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Le Coucou

Une comédie de Jean-Pierre Martinez 

2 hommes et 2 femmes OU 1 homme et 3 femmes

À la veille de Noël, le retour imprévu d’un grand père qu’on croyait mort bouleverse la routine d’une famille d’apparence ordinaire. Une comédie loufoque et cruelle sur le lien familial. Allez directement en enfer… ou tirez une carte chance.

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TEXTE INTÉGRAL

Le Coucou

Personnages : William – Judith – Fausto – Nina

Acte 1

Un salon ouvrant sur un balcon ou une terrasse. Quelques décorations de Noël mais pas de sapin. Judith, quarante à cinquante ans, assise dans un fauteuil, lit un journal qui titre sur l’éruption d’un volcan islandais perturbant gravement le trafic aérien. Pendant ce temps William, son mari, sensiblement le même âge, prend soin d’une plante dans une jardinière. Il l’arrose, la vaporise, la taille… Au bout d’un moment, à court d’imagination, il soupire et s’installe dans un autre fauteuil aux côtés de Judith. Ils restent silencieux un instant. Un grand coucou à l’ancienne en forme de pendule de parquet, situé entre eux, chante trois fois.

William – Le coucou chante toujours trois fois…

Judith – Il est quelle heure ?

William – Je ne sais pas. Pas trois heures, en tout cas.

Judith – Il faudrait le faire réparer.

William – Ou s’en débarrasser. C’est quand les encombrants ?

Judith – C’est la seule chose qui te vient de ta famille.

William – Oui ben c’est encore trop encombrant…

Un temps.

William – C’est incroyable, ce temps, pour un mois de décembre.

Judith – C’est l’été indien.

William – Noël au balcon…

Judith – En tout cas, heureusement qu’on n’avait pas prévu de partir en vacances aujourd’hui. Tu as lu ça ? Tous les aéroports sont bloqués.

William – On se croirait revenu au temps des caravelles. Pour qu’un avion décolle, maintenant, il faut attendre que les vents soient favorables.

Judith – Tout ça à cause d’un volcan dont on ne peut même pas prononcer le nom.

William – Comme celui du diable…

Judith – Pardon ?

William – Le diable non plus, on ne peut pas prononcer son nom ! Ça prouve bien qu’il y a quelque chose de diabolique dans cette histoire.

Judith – Bon, ce n’est pas la fin du monde, non plus.

William – Je me demande si ce ne sont pas les millénaristes qui ont raison. Et si l’apocalypse était vraiment pour le 25 décembre de cette année ?

Judith – Parce qu’un volcan est entré en éruption ?

William – Pour les dinosaures aussi, ça a commencé comme ça !

Judith – Il ne faudrait jamais réveiller un volcan qui dort…

Judith replonge dans son journal.

William – Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Judith – En attendant la fin du monde ?

William – Quand le petit oiseau aura quitté son nid…

Judith – Il y a un nid ? Où ça ?

William – C’est une métaphore ! Je parle de Nina, notre fille ! Quand elle sera vraiment partie, et nous aura laissés tout seuls dans cette maison avec une chambre en trop.

Judith – Elle ne part pas pour toujours. Et elle ne va qu’à Paris. Elle reviendra.

William – Oui, en transit.

Judith – Je préfère ne pas y penser. Pas tout de suite…

William – Ça fait plus de vingt ans que nos journées sont rythmées par elle. Que notre vie tourne autour d’elle. Qu’est-ce qu’elle a mangé ? Qu’est-ce qu’elle va manger ? Qu’est-ce qu’elle a fait ? Qu’est-ce qu’elle va faire ? Il va falloir s’habituer à l’idée que maintenant, notre fille unique sait manger et aller aux toilettes toute seule.

Judith – Il faudra trouver d’autres repères, se créer de nouvelles habitudes.

William – Comment on faisait avant ?

Judith – Je ne sais plus.

William – Il va falloir réapprendre.

Judith – Mais ce ne sera plus jamais comme avant.

William – Alors il va falloir réinventer.

Judith remarque la jardinière.

Judith – Tu fais des plantations ?

William – Juste un ou deux plans de cannabis, pour notre consommation personnelle.

Judith – Non ?

William – On a dit qu’on devait changer nos repères, non ? Un petit pétard de temps en temps, ça devrait au moins nous aider à nous défaire de nos anciens repères. (Elle le regarde interloquée) Je déconne, c’est des tomates cerises. J’ai trouvé ça chez le fleuriste.

Judith – Chez le fleuriste ? C’est très délicat de ta part, mais il ne fallait pas. J’espère que tu ne t’es pas ruiné, au moins…

William – Dix euros. J’y allais pour acheter un sapin de Noël. Mais il paraît que ça peut avoir un rendement incroyable, les tomates cerises. Plus que l’épicéa en tout cas. Tu as vu le prix des tomates cerises ? C’est presqu’aussi cher que le cannabis.

Judith – Et en plus c’est légal…

William – Si je fais vraiment partie de la charrette de licenciement, à la banque, je pourrais toujours faire dealer de tomates cerises.

Judith – Mmm…

William – Bon, pour l’instant je n’ai encore rien récolté, mais je l’ai acheté il y a une heure.

Judith – Oui, et on est quand même au mois de décembre.

Ils restent tous les deux silencieux un instant.

William – Tu vois, je ne sais même plus si je le redoute ou si je l’espère, ce licenciement.

Judith – Ça pourrait être l’occasion d’évoluer…

William – Ou le début de la fin, comme pour les dinosaures. Eux, ils n’ont pas réussi à évoluer…

Judith – On a de quoi voir venir. Tu toucherais une indemnité. Et puis je travaille, moi.

William – Je sais. C’est ça qui me déprime. Il y a vingt ans, on n’avait rien, et on n’avait peur de rien. Surtout pas de l’avenir. Aujourd’hui on a une maison, deux voitures, une assurance vie chacun… On a tout, et on a peur de tout. Même des volcans. On est devenu des dinosaures, je te dis…

Un temps.

Judith – Tu aurais enfin le temps d’écrire ton roman. Tu en parles depuis des années. Comment ça s’appelait, déjà ?

William – « Mémoires d’un amnésique ».

Judith – C’est un bon titre.

William – Malheureusement, depuis le temps, il a été déjà été pris.

Judith – Tu pourrais appeler ça « Mémoires d’un dinosaure »…

William – C’est déjà pris aussi. Tous les bons titres sont déjà pris. Tu te rends compte ? Si seulement j’étais né cent ans plus tôt, j’aurais pu intituler mon bouquin À la Recherche du Temps Perdu ou Voyage au Bout de la Nuit. Avec des titres pareils, évidemment, j’aurais fait un carton.

Judith – C’est à vous dégoûter d’écrire…

William – En attendant, je ferais mieux de ne pas lâcher l’idée de la culture en terrasse. Au cas où mon indemnité de licenciement ne soit pas à la hauteur de nos espérances.

Judith – Ça t’inquiète tant que ça ?

William – Pourquoi tu crois que j’ai acheté une plante vivrière plutôt qu’un plan de cannabis ?

Judith – Parce qu’ils ne vendent pas de plan de cannabis chez le fleuriste ?

On entend un bruit pénible de flûte parsemé de nombreuses fausses notes.

William – Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est atroce ! Comment veux-tu que je puisse écrire le prochain Goncourt dans ces conditions ?

Judith – La fille de la voisine… Nina aussi apprenait à jouer de la flûte quand elle était au collège. Tu ne te souviens pas ?

William – C’est vrai. C’est incroyable. Hier encore, on lui apprenait à jouer du pipeau, et aujourd’hui elle est avocate. Remarque, c’est un peu pareil…

Judith – Quoi ?

William – Un avocat aussi, ça joue du pipeau.

Judith – Ah, oui… Pour éviter qu’on mette ses clients au violon.

William – Excellent. En tout cas, si un jour on découvre des plantations illicites sur notre terrasse, on pourra toujours l’appeler dès notre première heure de garde à vue. C’est quand même rassurant, non ?

Judith (regardant la plante avec suspicion) – Tu me jures que c’est bien un plan de tomates cerises ?

Nina arrive en tirant une valise à roulettes. C’est une jeune fille d’une vingtaine d’années au look assez sportif.

William – Alors ça y est, tu t’en vas ? Tu vas nous laisser tout seuls ici, comme deux vieux croûtons… On va enfin être un peu tranquille.

Nina – Moi aussi.

William – On parlait de toi, justement. Je disais à ta mère que si un jour on découvre un cadavre enterré dans notre jardin, tu pourras toujours nous éviter d’avoir des ennuis avec la police.

Nina – Tu crois ?

William – C’est quand même nous qui avons payé tes études !

Judith – Tu ne veux vraiment pas qu’on t’accompagne à Paris ?

Nina – Ce n’est pas la peine, maman, je t’assure. Josiane passe me prendre en voiture.

William – Josiane ? C’est qui, ça, Josiane ?

Judith – La… collègue de Nina avec qui elle va partager son appartement, tu sais bien.

William – Non… On ne me dit rien… Et elle a quel âge cette Josiane ?

Nina – Qu’est-ce que ça peut faire ? T’es de la police ?

William – Les gens ont encore le droit d’appeler leur fille Josiane ? Ça n’a pas été interdit ?

Judith – Les loyers sont tellement chers, à Paris… Tu es sûre que tu n’as rien oublié ?

Nina – Si j’ai oublié quelque chose, je reviendrai. Je ne pars pas au bout du monde.

William – Oui, enfin… Ramené à l’échelle de Paris, le Quinzième Arrondissement, c’est quand même ce qui se rapproche le plus du bout du monde.

Nina (à Judith) – Je te laisse mes clefs ? Pour la femme de ménage…

William – C’est ça, laisse tes clefs à la réception en partant. Tu as pris quelque chose dans le minibar ?

Judith – Je te jure, tu devrais écrire ton bouquin. Si tu couchais par écrit toutes les bêtises que tu racontes, ça pourrait faire plusieurs volumes…

Le téléphone sonne à l’intérieur de la maison.

William – J‘y vais. Je préfère ne pas assister à vos adieux déchirants.

William sort.

Nina – Il a l’air complètement déprimé…

Judith sourit.

Judith – Sa petite fille quitte la maison. Ça lui file un coup de vieux, forcément…

Nina – Je ne pars pas pour toujours !

Judith (au bord des larmes) – Oui, c’est ce que je lui ai dit… C’est vrai ?

Nina – Évidemment !

Nina prend sa mère dans ses bras pour la réconforter. Séquence émotion. Puis elles desserrent leur étreinte. Nina tend à sa mère un morceau de papier.

Nina – Tiens, je t’ai noté l’adresse et le code de l’immeuble. Tu viens quand tu veux !

Judith – Merci… (Judith range le papier dans un tiroir et en sort un revolver) Ah, au fait… Je l’ai trouvé sous ton lit en faisant les poussières. Tu ne devrais quand même pas laisser traîner ça…

Nina – Désolée, c’était pour que papa ne le voit pas. Je suis supposée ne jamais m’en séparer, même à la maison.

Judith – Tu embrasseras Josiane de ma part…

Nina – Ok.

Judith – Il faudra quand même bien que tu le dises un jour à ton père…

Nina – Quoi ?

Judith – Que c’est le concours pour entrer dans la police que tu as réussi, pas celui pour entrer dans la magistrature ! Pourquoi tu ne lui as pas dit ?

Nina – J’avais peur qu’il soit déçu… C’était sa dernière chance de me voir en robe au moins une fois dans sa vie…

Judith – Gendarme, c’est bien aussi.

Nina – Policier, maman…

Nina s’approche pour prendre le revolver mais s’arrête devant le plan de tomates cerises.

Nina – C’est quoi ça ?

Judith – Les plantations de ton père. Des tomates cerises…

Nina (pas convaincue) – Ah, oui…

William revient alors avec un combiné sans fil à la main. Judith glisse rapidement le revolver sous le canapé. William tend le combiné à Nina.

William (à Nina) – Pour toi. Josiane…

Nina – Merci… (Nina repart avec le combiné). Allô… Oui Josiane…

William – Elle a une drôle de voix, non ?

Judith – Qui ?

William – Cette Josiane !

Judith – Quel genre de voix ?

William – Je ne sais pas… Pas très féminine.

Judith – Elle n’est pas hôtesse de l’air, tu sais.

William – Oui, ça je m’en serais douté… La question, c’est : qu’est-ce qu’on peut faire dans la vie quand on s’appelle Josiane ? C’est quand même un sacré handicap pour décrocher un emploi. Qu’est-ce qu’elle fait dans la vie ?

Judith – C’est… une collègue de Nina, je te dis. Elles font leur stage ensemble.

William – Leur stage d’avocat ? Dans quel cabinet ?

Judith – Je ne sais plus… Zelder et Carvani, je crois…

William – Ah, oui… Ça me dit vaguement quelque chose.

On entend brièvement depuis la rue une sirène de police. Nina revient.

Nina – Josiane m’attend en bas. Il va falloir que j’y aille…

Judith – Tu viens toujours dîner pour Noël ?

Nina – Mais oui ! Je t’ai dit. J’amène la dinde.

William – Tu peux même amener Josiane, si tu veux.

Nina – Ah oui ? Bon… Mais pourquoi j’amènerais Josiane ? On n’est pas mariées, non plus.

William – Tu peux tout me dire, tu sais… Je suis ton père… Je t’aimerais quand même…

Nina – Tout ?

William – Presque tout.

Nina – Même si la dinde s’avérait être un poulet ?

William ne comprend visiblement pas l’allusion.

Judith – Allez, vas-y, file.

William – Oui, c’est ça, dépêche-toi… On a hâte que tu sois partie… Depuis le temps qu’on rêvait d’avoir une chambre d’amis…(Nina lui fait la bise). Il ne nous reste plus qu’à trouver des amis. Mais maintenant qu’on n’a plus d’enfant à charge, on va avoir le temps de s’en faire…

Nina s’apprête à s’en aller avec sa valise à roulettes.

Judith – Tu m’appelles en arrivant ?

Nina – Ne t’inquiète pas.

Nina s’en va. Ils restent un temps assis sur le canapé, silencieux.

William – Et voilà… Ça y est… On est des vieux cons.

Judith – Tu étais déjà un vieux con avant ça.

Silence.

William – Tu veux faire un Monopoly ?

Judith – À deux, ce n’est pas très drôle. Mais on pourra faire une partie à Noël, comme tous les ans. Avec Josiane…

Silence.

William – Qu’est-ce qu’on va faire de sa chambre ?

Judith – C’est une obsession ! Il n’y a pas d’urgence…

William – On pourrait la laisser en l’état et en faire un mausolée ? On y brûlerait de l’encens de temps en temps.

Judith – Tu veux qu’on fasse un petit voyage ? Il me reste plein de RTT à prendre. Et puis dans les pompes funèbres, passée la période des fêtes, c’est plutôt la morte saison…

William – Mmm…

Judith – Va savoir pourquoi, les gens préfèrent mourir entre Noël et le Jour de l’An.

William – Ce qu’il nous faudrait, c’est des vacances définitives.

Judith – Tu me fais peur…

William – Si je suis licencié, tu pourrais arrêter de travailler, toi aussi.

Judith – Je ne sais pas si on peut vraiment se le permettre… Il faut quand même payer la maison de retraite de ta mère… À moins de gagner au loto… Et puis qu’est-ce que je ferai, moi ?

William – Je ne sais pas… Tu pourrais enfin faire ce que tu veux ! Tu n’as jamais eu envie de faire autre chose ?

Judith – Tu sais ce qui me tenterait bien… Ça fait un moment que j’y pense…

William – Non.

Judith – Ouvrir des chambres d’hôtes…

William – Pourquoi pas ! On a déjà une chambre qui vient de se libérer…

Judith – Pas ici ! À la campagne !

William (horrifié) – À la campagne !

La sonnette de l’entrée retentit.

Judith – Tu vois… Je t’avais dit qu’elle reviendrait… Elle a sûrement oublié quelque chose…

Judith va ouvrir. William tend le bras, attrape le journal et l’ouvre.

William (lisant) – Évasion à la prison de La Santé… Le détenu parvient à s’échapper en braquant sur ses gardiens un revolver factice… C’est curieux, pourquoi ce visage me dit quelque chose… ?

Judith revient.

Judith – Ce n’est pas Nina…

William – Qui c’est ?

Judith – Un type d’un certain âge habillé d’une drôle de façon…

William – Avec une barbe blanche et un costume rouge ? Je me disais aussi. C’est qui cet abruti qui a garé son traîneau juste en bas sur une place handicapé…

Judith – Cet abruti-là prétend être ton père.

William – Mon père ?

Judith – Je croyais qu’il était mort !

William – Moi aussi…

Judith – C’est ce que tu m’avais dit ! Il n’est pas mort ?

William – Pour moi, il était mort… Je ne l’ai pas revu depuis vingt ans.

Judith – Et qu’est-ce qui te faisait penser qu’il était mort ?

William – Un jour, j’ai trouvé des ossements, chez ma mère, en bêchant le jardin.

Judith – Ton fameux penchant pour l’agriculture…

William – J’ai pensé que c’était elle qui l’avait enterré là.

Judith – Ah oui, c’est… C’est aussi la première chose qui me serait venue à l’esprit. Et tu ne lui as pas demandé ?

William – À qui ?

Judith – À ta mère !

William – Au début, je n’ai pas osé. Ce n’est pas le genre de question qu’on pose facilement à sa mère. Elle m’avait seulement dit qu’il était parti pour un long voyage…

Judith – Et après ? Tu ne t’es pas demandé pourquoi vingt ans après il n’était pas encore revenu ?

William – Si, mais… Depuis que maman est dans cette maison de retraite… Tu sais bien qu’elle ne se souvient plus de rien. Même si la police la passait à tabac, elle serait incapable de leur dire son propre nom…

Judith – Bon ben on ne peut pas le laisser à la porte…

William – Pourquoi ?

Judith – C’est ton père quand même…

Judith repart, laissant William désemparé.

William – Mais alors c’était qui, ces ossements, dans le jardin ?

Noir.

 

Acte 2

Judith revient avec un homme entre soixante et soixante dix ans, de belle prestance, portant des vêtements démodés et un peu voyants, avec un paquet cadeau à la main.

Judith – C’est vraiment gentil de passer nous faire une petite visite. Mais je ne connais même pas votre prénom…

Fausto – Fausto. Je m’appelle Fausto, chère Madame. Mais vous pouvez m’appeler… Fausto.

William – Je ne me souvenais pas qu’il s’appelait Fausto…

Moment de flottement.

Judith – Eh ben, William, tu ne dis pas bonjour à ton père ?

William – Si, si, je… Papa ? Quel bon vent t’amène ?

Fausto – Plutôt un vent contraire, à vrai dire.

William – Tiens donc… C’est curieux, mais c’est l’inverse qui m’aurait étonné…

Fausto – Je devais prendre un avion à Roissy, mais à cause de ce nuage volcanique…

William (à Judith) – Quand je te disais qu’il y avait quelque chose de diabolique dans cette histoire de volcan… Les entrailles de la terre se mettent à cracher le feu, et voilà Fausto qui débarque…

Judith – Donc, vous êtes en transit…

Fausto – Je me suis dit que j’allais en profiter pour passer voir mon fils… Et faire enfin la connaissance de ma belle fille… et de mon petit fils.

Judith – C’est une fille…

Fausto – Ah…

Judith – Et puis vous tombez mal…

William – Elle vient de quitter définitivement la maison… Ce n’est vraiment pas de chance, tu serais passé seulement dix ans plus tôt, tu aurais pu la croiser…

Judith perçoit le malaise et tente de meubler.

Judith – Mais je vous en prie, asseyez-vous !

Fausto lui tend le paquet cadeau.

Fausto – Tenez, j’ai apporté ça pour la petite.

Judith (prenant le cadeau) – Ah, merci ! Je lui donnerai dès que je la verrai. Vous n’avez pas de bagages ?

William – Je les ai laissés… à la consigne de l’aéroport.

Judith – Vous voulez boire quelque chose ?

Fausto – Je ne voudrais pas vous déranger…

Judith – Pensez-vous ! Qu’est-ce que je peux vous proposer… Nous prenons très rarement l’apéritif.

William – On reçoit très peu de visite… Comme on n’a peu d’amis et pas de famille proche.

Judith – Du vin de pruneaux, ça vous tente ? On a ramené ça de nos vacances cet été du côté d’Agen. On n’a pas encore eu l’occasion de le déboucher…

Fausto – Du vin de pruneaux, parfait.

William – C’est bon pour le transit.

Judith pose le paquet cadeau dans un coin et sort. Silence embarrassé.

Fausto – Alors fiston, comment va ?

William – Très bien, merci.

Fausto – Tu n’es pas content de revoir ton vieux père ?

William – Si, si, mais… Tu fais éruption, comme ça… Laisse-moi le temps de m’habituer… La dernière fois que je t’ai vu, je venais de passer le bac.

Fausto – Et tu l’as eu ?

William – Je te remercie de te soucier de ma scolarité secondaire, mais… tu étais où, au fait, ces vingt dernières années ?

Fausto – Pas très loin d’ici, en réalité. Quelques kilomètres à peine à vol d’oiseau.

William – Ah, oui… Ça explique tout à fait que tu ne sois jamais venu me voir avant. Remarque, tu n’es pas un oiseau, après tout.

Fausto – Les oiseaux aussi, il arrive qu’on les mette en cage…

Judith revient avec sur un plateau une bouteille de vin de pruneaux et trois verres.

Judith – Voilà, voilà… Ça va nous rafraîchir…

Judith fait le service.

Fausto – Merci.

Judith – Vous vous rendez compte ? Prendre l’apéritif la fenêtre ouverte en plein mois de décembre !

Fausto – Noël au balcon…

Judith – Oui, c’est ce que me disait mon mari… Alors comme ça, vous êtes le papa de William.

Fausto – Techniquement, oui…

Judith – J’imagine que vous n’habitez pas en France…

Fausto – Je n’ai… pas vraiment de port d’attache.

William – Tant qu’on a La Santé…

Judith trempe les lèvres dans son verre.

Judith – C’est un peu tiède, non ? Je vais chercher des glaçons, ce sera meilleur…

Judith repart.

William – Alors comme ça ils t’ont libéré ? Pas pour bonne conduite, j’imagine ?

Fausto – Pas exactement…

William – Tu t’es évadé ?

Fausto – C’est un peu plus compliqué que ça.

William – Je trouve ça déjà assez compliqué, moi…

Fausto – Disons que j’ai bénéficié… d’un concours de circonstances.

William – Tiens donc ?

Fausto – Je m’apprêtais à quitter le territoire, mais à cause de ce volcan…

William – Alors tu t’es souvenu que tu avais un fils.

Fausto – Dans ma situation… Il vaut mieux que je ne dorme pas à l’hôtel ce soir. Tout naturellement, j’ai pensé à toi…

William – Tout naturellement ?

Fausto – Tu ne dénoncerais pas ton propre père à la police ?

William – Ça dépend… Il y a une récompense ?

Judith revient avec un seau à glaçons.

Judith – Et voilà les glaçons !

Avec une pince, elle met des glaçons dans les verres.

Fausto – Merci pour votre hospitalité…

Judith – À propos, vous savez où dormir ce soir ? Si votre avion ne peut pas décoller avant demain…

William lui lance un regard incendiaire.

Fausto – Je vais me débrouiller.

William – Et puis on n’a pas trop de place pour l’accueillir…

Judith – Il y a la chambre de Nina. Toi qui rêvais d’avoir une chambre d’ami…

William – Mais… ce n’est pas un ami.

Judith – Encore un peu de vin de pruneaux ?

On entend alors une sonnerie, et Fausto sort de sa poche un téléphone portable dont la grande taille témoigne de l’ancienneté. Fausto déplie l’antenne télescopique, et prend l’appel.

Fausto – Allô…? (Aux deux autres) Excusez-moi… Allô…

Fausto s’éloigne vers l’intérieur de la maison.

William – Qu’est-ce qui t’a pris de lui proposer la chambre de Nina ?

Judith – C’est ton père, non ?

William – Je ne le connais pas, ce type !

Judith – Tu n’es pas sûr que c’est lui ?

William – Ça fait vingt ans que je ne l’ai pas vu ! Mais je ne me souviens pas qu’il ressemblait à ça.

Judith – En vingt ans, on change évidemment. Tu ne serais pas en train de perdre la mémoire, comme ta mère, au moins ?

William – Tu trouves qu’il me ressemble ?

Judith – Si tu n’es pas sûr que c’est lui, on peut lui demander ses papiers…

William – Ce que j’aimerais, surtout, c’est pouvoir le fouiller.

Judith – Pour quoi faire ?

William – Pour voir s’il n’a pas une arme sur lui !

Judith – Ah, oui…

William – Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir là dedans…? On entend comme un tic tac, non ?

Judith – Tu crois que ton père serait venu se faire exploser chez nous avec un colis piégé après vingt ans d’absence ?

William – Alors qu’est-ce que c’est ?

Judith – C’est le coucou !

William – Le coucou… Tu veux dire mon père ? Lui aussi, je crois qu’il a tendance à venir pondre ses œufs dans le nid des autres…

Fausto revient avec un sourire un peu figé sur les lèvres.

Fausto – Ça me gêne un peu, mais je crois que je vais devoir accepter votre aimable invitation, finalement… Un ami m’avait proposé de m’accueillir, mais il vient de se décommander.

Judith – Pas de problème. Vous êtes ici chez vous. En attendant que le vent tourne…

Fausto – Le vent…

Judith – Le nuage radioactif… Je veux dire volcanique…

Fausto – Ah, oui, bien sûr.

Judith – Au moins, celui-là, on n’a pas essayé de nous faire croire qu’il s’est arrêté à la frontière…

Fausto – Les nuages, c’est comme les oiseaux, ils ne connaissent pas les frontières.

William – Même celles de l’espace Schengen…

On entend la sonnette de l’entrée. Fausto se fige.

Fausto – Vous attendez quelqu’un ?

Judith – Non… Je vais voir…

Judith sort.

Fausto – Il y a moyen de sortir par la terrasse ?

William – Oui. Ça donne sur le jardin.

Fausto – Ah…?

William – Tu peux toujours essayer de sauter. Mais on est au troisième…

Fausto – Ah…

Judith arrive avec Nina.

William – Ah, c’est toi… Fausto craignait que ce soit la police…

Judith – Nina avait oublié… son portable. C’est tellement petit maintenant, on ne sait jamais où on les a fourrés… Le vôtre, au moins, vous ne risquez pas de le perdre ! Fausto, je vous présente Nina, ma fille… Nina, voici…

William (l’interrompant) – Fausto, un SDF qu’on vient de ramasser dans la rue… Il avait un panneau « j’ai faim » autour du cou, alors on l’a invité à prendre l’apéritif…

Judith est prise de court par ce mensonge, et Nina est évidemment étonnée.

Nina – Enchantée…

Judith – Fausto va dormir ici cette nuit.

Nina – Eh ben… Votre chambre d’ami ne sera pas restée longtemps inoccupée…

Judith – Tu prendras bien un peu de vin de pruneaux avec nous ?

Nina – Pourquoi pas…

William – Tu es sûre que ça ne va pas te retarder ? Josiane va s’inquiéter…

Nina – Je ne suis pas à cinq minutes.

William – Je vais faire le service. (À Judith) Si tu allais montrer sa chambre à notre ami en attendant ? (À Fausto) C’est la suite familiale, vous verrez c’est très calme.

Fausto – Très bien…

Judith – Vous me suivez ?

Judith sort avec Fausto.

Fausto – Mademoiselle…

William sert un verre à Nina. Nina lance un regard intrigué vers son père, qui semble mal à l’aise.

William – Tu ne bois pas ton apéritif ?

Nina – C’est qui ce type ?

William – Je te dis : un clochard. Il ne savait pas où dormir cette nuit, alors comme on avait une chambre de libre…

Nina – Ce n’est pas trop ton genre, la charité chrétienne, non… ?

William – C’est Noël, quand même !

Nina – Tu dis toujours que Noël, tu n’en as rien à faire.

William – Eh ben justement, j’ai décidé de redonner du sens à cette fête qui n’est devenue au fil du temps qu’une célébration indécente de la société de consommation. Tu sais qu’auparavant, à Noël, on mettait un couvert de plus pour n’importe quel inconnu qui viendrait frapper à la porte ?

Nina – Comme le Père Noël…

William – C’était le « couvert du pauvre ». On disait qu’il était destiné à l’âme des morts de la famille, qui était conviée à la fête.

Nina (sceptique) – Hun, hun…

William – Tiens, d’ailleurs, la preuve que c’est un brave type, il a apporté un cadeau pour toi…

Nina jette un regard vers le paquet.

Nina – Pour moi ? Il me connaît ?

William – Il faut croire qu’il a entendu parler de toi.

Nina ouvre le paquet, et en sort un revolver qu’elle prend en main.

Nina – Un revolver… Très bien… Tu le remercieras de ma part…

William – Quand tu étais petite, tu jouais toujours aux gendarmes et aux voleurs… Tu te souviens ? Aucune de tes copines ne voulait jouer avec toi…

Nina – Mmm…

Pour se donner une contenance, Nina jette un regard au journal.

William – Un jour, tu avais même enfermé la femme de ménage dans un placard du sous-sol parce que tu l’accusais de t’avoir volé des bonbons. On ne l’a retrouvée que le lendemain matin…

L’attention de Nina semble soudain attirée par un article.

Nina – Un SDF… Sa photo est dans le journal ! Vous n’avez pas vu ?

William – Non…

Nina – Il s’est échappé ce matin de La Santé ! Je savais bien que sa tête me disait quelque chose… J’ai dû voir l’avis de recherche au bureau…

William – Il a déjà un avocat ?

Nina – Ce type est dangereux, je te dis !

Fausto revient avec Judith. Machinalement Nina braque l’arme vers Fausto, qui a une réaction de recul.

Fausto – Je suis désolé, si j’avais su, j’aurais pris une poupée…

William – Ah, oui, ça aurait été beaucoup plus adapté pour une fille. Surtout une fille de son âge.

Fausto – Rassurez-vous, c’est un faux.

Nina – Remarquablement imité…

William prend le jouet des mains de Nina et l’examine.

William – Un gardien de prison s’y tromperait sûrement si on lui braquait ça sous le nez… (William joue avec le revolver en le faisant tourner maladroitement autour de son doigt à la façon d’un cow-boy, le revolver lui échappe des mains et il est projeté derrière le canapé) Désolé, je manque d’entraînement…

William se penche et par mégarde, au lieu du jouet, ramasse le vrai revolver caché là précédemment par Judith.

Judith – Oh, mon Dieu…

William (à Nina) – Mais tu t’y connais tant que ça, en armes ?

Nina – C’est à dire que… Dans mon métier…

William – Ma fille est avocate.

Fausto – Ah, très bien… Un avocat dans la famille, ça peut toujours rendre service…

Judith (à Nina) – Je me demande si ce ne serait pas le bon moment pour ton coming out…

William – J’en étais sûr !

Nina – Ce n’est pas du tout ce que tu crois, je t’assure. Mais je t’en prie, pose cette arme sans faire de geste brusque…

Pour plaisanter, William vise son présumé père avec le revolver qu’il croit factice.

William – J’ai toujours rêvé de faire ça… Il faudra que j’en parle à mon psy.

Nina – Non !

William appuie accidentellement sur la gâchette et est surpris lui-même par le bruit du coup de feu.

William – Le coup est parti tout seul… La gâchette est vraiment sensible. Et quel réalisme ! J’ai même senti le mouvement de recul, dis donc. Je ne sais pas comment ils arrivent à faire ça.

Son père reste un instant de marbre, puis s’effondre.

Judith – Oh mon Dieu, tu viens de tuer ton père.

William – Oui, c’est ce que je disais… J’ai toujours rêvé de faire ça…

Nina – Son père ?

Judith – Ton grand-père…

Nina – Je croyais que pépé était mort !

Judith – Eh bien maintenant, il l’est…

Nina – Je crois que je vais dire à Josiane de ne pas m’attendre…

Noir.

 

Acte 3

Consternation de Judith et Nina devant le corps de Fausto étendu par terre. William semble étonné.

William – Mais c’est un faux ! Vous voyez bien qu’il fait semblant, pour nous faire rire. Hein, papa ?

Nina – C’est mon arme de service.

William – Ton arme de service ?

Nina – Je suis flic, papa, pas avocate…

William – Flic ?

Judith ramasse le revolver en jouet.

Judith – Le faux, c’est celui-là.

William – Oups… Je crois que ma psy appellerait ça un acte manqué.

Nina – Pour un acte manqué, c’est plutôt réussi…

Judith – Oh mon Dieu, qu’est-ce qu’on va faire !

William – On pourrait l’enterrer dans le jardin.

Judith – C’est une tradition familiale ?

Nina – Mais on ne peut pas faire ça ! Ce n’est pas légal !

Judith – Écoute, ma chérie, je crois que ce n’est vraiment pas le moment d’être psychorigide.

Nina – Psychorigide ?

William – C’est un homicide involontaire…

Judith – Et puis tu l’as dit toi-même : il s’agit de ton arme de service ! Je t’avais dit de ne pas la laisser traîner n’importe où…

William – Il est en fuite, personne ne s’inquiéterait de sa disparition.

Judith – On dirait qu’il bouge encore…

William – Ce serait quand même plus humain de l’achever avant de l’enterrer, non ?

Nina examine Fausto en lui ouvrant la chemise.

Nina – La balle a ripé sur sa médaille. Il est seulement sonné par le choc…

William – Une médaille ?

Nina – En acier, apparemment.

William – Il a dû graver ça dans sa cellule pour s’occuper.

Nina – À l’effigie de Benoît XVI…

Judith – Oh, mon Dieu, c’est un miracle !

William – Encore un ou deux comme ça, et le souverain pontife pourra être béatifié. Mais je ne savais pas que mon père était aussi pieux…

Judith – Les italiens, tu sais, même les mafiosos…

William – Je ne savais pas non plus qu’il était italien.

Fausto reprend ses esprits.

Fausto – Qu’est-ce qui s’est passé ?

Judith – Juste un petit malaise, papy… Ça doit être l’émotion… Ces retrouvailles familiales, évidemment, ça doit vous secouer un peu…

Nina – Reste qu’il s’est évadé de prison.

Judith – On ne peut quand même pas le livrer à la police.

Nina – La police c’est moi !

Fausto – Je croyais qu’elle était avocate ?

William – Moi aussi… C’est marrant, hier encore, ça m’aurait contrarié, mais là je suis presque soulagé.

Nina – Ah oui ?

William – Ça va considérablement simplifier ces retrouvailles familiales.

Judith – Qu’est-ce qu’on va faire de lui…

Nina – Vol à main armé, recel, maintenant évasion… On n’a jamais retrouvé le butin de son dernier holdup…

William – Tiens donc…

Judith – Mais c’est ton grand-père, malgré tout.

William – On ne choisit pas sa famille… (À Fausto) Bon, si tu me disais pourquoi tu es venu, au juste ?

Un temps.

Fausto – Je suis passé voir ta mère avant de venir ici.

William – Et alors ?

Fausto – Elle ne se souvenait plus de moi. Je crois qu’elle n’a plus toute sa tête.

William – Moi aussi, je t’avais oublié. Et pourtant, j’ai toute ma tête. Oublier quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis vingt ans, c’est normal, tu sais…

Fausto – Le problème, c’est que… j’aurais bien voulu qu’elle se souvienne d’une chose en particulier.

William – Raconte-moi ça…

Fausto – C’est elle qui a planqué le butin de mon dernier holdup.

William – Et elle ne se souvient plus de l’endroit où elle l’a caché, c’est ça ?

Fausto – Tu n’aurais pas une idée, toi ?

William – Moi ?

Fausto – Elle aurait pu t’en parler.

William – Même quand elle avait toute sa tête, ma mère n’était pas du genre bavarde. Elle ne m’avait même pas dit que mon père était en prison et pas enterré dans le jardin…

Nina – Dans le jardin ?

Le coucou chante trois fois.

Judith – Et maintenant, elle est comme ce vieux coucou. Le disque est rayé.

Nina – Non, mais je rêve… Il s’agit du produit d’un vol à main armée, là !

Judith – Combien ?

Fausto – Douze millions.

Judith – Douze millions !

William – Ah, oui, quand même…

Judith – Ça permet de faire des projets.

Fausto – On pourrait partager.

