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Quatre étoiles

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Une comédie très space qui ne manque pas d’air…  Quatre passagers qui n’ont rien en commun participent à un voyage touristique dans l’espace. La cohabitation se passe plus ou moins bien jusqu’au moment où la tour de contrôle leur annonce qu’en raison d’une fuite d’oxygène, ils vont devoir être rapatriés d’urgence. Problème : il n’y aura pas assez d’air pour tout le monde. L’un d’eux doit se sacrifier, sinon ils périront tous. Ils ont une heure pour trouver celui ou celle qui acceptera d’endosser l’étoffe d’un héros…

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Quatre Étoiles

Personnages : Edouard – Kimberley – Natacha – Igor

Acte 1

Le module principal d’un vaisseau spatial. S’agissant d’une comédie, on ne s’interdira pas un futurisme kitch façon science fiction de série Z. Le mur du fond peut être recouvert d’une toile peinte figurant le ciel étoilé visible depuis la baie vitrée. De part et d’autre deux cloisons, avec d’un côté le terminal de la radio de bord en forme de téléphone muni d’une lampe rouge clignotante, et de l’autre une hachette également rouge derrière une vitre comme dans les trains (avec la mention « à ne briser qu’en cas d’urgence »). Le quatrième mur figure aussi une baie vitrée offrant aux passagers une vue imprenable sur la terre, la lune et les étoiles, selon la rotation du vaisseau. Côté cour une sortie vers le poste de commandement et le laboratoire, côté jardin une autre vers les cabines. Edouard, debout face aux spectateurs, admire émerveillé le spectacle.

Edouard – C’est incroyable, regardez, Kimberley ! On voit la France !

Kimberley, semblant chercher quelque chose, lance un regard distrait dans sa direction.

Kimberley – Ah, oui… C’est vraiment tout petit…

Edouard – On distingue nettement la côte bretonne, l’estuaire de la Gironde, le bassin d’Arcachon… Pour un peu, on verrait mon yacht ! C’est là qu’il est amarré…

Kimberley – Avec Google Earth, Edouard, vous le verriez. Si je retrouve mon portable…

Edouard – C’est dingue… On a beau savoir que les mappemondes d’aujourd’hui sont strictement fidèles à la réalité, contrairement aux cartes du Moyen-Age qui ne mentionnaient pas l’Amérique… Là on en a la preuve visuelle !

Kimberley – Ne me dites pas que vous avez payé une fortune pour participer à ce vol seulement pour vérifier que l’Amérique existait vraiment ?

Edouard – Mais regardez, on voit même la Corse ! (Il s’approche de la baie vitrée) Ah non… Ça, c’est une chiure de mouche sur le pare-brise… (Il se recule et reprend son observation) La botte, là, c’est l’Italie…

Kimberley (jetant quand même un coup d’oeil) – C’est marrant, d’ici, on ne voit pas du tout les frontières…

Edouard – Vous vous attendiez à quoi ? Les voir dessinées en pointillés comme sur une carte Michelin ? Il paraît qu’à l’époque, on pouvait voir le mur de Berlin, depuis l’espace.

Kimberley – Ah oui, c’est dommage qu’il n’existe plus.

Edouard – Il reste la Grande Muraille de Chine. Ça au moins c’est du solide…

Kimberley – Oui…

Edouard – Et vous ? Pourquoi est-ce que vous avez fait ce voyage, alors ?

Kimberley – C’était le premier prix d’un concours organisé par TF1.

Edouard – Et vous avez gagné ! Bravo !

Kimberley – Il fallait donner le nom de la candidate qui avait été éliminée la veille dans une émission de téléréalité.

Edouard – Et dire qu’à moi, ce petit voyage dans l’espace m’a coûté un million de dollars…

Kimberley – Bon, après, il y avait un tirage au sort… On était plus d’un million à avoir trouvé la bonne réponse. Mais pour tout vous dire, j’aurais préféré gagner le deuxième prix.

Edouard – C’était quoi ?

Kimberley – Une Twingo.

Edouard – Ah oui…

Kimberley – Mais neuve, hein ! Avec toutes les options : vitres électriques, autoradio, clim… Il fait un peu chaud ici, non ?

Edouard se remet à contempler le spectacle qui s’offre à lui.

Edouard – C’est vraiment incroyable ! Pas besoin de regarder la météo à la télé. Je peux tout de suite vous dire que d’ici une heure, un gros cyclone va dévaster le Nicaragua. Et croyez-moi, ça va faire du grabuge. Qu’est-ce que c’est marrant…

Kimberley, toujours préoccupée par ses recherches, regarde un peu partout dans la cabine, sauf vers la baie vitrée.

Kimberley – Je l’avais dans les mains tout à l’heure. Il ne s’est pas envolé, quand même…

Elle tombe nez à nez avec Igor, le commandant de bord, qui arrive du poste de commandement.

Kimberley (minaudant) – Ah, Igor !

Igor – Vous cherchez quelque chose, Kimberley ?

Kimberley – Oui. Mon iPhone.

Igor (lui tendant son iPhone) – Je l’ai retrouvé qui flottait au plafond dans les toilettes. On a une petite panne du système de gravité artificielle dans cette partie du vaisseau. Je vais essayer de réparer ça…

Kimberley – Ah, merci commandant !

Igor – Malheureusement, ce n’était pas le seul OVNI qui flottait dans les toilettes… Mais qu’est-ce que vous comptez en faire ?

Kimberley – Ben passer un coup fil !

Igor – Ah, je crois que ça ne va pas être possible, Kimberley.

Kimberley – Dans les avions, c’est seulement au moment du décollage qu’il faut couper son portable, non ?

Igor – Oui. Mais là on est dans une navette spatiale. Vous pouvez toujours rebrancher votre iPhone. Mais ça m’étonnerait fort qu’à 180 kilomètres d’altitude vous captiez un réseau. Ou alors, vous me donnerez le nom de votre opérateur…

Kimberley – Oh, non… Alors ce n’est pas possible de téléphoner pendant toute la durée du… C’est pire qu’au théâtre, alors !

Igor – Désolé…

Kimberley – Ne me dites pas qu’on est totalement coupés du monde !

Igor – Coupés du monde, pas forcément… Disons seulement que dans l’espace, si votre iPhone venait à sonner, ce ne serait pas un terrien au bout du fil…

Le téléphone de Kimberley se met à sonner, et elle répond, interloquée.

Kimberley – Allo…? (Se reprenant) C’est la fonction réveil, j’ai oublié de changer l’heure.

Igor – Il faut reconnaître que quand on est en orbite autour de la terre, ce n’est pas facile de décider quelle heure il est vraiment.

Kimberley – Mais je ne sais pas moi. En cas d’urgence, par exemple. Alors on ne pourrait même pas appeler les pompiers ?

Igor désigne le terminal mural de la radio de bord.

Igor – En cas d’urgence, nous sommes reliés à la tour de contrôle par la radio de bord. Mais si c’est pour changer un rendez-vous avec votre coiffeuse, j’ai peur que ça ne doive attendre jusqu’à notre retour sur terre…

Kimberley soupire.

Kimberley – Je ne sais même pas quoi mettre ce soir… C’est une soirée habillée ?

Igor – Moi je viendrai plutôt habillé, mais après, c’est comme vous le sentez…

Kimberley (minaudant à nouveau) – Oh, commandant…

Natacha arrive, et croise Kimberley qui sort.

Natacha (froidement distante) – Bonjour Kimberley. Ça va comme vous voulez ?

Kimberley (imitant ET) – Téléphoner maison…

Tête de Natacha. Kimberley s’en va.

Edouard – Regardez, de ce côté-ci, on voit la lune !

Igor regarde partir Kimberley en fixant plutôt son attention sur sa chute de reins. Ce qui n’échappe pas à Natacha.

Natacha – De ce côté-là aussi… (À Igor) Qu’est-ce qu’elle voulait, la shampouineuse ?

Igor – L’adresse de votre coiffeur. Mais rassurez-vous, je n’ai rien dit. Il faudrait d’abord me passer sur le corps…

Natacha n’a pas le temps de répondre.

Edouard – Alors Igor ! C’est la soirée du commandant aujourd’hui ? Qu’est-ce que vous nous avez mijoté de bon ? C’est quand même la Saint Sylvestre, que diable ! On ne va pas se taper encore vos plats lyophilisés arrosés d’eau tiède…

Igor – Rassurez-vous, Edouard, tout est prévu pour fêter dignement la nouvelle année. Ce sera de la dinde au marron… lyophilisée, arrosée de notre meilleur champagne russe… tiède.

Edouard (soupirant) – Au prix où j’ai payé mon billet pour ce séjour quatre étoiles, j’espérais au moins avoir droit à du caviar français !

Igor – Vous auriez dû emporter quelques unes de vos fameuses saucisses, Edouard…

Edouard – J’en avais une pleine valise, figurez-vous ! Mais on m’a dit que j’étais en excédent de bagages… C’était ça ou mon lecteur de DVD et ma collection complète des Simpsons…

Natacha – Et comme vous êtes un homme de goût…

Edouard – Bon, en attendant, histoire de me mettre un peu en appétit, je vais refaire un petit tour dans la salle d’apesanteur. Je ne m’en lasse pas…

Igor – Je comprends ça… (En aparté à Natacha) C’est le seul endroit où il arrive à ne pas être lourd…

Edouard – Spider Cochon, Spider Cochon, il peut marcher au plafond ! (Tête de Natacha qui ne connaît visiblement pas les Simpsons). Alors, Natacha ? Ça avance, vos recherches ?

Natacha – Dieu n’a pas créé le monde en un jour… Donnez-moi une petite semaine pour essayer de comprendre comment il a fait.

Edouard – Vous travaillez sur quoi, déjà ?

Natacha – Le Big Bang.

Edouard (sceptique) – Ah… Si vous déposez un brevet, faites-moi signe quand même (Edouard s’en va en chantonnant sur l’air du film Les Simpsons). Spider Cochon, Spider Cochon, il peut marcher au plafond !

Igor – Il a fait fortune dans la charcuterie industrielle.

Natacha – Il est marrant.

Igor – Il est lourd.

Natacha – Il pèse un milliard de dollars. Et sans ces nouveaux riches prêts à payer des sommes astronomiques pour apercevoir la terre vue du ciel, je ne pourrais plus continuer mes recherches…

Igor – Penser que le mystère de la création du monde sera peut-être élucidé grâce au sponsoring d’une marque de saucisses…

Natacha – Et vous ? Sans le financement des chaînes de télévision, vous en seriez réduit à piloter des charters pour les Baléares plutôt qu’une navette spatiale… Il s’agit de quoi, cette fois ?

Igor – TF1 réfléchit à un nouveau concept de téléréalité. Une sorte de loft en apesanteur… Ou alors une nouvelle version de l’Ile de la Tentation, mais sur la Lune.

Natacha – La Lune de la Tentation. Tout un programme… Alors c’est pour ça que… Kimberley est là ?

Igor – Ils veulent vérifier qu’en dessous de 60 de QI, le cerveau humain résiste bien à l’absence de gravité. Pas question de mettre en danger la vie des futurs candidats…

Natacha – Ils auraient pu faire l’expérience avec une vraie dinde.

Igor – Au moins, on aurait pu se la taper pour le réveillon.

Natacha – Ça, pour vous, c’est peut-être encore possible…

Igor – Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment mon genre.

Natacha – À voir comment vous la reluquiez tout à l’heure, on aurait pu en douter…

Igor (ironique) – Jalouse…?

Natacha – Parce que vous croyez vraiment que vous, vous pourriez être mon genre ?

Igor – Au moins pour le réveillon, je n’ai pas beaucoup de concurrence… À moins que Monsieur Cochonou soit vraiment votre type d’homme…

Natacha (souriant) – Rassurez-moi, votre Ile de la Tentation version Star Trek, ce n’est pas déjà commencé ?

Igor s’apprête à répondre lorsque le terminal mural de la radio de bord, en forme de téléphone, se met à clignoter en rouge.

Igor – Ah, excusez-moi… (Il décroche le combiné) Capitaine Spock, j’écoute… (Natacha s’apprête à partir mais, intriguée par l’inquiétude qu’elle lit sur le visage de Igor, elle se ravise) Oui… Oui… Ok… Non, non… Ok, tenez-moi au courant…

Igor remet le combiné en place.

Natacha – Un problème ?

Igor – Le centre de contrôle vient de déceler une fuite sur le système d’alimentation en oxygène…

Natacha – Grave ?

Igor – On ne sait pas encore… Ils me rappellent dès qu’ils en savent un peu plus… En attendant, il faut brancher l’alimentation de secours…

Kimberley revient. Elle a passé une robe de soirée très sexy.

Kimberley – Vous pensez que je peux mettre ça ce soir ?

Igor, préoccupé, ne semble plus prêter attention à elle.

Igor (à Kimberley) – Excusez-moi, j’ai un petit problème à régler… (En aparté à Natacha) Inutile d’inquiéter les deux touristes avec ça pour l’instant…

Igor sort. Kimberley semble déçue.

Kimberley – Il ne m’a même pas regardée… J’ai l’impression d’être transparente, avec lui… Vous me trouvez transparente, vous ?

Natacha – Votre robe l’est, en tout cas…

Kimberley – Ce n’est pas un peu…?

Natacha – Ah si, ça l’est même beaucoup, mais bon… Le réveillon de Noël, la Saint Sylvestre, ce n’est qu’une fois par an ! C’est la seule période de l’année où une femme a le droit de s’habiller successivement dans la même semaine en sapin de Noël et en pute. Il faut bien en profiter, non ?

Kimberley – Vous n’aimez pas…

Natacha – J’ai dit ça ?

Edouard revient, toujours en chantonnant.

Edouard – Spider Cochon, Spider Cochon, il peut marcher au plafond… Ah, non, c’est trop génial ! Mais je préfère quand même faire ça avant de m’enfiler la dinde.

Kimberley l’interpelle.

Kimberley – Et vous Edouard, comment vous me trouvez ?

Edouard – Ah, non, mais je ne parlais pas de vous… Je ne me serais jamais permis.

Kimberley – Ma robe !

Edouard – Ah, oui, c’est… Ça vous dit de grimper au plafond avec moi ? Je suis sûr qu’à deux, ça doit être encore plus marrant…

Igor revient, dispensant Kimberley de répondre. Natacha remarque qu’il a l’air encore plus préoccupé.

Natacha – Tout va bien Capitaine Spock ?

Kimberley (à Edouard) – Je pensais qu’il était commandant, et qu’il s’appelait Igor…

Igor – Tout va bien. J’ai branché le système d’aération de secours…

Edouard – Le système de secours ?

Igor (affichant un sourire rassurant) – Un petit problème technique, mais ce sera réglé d’une minute à l’autre… Rassurez-vous, nous allons pouvoir réveillonner comme prévu.

Edouard – Tant mieux, tant mieux… Mais au fait, commandant, étant donné que nous tournons autour de la terre presque à la même vitesse que le soleil… Enfin vous voyez ce que je veux dire… À quel moment exactement pourrons-nous considérer qu’il est minuit ?

