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Les Touristes

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 2 femmes

Deux touristes débarquent à la villa qu’ils ont louée pour les vacances dans un pays du Maghreb en promo après sa récente révolution. Mais la maison est déjà occupée par un autre couple…

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TEXTE INTÉGRAL

Les Touristes

Personnages : MauriceDelphinePatrickBrigitte 

Acte 1

La terrasse d’une villa quelque part en Afrique du Nord. Une table de jardin. Quelques chaises. Deux transats. Maurice et Delphine, un couple de bobos parisiens, arrivent, fourbus. Maurice tire derrière lui une valise à roulettes Vuitton.

Delphine – Ce n’est pas trop tôt… Vingt minutes de l’aéroport, tu parles !

Maurice – En hélicoptère, peut-être…

Delphine – Pas avec une de ces bétaillères qu’on appelle ici un autobus, en tout cas… Je t’avais dit qu’on aurait dû prendre un taxi !

Maurice – Reconnais que c’était quand même assez typique…

Delphine – Quoi ? De voyager au milieu de tous ces animaux ? J’ai l’impression de sentir la chèvre, non ?

Maurice – Je ne sens rien…

Delphine – Ils auraient au moins pu nous prévenir que c’était un omnibus… Deux heures pour venir jusqu’ici…

Maurice pose la valise et admire le paysage.

Maurice – On est arrivé, c’est le principal ! Et la vue est magnifique. Regarde !

Delphine regarde à son tour et esquisse un sourire, avant de se rembrunir.

Delphine – Où est la mer ? Sur le site, c’était marqué terrasse avec vue sur la mer !

Maurice cherche désespérément, et trouve enfin.

Maurice – Ah, si, là-bas…

Delphine – Je ne vois rien… Où ça ?

Maurice – Mais si ! Tout à fait à gauche. Entre les deux chameaux…

Delphine – Ah, oui… En se penchant un peu, avec de bonnes jumelles…

Maurice (avec un geste tendre) – Allez… L’important, c’est qu’on soit ici… Ensemble… Pour notre deuxième lune de miel…

Delphine (se radoucissant un peu) – Tu as raison… Dix ans de mariage, tu te rends compte ? Si c’était à refaire, tu le referais ?

Maurice – Les yeux fermés !

Delphine – Et les yeux ouverts ?

Maurice – Tu vas voir, je suis sûr qu’on sera très bien ici… En tout cas, ce sera toujours plus confortable que le terminal low cost de l’Aéroport de Beauvais…

Delphine – Onze heures de retard… à se nourrir de sandwichs avariés. C’est vraiment du racket. Ils te refilent une intoxication alimentaire avant d’embarquer, et dans l’avion, même pour vomir, les sacs en papier sont en supplément.

Maurice – Vois le bon côté des choses : au moins, on est déjà vaccinés contre la turista…

Delphine – Et dire qu’on a dû entasser toutes nos affaires dans une seule valise pour éviter de payer un bagage supplémentaire…

Maurice – Comme ça on voyage plus léger ! Je suis sûr qu’autrement, on aurait emmené des tas de trucs inutiles.

Delphine – Inutiles ? Sache qu’une femme n’emmène jamais rien d’inutile dans ses bagages. Tu confonds l’inutile avec le superflu, qui est absolument indispensable au bonheur de toute femme. Surtout pendant les vacances.

Maurice – Et puis Les Seychelles, avec Air France et en hôtel club, franchement… C’est un peu cliché, non… ?

Delphine – C’est là où on a passé notre première lune de miel !

Maurice – Justement ! À l’époque, Les Seychelles, c’était encore l’aventure. Maintenant, c’est tellement surfait…

Delphine – Pour notre anniversaire de mariage, ça ne m’aurait pas dérangée de faire dans le conventionnel.

Maurice – Et puis là, au moins, on soutient les mouvements de libération dans le Maghreb… Tu as vu tous ces panneaux électoraux fleurir un peu partout ? Ce vent de démocratie qui souffle sur le pays ?

Delphine – Oui, enfin… Passer ses vacances dans une villa avec piscine pour relancer le tourisme après la révolution… J’espère que tu ne te prends pas pour Che Guevara, quand même…

Maurice – N’empêche que si tout le monde optait pour des vacances solidaires…

Delphine – Ce n’est pas une démocratie, Les Seychelles ?

Maurice – Je ne sais même pas si c’est un pays…

Delphine – À qui ça appartiendrait, alors ?

Maurice – À un tour operator ?

Ils jettent un coup d’œil autour d’eux.

Delphine – Bon… Qu’est-ce qu’on fait ? On attend que quelqu’un arrive ?

Maurice – C’est ouvert, regarde.

Delphine – Je pensais que le propriétaire serait là sur la terrasse pour nous accueillir, en costume folklorique, assis sur un tapis d’orient, avec du thé à la menthe… Où est passé le légendaire sens de l’hospitalité dans les pays arabes ? Je te dis, la révolution, ça n’a pas que du bon. Les vieilles coutumes se perdent…

Maurice – Ça prouve au moins qu’il n’y a pas de problème de sécurité. À Paris, si on laissait notre porte ouverte comme ça… On ne retrouverait même pas la porte…

Delphine – Bon, ben on va aller voir à quoi ça ressemble à l’intérieur alors… Je ne rêve que d’une chose, c’est de prendre une douche et de changer de vêtements…

Maurice – Moi aussi.

Ils entrent dans la maison en tirant leur valise… Aussitôt après, un autre couple arrive sur la terrasse, plutôt beauf, celui-là. Patrick est vêtu d’un short et un teeshirt publicitaire. Brigitte, sexy tendance vulgaire, est habillée d’un paréo assez voyant. Ils reviennent de la piscine. Patrick porte un parasol replié ainsi qu’une radio et Brigitte une glacière.

Patrick – Heureusement qu’on avait emmené le parasol et la glacière, parce que ça tape au bord de la piscine… Je me rincerais bien la glotte, moi. Tu n’as pas soif, bébé ?

Brigitte – Je boirais la mer et ses poissons…

Ils s’installent dans les transats. Brigitte allonge la main vers la glacière qu’elle a posée à côté d’elle.

Brigitte – Qu’est-ce que tu veux, Patou ?

Patrick – Une petite mousse, tiens, ça me fera du bien…

Elle lui passe une cannette, et se sert un Coca Light.

Brigitte – C’est la dernière, il faudra en racheter.

Patrick – Déjà…

Brigitte – Tu en as bu combien, depuis ce matin ?

Patrick – Quand on aime, on ne compte pas… Tu crois qu’on trouve de la bière, ici ?

Brigitte – De la bière sans alcool, peut-être.

Patrick – Non ?

Brigitte – C’est des musulmans.

Patrick – Je me demande si on n’aurait pas mieux fait de repartir sur la Costa Brava…

Brigitte – Oh, la Costa Brava… C’est devenu très snob, non ?

Patrick – Tu trouves ?

Brigitte – Et puis c’est vrai que cette année, avec ce qui est arrivé, on n’aurait pas eu le cœur à retourner là-bas, non ?

Patrick – Ni les moyens… C’est plus cher qu’en France maintenant !

Brigitte – Surtout depuis le passage à l’euro.

Patrick – Sans parler de la sécurité… L’année dernière, on nous a forcé la portière de la voiture… Avec Franco, il n’y avait pas tous ces problèmes là.

Brigitte – Non, c’est vrai que jusque là, je n’étais pas très fan du Maghreb. Mais faut reconnaître qu’à ce prix là…

Patrick – Et puis ici, ce n’est pas vraiment des Arabes, non ?

Brigitte – Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?

Patrick – Je ne sais pas… Des Bédouins…

Brigitte – Des Bédouins ? (Un temps) Et les Bédouins, ce n’est pas des Arabes ?

Patrick – Je ne crois pas…

Ils boivent une gorgée de leurs cannettes respectives en réfléchissant à cette grave question.

Brigitte – Les Bédouins, ce n’est pas ceux qui vivent dans le désert ?

Patrick – Pourquoi ?

Brigitte – Ben ici, on n’est pas dans le désert ! On est au bord de la mer.

Patrick – Sur des chameaux, tu veux dire ? Ça c’est les Touaregs, non ?

Brigitte – Et les Touaregs non plus, ce n’est pas des Arabes ?

Patrick – Va savoir.

Brigitte – Mais ils sont musulmans ?

Patrick – Qui ?

Brigitte – Les Bédouins !

Patrick – Ah ben, oui, quand même. Enfin je crois… On est dans le désert, mais au bord de la mer. Regarde, il y a un chameau là-bas ! Le vaisseau du désert, comme disent les gens d’ici.

Brigitte (bâillant) – Ah, bon ? Je ne suis pas encore remise du voyage, moi.

Patrick – Ça ne fait qu’une heure qu’on est arrivés.

Brigitte – Ça doit être le décalage horaire.

Patrick – Il n’y a qu’une heure de décalage ! Et encore, seulement l’été…

Brigitte – Ouais ben quand on n’est pas habitué…

Patrick – C’est vrai qu’il est déjà midi, et je n’ai même pas encore la dalle…

Brigitte – Tu as raison. Avec la Costa Brava, on n’avait pas ce problème de jet lag.

Patrick – Bon, ben en attendant que l’appétit vienne en mangeant, je ferais bien un petit somme, moi. Qu’est-ce que tu en penses ?

Brigitte – On va se gêner ! On est en vacances, non !

Ils commencent à s’assoupir… Maurice et Delphine reviennent sur la terrasse, et ne voient pas tout de suite Patrick et Brigitte, endormis dans les transats.

Maurice – Alors ? Pas mal, non ?

Delphine – Un peu rustique, mais ça ira.

Maurice – Si tu songes que ces gens se relèvent à peine d’une dictature d’un demi-siècle…

Delphine – Pourquoi un demi-siècle ? C’était une démocratie, il y a cinquante ans, ici ?

Maurice – Une royauté, je crois… Non ?

Delphine – Et c’est qui, exactement, ce candidat, pour ces premières élections démocratiques ?

Maurice – Lequel ?

Delphine – Il y en a plusieurs ?

Maurice – Ah ben oui, quand même…

Delphine – Celui dont on voit la tête sur toutes les affiches !

Maurice – Ah, le favori… C’est l’ancien ministre de la justice…

Delphine – Le ministre de la justice du dictateur qu’ils viennent de renverser ?

Maurice – C’est ce que j’ai lu dans la presse…

Delphine – Et ça ne t’a pas étonné… ?

Maurice – Quoi ?

Delphine – Que les dictateurs aient aussi un ministère de la justice ?

Maurice – En fait, ces pauvres gens n’ont jamais connu la démocratie. Évidemment, il va leur falloir un peu de temps pour l’apprécier à sa juste valeur.

Delphine – Eh oui… La démocratie à la française, c’est comme le vin d’appellation ou le parfum de luxe, ça demande quand même une certaine culture…

Maurice – Il faut que le palais soit éduqué.

Delphine – Et l’odorat. Tu es sûr que je ne sens pas un peu la chèvre ?

Maurice – Pas plus que ça…

Delphine – Il fait une chaleur… Tu as raison, finalement, soutenir la révolution sans la clim, ça commence vraiment à devenir héroïque.

Maurice – En tout cas, tu as vu ? Ils ont même mis des boissons au frais dans le frigo ! Toi qui doutais de leur sens de l’hospitalité…

Patrick émet alors un ronflement. Maurice et Delphine aperçoivent enfin l’autre couple, toujours assoupi.

Delphine – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Maurice – Ça doit être les propriétaires…

Delphine – Ils n’ont pas vraiment le type arabe.

Maurice – C’est peut-être des Kabyles…

Delphine – Ils ont surtout l’air un peu débiles.

Delphine – Vous parlez français ?

Patrick et Brigitte, que la conversation des deux autres vient de sortir de leur torpeur, reprennent leurs esprits. Maurice et Delphine les regardent avec effarement.

Patrick – Ah, on piquait un petit roupillon… C’est vous, les tauliers ?

Delphine – Les tauliers…

Maurice – Ça veut dire les patrons.

Delphine – Oui, merci, j’ai déjà vu un film de Michel Audiard. Mais je ne pensais pas que les gens du peuple parlaient encore comme ça aujourd’hui. (À Patrick) Qu’est-ce que vous faites là, mon brave, si vous n’êtes pas le propriétaire ? Vous êtes venu tondre la pelouse ?

Brigitte – Ben on habite ici !

Brigitte – Enfin pour les vacances…

Maurice – Comment ça ? Mais c’est nous qui avons loué cette villa !

Patrick – Ah, nous aussi, je vous assure.

Maurice – J’ai compris… Ces messieurs dames sont les précédents locataires… Vous êtes sur le départ, c’est ça ?

Brigitte – Mais pas du tout ! On est arrivés il y a une heure !

Patrick – On est là pour une semaine. Et vous ?

Maurice – Nous aussi…

Delphine – C’est un cauchemar, Maurice, fait quelque chose…

Maurice – Ça doit être un malentendu. Le propriétaire va arriver, et il va arranger ça. Vous l’avez vu, le propriétaire ?

Patrick – Ben non, et vous ?

Maurice – Pas encore.

Brigitte – On est arrivé il y a une heure en taxi.

Delphine – Tu vois ! Si on avait pris un taxi, on serait arrivés les premiers…

Patrick – Comme c’était ouvert, on est entrés.

Brigitte – On n’a même pas encore ouvert les valises.

Delphine – Et bien comme ça, vous serez plus vite repartis !

Patrick – On a juste eu le temps de piquer une tête à poil dans la piscine.

Brigitte – On ne pensait pas avoir de la compagnie…

Delphine (parlant de Patrick) – Sa tête me dit quelque chose…

Maurice (embarrassé) – Moi aussi… On a dû les apercevoir dans l’avion.

Delphine – C’est peut-être des squatteurs…

Maurice – Bon, je vais appeler le propriétaire.

Maurice dégaine son Smartphone sous le regard attentif des trois autres.

Maurice – Il n’y a pas de réseau…

Patrick – Ça doit être ça qu’on appelle le téléphone arabe.

Brigitte – Bon ben il finira bien par rappliquer.

Patrick – Il n’y a pas mort d’homme, c’est clair.

Brigitte – La maison est grande ! (À Patrick) Tu vois, toi qui avais peur de t’ennuyer…

Patrick – D’habitude, on part toujours avec des amis, mais là, ils n’étaient pas disponibles…

Brigitte – Ils sont morts tous les deux dans un accident de voiture il y a deux mois…

Patrick – Ça nous en a foutu un coup, évidemment.

Brigitte – Depuis le temps qu’on passait nos vacances ensemble.

Patrick – Ils avaient un petit appartement sur la Costa Brava.

Brigitte – Ils nous invitaient tous les ans au mois d’août.

Patrick – Il a fallu qu’on trouve autre chose d’urgence.

Brigitte – Au mois d’août, vous pensez bien…

Patrick – Alors on s’est rabattus sur le Maghreb.

Brigitte – Comme c’était en promo…

Patrick – Finalement, c’est un peu la même chose que la Costa Brava, non ?

Brigitte – Au lieu de manger de la paella, on mangera du couscous, et puis voilà.

Patrick – Ah ben nous, la compagnie, ça ne nous dérange pas. Hein Brigitte ?

Delphine (en aparté à Maurice) – Tu ne nous aurais pas arrangé un plan à quatre avec des prolos, pour notre anniversaire de mariage, histoire de ranimer la flamme ? Parce que tu sais que je n’aime pas beaucoup les surprises…

Patrick – Et ben on va prendre l’apéro en attendant, pas vrai ? Bébé, tu vas nous chercher les olives ?

Brigitte entre dans la villa.

Patrick – Il ne me reste plus de bière. Un petit pastaga, ça vous dit ?

Delphine – Un quoi ?

Maurice – Un pastis…

Patrick – Avec cette cagna, un petit pastaga bien frais… J’ai du sirop de menthe. Un perroquet, pour la petite dame ?

Delphine (en aparté à Maurice) – C’est un cauchemar… Je ne comprends même pas ce qu’il me dit finalement…

Patrick fait le service. Brigitte revient avec les olives. Patrick lève son verre.

Patrick – Santé !

Brigitte – Allez-y prenez des olives…

Patrick – Vous connaissez déjà le pays ?

Delphine – Comment est-ce qu’ils ont bien pu louer deux fois la même villa ?

Maurice – Alors ça…

Delphine – Vous avez le contrat de location ?

Patrick – Ah, oui, tenez… (Il tend à Delphine le contrat de location) Monsieur et Madame Martin… C’est marqué là…

Delphine – Monsieur et Madame Martin !

Patrick – Mais vous pouvez m’appeler Patrick…

Brigitte – Et moi, c’est Brigitte.

Maurice – Nous avons le même patronyme…

Patrick – Le quoi… ?

Delphine – Nous nous appelons aussi Martin ! Ça doit venir de cette homonymie…

Brigitte – Ah, oui ?

Patrick – C’est marrant, ça…

Brigitte – Remarquez, vous savez ce qu’on dit ? Il n’y a pas qu’un âne qui s’appelle Martin !

Patrick – C’est ce que me répétait toujours mon prof au collège… On n’était deux à s’appeler comme ça dans la classe. Mais alors l’autre, c’était un sacré fayot, hein ! Une tronche genre premier de la classe, voyez ? Toujours les meilleures notes. Ce n’était pas vous, au moins ? Vous lui ressemblez un peu.

Maurice – Ah, je ne crois pas non…

Patrick – Hein, bébé, qu’il ressemble un peu à Momo ? Tu l’as connu, toi, Momo !

Brigitte – Non…

Patrick – Mais si ! On était à l’école ensemble ! Au collège Gagarine. Gagarine ! Le prof me disait toujours : quand on mettra les cons en orbite, tu n’as pas fini de tourner !

Delphine – Ça c’est du Michel Audiard.

Brigitte – Vous avez raison, Delphine. Ça doit être à cause de cette homophobie…

Delphine – Pardon ?

Brigitte (à Maurice) – Ils ont du croire que mon mari et vous, c’était un seul et même couple…

Patrick – Eh, oui… On porte le même nom… Allez savoir, on est peut-être cousins.

Brigitte – Remarquez, la maison est grande. Et si on est presque en famille. Pourquoi on ne passerait pas les vacances ensemble ?

Delphine – Ensemble ?

Patrick – On partage le loyer !

Brigitte – Et pour la bouffe, on fait une cagnotte.

Patrick – Comme avec nos amis.

Maurice – Vos amis ?

Brigitte – Ceux qui sont morts décédés !

Patrick – Qu’est-ce que vous en dites ?