Judith – Une donation, en quelque sorte…

William – Pour solde de tous comptes.

Judith – Et il vient d’où, ce fric ?

Fausto – La Société Générale.

Nina – On parle d’un casse, hein ? Pas d’un retrait en espèce…

Judith (à William) – Tu pourrais considérer ça comme une indemnité de départ ?

Nina – Il faudrait encore qu’on retrouve l’argent…

William – Ça ne va pas être simple. Quand on a mis maman dans cette institution spécialisée, on a dû vendre sa maison pour payer une partie de la note… Je nous vois mal demander aux nouveaux propriétaires si on peut faire des trous dans leur jardin…

Judith – Au fait, si ce n’était pas ton père, c’était qui, les ossements, dans le jardin ?

Nina – Les ossements ? Quels ossements ?

Fausto – Le jardinier est tombé sur le magot en voulant planter des bambous. Juste après il est tombé d’un cerisier.

William – Un accident domestique, en quelque sorte.

Nina – Ce n’est vraiment pas de chance.

Fausto – Comme il travaillait au noir, et qu’il n’avait pas de famille, ta mère a préféré s’occuper elle-même de ses funérailles. Elle l’a enterré au pied du cerisier, dans la plus stricte intimité…

William – C’est tellement triste de ne pas pouvoir compter sur une famille aimante, même le jour de son enterrement…

Judith – Ça c’est bien vrai… Je travaille aux pompes funèbres, et croyez-moi, parfois ce serait plus gai d’être enterré dans son jardin.

William – Surtout pour un jardinier.

Fausto – C’est juste après que ta mère a décidé de planquer les biftons ailleurs, mais je ne sais pas où…

Judith – Où est-ce que cette vieille folle aurait bien pu planquer l’oseille…

Fausto (à Nina) – Tu n’as pas la moindre idée de l’endroit où ta grand-mère aurait pu cacher cet argent ?

Nina – Non… Mais même si je le savais, ce n’est pas à vous que je le dirais !

Judith – Réfléchissons un peu. Qu’est-ce qu’elle aurait pu faire de cette fortune… ?

William – Elle a peut-être ouvert un compte secret en Suisse ?

Nina – Tu vois mémé ouvrir un compte en Suisse ?

William – Et puis il faudrait encore connaître la banque et le numéro de compte…

Judith – Elle aurait pu aussi le planquer ici.

William – Elle a quand même passé quelques mois avec nous avant que Judith insiste pour qu’on la place en institution…

Judith – Moi ?

William – Ben oui…

Judith – C’est la meilleure ! C’est toi qui disais que tu ne la supportais plus !

Fausto – On n’a qu’à fouiller la maison…

William – Ce n’est pas si grand… Si il y avait de l’argent caché ici, je pense qu’on s’en serait rendu compte.

Judith – À moins que quelqu’un l’ait trouvé et ait décidé de le garder pour lui… ou pour elle.

Nina, se sentant visée, sort de ses gonds.

Nina – C’est pour moi que tu dis ça.

Judith – Mais non, je pensais… à la femme de ménage, par exemple. Tu te souviens, quand tu étais petite, elle te volait déjà tes bonbons…

Fausto – Elle l’a peut-être emporté avec elle dans sa maison de retraite.

William – En partant de chez elle, elle n’a voulu emporter que ce vieux coucou qui nous casse les burnes toute la journée.

Judith – Sans parler de la nuit…

William – Vous pensez bien qu’à la maison de retraite, ils n’en ont pas voulu. Alors ta grand-mère nous l’a refilé.

Nina – Peut-être pour s’assurer que toutes les heures, vous auriez une pensée émue pour elle…

William – Si ça ne tenait qu’à moi, ça fait longtemps qu’on aurait refourgué cette vieillerie à l’Abbé Pierre.

Nina – C’est tout ce qui te reste de ta famille ! Enfin, je veux dire, à part ton père et ta mère…

Le coucou chante à nouveau trois fois.

Fausto (regardant sa montre) – Quelle heure il est ?

William – Quand les infirmiers sont venus pour emmener maman, il était trois heures. Et depuis qu’elle est partie, le coucou sonne toujours trois fois. Pour nous faire culpabiliser, sûrement.

Judith – Nom de Dieu, le coucou !

Nina – Quoi ?

Judith – Et si elle avait planqué le fric dedans ?

Ils se tournent tous vers le coucou.

William – Ça ne coûte rien de vérifier…

Pendant que Judith fouille l’intérieur de la pendule, Fausto lance un regard à Nina.

Fausto – Et tu te plais dans la police ?

William et Judith continuent leurs recherches.

William – Je ne trouve rien, et toi ?

Judith – Non… Ah, si… !

Elle sort un sac poubelle qu’elle ouvre sous le regard attentif des trois autres.

Judith – Un sac plein de billets…

William – C’est sûrement ça qui bloquait le mécanisme sur trois heures.

Nina – Combien déjà ?

Fausto – Dans les 12 millions de francs.

William – Des francs ? (William examine les billets). Oh, putain, c’est des francs !

Fausto – Ben oui… C’était il y a vingt ans…

Stupéfaction générale.

William – Qu’est-ce que tu veux qu’on foute avec des francs ?

Judith sort son Smartphone et pianote sur Google.

Judith – Cinq billets restent échangeables jusqu’au 17 février : les 500F Pierre et Marie Curie , les 200F Gustave Eiffel, les 100F Cézanne, les 50F Saint-Exupéry, et les 20F Debussy.

William (à Fausto) – Ton penchant pour les arts et les sciences.

Judith – Ça nous laisse deux mois…

Nina – Non, mais vous croyez vraiment qu’à la Banque de France, ils vous changeraient vos Cézanne et vos Debussy sans poser de questions ?

Fausto – Il y a toujours moyen de s’arranger… Il suffit de connaître les bonnes personnes… Évidemment, il y aura une commission…

Fausto examine les billets.

Fausto – Il n’y a que 6 millions ! Où est passée l’autre moitié ?

Fausto leur lance un regard suspicieux.

Nina – C’est ça, traite nous de voleurs, papy…

Fausto – Qu’est-ce qu’elle a fait du reste…

William – Elle l’a peut-être dépensé.

Judith – Alors qu’on se saigne aux quatre veines pour payer sa maison de retraite…

William – Ça fait combien en euros ?

Nina – Un million à peu près.

William – Si on oublie les billets qui ne sont plus échangeables, ça ne doit plus faire grand chose.

Judith – Qu’est-ce qu’on fait ?

William – On partage ?

Nina – Mais c’est de l’argent volé !

Judith – C’est l’argent d’une banque, c’est eux les voleurs !

Fausto – Maintenant, c’est vrai que divisé en quatre… On n’irait pas bien loin avec ça… Surtout moi…

Judith – On pourrait investir le tout dans des chambres d’hôtes à la campagne et s’en occuper tous ensemble ! La famille serait enfin réunie !

Aucun enthousiasme des trois autres.

Fausto – Ou alors on joue le tout au poker, et que le meilleur gagne…

William – Au poker ? Tu parles ! Il a dû passer les vingt dernières années de sa vie à jouer aux cartes avec ses codétenus. Autant jouer au scrabble avec un académicien !

Nina – Dans ce cas, un jeu de hasard.

Fausto – La roulette russe ?

William – Papy plaisante…

Judith – On n’a qu’à jouer ça au Monopoly !

Stupéfaction des trois autres.

Noir.

 

Acte 4

 

Ils ont entamé une partie de Monopoly endiablé, dans une ambiance de casino.

Judith – C’est la première fois que je joue au Monopoly avec des vrais billets…

Nina lance les dés.

Nina – Tu parles… Des francs dont on n’est même pas sûr de pouvoir les échanger à la banque…

Nina – Cinq. Chance. (Elle tire une carte) Vous avez gagné le deuxième prix de beauté. 500 francs…

William lance les dés.

William – Sept. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Paradis, j’achète !

Fausto lance les dés.

Fausto – Trois. Un deux, trois… Caisse de Communauté. Vous êtes libéré de prison. Cette carte peut être conservée jusqu’à ce qu’elle soit utilisée ou revendue. Je conserve…

Judith lance les dés.

Judith – Huit. Belleville. C’est chez moi. Je mets un gîte et trois chambres d’hôtes…

Nina lance les dés.

Nina – Deux. Un, deux. Allez en prison… C’est ce qui va finir par nous arriver à tous, moi je vous le dis…

William lance les dés. On entend une sirène de police au loin.

William – Quatre. Un, deux, trois, quatre… Chance. La Société Générale vous offre 3.000 francs pour votre installation. C’est la banque où je travaille qui a offert ce Monopoly à Nina quand on lui a ouvert son premier compte…

Fausto lance les dés.

Fausto – Onze. Pigalle ! J’achète ! Je mets deux hôtels de passe et trois maisons closes !

Fausto s’apprête à se servir directement dans la caisse. Nina réagit aussitôt en braquant son revolver vers lui.

Nina – Touche pas au grisbi, pépé ! C’est moi qui surveille la banque !

Fausto braque à son tour un revolver dans la direction de Nina.

Nina – C’est moi qui ai le vrai, je te conseille de laisser tomber…

Fausto cède et baisse son arme.

Fausto – Ça me fait de la peine que ma propre petite fille me soupçonne de malhonnêteté.

On sonne à la porte. Ils se figent tous.

Judith – Qui ça peut bien être à cette heure-ci ?

Nina – Vous n’avez pas entendu la sirène de police ?

William – Je crois que la partie est terminée…

Nina – Pas si vite… On n’arrête pas une partie de Monopoly comme ça… Je vais voir… (Nina se lève). Papa, fais gaffe à la banque ?

William – Ne t’inquiète pas, j’ai l’habitude.

Ils attendent un instant en se regardant les uns les autres avec suspicion.

Judith – Encore un peu de vin de pruneaux ?

Nina revient.

William – Alors ?

Nina – C’était les collègues… Pour savoir si par hasard, le fugitif ne se serait pas réfugié chez son fils…

Fausto – Et alors ?

Nina – Je leur ai montré ma carte de police…

Fausto (soulagé) – Bon sang ne saurait mentir… Maintenant, tu fais vraiment partie de la famille.

Nina – La partie continue…

Judith lance les dés.

Judith – Douze. Champs Élysées…

William – C’est à moi ! Avec un hôtel, 150.000 francs.

Judith – Et voilà… Je suis ruinée… (À William) Mais après tout, on est mariés sous le régime de la communauté, non ?

Nina lance les dés.

Nina – Sept. Payez une amende de 100 francs ou tirez une carte chance. Je tire une carte chance. (Elle tire une carte et blêmit) Rendez-vous Rue de la Paix…

William – C’est à moi aussi ! Avec un hôtel, 200.000 !

Nina – Je suis ruinée aussi…

William (à Fausto) – À nous deux, maintenant…

William lance les dés.

William – Prison, simple visite…

Fausto lance les dés.

Fausto – Allez directement à la Gare de Lyon. C’est bien ce que je pense faire en sortant d’ici. Ce sera moins surveillé que les aéroports…

William lance les dès.

William – Parking gratuit…

Fausto lance les dés.

Fausto – Neuf… Rue de la Paix.

William – C’est chez moi ! 200.000 francs !

Fausto – Je dépose le bilan…

Judith – À la fin, c’est toujours la banque qui gagne…

Fausto fait alors un geste rapide pour s’emparer du revolver de Nina, avec lequel il menace les autres.

Fausto – Désolé, mais je n’ai vraiment pas le choix…

Les trois autres lèvent les mains en l’air.

Fausto – Ceci est un holdup. Ne faites pas de gestes brusques et tout se passera bien. Par ici la monnaie…

Noir.

 

 

Acte 5

De part et d’autre du coucou, William et Judith, assis dans leurs fauteuils, se repassent un joint. Sur la table basse, deux verres et une bouteille. Le coucou chante trois fois.

William – Le coucou chante toujours trois fois…

Judith – Mmm…

William – Je croyais qu’il marchait, maintenant.

Judith – Il marche.

William – Quelle heure il est ?

Judith – Trois heures.

William – Ah, d’accord…

Silence.

William – Je ne sais pas s’il ira très loin avec ses Cézanne et ses Debussy.

Judith – Jusqu’à la frontière italienne, peut-être.

William – J’espère au moins qu’il nous enverra une carte postale…

Judith – Mmmm.

William – Et tes parents à toi, ça va ? Ça fait un moment qu’on ne les a pas vus… Ils ne sont pas morts, au moins ?

Judith – Non, non.

William – Ça leur fait quel âge, maintenant.

Judith – Je ne sais plus… Ils sont tellement vieux… Je commence à me demander si je ne mourrai pas de vieillesse avant eux…

William – On n’a pas de chance quand même…

Judith – Pourquoi tu dis ça ?

William – On aurait pu espérer que le destin nous donne un petit coup de pouce…

Judith – Allez, ne sois pas si pessimiste… Il faut voir la bouteille à moitié pleine… (Elle saisit la bouteille et remplit les deux verres). On n’a jamais gagné au loto, mais on n’a jamais eu de maladies graves non plus.

William – Mmm… Jamais un contrôle fiscal…

Judith – On n’a même jamais été tiré au sort pour être juré dans une cours d’assises.

William – Tu as raison. On n’est pas né sous une bonne étoile, mais pas sous une mauvaise non plus.

Judith – On a dû naître sous un ciel sans étoile.

William – Personne n’a dû s’apercevoir qu’on était né.

Judith – Et quand on ne sera plus là, personne ne s’en apercevra non plus.

William – On est comme des passagers clandestins sur ce vaisseau fantôme qu’on appelle là Terre…

Ils continuent à boire et à fumer en silence.

Judith – Si ça continue, on va pouvoir dîner sur la terrasse.

William – Nina vient réveillonner avec nous ?

Judith – Bien sûr.

William – Elle amène la dinde, finalement ?

Judith – Oui. Mais je crois qu’elle a renoncé à faire poulet.

William – Tant mieux.

Judith – Dommage que ton père n’ait pas pu rester, on aurait passé une soirée en famille.

William – Il est arrivé comme le Père Noël, mais c’est lui qui repart avec les cadeaux.

Judith – Ça ne fait rien, on va passer un petit réveillon tranquille.

William – Je ne pourrais plus jamais jouer au Monopoly de ma vie.

Judith – Tu as raison. Après une partie comme ça, toutes les autres ne pourraient être que décevantes…

Silence.

Judith – Et si on les ouvrait quand même, ces chambres d’hôtes ?

William – Je viens d’apprendre que mon poste avait été supprimé à la banque… On ne peut plus compter sur mon héritage… Et on a toujours ma mère sur les bras… Alors je veux bien ne pas regarder seulement la bouteille à moitié vide, mais bon…

Judith – J’ai trouvé la bouteille à moitié pleine.

William – Pardon ?

Judith – J’ai découvert ce que ta mère avait fait de l’autre partie du butin.

William – Quoi ?

Judith – Le coucou.

William – Le coucou ?

Judith – Les contrepoids sont en or massif… Et avec la crise financière, le prix du métal jaune a quadruplé ces dernières années…

William – Non !

Judith – Quand elle avait encore toute sa tête, ta mère a dû convertir la moitié de ses nouveaux francs en métal précieux, au cas où.

William – Les valeurs refuge, il n’y a que ça de vrai. Avec la famille, bien sûr…

Judith – Alors ?

William – Quoi ?

Judith – Ces chambres d’hôtes ?

William – Pourquoi pas. À la campagne, je m’emmerderai tellement. Je serai bien obligé d’écrire mon bouquin…

Silence.

Judith – Tu es vraiment sûr que ce type était ton père ?

William – En tout cas, il a bien connu ma mère… Mais je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours pensé que j’étais le fils du jardinier…

Judith – Ta mère couchait avec le jardinier ?

William – Ça contribuerait à expliquer le mystérieux accident domestique dont il a été victime…

Judith – Sans parler de ton penchant pour l’agriculture.

William – Et puis si mon père, c’est le jardinier, au moins je sais où le trouver. Dans le jardin.

Judith – Oui… Mais pas dans le nôtre…

Silence.

Judith – Il reste encore un peu de tes plans de tomates cerises.

William – Non. On a tout fumé.

Judith – Quand on sera à la campagne, il faudra que t’en replantes.

Le coucou se met à chanter sans discontinuer en émettant des sons complètement inédits.

Noir.

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-18-5

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

 

Un mariage sur deux

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Un mariage sur deux se termine en divorce…

Ce soir-là, Stéphane doit apprendre à ses beaux-parents, qui l’idéalisent, son divorce d’avec leur fille, qu’il a trompée. C’est le moment que choisissent ces derniers pour annoncer au couple la donation de leur villa à Neuilly pour élever leurs futurs enfants. Comment dès lors ranimer la flamme sans avoir l’air de vouloir simplement investir dans la pierre ?

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

 

 

 

TEXTE INTÉGRAL

Un mariage sur deux

Personnages : RobertMarianneStéphaneDorothée

ACTE 1

La salle de séjour très bourgeoise d’une villa à Neuilly. La table est mise pour quatre. Dans un coin, un sapin enguirlandé, au pied duquel ne trône aucun cadeau. Robert, la soixantaine pantouflarde, et Marianne, la cinquantaine BCBG, sont assis chacun à un bout du canapé. Ils restent un instant silencieux, perdus dans leurs pensées. Une pendule à l’ancienne ou un coucou alsacien, en sonnant huit heures, les sort de leur torpeur.

Robert – Ils t’ont dit qu’ils arrivaient à quelle heure ?

Marianne – Huit heures et demie. Mais tu sais comment c’est. Avec les embouteillages…

Robert – Montreuil-sous-Bois Neuilly-sur-Seine… Un jour comme aujourd’hui, ils en ont au moins pour une heure…

Marianne – Je ne sais pas pourquoi on appelle ça Montreuil-sous-Bois, parce que c’est quand même assez loin du Bois de Boulogne.

Robert – Du Bois de Vincennes, tu veux dire…

Marianne – Quelle idée ils ont eu d’aller s’installer à l’Est !

Robert – C’est moins cher qu’à Paris…

Marianne – L’Est, c’est toujours moins cher. Je ne sais pas pourquoi. Regarde à Berlin. Même après la chute du mur, ça reste moins cher…

Robert – Et puis Stéphane ne doit pas terminer de bonne heure… Il fait un remplacement dans un cabinet dentaire à Rosny-sous-Bois… Par là-bas, les bonnes femmes se font soigner les dents après leur boulot…

Marianne – Quand elles ont de quoi se faire soigner les dents… Je suis allée les voir une fois en métro. C’est effrayant… Les gens ont les dents dans un état, par là-bas…

Robert – Tu as pris le métro ?

Marianne – Il me restait un ticket jaune, mais il n’était plus valable. Tu sais que les tickets sont verts, maintenant ?

Robert – Un petit détartrage une fois par an pour le réveillon, et encore… Mais pour un dentiste, ce n’est pas du boulot…

Marianne – Il est courageux.

Robert – Oui.

Marianne – Elle a de la chance d’être tombée sur lui.

Robert – Ouais…

Un temps.

Marianne – L’avocat t’a bien donné tous les papiers ?

Robert – Oui, oui, ils sont là, sur la commode… Il n’y a plus qu’à les signer…

Marianne – Très bien.

Robert – Mmm…

Silence.

Marianne – Tu te rends compte ? C’est le dernier Noël où on reçoit notre fille ici avec son mari… Je veux dire ensemble, chez nous…

Robert – Tu es vraiment sûre que c’est ce que tu veux ? Il est encore temps de changer d’avis… Après, quand on l’aura annoncé à Stéphane et à Dorothée… Ce ne sera plus possible de faire machine arrière…

Marianne – C’est bien pour ça qu’il faut leur dire ce soir. Sinon, on ne le fera jamais.

Robert – Mmm…

Marianne – Ça va leur faire un choc…

Robert – On pourrait attendre un peu. Rien ne presse…

Marianne – On en a déjà parlé cent fois. À quoi ça servirait de repousser encore d’un mois ou deux…

Robert – Tu as raison. Il faut savoir tourner la page.

Marianne – Bientôt une nouvelle année qui commence. On est encore jeunes. On peut refaire notre vie, comme on dit…

Robert – Je suis moins jeune que toi…

Marianne – Allez… Je sais que tu peux encore plaire aux femmes…

Un temps.

Robert – On aura quand même vécu trente ans ensemble dans cette maison. Ce n’est pas rien…

Marianne – Ces dernières années, on n’arrêtait pas de se disputer, pour un oui ou pour un non… Ce n’était plus possible, Robert, tu le sais bien. Il vaut mieux arrêter avant qu’on ne devienne vraiment des ennemis l’un pour l’autre… Ce n’est pas ce que tu veux…

Robert – Non, bien sûr…

Marianne – Bon, ce sera peut-être un peu dur les premiers temps. Pour toi comme pour moi. Mais après, la vie reprendra le dessus… On s’inventera de nouvelles habitudes, chacun de notre côté. Avec d’autres gens…

Robert – Oui, bien sûr…

Marianne – Je t’assure, c’est mieux pour tout le monde. Et puis je te l’ai dit : en divisant notre patrimoine en deux, on échappera à l’ISF.

Robert – Tu as raison. Mais quand même… Ça va leur faire un choc…

Marianne – Ils sont grands, non ? Et puis maintenant qu’elle est mariée…

Robert – Oui.

Marianne – Allez, il faut que je m’occupe de ma cuisine, moi… (Elle se lève) Tu n’as pas oublié de prendre le pain à la boulangerie, au moins ?

Robert – Merde, le pain… Tu vois, je commence déjà à perdre la tête…

Marianne – Bon ben tu n’as plus qu’à y retourner…

Robert – Oui, oui, j’y vais.

Marianne – Dépêche toi, ça va fermer… Et tu sais qu’à cette heure-là, souvent, ils n’ont plus que du pain de mie ou des biscottes…

Robert se lève à contrecœur

Robert – Ou pire : du pain aux noix.

Marianne – C’est bon, avec le fromage.

Robert – Je déteste le pain aux noix.

Marianne – Tu vois, Robert ? C’est ça le problème de la vie en couple ! Tu n’aimes pas le pain aux noix, alors moi je n’ai pas le droit d’en manger !

Robert – Ça fait grossir, le pain. Alors le pain aux noix…

Marianne – Tu me trouves trop grosse, c’est ça ?

Robert – Allez, on ne va pas recommencer à se disputer. Plus maintenant…

Marianne – Non.

Robert – Tu as raison, je crois qu’on a pris la bonne décision…

Robert sort vers l’entrée. Marion soupire et disparaît vers la cuisine.

Arrivent Stéphane, la petite trentaine conservatrice genre Lacoste et mocassins, et Dorothée, un peu plus jeune, style Prénatal enceinte jusqu’aux dents. Stéphane a un bouquet de fleurs dans une main, et l’autre encombrée de quelques paquets cadeaux.

Stéphane – Ça roulait bien finalement… On a mis à peine vingt minutes…

Dorothée (à la cantonade) – Il y a quelqu’un ?

Stéphane dépose ses paquets au pied du sapin, mais garde le bouquet à la main.

Stéphane – Qu’est-ce que tu as acheté, pour ta mère, finalement ? Que j’ai l’air d’être un peu au courant…

Dorothée – Tu verras, c’est une surprise… (Haussant le ton) Oh, oh ! On est là !

Stéphane – La maison est tellement grande… De la cuisine, on n’entend pas la sonnette de l’entrée. Heureusement que j’ai les clefs.

Dorothée – Oui… D’ailleurs, je n’ai pas très bien compris pourquoi c’est à toi que ma mère a confié les clefs de la maison. Après tout, c’est moi, la fille de la famille…

Stéphane – Je viens plus souvent… C’est moi qui m’occupe de la comptabilité de ton père…

Dorothée – Oui ben justement, ça non plus, je n’ai pas très bien compris. C’est bien moi qui suis expert comptable, non ? (Un temps) Et puis jusque là, c’était ma mère qui s’occupait de la comptabilité du cabinet !

Stéphane – Je lui donne juste un coup de main avec l’informatique. À son âge, elle ne va plus s’y mettre…

Dorothée – Parce que moi je ne pourrais pas aider mon père avec l’informatique…?

Stéphane – Apparemment, il préfère avoir à faire à un confrère… Et puis il dit que tu compliques tout… Ce n’est pas entièrement faux, si ?

Dorothée – Il y a un message subliminal ?

Stéphane – Pas du tout…

Dorothée – Parce que je n’accepte pas que mon mari se fasse sucer par son assistante entre deux plombages, je complique tout ?

Stéphane – Si on pouvait éviter la vulgarité…

Dorothée – Tu préfères le mot fellation ?

Stéphane – À la limite, oui… Même si techniquement…

Dorothée – Techniquement ?

Stéphane – Je ne suis pas sûr qu’on puisse vraiment appeler ça tromper sa femme, voilà.

Dorothée – C’est ça… Parles-en à Bill Clinton…

Stéphane – Sa femme à lui n’a pas divorcé…

Dorothée – Mais tu n’es pas Président des États Unis… Tu n’as pas la puissance nucléaire… En attendant, c’est à mes parents que tu dois en parler, tu te souviens ?

Stéphane – Tu es sûre de vouloir vraiment divorcer ?

Dorothée – J’ai cru que tu allais ajouter pour si peu…

Stéphane – On pourrait attendre une semaine ou deux avant de leur annoncer ça. Histoire de laisser passer les fêtes. Ça va leur faire un choc…

Dorothée – Et à moi, tu crois que ça ne m’a pas fait un choc d’entrer dans ton cabinet et de te voir allongé sur le fauteuil en train de te faire liposucer par cette garce en blouse blanche…?

Stéphane – Je sais, c’était une grave erreur de jugement de ma part…

Dorothée – Au moins, maintenant, je sais où tu cachais ta faculté de jugement…

Stéphane – Et je me suis déjà excusé pour ça, mais bon… On pourrait réfléchir encore un peu…

Dorothée – C’est tout réfléchi.

Stéphane – Pense au bébé…

Dorothée – Et toi, tu y as pensé ?

Stéphane – Mais pourquoi ce serait à moi de leur annoncer ça ? C’est toi qui veux divorcer, pas moi. Et puis ce sont tes parents, après tout !

Dorothée – Pourquoi ? Parce que si c’est moi qui leur dis, ils ne vont pas me croire, figure-toi ! Et puis ce serait trop facile, hein ? Ils te portent aux nues ! Tu es le gendre idéal ! Non, je veux t’entendre leur dire devant moi : Je ne suis qu’un salaud, j’ai trompé votre fille…

Stéphane – Techniquement…

Dorothée – Ok, alors si tu préfères : Oui, je me suis fait tailler une pipe par mon assistante. Ça te va, comme expression ? C’est un peu désuet, mais bon… Fellation, je ne suis pas sûr qu’ils comprennent.

Stéphane – Ça va leur faire un choc…

Dorothée – C’est ça, un choc salutaire… Un électrochoc ! Je veux de mes yeux te voir descendre du piédestal sur lequel ils t’ont injustement placé, alors que moi, ils m’ont toujours considérée comme une conne ! (Haussant le ton en apercevant le bouquet que Stéphane a toujours dans les mains) Et je t’avais dit que le bouquet, je n’étais pas pour !

Stéphane – C’est Noël, quand même…

Dorothée (hurlant) – Maman !

Stéphane – Ne crie pas si fort… Pourquoi tu t’énerves…? Elle va bien finir par arriver… Mais la maison est tellement grande…

Dorothée – Et dire que nous on vit à deux dans un studio à Montreuil.

Stéphane – Bientôt trois…

Dorothée – Tu ne comptes pas rester vivre avec nous après le divorce, quand même ?

Stéphane – Non, bien sûr…

Dorothée – On devra se saigner aux quatre veines pour payer leur retraite ! Alors qu’à nous, en remerciement, la Sécu nous promet seulement quelqu’un pour changer nos couches si on devient centenaire…

Marianne revient de la cuisine avec un vase.

Marianne – Ah, vous êtes là ? Je ne vous avais pas entendus arriver…

Stéphane – Bonjour belle-maman.

Pendant que Marianne pose son vase sur un guéridon, Dorothée, hors d’elle, s’adresse à Stéphane en aparté.

Dorothée – Et si tu pouvais arrêter de l’appeler belle-maman, vu ce que tu as à lui annoncer ce soir…

Marianne aperçoit le bouquet que lui tend Stéphane.

Marianne – Ah, mon petit Stéphane, heureusement que vous êtes là… Toujours une attention délicate… Ce n’est pas mon mari qui m’offrirait des fleurs… Ni ma fille… Je parie que comme d’habitude, c’est vous aussi qui avez choisi mon cadeau de Noël… Ce n’est pas vrai ?

Stéphane – C’est à dire que…

Dorothée – Tu sais bien que j’ai un mari parfait.

Marianne – Et moi un gendre idéal ! Pas vrai, mon petit Stéphane ?

Marianne embrasse chaleureusement son gendre, sous le regard exaspéré de Dorothée.

Stéphane – Vous devriez les mettre dans l’eau tout de suite…

Marianne – Vous avez raison. D’ailleurs je vous connais tellement, vous voyez. J’avais déjà apporté le vase…

Marianne prend les fleurs et s’apprête à les mettre dans le vase en question.

Dorothée – Et moi, tu ne m’embrasses pas ?

Marianne – Si, si, bien sûr…

Marianne embrasse sa fille beaucoup moins chaleureusement que son gendre, puis met les fleurs dans l’eau et se recule un peu pour les admirer.

Marianne – Elles sont vraiment magnifiques. (Elle se retourne vers sa fille) Toi, en revanche, tu as mauvaise mine, ma fille…

Dorothée – Merci…

Marianne – Qu’est-ce que tu veux… Il y a des femmes à qui la grossesse réussit, et puis d’autres… Remarque, moi, c’était pareil… Quand j’étais enceinte de toi, j’avais une mine épouvantable… et je n’arrêtais pas de vomir.

Dorothée – Oui, je sais… Tu ne rates jamais une occasion de me le rappeler…

Marianne – Tu as eu les résultats de ton échographie ? Le bébé va bien ?

Dorothée – Oui, oui… Tout va bien pour le bébé, rassure-toi…

Marianne – Et vous ne voulez toujours pas savoir si c’est une fille ou un garçon ? Quelle drôle d’idée…

Stéphane – On préfère vous faire la surprise.

Dorothée – Oui… D’ailleurs Stéphane a une autre surprise pour vous… Hein Stéphane ?

Marianne – Ah, oui ?

Mine embarrassée de Stéphane, sauvé par l’arrivée de Robert une baguette sous le bras, et une bouteille de champagne à la main.

Robert – J’ai pris aussi une bouteille de champagne au passage… Pour boire avec la bûche. Et puis il faut bien célébrer ça… Si on peut dire…

Stéphane – Ça ?

Dorothée – Célébrer quoi ?

Robert (à Marianne) – Tu ne leur as pas encore dit ?

Marianne – Je t’attendais, quand même…

Mines perplexes de Stéphane et Dorothée.

Robert – Et bien vous en faites une tête ? Un problème avec le bébé ?

Stéphane – Non, non, rassurez-vous, rien de grave.

Dorothée – Ben si, quand même…

Marianne – Bon, on sait que c’est un peu difficile pour vous en ce moment…

Dorothée – Ah bon ?

Marianne – À deux dans ce petit appartement à Fontenay-sous-Bois…

Stéphane – Montreuil-sous-Bois.

Robert – On a du mal à s’y retrouver, dans le 9 – 3, c’est tellement boisé…

Marianne – Bref… Vivre les uns sur les autres, comme ça, on se doute que ça ne doit pas favoriser l’harmonie du couple…

Robert (blagueur) – Ah, ça… Les uns sur les autres… Ça dépend, hein ?

Marianne – Quant à fonder une famille…

Robert – Il paraît qu’en région parisienne, un mariage sur deux se termine en divorce…

Dorothée – Oui, d’ailleurs, Stéphane avait quelque chose à vous dire à ce sujet…

Robert – Ah, oui ?

Marianne – Et bien nous aussi, nous avons une grande nouvelle à vous annoncer.

Stéphane – Ah, bon ?

Dorothée – Nous d’abord, si vous permettez.

Stéphane – Mais non, voyons…

Marianne – Stéphane a raison. Il vaut mieux que vous écoutiez d’abord ce que ton père et moi avons à vous dire. Quelque chose me dit que cela pourrait résoudre tous vos problèmes.

Dorothée – Tu crois ?

Robert – En tout cas, ça vous mettra sans doute beaucoup plus à l’aise pour nous parler du sujet qui vous préoccupe.

Dorothée – Ne me dites pas que vous divorcez aussi ?

Marianne – Mais non, voyons… Quelle drôle d’idée !

Robert – À notre âge…

Marianne – Pourquoi aussi ?

Dorothée – Vous avez un cancer ?

Robert – Mais non, pas du tout !

Marianne – On dirait presque que tu es déçue ?

Stéphane – Alors que se passe-t-il, belle-maman ?

Robert – On ne va pas discuter de ça debout, voyons. Asseyez-vous, on va prendre l’apéritif.

Marianne (avec un sous-entendu) – Faites comme chez vous…

Ils s’asseyent tous les quatre autour de la table basse, et Robert sert l’apéritif avec les bouteilles qui se trouvent dessus.

Robert – Porto pour tout le monde, comme d’habitude ? Sauf pour la femme enceinte, évidemment…

Stéphane – Allez…

Robert lève son verre et les autres l’imitent.

Robert – A vos amours !

Marianne – Et à notre petit-fils !

Dorothée – Ce sera peut-être une fille…

Robert – Ce n’est pas notre premier choix, mais bon…

Marianne – Si c’est une fille, on l’aimera quand même !

Robert – Les filles, on a déjà donné…

Ils trinquent et boivent une gorgée.

Marianne – Prenez des cacahuètes…

Robert – Alors voilà, on ne va pas vous faire mariner plus longtemps.

Il se tourne vers Marianne.

Marianne (à Robert) – Vas-y toi…

Robert – Ah, non, à toi l’honneur ! C’était ton idée, au départ. Même si je dois dire que j’y souscris pleinement maintenant. Je ne sais pas si j’ai le choix, d’ailleurs…

Marianne – Eh bien voilà… Vous voyez, au pied du sapin, il n’y a aucun cadeau pour vous… Ma pauvre Dorothée, cette fois je ne t’ai pas tricoté de pull-over…

Dorothée (consternée) – C’est ça, ta surprise ?

Marianne – Parce que nous avons décidé de vous faire cette année un cadeau qui ne tient pas dans un paquet…

Stéphane (poliment intéressé) – Voyez-vous ça…?

Dorothée – Laissez-moi deviner… Une tente de camping ? Comme vous avez insisté sur le fait que notre appartement était vraiment trop petit.

Robert – Ah, tu brûles…

Dorothée – Stéphane, tu pourras la planter dans le bois de Vincennes en attendant de trouver un autre logement.

Robert – Allez, laisse parler ta mère, sinon, on ne va jamais y arriver.

Marianne – Voilà… Comme vous le savez, Robert prendra sa retraite du cabinet au printemps.

Dorothée (sidérée, à Stéphane) – Tu le savais, toi ?

Air embarrassé de Stéphane.

Robert – Nous ferons de notre appartement de Cannes notre résidence principale…

Marianne – Et nous avons décidé de vous faire donation de cette maison à Neuilly pour élever ensemble vos futurs enfants.

Têtes ahuries de Stéphane et de Dorothée.

Noir.

 

ACTE 2

Les mêmes, exactement là où on les avait laissés.

Robert – On dirait que ça ne vous fait pas plaisir….

Stéphane – Ah, si, si… Non, non… C’est à dire que… Nous ne nous attendions pas du tout à ça… Hein, Dorothée ?

Dorothée – Mais… pourquoi maintenant ?

Robert – C’est Noël !

Marianne – Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais…

Robert – Marianne a raison… Je ne rajeunis pas, vous savez…

Stéphane – Voyons, vous êtes encore dans la force de l’âge, tous les deux !

Marianne – Justement. Si nous voulons profiter un peu des belles années qui nous restent, c’est maintenant ! Hein Robert ?

Robert – À 80 ans… Si c’est pour arpenter La Croisette en déambulateur…

Marianne – Autant se payer directement une bonne maison de retraite médicalisée.

Marianne – Je comprends que vous soyez un peu déboussolés de ne plus nous avoir auprès de vous à Paris, mais…

Robert – Vous pourrez venir nous voir quand vous voulez !