Igor (avec un sous-entendu) – Croyez moi, Edouard, ça va être le réveillon le plus long de votre vie…

Air inquiet de Natacha.

Edouard – Quelle folie, ce voyage, tout de même… Enfin, c’est un truc qu’on ne fait qu’une seule fois dans sa vie.

Natacha – Vous ne croyez peut-être pas si bien dire…

Edouard – C’est vrai qu’il fait un peu chaud, ici, non ? (À Kimberley) Vous avez raison, vous auriez dû prendre la Twingo. Au moins, il y avait la clim…

Le terminal mural de la radio de bord se remet à clignoter. Igor échange un regard avec Natacha et va décrocher le combiné, pendant que Natacha s’efforce de faire diversion en pointant son doigt vers la baie vitrée côté spectateur.

Natacha – Regardez, on survole la Chine !

Igor (dans le combiné) – Oui…?

Natacha – On voit même la Grande Muraille !

Edouard – Où ça ?

Kimberley – Je ne vois rien…

Natacha – Mais si, là !

Edouard – Ah, oui, peut-être…

Igor (dans le combiné) – Non…?

Edouard – Ah, oui, ça y est, je la vois !

Kimberley – Moi je ne vois toujours rien. Je commence vraiment à me demander ce que je suis venue faire ici.

Igor (dans le combiné) – Ok…

Igor raccroche le combiné, et échange un regard inquiet avec Natacha.

Edouard – C’est le plus beau jour de ma vie !

Natacha – Oui… Et peut-être le dernier…

Igor (à Kimberley) – Allez, Kimberley ! Je vous rappelle qu’aujourd’hui, vous n’avez pas encore fait votre séance de gymnastique en salle d’apesanteur. Vous vous souvenez que cela fait partie de notre programme quotidien…

Kimberley (soupirant) – Ça me donne mal au cœur, moi, de marcher au plafond comme une mouche. Je ne suis pas une mouche ! Pourquoi est-ce que je suis obligée de faire ça ?

Edouard – Je vous accompagne. Vous allez voir, c’est très marrant ! (Il part avec Kimberley tout en chantonnant) Spider Cochonne, Spider Cochonne, elle peut marcher au plafond…

Igor reste seul avec Natacha.

Natacha – Alors ?

Igor – C’est un peu plus grave que prévu…

Natacha – Vous me devez la vérité, commandant. Je vous rappelle qu’au delà de ma mission scientifique, je fais office de copilote de ce vaisseau.

Igor – Le système d’aération principal est définitivement hors service. On va devoir se débrouiller avec le système de secours.

Natacha – Combien de temps d’autonomie ?

Igor – Quatre heures.

Natacha – Suffisamment pour rentrer sur terre en partant tout de suite. Mais pas assez pour pouvoir passer le réveillon ici. Les deux touristes vont être déçus mais bon, ce n’est pas si grave. Edouard sera remboursé, et Kimberley aura sa Twingo…

Igor – Ce n’est pas si simple, malheureusement…

Natacha – Je m’en doutais un peu. Sinon, pourquoi vous feriez cette tête de cocker. Qu’est-ce qui déconne encore, dans cette épave ? Si c’est au sujet des Alien qui flottent dans les toilettes, je suis déjà au courant…

Igor – Le système d’oxygène de secours n’est prévu que pour trois personnes…

Natacha (effarée) – C’est une blague ?

Igor – Pourquoi je ferais cette tête de cocker si c’en était une…

Natacha – Mais… pourquoi ?

Igor – Vous l’avez dit vous-même, ce vaisseau est une épave. Le propulseur a été récupéré de la navette que les Américains viennent de mettre à la casse, l’habitacle de la Station Spatiale Internationale que les Européens viennent d’abandonner… et le module de secours dans lequel nous nous trouvons a été bricolé à partir d’une ancienne capsule russe Soyouz…

Natacha (atterrée) – Conçue pour trois personnes… Mais alors comment ont-ils osé nous laisser partir à quatre ?

Igor – Spider Cochon a payé son billet un million de dollars. Sans lui, le vol était annulé faute des crédits nécessaires… et vous n’auriez jamais pu mener à bien vos recherches.

Natacha – Alors vous le saviez !

Igor – Je vous l’ai dit. C’était notre seule chance de faire ce voyage. Si vous aviez su, est-ce que vous auriez renoncé à cette occasion unique de vérifier vos théories sur le Big Bang ?

Natacha – Non.

Igor – Non. Parce que si vous réussissez, ça vous vaudra probablement le Prix Nobel. Alors ça vous aurait avancée à quoi de savoir ?

Natacha – Admettons, mais les deux surdoués, là, ils ne sont pas nobélisables. Ils avaient le droit de savoir.

Igor – Eux, c’est si ils avaient su qu’ils ne seraient pas venus…

Natacha – Spider Cochon aurait choisi le Club Med de Bora Bora à la place…

Igor – Et Bécassine la Twingo. Avec l’air conditionné…

Natacha – Bravo… Et maintenant qu’est-ce qu’ils proposent, les Gentils Organisateurs, en bas ?

Igor – Rien… On est seuls maîtres à bord, paraît-il. Mais l’équation est simple. On a de l’air pour quatre heures. À trois… Soit on meurt tous asphyxiés avant d’arriver sur terre. Soit l’un d’entre nous doit arrêter de respirer. Pendant une heure…

Natacha – Et comment on fait ça ?

Igor – Avec une capsule de cyanure, par exemple.

Natacha – Pardon ?

Igor – On a aussi récupéré l’armoire à pharmacie de la capsule Soyouz. En cas de coup dur, c’était le plan B.

Natacha – Génial… Reste à trouver le volontaire assez philosophe pour accepter de boire la ciguë.

Igor – J’ai bien une petite idée, mais ça ne va pas vous plaire…

Natacha – Dites toujours…

Igor – Un peu de cyanure en poudre, avec la dinde aux marrons lyophilisée, ça passe très bien. Elle ne se rendrait compte de rien…

Natacha – Elle ?

Igor – La dinde.

Natacha – Vous plaisantez, j’espère.

Igor – Vous préférez Spider Cochon ?

Natacha – Il s’agirait d’un homicide, commandant ! Même si notre conscience pouvait s’en accommoder, je vous rappelle que c’est un acte réprouvé par la loi.

Igor – Mais faire monter quatre personnes dans une épave volante avec seulement trois parachutes, ça c’est légal…

Natacha – Sauver notre peau, d’accord. Mais si c’est pour finir en prison… ou vivre avec ça sur la conscience pendant le restant de nos jours.

Igor – Très bien. Alors qu’est-ce que vous proposez ?

Edouard et Kimberley reviennent alors, visiblement d’excellente humeur, en fredonnant la chanson de Boris Vian.

Kimberley – Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny, envoie-moi au ciel…

Edouard – Je ne ferais pas de mal à une mouche…

Kimberley – Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny, je ne suis pas une mouche…

Edouard – Alors, commandant ? C’est l’heure de l’apéro, non ? J’ai les crocs moi !

Kimberley – Moi aussi, j’ai une faim de loup.

Natacha (à Igor) – En tout cas, ça va être difficile de leur cacher plus longtemps la vérité… Sans les affoler inutilement, bien sûr…

Igor – Annoncer à ces deux abrutis que l’un d’entre eux est en excédent de bagages. Mais sans les affoler inutilement, vous dites. Alors là, je suis curieux de voir ça…

Natacha (embarrassée) – Je peux toujours essayer…

Igor – Si vous arrivez à faire ça, vous méritez aussi le Nobel de Psychologie…

Noir.

Acte 2

Un cri strident poussé par Kimberley dans le noir. Un bruit de verre cassé. Puis la lumière se fait. Natacha et Igor s’affairent autour de la jeune femme évanouie afin de la réveiller. Edouard se tient devant eux les yeux exorbités. Il tient à la main la hachette précédemment fixée derrière la vitre qu’il vient de briser.

Igor (à Natacha) – Je crois que finalement, vous devrez vous contenter du Nobel de Physique…

Edouard (brandissant la hachette d’une façon menaçante) – Je ne sais pas ce qui me retient de vous fendre le crâne à tous les deux !

Igor – Le fait que nous sommes les deux seuls à pouvoir ramener ce vaisseau sur terre, peut-être…

Edouard – Je pourrais n’en tuer qu’un ! Vous par exemple…

Igor – Est-ce que vous en seriez capable, au moins ?

Edouard – J’ai fait fortune en dirigeant un abattoir…

Igor – Je ne suis pas un mouton. Mais rien ne vous empêche d’essayer. Je pourrais toujours plaider la légitime défense…

Natacha – Vous croyez vraiment que c’est le bon moment ?

Edouard – Ah oui ? Et ce sera quand le bon moment ? Quand on sera tous morts asphyxiés ?

Igor – Vous nous pompez l’air, Edouard. Je propose que vous arrêtiez de respirer. Ça résoudrait notre problème.

Natacha – Ça y est, elle revient à elle.

Igor – Dommage. Ça aussi, ça aurait pu résoudre notre problème…

Kimberley – Dites-moi que c’est un cauchemar… Et que j’ai gagné la Twingo…

Natacha – Hélas non, Kimberley. Vous avez bien gagné le gros lot…

Edouard – Vous n’êtes pas dans une Twingo avec air conditionné, mais dans un cercueil volant avec air rationné.

Kimberley – Alors c’est vrai ? On va tous mourir !

Natacha – Tous non, je vous assure.

Igor – Vous au moins, vous savez voir le bon côté des choses. Je reconnais bien là votre optimisme…

Kimberley – Il y a quand même une solution, alors ?

Edouard – Oui. (Ironique) La capsule…

Kimberley – On a une capsule de secours ? Alors on est sauvés !

Edouard – La capsule de cyanure ! Vous n’avez pas encore compris ? L’un de nous est de trop, ici. Et on a une petite heure pour décider qui.

Kimberley – Oh, mon Dieu, j’étais sûre que je n’aurais jamais dû quitter la terre. J’aurais dû écouter ma mère. La place d’une femme du monde n’est pas dans l’espace. C’est sûrement un châtiment divin ! Souvenez-vous de la chute d’Icare…

Edouard – C’est qui, celui-là, encore ?

Kimberley – Un personnage de la mythologie grecque ! Il a la prétention de voler comme un oiseau jusqu’au ciel. Mais les Dieux, pour le punir, font fondre ses ailes au soleil…

Igor (à Natacha) – Mais dites-leur, vous, que Dieu n’existe pas. Vous travaillez sur le Big Bang, vous êtes bien placée pour savoir que ce n’est pas le vieux barbu qui a créé le monde !

Natacha – Reste à savoir qui a allumé la mèche du Big Bang…

Igor – Bon, on n’a pas beaucoup de temps pour philosopher, malheureusement, alors qu’est-ce qu’on fait ? On tire ça à la courte paille ?

Edouard – Ah, non ! Ce serait trop facile !

Igor – Si vous commenciez par poser cette hache…

Edouard pose la hache à contrecœur.

Edouard – C’est vous le pilote, non ? C’est vous qui nous avez foutu dans cette merde. Vous êtes le seul qui saviez et vous ne nous avez rien dit ! C’est à vous d’assumer vos responsabilités ! Sur un bateau, c’est le capitaine qui sombre avec son navire. Après avoir fait embarquer tous ses passagers sur les canots de sauvetage !

Igor – Eh, Spider Cochon, redescends sur terre !

Edouard – J’aimerais bien figurez-vous. Et je vous interdis de me tutoyer !

Igor – On n’est pas au cinéma, mon vieux !

Kimberley – Pourtant on est bien sur le Titanic…

Igor – Je ne suis qu’un subalterne, moi. J’ai obéi aux ordres.

Edouard – C’est ce que disaient les kapo dans les camps de la mort…

Les deux hommes sont au bord de l’affrontement. Natacha s’interpose.

Natacha – Ça ne sert à rien de s’énerver. Si ce n’est à brûler inutilement le peu d’oxygène qui nous reste… Mais Igor a raison. Ce serait injuste de chercher un coupable. Et quand bien même nous en trouverions un, je vous rappelle que la peine de mort a été abolie dans la plupart des pays démocratiques.

Edouard (désignant la baie vitrée côté spectateurs) – On n’a qu’à attendre de survoler la Chine ou les États-Unis.

Natacha – Les vrais coupables sont en bas, nous le savons. Et nous savions tous en entreprenant ce voyage que c’était plus dangereux qu’une semaine en hôtel club en Tunisie.

Kimberley – Je suis allée à Djerba l’année dernière, je suis revenue avec la turista…

Les trois autres la regardent un peu déconcertés.

Edouard – Ok, on oublie le tribunal populaire. Alors comment on fait ? (Silence de mort) On pourrait essayer d’identifier celui ou celle d’entre nous dont la perte serait la moins grande pour l’humanité ?

Igor (ironique) – Quelque chose me dit que vous avez des raisons de vous croire indispensable.

Edouard – Je dirige une société qui emploie plus de 200.000 personnes à travers le monde.

Igor – Et vous croyez vraiment que votre usine de saucisses ne vous survivrait pas ? Les actionnaires désigneraient un autre PDG et puis voilà.

Edouard – Et vous ? Vous avez des raisons de vous croire plus indispensable que moi ?

Igor – Pour commencer, je sais piloter ce vaisseau.

Natacha – Moi aussi…

Edouard – Alors vous voyez ? L’un de vous deux suffira bien pour faire le chauffeur et assurer le room service. L’autre peut tout à fait disparaître. (À Natacha) Pourquoi pas vous ?

Igor – Vous vous croyez plus utile à l’humanité qu’un futur Prix Nobel ?

Edouard – Pourquoi pas ?

Igor – Vous avez raison. S’il y avait un Prix Nobel pour les saucisses, je suis sûr qu’il serait pour vous.

Edouard – Mes saucisses nourrissent près d’un tiers de l’humanité. (À Natacha) Vous travaillez sur quoi, déjà ?

Natacha – L’origine du monde.

Edouard – Ça sert à quoi ?

Natacha – À rien.

Edouard – Et vous avez trouvé la réponse à vos questions ?

Natacha – Non.

Igor – Dans ce cas, toute nobélisable que vous êtes, je ne vois pas ce qui vous permet de dire que vous êtes plus utile que nous.

Natacha – Je n’ai jamais dit ça…

Nouveau silence.

Edouard (à Kimberley) – Et vous ?

Kimberley – Quoi, moi ?

Edouard – Donnez-nous une seule bonne raison de penser que si vous ne reveniez pas sur terre vivante, le sort du monde en serait changé…

Kimberley (pathétique) – J’ai deux chats et un canari qui m’attendent à la maison… Sans parler de ma mère…

Natacha – Ça suffit ! On ne s’en sortira pas comme ça non plus ! C’est monstrueux de discuter de la valeur d’une vie par rapport à une autre ! C’est vrai, je n’ai peut-être pas découvert grand chose, mais je sais au moins qu’aucune vie n’est moins précieuse qu’une autre.

Edouard – Parfait. Alors votons !

Kimberley – Quoi ?