Brigitte – C’est déjà tellement bon marché… Alors divisé par deux…

Patrick – À ce prix-là, ça coûte moins cher de venir ici que de rester chez soi regarder la télé, c’est clair.

Brigitte – Si encore il y avait des trucs bien à la télé !

Delphine (à Maurice) – Eh ben voilà… Toi qui voulais faire des économies… Ben dis quelque chose…

Maurice – Dans l’immédiat, de toute façon, il n’y a pas tellement d’autre solution…

Delphine – Merci, c’est tout à fait ce que j’attendais que tu dises… Mais je ne sais pas, moi, il y a bien des hôtels, dans le coin ?

Patrick – Ouh la… Il n’y a pas grand chose, hein… D’après ce qu’on a vu depuis le taxi en venant jusqu’ici. C’est la brousse. Ou plutôt le désert.

Brigitte – À part quelques tentes de Bédouins…

Patrick – Et la petite dame, elle s’appelle comment ?

Maurice – Martin, je vous l’ai dit ! C’est ma femme. On s’appelle tous les deux Martin.

Delphine (en aparté à Maurice) – Ils sont demeurés, ce n’est pas possible…

Patrick – Non, je veux dire votre petit nom ! Pas votre… patronyme.

Delphine – Delphine. Je m’appelle Delphine.

Patrick – C’est clair… Et lui alors, c’est Maurice. Tiens, c’est marrant ça. Momo ! Comme mon pote au collège ! Mais alors lui, ce n’était pas Maurice, hein ?

Brigitte – Je vous ressers un apéro ?

Maurice – Merci, ça ira…

Patrick – Et tu es dans quoi, Momo ?

Maurice – Euh, je suis journaliste…

Patrick – Le Parisien ? France Soir ?

Maurice – Golf Magazine International.

Patrick – Ah, d’accord… Grand reporter, alors… (À Delphine) Et Madame ?

Delphine – Je suis peintre.

Brigitte – Peintre ? Ah, ce n’est pas commun comme métier pour une femme.

Patrick (à Brigitte) – Toi qui voulais refaire ta cuisine, il faudra que tu lui demandes un devis !

Delphine – Euh… Non, je… Je ne peins pas des cuisines…

Brigitte – Ah, bon ? Et qu’est-ce que vous peignez, alors ?

Delphine – Des vaches, principalement.

Brigitte – Des vaches ?

Delphine – Des veaux aussi, parfois.

Maurice – Ma femme est artiste peintre.

Delphine – Peintre animalier.

Patrick – Ah, d’accord… Et vous vous êtes spécialisée dans les bovins ?

Brigitte – Ah ben ce n’est pas de chance, parce que par ici… À part les chameaux.

Delphine – On est en vacances…

Brigitte – Ah, c’est marrant, ça. Je n’avais encore jamais rencontré un artiste peintre. Et vous pourriez faire mon portrait ?

Patrick – Madame te dit qu’elle ne peint que des vaches…

Delphine – Et vous, Patrick ?

Patrick – Je suis dans le surgelé.

Delphine – Ah, d’accord… D’où le teeshirt…

Maurice – Et vous, Brigitte, qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

Brigitte – Moi ? Pour l’instant, je travaille dans un salon de massage.

Maurice (émoustillé) – Un salon de massage… ?

Patrick – Chérie… Je t’ai déjà dit que le terme exact était kinésithérapeute…

Brigitte – Salon de massage, c’est plus simple non ?

Patrick – Ma femme est secrétaire médicale…

Brigitte – Je suis sûre qu’on va se découvrir des tas de choses en commun.

Delphine – À part notre nom, vous voulez dire ?

Patrick – Bon, Bébé, tu vas préparer la soupe ? Je commence à avoir les crocs, moi…

Brigitte – Vous allez manger avec nous ?

Patrick – Je ne sais pas si…

Delphine – Tout ça va être très vite réglé… On ne va pas commencer à prendre des habitudes…

Brigitte – Je prends le premier tour de vaisselle…

Delphine – Vraiment, c’est très gentil, mais on va trouver un petit restaurant dans le coin…

Maurice – C’est notre anniversaire de mariage aujourd’hui…

Patrick – Ah ben dans ce cas… On ne va pas tenir la chandelle, hein, Brigitte ?

Ils sortent.

Delphine – Tu avais vraiment besoin de leur dire que c’était notre anniversaire de mariage ?

Maurice – C’est tout ce qui m’est venu à l’esprit pour décliner leur invitation…

Delphine – Je te jure… On aurait mieux fait d’aller aux Seychelles… Préparer la prochaine révolution…

Maurice essaie à nouveau de téléphoner.

Maurice – Toujours pas de réseau…

Delphine – Dis-moi que c’est un cauchemar et que je vais me réveiller…

Maurice – Autant prendre ça du bon côté…

Delphine – Quel bon côté ?

Maurice – Autrement, on n’aurait jamais passé la soirée avec des gens de Clichy-sous-Bois…

Delphine – On était venu pour faire connaissance avec les autochtones d’ici, pas ceux du 9-3… Comment tu sais qu’ils sont de Clichy-sous-Bois ?

Maurice – Je ne sais pas, j’ai dit ça comme ça.

Delphine – Bon, qu’est-ce qu’on fait ?

Maurice – À part attendre…

Delphine – Ah, non, pas question que je passe une nuit dans cette baraque avec ces deux abrutis ! Tu sais ce que c’est ton problème, Maurice ? Tu es un mou !

Maurice – Tu as une solution ?

Delphine – Je ne sais pas moi ! Regarde dans la valise si on a le numéro de l’agence à Paris !

Il ramène la valise et essaie de l’ouvrir avec une clef.

Maurice – Je n’arrive pas à l’ouvrir.

Delphine – Fais voir…

Elle essaie à son tour sans résultat.

Maurice – On dirait que ce n’est pas la bonne clef.

Delphine (horrifiée) – C’est la bonne clef… mais ce n’est pas la bonne valise !

Maurice – Quoi ? Mais c’est notre valise Vuitton !

Delphine – Celle-là est une vraie.

Maurice – La nôtre n’était pas une vraie ?

Delphine – On a dû se tromper en prenant notre valise sur le tapis roulant à l’aéroport…

Maurice – Se tromper ? Comment on a pu se tromper ?

Delphine – C’est toi qui as pris la valise ! C’était trop lourd pour moi ! Tu n’as pas vu que celle-là était une vraie ?

Maurice – Je ne savais pas que la nôtre était une fausse !

Delphine – Et puis j’avais mis un ruban rouge autour de la poignée pour qu’on la reconnaisse…

Maurice – Tout le monde met un ruban rouge autour de la poignée pour reconnaître sa valise !

Delphine – On n’a plus rien !

Maurice – Plus rien ?

Delphine – Plus que les vêtements sales qu’on a sur le dos…

Maurice – Il nous reste nos passeports, heureusement… Nos cartes bleues Visa… Nos travellers chèques… (Elle lui lance un regard qui en dit long) Non ?

Delphine – Après avoir passé la douane, j’ai glissé la pochette qui contenait tous nos papiers dans un compartiment extérieur de la valise…

Maurice – Tu plaisantes !

Delphine – Tu m’avais dit qu’il n’y avait aucun problème de sécurité dans ce pays… Les bons côtés de cinquante ans de dictature… Qu’on pouvait même y laisser les portes ouvertes…

Maurice – Et alors ?

Delphine – Ben nos papiers ne sont pas dans la poche extérieure de cette valise là !

Maurice – Dans ce cas, ça veut dire que j’aurais pris la bonne valise sur le tapis volant…

Delphine – Le tapis volant… ?

Maurice – Et que l’échange a eu lieu après, dans le hall de l’aéroport. Quand je t’ai laissée toute seule avec les bagages pendant que je m’occupais de trouver un taxi…

Delphine – Ça va être de ma faute, maintenant !

Maurice – Dis-moi la vérité, Delphine. Est-ce que tu as laissé cette valise sans surveillance ne serait-ce qu’un instant.

Delphine – Non, je t’assure ! Enfin… Je suis juste allée faire un tour aux toilettes… Une urgence… Évidemment, je n’ai pas pu entrer dans la cabine avec la valise…

Maurice – Ah, d’accord…

Patrick et Brigitte reviennent pour mettre la table, avec deux boîtes de conserve sur deux assiettes.

Patrick – Ben vous en faites une tête ?

Maurice – Ce n’est pas notre valise.

Delphine – On nous a volé la nôtre.

Brigitte – C’est curieux, on nous avait dit qu’il n’y avait aucun problème de sécurité, ici.

Delphine – Avec tous nos travellers chèques dedans…

Brigitte – Des travellers chèques…

Patrick – Ça existe encore ?

Delphine – On n’a plus un centime…

Maurice – On n’a même plus de quoi manger…

Brigitte – Eh bien maintenant, vous n’avez plus le choix !

Delphine – Plus le choix ?

Patrick – Pour notre invitation à casser la graine ! La graine de couscous ! Allez, bébé, tu mets deux couverts de plus ?

Delphine – Qu’est-ce que c’est ?

Patrick – Du couscous.

Maurice – En boîte ?

Brigitte revient avec deux assiettes et deux boîtes de plus.

Brigitte – On nous a dit que dans ce pays, il valait mieux se méfier des produits frais…

Patrick – À cause de la turista, vous comprenez…

Brigitte – Notre toubib nous a prévenus avant de partir… Que des conserves…

Maurice – Du couscous en boîte… Ah, oui, quand même…

Patrick – En boîte, oui, mais c’est de la fabrication locale…

Delphine – On trouve du couscous en boîte, dans ce pays ? C’est vraiment la révolution…

Brigitte – Ah, dans ce pays, je ne sais pas… On a trouvé ça à Auchan, là-bas chez nous, à Clichy-sous-Bois…

Delphine – Tu avais raison, dis donc, ils sont de Clichy-sous-Bois.

Patrick – Et attention… c’est du couscous équitable !

Maurice et Delphine en restent bouche bée.

Brigitte – Fabriqué par des femmes dans une conserverie respectant les droits de l’homme.

Delphine – Votre façon à vous de soutenir le printemps arabe…

Patrick (à Maurice) – C’est marrant, quand même, ta tronche de cake me dit vraiment quelque chose…

Delphine – En attendant, nous n’avons plus rien à nous mettre.

Patrick – Même pas un maillot de bain pour aller à la piscine.

Brigitte – Je vous en prêterai un, si vous voulez ! Enfin, je ne suis pas sûre d’en avoir un deuxième en fait… On a préféré ne pas trop se charger… Comme on a déjà emmené toutes nos provisions pour la semaine…

Delphine – Génial… Un maillot de bain pour deux… On se baignera à tour de rôle… (À Maurice) Ou alors tous à poil dans la piscine avec nos nouveaux amis… Hein, Maurice ?

Brigitte – Vous voulez que je vous prête une robe ?

Delphine – Je ne suis pas sûre qu’on fasse exactement la même taille… Mais on va essayer d’ouvrir cette valise. On trouvera peut-être de quoi se changer dedans…

Brigitte – Bon ben on vous attend pour manger le couscous alors…

Noir.

Maurice et Delphine reviennent, habillés à l’oriental (djellaba et babouches pour lui, et tenue de danseuse du ventre pour elle). Patrick et Brigitte sont évidemment surpris.

Brigitte – On n’a pas dit que c’était une soirée costumée !

Patrick – Au Club Med, c’est les animateurs qui fournissent les panoplies. Là, on n’a rien prévu…

Delphine – On n’a pas réussi à ouvrir la valise, mais on a trouvé ça dans un placard…

Patrick – Et vous dites que vous n’avez plus de passeport ? Déguisés comme ça, ils ne vous laisseront jamais rentrer à Paris. Ou alors en boat people !

Brigitte – Ah, non, mais ça vous va super bien !

Patrick – Et si tu nous faisais un petit numéro de danse du ventre à la fin du repas, Delphine, hein ?

Delphine (pincée) – Alors on se tutoie, maintenant… ?

Brigitte – Je vous sers ?

Brigitte fait le service en plaçant une boîte de couscous dans chaque assiette.

Delphine – Au moins, les parts aussi sont équitables…

Maurice – Ça n’a pas l’air si mauvais que ça.

Brigitte – L’appétit est le meilleur des condiments. C’est ce que disait toujours ma mère.

Ils mangent.

Patrick – Un petit coup de rouquin ?

Air ahuri de Delphine.

Maurice – Monsieur te propose du vin.

Delphine – Tu aurais dû faire interprète dans le 9-3 au lieu de grand reporter à Golf Magazine…

Patrick – Alors dis-moi, Momo, tu dois en voir du pays, avec ton job ?

Maurice – Oh, vous savez, il n’y a rien qui ressemble plus à un terrain de golf qu’un autre terrain de golf. Il n’y a que le nombre de trous qui varie parfois…

Brigitte – C’est marrant ça… Et qu’est-ce qui vous a donné l’idée de devenir journaliste à Golf Magazine ?

Patrick – Vous êtes passionné de golf ?

Maurice – Le père de ma femme est le patron du journal.

Patrick – Ah, d’accord…

Delphine – Vous vous intéressez au golf ?

Brigitte – Patrick, ce serait plutôt le foot ! Hein, Patou ?

Delphine – J’imagine que vous ne vous n’êtes pas très passionnés non plus par la peinture animalière… (En aparté à Maurice) Ça ne va pas être évident de tenir jusqu’aux loukoums…

Patrick remplit les verres.

Brigitte – C’est incroyable, cette histoire de valise…

Patrick – Remarquez, moi, si on m’avait échangé la mienne contre une autre, je ne suis pas sûr que j’aurais perdu au change.

Brigitte – Et qu’est-ce qu’il y a dans celle que vous avez récupérée ?

Maurice – Je vous dis, on n’a pas réussi à l’ouvrir.

Patrick – On verra ça tout à l’heure…

Brigitte (enjoué ) – Aucune serrure ne résiste à Patrick. Hein, Patou ?

Patrick – Ça la fait rire parce qu’on s’est connu dans un club de rencontre…

Brigitte – Chaque fille avait un cadenas, enfin vous voyez ce que je veux dire…

Patrick – Et chaque mec avait une clef. Le but du jeu, c’était de trouver la bonne serrure.

Brigitte – Patrick n’avait pas la bonne clef, mais il a quand même réussi à ouvrir ma serrure. Il est très bricoleur, vous savez.

Maurice est un peu embarrassé. Delphine préfère poursuivre le cours de ses pensées.

Delphine – En même temps, je ne suis pas sûre que ce soit très correct de fouiller dans la valise de quelqu’un qu’on ne connaît pas…

Brigitte – Bon ben on va pouvoir passer au dessert.

Brigitte se lève.

Brigitte – Non, non, restez assis… Tu peux m’aider à débarrasser, chéri ?

Patrick et Brigitte sortent.

Delphine – Et si c’était eux ?

Maurice – Quoi ?

Delphine – La valise ! C’est peut-être eux qui nous ont piqué notre valise !

Maurice – Mais il n’y a rien de précieux, dans notre valise Vuitton. Et en plus c’est une fausse ! Pourquoi il nous l’aurait échangée contre une vraie ?

Delphine – Je ne sais pas moi… Pour nous faire une blague !

Maurice – Tu les crois vraiment capable d’une blague aussi sophistiquée ?

Delphine – Je vais aller voir discrètement si notre valise n’est pas dans leur chambre.

Maurice – Je ne sais pas si c’est une bonne idée… ?

Patrick et Brigitte reviennent, et croisent Delphine qui sort.

Brigitte – Où est-ce que vous allez ? On va manger les loukoums !

Delphine – Je vais juste… me rafraîchir un peu.

Patrick (hilare) – Alors, Momo, salam alikoum, mon frère ! On dit que les Arabes ont du mal à s’intégrer chez nous, mais alors vous, pour l’intégration, champion ! Vous n’avez plus qu’à apprendre la langue du pays…

Maurice tente de faire bonne figure.

Brigitte – Arrête de le taquiner.

Patrick – Il faut bien se marrer un peu, non ? On est en vacances ! C’est marrant quand même… C’est le portrait craché de Momo.

Brigitte – Quel Momo ?

Patrick – Mon pote au Collège Gagarine ! Mohamed !

Brigitte – Mohamed Martin ?

Patrick – Sa mère était arabe, et son père français. Son daron lui a refilé son nom, mais c’est sa reum qui a choisi le prénom.

Brigitte – Eh oui, la mixité, ce n’est toujours facile à gérer.

Patrick – Mohamed Martin ! On l’avait surnommé Ali Baba, parce que sa mère l’envoyait au collège en djellaba. Tout le monde le charriait avec ça… Quand il se foutait en boule, il se mettait à bégayer. Tu es sûr que tu n’as jamais habité Clichy-sous-Bois ?

Maurice (bégayant) – Non, non… Je… Je ne crois pas… pas..

Patrick – Momo ?

Maurice – C’est à dire que… Ma femme n’est pas au courant… On s’est rencontré à Sciences Po… Au lycée, j’ai décroché une bourse…

Patrick – Et tu t’appelles Maurice, maintenant ?

Maurice – J’ai demandé à changer de prénom… Mais je préférerais que tout ça reste entre nous, d’accord.

Patrick – Ok…

Delphine revient.

Delphine – Et voilà…

Brigitte – Tu m’aides à débarrasser, chéri ? Je vais préparer un peu de thé à la menthe…

Maurice – Alors ?

Delphine – Nos affaires ne sont pas dans leur chambre… Ils ont deux valises. L’une contient leurs fringues, et l’autre est pleine de boîtes de couscous…

Maurice – Ce n’était pas mauvais d’ailleurs… pour du couscous en boîte.

Delphine – C’est louche, non ?

Maurice – Quoi ?

Delphine – Une valise pleine de boîtes de couscous… C’est peut-être des trafiquants ?

Maurice – Des trafiquants de couscous en boîte ?

Delphine – Et si ces boîtes contenaient autre chose…

Maurice – Comme quoi ?

Delphine – Je ne sais pas, moi… De la drogue…

Maurice – Qui pourrait être assez con pour introduire dans un pays du Maghreb de la drogue planquée dans des boîtes de couscous équitable… ?

Leurs regards se tournent en même temps vers Patrick et Brigitte qui viennent de revenir.

Patrick – Ça y est, la vaisselle est faite !

Delphine – Eh, oui… L’avantage avec les conserves, c’est que la vaisselle est vite faite.

Brigitte – La prochaine fois, c’est votre tour !

Patrick – Mais ça ne règle pas votre problème de valoche, tout ça.

Maurice – Pour l’instant, je ne vois pas ce qu’on peut faire…

Delphine – Quand elle va découvrir son erreur, la personne qui a pris notre valise va sûrement nous contacter…

Patrick – Il y avait votre adresse, sur la valise ?