Marianne – Et nous envoyez vos enfants pendant les vacances scolaires, bien sûr !

Stéphane – Je… On ne sait pas quoi dire… Hein, Dorothée…?

Dorothée – Oui… Ça on peut dire que ça nous la coupe…

Marianne – C’est vrai que pour nous, cette maison est devenue trop grande.

Robert – Et je ne vous parle même pas de la facture de mazout, sinon, vous n’allez pas vouloir la prendre !

Marianne – On n’a plus d’enfant à charge…

Dorothée – Je n’ai jamais vraiment été une grosse charge pour vous, si ?

Stéphane – Voyons, Dorothée…

Marianne – Vous, vous aurez bientôt besoin de plus de place.

Robert – Et puis Neuilly… Ce sera quand même mieux que Montreuil, non ?

Marianne – Quand cet enfant ira à l’école…

Robert (se marrant) – Si vous ne voulez pas qu’il fasse arabe première langue.

Marianne – Ici, on a juste quelques portugais. Il faut bien quelqu’un pour passer un coup d’aspirateur de temps en temps…

Stéphane – C’est vrai que…

Dorothée – Quoi ?

Stéphane – Non, rien.

Marianne – Honnêtement, avant le mariage de Dorothée, nous n’aurions jamais eu l’idée de lui laisser cette maison…

Dorothée – Merci de le préciser…

Robert – Il faut reconnaître que tu peux être un peu fantasque, parfois.

Dorothée – Je suis expert comptable. On est réputés pour ça.

Robert – Mais avec Stéphane…

Marianne – On sait qu’on peut avoir confiance en lui. Hein, mon petit Stéphane…?

Sourire de Stéphane, très embarrassé.

Robert – Bon, alors c’est réglé. On va pouvoir se mettre à table.

Marianne – Mais vous aussi, vous aviez quelque chose à nous annoncer, non ?

Stéphane – Euh… Oui…

Marianne – On vous écoute, mon petit Stéphane…

Stéphane – Alors voilà… Dorothée et moi…

Dorothée (le coupant) – Au point où on en est, ça peut peut-être attendre jusqu’au dessert, non ?

Robert (à Marianne) – À propos, tu as pensé à mettre la bûche à décongeler ?

Marianne – En tout cas, si vous vouliez nous parler de vos problèmes de logement, ils sont résolus.

Robert – Et puis il faut que je mette cette bouteille de champagne au frais…

Marianne – Avec cette immense maison… Pour la remplir, il va falloir nous faire au moins une demi-douzaine de petits enfants.

Robert – Bon, tu ferais mieux d’aller t’occuper de ton gigot, toi, sinon… Vous savez ce que c’est avec le gigot ? Avant l’heure ce n’est pas l’heure… après l’heure ce n’est plus l’heure !

Marianne – J’y vais…

Robert – Je t’accompagne…

Stéphane se lève aussi. Dorothée, anéantie, reste assise.

Marianne – Reste assise, Dorothée. Je te rappelle que tu es enceinte…

Dorothée (ironique) – Ah, oui, merci de me le rappeler… Je suis tellement fantasque, j’oublie tout le temps…

Regard attendri des parents sur le ventre arrondi de leur fille.

Robert – Vous lui avez déjà trouvé un prénom à ce petit ?

Dorothée – On ne sait pas si c’est une fille ou un garçon…

Robert – Ah, oui, c’est vrai… Quelle drôle d’idée…

Marianne – Bon, on vous laisse un peu tranquille tous les deux. Le temps de discuter de tout ça entre vous. Mais tous les papiers sont là, sur la commode. Il n’y a plus qu’à les signer.

Robert – On fera ça au dessert.

Marianne – Au moment de la distribution des cadeaux.

Stéphane – Je ne suis pas sûr que le nôtre sera à la hauteur…

Dorothée lance un regard inquiet vers l’un des deux paquets au pied du sapin.

Dorothée – Merde, le cadeau…

Robert – On savait bien que ça allait vous faire un choc.

Robert et Marianne, tout sourire, sortent vers la cuisine.

Stéphane et Dorothée restent interloqués un instant.

Dorothée – Ah, les salauds…

Stéphane – Pardon ?

Dorothée – Tu les as entendus ! À moi, jamais ils ne m’auraient laissé quoi que ce soit de leur vivant !

Stéphane – Mais… Ils veulent te donner leur maison…

Dorothée – Eux ? Me donner quelque chose ? Même la vieille Twingo de ma mère, elle était toute fière, il y a six mois, de me dire qu’elle avait réussi à la revendre 600 euros sur eBay ! Alors que moi je galère dans les transports en commun, enceinte jusqu’aux yeux, pour aller travailler chez Mickey à Marne-La-Vallée !

Stéphane – Tu n’as pas ton permis de conduire…

Dorothée – À quoi ça sert que je le passe puisque je n’ai pas de voiture !

Stéphane – Oui, évidemment…

Dorothée – Ils ne m’ont jamais rien donné, je te dis !

Stéphane – Ils t’ont quand même payé des études.

Dorothée – Tu plaisantes ! J’ai dû faire des ménages pour payer mon inscription à la fac et acheter mes tickets de resto U ! Je devais même prendre l’accent portugais, sinon à Neuilly personne ne voulait m’embaucher au noir !

Stéphane – Je crois que ton père aurait préféré que tu fasses dentaire, comme lui…

Dorothée – Tout de même… On ne coupe pas les vivres à sa fille parce qu’elle a décidé de devenir expert comptable…

Stéphane – Bien sûr…

Dorothée – Ils ne m’ont jamais fait de cadeau, à part un pull-over tricoté par ma mère à Noël, et là, ils sont prêts à laisser leur propre maison à mon mari ! Un salaud qui me trompe avec tout ce qui bouge.

Stéphane – Tu exagères…

Dorothée (au bord des larmes) – Je n’en reviens pas…

Stéphane – Voyons, ne te mets pas dans un état pareil…

Stéphane fait un geste vers elle pour la consoler, mais elle le repousse.

Dorothée – Jamais mon père ne m’aurait même laissé voir sa comptabilité, et à toi, il serait prêt à te donner le numéro de code de sa carte bleue !

Stéphane – Mais je n’ai rien demandé, moi !

Dorothée – Ils t’avaient déjà laissé les clefs de la maison, c’était un signe…

Stéphane (très embarrassé) – Écoute, je suis vraiment désolé. Mais si ça peut te rassurer, il n’est pas question que j’accepte cette donation… Je veux dire, même en notre nom commun…

Dorothée – Tu n’avais pas l’air pressé de dire non, tout à l’heure !

Stéphane – Ça avait l’air de leur faire tellement plaisir…

Dorothée – C’est ça, oui…

Stéphane – Bon, en tout cas, dès qu’ils reviennent, je leur dis toute la vérité…

Dorothée – Quelle vérité ?

Stéphane – Tu sais bien…

Dorothée – Je croyais que tu ne voulais pas divorcer.

Stéphane – Non, bien sûr. Mais maintenant, comment faire autrement ? J’aurais l’air de vouloir rester avec toi seulement pour hériter d’une maison à Neuilly… D’ailleurs, je vais leur dire tout suite, et je m’en vais. Autant t’épargner ça.

Dorothée – Ah, non, il n’en est pas question !

Stéphane – Tu tiens vraiment à assister à cette scène pénible ?

Dorothée – Tu restes ici, et il n’est pas question que tu leur dises quoi que ce soit !

Stéphane – Mais je croyais que…

Dorothée – Ça c’était avant.

Stéphane – Tu ne veux plus divorcer ?

Dorothée – Pas avant que mes parents aient signé ces foutus papiers !

Stéphane (stupéfait) – Mais…

Dorothée – Non mais tu te rends compte ? Ils peuvent finir centenaires ! Si j’hérite à 80 ans, qu’est-ce que je pourrais bien faire de tout leur pognon ! Alors pas un mot avant le dessert, tu m’entends ! On signe les papiers, et dans deux ou trois mois, on leur annonce qu’on divorce. Quand ils seront partis vivre à Nice et que j’aurai pris possession de la maison.

Stéphane – Mais enfin, c’est… Ce serait immoral !

Dorothée – C’est toi qui me parles de morale ? (Un temps) Tu me dois bien ça, non ?

Stéphane – Très bien…

Dorothée – Et puis dis-toi que si je deviens propriétaire avant qu’on divorce, ta pension alimentaire en sera réduite d’autant…

Stéphane s’apprête à répondre quand il est interrompu par la sonnerie de son téléphone portable. Il répond machinalement.

Stéphane – Oui… (Très embarrassé) Non, écoutez, ce n’est vraiment pas le moment, là… (Il tente vainement de s’éloigner un peu et de parler plus bas, mais il est poursuivi par le regard sarcastique de Dorothée). Je sais, mais je ne vois vraiment pas comment je pourrais… Comment nous pourrions continuer à travailler ensemble après… Après ce regrettable incident. On ne peut pas vraiment parler d’un licenciement… Disons plutôt une mutation, puisque je vous ai aussitôt proposé un poste d’assistante dans un autre cabinet… Oui, bien sûr, vous commencez lundi… Très bien… Non… Non, je ne veux absolument pas discuter de ça maintenant… Je… Je raccroche, hein ?

Il range son portable.

Dorothée – Alors elle a aussi ton numéro de portable.

Stéphane – C’est mon assistante… Enfin c’était… Tu sais très bien qu’après ce qui s’est passé, j’ai aussitôt décidé de me séparer d’elle…

Dorothée – Te séparer d’elle ?

Stéphane – Je veux dire… De ne pas la garder au cabinet…

Dorothée – Et tu lui as trouvé un autre job ? Très chevaleresque de ta part. Je dois reconnaître que sur ce coup là, si j’ose dire, tu t’es vraiment comporté en gentleman…

Stéphane – Je ne pouvais pas la licencier comme ça.

Dorothée – Oui, évidemment… Ce serait difficile d’invoquer une faute professionnelle… (Avec un sous-entendu) C’était une bonne travailleuse, non ? D’après ce que j’ai pu entr’apercevoir de l’étendue de ses compétences, en tout cas…

Stéphane – Si je ne lui avais pas proposé un arrangement, j’aurais pu avoir des problèmes avec les prud’hommes.

Dorothée – Ben, oui… Après tout, c’est vrai, elle ne t’a pas violé… Et dans quel cabinet tu as réussi à lui trouver un autre poste à la hauteur de son talent ?

Stéphane – Ça ne va pas te plaire, mais il y avait urgence…

Dorothée – Dis toujours…

Stéphane – Comme je m’occupe de sa compta, je savais que l’assistance de ton père partait à la retraite le 31 décembre…

Tête effarée de Dorothée. Retour de Robert.

Robert – Et voilà ! Le gigot est dans le four ! Le temps de commencer avec les entrées, d’ici une demi-heure, ce sera bon. J’espère qu’il ne sera pas trop cuit. (À Stéphane) Je lui ai dit de mettre le four moins fort, mais vous savez comment sont les femmes… Elles n’écoutent jamais ce qu’on leur dit… Encore un peu de porto, mon cher gendre ?

Stéphane – Non, merci, ça ira…

Robert (à Dorothée) – Toi, je ne t’en propose pas, bien sûr… (À Stéphane) Aujourd’hui, à la fac de médecine, on vous apprend que la moindre goutte d’alcool peut être très néfaste pour le développement intellectuel du foetus, mais à notre époque vous savez… (À Dorothée) Je peux te dire que ta mère, quand elle était enceinte de toi, elle ne suçait pas que de la glace… (À Stéphane) J’aurais préféré qu’elle soit dentiste, comme moi, mais qu’est-ce que vous voulez… Enfin, comptable, c’est bien aussi…

Dorothée – Expert comptable, je te l’ai déjà dit cent fois.

Robert – À propos, Dorothée, ça t’ennuierait de débarrasser l’apéritif et d’aller donner un coup de main à ta mère à la cuisine. Il faut que je parle un peu entre hommes avec mon gendre…

Dorothée, outrée, saisit quelques verres au hasard et s’éloigne vers la cuisine, sous le regard embarrassé de Stéphane.

Robert – Dites-moi, j’ai hâte de voir lundi à quoi ressemble la nouvelle assistante que vous m’envoyez. Vingt-cinq ans… Ça me changera de la mienne… Je n’en profiterai pas longtemps, mais bon… Elle est comment, cette… Natacha ?

Stéphane – Elle fait très bien son travail…

Robert – Physiquement, je veux dire !

Stéphane – Écoutez… Plutôt grande… Plutôt blonde…

Robert – Jolie ?

Stéphane – Pas mal…

Robert – Mais alors pourquoi diable voulez-vous vous en séparer ?

Stéphane – Disons que… Rosny-sous-Bois, ça lui faisait un peu loin. Elle habite à La Défense…

Robert – Ah, oui, évidemment… D’ailleurs, vous allez voir comme c’est marrant, mais vous risqueriez bien de la revoir plus vite que vous ne croyez, cette… Natacha.

Stéphane – Vraiment…?

Robert – C’est de ça dont je voulais vous parler justement. Entre hommes !

Stéphane – Vous m’intriguez, Robert…

Robert – Voilà… Comme nous venons de vous l’annoncer, dès le printemps, nous irons nous installer définitivement avec Marianne sur la Côte d’Azur… Ce qui signifie bien sûr que je prends ma retraite du cabinet… Vous me suivez ?

Stéphane – Sur la Côte d’Azur ?

Robert – Je vous ai connu plus vif que ça, mon petit Stéphane ! Heureusement que vous n’avez pas repris un deuxième porto. Non, je veux dire que j’aurais donc besoin d’un successeur pour le cabinet.

Stéphane – Je vois…

Robert – Comme vous le savez, le cabinet est juste en face de cette maison. Ça permet à ma femme de garder un oeil sur moi depuis sa fenêtre… Pour vous, évidemment, lorsque vous habiterez ici, ce serait plus que pratique…

Stéphane – Évidemment…

Robert – Et puis Neuilly, hein ? Ça vous changerait de Fontenay-sous-Bois.

Stéphane – Rosny-sous-Bois…

Robert – Ici, on ne sait même pas ce que c’est que la CMU… C’est rien que de la mutuelle à cent pour cent et du bridge à cinq mille euros pièce… Vous le savez bien, c’est vous qui tenez ma comptabilité ! Alors on est déjà un peu associé, non ?

Stéphane – Si…

Robert – Bon, en vous demandant un petit coup de main pour ma compta, j’avais déjà une petite idée derrière la tête, évidemment…

Stéphane – Évidemment…

Robert – Alors qu’est-ce que vous en dites ?

Stéphane – C’est à dire que… Je ne suis pas sûr d’avoir encore les moyens de m’installer à mon compte… Comme vous dites, un cabinet comme celui-là, en plein centre de Neuilly, avec une clientèle pareille… Ça vaut de l’or. Je ne sais pas si ma banque accepterait de…

Robert – Mais qui vous parle de banque, mon petit Stéphane ! Vous êtes de la famille, oui ou non ?

Stéphane – Oui, enfin…

Robert – Vous n’allez pas demander à ces vampires qui vont vous sucer jusqu’à la moelle avec leurs prêts à 10% ! Non, on va trouver un petit arrangement qui nous convienne à tous les deux. Vous me versez un petit loyer tous les mois, ça me fait un complément de retraite, et tout le reste ce sera pour payer la note de fioul, la taxe foncière et les impôts locaux de cette immense baraque qui sera bientôt à vous ! Qu’est-ce que vous en dites ?

Stéphane (très emmerdé) – Je… Je ne sais pas quoi dire…

Robert – Eh bien ne dites rien, et laissez vous faire… Et puis comme ça, dans trois mois, vous vous retrouvez ici avec la petite Natacha… Faites-moi confiance, je vous la garde au chaud en attendant. Parce qu’aujourd’hui, pour trouver du personnel compétent, hein ?

Stéphane – Oui… Je vais reprendre un petit porto, finalement.

Stéphane se ressert un verre de porto et le descend d’un trait.

Robert – C’est du bon, hein ?

Stéphane – Oui…

Robert – C’est mon assistante qui me le ramenait du Portugal… Vous savez, Maria… Celle qui part à la retraite… Son porto aussi, je vais le regretter… (Comme pour lui même) Parce qu’entre nous, Nice en hiver en tête à tête avec bobonne à siroter de la tisane… Enfin, on ne vit qu’une fois… Alors ? Heureux, mon petit Stéphane ?

Sous l’effet de l’alcool, Stéphane commence à se détendre un peu.

Stéphane – Puisqu’on est entre hommes, Robert, permettez-moi de vous poser une question.

Robert – Allez y.

Stéphane – Vous formez un couple tellement uni, avec Marianne. C’est quoi, votre secret à tous les deux ?

Robert – Ah, mon petit Stéphane… Ça me touche beaucoup que vous me demandiez ça… Vous démarrez dans la vie… J’ai été jeune moi aussi, vous savez… Oh, je ne vais pas vous dire que je n’ai jamais fait un petit accroc de temps en temps dans le contrat de mariage. On n’est que des hommes, après tout… Et puis avec le métier qu’on fait, évidemment… On a des tentations…

Stéphane – C’est sûr…

Robert – Avec toutes ces bonnes femmes désoeuvrées qui font la queue dans notre salle d’attente pour s’allonger sur notre fauteuil la bouche ouverte… et qui ne sont souvent là que pour un bon détartrage… Vous savez ce que c’est ?

Stéphane – Oui, enfin…

Robert (se marrant) – C’est vrai qu’à Montreuil…

Stéphane – Rosny.

Robert – Non, mon petit Stéphane. Pour qu’un couple dure, voyez-vous, l’important ce n’est pas tant de rester fidèle à sa femme toute sa vie. À l’impossible, nul n’est tenu. L’important, si vous la trompez, c’est qu’elle ne l’apprenne jamais…

Stéphane – Ah…

Robert – Et plus important encore, que les voisins ne l’apprennent jamais. C’est une question de respect, vous comprenez…

Dorothée revient avec une pile d’assiettes qu’elle commence à placer sur la table.

Robert – Ah, ma chérie, tu es là… Bon, je vais voir ce que ma femme fabrique à la cuisine, parce qu’à ce rythme là, on n’est pas couché… Je vous laisse parler de ça avec Dorothée ? Je veux dire de ma proposition, hein ? Pas de mes petits conseils matrimoniaux…

Dorothée (interloquée) – De quoi vous parliez, exactement ?

Stéphane (anéanti) – Il voudrait que je prenne aussi sa succession au cabinet…

Dorothée – Non…

Stéphane – Tu vois bien, on ne peut pas leur mentir plus longtemps…

Dorothée – Alors ça, c’est le comble… Tout pour toi, alors, hein ?

Stéphane – Ben… Il pense que notre couple est au mieux… Ce qui est à moi est à toi… Tu vois bien, on n’a plus le choix…

Dorothée – Ah, ça non, certainement pas ! Si on leur annonce qu’on divorce, ils sont foutus de me déshériter, mais de te laisser quand même le cabinet dentaire tout équipé… y compris l’assistante de charme !

Stéphane – Mais enfin, Dorothée, j’ai trompé leur fille ! Ton père pourrait comprendre, à la rigueur…

Dorothée – Ah bon ?

Stéphane – Mais pas ta mère !

Dorothée – Tu crois…

Stéphane – Mais oui ! (Un temps) Et puis tu as raison, ça ne pouvait pas marcher, entre nous…

Dorothée – Ah, oui ? Et pourquoi ça ?

Stéphane – Ça fait trois ans que tu es en analyse, ne me dis pas que tu n’as pas encore compris ?

Dorothée – Compris quoi ?

Stéphane – Ton père est dentiste. Tu épouses un dentiste. C’est ta mère qui tient les cordons de sa bourse, tu es expert comptable. Ne me dis pas que ton psy ne t’as jamais parlé du complexe d’Oedipe.

Dorothée – Mon psy n’est pas du genre bavard…

Stéphane – Tes parents t’ont appelée Dorothée, et tu travailles chez Mickey !

Dorothée – Je ne vois pas le rapport…

Stéphane – Écoute, Dorothée, tu m’as choisi pour que je plaise à tes parents. J’ai tout fait pour ça. Et maintenant, tu me reproches de t’avoir remplacé auprès d’eux ! C’est pour ça que j’ai eu envie de changer un peu d’atmospère…

Dorothée – Tu veux dire atmosphère.

Stéphane – Oui, pourquoi ?

Dorothée – Tu as dit atmospère. Atmospère.

Stéphane – Tu vois, moi aussi je suis capable de faire des lapsus…

Dorothée – Et ton aventure avec Natacha, c’était aussi un lapsus…

Stéphane – Je ne vois pas le rapport…

Dorothée – Ah oui ? Et bien moi je l’ai vu !

Stéphane – Quoi ?

Dorothée – Le rapport !

Stéphane – Ok, tu as gagné…

Dorothée – Alors c’est de ma faute, c’est ça ?

Stéphane – Ce n’est de la faute de personne, Dorothée… Mais j’en ai marre de jouer le gendre idéal. Non, je ne suis pas parfait. Et si tu veux tout savoir, tes parents m’emmerdent !

Dorothée – Ah, oui ? C’est nouveau, ça…

Stéphane – Eh ben non, ce n’est pas nouveau, figure-toi ! Tu crois que ça m’amuse de traverser tout Paris deux fois par semaine pour venir dîner chez tes parents ? Tout ça pour t’entendre déblatérer sur leur compte pendant une heure à l’aller comme au retour ? Deux heures quand il y a des embouteillages…

Dorothée – Tu ne me l’as jamais dit…

Stéphane – Et bien je te le dis maintenant ! Tes parents m’ont toujours emmerdé, Dorothée. Si j’ai tout fait pour leur plaire, c’est uniquement pour te faire plaisir. Belle maman par ci, beau papa par là. Jamais un mot de trop. Mais maintenant que je vais te perdre, je peux te le dire, Dorothée. Tes parents m’emmerdent ! Avec leur racisme ordinaire, leur ISF et leur gigot d’agneau !

Marianne revient avec un plat dans les mains.

Marianne – À table !

Stéphane – Oui, je vous emmerde, belle maman !

Marianne – Mais qu’est-ce qui vous arrive, mon petit Stéphane…

Stéphane (à Dorothée) – Je te laisse leur annoncer ça, moi je n’en peux plus, je vais fumer une cigarette.

Marianne – Une cigarette ? Mais vous ne fumez pas !

Stéphane – Si, je fume, figurez-vous. En cachette. Et même de la drogue, parfois !

Stéphane sort.

Marianne – Mais enfin qu’est-ce qui se passe, Dorothée ? Qu’est-ce que tu lui as fait pour le mettre dans un état pareil ?

Dorothée – Stéphane et moi, nous divorçons, voilà ce qui se passe !

Marianne – Oh mon Dieu ! Tu l’as trompé ? Cet enfant n’est pas de lui !

Dorothée – C’est lui qui m’a trompé !

Marianne – Ah, tu m’as fait peur… Mais ma petite fille, les hommes sont comme ça… Ils ne sont pas livrés en mode monogame, il faut le savoir… Et puis en ce moment…

Dorothée – Quoi, en ce moment ?

Marianne – Tu es enceinte, qu’est-ce que tu veux. C’est à dire plus très opérationnelle… Avec qui il t’a trompée ?

Dorothée – Avec son assistante…

Marianne – Avec son assistante ? Alors ça ne compte pas, ma petite fille ! Autrefois, les bourgeois de Neuilly couchaient avec leurs bonnes, pour se changer les idées et se détendre un peu. Il y avait des chambres à l’étage pour ça. Maintenant qu’on n’a plus les moyens de se payer des bonnes… on les appelle des assistantes. Mais ça revient au même.

Dorothée – Mais c’est monstrueux ! Ne me dis pas que papa t’a trompée toi aussi…?

Marianne – Écoute, ton père, c’est moi qui lui ai choisi son assistante…

Dorothée – Maria ?

Marianne – Moi, je n’ai jamais été très portée sur… Enfin, pas avec ton père, en tout cas… Alors là, au moins, avec Maria, je savais à qui j’avais affaire…

Dorothée – Ah, d’accord… Et toi, tu te tapais le jardinier ?

Marianne gifle sa fille, qui en reste sans voix. Robert revient.

Robert – Ah, alors on va pouvoir se mettre à table…

Dorothée s’en va.

Robert – Pourquoi tu l’as giflée…?

Marianne – Elle vient de me dire que Stéphane la trompe.

Robert – Et ce n’est pas vrai ?

Marianne – Si, sûrement… Mais tu ne sais pas le pire ?

Robert – Quoi ?

Marianne – Il fume !

Robert en reste lui aussi sans voix.

Robert – Oh, nom de Dieu… Et moi qui venais de lui proposer de reprendre mon cabinet…

Marianne – Elle veut divorcer…

Robert – Parce qu’il fume ?

Marianne – Parce qu’il l’a trompée avec son assistante !

Robert – Natacha ?

Marianne – Tu la connais ?

Robert – Non… C’est à dire que… Tu sais que Maria part à la retraite à la fin de l’année…

Marianne – Et alors ?

Robert – Stéphane m’a proposé de reprendre Natacha.

Marianne – Une deuxième main, en somme. Comme la Twingo que j’ai revendue il y a quelques temps sur eBay.

Robert – Je ne savais pas que c’était sa maîtresse…

Marianne – C’est ça… Alors Maria ne te suffit plus, maintenant ?

Robert – Elle part à la retraite !

Marianne – Vous êtes bien tous les mêmes… Écoute-moi bien, Robert. Que tu me trompes au cabinet avec Maria, je le savais. C’est moi qui l’ai engagée pour avoir un peu la paix à la maison. Mais que tu trompes Maria avec cette Natacha ! Ça, je ne le tolérerai pas !

Robert – Mais enfin, Marianne, qu’est-ce qui te prend ?

Marianne – Eh bien j’en ai marre, figure toi ! Et si je demandais le divorce, moi aussi ?

Robert (contrarié) – Alors il va falloir que je trouve un autre repreneur, maintenant…

Marianne – Pour ?

Robert – Pour le cabinet ! Ça sent le brûlé, non ?

Marianne – Oh, mon Dieu, mon gigot, je l’avais oublié !

Robert – Il va encore être trop cuit… Comme l’année dernière…

Noir.

 

ACTE 3

Ils sont tous les quatre à table et finissent de dîner. L’ambiance est sinistre.

Robert – Vous connaissez cette blague ? C’est une femme qui arrive affolée chez son gynécologue : Excusez-moi, mais ce n’est pas chez vous que j’ai oublié ma petite culotte ? Ah, non Madame, désolée. Ah bon, alors ça doit être chez mon dentiste…

À part lui, personne ne rit, évidemment.

Marianne – Comment avez-vous trouvé le gigot ?

Robert – Un peu trop cuit, peut-être ?

Stéphane – Calciné serait un terme plus approprié, belle-maman. Je crois qu’à ce stade-là, on pourrait même parler d’incinération.

Marianne – Encore un peu de champagne, pour finir la bûche ?

Stéphane – Volontiers.

Stéphane, qui semble déjà pas mal éméché, prend la bouteille de champagne d’office et boit au goulot. Il rote éventuellement après.

Marianne – Il est assez frais ?

Stéphane – Il est tiédasse, comme d’habitude.

Robert – Ah, oui, j’aurais dû mettre la bouteille au frigo avant…

Marianne (à Robert) – Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit ?

Stéphane – La bûche, en revanche, vous auriez dû la sortir du congélo avant.

Marianne – C’est une bûche glacée…

Stéphane – Ah, oui, mais là… Elle est carrément cryogénisée. C’est un coup à se casser une dent.

Robert – Vous allez rire, mais au cabinet, c’est pendant la période de la galette des rois, qu’on a pas mal de travail…

Stéphane sort un joint et l’allume avec la bougie plantée dans la bûche. Puis il écrase la bougie allumée dans la bûche pour l’éteindre, sous le regard attentif de Robert et Marianne. Dorothée, elle, paraît absente.

Robert – On va peut-être pouvoir passer aux cadeaux ?

Dorothée (revenant un peu à la réalité) – Les cadeaux…?

Marianne (avec un regard vers sa fille) – Je ne sais pas si…

Robert – Allons, Dorothée ! Ne fais pas l’enfant. Tu ne penses pas sérieusement à divorcer ? Bon, Stéphane a fait une petite bêtise, mais ça peut arriver à tout le monde.

Marianne – Tu sais de quoi tu parles…

Robert – Quoi qu’il en soit, on ne divorce pas comme ça, sur un coup de tête, pour une simple erreur d’aiguillage.

Dorothée – Une erreur d’aiguillage ?

Stéphane – C’est toi qui déraille, mon pauvre Robert…

Robert – Ah ! Stéphane, vous vous décidez enfin à me tutoyer.

Stéphane – Je peux t’appeler Bob, si tu veux.

Marianne (à Dorothée) – Écoute, ma petite fille, je suis désolée de t’avoir giflée tout à l’heure. Je me suis un peu emportée, c’est vrai. Mais reconnais que tu m’avais poussée à bout…

Robert – C’est vrai, Dorothée, il faut avouer que parfois, tu pousses le bouchon un peu loin.

Dorothée – Je sais, je suis un peu fantasque.

Marianne – Ah, au moins, tu le reconnais.

Stéphane – Vous savez ce que j’aurais vraiment rêvé de faire, moi, dans la vie ?

Robert – Quoi donc mon cher gendre ?

Stéphane – Chanteur !

Marianne – Chanteur ? Vous voulez dire… comme Luis Mariano !

Stéphane (ironique) – Non, comme Tino Rossi. (Se mettant à chanter à l’oreille de Marianne) Plus tard quand tu seras vieille, tchitchi. Tu diras baissant l’oreille, tchitchi. Si j’avais su en ce temps là, ah, ah !

Les trois autres l’écoutent, sidérés.

Stéphane – Mais non, Bob ! Chanteur de rock, voyons !

Marianne – Ah, oui… J’aime bien Eddy Mitchell, moi aussi.

Stéphane (avec un air navré) – Eddy Mitchell…

Marianne – Mais je crois qu’il vient de prendre sa retraite, lui aussi, non ?

Robert – Et bien moi, figurez-vous, j’aurais bien aimé jouer de la batterie.

Marianne – Toi ? De la batterie ? Mais pourquoi ?

Robert – Je ne sais pas… Ça… Ça m’a toujours plu… Ça t’étonne, hein ?

Marianne – Tu ne me l’avais jamais dit.

Robert – Comme quoi, dans un couple, on ne se dit pas toujours tout…

Stéphane – Tu te rends compte, Bob ? On aurait pu monter un groupe, toi et moi ? On aurait pu devenir des stars du rock and roll ! Et au lieu de ça on est dentistes. C’est à se flinguer, non ?

Marianne – Bon, alors on va pouvoir les signer, ces papiers, finalement…

Robert – Mais oui, bien sûr.

Stéphane – Autant signer son arrêt de mort.

Robert – Alors, mon petit Stéphane ? Prêt à passer à l’Ouest ?

Robert se lève, et va chercher le papier. Lorsqu’il revient, Stéphane se lève aussi, un peu titubant. Il prend le papier des mains de Robert et le déchire consciencieusement.

Stéphane – Je n’en veux pas de votre baraque ! Elle pue la mort !

Robert – Pardon ?

Stéphane – Votre cabinet non plus, d’ailleurs, avec votre clientèle de vieilles rombières tirées de partout.

Robert – C’est vrai que la clientèle est un peu âgée, mais bon… C’est plutôt mieux pour les affaires, vous savez ! La prothèse, comme je dis tout le temps, c’est là où on fait le plus de marge.

Stéphane – Il sent les cabinets, votre cabinet !

Robert – C’est vrai qu’on a un petit problème de remontées avec le tout à l’égout, mais ça doit pouvoir s’arranger. Et puis sinon, vous verrez, on finit par s’habituer…

Stéphane (passant du rire au larmes) – La seule chose que je voulais de vous, c’était votre fille ! Si elle me quitte, je perds ce que j’ai de plus précieux au monde. (Dorothée semble touchée par cette déclaration) Pardonne-moi, ma chérie. Mais si je t’ai trompée, c’est parce que j’avais l’impression que c’était toi qui m’avais déjà quitté… pour ces vieux cons.

Marianne – Tu voulais le quitter ?

Robert – Je crois que c’est une métaphore…

Stéphane – Crois-moi, Dorothée, ce qui peut nous arriver de pire, c’est de devenir comme eux.

Marianne – Il a un peu bu, non ?

Robert – Enfin, une fois de temps en temps.

Marianne – Ce n’est pas tous les jours Noël…

Stéphane – Vous savez quoi ? Moi je n’ai pas vraiment connu mes parents. J’ai toujours pensé que c’était un drame. Mais depuis qu’avec vous, j’ai découvert ce qu’était vraiment la vie de famille, je commence à me demander si je n’ai pas eu de la chance, finalement… (Silence de mort) Tenez, je vous rends vos clefs…

Dorothée – Je te rejoins dans la voiture, chéri…

Stéphane pose les clefs sur la table et sort d’une démarche mal assurée. Dorothée fait face à ses parents.

Dorothée – J’ai toujours tout fait pour que vous soyez fiers de moi.

Robert – Je sais.

Dorothée – Alors pourquoi ? Pourquoi vous ne m’avez jamais traitée comme une adulte ?

Marianne – Peut-être qu’on avait peur de vieillir…

Dorothée – Vous savez ce qui me fait le plus de mal aujourd’hui ? Ce n’est pas de savoir que vous n’êtes pas fiers de moi. C’est la certitude que plus jamais je ne serai fière de vous.

Robert – Ça doit être ça, de devenir adulte…

Dorothée sort. Robert et Marianne restent seuls en tête à tête. La pendule ou le coucou sonnent onze heures.

Robert – Onze heures. On n’a pas vu le temps passer…

Marianne – Tu veux ta tisane ?

Robert – Nuit tranquille… Rien que le nom, ça m’énerve déjà.

Le regard de Marianne se pose sur les cadeaux au pied du sapin.

Marianne – Avec tout ça, on n’a même pas ouvert nos cadeaux.

Ils s’approchent du sapin et regardent les deux paquets.

Marianne (lisant) – Pour Robert… Ça doit être pour toi…

Ils prennent chacun leur paquet, et commence à le déballer.

Robert – Une paire de chaussons ! Comme l’année dernière…

Marianne – Ah, oui ! Ils ont l’air bien chauds…

Robert – Et toi ?

Marianne ouvre son paquet et en sort quelque chose qui ressemble beaucoup à un sex-toy.

Marianne – Qu’est-ce que c’est ?

Elle appuie sur un bouton et l’engin se met à vibrer.

Robert – Une brosse à dents électrique…

Marianne – Mais où est la brosse ?

Robert n’a pas le temps de répondre. Stéphane, revient, titubant, avec Dorothée, qui se tient le ventre. Têtes ébahies de Robert et Marianne.

Stéphane (paniqué) – Faites quelque chose, vite ! Avec toutes ces émotions, elle a perdu les eaux ! Et je dois reconnaître que je ne suis pas vraiment en état de conduire…

Stéphane s’écroule par terre, tandis que Dorothée s’effondre sur le canapé.

Dorothée – Dépêchez-vous, je suis à deux doigts…

Robert – Je crois qu’il vaudrait mieux appeler le SAMU…

Marianne se précipite sur son téléphone.

Marianne – Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce que je leur dis ?

Robert – Accouchement prématuré et coma éthylique ? Ils nous feront un tarif de groupe…

Noir.

 

ÉPILOGUE

Dorothée arrive dans la maison avec des sacs de courses. Elle se retourne vers la personne qui la suit et qu’on ne voit pas encore.

Dorothée – Tu changes Robert ? Je crois que c’est la grosse commission…

Stéphane arrive à son tour avec dans un couffin un bébé qu’on ne verra évidemment pas.

Stéphane – J’ai un peu de mal, quand même avec ce prénom… Tu crois vraiment que c’était une bonne idée de l’appeler comme ça ?

Dorothée – Robert, ça finira bien par revenir à la mode…

Stéphane – Oui… Comme Dorothée… Dans deux cents ans, peut-être…

Dorothée – On leur devait bien ça… Finalement, on a quand même hérité de la maison et du cabinet…

Stéphane – Oui…

Dorothée – Quelle idée, aussi, de prendre un vol low cost pour un Nice – Paris.

