ne suis pas sûr d’en être encore digne… Je crois que je vais attendre de la mériter vraiment…

Ministre – Comme disait Mademoiselle… ne vous sous-estimez pas, cher ami… Si vous saviez le nombre de dictateurs, de trafiquants de drogue et d’escrocs en tout genre qui ont reçu la rosette…

PDG – Et oui… En matière d’honneur aussi, il y a longtemps que la France a perdu son label triple A.

Ministre – Je ne vous propose pas de vous déposer quelque part… ?

Hôtesse – Merci, je vous ai assez vu…

Ministre – Vous êtes vraiment sûre de vouloir ruiner ma carrière politique ? Moi, au moins, maintenant, vous me connaissez. Qui vous dit que les autres ne sont pas encore pires ?

Hôtesse – J’essaie d’imaginer… J’ai un peu de mal…

Ministre – Soyez indulgente… Je vous demande pardon, voilà.

Hôtesse – Qu’est-ce que vous me proposez pour me faire taire ?

Ministre – Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

La fille réfléchit un instant et lui glisse quelque chose à l’oreille.

Ministre – Très bien, je vous le promets…

PDG – Je vous appelle un taxi ?

Ministre – Je vais marcher un peu.

Il s’en va. L’homme d’affaire reste seul avec la fille.

Hôtesse – Je vais partir aussi…

PDG – Je vous prie de m’excuser, moi aussi. Les temps sont durs, vous savez. C’est la crise…

Hôtesse – Même pour les PDG…

PDG – J’insiste pour vous payer le solde, en tout cas. Après tout, le contrat est signé, c’est le principal. Vous avez rempli votre mission…

Hôtesse – Il avait l’intention de signer de toute façon…

PDG – C’est vrai, mais bon… Moi aussi je vous dois une petite compensation…

Hôtesse – Gardez la deuxième moitié de cet argent… Ce que vient de me promettre le ministre me suffit pour solde de tout compte…

On sonne à la porte.

PDG – Qu’est-ce qu’il veut encore, cet abruti… ?

Il va à l’interphone.

PDG – Oui… ? Oui, oui… Si, si… Non, non, je t’ouvre tout de suite…

Il revient.

PDG – Oh, mon Dieu, c’est ma femme !

Hôtesse – Elle n’est pas à Bordeaux ?

PDG – Visiblement, après le quiproquo téléphonique de tout à l’heure, elle a décidé de rentrer plus tôt que prévu… Quelle soirée ! Sans parler de la bonne…

Hôtesse – La bonne…

PDG – Elle aussi est rentrée plus tôt que prévu… Quand elle m’a trouvé dans sa chambre, elle a cru que je l’attendais, et elle a failli me violer…

Hôtesse – Et bien au moins, il y a une justice : vous savez maintenant par quelles épreuves je suis passée moi aussi ce soir à cause de vous…

PDG – Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter à ma femme pour justifier que je sois ici avec une prostituée…

Hôtesse – Mais je ne suis pas une prostituée !

PDG – Et vous croyez qu’avec une étudiante ça va être plus facile à expliquer… ? Elle est très jalouse, je vous l’ai dit. Non, il faut absolument que vous me tiriez de ce mauvais pas. Vous n’avez qu’à dire que vous êtes… Je ne sais pas, moi… Ma nièce !

Hôtesse – C’est ça, votre plan ?

PDG – Tant pis, on improvisera. Vous avez l’air très douée… Bon, je vais lui ouvrir…

La fille se précipite sur son portable.

Hôtesse – Isabelle ? Non, je suis toujours chez ton client, je te raconterai… Et toi, tu es où ? Leonardo ? Le PDG du Groupe Delaplanche ? Le concurrent de Delapierre ? Il ne manquerait plus que Delapaille, et ce serait les trois petits cochons ! Ah d’accord, c’était un coup monté, c’est ça… Combien il t’a payé, Leonardo, pour monter cette embrouille ? Alors tu t’es dit qu’en m’envoyant ici à ta place, je n’aurais aucune chance de séduire ton ministre, et que tu l’harponnerais toi-même chez son concurrent au moment du digestif… Ouais, et ben tu peux toujours l’attendre, crois-moi… Il vient de signer le contrat… Quoi, tu doutes à ce point là de mon pouvoir de séduction ? Et tu sais quoi ? En plus, il va me décorer de la Légion d’Honneur ! Oui, parce que je le vaux bien ! Bon, tu m’excuses, mais la soirée n’est pas encore tout à fait terminée. Je crois que la République a encore besoin de moi…

PDG – Écoute, chérie, ne t’énerve pas ! Elle va t’expliquer tout ça elle-même. Tu vas voir, c’est très simple…

Noir sur la musique de La Marseillaise.

Noir.

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une cinquantaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger :

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-22-2

Ouvrage téléchargeable gratuitement

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Euro Star

Posted décembre 25, 2014 By Comédiathèque

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

1 homme / 1 femme

Un célèbre réalisateur de cinéma et une comédienne ambitieuse se retrouvent « par hasard » assis l’un en face de l’autre dans l’Eurostar qui les conduit à Londres pour un casting. Elle se dit prête à tout pour obtenir le rôle qui fera d’elle une star. Il n’est pas insensible à son charme, mais hésite à conclure… C’est alors que le train s’immobilise au beau milieu du tunnel sous La Manche. Le coup de la panne ? Mais dans ce jeu de dupes, s’il n’est pas celui qu’elle croit, elle n’est peut-être pas non plus celle qu’il croyait…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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EUROSTAR

Personnages : Arthur et Marilyn

Acte 1

Quatre fauteuils de l’Eurostar en vis-à-vis. Sur l’un d’eux est posée une valise. Au fond une toile peinte figurant de l’autre côté du couloir central, quatre autres sièges inoccupés, et une fenêtre du train avec le rideau baissé. Le « quatrième mur » côté public tiendra donc lieu également de fenêtre, par laquelle les deux personnages regarderont parfois vers l’extérieur du train. Arthur arrive en portant un sac de voyage. Il peut avoir la trentaine ou la quarantaine. Il est plutôt bel homme, et il est habillé avec une élégance décontractée. En passant devant les sièges, il semble reconnaître la valise et va pour s’installer, quand son portable sonne. Il répond, un peu speed.

Arthur – Ouais, Fred… Non, je suis dans le train là… J’avais promis à ma femme de l’emmener à Londres pour notre anniversaire de mariage… Je ne suis pas très porté sur les commémorations, et je déteste l’Angleterre, mais bon, tu sais ce que c’est… Quand on est marié, il faut savoir faire des compromis ! C’est à Londres qu’on s’est connu, avec Christelle… J’ai réservé une chambre dans le Bed and Breakfast où on avait passé notre première nuit ensemble… Ce n’est pas romantique, ça ? Une veine que je ne l’ai pas rencontrée au Hilton à Bora Bora… Deux billets de train pour Londres, même en première, c’est quand même moins cher que la Polynésie… En tout cas, heureusement qu’on avait pris de la marge, dis donc… Tu sais que je suis claustrophobe, alors ça m’angoisse un peu de prendre le tunnel sous la Manche… Mais comme je flippe encore plus en avion… Et puis je me disais que ça irait plus vite que le ferry… Mais tu n’imagines pas les procédures d’embarquement, c’est hallucinant ! On a mis trois-quarts d’heure pour passer la sécurité ! J’aurais mieux fait d’y aller à la nage. Moi qui pensais que Londres, c’était encore en Europe. J’ai l’impression de partir pour Bagdad ! Je suis tombé sur un petit teigneux qui ressemblait vaguement à Georges Bush. J’ai cru qu’il allait me mettre un doigt dans le cul pour voir si je n’y planquais pas des armes de destruction massive, avant de m’envoyer direct à Guantanamo… Ils m’ont tellement stressé, pour un peu, j’oubliais de remettre mon pantalon et mes chaussures avant de monter dans le train… Tu me vois arriver à Waterloo pieds nus et en calbute…? À Londres, oui ! Waterloo Station, c’est là où on arrive… Heureusement qu’on ne part pas d’Austerlitz, sinon tu vois le symbole… Pour un anniversaire de mariage, partir tout habillé d’Austerlitz et arriver à poil à Waterloo… Enfin, ça y est, je suis dans l’Eurostar. Je vais pouvoir décompresser un peu… Non, non, je ne sais pas ce qu’elle fout… Je suis passé au bureau de change pour acheter des livres sterling. Je devais la rejoindre dans le train, mais là je ne la vois pas… Pourtant, sa valise est là, je ne comprends pas… Ah excuse-moi, c’est elle justement… Ok, je te rappelle… Salut Fred…

Il appuie sur une touche de son portable.

