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Héritages à tous les étages

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

14 personnages très variable en sexe

3H/11F, 4H/10F, 5H/9F, 6H/8F, 7H/7F, 8H/6F, 9H/5F…

Antoine vient d’hériter d’une vieille tante dont il ignorait l’existence un superbe appartement dans les beaux quartiers de Paris. Il vient faire le tour du propriétaire avec son amie Chloé. Mais les secrets de famille, c’est comme les cadavres, ça finit toujours par remonter à la surface…

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Héritages à tous les étages  
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LIRE LE TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

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Héritages à tous les étages

14 personnages

Antoine, directeur littéraire

Chloé, professeur d’anglais

Madame Sanchez, concierge

Madame Cassenoix, syndic

Docteur Brisemiche, médecin

Maître Fouinard, avocat

Sam, prostituée et/ou travesti

Colonel Gonfland, officier de cavalerie

Père Dessaint, curé défroqué

Mme Dupont de la Cour, baronne

Madame Zarbi, psychanalyste

Angela, artiste peintre

Monsieur Crampon, assureur

Madame Crampon, sa femme

 

Un salon avec une baie vitrée qu’on imagine donner sur les toits de Paris, côté salle. Le côté jardin est supposé ouvrir sur une terrasse, et le côté cour sur un couloir conduisant à une entrée. Les meubles et la décoration sont vieillots ou kitchs. En fond de scène, dans un cadre monumental, un tableau d’avant guerre représentant un militaire jeune, avec des faux airs du Maréchal Pétain.

 

Antoine (off) – Attends un peu, je retire l’alarme. Si je ne le fais pas dans les trente secondes, on va réveiller tout l’immeuble et on sera embarqués par les flics comme des voleurs… Merde, c’est quoi le code, déjà… Ah oui, 14-18…

 

Chloé arrive. Depuis le seuil, elle jette un regard sur l’ensemble et pousse une exclamation entre admiration et effarement.

 

Chloé – Ouah !

 

Elle s’avance dans la pièce et Antoine arrive à son tour.

 

Antoine – Je t’avais prévenue, il y a un peu de rafraichissement à prévoir…

 

Chloé – Tu parles comme un agent immobilier. Je te rappelle que tu es le propriétaire.

 

Antoine – J’ai encore un peu de mal à réaliser… Mais attends de voir ça.

 

Il l’accompagne jusqu’au devant de scène pour contempler la vue par la baie vitrée. Cette fois, l’exclamation de Chloé est franchement émerveillée.

 

Chloé – Ouah !

 

Antoine – Tu verras. De la terrasse, en se penchant un peu, on aperçoit même la Tour Eiffel.

 

Chloé – Ah oui, ça va nous changer… De chez nous, sans avoir à se pencher, on voit le cimetière de Massy-Palaiseau.

 

Antoine s’approche et l’enlace.

 

Antoine – Alors ? Tu consens à passer ta première nuit avec moi dans notre nouvelle demeure ?

 

Chloé – C’est vrai que tout ça est très excitant… Mais je vais attendre d’avoir vu le lit de ton arrière-grand-mère avant de te donner une réponse définitive.

 

Antoine – Ce n’est pas mon arrière-grand-mère, c’est ma grand-tante Germaine.

 

Chloé – Ta tante germaine ? Je pensais qu’il n’y avait que les cousins qui pouvaient être germains…

 

Antoine – Ah non, Germaine c’est son prénom. C’était la sœur aînée de ma grand-mère.

 

Chloé – La mère de ton père ?

 

Antoine – De ma mère. Enfin, à ce qu’il paraît…

 

Chloé fait le tour de la pièce.

 

Chloé – Et tu ne l’as jamais rencontrée ?

 

Antoine – Je ne savais même pas que ma grand-mère avait une sœur.

 

Chloé – C’est dingue…

 

Antoine – Quoi ?

 

Chloé – Que tes parents ne t’aient jamais parlé de cette tante Germaine…

 

Antoine – Ouais…

 

Chloé – Et aujourd’hui, tu hérites de son appartement.

 

Antoine – Apparemment, elle n’avait pas d’enfants. Et comme mes parents sont morts aussi. Le notaire a dit que j’étais son seul héritier…

 

Chloé – C’est triste quand même… Tu te rends compte ? Pendant toutes ces années, elle vivait là. À deux stations de métro de la maison d’édition pour laquelle tu bosses. Et tu apprends son existence par un faire-part…

 

Antoine – Un faire-part ? Même pas… Quand j’ai reçu la lettre du notaire, l’enterrement avait déjà eu lieu.

 

Chloé prend une photo dans un cadre, trônant sur un guéridon.

 

Chloé – C’est elle ?

 

Antoine – Ouais, j’imagine…

 

Chloé – Elle était belle… quand elle était jeune.

 

Antoine – Ouais.

 

Chloé – C’est tout ce que ça te fait ?

 

Antoine – Quoi ?

 

Chloé – Je ne sais pas moi… Elle n’est plus là, et tu ne la connaîtras jamais… Il ne te reste plus qu’une photo…

 

Antoine – Et l’appartement.

 

Chloé – Ça ne te fait rien de savoir qu’elle est morte, la tante Germaine ?

 

Antoine – Ah si. Si, ça me fait quelque chose, je t’assure.

 

Chloé – Quoi ?

 

Antoine – Franchement ? J’ai l’impression d’avoir gagné au loto.

 

Chloé repose la photo.

 

Chloé – C’est clair… On ne va pas non plus regretter notre deux pièces à Massy-Palaiseau.

 

Antoine – Non mais tu te rends compte ? Fini le RER. Je pourrai aller bosser à pied !

 

Chloé – Et moi en vélo. J’ai juste la Seine à traverser pour aller au lycée.

 

Antoine – Pas de loyer à payer. En plein centre de Paris. Un appartement avec terrasse, au dernier étage avec ascenseur d’un bel immeuble haussmannien.

 

Chloé – Ça y est, tu recommences à parler comme un agent immobilier.

 

Antoine – Il y a même un parking !

 

Chloé – On n’a pas de voiture…

 

Antoine – Tu rigoles ! Tu sais combien ça se loue, un parking, dans un quartier comme ça ?

 

Chloé – Non. Combien ?

 

Antoine – Je ne sais pas exactement, mais… au moins la moitié de mon salaire actuel, sûrement.

 

Chloé – Tu n’as qu’à louer le parking et passer à mi-temps. Tu pourras commencer à écrire ton premier roman. Tu ne vas pas publier toute ta vie les bouquins des autres.

 

Antoine – Il faudrait d’abord que je trouve un sujet…

 

Chloé – Tiens, tu pourrais écrire l’histoire de cette mystérieuse grand-mère.

 

Antoine – C’est ma grand-tante.

 

Chloé – Une femme qui était presque centenaire, qui devait avoir dans les vingt ans pendant la dernière guerre. Il y a sûrement de quoi écrire un roman.

 

Chloé jette un nouveau regard sur la pièce.

 

Antoine – C’est vrai que l’atmosphère est chargée…

 

Chloé – Oui… Je dirais même un peu oppressante. On dirait que le fantôme de Germaine hante encore cet appartement.

 

Antoine – Il faudra peut-être le faire désenvouter avant d’emménager.

 

Chloé – Tu crois ?

 

Antoine – On commencera par se débarrasser de toutes ces vieilleries, et on refera les peintures.

Chloé – Il faut avouer que c’est assez sombre.

 

Antoine s’approche à nouveau de la baie vitrée.

 

Antoine – Ouais… Mais regarde un peu cette vue ! Ces milliers de toits qui s’étendent devant nous.

 

Chloé – Et derrière chacune de ces fenêtres, des hommes et des femmes, avec chacun leur histoire. Chacun leur destin.

 

Antoine – C’est vrai que c’est très romanesque.

 

Chloé – Paris…

 

Antoine – La plus belle ville du monde…

 

Chloé – Et la plus romantique.

 

Antoine – Des milliers d’appartements comme celui-là. Des millions de gens. Des milliards d’histoires en train de s’écrire.

 

Chloé – Oui… Tu imagines ? En ce moment même, certains sont en train de faire une demande en mariage.

 

Antoine – D’autres sont en pleine scène de rupture.

 

Chloé – Des bébés sont en train de naître, un peu partout.

 

Antoine – Et des vieux sont en train de calancher, comme la tante Germaine.

 

Chloé – Certains sont en train de faire la vaisselle.