Stéphane – Le TGV, ça va aussi vite… et c’est beaucoup sûr.

Dorothée – Ils savaient que cette compagnie avait très mauvaise réputation. Ce n’est pas dans un crash aérien avec cette low cost, déjà, que tu as perdu tes parents ?

Stéphane – Si… (Il jette un regard circulaire sur la pièce) Ça fait drôle, quand même, de savoir que maintenant, c’est notre maison à nous.

Dorothée – Oui…

Stéphane – Tu crois vraiment que c’était une bonne idée d’emménager ici ?

Dorothée – C’est juste en face du cabinet…

Stéphane – Oui…

Dorothée – Et puis je crois que ça leur aurait fait de la peine de savoir qu’on avait revendu leur maison.

Stéphane – On ne se débarrasse pas si facilement de son héritage familial…

Dorothée – On pourra toujours refaire les peintures. Tu connais un bon peintre ?

Stéphane – Je pensais plutôt à quelque chose de plus radical.

Dorothée – Un exorciste ?

Ils s’embrassent, mais leur étreinte est interrompue par la sonnerie de la porte. Stéphane va ouvrir.

Stéphane – Belle maman ! On pensait qu’on ne vous reverrait plus !

Robert et Marianne arrivent, suivi de Stéphane.

Marianne – Eh bien non, mon petit Stéphane ! Vous ne vous débarrasserez pas de nous aussi facilement !

Robert – Bonjour, bonjour…

Dorothée – Alors votre cercueil volant a quand même réussi à décoller ?

Marianne embrasse Dorothée.

Robert – Comment se porte Robert Junior ?

Dorothée – Très bien, très bien… Et vous, comment ça va ?

Marianne – L’avion avait un peu de retard, mais bon… On a pris un taxi.

Robert – Sinon, on n’aurait eu à peine le temps de passer vous voir…

Stéphane – En tout cas, vous avez une mine superbe ! Épanouie ! Ça vous réussit la retraite ! Hein, Dorothée ? On dirait un couple de jeunes mariés !

Robert et Marianne ont l’air un peu embarrassés.

Stéphane – Il fait beau temps à Nice ?

Robert et Marianne répondent en même temps.

Robert – Splendide…

Marianne – Il pleut…

Robert – Disons… un temps orageux avec de temps en temps quelques éclaircies.

Dorothée – Tout se passe bien, là-bas ?

Stéphane – Vous ne vous ennuyez pas trop ?

Marianne – Depuis qu’on est la retraite, on est tellement occupés, chacun de son côté… On n’a même plus le temps de se disputer…

Robert – J’ai croisé Natacha qui sortait du cabinet. Alors vous l’avez gardée, finalement ?

Dorothée – C’est provisoire…

Silence embarrassé. Marianne se penche vers le couffin.

Marianne – C’est fou ce qu’il ressemble à son grand père, non ?

Dorothée – À cet âge là, c’est encore un peu fripé…

Marianne – Il pèse combien ?

Dorothée – Dans les quatre kilos.

Marianne (caressant le bébé) – Ça ferait un bon petit gigot, ça…

Stéphane – Vous restez dîner avec nous, bien sûr…

Dorothée – On vous a préparé la chambre d’amis.

Robert – Pensez-vous ! On reprend l’avion dans trois heures. On est juste en transit !

Stéphane – Ces jeunes retraités… Toujours partis en vacances, hein ?

Dorothée (à Stéphane) – À propos de transit, il faut vraiment changer Robert…

Marianne – Attends, je vais le faire ! Il faut que je reprenne la main.

Stéphane – Pour Robert senior dans quelques années ?

Dorothée – Assieds-toi maman, je t’en prie…

Stéphane – Vous aussi, Robert… (Parlant des sacs de courses) Je vais déposer ça à la cuisine et je vous offre quelque chose à boire. Vous avez bien cinq minutes.

Stéphane sort suivi de Dorothée avec le couffin.

Robert et Marianne jettent un coup d’oeil autour d’eux, nostalgique.

Robert – Ça fait drôle de se retrouver ici, quand même…

Marianne – Oui…

Robert – Tu regrettes ?

Marianne – Non. Et toi ?

Robert – Non plus…

Un temps.

Marianne – Tu as les papiers ?

Robert – Oui, oui… Il n’y a plus qu’à les signer…

Marianne – Il faudra bien leur dire un jour.

Robert – Ça va leur faire un choc.

Silence embarrassé.

Marianne – Comment va Maria ?

Robert – Ça va.

Marianne – Et le Portugal, c’est comment ?

Robert – Oh, tu sais, là bas, avec un SMIC ou deux, on vit comme un roi.

Marianne – Et avec la langue ?

Robert – La langue…?

Marianne – Le portugais !

Robert – Ah… Oh, tu sais, tu rajoutes des o et de a au bout de chaque mot. Ça ressemble quand même beaucoup au français.

Marianne – Et puis tu as une interprète.

Robert – Oui… (Un temps) Je joue dans un orchestre…

Marianne – Un orchestre, toi ?

Robert – Un petit groupe folklorique. Je joue du tambourin. Ce n’est pas trop compliqué.

Marianne – Ah, oui, c’est bien…

Robert – Il faudra venir nous voir.

Marianne – Pourquoi pas…

Robert – Et toi ?

Marianne – J’ai rencontré quelqu’un.

Robert – Il aime le pain aux noix ?

Marianne – Et la tisane.

Robert – Nuit Tranquille…

Nouveau silence.

Marianne – Je ne sais pas comment on va leur annoncer ça.

Robert – Oui… Ça va leur faire un choc.

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-15-4

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Photo de famille

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Deux frères et deux sœurs qui ne se voient plus guère se retrouvent une dernière fois dans la maison de vacances familiale pour la vendre, après le décès de leurs parents.  Mais les comptes qu’ils ont à régler ne sont pas seulement financiers…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Photo de Famille

Personnages : Pierre – Josiane – Jeff – Frédérique

Matin

La salle de séjour d’une maison de vacances, meublée très simplement. Dans le fond, une petite cheminée où ne brûle aucun feu. Pierre, look intellectuel de gauche, arrive de la cuisine avec une casserole d’eau chaude qu’il pose sur la table, à côté d’un pot familial de Nescafé. Pierre explore tous les compartiments d’un meuble à vaisselle. Dans le dernier, il trouve une tasse qu’il pose sur la table. Même manège avec les tiroirs à la recherche d’une petite cuillère. Pierre s’assoit, se sert un café et attaque les quelques Pépitos restant d’un paquet. On entend une sonnerie de portable, off. Pierre sirote son café et termine les biscuits en lisant La Vie Financière. Les gros titres du journal permettent de situer le moment de l’action : Bug de l’An 2000 : les marchés inquiets à l’aube du nouveau millénaire… Un temps. Jeff arrive, en pyjama rayé, l’air pas réveillé et marchant au radar.

Jeff (bâillant) – Déjà habillé ?

Pierre (continuant à lire sa revue) – J’ai horreur de traîner en pyjama. Il y a de l’eau chaude et du Nes…

Sous l’œil étonné de Pierre, Jeff sort une tasse et une petite cuillère du meuble en ouvrant directement les bons compartiment et tiroir, s’assoit et se sert un café. Il prend le paquet de biscuits, plein d’espoir mais, constatant qu’il est vide, le repose la mine défaite.

Jeff – Il n’y a plus de Pépitos…?

Pierre, qui s’est probablement enfilé tout le paquet, n’a même pas l’air d’avoir des remords.

Pierre – Ben non, tu vois…!

Jeff n’a pas l’air content, mais ne dit rien. Pierre en rajoute.

Pierre – Tu me rappelles maman… Quand on lui disait « Il n’y a plus de chocolat ? », elle nous répondait « Évidemment, quand il y en a vous le mangez… ».

Jeff préfère ne pas répondre. Pierre passe à autre chose.

Pierre (soupirant) – Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Avec cet orage…

Jeff – Quel orage ?

Pierre (incrédule) – Ne me dis pas que tu n’as rien entendu ! On aurait dit des coups de canons…

Absence de réaction de Jeff, dont Pierre observe le comportement avec un regard d’ethnologue.

Pierre – Tu es toujours un peu somnambule, toi, non ?

Pour toute réponse, Jeff se met à tourner mécaniquement son café.

Pierre – Je me souviens, une fois, on t’avait réveillé à onze heures du soir en te faisant croire que tu n’avais pas entendu le réveil. On t’a laissé prendre ton petit-déjeuner… C’est maman qui t’a rattrapé dehors. Tu partais à l’école en pyjama. Un dimanche du mois d’août…

Jeff commence à siroter son café, sans répondre.

Pierre (revenant au présent) – Je venais à peine de me rendormir, j’ai été réveillé par le camion-poubelle ! Il passe toujours à la même heure… Cinq heures du mat. Quand on avait vingt ans, il ne nous réveillait pas, c’est sûr. On rentrait en même temps que les poubelles…

Jeff – Mmm…

Pierre (étonné) – Alors toi, tu as bien dormi ?

Jeff – Un peu crevé. Ça fait quand même un paquet de kilomètres… quand on est seul à conduire. Pourquoi tu n’as jamais passé ton permis ?

Pierre – Je l’ai passé, mais je l’ai raté.

Jeff – Une fois ! Tu aurais pu insister un peu…

Pierre – Je ne supporte pas les échecs. Je ne devais pas être fait pour conduire, c’est tout. Et puis quand je vois tous ces cons sur la route… Tu as vu hier ? Même toi tu as failli t’énerver ! Prends n’importe quel type, poli, gentil, parfaitement équilibré. Tu lui mets un volant entre les mains, au bout de dix minutes, il insulte tout le monde et il est prêt à se battre avec n’importe qui. Comment tu expliques ça toi ?

Désarçonné par le manque de réaction de son frère, occupé à tourner son café, Pierre se lève et examine les lieux d’un regard circulaire.

Pierre – Rien n’a changé. Il y a au moins quinze ans que je n’étais pas venu ici. Et toi ?

Jeff – Deux ans, avec Catherine et les enfants. Mais jamais en hiver.

Pierre s’approche de la cheminée en soufflant dans ses mains pour les réchauffer.

Pierre – Je comprends pourquoi…

Il s’arrête devant la cheminée sur laquelle trône une grosse boîte d’allumettes, une lampe à acétylène et une photo d’école en noir et blanc colorisée des deux frères en tablier bleu et des deux sœurs en tablier rose.

Pierre – Tu crois qu’elle marche ?

Jeff – On venait toujours au mois d’août… Personne ne s’en est jamais servi…

Pierre – Ça ne veut pas dire qu’elle ne marche pas…

Pierre cherche du regard.

Pierre – On a déjà les allumettes. Il ne manque plus que le bois…

Jeff lui fait signe de laisser tomber. Pierre commence à faire le tour de la pièce, en l’inspectant comme pour un état des lieux.

Pierre – On signe quand, chez le notaire ?

Jeff – À trois heures. Si l’acheteur n’a pas changé d’avis.

Pierre se frotte à nouveau les mains pour les réchauffer.

Pierre – S’il a visité en été, ce n’est pas impossible…

Il jette au passage un regard par la fenêtre.

Pierre – Tu sais qui c’est, ce type ?

Jeff – Quel type ?

Pierre – L’acheteur !

Jeff – Je l’ai eu une fois au téléphone. C’est un parisien. Un kiné, je crois…

Pierre – Il est sympa ?

Jeff – Qu’est-ce que ça change ?

Pierre – Rien…

Un temps.

Pierre (avec une certaine réticence) – Frédérique et Josiane viennent ensemble ?

Jeff – Josiane a pris le train de nuit. Elle devrait arriver ce matin. Frédérique vient de m’appeler de l’aéroport. C’est ça qui m’a réveillé…

Pierre – Elle fera l’aller-retour dans la journée ?

Jeff – Je ne sais pas.

Jeff sirote son café. Pierre, à nouveau devant la cheminée après avoir fait le tour de la pièce, saisit le portrait des quatre enfants.

Pierre – Je ne me souvenais plus de cette photo. Comment elle est arrivée là…?

Jeff – C’est maman qui l’avait apportée, je crois. La dernière fois qu’elle est venue ici avec papa. Juste avant qu’il reparte en Amazonie…

Pierre examine de près la photo avec un sourire mi-ironique mi-amer.

Pierre – C’est drôle, tu as vu ? C’est du noir et blanc colorié au crayon. On faisait ça à l’époque. La photo en couleur, ça devait encore être expérimental.

Jeff – Ça ne nous rajeunit pas…

Pierre – Non. Je me sens comme un vieux film colorisé.

Pierre se concentre cette fois sur le motif et non plus sur le procédé.

Pierre – C’est bizarre de revoir cette photo… Tout est déjà là, non ?

Jeff a du mal à suivre. Il préférerait prendre son café tranquillement et se réveiller en douceur.

Jeff – Là quoi…?

Pierre – Sur cette photo ! On voit déjà ce que chacun de nous allait devenir… Frédérique avec son sourire artificiel. Josiane avec son regard ironique. Toi on dirait que tu t’en fous et moi j’ai un air de chien battu.

Jeff continue de boire son café sans répondre. Apparemment, il est habitué aux réflexions étranges de son frère et n’y prête guère attention.

Pierre – Tu te souviens du moment où elle a été prise?

Jeff – Non.

Pierre – Moi non plus. C’est marrant, je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. D’ailleurs, je n’ai pas beaucoup de photos de moi enfant pour m’aider à me rappeler.

Jeff – À l’époque, on ne prenait pas autant de photos qu’aujourd’hui.

Pierre – C’est vrai, c’est agaçant cette manie qu’on a maintenant de tout photographier. Tu savais que Jérôme avait filmé l’accouchement de Frédérique au caméscope ? Je ne sais pas s’ils se repassent la cassette souvent le samedi soir… Ils auraient dû filmer aussi le moment de l’accouplement et monter l’ensemble en documentaire. Tu vois, genre La Vie des Animaux… J’adore les reportages animaliers. Les commentaires ont toujours un côté rassurant. Edifiant. Du style « c’est quand même bien fait la nature, on n’a rien inventé », « les gros bouffent les petits, mais c’est pour pas qu’il y en ait de trop », « les plus faibles sont condamnés, c’est triste, mais c’est pour préserver la pureté de la race ».

Pierre observe à nouveau la photo.

Pierre – En tout cas, moi j’aurais bien aimé savoir à quoi je ressemblais quand j’étais bébé. Je crois que cette photo est une des plus anciennes que j’ai vues de moi. Je devais déjà avoir au moins cinq ans… (Ironique) Si ça se trouve, les parents m’ont adopté à cet âge-là et ils n’ont jamais osé me le dire. J’ai déjà vu ça dans un téléfilm. Dans ce cas, vous ne seriez pas vraiment mes frère et sœurs…

Un temps.

Jeff – Il me semble qu’un photographe était venu à l’école.

Pierre – On nous avait réunis pour la photo. Tu te rappelles, les classes n’étaient pas encore mixtes. Même à la récré, la cour était divisée en deux par une frontière imaginaire. Les garçons d’un côté en blouse bleue, les filles de l’autre en rose. Avec interdiction absolue de traverser la ligne de démarcation. Sauf pour aller aux toilettes, qui se trouvaient du côté des filles. J’étais amoureux d’une gamine que je ne pouvais voir qu’en passant, en allant pisser. Je devais pisser souvent. Mais je ne lui ai jamais parlé. Je me demande ce qu’elle est devenue. Je ne connais même pas son nom…

Un temps.

Jeff – Ça fait combien de temps que tu n’as pas vu Josiane et Frédérique ?

Pierre repose le portrait.

Pierre – Depuis l’enterrement de maman… Ça me fait drôle de dire ça. Je n’arrive pas à réaliser qu’elle est morte… C’est pas que ça me rende particulièrement triste, hein ? Mais ça me fait drôle… d’être orphelin.

Jeff – Papa n’est pas mort…

Pierre – Ça on n’en sait rien. On ne l’a pas revu depuis des années. Il n’est même pas venu à l’enterrement de sa femme. Tu crois que si des cannibales l’avaient bouffé, ils nous enverraient un faire-part…?

Jeff – Il y a encore des cannibales, en Amazonie ?

Pierre – Y’a des piranhas… Il paraît qu’un banc de piranhas, ça peut bouffer une vache en cinq minutes. Ils ne laissent que les os. Alors papa, t’imagines… Oh, et puis il n’a jamais vraiment été là, de toute façon, non ? Entre nous, sa mort, ça ne fera pas une grosse différence. Comme une formalité, quoi. Tu sais, c’est comme ces gens qui se marient après trente ans de vie commune, pour « officialiser la chose ». Lui, quand il mourra, ce sera pour officialiser sa disparition…

Un temps.

Pierre – J’ai un ami qui a fait quinze ans d’analyse pour essayer de renouer le dialogue avec son père. Quinze ans, tu te rends compte ?

Jeff – Ça a marché ?

Pierre – Ben… Malheureusement, au bout de quinze ans, son père était mort

Jeff – Oh, il ne faut pas exagérer… On n’est pas des martyrs, non plus. On a eu des parents au moins…

Pierre – Oui… Oui, on trouve toujours plus malheureux que soi, c’est sûr. Mais c’est curieux, ça ne m’a jamais vraiment consolé, ce genre de philosophie. C’est comme de dire à un unijambiste « ne vous plaignez pas, vous pourriez être cul-de-jatte ».

Un temps.

Pierre – Tu sais ce que j’ai appris par l’oncle Alberto, il y a quelques années ?

Jeff – Quoi ?

Pierre – Que c’est lui qui avait choisi mon prénom. Maman venait d’accoucher. Papa devait être trop occupé, comme d’habitude. Alors c’est l’oncle Alberto qui est allé me déclarer à la mairie. Apparemment, on lui avait donné carte blanche pour le nom. Après tout ce n’était qu’un détail.

Jeff – C’était une autre époque…

Pierre – Même à cette époque-là, il y avait des parents qui se déplaçaient jusqu’à la mairie pour donner un prénom à leur enfant.

Jeff – C’est sûr que dans la famille, on a toujours eu un problème avec les noms. Qu’est-ce que je dirais, moi ! Pendant dix ans tout le monde a cru que je m’appelais Christophe. Jusqu’au jour où maman s’est rendu compte, en demandant un extrait de naissance à la mairie, que papa ne m’avait pas déclaré sous ce nom-là.

Pierre – Au moins, il t’a donné un nom. Il t’a même donné son nom à lui…

Jeff – Je ne suis pas sûr d’avoir gagné au change… Jésus, ce n’est pas très facile à porter, comme prénom.

Pierre – En Espagne, c’est très courant…

Jeff – En France, moins. Jésus ! Et dire qu’il ne nous a même pas fait baptiser…

Pierre – Ne te plains pas, il y a bien des Juifs qui s’appellent Judas.

Jeff – Ah bon ?

Pierre – Ou des Allemands qui s’appellent Adolf, si tu veux…

Jeff – De toute façon, on m’a toujours appelé Jeff. Je ne sais pas pourquoi… Tout le monde pense que c’est pour Jean-François.

Silence.

Jeff – Tu viens à la maison pour Noël ?

Pierre (soudain agressif) – Pour quoi faire ? Pour applaudir les discours antisémites et homophobes de mon beauf ?

Jeff – C’est de la provoc…

Pierre – Ecoute, entre Jérôme qui défend les idées du FN en prétendant voter blanc et Frédérique qui vote pour le FN en condamnant ses idées… Couplés, ils font quand même les deux moitiés d’un électeur d’extrême-droite.

Jeff (mollement) – Arrête, le parrain de leur fille est juif…

Pierre – Ah, ça, c’est l’alibi suprême ! On n’est pas raciste, puisqu’on a des amis juifs. Très sympas d’ailleurs. Pour des Juifs… Ils roulent comme nous en Mercedes. Ils vont skier en Autriche et ils ont appelé leur fille Ingrid. Il y a des cons chez les Juifs aussi, hein ! Il y en a même au Front National. Je veux dire, des Juifs. Des juifs cons. Ou des cons juifs, si tu préfères.

Jeff (amusé) – Tu es en forme, toi, ce matin.

Pierre esquisse aussi un sourire, visiblement satisfait de sa diatribe, et se ressert un café. Il aime parler et s’écoute un peu.

Pierre – Il y a des limites, tu ne trouves pas ?

Jeff – C’est sûr que parfois, il pourrait s’abstenir…

Pierre – Alors pourquoi tu n’as rien dit, la dernière fois ?

Jeff – Toi non plus, tu n’as rien dit…

Pierre – Mais moi, je suis parti…

Jeff (se levant) – Partir, c’est pas toujours la solution…

Jeff s’éloigne vers le couloir. Pierre le regarde partir, sidéré. Puis il se remet à lire La Vie Financière. Son téléphone portable sonne.

Pierre – Oui ? (Souriant) Oui… Oui, ça va… Non, il n’y avait pas grand monde sur la route… Non, elles arrivent ce matin… (Faussement détaché) Alors, tu as eu les résultats du labo…? (Déçu) Ce soir…? Non, non, je préfère te rappeler… Je ne suis pas inquiet, mais quand on n’a jamais fait le test…

La porte d’entrée s’ouvre. Le visage de Pierre se fige. Josiane arrive tirant une valise à roulettes, un sourire figé sur les lèvres. Elle porte une tenue extravagante, genre poncho mexicain. Cette folie vestimentaire, cependant, n’est pas due à un anticonformisme assumé, mais plutôt à un souci d’élégance hélas non guidé par un bon goût naturel.

Pierre (embarrassé) – Excuse-moi, il faut que je te laisse. Josiane vient d’arriver… Oui, oui, je leur dirai… quand ça sera le moment… Moi aussi… Je t’embrasse…

Pierre raccroche.

Josiane (fort) – Vous êtes arrivés quand ?

Pierre se lève et lui fait la bise, sans chaleur.

Pierre – Hier soir. Tard…

Josiane gare sa valise dans un coin et jette un regard sur la pièce.

Josiane – Ah cette baraque !

Pierre la regarde, attendant un commentaire qui ne vient pas.

Josiane – On se gèle, hein ? Je ne comprends pas pourquoi les parents n’ont jamais fait installer le chauffage…

Pierre – Peut-être parce qu’on ne venait qu’au mois d’août…

Josiane – Ton frère est là ?

Pierre – C’est aussi le tien, non ? Il est dans sa chambre…

Josiane – C’est vrai que ce n’est pas un lève-tôt…

Pierre – Pourquoi voulais-tu qu’il se lève tôt. On ne signe que cet après-midi…

Josiane – Alors ? Qu’est-ce que tu vas faire de tout cet argent ?

Pierre – Je ne sais pas…

Josiane avise la Vie Financière sur la table.

Josiane – Tu lis la Vie Financière, maintenant?

Pierre – Je fais des opérations de bourse… par internet.

Josiane (impressionnée) – La bourse… C’est pas trop risqué…?

Pierre – C’est comme l’amour… Si tu veux pas qu’on te fasse un enfant dans le dos, faut savoir te retirer à temps.

Josiane – Et ça rapporte ?

Pierre – Pas mal.

Josiane – Il faudra que tu me donnes des conseils, alors. Pour placer mon héritage…

Pierre (ironique) – Oh, ce n’est pas très compliqué, tu sais. Avec un peu de bon sens… Un hiver rigoureux comme celui-là, tu achètes des actions Damart. Juste avant la fête des mères tu les revends et tu achètes des actions Moulinex.

Josiane – Moulinex ? Ce n’est pas en faillite ?

Pierre – Ça c’est à cause des féministes. Maintenant, les enfants n’osent même plus offrir un moulin à légumes ou un fer à repasser pour la fête des mères…

Josiane (sur le ton de la confidence) – À propos, tu es au courant ?

Pierre – Au courant de quoi ?

Josiane – Pour Jésus ! Il va déposer le bilan…

Pierre (exaspéré) – Tu ne peux pas l’appeler Jeff, comme tout le monde ? C’est lui qui te l’a dit ?

Josiane – C’est sa femme. Le pauvre garçon… Je ne sais pas ce qu’il va faire maintenant.

Pierre – Tu n’as qu’à lui demander.

Josiane – À Catherine ?

Pierre – Non à lui ! À ton frère Jeff !

Josiane – Il n’était pas fait pour être patron, ça se voyait !

Pierre – Ah bon ? À quoi ?

Josiane – Tu as vu à quelle heure il se lève ! Moi, en tout cas, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Il y avait un monde dans ce train ! Evidemment, il a fallu que je tombe sur une tribu de portos avec une ribambelle de gosses. Y’en a un qui avait les oreillons, il a braillé toute la nuit. Le reste de la famille a bouffé de la pastèque et du chorizo jusqu’au lendemain matin pour passer le temps…

Pierre, qui n’arrive pas à s’habituer aux délires xénophobes de sa sœur, contient sa colère et opte pour l’ironie.

Pierre – Ils ne t’en ont pas proposé ?

Josiane – Si ! Mais je n’en ai pas voulu ! Ça empestait dans le compartiment. J’en avais des haut-le-cœur…

Pierre – Je te rappelle que nous on est d’origine espagnole. Ton nom de jeune fille, c’est Fernandez…

Josiane – Oh, mon nom de jeune fille, tu sais ! Ça fait longtemps que je ne suis plus une vraie jeune fille ! Bon, je vais aller me rafraîchir un peu. J’ai l’impression de sentir encore le chorizo.

Elle sort. Pierre referme sa revue et sort à son tour avec la casserole en direction de la cuisine. Jeff arrive, habillé. Il porte un costume assez strict mais sans élégance, genre directeur de PME qui a fait un effort vestimentaire pour un rendez-vous important. Au bout d’un instant, Josiane revient, emmitouflée dans un gros pull, Le Chasseur Français sous le bras. Jeff et Josiane s’embrassent sans chaleur.

Jeff (apercevant la revue de Josiane, étonné) – Tu te mets à la chasse ?

Josiane répond sans aucune gêne, avec un air entendu.

Josiane – Je dirai plutôt en chasse. C’est pour les petites annonces…

Jeff – Les petites annonces…?

Josiane – Les annonces matrimoniales !

Jeff est à la fois surpris et un peu gêné.

Jeff – Et alors ?

Josiane – Oh tu sais, c’est comme pour les voitures.

Jeff – Ah ?

Josiane – Il faut faire des essais comparatifs…

Jeff – Et tu as trouvé le modèle que tu voulais ?

Josiane – Pas encore. Malheureusement, à mon âge, je dois me limiter au marché de l’occasion. Et toi?

Jeff – Quoi, moi ?

Josiane – Comment ça va ta femme ?

Jeff – Ça va.

Josiane – Et les enfants ?

Jeff (froidement) – Tu peux dire mes enfants. Ils portent mon nom maintenant…

Josiane – Oh, ce n’est quand même pas pareil. Tes enfants aussi, c’est un peu de l’occasion…

Silence de Jeff, qui visiblement se retient pour ne pas exploser.

Josiane – Et les affaires ?

Jeff – Ça va…

Josiane (riant) – Avec toi, ça va toujours, hein ?

Jeff (un peu énervé malgré tout) – Je n’ai pas dit que c’était merveilleux. J’ai dit que ça allait…

Josiane – Et Pierre ?

Jeff – Quoi, Pierre ?

Josiane – Son boulot ! J’ai vu un de ses feuilletons à la télé l’autre jour. C’est mon fils qui m’avait dit de regarder. Quelle connerie !

Jeff – C’est pour les jeunes… En tout cas ça paye bien.

Josiane – C’est le principal. J’aurais dû faire ça, moi, au lieu de passer mon CAPES à cinquante ans pour essayer d’alphabétiser tous ces gogols…

Elle se replonge dans la lecture de ses petites annonces. Un temps. Pierre revient avec de l’eau chaude. Pierre, Jeff et Josiane reprennent du café.

Josiane (sourire aux lèvres) – Ah ce Nescafé, c’est vraiment infâme !

Les deux autres, qui n’avaient pas besoin de ce genre d’encouragements pour ingurgiter le breuvage, la regardent avec un air réprobateur. Mais Josiane continue sur sa lancée.

Josiane – Heureusement, le pot est presque vide. Ça doit faire des années qu’il est là. Un grand pot familial comme ça. (Comme si elle faisait un calcul mental) À raison d’une cuillerée par tasse un mois par an en été…

Pierre repousse définitivement sa tasse. La porte s’ouvre. Entre Frédérique, foulard Hermès, bijoux en or et sac Vuitton, look très bcbg.

Frédérique – Bonjour.

Pierre (sans se lever) – Salut.

Josiane et Jeff se lèvent pour embrasser leur sœur.

Jeff – Tu as fait bon voyage?

Pierre – Il y a à peine une heure de vol. C’est pas très éprouvant comme voyage…

Frédérique – Toujours aussi aimable…

Josiane (le pot de Nescafé à la main) – Tu veux un café ?

Frédérique – Merci, j’ai déjeuné dans l’avion.

Josiane – Tu as bien fait.

Jeff – Il reste une chambre pour toi. Mais il faudra peut-être changer les draps.

Frédérique – Ce n’est pas la peine, je repars ce soir…

Josiane – Ah bon ? C’est dommage. Faire autant de kilomètres pour si peu…

Pierre – Oh, ça fera dans les deux cent mille chacun…

Les autres le regardent d’un air interloqué.

Pierre – Frédérique est venue comme nous pour la vente, non ? Elle ne fait pas deux mille bornes dans la journée pour passer quelques heures en famille, au bord de la mer, au mois de décembre…

Frédérique – Parce que tu ne viens pas pour ça, toi ?

Pierre – Si… C’est ce que je viens de dire. On vient tous pour ça.

Josiane – 200.000 francs chacun… (Prise d’un doute, à Jeff) Tu es sûr qu’on la vend assez cher, cette baraque ?

Jeff – Ça faisait déjà un an qu’elle était en vente. Même à ce prix-là, les acheteurs ne se sont pas bousculés. Si ce kiné ne m’avait pas appelé il y a un mois…

Josiane (sur un ton de reproche) – Il aurait peut-être fallu faire un peu de publicité. Je ne sais pas, moi. Passer quelques annonces…

Jeff – Personne ne t’empêchait de le faire. Tiens, dans le Chasseur Français, par exemple…

Josiane – Oui, mais comme c’est toi qui t’en occupais !

Jeff – Qui est-ce qui a décidé que c’était à moi de m’en occuper ? Je n’ai pas que ça à faire, moi non plus. Et je n’étais pas sur place.

Josiane (ne l’écoutant déjà plus) – Ah cette baraque ! Enfin, ce soir on en sera débarrassés.

Josiane reprend une gorgée de son café.

Josiane – Froid, c’est encore plus infâme ! (Regardant les autres avec un air avenant) Vous en revoulez ?

Pierre et Jeff échangent un regard navré.

Jeff – Je vais voir si je trouve des journaux.

Pierre – Je t’accompagne. On en profitera pour prendre un vrai café.

Josiane – Tu me ramènes le Nouvel Obs ? Il sort aujourd’hui.

Regard étonné de Pierre vers sa sœur.

Pierre – Tu lis le Nouvel Observateur, maintenant ?

Josiane (sur un ton entendu) – C’est pour les annonces…

Pierre la regarde sans comprendre, mais n’insiste pas.

Jeff (à Frédérique) – Tu veux qu’on te ramène quelque chose ?

Frédérique – J’ai pris Madame Figaro dans l’avion.

Pierre – Si on trouve L’Humanité Madame, on te le prendra.

Pierre et Jeff sortent.

Frédérique – Il ne s’arrange pas.

Josiane – Jeff ?

Frédérique – Non, Pierre !

Josiane – Oh, il faut le prendre comme il est. Il n’a jamais rien fait comme tout le monde. Tu ne te souviens pas ? Petit déjà, il avait appris à tricoter. Il m’avait même fait une écharpe…

Frédérique ne s’en souvient visiblement pas.

Josiane – Tu ne trouves pas ça bizarre ? On ne l’a jamais vu avec une fille…

Frédérique – Il n’avait peut-être pas envie de nous les présenter…

Frédérique semblant s’en foutre un peu, Josiane change de sujet.

Josiane – Et toi, comment ça va tes enfants ?

Frédérique – Ça va… Charlotte a l’air de se plaire dans son école. J’espère que ça va marcher cette fois, parce que ce n’est pas donné…

Josiane – Ah bon ?

Frédérique – Maintenant, tu sais, si tu n’es pas prête à payer…

Josiane – Combien ?

Frédérique – 5000.

Josiane – Par an ?

Frédérique – Par mois…

Josiane – 5.000 balles par mois ! Ben dis donc ! C’est quasiment ce que je gagne en étant prof au lycée !

Frédérique – Je sais, c’est cher, mais qu’est-ce que tu veux ? Pour avoir quelque chose de bien, il faut y mettre le prix.

Josiane – La fac, c’est gratuit.

Frédérique – Pour aller à la fac, il faut le bac. Mais le bac, ce n’était pas son truc, à Charlotte. Au bout de trois ans, on a compris. Avec elle, il faut que ce soit concret. Et puis franchement, pour se retrouver à l’université avec le tout venant. Maintenant tout le monde va à la fac… Il n’y a plus aucune sélection !

Un temps.

Josiane – Et Maximilien ?

Frédérique – Il est en stage pour trois mois. Par son école de commerce.

Josiane – Ah bon ? Où ça ?

Frédérique – Chez Mac Donald… (Un temps) À Miami.

Josiane – À Miami !

Frédérique – Oui, il a choisi la section internationale.

Josiane – Ça doit encore vous coûter une fortune !

Frédérique – Ça tu peux le dire. Surtout que le stage n’est pas rémunéré. Avec le billet et l’hébergement, ça va chercher dans les 60.000. Enfin, l’école s’occupe de tout. Ils ont un réseau de placement très efficace. Maintenant, pour obtenir un stage… Sans relations…

Josiane – Mais qu’est-ce qu’il fait là-bas ? Il s’occupe du marketing ?

Frédérique – Non, il est à la vente.

Josiane – À la vente…?

Frédérique – Oui, enfin, il sert les clients. La philosophie américaine, dans les affaires, c’est qu’il faut commencer à la base. Pour bien comprendre comment ça se passe.

Josiane (interloquée) – Tu veux dire que tu paies 60.000 francs pour que ton fils serve des hamburgers dans un Mac Do pendant trois mois ?

Frédérique – En Floride ! Tu sais, là-bas, les places sont chères. Ils ne prennent pas n’importe qui. Et puis comme ça, il perfectionnera son anglais. C’est son point faible…

Silence.

Frédérique – Et Bruno, où il en est ?

Josiane – Ben, il est en classe prépa. Ça a l’air de marcher. Il a de très bonnes notes en philo…

Frédérique – La philo, de nos jours… Ça mène nulle part, non ? Qu’est-ce qu’il veut faire après ?

Josiane – Il veut tenter Normale Sup, je crois… Au moins, c’est gratuit ! Il paraît même qu’ils sont payés pour faire leurs études… (Un temps) Cet été, ils vont le reprendre comme magasinier à Auchan. Ce n’est pas très passionnant, mais ça lui fait un peu d’argent de poche. Et puis comme ça, il sait ce qui l’attend s’il rate son agrégation de philo…

Un temps.

Josiane – Il a trouvé une petite copine… Je suis contente qu’il s’en sorte. Ça n’a pas toujours été facile pour lui. Avec mon divorce…

Frédérique – Parfois, il vaut mieux un bon divorce qu’un mauvais mariage…

Josiane – Quand même. Quand ils sont petits, comme ça, ça les marque. On a beau dire, un enfant, ça a besoin de sa mère et de son père.

Frédérique – Mais vous n’arrêtiez pas de vous engueuler avec Gérard ! Je suis venue chez vous trois fois en dix ans. Les trois fois j’ai eu droit à une scène de ménage. Je suppose que c’était pas en mon honneur. Ça ne m’a pas tellement incitée à revenir…

Un temps.

Frédérique – Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment un type qui était psychanalyste pouvait s’y prendre aussi mal pour élever son gosse. Vous n’étiez jamais d’accord sur rien, surtout pour l’éducation de Bruno, et vous en discutiez devant lui…

Josiane (plaisantant pour dédramatiser) – Tu connais le proverbe. C’est toujours les cordonniers les plus mal chaussés. D’ailleurs, en ce qui concerne l’éducation des enfants, Freud a dit : « Faites ce que vous voulez, de toute façon ce sera mal ».

Frédérique – Tout de même. On se sent toujours un peu responsable…

Frédérique jette un regard circulaire sur la pièce.

