Mélimélodrames

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

4 à 16 personnages (hommes ou femmes)
Si le monde est un théâtre, la pièce n’est souvent qu’un navet. Son auteur reste anonyme, et les seconds rôles sont les plus vite oubliés. Entre absurde et boulevard se joue la tragicomédie de la vie. L’important est de ne pas rater sa sortie… Six saynètes d’un humour amer, sur le mélimélodrames de nos vies ordinaires.

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Mélimélodrames

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Mélimélodrames

1 – Fatal comique

2 – Ce n’est pas un drame

3 – Huis-clos

4 – Auteur anonyme

5 – Changement de décor

6 – Scène de crime

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Fatal comique

Sur une table basse, une cafetière, deux tasses et un journal. Pierre entre en robe de chambre. Il se sert une tasse de café et prend le journal pour le lire. Marie, sa femme, arrive.

Marie – Ça va ?

Pierre – Ça va.

Marie se sert une tasse et observe Pierre.

Marie – Tu as l’air soucieux… Un problème ?

Pierre – Non… Enfin… Toujours pas d’idée pour ma nouvelle pièce.

Marie – Ne t’inquiète pas, ça va venir… Ça finit toujours par venir, non ?

Pierre – Oui… Jusqu’à maintenant…

Marie – Il n’y a pas une bonne histoire, dans le journal, dont tu pourrais t’inspirer ?

Il repose le journal.

Pierre – Les nouvelles sont de plus en plus déprimantes… Je crois que je vais arrêter de lire la presse. J’ai déjà arrêté de regarder la télé et d’écouter la radio…

Marie – C’est vrai que tout ça n’est pas très gai, mais bon. D’un autre côté… c’est pour ça qu’on aura toujours besoin d’auteurs comme toi.

Pierre – Ah oui ? Et c’est quoi, un auteur comme moi ?

Marie – Tu sais bien… Quelqu’un pour nous faire rire… Un comique !

Pierre – Un comique ? Alors c’est comme ça que tu me vois ? Comme un comique !

Marie – Il faut bien des auteurs pour nous écrire de bonnes comédies ! Oublier un peu nos soucis… Nous faire passer un bon moment en ne pensant à rien…

Pierre – En ne pensant à rien ?

Marie – Excuse-moi… Je veux dire… en pensant à autre chose.

Pierre – Je vois… Donc pour toi, je suis seulement un amuseur… Un type qui fait diversion… Qui détourne l’attention du peuple des vrais problèmes de la société…

Marie – Le peuple ! Tout de suite, les grands mots… Divertir le public, il n’y a pas de honte à ça, si ?

Pierre – Je ne sais pas… On peut aussi avoir envie d’autre chose…

Marie – Quoi, par exemple ?

Pierre – D’être utile…

Marie – Pour moi, distraire les gens, leur faire retrouver le sourire, c’est très utile. Et ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir ce talent.

Pierre – Ouais…

Marie – Quoi ?

Pierre – Des comédies, j’en ai déjà écrit près d’une centaine.

Marie – Et ça a toujours été de gros succès.

Pierre – Oui, mais je commence à être à court d’idées. Je me demande si je n’en ai pas fait le tour.

Marie – Tu veux arrêter d’écrire ?

Pierre – Ça je ne suis pas sûr d’y arriver non plus… Non, je me demandais si…

Marie – Quoi ?

Pierre – Et si j’essayais un autre genre ?

Marie – Un roman, tu veux dire ? Depuis des années, je te répète que tu devrais essayer. Il y a des romans très drôles, aussi…

Pierre – Malheureusement, je ne suis pas romancier, je le sais bien. Le théâtre, je ne sais rien faire d’autre.

Marie – Bon, alors il ne te reste plus qu’à trouver un bon sujet de comédie.

Pierre – Et si j’écrivais… un autre genre de pièces.

Marie – Un autre genre de pièce ?

Pierre – Un truc qui ne soit pas forcément drôle, tu vois ?

Marie – Une comédie pas drôle ?

Pierre – Non, pas une comédie, justement !

Marie – Tu veux dire… une comédie dramatique ?

Pierre – Je veux dire pas une comédie du tout !

Marie – Tu veux écrire un drame ?

Pierre – Un drame, une tragédie… Appelle ça comme tu veux.

Marie – Bon…

Pierre – Quoi ?

Marie – Je ne sais pas… (Silence) Tu es sûr que ça va ?

Pierre – Je n’ai plus d’idée de comédie. Je voudrais essayer d’écrire autre chose. C’est pas un drame, non plus !

Marie – OK… (Un temps) Tu veux encore du café ?

Pierre – Non, merci.

Marie – Bon, alors je te laisse réfléchir… à ta nouvelle pièce.

Elle sort. Il soupire et ouvre à nouveau son journal. Le téléphone sonne. Il répond.

Pierre – Oui ? Ah oui… Non, non, je voulais t’appeler justement… Écoute, je ne sais pas encore… Non, pour l’instant, je suis en panne d’inspiration. Oui, je sais, j’ai toujours dit que ça n’existait pas. Mais tu sais l’inspiration, c’est comme Dieu. On dit que ça n’existe pas jusqu’au moment où on en a vraiment besoin… Et toi, ça va ? Bon… Je vois… D’accord… Écoute, il va falloir que je te laisse, là… On s’appelle et on essaie de déjeuner ensemble la semaine prochaine ? OK, on fait comme ça… Salut, t’embrasse.

Marie revient, l’air un peu embarrassé.

Marie – Je dois faire quelques courses, je n’en ai pas pour longtemps. Ça va ?

Pierre – Euh… Oui. Depuis tout à l’heure, la situation n’a pas beaucoup évolué, mais oui. Ça va.

Marie – Bon, alors j’y vais.

Pierre – C’est ça. À tout à l’heure.

Elle sort. Il reprend la lecture de son journal, mais à peine a-t-il commencé que la sonnette de la porte d’entrée retentit. Il sort un instant pour aller ouvrir et revient accompagné d’une femme.

Alex – Je ne te dérange pas, j’espère ?

Pierre – Non, non, pas du tout, j’étais en train de… Tu veux un café ?