 

Antoine – Et d’autres sont en train de faire l’amour…

 

Ils commencent à s’enlacer. Ils sont interrompus par la sonnerie de la porte.

 

Chloé – Qui ça peut bien être ?

 

Antoine – Je ne sais pas… Je ne connais personne dans cet immeuble…

 

Chloé – Le fantôme de la tante Germaine ?

 

Antoine – J’y vais…

 

Chloé – Tu veux que je vienne avec toi ?

 

Antoine – Ça ira. Mais si je ne suis pas revenu dans cinq minutes, tu appelles un exorciste, d’accord ?

 

Antoine sort. Chloé se plante devant le tableau et l’examine, intriguée.

 

Antoine (off) – Ah oui… Non, non, pas du tout… Mais je vous en prie, entrez…

 

Antoine revient suivi par Madame Cassenoix.

 

Cassenoix – Je ne voudrais pas vous déranger. C’est Madame Sanchez, la concierge, qui m’a dit qu’elle vous avait vu monter avec votre dame. (Apercevant Chloé) Enfin, je ne sais pas si c’est votre épouse… Bonjour Mademoiselle.

 

Chloé – Bonjour Madame.

 

Antoine – Chloé, je te présente Madame Cassenoix, une voisine, qui est aussi la syndic de l’immeuble.

 

Cassenoix (avec un air de circonstances) – Cher Monsieur, au nom de tous les copropriétaires de cet immeuble que j’ai l’honneur de représenter, je vous prie d’accepter nos plus sincères condoléances.

 

Antoine – Merci, mais vous savez…

 

Cassenoix – Votre tante était un être exceptionnel. Une femme de caractère, il faut bien le dire. Mais tout à fait charmante. Les résidents de l’immeuble étaient très attachés à Germaine.

 

Antoine – Je suis très heureux de l’apprendre, vraiment.

 

Cassenoix – Pour nous tous, Germaine, c’était beaucoup plus qu’une voisine, vous savez. On se rendait de petits services. On lui faisait ses courses à l’occasion. On s’occupait de ses démarches administratives au besoin…

Chloé – Vraiment ?

 

Cassenoix – Bref, nous faisions tout notre possible pour qu’elle se sente moins seule. Elle recevait très peu de visites, comme vous le savez. Nous l’entourions tous les jours de notre affection. Et elle nous le rendait bien, croyez-moi.

 

Antoine – Ah oui, c’est… C’est bien…

 

Cassenoix – En fait, ses voisins, pour Germaine, c’était un peu une famille. D’ailleurs, je ne savais pas qu’elle en avait une autre… En tout cas, elle ne m’en avait jamais parlé.

 

Antoine – Ça ne m’étonne pas… En fait, je connaissais très peu ma tante Germaine…

 

Cassenoix – Ah oui… D’ailleurs, je ne me souviens pas vous avoir aperçu à l’enterrement…

 

Antoine – Pour tout vous dire je…

 

Chloé, agacée par cet interrogatoire, intervient.

 

Chloé – Mais j’imagine que vous n’êtes pas seulement venue pour bavarder, et nous ne voudrions pas vous retenir trop longtemps. Vous aviez peut-être… quelque chose à nous demander ? Entre voisins. Un tire-bouchon, du gros sel, des allumettes…?

 

Antoine – Un casse-noix…?

 

Cassenoix – Ah, pour le tire-bouchon, vous n’êtes pas tombée loin… Enfin, c’est un peu embarrassant… Vu les circonstances…

 

Chloé – Dites toujours.

 

Cassenoix toussote un peu.

 

Cassenoix – Excusez-moi, j’ai un chat dans la gorge.

 

Antoine – Vous voulez boire quelque chose ?

 

Chloé lance à Antoine un regard réprobateur.

 

Chloé – Je ne sais pas si on a quelque chose à vous offrir.

 

Cassenoix – Juste un verre d’eau, ça ira, merci.

 

Chloé – Je ne sais même pas où est le frigo…

 

Cassenoix – Ne vous inquiétez pas, de l’eau du robinet, ça fera l’affaire. Elle est de très bonne qualité, dans le quartier, vous verrez. Alors pourquoi s’embêter à transporter des packs d’eau minérale. Surtout quand on habite au dernier étage, comme vous. Même avec l’ascenseur… (Antoine et Chloé la regardent en attendant qu’elle en vienne au fait) Le robinet se trouve dans la cuisine. La deuxième porte à gauche dans le couloir. Vous trouverez des verres dans le placard juste au-dessus.

 

Chloé sort, un peu froissée.

 

Cassenoix – Alors voilà… C’est aujourd’hui la Fête des Voisins, et depuis que cette fête existe, votre tante a toujours insisté pour qu’elle soit organisée chez elle.

 

Antoine – Tiens donc…

 

Cassenoix – Une tradition, en quelque sorte. À cause de la grande terrasse et de la vue sur Paris, sans doute.

 

Antoine – Sans doute…

 

Cassenoix – Il faut bien dire que cet appartement est le plus beau de l’immeuble. Et puis comme Germaine était toute seule, ça lui faisait un peu de compagnie.

 

Antoine – Hélas, elle est morte, n’est-ce pas…

 

Cassenoix – Bien sûr… Mais elle aurait sûrement été très heureuse de nous voir tous là ce soir, réunis une dernière fois…

 

Antoine – C’est à dire que… Nous n’avions pas prévu.

 

Cassenoix – Pour ça ne vous inquiétez pas, on s’occupera de tout. Comme d’habitude. Enfin, je veux dire, comme nous le faisions avec votre tante Germaine.

 

Chloé revient avec un verre d’eau qu’elle tend à Cassenoix.

 

Cassenoix – Merci beaucoup.

 

Chloé – Je vous en prie…

 

Cassenoix pose le verre sans le boire.

 

Cassenoix – Comme je le disais à votre mari…

 

Chloé – Nous ne sommes pas encore mariés, si c’est cela que vous vouliez savoir.

 

Antoine intervient pour faire baisser la tension.

 

Antoine – Madame Cassenoix est venue nous inviter à la Fête des Voisins.

 

Chloé – Ah oui ? C’est… C’est très aimable de sa part. (Étonnée) Mais quand ?

 

Cassenoix – Eh bien… Mais aujourd’hui !

 

Antoine – Enfin… l’idée c’est que ça se passe chez nous…

 

Chloé – Chez nous ? Comment ça chez nous ? Tu veux dire ici ?

 

Cassenoix – Disons que… Ce sera une sorte de… pot de départ.

 

Antoine – Nous on vient à peine d’arriver.

 

Cassenoix – Je veux dire un pot d’adieu. Pour Germaine. Comme vous n’avez pas pu assister à l’enterrement…

 

Antoine – Bien sûr…

 

Cassenoix – Bon, alors puisque vous êtes d’accord, c’est entendu. Je ne sais pas comment vous remercier, vraiment.

 

Antoine et Chloé, pris de court, échangent un regard embarrassé.

 

Antoine – Mais… de rien, je vous en prie.

 

Cassenoix – Et donc vous… Vous avez le projet de venir vous installer dans cet appartement ?

 

Antoine – Euh… Oui… Enfin…

 

Cassenoix – Et bien comme ça, vous ferez connaissance avec tous vos nouveaux voisins… Ça fera d’une pierre deux coups.

 

Antoine – Oui, pourquoi pas…

 

Cassenoix – Bon, allez, je me sauve. J’ai encore quelques préparatifs à terminer… Pour cette petite réception, je veux dire… Alors à tout à l’heure ?

 

Antoine – À tout à l’heure…

 

Antoine s’apprête à la suivre.

 

Antoine – Je vous raccompagne.

 

Cassenoix – Ne vous dérangez pas, je connais le chemin.

 

Antoine – Très bien…

 

Cassenoix s’en va. Antoine et Chloé se regardent, interloqués.

 

Antoine – J’ai l’impression qu’elle nous a un peu forcé la main, non ?

 

Chloé – Tu crois ? Il faut dire que tu ne t’es pas beaucoup défendu…

 

Antoine – Tu m’as laissé tout seul avec elle !

 

Chloé – C’est toi qui m’a envoyée lui chercher un verre d’eau à la cuisine ! Un verre qu’elle n’a même pas bu, d’ailleurs…

 

Antoine – On n’habite même pas encore l’immeuble, on ne va pas déjà se fâcher avec tous les voisins…

 

Chloé – De là à se laisser envahir dès le premier jour.

 

Antoine – Tu as raison… Elle nous a bien embobinés avec sa Fête des Voisins.