Maurice – Notre adresse en France, oui.

Brigitte – Ça ne va pas vous avancer beaucoup si le type renvoie votre valise en France…

Patrick – Et sur la valise que vous avez, il y a une adresse ? Un numéro de téléphone ?

Maurice ramène la valise.

Maurice – Non…

Delphine – Peut-être à l’intérieur ?

Maurice – On n’a pas la clef pour l’ouvrir.

Patrick – Ça ce n’est pas un problème, hein, Ali Baba ! (Il crochète la valise avec une fourchette). Suzanne, ouvre-toi ! Et voilà !

La valise s’ouvre enfin. Consternation générale.

Maurice – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Patrick – Ben ça ressemble à des billets de banque…

Brigitte – Vous qui aviez peur de ne pas avoir assez d’argent pour votre séjour…

Delphine – Ce n’est pas des euros, en tout cas.

Patrick – C’est une écriture bizarre.

Delphine – On dirait du cyrillique.

Patrick – Du quoi ?

Maurice – Ça doit être des roubles…

Delphine – Oh, mon Dieu…

Brigitte – Qui peut bien partir en vacances au Maghreb avec une valise pleine de roubles ?

Delphine – La mafia russe.

Maurice – Ça doit être de l’argent sale.

Patrick – D’où l’échange de valise…

Delphine – Quoi ?

Patrick – J’ai vu ça dans un film. On s’est servi de vous comme de mules !

Delphine – Des mules ?

Brigitte – Il n’y a pas qu’un âne qui s’appelle Martin…

Patrick – Pour passer la douane…

Maurice – Vous croyez ?

Delphine – Mais alors qu’est-ce qu’on va faire ? Oh, mon Dieu ! Il faut absolument se débarrasser de cet argent !

Patrick – Ah, ouais, mais le blème, c’est que ces coco-là vont sûrement vouloir récupérer leur oseille… En général, ils n’ont pas tellement le sens de l’humour…

Delphine referme précipitamment la valise.

Delphine – Vous avez raison ! Il vaut mieux faire comme si on n’avait jamais ouvert cette valise, et qu’on n’était au courant de rien.

Maurice – Et si le type qui nous a loué la maison était dans le coup ?

Patrick – C’est vrai que ça commence à être zarbi qu’on ne l’ai pas encore vu, le proprio.

Delphine – Il fait peut-être parti de Al Qaida au Maghreb Islamique…

Patrick – Qu’est-ce qu’il foutrait avec une valise pleine de roubles ?

Delphine – Ils sont peut-être financés par les Tchétchènes ? Les Tchétchènes aussi, ils sont musulmans…

Brigitte – Oh , mon Dieu ! Si on avait su qu’il y avait des Tchétchènes dans le coin, on ne serait jamais venus… Tu m’avais dit qu’il n’y avait que des Bédouins !

Patrick – Calme-toi, chérie, c’est seulement une possibilité. (À Delphine) Vous pensez vraiment qu’ils pourraient venir cette nuit, et nous égorger tous comme des moutons ?

Brigitte (en larmes) – Et dire qu’on était venus ici pour passer des petites vacances tranquilles… C’est toi qui avais raison, Patou, on aurait mieux fait de retourner sur la Costa Brava !

Silence.

Delphine (à Maurice) – Et qu’est-ce qui nous dit que ce n’est pas eux ?

Brigitte – Nous ?

Delphine – On débarque ici, ils y sont déjà. Et comme par hasard, ils portent le même nom que nous ! On ne les connaît pas, après tout ! C’est peut-être eux qui sont chargés de récupérer la valise ! C’est peut-être eux qui vont nous égorger pendant la nuit !

Maurice – Ce sont des compatriotes, tout de même…

Delphine – Des compatriotes ? Ils habitent le 9-3 ! C’est plein de mosquées, par là-bas !

Maurice – Tu y es déjà allée ?

Delphine – On me l’a raconté…

Patrick – Oh, la petite dame, faudrait se calmer, là !

Brigitte – On les invite à manger le couscous, et voilà qu’ils nous traitent d’islamistes…

Patrick – C’est vous qui nous avez foutus dans cette merde !

Brigitte – On n’avait rien demandé, nous !

Patrick – Vous débarquez chez nous, comme ça, avec vos grands airs.

Brigitte – Et voilà que c’est la Guerre du Golfe !

Delphine – Chez vous ? Mais c’est chez nous, ici ! Hein, Maurice ? Enfin dis quelque chose, toi !

Maurice – Oui, enfin… Ce n’est pas le moment de s’énerver… Il faut rester solidaires…

Patrick – Ouais ben moi, je dis : démerden Sie sich ! C’est à vous qu’on a refourgué cette valoche, non ? On n’a rien à voir là dedans, nous. Je vais mettre la viande dans le torchon, moi. Tu viens bébé ? Non mais sans blague !

Patrick et Brigitte sortent. Maurice et Delphine restent là, passablement désemparés.

Delphine – Je crois qu’il vaudrait mieux instaurer un tour de garde pendant la nuit…

Noir

 

Maurice et Delphine, qui ont visiblement passé la nuit sur la terrasse, se réveillent avec l’appel à la prière du muezzin.

Delphine – On est toujours vivants… ?

Maurice – Je crois.

Delphine – Et la valise est toujours là… ?

Maurice – Oui…

Nouvel appel du muezzin.

Delphine – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Maurice – L’appel à la prière…

Un temps.

Delphine – Et si c’était un don du ciel…

Maurice – Un don du ciel ?

Delphine – Après tout, si personne n’a réclamé cet argent dans un an et un jour…

Maurice – Tu crois ?

Delphine – On n’aura qu’à dire qu’on a gagné au loto…

Un temps.

Maurice – C’est quoi le cours du rouble… ?

Delphine – Je ne sais pas, mais quand on en a une pleine valise… On a sûrement de quoi voir venir…

Maurice – Il faudrait encore pouvoir ramener tous ces roubles en France…

Delphine – On pourrait utiliser les boîtes de couscous vide…

Maurice saisit une boîte vide oubliée dans un coin et l’examine.

Maurice – La date de péremption est dépassée… Ça devait être en promo. C’est pour ça qu’ils en ont acheté tout un stock…

Delphine – Ce n’est pas banal, cette histoire.

Maurice – Non…

Delphine – Et si c’était un coup monté ?

Maurice – Un coup monté ?

Delphine – Genre camera cachée, tu vois. Le genre d’émission où on piège des people en leur montant des histoires pas possibles.

Maurice – Mais on n’est pas des people…

Delphine – Il faudrait vérifier s’il n’y a pas une caméra (Elle se met à chercher). Ou des gens planqués quelque part qui nous observent en se fendant la pipe.

Elle scrute l’obscurité du côté du public, sans rien voir.

Maurice – Ça voudrait dire que Patrick et Brigitte sont des comédiens…

Delphine – Et pourquoi pas ?

Maurice – Crois-moi, j’ai de bonnes raisons de penser que ce n’est pas le cas…

Les beaufs arrivent, lui en pyjama et elle en robe de chambre.

Delphine – Tu as raison… Même d’excellents comédiens n’arriveraient pas à faire un numéro de beaufs aussi crédible…

Brigitte – Bien dormi ?

Delphine – Pas vraiment en fait.

Brigitte a l’air de pousser Patrick à dire quelque chose.

Patrick – Bon, excusez-moi pour hier soir, hein, je me suis un peu emporté.

Brigitte – Mon mari est un peu soupe au lait…

Maurice – Ce n’est rien, ce n’est pas grave, je vous assure…

Delphine – Je crois que je vais aller me rafraîchir un peu…

Maurice – Moi aussi…

Brigitte – J’ai fait du café. On vous attend pour le petit déjeuner ?

Maurice et Patrick esquissent un sourire et sortent.

Patrick – Ils ont laissé leur valise ici…

Brigitte – Ce n’est pas très prudent…

Un temps.

Patrick – Dommage qu’ils soient les seuls à profiter de ce magot, quand même…

Brigitte – C’est sûr…

Patrick – Pourquoi on n’aurait pas droit à notre part, nous aussi ?

Brigitte – C’est vrai qu’on en aurait plus besoin qu’eux…

Patrick – C’est comme le loto… C’est toujours ceux qui n’en ont pas besoin qui gagnent.

Brigitte – Les vieux, les riches…

Patrick – Ou ceux qui sont trop pauvres pour savoir même comment en profiter…

Brigitte – Qui dépensent tout et qui finissent encore plus pauvres qu’ils n’étaient déjà…

Patrick – Moi, je saurais bien quoi en faire de tout ce pognon, crois-moi…

Brigitte – Oui, mais cette valise est à eux…

Patrick – À eux ? Tu rigoles ! Si c’est nous qu’on avait pris pour des mules…

Brigitte – Tu as raison… Il n’y a pas qu’un âne qui s’appelle Martin…

Patrick – Il doit sûrement y avoir moyen de…

Brigitte – Quoi… ?

Maurice et Delphine reviennent.

Brigitte – Un peu de café ?

Maurice – On a bien réfléchi. On va prévenir la police, et ils vont s’en occuper. C’est plus prudent.

Patrick – Si j’étais vous, je ne ferai pas ça…

Delphine – Pourquoi ?

Patrick – Dans ce genre de pays, la police, vous savez…

Delphine – C’est vrai qu’il y a quelques semaines, dans le coin, la police torturait encore les opposants au régime…

Patrick – Alors vous imaginez s’ils débarquent et qu’ils vous trouvent ici sapés comme Ben Laden avec votre valoche pleine de roubles… C’est vous qu’ils vont prendre pour des membres d’Al Qaida…

Maurice – Vous croyez… ?

Patrick – Au mieux, vous risquez de croupir en taule pendant des années avant que quelqu’un veuille bien s’occuper de votre cas.

Brigitte – Un cas quand même assez embrouillé… Même moi, je ne suis pas sûre d’avoir tout compris…

Delphine – On n’a qu’à brûler tout ça ! Puisque c’est de l’argent sale…

Patrick – Mais si ces salopards viennent réclamer leur fric ?

Delphine – Pour l’instant, personne n’est venu.

Patrick – Ils attendent peut-être un moment plus propice.

Brigitte – C’est peut-être le ramadan.

Maurice – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Patrick – Attendez encore un peu, pour voir si le propriétaire rapplique ?

Maurice – Le propriétaire de la maison ?

Patrick – Le propriétaire de l’argent !

Brigitte – La mafia tchétchène !

Maurice – Vous avez peut-être raison… Qu’est-ce que tu en penses, Delphine ?

Delphine (perplexe) – Franchement, je ne sais plus trop quoi penser…

Brigitte – Bon, je vais refaire un peu de café.

Patrick – Laisse, je vais y aller…

Brigitte – Tu es sûr que tu vas y arriver ?

Patrick – Mais oui ! Tu es en vacances, après tout. Repose-toi un peu…

Patrick s’éclipse. Les trois autres restent là, plongés dans leurs pensées. Le téléphone de Brigitte sonne.

Brigitte – Allo ? (Étonnée) Oui, je vous la passe… (À Delphine) C’est pour vous. Un type avec un accent belge… Je ne sais pas du tout qui c’est…

Delphine – Oui ? (Son visage se décompose et les deux autres la regardent d’un air inquiet) D’accord… Non, non… Très bien… Nous agirons conformément à vos instructions…

Elle rend son portable à Brigitte, le visage défait. Maurice et Brigitte lui lancent un regard interrogateur.

Delphine – C’était eux…

Patrick revient.

Patrick – Je ne trouve pas les filtres, bébé… (Voyant la tête des autres) Qu’est-ce qui se passe ?

Delphine – Un type au téléphone avec un accent bizarre. Il dit qu’il a notre valise…

Maurice – Et alors ?

Delphine – Il propose un échange…

Brigitte – Un échange d’otages ?

Delphine – Un échange de valises !

Patrick – Comment ça ?

Delphine – Il faut déposer la valise sur la terrasse, rentrer à l’intérieur de la maison, et le type viendra pour remplacer la vraie valise par la fausse.

Brigitte – Une fausse valise ?

Delphine – La nôtre.

Maurice – On se croirait dans un mauvais film d’espionnage…

Delphine – Il a insisté sur le fait qu’il ne fallait pas de témoins.

Maurice – Mais pourquoi il a appelé sur le portable de Brigitte ?

Brigitte – Ce n’est pas la première fois qu’on nous confond… Ça doit être encore à cause de cette homophobie…

Patrick – Je pense qu’il vaut mieux faire ce qu’ils disent… Ces types là ne rigolent pas…

Delphine – Pas de témoins…

Brigitte – Ils vont peut-être tous nous tuer de toute façon. Après avoir récupéré la valise. Tout ça à cause de vous !

Maurice – Eh, on n’avait rien demandé, nous !

Brigitte – On ne reverra peut-être plus jamais Clichy-sous-Bois…

Patrick – Ne t’inquiète pas, bébé. Si on fait exactement ce qu’ils nous demandent, je suis sûr que ça se passera bien.

Brigitte se précipite sur la bouteille de rouge.

Brigitte – Je crois que j’ai besoin d’un petit remontant.

Maurice l’imite en se servant à boire elle aussi.

Maurice – Moi aussi…

Noir.

Dans la pénombre, un homme en djellaba capuche relevée vient récupérer la valise avec précaution. Brigitte débarque par derrière et l’assomme avec le parasol. L’homme s’écroule. La lumière revient.

Brigitte – Venez vite ! Je l’ai eu !

Maurice et Delphine arrivent à leur tour. L’homme est inconscient. Brigitte lui enlève sa capuche.

Brigitte – Patrick !

Delphine – Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit ? C’était eux !

Maurice – Mais alors pourquoi sa femme l’aurait assommé ?

Patrick – Ok… J’ai juste voulu récupérer le pognon…

Brigitte – Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Patrick – J’avais peur que tu ne sois pas d’accord…

Brigitte – Mais enfin, Patou… Je ne t’ai pas fait trop mal au moins ?

Delphine – L’enfoiré.

Brigitte – Eh, surveille ton langage, pouffiasse. Tu parles de mon homme, là !

Maurice – Et comment on aurait fait, nous, si le type qui a téléphoné était vraiment venu récupérer son fric ?

Patrick – C’est moi qui ai téléphoné.

Delphine – Ah, d’accord…

Delphine – Il mériterait que tu lui donnes une bonne correction, hein Maurice ?

Patrick – Essaye toujours, Momo.

Maurice – On est entre gens civilisés, non ? Et nous sommes dans un pays qui vient à peine de reconquérir la démocratie. On ne va pas se laisser aller à la violence…

Patrick – Ok, n’empêche qu’on veut notre part du trésor.

Delphine – Quelle part ?

Patrick – La moitié. Ou alors je déballe tout. Hein, « Ali Baba » ?

Delphine – Déballez quoi ?

Maurice – Je t’expliquerai… Bon… Alors on fait un partage équitable…

Brigitte – C’est ça. Comme pour le couscous.

Maurice ouvre la valise et ils examinent de plus près les billets.

Brigitte – Mais ce n’est pas du cyrillique, c’est du grec.

Patrick – C’est des drachmes !

Delphine – Comment vous savez ça ?

Patrick – On est allés passer des vacances en Grèce juste avant le passage à l’euro. Je me souviens très bien à quoi ressemblaient les billets. Regardez, il y a même l’Acropole dessinée dessus !

Delphine – Vous voulez dire le Parthénon, sans doute…

Brigitte – Qu’est-ce que des mafiosos russes peuvent bien faire ici avec une valise pleine de drachmes…

Patrick – C’est peut-être des faux billets ?

Delphine – Qui serait assez con pour fabriquer des faux drachmes dix ans après le passage à l’euro, et en remplir une pleine valise avant de partir pour le Maghreb ?

Maurice – Vous avez bien une pleine valise de couscous en boîte périmé !

Delphine – Ils sont peut-être encore échangeables.

Brigitte – Non, plus depuis le premier janvier 2012 .

Maurice – Comment vous savez ça ?

Brigitte – On avait retrouvé un billet dans une valise, et on s’était renseigné…

Delphine – Ouais, ben là, on en a une pleine valise…

Patrick – Et dire qu’on a failli s’entretuer…

Soupir général.

Brigitte – Tout ça pour quoi ?

Patrick – Pour du fric !

Patrick remplit les verres.

Patrick – Allez, c’est ma tournée ! Ça va nous remettre de nos émotions.

Ils trinquent.

Brigitte – Comme ma mère me disait toujours : l’argent ne fait pas le bonheur.

Delphine – Pas les drachmes, en tout cas. Surtout lorsqu’ils ne sont plus échangeables…

Maurice – Personne ne viendra réclamer cet argent, c’est évident.

Brigitte – Tout est bien qui finit bien, comme disait ma mère.

Un temps.

Delphine – Bon, je vais appeler le consulat au sujet de la perte de notre valise, on verra bien ce qu’ils nous proposent.

Maurice – Ils nous feront des papiers provisoires pour rentrer en France.

Delphine – Et ils nous avanceront un peu d’argent.

Brigitte – Sinon, on vous en prêtera.

Patrick – Entre Français, à l’étranger, il faut bien se serrer un peu les coudes. Tiens Momo, je vais commencer par te refiler des fringues, tu ne peux pas rester déguisé comme ça… et moi non plus.

Brigitte sort pour téléphoner, suivie de Patrick et Maurice qui vont se changer.

Brigitte – Bon ben je vais faire un peu de rangement moi.

Brigitte cherche une fréquence sur la radio.

Speaker – Les inquiétudes se précisent quant à la sortie de la Grèce de la zone euro, une réunion…

Brigitte change de station et on entend de la musique orientale. Elle fait un peu de rangement. Patrick et Maurice reviennent. Patrick a remis sa tenue précédente, et Maurice a adopté une tenue similaire à celle de Patrick, genre très beauf.

Brigitte – Ah, ça vous va très bien.

Patrick – Encore un petit coup de rouquin.

Maurice – Allez !

Patrick remplit les verres.

Maurice – Reste à savoir ce qu’on fait pour la maison…

Patrick – Maintenant qu’on a appris à se connaître et à s’apprécier… Pourquoi on ne passerait pas les vacances ensemble, hein Momo ? Après tout, on est des amis d’enfance, non ?

Delphine revient.

Delphine – Ça y est. Je leur ai laissé notre adresse… (Delphine remarque la tenue de Maurice). Tu t’es changé ?

Brigitte – Ça change, non ? Il fait plus jeune, comme ça, vous ne trouvez pas ?

Sous l’effet de l’alcool, Maurice semble sérieusement désinhibé.