Arthur – Christelle ? Mais qu’est-ce que tu fais ? Au kiosque ? Mais le train va partir là ! Ouais, ben écoute, si ils n’ont pas Marie Claire, tu prends Marie France ou Madame Figaro. C’est pareil, non… (Plus bas) Oui, oui, j’ai les livres sterling. Mille, ça devrait suffire pour passer quelques jours à Londres. Ça m’angoisse un peu de me trimballer avec une somme pareille en liquide, mais bon… Il paraît que c’est plus cher de changer sur place… Euh, tu pourrais me prendre L’Équipe, tant que tu y es ? Non, pas France Football, L’Équipe ! Non, ce n’est pas pareil, figure-toi… Bon, ben tu vas bien finir par trouver… Sinon, tu vas voir au kiosque à côté… Mais dépêche-toi, bon sang ! Ok, à tout de suite. (Plus tendrement) Moi aussi, je t’embrasse…

Il range son portable, et conclut.

Arthur – Oh, putain, ça commence bien ce voyage… (Il pose son sac sur le siège à côté, s’installe, et regarde un instant fixement devant lui) Quarante bornes sous la mer. Moi qui flippe déjà en prenant le tunnel sous Fourvière… Quelle angoisse ! (Il sort un flacon d’alcool de sa poche et en prend une rasade). J’ai bien fait d’emmener un petit remontant, ça va me détendre…

Marilyn arrive en tirant une petite valise à roulettes comme celle qui, dans les avions, permettent de prendre son bagage en cabine sans avoir à enregistrer. Elle peut avoir vingt ou trente ans. Elle n’est pas forcément canon, mais est habillée de façon plutôt provocante. Elle passe devant lui, le remarque, et semble le reconnaître. Arthur ne prête pas attention à elle, et reprend une rasade de son flacon d’alcool… au moment où Marilyn revient sur ses pas.

Marilyn – Pardon, mais je crois que votre valise est assise à ma place…

Arthur, surpris, range précipitamment son flacon d’alcool dans sa poche, sans le reboucher.

Arthur – Ah… Excusez-moi… Je pensais que… Il n’y a pas de problème…

Il se lève et déplace la valise pour libérer le siège. Lui tournant un instant le dos pour poser sa valise, elle lui offre une vue avantageuse sur son anatomie. Il fait mine de regarder par la fenêtre pour chasser les mauvaises pensées. Elle s’assied en face de lui et se met à le dévisager avec un sourire idiot. Embarrassé, il tente de faire bonne figure. Silence, rompu par une annonce de service.

Voix off – L’Eurostar numéro 3212 à destination de Londres Waterloo va partir. Attention à la fermeture automatique des portes…

Arthur (pour lui-même) – Oh, non… Ce n’est pas vrai…

Il jette un regard inquiet par la fenêtre côté public.

Marilyn jette également un coup d’œil par la fenêtre pour voir le quai commencer à défiler.

Marilyn (souriante) – Il était temps que j’arrive…

Il lui sourit poliment, avant de composer nerveusement un numéro sur son portable. Mais visiblement, ça ne répond pas.

Arthur – C’est un cauchemar…

Marilyn, pour sa part, continue à le dévisager, et il semble le sentir, tout en feignant de ne pas le remarquer. Embarrassé, et vaguement émoustillé, il finit cependant par lever les yeux vers elle, intrigué.

Marilyn – Excusez-moi de vous dévisager comme ça, mais… Je vous ai tout de suite reconnu…

Totalement pris au dépourvu, il reste sans voix, les yeux ronds.

Marilyn – Je suis vraiment désolée… Je vous jure que je n’ai rien fait pour euh… C’est complètement par hasard… (Plaisantant) Ou alors c’est le destin…

Arthur – Le destin…?

Elle lui tend la main et se présente.

Marilyn – Marilyn Mileur… Je suis comédienne…

Pris au dépourvu, il lui sert la main.

Marilyn – Je vais à Londres pour le casting de votre nouveau film. Mais je ne pensais pas être assise en face de vous dans le train…

Arthur – Moi non plus…

Marilyn – En tout cas, j’adore le scénario… Je ne dis pas ça pour vous flatter, hein ? Même si je serais prête à tuer toutes mes concurrentes pour avoir ce rôle…

Arthur – Vraiment…?

Le portable d’Arthur se met à sonner mais, largué, il tarde à répondre.

Marilyn – Je ne voudrais surtout pas vous importuner… Je crois que je ferais mieux d’aller faire un tour au bar pour me calmer un peu. De toute façon, on fait le voyage ensemble… Je vous ramène un café…?

Arthur – Pourquoi pas…

Marilyn – Je suis tellement émue… Je ne suis pas sûre qu’un café, ce soit vraiment ce qu’il me faut pour me calmer, mais bon… Sans sucre ?

Arthur – Pardon…?

Marilyn – Votre café… Avec ou sans sucre…

Arthur – Euh… Sans, merci…

Marilyn – Je l’aurais juré… Sans sucre ajouté… Cash ! Comme vos films…

Il sourit sans répondre. Elle commence à s’éloigne. Il la hèle une dernière fois.

Arthur (s’enhardissant) – Euh… Je peux avoir un verre d’eau avec mon café…?

Elle lui répond par un sourire avant de poursuivre son chemin. Il la regarde partir, encore sous le choc. Son portable sonne toujours. Revenant à la réalité, il finit par répondre.

Arthur – Christelle ? Mais tu es où, bordel ? Oh, non, ce n’est pas vrai…! Mais je t’avais dit de te magner, bon sang ! C’est toujours la même chose… Mais je m’en foutais, moi, L’Équipe ou France Football ! C’était juste pour avoir quelque chose à lire dans le train… Et comment on fait, maintenant…? Tu prends le suivant, et je t’attends à Waterloo…? Bon… Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Est-ce qu’on a vraiment le choix…? Ouais… Ok, rappelle-moi…

Il range son portable.

Arthur – Je ne le sentais pas, ce pèlerinage à Londres…

Son portable sonne à nouveau.

Arthur (pour lui-même) – Déjà… (Il prend la communication) Ah, c’est toi, Fred… Non, non, ça va, c’est… C’est Christelle. Tu ne vas pas le croire, mais elle vient de rater son train ! Enfin, le nôtre, quoi ! Non, je ne plaisante pas, malheureusement… Ouais, enfin… Si elle arrive à avoir un billet. On avait réservé les nôtres trois mois à l’avance… Non, mais tu imagines ? Me voilà parti tout seul pour Londres fêter notre anniversaire de mariage… Enfin quand je dis tout seul… (Changeant de ton, plus badin) Tu ne vas pas le croire non plus, mais il m’arrive un truc absolument hallucinant… Une folle s’est assise juste en face de moi dans l’Eurostar, à la place de Christelle, justement… et figure-toi qu’elle me prend pour Éric Besson… Non, un réalisateur de cinéma ! Luc ? Non, ce n’est pas ce nom-là non plus… Enfin bref, un mec super connu, apparemment… Ben je n’ai même pas eu le temps de lui dire que ce n’était pas moi, figure-toi. Elle ne m’a pas laissé en placer une ! Et là elle est partie me chercher un café avec des croissants… Je te jure ! Elle est complètement en extase devant moi, je te dis ! J’en ai presque déjà fait mon esclave… Du coup, je me demande si je ne vais pas profiter de la situation… Trois heures tout seul dans l’Eurostar, c’est long… Sans parler de ma phobie des tunnels… Au moins, je penserai à autre chose… Comédienne, ouais… Écoute, pas terrible, mais bon… Très motivée, en tout cas ! J’ai vaguement l’impression d’avoir déjà vu sa tête quelque part… Dans une pub, peut-être… Arrête, je te rappelle que je suis marié… Ouais, bon, ok, mais là je suis à jeun… Et puis je ne sais pas pendant combien de temps je vais pouvoir faire illusion, parce que moi, le cinéma, tu sais… J’y vais deux fois par an, et encore… Bon, je te laisse, la voilà qui revient… Ok, je te raconterai… By…

Il range rapidement son portable. Marilyn revient avec un café à la main.