 

Chloé – Ouais… D’autant que la Fête des Voisins, normalement, c’est en juin…

 

Antoine – Non ?

 

Chloé – Je pensais que tu le savais !

 

Antoine – Comment veux-tu que je le sache ?

 

Chloé – Tout le monde sait que la Fête des Voisins, ce n’est pas fin décembre. Fin décembre, c’est Noël ! Ça tu es au courant, quand même ?

 

Antoine – C’est dingue… Pourquoi ils font la Fête des Voisins au mois de décembre ?

 

Chloé – Une autre tradition, sans doute… Comme celle de fêter ça chez nous… Ça commence bien…

 

Antoine – Bon… Voyons le bon côté des choses… Ça nous permettra de faire connaissance avec tous nos voisins en une seule fois.

 

Chloé – Il n’y avait pas urgence, non plus. On vient à peine d’arriver.

 

Antoine – Qu’est-ce que tu veux ? Maintenant, on est copropriétaires. Ça implique aussi certaines contraintes…

 

Chloé – Tu es copropriétaire.

 

Antoine – Quoi qu’il en soit, on aura à faire à eux à l’avenir pour la gestion de l’immeuble. Et c’est Madame Cassenoix le syndic. Je ne pouvais pas la rembarrer comme ça.

 

Chloé – Madame Cassenoix… Un nom prédestiné…

 

Antoine – Ça nous évitera d’avoir à pendre la crémaillère. Elle a dit qu’ils s’occupaient de tout.

 

Chloé – C’est vrai qu’ils ont l’air d’avoir une fâcheuse tendance à s’occuper de tout, y compris de ce qui ne les regarde pas. Je ne sais pas pourquoi, mais je la sens mal, cette copropriété.

 

Antoine – On verra bien… S’ils ne sont pas sympas, on ne les réinvitera pas.

 

Chloé – C’est eux qui se sont invités !

 

Antoine – Allez… On ne va pas se disputer pour si peu.

 

Il la prend dans ses bras.

 

Chloé – Tu as raison… L’essentiel, c’est qu’on soit enfin chez nous.

 

Antoine – Si on continuait notre tour du propriétaire ?

 

Ils relâchent leur étreinte.

 

Chloé (se tournant vers le tableau) – C’est qui, celui-là ? Ton grand-oncle ? Le mari de Germaine ?

 

Antoine – Aucune idée…

 

Ils regardent tous les deux le tableau.

 

Chloé – Il a des faux airs du Maréchal Pétain, non, avec sa moustache ?

 

Antoine – Tous les militaires se ressemblent… Et la moustache était très à la mode à l’époque. Mais il paraît un peu jeune, non ?

 

Chloé – Même Pétain a été jeune…

 

Antoine – C’est vrai… On a du mal à imaginer que tous les dictateurs ne sont pas nés avec une moustache. Que Pétain a été un jeune homme imberbe, Staline un ado boutonneux et Hitler un bébé joufflu.

 

Chloé – En tout cas, ce n’est sûrement pas une toile de maître… contrairement à ce qu’on pourrait penser en voyant le cadre.

 

Antoine – Dommage… Ça m’aurait aidé à payer les frais de succession.

 

Chloé – Les frais de succession ?

 

Antoine – Cet appartement ne va quand même pas être gratuit. Avec ce niveau de parenté éloignée, le taux d’imposition est assez élevé. Et comme Germaine n’a rien laissé à la banque en plus de ce bien immobilier…

 

Chloé – Et ces impôts, ça va chercher dans les combien ?

 

Antoine – Le notaire ne m’a pas encore donné les chiffres exacts. Au pire, je prendrai un crédit. C’est tout de même mieux que de payer un loyer.

 

Chloé – Je ne sais pas pourquoi, mais je commence à me demander si tout ça va vraiment être aussi simple qu’on le pensait…

 

Antoine – Je te montre la terrasse ?

 

Chloé (avec un sous-entendu) – Et si tu me montrais la chambre, d’abord ?

 

Antoine – Ok…

 

Il lui prend la main et s’apprête à l’entraîner vers le couloir. Ils sont coupés dans leur élan par la sonnette qui retentit à nouveau.

 

Chloé – Encore ?

 

Antoine – On n’a qu’à laisser sonner. On n’est pas obligés d’ouvrir.

 

Chloé – Tu viens d’inviter tout l’immeuble pour la Fête des Voisins ! On ne peut pas les laisser dehors…

 

Antoine – Tu crois que c’est déjà eux ?

 

Chloé – Qui ça pourrait être à ton avis ? Le Père Noël ?

 

Antoine – J’y vais…

 

Chloé – Laisse… Cette fois, je m’en occupe.

 

Antoine (un peu inquiet) – Tu essaies de rester aimable, quand même.

 

Chloé – Je vais jouer les maîtresses de maison idéales, je te promets.

 

Antoine – Ok.

 

Chloé sort. Antoine reste là et soupire. Il examine à son tour le tableau, intrigué. Le téléphone fixe, un modèle d’un autre âge, sonne. Antoine hésite, puis répond.

 

Antoine – Allô… Oui, c’est bien ici… Non, je suis son petit-neveu… La Fête des Voisins ? Euh, oui, c’est bien ici… Enfin… Bon, d’accord, alors à tout de suite…

 

Il raccroche. Chloé revient suivie de Madame Cassenoix, qui porte une bassine de sangria, et de Madame Brisemiche, qui porte une tarte.

 

Cassenoix – Et voilà la sangria !

 

Brisemiche – Bonjour, bonjour ! Moi, j’ai fait une flamiche aux oignons !

 

Cassenoix – Ah, l’année dernière, c’était une flamiche aux poireaux, non ?

 

Brisemiche – Je me suis dit que ça changerait. Et pour tout vous dire, je n’avais pas de poireaux sous la main. J’espère que vous aimez les oignons !

 

Cassenoix – Mais enfin, Docteur ! Tout le monde aime les oignons ! Et puis c’est très bon pour la santé, les oignons. Moi, j’en mets partout.

 

Brisemiche – J’espère que vous n’en n’avez pas mis dans la sangria.

 

Elle rient toutes les deux stupidement, sous les regards atterrés d’Antoine et de Chloé.

 

Cassenoix – Mais voyons, je manque à tous mes devoirs ! Je vous présente le Docteur Brisemiche, qui a son cabinet juste en dessous. Avouez que c’est pratique d’avoir un médecin dans l’immeuble. On a un dentiste, aussi, mais il est actuellement décédé. Je veux dire, il a pris sa retraite le mois dernier, et son remplaçant n’est pas encore arrivé.

 

Brisemiche – Madame, Monsieur… Enchantée.

 

Antoine – Docteur…

 

Brisemiche – Je vous en prie, appelez-moi Anne-Marie. Mais… je ne suis pas sûre d’avoir retenu vos prénoms…

 

Chloé – Chloé.

 

Antoine – Et moi c’est Antoine.

 

Brisemiche – Si vous voulez bien débarrasser cette table, ma petite Chloé. On va installer le buffet ici.

 

Chloé, machinalement, ôte le vase chinois qui trône sur la table.

 

Cassenoix – Antoine, si cela ne vous dérange pas, il doit y avoir une nappe dans le petit meuble, là. Ce sera quand même plus convenable…

 

Antoine ouvre le meuble, mais ne semble pas trouver.

 

Brisemiche – Tout en bas.

 

Antoine sort la nappe et l’étend sur la table. Cassenoix y pose la bassine de sangria, et Brisemiche la tarte.

 

Cassenoix – Voilà. Les invités viendront se servir au salon. D’ailleurs, je ne sais pas ce qu’ils font… Mais si vous voulez profiter de la terrasse en attendant.

 

Antoine – Très bien…

 

Brisemiche – À près tout, vous êtes ici chez vous.

 

Chloé – Merci de nous le rappeler…

 

On sonne à nouveau.

 

Brisemiche – Ah, vous voyez, vous étiez médisante. Pour une fois, ils sont à l’heure.

 

Cassenoix – J’y vais… Mais après, je vais laisser la porte ouverte, parce que sinon, on ne va pas en finir…

 

Elle sort. Échange de sourires un peu embarrassés.

 

Brisemiche – C’est moi qui ai assisté votre tante pendant ses derniers instants…

 

Antoine – Ah oui. Malheureusement, je n’ai pas eu le plaisir de… Enfin, je veux dire…

 

Chloé – Et… elle est morte de quoi, exactement.