Frédérique – C’est triste de penser que la maison va être vendue. On y a quelques bons souvenirs malgré tout… C’est bizarre. Toute l’année, on s’entassait dans un trois pièces sans salle de bain, avec des parents abrutis de travail qui faisaient la gueule, et un mois par an, on vivait dans une maison confortable, avec des parents presque normaux…

Un temps.

Josiane – Miami Playa… Tu parles d’un nom, pour une baraque qui n’est même pas vraiment au bord de la mer…

Frédérique – Ça devait lui rappeler l’Espagne… Pourquoi il n’y est jamais retourné, au fait ?

Josiane – Ça… Faudra lui demander… Si on le revoit un jour… Au début, je crois que c’était à cause des papiers. Il avait peur qu’on ne le laisse pas revenir en France. Après, il a dû trouver que ça faisait trop loin…

Frédérique – Ouais… C’est sûrement pour ça qu’il a préféré s’installer à Manaus… Je l’aurais bien rachetée cette maison. Mais Jérôme n’était pas d’accord. De toute façon, ce n’était pas le moment…

Josiane – Oh, même à ce prix-là, je ne suis pas sûre que tu aurais fait une bonne affaire…

Silence.

Frédérique – Je ne comprends pas pourquoi Pierre m’en veut comme ça. Je ne lui ai rien fait, pourtant. Ça aussi, ça me fait de la peine. On s’entendait bien avant, non ?

Josiane – Avant quoi ?

Frédérique (désarçonnée) – Je ne sais pas… Avant.

Josiane, qui n’écoute plus, jette à son tour un regard sur la pièce.

Josiane – Il faudra faire un peu de ménage avant de partir. Qu’est-ce qu’il y a comme poussière!

Noir.

 

Midi

Les quatre rentrent du dehors et enlèvent leurs manteaux.

Josiane (à Jeff) – Eh ben, merci pour ton invitation, Jeff… Alors ? Comment vous avez trouvé le restaurant ?

Frédérique – Le cadre était pas mal…

Josiane – Oui, hein ? C’était vraiment typique. Le patron avait une de ces têtes ! Et puis on a pas mal mangé. Pour le prix…

Jeff – Evidemment, ce n’est pas un restaurant gastronomique. Mais dans le coin, il n’y a pas grand chose.

Josiane – C’est sûr que le poisson ne devait pas être de la dernière marée… C’est incroyable de servir du poisson surgelé, à quelques kilomètres de la mer.

Pierre (agacé) – Ecoute, la prochaine fois, c’est toi qui nous invites, d’accord…? Et tu choisiras le restaurant.

Josiane – J’espère qu’on ne va pas être malades, au moins. Avec les surgelés, on ne sait jamais. Des fois, il y a des ruptures dans la chaîne du froid…

Pierre et Jeff échangent un regard affligé.

Josiane – Je vais voir si j’ai un Alkaseltzer. Je ne me sens pas très bien…

Pierre – C’est ça, vas-y.

Frédérique – Je crois que j’en ai.

Josiane et Frédérique partent en direction des chambres. Un temps.

Pierre – Elle ne s’arrange pas. Il paraît que dans chaque famille, l’aîné est toujours plus fragile, psychologiquement…

Jeff – Elle a toujours été comme ça. Elle ne va plus changer à son âge.

Pierre (pensif) – Elle a quel âge au fait ?

Jeff ne répond pas.

Pierre – Bon, qu’est-ce qu’on fait ce soir ? (Plaisantant) On va en boîte ?

Jeff – Je suis un homme marié. Mais vas-y, toi, si tu veux.

Pierre – En cette saison, tout doit être fermé. Tu te souviens, on passait toutes nos soirées en boîte pendant les vacances. J’étais persuadé que c’était le meilleur endroit pour draguer. Puisque tout le monde venait là pour ça. Ça paraissait logique, statistiquement. Pourtant, je n’ai jamais fait une conquête en boîte. Au lavomatic, dans le métro, chez le dentiste, oui. En boîte jamais…

Un temps.

Pierre – Les filles ne doivent pas trouver ça assez romantique. Pour s’envoyer en l’air un soir avec un inconnu, à la rigueur. Mais pas pour rencontrer l’homme de leur vie. Le genre de mecs qui draguent en boîte comme elles, ça ne doit pas leur inspirer confiance. D’ailleurs, je ne connais aucun couple marié qui se soit rencontré en boîte. Tu en connais, toi ?

Jeff – Oui… J’ai rencontré Catherine en boîte.

Pierre (pris de court) – Bon, je ferais mieux d’aller faire la sieste…

Jeff – Il faut toujours que tu généralises, c’est ça ton problème. Ta vie, ce n’est pas des statistiques. Les statistiques, c’est la vie des autres.

Pierre (étonné) – Tu sais que c’est puissant ce que tu viens de dire ?

Jeff (agacé) – Non, je ne sais pas, évidemment. Quand je sors quelque chose de sensé, c’est par hasard. Je ne le fais pas exprès. Heureusement que tu es là pour me le faire remarquer.

Pierre – Excuse-moi…

Jeff – Ça c’est ton autre problème, Pierre. Tu as un peu trop tendance à prendre les gens pour des cons.

Jeff se lève pour aller prendre une revue et Pierre l’imite. Josiane et Frédérique reviennent elles aussi avec des revues.

Jeff (à Josiane) – Ça va mieux ?

Josiane – J’ai tout vomi.

Pierre (consterné) – Ça va mieux alors…

Josiane – Pas vraiment. J’ai l’impression que cette tranche de thon me pèse encore sur l’estomac…

Frédérique – C’est peut-être une allergie. C’est très courant les allergies au thon frais.

Pierre – Finalement, ça doit être ça. Il était trop frais, ce poisson.

Jeff lit Le Point. Pierre la Vie Financière, Frédérique Madame Figaro. Josiane finit le Chasseur Français avant d’attaquer le Nouvel Obs. Pierre lève la tête de son magazine et regarde, surpris, ceux que lit Josiane.

Pierre – Tu cherches un mari ?

Josiane (riant) – Oh, tu sais, je ne suis pas sûre de trouver. À mon âge…

Pierre (ironique) – En tout cas, entre le Chasseur Français et le Nouvel Obs, tu ratisses large… Tu devrais aussi te faire un site sur internet, comme ça tu couvrirais la planète entière.

Josiane réellement intéressée, lève les yeux de son journal.

Josiane – Tu crois…?

Pierre n’en revient pas que sa sœur le prenne au sérieux.

Pierre – Oui, tu mets ton portrait, avec un message accrocheur. Tu pourrais même retoucher un peu la photo. Maintenant, on fait des trucs extraordinaires avec le numérique…

Josiane – Tu as peut-être raison. Il faudrait que je me mette au multimédia… Mais je ne sais pas si je saurais. Tu t’y connais, toi ?

Avant que Pierre ne puisse répondre, un téléphone portable sonne. Josiane se précipite sur le sien.

Josiane (minaudant) – Ça doit être le mien… Je viens de m’en offrir un pour Noël. (Riant) Il faut bien vivre avec son temps…

Elle prend la communication avec une certaine maladresse. Visiblement, elle n’est pas habituée à ce genre d’appareil.

Josiane (énervée, appuyant violemment sur les touches) – Merde, comment ça marche, déjà…

Pierre la regarde, épaté.

Josiane (avec une amabilité affectée, parlant très fort) – Allô oui… Oui, c’est moi… Oui, bonjour… Oui… Oui, la cinquantaine…

Elle se rend compte que les autres l’entendent malgré eux.

Josiane – Enfin, plus près de cinquante que de soixante… Oui, je suis tombée sur votre annonce par hasard dans le Chasseur Français et… Euh, non, je ne chasse pas. J’ai dû feuilleter ça chez la coiffeuse… Divorcée, c’est ça… Et vous…? (Se figeant) Ah… Et elle est morte de quoi…? (Riant) Si ce n’est pas indiscret, bien sûr… Oh la la… Qu’est-ce qu’elle a dû souffrir… Moi je dis que dans ces cas-là, on devrait les faire piquer…

Les autres la regardent interloqués.

Josiane – Oui, ça a dû vous faire un vide… Non, moi je n’ai pas d’animaux… Seulement un fils… (Riant) Mais ça fait des saletés aussi, vous savez…! Vous aimez les enfants…? Non, je crois que pour ça c’est un peu tard, hein…? À nos âges, il ne serait sûrement pas normal…

Josiane s’éloigne vers les chambres pour être plus tranquille. On n’entend plus la conversation.

Pierre – Pauvre gosse. Vous vous rendez compte ? À dix ans, sa mère en aurait presque soixante-dix !

Frédérique (revendicative) – Ça c’est bien un raisonnement de mec. Les hommes eux, ça ne les dérange pas de quitter leur femme à cinquante ans pour aller repeupler la planète.

Pierre (mi-sérieux, mi-provocateur) – Pour les hommes, ce n’est pas tout à fait pareil…

Frédérique (véhémente) – Ah oui ? Et en quoi ? Je vous rappelle que les femmes vivent plus longtemps. Ça serait logique qu’elles puissent faire des enfants plus tard.

Pierre – La différence c’est qu’en général, les hommes de cinquante ans font des enfants avec des petites jeunes. Ça fait une moyenne. Josiane, elle doit plutôt taper dans les seniors, non ?

Frédérique – Qu’est-ce que vous en savez ?

Jeff, embarrassé, tente en vain de faire comprendre à Pierre qu’il vaudrait mieux changer de sujet.

Pierre – Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de mecs de vingt ans qui passent des annonces dans le Chasseur Français…

Frédérique semble plus affectée que de raison par cette conversation qui, à l’évidence, la touche personnellement.

Frédérique – Vous êtes bien tous les mêmes !

Frédérique s’en va.

Pierre (surpris) – Je ne savais pas qu’elle était aussi féministe ! Qu’est-ce qui lui prend ? Je m’en fous moi, si Josiane veut se taper des petits jeunes.

Jeff – Je crois que le problème, c’est plutôt les hommes de cinquante ans qui trompent leurs femmes avec des filles plus jeunes. Il vaut mieux éviter le sujet…

Pierre, étonné, essaie de comprendre. Josiane et Frédérique reviennent.

Josiane – À quelle heure on a rendez-vous?

Jeff – L’agence a dit 15 heures.

Josiane (pensive) – 800.000 francs… Finalement, ça ne fait vraiment pas très lourd... Surtout divisés par quatre…

Pierre – Oh, ne t’inquiète pas, va. L’un de nous peut encore mourir avant cet après-midi.

Josiane (se tenant la tête) – Ça pourrait bien être moi. Je ne me sens vraiment pas très bien. (Essayant de rire) Vous ne m’auriez pas empoisonnée au moins ?

Josiane tombe en arrêt devant le portrait des quatre enfants posé sur la cheminée.

Josiane – Qu’est-ce qu’on va en faire de cette photo ?

Les autres la regardent sans comprendre.

Josiane – On ne va pas la laisser là quand la maison sera vendue. Qui est-ce qui va la prendre ?

Frédérique – On pourrait la faire retirer…

Josiane – Tu penses que le négatif a disparu depuis longtemps !

Pierre (ironique) – On n’a qu’à la découper en quatre. Chacun repartira avec son portrait. (À Josiane) Tu pourras scanner le tien et le mettre sur ton site internet histoire de racoler quelques pervers…

Josiane (regardant le portrait, sans percevoir l’ironie) – Oh, ce serait dommage de la découper. Une belle photo comme ça.

Pierre – Oui, tu as raison. Sur une cheminée, c’est décoratif…

Josiane – On n’a qu’à la tirer à la courte paille. Tiens, il y a une boîte d’allumettes là.

Les autres paraissent choqués mais pas assez pour s’opposer à cette idée. D’ailleurs, Josiane a déjà saisi la boîte d’allumettes posée sur le rebord de la cheminée à côté de la photo. Elle prend quatre allumettes, en casse trois et se retourne avec les quatre allumettes dépassant de sa main.

Josiane (excitée) – Celui qui a le bout rouge a gagné… Jeff, tu commences.

Jeff obtempère sans enthousiasme. Il tire une allumette sans bout rouge.

Josiane – À toi Frédérique !

Frédérique s’exécute à son tour, partagée entre l’espoir de gagner et le vague sentiment d’une incongruité. Pierre observe la scène consterné. Frédérique tire également une allumette sans bout. Une vague déception s’affiche sur son visage, vite effacée par un sourire forcé.

Josiane (de plus en plus excitée) – Maintenant, Pierre, c’est entre toi et moi.

Pierre se lève avec nonchalance.

Pierre – Il n’y a pas une histoire comme ça dans la Bible. Des malfrats qui jouent le Saint Suaire aux dés ?

Frédérique (ironique) – Je ne savais pas que tu lisais la Bible…

Pierre (sèchement) – C’est de la culture générale.

Pierre tire l’allumette avec le bout rouge. Une déception enfantine s’affiche sur le visage de Josiane, mauvaise joueuse.

Josiane – Zut ! Je n’ai jamais de chance aux jeux, moi !

Pierre sort une cigarette et ostensiblement, l’allume avec son allumette. Il tire une bouffée avec satisfaction. Josiane le regarde.

Josiane – Tu fumes maintenant ?

Pierre – Oui… Oui, ça fait une bonne vingtaine d’années. Tu n’avais pas remarqué ?

Josiane – J’ai lu dans une revue, l’autre jour, que chaque cigarette raccourcissait la vie de dix minutes.

Après un temps, à Pierre.

Josiane – Tu fumes combien de cigarettes par jour, toi ?

Pierre – D’après mes calculs, je devrais déjà être mort depuis six mois. Je ne comprends pas.

Josiane – Et toi, Frédérique ? Tu ne fumes pas ?

Frédérique – De temps en temps. Des light.

Pierre – Frédérique, même si elle fumait des joints, ce serait des light.

Josiane – Oh, tu sais, les light, c’est aussi nocif que les autres, hein ! Peut-être même plus.

Pierre – Je ne sais plus qui comparait la vie à une bouteille de gnaule, ou quelque chose comme ça. Chacun en reçoit une en naissant. Certains en boivent une petite goutte tous les jours pour digérer, d’autres la vident cul sec et se paie une bonne biture.

Frédérique (ironique) – Ce n’est pas La Fontaine, dans La Cigale et La Fourmi…?

Pierre – Les grands thèmes sont universels… Evidemment, on peut aussi être successivement cigale et fourmi. Dans les années 70, toi aussi tu t’habillais en babe, tu ne te rappelles pas ? Tu avais un petit copain aux cheveux longs qui jouait de la guitare. Comment il s’appelait déjà ? Ah oui, Paul ! Il était instit. Tu te souviens ? Tu étais peut-être même un peu de gauche à cette époque-là. Si ça se trouve, tu fumais des joints sans filtres…

Frédérique – Tous les joints ont des filtres.

Pierre – C’était pour voir si tu t’en souvenais… Eh oui, Paul a chanté quelques étés et puis l’hiver d’après tu as épousé l’anesthésiste.

Frédérique – Il s’appelle Jérôme.

Pierre – Carpentier, oui. Frédérique Carpentier, ça sonne quand même mieux que Frédérique Fernandez…

Frédérique – Tu voulais que je garde mon nom de jeune fille ? Je ne revendique pas mes origines espagnoles, si c’est ça que tu veux dire.

Pierre – N’empêche. Tu aurais pu apprendre à tes enfants qu’ils étaient vaguement cousins avec leur femme de ménage portugaise. Ils ont l’air de croire que c’est une race à part, les femmes de ménage.

Frédérique – Tu délires !

Pierre (riant) – Tu te rends compte à quoi tu as échappé ? Papa a bien appelé Jeff Jésus. Il aurait pu t’appeler Mercedes. Je veux dire, ça aurait été con de porter le même nom que la voiture de ton mari.

Josiane a l’air de moins en moins bien, mais dans le feu de la dispute, personne ne fait vraiment attention à elle.

Josiane – Oh la la, ça tourne… J’ai la tête comme une pastèque…

Pierre – Eh oui ! Tu as bien changé depuis les années 70. Je me souviens que l’année du référendum de De Gaulle en 69, tu t’étais engueulée avec papa parce qu’il votait oui. Tu disais que c’était un plébiscite. Tu avais dû apprendre ce mot-là au lycée la veille. Mais ça m’avait épaté. Que tu oses traiter De Gaulle de dictateur devant papa. Je t’avais admirée pour ça…

Frédérique – On ne peut pas rester toute sa vie adolescent. D’ailleurs, on ne peut pas dire que tu sois devenu un marginal, toi non plus. À l’époque tu lisais Rock&Folk. Maintenant tu lis la Vie Financière…

Pierre – Mais je ne vote pas pour le Front National…

Frédérique – Oh, ça va ! Une fois ! C’était un vote de protestation…

Pierre – Tu n’avais qu’à protester en votant pour la Ligue Communiste Révolutionnaire ou pour le Vol Yogique. C’est vrai, pourquoi justement le Front National ? Puisque tu ne partages pas du tout ses idées.

Frédérique – Je n’ai pas à me justifier.

Jeff (pour calmer le jeu) – Bon ben, on va pouvoir y aller…

Pierre (regardant sa montre) – C’est dans une heure !

Jeff – Si c’est pour la passer à s’engueuler…

Josiane (d’une voix faible) – Il a raison. Pour une fois qu’on est tous réunis, tu pourrais faire un effort, Pierre !

Pierre – Eh ben non ! J’en ai marre de faire des efforts, justement. Et puis arrête, hein ! Réunis ! Qu’est-ce qui nous réunit ? On est venus chercher notre chèque. Dans une heure on l’aura. Chacun repartira de son côté et on ne se reverra sûrement plus jamais. Il faut arrêter avec cette hypocrisie !

Jeff – Ça ne sert à rien de s’engueuler.

Pierre – Ecoute, Jeff. Tu es gentil. Mais redescend un peu sur terre! Tu sais ce qu’elles disent de toi, dans ton dos, tes chères sœurs ? Ben que tu es un gentil, justement, mais que tu as coulé la boîte de papa parce que tu n’arrives pas à te lever le matin.

Jeff se fige.

Frédérique (se levant) – Je n’ai jamais dit ça !

Pierre – C’est vrai. C’est comme en politique, tu n’as même pas le courage de tes opinions. Josiane, au moins, elle a le mérite de dire ce qu’elle pense.

Josiane (s’éventant avec le Chasseur Français) – Je ferais peut-être mieux d’aller prendre l’air…

Frédérique – Attends, qui tu es, toi, pour donner des leçons à tout le monde…?

Pierre – Je ne suis peut-être pas grand chose, mais ce que j’ai, je ne me suis pas contenté de dire oui devant monsieur le maire pour l’obtenir.

Frédérique (ébranlée) – Qu’est-ce que tu veux dire exactement ?

Pierre – Tu te crois supérieure à nous parce que tu as du gazon anglais, une cheminée rustique et des poutres apparentes. Mais hormis le fait que je trouve ta vie de nouveau riche complètement affligeante, qu’est-ce que tu as fait pour avoir tout ça ? Epouser un anesthésiste et lui faire deux enfants mal élevés ! La vie, ce n’est pas une anesthésie générale…

Frédérique (se levant pour lui faire face) – Et toi, qu’est-ce que tu as fait de tellement extraordinaire dans ta vie ? Tu te prends pour un écrivain parce que tu as traduit trois romans à l’eau de rose. Pour un scénariste parce que tu as pondu quelques sitcoms débiles.

Pierre – Ce sont tes enfants qui les regardent, ces sitcoms débiles. Et ces romans à l’eau de rose, si tu n’avais pas honte de les acheter, tu les lirais aussi. D’ailleurs, tu n’as pas besoin. Ta vie entière est un Harlequin. Mais tu as remarqué, dans la Série Blanche, l’histoire s’arrête quand la jeune infirmière épouse le riche médecin. Rien sur la vie exaltante des femmes de notable au foyer. Ou alors c’est Madame Bovary…

Frédérique – C’est sûr que toi, tu n’es pas près de te marier… Tu as toujours vécu comme un égoïste. Je me demande quel genre de femme voudrait bien de toi. Tu finiras vieux garçon…

Pierre – Je préfère finir vieux garçon que vieux con.

Frédérique – Ce n’est pas exclusif…

Josiane semble prête à tourner de l’œil, mais personne ne le remarque.

Josiane – J’espère que je ne vais pas me trouver mal… J’ai les oreilles qui bourdonnent…

Pierre – Tu vois, ce que je ne supporte pas, chez toi, ce n’est pas que ton niveau de vie soit surdimensionné par rapport à ton quotient intellectuel, c’est que tu trouves encore le moyen de penser que le SMIC des arabes qui ramassent tes poubelles grève ton budget vacances. Tes vacances au Club Med, avec quelques sorties organisées en dehors du camp pour aller observer les mœurs des autochtones. Sans descendre du quatre-quatre, façon Touari.

Frédérique et Pierre se toisent du regard. Soudain Josiane s’effondre. Les trois autres, interloqués, se tournent enfin vers elle et se précipitent à son chevet.

Frédérique – Josiane ? Ça va ?

Frédérique flanque des gifles de plus en plus fortes sur les joues de sa sœur pour la ranimer. Josiane réagit mais reste plus ou moins inconsciente.

Pierre – Il vaudrait peut-être mieux l’emmener à l’hôpital.

Noir.

 

Après-midi

Les quatre rentrent. Frédérique donne le bras à Josiane.

Josiane – Oh, ça va maintenant, tu sais.

Jeff – Tu devrais aller t’étendre un peu, non…?

Josiane – Il faut qu’on reparte chez le notaire, là. On doit déjà être en retard. Et vous avez besoin de ma signature.

Jeff – J’ai passé un coup de fil à l’agence pour repousser le rendez-vous. Tu peux aller te reposer.

Josiane – Bon…

Josiane se dirige vers la chambre, accompagnée de Frédérique.

Pierre – Tu crois que c’est notre engueulade de tout à l’heure qui l’a mise dans cet état ? Je savais pas qu’elle était aussi sensible…

Jeff – Je ne comprends pas. Moi aussi j’en ai mangé, du thon, et c’est très bien passé… Frédérique a raison, c’est peut-être une allergie.

Pierre – Je pense que si elle était allergique au thon, à son âge, elle s’en serait déjà rendu compte. Ce n’est pas la première fois de sa vie qu’elle bouffe du thon. Si c’était, je ne sais pas, moi, un steak de panda à l’huile d’eucalyptus, je veux bien. Mais une tranche de thon à la sauce provençale…

Jeff – Qu’est-ce qu’il a dit le médecin ?

Pierre – Je ne sais pas. C’est Frédérique qui était avec elle.

Frédérique revient.

Jeff – Alors ? C’est une allergie ?

Frédérique – Non…

Pierre – Une intoxication alimentaire ?

Frédérique – Ça n’a rien à voir avec ce qu’elle a mangé…

Les deux autres commencent à être un peu intrigués.

Jeff – Je m’en doutais un peu…

Pierre (ironique) – Alors qu’est-ce que c’est ? Les premiers symptômes de la ménopause…?

Frédérique – Josiane a les oreillons… Le médecin lui a donné des antibiotiques…

Jeff (étonné) – Les oreillons ? Ce n’est pas une maladie infantile ?

Pierre (plaisantant) – Et alors ? Vu son âge mental…

Devant le regard réprobateur des deux autres, Pierre essaie de dédramatiser.

Pierre – Bon, ça va… Ce n’est pas la mort.

Frédérique – Non, mais Jérôme dit que quand on attrape des maladies infantiles à l’âge adulte, il peut y avoir des complications.

Jeff – Quel genre de complications ?

Frédérique – Des malformations du fœtus pour les femmes enceintes dans le cas de la rubéole…

Pierre (hilare) – S’il n’y a que ça… Dans le cas de Josiane…

Frédérique (perfide) – Pour les oreillons, une infection des testicules entraînant parfois une stérilité définitive.

Pierre se fige et digère cette information. Silence.

Pierre (à Jeff, faussement détaché) – Tu as eu les oreillons, quand tu étais petit, toi ?

Jeff – Oui… Pas toi ?

Pierre – Je ne sais pas…

Josiane revient. Pierre a un mouvement de recul.

Josiane – Je n’arrive pas à dormir, alors…

Jeff – On est en avance. J’ai dit qu’on serait là-bas vers dix-sept heures.

Le portable de Josiane sonne. Elle répond, parlant toujours très fort, avec la même amabilité affectée que lors du premier coup de fil.

Josiane – Allô oui… Oui, c’est moi… Oui, bonjour… (Changeant de ton, plus naturelle) Ah, excuse-moi, Pascal, je n’avais pas reconnu ta voix. Comment ça va…? (Catastrophée) Ta femme…? Un accident de voiture… Ah, mince… Je suis vraiment désolée… Ah, oui, d’accord… Et elle avait quel âge…? Ah, oui, ça ne fait pas beaucoup… Et elle est vraiment morte…? Ben, oui, s’ils te l’ont dit… Ecoute, l’assurance va te rembourser… À l’Argus… Elle avait combien de kilomètres au compteur ? Ah, quand même… Et ta femme, elle n’a rien ? Bon, ben c’est le principal, hein ? Elle n’était pas en tort, au moins…? Oh, si on ne peut même plus s’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence pour répondre au téléphone…! Il faudrait savoir ce qu’ils veulent… Vendredi ? Oui… Oui, d’accord, Pascal… Au revoir.

Elle raccroche.

Josiane – C’était mon dentiste.

Les autres la regardent, sidérés. Josiane s’en rend compte.

Josiane – Enfin, je dis mon dentiste parce qu’il est dentiste. On fait du théâtre ensemble…

Un moment de stupeur.

Jeff – Tu fais du théâtre avec ton dentiste ?

Josiane – Oui. En amateur, hein… Il monte «Les Femmes Savantes».

Frédérique – Ton dentiste monte les femmes savantes…?

Josiane – Ben oui.

Pierre – Un dentiste qui fait du théâtre… Je pensais que c’était génétiquement impossible. Ça doit être un mutant.

Frédérique – Tu es sûre qu’il est dentiste ?

Pierre – Il ne dirait pas ça pour se vanter, quand même… Enfin, si il ne monte que les femmes savantes, t’as pas de soucis à te faire…

Josiane – C’est pour mes dents de devant que je me fais du souci… Il m’a cimenté tout ça, mais je ne sais pas combien de temps ça va tenir… Qu’est-ce que tu veux… On a tous des dents pourries, dans la famille.

Pierre – Une tare de plus qu’on a héritée de nos parents.

Frédérique – Avec ton héritage, tu pourras te payer des implants. Comme moi…

Josiane – Mammaires ?

Frédérique – Dentaires !

Josiane – Ah… En même temps, je ne sais pas si ça vaut encore le coup… À partir de la soixantaine, tu sais, on s’installe dans le provisoire. Quand on se fait refaire quelque chose, c’est comme pour les voitures. On se dit, bon. Si ça tient encore quelques années, il y aura peut-être une autre pièce qui lâchera avant…

Pierre – C’est marrant, je ne te connaissais pas cette passion pour l’automobile…

Jeff (regardant sa montre) – Bon ben, cette fois, il va vraiment falloir y aller. Josiane, tu es sûre que ça va aller ?

Josiane (se levant, pleine d’énergie) – Mais oui ! Je ne suis pas encore morte, hein ! Pas avant d’avoir touché mon héritage…

Jeff – Tu as le livret de famille des parents ? Le notaire en voulait une photocopie…

Josiane fouille dans son sac, en sort le document et l’exhibe.

Josiane – Il est là !

Pierre (intrigué) – Je peux le voir ?

Josiane semble avoir une hésitation.

Josiane – Pourquoi…?

Les autres la regardent, intrigués aussi par sa réticence.

Pierre – Je ne sais pas, je ne l’ai jamais vu… Je ne suis même pas sûr de connaître le troisième prénom de ma grand-mère paternelle…

Josiane lui tend le livret de famille, et Pierre le feuillette, pendant que les autres se préparent à partir.

Pierre (amusé) – Tiens, je parie que vous savez pas à quelle heure je suis né…? Vous ne vous souvenez déjà pas de la date de mon anniversaire…

Les autres ignorent l’ironie de Pierre. Il continue à feuilleter le livret de famille et son sourire se fige.

Pierre (lisant) – Cinquième enfant…

Pierre, qui ne plaisante plus, se tourne vers les autres, figés eux aussi.

Pierre – Vous saviez qu’on avait été cinq ?

Josiane (après un temps) – Oui…

Frédérique (émue) – Je crois que oui… Je n’étais pas sûre…

Jeff, pas vraiment bouleversé, fouille dans ses poches.

Jeff – Qu’est-ce que j’ai fait de mes clefs, encore…

Pierre – C’est tout l’effet que ça te fait, d’apprendre en même temps que tu as eu une petite sœur et qu’elle est morte…

Jeff cesse de chercher ses clefs de voiture, se rendant compte de la gravité de cette information. Frédérique se penche sur le livret de famille par-dessus l’épaule de Pierre.

Frédérique (lisant) – Emilie. Décédée le… (Elle compte de tête) Elle avait quinze jours…

Pierre (les larmes aux yeux) – C’est long, quinze jours… On a le temps de s’attacher… (À Josiane) Alors toi, tu savais ? Pourquoi tu ne nous as jamais rien dit ?

Josiane (émue aussi) – Maman n’en parlait jamais… Qu’est-ce que ça aurait changé ?

Silence pesant.

Noir.

 

Soir

Les quatre frères et sœurs entrent dans la pièce, venant du dehors. Ils enlèvent leurs manteaux en silence. Pierre et Frédérique s’asseyent.

Josiane (avec une gaieté affectée) – Bon, ben, ça s’arrose, non ?

Les autres la regardent. On sent une atmosphère lourde. Ils sont partagés entre la satisfaction d’avoir réglé une affaire importante et le sentiment qu’une page de leur vie vient de se tourner. Josiane, qui ne semble pas percevoir ces subtilités, cherche dans un placard.

Josiane – Je crois que j’ai vu une bouteille de mousseux, par là. On ne va pas leur laisser. Il doit être un peu tiède, mais enfin…

Elle sort la bouteille du placard, puis quatre verres.

Frédérique (réticente) – Je crois que je vais m’abstenir. Le mousseux, ça ne me réussit pas trop…

Josiane (ouvrant la bouteille) – Allez, tu vas trinquer avec nous !

Josiane lui sert un verre d’office. Frédérique laisse faire. Josiane distribue les verres.

Pierre (ironique) – À quoi on trinque ?

Jeff (sans gaieté) – À la vente.

Josiane – À nos chèques !

Ils trinquent.

Josiane – Il était mignon, ce kiné… (À Jeff) Il est marié ?

Jeff – Je ne crois pas…

Frédérique – Il avait l’air un peu efféminé, non ?

Josiane – En tout cas, je lui aurais bien demandé de me faire quelques massages… Mais ça aurait été dommage de lui refiler les oreillons. Il paraît que parfois, chez les hommes… Hein Frédérique ?

Pierre (agacé) – Oui, bon, ça va…

Frédérique – En tout cas, il n’était pas très vieux. C’est curieux d’acheter une maison de campagne à cet âge là… (Émue) Ça fait drôle de penser que cette maison est vendue. Qu’on n’y reviendra plus…

Jeff – Oui. C’était sympa, l’été…

Pierre – Ça faisait déjà longtemps qu’on n’y venait plus trop…

Frédérique – En tout cas, ça fait longtemps qu’on n’y était pas venus ensemble…

Josiane – Quatorze ans.

Les autres la regardent, surpris.

Josiane (avec un sourire figé) – La dernière fois qu’on s’est trouvés ici tous les quatre. Ça fait quatorze ans.

Les trois autres restent interloqués de cette précision, témoignant de la part de Josiane d’une sensibilité généralement bien cachée.

Josiane – On avait fêté l’anniversaire de Bruno. Il m’en reparle encore, quand on regarde les photos. On lui avait fait une belle fête… C’était un an avant mon divorce… Moi aussi, à cette époque-là, j’aurais bien aimé vous voir plus souvent.

Les autres se taisent, gênés. Même si Josiane conserve son sourire.

Josiane – Tu repars ce soir, Frédérique ?

Frédérique – Oui, normalement… Enfin, je ne suis pas obligée. J’ai un retour open…

Jeff – Tu peux rester avec nous jusqu’à demain. On te déposera à l’aéroport au passage.

Pierre (ironique) – Enfin, si tu es vraiment pressée, vas-y… Tout le monde sait que tu es très occupée…

Jeff (avec autorité) – Pierre…

Pierre fait un signe pour dire qu’il s’incline.

Frédérique – Bon, d’accord.

Josiane – Voilà, comme ça on passe la soirée ensemble ! En famille…

Silence.

Pierre – Vous voulez aller au resto ? C’est mon jour de bonté, je vous invite. Sur mon chèque…

Frédérique – Quelle générosité…

Pierre fait un effort pour ne pas répondre à la provocation.

Pierre – Bon, pas au restau d’à midi, en tout cas… C’est vrai que c’était assez dégueulasse… Quelle idée d’ouvrir un restaurant dans un endroit pareil…

Josiane – C’est plus sympa de manger ici, non ? Ce sera la dernière fois.

Jeff – Manger quoi ?

Josiane – On va bien trouver. On va vider les placards.

Jeff fouille dans le placard et en sort ce qu’il trouve.

Jeff (façon serveur d’un grand restaurant) – Spaghettis de dix ans d’âge accompagnés d’une petite sauce en boîte limite périmée.

Josiane – Oh, nous aussi on commence à dépasser la date limite de fraîcheur.

Frédérique disparaît dans la cuisine avec les provisions. Josiane lui emboîte le pas. Pierre et Jeff restent seuls. Un temps.

Pierre – Je suis au courant pour l’entreprise… Qu’est-ce que tu vas faire ?

Jeff – Je ne sais pas. Il y a encore beaucoup de choses à régler.

Silence.

Jeff – Alors c’est ce que tu penses, toi aussi. Que j’ai coulé la boîte parce que je n’avais pas la carrure ?

Pierre – Je pense que cette boîte ne pouvait tourner qu’avec quelqu’un qui accepte de s’y consacrer quinze heures par jour. Comme papa. Mais papa, c’était une autre époque. Tu n’avais pas envie de ça, je trouve ça normal. Aucun de nous ne l’aurait fait.

Jeff – Je n’aurais pas dû accepter de prendre la relève.

Pierre – Il fallait bien un bouc émissaire…

Un temps.

Jeff – Je vais peut-être ouvrir un restaurant…

Pierre (interloqué) – Un restaurant ? Mais tu ne sais même pas faire cuire des spaghettis…

Jeff – Pas un restaurant gastronomique. Je pensais plutôt à une pizzeria. Pour faire des pizzas, il n’y a pas besoin de savoir faire la cuisine. Et puis je prendrai du personnel, évidemment.

Pierre (inquiet) – Tu as déjà une idée en tête ?

Jeff (hésitant) – Oui… Le resto où on a mangé à midi. Le propriétaire veut le vendre… C’est pour ça que je vous ai emmenés là-bas. Pour avoir votre avis.

Pierre, embarrassé, ne répond pas.

Jeff – Alors ?

Pierre – Pourquoi ici ?

Jeff – Pourquoi pas ? Catherine et moi, on en avait marre de la région parisienne. Et puis pour les enfants ce sera très bien. Il y a un logement au-dessus. On respirera l’air de la campagne. Maintenant que l’entreprise va fermer… Il faut bien que je me recycle. Qu’est-ce que tu en penses ?

Pierre (gêné) – Ben… Ce n’est pas super bien placé, non ?

Jeff – C’est à côté de la gare.

Pierre – Il n’y a que deux trains par jour.

Jeff – Il y a une terrasse.

Pierre – Oui. Coincée entre la voie ferrée et la route nationale. C’est un peu dommage, à la campagne. Et puis la terrasse, c’est seulement quand il fait beau. Ici, en été, ça va. Mais le reste de l’année, il n’y a pas grand monde, non ? On n’était pas les uns sur les autres, à midi… Pourquoi tu crois qu’il revend, le propriétaire ?

Jeff (déçu par le manque d’enthousiasme de son frère) – Avec des raisonnements comme ça, on ne ferait jamais rien… Il faut faire venir les gens et les fidéliser, c’est sûr. Mais il n’y a aucune pizzeria dans la région. Je suis sûr que ça peut marcher. Ce n’est pas parce qu’on est au bord de la mer qu’on a envie de manger du poisson tous les jours.