Maurice – Patrick et Brigitte nous proposent de passer les vacances ensemble, qu’est-ce que tu en penses, chérie…

Delphine (en aparté) – Écoute, Maurice… On a sûrement beaucoup à apprendre à la fréquentation des gens de Fontenay-sous-Bois, mais bon…

Maurice – Clichy-sous-Bois.

Delphine – Oui, bon, c’est pareil, non ?

Maurice – Non, ce n’est pas pareil, Delphine ! Fontenay-sous-Bois, c’est dans le 9-4. Clichy-sous-Bois, c’est dans le 9-3.

Delphine – Comment tu sais ça, toi ?

Maurice – J’y étais au collège. Au Collège Gagarine. Avec Patrick. Momo, c’est moi, Delphine ! Et si ça ne te plaît pas c’est pareil.

Delphine – Quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?

Brigitte – Alors ça, pour un coming out !

Maurice – J’en ai marre de mentir. Depuis que je t’ai rencontrée, j’ai tout fait pour correspondre à l’image que tu attendais de moi. À l’image que tes parents attendaient de moi ! Mais là j’en ai marre.

Delphine – Mais tu délires !

Maurice – J’ai même changé de prénom pour toi !

Delphine – Tu ne t’appelles pas Maurice ?

Maurice – Je suis venu ici pour retrouver mes racines ! Pour renouer avec mes ancêtres !

Delphine – Il est saoul, c’est ça. Mais enfin, Maurice, tes ancêtres, ce sont les Gaulois !

Maurice – J’ai du sang bédouin dans les veines, Delphine ? Je suis un homme du désert, moi ! Un nomade ! Je ne supporte plus les terrains de golf, tu comprends ?

Brigitte – C’est quoi, déjà, la différence entre un bédouin et un musulman ?

Delphine – Ne l’écoutez pas, il est complètement saoul.

Maurice – Au fond de moi, je sais bien que je suis fait pour vivre sous la tente, au milieu des sables ! Pas dans un duplex du seizième arrondissement.

Delphine – Parfait ! S’il n’y a que cela, la prochaine fois, on partira camper dans Les Landes !

Maurice – Je suis un Touareg, Delphine ! Et tu as fait de moi… un touriste !

Brigitte, passablement bourrée elle aussi, croit bon d’intervenir pour détendre l’atmosphère.

Brigitte – Et si on faisait un barbecue à midi ?

Patrick – Tu vois bien que ce n’est pas le moment, bébé… Je te jure, de temps en temps, tu manques vraiment de psychologie, tu sais ?

Brigitte – De psychologie ? C’est ça, traite-moi de conne aussi !

Patrick – Mais enfin, qu’est-ce qui t’arrive, bébé ?

Brigitte – Je ne suis pas ton bébé, d’abord ! Et si tu étais vraiment un homme, tu commencerais par m’en faire un !

Patrick en reste estomaqué.

Maurice – Il ne manque plus que les saucisses.

Delphine – Pardon ?

Maurice – Pour le barbecue !

Delphine – On n’a même pas de papier pour l’allumer.

Maurice (pétant les plombs) – On a les drachmes ! On les putains de drachmes ! On ne va pas les garder pour jouer au Monopoly !

Maurice se met à déchirer les billets et à les lancer sur le barbecue.

Patrick – On a aussi amené des merguez.

Noir.

Maurice, Delphine, Patrick et Brigitte reviennent tous les quatre de la piscine.

Patrick – Ah, ça rafraîchit !

Maurice – Oui, ça remet les idées en place…

Delphine – Et l’estomac… Elles étaient un peu grasses, ces merguez, non ?

Maurice – Je ne savais même pas que ça existait, des merguez en conserve.

Delphine – Il faut reconnaître que la piscine est magnifique.

Brigitte – Bon ben nous on va se changer, tu viens Delphine ? Je vais te passer de quoi t’habiller, quand même. Je vois tout à fait ce qui pourrait être ton style…

Les deux femmes sortent.

Patrick – Mais comment tu as fait pour cacher à ta femme que tu étais musulman, Momo ? D’après ce que j’ai vu, tu es toujours circoncis, non ?

Maurice – Je lui ai dit que j’étais juif non pratiquant… Mais je fais quand même le jeun pour Kippour une fois par an.

Patrick – Ah, oui, quand même…

Un temps.

Patrick – Un petit digestif ?

Maurice – Allez !

Patrick sort une bouteille de la glacière et remplit deux verres. Ils trinquent.

Maurice – Excellent ! Qu’est-ce que c’est ?

Patrick – De l’ouzo. On en a tout un stock à la maison. Un peu de musique ?

Patrick allume une radio. Après avoir cherché un moment une fréquence audible, il se décide pour une station. Musique arabe. Au bout d’un moment, Brigitte et Delphine reviennent. Delphine est désormais habillée dans le même style sexy vulgaire que Brigitte.

Patrick – Ah, ça vous va super bien !

Delphine – Vous trouvez ? Qu’est-ce que tu en penses, chéri ?

Maurice est un peu décontenancé. La musique s’arrête.

Speaker – Nous interrompons ce programme musical pour un flash spécial d’information.

Speaker – La nouvelle vient de tomber à l’instant. Elle a pris tous les analystes économiques de court. Le drachme est redevenu depuis ce matin la monnaie officielle de la Grèce, après sa sortie de l’euro. Nous vous tiendrons bien sûr informés de toutes les conséquences de cette décision. Mais s’il vous reste quelques drachmes oubliés dans un tiroir ou une valise, c’est le moment de les ressortir…

Maurice – On a brûlé tous les nôtres pour allumer le barbecue…

Speaker – Et maintenant, un peu de musique classique, en ce jour de deuil pour l’Europe…

Tous les regards se portent sur le barbecue encore fumant. Le portable de Delphine se met à sonner. Maurice coupe la radio.

Delphine – Oui… ? D’accord… Très bien…

Elle range son portable. Les trois autres sont pendus à ses lèvres.

Delphine – Un type du consulat va venir en personne nous remettre notre passeport provisoire…

Maurice – Et… ?

Delphine – Et récupérer la valise Vuitton. Ils la cherchent partout depuis ce matin…

Maurice – Le consulat ?

Delphine – C’est la valise d’un membre du Quai d’Orsay qui passe ses vacances ici.

Maurice – Ici ? Pas parce que c’est en promo, quand même ?

Delphine – Il est invité dans son palais par l’ex-Ministre de la Justice du dictateur déchu. Il est venu soutenir sa candidature à la présidentielle…

Patrick – Avec une valise pleine de drachmes ?

Delphine – Après tout, ce sont les Grecs qui ont inventé la démocratie.

Maurice – Mais c’est la France qui a inventé Vuitton.

Delphine – Et le financement occulte des campagnes électorales, qui fait tout le charme de la démocratie à la française.

Maurice – Ils ont dit autre chose ?

Delphine – Ils ont bien précisé de ne surtout pas ouvrir la valise. C’est une Vuitton diplomatique.

On entend le bruit d’une sirène de police au loin.

Maurice – Là, je crois qu’on est mal…

Patrick – On n’a même pas une bagnole pour se faire la malle.

Maurice – À part enfourcher ces chameaux qu’on voit là-bas et disparaître dans le désert.

Delphine – Toi qui voulais réveiller le Touareg qui sommeille en toi.

Maurice – La dernière fois que je suis monté sur un chameau, j’avais huit ans. C’était au Parc Astérix…

Patrick – Et moi à la Mer de Sable.

Le portable de Brigitte sonne. Elle répond.

Brigitte – Allo, oui… ? (Elle met sa main devant l’écouteur) C’est le propriétaire de la maison. Il demande si nos vacances se passent bien. Qu’est-ce que je lui dis ?

On entend un bruit de sirène de police proche.

Noir.

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-13-0

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Bed & Breakfast

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes et 2 femmes OU 1 homme et 3 femmes

Fuyant le stress de la vie parisienne, Alban et Eve se sont installés dans une ancienne ferme où, pour rompre un peu l’isolement et arrondir leurs fins de mois, ils ont aménagé une chambre d’hôtes. Mais leur premier couple de clients arrive, et ils vont bientôt découvrir que dans ce petit coin de paradis, l’enfer, c’est les hôtes…

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Bed & Breakfast

Personnages : Alban – Eve – Jacques – Bernadette

APRÈS-MIDI

Une terrasse servant de pièce à vivre à cette ferme de montagne restaurée proposant une chambre d’hôte. Alban et Eve sont assis côte à côte sur des chaises longues.

Eve – Quelle tranquillité… Le matin, c’est le chant des oiseaux qui me tire du lit, au lieu de la sonnerie de mon portable… Ça fait déjà presque trois mois qu’on est là, et je n’arrive pas encore à y croire… J’ai l’impression d’être au paradis.

Alban – Le calme avant la tempête…

Eve – Ça n’est que le paradis sur terre. Il faut bien continuer à gagner sa vie à la sueur de son front. Toi, évidemment, tu peux peindre n’importe tout : c’est moi ton modèle…

Alban – Ma muse…

Eve – Moi, que voulais-tu que je fasse, ici, à part ouvrir des chambres d’hôtes et vendre des fromages de chèvre ?

Alban – Mmm…

Eve (songeuse) – Nos premiers clients…

Alban – Le baptême du feu.

Eve – Va falloir être à la hauteur. Je compte sur toi. Ton amabilité naturelle… Ton sens de l’accueil…

Alban – Et eux, tu crois qu’ils seront à la hauteur ? (Un temps) Tu te rends compte ? On a quitté Paris pour échapper à tous ces cons, et maintenant, tous les week-ends, on va les avoir à dormir chez nous…

Eve – Et à dîner…

Alban – Oh, non… Ne me dis pas qu’ils ont pris aussi la table d’hôtes ?

Eve – Ils sont peut-être très sympas ! Tu n’as qu’à considérer que c’est des amis que j’ai invités…

Alban – Mes amis, je ne les fais pas payer.

Eve – Non. D’ailleurs, tu ne les invites jamais…

Alban – Tu as peut-être raison. Au moins, ceux-là, si c’est des cons, quand ils nous feront un chèque avant de partir, on saura pourquoi on a perdu notre journée à leur faire à bouffer, et notre soirée à leur faire la conversation.

Eve – Après, tout dépend où tu mets la barre pour distinguer les cons du reste de l’humanité. On est peut-être des cons, nous aussi. C’est quoi, un couple de cons, pour toi ?

Alban – Je ne sais pas… La connerie, ça ne se définit pas. Ça se constate. Tu connais la formule : il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. Eh ben pour la connerie, c’est pareil…

Eve – Mmm…

Alban – On ne les a pas quittés il y a si longtemps, souviens-toi. Le couple de cons, tu le reconnais même dans le noir ! (Eve lui lance un regard distrait.) Quand ils arrivent en retard au cinéma, par exemple ! Au lieu de s’asseoir en bout de rang, ils enjambent dix personnes pour s’asseoir au milieu. Sur ton chapeau. Après ils consultent l’écran lumineux de leurs portables pendant dix minutes pour s’assurer que le monde pourra tourner sans eux pendant ce qui reste du film.

Eve – Quand Madame ne ressort pas de la salle un quart d’heure après pour répondre à un appel urgent. Histoire de ne déranger personne.

Alban – Alors là, tu peux être sûre que tu as affaire à un couple de cons de classe internationale.

Eve – On ne risque plus d’avoir ce genre de problèmes ici. Le cinéma le plus proche est à cinquante kilomètres.

Alban – Ah, ouais…? Malheureusement, le con est très mobile, figure-toi.

Eve – Même à la campagne ?

Alban – Pourquoi tu crois qu’il a un quatre-quatre et un GPS ? Il se déplace, le con. Jusque dans les chemins mal carrossés conduisant aux petits coins de paradis dont les adresses ont imprudemment été postées sur le site des Gîtes de France… (On entend un bruit de moteur, et le bêlement des chèvres dérangées par l’engin (ce bêlement de chèvre récurrent dans la pièce pourra être produit avec une de ces boîtes gadget qu’on renverse pour produire ce son). Tiens, d’ailleurs les voilà…

Eve – Déjà ! Tu crois ? Oh, mon Dieu ! Je n’ai même pas encore fini de faire leur chambre…

Le bruit de moteur s’éloigne.

Alban – Ah, non. Ceux-là ne font que passer. Ils doivent être en transhumance vers le sud. C’est la saison.

Alban entreprend consciencieusement de rouler un pétard.

Eve – Et si j’allais cueillir des fraises des bois ? Elles sont tellement parfumées. Je pourrais leur faire une tarte. Ce n’est pas tous les jours qu’ils doivent manger des fraises des bois, à Paris. Tu viens avec moi ?

Alban – Où ça ?

Eve – Ben dans les bois !

Alban – Attends, c’est microscopique, une fraise des bois. Il doit en falloir un bon millier pour faire une tarte !

Eve – Même une petite ?

Alban – Rien que d’y penser, j’ai déjà mal au dos…

Eve – Je les ramasserai, moi. Tu me tiendras compagnie. Tiens, tu pourrais en profiter pour faire quelque croquis, ça t’aérerait un peu…

Alban – Des paysages ? C’est les impressionnistes, qui peignaient dehors. Moi je suis un peintre d’intérieur. Et puis j’ai l’impression que le temps va se couvrir, non ?

Eve – C’était bien la peine de venir s’installer à la montagne, si tu ne peins toujours que des nus dans ton atelier… Alors, tu viens avec moi ?

Alban – Non, franchement, je ne supporterais pas de te voir t’éreinter pour des gens qu’on ne connaît même pas. Et qui sont sûrement tout à fait incapables de faire la différence entre tes minuscules fraises des bois et une fraise d’Espagne grosse comme un melon, directement livrée dans ton assiette par avion depuis sa serre en plastique à arrosage automatique.

Eve – Je reconnais que l’avantage, c’est qu’il en suffit de trois ou quatre pour faire une tarte. Il doit m’en rester quelques-unes au congélo…

Alban – Parfois, je me demande ce qu’on est venu foutre ici.

Eve – C’est moi qui ai eu l’idée de partir, mais c’est toi qui as choisi cet endroit…

Alban – C’est vrai. (Aux anges) C’est le paradis… (Se reprenant) Mais au paradis, il n’y avait qu’Adam et Eve… Ils n’ont pas eu l’idée saugrenue d’ouvrir des chambres d’hôtes. Ouais… On a bien profité du paradis pendant trois mois, mais maintenant tu vas voir : l’enfer, c’est les hôtes…

Eve (ironique) – Là tu t’es surpassé…

Alban – Celle-là, elle est faite. (Soupir) Enfin, heureusement que c’est une chambre pour deux personnes seulement. Au moins, on échappe aux enfants. Je ne supporte pas les enfants des autres.

Eve – Comme nous on n’en a pas…

Alban – Oui, ben si on en avait eu, je crois que je les aurais supportés plus facilement que ceux des autres… (Il allume son pétard et le tend à Eve). Tu en veux ?

Eve – Non, merci…

Alban – C’est du bio… Récolte de la propriété…

Eve – Il faut que je reste un peu lucide pour accueillir nos hôtes… (Se levant) Allez, tu as raison, les fraises des bois, ce sera pour plus tard. Je vais commencer par faire leur lit, c’est plus raisonnable. Et toi ? Ton programme pour ce qui reste de la journée ?

Alban – Je crois que je vais commencer par faire une petite sieste. Histoire d’être au mieux de ma forme ce soir. Pour faire l’animateur avec nos hôtes, comme au Club Med…

Eve – Pas trop en forme quand même… (Eve s’apprête à entrer dans la maison). Bon, j’aimerais autant qu’ils ne te trouvent pas en train de tirer sur un pétard quand ils vont arriver…

Alban – Ça y est. Adieu la liberté. Il va falloir que je me cache pour fumer, maintenant… Mais non, ne t’inquiète pas. Je les entendrai bien arriver, avec leur quatre-quatre diesel pétaradant…

Eve disparaît. Resté seul, Alban tire quelques bouffées de son joint, puis ferme les yeux et commence à somnoler. Au bout d’un instant, une femme apparaît sur la terrasse. Elle est en tenue de randonnée, avec éventuellement une croix autour du cou, et elle porte un sac à dos. Bref, le look boy-scout, béret y compris. N’apercevant pas d’abord Alban, elle avance sans rien dire en découvrant les lieux, et en cherchant un moyen de s’annoncer. Alerté par ses pas, Alban sort de sa torpeur mais garde les yeux fermés.

Alban – Je t’imaginais en train de faire les poussières dans leur chambre, avec ton petit tablier blanc et ton plumeau.

Bernadette aperçoit Alban et, surprise, ne sait pas quoi dire.

Alban (ouvrant les yeux) – Alors tu as changé d’avis ? Tu veux pas qu’on la fasse ensemble, cette sieste, finalement…?

Alban à son tour voit Bernadette et se rend compte de sa méprise. Comme un enfant pris en faute, il écrase son joint à la hâte, et tente de dissiper un peu la fumée. Elle est encore plus gênée que lui.

Bernadette – Bonjour… Excusez-moi… Je ne voulais pas vous réveiller.

Alban – Non, non… Je ne dormais pas vraiment… Vous… Vous faites la quête pour les Scouts de France…? Je pensais qu’en venant m’exiler ici, je serai aussi à l’abri de ça…

Bernadette (souriant) – Je suis Bernadette… C’est moi qui vous ai appelé… Au sujet de la réservation…

Alban (apercevant le sac à dos) – Ah, d’accord… Mais vous savez, ce n’était pas la peine d’amener un sac de couchage. Ma femme est train de préparer votre chambre. Maintenant, si vous préférez planter votre tente dans le jardin…

Bernadette – Non, non… Ce sont juste nos affaires de voyage…

Alban – Ne me dites pas que vous êtes venus de Paris à pied…

Bernadette – De la gare, seulement. Nous commencerons à marcher demain. Nous faisons le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Un petit bout chaque année…

Alban – En chambres d’hôtes…?

Bernadette – Rassurez-vous, nous ne sommes pas des intégristes.

Alban – Ah, mais je n’étais pas inquiet. Nous n’avons rien contre la religion… D’ailleurs, ma femme est abonnée à Télérama, alors qu’on n’a même pas la télé, c’est vous dire…

Bernadette – En fait, nous sommes à peine croyants…

Alban (impressionné) – Dans ma vie, j’ai vu beaucoup de choses à peine croyables, mais c’est la première fois que je rencontre des pèlerins à peine croyants… Ça nous fera au moins un sujet de conversation pour ce soir…

Bernadette – Autrefois, nous passions nos vacances en Provence, mais c’est devenu tellement surfait… Et surtout hors de prix !