 

Brisemiche – Mon Dieu, vous savez… Passé 90 ans… Faut-il vraiment mourir de quelque chose en particulier ? En tout cas, je peux vous assurer qu’elle n’a pas souffert.

 

Monsieur et Madame Crampon arrivent, l’un avec un taboulé et l’autre une salade d’endives. Suivis de Cassenoix.

 

Mr Crampon – Bonjour tout le monde… Vous m’excuserez de ne pas vous serrer la main, mais je suis un peu encombré… Où est-ce que je peux poser ça ?

 

Mme Crampon – Tu vois bien que le buffet est là ! Comme d’habitude…

 

Monsieur Crampon pose son plat et Madame Crampon en fait de même. Ils se retournent vers Antoine et Chloé.

 

Mr Crampon – Jacques Crampon, courtier en assurances. Et voici Josiane, mon épouse.

 

Mme Crampon – Vous c’est Antoine et Chloé, je crois.

 

Chloé – Oui… Les nouvelles vont vite, je vois.

 

Mr Crampon – Avant de venir travailler dans cet immeuble comme concierge, Madame Sanchez travaillait en Allemagne de l’Est pour la Stasi.

 

Mme Crampon – Je pensais qu’elle était portugaise…

 

Mr Crampon – Je plaisante, Josiane ! Je plaisante !

 

Mme Crampon – J’ai fait un taboulé et une salade d’endives.

 

Mr Crampon – J’espère que vous aimez les endives ?

 

Mme Crampon – Pourquoi tu dis ça ?

 

Mr Crampon – Moi, personnellement, je déteste les endives.

 

Mme Crampon – Oui, c’est pour ça que j’ai fait aussi un taboulé. Mais les endives c’est très bon. Et puis c’est la saison. Vous aimez les endives, Antoine ?

 

Antoine – Oui, enfin…

 

Mr Crampon – Je ne savais même pas qu’il y avait une saison pour les endives… Je pensais que les endives, c’était toute l’année…

 

Mme Crampon– Ce sont des endives au Roquefort. C’est excellent, vous verrez. Et c’est très bon pour la santé. N’est-ce pas Docteur ?

 

Brisemiche – En tout cas, dans toute ma carrière, je n’ai encore rencontré personne qui soit mort après avoir mangé des endives au Roquefort.

 

Mr Crampon – C’est qu’aucun de vos patients n’avaient encore goûté celles de ma femme.

 

Madame Crampon le fusille du regard.

 

Mr Crampon– Mais enfin, Josiane, je plaisante ! On est là pour passer un bon moment ensemble, pas vrai ? Entre voisins !

 

Chloé – Oui… Et ça m’a l’air bien parti…

 

Le téléphone fixe sonne. Avant même qu’Antoine n’ait le temps de réagir, Cassenoix décroche, machinalement.

 

Cassenoix – Allô oui ? Ah c’est vous, mon Père… Oui, oui, je comprends… Non, non, pas de problème, on vous attend… D’accord, à tout de suite.

 

Elle raccroche sous le regard médusé de Chloé et d’Antoine.

 

Cassenoix – C’était le Père Dessaint. Il va nous rejoindre, mais il a été retenu par une urgence. Une Extrême Onction.

 

Chloé – Le Père Dessaint ?

 

Cassenoix – Oui, je sais, c’est un nom prédestiné. Le Père Dessaint est en effet un Saint Homme.

 

Mr Crampon – Il habite au rez-de-chaussée. Depuis que son presbytère a été revendu par l’évêché à un couple d’homosexuels pour en faire des chambres d’hôtes gay friendly…

 

Brisemiche – Il paraît que l’Église est en crise, elle aussi… Elle est obligée de vendre les bijoux de famille.

 

Cassenoix – Vous ne croyez pas si bien dire… Hélas, aujourd’hui, nous avons parfois l’impression de vivre au royaume de Sodome.

 

Blanc.

 

Brisemiche – Je vous sers quelque chose, histoire de nous mettre en train ?

 

Mr Crampon – Allez ! Que la fête commence…

 

Cassenoix – Sangria ?

 

Mme Crampon – Sangria.

 

Cassenoix – Très bien… Alors Sangria pour tout le monde !

 

Mr Crampon – Et au moins, pour la sangria, il n’y a pas besoin de tire-bouchon !

 

Tous éclatent de rire, sauf Antoine et Chloé.

 

Brisemiche – C’est une blague entre nous, parce que Germaine ne savait jamais ce qu’elle avait fait de son tire-bouchon.

 

Ils rient tous à nouveau. Antoine et Chloé se forcent à sourire, mais échangent un regard un peu inquiet.

 

Cassenoix – Dans les derniers temps, votre pauvre tante perdait un peu la tête, vous savez…

 

Brisemiche – À près de cent ans, c’est tout à fait normal de ne plus avoir une aussi bonne mémoire… Sinon, pour son âge, elle était encore très en forme, croyez-moi…

 

Chloé – En somme, elle est morte en bonne santé, n’est-ce pas Docteur ?

 

Moment d’embarras, dissipé par l’arrivée du Père Dessaint, accompagné de la Baronne Durand de la Cour.

 

Dessaint – Bonjour tout le monde ! Et bienvenue aux nouveaux arrivants !

 

Mr Crampon – Ah, voilà Monsieur Tuc.

 

Antoine – Monsieur Tuc, bonjour.

 

Tous les voisins se marrent à nouveau.

 

Brisemiche – Ils sont impayables…

 

Cassenoix – Non, c’est une autre blague entre nous, parce que tous les ans, systématiquement, il arrive à la Fête des Voisins avec un paquet de Tucs.

 

Dessaint – Et les voici ! Pourquoi déroger à la tradition ?

 

Il sort un paquet de Tucs qu’il pose sur le buffet, avant de serrer la main d’Antoine et de Chloé.

 

Dessaint – Je suis le Père Dessaint. Et voici la Baronne Durand de la Cour.

 

Mme Crampon – Qui conformément à la tradition aussi, n’a rien amené, j’imagine…

 

Petit blanc.

 

Baronne – Il y a toujours trop, de toutes façons. Et chacun doit repartir avec les restes. Autant manger directement les restes !

 

Nouvel éclat de rire.

 

Cassenoix – Je sens qu’on va bien s’amuser !

 

Dessaint – Sans oublier que cette année, la Fête des Voisins a pour nous tous une résonance toute particulière…

 

Cassenoix – C’est vrai, excusez-moi. J’avais oublié un instant que cette pauvre Germaine nous avait quitté.

 

Dessaint – Oui, c’est émouvant d’être tous rassemblés chez elle ce soir. J’ai l’impression à tout moment qu’elle va entrer par cette porte pour nous gratifier de ce succulent gâteau au noix, dont elle tenait tant à garder la recette secrète…

 

Mme Crampon – Votre tante était très cachotière…

 

Antoine – Ce n’est pas moi qui pourrais dire le contraire. Toute sa vie, elle a réussi à me cacher sa propre existence.

 

Dessaint – J’ai eu le privilège d’administrer les derniers sacrements à votre tante avant que Dieu ne la rappelle à lui. Soyez au moins assuré qu’elle ne nous a pas quitté sans le secours de la religion.

 

Antoine – Ah oui, c’est… C’est tout à fait rassurant en effet.

 

Chloé – J’en conclus que Germaine était très croyante…

 

Dessaint – Croyante ? Je dirais même militante.

 

Cassenoix – À l’époque de la Manif pour Tous, croyez-moi, ce n’était pas la dernière à se faire entendre. Elle avait une sainte horreur des homosexuels !

 

Chloé – Vraiment ?

 

Consternation d’Antoine et Chloé.

 

Brisemiche – Eh oui… C’était le bon temps…

 

Mme Crampon – L’occasion de se retrouver tous ensemble autour de valeurs communes.

 

Cassenoix – Et surtout le prétexte d’un joyeux piquenique sur les pelouses du Trocadéro, arrosé de cet excellent vin de messe. N’est-ce pas mon Père ?

 

Dessaint – Je pense que Germaine aurait souhaité que cette année encore nous célébrions dans la joie ce moment de convivialité et de partage. (Il lève son verre) À la mémoire de cette femme exceptionnelle !

 

Ils lèvent leurs verres et boivent. L’arrivée d’Angela, look gothique, jette un froid.

 

Cassenoix – Ah, chers amis, voici Angela.