Edouard – Vous m’opposiez la démocratie, tout à l’heure. Et il peut y avoir une certaine grandeur à se sacrifier pour les autres. Alors votons pour désigner celui d’entre nous que nous estimons le plus digne d’assumer cet honneur !

Natacha – Je ne suis pas d’accord !

Edouard – Rien ne vous oblige à participer au vote. On est en démocratie. Mais rien ne nous empêche non plus de voter pour vous, sinon, c’est trop facile…

Edouard prend un bloc note et un crayon.

Edouard – Chacun inscrit un nom sur une feuille, la plie, et Natacha procédera au dépouillement. Igor ?

Igor – Vous jurez de vous conformer au résultat de ce vote ?

Edouard – Je le jure.

Igor – Très bien. J’y veillerai…

Edouard inscrit un nom sur une feuille, l’arrache, la plie et la pose sur la table. Puis il passe le bloc et le crayon à Igor.

Edouard – À vous.

Igor – Vous êtes donc tellement sûr de votre popularité ?

Edouard – Et vous ?

Igor fait la même chose que Edouard puis passe le bloc et le crayon à Kimberley.

Edouard – En tout cas, Kimberley, je vous promets que si nous nous en sortons tous les deux, vous aurez votre Twingo. J’y veillerai personnellement…

Igor lui lance un regard assassin. Kimberley hésite, puis marque un nom sur une feuille, arrache la feuille, la plie et la pose sur la table.

Edouard – Natacha… À vous l’honneur de proclamer les résultats du scrutin.

À contrecœur, Natacha saisit un papier et lit.

Natacha – Igor… (Dans une tension est palpable, elle saisit un autre papier) Edouard… (Elle saisit le troisième papier) Kimberley… (Soulagée) Le vote ne permet de dégager aucun élu au martyre…

Igor (à Edouard) – J’ai voté contre vous… Vous avez voté contre moi… Alors qui a voté contre Kimberley ?

Kimberley – C’est moi…

Natacha – Vous êtes volontaire pour vous sacrifier ?

Kimberley – Je me suis trompée… Je croyais qu’on votait pour celui de nous trois qui devait être sauvé…

Regards affligés des trois autres.

Edouard – Très bien, alors ne décidons rien !

Igor – Dans ce cas, nous mourrons tous. (Il regarde sa montre) Dans deux heures environ…

Edouard – Au fait, pourquoi est-ce qu’on est là à discuter, au lieu d’entamer la redescente au plus vite ?

Igor – Parce que la position du vaisseau ne sera favorable à une rentrée dans l’atmosphère que dans une demi-heure environ.

Natacha – Plus tôt, nous rebondirions sur une orbite plus éloignée, et nous serions tous condamnés à tourner éternellement autour de la terre.

Edouard – Et dire qu’on m’a vendu ce voyage sans retour comme un séjour d’agrément…

Igor – Il nous reste donc une petite demi-heure pour décider qui de nous quatre a l’étoffe d’un héros.

Natacha – C’est un choix digne d’une tragédie grecque. Si aucun d’entre nous n’accepte de mourir, nous mourrons tous. Chacun d’entre nous n’a donc le choix qu’entre mourir seul pour sauver les trois autres, ou mourir pour rien avec les trois autres…

Kimberley – Ou faire profil bas en espérant qu’un autre se sacrifie à sa place…

Natacha – Quoi qu’il en soit, on ne s’en sortira pas en désignant un bouc émissaire. Celui qui mourra pour sauver les trois autres doit être volontaire…

Edouard – Parfait… Un candidat…

Silence.

Natacha – Je suis volontaire.

Les trois autres accusent le coup. Mais Edouard est le premier à réagir.

Edouard – Très bien. Alors c’est réglé. Et il nous reste à vous remercier. Même si après tout, comme vous dites, c’était ça ou mourir tous les quatre…

Igor (à Natacha) – Pourquoi vous feriez cela ? Vous vous prenez pour Jésus-Christ ? Vous ne croyez même pas en Dieu…

Edouard – On vous a demandé quelque chose, à vous ? Puisque Madame vous dit qu’elle est d’accord… En tout cas, je vous promets de prendre en charge tous les frais pour vos obsèques. Vous avez des envies particulières ?

Igor – Toi la ferme. Natacha, vous n’allez pas vous sacrifier pour un marchand de saucisses et… une saucisse tout court.

Kimberley – Quelle saucisse ?

Natacha – Qui vous dit que je ne me sacrifie pas pour vous ?

Igor – Je n’en vaux pas la peine, croyez-moi.

Natacha – Disons que c’est un acte d’orgueil, alors. Quitte à mourir, je préfère le faire avec panache. C’est mon côté Cyrano…

Igor – Je ne vous laisserai pas faire ça.

Natacha – Et comment comptez-vous m’en empêcher ?

Igor – C’est moi qui ai la clef de l’armoire à pharmacie. Et si quelqu’un doit se sacrifier ici, c’est moi.

Edouard – Bon, vous n’allez pas vous battre, maintenant…

Natacha – Vous seriez prêt à vous sacrifier pour moi ? Pourquoi ?

Igor – Parce que vous le valez bien…

Edouard – Ce qui est sûr, c’est que vous ne pouvez pas mourir tous les deux. Il faut bien que l’un de vous ramène ce vaisseau à terre. (Parlant de Kimberley) J’ai seulement le permis poids lourd. Et cette charmante jeune femme serait à peine capable de rentrer sa Twingo dans son garage…

Kimberley – Je ne suis pas d’accord.

Edouard – Excusez-moi, pour la Twingo, je retire ce que j’ai dit.

Kimberley – Je ne suis pas d’accord pour que Natacha ou Igor se sacrifie pour nous.

Edouard – Vous n’allez pas vous y mettre, vous aussi. On était sur le point d’y arriver.

Kimberley – Comment pourrions-nous continuer à vivre avec ça ?

Edouard – Très bien, croyez-moi. (Regardant sa montre) Et il ne nous reste plus qu’un quart d’heure pour nous décider !

Igor – Alors qu’est-ce que vous proposez ?

Kimberley – Le hasard… C’est la seule solution qui me semble juste.

Edouard – Juste, mais risquée…

Natacha – Je me demande si ce n’est pas Kimberley qui a raison, finalement. Si tout le monde est d’accord…

Edouard – J’ai le choix ?

Igor – Pas vraiment…

Kimberley – Reste à trouver l’instrument du hasard.

Igor – Je vous proposerais bien la roulette russe. Dans une cabine Soyouz, ce serait de circonstances. Mais les armes à feu, hélas, sont interdites à bord. De plus, si une balle traversait le cerveau et finissait dans une cloison, on risquerait tous une dépressurisation. Ce serait trop bête…

Kimberley – On a une hache…

Natacha – Ah, oui… Et comment on joue à la roulette russe avec une hache…?

Silence. Ils réfléchissent.

Edouard – On pourrait faire ça au poker ? J’ai amené des cartes… Chaque allumette représente un litre d’air. Et le perdant doit arrêter de respirer…

Kimberley – Je ne sais pas jouer au poker.

Natacha – Moi non plus.

Edouard – Je vous apprendrai ! Vous verrez, c’est très simple…

Igor – N’essayez pas encore de nous embrouiller. Le poker n’est pas un jeu de hasard.

Edouard – Vous avez une meilleure idée…

Igor – Peut-être…

Igor s’apprête à sortir. Edouard s’interpose.

Edouard – Où allez-vous ?

Igor – Chercher des rafraîchissements. Vous avez bien dit que j’étais chargé du room service, non ?

Edouard – Je propose qu’on reste groupés. Qu’est-ce qui nous dit que vous ne préparez pas un coup en douce.

Igor – Vous avez ma parole. Et vous devrez vous en contenter. À moins que vous ne prétendiez m’empêcher de sortir. Physiquement…

Ils se défient du regard, et Edouard finit par s’écarter.

Edouard – Très bien. Nous sommes entre gens bien élevés, après tout…

Igor sort de la pièce. Nouveau silence. Natacha regarde les étoiles par la baie vitrée.

Natacha – Vous allez trouver ça étrange, pour une astrophysicienne, mais je n’avais jamais pris le temps de regarder les étoiles de cette façon. Désintéressée…

Edouard (indifférent) – Ah, oui…

Natacha – Je me demande si la réponse n’est pas là, finalement…

Kimberley – La réponse ?

Edouard – À quelle question ?

Natacha – L’origine du monde ! Et si la réponse n’était pas scientifique, mais purement esthétique. Si Dieu était un artiste…?

Edouard hausse les épaules. Kimberley regarde aussi le ciel étoilé.

Kimberley – C’est vrai que c’est beau.

Natacha (à Edouard) – Vous aussi, si vous avez fait ce voyage, c’est bien pour voir les étoiles de près, non ?

Edouard – Mouais…

Natacha – Je pense qu’en venant ici, on savait tous que pour ce qui est de monter au ciel, on avait déjà fait la moitié du chemin…

Kimberley – Ça va vous paraître étrange, mais finalement, je ne regrette même plus la Twingo. Même si je dois mourir tout à l’heure, j’aurais au moins vu ça avant… Je ne me suis jamais sentie aussi vivante…

Natacha – On disparaîtra tous un jour. On devrait en avoir conscience en se levant chaque matin. Ça nous aiderait à vivre. Après tout, les étoiles meurent aussi. Et le soleil lui-même, un jour, ne se lèvera plus.

Kimberley – Alors nous ne sommes que des étoiles parmi d’autres étoiles ?

Natacha – Quatre étoiles, oui. Et une en trop…

Edouard – Quatre étoiles pour cette épave ? Une en trop, tu m’étonnes…

Natacha (regardant à nouveau le ciel étoilé) – Une étoile en trop, mais laquelle ? Oui, c’est peut-être ça le mystère de l’univers. Du mouvement perpétuel. Un immense puzzle qu’on ne parvient jamais à reconstituer… parce qu’à la fin, il y a toujours une pièce en trop.

Edouard – Mais qu’est-ce qu’il fout, ce con, bordel !

Igor revient en portant un plateau avec quatre coupes de champagne.

Igor – Et si nous trinquions à la nouvelle année ?

Edouard – Vous croyez vraiment que c’est le moment ?

Igor – L’une de ces coupes contient du cyanure.

Silence des trois autres.

Edouard – Vous savez laquelle ! C’est vous avez qui tout préparé !

Igor – C’est pourquoi je prendrai la dernière coupe. À vous l’honneur, Edouard…

Il avance le plateau vers Edouard, afin qu’il prenne une coupe. Edouard hésite.

Edouard – Vous savez vraiment laquelle c’est ?

Igor – Non. Sinon ce ne serait pas drôle.

Edouard se résout à prendre une coupe. Igor tend ensuite le plateau à Kimberley, qui hésite elle aussi.

Kimberley – Je ne supporte pas le champagne. Ca me donne des gaz…

Igor – Désolé…

Kimberley se résoudre à prendre une coupe. Igor tend le plateau à Natacha, qui saisit une coupe sans hésiter. Igor prend donc la dernière coupe. Ils se rapprochent tous les quatre et lèvent leur verre pour trinquer.

Igor – À la santé des survivants !

Ils vident tous les quatre leurs coupes d’un trait.

Kimberley – Il est bien frais… On n’a pas de cacahuètes ?

Noir.

Acte 3

Ils sont tous les quatre assis autour de la table. L’ambiance est lourde.

Kimberley – Je pensais que c’était beaucoup plus bruyant que ça, une fusée. Vous entendez ce silence ? Quand on n’est pas habitué… Ça fait presque mal aux oreilles…

Edouard – Heureusement, sinon on pourrait croire qu’on est déjà mort.

Kimberley – Il y a encore moins de bruit que chez ma grand-mère. Elle habite à Limoges…

Natacha – Le son ne peut pas se propager dans le vide. C’est pour ça qu’on n’entend rien.

Kimberley – À Limoges ?

Natacha – Dans l’espace !

Igor – Pourtant, le cosmos, c’est tout sauf calme. La plupart de ces étoiles que vous voyez briller dans le ciel ont déjà disparu il y a des millénaires, dans un grand feu d’artifice nucléaire. Si Dieu existe, croyez-moi, il ressemble sûrement plus au Docteur Folamour qu’à Georges Moustaki…

Nouveau silence.

Kimberley – Alors les étoiles meurent aussi…

Igor – Oui. Et elles meurent en silence.

Silence.

Edouard – On ne pourrait pas mettre un peu de musique… Ça fout les jetons, non ?

Natacha – Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie…

Edouard – Oui, c’est un peu ce que je voulais dire.

Natacha – C’est de Pascal.

Edouard – Pascal ?

Igor – Un philosophe qui a dit à peu près la même chose que vous. Avec ses mots à lui…

Kimberley reprend une bouchée de son assiette.

Kimberley – Ce n’est pas si mauvais que ça, finalement, la dinde lyophilisée…

Edouard – Ça me donne une idée, tiens. Si je me lançais dans la saucisse déshydratée ? C’est beaucoup plus pratique à transporter, surtout à l’export. (Montrant la taille avec ses doigts) Une petite saucisse comme ça, toute fripée. Juste avant le repas, vous la plongez dans l’eau et hop ! Ça devient une énorme saucisse…

Kimberley – Les marrons, en revanche, c’est quand même meilleur frais.

Igor – Ça ressemble à quoi, des marrons frais ?

Kimberley – À des marrons glacés ?

Edouard – À des châtaignes grillées, plutôt, non ?

Silence.

Natacha – Je ne ressens encore aucun symptôme. Et vous ?

Kimberley – Moi non plus…

Igor – Il faut le temps que le poison agisse.

Edouard – Combien de temps ?

Igor – Un petit quart d’heure, je suppose.

Kimberley – C’est douloureux, le cyanure ?

Igor – Je ne sais pas. Je n’en ai jamais absorbé. Avant aujourd’hui, je veux dire…

Natacha – Pourquoi ce serait vous ? Vous disiez que vous ne saviez pas dans quel verre était le poison.

Igor – Disons… une intuition.

Natacha – D’après mes souvenirs, un empoisonnement au cyanure provoque d’abord des convulsions, une perte de connaissance, puis un coma profond…

Edouard – Ah, oui, quand même… Vous ne nous aviez pas parlez de tous ces effets secondaires…

Natacha – S’agissant d’un produit hautement toxique, le principal effet secondaire, c’est la mort, qui intervient généralement par arrêt du cœur…

Chacun avale sa salive.

Igor – C’était le poison favori de l’aristocratie nazie. Göring s’est suicidé comme ça pour échapper à son exécution après le procès de Nuremberg.

Edouard – Se suicider pour échapper à une exécution… Je ne vois pas trop le bénéfice…

Natacha – Quoi qu’il en soit, l’un d’entre nous sera mort dans les minutes qui viennent. Je propose que chacun raconte ce qu’il voudrait changer dans sa vie s’il avait la chance de revenir vivant sur terre. On ne pourra pas continuer exactement comme avant, non ?

Igor – Très bien… Vous d’abord…

Natacha – Eh bien… Je crois que je retournerai dans ce magasin hors de prix où j’avais vu une petite paire de chaussures à mourir…

Edouard – C’est tout ?