Marilyn (avec un grand sourire) – Et voilà… J’étais tellement excitée… Je suis toute mouillée…

Il la regarde avec des yeux ronds.

Marilyn (pour lever le malentendu) – Avec les secousses du train… Je me suis renversée votre verre d’eau dessus en venant jusqu’ici. Désolée… Vous voulez que j’y retourne ?

Il lui fait signe que non avec un sourire magnanime.

Marilyn (elle lui tend le café) – Heureusement, j’ai pu sauver le café… J’en ai laissé la moitié sur le costume du monsieur, là-bas, mais bon… Je crois qu’il en reste un peu au fond du gobelet…

Arthur – Merci…

Il prend une gorgée du café, et ils échangent quelques sourires embarrassés.

Arthur – Alors comme ça, vous êtes comédienne…?

Marilyn – Oui, je sais… Vous préféreriez sans doute un visage plus connu pour le premier rôle de votre film… Mais vous verrez, je vais vous étonner à Londres…

Il semble ne pas bien comprendre.

Marilyn – Au casting !

Arthur – Ah, oui, bien sûr…

Marilyn (comme une certitude) – Vous êtes bien Arthur Monerot, le réalisateur de cinéma ?

Arthur – Si vous le dites…

Marilyn (aux anges) – J’y crois pas !

Il se contente d’un sourire mystérieux.

Marilyn – Et vous l’imaginez comment, cette salope ?

Il ouvre des yeux ronds.

Marilyn – Votre héroïne ! Dans le scénario ! C’est quand même une belle salope, non ? Faire ça à ce pauvre type qui ne lui a rien fait… Mais excusez-moi, je n’aurais pas dû vous poser cette question… J’avais promis de ne pas être indiscrète… Et puis ce ne serait pas honnête par rapport aux autres candidates… (Ayant du mal à tenir en place) Mais je suis tellement excitée… Arthur Monerot ! Assis juste en face de moi, pendant trois heures ! Il faut bien que je profite un peu de la situation…

Il sourit.

Marilyn – Vous permettez que je vous pose une question…?

Arthur – Allez-y…

Marilyn – Vous couchez vraiment avec Laetitia Casta ?

Arthur – Heureusement que vous avez promis de ne pas être indiscrète…

Marilyn – Ah, non, mais là, ça ne concerne pas le casting, ça ne compte pas.

Arthur (se prenant au jeu) – Qu’est-ce que vous voulez savoir sur Laetitia ? Si c’est un bon coup ?

Marilyn – Évidemment, c’est difficile de rivaliser…

Arthur (amusé) – Euh… On parle toujours du casting, là ?

Marilyn – Les hommes sont des hypocrites. Toutes les célébrités sortent avec des top models, mais quand on leur demande pourquoi, ils répondent que c’est pour leur beauté intérieure… C’est à se demander comment Sœur Emmanuelle a pu rester célibataire toute sa vie… Vous descendez à quel hôtel ?

Arthur – Euh… Au Hilton, je crois… C’est mon assistante qui s’est occupée de ça… Cette idiote devait me rejoindre dans le train, mais elle a trouvé le moyen de le rater…

Marilyn – Ça nous permet de faire le voyage en tête à tête…

Arthur – Oui… Et vous ?

Marilyn – Moi…?

Arthur – Vous êtes à quel hôtel ?

Marilyn – Je n’ai pas les moyens de descendre au Hilton… Mais j’ai un ami à Londres… Enfin… C’est juste un ami… Il est mannequin…

Arthur – Ah, oui…

Marilyn – Je veux dire, euh… Je ne sors pas avec lui…

Arthur – Si il est homo…

Marilyn – J’ai dit qu’il était homo ?

Arthur – Ah, non, je…

Marilyn – Et vous restez plusieurs jours à Londres…? Je veux dire, après le casting…

Arthur – Euh… Non…

Marilyn – Non, je dis ça à cause de la taille de votre valise…

Arthur – Ah, oui… Non, mais… Il y a tous les dossiers des candidates, là dedans… Pour le casting… Ça pèse une tonne…

Marilyn – Vous avez bien reçu le mien, alors ?

Arthur – Ah, oui… Sûrement… Mais il y en a tellement, vous savez… Beaucoup d’appelées, et une seule élue…

Silence embarrassé. Il la déshabille du regard.

Arthur – Vous aussi, ils vous ont demandé de vous déshabiller…?

Marilyn – Pardon ?

Arthur – Non, je veux dire… À la douane… Avant d’embarquer…

Marilyn – Euh… Non…

Arthur – Bon…

Nouveau blanc.

Marilyn – Et pour le casting, il faudra se déshabiller…

Il est au bord de l’apoplexie.

Arthur – Mon Dieu… Je ne sais pas encore… Pourquoi pas…? (Plaisantant lourdement) Ça dépendra des candidates, j’imagine…

Marilyn – Comme le scénario est quand même assez… Je sais qu’il y a des comédiennes qui refusent les scènes de nu… Je voulais juste que vous sachiez que… Pour moi, ce n’est pas un problème…

Arthur – Ok…

Marilyn – Vous voulez voir mon book ?

Arthur (largué) – Vous avez un bouc ?

Marilyn – Mon book photo…

Arthur – Bien sûr… J’ai tout de suite vu que vous n’étiez pas la femme à barbe…

Elle sort son book de sa valise, et lui montre. Il regarde, visiblement impressionné.

Arthur – Ah, oui, c’est… Je suis sûr que vous avez beaucoup de talent…

Marilyn – Je sens que vous allez me parler de ma beauté intérieure…

Ils sont interrompus par la sonnerie du portable d’Arthur, qui répond machinalement, tout en continuant à regarder les photos de Marilyn, probablement assez déshabillées.

Arthur (ailleurs) – Allo… Qui…? Ah, Christelle… Si, si, excuse-moi mais… avec le bruit du train, je n’avais pas reconnu ta voix… (Visiblement embarrassé, il pose une main sur le combiné pour masquer sa voix et s’adresse à Marilyn) Excusez-moi, c’est mon assistante… (Il se lève précipitamment et commence à s’éloigner pour poursuivre sa conversation téléphonique). Oui Christelle, il y a un problème…? Non, je ne prends pas ça à la légère, mais bon… On ne va pas en faire un drame non plus… Non…! Ce n’est pas vrai ? Aucun billet avant un mois…?

Restée seule, Marilyn en profite pour rectifier son maquillage en se servant de la vitre côté salle comme miroir. Voyant revenir Arthur, elle remet son attirail dans son sac et, pour se donner une contenance, fait mine de s’intéresser au paysage par la fenêtre.

Arthur – Ok, je te rappelle en arrivant… Mais je ne te promets rien, hein ? Ce n’est pas sûr non plus que je puisse trouver tout de suite un billet pour revenir à Paris… Non, ça ne m’amuse pas… Tu imagines ? Si je dois passer le week-end tout seul à Londres ! Une grande nouvelle à m’annoncer ? Tu me fais peur là… (Apercevant Marilyn) Bon, écoute, je vais devoir te laisser, parce qu’on va rentrer dans le tunnel… Pourquoi je dis « on » et que je parle à voix basse ? Mais parce que je ne suis pas tout seul dans ce wagon, figure-toi ? On a beau être en première, ce n’est pas des compartiments privés comme dans l’Orient Express, non plus… Malheureusement… Et ça va être de ma faute, encore… C’est quand même bien toi qui as réussi à le rater, ce train, non…?

Il range son portable avec un mouvement d’humeur et s’adresse à nouveau en souriant à Marilyn.

Arthur – Pardon, j’avais juste un petit problème à régler… Maintenant, je suis tout à vous…

Elle lui répond avec un sourire plein de promesse.

Marilyn – Moi aussi…

Noir.