 

Angela – Salut vieux débris. Il y a quelque chose à boire ? Je suis en manque…

 

Cassenoix – Angela est artiste peintre, et elle a son atelier au rez-de-chaussée.

 

Brisemiche – Madame Crampon, voulez-vous avoir l’amabilité de servir un verre de sang à Mademoiselle Angela ?

 

Mme Crampon – Vous voulez dire un verre de sangria, sans doute.

 

Brisemiche – Ce n’est pas ce que j’ai dit ?

 

Madame Crampon sert un verre qu’elle tend à Angela, qui le vide d’un trait sous le regard réprobateurs des autres voisins.

 

Angela – Ah… J’avais soif…

 

Chloé – Et vous peignez quel genre de tableaux ? Abstrait ? Figuratif ?

 

Angela – En ce moment, je suis dans ma période rouge.

 

Antoine – Ah très bien… Comme Picasso, alors. Enfin je veux dire, sa période bleue.

 

Angela – Ah non, je voulais juste dire qu’en ce moment, je carbure au gros rouge. Sinon, je peins très peu.

 

Rires forcés.

 

Cassenoix – Vous savez comment sont les artistes…

 

Dessaint – Et si nous passions sur la terrasse ?

 

Mr Crampon – Volontiers…

 

Ils sortent, laissant Antoine et Chloé seuls avec Angela.

 

Angela – Ne vous inquiétez pas, contrairement aux apparences, je ne suis pas un vampire. Les suceurs de sang, ce serait plutôt eux…

 

Chloé – Vraiment ?

 

Angela – Vous savez comment est morte votre grand-mère ?

 

Antoine – C’était ma grand-tante… Elle était très âgée. À vrai dire, je ne me suis pas posé la question.

 

Angela – Germaine était en pleine forme, croyez-moi. Elle aurait fait une centenaire.

 

Chloé – Je crois déceler derrière ce conditionnel une once de soupçon…

 

Antoine – Quelqu’un avait-il des raisons d’en vouloir à ma tante ?

 

Angela esquive la réponse par un sourire mystérieux.

 

Angela – Vous aimez ce tableau ?

 

Antoine – Mon Dieu… C’est très pompier, non ?

 

Angela – C’est moi qui l’ai peint.

 

Chloé – Non mais il est très bien ce tableau, je lui trouve même quelque chose de…

 

Angela – Ne vous fatiguez pas. C’était juste une commande de Germaine.

 

Antoine – Vraiment ?

 

Chloé – C’est son fiancé de l’époque ?

 

Angela – En tout cas, pour le réaliser, elle m’a fourni une photo du Maréchal Pétain. À l’époque où il n’était encore que Colonel…

 

La baronne revient.

 

Baronne – Ne vous occupez pas de moi.

 

La baronne remplit son sac de différentes victuailles présentes sur le buffet. Avant de se servir un verre qu’elle porte à ses lèvres, avec un air de dégoût.

 

Baronne – De la sangria… C’est d’une vulgarité…

 

La baronne repart.

 

Chloé – Elle est vraiment baronne ?

 

Angela – En fait, on ne sait pas trop si elle porte un nom à particule, ou si on l’appelle Durand de La Cour seulement parce qu’elle s’appelle Durand et qu’elle habite au fond de la cour…

 

Blanc.

 

Chloé – Vous savez quelque chose à propos de la mort de Germaine qu’on devrait savoir ?

 

Antoine – Je pensais qu’elle était morte d’une crise cardiaque ou quelque chose comme ça.

 

Angela – Je n’ai aucune certitude, mais apparemment, tout le monde n’est pas d’accord sur les circonstances et les causes de sa mort…

 

Chloé – Et quels sont les différents scénarios ?

 

Angela – D’après la concierge, on l’aurait retrouvée dans la cour.

 

Antoine – Je pensais qu’elle était morte chez elle, dans son lit.

 

Angela – Sept étages…

 

Chloé – L’ascenseur était peut-être en panne… Si elle a pris l’escalier, à son âge… Vous croyez que le cœur aurait pu lâcher ?

 

Angela – Vu l’état du corps quand on l’a retrouvée, elle ne semble avoir pris ni l’escalier, ni l’ascenseur pour descendre depuis son appartement jusque dans la cour.

 

Antoine – Ah oui…

 

Angela – D’après Madame Sanchez, ce n’était pas beau à voir. Vous ne l’auriez pas reconnue.

 

Antoine – D’autant que je ne l’ai jamais vue.

 

Chloé (songeuse) – Une chute ? Depuis la terrasse…

 

Antoine – La rambarde est quand même assez haute. À moins de l’enjamber volontairement.

 

Angela – Ou que quelqu’un vous aide à passer par dessus…

 

Chloé – Un meurtre ? C’est une accusation très grave…

 

Antoine – Mais je ne comprends pas… Le Docteur Brisemiche m’a dit que c’était elle qui avait accompagné ma tante dans ses derniers instants…

 

Angela – En tout cas, c’est elle qui a signé le certificat de décès. Ce qui explique sans doute qu’il n’y ait pas eu d’enquête. À plus de 90 ans, de toute façon, ça n’intéresse plus la police…

 

Chloé – Mais c’est monstrueux…

 

Angela – Je vais prendre un peu l’air sur la terrasse moi aussi… Mais si on me retrouve dans la cour, vous saurez que ce n’est pas un suicide…

 

Elle sort. Antoine et Chloé échangent un regard atterré.

 

Antoine – Je commence à me demander si cet héritage est une si bonne affaire que ça…

 

Chloé – Peut-être que c’est elle qui affabule.

 

Antoine – Qui ?

 

Chloé – Cette Angela ! Elle a quand même l’air pas très nette…

 

Antoine – Disons qu’elle tranche sur les autres.

 

Chloé – Mais comme les autres ne sont pas très nets non plus… Tu crois vraiment qu’ils auraient pu assassiner la tante Germaine ?

 

Antoine – Pourquoi ils auraient fait ça ? Ils avaient l’air de bien l’aimer.

 

Chloé – En tout cas, c’est ce qu’ils disent… Quant à ce curé, c’est curieux, sa tête me dit quelque chose…

 

Sam, prostituée éventuellement travesti, arrive derrière eux sans qu’ils s’en aperçoivent.

 

Sam – Bonjour.

 

Ils sursautent.

 

Chloé – Vous m’avez fait peur…

 

Sam – Désolée… C’était ouvert, alors je suis rentrée. La Fête des Voisins, c’est bien ici, n’est-ce pas ?

 

Antoine – Oui, enfin…

 

Sam – Vous êtes sans doute Antoine et Chloé.

 

Chloé – Et vous êtes ?

 

Sam – Sam. Je viens d’emménager dans l’appartement du premier étage. Oui, je sais, je crains de faire un peu tache dans l’immeuble. Ici, c’est surtout des professions libérales, apparemment.

 

Antoine – J’en déduis que vous n’êtes ni avocate ni médecin…

 

Sam – Et pourtant, je suis au forfait, moi aussi. Pour ce qui est de la fiscalité, je veux dire…

 

Monsieur Crampon revient avec Cassenoix et Dessaint.

 

Cassenoix – Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

Sam – Je suis la nouvelle locataire du dessous.

 

Cassenoix – L’appartement du dessous ?

 

Sam fait la bise à Crampon.

 

Sam – Ça va, chéri ?

 

Mr Crampon (troublé) – Heureusement que ma femme n’est pas là…

 

Cassenoix – L’appartement du dessous est inoccupé depuis des années…

 

Sam – Et bien maintenant, il ne l’est plus. J’ai appris par la concierge que vous célébriez la Fête des Voisins. Alors comme je suis nouvelle, moi aussi, je me suis dit que ce serait l’occasion de…

 

Mr Crampon – Mais vous avez fort bien fait !

 

Madame Crampon arrive à son tour.

 

Mme Crampon – C’est quoi, ça ?

 

Mr Crampon – Chère Madame, je vous présente ma femme, Jeanine.

 

Mme Crampon – Je m’appelle Josiane.

 

Mr Crampon – C’est vrai, excusez-moi. Jeanine c’est ma secrétaire. Je confonds tout le temps…

 

Sam – Bonjour Josiane, enchantée. Vous permettez que je vous appelle Josiane ?

 

Mme Crampon – Madame… Vous permettez que je vous appelle Madame ?

 

Sam – Mais je vous en prie, appelez-moi Sam.

 

Mme Crampon – Et Sam, c’est le diminutif de…

 

Sam – Non, non… Sam tout court.