Alban – Vous avez essayé la Drôme Provençale ? Il paraît que c’est moins chère…

Bernadette – C’était… Maintenant, si vous saviez… C’est devenu complètement inabordable aussi.

Alban – Et comme on n’a pas encore inventé le Limousin Provençal… vous avez opté pour un pèlerinage. Mais je vous en prie, posez votre sac. Vous voulez boire quelque chose ?

Bernadette pose son sac.

Bernadette – Je veux bien un verre d’eau. (Alban lui sert un verre d’eau) Non, pour nous, ce pèlerinage, c’est plutôt… une démarche spirituelle très personnelle.

Alban – Sans se ruiner, vous avez tout à fait raison.

Bernadette – C’est aussi l’occasion de faire un peu d’exercice, de perdre quelques kilos et de découvrir la France autrement.

Alban – Je comprends très bien. Moi-même, je vais à la messe de minuit tous les ans à pied. Et c’est surtout pour l’ambiance…

Bernadette – De nous retrouver un peu, aussi. Je veux dire… avec mon mari.

Alban – Ah, oui… Et il est où…?

Bernadette (légèrement inquiète) – Je commence à me demander si je ne l’ai pas déjà perdu… Il a insisté pour prendre un raccourci… (Avec un air entendu) Vous savez comment sont les hommes… On s’est un peu disputé pour savoir où passait le GR… Rien de grave…

Bernadette trempe ses lèvres dans son verre.

Alban – Et vous faites combien de kilomètres par an, comme ça ?

Bernadette – Ça dépend des années. Mais on a calculé qu’à ce rythme là, on en avait encore pour dix ans.

Alban – D’ici là, vous aurez peut-être retrouvé la foi.

Bernadette – Votre maison est vraiment magnifique. Encore plus belle que sur le site internet. Vous êtes originaire de la région ?

Alban – Non… Nous aussi, on est des bobos parisiens en quête de spiritualité. Mais on a choisi l’option sédentaire. On a racheté ça il y a six mois à un couple d’agriculteurs étranglés par les dettes. Ils n’arrivaient plus à payer le crédit sur leurs vaches.

Bernadette – Ah, oui, avec la crise de la filière laitière.

Alban – Alors on a racheté la ferme à la veuve pour une bouchée de pain…

Bernadette – La veuve…

Alban (avec un air de circonstances) – Son mari s’est pendu. Tenez, à la poutre qui est dans votre chambre, justement. Mais on a tout rénové depuis, hein ? J’ai tout fait moi-même, y compris les peintures. Je suis un peu de la partie. En gardant le style rustique, bien sûr. Vous verrez, c’est très chaleureux…

Bernadette semble un peu interloquée. Eve revient, intriguée par les bruits de conversation.

Eve – Bonjour…

Bernadette (se levant pour la saluer) – Vous devez être Eve ?

Eve – Bonjour Bernadette. Vous avez fait connaissance avec Alban ?

Bernadette – Alban et Eve… C’est amusant.

Eve – Oui…

Bernadette – En tout cas, vous habitez un coin paradisiaque… Mais Alban me racontait l’histoire de la maison… Le drame qui s’y est déroulé… Tout ça…

Moment de flottement. Eve jette un regard suspicieux vers Alban.

Bernadette – Et les travaux, ça n’a pas été trop pénibles…?

Eve – Pensez-vous, on a rien fait. On n’est pas du tout bricoleurs ni l’un ni l’autre. C’est d’ailleurs pour ça qu’on a choisi cette maison. Alban a dû vous dire. Elle appartenait à un couple d’anglais. Mais avec la chute de la livre sterling…

Bernadette lance un regard vers Alban qui prend un air innocent.

Eve – Votre mari n’est pas avec vous ?

Bernadette – Il devrait arriver dans un instant…

Alban – Ces messieur-dame font la route de Saint-Jacques. Comme ce curé dans cette série à la télé. Mais en couple…

Eve – Mon mari vous a proposé à boire ?

Bernadette – Oui, merci. Mais je ne voudrais pas vous déranger…

Eve – Vous savez, ici, on ne voit pas grand monde. Alors pour nous, c’est plutôt une distraction. Mais je vais peut-être vous montrer votre chambre ?

Bernadette – Oui, je vais aller poser mon sac, et me rafraîchir un peu. Si vous permettez…

Eve – Je vous en prie, suivez-moi. Vous visiterez la maison au passage.

Bernadette – Merci.

Elles sortent vers l’intérieur de la maison.

Eve – Il faut monter quelques marches… La chambre est mansardée, mais il y a une belle hauteur de plafond. Avec des poutres apparentes…

Alban sourit et s’apprête à s’assoupir à nouveau quand il aperçoit un homme arriver au loin. Il se lève de sa chaise longue.

Alban – Bon, je crois que c’est râpé pour la sieste.

Il regarde l’homme approcher et hausse la voix pour s’adresser à lui.

Alban – Bonjour ! Restez bien dans l’allée centrale, on a mis des mines antipersonnelles sur les côtés pour éviter que les enfants piétinent la pelouse.

Jacques arrive, un peu essoufflé, avec la même tenue façon scout, et lui aussi un sac sur le dos.

Jacques – Vous pouvez être rassuré de ce côté-là. On a laissé notre fille à Paris. Mais vous n’avez pas peur pour les vôtres…?

Alban – Moi je n’en voulais pas et ma femme ne pouvait pas en avoir. Ou l’inverse, je ne sais plus. Comme quoi la vie est bien faite. Du coup, au lieu de mettre de l’argent de côté pour leur payer des études jusqu’à trente ans, on a acheté une villa avec piscine.

Jacques – En tout cas, c’est vraiment magnifique… Tout ce vert… (On entend un bêlement de chèvre) Bernadette est arrivée…?

Alban – Ma femme lui fait visiter la maison. (Affirmatif) Vous n’avez pas soif ?

Jacques (poliment) – Non, pas trop…

Alban – Tant mieux.

Jacques – Je ne vais pas vous déranger…

Alban – Vous ne me dérangez pas. J’essayais de faire la sieste. Je ne sais pas pourquoi je m’entête à essayer de faire la sieste, d’ailleurs. Je n’ai jamais réussi de ma vie à m’endormir l’après-midi. Mais vous savez ce que c’est, les préjugés. On se dit, maintenant que j’habite à la campagne, il faudrait quand même que j’essaie de faire la sieste. Vous faites la sieste, vous ?

Jacques – En vacances, parfois… (S’épongeant le front) Il fait chaud, hein ? Je me suis un peu perdu. Et puis ça monte pas mal, pour venir jusqu’à chez vous…

Alban – Allez, je vous sers quand même un verre d’eau fraîche, sinon je vais me faire engueuler par ma femme. Vous n’êtes pas obligé de le boire, hein ? C’est juste pour me couvrir…

Jacques – Dans ce cas…

Alban lui sert un verre d’eau.

Jacques – Merci.

Jacques vide son verre d’un trait. Il était visiblement mort de soif.

Alban – Votre femme m’a raconté que vous faisiez le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Je ne savais pas qu’il passait par les Alpes. Depuis Paris, ce n’est pas le plus direct, non…?

Jacques – Disons que c’est une variante… On avait envie de visiter la région…

Alban – Vous me rassurez. Je craignais un peu qu’on soit envahi par les pèlerins. Ils ne sont peut-être pas tous aussi marrants que vous.

Jacques boit son verre d’eau.

Jacques – J’ai essayé d’appeler Bernadette tout à l’heure sur son portable, mais il n’y avait pas de réseau…

Alban – Les charmes de la campagne… C’est un des derniers endroits de France qui n’est toujours pas couvert par le réseau. Même pour capter internet, on est obligé de monter sur la montagne là-bas. Comme Moïse pour télécharger les Tables de la Loi. Lui aussi, il devait faire un peu d’escalade pour accéder au réseau.

Jacques – Ah, oui, c’est… C’est très tranquille.

Alban – On est dans une sorte de trou noir des nouvelles technologies de la communication. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’ai choisi cette maison. Pas de réseau, ça veut dire pas d’emmerdeurs. En principe…

Bernadette revient, et aperçoit son mari.

Bernadette – Ah, tu es là. On commençait à se demander si tu ne t’étais pas perdu.

Jacques – Non, non… Je bavardais un peu avec Alban…

Bernadette – Je t’avais dit qu’il fallait prendre gauche… (Prenant Alban à témoin) Mais il ne m’a pas écoutée, comme d’habitude… Bon ben tu viens ? Je te montre la chambre. Tu vas voir, c’est magnifique…

Jacques (à Alban) – Eh bien à tout à l’heure, alors…

Alban – Prenez votre temps, hein ? On n’est pas pressé…

Ils entrent tous les deux dans la maison. Eve revient par un autre côté. Elle a l’air préoccupé.

Eve – Son mari est arrivé ?

Alban – Ils sont dans la chambre… Tu ne les as pas croisés ?

Eve – J’étais à la cuisine…

Alban – Ça va, ce n’est pas la peine de te mettre dans cet état là, non plus, ce n’est pas si grave… Je leur ai même proposé à boire, alors tu vois.

Eve – Elle a un flingue.

Alban – Pardon ?

Eve – Bernadette… Elle a un flingue… Je suis revenue dans la chambre pour leur donner des serviettes. J’ai frappé, mais elle n’a pas entendu. Elle était dans la salle de bain. Son sac à dos était posé sur une chaise. Je l’ai fait tomber sans faire exprès, et j’ai nettement vu un revolver qui dépassait…

Alban – Et après ?

Eve – Après ? J’ai remis le sac sur la chaise, et je suis partie.

Alban – Ça commence à devenir intéressant… Mais tu es sûre que c’était un revolver ?

Eve – Je n’allais pas fouiller dans son sac, non plus. Mais j’ai déjà vu un revolver, quand même.

Alban – Ah, oui ? Où ça ?

Eve – Je ne sais pas… À la télé…

Alban – Ce n’était peut-être pas un vrai…?

Eve – Comment ça ?

Alban – C’est peut-être un jouet…

Eve – Mais qu’est-ce que tu veux que des pèlerins fassent avec un pistolet en jouet dans leur sac à dos ?

Alban – Je ne sais pas moi… C’est long, la Route de Saint-Jacques-de-Compostelle. Peut-être que chemin faisant, ils jouent un peu aux cow-boys et aux Indiens. Pour passer le temps. Il faudrait pouvoir fouiller aussi dans son sac à lui, pour voir s’il n’a pas un arc et des flèches…

Eve – Je suis sérieuse, Alban.

Alban – C’est peut-être un souvenir qu’ils ont acheté pour leur fille !

Eve – Tu crois ?

Alban – Je ne sais pas… Les filles ne jouent pas tellement avec ce genre de pistolets, à moins d’avoir des parents très perturbés… Et puis un revolver, même en jouet… C’est assez rare, ce genre de produits dérivés, dans les boutiques-souvenirs des monastères…

Eve – Écoute, Alban, ils vont passer la nuit chez nous… On devrait peut-être prévenir la police…

Alban – À moins que la police, ce soit eux…

Eve lui lance un regard intrigué.

Alban – Tu as vu leurs tenues ? Il n’y a rien qui ressemble plus à un scout qu’un flic habillé en civil. Ils sont en planque ici. Ils surveillent des terroristes. Et le coup du pèlerinage en chambre d’hôtes, c’est juste une couverture. Pas très crédible, d’ailleurs, si tu veux mon avis…

Eve – Une couverture…? Ça me fait penser que j’ai oublié de leur en donner une…

Alban – Tu as leurs coordonnées à Paris ?

Eve – J’ai un numéro de portable, et une adresse. Mais ça peut être une fausse… Quels terroristes ? (Angoissée) Al Qaida…?

Alban – Je pense plutôt à l’E.T.A.

Eve – Pourquoi l’E.T.A. ?

Alban – Ben la Route de Compostelle, ça passe par le Pays Basque, non…?

Eve – On est en plein milieu des Alpes !

Alban – Ou alors, les Etarras, c’est eux…

Eve le regarde terrifiée.

Alban – En même temps, comment distinguer un basque d’un arabe avec un béret sur la tête…?

Bernadette revient.

Bernadette – Merci pour les serviettes. Je vous dérange ?

Eve – Pas du tout.

Alban – On était en train de parler de vous, justement. C’est pour ça qu’on s’est arrêté quand vous êtes arrivée. Ma femme s’inquiétait pour votre couverture.

Bernadette – Ça ira très bien, merci. Nous ne sommes pas frileux. Et puis on est au mois de juillet…

Alban – Ah, les nuits peuvent être encore fraîches, par ici, vous savez. On est à la montagne. On a vu geler la nuit en plein mois de juillet. Et on a même eu de la neige pour le 15 août il y a dix ans de ça.

Eve – Bon, on n’était pas encore là, mais c’est ce que nous ont raconté les paysans du coin.

Alban – En même temps, vous savez comment sont les paysans…

Eve lui lance un regard agacée.

Bernadette – Quelle tranquillité… On n’entend pas un bruit… Quand on vient de Paris, ça fait presque mal aux oreilles, ce silence. Mais on va s’habituer…

Alban – Oui… Nous, c’est le contraire. On venait à peine de s’habituer au silence…

Eve – Le premier voisin qui parle autrement que par onomatopée est à cinq kilomètres d’ici. Et encore, il n’est là que pendant les vacances scolaires de la zone C.

Alban – Vous connaissez l’origine de l’expression « crétin des Alpes » ?

Bernadette – Non.

Alban – C’est parce que l’air d’ici est très pauvre en iode. Une substance absolument nécessaire au bon fonctionnement du cerveau. On parle toujours du bon air de la montagne… En réalité, il vaut mieux ne pas y rester trop longtemps. Nous mêmes, on n’est là que depuis trois mois, et on sent déjà qu’on se ramollit un peu du bocal. Hein, chérie ?

Eve lui lance un regard furibard.

Bernadette – C’est vrai que vous êtes bien isolés, ici…

Alban – Ça fout presque les jetons, parfois. Surtout la nuit. Quand on sait ce qui s’est passé dans cette maison… Heureusement que vous êtes là pour nous tenir compagnie, sinon on aurait que le bétail…

Bernadette regarde du côté des spectateurs qui figurent la vue qu’on a depuis la terrasse.

Bernadette – Ah, oui, les moutons… Là aussi, ça change de Paris…

Alban – Encore que… Plus j’observe les moutons, plus je leur trouve de points communs avec les Parisiens. Ils vivent en troupeaux. On leur tond la laine sur le dos, et avec le peu d’avoine qu’on leur donne en échange, ils n’ont même pas les moyens de se payer un manteau en synthétique pendant les soldes…

Bernadette – On leur donne de l’avoine, aux moutons ?

Alban – C’était juste pour filer la métaphore de la laine…

Eve – D’ailleurs, ce ne sont pas des moutons, mais des chèvres.

Bernadette sourit poliment.

Bernadette – Et tout ce vert… C’est quoi, ces plantations, là bas ?

Alban – Ah, ça ? C’est notre plantation personnelle de cannabis. L’isolement, ça a quand même certains avantages. Et croyez-moi, c’est de la bonne. Si ça vous tente…

Eve le fusille du regard.

Eve – Vous mangez avec nous, n’est-ce pas ? C’est ce que vous m’aviez dit quand vous avez réservé. Mais il n’y a pas d’obligation, hein ? Si vous préférez vous reposer…

Bernadette – Non, non, ce sera avec plaisir. C’est aussi pour ça que nous voyageons en chambres d’hôtes…

Alban – Pour échanger avec les autochtones…

Eve – Malheureusement, avec nous, vous êtes mal tombés. On est un peu comme les ours des Pyrénées. On a été réintroduits dans le coin pour éviter l’extinction de la race…

Alban – On leur bouffe un mouton de temps en temps. Et on n’est même pas foutu de se reproduire. J’espère qu’on ne finira pas nous aussi sous les balles d’un chasseur dégénéré qui nous aura pris pour des ours slovènes…

Eve – J’ai prévu du jambon de Bayonne en entrée. Mais si vous ne mangez pas de porc…

Bernadette – J’adore le jambon de Bayonne.

Eve – Ah… Alors au moins, vous n’êtes pas musulmans…

Alban – En même temps, il ne doit pas y avoir beaucoup de musulmans qui font le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, non ?

Eve – Basques, peut-être ?

Bernadette – Non plus… Pourquoi…?

Eve – Non, non, comme ça… Comme vous aimez le jambon de Bayonne…

Silence gêné.

Bernadette (à Alban) – C’est vous qui avez peint ces tableaux que j’ai vus à l’intérieur.

Alban – Oui.

Bernadette – Vous avez vraiment du talent.

Eve – Oui… C’est un génie qui gagnerait à être reconnu…

Alban – Pas évident de croire en soi sans se prendre au sérieux. Le plus souvent, les gens se contentent de ne pas vous prendre au sérieux.

Bernadette – Et vous ?

Eve – Moi ?

Bernadette – J’imagine que de tenir ces chambres d’hôtes, ça doit vous prendre pas mal d’énergie. Vous avez le temps de faire autre chose ?

Eve – Je ne sais pas encore. Vous êtes nos premiers clients…

Bernadette – Vraiment ? Il va falloir qu’on soit à la hauteur, alors.

Alban – Oui, c’est ce que je disais à ma femme ce matin, justement.

Eve – Ce qu’on disait, c’est qu’il fallait que nous, on soit à la hauteur…

Bernadette – Et vous faisiez quoi, avant de venir vous installer ici ?

Eve – J’étais professeur de français. Mais l’enseignement, maintenant… C’est devenu vraiment trop dur… J’avais l’impression qu’avec mes élèves, on ne parlait plus le même langage… Non, tant qu’on aura pas traduit Chateaubriand et Proust en langage texto… Alors il y a deux ans, on a acheté cette maison pour essayer de changer de vie. On verra bien… Et vous ? Vous faites quoi ?

Jacques revient.

Jacques – Bonjour…

Eve – Bonjour.

Bernadette – Vous n’avez pas encore fait la connaissance de mon mari, je crois… Jacques… Eve… et Alban.

Jacques – Alban et Eve… C’est amusant…

Eve – Oui… Vous voulez boire quelque chose ?

Jacques – Alban m’a déjà proposé un verre d’eau.

Eve – Eh bien on va pouvoir passer à l’apéritif, alors, qu’est-ce que vous en dites ?

Jacques – Pourquoi pas ?

Eve – Mon mari va vous déposer une couverture sur le lit. Vous verrez bien si vous en avez besoin ou pas. Hein, chéri ?

Alban – Tu crois vraiment que c’est nécessaire ?