Alex – Merci, ça ira.

Pierre – C’est sympa de passer comme ça à l’improviste.

Alex – Quand on habite le même immeuble que son agent, c’est toujours un risque de le voir débarquer sans avoir été invité…

Pierre – Il va peut-être falloir que je déménage, alors…

Sourires, suivi d’un silence embarrassé.

Alex – Tu es sur quoi, en ce moment ?

Pierre – Rien… J’étais au téléphone avec… Comment elle s’appelle, déjà… Tu sais, cette comédienne qui jouait dans… Elle est devenue éditrice.

Alex – Éditrice ?

Pierre – Tu sais ce que c’est. La vie est cruelle pour les comédiennes. Surtout pour les jeunes premières. Passée la trentaine…

Alex – Tu cherches un nouvel éditeur ?

Pierre – Pas spécialement… C’est elle qui m’a appelé. Elle voulait juste prendre de mes nouvelles… Ça commence à m’inquiéter. Tout le monde me demande si ça va aujourd’hui…

Alex – Et… ça va ?

Pierre – Ça va, je te remercie… C’est dingue…

Alex – Quoi ?

Pierre – Je termine la conversation en lui disant : « on se rappelle et on déjeune…? » Ça m’est sorti comme ça. L’habitude. Finalement, on aurait aussi bien pu déjeuner ensemble à midi.

Alex – Qu’est-ce que tu veux… C’est Paris… On est tous débordés…

Pierre – Ou alors on a rien à foutre et on fait semblant…

Alex – Ouais…

Pierre – Toi, par exemple. Tu es particulièrement débordée, aujourd’hui ? (Silence) Non, évidemment, sinon, tu ne serais pas là. Tu imagines ? Tu acceptes de déjeuner comme ça à l’improviste… Le lendemain, tout Paris va savoir que tu n’as rien à foutre de tes journées. Que plus personne ne veut travailler avec toi. Que tu es au chômage. Ou pire que tu es sur liste noire… Du coup, plus personne ne t’appellerait, et tu serais vraiment total has been.

Alex – Ouais… (Silence) Et sinon, elle, ça va ?

Pierre – Qui ça ?

Alex – Ton éditrice !

Pierre – Je ne sais pas… Tu as raison… Finalement, c’est peut-être elle qui ne va pas bien. Elle m’a appelé parce qu’elle avait besoin de parler à quelqu’un. Et moi, je lui ai presque raccroché au nez… J’aurais dû lui proposer de déjeuner avec elle à midi… Et toi, ça va ?

Alex – Ça va…

Pierre – Tu es sûre que tu ne veux pas du café ?

Alex – Sûre… (Silence) Tu écris un peu, en ce moment ?

Pierre – Non, pas vraiment. Je crois que je suis arrivé au bout de quelque chose là. Il faudrait que je change un peu de style.

Alex – Oui, je sais, j’ai croisé Marie dans l’escalier.

Pierre – Ne me dis pas que c’est pour ça que tu es passée me voir.

Alex – Alors comme ça, tu veux écrire un drame.

Pierre – Oui, enfin… Pourquoi pas ?

Alex – C’est une blague, c’est ça ?

Pierre – Tu vois, Alex, c’est ça mon problème. La simple idée que j’envisage d’écrire autre chose qu’une comédie, les gens prennent ça pour une blague.

Alex – Disons que… ce n’est pas sur ce terrain-là qu’on t’attend habituellement.

Pierre – Et ?

Alex – Ça risque de surprendre ton public… De le décevoir, peut-être…

Pierre – Le décevoir ? Je n’ai encore pas écrit une ligne, et tu me dis déjà que ce sera décevant. Merci de tes encouragements. Au moins, je sais pourquoi j’ai un agent.

Alex – Et… tu as déjà un sujet ?

Pierre – Non… C’est juste une idée…

Alex – Bon, donc c’est juste une idée.

Pierre – C’est ça…

Alex – Excuse-moi, je me suis peut-être emballée un peu vite.

Pierre – Je ne sais pas… Je pensais écrire quelque chose sur ces migrants qui viennent s’échouer sur nos côtes. Quand ils ne sont pas morts noyés pendant la traversée, évidemment…

Alex – Une comédie, tu veux dire ? (L’autre lui lance un regard navré) Excuse-moi, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça… Alors c’est sérieux, tu veux vraiment écrire quelque chose de…

Pierre – Je n’ai plus vingt ans… Toi non plus… Il serait peut-être temps qu’on commence à s’interroger sur le monde qui nous entoure, non ?

Alex – Le monde qui nous entoure ?

Pierre – Imagine qu’après notre mort, on soit réincarnés. Comme ça. Au hasard. Le monde est principalement peuplé de gens qui ont une vie de merde. Si on peut appeler ça une vie. Si on y réfléchit bien, à part une minorité de privilégiés, dont les plus chanceux vivent dans des paradis fiscaux, la Terre est un enfer.

Alex – Et alors ?

Pierre – Et alors ? Statistiquement, la réincarnation, c’est l’enfer assuré… Si on ne change pas le monde de notre vivant, on est à peu près certain de vivre un enfer quand on sera réincarnés !

Alex le regarde, estomaquée.

Alex – OK…

Pierre – Je te laisse réfléchir à ça. Je vais m’habiller…

Il sort. Marie revient.

Marie – Alors ?

Alex – Il va très mal.

Marie – Je te l’avais dit.

Alex – Il est en plein délire. Il parle de la mort. Du paradis. De l’enfer.

Marie – Non ?

Alex – Il veut écrire une pièce sur les exilés.

Marie – Les exilés fiscaux ?

Alex – Les exilés économiques !

Marie – Tu veux dire… les retraités qui vont s’installer au Portugal ou au Maroc, parce que la vie est moins chère là-bas ?

Alex – Les migrants ! En Méditerranée ! La jungle de Calais.

Marie – Ce n’est pas vrai… Il te l’a dit ?

Alex – J’ai essayé de lui parler, mais il ne veut rien savoir.

Marie – Il est où ?

Alex – Il est parti s’habiller.