 

Mme Crampon – Sam tout court… Je vois… Vous préférez garder votre part de mystère…

 

Mr Crampon – En tout cas, on compte sur vous pour mettre un peu d’ambiance. Parce que pour l’instant, c’est mortel… (Avisant Antoine et Chloé) Excusez-moi, je ne disais pas ça pour Germaine… C’est vrai que sa disparition nous a tous bouleversés…

 

Mme Crampon – Oui, ça fait quelque chose de se retrouver ici, au milieu de ses meubles et de ses bibelots… D’ailleurs, je ne sais pas si c’est le moment, mais Germaine m’avait toujours dit qu’à sa mort, elle me laisserait cette petite commode…

 

Chloé – Vraiment ?

 

Mr Crampon – En tant qu’assureur, j’ai l’habitude d’expertiser les meubles anciens et autres antiquités, et je peux vous dire que cette commode n’a qu’une valeur sentimentale…

 

Antoine – Nous avions de toutes façons l’intention de changer un peu la déco avant d’emménager, alors pourquoi pas ?

 

Chloé – Et si c’était les dernières volontés de Germaine…

 

La Baronne revient.

 

Baronne – Oui… Et puis elle n’est plus là pour dire le contraire, pas vrai ? D’ailleurs, il semble que la Tante Germaine voyait venir sa fin, parce qu’à moi, elle m’avait promis ce vase chinois…

 

Mme Crampon – À vous ? Elle vous connaissait à peine…

 

Baronne – On n’a pas toujours besoin de connaître les gens depuis longtemps pour se faire une idée sur leur compte…

 

Madame Sanchez, la concierge, arrive.

 

Sanchez – Le vase chinois ? C’est à moi qu’elle voulait le donner !

 

Mr Crampon – Voici Madame Sanchez, notre concierge.

 

Sanchez – Non mais pour qui elle se prend, celle-là ?

 

Baronne – Vous mettez en doute ma parole ?

 

Sanchez – Pas la peine de prendre vos grands airs avec moi. Les Sanchez sont concierges dans cet immeuble depuis trois générations.

 

Baronne – Concierge depuis trois générations… Tu parles de quartiers de noblesse… Si vous retourniez dans votre loge, plutôt ?

 

Sanchez – Parce que Madame la Baronne habite un château, peut-être ? Vous n’habitez que le rez-de-chaussée… (Ironique) Madame Durand… de la cour.

 

Baronne – En tous cas, ce vase est à moi. C’est la vieille qui m’en a fait cadeau. Elle appréciait beaucoup ma conversation, figurez-vous.

 

La baronne s’empare du vase.

 

Sanchez – Il est à moi, je vous dis ! Germaine me l’avait promis. J’ai fait le ménage chez elle pendant trente ans, et je n’ai jamais rien cassé.

 

La concierge tire sur le vase pour l’arracher des mains de la baronne.

 

Dessaint – Mesdames, je vous en prie… Un peu de retenue…

 

Baronne – Lâche ça, salope !

 

Dessaint – Enfin, Madame la Baronne, à vous de donner l’exemple. Saint Martin n’a-t-il pas donné la moitié de son manteau à un pauvre ?

 

Baronne – Il est con, celui-là ! C’est un vase ! Comment voulez-vous que je lui donne la moitié d’un vase ?

 

La baronne et la concierge se disputent le vase, qui finit par tomber par terre (et se briser éventuellement), sous le regard atterré de Chloé et d’Antoine. La tension retombe aussitôt.

 

Dessaint – Et voilà…

 

Sanchez – Je suis vraiment désolée…

 

Baronne – Non, non, c’est de ma faute, je ne sais pas ce qui m’a pris.

 

Mr Crampon remet le vase en place ou pose les débris sur la table.

 

Mr Crampon (à Chloé et Antoine) – Excusez-nous… Tout le monde est un peu nerveux…

 

Mme Crampon – L’émotion, sans doute. Nous avons tous un peu de mal à faire le deuil de l’héritage de Germaine.

 

Cassenoix – Vous voulez dire le deuil de Germaine, sans doute…

 

Mr Crampon – Comme je vous l’ai dit, tout ce bric à brac n’a aucune valeur marchande. Ce sont juste des souvenirs…

 

Cassenoix – Et les souvenirs, ça n’a pas de prix, n’est-ce pas ?

 

Le Père Dessaint ramasse le vase en soupirant.

 

Dessaint – Souvenons-nous du vase de Soissons.

 

Sam – Allons prendre un peu l’air sur la terrasse, ça nous fera du bien…

 

Ils sortent en laissant seuls Antoine et Chloé.

 

Chloé – Ce sont des fous dangereux, je te dis…

 

Antoine – C’est vrai qu’à un moment donné, j’ai vraiment cru qu’elles allaient s’entretuer.

 

Chloé – Tout ça pour un vase…

 

Antoine – On fera l’inventaire de ce musée des horreurs, et on verra… Mais après tout, s’ils pouvaient tous emporter quelque chose…

 

Chloé – Ça nous éviterait de mettre le tout à la décharge.

 

Antoine – C’est vrai, c’est une idée. On pourrait proposer à chacun de repartir avec un objet de son choix. En souvenir de notre cher disparue…

 

Chloé – Dans ce cas, il vaudrait mieux tirer les lots au sort, pour éviter une émeute…

 

Antoine – Tu crois que la vieille a fait exprès de promettre ce vase à deux personnes différentes ?

 

Chloé – Pourquoi elle aurait fait ça ?

 

Madame Zarbi arrive.

 

Zarbi – Beaucoup de gens aiment partir en se disant qu’ils laissent un gros merdier derrière eux… Que ce soit un pot de chambre à se partager en deux ou la Palestine. Au Moyen Orient, ça fait 5.000 ans que ça dure. J’imagine que pour nos chers aînés, c’est une façon d’accéder à l’immortalité. En continuant à être présents parmi nous après leur disparition, à travers la somme d’emmerdements qu’ils nous laissent en partant… Au moins, comme ça, ils sont sûrs qu’on ne les oubliera pas tout de suite… Madame Zarbi, psychothérapeute. Je suis votre voisine du cinquième…

 

Chloé – Psychanalyste ? Mais je vous en prie, entrez. Plus on est de fous, plus on rit…

 

Antoine – J’en conclus que vous connaissiez bien la Tante Germaine. C’était une de vos patientes ?

 

Zarbi – Si c’était le cas, je ne pourrais pas vous le dire. Secret professionnel. Mais non. Germaine appartenait à une génération qui préférait confier ses secrets dans un confessionnal plutôt que sur un divan.

 

Antoine – Il est vrai que cela coûte beaucoup moins cher.

 

Zarbi – Et c’est beaucoup moins douloureux. Chez moi, on ne s’en sort pas avec deux Notre Père…

 

Chloé – Et oui… Quand on va voir un psy, le but c’est plutôt d’arriver à tuer le sien…

 

Zarbi – Avez-vous réussi à tuer le vôtre ?

 

Embarras de Chloé.

 

Antoine – Donc, quoi qu’il en soit, vous connaissiez Germaine ?

 

Zarbi – Je l’observais, de loin… Simple déformation professionnelle…

 

Chloé – Puisque ce n’était pas une de vos patientes, vous pouvez nous en parler un peu.

 

Zarbi – Oh… Ce ne sont que des rumeurs… que votre tante semblait prendre plaisir colporter elle-même.

 

Antoine – Quel genre de rumeurs ?

 

Zarbi – D’après cette légende urbaine, votre tante avait chez elle un trésor caché.

 

Chloé – Un trésor ?

 

Zarbi – Si l’on en croit la concierge, le défunt mari de Germaine avait amassé une fortune en faisant du marché noir pendant la guerre. Avec la bénédiction des Allemands.

 

Antoine – D’où le besoin de cacher cet argent sale après la Libération…

 

Zarbi – Elle aurait acquis cet appartement pendant cette période trouble, sans que l’on sache très bien ce que sont devenus les anciens propriétaires, arrêtés du jour au lendemain par la Gestapo sur dénonciation…

 

Chloé – Vraiment…?

 

Antoine – Donc on ne sait pas exactement ce qu’était ce trésor, ni évidemment où il serait dissimulé.

 

Zarbi – À moins que tout cela ne soit qu’un mythe, bien sûr…

 

Chloé – Mais vous dites que cette légende était entretenue par Germaine elle-même. Pourquoi aurait-elle éprouvé le besoin de se faire passer pour une collabo ?