Eve (fermement) – Tu nous as bien dit qu’il pouvait geler cette nuit, non ?

Alban se lève enfin de sa chaise longue à regret.

Alban – Bon, ben j’y vais alors…

Eve – Je vais chercher les bouteilles.

Bernadette – Vous voulez que mon mari vous aide ?

Eve – Non, non, merci, ça ira très bien.

Alban et Eve sortent ensemble.

Eve (en aparté à Alban) – Profites-en qu’ils sont là tous les deux pour aller fouiller dans leurs sacs… Elle a un revolver, je te dis… (À voix haute) Tu prends une couverture dans le placard de l’entrée, chéri ?

Jacques et Bernadette restent donc en tête-à-tête. Ils échangent un regard préoccupé.

Bernadette – Ils sont un peu spéciaux, non ?

Jacques (distraitement) – Ah, oui ?

Bernadette – Tu as vu ses peintures, à l’intérieur ?

Jacques (appréciatif) – Ah, oui !

Bernadette – Quelle horreur…

Jacques – C’est un peu olé olé… Mais bon…

Bernadette – Un peu ? C’est un véritable obsédé, oui…

Jacques (rêveur) – Tu crois que c’est elle qui lui sert de modèle ?

Bernadette (sèchement) – Pourquoi…?

Jacques – Comme ça… C’est vrai que c’est plutôt une belle femme…

Bernadette – Oui, oh…

Jacques – Ben si, quand même.

Bernadette – Bon, ça va ! Non, mais franchement ! Tu te vois me peindre toute nue et accrocher le tableau au dessus de la cheminée dans notre salle à manger…

Jacques (la regardant) – Non…

Blanc.

Bernadette – Et la chambre, tu trouves qu’elle vaut les trois épis ?

Jacques – Ce n’est pas très grand, et un peu bas de plafond, mais ça a du cachet. Avec ces poutres apparentes…

Bernadette – Le type qui s’est pendu dans ce placard à balais devait être contorsionniste…

Jacques – On verra bien ce qu’ils nous servent à dîner.

Bernadette regarde du côté des chèvres (c’est à dire des spectateurs).

Bernadette – Elles sont bizarres, ces chèvres, non ?

Jacques – Ah, oui…?

Bernadette – Tu ne vois pas ?

Jacques regarde aussi.

Bernadette – Elles nous regardent, et on dirait qu’elles se marrent…

Jacques – Ah, oui, peut-être…

Bernadette – Enfin, il faut reconnaître que le paysage est magnifique. Tiens, j’ai envie de prendre une photo. Pour notre rapport… (Jacques ne bronche pas) Ben tu vas chercher l’appareil !

Jacques – Oui, oui, j’y vais…

Jacques sort. Eve revient un instant après avec un chariot chargé de bouteilles.

Eve – Voilà… Qu’est-ce que je vous sers ? (Constatant l’absence de Jacques) Mais vous avez encore perdu votre mari ?

Bernadette – Il est parti chercher l’appareil photo dans la chambre.

Eve – Et merde…

Bernadette (interloquée) – Pardon ?

Eve – Non, non, j’ai renversé les cacahuètes, mais ce n’est rien… Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

Bernadette – Il y a une spécialité du coin ?

Eve – Le vin de pissenlit ?

Bernadette – Ah, oui ?

Eve – Je ne sais pas si c’est vraiment une spécialité du coin. En tout cas, c’est ce que nous a raconté le fermier d’à côté. On se fournit chez lui. Je vous préviens, c’est un peu spécial. (Pour elle-même) D’ailleurs, le fermier aussi est un peu spécial…

Bernadette – Oh, vous n’allez pas m’empoisonner…

Eve – Ah… Le poison, c’est une arme de femme… Plus que le revolver, je veux dire…

Bernadette semble un peu interloquée, mais se reprend rapidement.

Bernadette – Ça ne fait rien, je prends le risque.

Alban revient.

Alban – Tu as réussi à leur refourguer ton vin de pissenlit ?

Eve – Qu’est-ce que tu prends ?

Alban – Pas ça, en tout cas, la seule fois où j’en ai bu, j’ai failli mourir…

Eve – Mon mari plaisante…

Alban – Je vais plutôt prendre une absinthe.

Eve – De l’absinthe ? Je croyais que c’était interdit en France ?

Alban se sert.

Alban – Je me fournis en Suisse, la frontière est juste à côté. C’est vrai que depuis que j’en bois, je commence à perdre mes cheveux, il m’arrive d’avoir des hallucinations, et j’ai parfois des envies de meurtre. Mais si je veux arriver à peindre comme Van Gogh… L’absinthe l’a rendu fou, et il a fini par se suicider, d’accord. Mais quel talent !

Jacques revient.

Eve – Et vous, Jacques ? Qu’est-ce que je vous sers ?

Jacques – Oh… Je prendrai un porto, si vous en avez…

Eve – Ah, j’ai oublié le porto.

Bernadette – Ne vous dérangez pas, mon mari va prendre autre chose ! Hein, Jacques ? Tu vas prendre une absinthe, avec Alban…

Jacques – Oui, oui, bien sûr… Une absinthe, ce sera très bien?

Eve – Non, non, j’y vais. Alban, tu peux t’occuper des glaçons ? Excusez-nous un instant…

Eve et Alban sortent. Bernadette remarque que Jacques a l’air un peu perturbé.

Bernadette – On dirait que tu viens voir un fantôme. Ne me dis pas que c’est celui du type qui s’est pendu dans notre chambre…

Jacques – Quand je suis arrivé pour prendre l’appareil photo, il était en train de fouiller dans ton sac…

Bernadette – Non…?

Jacques – Il faudra qu’on vérifie avant de partir s’ils ne nous ont rien volé…

Bernadette – Je te dis qu’ils ont l’air bizarre… Et si on inventait un prétexte pour s’en aller ?

Jacques – Un prétexte ?

Bernadette – Je ne sais pas, moi. On peut toujours trouver quelque chose. Un cas de force majeur. La mort d’un proche… Une fuite de gaz…

Jacques – On a une chaudière au fioul.

Bernadette – C’est pour ça que j’ai parlé de prétexte…

Jacques – Tu crois…?

Bernadette – Je ne le sens pas… (Avec un air inquiétant) Et tu sais comment ça se termine, en général, quand je ne le sens pas…

Eve revient avec la bouteille de porto et sert Jacques.

Eve (à Jacques) – Et c’est du porto qui vient directement de Portugal. C’est notre femme de ménage qui nous l’a ramené de là-bas en revenant de vacances.

Bernadette – Parce que vous croyez que le porto qu’on achète en France ne vient pas forcément du Portugal ?

Eve a l’air un peu décontenancée.

Jacques – Ma femme plaisante…

Eve (à Bernadette) – Je vais vous accompagner pour le vin de pissenlit, si ça peut vous rassurer. C’est promis, je boirai en premier. Si je ne meurs pas immédiatement dans d’atroces convulsions, vous pourrez en boire vous aussi…

Alban revient.

Alban – Et voilà les glaçons. (À Bernadette) Bien frais, ça passe mieux, vous verrez. On ne sent presque pas le goût du pissenlit…

Chacun lève son verre.

Alban – Allez, à aujourd’hui qui demain ne sera plus !

Bernadette boit prudemment une gorgée, à la suite d’Eve et des autres.

Alban – Je ne voudrais pas être indiscret, mais vous m’intriguez… Je n’ai toujours pas compris le principe du pèlerinage laïque…

Bernadette – Vous croyez aux miracles ?

Alban – Vous voulez dire… quand il y a un tremblement de terre qui fait deux cent mille morts, qu’après des semaines de recherches, des sauveteurs bénévoles retrouvent par hasard un ou deux survivants sous les décombres au péril de leur vie, et qu’on en attribue tout le mérite à Dieu en le remerciant pour ses bienfaits ?

Bernadette – Eh bien nous aussi, nous sommes des miraculés… Je dirais même des polymiraculés.

Jacques – Ma femme veut dire que nous avons déjà plusieurs fois échappé à la mort.

Eve – Tiens donc…?

Jacques – Tenez, par exemple, ce Concorde qui s’est écrasé sur un hôtel à Roissy en 2000, vous vous souvenez ?

Eve – Ah, oui, bien sûr.

Bernadette – Mon mari avait prévu de le prendre. Il était déjà en salle d’embarquement. Mais il s’est cassé le coccyx en dévalant l’escalier des toilettes après avoir glissé sur un Mars. Alors il n’a pas pu partir…

Jacques – Vous vous rendez compte. Mes valises étaient déjà enregistrées. D’ailleurs, je ne les ai jamais revues…

Alban – C’est curieux… Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire de valises… (Avec un regard entendu à Eve) Et dire qu’on n’a jamais vraiment su comment cet avion avait pu exploser en vol…

Eve (à Bernadette) – Et vous n’étiez pas avec votre mari…?

Bernadette – J’étais juste venue l’accompagner… On avait passé la nuit dans un hôtel de l’aéroport. Quand j’y suis retournée pour payer la note, ce n’était plus qu’un brasier.

Jacques – Le Concorde que je devais prendre s’était écrasé dessus.

Bernadette – À cinq minutes près, j’y passais, moi aussi… Autant vous dire que moi non plus, je n’ai jamais revu mes bagages…

Jacques – C’est à ce moment-là qu’on a décidé de faire le pèlerinage de Saint-Jacques.

Alban – Pour qu’il vous ramène vos valises ?

Bernadette – Pour remercier… disons la Providence.

Silence embarrassé.

Jacques (sur un ton grave) – Vous croyez en l’au-delà, Eve ?

Eve est un peu prise de court.

Eve (plaisantant pour dédramatiser) – Vous voulez dire… la Quatrième Dimension, ce genre de trucs…?

Alban – Moi, j’aurais plutôt tendance à penser que le paradis et l’enfer sont ici bas, et qu’on peut passer de l’un à l’autre dans la même journée… C’est d’ailleurs ce que je disais à ma femme pas plus tard que ce matin. Hein, chérie ?

Blanc.

Bernadette – En tout cas, la vue est magnifique… Tout ce vert… (À Jacques) Tu n’as pas ramené l’appareil photo, Jacques ?

Jacques – Zut, avec tout ça, j’ai oublié…

Alban – L’avantage, quand on n’a plus de mémoire, c’est qu’on ne s’ennuie jamais. Ma mère a fini Alzheimer. Quand j’allais lui rendre visite, à chaque fois qu’elle me quittait des yeux une seconde, elle avait l’impression que je venais d’arriver. Elle était toujours contente de me voir…

Jacques – Je retourne chercher l’appareil.

Bernadette – Je t’accompagne, je vais prendre un châle. C’est vrai que ça se rafraîchit un peu, non…?

Jacques et Bernadette sortent.

Eve – Alors ?

Alban – Ben… Je n’ai pas eu trop le temps de fouiller, le mari m’a pris la main dans le sac…

Eve – Mais c’était sur le dessus ! Un pistolet avec une crosse noire et un canon argenté.

Alban – La seule chose noire et argentée que j’ai vue dans ce sac, c’est un séchoir à cheveux… (Il lui lance un regard méfiant) Rassure-moi, tu n’aurais pas pu confondre un séchoir à cheveux avec un pistolet…?

Eve hausse les épaules, mais on la sent pas très sûre d’elle.

Alban – Dis-moi, les pistolets que tu as déjà vus à la télé, c’était pas dans Star Trek ou dans la Guerre des Étoiles…? Genre pistolet à laser désintégrateur… pouvant accessoirement servir de sèche-cheveux de voyage ?

Bernadette revient, avec un châle, accompagnée de Jacques, un appareil photo à la main.

Jacques – Voilà, comme ça on pourra au moins garder un souvenir éternel de cette vue merveilleuse. Au cas où les choses viendraient à dégénérer subitement…

Eve (inquiète) – Vous avez des raisons de penser que les choses pourraient subitement dégénérer…?

Bernadette – Nul part on n’est à l’abri d’une chute de météorite…

Jacques – Ou d’un bloc de glace qui se détache de la cuvette des toilettes d’un Airbus…

Alban et Eve échangent un regard préoccupé. Jacques prend une photo de la salle, pendant que Bernadette prend un air de circonstances.

Bernadette – D’ailleurs je suis vraiment désolée, mais nous n’allons pas pouvoir rester.

Eve – Ah, bon ?

Alban – Quel dommage…

Bernadette – Je viens de recevoir un appel sur mon portable. Ma mère vient de mourir…

Jacques, semblant surpris, lui lance un regard interloqué.

Alban – Tiens, ça c’est marrant… (Têtes des trois autres) Non, je veux dire… Pas pour votre mère… Mais d’habitude, on n’a pas de réseau, ici. C’est ce que j’expliquais tout à l’heure à votre mari. Ça doit encore être un miracle.

Eve lui lance un regard offusqué.

Eve – Nous sommes vraiment très peinés pour vous. Toutes nos condoléances…

Bernadette – Bien entendu, nous vous réglerons la nuit…

Eve – Mais il n’en est pas question, voyons…

Alban – Sauf si vous insistez, bien sûr…

Eve – Je vous en prie, asseyez-vous un moment.

Bernadette se rassied.

Jacques – Et elle est morte de quoi ?

Bernadette lance à son mari un regard agacé.

Bernadette (à tous) – Oh, vous savez, elle était déjà très malade… Mais bon, même quand on s’y attend, ça fait quelque chose…

Jacques – Et dire qu’à son âge, elle faisait encore du vélo.

Eve – Moi, j’ai dû faire piquer mon hamster il y a six mois. Il était couvert de tumeurs et il ne pouvait même plus pédaler dans sa cage. Déjà, ça m’a fait un choc. Alors une maman, j’imagine…

Semblant se prendre au jeu, Bernadette se met à pleurer. Eve lui tend un mouchoir en papier.

Eve – Tenez…

Bernadette – Merci… Ça me touche beaucoup…

Alban (à Eve) – Mais avant le hamster, il y a eu ton père… Il est mort quelques semaines avant…

Eve – Je sais, mais… Ça va vous paraître monstrueux, mais ça ne m’a pas fait le même effet que pour mon hamster…

Bernadette – Je comprends… Quand on n’a jamais eu d’enfant…

Bernadette sèche ses larmes, et se mouche bruyamment. Elle semble se reprendre un peu, et trempe les lèvres dans son verre.

Bernadette – C’est vraiment délicieux, ce vin de pissenlit. Très léger. Et avec un petit goût inhabituel… Qu’est-ce que c’est ?

Eve – Le pissenlit, probablement…

Bernadette – Ah, oui… On… On sent bien le goût… C’est très délicat…

Eve – Il paraît que c’est fait avec les racines.

Alban – C’est ce qui s’appelle boire le pissenlit par la racine.

Eve – Prenez des cacahuètes…

Bernadette se sert.

Eve – Et vous, Jacques, vous avez encore vos parents ?

Jacques – Eh bien… Je suis un enfant de la DASS… Ma mère est morte en couches, et mon père s’est tué en voiture en allant me déclarer à la mairie…

Alban – Un animal domestique, peut-être…?

Soudain, Bernadette se lève de son siège et se met à suffoquer d’une façon impressionnante.

Jacques – Qu’est-ce qui t’arrive, chérie ?

Eve – Ça doit être l’émotion…

Jacques – Ou les pissenlits…

Alban – Je crois plutôt que c’est les cacahuètes… Elle a dû en avaler une de travers…

Alban se lève, se place derrière Bernadette, lui passe les bras autour de la poitrine, et lui donne une forte pression par derrière, dans un geste un peu ambigu. Jacques le regarde faire avec stupéfaction, mais Bernadette ne tarde pas à cracher la cacahuète et à reprendre peu à peu sa respiration, avec difficulté.

Alban – C’est la méthode de Heimlich. J’ai vu faire ça dans Urgence, à la télé, du temps où on l’avait encore… Et après, on va dire qu’il n’y a que des conneries sur France 2.

Bernadette – Je ne sais pas comment vous remercier… J’ai bien cru que j’allais m’étouffer…

Alban – Ah, mais on peut en mourir, hein ! Ça s’appelle une fausse route. Au lieu de passer directement dans l’oesophage, la cacahuète décide de faire un pèlerinage dans la trachée artère… Ça arrive souvent en cas d’émotion forte…

Bernadette (les yeux bordés de reconnaissance) – Alors vous m’avez sauvé la vie…!

Alban la regarde, un peu embarrassé.

Alban – C’est le côté Docteur House qui sommeille en moi sous mes dehors de Mister Jekyll.

Bernadette s’avance vers Alban, et le serre chaleureusement dans ses bras avec une ferveur un peu ambiguë.

Bernadette – Merci… (Elle se dégage et s’adresse à Jacques) Et toi, tu ne faisais rien ! Tu m’aurais laissé m’étouffer ! Heureusement qu’Alban était là…

Jacques ne répond rien.

Alban – Mais dites-moi, il vous en arrive des malheurs. Un décès dans la famille. Maintenant une fausse route. Ce n’est plus un pèlerinage, c’est un chemin de croix. Vous êtes sûrs que vous allez tenir jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle…?

Eve – Vous allez quand même rester dîner avec nous ? Alban vous raccompagnera à la gare après. De toute façon, le prochain train pour Paris n’est que dans trois heures, alors…

Bernadette – Pourquoi pas… Merci de votre accueil, vraiment…

Eve – On va vous laisser respirer un moment…

Alban – Le bon air des Alpes…

Eve – De toute façon, il faut qu’on finisse de préparer le repas. Il n’y a pas grand chose à faire, mais bon. Vous pourrez vous reposer un peu.

Alban – Et commencer à faire votre deuil…

Jacques – Je vais au moins vous aider à mettre la table…

Eve – Non, vraiment, ce n’est pas la peine… Tu viens Alban…

Eve et Alban sortent.

Bernadette – Ils sont vraiment adorables…

Jacques – Tout à l’heure, tu les trouvais bizarres…

Bernadette – Ce qu’elle m’a dit à propos de la mort de ma mère… Ça m’a beaucoup touchée…

Jacques – Mais… ta mère n’est pas morte, si ?

Bernadette – Peut-être, mais elle n’est pas supposée le savoir… Et puis il m’a quand même sauvé la vie ! Je ne le connais que depuis une heure, et il m’a déjà sauvé la vie ! Tu m’as déjà sauvé la vie, toi ? Depuis le temps qu’on est marié !

Jacques – Alors on ne part plus ?

Bernadette – On est bien ici, non ?

Jacques – Mais, c’est toi qui disais que…

Bernadette – Oui ben il n’y a que les imbéciles qui ne changent jamais d’avis… Et toi, il faut au moins te reconnaître une chose, c’est une certaine constance dans tes opinions…

Bêlement de chèvres.