Marie – Je ne comprends pas… Jusqu’à ce matin, il était tout à fait normal. Enfin… il était comme d’habitude, quoi…

Alex – Ce n’est peut-être que passager. Il doit être un peu déprimé. Mais il ne faut pas prendre ça à la légère.

Marie – C’est sûr… J’ai du mal à le dire mais… j’ai l’impression qu’il a des tendances suicidaires.

Alex – Il faudrait lui suggérer de voir un médecin.

Marie – Un psychiatre, tu veux dire ?

Alex – Je ne sais pas.

Marie – Parfois avec une simple cure de vitamines… Un homéopathe ?

Pierre revient.

Pierre – Ah, tu es revenue ?

Alex – Je vais vous laisser.

Pierre – Non, mais je ne te chasse pas.

Alex – J’allais partir, de toute façon. J’ai… Il faut que j’y aille. J’ai une grosse journée. On s’appelle et on déjeune ensemble ?

Il sort. Marie lance à Pierre un regard embarrassé.

Marie – Je lui ai simplement dit que tu étais là, et que si elle voulait monter prendre un café…

Pierre – Elle n’en a pas voulu.

Marie – Quoi ?

Pierre – Du café. Je lui en ai proposé, elle n’en a pas voulu.

Silence.

Marie – Mais qu’est-ce que tu cherches, Pierre, au juste ?

Pierre – Je ne sais pas…

Marie – On n’est pas bien, ensemble ?

Pierre – Mais si, ce n’est pas la question.

Marie – Tu as une maîtresse, c’est ça ?

Pierre – Mais non, pas du tout !

Marie – On a la vie qu’on voulait, non ? Tu fais le métier que tu aimes. Tu n’as pas de patron. Tu gagnes bien ta vie.

Pierre – Je sais.

Marie – Mais alors qu’est-ce qui se passe ?

Pierre – Tout ça n’a plus de sens pour moi. J’ai besoin… d’essayer autre chose.

Marie – Mais pourquoi ?

Pierre – Je ne sais pas… Pour qu’à mon enterrement, les gens ne se contentent pas de dire : celui-là, c’était un comique…

Silence.

Marie – Tu veux qu’on déménage ?

Pierre – Ailleurs, ce serait pareil.

Marie – Tu ne vas pas faire une bêtise, au moins ?

Pierre – Une bêtise ? Comme quoi ?

Marie tente de cacher son trouble.

Marie – Je te laisse travailler…

Elle sort. Il reste un instant perplexe. Il prend un cahier et un crayon et essaie d’écrire, mais visiblement, l’inspiration n’est pas au rendez-vous. Il décroche le téléphone et compose un numéro.

Pierre – Oui, pardon, c’est encore moi… Écoute, finalement, j’ai réussi à me libérer pour ce soir. Tu pourrais venir dîner à la maison ? Je voudrais te parler d’un nouveau projet… Oui, bien sûr, viens avec ton mari. OK, vingt heures, c’est parfait. Bon, alors à ce soir…

Il raccroche. Il reprend le cahier et le crayon, et il commence à écrire avec fébrilité. Il s’interrompt et s’adresse au public.

Pierre – Vous allez voir. Cette fois, vous n’allez pas rigoler.

Il se remet à écrire.

Noir.

 

2 – Huis clos

Un couple. Quatre chaises. Ils sont assis.

Elle – Ça va ?

Lui – Ça va… Et toi ?

Elle – Ça va… (Un temps) Tu veux boire quelque chose ?

Lui – Quoi ?

Elle – Un apéro ? Des cacahuètes ?

Lui – Merci, ça ira.

Un temps.

Elle – On est bien, ici, non ?

Lui – Ici ?

Elle – Dans cette maison.

Lui – Oui… (Un temps) Mais on n’est pas chez nous.

Elle – Ah, non ?

Lui – Non.

Elle – C’est vrai.

Lui – C’est une maison, ou un appartement ?

Elle – Un appartement, je crois. Je ne sais pas.

Un temps.

Lui – Tu te souviens où c’est, notre maison ?

Elle – Notre maison ?

Lui – Notre vraie maison. Chez nous !

Elle – Non… Et toi ?

Lui – Moi non plus. Je ne sais même plus à quoi ça ressemblait.

Elle – On a tellement déménagé.

Lui – C’est vrai. On déménage beaucoup.

Elle – Oui. De plus en plus.

Lui – Il faudrait qu’on arrive à se souvenir.

Elle – De quoi ?

Lui – Où on habite.

Elle – Toutes les maisons se ressemblent un peu.

Lui – Même quand c’est un appartement.

Elle – Il y a des chambres. Une salle à manger. Une cuisine.

Lui – Dans la cuisine, il y a un frigo, une cuisinière, une table, des tiroirs…

Elle – Dans les tiroirs, il y a des fourchettes, des couteaux, des petites cuillères.

Lui – Dans les chambres, il y a des enfants. Parfois…

Elle – Quand il n’y en a pas, c’est qu’ils sont déjà partis. Dans une autre maison.

Un temps.

Lui – Tu crois qu’ils reviendront un jour ?

Elle – Les enfants ?

Lui – Les propriétaires !

Elle – Va savoir… Ça fait combien de temps qu’on est là ?

Lui – Je ne sais pas… Pas mal de temps, non ?

Elle – Oui.

Lui – J’ai toujours peur qu’on sonne à la porte, et que ce soit eux.

Elle – Les enfants ?

Lui – Ceux qui habitent ici ! Les vrais propriétaires…

Elle – Ah oui…

Lui – Pas toi ?

Elle – Si. D’ailleurs, je me demande si elle marche.

Lui – Quoi ?

Elle – La sonnette ! On ne l’a jamais entendue.

Lui – De toute façon, quand les gens qui habitent ici reviendront, ils ne sonneront pas.

Elle – Pourquoi ça ?

Lui – C’est chez eux ! Ils auront la clef.

Elle – Bien sûr.

Lui – Quand les gens rentrent chez eux, ils ne sonnent pas. Ils n’ont aucune raison de penser qu’il y a quelqu’un à l’intérieur quand ils ne sont pas là.

Elle – C’est vrai… On a la clef, nous ?