Natacha – Je trouvais le prix tout à fait indécent, à l’époque… Mais cette aventure m’aura appris toute l’importance de la frivolité… Et vous, Edouard ?

Edouard – Pour commencer, je ne quitterai plus jamais le plancher des vaches… Les étoiles, finalement, c’est aussi beau d’en bas. À vouloir trop s’en approcher, on se brûle les ailes, comme votre pote, là… (Regard interrogatif des trois autres) Icare !

Natacha – Ah, oui… Et après ?

Edouard – Je créerai une fondation…

Igor – Vous ?

Edouard – Pourquoi pas ? Comme Bill Gates !

Natacha – Et quel serait le but de cette fondation ?

Edouard – Je ne sais pas, moi… En finir avec la faim dans le monde, par exemple…

Igor – Ah, oui, c’est… C’est bien.

Edouard – Je n’ai pas toujours été aussi riche, vous savez. Je ne suis pas né avec une cuillère en or dans la bouche, comme on dit.

Kimberley – On ne dit pas une cuillère en argent, plutôt ?

Edouard – C’est ça, oui… Moi c’était plutôt une cuillère en argent. Mon père faisait partie de la branche cadette. Alors quand mon grand-père est mort, je n’ai hérité que d’un cinquième de sa fortune environ. Bon, ça faisait déjà un joli paquet, mais… C’est seulement quand mon oncle est mort que j’ai hérité de son empire dans la charcuterie industrielle…

Igor – Au, fond, vous avez eu une enfance malheureuse, vous aussi…

Edouard – Je crois que si je suis devenu le roi de la saucisse, au fond, c’était dans l’idée de nourrir l’humanité toute entière… À ma manière, je suis un idéaliste, moi aussi…

Igor – Et dire que personne n’a vu le révolutionnaire qui sommeille en vous… Promis, si c’est vous qui mourez, on vous fera ériger une statue. Et vous Kimberley ?

Kimberley – Je reprendrai mes études aux Langues O.

Natacha – Vous avez fait des études ?

Kimberley – Ça vous étonne tant que ça ?

Natacha – Non, je veux dire… Des études de langues orientales ?

Kimberley – Oui, je voulais être interprète. Mais j’ai arrêté quand j’ai passé le concours de Miss France…

Edouard – Vous avez été élue Miss France ?

Kimberley – J’aurais pu ! Mais j’ai dû démissionner juste avant la finale… Un de mes ex a ressorti sur internet un film à petit budget que j’avais tourné il y a très longtemps… Une erreur de jeunesse…

Edouard la regarde avec d’autres yeux.

Edouard – Nan…?

Igor – Alors comme ça vous parlez plusieurs langues ?

Kimberley – Le japonais et le mandarin couramment. Et je me débrouille pas mal en russe.

Igor – Si j’avais su, j’aurais fait appel à vos compétences tout à l’heure pour m’y retrouver dans cette armoire à pharmacie. J’ai eu un mal fou à trouver le cyanure. C’était marqué en coréen… Enfin je crois…

Kimberley – Oui, j’ai quelques notions aussi. C’est une très belle langue, le coréen. Très musicale.

Edouard – Surtout le coréen du sud, j’imagine.

Kimberley – Ah, oui, pourquoi ça ?

Edouard – L’accent méridional ! C’est plus chantant, non ?

Kimberley – Oui…

Natacha – Et vous, Igor ?

Igor (visiblement pas dans son assiette) – Je crois que pour moi, le moment est mal choisi pour faire des projets d’avenir…

Kimberley – Oh mon Dieu ! Vous ressentez les premières contractions ? Je veux dire convulsions…

Igor – Je vous laisse finir de réveillonner tranquillement… (Il se lève avec difficulté, et tend une lettre à Natacha) Tenez, je vous avais écrit un petit mot, au cas où… (Natacha prend mécaniquement la lettre) Vous lirez ça quand je ne serai plus là. Je n’aime pas les adieux…

Natacha (bouleversée) – Je vous accompagne.

Igor – Non, merci. Je préfère partir seul… Je vous souhaite à tous un bon voyage…

Kimberley – Vous aussi…

Il quitte la pièce, et les trois autres restent seuls, pétrifiés.

Edouard – C’est toujours les meilleurs qui s’en vont les premiers.

Natacha se lève, saisit la coupe vide de Igor, examine le fond, et la porte à son nez pour la sentir.

Natacha – Il n’y avait pas de cyanure dans son verre.

Edouard – Comment le savez-vous ?

Natacha – Le cyanure dégage une légère odeur d’amande amère. Je le sais. J’en ai parfois manipulé en laboratoire. Et j’ai l’odorat très fin…

Kimberley s’empare du verre et le sent à son tour.

Kimberley – Ah, oui, moi aussi. J’ai un savon anti-allergénique qui sent exactement comme ça !

Edouard (inquiet) – Alors c’est seulement la dinde qu’il a mal digérée, et c’est l’un de nous trois qui va mourir…?

Natacha sent les trois autres verres.

Natacha – Aucune de ces quatre coupes ne contenait de cyanure.

Kimberley – Pourtant, il avait vraiment l’air très mal…

Edouard – Qu’est-ce que ça veut dire ?

Natacha – Ça veut dire qu’il a absorbé le poison avant même de remplir les coupes. Délibérément. D’ailleurs, vous avez bien vu. Il savait que c’était lui qui allait mourir. Sinon, pourquoi aurait-il écrit cette lettre…?

Kimberley – Mais… pourquoi ?

Natacha – Il s’est sacrifié pour nous. Volontairement. Mais il ne voulait pas que nous le sachions…

Edouard – Pourquoi il aurait fait ça ? Ça n’a aucun sens !

Natacha – Pour nous laisser bonne conscience, sans doute. En nous laissant croire que c’était le sort qui nous avait sauvé, et non pas son suicide. Et puis les vrais héros qui ne cherchent pas les honneurs…

Kimberley – Mon Dieu…

Edouard – Quel homme…

Natacha – Oui…

Edouard – Et qu’est-ce qu’elle dit, cette lettre ?

Natacha – Je préfère la lire plus tard, si vous permettez…

Edouard – Ben oui, mais… C’est peut-être important… C’était lui le pilote, quand même… Je ne sais pas moi… C’est peut-être des instructions pour l’atterrissage…

Natacha se résigne à ouvrir l’enveloppe et commence à lire en silence, sous le regard intrigué des deux autres.

Kimberley – Alors ?

Natacha – C’est une sorte de testament…

Edouard – Il nous a légué quelque chose ? C’est vraiment très généreux de sa part…

Kimberley lui lance un regard de reproche.

Natacha – Un testament moral plutôt…

Edouard – Ah, moral… Et alors ?

Natacha – Il voudrait que vous donniez son nom à votre fondation…

Edouard – Quelle fondation ? (Les deux autres lui lancent un regard consterné) Ah, oui, bien sûr… La… La fondation…

Kimberley – Oh, mon Dieu…

Natacha – Vous aussi, Kimberley, il voudrait que vous teniez votre promesse…

Kimberley – Ma promesse ?

Natacha – Celle de reprendre vos études… Il vous lègue le contenu de son Livret de Caisse d’Épargne pour vous permettre de le faire…

Edouard – Combien ?

Natacha – Quinze mille euros.

Edouard – Ah oui, quand même…

Kimberley – Il y a bien un petit mot pour vous aussi…

Natacha – Quelques recommandations pour l’atterrissage, en effet. La seconde craque un peu, et…

Edouard – Et…?

Natacha (bouleversée) – Le reste est très personnel…

Edouard et Kimberley échangent un regard embarrassé en voyant Natacha aux bord des larmes. Soudain, le terminal mural de la radio de bord se met à nouveau à clignoter en rouge. Natacha, dans un état second, décroche mécaniquement.

Natacha – Oui…? (Décomposée) Non…? Et c’est maintenant que vous nous le dites ? Ok, je vous rappelle…

Edouard et Kimberley lui lancent un regard interrogateur.

Edouard – Qu’est-ce qui se passe encore ?

Natacha – Ils ont réussi à réparer la fuite sur le système d’aération principal…

Edouard – En clair ?

Natacha – Nous avons suffisamment d’oxygène pour rentrer tous sur terre sains et saufs.

Kimberley – Génial ! (Réalisant) Oh, mon Dieu ! Igor…

Natacha sort précipitamment.

Natacha – Je vais voir s’il est encore temps de faire quelque chose pour lui…

Edouard et Kimberley restent seuls.

Edouard – Déplorable, cette organisation… Ils vont m’entendre, en bas. On nous avait présenté ça comme un train de luxe genre Orient Express… Du bricolage, oui. Le propulseur de la navette américaine, l’habitacle de la station européenne, le système d’aération russe…

Kimberley – L’armoire à pharmacie nord-coréenne.

Edouard – C’est la Tour de Babybel, cette fusée ! Ah, non, moi je demande à être remboursé. Enfin, le principal, c’est que nous, on est vivants ! Ça y est, on est tiré d’affaire, Kimberley ! Vous vous rendez compte ? Vous n’avez pas l’air contente…

Kimberley – Pauvre Igor…

Edouard – Eh, oui… Voilà ce que c’est que de vouloir jouer les héros… Vous voyez, on a bien fait de ne pas devancer l’appel…

Kimberley – Tout de même… Quel courage… Et puis c’est vrai qu’il était bel homme…

Edouard – Mais je suis là, moi ! Bien en vie ! (Guilleret) Alors comme ça, étant jeune, vous avez tourné dans un film porno ? Franchement, je vous redécouvre, Kimberley… Et en plus vous êtes polyglotte !

Kimberley – Merci.

Edouard – Dites-moi, Kimberley, toute cette aventure m’a fait réfléchir. Mûrir, dirais-je même. Alors j’ai une proposition à vous faire. J’aurais besoin de quelqu’un de confiance pour diriger…

Kimberley (enthousiaste) – Votre fondation ?

Edouard – Quelle fondation ?

Kimberley – Votre fondation contre la faim dans le monde !

Edouard – Ah, ça… Non, je pensais plutôt… Enfin, ça revient au même… Je cherche un responsable des ventes pour attaquer le marché asiatique…

Kimberley – Le marché asiatique…?

Edouard – Je suis sûr que vous feriez une formidable ambassadrice de la saucisse dans cette partie du monde.

Kimberley – Vous croyez…?

Edouard – Vous parlez presque autant de langues que le pape, mais avec votre physique… C’est important, le physique, à notre époque ! Comment voulez-vous que le Vatican arrive à exporter en Chine avec cette vieille chose fripée qui ressemble à une saucisse déshydratée ?

Kimberley – Une saucisse déshydratée ?

Edouard – Un milliard de Chinois qui aujourd’hui ne bouffent que des nems et des rouleaux de printemps ! Vous vous rendez compte si vous parveniez à les convertir à la saucisse ? On ferait un carnage !

Kimberley – Mmm…

Edouard – Et pour ce qui est de la publicité, entre nous, il m’est venu une idée géniale en admirant le ciel avec vous tout à l’heure…

Kimberley – Ah, oui…?

Edouard fait un geste théâtral en direction de la lune pour illustrer le caractère grandiose de son projet.

Edouard – Projeter avec un laser depuis un satellite l’image de ma saucisse sur la surface de la lune, avec mon nom dessus en grosses lettres ! Vous imaginez l’impact ? Ce serait visible de la terre entière ! On est à l’ère de la mondialisation, bordel !

Kimberley, interloquée, n’a pas le temps de répondre. Natacha revient, anéantie.

Natacha – Il est allongé inconscient sur sa couchette… Impossible de le faire revenir à lui… Alors j’ai décidé d’aller le rejoindre…

Edouard – Comment ça, d’aller le rejoindre ?

Kimberley prend des mains de Natacha les tubes de cachets qu’elle tient.

Kimberley – Oh, mon Dieu… Elle a avalé une capsule de cyanure, elle aussi…

Edouard – Oh, non ! Mais alors on va tous mourir ! (Kimberley lui lance un regard étonné) Qui va piloter le vaisseau jusqu’à terre ?

Natacha – Désolée, je n’avais pas pensé à ça… Adieu. Et soyez très heureux ensemble. Moi aussi je vais rejoindre l’homme que j’aime. Pour l’éternité… Mais je vais d’abord faire un détour par les toilettes…

Natacha sort.

Edouard (anéanti) – Ils nous auront tout fait…

Kimberley – Quand même, c’est bouleversant, non…?

Edouard – Quoi ?

Kimberley – Igor… Natacha… Il a accepté de mourir pour la sauver, et elle va le rejoindre dans la mort. C’est follement romantique !

Edouard – C’est surtout très con.

Kimberley – C’est du Shakespeare ! Quelles preuves d’amour ! Vous accepteriez de mourir pour moi, vous, Edouard ?

Edouard – Je crois que maintenant, je n’ai plus le choix, de toute façon. On va tous mourir.

Igor revient juste à ce moment en titubant, avec un tube de médicament entre les mains lui aussi.

Kimberley (interloquée) – Là, ils nous refont carrément Roméo et Juliette…

Igor – Je ne comprends pas, j’ai avalé deux capsules de cyanure, et je ne me sens que légèrement somnolent…

Kimberley examine avec curiosité le tube que Igor a dans la main.

Kimberley – Ce n’est pas du Nord Coréen, c’est du Sud Vietnamien… (Elle regarde à nouveau le tube) Et ce n’est pas du cyanure, c’est un somnifère… périmé depuis 1973.

Edouard – Pas étonnant qu’il ne soit plus très efficace. Mais alors on est sauvés ! Il va pouvoir piloter le vaisseau jusqu’à terre. Si on arrive à le tenir éveillé pendant encore une petite heure…

Igor – Où est Natacha ?

Kimberley (embarrassée) – C’est à dire que…

Edouard – Vous vous sentez en état de conduire ? Sinon montrez-moi ça vite fait avant de vous rendormir. Ça ne doit pas être si compliqué que ça de conduire une fusée… Je vous ai dit, j’ai passé le permis poids lourd à l’armée…

Igor – Qu’est-ce qui s’est passé ?

Kimberley – Nous sommes sauvés, commandant. Ils ont réussi à réparer le système d’aération principal. Nous pouvons rentrer à la maison…

Igor – Et Natacha ? Dites-moi la vérité !

Kimberley – C’est à dire que…

Edouard – Allez, une de perdue, dix de retrouvée.

Kimberley – Comme elle vous croyait mort…

Igor aperçoit le tube que Natacha a laissé sur la table et le prend.

Igor – Ne me dites pas que…

Kimberley – Hélas si, Igor… Mais vous pouvez au moins être sûr d’une chose. Elle vous aimait aussi…

Igor – Oh, mon Dieu… Je préfère en finir, moi aussi…

Igor prend le tube que Natacha a laissé sur la table.

Edouard – Oh, non ! Ça ne va pas recommencer ! Ça finit par être lassant !

Kimberley prend le tube des mains de Igor et l’examine.