 

Zarbi – Qui sait ? Elle trouvait peut-être intérêt à faire courir le bruit qu’elle possédait une fortune cachée, dont elle pourrait éventuellement faire profiter après sa mort tous ceux qui se seraient montrés aimables avec elle de son vivant…

 

Chloé – Je vois…

 

Zarbi – Je vais rejoindre les autres sur la terrasse… J’imagine que c’est là où ça se passe, comme tous les ans…

 

Zarbi sort.

 

Chloé – Décidément, ta tante Germaine me semble de plus en plus sympathique…

 

Antoine – Et son héritage de plus en plus sulfureux.

 

Chloé – Pas étonnant que le reste de la famille avait rompu avec elle.

 

Antoine – Et s’ils étaient tous venus pour mettre la main sur le trésor de la vieille ?

 

Chloé – C’est pour ça qu’ils veulent tous partir avec quelque chose.

 

Antoine – Va savoir, il y avait peut-être quelque chose de caché dans ce vase…

 

Chloé – On s’en serait rendu compte, non ?

 

Antoine – La commode a peut-être un double-fond…

 

Chloé – À moins qu’un chef d’œuvre ne se cache sous la croûte de cet infâme tableau.

 

Antoine – Ou alors l’un d’entre eux a déjà trouvé le trésor…

 

Chloé – Et ils ont décidé de se débarrasser de la vieille après ça pour se partager le butin.

 

Antoine – Mais alors pourquoi seraient-ils là aujourd’hui ?

 

Chloé – Ils n’ont pas encore réussi à mettre la main sur l’appartement…

 

Antoine – On les gêne dans leurs plans, c’est sûr.

 

Un temps.

 

Chloé – Ils vont peut-être nous dénoncer à la police, nous aussi.

 

Antoine – Mais on n’a rien à se reprocher.

 

Chloé – Et les Juifs que ta tante a dénoncés, tu crois qu’ils avaient quelque chose à se reprocher ?

 

Antoine – Tu crois qu’ils étaient juifs ?

 

Chloé – C’est probable

 

Antoine – Quoi qu’il en soit, on n’est plus gouvernés par des nazis ! Et puis on n’est pas juifs.

 

Chloé – Parle pour toi.

 

Antoine – Tu es juive ?

 

Chloé – Pourquoi, ça te dérange ?

 

Antoine – Pas du tout, je ne savais pas, c’est tout.

 

Chloé – Disons que j’ai… des origines juives.

 

Antoine – Comment ça, des origines ? On a tous des origines juives, non ? Je veux dire, avant d’être catholiques, on était tous juifs. Comme Jésus Christ.

 

Chloé – Alors pour toi, tous les Gaulois étaient juifs.

 

Antoine – Mais non… Je veux dire… Alors comme ça, tu as des origines juives ? Je ne savais pas…

 

Chloé – Oui, enfin… Il y a une semaine, tu ne savais pas non plus que tu avais des origines antisémites…

 

Antoine – Non mais tu délires ! Je ne suis pas responsable de ce que ma tante a fait pendant la dernière guerre. Je n’étais même pas né !

 

Chloé – Bon, en tout cas, de savoir que ta tante Germaine a dénoncé des Juifs pendant la guerre pour s’approprier leur appartement. Et que nous, on pourrait vivre dans cet appartement après en avoir hérité… Ça ça me dérange, tu vois.

 

Blanc.

 

Antoine – Je crois surtout qu’on nage en plein délire, là…

 

Chloé – Tu as raison. Ce n’est que la Fête des Voisins, après tout.

 

Antoine – Ou alors ils ont mis quelque chose dans la sangria…

 

Chloé – Allons faire un tour sur la terrasse pour voir ce qu’ils complotent.

 

Antoine – Tu crois ?

 

Chloé – On est chez nous, non ?

 

Antoine – Si tu le dis…

 

Ils sortent. Sam arrive et se met à fouiller la pièce. Sanchez revient et la surprend.

 

Sanchez – Eh bien ne vous gênez pas…

 

Sam – Ah, Madame Sanchez… Vous vous méprenez, je vous assure. Je ne suis pas celle que vous croyez…

 

Sanchez – Ça je m’en doutais un peu, vous voyez…

 

Sam – À vous je peux bien le dire… Vous êtes presque du métier…

 

Sanchez – Quel métier ? Ne vous gênez pas, traitez-moi de pute, aussi !

 

Sam lui met sous le nez une carte de police.

 

Sam – Inspecteur Ramirez.

 

Sanchez – Inspecteur ?

 

Sam met un doigt sur ses lèvres pour lui signifier que cette information doit rester secrète.

 

Sam – Je suis ici… undercover.

 

Sanchez – Under quoi ?

 

Sam – Déguisée ! Infiltrée ! Sous une fausse identité, si vous préférez.

 

Sanchez – Ah oui…

 

Sam – Nous avons de bonnes raisons de soupçonner que la vieille… Comment s’appelait-elle déjà ?

 

Sanchez – Germaine.

 

Sam – C’est ça… Nous pensons que Germaine n’est pas morte de mort naturelle…

 

Sanchez – Ah oui ?

 

Sam – Il pourrait s’agir d’un meurtre, mais nous n’avons pas de preuve… Je suis là pour enquêter.

 

Sanchez – Ah bon…

 

Sam – Vous n’êtes pas très bavarde, pour une concierge, dites-moi…

 

Sanchez – Non…

 

Sam – Et à part ça vous savez quelque chose ?

 

Sanchez – Ben non…

 

Sam – Je sens que vous allez m’être d’une aide précieuse. Vous connaissez les circonstances exactes de la mort de Germaine ?

 

Sanchez – C’était un accident, non ?

 

Sam – Allez savoir… Quand c’est un des meurtriers potentiels qui délivre le certificat de décès, et un autre l’extrême onction dans la foulée…

 

Sanchez – Ah oui…

 

Sam – Et à propos de ce trésor que la vieille aurait caché chez elle, j’imagine que vous ne savez rien non plus…

 

Sanchez – Non.

 

Sam – Bon… Allons nous mélanger un peu sur la terrasse, sinon on va finir par attirer l’attention. Et si de votre côté vous apprenez quelque chose d’intéressant, vous venez aussitôt me faire un rapport, d’accord ?

 

Sanchez – Très bien…

 

Sam – Considérez désormais que vous êtes mon adjointe, Sanchez…

 

Elles sortent. Arrive le Colonel Gonfland accompagné de Maître Fouinard, avocat.

 

Fouinart – Personne…

 

Gonfland – Mais le buffet est bien là, comme tous les ans…

 

Fouinart – Ils doivent être sur la terrasse…

 

Gonfland – Profitons-en pour nous servir un verre.

 

Fouinart – Sangria ?

 

Gonfland – Volontiers…

 

Fouinart – De toute façon, je ne vois rien d’autre…

 

Ils trinquent et boivent.

 

Gonfland – La sangria de la mère Cassenoix est toujours aussi imbuvable.

 

Fouinart – Oui, comme tous les ans…

 

Ils reboivent une gorgée.

 

Gonfland – Je me demande quand même si ce putain de moine ne saurait pas quelque chose.

 

Fouinart – Le Père Dessaint ? Vous croyez ?

 

Gonfland – C’était le confesseur de la vieille, non ?

 

Fouinart – Vous pensez que ce Tartuffe pourrait essayer de nous doubler ?

 

Gonfland – Comment faire confiance à un curé ?

 

Fouinart – Surtout un curé défroqué…

 

Gonfland – Pourquoi est-ce que son évêque l’a contraint à quitter l’Église, au fait ? Il prétend que c’est lui qui a démissionné, mais je n’y crois pas trop.

 

Fouinart – Vous savez, pour que l’Église se résigne à se séparer d’un curé, avec la crise actuelle des vocations… Il faut vraiment qu’il ait fait quelque chose de très grave.

 

Gonfland – C’est clair. On ne les vire pas pour une simple affaire de pédophilie.

 

Fouinart – Peut-être parce qu’il voulait continuer à dire la messe en latin, ou quelque chose de ce genre.

 

Gonfland – Mais vous êtes son avocat, vous devez bien savoir quelque chose.

 

Fouinart – Ah… Secret professionnel…

 

Gonfland – Eh, oh, pas à moi…

 

Fouinart – Je n’étais que son avocat, pas son confesseur.