Lui – Je ne sais pas. Tu as la clef, toi ?

Elle – Non.

Lui – Moi non plus.

Elle – Alors comment on est rentrés ici ?

Lui – Je ne me souviens plus.

Elle – On nous a peut-être ouvert.

Lui – Qui est-ce qui aurait bien pu nous ouvrir ?

Elle – Les propriétaires ?

Lui – Mais puisqu’on est seuls dans cet appartement.

Elle – Depuis combien de temps ?

Lui – Je ne sais pas…

Un temps.

Elle – C’est sûrement pour ça qu’on ne sort jamais. On ne pourrait plus rentrer.

Lui – Non. Puisqu’on n’a pas la clef.

On sonne. Ils échangent un regard inquiet.

Elle – Tu crois que c’est eux ?

Lui – On a dit que si c’était eux, ils ne sonneraient pas.

Elle – Alors qui ça peut bien être ?

Lui – Va savoir…

Elle – Qu’est-ce qu’on fait ?

Lui – Il faut aller ouvrir, non ?

Elle – Tu crois ?

Lui – Ils ont vu la lumière. Ils savent qu’on est là.

Elle – Cette fois, ça y est… On est foutus…

Lui – On va encore devoir déménager.

Elle – Mais où est-ce qu’on va aller ?

Lui – Je vais faire notre valise.

Elle – On a une valise ?

Lui – Tout le monde a une valise chez lui, non ?

Elle – Je vais leur ouvrir…

Lui – Qu’est-ce que tu vas leur dire ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – Il va bien falloir leur dire quelque chose, pour expliquer le fait qu’on est là. Chez eux.

Elle – Ils rentrent peut-être de vacances.

Lui – Je vais voir si on a une valise.

Elle sort. Il sort aussi. Elle revient avec un autre couple. Jean-Marc a une bouteille à la main, et Christelle un bouquet de fleurs. Il revient avec une valise.

Elle – C’est Jean-Marc et Christelle.

Lui – Ah, bonjour…

Jean-Marc – Salut. Ça va ?

Lui – Ça va, et vous ?

Christelle – Super. Vous partez en vacances ?

Lui – Non, pourquoi ?

Jean-Marc – Comme tu as une valise à la main…

Lui – Ah, oui, non, c’est… Je m’apprêtais à la ranger. Vous savez ce que c’est, les valises, on ne sait jamais où les mettre.

Elle – Et une valise vide, ça prend autant de place qu’une valise pleine.

Christelle – Oui. Mais c’est moins lourd.

Jean-Marc – C’est vrai. On devrait partir en vacances avec des valises vides. On voyagerait plus léger.

Ils rient tous les quatre d’un rire un peu forcé.

Christelle – Alors comment ça va ?

Lui – Ça va.

Jean-Marc – Tenez, j’ai apporté du champagne, pour fêter ça.

Lui – Fêter quoi ?

Jean-Marc éclate de rire.

Jean-Marc – Fêter quoi ? Toujours le mot pour rire, hein ?

Christelle – Il est drôle ! Tenez, moi j’ai apporté des fleurs.

Elle – Ah oui, c’est bien aussi.

Lui – Je vais aller chercher des flûtes.

Elle – Tu veux qu’on leur joue de la flûte ?

Jean-Marc – Des flûtes ! Pour le champagne !

Elle – Ah oui !

Ils rient à nouveau.

Christelle – Elle est drôle !

Elle – Et moi je vais chercher un vase. Pour les fleurs.

Christelle – Vous ne voulez pas qu’on vous aide ?

Lui – Pensez-vous !

Elle – Mais asseyez-vous donc !

Lui – Faites comme chez vous.

Elle – Vous connaissez la maison.

Ils sortent tous les deux.

Jean-Marc (souriant) – Qu’est-ce qu’ils sont drôles…

Christelle – Oui…

Jean-Marc – Ils n’ont pas changé. Toujours aussi…

Christelle – Tu trouves ?

Jean-Marc – Quoi ?

Christelle – Qu’ils n’ont pas changé.

Jean-Marc – Maintenant que tu le dis, c’est vrai que…

Christelle – Non, mais ils ne ressemblent pas du tout à…

Jean-Marc – Si, un peu quand même…

Christelle – Mouais…

Jean-Marc – Et puis tu sais, les gens… Ils changent…

Christelle – Pas à ce point là… Pas en une semaine…

Jean-Marc – C’était il y a une semaine ?

Christelle – C’était la semaine dernière. La dernière fois qu’on les a vus.

Jean-Marc – C’est vrai qu’ils ont beaucoup changé.

Un temps.

Christelle – Ou alors, ce n’est pas eux.

Jean-Marc – Pas eux ? Mais qu’est-ce qu’ils feraient ici ? Si ce n’est pas chez eux…

Un temps.

Christelle – Tu crois qu’on aurait pu se tromper de porte ?

Jean-Marc – Je ne pense pas… Et puis eux, ils ont l’air de nous connaître, non ? Si ils nous connaissent, c’est qu’on les connaît aussi.

Christelle – Oui, évidemment…

L’homme revient.

Lui – Je suis vraiment désolé, je n’ai pas trouvé les flûtes.

Christelle – Ah, les hommes…

Jean-Marc – Tu n’as qu’à demander à ta femme.

La femme revient aussi.

Lui – Tu sais où sont les flûtes, chérie ?

Elle – Non… Il n’y en a peut-être pas…

Christelle – Comment ça ? Vous n’avez pas de flûtes ? Tout le monde a des flûtes à champagne, non ?

Jean-Marc – Ce n’est pas grave. On va le boire dans des verres, ce champagne.

Christelle – Vous avez bien des verres à pied ? (Ils n’ont pas l’air sûrs) Des verres à moutarde ?

Lui – Je n’ai rien vu…

Elle – Je n’ai pas trouvé de vase non plus.

Christelle – Des verres, tout de même. Dans une cuisine…

Elle – Je n’ai pas trouvé la cuisine.

Moment d’embarras.

Jean-Marc – Bon… Vous savez quoi ? On le boira à la bouteille, ce champagne. Comme les Russes !