Kimberley – Edouard a raison. Si j’étais vous je ne ferai pas ça… (Igor et Edouard lui lancent un regard interrogatif) Ce n’est pas du Nord Coréen non plus, c’est du Tibétain… (Elle regarde à nouveau le tube) Et ce n’est pas du cyanure, c’est un puissant laxatif à base de plantes…

Edouard – Périmé ?

Kimberley – Hélas non…

Edouard – Avec les toilettes en apesanteur…

Kimberley – Ça va être un véritable tsunami…

Natacha revient juste à cet instant.

Natacha – Vous ne sauriez pas où se trouve la réserve de papier toilette dans ce vaisseau… (Apercevant Igor) Igor ? Alors vous n’êtes pas mort !

Igor – Non, Natacha ! C’est un miracle ! Nous sommes sauvés ! J’ai seulement pris un somnifère ! Et vous, vous en serez quitte avec une bonne turista !

Natacha – Mais c’est merveilleux !

Igor – Je vous aime, Natacha. Depuis le premier le premier instant où je vous ai vue. Voulez-vous être ma femme ?

Natacha – Oui, Igor… (Elle s’apprête à l’embrasser sous le regard attendri des deux autres) Mais excusez-moi un instant, je reviens tout de suite…

Elle sort précipitamment en se tenant le ventre. Et Igor retombe dans un profond sommeil.

Edouard – Je crois qu’ils ne seront pas trop de deux pour ramener cette poubelle au garage…

Kimberley, au bord des larmes, se réfugie dans les bras de Edouard.

Kimberley – Oh Seigneur ! Avec toutes ces émotions… Je crois que mon pauvre cœur va finir par lâcher…

Edouard (troublé) – Vous avez raison… Moi aussi, tout ça m’a fait prendre conscience que la vie courte… Et après tout ce que nous venons de vivre ensemble… Voulez-vous m’épouser, Kimberley ?

Kimberley – Vous seriez prêt à m’épouser, Edouard ? Malgré mes erreurs de jeunesse…

Edouard – Nous avons déjà vécu le pire. Il nous reste le meilleur ! Je vous promets la lune, Kimberley !

Kimberley – La lune ?

Edouard – En vous épousant, je vous donne mon nom ! Vous vous souvenez ? Le laser ! Le nom du roi de la saucisse projeté en gros sur la lune ! Voulez-vous être ma reine, Kimberley ?

Kimberley – Et je pourrais aussi avoir ma Twingo ?

Edouard – Ce sera votre cadeau de mariage ! Avec toutes les options ? Même l’allume-cigare et la rôtissoire à saucisses !

Kimberley – Oh, Edouard… Alors oui… J’accepte d’être votre femme…

Ils s’apprêtent à s’embrasser, mais le téléphone mural se met à clignoter en rouge. Ils échangent un regard inquiet. Edouard se décide à décrocher.

Edouard – Oui…? (Il écoute un instant avec gravité, puis se tourne vers Kimberley avec un grand sourire) Ils ont aussi réussi à déboucher les toilettes !

Kimberley – Alors tout est bien qui finit bien…

Fin

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-21-5

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Y a-t-il un pilote dans la salle ?

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

1 homme et 1 femme, ou 2 hommes, ou 2 femmes

Lorsque la rédactrice en chef d’un magazine à sensation rencontre un thanatopracteur détenant un scoop sensationnel, elle peut espérer un tirage record. Les choses se corsent lorsque cette rencontre fortuite a lieu dans un avion Paris-Tokyo : douze heures de vol en huis clos sans aucun moyen de communiquer avec l’extérieur ! Détenir le scoop du siècle et ne pas pouvoir le publier… Un véritable supplice japonais ! Une comédie de boulevard qui se termine en fable sur les travers de notre société.

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE À LIRE OU IMPRIMER

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Y a-t-il un pilote dans la salle ?

PROLOGUE (facultatif)

Le noir (et donc le silence) se fait, comme si le spectacle allait commencer. Mais il ne se passe rien pendant un temps assez long pour que le malaise s’installe. La lumière se rallume dans un coin de la salle où un spectateur et une spectatrice qui ne se connaissent pas sont assis l’un à côté de l’autre. L’homme compulse nerveusement l’Officiel des Spectacles. Il regarde sa montre. La femme puise dans un grand pot de pop corn. Elle grignote de façon compulsive et peu discrète.

Lui – Excusez-moi, vous savez ce qui se passe… ?

Elle (avec un geste d’ignorance) – On attend les comédiens…

Lui – Jusqu’à maintenant, il n’y avait que les spectateurs qui arrivaient en retard au théâtre. Si les acteurs s’y mettent aussi…

Silence.

Elle (inquiète) – Je peux voir votre Officiel. Au cas où la représentation serait annulée…

Il lui tend son Officiel. Elle ne sait pas comment le saisir avec son pot géant de pop corn entre les mains.

Elle (lui tendant son pot de pop corn) – Vous en voulez ?

Il hésite, puis accepte, pour la débarrasser. Elle feuillette l’Officiel mais semble s’y perdre. Il mange un pop corn et fait la moue.

Elle (renonçant) – Excusez-moi, j’ai l’habitude de Pariscope…

Lui (avec un air dégoûté) – Je n’aime pas trop le pop corn non plus…

Elle lui rend son Officiel et récupère son pop corn.

Elle – De toute façon, c’est foutu pour une séance de cinoche… Tant pis, je préfère attendre.

Lui – J’espère que ça vaut le coup…

Elle (inquiète) – Les critiques sont mauvaises ?

Lui (regardant derrière lui) – Il n’y a pas grand monde dans la salle…

Elle – Remarquez, les critiques, ça ne veut rien dire, hein… Des fois au théâtre, on voit de ces trucs. Encensés par Télérama. Ça dure des heures. Personne n’ose dire qu’il s’emmerde de peur de passer pour un con. Après, on vous dira : la preuve que c’est une pièce profonde, vous n’avez rien compris.

Lui – Avec la comédie au moins, les gens simples ont parfois de bonnes surprises. Même quand les critiques ont trouvé ça sinistre… C’est très dur de faire rire un critique.

Elle – Vous êtes critique ?

Lui – Pas vous ?

Elle – Comédienne…

Lui – Ah, oui…

Elle – À part les comédiens et les critiques, plus personne ne va au théâtre. Un spectateur sur deux est un acteur. On finira par ne plus savoir où est la scène…

Lui – Vous connaissez la pièce ?

Elle – Non… Mais j’ai une amie qui joue dedans. Je viens la voir… pour lui faire plaisir.

Lui – C’est une actrice connue ?

Elle – Elle fait surtout du théâtre…

Lui – Dans ce cas… (Un temps, soupçonneux) Vous êtes vraiment comédienne ?

Elle (inquiète) – Vous trouvez que je joue mal ?

Lui – Non, non… Vous jouez très bien.

Elle – Comédienne le soir et… gardienne de musée pendant la journée.

Lui – Vu la modernité du répertoire, c’est un peu le même métier…

Silence.

Elle – Je n’ai plus de pop corn.

Lui (soupirant) – On sera peut-être morts de faim avant le début de la pièce.

Elle – Oui, on dirait qu’ils nous ont oubliés…

Lui – Dans quelques années, une femme de ménage retrouvera nos deux squelettes l’un à côté de l’autre, la main dans la main.

Elle – La main dans la main… ?

Lui – En voyant venir la fin, on s’abandonnera peut-être à un élan de tendresse. On est un peu comme deux naufragés sur une île déserte, hein ? On n’a pas tellement le choix…

Elle – Vous croyez qu’ils vont nous rembourser ?

Lui (étonné) – Vous avez payé ?

Elle – Non…

Lui – Dans ce cas…

Ils se lèvent pour partir.

Lui – On pourra toujours revenir un autre jour…

Elle – La pièce ne sera sans doute plus à l’affiche. Vu son immense succès…

Lui – On ira en voir une autre.

Elle – C’est une invitation… ?

Lui (sortant un carton) – Pour deux personnes.

Elle – J’espère que cette fois ça commencera à l’heure… C’est quoi cette pièce… ?

Lui (lisant le carton) – Y a-t-il un pilote dans la salle…

Ils échangent un regard dubitatif.

Elle – Ça a l’air un peu débile, non ?

Lui – N’oubliez pas de rallumer votre portable…

Elle – Ah tiens, c’est vrai, j’avais encore oublié de l’éteindre.

Ils s’en vont. Noir dans la salle.

ACTE 1

Elle et lui sont assis côte à côte dans un avion en classe affaires. On ne recherchera pas forcément le réalisme dans le décor, en assumant pleinement la convention théâtrale. Le rideau séparant la salle de la scène figure celui qui sépare la classe affaires de la classe tourisme. Elle, genre business woman, somnole, un écouteur à l’oreille. Lui, plutôt beauf, est bien réveillé et sirote une coupe de Champagne.

Lui – Vous savez à quelle altitude on est, là ?

Elle ôte son écouteur, un peu surprise.

Elle – Euh… Non… Et je ne suis pas sûre de vouloir le savoir.

Lui – Le pilote vient juste de le dire !

Elle (surprise) – Désolée, je n’ai pas écouté… J’essayais de dormir un peu…

Lui – À votre avis ?

Elle – Huit mille…?

Lui – Dix mille mètres ! Vous vous rendez compte ? Dix kilomètres !

Elle – Oui, j’avais compris… Dix mille mètres…

Lui – La distance entre Paris et Franconville, mais à la verticale !

Elle – Vous habitez Franconville…

Lui – Comment vous savez ça ?

Elle – Une intuition…

Lui – Vous allez rire, mais c’est la première fois que je prends l’avion.

Elle – Hun, hun…

Lui – J’ai gagné un concours… Un voyage pour deux personnes à Tokyo !

Elle – Ah, oui, pour un baptême de l’air, vous avez touché le gros lot. C’est juste aux antipodes. J’espère que vous n’avez pas d’appréhension en avion, comme moi…

Lui – Bon, je n’ai rien fait d’extraordinaire. C’était un tirage au sort…

Elle – Ah, oui…

Lui – En première classe, vous vous rendez compte ? Du coup, je ne sais même pas à quoi ça ressemble en deuxième classe…

Elle – Eh, oui…

Il fait un geste du menton en direction de la salle.

Lui – Vous savez comment c’est, vous, là bas ?

Elle – Au Japon ?

Lui – En deuxième classe !

Elle – Ah ! Euh…

Lui – J’imagine qu’eux, ils n’ont pas droit au Champagne.

Elle – Certainement pas, non… Et on ne leur donne sûrement pas d’eau non plus…

Lui – Mince ! Et comme on nous prend tout ce qui est liquide avant d’embarquer dans l’avion… Douze heures à rester assis comme ça sans rien boire !

Elle – Assis ? Vous rigolez ! Ils n’ont pas assez de sièges pour s’asseoir tous en même temps, là dedans… La plupart voyage debout, comme dans le métro… Ils s’assoient à tour de rôle…

Lui – Non ?

Elle – C’est pour ça que les hôtesses les laissent dans le noir derrière le rideau… Pour nous épargner ce spectacle affligeant… Mais on devine qu’ils sont là, malgré tout… Tout à l’heure, je crois avoir entendu un bébé pleurer… De soif, sans doute…

Lui – Mais c’est épouvantable !

Elle – Non, mais je plaisante, là…

Lui – Ah, d’accord…

Elle – La classe tourisme, ce n’est pas si différent que ça de la classe affaires, vous savez. Les sièges sont peut-être un peu moins larges, et encore. Et le Champagne est en supplément, c’est tout.

Lui – Mais alors pourquoi vous voyagez en première classe, vous ?

Elle – Pourquoi ?

Lui – Vous n’avez même pas pris de Champagne !

Elle – C’est vrai, c’est idiot. Disons qu’habituellement, en première classe, comme vous dites, on est un peu plus tranquille…

Lui – Vous voulez dire qu’habituellement, on n’y croise pas des gens comme moi…

Elle – Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Et si c’est ce que j’ai dit, c’est très con…

Lui – Ok.

Elle – C’est mon assistante qui s’occupe de mes billets d’avion. J’imagine qu’elle n’a jamais eu l’idée de me prendre une place en deuxième classe, pour changer un peu…

Lui – Non, non, c’est moi… Je ne sais pas pourquoi… J’imaginais que c’était comme sur le Titanic…

Elle – Le Titanic ?

Lui – Vous avez vu le film ?

Elle – Oui, comme tout le monde… Disons que j’évite de trop y repenser quand je prends l’avion pour aller à Tokyo.

Lui – Alors vous allez à Tokyo, vous aussi ?

Elle – C’est un vol sans escale, je crois que tout le monde y va, non ? À moins qu’une partie de l’avion aille directement à Bangkok ou à Singapour… La classe tourisme, peut-être…

Lui – C’est vrai, je suis bête… On n’est pas dans le TGV… Remarquez, je dis ça, je n’en sais rien, je n’ai jamais pris le TGV non plus…

Elle – Vous n’êtes pas un grand voyageur, vous, hein ? Mais rassurez-moi, vous avez déjà pris un train normal ? Ou, je ne sais pas moi, le RER ?

Lui – Ah, oui, quand même ! Le RER, je le prends tous les matins. À Franconville-Pessis-Bouchard, justement. Pour aller au boulot.

Elle – Et… où est-ce que vous vouliez en venir avec le Titanic ? À part finir de me rassurer, bien sûr.

Lui – Vous vous souvenez, sur le Titanic, lui, il voyageait en troisième classe ! Et elle en première ! Et bien visiblement, à l’époque, il y avait une sacrée différence de standing ! D’après ce qu’on voit dans le film en tout cas.

Elle – C’est sûrement pour ça qu’il ont supprimé la troisième classe dans les avions. Et la deuxième classe dans le métro !

Lui – La démocratisation des transports…

Elle – On pourrait presque dire la fin de la lutte des classes.

Lui – C’est marrant, maintenant que j’y pense, lui aussi il avait gagné son billet au jeu…

Elle – Lui ?

Lui – Di Caprio ! C’est en jouant aux cartes qu’il gagne son billet pour l’Amérique ! Et c’est comme ça que sur le bateau, il rencontre Kate Winslet, juste au moment où elle allait se suicider !

Elle – Le prolétaire arriviste et la milliardaire dépressive. Une autre façon de mettre fin à la lutte des classes…

Lui – Le début d’une grande histoire d’amour, en tout cas…

Elle – Grande… qui se termine plutôt mal, quand même.

Lui – Ah, oui ? Leur histoire d’amour se termine mal ?

Elle – On a beau ne pas se souvenir de tous les détails du film… Une histoire d’amour qui commence sur le Titanic ne peut que se terminer mal, non…?

Lui – Ça fait deux heures qu’on est partis. On ne va pas tarder à survoler la Sibérie, non ?

Elle – Mmm…

Lui – Dix kilomètres à la verticale… Vous avez bien écouté, les consignes de sécurité, tout à l’heure ? Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris…

Elle – De toute façon, en cas de chute en piqué sur la Sibérie, vous savez… Je ne sais pas si c’est en se mettant une bouée autour de la taille qu’on s’en sortirait…

Lui – Vous êtes sûre que vous ne voulez pas de Champagne ? Allez savoir, c’est peut-être la dernière fois qu’on en boit…

Elle – Non, merci.