Acte 2

Arthur et Marilyn sont toujours assis face à face. Elle regarde par la fenêtre.

Marilyn (avec excitation) – Ça y est ! On est dans le tunnel !

Arthur – Ah, oui…?

Marilyn – C’est la première fois, alors j’ai quand même une petite appréhension… Pas vous ?

Arthur (blasé) – Oh… Je prends l’Eurostar au moins une fois par mois, alors vous savez…

Elle continue à regarder par la fenêtre, très excitée.

Marilyn – Vous vous rendez compte, on est au fond de La Manche !

Arthur (prenant sur lui) – Oui…

Marilyn (déçue) – Mais on ne voit rien, finalement…

Arthur – Qu’est-ce que vous vous attendiez à voir ? Des poissons ?

Elle sourit. Le téléphone d’Arthur sonne à nouveau, mais il ne réagit pas.

Marilyn – Vous ne répondez pas ?

Arthur – Oh, vous savez, si je répondais à chaque fois… Je n’en finirais pas…

Elle se rassied en face de lui.

Marilyn – Il faut que je vous avoue quelque chose, Arthur. Vous permettez que je vous appelle Arthur…?

Arthur – Oui…

Marilyn – Ce n’est pas tout à fait par hasard si je suis assise là, en face de vous…

Arthur – Vraiment…?

Marilyn – Je suis passée devant vous tout à l’heure. Je vous ai reconnu et… comme la place était libre… En fait, la mienne est dans le wagon suivant. En deuxième classe…

Arthur – Je m’en doutais un peu… C’est Christelle qui devait être assise là… Je veux dire ma… Mon assistante… Celle qui a raté le train…

Marilyn – Je peux retourner m’asseoir à ma place, si vous voulez…

Arthur (magnanime) – Il faut du culot pour réussir dans ce métier… Vous pouvez rester là…

Marilyn – Merci ! Je sais que j’ai encore tout à apprendre, mais je suis sûre qu’un jour, moi aussi, je descendrai à l’Hôtel Martinez à Cannes, et que je monterai les marches du Festival avec une robe à 200.000 euros…

Il sourit avec indulgence.

Marilyn – Racontez-moi. C’est comment, Cannes ?

Arthur – Oh, vous savez, quand on est obligé d’y aller tous les ans… Ça devient vite une corvée…

Marilyn – Tout de même…

Arthur – Finalement, qu’est-ce que c’est, Cannes ? Une grande foire… Vous êtes déjà allée au Salon de l’Agriculture ?

Marilyn (surprise) – Une fois, avec mon père… Il y a très longtemps…

Arthur – Eh bien Cannes, c’est pareil. Sauf qu’à la place des vaches, ce sont des célébrités qui concourent pour avoir la palme…

Marilyn – Vous dites ça parce que vous êtes blasé.

Arthur – Quand je n’ai pas de film en compétition, et que je peux rester à Paris pendant le festival, j’adore. Tout le monde est là bas. Le téléphone arrête de sonner pendant une semaine. On peut travailler tranquillement sans être dérangé…

Justement, le téléphone d’Arthur sonne à nouveau.

Marilyn – Encore une starlette qui vous harcèle pour avoir ce rôle…?

Arthur – Je pensais que dans le tunnel, ça ne passait pas, mais vous voyez… Même sous La Manche, pas moyen d’avoir la paix…

Marilyn – Je vous laisse tranquille cinq minutes. Je ne voudrais pas être indiscrète. Si c’est Laetitia…

Il s’apprête à répondre. Avant de disparaître, elle se retourne vers lui.

Marilyn (avec un sous entendu appuyé) – Je suis prête à aller très loin pour avoir ce rôle, vous savez ?

Visiblement troublé, il reste sidéré. La sonnerie insistante de son portable le rappelle à la réalité. Il répond enfin.

Arthur – Oui, Christelle… Non, c’est juste que… Je ne trouvais plus mon portable… Alors…? Ah, tu vas peut-être pouvoir trouver un billet…? Mais évidemment que ça me fait plaisir, qu’est-ce que tu racontes…? C’est notre anniversaire de mariage, quand même ! Ok… D’accord… Et c’est quoi cette nouvelle que tu avais à m’annoncer ? Écoute, je t’entends très mal, là… On est entré dans le tunnel… C’est même un miracle que la communication ait pu passer aussi bien entre nous jusque là… (Un bruit de freinage se fait entendre) Allo…? Allo…?

Marilyn revient.

Arthur – On a été coupé… (Inquiet) Mais qu’est-ce qui se passe ?

Marilyn – Je ne sais pas… On dirait que le train s’est arrêté.

Une voix se fait entendre dans les hauts parleurs.

Voix off – Mesdames et Messieurs, l’Eurostar est momentanément à l’arrêt après l’actionnement du signal d’alarme par un voyageur. Nous nous efforçons d’identifier au plus vite la cause de cet incident. Merci pour votre compréhension.

Arthur – Je n’aurais jamais dû le prendre, ce tunnel, je le savais…

Marilyn – C’est juste un petit arrêt… On va sûrement redémarrer tout de suite…

Arthur – J’aurais mieux fait d’y aller en bateau.

Marilyn – Même un bateau, ça peut couler, vous savez… Regardez le Titanic… 1500 morts. Mais 20 millions d’entrées. Ça fait rêver, non ?

Arthur – J’ai déjà englouti la moitié de mes économies en actions Eurotunnel, et maintenant c’est moi qui vais être englouti au fond de La Manche… Et vous croyez qu’ils nous diraient quelque chose…?

Marilyn (se levant) – Je vais allez voir ce qui se passe.

Arthur (pathétique) – Je vous en prie, ne me laissez pas tout seul !

Marilyn – J’en ai pour une minute ! Je reviens tout de suite… Ça va aller…

Elle se lève et s’éloigne. Il reste là, complètement angoissé.

Arthur – Je sens déjà l’eau qui suinte contre ma jambe… Je ne me suis quand même pas pissé dessus…? (Il met sa main dans la poche de sa veste et en sort le flacon d’alcool) Merde, je ne l’avais pas rebouché. (Il essaie de boire au goulot mais rien ne vient) Plus rien à boire… (Il sort son portable et compose un numéro) Et plus de réseau… C’est le début de la fin… Je ne pourrai même pas laisser un message d’adieu à ma femme pour lui dire que je l’aime avant que l’eau ne commence à envahir le wagon… Comme ces pauvres gens à New York avant que les tours ne s’écroulent sur eux… (Un temps) Et cette garce qui a réussi à rater ce putain de train. C’est peut-être ça qui va lui sauver la vie. Ça doit être ça, l’intuition féminine. On dirait qu’elle le sentait, la salope…

Marilyn revient.

Arthur (angoissé) – Alors ?

Marilyn – Ils m’ont parlé d’un incident voyageur, mais vous savez ce que c’est… Dans le RER, ça veut dire un suicide, alors dans l’Eurostar, allez savoir ce que ça peut être… On a quand même plusieurs kilomètres d’eau au-dessus de nos têtes… C’est pour ne pas affoler les voyageurs…

Arthur – Comme dans les avions juste avant le crash… Oh, mon Dieu ! Et si c’était une attaque terroriste ?

Marilyn – Malheureusement, ce n’est pas à exclure… J’aurais quand même eu la chance de vous rencontrer avant de mourir carbonisée et noyée…

Arthur – C’est une punition divine, je vous dis. Souvenez-vous de cette tour dont on parle dans la Bible…

Marilyn – On parle des Twin Towers, dans la bible ?

Arthur – La Tour de Babel ! Jamais on aurait dû creuser ce tunnel ! C’est contre nature. L’Angleterre devait rester une île… C’est évident que ces roast-beefs ne font partie de l’Europe… Pas plus que les Turcs ou les Grecs…

Marilyn – Ça sent le Ouzo, non ? Ou le kérosène…

Arthur – Ça marche au kérosène, l’Eurostar ?

Marilyn – Ou l’alcool à brûler…

Arthur – Ah, euh… Non, ça, c’est juste un peu de whisky qui a dû couler dans ma poche…

Il resort la bouteille vide de sa poche.

Arthur – Je ne pourrais même pas lui dire une dernière fois que je l’aime…

Marilyn – À Laetitia ?