Pierre – Des pizzas non plus…

Un temps.

Pierre (de plus en plus inquiet) – Tu t’es déjà engagé sur cette affaire de restaurant ?

Jeff – J’ai signé la promesse… J’ai appris que le resto était à vendre quand je suis venu m’occuper de la maison. Il fallait faire vite. On s’est décidés…

Pierre – Alors maintenant qu’est-ce que tu veux que je te dise. Si tu voulais me demander mon avis, pourquoi tu ne l’as pas fait avant ?

Jeff (s’emportant) – Parce que j’étais sûr que tu critiquerais. Evidemment, toi, tu sais toujours tout. Tout te réussit.

Pierre (soupirant) – Arrête. Il y a plus d’un an que je n’ai rien écrit ou en tout cas rien vendu… Ce n’est pas mon genre de me plaindre, c’est tout. Mais des échecs, j’en ai connus pas mal, crois-moi. Et pas seulement dans le domaine professionnel…

Pierre voit bien que son frère est vexé.

Pierre – Excuse-moi, Jeff. Tu me demandes mon avis, je te le donne. Mais je ne suis pas un spécialiste de la restauration non plus. Je peux me tromper. Je ne demande qu’à me tromper…

La tension retombe.

Pierre – Alors toi aussi tu penses comme Frédérique, que je suis un égoïste et un prétentieux ?

Jeff – Je pense que tu devrais essayer d’être un peu plus indulgent… De comprendre les autres…

Pierre – Je sais. Je n’aurais pas dû parler comme ça à Frédérique, tout à l’heure.

Jeff – Tu as toujours été le poil à gratter de la famille… Mais tu as raison. Ce n’est pas bon non plus de toujours tout accepter sans rien dire.

Pierre – J’aurais seulement voulu qu’on reste un peu plus proches les uns des autres. Un peu plus solidaires.

Jeff – On n’a jamais été très solidaires, tu sais… C’est que tu ne te souviens pas bien… Quand on était gamins, on se faisait les pires vacheries. Une fois, tu nous as même poursuivis dans le jardin avec un marteau… Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je pense toujours à ça quand j’entends la chanson de Claude François…

Pierre le regarde sans comprendre.

Jeff (chantant) – Si j’avais un marteau…

Pierre (continuant) – Je taperai mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. (En chœur avec Jeff) Oh, oh ! Ce serait le bonheur…

Jeff (plus sérieusement) – J’ai toujours voulu te le demander. Si tu m’avais rattrapé ce jour-là, tu m’aurais vraiment fracassé le crâne ?

Pierre feint de réfléchir.

Pierre – Je ne crois pas. Mais j’étais tellement content de vous avoir foutu la trouille. J’étais le petit dernier. Pour une fois que quelqu’un avait peur de moi, c’était grisant. Après Frédérique m’a dit que j’étais fou. Elle avait l’air tellement convaincue que pendant longtemps, je me suis demandé si je ne l’étais pas vraiment. Des fois, je me le demande encore… Tu as raison, on ne s’est jamais très bien entendu tous les quatre. C’est le mythe du bon vieux temps. Finalement rien n’a changé…

Jeff – Ce qui a changé c’est qu’à l’époque, on était bien obligés de se supporter. Après la vente de la maison, rien ne nous oblige plus à le faire. C’est maintenant qu’il va falloir s’entendre. Si on veut que nos enfants aient des oncles et des tantes.

Pierre – Nos enfants… Qu’est-ce qu’il nous reste en commun ?

Jeff – Rien. Rien qu’on ne puisse pas diviser en quatre.

Pierre – Tu regrettes qu’on ait vendu la maison ?

Jeff – De toute façon, c’est trop tard.

Pierre – Ça l’était déjà avant qu’on signe, non ? Je me voyais mal passer mes vacances d’été ici avec Jérôme, à pleurer sur le trou de la Sécu et sur les impôts qui étranglent les professions libérales en France… Ça m’étonne qu’il n’ait jamais fait le rapprochement, d’ailleurs. C’est vrai, si la Sécu est en déficit, c’est bien parce que ces gens-là gagnent trop d’argent, non ?

Soudain la lumière s’éteint.

Jeff – Merde, une panne d’électricité.

Pierre – Il y a des allumettes sur la cheminée.

Jeff – C’est de l’eau qu’il faudrait…

Pierre – Quoi ?

Jeff – Passe-moi la bouteille d’eau qui est sur la table.

Pierre lui passe la bouteille, sans comprendre. Jeff remplit le réservoir de la lampe à carbure posée sur la cheminée, craque une allumette et allume la lampe. Une faible lueur éclaire la pièce.

Pierre – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Jeff – Tu te souviens pas ?

Pierre – Non…

Jeff – Il avait plu toute la journée. C’est plutôt rare ici au mois d’août. Papa avait décidé de nous emmener aux escargots. Il nous a traînés dans toutes les quincailleries du coin pour trouver cet engin.

Pierre – Ah oui, la lampe à carbure…

Jeff – Alors qu’on avait deux ou trois lampes de poche à la maison. Je me demande pourquoi il lui fallait une lampe à carbure pour aller aux escargots. Ça devait lui rappeler sa jeunesse.

Pierre – Comment ça marche ?

Jeff – Le carbure, c’est une sorte de charbon. L’eau coule dessus goutte à goutte et ça dégage un gaz qui brûle.

Pierre – Je ne me souvenais pas de ça.

Jeff – Finalement, tu n’es pas venu avec nous. Papa nous a réveillés à quatre heures. Mais ce matin-là, c’est toi qui n’as pas réussi à sortir du lit…

Un temps.

Jeff – On y est allés tous les deux. C’était drôle. Il parlait à voix basse, comme s’il avait peur que les escargots s’enfuient en nous entendant arriver. On en a ramené un plein seau… Le lendemain matin, il y en avait partout dans la maison. On avait oublié de mettre un couvercle sur le seau. Mine de rien, ça fait du chemin un escargot, en une nuit…

Un temps.

Jeff – Je crois que papa était déçu que tu ne sois pas venu avec nous…

La lumière se rallume.

Pierre – Ça n’a pas été long.

Jeff éteint la lampe. Silence. Pierre, embarrassé, change de sujet.

Pierre – Et ta petite famille, comment ça va ?

Jeff – Catherine a commencé une formation d’aide-comptable. Comme ça, elle pourra tenir les comptes au restaurant. Je crois que je ne suis pas trop fait pour ça…

Pierre – Et tes enfants ? Ça fait longtemps que je ne les ai pas vus…

Jeff – Ça va.

Pierre – C’est marrant. Je ne dis pas ça pour te faire plaisir, mais je n’ai jamais vu des enfants aussi bien élevés.

Jeff – C’est parce que tu ne les vois pas souvent…

Pierre (souriant) – C’est toi qui as raison. On devrait pouvoir choisir ses enfants. Et les enfants leurs parents…

Jeff (amusé) – Tu sais que c’est très con, ce que tu viens de dire ?

Pierre – Je sais. C’est parce que je n’ai pas d’enfant. Ça me ferait peur, d’ailleurs, d’en avoir un. Surtout un garçon. Des fois qu’il me ressemble… Je ne suis pas sûr que je saurais vraiment lui dire pourquoi la vie mérite d’être vécue. Finalement, je suis comme papa. Je ne saurais pas dire ça à mon fils…

Jeff – Ça sera peut-être une fille…

Pierre se lève, troublé.

Pierre – Excuse-moi, il faut que je passe un coup de fil.

Pierre sort son téléphone portable et va pour sortir. Comme Jeff se dirige vers les chambres, Pierre reste dans la pièce.

Pierre – C’est moi… Oui, je sais… mais ce n’était pas le moment de leur annoncer ça. Je me suis encore engueulé avec ma sœur… Oh, comme d’habitude, mais là je lui ai sorti tout ce que j’avais en travers de la gorge. Je n’aurais pas dû, mais ça soulage… (Changeant de ton, avec une fausse décontraction) Alors, tu as appelé le labo…? Négatif ! (Soupirant, soulagé) Ouah… je suis quand même plus rassuré ! J’avoue que j’avais une petite appréhension. On a beau ne pas prendre de risques, à cinquante ans, statistiquement, un célibataire comme moi. Même avec la vie monacale que j’ai menée avant de te rencontrer… (À nouveau inquiet) À propos, quand tu seras à la maison, tu pourras regarder, dans mon carnet de santé qui est dans le tiroir du bas de mon bureau, si j’ai déjà eu les oreillons ?

Jeff revient et se réinstalle confortablement dans un fauteuil. Pierre, gêné, s’éloigne vers les chambres pour terminer sa conversation téléphonique. Frédérique arrive de la cuisine, une éponge à la main.

Pierre (s’éloignant) – Non, je t’expliquerai… Non, c’est pas urgent mais…

Pierre disparaît vers les chambres. Frédérique essuie la table. Elle regarde Jeff assis impassiblement pendant qu’elle s’active.

Frédérique (plaisantant) – Ça va, ce n’est pas trop dur.

Jeff (soucieux) – Ça va.

Un temps.

Jeff (cherchant ses mots) – Tu sais, il ne faut pas trop en vouloir à Pierre…

Frédérique (blessée) – Cette fois, il a passé les bornes. Personne ne m’avait jamais parlé comme ça. Tu crois que je peux accepter sans broncher ce qu’il m’a dit tout à l’heure ?

Jeff – Lui aussi, souvent, il a dû supporter pas mal de choses sans rien dire… Et pour être franc, il n’est pas le seul…

Frédérique le regarde, un peu étonnée.

Jeff – Ecoute, Frédérique, moi non plus je n’ai pas apprécié le numéro que nous a fait Jérôme, avec ses blagues de corps de garde, le soir de l’enterrement de maman. On aurait pu en profiter pour se retrouver un peu… en famille. C’était pas un repas de chasse, et ça ne concernait pas directement ton mari. C’était à toi de lui rappeler… (Un temps, avec une colère rentrée) Il aurait dû rester à sa place et la prochaine fois il y restera, ou bien il prendra mon poing sur la gueule.

Frédérique est surprise de cet accès d’autorité inhabituel de la part de Jeff.

Frédérique (troublée) – Excuse-moi… Je sais, il a été odieux. Je lui ai dit, après, je t’assure…

Jeff – Après, c’était trop tard…

Frédérique – De toute façon, ça ne se reproduira pas…

Jeff – Ça c’est sûr, Frédérique. On n’enterre pas deux fois ses parents… (Se levant) Il y a des rendez-vous qu’on ne peut pas se permettre de manquer. On en a raté trop, tous les quatre…

Frédérique (essayant de revenir à la charge) – Mais lui, aussi, tu ne crois pas qu’il pourrait être un peu plus tolérant…?

Jeff – Pour une fois, c’est moi qui vais faire un bon mot. La tolérance, il y a des maisons pour ça… Chez moi, à Noël, si vous venez, je ne veux pas que ce soit le bordel.

Frédérique – D’accord…

Jeff – Je vais mettre une nappe.

Pierre revient de sa chambre. Josiane arrive avec un appareil photos.

Josiane – Et si on faisait une dernière photo de tous les quatre, ici ? J’ai un déclencheur automatique !

Les autres paraissent un peu embarrassés, mais Josiane a déjà posé l’appareil sur la table après avoir réglé le déclencheur. Les quatre prennent place devant la cheminée, dans la même position et avec le même air coincé que sur le portrait d’école. Le flash se déclenche. Ils se séparent. Josiane range son appareil.

Josiane – Je la ferai tirer en quatre exemplaires et je les ferai encadrer… Ça sera votre cadeau de Noël.

Un temps.

Josiane – Bon, je vais mettre à cuire les spaghettis.

Jeff et Frédérique se lèvent aussi.

Jeff – Je vais ouvrir la boîte.

Frédérique – Je mets la table.

Pierre (plaisantant) – Je ne vois vraiment pas ce que je pourrais faire…

Frédérique – Tu peux m’aider à mettre le couvert…

Jeff et Josiane disparaissent dans la cuisine. Frédérique et Pierre mettent la table en silence, puis s’asseyent. Pierre a l’air plutôt gai. Il sifflote.

Frédérique – Tu m’as l’air bien joyeux, tout d’un coup… C’est la vente de la maison ou la perspective de ne plus jamais nous revoir qui te réjouit à ce point-là ?

Pierre – Pour les oreillons, on doit me rappeler, mais je viens d’apprendre que je n’étais pas séropositif…

Frédérique est un peu surprise.

Pierre – J’ai rencontré quelqu’un. On a fait le test…

Frédérique (froidement) – Félicitations… Mais méfie-toi. La vie de couple, c’est le début de l’embourgeoisement. Ce n’est pas ce que tu pensais il n’y a pas si longtemps ?

Pierre – D’accord, excuse-moi pour tout à l’heure. Mais il fallait que ça sorte. Ça doit être la crise de la cinquantaine.

Un temps.

Pierre – Tu sais, moi non plus je ne suis pas vraiment devenu ce que j’aurais rêvé d’être.

Silence.

Frédérique – Tu auras essayé, au moins…

Pierre – Oui. Oui, j’aurais essayé. Mais je n’ai pas réussi. J’aurais peut-être dû persévérer dans l’erreur…

Un temps.

Pierre – Tu sais ce que je te reproche, au fond ?

Frédérique – Ah, parce que ce n’est pas fini ?

Pierre – De ne pas avoir fait la part des choses. Il y a trente ans, on était au moins d’accord sur un point, c’est qu’on ne voulait pas vivre comme nos parents. Mais en voulant faire exactement le contraire, je pense que tu t’es trompée aussi.

Frédérique, retenant ses larmes, regarde la cheminée.

Frédérique – J’ai froid.

Pierre – Dommage qu’il n’y ait pas de bois…

Frédérique – Elle n’a jamais servi. Ce serait dommage de la salir maintenant…

Silence embarrassé.

Pierre – Tu savais que l’entreprise était en liquidation ?

Frédérique – Quelle entreprise ?

Pierre – L’entreprise de papa ! Enfin de Jeff…

Frédérique – Non…

Pierre – Josiane m’a dit ça ce matin. Tu l’aurais su, de toute façon.

Frédérique – Je me doutais bien que ça se terminerait comme ça.

Pierre – C’est sans doute pas plus mal, au fond.

Frédérique – C’est sûr qu’il n’était pas vraiment fait pour les affaires…

Pierre – Surtout les affaires de famille.

Frédérique – Avec l’argent de la maison, ça lui permettra peut-être de redémarrer quelque chose à lui…

Pierre – Oui…

Silence.

Frédérique – Jérôme et moi, on va divorcer…

Pierre (interloqué) – Ah bon…? Pourquoi…?

Frédérique – Oh… Son assistante aussi s’appelle Frédérique. Disons qu’il a tendance à nous confondre… À la clinique, il la prend pour sa femme, en plus jeune. Et à la maison, il me prend pour sa bonne…

Pierre (ne sachant trop quoi dire) – Je suis désolé…

Frédérique (amusée) – Ne me dis pas que ça te fend le cœur de ne plus voir Jérôme…

Pierre (se détendant un peu) – Me fendre le cœur, non. Ce serait exagéré…

Frédérique – Pour moi aussi, je crois que ce n’est pas plus mal. Les enfants sont grands. Je vais pouvoir exister un peu par moi-même.

Pierre – Ah, exister par soi-même ! Méfie-toi, ce n’est pas tous les jours facile. C’est un futur ex-vieux garçon qui te le dit !

Frédérique – Tu sais, la vie à deux, c’est pas toujours rose non plus, tu verras. C’est une future ex-femme au foyer qui te le dit… Mais je ne voudrais pas te décourager. J’espère seulement que toi, au moins, tu ne quitteras pas ta femme pour une plus jeune dans dix ans.

Pierre (amusé) – Ma femme…? De toute façon, dans dix ans j’en aurai presque soixante. Et puis de ce côté-là, aucun risque. J’ai sauté une étape. Je pars directement avec quelqu’un de plus jeune…

Frédérique (intriguée) – Quel âge ?

Pierre – Vingt-huit…

Frédérique – Tu les prends au berceau…

Pierre – Je les prends toujours au même âge. C’est moi qui vieillis…

Frédérique – Ça ne m’empêchera pas de venir à ton mariage. Si tu m’invites…

Pierre – Le mariage, ce n’est sûrement pas pour tout de suite. Mais à mon pacs, peut-être…

Un temps. Ils se regardent. Frédérique, bouleversée, croit comprendre.

Pierre – Tu es la première de la famille à qui j’annonce ça…

Frédérique (très émue) – Pourquoi moi ?

Pierre – Il faut croire que je ne te déteste pas autant que j’en ai l’air. Et puis je me souviens que c’était aussi à moi que tu avais annoncé ton mariage en premier. Ou plutôt tu m’avais dit que Jérôme t’avait demandée en mariage. Tu attendais ma bénédiction pour dire oui. Oh, je savais que ce n’était qu’un jeu. Il n’empêche. J’étais content que tu m’accordes cette marque de confiance. (Un temps, avec un sourire) Comme un con, je t’ai dit que tu pouvais l’épouser ! Si j’avais su… Il faut dire qu’il était plus sympa à cette époque-là.

Frédérique – Oui…

Pierre – Il avait les cheveux longs… Enfin, il avait des cheveux… C’est dingue, la propension qu’ont les choses à dégénérer. Pour moi, au début, vous étiez l’image de la famille idéale.

Frédérique – Tu sais, la famille idéale, je ne suis pas sûre que ça existe…

Josiane revient avec un plat de spaghettis. Jeff la suit avec quelques morceaux de bois dans les bras.

Jeff – Il y avait une vieille chaise dans la cuisine, complètement bouffée par les vers. On va pouvoir faire un peu de feu.

Pierre – Il y a des vieux Harlequin, là, pour allumer.

Josiane – D’ailleurs, je propose qu’on brûle tous les meubles. Pour ce qu’ils valent ! Le déménagement sera plus vite fait !

Jeff allume le feu. Ils regardent tous les flammes, pensifs.

Pierre – Ça me rappelle une image qu’il y avait dans mon livre d’histoire, quand j’étais en primaire. Je ne sais pas pourquoi, ça m’a marqué. Ça représentait Bernard Palissy, un céramiste de la Renaissance, en train de casser ses meubles, chez lui, pour ne pas laisser mourir son four à bois et faire cuire ses émaux. C’était présenté comme un acte héroïque. L’artiste désargenté sacrifiant tout à son art. C’est marrant. Je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. Pourquoi je me souviens de ça ?

Frédérique (regardant brûler les Harlequin dans la cheminée) – Moi ça me rappelle une chanson : les livres au feu, la maîtresse au milieu ! C’est le premier slogan subversif que j’ai appris, à la maternelle. Je pensais que ça se passerait vraiment comme ça à la fin de ma première année d’école. Et puis non… On est simplement rentrés chez nous, et on s’est emmerdés pendant tout l’été.

Pierre – Et toi, Josiane, ça te fait bien penser à quelque chose…

Josiane (regardant brûler les bouquins) – J’avais un prof de français quand j’étais au lycée. Un type sans âge. Pas très vieux mais complètement éteint. J’ai appris qu’en 68, il avait brûlé tous les bouquins de sa bibliothèque, en public. Une sorte d’autodafé, dans une bouffée d’enthousiasme révolutionnaire. Après je ne le voyais plus de la même façon. Je l’observais en cours. Je me demandais ce qui lui restait de ce grain de folie.

Un temps.

Pierre – Jeff ?

Jeff (souriant) – Moi j’ai allumé le feu. Ça ne vous suffit pas ?

Ils regardent encore le feu en silence. Josiane prend un morceau de chaise pour le mettre dans la cheminée. Elle arrête son geste, intriguée, examine le morceau de bois et le soupèse.

Josiane – C’est bizarre. C’est tout léger. On dirait que c’est complètement bouffé de l’intérieur…

Les autres, toujours dans leur rêverie, ne prêtent pas attention à elle.

Josiane – J’ai lu un truc sur les termites, dans le Chasseur Français. Il paraît que c’est terrible. On ne les voit pas. Ça bouffe tout en silence, petit à petit, pendant des années. Tout ce qui est en bois. Jusqu’à la charpente… Et un beau jour, le toit de la baraque vous tombe dessus, sans prévenir.

Les trois autres se regardent, ne sachant pas trop s’il faut rire ou s’inquiéter. Ils regardent le plafond. Jeff prend le morceau de bois et l’examine.

Frédérique – Alors ?

Jeff (dubitatif) – Ce n’est peut-être que des vers. Mais je ne sais pas. Des termites, je n’en ai jamais vues… Ça ressemble à quoi?

Pierre (à Josiane) – Il n’y avait pas une photo, dans ton article ?

Josiane – Je n’ai pas fait attention. Ça vit en communauté, comme les fourmis ou les abeilles.

Pierre – Mais ça ne fait pas de miel…

Josiane examine la chaise sur laquelle elle est assise.

Josiane – Celle-là aussi est déjà bien attaquée.

Les autres lancent un regard inquiet vers leur chaise, comme s’ils avaient soudain peur qu’elle ne s’écroule sous leur poids.

Pierre – Il faudrait peut-être aller jeter un coup d’œil à la charpente dans le grenier.

Jeff (se levant) – Je ne sais pas si on a une échelle.

Pierre se lève à son tour et sort avec Jeff. Josiane et Frédérique les regardent partir, inquiètes.

Frédérique – Mince ! Ce serait la tuile !

Josiane – C’est le cas de le dire. Si on prend le toit sur la tête cette nuit.

Un temps.

Josiane – Heureusement qu’on vient de signer.

Frédérique la regarde, outrée.

Frédérique – Attends ! Si c’est vraiment ça, on ne peut faire comme si on ne savait pas.

Josiane – On ne savait pas quand on a signé…

Frédérique – Ce serait de l’escroquerie ! Et puis on ne peut pas prendre une responsabilité pareille ! Imagine que les nouveaux propriétaires meurent ensevelis sous les décombres. Ils ont peut-être des enfants…

Josiane – Oh, ça c’est leur problème, hein… Quand on achète une maison, on vérifie la charpente…

Un temps.

Josiane – Ou alors on fout le feu avant de partir. L’assurance paiera. Des incendies, il y en a tous les jours…

Frédérique – Le lendemain de la vente de la maison ? Ils trouveront ça bizarre. Il y aura une enquête. Une escroquerie à l’assurance, ça peut coûter cher.

Jeff et Pierre reviennent.

Josiane – Alors ?

Jeff – Difficile à dire. On ne voit pas grand chose. C’est sûr que la charpente est un peu vermoulue, mais elle n’est pas de la première jeunesse, non plus. Il faudrait faire examiner ça par un spécialiste.

Frédérique – Ce serait quand même mieux, non ? On pourrait avoir des ennuis…

Pierre – Je ne sais pas quelle est la législation là-dessus. Mais c’est sûr que l’acheteur pourrait nous attaquer. S’il se rend compte qu’on lui a vendu une baraque minée par les termites. Rien que de refaire la charpente, ça lui coûterait la moitié du prix de la maison.

Josiane – Et nous, si on doit repayer une charpente, ce n’est plus la peine de la vendre, cette baraque.

Pierre (soupirant) – Je me disais bien aussi que c’était trop simple.

Frédérique – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Jeff – On verra demain, mais il vaudrait mieux suspendre la vente en attendant une expertise. On serait plus tranquilles. Si c’est pour se retrouver dans un an avec un procès sur les bras.

Frédérique – Avec dommages et intérêts à la clef…

Josiane – Bonjour l’héritage ! Je me demandais d’où venait toute cette poussière, aussi…

Frédérique (se levant) – Je crois qu’on ferait mieux d’aller se coucher.

Josiane (inquiète) – Vous croyez que c’est bien prudent de dormir ici ? On ferait peut-être mieux d’aller à l’hôtel ?

Pierre – Statistiquement, ça serait bien le diable que cette baraque nous tombe sur la gueule justement cette nuit. Alors qu’on n’y est pas venus ensemble depuis quatorze ans.

Ils s’apprêtent à sortir en direction des chambres.

Jeff (plaisantant) – Essayez quand même de ne pas éternuer trop fort.

Ils rient.

Noir.

 

Lendemain matin

Frédérique, assise seule dans la salle de séjour, fume une cigarette en finissant son café. Elle est déjà habillée et maquillée. Josiane arrive en chemise de nuit et n’a pas l’air très fraîche. Elle essaie de se déboucher les oreilles avec son petit doigt.

Josiane – J’ai les portugaises ensablées… Je suis sûre que c’est ce petit tos qui m’a refilé les oreillons…

Frédérique (perplexe) – Qui ?

Josiane – Dans le train !

Frédérique préfère ne pas insister.

Josiane – Et puis ça m’a donné soif, ces spaghettis. J’espère que la sauce n’était pas périmée depuis trop longtemps. (Se servant un verre d’eau, et regardant sa sœur) Oh, toi aussi, tu as une sale tête…

Frédérique (froissée) – J’ai mal dormi, c’est tout…

Josiane – Ce n’est pas à cause de ta dispute avec Pierre hier midi ? Tu le connais, il faut toujours qu’il dise tout haut ce que les autres pensent tout bas…

Frédérique la regarde, interloquée, mais préfère ne pas relever. Josiane se sert une tasse de café.

Josiane – Moi non plus je n’ai pas bien dormi. C’est à cause de ces termites. J’ai rêvé qu’elles nous bouffaient nous aussi pendant la nuit. En commençant par la cervelle

Regard perplexe de Frédérique. Josiane trempe les lèvres dans son café et fait la moue en se tenant l’estomac.

Josiane – Ça me donne la nausée, ce café… (Un temps) Je crois que je vais aller vomir…

Josiane sort et croise Pierre qui arrive, pas très réveillé.

Pierre – Ouh la ! T’as pas l’air fraîche, toi non plus.

Frédérique (pincée) – Merci. Josiane vient de me dire la même chose.

Pierre se sert un café.

Pierre – Je parlais pour moi aussi… Passé cinquante ans, quand Cendrillon se couche après minuit… Le lendemain matin, c’est la tête qu’elle a comme une citrouille…

Frédérique – Tu te prends pour Cendrillon…?

Pierre – Vous, les femmes, vous pouvez toujours vous maquiller avant de sortir dans la rue.

Frédérique – Je suis déjà maquillée…

Pierre touille son café.

Pierre – Excuse-moi. C’est l’approche de Noël. Ça me déprime. Faut que je sois désagréable avec tout le monde, je ne sais pas pourquoi. Enfin, je m’en doute un peu…

Silence.

Frédérique – Un jour, papa m’a prise à part dans sa voiture avant d’aller travailler. Je devais avoir cinq ou six ans. Il m’a annoncé que le Père Noël n’existait pas. Comme ça. Je ne lui avais rien demandé. Au début, j’étais plutôt fière. Ça faisait de moi une grande. Mais je n’ai pas tardé à comprendre ce qu’il entendait par là…

Pierre – À chaque fois qu’il voulait nous rappeler à quel point on était naïfs, il nous balançait sur un ton ironique : Tu crois au Père Noël !

Frédérique – Pour me venger, à mon tour, j’ai révélé à la fille de l’institutrice que le Père Noël n’existait pas. Le lendemain matin, sa mère m’a collé deux baffes… Non seulement le Père Noël n’existait pas, mais il fallait que je le garde pour moi !

Pierre – Est-ce qu’on doit toujours pardonner à ses parents… sous prétexte qu’eux aussi ont peut-être eu une enfance malheureuse ?

Frédérique – J’ai cru qu’en devenant mère à mon tour, je deviendrai plus indulgente avec la mienne. Et puis non. Ça m’a juste permis de mesurer toute l’étendue de l’affection qu’ils n’ont pas su nous donner.

Josiane revient, habillée, un sac poubelle à la main.

Josiane – Jeff n’est pas encore prêt ? Décidément, c’est toujours le dernier levé… Bon, je vais jeter le restant des spaghettis, sinon ça va empester. Avec cette sauce, ça sentait déjà pas très bon quand on les a mangés… (Un temps) Et puis j’ai vomi dans le sac, pour pas boucher le lavabo…

Stupéfaction des deux autres. Josiane sort avec le sac poubelle. Jeff arrive à son tour. Comme la veille, il marche au radar. Mais il est habillé et prêt à partir. Il se sert un café.

Frédérique – C’est le moment de dire adieu à cette maison… C’est la dernière fois qu’on y prend le petit-déjeuner ensemble. Comme quand on était petits…

Silence embarrassé.

Frédérique – Rien ne nous empêche de nous revoir quand même…

Pierre – Oui… (Amer) Mais est-ce que ça nous fait vraiment du bien…?

Josiane revient en hâte.

Josiane (sur un ton dramatique) – On nous a volé la poubelle !

Pierre (ironique) – Il y avait quelque chose de précieux, à l’intérieur ?

Jeff, intrigué, sort pour voir.

Josiane – C’est incroyable ! Vous vous rendez compte, on vole même les poubelles maintenant. Et encore, on est à la campagne !

Un temps. Jeff revient.

Jeff – On ne nous l’a pas volée, elle a brûlé. Comme c’est du plastique, il ne reste plus rien. Encore heureux que ça n’ait pas foutu le feu à la maison…

Jeff tourne un regard suspicieux vers Josiane.

Jeff – Tu n’aurais pas mis les cendres de la cheminée dans la poubelle hier soir ?

Frédérique et Pierre se tournent également vers Josiane.

Josiane – Je pensais qu’il n’y avait plus de braises…

Jeff – Il faut croire que ça couvait encore sous la cendre.

Pierre – On ne prévient pas à la police alors…?

Josiane – C’est incroyable que ça s’enflamme comme ça, ces poubelles. C’est dangereux.

Les autres échangent à peine un regard, habitués à la mauvaise foi de Josiane.

Pierre – Il vaudrait peut-être mieux enterrer tout ça dans le jardin, cette fois. Avec les émanations de la sauce bolognaise, le rendu de Josiane et les charbons ardents… Ça pourrait entraîner une réaction chimique imprévisible…

Jeff (ailleurs) – Y’a une pelle dans la cabane à outils.

Tous le regardent.

Jeff (comprenant le message, résigné) – Ok, j’y vais…

Josiane poursuit le cours de ses pensées tortueuses.

Josiane – Il avait un prénom bizarre, ce kiné…

Pierre – William.

Josiane – C’est ça, William… Remarquez, c’est bien un nom de poire… Pour acheter cette baraque en ruine… Je lui aurais bien laissé mon numéro de téléphone, mais… C’est vrai qu’il avait l’air un peu…

Pierre – Un peu quoi…?

Josiane – Tu n’as pas vu que c’était une tapette ?

Frédérique, mal à l’aise, observe la réaction de Pierre, qui se décide à parler.

Pierre – J’ai un truc à vous dire… Autant que je vous le dise maintenant…

Josiane l’écoute. Frédérique lui sourit pour l’encourager.

Pierre – Ce kiné, qui a racheté la maison. William. C’est mon ami…

Frédérique, qui ignorait cet aspect de la question, est aussi surprise que Josiane. D’autant qu’elle s’attendait à un autre genre de coming-out.

Frédérique (à nouveau un peu pincée) – Eh ben, tu as décidé de nous étonner…

Josiane (larguée) – Le kiné pédé, c’était un homme de paille ?

Frédérique – Pourquoi tu as fait ça ? On aurait pu s’arranger si tu voulais la garder, cette maison…

Pierre – Je craignais que ce soit compliqué…

Frédérique (ironique) – C’est sûr que là, c’est beaucoup plus simple.

Josiane – Et puis tu ne fais pas une mauvaise affaire, finalement…

Pierre – La maison est restée en vente pendant plus d’un an. Personne n’en voulait…

Mutisme des autres, perturbés chacun à sa façon par cette révélation.

Pierre – Attendez, je vous rappelle que vous venez de nous vendre une baraque qui est peut-être complètement bouffée par les termites…

Josiane (comprenant de moins en moins) – De vous vendre…? Vous la rachetez ensemble…?

Frédérique vient au secours de Pierre.

Frédérique – C’est son ami… On ne va pas te faire un dessin…

Josiane comprend enfin.

Josiane (amusée) – Ah d’accord ! Je me disais bien aussi…

Frédérique (ironique) – Oui, l’intuition féminine…

Pierre – Vous serez toujours chez vous dans cette maison…

Jeff revient alors du jardin.

Jeff – C’est dingue !

Frédérique – Ça tu peux le dire…

Mais Jeff parle d’autre chose.

Jeff – Regardez ce que vient de trouver en creusant dans le jardin pour enterrer les ordures !

Il exhibe un os.

Josiane – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Pierre – Ça ressemble furieusement à un fémur…

Frédérique – Tu veux dire… un ossement humain ?

Pierre (à Jeff) – Y’avait tout le squelette avec ?

Jeff – J’ai pas continué à creuser. Je ne sais pas ce que vous avez foutu dans ce sac poubelle, mais ça sentait pas la rose. J’ai balancé tout ça dans le trou et j’ai rebouché vite fait.

Josiane – On pourrait prévenir la police, mais… Vous vous rendez compte ? Un cadavre enterré dans notre jardin ! On pourrait avoir des ennuis…

Frédérique a l’air un peu embarrassée.

Frédérique – Si c’est vraiment un mort, qui ça pourrait bien être ?

Un temps.

Pierre – C’est peut-être papa…

Les autres le regardent, outrés qu’il puisse plaisanter. Mais Pierre ne plaisante pas.

Pierre – La dernière fois que maman est venue ici, c’était avec lui. Et après, on ne l’a plus jamais revu. Qu’est-ce qui nous dit qu’il est vraiment retourné en Amazonie après…?

Josiane (à Pierre) – Oh, la, la… Heureusement que c’est ton copain homo, qui l’a racheté, cette baraque. Au moins, ça reste dans la famille !

Jeff (largué) – Qui est homo…?

Josiane – Pierre !

Frédérique (plus très sûre de rien) – Sympathisant, en tout cas…

Jeff digère cette information. Pierre reste impassible, soit qu’il ne veut pas démentir, soit qu’il n’a pas entendu cette dernière réplique, absorbé qu’il est dans la contemplation du présumé fémur.

Frédérique – Bon, on ne va pas s’emballer, non plus. Si ça se trouve, c’est un os de vache.

Pierre – Ça ressemble quand même furieusement à un fémur…

Frédérique – Tu t’y connais, en fémur, toi ?

Pierre – Mon copain est kiné… C’est moi qui lui faisais réviser ses examens…

Jeff – Et puis pourquoi on aurait enterré une vache dans notre jardin…?

Josiane – Ou alors le voisin est un serial killer, et il enterre ses victimes chez nous, pour pas se faire repérer…

Pierre – Si on doit repasser des vacances ici, je préférerais encore que maman ait assassiné papa… C’est moins risqué qu’un voisin psychopathe…

Frédérique – Bon, on ne va pas régler ça maintenant… Je propose qu’on foute le camp d’ici. On ramène l’os à Paris et on verra bien.

Tous opinent. Pour penser à autre chose, ils se remettent en mouvement pour les derniers préparatifs en prévision du départ. Chacun va chercher ses bagages. Josiane revient avec un gros sac en plus de la valise qu’elle avait en arrivant.

Pierre (suspicieux) – Tu n’avais pas qu’une valise, en arrivant ?

Josiane – Je ramène quelques souvenirs ! C’est toujours ça que les termites ne boufferont pas…

Jeff (à Pierre) – Tu as fermé le compteur ?

Pierre – Oui… (Après une hésitation) Je vais vérifier.

Pierre disparaît un instant pour vérifier.

Pierre – C’est bon, on peut y aller.

Les quatre frères et sœurs s’apprêtent à quitter la maison, leurs bagages à la main.

Jeff (avec un dernier regard circulaire) – On n’a rien oublié…?

Pierre – Je prends le fémur… Je le montrerai à William…

Jeff – C’est qui William ?

Frédérique – On t’expliquera plus tard…

Josiane – Dire qu’on était venus ici pour régler des problèmes de succession… J’ai l’impression qu’on n’est pas sortis de l’auberge…

Jeff, Frédérique et Josiane sortent. Pierre est le dernier. Son petit sac à la main, il vient prendre le portrait de famille sur la cheminée et le regarde un instant avec un sourire amer.

Pierre – Les souvenirs… Ça prend pas beaucoup de place, mais c’est lourd à porter.

On l’appelle du dehors.