Lui – Ce n’est pas trop tard, vous savez ? Je crois qu’en appuyant sur ce bouton, là, on peut faire venir l’hôtesse de l’air…

Elle – J’ai pris un petit relaxant avant d’embarquer. Je préfère autant ne pas faire de mélange…

Lui – C’est bien la première fois que je pourrais faire apparaître une jolie femme devant moi, prête à accéder gratuitement à tous mes désirs, juste en appuyant sur un bouton. J’avoue que je suis assez tenté. Je suis peut-être déjà au paradis…

Elle – Les temps changent, vous savez… Maintenant qu’il y a aussi des femmes comme passagères en classe affaires, parfois, c’est un Stewart qui vient lorsque vous appuyez sur le bouton…

Lui – Tant qu’il nous apporte du Champagne.

Elle – Désolée, mais je ne peux vraiment pas vous accompagner. Il faut que j’aie les idées claires en arrivant à Tokyo. Et avec le Xanax en plus du décalage horaire, ce n’est déjà pas gagné…

Lui – Ah, oui, le décalage horaire ! Ça aussi, c’est nouveau pour moi… Le plus loin que j’étais allé jusqu’ici, c’est à La Bourboule, en voyage de noces, alors évidemment… Je ne me souviens plus. À Tokyo, c’est dix heures de plus ou dix heures de moins ?

Elle – De plus.

Lui – Donc c’est comme si on perdait dix heures de notre vie ! C’est dingue, si on y pense !

Elle – Euh, oui…

Lui – Mais alors où est-ce qu’on les passe, ces dix heures ? Dans la Quatrième Dimension !

Elle – La Quatrième Dimension… ?

Lui – Cette vieille série américaine, vous savez ? En noir et blanc…

Il fredonne la musique de la Quatrième Dimension.

Lui – Tin lin lin lin, tin lin lin lin, tin lin lin lin…

Elle commence à être un peu inquiète.

Elle – Oui, oui, je vois…

Lui – Bon, et bien il y a un épisode qui se passe dans un avion…

Elle – Après le Titanic, la Quatrième Dimension… Vous avez vraiment décidé de me faire flipper…

Lui – Pardon… Je ne vous raconterai pas ce qui se passait dans cet épisode, c’est promis… Mais je peux vous dire que c’était très flippant, en effet…

Elle – Mais dites-moi, vous m’avez bien dit que vous aviez gagné un voyage à Tokyo pour deux personnes ?

Lui – Oui.

Elle – Qu’est-ce que vous avez fait de votre femme ? Elle voyage debout en deuxième classe ? Ou elle a déjà disparu dans la Quatrième Dimension ?

Lui – Ma femme est décédée.

Elle – Je suis vraiment dessalée… Je veux dire désolée…

Lui – En fait, c’était ma femme qui s’était inscrite à ce concours… Elle est morte juste après la proclamation des résultats…

Elle – L’émotion…?

Lui – On ne sait pas exactement.

Elle – Vous n’êtes pas obligé de me raconter…

Lui – Elle était magasinière chez un grossiste en surgelés… Quand on l’a appelée sur son portable pour lui dire qu’elle avait gagné, elle était en train de ranger des palettes de steaks hachés dans la chambre froide. C’était un vendredi soir. Ses collègues ne se sont rendu compte de rien. Elle a du avoir un malaise…

Elle – C’est épouvantable…

Lui – Moi j’étais parti chez ma mère à Clermont Ferrand. J’y vais deux fois par mois. Je ne me suis pas inquiété non plus. Quand on l’a retrouvée le lundi matin, elle était dure comme de la pierre. Toujours avec son portable à la main… J’ai même envisagé de la conserver comme ça en attendant qu’on puisse la ranimer un jour.

Elle – Quand la médecine aurait fait des progrès…

Lui – Mais… ma femme était quand même de corpulence assez forte. Notre congélateur n’aurait pas été assez grand. Et puis il aurait quand même fallu faire quelques démarches administratives pour que je puisse la garder comme ça chez nous. Je suis un peu du métier, mais bon. Je n’aime pas trop ramener du travail à la maison…

Elle – Vous travaillez dans l’électroménager ?

Lui – Et puis je me suis dit que ce n’était pas forcément un service à lui rendre. Vous avez vu Hibernatus ?

Elle – Avec Louis De Funes ?

Lui – Vous imaginez que notre avion s’écrase dans le nord de la Sibérie, qu’on soit pris dans la glace, et qu’on nous décongèle dans deux ou trois cents ans ?

Elle – Pas bien, non… Je crois que je vais prendre un autre Xanax…

Passablement flippée, elle avale un cachet.

Lui – Et c’est comme ça que je me suis retrouvé en première classe.

Elle – Comme ça ?

Lui – Ben, du coup je partais tout seul, forcément. Vous pensez bien qu’en si peu de temps, trouver quelqu’un pour remplacer ma femme… Alors au lieu de deux billets de seconde, ils m’ont proposé un billet de première.

Elle – Vous ne me faites pas marcher, au moins ? Comme moi tout à l’heure avec la deuxième classe ?

Lui – Je ne plaisanterais pas avec ça, croyez-moi… C’était quand même ma femme…

Elle – Excusez-moi, mais comme vous n’avez pas l’air très…

Lui – Très affecté…? Écoutez, je vais vous faire une confidence : ma femme et moi, on était déjà un peu en froid, depuis quelques années… On ne peut pas dire que c’était quelqu’un de très… chaleureux. C’est curieux que je dise ça vu qu’elle a fini congelée entre deux piles de steaks surgelés, non ? Vous croyez que la mort de chacun a un sens ? Je veux dire… par rapport à la façon dont il a vécu ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – Bref, je suis navré pour elle qu’elle soit morte, évidemment, mais… je ne peux pas dire que je suis effondré, je l’avoue. Alors pourquoi faire semblant, hein ?

Elle – La vie continue.

Lui – Et puis ce baptême de l’air, ça me change un peu les idées. Même si c’est vrai qu’au départ, c’est avec elle que je devais partir à Tokyo…

Elle – Surtout que c’est elle qui l’avait gagné, ce voyage.

Lui – Oui.

Elle – Et… c’était quoi, ce concours ?

Lui – Oh, une case à cocher dans un magazine. Il fallait juste renvoyer le coupon de participation au tirage au sort. Et il a fallu que ça tombe sur elle…

Elle – Un magazine, vous dites ?

Lui – Un magazine à sensations, oui.

Elle – Quel magazine ?

Il lui montre la couverture du magazine posé par terre à ses pieds.

Lui – Tenez, celui que vous lisez, justement !

Elle – Ah…

Lui – Ne me dites pas que vous aussi, vous avez gagné un voyage à Tokyo, et que votre mari a eu une crise cardiaque en l’apprenant !

Elle – Euh… Non…

Lui – Non, parce que là, on pourrait vraiment parler d’un signe du destin. La preuve qu’on était fait pour se rencontrer…

Elle – En fait, c’est… C’est moi qui l’ai organisé, ce concours. Enfin, mon journal…

Lui – Votre journal…?

Elle – Sensationnelle… C’est moi la rédactrice en chef…

Lui – Non ? C’est incroyable ! Sensationnelle, c’est vous ? Mais c’est… sensationnel.

Elle – Je suis vraiment désolée pour votre femme… Du coup, je me sens un peu responsable…

Lui – C’est vrai que sans ce concours, c’est peut-être ma femme qui serait là assise à mes côtés. (Entreprenant) Au lieu de vous…

Elle (sur la défensive) – Oui, enfin… D’un autre côté, sans ce concours, vous n’auriez jamais pris cet avion pour Tokyo…

Lui – Vous avez raison… Et même si ma femme n’était pas restée pétrifiée en apprenant qu’elle avait gagné, c’est derrière ce rideau qu’on serait assis tous les deux elle et moi. En deuxième classe ! Au lieu de ça, je suis assis là à côté de vous en première !

Elle – Disons que c’est le destin, alors…

Lui – N’empêche, c’est un drôle de hasard, non ?

Elle – Drôle, je ne sais pas si c’est le mot, mais… Je ne sais pas quoi vous dire…

Lui – Mmm… Et qu’est-ce que vous allez faire à Tokyo, alors ? Puisque vous n’êtes pas en vacances !

Elle – Sensationnelle va créer une édition japonaise du magazine. Je vais à Tokyo pour le lancement du premier numéro. C’est très important pour nous. On a beaucoup misé sur ce projet. C’est aussi pour ça que je suis si nerveuse…

Lui (prenant le magazine en main) – Sensationnelle… Alors comme ça, vous vous occupez des potins du monde et de la beauté des femmes.

Elle – Oui, c’est à peu près la ligne éditoriale de notre magazine, en effet.

Lui – Remarquez, on fait un peu le même métier, tous les deux…

Elle – Ah, oui ? Vous vous occupez aussi de la beauté des femmes et des potins du monde ? Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes coiffeur ?

Lui – Entre autres, oui… Les femmes, je les manucure, je les maquille, je les coiffe… Mais seulement lorsqu’elles sont mortes…

Elle – Pardon ?

Lui – Je suis thanatopracteur.

Elle – Tiens donc…

Lui – Ça c’est pour la beauté des femmes. Enfin, souvent, il s’agit surtout de leur redonner figure humaine… Et pour ce qui est des potins du monde, et bien croyez-moi, en cas de décès d’une célébrité, je suis souvent au courant avant la presse…

Elle – Intéressant…

Lui – Ben forcément, quand quelqu’un meurt, célèbre ou pas, après la police, c’est nous qui arrivons les premiers sur les lieux… On sait quand, où, comment, avec qui…

Elle – Ah, oui… Je n’avais jamais pensé à contacter des croquemorts comme informateurs pour un magazine people féminin, mais j’avoue que c’est tentant… Vous me laisserez votre carte…

Lui – Mais attention, on est tenu au secret professionnel ! Comme les médecins, les juges ou les prostituées.

Elle – Bien sûr… Mais vous savez qu’en tant que journalistes, nous avons nous aussi le droit et le devoir de protéger le secret de nos sources.

Lui – C’est quand même incroyable qu’on soit assis l’un à côté de l’autre dans cet avion, non ? Vous croyez au destin ?

Elle – Le destin… C’est le nom que les gens superstitieux donnent au hasard, non ?

Lui – C’est beau, ce que vous dites… Ça ressemble à un proverbe japonais…

Elle – Oui, je… Il arrive que sous Xanax, j’en invente quelques uns…

Lui – J’ai bien envie de téléphoner à ma mère pour lui dire à côté de qui je suis assis en ce moment. C’est une lectrice très fidèle de Sensationnelle, vous savez… Ça ne vous dérange pas de lui dire deux mots ? Sinon, elle ne va jamais me croire…

Il sort son portable.

Elle – J’en serais ravie… Mais je crains que vous ne deviez attendre d’être arrivé à Tokyo pour appeler votre maman.

Lui – Et pourquoi ça ?

Elle – Mais parce que le portable ne passe pas en avion !

Lui – Ah, bon… ? Alors là… C’est vraiment la Quatrième Dimension… Je ne savais pas…

Il range son portable.

Elle – Douze heures sans pouvoir passer un appel ou envoyer un SMS… Pour certaines, croyez-moi, c’est pire que douze heures sans manger et sans boire…

Lui – Eh oui… Surtout pour la rédactrice en chef d’un magazine à sensations, j’imagine… Alors si vous appreniez quelque chose de sensationnel, là, tout de suite, vous ne pourriez le dire à personne ?

Elle – Quelque chose de sensationnel… ?

Lui – Un scoop, comme on dit dans votre métier.

Elle – En même temps, je ne vois pas trop quel genre de scoop on pourrait apprendre dans un avion totalement coupé du monde.

Lui – Ah… Allez savoir…

Lui – À part si le pilote nous annonce qu’on vient de perdre un réacteur, et qu’on est sur le point de se crasher au milieu de la Sibérie, évidemment.

Lui (mystérieux) – Hun, hun…

Elle – Et encore, il faudrait qu’il y ait au moins une ou deux célébrités à bord pour que ça puisse intéresser les lecteurs et les lectrices de Sensationnelle.

Lui – Qui vous dit qu’il n’y en a pas ?

Elle – Vous m’intriguez…

Lui – Et si moi, je vous racontais quelque chose que personne ne sait encore…

Elle – Vous ?

Lui – Je vous l’ai dit… Il y a certaines choses qu’un croquemort est parmi les premiers à savoir…

Elle – Dites toujours…

Lui – Vous me promettez qu’il n’y a aucun moyen pour vous de faire sortir ce scoop de cet avion tant qu’il ne s’est pas posé à Tokyo ?

Elle – Malheureusement… Même si c’est le scoop du siècle…

Lui – Croyez-moi, c’est du lourd… Quelque chose que les médias n’apprendront que dans une douzaine d’heures.

Elle – J’avoue que vous êtes parvenu à exciter ma curiosité… Je vous écoute…

Lui – Tenez-vous bien : Mireille Mathieu n’est plus de ce monde.

Elle – Mireille Mathieu ?

Lui – Mireille Mathieu.

Elle – C’est ça, votre scoop ?

Lui – Mireille Mathieu !

Elle – Elle ne chante plus depuis au moins trente ans.

Lui – En France, oui.

Elle – Ben oui, en France.

Lui – Elle a quand même chanté Place de la Concorde le jour de l’élection de Sarkozy.

Elle – La mort de Mireille Mathieu… Si on fait la couverture de Sensationnelle là dessus, c’est sûr que nos lecteurs vont être très surpris. Les plus jeunes se demanderont qui est mort, et les plus vieux se diront : « Ah bon, je croyais qu’elle était déjà morte ».

Lui – En France, oui.

Elle – Ben oui, en France.

Lui – Vous savez ce que représente Mireille Mathieu au Japon ?

Elle – Quoi ?

Lui – C’est tout simplement la célébrité française la plus connue des Japonais. Ils lui vouent un véritable culte de la personnalité. Mireille Mathieu, pour les Japonais, c’est comme… Kim jong il pour les Nord Coréens.

Elle – Peut-être parce qu’elle lui ressemble un peu… C’est vrai qu’avec la mèche et les lunettes de soleil, il y a quelque chose…

Lui – Vous ne vous rendez pas compte ! Lorsque les Japonais vont apprendre la disparition de Mireille Mathieu, ils vont décréter trois jours de deuil national !

Elle réfléchit et semble prendre conscience de l’importance de la nouvelle.

Elle – C’est vrai qu’elle est très populaire là bas… Beaucoup plus qu’en France, en tout cas.

Lui – C’est la seule chose que la France a réussi à exporter au Japon ! Vous imaginez le scoop pour le lancement de la version japonaise de votre magazine Sensationnelle !

Elle – Vous avez raison… Ce serait un truc énorme… Un coup de pub extraordinaire… Et totalement gratuit… Un véritable scoop… Un scoop japonais, en tout cas.