Arthur – À Christelle !

Marylin – Vous êtes aussi amoureux de votre assistante ?

Arthur (regardant la bouteille vide) – Et si je lui glissais un message d’adieu dans cette bouteille… Elle, au moins, elle aurait peut-être une chance de remonter à la surface… Vous avez un crayon et du papier ?

Marylin – C’est vous l’auteur…

Voix off – Mesdames et Messieurs les voyageurs, la présence d’un bagage suspect nous oblige à stationner quelques instants dans le tunnel, en attendant que nos services de sécurité s’assurent qu’il ne s’agit pas d’un engin explosif. Je n’ai pas besoin de vous préciser les conséquences catastrophiques que pourrait avoir l’explosion d’une bombe à l’endroit où nous nous trouvons… Merci de rester assis à vos places et de ne pas paniquer. Nous vous tiendrons bien sûr informés de l’évolution de la situation…

Arthur – Oh, non, ce n’est pas vrai… Mais alors pourquoi ils ne se dépêchent pas de nous en faire sortir, de ce tunnel, cette bande de tarés ! Au lieu de nous laisser plantés là en attendant que ça pète…

Marilyn – Ils craignent peut-être que le mouvement du train ne fasse exploser l’engin… Comme dans le Salaire de la Peur, vous savez… La nitroglycérine… Quel chef d’œuvre, encore ! Un grand classique, non ?

Arthur – On va mourir, je vous dis…

Marilyn – Et on ne sera pas allé jusqu’au bout de nos rêves… Vous ne tournerez pas ce film qui aurait été le couronnement de votre carrière… Et moi je ne monterai jamais les marches du Festival de Cannes à votre bras en tant que vedette de votre film…

Arthur (ailleurs) – Oh, putain… Mais fermez-la… Vous allez nous porter la poisse…

Marilyn – Qu’est-ce que vous feriez, Arthur, si vous étiez sûr qu’il ne vous restait plus que dix minutes avant le grand départ ?

Arthur (anéanti) – Ma valise…?

Marilyn – Imaginez ! Plus que dix minutes à vivre avant une mort certaine. Et plus d’après pour subir les conséquences de vos actes. Vous faites quoi ?

Arthur – Je ne sais pas… Je dévaliserais une banque…?

Marilyn – En dix minutes, vous n’auriez pas beaucoup de temps pour dépenser votre butin…

Arthur – D’un autre côté, si je me fais prendre, je suis sûr de ne pas faire plus de dix minutes de prison…

Marilyn – Moi, la perspective de mourir, ça m’excite… Vous savez… Eros et Thanatos…

Arthur – Qui…?

Marilyn – Dix minutes, Arthur. Moins peut-être. Pour réaliser un dernier fantasme. Satisfaire un dernier désir. (Provocante) Vous avez déjà fait l’amour dans les toilettes de l’Eurostar ?

Il la regarde comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.

Arthur – Dix minutes…?

Marilyn (le prenant par la main) – Croyez-moi, Arthur… Ce n’est pas par hasard si nous nous sommes rencontrés aujourd’hui dans ce tunnel… C’était notre destin…

Elle l’entraîne vers le bout du wagon…

Noir.

 

Acte 3

Arthur et Marilyn sont à nouveau assis l’un en face de l’autre dans l’Eurostar toujours à l’arrêt. Silence gêné. Arthur, dans un état second, se penche vers la fenêtre.

Arthur – Il me semble apercevoir une lumière au bout du tunnel… Vous croyez qu’on est déjà mort ?

Marilyn (soupirant) – Dix minutes, et le grand embrasement n’a pas eu lieu…

Arthur – Désolé… Moi, la perspective de mourir successivement carbonisé et noyé au fond de La Manche, ça ne m’excite pas du tout…

Marilyn – Je parlais du colis piégé… Les dix minutes sont passées, et notre Eurostar n’a pas encore explosé. C’était peut-être une fausse alerte… (Avec un sous-entendu un peu inquiétant) Et finalement, chacun va quand même devoir faire face aux conséquences de ses actes…

Arthur (poursuivant sa pensée) – Et puis cette idée de filmer nos derniers ébats avec mon téléphone portable, ça ne m’a pas beaucoup aidé non plus…

Marilyn – Vous n’aimez pas qu’on vous filme, Arthur…? C’est vrai que pour un cinéaste… C’est un peu l’arroseur arrosé…

Arthur (embarrassé) – Au fait, j’aimerais bien le récupérer, maintenant… Mon téléphone…

Ils sont interrompus par une annonce dans les hauts parleurs.

Voix off – Mesdames et Messieurs les voyageurs, nous venons d’identifier le propriétaire du bagage abandonné dans la voiture numéro 8. D’après l’étiquette, il appartiendrait à Madame Fernandez, 19 rue Jules Ferry à Fontenay-aux-Roses. Si cette personne se trouve à bord du train, nous la prions de se manifester immédiatement auprès du personnel de bord pour récupérer sa valise. Faute de quoi les démineurs de la Police des Frontières seront contraints de débarquer ce bagage pour le détruire afin que nous puissions poursuivre notre voyage…

Arthur – La valise de Christelle…!

Marilyn – Pardon ?

Arthur – C’est ma valise ! Enfin celle de mon assistante… Elle a dû la déposer dans le mauvais wagon avant de redescendre acheter Marie-Claire…

Marilyn – Et de rater son train… Décidément… Je me demande si vous ne feriez pas mieux de changer d’assistante…

Arthur – Il faut absolument que je récupère la valise de Christelle… Je l’ai déjà plantée toute seule sur le quai de la Gare du Nord… Si je laisse les robocops de l’Eurostar désintégrer sa garde robe, elle va me tuer…

Il se lève d’un bond pour partir quand le regard de Marilyn se pose sur la valise posée sur le siège d’à côté.

Marilyn – Mais alors cette valise-là, elle est à qui ?

Arthur se fige.

Arthur – Merde, c’est vrai…

Marilyn – C’est peut-être dans celle-là qu’est la bombe… Elle a l’air abandonnée, puisqu’on n’a pas vu son propriétaire depuis notre départ de la Gare du Nord… (Dramatique) Je vous conseille de vous rasseoir doucement et d’éviter d’éternuer…

Il obtempère, tétanisé.

Arthur – Il faut prévenir la sécurité…

Marilyn – En même temps… On en aurait encore pour une heure à rester plantés là dans ce tunnel ! Je vous rappelle qu’on a un casting sur le feu… (Se levant) Tant pis, il faut vivre dangereusement !

Marilyn s’empare fermement de la valise.

Arthur – Mais vous êtes folle ! Qu’est-ce que vous faites ?

Marilyn – Vous m’avez bien dit que pour réussir dans ce métier, il fallait un peu de couilles ?

Arthur – J’ai dit ça ?

Elle ouvre brusquement la valise, sous le regard terrifié d’Arthur.

Arthur – Non !

Mais aucune explosion ne se produit.

Marilyn – Vous voyez, il n’y a rien à craindre…

Arthur – Non, mais je n’étais pas si inquiet que ça non plus… (Intrigué) Qu’est-ce qu’il y a là dedans…?

Marilyn examine le contenu de la valise. Elle sort un séchoir à cheveux qu’elle braque comme un pistolet en direction d’Arthur, à nouveau apeuré.

Marilyn – En tout cas, ça ne ressemble pas tellement à une bombe…

Arthur n’est toujours pas très rassuré. Continuant à fouiller, Marilyn sort de la valise un document broché.

Marilyn – Tiens, qu’est-ce que c’est que ça…? (Elle feuillette le document) Non, le scénario du film !

Arthur – Quel film ?

Marilyn – Votre film ! Vous voyez bien que c’est votre valise… Enfin celle de votre assistante…

Arthur (largué) – Ah, ouais…?

Continuant son exploration, Marilyn sort de la valise des dessous féminins affriolants.

Marilyn – Eh ben… Vous n’avez pas l’air de vous ennuyer avec votre assistante pendant vos séjours professionnels à Londres… Laetitia est au courant ?

Arthur ouvre des yeux ronds, mais il n’a pas le temps de répondre. On entend une explosion sourde.