Christelle – Les Russes boivent le champagne à la bouteille ?

Jean-Marc – Les Cosaques, sûrement. Sans même descendre de leur cheval. En sabrant la bouteille avec…

Christelle – Avec leur sabre.

Elle – En attendant, asseyez-vous, je vous en prie.

Ils s’asseyent tous les quatre. Sourires. Silence embarrassé.

Lui – Et les enfants, ça va ? (Jean-Marc et Christelle, qui n’ont visiblement pas d’enfants, échangent un regard perplexe) Non, je voulais dire, les enfants en général. Pas spécialement les vôtres. Si vous n’en avez pas…

Elle – Ou plus… Je veux dire… Vous pourriez en avoir, et qu’ils soient morts.

Lui – On n’a pas dit que c’était le cas.

Malaise.

Elle – Je vais voir si je trouve des cacahuètes…

Elle sort.

Lui – En tout cas, c’est sympa d’être passés nous voir.

Christelle – On est amis, non ?

Lui – Bien sûr.

Jean-Marc et Christelle échangent un regard embarrassé. Christelle fait signe à Jean-Marc de se lancer.

Jean-Marc – Ma question va te paraître idiote, mais… vous habitez vraiment ici ?

Lui – Pourquoi vous me demandez ça ?

Christelle – Ben… Nos amis qui habitent ici ne vous ressemblent pas du tout.

Jean-Marc – En tout cas, la dernière fois qu’on est venus, ils ne ressemblaient pas du tout à ça…

Elle revient.

Elle – Ça y est, j’ai trouvé les cacahuètes !

Christelle – Vous avez trouvé la cuisine…?

Elle – J’ai même trouvé des verres.

Jean-Marc – Alors on peut boire l’apéro !

Christelle – Allez…

Jean-Marc débouche la bouteille, et remplit les verres. Ils trinquent.

Jean-Marc – À votre santé !

Lui – À l’amitié !

Ils boivent.

Elle – Prenez des cacahuètes.

Ils mangent des cacahuètes.

Christelle – Je n’ai jamais osé vous poser la question, mais…

Lui – Oui…?

Christelle – Vous vous êtes rencontrés où, tous les deux ? (Silence embarrassé) Excusez-moi d’avoir été aussi indiscrète. Je ne sais pas ce qui m’a pris…

Elle – Non, non, pas du tout, c’est juste que…

Lui – On ne sait plus très bien.

Christelle – Vous ne savez plus ?

Jean-Marc – Vous ne savez plus où vous vous êtes rencontrés ?

Un temps.

Elle – Je dirais ici, non ?

Christelle – Ici ?

Elle – Un jour, on s’est rendu compte qu’on habitait le même appartement.

Lui – Oui, c’est curieux… Je crois que ça s’est passé comme ça.

Elle – C’était il y a un certain temps, évidemment.

Lui – Oui… Une semaine, peut-être.

Elle – Oui, c’est ça, une bonne semaine.

Christelle – Ah oui, quand même…

Lui – Et vous ?

Jean-Marc – Nous ?

Elle – Vous vous connaissez depuis longtemps ?

Christelle – Non, pas très…

Jean-Marc – Je dirais… Oui, pas très longtemps.

Christelle – On s’est rencontrés dans le hall de l’immeuble, en bas.

Jean-Marc – J’avais une bouteille de champagne à la main.

Christelle – Et moi un bouquet de fleurs.

Jean-Marc – On s’est dit qu’on allait sûrement au même endroit.

Christelle – Comme je n’avais pas le code…

Jean-Marc – Moi non plus. J’ai sonné sur plusieurs boutons, au hasard. Vous êtes les premiers à nous avoir ouvert la porte.

Christelle – Comme il avait l’air de savoir où il allait, je l’ai suivi.

Lui – Ah, oui…

Elle – Oui, c’est… une belle histoire.

Lui – Très romantique.

Elle – Vous verrez que ça finira par un mariage.

Jean-Marc et Christelle échangent un regard gêné.

Jean-Marc – Donc, si je comprends bien, personne ici ne se connaît vraiment.

Elle – Apparemment non…

Christelle – Et personne n’a rien à faire dans cette maison.

Lui – Visiblement pas…

Jean-Marc – Mais alors on est chez qui ?

Silence.

Christelle – Vous reprendrez bien un peu de champagne ?

Elle – Merci, mais il est tard. On va peut-être vous laisser.

Lui – En tout cas, merci de votre hospitalité.

Jean-Marc – Mais de rien, je vous en prie.

Il prend la valise, et se dirige avec elle vers la sortie.

Christelle – Je vous raccompagne ?

Elle – Ne vous dérangez pas, on connaît le chemin.

Jean-Marc – Vous voulez que je vous aide avec la valise.

Lui – Non… Ça ne pèse rien… Elle est vide.

Christelle – Eh bien… À une autre fois, alors !

Jean-Marc – Et merci de votre visite !

Ils sortent. Jean-Marc et Christelle se rasseyent. Silence.

Christelle – Ça va ?

Jean-Marc – Ça va… Et toi ?

Christelle – Ça va… (Un temps) Tu veux reboire quelque chose ?

Jean-Marc – Merci, ça ira.

Christelle – Des cacahuètes ?

Il prend une poignée de cacahuète et commence à les mastiquer.

Christelle – On est bien, ici, non ?

Lui – Oui… (Un temps) Mais on n’est pas chez nous.

Elle – C’est vrai.

Lui – C’est une maison, ou un appartement ?

Elle – Un appartement, je crois.

Noir.

 

3 – Auteur anonyme

 

Elle est là, debout au milieu de la scène vide, et jette un regard autour d’elle. Il arrive.

Lui – Ah, tu es là ! Je te cherchais partout…

Elle – Ça y est, le dernier camion vient de partir avec les derniers cartons.

Lui – Tu as regardé partout ? Il ne reste plus rien dans la maison ?

Elle – Plus rien. À part nos souvenirs…

Il pose une main sur son épaule.

Lui – Allez… On va s’en fabriquer d’autres !

Elle – Bien sûr… Mais les projets, ça n’empêche pas la nostalgie.

Lui – Tu regrettes ?