Lui – Un scoop planétaire, vous voulez dire. Parce qu’elle est aussi très populaire en Russie. Même en Sibérie !

Elle – Et vous êtes sûr qu’elle est morte ?

Lui – J’ai fait sa toilette moi-même, avant de l’incinérer. Croyez-moi, je suis bien placé pour savoir qu’elle est vraiment morte.

Elle – Et pourquoi est-ce qu’on cacherait son décès, alors ?

Lui – Quelques heures seulement. C’est très courant, vous savez. Le temps que la famille puisse faire son deuil tranquillement. Et organiser les obsèques en évitant les débordements. Savoir si on l’enterre au Panthéon ou…

Elle – Ou… ?

Lui – Ça, c’est le deuxième scoop.

Elle – Mireille Mathieu va être enterrée au Panthéon ?

Lui – Justement non. Pour remercier le public japonais de sa fidélité sans faille pendant toutes ces années, où le public français l’avait déjà enterrée, elle a expressément demandé dans son testament à ce que ses cendres soient dispersées au dessus du Mont Fukushima.

Elle – Vous voulez dire du Mont Fujiyama, j’imagine… Alors on va transférer ses cendres au Japon ?

Lui – Et c’est là que j’en arrive au troisième et dernier scoop…

Elle – Ah, parce que ce n’est pas fini… ?

Lui – Je vous conseille de boucler votre ceinture de sécurité pour ne pas sauter au plafond, parce que c’est du lourd… Du super lourd…

Elle – Quoi encore ?

Lui – Elle est à bord de cet avion !

Elle – Qui ?

Lui – Mireille Mathieu !

Elle – Je croyais qu’elle était morte ! Faut que j’arrête le Xanax, moi…

Lui – Ses cendres !

Elle – Ah, d’accord…

Lui – C’est sûrement aussi pour empêcher ses fans français de s’opposer à ce transfert que son impresario a décidé de garder le secret jusqu’à l’arrivée au Japon de l’urne contenant ses cendres.

Elle – Comme ce train transportant nos déchets nucléaires en Allemagne, vous voulez dire, bloqué par les écolos…?

Lui – Mireille Mathieu, ça fait quand même partie du patrimoine national ! C’est un monument historique ! En ruine, peut-être, mais un monument historique !

Elle – Bien sûr…

Lui – Et puis vous imaginez les scènes d’hystérie collectives à l’aéroport de Tokyo si les Japonais savaient qu’elle était à bord de cet avion ?

Elle (prise d’un doute) – Vous n’êtes pas en train de vous foutre de moi ?

Lui – Ses cendres sont dans la soute de cet appareil, je vous dis ! Juste là, sous nos pieds !

Elle – Sous nos pieds…?

Lui – Sur la tête de ma femme.

Elle – Sur la tête de votre femme ?

Lui – Je veux dire, je vous le jure sur la tête de ma femme !

Elle – Et comment vous avez appris qu’elle était à bord de cet avion ?

Lui – Ça en revanche, c’est tout à fait par hasard. J’ignorais complètement qu’elle prenait le même avion que moi. Mais quand j’ai enregistré mes bagages, j’ai reconnu son impresario juste devant moi. Et surtout, j’ai reconnu le paquet !

Elle – Le paquet ?

Lui – L’urne ! Je l’ai emballée moi même. Vous pensez bien que c’est quand même assez fragile. Et pas question de prendre ça en bagage accompagné…

Elle – Ils vont la faire tourner sur le tapis roulant à l’arrivée comme une vulgaire valise ?

Lui – Elle a beau voyager incognito, je pense qu’ils prennent des dispositions spéciales…

Elle – Je vois… Comme quand on transporte un organe à transplanter d’urgence, par exemple, dans une petite glacière. Un cœur ou un rein…

Lui – Oui, enfin, là, c’est des cendres, quand même… C’est pas des tranches de foie ou des steaks hachés surgelés…

Elle semble digérer peu à peu toute la portée de ces informations.

Elle – Ah, oui, là c’est un sacré scoop, en effet.

Lui – C’est sûr que pour le premier numéro de votre magazine au Japon, ça cartonnerait… 130 millions d’habitants, vous vous rendez compte ? Deux fois plus qu’en France…

Elle – Ce serait un numéro collector, c’est sûr. Un truc qui n’arrive qu’une fois dans la vie d’un magazine. Alors sortir un scoop pareil dès le premier numéro de Sensationnelle au Japon…

Lui – Malheureusement, pas de téléphone, pas de scoop… Vous n’avez aucun moyen de transmettre l’info à votre rédaction… Pas avant notre arrivée à Tokyo, dans une dizaine d’heures…

Elle – À ce moment-là, le magazine sera déjà imprimé. Ils sont en plein bouclage à l’heure qu’il est. C’est maintenant qu’il faudrait que je puisse les joindre… Dans dix heures, il sera trop tard !

Lui – Et puis dans une dizaine d’heures, ce ne sera probablement plus un scoop…

Elle – Vous croyez…?

Lui – Vous pensez bien qu’on ne peut quand même pas garder un truc comme ça secret pendant très longtemps…

Elle semble complètement déprimée.

Elle – Il doit bien y avoir un moyen…

Lui – En même temps, si je vous ai dit ça, c’est parce que j’étais sûr que ça ne sortirait pas d’ici… Je vous l’ai dit, je suis lié par le secret professionnel. Je risque mon boulot, moi…

Elle – Mmm…

Lui (se levant) – Bon, vous m’excuserez, mais il faut que je passe aux toilettes.

Elle (ailleurs) – Hun, hun…

Lui (désignant le fond de la salle) – Je vais aller à celles qui sont au fond là bas, comme ça je pourrais voir au passage à quoi ça ressemble en deuxième classe…

Il se lève.

Elle – Quel est le crétin qui a décidé qu’on ne pourrait pas téléphoner en avion, surtout sur les vols longs courriers.

Lui – Au théâtre non plus, on n’a pas le droit de téléphoner. Et parfois ça dure aussi pendant des heures…

Il traverse la salle en observant au passage les rangées de spectateurs avec un air curieux et un peu narquois. Suit une adresse au public qui peut être partiellement modifiée ou complétée par une improvisation en fonction de l’inspiration du comédien et des réactions de la salle.

Lui – Ah, oui, tout le monde a réussi à s’asseoir, finalement… (À un spectateur) Ça va, vous n’êtes pas trop serrés ? (À un autre) Ne vous dérangez pas, je ne fais que passer. Je vais aux toilettes. (À un troisième) Vous avez le droit de les utiliser, vous, ou bien…? (À un quatrième) J’espère que vous avez pris vos précautions avant d’embarquer… (À un cinquième) Ah, il faudra penser à rattacher votre ceinture, vous. Non, non, pas la ceinture de sécurité, votre ceinture quoi… (À un sixième) Ah, vous c’est la braguette…

Il sort.

Elle (avec une tête de folle) – Mireille Mathieu… Mais c’est dément ! (Elle avale un autre cachet) Je crois que ce n’était pas le bon jour pour arrêter les antidépresseurs…

Noir.

 

ACTE 2

La lumière revient, tandis qu’une voix d’hôtesse se fait entendre dans un haut parleur :

Hôtesse (avec une extrême amabilité) – Nous allons bientôt traverser une zone de turbulences. Tous les passagers sont invités à regagner leurs sièges, à boucler leurs ceintures de sécurité, et à rester assis jusqu’à extinction du signal lumineux. Merci pour votre compréhension.

Il retraverse la salle, feignant de tanguer un peu. Il tient à la main une coupe de Champagne, avec laquelle il nargue les spectateurs.

Hôtesse (sèchement) – Eh, vous là-bas, vous comprenez le français ? Vous retournez à votre place et vous la bouclez, d’accord !

Il presse le pas et, titubant encore en raison des mouvements supposés de l’appareil, il renverse un peu du précieux liquide sur un des spectateurs.

Hôtesse (à nouveau aimable) – Ah… Excusez-moi Monsieur, je n’avais pas vu que vous étiez un passager de la classe affaires…

Il revient s’asseoir à côté d’elle.

Lui – Vous avez raison, ce n’est pas très différent de la première classe. Mais alors un monde ! Ils sont tous serrés comme des sardines, là-dedans. Les fauteuils sont tout petits et il n’y a pas moyen d’allonger les jambes.

Elle – Hun, hun…

Lui – Tenez, je vous ai quand même rapporté une coupe de Champagne. Enfin, ce que j’ai pu en sauver. Je vous avoue que c’était surtout pour le plaisir de traverser toute la deuxième classe avec une coupe de Champagne à la main.

Ailleurs, elle saisit machinalement la coupe de Champagne qu’il lui tend.

Elle – Merci…

Lui – Vous pensez toujours à ce que je vous ai dit, c’est ça… J’aurais mieux fait de ne pas vous en parler…

Elle – Il y a beaucoup de magazines comme le mien qui paieraient cher pour avoir un scoop comme ça avant tous les autres, vous savez ?

Lui – Et moi qui vous ai donné l’info gratuitement…

Elle (hystérique) – Mais si je ne peux pas la publier, ça ne vaut rien ! (Se calmant) C’est la pire torture qu’on peut infliger à la directrice d’un journal à sensations ! Lui donner un scoop sensationnel qu’elle est dans l’incapacité de publier…

Lui – Oui, j’imagine… Un véritable supplice japonais… (Elle lui lance un regard incendiaire) Vous devriez essayer de dormir un peu…

Elle (à nouveau hystérique) – Parce que vous croyez que maintenant, je vais réussir à dormir ? (Se calmant) Il doit bien y avoir un moyen…

Lui – À part vous faire larguer en parachute au dessus de la Sibérie… en espérant atterrir sur le toit d’une cabine téléphonique. Parce que je ne suis pas sûr que la couverture réseau soit excellente dans ce genre de contrées désertiques.

Elle – Vous croyez que le pilote serait d’accord pour ouvrir la porte de l’appareil en plein vol ?

Lui – Vous avez déjà sauté en parachute ?

Elle – Ça ne doit pas être très compliqué…

Lui – Je ne suis même pas sûr qu’il y ait des parachutes à bord… C’est idiot, d’ailleurs, parce que c’est vrai que dans un avion, au dessus de la Sibérie, ce serait plus utile en cas d’avaries que des bouées de sauvetage…

Elle – Et si l’avion faisait une escale quand même ?

Lui – À moins d’une situation d’urgence, ça ne va pas être facile de convaincre le pilote de poser son appareil à Irkoutzk ou à Novossibirsk.

Elle – Je pensais plutôt… à un détournement.

Lui – Détourner un avion et forcer le pilote à se poser, seulement pour passer un coup de fil ? C’est peut-être un peu excessif, non ?

Elle – Vous trouvez aussi…

Lui – Et puis avec quoi vous comptez menacer le pilote ? Avec la petite cuillère en plastique que vous a donné l’hôtesse tout à l’heure pour tourner votre café ?

Elle réfléchit.

Elle – Vous vous souvenez de ce barbu qui avait planqué une bombe dans ses chaussures ?

Lui – Oui…

Elle – Je pourrais dire au steward que j’ai une bombe dans ma culotte et que je suis prête à la faire exploser si l’avion ne se pose pas immédiatement.

Lui – Ouais… mais vous n’êtes pas barbue. Pourquoi la rédactrice en chef de Sensationnelle détournerait un avion pour se poser en Sibérie ?

Elle – Je ne sais pas, moi… Pour demander l’asile politique…

Lui – Même si on vous croyait… Vous seriez immédiatement arrêtée dès votre descente de l’avion, avant même d’avoir pu passer un coup de fil à votre avocat…

Elle – C’est pas faux…

Lui – Ah, le signal lumineux vient s’éteindre !

Elle – Et si c’était vous, le terroriste ?

Lui – Pardon ?

Elle – C’est vous qu’on arrête, et comme ça, je peux appeler ma rédaction tranquillement !

Lui – Eh, oh ! Je n’ai pas envie de passer les vingt prochaines années de ma vie au Goulag ou à Guantanamo, moi ! Seulement pour que vous puissiez faire votre une de demain sur la disparition de la plus grande chanteuse japonaise de tous les temps.

Elle – C’est pourtant vrai qu’elle a un petit air japonais, non ?

Lui – Physiquement, vous voulez dire ?

Elle – La coupe de cheveux. La couleur anthracite. Les yeux bridés. Ça c’est sûrement à force de se faire tirer, mais bon…

Lui – Se faire tirer…?

Elle – Les liftings ! Ça tire la peau…

Hôtesse (enjôleuse) – Monsieur Jacques Dumortier est invité à se présenter auprès de l’une de nos hôtesses pour la prestation de son choix.

Lui (excité) – C’est moi ! Je vais devoir vous abandonner à nouveau un instant. Ça fait partie du voyage que j’ai gagné…

Elle – Vous avez gagné le droit de vous taper une hôtesse ?

Lui – Malheureusement, je suis seulement invité à faire un tour dans la cabine de pilotage…

Elle – Elle a parlé de la prestation de votre choix…

Lui – Je pouvais choisir entre tenir un moment le manche du pilote ou une cartouche de pipes détaxées. Mais comme j’ai arrêté de fumer…

Elle – Ah, d’accord…

Lui – C’est vous qui l’avez organisé, ce concours ! Vous ne vous souvenez pas ?

Elle – Nom de Dieu, le pilote !

Lui – Quoi…?

Elle – Lui, il peut communiquer avec le sol !

Lui – Ah, oui, évidemment.

Elle – Il pourrait faire passer un message à la tour de contrôle.

Lui – Quel genre de message ? Allo Papa Tango Charlie ! Mireille Mathieu est morte !

Elle – Pourquoi pas ?

Lui – Si elle n’est pas morte dans l’avion… Ça risque de ne pas trop intéresser la tour de contrôle…

Elle – Vous avez raison… (Elle réfléchit) Bon, alors on dit au pilote qu’on a besoin de joindre d’urgence notre famille à Tokyo… et on en profite pour faire passer l’info.

Lui – Notre famille ?

Elle – Je me fais passer pour votre femme.

Lui – À Tokyo ?

Elle – Vous leur dites que vous êtes marié avec une japonaise.

Lui – Vous, vous n’avez pas tellement l’air d’une japonaise, hein ?

Elle – Vous trouvez ?

Lui – Et puis ils savent bien que je ne voyage pas avec ma femme : c’est pour ça qu’ils m’ont surclassé en première !

Elle – Dans ce cas, vous y allez seul. Je vous donne le numéro à appeler de ma part à Tokyo. Vous faites comme si vous appeliez votre mère pour lui faire un petit coucou depuis la cabine de pilotage…

Lui – Ma mère habite Clermont Ferrand !

Elle – Vous leur dites que votre mère a déménagé ! Qu’elle est exilée fiscale au Japon. Et vous en profiter pour glisser discrètement dans la conversation que Mireille Mathieu est morte.

Lui – Ça ne va pas être évident à placer dans la conversation. Ma mère déteste Mireille Mathieu. Presqu’autant qu’elle détestait ma femme…

Elle – Mais ce n’est pas votre mère, que vous aurez au bout du fil, c’est la rédactrice en chef de la version japonaise de Sensationnelle !