Frédérique (off) – Pierre ?

Jeff (off) – Tu viens ?

Josiane (off) – Qu’est-ce qu’il fait ?

Pierre remet le portrait à sa place.

Pierre – C’est bon, j’arrive ! (Il prend l’os posé sur la table) J’avais oublié le fémur de papa ! (Pour lui-même) Maintenant, la famille est enfin réunie… (Regardant l’os) Enfin c’est un début…

Pierre s’en va.

Noir. Fin.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-08-6

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Coup de foudre à Casteljarnac

Comédie de Jean-Pierre Martinez

3 femmes – 1 homme

Afin de redorer son blason, la baronne de Casteljarnac cherche pour sa fille,
pas très gâtée par la nature, un prétendant aussi riche que peu regardant.
Elle pense avoir trouvé le gendre idéal…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Coup de Foudre à Casteljarnac

Personnages :

Baronne de Casteljarnac

Marika, sa fille

Maria, sa bonne

Franck, son gendre

Acte 1

Le salon du château délabré de Casteljarnac. Mobilier d’époque mais en piteux état. Murs cachant leur décrépitude derrière quelques portraits de famille accrochés de travers. Marika de Casteljarnac arrive, peu gracieuse et mal fagotée.

Marika – Maria ? Où est-elle encore passée, cette idiote ? Maria ! Mais c’est tout à fait insensé !

Entre la baronne Carlota de Casteljarnac, sa mère, femme plutôt pulpeuse, très maquillée, et d’une élégance un peu voyante. Elle porte un plateau de petit déjeuner.

Marika – Ah, bonjour mère… Mais où est donc la bonne ?

Carlota – Elle vient de partir…

Marika – Partir ? Mais où ça ? Et quand reviendra-t-elle ?

Carlota – Pas de si tôt, je le crains…

Marika – Comment ça ? Mais j’ai besoin d’elle ! (Prise d’un doute) Ne me dites pas qu’elle est encore partie en congé au Portugal ?

Carlota – Pire que ça…

Marika – Vous voulez dire qu’elle a pris congé tout simplement ?

Carlota – C’est malheureusement ce qui finit par arriver avec les domestiques lorsqu’on ne leur paie pas leurs gages…

Marika – Ces gens n’ont vraiment aucune éducation… Elle aurait au moins pu me servir mon petit déjeuner avant de s’en aller… Enfin, une bonne de perdue dix de retrouvées… De toute façon, elle était incapable de faire cuire correctement un œuf à la coque…

La baronne pose le plateau sur une table.

Carlota – Tenez, aujourd’hui exceptionnellement, c’est moi qui vous l’ai préparé… Bon anniversaire ma chérie !

Marika – Vous y avez pensé ? Vous êtes un amour, maman…

Carlota – Pour le cadeau, on verra ça un peu plus tard. Vous savez qu’en ce moment, nous avons quelques problèmes de trésorerie…

Marika s’assied et commence à déjeuner, en attaquant l’œuf à la coque.

Marika – Ne vous tourmentez pas pour ça, mère. En tout cas, le vôtre est très réussi, bravo !

Carlota – Le mien ?

Marika – Votre œuf à la coque !

Carlota – Ah, oui, bien sûr… Au moins, si nos finances venaient à se dégrader encore un peu plus, je pourrais toujours chercher à me placer comme gouvernante dans un château alentour…

Marika – Vous êtes drôle.

Carlota – J’ai engagé une autre bonne, mais si nous n’avons pas de quoi la payer, je crains qu’elle ne reste guère plus longtemps que la précédente…

Marika continue à déjeuner, mais elle remarque bientôt le regard attentif que sa mère pose sur elle.

Marika – Tout va bien, mère ? Vous avez l’air soucieuse… Si c’est au sujet de Maria, ne vous inquiétez pas. Je peux me passer de camériste pendant un jour ou deux.

Carlota – Marika, il faut que je vous parle sérieusement.

Marika – Vous me faites peur… Ça m’a l’air sérieux en effet… Mais je vous écoute…

Carlota – Marika, vous n’êtes plus une enfant. Il y a maintenant des choses que vous pouvez comprendre… Comme vous le savez depuis votre sortie du Couvent des Oiseaux, notre situation financière est des plus délicates. Nous ne pouvons plus payer le personnel, et ce château tombe en ruine.

Marika – Je voulais justement vous en parler. Vous connaissez ces vers célèbres de Chantal Goya : « Il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville » ?

Carlota – C’est de Verlaine, je crois.

Marika – Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, ce serait plutôt : « Il pleut dans ma chambre quand il pleut sur le toit ».

Carlota – Eh bien Marika, j’ai peut-être trouvé le moyen de colmater durablement les brèches dans notre trésorerie, et de faire restaurer ce château avant qu’il ne s’effondre sur nos têtes.

Marika – Vous pensez à un de ces jeux de la loterie nationale dont on fait la publicité sur les ondes, qui peut faire d’un manant un parvenu en un seul tirage ?

Carlota – C’est à un autre genre de tirage que je pensais, ma chère enfant. Et plutôt aux jeux de l’amour qu’à ceux du hasard. Croyez-en mon expérience, c’est beaucoup plus sûr…

Marika – Je crains de ne pas comprendre…

Carlota – À votre âge, il serait temps de vous chercher un mari… Vous n’y avez jamais songé ?

Marika – Ma foi…

Carlota – Je sais, de nos jours, pour une jeune fille de bonne famille, il n’est pas si facile de trouver un prétendant digne de ce nom. Surtout lorsque l’on met la barre un peu haut. La fille de la Baronne de Casteljarnac ne peut pas se marier avec n’importe qui !

Marika – C’est clair.

Carlota – Un jour, c’est vous qui hériterez de mon titre de baronne. Je crains d’ailleurs que d’ici là, ce ne soit tout ce que j’ai à vous léguer…

Marika – Allons, nous n’en sommes pas encore là… Quoi qu’il en soit, comme vous le dites, de nos jours les princes charmants ne courent pas les rues…

Carlota – Et c’est précisément pourquoi en cette matière, l’intervention discrète d’une mère peut être utile…

Marika – Vraiment ?

Carlota – Une mère… un peu aidée par les nouvelles technologie de la communication, bien sûr…

Marika – Vous m’avez inscrite à mon insu sur un de ces sites de rencontre ?

Carlota – Un site très haut de gamme, je vous rassure. Même si j’ai dû pour cela gonfler un peu votre dote potentielle et retoucher votre portrait avec Photoshop…

Marika – Ma photo ?

Carlota – Fort heureusement, notre nom est en lui même un capital inaliénable. Beaucoup d’hommes fortunés seraient flattés d’épouser une Baronne de Casteljarnac, même sans le sou, afin d’atteindre par cette alliance à une respectabilité que l’argent ne suffit pas à acquérir.

Marika – Mais enfin, mère… Vous voulez donc me marier avec un roturier ?

Carlota – Hélas, il faut se rendre à l’évidence, ma chère enfant. Les gens de notre condition sont tout aussi fauchés que nous…

Marika – De là à caser votre fille avec un parvenu pour redorer le blason de la famille…

Carlota – Malheureusement, je ne vois pas d’autre solution… J’ai cherché sur Google un site du genre « J’adopte un noble point com » mais je n’en ai pas trouvé… Croyez-moi, nous n’avons plus le choix…

Marika – Ne pourrions-nous pas vendre quelque chose ?

Carlota – J’ai déjà utilisé tous les expédients possibles, je vous assure… C’est cela ou nous défaire de Casteljarnac. Le château de notre famille depuis sept générations…

Marika – Mais je ne veux pas vous quitter, mère !

Carlota – Vous pourriez habiter ici avec votre mari. La château est grand. Il suffit de trouver quelqu’un d’assez accommodant… Et aussi riche que peu regardant…

Marika réfléchit un instant.

Marika – Bon… Après tout pourquoi pas ? Nous ne voyons jamais personne. Cela peut être assez divertissant de recevoir quelques prétendants. Nous jugerons sur pièce…

Carlota – Votre premier rendez-vous sera là d’une minute à l’autre.

Marika – Mon premier rendez-vous ? J’ai l’impression d’entendre une secrétaire médicale ! Et qu’il s’agit de se faire arracher une dent ! Ne me dites pas que la salle d’attente est déjà pleine.

Carlota – Rassurez-vous, vous n’avez à ce jour qu’un seul prétendant. Et croyez-moi, cela n’a pas été si facile de le trouver…

Marika – Mais enfin, mère, je ne suis même pas coiffée !

Carlota – Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas la peine.

Marika – Plaît-il ?

Carlota – Je veux dire, vous êtes très bien comme ça, ma chère.

Marika – Et il est comment, ce garçon ?

Carlota – C’est l’unique héritier d’un magnat de l’immobilier auvergnat qui a fait fortune en Californie.

Marika – Je voulais dire… physiquement.

On sonne.

Carlota – Ah, je crois que vous allez pouvoir en juger par vous-même…

Marika – Oh mon Dieu ! Mais vous auriez dû me prévenir avant !

Carlota – Je n’étais pas sûre de votre réaction. J’ai préféré vous faire la surprise. Bon je vais ouvrir moi-même. Puisque nous n’avons plus de bonne…

Carlota sort. Marika semble à la fois inquiète et excitée. Elle tente de se recoiffer un peu. Mais sa mère revient aussitôt, précédant le nouveau venu.

Carlota – Entrez, entrez, je vous en prie. Ne faites pas attention au désordre, la bonne a pris sa journée…

Le prétendant arrive. Il porte un costume sombre, des lunettes noires et se guide à l’aide d’une canne blanche. Il a dans la main un bouquet de fleurs. Marika en reste muette de stupéfaction.

Carlota – Marika, je vous présente Monsieur Lesourd.

Franck – Bonjour Marika.

Marika – Bonjour Monsieur…

Franck s’approche d’elle en tendant son bouquet de fleurs. Ce faisant, il heurte un guéridon et renverse un vase posé dessus. Marika reste un instant sidérée.

Franck – Je vous en prie, appelez-moi Franck.

Marika prend le bouquet de Franck pendant que sa mère ramasse le vase.

Marika – Bienvenue à Casteljarnac, Franck…

Carlota – Oh pour les fleurs, il ne fallait pas… Elles sont vraiment magnifiques… N’est-ce pas Marika ?

Marika – Oui, magnifiques… Merci beaucoup…

Carlota – Nous allons les mettre dans un vase tout de suite…

Carlota ramasse le vase tombé par terre, et Marika met les fleurs dedans.

Carlota – Voilà… Je peux vous offrir un café, Monsieur Lesourd ? Je n’en ai jamais fait moi-même, mais je peux toujours essayer…

Franck – Merci, ça ira… J’arrive directement de Los Angeles J’ai pris mon petit déjeuner dans l’avion.

Carlota – Ma fille avait hâte de vous rencontrer… J’imagine que vous allez rester quelques jours en France…

Franck – Eh bien… Pour toujours, je l’espère… Mais cela dépendra un peu de votre fille, en réalité…

Carlota se tourne vers Marika, attendant une réaction, mais celle-ci reste de marbre.

Carlota – Elle est un peu timide, vous savez… Elle sort à peine du couvent… Enfin, elle n’était pas bonne sœur, je vous rassure.

Franck – Quoi qu’il en soit, je n’ai pas l’intention de la brusquer.

Carlota – Elle a fait ses études au Couvent des Oiseaux, comme Chantal Goya et Martine Aubry…

Franck – Pas à la même époque, j’espère.

Carlota éclate bruyamment de rire.

Carlota – Vous êtes drôle… C’est cocasse, n’est-ce pas ma chérie ?

Mais Marika ne se déride toujours pas.

Carlota – Bien entendu, c’est un peu difficile pour vous d’en juger, mais croyez-moi sur parole : Marika est une jeune fille absolument charmante…

Franck – Je vous crois, Madame la Baronne. Et puis ne dit-on pas que l’amour est aveugle ?

Carlota rit à nouveau bruyamment.

Carlota – C’est tordant. Mais dites quelque chose, Marika. Ou bien Monsieur Lesourd va penser que vous êtes muette.

Marika – Vous… Je veux dire comment…?

Carlota – Ma fille n’ose sans doute pas vous demander comment vous êtes devenu… Vous êtes né comme ça, ou bien…

Franck – Eh bien… En réalité… J’ai été foudroyé à l’âge de 18 ans.

Carlota – Un coup de foudre… Mon Dieu, comme c’est romantique. N’est-ce pas ma chérie ?

Franck – Croyez-en mon expérience, si un jour vous êtes surprises dans la campagne en plein orage, ne tentez pas de vous mettre à l’abri derrière un de ces crucifix en fer forgé qu’on trouve parfois à la croisée des chemins.

Marika – Et pourquoi donc.

Franck – Mais parce que cela attire la foudre, Mademoiselle.

Carlota – Les crucifix sont de véritables paratonnerres, c’est connu.

Franck – Parfois, j’ai l’impression que c’est le Seigneur lui-même qui m’a infligé cette épreuve, en pénitence pour tous mes péchés…

Carlota – Vous êtes donc croyant…

Franck – La foi est une de mes dernières consolations en ce bas monde…

Carlota – J’ai moi-même veillé à ce que ma fille soit élevée selon les principes de notre sainte religion catholique et romaine…

Silence pesant.

Franck – Écoutez, Marika, je n’irai pas par quatre chemins, car le temps m’est compté. Je sais que je n’ai guère d’atouts pour moi, hormis la pureté de mes intentions et mon immense fortune.

Carlota – Ce qui compte énormément pour nous, croyez-le bien, Monsieur Lesourd… Je parlais de la pureté de vos intentions, bien sûr…

Franck – Une fortune que je déposerai en offrande aux pieds de ma future femme… Celle qui saura deviner l’immense besoin d’amour qui se cache derrière ces lunettes noires…

Carlota – Ne dit-on pas que les yeux sont les fenêtres de l’âme ! Malheureusement, dans votre cas, les volets sont fermés. Mais je suis sûre que vous trouverez bientôt qui saura les ouvrir pour faire entrer un peu d’air frais dans cette maison…

Franck – Marika, vous avez hérité avec votre nom de la noblesse et de la grâce. Et vous avez reçu une éducation décente. Je cherche à épouser une jeune femme désintéressée, qui sera mon guide dans la vie. Et vous comprendrez que dans mon état, la douceur du caractère importe davantage que le physique…

Carlota – Tant mieux, tant mieux, Monsieur Lesourd…

Marika la fusille du regard.

Carlota – Je veux dire, c’est très noble de votre part, Franck. Ma fille, comme vous le savez, héritera un jour de mon titre de Baronne de Casteljarnac… Une famille qui, comme vous pouvez le voir sur ces quelques portraits de famille, s’est illustrée tout au long de l’histoire de France…

Marika – Maman…

Carlota – Pardon, j’avais oublié que…

Franck – Aucune importance, Chère Madame.

Carlota – Mais je vous en prie, appelez-moi Carlota.

Franck – Et pourquoi cela ?

Carlota – Mais parce que c’est mon prénom !

Franck – Je plaisantais, Chère Madame. Je veux dire Carlota.

Carlota – Il est impayable ! N’est-ce pas Chérie ? Jamais je n’aurais pensé qu’un handicapé puisse être aussi drôle… (Se rendant compte de l’énormité de ses propos) Enfin, je veux dire…

On sonne.

Carlota – Je vous prie de m’excuser, ça doit être la bonne nouvelle… Je veux dire la nouvelle bonne…

Franck – Vraiment ? Je pensais que la vôtre avait seulement pris sa journée…

Carlota – C’est vrai, mais j’ai décidé de m’en défaire pour cette même raison… Elle prenait beaucoup trop de congés… Vous savez ce que c’est, maintenant avec les 35 heures… Je vous abandonne un instant. Profitez en pour faire un peu connaissance…

Carlota sort. Marika reste un instant seule en compagnie de Franck, ne sachant pas quoi dire.

Franck – En tout cas, vous avez une très jolie voix…

Marika – Merci…

Nouveau silence.

Franck – J’aimerais seulement avoir le plaisir de l’entendre davantage… Vous pouvez me poser des questions, vous savez. Cela vous permettra de me connaître un peu mieux…

Marika – Je ne sais pas, je… Vous jouez du piano ?

Franck – Euh, non… Pourquoi cela ?

Embarras de Marika.

Marika – Excusez-moi un instant, j’ai deux mots à dire à ma mère…

Marika sort. Franck la suit du regard à son insu. Il relève ses lunettes noires et se met à examiner la pièce et le mobilier comme pour une expertise. Il affiche un air circonspect devant la misère du lieu. Puis il regarde attentivement les tableaux et semble plus satisfait par cet examen. Carlota et Marika reviennent accompagnées par la nouvelle bonne. Franck remet aussitôt ses lunettes noires sur son nez et recompose son personnage de non voyant.

Carlota – Pardon de vous avoir laissé seul un moment… Voici Maria, notre nouvelle bonne…

Marika – Elle s’appelle aussi Maria ?

Carlota – Et oui, comme celle à qui nous avons donné congé. Après tout ce sera plus pratique, n’est-ce pas ?

Maria – Ouh la, j’ai pris la saucée en traversant le parc.

Maria, une jeune femme d’un charme un peu vulgaire, se dirige vers Franck.

Carlota – J’ai d’ailleurs pu observer par moi-même qu’au moins une bonne sur deux s’appelle Maria. J’ignore à quoi c’est dû…

Maria –Bonjour Monsieur…

Franck – Bonjour Madame.

Maria – Mademoiselle… Et ben vous êtes du genre optimiste, vous ! Ce n’est pourtant pas un temps à mettre des lunettes de soleil…

Elle tend la main à Franck qui fait mine de ne pas la voir. Carlota échange un regard consterné avec Marika.

Carlota – Excusez-la… Vous savez, c’est tellement difficile de trouver du personnel de nos jours…

Maria semble ne pas comprendre pourquoi Franck ne sert pas la main qu’elle lui tend.

Carlota – Eh bien Maria, si vous alliez voir ce qui se passe à l’office… Nous nous verrons tout à l’heure, n’est-ce pas ?

Maria – Bien Madame…

Carlota – Mais j’y pense, maintenant que nous avons retrouvé une bonne, Monsieur Lesourd prendra peut-être un vrai café ? (Comme en aparté) Entre nous, les domestiques portugaises n’ont pas que des qualités, mais il faut reconnaître qu’elles savent faire le café…

Franck – Ne vous dérangez pas pour moi… D’ailleurs, je vais vous laisser…

Carlota – Vous nous quittez déjà, Monsieur Lesourd ?

Franck éternue.

Franck – Excusez-moi, je suis allergique au pollen… Ça doit être les fleurs que j’ai apportées…

Maria – Vous êtes sûr que ce n’est pas à la poussière, plutôt ? (Maria jette un regard sur la pièce). Parce qu’il y a du boulot, hein ? Ouh la la ! Il vaut mieux voir ça que d’être aveugle, pas vrai Monsieur Lesourd ?

Franck – Je dois partir, mais je reviendrai bientôt… Marika, je suis ravi d’avoir fait votre connaissance…

Marika – Moi de même, Franck.

Franck – Mes amis m’appellent Francky…

Marika – Au revoir Francky.

Carlota – Ma fille va vous raccompagner… N’est-ce pas ma chérie ?

Franck reprend sa canne blanche et se lève pour partir. Maria comprend qu’il est aveugle.

Maria – Ah d’accord… Excusez-moi Monsieur Lesourd, je n’avais pas vu que vous étiez aveugle.

Franck – Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude.

Maria – Mais rassurez-vous, je n’ai rien contre les handicapés, hein ? D’ailleurs, je trouve ça scandaleux, ces gens qui prennent les places de stationnement réservées aux aveugles sur les parkings, pas vous ?

La baronne et sa fille échangent à nouveau un regard atterré.

Carlota – À très bientôt, Franck.

Franck – Merci pour votre accueil, Madame la Baronne.

Marika sort avec Franck en le tenant par le bras.

Maria – Alors comme ça, vous êtes baronne ?

Carlota – Oui, en effet. Je suis la Baronne de Casteljarnac. La septième du nom.

Maria – Eh ben… Je n’avais jamais vu une baronne avant vous.

Carlota – Bon et bien maintenant que vous m’avez vue, vous allez pouvoir vous mettre au travail, n’est-ce pas ? Vous vous appelez comment, déjà ?

Maria – Maria.

Carlota – C’est ça. Et bien Maria, pourquoi ne commenceriez-vous pas par débarrasser ce plateau et faire un peu de ménage ?

Marika revient. Maria la fixe du regard.

Maria – C’est incroyable ce que vous ressemblez à ma mère.

Carlota – Merci de ne pas avoir dit ça devant son prétendant… D’ailleurs, à l’avenir, je vous invite à ne pas vous adresser directement aux personnes que nous recevons ici, n’est-ce pas ? Alors Marika, qu’en pensez-vous ?

Maria – C’est incroyable. Et en plus nous portons le même prénom !

Marika – Euh… Pas exactement… Moi c’est Marika.

Maria – Ah pardon, j’avais compris Maria. Il n’empêche que vous lui ressemblez, c’est dingue. On dirait que vous êtes de la famille.

Marika – Quel est le patronyme de votre mère ?

Maria – Le quoi ?

Carlota – Son nom de famille !

Maria – Fernandez. Elle s’appelle Fernandez, comme moi.

Carlota – Dans ce cas, il est peu probable que nous soyons apparentés. D’ailleurs la branche de notre famille qui était liée au trône du Portugal s’est éteinte sous la révolution…

Maria – Le Portugal ? Ah mais je ne suis pas portugaise.

Marika – Vous n’êtes pas portugaise ?

Maria – Ben non, je suis espagnole.

Carlota – Oui, bon c’est pareil…

Maria – Ah non, ce n’est pas pareil du tout… (Hilare) D’ailleurs, vous savez ce que ça veut dire Marika, en espagnol ?

Carlota – Non, et on s’en contrefiche, figurez-vous.

Maria – Il n’empêche que je n’aimerais pas m’appeler Marika…

Carlota – Si vous débarrassiez ce plateau et que vous alliez voir ce qui se passe à la cuisine ?

Maria – Très bien Madame La Baronne. (Maria sort, hilare) Marika… En espagnol, ça veut dire tapette… En tout cas, moi je n’aimerais pas m’appeler Tapette…

Les deux autres la regardent sortir avec un air consterné.

Carlota – Alors ? Qu’en pensez-vous ?

Marika – De la nouvelle bonne ?

Carlota – De votre prétendant ! Ça s’est plutôt bien passé, non ?

Marika (explosant) – Bien passé ? Il est aveugle et il ne joue même pas de piano !

Carlota – Bon d’accord, ce n’est peut-être pas le mari idéal… Mais je vous assure que d’un point de vue financier, c’est le gendre idéal. Il est milliardaire ! C’est la solution à tous nos problèmes !

Marika – Vous n’avez qu’à l’épouser vous-même…

Carlota – Il est mal voyant, d’accord, mais pas au point de s’apercevoir que j’ai plutôt l’âge d’être sa mère que sa femme. Nous n’avons plus le choix, ma chérie, je vous assure ! C’est ça ou se mettre à cuisiner et à faire le ménage nous-mêmes. Parce que cette bonne-là, il va falloir la payer si on veut qu’elle reste.

Marika – On n’a qu’à vendre encore quelques meubles…

Carlota – Si nous en vendons encore, c’est par terre qu’il faudra nous asseoir… Il faut être aveugle pour ne pas voir dans quel état se trouve déjà ce château…

Marika – Vendons les portraits de famille ?

Carlota – Ça jamais !

Marika – Alors c’est moi que vous préférez vendre ?

Carlota – Allons Marika, vous n’êtes plus une enfant… Ne me dites pas que vous croyez encore au Prince Charmant… Vous n’êtes pas obligée d’aimer votre mari ! Et si vous voulez prendre un amant, songez que d’être mariée avec un mal voyant est un avantage considérable.

Marika – Vous avez une drôle de conception du mariage, mère…

Carlota – Tout ce qu’il demande en contrepartie des millions qu’il va déposer à vos pieds, c’est un peu de compagnie et quelqu’un pour le guider dans la vie.

Marika – Mais enfin, mère… Je ne suis pas un chien d’aveugle !

Carlota – Vous pourrez toujours apprendre à aboyer… Je plaisante. Et puis c’est vrai qu’un peu de sang neuf dans cette famille, ça ne pourra que régénérer un peu la race.

Marika – Du sang neuf ? Un handicapé ?

Carlota – En tout cas, cela régénérera notre compte en banque…

Marika – Non vraiment, mère. Vous ne pouvez pas exiger de moi ce sacrifice…

Carlota – Je vous demande quand même de prendre le temps d’y réfléchir, ma chère… Soyez raisonnable… Songez qu’il sera peut-être difficile de vous caser avec quelqu’un de plus regardant… D’ailleurs, il n’a pas encore dit oui…

Marika – Un fiancé aveugle, je m’attendais quand même à mieux que cela pour mon anniversaire…

Maria revient avec un plumeau pour faire les poussières.

Maria – C’est votre anniversaire, Mademoiselle Marika ?

Marika – Oui, pourquoi ? Vous voulez me faire un cadeau, vous aussi ?

Maria – C’est incroyable !

Marika – Quoi encore ?

Maria – C’est mon anniversaire aussi ! J’ai vingt ans aujourd’hui (ou selon l’âge de la comédienne). Et vous ?

Marika – Moi aussi.

Maria – Et nous sommes nées le même jour !

Carlota – Oui, enfin… Plusieurs millions de personnes dans le monde sont nées ce jour-là. Cela n’a rien de si étonnant que cela.

Maria – Dans le monde, peut-être, mais en France.

Carlota – Vous n’êtes pas née au Portugal ?

Maria – C’est mon père et ma mère qui sont espagnols. Moi je suis née dans les Bouches du Rhône, à Beaucon-le-Château.

Marika – À Beaucon-le-Château…?

Maria – Ne me dites pas que…

Carlota – C’est vrai que c’est un hasard étonnant. Mais plusieurs personnes sont nées aussi à la maternité de Beaucon-le-Château ce jour-là.

Maria – Pas des personnes ressemblant autant à ma mère ! Tenez, j’ai une photo !

Maria sort de sa poche une photo qu’elle met sous le nez de Marika, qui l’examine, troublée.

Marika – Ah oui… Il y a… Comme un air de famille…

Carlota – Bon Maria, si vous alliez faire le ménage dans les chambres pour le moment ?

Maria – Bien Madame la Baronne. Mais on ne m’empêchera pas de penser que tout ça n’est pas banal…

Maria sort en omettant de reprendre sa photo.

Carlota – Je me demande si on ne ferait pas mieux de s’en défaire tout de suite, de cette bonne…

Marika – Tout de même, c’est troublant, cette histoire…

Carlota – Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi !

Marika tend la photo à sa mère.

Marika – C’est vrai que la ressemblance est frappante, non ?

Carlota – Mais enfin, vous voyez bien que cette fille est complètement folle ! Comment quelqu’un de votre rang pourrait ressembler à une bonne portugaise ou à sa mère ?

Marika – En tout cas, c’est un fait que je ne vous ressemble pas du tout.

Carlota – Les enfants ne ressemblent pas toujours à leurs parents. Où voulez-vous en venir ?

Marika – Ce genre de choses arrivent. J’ai même vu un film là dessus. Deux enfants qu’on avait échangé par erreur à leur naissance à la maternité…

Carlota – Il arrive que les cigognes soient victimes d’une erreur des aiguilleurs du ciel…

Marika – Je me souviens… Le sang bleu échoue dans un HLM de banlieue, tandis que la racaille se retrouve dans un Hôtel Particulier à Neuilly.

Carlota – Vous regardez trop la télévision, ma chère… Non mais c’est dément. Alors d’après vous, je serai la maman de la bonne ? Vous trouvez qu’elle me ressemble ?

Marika – Non, évidemment…

Carlota – Eh bien vous voyez !

Marika – Tout de même… Il y a ce grain de beauté sur la fesse gauche qui est la marque de fabrique des Casteljarnac… et que je n’ai pas hérité de vous. Moi, ma marque de fabrique, ce serait plutôt les poils dans le dos…

Carlota – C’est un hasard génétique. Parfois, ça peut sauter une génération. C’est comme le génie ou la beauté. Il paraît que le fils d’Einstein était un crétin, et il n’est pas dit que si Marylin avait eu une enfant, elle n’aurait pas été laide comme un pou.

Marika (pensive) – Tout de même… J’aimerais bien voir les fesses de la bonne…

Carlota reste un instant interloquée. On sonne.

Carlota (ailleurs) – Qui ça peut bien être à cette heure-ci ?

Marika – Pourquoi, il est quelle heure ?

Carlota – Je ne sais pas, j’ai dit ça comme ça…

La bonne revient, guidant Franck en le tenant par le bras.

Maria – Monsieur Lesourd a oublié ses gants…

Franck – C’est vrai, mais je vous avoue qu’il y a une autre raison à mon retour précipité…

Maria attend, visiblement curieuse, d’en savoir plus.

Carlota – Bien, vous pouvez nous laisser, Maria…

Maria – Bien, Madame la Baronne.

Maria s’en va à regret.

Franck – Votre fille est là ?

Marika fait signe que non.

Carlota – Je peux l’appeler, si vous voulez…

Marika s’apprête à sortir discrètement, mais Franck en avançant lui coupe la route.

Franck – En fait, je crois que ce serait mieux si je commençais par me confier à vous…

Carlota – Une confession… Vous auriez donc déjà quelque chose à vous faire pardonner ?

Franck – C’est un peu embarrassant, mais voilà… En fait, je ne vous ai pas dit la vérité tout à l’heure…

Carlota – Vous n’êtes pas le milliardaire que vous prétendez être ?

Franck – Non, non rassurez-vous, il ne s’agit pas de cela. C’est au sujet de la cause de ma cécité.

Carlota – Vous m’avez peur… Je veux dire… La cause de votre…

Franck – Je vous ai dit tout à l’heure que j’avais été frappé par la foudre divine… En réalité, ce n’est pas la cause de ma cécité…

Carlota – Nous avons tous nos petites coquetteries, mob cher Franck. Ce n’est pas à une femme que vous allez apprendre qu’on arrange parfois un peu la vérité par de pieux mensonges…

Franck – L’origine de mon handicap est hélas beaucoup plus trivial. Je suis atteint d’une maladie incurable…

Carlota – Incurable… Vous voulez dire qu’il n’y a aucun remède possible ?

Franck – Oui, c’est en effet ce que je voulais dire en employant le mot incurable.

Carlota – Mais incurable ne veut pas forcément dire mortel…

Franck – Dans mon cas si, malheureusement. Il y a un an, j’ai été diagnostiqué d’une tumeur au cerveau très mal placée, qui a d’abord affecté le nerf optique. Mais hélas, le reste va suivre. En fait, mon médecin ne me donne pas plus de six mois à vivre…

Carlota – C’est affreux… Vous m’en voyez vraiment désolée… Mais… que puis-je faire pour vous ? Je ne suis pas médecin…

Franck – Voilà, je vais mourir, et je n’ai aucun héritier. C’est aussi pour cela que je souhaiterais me marier très rapidement. Pour avoir quelqu’un qui m’accompagne dans mes derniers instants. Et pour lui laisser ma fortune après ma mort. Plutôt que cela parte à la Croix Rouge ou aux impôts…

Carlota (reprenant espoir) – C’est une décision très sage de votre part, Monsieur Lesourd… Et si je peux me permettre très généreuse…

Franck – Je sais que ma demande vous semblera précipitée, mais vous comprenez maintenant pourquoi… Je voulais savoir si vous seriez favorable à ce que je demande la main de votre fille, qui m’a fait très bonne impression tout à l’heure. Ainsi que vous bien sûr. J’ai eu le sentiment de trouver une famille en entrant dans ce château…

Carlota et Marika échangent un regard embarrassé.

Carlota – Eh bien en effet… Tout cela est si soudain… C’est le coup de foudre, on dirait… Love at first sight, comme on dit chez vous en Californie. Pardon, j’oublie toujours que…

Franck – Ne vous tourmentez pas pour cela…

Carlota – Écoutez, bien entendu, c’est à ma fille de décider, mais… Pour ma part, si elle était d’accord, je ne verrais que des avantages à cette union…

Franck – Je vous remercie infiniment pour votre soutien, chère Madame. Dans ce cas, je disparais…

Carlota – Vous disparaissez…?

Franck – Je veux dire, je prends congé… Provisoirement…

Carlota – Bien sûr. Mais au fait, et vos gants ?

Franck – Je ne porte jamais de gants… À très bientôt, Madame la Baronne…

Il tente de partir en s’aidant de sa canne mais renverse à nouveau le guéridon avec le vase et les fleurs.

Carlota – Ne partez pas si vite, je vous en prie… Maria !

Maria, visiblement cachée derrière la porte, apparaît aussitôt.

Maria – Oui, Madame La Baronne ?

Carlota – Veuillez raccompagner Monsieur…

Maria – Bien Madame.

Carlota – À très bientôt Monsieur Lesourd.

Franck sort guidé par Maria.

Carlota – Cette fois, nous sommes au pied du mur…

Marika – C’est un cauchemar.

Carlota – Ce type est milliardaire en dollars ! Et il n’en a plus que pour quelques mois… J’appelle ça un miracle ! C’est comme de gagner au loto, croyez-moi. Et c’est beaucoup plus sûr.

Marika – Je parlais de cette incertitude sur ma naissance ! Comment pourrais-je épouser cet homme, et découvrir demain que je suis la fille de Madame Dos Santos.

Carlota – Ce n’est pas Rodriguez ?

Marika – Vous trouvez que c’est mieux ?

Carlota – Non bien sûr. Mais rien ne dit que cela soit le cas. Alors que décidez-vous, pour Franck, ma chère ?

Marika – Je dois en avoir le cœur net avant de vous donner une réponse définitive.

Carlota – Le cœur net ? Mais comment ?

La bonne revient.

Maria – Je peux me remettre à faire les poussières ?

Carlota – Allez-y…

La bonne se met à faire la poussière avec un plumeau. Marika la regarde avec insistance, au point que la bonne en est un peu gênée.

Marika – Maria, vous trouverez à l’office l’uniforme que la bonne qui vous a précédé a laissé en partant.

Maria – Un uniforme ?

Marika – Vous savez bien… Le tailleur noir, le petit tablier blanc, la coiffe…

Carlota – Vous n’avez jamais regardé au théâtre ce soir ?

Maria – Ma foi non, Madame.

Marika – Ici, nous sommes très attachées aux traditions, et nous tenons à ce qu’une bonne ressemble à une bonne.

Maria – Bien Mademoiselle.

Marika – Et bien allez !

Maria – Tout de suite ?

Marika – Tout de suite.

Maria – Bien Mademoiselle.

La bonne sort.

Carlota – Vous auriez dû lui dire aussi de s’épiler la moustache…

Marika – C’est affreux…

Carlota – Oui, j’en conviens. C’est quand même plus voyant que les poils dans le dos…

Marika – Vous vous rendez compte ? S’il y avait eu une erreur à la maternité, je pourrais être la bonne, et Maria… votre fille.

Carlota – Mais non, voyons… Cessez de vous tourmenter avec cette histoire à dormir debout ! Vous ne parlez pas le portugais, n’est-ce pas ?

Marika – Non.

Carlota – Et bien vous voyez ! Et puis l’élégance naturelle que les gens de notre condition reçoivent en héritage… Ça ne trompe pas, croyez-moi. Vous voyez bien que cette fille n’a pas le port altier d’une Baronne de Casteljarnac.

Marika – Tout de même. Je ne serai tranquille que lorsque j’aurais vérifié cela par moi-même…

Marika sort. La baronne reste seule et soupire. Le téléphone sonne et elle décroche.

Carlota – Carlota de Casteljarnac, j’écoute ? Oui… Oui, oui, je sais… Non, je vous assure que ce petit découvert sera très vite comblé. Combien, vous dites ? Ah, oui, quand même… Écoutez, nous attendons une rentrée d’argent et… À quoi ça sert d’avoir un compte dans une banque mutualiste, si on ne peut pas compter sur la solidarité des clients plus fortunés que nous ? Très bien… Et puis en dernier recours, nous vendrons quelques tableaux… D’accord, je fais le nécessaire et je vous rappelle…

Elle raccroche, visiblement préoccupée. Et entreprend de ramasser le vase et les fleurs que Franck a fait tomber en partant. Marika revient.