Arthur (paniqué) – Ça y est, c’est la fin… Vous avez entendu cette explosion…?

Marilyn – Ce n’est rien… C’est sûrement la valise de Madame Fernandez que les démineurs viennent de faire sauter…

Arthur se lève d’un bond, catastrophé.

Arthur – Non…?

Marilyn – On s’en fout, puisque ce n’est pas la vôtre ! Enfin celle de votre assistante… (L’invitant à se rasseoir) Tout va bien, ne vous inquiétez pas ! (Désignant la valise sur le siège) Votre valise est là… (Regardant par la fenêtre) D’ailleurs, vous voyez, on repart déjà !

Anéanti, il tente de se faire une raison. Elle le regarde en souriant.

Marilyn – Dans une heure à peine, on sera à Londres. Détendez-vous…

Il se relâche un peu.

Arthur – Vous avez raison… Ce n’est qu’une valise après tout… Sur Air France aussi ça arrive qu’ils perdent des valises…

Marilyn – Bien sûr…

Arthur (à mi-voix pour lui-même) – Je n’aurais qu’à lui dire ça à Christelle…

Marilyn – Vous voulez voir le film ?

Arthur (s’égayant un peu) – Il y a un film dans l’Eurostar ? Comme dans les avions ? Allez savoir, des sirènes vont peut-être aussi nous apporter un plateau repas…

Marilyn sort de sa poche le portable d’Arthur et le brandit sous son nez.

Marilyn (sur un ton coquin) – Je parle du film que j’ai tourné tout à l’heure avec votre portable… (Minaudant) Vous n’avez pas déjà oublié, quand même…

Arthur (se souvenant) – Je ne sais pas ce qui s’est passé, je suis vraiment désolé… C’est la première fois que ça m’arrive, je vous assure…

Marilyn – Tous les hommes disent ça… Mais ce n’est pas grave, rassurez-vous… Une petite panne, ça arrive…

Arthur – Ah, non, je veux dire, euh… De sauter dans le train sur les inconnues, comme ça… Ce n’est vraiment pas dans mes habitudes…

Marilyn (amusée) – Les inconnues…?

Arthur – Vous aviez réussi à me persuader que j’allais mourir dans les dix minutes, sinon, vous pensez bien… Je n’aurais jamais eu l’idée de vous sauter dessus…

Marilyn (ironique) – Je ne sais comment je dois le prendre…

Arthur – Excusez-moi, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire…

Marilyn – En tout cas, on aura déjà fait un bout d’essai ensemble. (Elle regarde le film sur l’écran du téléphone). C’est un film amateur, bien sûr, mais bon… L’image est quand assez nette… Vous, en tout cas, on vous reconnaît très bien…

Le visage d’Arthur se décompose.

Marilyn – Ça nous fera un petit souvenir de notre voyage ensemble en Eurostar…

Arthur fait un geste pour reprendre son portable.

Arthur – Je ne sais pas si…

Elle esquive pour garder le téléphone hors d’atteinte d’Arthur.

Marilyn – Vous croyez que ça plairait à votre assistante ? Ou à Laetitia…? Je n’ai qu’à appuyer sur la touche rappel, et je lui envoie mon premier court métrage… Je sens que c’est le début d’une grande carrière…

Il la regarde de plus en plus inquiet, puis il se lève et fait un geste pour lui arracher le portable.

Arthur – Donnez-moi ça !

Marilyn – Si vous ne vous rasseyez pas tout de suite, je hurle, je déchire mes vêtements, et je vous accuse d’avoir essayé de me violer dans les toilettes tout à l’heure.

Arthur – Mais…

Marilyn – Certains cinéastes ont été extradés vers les États Unis pour moins que ça.

Arthur – Vous n’êtes pas américaine… et vous faites quand même plus de treize ans ?

Marilyn – C’était juste une image. Mais je vous jure que vous allez regretter que ce train n’ait pas explosé au fond de La Manche, finalement…

Arthur est sous le choc.

Arthur – Vous êtes qui au juste ?

Soudain transfigurée en killeuse, elle lui lance un regard foudroyant.

Marilyn – Ton pire cauchemar…

Totalement déstabilisé, il reste un instant sans voix.

Arthur – Ok, je ne suis pas Arthur Monerot…

Marilyn (ironique) – Et moi je ne suis pas Marilyn Mileur…

Arthur – Ah bon ?

Marilyn – C’est ça, foutez-vous de moi, en plus…

Arthur – Mais, je ne fous pas de vous, je vous jure. Bon, d’accord, j’ai un peu déconné… Je ne suis pas…

Marilyn (le coupant) – Je sais très bien qui vous êtes : un salaud !

Arthur – Mais qu’est-ce que vous voulez, enfin ?

Marilyn – Je veux ce rôle !

Arthur – Quel rôle ?

Marilyn – Le premier rôle dans votre nouveau film ! Le casting, à Londres ! Ce sera moi, et personne d’autre !

Arthur – Ça, je crois que ça ne va pas être possible…

Marilyn – Ok… (Elle s’apprête à pianoter sur le téléphone) J’envoie la vidéo à Laetitia…

Arthur – Non, je vous en supplie, ne faites pas ça…

Marilyn – Alors vous voyez que vous êtes bien Arthur Monerot !

Arthur – C’est à dire que…

Elle lui lance un regard méprisant.

Marilyn – Vous ne vous souvenez vraiment pas de moi ?

Arthur – Je devrais…?

Marilyn – C’était à Cannes, justement. Vous savez ? (Le singeant) C’est comme le Salon de l’Agriculture… Il faut croire que vous m’avez prise pour une dinde !

Arthur – Vous devez confondre, je vous assure…

Marilyn – J’étais venue dans l’espoir de rencontrer un réalisateur, comme beaucoup de jeunes comédiennes un peu naïves comme moi. Je vous ai aperçu après une projection dans un club très privé où j’avais réussi à entrer parce que je connaissais le videur.

Arthur – Franchement, une fille comme vous… Je m’en souviendrais…

Marilyn – J’ai vite compris que si je voulais obtenir un rôle, il fallait d’abord passer par la case Martinez.

Arthur – Martinez ? Je n’étais pas supposé m’appeler Monerot ?

Marilyn – L’Hôtel Martinez, à Cannes ! Je parle de la suite que vous occupiez là-bas cette année-là.

Arthur – Ah, oui, évidemment…

Marilyn – Et dire qu’en fait de palace, vous m’avez traînée à cinq heures du matin dans un Hôtel Ibis… Vous aviez honte de moi, c’est ça ?

Arthur – Mais pas du tout, enfin… D’ailleurs, ce n’est pas si mal que ça les Hôtels Ibis… J’y emmène très souvent ma femme… Je veux dire mon assistante…

Marilyn – Oh, je n’étais pas naïve à ce point. Je savais que dans ce métier, comme vous dites, il faut avoir beaucoup de culot. Et qu’il faut surtout être prête à certains compromis.

Arthur – Certains hommes aussi doivent coucher pour y arriver, vous savez…

Marilyn – Ce que je ne vous pardonne pas, c’est de ne pas m’avoir rappelée après le festival comme vous me l’aviez promis. Et de ne m’avoir jamais proposé le moindre rôle en compensation de mon sacrifice.

Arthur – Sacrifice… Ce n’est pas moi qui vous ai sauté dessus, tout à l’heure…

Marilyn – Mais qu’est-ce que vous imaginez… Ça c’était juste la deuxième manche.

Arthur – La Manche ?

Marilyn (brandissant le portable d’Arthur) – Un piège ! Pour avoir une monnaie d’échange, cette fois. D’ailleurs, tu ne m’as pas fait grand chose, hein, mon pauvre biquet… La première fois, tu étais quand même plus vaillant…

Arthur – Mais je vous jure que…

Marilyn – On peut se tutoyer, non ? On est assez intime, maintenant… Je n’en revenais pas que tu ne me reconnaisses même pas tout à l’heure quand je t’ai abordé en partant de la Gare du Nord !

Arthur – Mais puisque je vous dis… (Elle lui lance un regard réprobateur) Puisque je te dis que je ne suis pas Arthur Monerot. Je ne suis pas réalisateur. Je ne vais jamais au cinéma. C’est à peine si je regarde la télé en dehors du foot… Je n’ai même pas encore vu Camping 3 !