Jacques – C’est vrai qu’elles bêlent d’une drôle de façon, ces chèvres… Tu as raison, on dirait que c’est de nous qu’elles rigolent…

Alban revient.

Alban – Excusez-moi, je ne fais que passer… Je vais à la ferme d’à côté chercher le lait pour le petit déjeuner. Directement au pis de la vache…

Jacques – Ah, oui… Moi aussi, je faisais ça quand j’étais gamin.

Bernadette – Tes parents habitaient à Montmartre !

Jacques – Pendant les vacances chez ma tante, en Normandie.

Alban – Ça fait partie du folklore local pour les hôtes de passage…

Jacques – Le lait des vaches, c’est quand même autre chose que le lait du supermarché.

Bernadette – Oui, remarque, c’est comme pour le porto, hein ? Je pense que le lait du supermarché vient aussi des vaches, non ? Il est pasteurisé, c’est tout…

Alban – C’est sûr que celui-là, il faut bien le faire bouillir. Parce que si on n’a jamais bu que du lait U.H.T., on peut vite attraper la typhoïde…

Jacques – Le lait du supermarché… Ils retirent le beurre et la crème, ils vous la vendent à part, et ils vous facturent ce qui reste vingt fois plus cher que le lait de ferme, qu’ils payent aux paysans une misère.

Bernadette – Oh, non, moi, le lait entier, je ne le digère pas bien…

Jacques – Ma femme boit du lait écrémé garanti sans lactose. Je me suis toujours demandé ce qui restait dans le lait quand on retire la crème et le lactose. Autant boire directement de l’eau minérale, non ?

Alban – Remarquez, comme ils nous vendent l’eau minérale au prix du lait. Bon, ben ce n’est pas que je m’ennuie, mais il va falloir que j’y aille. Si je ne veux pas rater la traite…

Bernadette (enjouée) – Je peux venir avec vous ? (Feignant l’abattement) Ça me changera un peu les idées…

Alban – Ok…

Bernadette – Ça ne te dérange pas que je te laisse tout seul, chéri ?

Jacques – Non, non, vas-y… (Ironique) Si ça peut adoucir un peu ton chagrin.

Alban (à Bernadette) – Moi aussi, dans les moments difficiles, j’ai toujours trouvé beaucoup de réconfort auprès des vaches…

Alban et Bernadette s’en vont. Jacques soupire.

Eve revient avec quelque chose dans un panier.

Eve – Vous voulez éplucher les oignons avec moi ? Ça vous distraira…

Jacques – Bien sûr…

Ils se mettent à éplucher les oignons en silence.

Jacques – Ça va vous paraître affreux, mais… Ça m’est arrivé d’avoir envie de la tuer…

Eve – Votre belle-mère ? Oh, ça arrive à tout le monde, hein. Il ne faut pas culpabiliser pour ça, c’est tout à fait normal. Et puis vous n’êtes pour rien dans son décès, non ? Si…?

Jacques – Ma belle-mère…? Ah, non, je… Je parlais de ma femme…

Eve – Ah… Remarquez, ça m’arrive aussi, vous savez, d’avoir envie de tuer mon mari… (Soudain inquiète) Mais on ne parle que d’une vague intention vite refoulée, là, hein ? Pas d’un début de passage à l’acte ? Je veux dire on ne parle pas d’arme à feu cachée dans un sac à dos, ou de choses de ce genre…

Jacques – Tout à l’heure, quand elle s’est étouffée, c’est vrai, je n’ai pas bougé. Qui sait…? Je me suis peut-être dit l’espace d’un instant…

Eve – Et si cette cacahuète était la solution à tous mes problèmes…? Mais non… Je vous assure. Ne vous en faites pas pour ça. Vous savez ce qu’on dit ? L’amour, la haine… Ce sont des sentiments parfois très proches l’un de l’autre. Voyons, Jacques ! Tous les psychanalystes vous le diront. La haine, c’est le ciment du couple !

Jacques la regarde en se demandant si elle parle sérieusement. Puis il soupire, et regarde le paysage.

Jacques – Je crois que c’est vous qui avez raison… Nous aussi, on devrait peut-être venir s’installer à la campagne. Pour retrouver un peu de sérénité. Un peu d’harmonie dans notre couple… Vous savez s’il y a des fermes à vendre, dans le coin. On serait voisins…

Eve lui lance un regard inquiet.

Eve – Ça… Je ne saurais pas vous dire… Et puis vous savez, on est quand même très isolé, ici. Il faut être rentier. Ou avoir un métier que vous pouvez exercer n’importe où. On n’a même pas internet…

Jacques pose sa main sur celle de Eve et la regarde avec un air langoureux.

Jacques – En tout cas, merci de m’avoir écouté, Eve. Ça m’a beaucoup touché, vraiment. J’en ai presque les larmes aux yeux…

Eve (interloquée) – Ça doit être les oignons…

Eve retire sa main et cherche à changer de sujet.

Eve – Et vous, Jacques, vous faites quoi, dans la vie ?

Jacques – Eh bien, je… Je fais le même métier que ma femme.

Eve – Comme ça, au moins, le soir, on a quelque chose à se raconter. Je veux dire… On peut toujours parler de son travail… Mais elle fait quoi, comme travail, votre femme…?

Alban et Bernadette reviennent.

Eve – Déjà !

Alban – On n’a pas pu avoir de lait, la vache était en dérangement.

Bernadette – C’est incroyable ! On a assisté à la naissance d’un petit veau… Vous ne pouvez pas savoir ce que ça m’a fait…

Eve – Ah, si, si, je comprends… Le décès d’une mère… La naissance d’un veau… Tout ça dans la même journée… Ça fait beaucoup d’émotions…

Bernadette – Ce sont des choses qu’on n’a plus l’habitude de voir à Paris.

Alban – Encore que… Vous avez assisté à l’accouchement de votre femme, Jacques ?

Jacques n’a pas le temps de répondre, car Bernadette lui coupe la parole.

Bernadette – La nature, c’est vraiment quelque chose de fort… Quand ça vous revient comme ça en pleine figure… (Elle craque) Oh, mon Dieu. Elle était debout, et il y avait les deux pieds fourchus qui dépassait de… C’était vraiment atroce. Les paysans avaient attaché une corde aux sabots du veau, et ils étaient trois à tirer dessus…

Alban – Je confirme. Trois crétins des Alpes. On se serait cru dans Intervilles.

Bernadette (fondant en larme) – Et dire que moi aussi, j’ai donné naissance à un veau…

Les trois autres se regardent interloqués, ne sachant pas très bien s’il s’agit d’un lapsus.

Eve – Bon ben on va peut-être passer à table. Si vous ne voulez pas rater votre train…

Alban – Qu’est-ce que tu nous as fait de bon, chérie ?

Eve – Du veau…

Jacques – On va vous aider à mettre la table.

Bernadette – C’est tout ce que tu trouves à dire ?

Jacques reste interloqué. Eve sort suivie de Jacques. Bernadette et Alban s’apprêtent à leur emboîter le pas.

Bernadette (en aparté à Alban) – Je ne le supporte plus… Des fois je me dis : si seulement il avait pu prendre ce Concorde au lieu de se casser le coccyx. Vous vous rendez compte ? Il me l’aurait indemnisé plus d’un million d’euros…

Air un peu décontenancé de Alban. Noir.

 

SOIRÉE

Alban, Eve, Jacques et Bernadette sont à table et finissent de dîner. Alban et Eve ont fait un effort de toilette. Jacques et Bernadette sont toujours habillés en scouts.

Bernadette – C’était vraiment délicieux ! Hein, Jacques ?

Jacques – Ah, oui ! Pour la chambre, je ne sais pas, mais pour la table d’hôte, là je crois que vous méritez votre troisième épi.

Alban et Eve échangent un regard intrigué.

Bernadette – Il faudra que vous donniez la recette à mon mari, Eve.

Jacques – Quand on a de bons produits.

Eve – Ah, là, c’est vraiment du producteur au consommateur. On prend le veau à la ferme d’à côté…

Malaise de Bernadette.

Alban – Mais ce n’est pas le veau que vous avez vu naître tout à l’heure, hein ! Remarquez, je pense que celui-là est venu au monde à peu près de la même façon, mais bon…

Eve – J’en prends un entier tous les deux mois. Ils me le débitent en morceaux, et ils me le livrent congelé dans des sachets en plastiques.

Bernadette – Ah, oui, c’est pratique.

Eve – Malheureusement, je ne sais pas si le fermier va pouvoir continuer. Maintenant que sa femme n’est plus là…

Jacques – Elle s’est pendue, elle aussi ?

Eve – Elle est en prison…

Alban – On a retrouvé une demi-douzaine de bébés dans son congélateur, justement…

Eve – J’espère que les sachets étaient bien étiquetés…

Malaise. Eve préfère changer de sujet.

Eve – En tout cas, ça nous fait plaisir que votre mère ne soit pas morte, finalement. Ça nous permet de passer la soirée ensemble…

Alban – Mais qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

Bernadette – Eh bien…

Bernadette jette un regard vers son mari pour qu’il vienne à son secours.

Jacques – Une tragique méprise… Un cambrioleur venait de lui voler tous ses papiers.

Bernadette – Un Polonais, à ce qu’on nous a dit.

Jacques – Un sans papier, justement.

Bernadette – Complètement saoul.

Jacques – Vous savez comment sont les Polonais.

Bernadette – Alors maintenant qu’ils n’ont même plus besoin de passeport pour venir en France.

Jacques – Bref, en sortant de chez ma belle-mère, paf ! Le type se fait écraser par une voiture de police.

Bernadette – Tué sur le coup.

Jacques – Une vraie boucherie.

Bernadette – Vous savez ce que c’est, ils roulent comme des fous.

Jacques – Quand ils mettent leur sirène.

Bernadette – Alors que le plus souvent, ils vont au PMU du coin pour faire leur tiercé…

Jacques – Donc, comme le voleur avait les papiers de ma belle-mère sur lui, les gendarmes ont cru que c’était elle qui était morte.

Bernadette – Et ils nous ont prévenus.

Jacques – Entre-temps, heureusement, ma fille est allée à la morgue pour reconnaître le corps.

Bernadette – Et elle a bien vu que ça n’était pas sa grand-mère…

Jacques – Ben, oui, un Polonais…

Bernadette – Complètement saoul.

Jacques – Et mort, en plus.

Alban et Eve sont un peu sonnés par ce récit alambiqué.

Eve – Comme quoi la réalité dépasse souvent la fiction.

Alban – Ah, oui… On nous raconterait ça dans un feuilleton à la télé, on dirait, quand même, ils exagèrent…

Jacques – Et puis ce n’était pas le moment de prendre la route ce soir, de toute façon. Vous aviez raison, dites donc. Vous avez vu, il neige ?

Bernadette – Tu es sûr ?

Jacques – Ah, oui, c’est bizarre… Les flocons sont roses…

Alban (jetant un coup d’oeil) – Ah, non, ça c’est les pétales du cerisier qui est juste au-dessus de la maison.

Eve – La floraison touche à sa fin. Dès qu’il y a un coup de vent…

Jacques – Ah, mais c’est vrai. Il y a un de ces vents…

Bernadette – Ça me rappelle notre dernier séjour dans les Landes… Tu te souviens, Jacques ? Ça a commencé comme ça en 99, à Biscarosse. Juste avant la tempête qui a emporté le toit de notre Hôtel Ibis et qui a rasé 250.000 hectares de forêt.

Bruit de tonnerre. Alban et Eve échangent un regard inquiet.

Eve – Reprenez du fromage. Je le fais moi-même. Avec le lait des chèvres que vous voyez brouter devant vous. Enfin, là, ça commence à s’assombrir, on ne les voit plus très bien…

Bernadette – Mais on les entend.

Bêlement des chèvres.

Jacques – Et elles ont l’air de bien se marrer…

Jacques et Bernadette échangent un regard et sont pris d’un fou rire vite contrôlé.

Eve – Je revends le surplus sur les marchés du coin. C’est vrai que les clients ont l’air plutôt contents. Ils ont toujours le sourire…

Jacques – Allez, je reprends un peu de fromage qui fait rire…

Bernadette se ressert elle aussi.

Bernadette – Ah, oui… Il est délicieux…

Jacques – Mmm… Il a petit arrière-goût… Je ne sais pas ce que c’est…

Bernadette – Oui… On sent que c’est du bio…

Eve se lève.

Eve – Je vais aller chercher le dessert… (Avant de sortir, en aparté, à Alban) Tu les as fait fumer, ou quoi ?

Alban – Non, je t’assure… Et ils n’ont presque rien bu…

Eve – Ça doit être leur état naturel…

Alban – Ou alors c’est le vin de pissenlit, combiné avec cet air pauvre en iode…

Eve sort.

Alban – Mais dites-moi, nous ne savons toujours pas ce que vous faites dans la vie ? Ça commence à m’intriguer…

Jacques – Ah… On leur dit Bernadette ?

Bernadette – Allez… De toute façon, maintenant… Les dés sont jetés…

Jacques – Nous sommes les clients-mystère…

Alban – Ah, oui, ça… Ça répond tout à fait à ma question…

Eve revient avec une tarte aux fraises d’Espagne.

Jacques – Les clients-mystère ! Vous ne savez pas ce que c’est ?

Alban – Non.

Bernadette – Eh bien, par exemple, une chaîne d’hôtels fait appel à nous pour séjourner incognito dans un de leurs palaces…

Jacques – Ou un de leur Formule 1, ça dépend.

Bernadette – Aux frais de la princesse, évidemment…

Jacques – Et à l’issue de notre séjour, nous faisons un rapport circonstancié sur la qualité du service.

Bernadette – Suite à quoi, bien entendu, les employés incompétents sont immédiatement licenciés sans indemnités…

Jacques – Les grands chefs qui se relâchent perdent leur troisième étoile au Michelin…

Bernadette – Et les chambres d’hôtes où on est obligé de se mettre à genoux pour se pendre perdent leur troisième épi.

Eve semble atterrée.

Eve – Et vous êtes payés pour ça ?

Jacques – C’est un métier…

Alban – Et là… Vous êtes en vacances, ou bien…

Bernadette (mystérieuse) – Ah…

Jacques – Trois épis, ça se mérite…

Le temps pour Alban et Eve de digérer tout ça.

Alban – Et à Saint-Jacques, vous y allez en pèlerins-mystère, aussi ?

Eve – Ou c’est juste une couverture…?

Jacques – L’année dernière, le Vatican nous a envoyés à Lourdes.

Bernadette – Ils se demandaient si la réputation de Bernadette n’était pas un peu surfaite.

Jacques – C’est vrai que ça fait un moment qu’elle n’a pas fait de miracle…

Léger malaise.

Bernadette – Et si on goûtait à cette tarte ?

Jacques – Voyons voir si elle aussi mérite son troisième épi !

Eve (sur la défensive) – C’est une tarte aux fraises des bois…

Jacques – Mais dites-moi, elles sont énormes dans le coin.

Alban – Et encore, vous n’avez pas vu les truffes. La plus grosse qui a été trouvée dans la région, il a fallu un tractopelle pour la déterrer.

Eve sert la tarte.

Eve – Remarquez, c’est plutôt sympa, comme métier, non ?

Alban – Etre payé pour faire de la délation, alors qu’il y a tellement de gens qui seraient ravis de faire ça gratuitement… Regardez ce qui s’est passé pendant l’occupation…

Eve – Alors vous passez votre temps en vacances ou à faire du shopping ?

Bernadette – Oh, vous savez, à la longue… C’est fatiguant. Même dangereux, parfois. On vous a raconté. Pour le Concorde…

Eve – Ah, parce que là aussi, vous étiez en mission ?

Jacques – Vous savez ce que c’est, dans les avions, le service laisse parfois à désirer…

Bernadette – Dans les hôtels aussi… Et pour ce qui est des chambres chez l’habitant, je ne vous en parle même pas. Aujourd’hui, n’importe qui peut transformer son grenier sans fenêtre en chambres d’hôtes de charme… Je ne dis pas ça pour vous, bien sûr…

Jacques – Quand même… Je me demande si on ne nous a pas jeté un sort, parfois…

Eve – C’est bizarre, je commence à avoir cette impression, moi aussi…

Jacques – On dirait que partout où on passe, l’herbe ne repousse plus.

Alban – L’herbe ?

Jacques – On était en mission en Thaïlande juste avant le tsunami. Et on devait partir à Haïti juste avant le tremblement de terre…

Alban et Eve échangent un regard consterné.

Bernadette – J’espère qu’on ne va pas vous porter la poisse à vous aussi…

Bernadette (revenant à la tarte) – Je n’ai jamais vu des fraises aussi grosses… Vous êtes sûre que c’est des fraises ? On dirait deux moitiés de pastèques…

Jacques – À propos, Eve, je ne résiste pas à vous poser la question. C’est vous qui servez de modèle à Alban, pour ses tableaux ?

Eve – Ne me dites pas qu’on envoie aussi des clients-mystère dans les ateliers des peintres…?

Jacques – Pas encore… C’est pure curiosité de ma part…

Eve – Dans ce cas… Il faut bien que je conserve ma part de mystère, moi aussi…

Jacques – Et votre peinture… vous arrivez à en vivre ?

Alban – Les nus, aujourd’hui, ça se vend très mal. Moi, quand j’étais gamin, j’allais au Louvre rien que pour voir des femmes à poil. Mais maintenant, avec internet… Vous savez ce que c’est.

Bernadette (à Alban) – Vous avez essayé, les chèvres ?

Alban – Pardon ?

Bernadette – Au lieu de votre femme… Vous avez essayé de peindre des chèvres ? C’est jolie aussi, une chèvre.

Jacques – Et c’est très gai. Écoutez-les se marrer…

Bernadette – Et en plus, ça fait du fromage !

Eve – Vous ne voulez pas en reprendre un peu ?

Jacques – Allez, on ne va pas en laisser pour si peu…

Moment de flottement. Jacques et Bernadette finissent le fromage avec un sourire idiot.

Eve – Je peux vous poser une question indiscrète, moi aussi ?

Bernadette – Allez-y…

Eve – Vous vous êtes rencontrés comment, avec votre mari ?

Jacques – Vous ne devinerez jamais…

Alban – Chez les Scouts ?

Bernadette – Comment vous avez deviné ?

Alban – Ça m’est venu comme ça.

Bernadette – La vie sous la tente, ça crée des liens.

Jacques – Ce n’était pas des tentes mixtes, évidemment, mais bon…

Bernadette – Les nôtres ont été emportées par un orage pendant la nuit alors qu’on campait en pleine forêt de Fontainebleau.