Marika – La bonne a bien un grain de beauté sur le bas de la fesse…

Carlota – Pardon ?

Marika – J’ai débarquée à l’office pendant qu’elle enfilait sa tenue de soubrette. Pour vérifier.

Carlota – Quelle fesse ?

Marika – La gauche.

Carlota – Eh bien vous voyez ! Pour les Casteljarnac, c’est sur la fesse droite.

Marika – Vous m’avez dit tout à l’heure que cela pouvait sauter de génération ! Ça peut aussi sauter de fesse !

Carlota – Mais enfin, Marika…

Marika – Moi, la fille de Madame Da Silva…

Carlota – Comment pouvez-vous imaginer une chose pareille ?

Marika – Je crois que je vais aller vomir…

Marika s’en va et croise la bonne qui revient, en tenue de soubrette tailleur noir et tablier blanc.

Maria – La dernière fois que j’ai vu ce genre de tenue c’était sur une chaîne cryptée, et croyez-moi, ce n’était pas dans au Théâtre Ce Soir…

Carlota – Ah oui…

Maria – Et votre fille Marika, elle n’est pas un peu…

Carlota – Un peu quoi ?

Maria – Elle a débarqué pendant que j’enfilais ça pour me mater les fesses…

Marika revient.

Maria – Ça n’a pas l’air d’aller, Mademoiselle Marika. Vous êtes toute blanche…

Marika – Ça va passer.

Maria – Tout de même, c’est incroyable ce que vous ressemblez à ma mère…

Marika semble encore plus mal.

Carlota – Très bien, Maria, laissez-nous…

La bonne sort.

Marika – Maman… Auriez-vous quelque chose à me cacher ?

Carlota – Mais pas du tout, mon enfant ! Qu’est-ce que vous allez chercher ?

Marika – Vous souvenez-vous au moins si lorsque vous avez accouché, il y avait là un autre bébé du nom de Maria ?

Carlota – Comment voulez-vous que je le sache ! Ils étaient tous là alignés les uns à côté des autres dans leurs couveuses, comme des poussins en batterie… Je me souviens qu’on vous avait placée sous une lampe parce que vous aviez la jaunisse. D’ailleurs vous avez toujours gardé ce teint un peu jaune…

Marika – Merci…

Carlota – Après comment différencier un bébé d’un autre ? C’est vrai qu’on peut confondre…

Marika – Me voilà complètement rassurée…

Carlota – Non mais c’est pour ça qu’on leur met un bracelet !

Marika – Un bracelet électronique ?

Carlota – Pas encore, à cette époque-là, non. Un bracelet avec le nom du bébé dessus.

Marika – C’est dingue, ça… Pour une voiture, il y a un numéro d’immatriculation, un numéro de moteur, un numéro de châssis, des gravages de pare-brise, toutes sortes de tatouage antivol, sans parler des système d’alarme, et pour un bébé, c’est seulement un bracelet avec un nom dessus… C’est quand même plus facile de confondre, non ?

Carlota – Surtout qu’entre Marika et Maria, il n’y a qu’un lettre de différence. Pour peu que le bébé ait rongé un peu son bracelet à cet endroit là…

Marika – Et mon bracelet, tu l’as gardé ?

Carlota – Ben non, pourquoi je l’aurais gardé ?

Marika – Je ne sais pas. Comme souvenir…

La bonne revient, très excitée.

Maria – Je le sentais, j’en étais sûre !

Carlota – Quoi encore ?

Maria – Je viens d’avoir ma mère au téléphone.

Marika – Et alors ?

Maria – Elle m’a avoué qu’elle se doutait depuis toujours que je n’étais pas vraiment sa fille biologique.

Carlota – Dans ce cas, pourquoi ne vous a-t-elle rien dit jusqu’ici ?

Maria – Pour ne pas me traumatiser !

Marika – Mais comment est-ce que…

Maria – Nous étions toutes les deux l’une à côté de l’autre dans la couveuse, d’après ce que m’a dit ma mère. Mais elle m’a raconté que l’autre bébé était tellement laid et chétif… Inconsciemment elle s’est dit que ça ne pouvait pas être sa fille…

Carlota – Tout ça, ce ne sont que des délires de bonnes portugaises…

Maria ménage un instant son effet.

Maria – Ma mère a gardé mon petit bracelet, et elle vient de vérifier. C’est bien Marika qui est écrit dessus, et non pas Maria.

Le téléphone sonne.

Carlota – Et bien répondez !

Maria – Marika de Casteljarnac, j’écoute. Je ne vous entends pas bien… Ah oui, bonjour Monsieur Lesourd…

Carlota, furieuse, lui arrache le combiné.

Carlota – Oui Franck… Non, pas encore, je… Ah vraiment ? Très bien, je lui en parle tout de suite et je vous rappelle sans tarder…

Elle raccroche.

Carlota – C’était Franck… Pour demander la réponse à sa demande en mariage. Il ne peut pas attendre. Il doit repartir en Californie pour le traitement de la dernière chance.

Maria – Eh mais je m’en fous moi de vos projets de mariage ! Je me fais arnaquer depuis ma naissance. C’est moi la Baronne !

Carlota – Oh doucement ma fille ! Pour l’instant il n’y a qu’une Baronne ici et c’est moi !

Maria – N’empêche que j’ai droit à mon l’héritage ! Ce château me reviendra quand vous serez morte !

Marika – Pour l’instant vous n’êtes que la bonne portugaise…

Maria – C’est vous qui devriez être à ma place ! C’est vous la bonne !

Marika se décompose.

Carlota – Calmons-nous, voyons…

Maria – Vous avez raison… Oublions les titres et l’argent. C’est une mère que je retrouve…

Elle se précipite dans les bras de Carlota embarrassée.

Carlota – Allons, allons… Quoi qu’il en soit, ma pauvre fille…

Marika – Vous pourriez arrêter de l’appeler ma fille ?

Carlota – Les caisses sont vides, Maria. Sans ce mariage, nous n’aurons même pas de quoi payer la bonne, qui que ce soit. Il ne nous reste que ce château en ruine et quelques tableaux de famille.

Maria – Dans ce cas, c’est moi qui vais épouser le milliardaire. Après tout c’est le titre qu’il épouse. Pour le reste, il ne verra même pas la différence. Et il ne perdra pas forcément au change.

Marika et Maria se défient. Carlota s’interpose.

Carlota – Laissez-nous un instant, Maria. Nous rediscuterons de tout cela dans un moment.

Maria – Très bien… Mais je vous préviens, je ne me laisserai pas rouler dans la farine…

La bonne sort.

Marika – C’est un cauchemar…

Carlota – C’est pourquoi ça devient urgent que vous acceptiez la proposition de Lesourd.

Marika – Vous croyez vraiment que c’est ce qu’il y a de plus urgent ?

Carlota – Sinon la poule aux œufs d’or va nous échapper ! Et nous serons sans le sou.

Marika – Et je ne serais peut-être même plus baronne…

Carlota – Qui voudra encore de vous si vous n’êtes n’avez même pas de sang bleu ? Il n’y aura plus aucune excuse à votre laideur… Ni aucune contrepartie…

Marika est effondrée.

Carlota – Ne vous en faites pas. Vous resterez ma fille quoi qu’il arrive. La chair de ma chair. Il n’est pas possible que cette mégère soit baronne… même si c’est ma fille biologique.

Marika – Mais que faire avec Franck ?

Carlota – Il faut que vous l’épousiez tout de suite, avant qu’il ne se rende compte que vous n’êtes peut-être pas tout à fait celle qu’il croit… Après il sera trop tard.

Marika – Vous avez raison…

Carlota – Vous allez appeler Lesourd immédiatement pour lui dire que vous acceptez sa demande en mariage.

Marika – Et après ?

Carlota – Vous le traînez à Las Vegas pour une cérémonie éclair. Et vous faites le voyage de noces dans la foulée.

Marika – Et la bonne ?

Carlota – Je m’occupe de la bonne pendant ce temps-là…

Marika – Très bien. Alors j’y vais… Je fais don de ma personne pour sauver le nom et le château de Casteljarnac.

Carlota – Bon sang ne saurait mentir ! Je reconnais bien là l’esprit chevaleresque dont les Casteljarnac ont toujours fait montre tout au long de l’histoire.

Marika – À l’amour comme à la guerre !

Elles sortent.

Noir.

Acte 2

Carlota est en train de faire le ménage en tenue de soubrette. Maria, look BCBG, est assise en train de lire Jour de France dont la une est consacrée à une tête couronnée.

Carlota – Ouh la la… Je ne me rendais pas compte à quel point c’était épuisant de faire le ménage…

Maria – Vous verrez, le pire, c’est les carreaux. Il reste toujours des traces. Mais je vous donnerai un truc, si vous voulez…

Carlota – Ah oui…

Maria – Le mieux, pour les vitres, c’est le vinaigre… Le vinaigre blanc, pour les carreaux, c’est le top.

Carlota – Vous ne voulez vraiment pas m’aider plutôt ?

Maria – Vous voyez bien que je suis en train de lire ! Si je veux tenir dignement mon rang à l’avenir, j’ai encore beaucoup à rattraper. Notamment en ce qui concerne la vie des têtes couronnées. Je ne me rendais pas compte à quel point la vie de ces gens-là était compliquée.

Carlota – Vous n’imaginez pas à quel point…

Maria – Et tous ces nobles avec des noms à rallonge. Moi qui pensais qu’on les avait tous raccourcis à la Révolution…

Carlota – Heureusement, il nous reste encore quelques privilèges… Moi aussi, je vous donnerai quelques trucs, si vous voulez…

Maria – Ah oui ?

Carlota – Pour voyager à l’œil, par exemple. Quand vous arrivez dans un trou perdu, il suffit d’aller sonner à la porte du château du coin. C’est forcément un cousin éloigné. Il y a toujours une chambre d’amis qui vous attend.

Maria – Je vois… Genre Relais et Châteaux.

Carlota – Voilà, mais en moins bien chauffé.

Maria – Alors si je comprends bien, vous êtes tous cousins…

Carlota – Oui…

Elle jette un dernier regard à sa revue.

Maria – Ça ne m’étonne pas que vous ayez tous l’air aussi dégénérés… À propos, vous avez des nouvelles de votre fille ? Enfin, je veux dire de Marika…

Carlota – Malheureusement non… Dans ces cas-là, pendant les premières semaines, il est recommandé d’éviter tout contact avec la famille.

Maria – Tiens donc… Je l’ignorais

Carlota – Mais elle va bien finir par rentrer à la maison…

Carlota – Bon, pour l’instant je vais aller prendre un bain moi, ça va me détendre. Parce que tout ça m’a épuisée…

Carlota – Je comprends…

Maria s’apprête à sortir.

Maria – Quand vous aurez fini les poussières, vous attaquerez l’argenterie ? Je ne voudrais pas vous vexer, mais cette maison était une vraie porcherie quand je suis arrivée…

Carlota – Je ne suis pas votre bonne, tout de même…

Maria – À quoi ça sert d’avoir une bonne quand on a déjà une mère !

Maria sort.

Carlota – Bon, ben je vais attaquer les carreaux, alors…

Franck et Marika arrivent, revenant visiblement de voyage. Marika porte deux valises. Elle a changé de look et semble plus épanouie, assumant en tout cas beaucoup mieux sa féminité. Franck semble également en meilleure forme et est habillé de façon plus gaie.

Carlota – Bonjour mes enfants ! Mais vous auriez dû m’avertir que vous arriviez aujourd’hui ! J’aurais préparé votre chambre…

Marika – Maman ? Mais qu’est-ce qui se passe ici ?

Carlota – Quoi donc ?

Marika – Ne me dites pas que vous êtes en train de faire le ménage !

Carlota – Ah ça… Ne vous inquiétez pas, ma chère, je vous expliquerai…

Franck – Bonjour Madame La Baronne.

Carlota – Comment allez-vous mon cher gendre ?

Franck – Mieux. Beaucoup mieux…

Carlota (pas ravie) – Ah oui… Il semblerait que le mariage vous réussisse.

Franck – J’ai beaucoup moins mal à la tête, c’est vrai. Et parfois, j’ai presque l’impression d’avoir des éclairs de lucidité…

Carlota – Vous savez ce qu’on dit ? L’amour est aveugle, le mariage lui rend la vue… Mais quand vous dites mieux, vous voulez dire… que vous n’allez pas mourir tout de suite ?

Franck – On dirait que cela vous décevrait, belle-maman…

Carlota – Il est taquin… Mais non, voyons !

Franck – Nous allons tous mourir un jour, n’est-ce pas ?

Carlota – Eh oui…

Franck – Disons que dans mon cas, j’ai le sentiment que ce n’est pas encore pour aujourd’hui.

Carlota – Et bien c’est merveilleux ! N’est-ce pas ma chérie ?

Marika – Oui, bien sûr…

Carlota – Alors, ce voyage de noces ? C’est beau Las Vegas ?

Marika – Vous n’avez pas reçu notre faire-part ?

Carlota – Mon Dieu non, pas encore. Mais vous savez, depuis les États Unis d’Amérique…

Marika – Finalement, nous nous sommes mariés à La Bourboule, dans la plus stricte intimité…

Franck – À la fin du voyage de noces pour respecter le délai de publication des bans.

Carlota – Ah très bien… L’Auvergne, c’est aussi dépaysant que la Californie, pas vrai ? Vous avez eu beau temps ?

Marika – Il a plu pendant trois semaines d’affilée. Nous sommes à peine sortis de notre chambre à l’Hôtel Ibis. (Marika se rapproche amoureusement de Franck) Mais finalement, je ne regrette pas Las Vegas…

Franck – Moi non plus. Apparemment, l’air du Massif Central m’a fait plus d’effet que le traitement miracle que je devais recevoir dans cette clinique aux USA.

Carlota – Je vois ça…

Franck – Franck m’a quand même emmenée une fois au casino de La Bourboule.

Carlota – Ah quand même…

Marika lance à Franck un regard tendrement complice.

Marika – Mais à quoi bon aller au casino, quand on peut avoir le grand jeu sans sortir de son lit…

Franck (amoureusement) – Je crois que j’ai tiré le bon numéro.

Carlota – Eh bien… Il ne reste plus à espérer que nous toucherons bien 35 fois la mise…

Franck – Bon, je vous laisse bavarder un moment toutes les deux. Vous devez avoir des tas de choses à vous raconter. Entre mère et fille… Je vais allez me rafraîchir un peu.

Carlota – Je vais vous accompagner…

Franck – Ne vous inquiétez pas, je peux me débrouiller tout seul…

Carlota – Vous connaissez déjà la maison, pas vrai ?

Franck – C’est un peu la mienne, maintenant, n’est-ce pas ?

Carlota – Eh oui…

Franck – À tout à l’heure mon amour… Vous ferez porter ma valise dans ma chambre tout à l’heure ?

Marika – À tout de suite, mon cœur…

Carlota jette un regard inquiet vers sa fille. Franck sort en renversant à nouveau le guéridon et le vase.

Carlota – Eh bien ? On dirait que vous avez survécu à cette épreuve, ma chère…

Marika – Oui, je dois dire que ce n’était pas si terrible que je l’avais imaginé… Je vous avoue que j’ai même éprouvé un certain plaisir à…

Carlota – Merci de m’épargner le récit de votre nuit de noces… Vous me raconterez ça en détail cet hiver à la veillée. Mais nous avons des affaires plus urgentes à régler…

Marika – Des affaires ?

Carlota – Ne me dites pas que vous avez déjà oublié le contexte un peu particulier de ce mariage d’amour…

Marika – Non, bien sûr…

Carlota – Figurez-vous que j’attendais le retour de ce gendre providentiel pour payer quelques factures… Si nous ne faisons pas très vite un virement à la Banque Populaire, c’est le château qui va être saisi !

Marika – Nous sommes à la Banque Populaire ?

Carlota – Hélas, ce sont les seuls qui veulent encore bien de nous depuis que la Banque Rothschild a résilié notre compte… Et si nous ne trouvons pas d’oseille très rapidement, ce n’est à la Banque Populaire que nous serons clients, c’est à la Soupe Populaire !

Marika – J’en toucherai un mot à Franck, je vous le promets…

Carlota – Très bien… Alors dans mes bras, ma fille…

Elles s’étreignent un instant.

Marika – Et la bonne ?

Carlota – C’est le deuxième problème que nous avons à régler… J’ai tout fait pour la calmer. Mais elle commence à en prendre un peu à ses aises.

Marika – Vous ne l’avez donc pas encore congédiée ?

Carlota – C’est que maintenant, elle prétend faire partie de la famille ! Comme vous pouvez le constater à ma tenue, j’ai dû faire quelques concessions… Et quand elle va savoir que…

Justement Maria arrive, suivie de Franck.

Maria (furieuse) – Monsieur Lesourd vient de m’apprendre la nouvelle de son mariage… Et vous qui m’aviez dit que votre fille était en cure de désintoxication !

Marika – Vous lui avez dit ça ?

Carlota – Il fallait bien que je lui dise quelque chose.

Maria – Alors vos petits mensonges et votre soudaine amabilité, c’était pour ça ? Pour donner à cette bâtarde le temps de me faire un enfant dans le dos…

Carlota – Voyons, ne nous énervons pas…

Franck – Je vous avoue que moi non plus, Madame La Baronne, je n’en crois pas mes oreilles… Vous confirmez donc les propos de votre bonne ?

Maria – Eh, je ne suis pas la bonne !

Franck – Je veux dire… votre fille biologique. Mais c’est ignoble ! Comment peut-on faire de son propre enfant une esclave domestique ?

Marika – Bon, ce n’est pas Cendrillon, non plus…

Franck – Quant à moi, comprenez que je me sente un peu roulé dans la farine…. Je croyais épouser une future baronne…

Maria – Et il se retrouve marié avec une bâtarde.

Marika – Bâtarde toi-même !

Les deux femmes sont prêtes à en venir aux mains.

Carlota – Voyons… Un peu de dignité, Mesdames… L’une d’entre vous au moins a le sang bleu…

Maria et Marika renoncent à se battre. Marika se dirige vers Franck.

Maria – La fille de la baronne, c’est moi ! C’est avec moi que vous auriez dû vous marier ! (Elle s’approche de Franck pour lui faire des avances) Et croyez-moi, au lit, vous n’auriez pas perdu au change…

Marika – Que tu dis, pétasse.

Carlota – Évitons de nous laisser aller, sous le coup de la colère, à des propos que nous pourrions tous regretter.

Franck – Quoi qu’il en soit, compte tenu de ces éléments nouveaux, je me demande si je ne ferais pas mieux de demander le divorce.

Carlota – N’en faites rien, cher ami ! Il y a sûrement un moyen de dissiper ce petit malentendu…

Franck – Un petit malentendu, comme vous y allez… Je ne sais même plus avec qui je suis marié. La femme qui m’a dit oui ou celle qui portera demain le nom de Baronne de Casteljarnac ?

Carlota – J’ai déjà un peu réfléchi à tout cela, car je me doutais que ça provoquerait quelques tensions passagères…

Maria – Sans blague…

Carlota – Voilà ce que je propose… Franck vient de se marier avec Marika. Il gardera sa femme, qui héritera de mon titre de Baronne de Casteljarnac.

Maria – Et moi, je sens le pâté ?

Carlota – Maria, en compensation, héritera à ma mort du château et de tout ce qu’il contient.

Marika – Le titre, c’est tout ?

Carlota – Ne me dites pas que vous préférez la richesse matérielle au prestige d’un nom comme le nôtre ?

Marika – Non bien sûr, mais…

Carlota – Et puis beaucoup de Français ont hérité de sang bleu par les soubrettes, vous savez. Si on faisait une recherche génétique, on se rendrait sûrement compte que la plupart des bonnes sont nos cousines.

Maria, sceptique, désigne du regard Franck et Marika.

Maria – Et s’ils ont des enfants ? Ils pourraient réclamer l’héritage…

Carlota – Bien entendu, Marika sera dispensée du devoir conjugal afin de ne pas risquer d’avoir une descendance. C’est de toute façon un service à rendre à ces pauvres enfants…

Marika – Le devoir conjugal ? D’après le souvenir que j’ai de notre nuit de noces, je n’ai pas l’impression que c’était une corvée pour mon mari…

Maria – Ah oui ?

Nouvelle tension entre les deux femmes.

Carlota – Bon, nous y voyons un peu plus clair, n’est-ce pas mon cher gendre ?

Maria – Alors moi, je ne serai jamais Baronne ?

Marika – On vous laisse le château, de quoi vous plaignez-vous ?

Carlota – Et puis vous serez quand même la Baronne Consort.

Maria – La Baronne qu’on sort ?

Carlota – La Baronne Consort ! Comme on dit le Prince Consort pour parler du mari de la Reine d’Angleterre. Vous n’aurez pas le titre, mais vous serez considérée comme de la famille. Et si ma fille meurt, vous serez baronne à sa place.

Marika – Charmant.

Carlota – Quant à Monsieur Lesourd, de toute façon, il n’était pas intéressé par la dote de ma fille. Il est milliardaire. Ce qu’il voulait, c’était épouser une jeune fille de bonne famille. De ce point vue, on ne peut pas dire qu’il soit trompé sur la marchandise…

Maria – Une marchandise avariée, oui…

Carlota (à Maria) – Je vous traiterai comme ma deuxième fille, et Marika vous traitera comme une sœur.

Maria – Tu parles d’une sœur…

Carlota – Qu’en pensez-vous, Franck ?

Franck – Et avec qui accomplirais-je… mon devoir conjugal ? Je suis marié, quand même… Cela me donne certains privilèges. Je découvre déjà que ma femme n’est pas une vraie baronne, en plus de ne pas être une vraie jeune fille. Si en plus je dois faire ceinture !

Carlota – Vous pourrez toujours coucher avec la bonne. Ça se serait probablement terminé comme ça de toute façon, comme dans toutes les comédies de boulevard…

Marika – Eh je n’ai pas dit que j’étais d’accord !

Maria – Moi non plus !

Carlota – Ne soyez pas si collet monté ? Nous serons une famille recomposée… C’est très dans l’air du temps…

Maria – Ouais…

Franck – Et qui fera les corvées ?

Maria – Pas moi, en tout cas !

Carlota – Il reste donc à trouver une bonne… Mais Franck est riche, non ? Et maintenant, c’est l’homme de la maison… Il pourvoira aux besoins de toute la famille !

Franck – Oui enfin, l’immobilier ne va pas très fort en ce moment, vous savez… Même en Californie… Depuis la crise des subprimes…

Carlota – Vous venez déjà de m’apprendre que finalement vous n’étiez plus mourant, ne me dites pas qu’en plus vous êtes ruiné !

Franck – Hélas si, Belle-Maman… Mais l’important dans un mariage, c’est l’amour, n’est-ce pas !

Carlota est au bord de l’évanouissement.

Carlota – Je crois que je vais me trouver mal…

Marika – Excusez-nous un instant…

La baronne se retire avec sa fille. Resté seul avec Maria, Franck ôte ses lunettes et lui tombe dans les bras. On comprend qu’ils sont complices.

Franck – Et voilà le travail !

Maria – À nous la vie de château !

Franck – Et comment, Madame La Baronne Consort !

Ils s’embrassent.

Maria – La mauvaise nouvelle c’est qu’en ton absence, j’ai découvert que le château est hypothéqué.

Franck – Ne me dis pas que je me suis marié pour rien avec cette erreur de la nature ?

Maria – Tu n’as pas trop profité de la nuit de noces, au moins ?

Franck – Tu parles… Tu as vu l’engin ?

Maria – Ce n’est pas ce qu’elle disait tout à l’heure…

Franck – Bon, il nous reste quand même les tableaux…

Maria – Ça doit valoir de l’argent, tout ça…

Elle va pour examiner un tableau qui se casse la figure.

Maria – Merde. Aide-moi à remettre ça en place…

Franck s’approche. En ramassant le tableau, Maria regarde au dos.

Maria – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Franck – Quoi ?

Maria – Il y a une inscription au dos du tableau…

Franck – C’est peut-être une signature prestigieuse… Ça arrive parfois qu’un tableau d’un peintre anonyme soit finalement attribué à Michel Ange ou Leonardo ?

Maria – Leonardo ? L’acteur ou le footballeur ?

Franck – Leonardo, le peintre ! Bon, alors qu’est-ce que tu lis ?

Maria se penche sur l’inscription.

Maria – Je n’arrive pas à lire… Je n’ai pas mes lunettes… Vas-y toi, tu as de bons yeux…

Franck regarde l’inscription.

Franck – Made in China…

Maria – Made in China, tu es sûr ?

Franck – Ce sont des faux.

Franck – Des faux ?

Maria – Je ne pense pas qu’à l’époque, les nobles faisaient réaliser leurs portraits de famille en Chine Populaire !

Franck – Je me suis marié avec cette fin de race pour de faux tableaux ?

Moment d’abattement.

Maria – Il ne reste que quelques meubles de style… On ne va pas aller loin avec ça…

Franck – Je n’y crois pas…

Maria – On s’est fait avoir…

Franck – Ouais… On dirait que c’est l’histoire de l’escroqueur escroqué…

Maria – Mais si ces portraits sont des faux, alors…

Franck – Le titre de noblesse de la Baronne serait bidon aussi…

Maria – Non ?

Franck sort son smartphone.

Franck – Attends… Je regarde sur internet… Baronne de Casteljarnac… C’est pas vrai… Regarde ça…

Il montre l’écran de son portable à Maria.

Maria – Non…

Franck – Casteljarnac… On aurait dû se méfier…

Maria – On aurait dû vérifier avant ses lettres de noblesse…

Franck – À qui se fier de nos jours ?

Maria – On se le demande…

Franck – Mais comment se fait-il que sa fille n’ait jamais eu l’idée de taper son propre nom sur Google ?

Maria – Ces gens-là vivent encore au Moyen Âge ! Et la fille sort du Couvent des Oiseaux ! Je suis sûre que sa mère ne lui donne accès à internet qu’avec un filtre parental…

Franck – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Maria – On se tire ! Il y a quelques bijoux dans la chambre de la vioque, là haut. Je les prends, et on met les voiles avant que ces deux mythomanes reviennent.

Franck – Moi, je n’ai même pas encore défait ma valise, ce sera encore plus pratique.

Maria sort. En attendant, Franck regarde sur son écran de smartphone pour chercher d’autres détails sur la biographie de Carlota.

Franck – C’est pas vrai… Eh ben… Remarquez la baronne, avec quelques années de moins…

Il est surpris par le retour de Carlota et Marika.

Carlota – Je n’en crois pas mes yeux.

Marika – Franck, tu n’es pas aveugle ?

Franck – C’est à dire que… Je viens de retrouver la vue ! C’est un miracle !

Maria revient alors et interpelle Franck avant d’apercevoir les deux autres.

Maria – Francky ? Ça y est, j’ai les bijoux, j’espère que ce n’est pas aussi des faux…

Franck se dirige vers Maria les bras en avant pour essayer de donner le change.

Franck – Je vous découvre enfin, ma chère femme !

Marika – C’est moi, ta femme…

Franck (déçu) – Non…? Je me demande si c’est vraiment un miracle, finalement…

Carlota – C’est ça… Prenez-nous pour des imbéciles… Alors vous étiez complices depuis le début, c’est ça ?

Marika – Vous êtes un couple d’escrocs ?

Franck – Escrocs… Tout de suite les grands mots…

Carlota – Alors vous n’êtes ni aveugle, ni milliardaire… et cette pouffiasse n’est pas ma fille biologique…

Maria – Eh, doucement la Baronne, ou je t’en colle une, moi…

Carlota – Et tout ça, c’était pour nous convaincre de conclure ce mariage au plus vite !

Marika – Dans le but de nous dépouiller !

Carlota – Je n’en reviens pas…

Franck – Bon… Et maintenant que les choses sont claires pour tout le monde, qu’est-ce qu’on fait ?

Carlota – Qu’est-ce qu’on fait ? Mais c’est très simple. Vous dégagez tous les deux ! Et je vais porter plainte.

Franck – Oh, on se calme, d’accord. Ok, je ne suis ni aveugle ni milliardaire. Mais ce n’est pas puni par la loi, que je sache. Et maintenant, que vous le vouliez ou non, je suis votre gendre !

Maria – C’est vrai, après tout, c’est bien vous qui vouliez marier votre fille avec un pauvre aveugle en stade terminal pour capter son héritage ! Hein ? C’est pas joli-joli non plus, ça ?

Carlota – Vous la bonne, on ne vous a pas sonné.

Maria – D’abord, je n’ai jamais été bonne. Et puis c’est vous la grosse mito ! Votre château est hypothéqué, et ces portraits de famille sont des faux !

Marika – Des faux ?

Carlota (embarrassée) – C’est ridicule…

Maria – Ah oui ?

Carlota – Vous voyez bien que ces gens n’y connaissent rien en peinture. Des faux ! Et vous ? Je parie que vous n’êtes même pas vraiment portugaise…

Franck – Pas plus que vous Baronne…

Marika – Pardon ?

Franck (à Carlota) – Vous non plus vous n’avez pas dit toute la vérité sur vos origines…

Carlota semble embarrassée.

Carlota – Moi ?

Franck – Votre mari était acteur de films X. Et c’est sur un plateau de tournage que vous l’avez rencontré ! Tout est sur Wikipedia…

Carlota – J’ai demandé plusieurs fois la suppression de cet article…

Marika – Je croyais que papa était un champion d’équitation, et qu’il était mort en tombant de cheval ?

Franck – On peut dire ça comme ça, oui… Elle a seulement oublié de vous préciser qui était la monture…

Maria – Et les conditions un peu particulières de ce rodéo movie…

Franck – Sachez seulement que le film était une version X de la Chevauchée Fantastique.

Carlota – Il y avait quand même un scénario…

Maria – Ouais… Et c’est sûrement grâce aux cachets que vous avez pris pour tourner ces films d’auteur que vous avez pu acheter ce château.

Franck – Ce que c’est que le besoin de respectabilité…

Marika – Oh mon Dieu… Mais dites-moi que ce n’est pas vrai ! Moi qui croyais que le pire qui puisse m’arriver était d’être la fille d’une bonne portugaise… Mais alors… qui sont vraiment mes parents ? Et qui suis-je ?

Maria – Rassurez-vous, vous n’êtes pas née sous X. Vous êtes bien la fille de votre mère… Quant à votre père…

Franck pianote sur son smartphone.

Franck – Il n’est pas exclu que vous ayez été conçue sous X pendant le tournage d’un de ces films cultes comme… (Montrant l’écran à Marika) Les Canons de la Baronne… Chef d’œuvre du septième art dans lequel pour la première fois Carlota porte le titre de Baronne…

Maria – C’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’elle porte dans ce film.

Carlota – Je suis passée à un doigt du Hot d’Or pour celui-là…

Frank – Alors vous voyez que moi aussi, je pourrais avoir l’impression qu’on m’a un peu menti sur le pedigree de mon chien d’aveugle.

La baronne est embarrassée.

Marika – Mais dites quelque chose, mère…

Carlota – C’est vrai, j’ai un peu arrangé notre histoire familiale…

Marika – Alors vous n’êtes pas Baronne de Casteljarnac… Mais ces portraits de famille ?

Carlota – Ils sont absolument authentiques, je vous le garantis. Enfin je veux dire, ceux qui ont servi de modèles… Seulement… ce n’est pas notre famille.

Marika – C’est un cauchemar…

Carlota – La bonne nouvelle, c’est que c’est que vous êtes vraiment ma fille.

Marika – Une fille de pute ! Tu parles d’une consolation…

Carlota – Je préfère actrice de film X, si tu permets…

Marika – Ah oui, c’est beaucoup mieux en effet.

Carlota – J’avais quand même le statut d’intermittente du spectacle !

Marika (ironique) – C’est vrai que nous ne sommes plus au Moyen Âge. Nous n’avons plus à considérer les comédiennes comme des prostituées…

Maria – Bon, quand vous aurez fini cette touchante scène familiale…

Carlota – Il y a peut-être moyen de s’entendre ? Un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais divorce.

Marika – S’entendre ?

Carlota – La vérité c’est que nous n’avons même pas les moyens de nous payer une bonne. Et que désormais nous ne pouvons plus trop compter sur notre présumée noblesse pour décrocher un gendre idéal…

Franck – D’autant que votre fille est déjà mariée, je vous le rappelle…

Carlota – Vous voyez bien, ma chérie, que nous sommes condamnés à trouver un terrain d’entente…

Marika – On ne peut même plus vendre ces tableaux. Ce sont des copies, ça ne vaut rien !

Franck – On pourrait louer le château pour le tournage de film X ? Madame doit avoir gardé des contacts dans le milieu.

Carlota – Que diraient nos amis… Sans parler de Monsieur le Curé… Non, je verrais quelque chose de plus convenable… Je ne sais pas moi… Tiens, un festival de musique classique, par exemple !

Maria – Ah, oui… On pourrait demander une subvention à la mairie et au Conseil Général…

Carlota – Rendre la musique classique accessible aux classes les plus défavorisées, c’est très tendance.

Maria – C’est ça… Un concert de musique classique accessibles aux handicapés de la culture. On va aller loin avec ça…

Franck – Dans ce cas, pourquoi ne pas ouvrir des chambres d’hôtes à thème ? Les gens adorent les châteaux, et une baronne, ça fait toujours bien dans le décor.

Marika – On pourrait s’en occuper mon mari et moi. Et Maria ferait les chambres…

Maria – Eh, Franck c’est mon homme, d’accord !

Marika – Mais c’est mon mari. Et maintenant que je sais que Monsieur Lesourd n’est pas aveugle… Après tout, il est plutôt bel homme… Et je sais aussi qu’il n’est pas manchot…

Marika et Maria sont sur le point de se battre. Franck les sépare.

Carlota – Allons, il y a sûrement moyen de trouver un arrangement sur ce point aussi. Entre gens de notre condition, on arrive toujours à s’arranger, n’est-ce pas ?

Marika – Par gens de notre condition, vous voulez dire escrocs ?

Carlota – Aussi, oui…

Noir

Épilogue

Marika, en tenue de soubrette, fait les poussières à l’aide d’un plumeau. Les trois autres sont installés dans des fauteuils et prennent le thé dans une ambiance très mondaine.

Maria – Je reprendrais volontiers un peu de thé…

Marika la sert maladroitement, les dents serrées.

Carlota – Ne vous inquiétez pas, ma chère, demain ce sera votre tour d’être Baronne.

Franck – Et au sien d’être la bonne.

Carlota – On a dit un jour sur deux…

Franck – Belle-maman, je crois que nous venons d’inventer le mariage alterné.

Carlota – Et la démocratie tournante.

Franck – Même plus besoin de tromper sa régulière avec la soubrette comme dans une mauvaise pièce de boulevard : demain la bonne sera ma femme !

Carlota – Et votre femme la bonne.

Franck – Un vrai conte de fée.

Carlota – En somme, vous aviez raison, mon cher gendre… C’est la vie de château… N’est-ce pas Mesdames ?

Marika et Maria échangent un regard.

Maria – Ma chère Baronne consœur, je me demande parfois si finalement, nous ne serions pas les dindes de cette farce…

Carlota – À propos de dinde, n’oublions pas que Noël approche.

Franck – Je me réjouis par avance que nous passions pour la première fois ces fêtes en famille.

Carlota – La famille, il n’y a que ça de vrai. (Un temps) À propos, je profite que nous sommes tous réunis pour vous annoncer une grande nouvelle, Franck.

Franck – Ah oui ? Quoi donc ?

Carlota – La famille va s’agrandir…

Franck – Un enfant pour Noël ? C’est merveilleux ! Mais qui est la mère ?

Marika et Maria échangent un regard assassin, avant de tourner les yeux vers leur mère avec un air suspicieux. Carlota semble à peine embarrassée.

Carlota – Un nouveau miracle, apparemment…

Franck (pour détendre l’atmosphère) – Si nous mettions un peu de musique ?

Carlota – Parfait ! Mais de la musique classique alors.

Franck – La grande musique, il n’y a que ça de vrai.

Carlota – Et il paraît que cela adoucit les mœurs.

Franck appuie sur une télécommande pour lancer un morceau de musique classique, au choix (par exemple l’Hymne à la Joie).

Pendant que le niveau de la musique augmente, la lumière diminue sur cette touchante scène de bonheur familial.

Noir.

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Décembre 2013

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-50-5

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