Marilyn – Franchement, tu me déçois… Je m’attendais à mieux, comme défense… C’est avec ça que tu espères t’en tirer ?

Arthur – Mais je…

Marilyn – C’est le moment de l’addition, Arthur… Je vais me venger. Et je vengerai en même temps toutes les victimes de tes mensonges… Ce sera le rôle de ma vie !

Arthur – Ok, j’ai menti, je le reconnais. Et je suis prêt à payer…

Marilyn – Ah, on progresse.

Arthur – Mais la seule fois où j’ai mis les pieds à Cannes, c’était pour un stage de remotivation commerciale. Je suis VRP chez Pernod Ricard !

Marilyn – Ça y est, tu recommences ! (Elle saisit à nouveau le portable). Cette fois, j’envoie la vidéo…

Arthur – Non, attendez…!

Elle appuie sur une touche.

Marilyn – Tu as de la chance, on est encore dans le tunnel. Il n’y a pas de réseau. Mais c’est seulement un sursis…

Arthur – Je vous jure que je peux tout expliquer…

Marilyn – Sans blague !

Arthur – C’est vrai, tout à l’heure, je me suis fait passer pour Luc Besson. Histoire de me marrer un peu…

Marilyn – Tu t’enfonces, là…

Arthur – Je veux dire… dans l’espoir de briller à vos yeux et de vous séduire… Ok, éventuellement de tirer un coup aussi…

Marilyn – Et je peux te dire que tu n’es pas un bon fusil.

Arthur – Et je vous en demande pardon… Je veux dire de vous avoir menti… Mais je ne suis pas Arthur Monerot, je vous assure… (Avec un grand sourire) Et je peux le prouver très simplement…

Marilyn – Ah oui…?

Arthur (plongeant la main dans sa poche) – Il suffit que je vous montre mes papiers d’identité… (Tandis qu’il explore les profondeurs de ses poches, son sourire disparaît) Merde… Ils sont restés dans la valise !

Marilyn – Quelle valise ?

Arthur – Celle qui a explosé !

Marilyn (montrant la valise posée sur le siège) – Elle est là ta valise.

Arthur – Ça c’est celle d’Eric Besson !

Marilyn – Tu es vraiment pathétique…

Arthur – Mais je vous jure que… D’ailleurs, il est où, ce réalisateur ? Il est dans le train, puisque sa valise est là ! (Il se lève) Je vais le trouver, et vous verrez bien que ce n’est pas moi.

Elle lui lance un regard méfiant.

Marilyn – Très bien. Tu as dix minutes pour ça. De toute façon, tu ne risques pas de descendre du train en marche, on roule à 300 kilomètres heure. (Brandissant le téléphone) Mais dans dix minutes, on sera sorti du tunnel…

Arthur – Sorti du tunnel… Dieu vous entende…

Les haut-parleurs se font à nouveau entendre.

Voix off – Mesdames et Messieurs les voyageurs, nous vous rappelons que le bar est ouvert dans la voiture 9. Notre maître d’hôtel tient à votre disposition toute une gamme de boissons froides, chaudes ou tièdes à des prix dérisoires, un assortiment varié et avarié de délicieux club sandwichs, sans oublier notre fameux chariot de desserts faits maison…

Marilyn regarde Arthur s’éloigner en parlant tout seul, visiblement très perturbé, pour ne pas dire qu’il commence vraiment à ressembler à un fou.

Arthur – Ça doit être un sosie… Je le reconnaîtrai facilement… (Se tournant une dernière fois vers Marilyn) Il est peut-être au wagon-bar…?

Restée seule, Marilyn esquisse un sourire. Le téléphone d’Arthur qu’elle tient dans la main se met à sonner. Elle prend la communication.

Marilyn – Allo ? Non, c’est sa nouvelle assistante à l’appareil. Il n’est pas disponible pour le moment. Je peux lui laisser un message ? Vous attendez un enfant de lui ? Très bien, je lui transmettrai. Et je peux me permettre de vous demandez votre nom au cas où il souhaiterait vous rappeler ? Christelle, parfait, je vous remercie…

Elle coupe la communication et sourit à nouveau.

Marilyn – Qui a dit que les communications ne passaient pas, dans ce tunnel… (Elle reprend le téléphone) Voyons voir… Christelle… Touche rappel… (Elle appuie sur une touche). C’est parti… Cette petite vidéo devrait lui plaire… comme cadeau d’anniversaire de mariage.

Noir.

 

Acte 4

Marilyn est plongée dans la lecture du scénario. Arthur revient, l’air dépité.

Arthur – Qu’est-ce que vous faites ?

Marilyn – Je commence à apprendre mon texte ! Puisque je vais avoir le rôle. N’est-ce pas ? À moins que vous n’ayez trouvé votre sosie…?

Arthur – J’ai parcouru tout le train dans les deux sens en dévisageant chaque voyageur. Ils ont dû me prendre pour un fou. Mais personne qui me ressemble un tant soit peu.

Marilyn – Une chance pour eux…

Arthur (commençant à perdre la raison) – Je ne comprends pas… Il a peut-être raté son train, lui aussi… Je devrais peut-être appeler Christelle pour savoir s’il n’est pas avec elle…

Marilyn – Bon, maintenant, assez plaisanté. Il y a des mois que je prépare ma revanche. Quand j’ai su pour ce casting à Londres, je me suis doutée que vous seriez dans ce train. J’ai tout prévu. (Elle sort un contrat qu’elle lui place sous le nez) Même mon contrat d’engagement comme comédienne pour le premier rôle dans votre film.

Arthur – Ah, oui…?

Marilyn – Vous verrez que le montant du cachet est tout à fait raisonnable…

Arthur jette distraitement un coup d’œil sur le contrat.

Arthur – Deux cents mille euros, quand même… Ça fait combien en livres sterling ?

Marilyn – Vous n’avez plus qu’à signer là en bas de la page.

Arthur (revenant un peu à la réalité) – Ça ne servirait à rien, je vous assure…

Marilyn regarde par la fenêtre.

Marilyn – Ah, on est sorti du tunnel ! Je vais pouvoir envoyer cette vidéo à Laetitia…

Au moment où elle sort le téléphone d’Arthur, celui-ci se met à sonner. Flottement. Ils échangent un regard. Puis Arthur se décide.

Arthur – Eh bien vous n’avez qu’à répondre ! Vous verrez bien que ce n’est pas Laetitia Casta qui m’appelle. Et qu’elle ne demande pas à parler à un célèbre réalisateur de cinéma…

Marilyn – Très bien… (Elle prend la communication) Allo ? Qui ? De la part de qui ? Désolée, ça doit être une erreur…

Elle coupe la communication.

Arthur – Alors ?

Marilyn – C’était une certaine Madame Fernandez qui voulait parler à son mari…

Arthur (triomphant) – Ah ! Vous voyez bien !

Marilyn – C’est qui, cette Madame Fernandez ? Votre femme de ménage…?

Arthur – C’est ma femme… On partait fêter notre anniversaire de mariage à Londres… C’est là bas qu’on s’est rencontré…

Marilyn – Alors vous n’êtes pas Arthur Monerot !

Arthur (soulagé) – C’est ce que je me tue à vous expliquer. Vous me croyez, maintenant ?

Elle le regarde froidement dans les yeux.

Marilyn (féroce) – Mais vous êtes un monstre !

Arthur – Pardon ?

Marilyn – Alors quand je vous ai rencontré dans cette boîte à Cannes, et que je vous ai pris pour un réalisateur de cinéma… vous m’avez sciemment laissé croire ça dans l’intention d’abuser de moi…

Arthur – Mais je vous jure que je n’ai jamais mis les pieds dans cette boîte ! Je m’en souviendrais ! Enfin, je crois…

Marilyn – Vous êtes un imposteur, un maniaque, un minable ! Alors vous n’aviez même pas de rôle à me proposer… Au moins, je comprends maintenant que vous ne m’ayez jamais rappelée…

Arthur – Me faire passer pour un autre pour abuser d’une femme ? Jamais je n’aurais fait une chose pareille, je vous assure…

Marilyn – Et tout à l’heure, dans ce train, vous ne vous êtes pas fait passer pour Arthur Monerot, peut-être…

Arthur – C’est à dire que… Vous m’avez quand même un peu tendu la perche…

Marilyn – C’est ça, ça va être de ma faute, maintenant ! Vous vous êtes bien foutu de moi, hein ? (Elle le considère avec un souverain mépris) Vous êtes encore pire que je ne pensais !