Jacques – On s’est tous retrouvés dehors à trois heures du matin en petite tenue.

Bernadette – Et la nature a fait le reste… Et vous, où est-ce que vous avez fait connaissance ?

Alban – Dans un club échangiste.

Jacques – Ah, oui…?

Alban – En fait c’était un club de vacances. Mais ça revient un peu au même. J’étais venu avec un ami. Et chacun est reparti avec la femme de l’autre…

Jacques (philosophe) – Finalement, le monde entier est une gigantesque partouze.

Bernadette le regarde un peu interloquée.

Bernadette – Et si on faisait un Trivial Pursuit, pour clore la soirée en beauté ?

Eve – Ah, désolée, mais nous n’avons pas de jeu…

Bernadette – Mauvais point pour votre troisième épi… Les jeux de société, c’est un incontournable de la chambre d’hôte. Heureusement, nous avons toujours le nôtre avec nous.

Nouvelle consternation de Alban et Eve.

Bernadette (à Jacques) – Tu vas le chercher, chéri ? Il est dans mon sac à dos ?

Jacques sort.

Bernadette – En dessous du revolver…

Alban et Eve se figent.

Bernadette – Je veux dire, au dessous du séchoir à cheveux.

Blanc.

Bernadette – Vous allez voir, Jacques et moi, nous faisons un couple redoutable.

Eve – Ah, non, mais ça ne m’étonne pas…

Jacques revient avec un minuscule Trivial Pursuit qu’il pose sur la table.

Bernadette – C’est un format de voyage, évidemment.

Eve – Ah, oui, il faut avoir de bons yeux pour lire les cartes…

Bernadette commence à disposer le jeu, avant de se retourner vers Jacques.

Bernadette – Tu as oublié les dés…

Jacques – Excusez-moi.

Il repart.

Bernadette – On fait ça par équipe, ça ira plus vite ? Vous prenez quel pion ?

Alban – Je ne sais pas… Le rouge…

Alban tend la main pour prendre le pion, mais Bernadette lui saisit le poignet pour arrêter son geste et l’interpelle sur un ton sans appel.

Bernadette – Touche pas à ça connard !

Alban et Eve se figent, surpris par ce ton meurtrier.

Bernadette (se radoucissant) – Le rouge, c’est notre pion porte-bonheur. Prenez le orange…

Alban – Ok…

Jacques revient avec deux énormes dés, dont on comprendra plus tard que l’un comporte principalement des 7, et l’autre principalement des 1.

Surprise de Alban et Eve, se demandant sans doute comment leurs hôtes ont pu transporter ces énormes dés dans leurs sacs à dos.

Jacques tend à Eve le dé comportant des petits chiffres.

Jacques – À vous l’honneur. Pour savoir qui commence…

Eve lance le dé.

Eve – Un.

Bernadette – À nous…

Bernadette lance un autre dé.

Bernadette – Sept !

Air interloqué de Alban et Eve.

Jacques – C’est nous qui commençons… Et c’est parti pour un premier camembert. Géographie. Vous nous posez une question ?

Bernadette – Tenez, prenez cette boîte là.

Eve tire une carte et lit.

Eve – Laquelle de ces trois villes n’est pas traversée par la Loire : Tours, Blois ou Lille…?

Jacques et Bernadette se consultent avant de donner leur réponse.

Bernadette – Lille…?

Alban – Bravo…

Bernadette – En parcourant la France à pied, on apprend aussi la géographie…

Jacques – Encore à nous.

Bernadette lance le dé.

Bernadette – Encore un sept. Camembert jaune. Histoire.

Eve – Laquelle de ces trois villes ne se trouve pas en Allemagne : Lisbonne, Berlin ou Munich.

Jacques et Bernadette se consultent à nouveau avant de donner leur réponse.

Bernadette – Lisbonne ?

Alban – Vous êtes sûr que c’était une question histoire…?

Bernadette – Et encore un camembert. Tu veux lancer le dé, chéri ?

Jacques lance le dé.

Jacques – Et encore un sept !

Bernadette – Camembert orange. Sport.

Eve – À quelle vitesse a-t-on chronométré la balle de service de Boris Becker à Rolland Garros en 1986, à deux kilomètres heure près ?

Bernadette (contrariée) – C’est toi qui as rangé les cartes, la dernière fois, Jacques ?

Jacques – Oui, peut-être…

Bernadette – Je dirais… 52 kilomètres heure…?

Jacques – Tant que ça ? C’est presque la vitesse d’une mobylette…

Bernadette – Bon, on va dire 48, alors.

Eve – Désolé, c’était 269.

Bernadette (à Jacques) – Tu vois, tu nous as fait nous tromper… Enfin, c’est le jeu. On ne peut pas gagner à tous les coups. Allez, à vous. Tenez, prenez ce dé.

Alban lance le dé.

Alban – Un.

Bernadette – Quel est le nom du plus connu des médicaments à base de chloroquine ? Attention, il y a un piège…

Eve – Aucune idée…

Alban – La Nivaquine.

Eve – Bravo…

Bernadette (lisant) – La sangria.

Eve – La sangria…?

Bernadette (relisant) – C’est vrai que c’est étonnant, mais bon… C’est ce qu’il y a marqué sur la fiche…

Jacques – C’est comme au foot ! Si on commence à contester les erreurs d’arbitrage…

Bernadette – Désolée, c’est à nous ! Allez… (Bernadette lance le dé) Sept encore ! Eh ben… On est verni…

Jacques – Alors… Vert, nous aussi.

Eve – Combien de bosses a un chameau ?

Jacques – Ah, je confonds toujours avec le dromadaire… (Réfléchissant) Je dirais deux quand même.

Alban – Là, vous m’épatez…

Bernadette – Et encore un camembert ! Allez, un petit sept… (Elle lance le dé) Sept ! Camembert marron. Littérature.

Eve tire une carte.

Eve – Dans Lucky Luke, quel animal est Rantanplan ?

Bernadette (à Jacques) – Là il faut bien réfléchir. Tu sais que la littérature, ce n’est pas notre point fort… Attends voir… Son cheval, c’est Jolly Jumper, ça j’en suis sûr… (Se lançant) Un chien ?

Alban – Vous nous aviez prévenu que vous faisiez un couple redoutable, mais là…

Bernadette (à Jacques) – Allez, à toi de lancer le dé.

Jacques lance le dé.

Jacques – Deux…

Bernadette – Tu l’as lancé trop fort ! Bon, enfin, ce sont les aléas du jeu…

Eve – Combien de temps un plant de carotte peut-il vivre ?

Bernadette (furieuse à Jacques) – Cette fois, c’est moi qui rangerai le jeu à la fin de la partie…

Jacques – Vous voulez dire, s’il meurt de sa belle mort ?

Bernadette – Je ne sais pas, moi…

Jacques – Moins qu’un lapin, non…

Bernadette – Le lapin mange la carotte…

Jacques – Je dirais… cinq ans ?

Eve – Deux.

Bernadette – Oui, oh…

Eve – C’est une moyenne.

Bernadette – Bon, ben à vous…

Eve lance le dé.

Eve – Encore un…

Alban – Je sens qu’on ne va pas se coucher tard.

Eve – Question orange.

Bernadette – Ah, là vous avez une chance de rattraper votre retard. Une question facile. Quel a été le premier club vainqueur de la coupe d’Europe des Clubs Champions ?

Alban reste sans voix.

Bernadette – Évidemment, il faut être amateur de foot…

Alban – Aucune idée.

Eve – Le Real Madrid ?

Bernadette – Comment vous savez ça…?

Eve – J’ai dit ça comme ça.

Bernadette (contrariée) – Bon… Alors encore à vous…

Eve lance le dé.

Eve – Deux.

Alban – Ah, on progresse…

Bernadette – Quelle région française est réputée pour ses quiches…? (Elle se décompose) Ah, non, celle-là on l’a déjà eu il n’y a pas longtemps…

Jacques – Elle devrait être dans l’autre paquet…

Bernadette – Je vais vous en poser une autre.

Jacques – On ne saura jamais si vous connaissiez la bonne réponse. C’est le jeu…

Bernadette farfouille dans les cartes pour trouver celle qui lui convient.

Bernadette – Ah, voilà… Question orange. Sport. Désolée, j’ai cru comprendre que le football n’était pas votre spécialité… Combien de buts le footballeur français Just Fontaine a-t-il marqués pendant la Coupe du monde de 1958 ?

Alban (à Eve) – Vas-y, toi…

Eve – 9…?

Bernadette – 13 ! Ah, on ne peut pas avoir de la chance à tous les coups… À nous ! (À Jacques) Cette fois, c’est moi qui lance le dé…

Elle lance le dé.

Bernadette – Sept ! (À Jacques) Tu vois, quand on ne le lance pas trop fort… Alors, question rose. Pour le dernier camembert…

Eve – Dans quel musée conserve-t-on le crâne de Napoléon enfant ?

Bernadette (se concertant avec Jacques) – Il est né à Ajaccio…

Alban – Attention, vous n’avez droit qu’à une seule réponse…

Bernadette – Je dirais quand même… Au Musée des Invalides, à Paris ?

Eve retourne la carte et, n’en croyant pas ses yeux, lit la réponse.

Eve – Et c’est vrai !

Jacques et Bernadette exultent et se congratulent.

Jacques s’apprête à ranger le jeu. Bernadette se saisit d’un couteau qui traîne sur la table et le brandit sous la gorge de Jacques.

Bernadette (sur un ton meurtrier) – C’est moi qui range les cartes, cette fois, d’accord ?

Jacques fait profil bas. Bernadette range le jeu, sous le regard consterné d’Alban et Eve.

Bernadette (à nouveau sur un ton doucereux) – Un petit Monopoly, maintenant ?

Alban et Eve sont visiblement peu enthousiastes.

Jacque – Un Mille Bornes ?

Eve – Un Cluedo ?

Jacques – Un strip poker ?

Eve – On va peut-être vous laisser aller vous coucher, non…? Demain, vous avez de la marche à faire…

Bernadette – Bon… Vous voulez que mon mari fasse la vaisselle ?

Eve – Non, non… Il n’en est pas question…

Jacques – Alors à demain, pour le petit déjeuner ?

Eve – Thé ou café ?

Jacques – Oh, ne vous embêtez pas.

Bernadette – Faites les deux, et on se débrouillera…

Alban – Bonne nuit.

Jacques et Bernadette font un petit geste d’adieux et disparaissent.

Alban et Eve restent seuls, anéantis.

Alban – Tu fais la vaisselle ou j’essuie…?

Eve – Et si on laissait tout ça pour demain et qu’on se prenait une petite tisane ? Je crois que j’en ai besoin…

Alban – Nuit tranquille ?

 

NUIT

Dans une lumière onirique, sur une musique du style Il Était Une Fois Dans l’Ouest, Jacques et Bernadette apparaissent chacun d’un côté de la scène, toujours habillés en scouts. Ils se tournent le dos. Ils tiennent chacun à la main ce qui semble être une arme. Au ralenti, ils font volte face, et chacun braque vers l’autre ce qui apparaît maintenant être un sèche-cheveux. Bruit de sèche-cheveux très puissant. Toujours au ralenti, chacun semble être emporté par un vent de tempête…

Noir.

 

LENDEMAIN MATIN

La lumière se fait progressivement sur une scène vide. Alban arrive le premier en pyjama, une tasse à la main, et sirote son café en observant le paysage. Puis il s’assied et regarde le journal. Eve arrive à son tour, en chemise de nuit, visiblement pas très réveillée, un verre de lait à la main.

Eve – Ils ne sont pas encore levés, au moins…?

Alban – Ils sont en vacances, eux. Ils font la grasse matinée. (Regardant le journal) Tu savais que les Alpes se trouvaient sur une ligne de faille sismique ?

Eve – Non.

Alban – Il y a même eu un tremblement de terre cette nuit.

Eve – Ah, ouais…

Alban – C’est dans le journal. Un degré sur l’Échelle de Richter. Ok, on n’a rien senti, mais ce n’est peut-être qu’un signe avant-coureur… Tu te souviens de ce qu’ils ont dit ?

Eve – Qui ?

Alban – Tes hôtes ! Attila et sa femme : là où on passe, l’herbe ne repousse pas. À chaque fois qu’ils partent d’un endroit, il se produit une catastrophe.

Eve – Ils ne sont pas encore partis…

Alban – Je ne sais pas. J’ai un mauvais pressentiment. Je sens que le Big One, c’est pour aujourd’hui.

Mais Eve ne l’écoute pas vraiment.

Eve – J’espère quand même qu’ils ne vont pas se pointer à midi. (Elle boit son verre de lait et grimace) Je vais t’avouer un truc : le lait de la voisine, j’ai vraiment du mal…

Alban – Maintenant qu’elle est prison…

Eve – Tu as raison, on dirait du lait maternisé…

Blanc.

Eve – Je vais quand même aller voir discrètement ce qu’ils font… Ils se sont peut-être massacrés pendant la nuit à coup de hache après une partie de Master Mind. Ils avaient l’air bien remontés, hier soir…

Alban – Tu veux que j’y aille ?

Eve – C’est bon, si je vois une flaque rouge qui coule sous la porte, je t’appelle…

Alban reprend son journal et se replonge dans sa lecture. Il semble intrigué par un autre article.

Eve revient.

Alban – Écoute ça (lisant) : Les autorités sanitaires ne sont toujours pas en mesure d’expliquer le vent de folie qui souffle depuis peu sur les habitants d’une paisible vallée des Alpes située près de la frontière suisse. Hallucinations collectives, exhibitionnisme, orgies… Soirées fondues dans les cas les plus graves. Une première piste, peut-être : toutes les personnes concernées auraient consommé un fromage de chèvre artisanal fabriqué dans la région…

Alban se tourne vers Eve.

Alban – Ben tu en fais une tête…

Eve – Ils se sont barrés.

Alban – Non…?

Eve – Leur lit n’est pas défait. Je ne sais même pas s’ils ont dormi là.

Alban – Ou alors, ils ont refait le lit avant de partir.

Eve – C’est délicat de leur part…

Alban – Une bonne habitude héritée des scouts, sûrement. Ils n’ont pas laissé de mot ?

Eve – En tout cas, ils n’ont pas laissé de chèque…

Alban – Ils n’ont rien volé, au moins…? (Elle lui lance un regard pas vraiment rassurant, et il comprend le message) Non…?

Eve – Le nu que tu avais fait moi… Il ne reste plus que le cadre… Apparemment, la toile a été découpée avec un cutter…

Ils digèrent cette information.

Alban – Je ne voudrais pas te paraître trop pessimiste, mais je crois que c’est mal barré pour ton troisième épi…

Silence.

Eve – Des clients-mystère…

Alban – Je commence à me demander s’ils ne se sont pas foutu de notre gueule…

Eve – À moins qu’on ait rêvé.

Alban – Un cauchemar, tu veux dire…

Eve – Je ne sais pas si c’était une si bonne idée que ça, cette chambre d’hôtes, finalement…

Alban – Moi, en tout cas, je n’ai pas peint une seule toile depuis que je suis arrivé ici… La verdure et les chèvres, ça ne m’inspire pas…

Eve – Et moi entre le lait de la voisine et le fromage de chèvre, j’ai pris cinq kilos.

Alban – Oui, j’avais remarqué…

Elle lui lance un regard las.

Eve – Alors qu’est-ce qu’on va faire ?

Alban – Il faut se rendre à l’évidence, le paradis, c’est comme le Club Med. C’est bien pour une semaine ou deux. Mais qui voudrait prendre une concession perpétuelle au Club Med…?

Eve – On peut toujours essayer de revendre la ferme à des Anglais et retourner à Paris.

Alban – Il paraît que la livre sterling est en train de remonter.

Ils regardent le paysage un moment, comme dans un état second.

Eve – Tu avais déjà remarqué qu’en tendant un peu le cou, les chèvres qui sont dans l’enclos pouvaient brouter ton cannabis de l’autre côté de la clôture…?

Alban – Et elles ont l’air d’aimer ça, dis donc…

Bêlements des chèvres ressemblant à un ricanement.

Eve – Tu crois que c’est hallucinogène, le fromage de chèvre qui a brouté du cannabis.

Alban – Je ne sais pas…

Eve – Ça doit faire le même effet qu’un space cake.

Alban – Tu te rends compte ? On a inventé sans le savoir le space crottin de chavignol.

Eve – Ouais… Il faudrait peut-être déposer un brevet…

Alban – Une appellation d’origine contrôlée, en tout cas… On pourrait appeler ça Le Crétin de Chavignol… Pour rappeler discrètement les Alpes…

Eve – En tout cas, ce n’est pas mauvais. Nos hôtes en ont repris trois fois, hier soir.

Alban – Ça expliquerait leur comportement un peu étrange…

Eve – Ouais… (Pensif) Nous, ça fait trois mois qu’on en mange.

Nouveau silence contemplatif. Éventuellement sur une musique indienne planante façon années soixante-dix.

Alban – C’est qui, ces deux cons qui arrivent par ici en piétinant ce qui reste de mes plantations ce cannabis ?

Eve – Ben c’est ceux de ce soir… (Il la regarde sans comprendre) Les nouveaux hôtes… (Ils se rasseyent tous les deux à la table du petit déjeuner, visiblement abattus). Je repense à ce que tu me disais hier.

Alban – Quoi ?

Eve – Au cinéma, quand la lumière s’éteint et que le film va commencer, pourquoi c’est toujours devant nous que le mystérieux couple de grands cons qui arrive toujours en retard vient s’asseoir systématiquement, pour nous empêcher de voir les sous-titres ?

Alban – Ça va te paraître affreux, ce que je vais te dire, mais je me demande si on ne les attire pas. D’ailleurs tu vois, ils viennent nous persécuter jusqu’ici…

Bêlement de chèvres.

Eve – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – On ne va pas se laisser envahir sans rien faire. Il faut défendre notre territoire, et vendre chèvrement notre peau.

Eve – Tu veux dire chèrement…? Vendre chèrement notre peau ?

Ils échangent un regard. Brusquement, à l’unisson, ils retournent la table du petit déjeuner afin de s’en faire un rempart, et prenne chacun un des deux pistolets (en jouet, bien sûr) qui étaient collés dessous avec du scotch.

Alban – Souviens-toi de Fort Alamo !

Noir. On entend des coups de feu en rafale. Nouveaux bêlements de chèvres affolées…

Alban – Je crois que j’en ai descendu un.

Eve – Moi aussi.

Les bêlements de chèvres cessent aussitôt.

Alban – On n’entend plus rien.

Eve – Tu es sûr que ce n’était pas les chèvres ?

Fin

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-10-9

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