Elle – Non…

Lui – Tu te souviens la première fois où on est entrés dans cette maison, pour la visiter ?

Elle – Elle était vide aussi.

Lui – Et entre ces deux vides, on a vécu. On a rempli cette maison. De meubles. De tableaux. D’enfants…

Elle – Et elle nous a remplis. De joie. De bonheur. De souvenirs.

Lui – On les emporte avec nous.

Elle – Et on laisse cet endroit presqu’aussi propre qu’on l’a trouvé en entrant.

Lui – Beaucoup plus propre, si tu veux mon avis.

Elle – Qui seront les suivants ? On ne sait rien d’eux.

Lui – Et iIs ne sauront rien de nous.

Elle – Comme nous ne savons rien de ceux qui nous ont précédés ici.

Lui – Les gens passent, les maisons restent.

Elle – Jusqu’à ce que les maisons s’écroulent elles aussi. Ou qu’on les démolisse. Pour construire des immeubles à la place.

Lui – Il y a aussi des maisons hantées par de mauvais souvenirs.

Elle – Oui… Toutes les maisons ont une histoire. Des histoires.

Lui – Comme l’histoire d’un crime, par exemple.

Elle – Un crime ?

Lui – Tous les crimes n’ont pas lieu en plein air, tu sais. La plupart sont perpétrés à domicile. En famille, souvent… Et quand ce crime fait la une des faits divers, la maison devient invendable. J’imagine que parfois, on doit même finir par la démolir, pour en reconstruire une autre à la place. Une maison sans histoire…

Elle – Merci, ça me remonte le moral, ce que tu dis.

Lui – On ne sait pas… Peut-être que cette maison, avant nous, n’a pas abrité que des moments heureux.

Elle – En tout cas, on n’a jamais trouvé de cadavres dans les placards.

Lui – Peut-être que si on avait creusé dans la cave…

Elle – Bon… Ben du coup, je préfère autant qu’on y aille, maintenant.

Lui – Tu vois ? Il suffisait de demander…

Elle – Merci… Je sais que je peux toujours compter sur toi dans les moments difficiles.

Ils se dirigent vers la sortie. Elle se baisse et ramasse quelque chose par terre.

Lui – Qu’est-ce que c’est ?

Elle – Un manuscrit, apparemment.

Lui – Un manuscrit ?

Elle – On dirait une pièce de théâtre.

Lui – À quoi tu vois ça ?

Elle feuillette le manuscrit.

Elle – Avec des gens qui parlent, si tu préfères. Pas comme un roman.

Lui – Je vois… Des dialogues…

Elle – Ou alors, c’est le scénario d’un film.

Lui – Ça parle d’un crime ?

Elle – Je ne sais pas.

Lui – Il avait dû rester coincé derrière un radiateur, et avec le déménagement, il est tombé par terre. Le papier est complètement jauni.

Elle – Mais ça reste lisible. Après toutes ces années. Tu te rends compte ?

Lui – C’est quoi ? Une comédie ? Un drame ?

Elle – Il faudrait le lire.

Lui – Qui a bien pu écrire ça ?

Elle – Quelqu’un qui habitait ici avant nous, j’imagine.

Lui – C’est dingue… Et si c’était un chef d’œuvre…

Elle – Ça peut aussi être un navet.

Lui – C’est signé ?

Elle – Non… Je ne vois pas le nom de l’auteur.

Lui – C’est peut-être inédit. Un manuscrit anonyme, tu te rends compte ? Tu pourrais le signer et le publier… Tu es éditrice. Pour toi, ce serait facile.

Elle – Ce serait un plagiat.

Lui – Si l’auteur est mort. Et que personne ne sait qu’il a écrit ça…

Elle – Je vais commencer par le lire…

Lui – C’est bizarre, non ?

Elle – Quoi ?

Lui – On quitte cette maison, et c’est l’histoire de quelqu’un d’autre qu’on emporte avec nous.

Elle – J’espère que ce n’est pas un drame…

Lui – Au moins, on n’a pas trouvé de cadavre.

Elle – Ça me donnerait presque envie de chercher…

Lui – Tu crois ?

Elle – L’auteur est peut-être enterré dans la cave…

Ils s’en vont.

Noir.

 

4 – Changement de décor

Le faisceau d’une lampe torche dans l’obscurité. Puis un deuxième. Le premier éclaire le visage de la deuxième.

Lui – Ah, c’est toi ! Tu m’as fait peur…

Elle – Alors ?

Lui – Ça y est, tout est dans le camion.

Elle – Ça s’est bien passé ?

Lui – La routine.

Elle dirige le faisceau vers le public.

Elle – Donc, il n’y avait personne…

Lui – Avec le vacarme qu’a fait le clébard quand je suis arrivé… S’il y avait quelqu’un dans la maison, il se serait déjà réveillé.

Elle – Ou alors, c’est qu’il est mort.

Lui – Ne parle pas de malheur. Tu imagines un peu ? Tu rentres dans une baraque la nuit pour la cambrioler, et tu tombes sur un macchabée…

Elle – Avec la poisse que j’ai en ce moment, ça ne m’étonnerait qu’à moitié.

Lui – Ouais… J’ai vu ça dans un film, une fois. Je ne sais plus comment ça s’appelait…

Elle – Tu me raconteras ça une autre fois. Et, le clébard… Ça va ?

Lui – Merci de t’inquiéter de savoir si je ne me suis pas fait mordre…

Elle – Tu t’es fait mordre ?

Lui – Il a déchiré mon pantalon. J’ai dû l’assommer…

Elle – S’il n’y a personne, on peut allumer, non ?

Lui – Vassy, les maisons tout autour sont inoccupées. C’est surtout des résidences secondaires. Sans parler de ceux qui ont déjà déménagé.

Elle – À cause des cambriolages, sûrement.

Lui – Si ça continue, il n’y aura plus que des maisons vides à cambrioler dans la région.

Elle actionne un interrupteur et la lumière se fait. Les vêtements de l’homme sont en lambeaux.

Elle – Ah oui, il t’a bien arrangé. Pauvre bête… Tu ne lui as pas fait trop mal, au moins ?