Arthur (pour lui-même) – Je ne vais jamais m’en sortir, moi…

Marilyn – Si vous arrêtiez de mentir…

Arthur – Écoutez, je ne sais plus… Je suis peut-être allé dans cette boîte… Je ne m’en souviens pas… J’étais peut-être saoul… Vous savez, les soirées entre VRP de chez Pernod Ricard, évidemment, c’est souvent très arrosé… Qu’est-ce qui s’est passé, exactement, entre nous, dans cet Hôtel Formule 1 ?

Marilyn (agressive) – Ibis ! Vous voulez des détails…?

Arthur – Non, non, je vous crois… Mais alors comment je peux me faire pardonner ? Je suis vraiment désolé, mais une chose est sûre, c’est que je ne suis pas réalisateur de cinéma… Même si je le voulais, et je le voudrais sûrement, je ne pourrais pas vous donner ce rôle.

Marilyn – Et vous dites que vous partiez fêter votre anniversaire de mariage avec votre femme à Londres.

Arthur – Oui…

Marilyn – Très bien… Alors c’est à elle que je vais envoyer ce film…. Elle verra quel porc vous êtes… Tenter d’abuser d’une inconnue dans les toilettes de l’Eurostar après avoir abandonné sa femme sur le quai de la Gare du Nord. Le jour de son anniversaire de mariage… Mais quel genre de type vous êtes ?

Arthur – J’ai vraiment honte de moi, je vous assure, mais… Je suis un homme…

Marilyn – Quoi de plus naturel en somme… Et bien Madame Fernandez va voir quel genre d’homme est son mari…

Elle brandit le portable.

Arthur (terrorisé) – Non, pas ça. Par pitié. Pas le jour de notre anniversaire de mariage… (Il fouille dans ses poches et en sort sa liasse de livres sterling). Tenez, j’ai là mille livres sterling en liquide. Je vous les donne…

Marilyn (offusquée) – Vous me prenez pour qui ? Une femme de footballeur ?

Arthur – Désolé, j’ai été maladroit. Mais, ce sera juste pour payer vos frais de séjour à Londres, pour ce casting. Je suis sûr que vous avez beaucoup de talent. Vous aurez ce rôle ! C’est la chance de votre vie ! Avec ça, vous pourrez descendre au Hilton et rencontrer votre fameux réalisateur !

Elle semble vaciller.

Marilyn – Vous croyez que j’ai encore une chance…?

Arthur – Mais bien sûr… Je suis certain que vous êtes une excellente comédienne. Vous venez de le prouvez… Et avec votre physique… et votre tempérament.

Elle hésite, puis finit par prendre l’argent qu’il lui tend.

Marilyn – Ok… mais vous vous en sortez bien…

Arthur – Je sais…

Voix off – L’Eurostar numéro 3212 arrivera à Londres dans quelques instants… Waterloo, terminus… Tous les voyageurs descendent de voiture… Correspondance pour Paris, même quai en face…

Arthur – Je crois que je vais prendre la correspondance… Euh… Je peux récupérer mon téléphone, maintenant…?

Marilyn – Ok… Mais je veux encore une dernière chose, pour que ma vengeance soit totale… Et puis ce sera ma garantie pour que vous ne vous précipitiez pas sur votre téléphone dès que j’aurais tourné les talons pour me dénoncer à la police et récupérer vos livres sterling…

Arthur (inquiet) – Je vous jure que…

Marilyn – Avouez que maintenant, je vais avoir du mal à vous croire sur parole…

Arthur – Bon… Mais qu’est-ce que vous voulez ?

Marilyn – Suivez-moi jusqu’aux toilettes.

Arthur – Encore !

Marilyn – Ah, et puisque cette valise n’est pas à vous, je la prends. J’irais la rapporter à Arthur Monerot. Ce sera l’occasion de faire vraiment sa connaissance… En espérant que ce ne soit pas un sale type dans votre genre…

Noir.

 

 

Acte 5

Le même décor, vide. Après quelques instants, on voit revenir Arthur seul, hagard… et en caleçon.

Voix off – Mesdames et Messieurs, merci d’avoir choisi Eurostar. Nous espérons que vous avez passé un agréable voyage. Avant de quitter le train, veuillez vérifier que vous n’avez rien oublié à bord. Nous vous souhaitons un excellent séjour à Londres, et nous espérons avoir le plaisir de vous accueillir bientôt à nouveau sur nos lignes…

Arthur a l’air anéanti. Son téléphone sonne, et il prend l’appel machinalement.

Arthur (sur un ton monocorde) – Ah, Christelle… Alors finalement, tu as pu avoir un billet… Dans une demi-heure à Waterloo, ok… Non, non, tout va bien, je t’assure… Qui était cette femme qui t’a répondu tout à l’heure au téléphone ? Aucune idée… Si, si, c’était bien mon numéro… Si tu le dis… Écoute, je t’expliquerai, d’accord…? Le film ? Quel film ? Ah, la vidéo… La salope… Écoute, je peux tout t’expliquer, je t’assure… Enfin, je peux essayer… Et c’était quoi, cette grande nouvelle que tu avais à m’annoncer ? Tu demandes le divorce ? On en parle tout à l’heure, d’accord ? (Il écarte le combiné de son oreille pour la protéger des hurlements de Christelle) Écoute, il faut que je te laisse, là, on va être coupés… Je n’ai plus de pièces…

Tel un zombie, il range son téléphone, et s’écroule sur son siège. Le scénario du film traîne sur le siège d’à côté. Il le prend et s’apprête à l’ouvrir quand son téléphone sonne à nouveau.

Arthur – Fred…? Je suis vraiment dans la merde… Écoute, c’est un peu compliqué à résumer… Dis-moi, tu te souviens être allé avec moi à Cannes dans une boîte très sélecte, après notre séminaire de remotivation commerciale ? Mmmm… Et j’étais vraiment très bourré…? Mmmm… Et tu ne te souviens pas m’avoir vu avec une certaine Marilyn…? Mmmm…

Machinalement, il reprend le scénario et regarde le titre.

Arthur (lisant) – Eurostar, un film d’Arthur Monerot… avec Marilyn Mileur… Non, non, je lisais le titre du scénario… Arthur Monerot, oui, c’est le nom du réalisateur. Et Marilyn Mileur… Ça te dit quelque chose…? Non, moi, ça ne me dit rien… Arthur Miller et Marilyn Monroe…? Oui, ça, ça me dit vaguement quelque chose… Alors tu crois que…? Non, non, ce n’est pas la peine, merci Fred…

Il pose son téléphone, et se plonge et ouvre le scénario à la première page.

Arthur (lisant la première réplique) – Marilyn : Pardon, mais je crois que votre valise est assise à ma place…

Arthur, totalement anéanti, lâche le scénario.

Arthur – Ah, oui… Je crois qu’elle fera une grande carrière…

Noir.

 

 

 

Épilogue

Le même décor. Un homme est assis à l’une des places. Son visage est caché aux spectateurs par L’Équipe, qu’il est en train de lire. La même présumée valise d’Arthur Monerot est posée sur le siège en face de lui.

Voix off – Mesdames et Messieurs les voyageurs, l’Eurostar numéro 3233 à destination de Paris Gare du Nord va partir. Attention à la fermeture automatique des portes.

Marilyn arrive, exactement de la même façon qu’elle était arrivée au début de la pièce, en tirant sa petite valise à roulettes. Elle fait un premier passage, jette un regard intrigué vers l’homme, continue, puis revient sur ses pas quelques instants plus tard.

Marilyn – Excusez-moi de vous importuner, mais je vous ai reconnu tout de suite…

L’homme s’apprête à baisser son journal pour lui répondre.

Noir.

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger :

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-01-7

Ouvrage téléchargeable gratuitement

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