Lui – Ah, oui, c’est vrai…

Elle – Vous croyez que vous pouvez vous en sortir ?

Lui – Combien ?

Elle – Pardon ?

Lui – Vous m’avez dit que n’importe quel magazine serait prêt à payer une fortune pour avoir cette info avant les autres…

Elle – C’était quand je pensais qu’il n’y avait aucun moyen de transmettre ce scoop au magazine…

Lui – Alors ?

Elle – Mille ? (Il n’a pas l’air satisfait). Dix mille ?

Lui – Il s’agit de la réussite ou de l’échec du lancement de votre magazine au Japon.

Elle – Ok, j’irai jusqu’à cinquante mille, mais pas plus.

Lui – Pour ce prix là, je suis prêt à poser moi-même cet avion sur le toit d’une cabine téléphonique.

Elle prépare le chèque, mais elle est soudain prise d’un doute avant de lui donner.

Elle – Et comment je saurai que vous avez vraiment transmis le message ? Si je ne peux pas venir avec vous dans la cabine de pilotage…

Lui – Je peux être très persuasif, quand je veux, croyez-moi… C’est à prendre ou à laisser.

Elle lui donne le chèque. Puis elle griffonne quelque chose sur une carte de visite avant de lui tendre aussi.

Elle – Vous appelez ce numéro de ma part, et vous dites à la personne que vous aurez au bout du fil de préparer d’urgence la nécro de Mireille Mathieu. Elle comprendra.

Lui (philosophe) – C’est triste, mais après tout, nous allons tous mourir un jour, pas vrai ? (Elle lui lance un regard impatient) J’y vais…

Il repart, cette fois vers les coulisses. Elle l’interpelle avant sa sortie.

Elle (à voix basse) – Et pas un mot aux passagers de deuxième classe, hein ?

Dans un état second, passablement survoltée, elle vide cul sec la coupe de Champagne pour faire passer un autre cachet.

Elle (au public) – Vous avez bien éteint vos portables, au moins ? Non parce que c’est une question de sécurité ! Ça peut être très dangereux, vous savez. Ça perturbe la régie… On risque une coupure d’électricité ! Et je ne vous raconte pas les conséquences d’une panne d’électricité à l’altitude où on est. Parce que ça vole haut, là. Très haut ! Si ça disjoncte, on va tous péter tous les plombs…

Noir.

 

ACTE 3

Elle somnole, son magazine sur les genoux, et se réveille quand des bruits confus se font entendre dans le haut parleur. Des bruits de lutte sourde, des coups, des cris étouffés, suivis d’un crachouillis de micro, puis le silence. L’autre revient, les vêtements en désordre et passablement ébouriffé.

Elle – Ne me dites pas que finalement, vous vous êtes quand même tapé l’hôtesse de l’air sans son consentement ?

Lui – Non, non, c’est pas ça, malheureusement…

Elle – Le pilote n’a pas voulu vous laisser téléphoner ?

Lui – Si, si… J’ai appelé ma mère à Clermont Ferrand pour lui faire un petit coucou depuis la cabine de pilotage, comme convenu…

Elle – À Clermont Ferrand ?

Lui – Et je lui ai bien dit que Mireille Mathieu était morte. Rassurez-vous, elle était en train de regarder les nouvelles sur France 3 et personne n’est encore au courant…

Elle – Non, mais dites moi que c’est pas vrai ! Dites-moi que je rêve ! C’est un cauchemar !

Lui – C’est après que je me suis rendu compte que je n’avais pas appelé le bon numéro…

Elle – Et alors ?

Lui – J’ai demandé au pilote si je pouvais passer un autre appel… Il m’a dit que c’était une cabine de pilotage, pas une cabine téléphonique. C’est à partir de là que ça a un peu dégénéré.

Elle – Dégénéré ?

Lui – Il a mal parlé de maman…

Une hôtesse fait une nouvelle annonce.

Hôtesse – Mesdames et Messieurs, votre attention s’il vous plaît. Le pilote et le copilote ont eu… un petit malaise. Mais ne vous inquiétez pas, on va certainement réussir à en ranimer un avant d’avoir perdu trop d’altitude. S’il y a un médecin dans la salle, il est prié de se manifester sans tarder auprès de nos hôtesses. (Un temps) S’il y a un pilote dans la salle, il est prié de se manifester aussi. D’urgence…

Elle – Oh, mon Dieu !

Lui – J’ai peut-être eu la main un peu lourde… Mais c’est de votre faute aussi. Cinquante mille euros, c’est une somme… Ça m’est un peu monté à la tête, forcément. Avec ça, j’aurais pu acheter un énorme congélateur…

Elle – Un congélateur…?

Lui – Pour maman… En attendant de la décongeler dans quelques années… Il paraît qu’on vient de tester sur les rats une enzyme qui ouvrirait la voie vers l’immortalité !

Hôtesse – Mesdames et Messieurs, en l’absence de pilotes opérationnels pour le moment, je vais tenter moi-même un atterrissage d’urgence à Novossibirsk. Mais je vous préviens, accrochez-vous, parce que je ne sais déjà pas faire un créneau avec ma Fiat Uno… (Pour elle-même) C’est où la pédale de frein…? Ah, non, celle ça doit être l’embrayage… Je confonds tout le temps… Au moins, j’ai le manche du pilote bien en main… Gloups… Ah, non, c’est pas ça non plus…

Elle (hystérique) – Un atterrissage d’urgence ! Mais c’est génial ! Je vais pouvoir enfin passer mon coup de fil à ma rédaction !

Lui – Je crois que là, c’est le moment ou jamais de mettre nos bouées de sauvetage.

Ils sortent des bouées en forme de canard et les passent autour de leur taille. Bruit d’un avion qui part en piqué.

Noir.

 ACTE 4

Premières notes du générique de la Quatrième Dimension. La lumière se fait sur un décor apocalyptique. Désordre général. Sièges renversés. Tenues chamboulées. Fumée si possible. La voix de l’hôtesse se fait à nouveau entendre dans le haut parleur.

Hôtesse (sirupeuse) – Le vol 714 en provenance de Paris et à destination de Tokyo vient d’atterrir… quelque part. Le metteur en scène et son équipage vous souhaitent un bon séjour. Nous espérons que vous avez passé un excellent voyage, et prions pour vous revoir bientôt à nouveau en vie sur nos lignes.

Ils reprennent connaissance peu à peu.

Lui – Vous croyez qu’on est morts ?

Elle essaie de téléphoner avec son portable.

Elle – En tout cas, il n’y a pas de réseau…

Lui – On est peut-être dans la Quatrième Dimension…

Elle – Ou dans Lost…

Elle repère quelque chose dans le désordre ambiant et le prend dans ses mains. C’est l’urne contenant les cendres de Mireille Mathieu, avec sa photo dessus. Ils échangent un regard perplexe.

Lui – C’est désert, mais ça ne ressemble pas tellement à la Sibérie.

Elle – Vous croyez qu’on est les seuls survivants ?

Lui – Malheureusement, je ne crois pas…

Il lui fait un signe discret pour qu’elle regarde du côté du public.

Elle (à voix basse) – C’est qui tous ces gens, là-bas, dans le noir ?

Lui – C’est pas ceux de la classe affaire ?

Elle – La classe affaire ?

Lui – Ceux de la premième classe !

Elle – On dirait qu’ils nous regardent…

Lui – Ils ne bougent pas…

Elle – Vous croyez qu’ils sont morts, eux aussi ?

Lui – Ou alors ils sont profondément endormis.

Elle – Comme ça arrive, parfois, au théâtre…

Lui – Je crois qu’il vaudrait mieux éviter de les réveiller. Ou de les énerver…

Elle – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Lui – Surtout pas de gestes brusques… On reste calme… Et on se dirige doucement vers la sortie…

Elle – Quelle sortie ? Cour ? Jardin ?

Lui – Je dirais la sortie de secours…

Elle (très perturbée) – Je crois que j’ai encore besoin d’un petit relaxant avant… (Elle fouille dans son sac) Oh, mon Dieu, on m’a volé tous mes cachets !

Lui (emphatique) – La vie est un théâtre, avec pas mal d’escrocs et de comédiens dépressifs… Il vaut mieux ne pas laisser traîner ses cachets n’importe où…

Elle – Où alors c’est le producteur qui nous a refilé un somnifère dans le Champagne avant de se barrer avec la caisse…

Lui – Vous croyez qu’on parlera de nous dans la presse ?

Elle – Il faudrait encore qu’il y ait un journaliste dans la salle.

Elle – J’espère au moins qu’il y a encore une hôtesse en régie.

Lui – Pour quoi faire ?

Elle – Pour tirer le rideau entre la première et la deuxième classe !

Ils battent prudemment en retraite vers les coulisses.

Hôtesse – Pourvu que ça ne disjoncte pas encore !

Noir.

Hôtesse – Et merde ! Ça a disjoncté

Éventuellement premières mesures d’une chanson de Mireille Mathieu ou de Piaf de préférence en japonais. Rideau si possible. 

ACTE 5

La lumière revient sur scène et/ou le rideau s’ouvre à nouveau, comme pour le salut des comédiens. Mais on découvre une mise en scène similaire à celle du premier acte : deux sièges côte à côte, qui pourraient aussi bien être ceux d’un théâtre. Il est assoupi à côté de la même femme que précédemment, mais qui a troqué son look de business woman contre une allure beaucoup plus banale. Au choix du metteur en scène et selon la dimension et les possibilités de la salle, elle et lui pourront aussi dans cet épilogue être assis parmi les spectateurs, comme au début du spectacle. Elle le secoue un peu pour le réveiller.

Elle – Michel… Eh Michel… (Comme il ne réagit pas, elle le secoue plus violemment) Michel ! 

Il se réveille en sursaut, comme s’il sortait d’un cauchemar. 

Lui (paniqué) – Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ?

Elle – Ben c’est fini !

Lui – On est mort ?

Elle – Ah… Je ne crois pas, non. (Plus bas) Ah moins qu’on puisse vraiment mourir d’ennui.

Lui – On est arrivé à Tokyo ?

Elle – À Tokyo…? On est au théâtre !

Lui – Au théâtre ?

Elle – Il faut qu’on s’en aille, Michel. La pièce est finie. Je ne te demande pas si ça t’a plu… 

Il regarde sa femme, revenant peu à peu à la réalité. 

Lui – Monique ! C’est toi ?

Elle – Ben oui, c’est moi… Ta femme… Qui veux-tu que ce soit ?

Lui – C’est dingue.

Elle – Quoi ?

Lui – J’ai rêvé que tu étais morte.

Elle – Ça fait toujours plaisir…

Lui – On avait gagné un concours. Un voyage à Tokyo. Comme tu étais morte, on m’avait surclassé en première, et je voyageais à côté de la rédactrice en chef d’un magazine féminin ! J’avais même droit au champagne, sans supplément.

Elle – Ah ouais…

Lui – Et au lieu de ça, je me réveille à côté de toi au théâtre…

Elle – Ben tu vois… Le rêve est terminé… Bon on y va ?

Elle se lève.

Lui – Attends, ce n’est pas fini. Ça me revient maintenant… Mireille Mathieu était morte aussi !

Elle – Mireille Mathieu ?

Lui – Rassure-moi, elle n’est pas morte, au moins ?

Elle – Ne t’inquiète pas, Mireille Mathieu va très bien… Et moi aussi, je te remercie… Bon, tu viens ?

Il se lève, encore un peu secoué.

Lui – Mais qu’est-ce qu’on fout au théâtre ? On n’y va jamais, au théâtre !

Elle – C’est la femme de ton patron qui joue dans la pièce. C’est lui qui nous a invités.

Lui – Ah oui, c’est vrai, merde… Ça me revient maintenant…

Elle – Il faut dire que s’il n’avait pas invité tous ses employés, il n’y aurait pas grand monde dans la salle pour applaudir sa femme.

Lui – C’était si mauvais que ça ?

Elle – En tout cas, il faut qu’on se dépêche, il doit déjà nous attendre à la sortie pour savoir ce que tu as pensé de la pièce.

Lui – Non…?

Elle – Tu as intérêt à être inspiré, parce que je te rappelle qu’un plan de licenciement est en préparation dans ta boîte.

Lui – C’est un cauchemar… Mais tu n’aurais pas pu me réveiller, toi aussi ?

Elle – Je ne savais pas que tu dormais, moi ! D’habitude tu ronfles !

Lui – Oui et bien désolé. Je suis poli, moi. Au théâtre, je m’abstiens de ronfler.

Elle – C’est ça, oui.

Lui – Bon, et ça parle de quoi, cette pièce, en gros ?

Elle – En gros ?

Lui – Oui, en gros ! Tu me dis à peu près de quoi ça parle, et puis… j’improviserai !

Elle – Ouh la… C’est difficile à résumer, hein… C’est quand même assez compliqué…

Lui – Je ne sais pas, moi… Essaie quand même…

Elle – Je te dis que c’est une histoire très embrouillée…

Lui – Je te rappelle que je joue mon boulot, là. Fais un effort !

Elle (outrée) – Fais un effort ? Eh oh, c’est bien toi qui t’es endormi pendant la représentation, non ? Ou c’est moi qui ai rêvé…?

Lui – Alors ?

Elle – Je ne sais pas, moi… Je ne peux pas te résumer ça en trente secondes…

Lui – Très bien… Dans ce cas, tu n’as qu’à lui dire, toi !

Elle – Lui dire quoi ?

Lui – Ce que tu as pensé de la pièce ! Moi je me contenterai de dire que je pense comme toi.

Elle – Écoute, Michel, je vais te faire une confidence…

Lui – Quoi ?

Elle – Je n’ai rien compris…

Lui – Tu n’as rien compris ?

Elle – À vrai dire… Je me demande si moi aussi, je n’ai pas piqué un petit roupillon entre la fin du premier acte et le début du cinquième… Ou alors c’est que la pièce était vraiment très courte…

Lui – Bon sang, mais ce n’est pas possible… Dis-moi que ce n’est pas vrai ! Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui dire ?

Elle – Ben comme tu disais tout à l’heure…

Lui – Quoi ?

Elle – Tu n’auras qu’à improviser.

Lui – Et si je disais la vérité…

Elle – Quelle vérité ?

Lui – Que je me suis endormi !

Elle – Ah oui, je crois que ça, ça va beaucoup lui plaire, à ton patron. Sans parler de sa femme…

Lui – Sa femme ?

Elle – C’est elle qui joue dans la pièce, je t’ai dit !

Lui – Ah oui, c’est vrai…

Elle – Bon allez, il faut qu’on y aille, maintenant. On ne va pas les faire attendre, en plus.

Lui – C’est un cauchemar, je te dis… Je vais sûrement me réveiller…

Ils se dirigent vers la sortie.

Lui – En tout cas, je peux te jurer une chose : c’est la première et la dernière fois que je vais au théâtre…

Elle – Oui… Moi non plus…

Ils sortent.

Noir.

Fin.

  Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur : 

www.comediatheque.net

 Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-24-6

Ouvrage téléchargeable gratuitement

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