Lui – Pourquoi ? Tu veux faire un signalement à la SPA ?

Ils jettent un regard circulaire sur les lieux.

Elle – Tu as fait le grand nettoyage, dis donc. Il n’y a plus rien.

Lui – Tout est rentré dans le camion.

Elle – Des choses intéressantes ?

Lui – Des meubles surtout. Des bibelots. Plutôt de mauvais goût.

Elle – Je vois…

Lui – Genre nouveau riche.

Elle – Il vaut mieux être un nouveau riche qu’un nouveau pauvre.

Lui – En revanche, il y avait un coffre-fort.

Elle – Non ?

Lui – J’en suis venu à bout.

Elle – Combien ?

Lui – Tout est dans le camion. Je n’ai pas compté.

Elle – On verra ça tout à l’heure. On ne va pas traîner ici. Tu as regardé dans les autres pièces ?

Lui – J’ai tout vidé. Tu es venue avec Momo ?

Elle – J’ai piqué un roupillon dans la voiture en venant, je ne sais même pas où on est. (Elle regarde à nouveau autour d’elle) C’est fou ce qu’une maison vide peut ressembler à une autre.

Lui – Oui…

Elle – Tu es sûr que c’est la bonne maison ?

Lui – Tu as vu la croix, en bas, sur la façade. Momo a fait le repérage dans le coin la semaine dernière.

Elle – Ouais… Le genre de croix qui veut dire objets de valeurs, pas d’alarme, effraction facile…

Lui – Il ne s’était pas trompé. Sauf pour le chien. Il devait dormir quand il est passé.

Elle – C’est bizarre. Cette maison me dit vaguement quelque chose…

Lui – Des gens que tu connais, peut-être…

Elle – Peut-être…

Elle ramasse quelque chose par terre.

Lui – Qu’est-ce que c’est ?

Elle – Une quittance EDF.

Lui – Ça a dû tomber d’un tiroir.

Elle – Elle est à mon nom…

Lui – Non…?

Elle – Je me disais bien aussi…

Lui – Tu veux dire que…

Elle – On est chez moi ! Je rêve… Vous avez cambriolé chez moi !

Lui – Comment je pouvais savoir, moi ! Il y avait la croix sur le mur. Tu n’as pas dit à Momo où tu habitais ?

Elle – Non… Et toi ?

Lui – Ça ne m’est pas venu à l’idée…

Elle – Oh putain… Il y avait une chance sur mille…

Silence.

Lui – Bon… Ben le déménagement sera plus vite fait…

Elle – Je n’avais pas l’intention de déménager.

Lui – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Elle – Que veux-tu qu’on fasse ? On n’a plus qu’à remettre les meubles en place. Tu sais, les meubles et les bibelots de mauvais goût. Genre nouveau riche…

Lui – OK…

Elle – Et puis tu vas me rendre mon fric. J’aurai peut-être assez pour me payer un nouveau coffre-fort avec. Maintenant que t’as percé le mien…

Lui – Tu n’as rien à regretter de ce côté-là. C’était de la camelote. J’en suis venu à bout en cinq minutes…

Elle – C’est dingue. J’espère que le chien s’en sortira, au moins…

Lui – Tu te préoccupes encore de ce putain de clébard ?

Elle – C’est le mien ! C’est mon chien que tu as assommé !

Lui – Ah oui, c’est vrai, excuse-moi… Bon, ça va, il s’en remettra.

Elle – Oui… Il était allongé devant sa niche quand je suis passée. Je me demandais pourquoi il n’avait pas aboyé quand il m’a vue.

Lui – Il a reconnu sa maîtresse, forcément.

Elle – Ouais… Et moi, je n’ai même pas reconnu ma propre baraque…

Lui – Et après on va dire que les bêtes sont moins intelligentes que nous.

Elle – Bon, alors au boulot. Parce qu’on n’a pas fini, hein…

Lui – Sinon, on déclare le cambriolage, et tu te fais rembourser par l’assurance.

Elle – Tu crois ?

Lui – On se débarrasse de tout ce bazar, si on arrive à le refourguer à quelqu’un. Et tu en profites pour changer la déco…

Elle – Ouais… Et puis ça évitera un changement de décor au metteur en scène.

Lui – On sort par la cour ou par le jardin ?

Ils sortent.

Noir.

 

5 – Scène de crime

Ramirez, inspecteur de police, arrive, suivi par son adjoint Sanchez. Ils jettent un regard autour d’eux.

Ramirez – Vous n’avez touché à rien ?

Sanchez – Non… À quoi j’aurais bien pu toucher ?

Ramirez – C’est vrai que… je n’ai jamais vu une scène de crime aussi… désespérément vide.

Sanchez – Oui…

Ramirez – Pour trouver des indices, ça va être compliqué.

Sanchez – Je ne vois pas ce qu’on pourrait envoyer au labo… à part l’air qu’on respire.

Ramirez – Remarquez, c’est une idée…

Sanchez – Vous voulez que j’envoie un échantillon d’air au labo ?

Ramirez – On ne voit pas l’arme du crime… C’est peut-être une intoxication au gaz.

Sanchez – Seule une autopsie pourrait nous le dire…

Ramirez regarde à nouveau autour de lui.

Ramirez – Une autopsie, d’accord, mais… où sont les cadavres ?

Sanchez cherche aussi du regard.

Sanchez – Apparemment, il n’y a pas de cadavres non plus.

Ramirez – Comment ça, pas de cadavres ? S’il n’y a pas de cadavres, il n’y a pas de crime ! Et s’il n’y a pas de crime, il n’y a pas de scène de crime…

Sanchez – Il doit quand même bien y avoir des victimes. Sinon, on ne serait pas là.

Ramirez – Il y a des victimes, mais il n’y a pas de cadavres ?

Sanchez – Je n’en vois pas…

Ramirez – L’auteur de ce crime aurait fait disparaître les corps… Mais comment ?

Sanchez – J’imagine que nous sommes là pour le découvrir…

Ils jettent à nouveau un regard autour d’eux, puis par terre.

Ramirez – Je ne vois rien.

Sanchez – Ah, je crois que je tiens quelque chose.

Ramirez – Qu’est-ce que c’est ?

Sanchez – Un livre.

Ramirez – Un livre ?

Sanchez (feuilletant le bouquin) – Un livre de théâtre.

Ramirez – À quoi vous voyez que c’est un livre de théâtre.

Sanchez – C’est publié aux Éditions La Comédiathèque.

Ramirez – Vous croyez que ça peut faire avancer notre enquête ?

Sanchez – Allez savoir… (Il continue à lire) C’est troublant… Les personnages là-dedans portent les mêmes noms que nous…

Ramirez – Non ?

Sanchez – L’inspecteur Ramirez et son adjoint Sanchez…

Ramirez – Faites voir… (Il prend le livre et lit quelques pages) Et leur description correspond exactement à celles des victimes sur lesquelles on nous a chargés d’enquêter.

Sanchez – Mais alors… Si on retient cette hypothèse… Nous serions des personnages de théâtre ?

Ramirez – Plus grave que ça : nous serions morts…

Sanchez – Et on nous aurait chargé d’enquêter sur notre propre disparition…?

Ramirez – C’est l’affaire la plus étrange que j’ai eu à traiter au cours de ma longue carrière.

Sanchez – C’est quel genre de pièces ? Comique ? Dramatique ?

Ramirez – Vous savez, moi, le théâtre…

Sanchez – C’est quoi, le titre ?

Ramirez – C’est pas un drame.

Sanchez – Non, je ne dis pas ça, mais… c’est quoi le titre de la pièce ?

Ramirez – C’est pas un drame. C’est le titre de la pièce.

Ils échangent un regard interloqué.

Sanchez – Comment des personnages de théâtre pourraient-ils mourir. Puisqu’ils n’existent pas vraiment.

Ramirez – Tout ça n’est pas banal.

Sanchez – Mourir sur scène, en plus…

Ramirez – Ah parce qu’à votre avis… nous sommes sur une scène de théâtre ?

Sanchez se tourne vers le public.

Sanchez – Regardez tous ces gens, dans le noir… On dirait qu’ils sont venus pour nous voir…

Ramirez – Merde, c’est vrai… C’est qui à votre avis… Des témoins ?

Sanchez – Ils sont peut-être là pour assister à la reconstitution.

Ramirez – C’est dingue… Ne me dites pas qu’en plus, ils ont payé leur place.

Sanchez – Vous n’avez qu’à leur demander.

Ramirez – Vous croyez qu’on peut leur parler ?

Sanchez – Je ne sais pas…

Ramirez – Ça pourrait nous aider pour notre enquête…

Sanchez – Ils ont peut-être vu quelque chose…

Ramirez s’approche d’un spectateur.

Ramirez – Vous avez payé votre place, vous ?

Petite improvisation en fonction de la réponse ou de la non réponse du spectateur.

Sanchez – Et sinon… Vous avez vu quelque chose ?

Ramirez – On va devoir se débrouiller tout seuls, comme d’habitude.

Sanchez – Oui, parce que visiblement, nos personnages n’ont pas laissé un grand souvenir…

Ramirez – C’est hélas le lot du commun des mortels. Ne laisser aucun souvenir après son passage sur terre.

Sanchez – Tout de même… Nous, des personnages de théâtre…

Ramirez – C’est vrai… On aurait pu espérer que ça nous apporte une certaine notoriété…

Sanchez – La pièce était peut-être un navet. Quand c’est un chef d’œuvre, les gens se souviennent des personnages, non ?

Ramirez – Surtout des premiers rôles… Certains personnages deviennent même plus célèbres que leurs auteurs.

Sanchez – Prenez Sherlock Holmes, tout le monde se souvient de lui. Mais qui se souvient du nom de l’auteur de Sherlock Holmes ?

Ramirez – Élémentaire, mon cher Watson. C’est Conan Doyle.

Sanchez – Hélas, vous n’êtes pas Sherlock Holmes.

Ramirez – Ni vous le Docteur Watson.

Sanchez – Sinon, nous aurions déjà résolu cette énigme depuis longtemps.

Ramirez – Que voulez-vous… Nous ne sommes que des personnages secondaires.

Sanchez – Ceux dont personne ne se souvient une fois le rideau baissé… Qui disait que la vie est un songe ?

Ramirez – La vie… Ça paraît long, surtout au début. On commence à dire son texte au premier acte.

Sanchez – On ne se rend pas tout de suite compte que la pièce est écrite d’avance.

Ramirez – Et puis petit à petit, on se souvient des mots en les disant.

Sanchez – Jusqu’à ce qu’on s’en souvienne avant de les avoir dits.

Ramirez – Et quand l’histoire touche à sa fin… On espère seulement ne pas rater sa sortie…

Sanchez – Ça sent un peu le renfermé, ici, non ?

Ramirez – C’est l’odeur du théâtre.

Sanchez – La bonne nouvelle, c’est qu’on a réussi à retrouver les corps.

Ramirez – Oui… Et on dirait qu’ils commencent à sentir.

Sanchez – L’odeur des personnages en décomposition… Ceux de tous navets qui n’ont pas tenu l’affiche.

Sanchez – Les pièces qui n’ont pas su rencontrer leur public, comme on dit…

Ramirez – Celle dans laquelle on a joué ne devait pas être dans l’air du temps… Prélevez un échantillon de l’air ambiant. On l’enverra au labo pour vérification.

Sanchez sort une petite bouteille de sa poche, ouvre le bouchon, attend un instant, puis referme le bouchon et remet la bouteille dans sa poche.

Sanchez – Et voilà. La pièce est finie.

Ramirez – C’est le moment de quitter la scène. Définitivement. Pour nous, c’était la dernière séance…

Sanchez – On n’a qu’à sortir par là.

Ramirez – Dire que tous ces pauvres gens ont payé leur place…

Sanchez – C’est pas un drame.

Ramirez – On aurait dû appeler ça « Autopsie d’un four ».

Sanchez – J’aurais préféré jouer dans un chef d’œuvre… Pour passer à la postérité.

Ramirez – La prochaine fois, peut-être…

Ils sortent.

Noir. Fin.