 

Gonfland – En tout cas, je suis sûr qu’il sait où elle a planqué le magot. Je vais le confesser, moi, vous allez voir…

 

Fouinart – N’y allez pas trop fort quand même. On a déjà la mort de la vieille sur les bras…

 

Gonfland – Ne vous inquiétez pas, je saurai faire preuve de psychologie. En tout cas, ça ne laissera pas de traces…

 

Fouinart – Qui d’autre pourrait savoir quelque chose à propos de l’argent de la vieille ?

 

Gonfland – L’assureur ?

 

Fouinart – Ça m’étonnerait. Germaine avait de bonnes raisons de ne pas lui faire confiance.

 

Gonfland – Vous savez pourquoi il a fait de la prison, au fait ?

 

Fouinart – Il encaissait les primes de ses clients, dont il était supposé assurer les biens, mais l’argent allait directement dans sa poche…

 

Gonfland – En somme, c’est un type dans mon genre. Lui aussi il est dans la cavalerie.

 

Fouinart – Il s’est fait pincer après un incendie. Son client espérait être remboursé, et il s’est rendu compte qu’il n’était pas assuré.

 

Gonfland – Ah oui, c’est ballot.

 

Fouinart – Le pire c’est que le type avait mis le feu lui-même à sa maison de campagne, parce qu’il n’arrivait pas à la revendre… Il espérait faire une bonne affaire en touchant l’assurance…

 

Gonfland – Quel con… Mais vous semblez bien connaître le dossier…

 

Fouinart – Oui… Le con, c’était moi…

 

Gonfland – Je vois… En tous cas, on n’a plus beaucoup de temps… Quand ces deux crétins habiteront ici à plein temps, ce sera beaucoup plus difficile pour fouiller l’appartement.

 

Gonflant se met à ouvrir quelques tiroirs et à fouiner un peu partout. Fouinart l’imite. Monsieur Crampon revient, avec Dessaint.

 

Mr Crampon – Vous cherchez quelque chose ?

 

Fouinart – La même chose que vous, probablement…

 

Gonfland – Vous étiez son assureur, vous avez dû faire un inventaire de ses biens, non ?

 

Mr Crampon – Il faut croire que si elle avait vraiment un trésor, elle a préféré ne pas l’inclure dans l’inventaire…

 

Gonfland – Et vous mon Père ? Vous étiez son confesseur !

 

Dessaint – Hélas, mon fils, Germaine ne me disait pas tout… Et quand bien même, je vous rappelle que je suis tenu au secret de la confession…

 

Mr Crampon – Tant que vous n’essayez pas de nous faire un enfant dans le dos…

 

Fouinart et Crampon se mettent à chercher partout.

 

Dessaint – Restons confiants, mes enfants. La Bible ne dit-elle pas : Cherche et tu trouveras, demande et il te sera donné, frappe et on t’ouvrira…

 

Crampon – Et en plus, il se fout de nous !

 

Gonfland s’approche de Dessaint avec un air menaçant.

 

Gonfland – Vous êtes sûr de ne pas avoir quelque chose à nous confesser, mon Père ? Confiez-vous à moi, et je vous donnerai l’absolution. Mais si vous préférez le martyr, je délivre aussi les derniers sacrements…

 

Antoine et Chloé reviennent et les aperçoivent. Gonfland relâche le curé qu’il avait saisi par le col, et les deux autres, pris en faute, cessent aussitôt leurs recherches.

 

Fouinart – Ah, chers amis… Nous nous apprêtions à vous rejoindre, justement… Je me présente, Maître Fouinart, avocat au barreau.

 

Gonfland – Inutile de préciser lequel. Tous ses clients finissent derrière les barreaux…

 

Fouinart – Et voici le Colonel Gonfland.

 

Gonfland – Chers voisins…

 

Antoine – Vous… avez perdu quelque chose ?

 

Fouinart – Euh… Oui… Le Colonel ne sait plus ce qu’il a fait de son téléphone portable.

 

Chloé – Eh bien vous n’avez qu’à l’appeler.

 

Fouinart – Pourquoi l’appellerais-je ? Puisqu’il est à côté de moi…

 

Chloé – Pour savoir où se trouve son téléphone.

 

Fouinart – Ah oui, bien sûr, mais… Je ne suis pas sûr d’avoir son numéro…

 

Antoine – Eh bien vous n’avez qu’à lui demander. Puisqu’il est à côté de vous, justement.

 

Fouinart – Bien sûr, mais… Ah voilà, je crois que je l’ai…

 

Il appuie sur une touche de son portable. Celui de Gonfland sonne aussitôt dans sa poche.

 

Gonfland – C’est idiot, je le cherche toujours partout, et il est dans ma poche…

 

Fouinart – Bon, et bien… maintenant que les présentations sont faites…

 

Moment d’embarras.

 

Gonfland – Vous m’accompagnez sur la terrasse, mon Père ? J’ai une petite question à vous poser. Un cas de conscience, en quelque sorte…

 

Dessaint (méfiant) – Si je peux vous éclairer, mon fils…

 

Ils sortent.

 

Fouinart – Je vais mettre un peu de musique…

 

Il met de la musique. On entend des cris. Fouinart met la musique plus fort.

 

Fouinart – J’adore ce passage. C’est Chopin, n’est-ce pas ?

 

Chloé – C’est Wagner.

 

Fouinart – Voilà, je l’avais sur le bout de la langue… (Bruits de lutte) Je vais voir ce qu’ils font… Le colonel a un tempérament un peu sanguin. Lorsqu’il parle théologie avec le Père Dessaint, il a tendance à s’enflammer un peu…

 

Il sort. Chloé baisse la musique.

 

Chloé – C’est curieux, il a vraiment une tête qui me dit quelque chose, ce curé.

 

Antoine – Où est-ce que tu aurais bien pu rencontrer un curé ?

 

Chloé – J’ai quand même fait ma première communion…

 

Antoine – Tu m’as dit tout à l’heure que tu étais juive !

 

Chloé – Je n’ai pas dit que j’étais juive ! Disons que… C’est un peu plus compliqué que ça.

 

Zarbi revient, et se sert de la sangria.

 

Chloé – Vous le connaissez bien, vous, le Père Dessaint ?

 

Zarbi – Les curés entreprennent très rarement une psychanalyse. C’est fort dommage, d’ailleurs. Ce sont pourtant ceux qui en auraient le plus besoin.

 

Chloé – J’ai l’impression de le connaître, mais je n’arrive pas à me souvenir dans quelles circonstances j’aurais bien pu le rencontrer…

 

Zarbi – Il y a parfois des choses dont on préfère ne pas se rappeler. On appelle ça le refoulement.

 

Antoine – C’est vrai… C’est comme à propos de la Tante Germaine. Je ne savais pas que j’avais une tante, et pourtant, quand j’ai appris son existence, ça ne m’a pas vraiment surpris. Il faut croire que j’en avais quand même entendu parler, quand j’étais enfant.

 

Zarbi – Les secrets de famille… C’est comme les cadavres qu’on jette à l’eau avec un boulet autour du pied. Avec le temps, et la putréfaction aidant, ça finit toujours par remonter à la surface.

 

Antoine – La Tante Germaine…

 

Zarbi – Bannie pour collusion avec la Germanie.

 

Blanc.

 

Chloé – Quand j’étais adolescente, tout le monde se moquait de moi parce que j’avais déjà une forte poitrine. Je ne sais pas pourquoi ça me revient comme ça, maintenant.

 

Zarbi – Le Père Dessaint… Ça devrait vous mettre la puce à l’oreille…

 

Nouveau blanc. Trouble de Chloé.

 

Chloé – Ça y est, je me souviens maintenant… La première communion… Le catéchisme… C’était lui !

 

Antoine – Lui ?

 

Chloé – Je voulais passer ma première communion, comme toutes mes copines. Pour être comme elles. J’ai fait toutes mes études dans une école catholique…

 

Antoine – Tu ne m’avais jamais parlé de ça non plus. Tu ne jures que par l’école publique !

 

Zarbi – Il faut vous faire une raison, mon pauvre ami. Les femmes ne vous disent pas tout. Pas même votre Sainte Mère. D’ailleurs, elle vous avait caché l’existence de la Tante Germanophile.

 

Chloé – Le curé savait que j’avais des origines juives. Il m’a dit qu’il pouvait fermer les yeux… à condition que je ferme aussi les miens.

 

Elle sort précipitamment. Fouinart revient et remonte le son.

 

Fouinart – J’adore ce passage…

 

La baronne revient.

 

Baronne – On ne s’entend plus, ici.

 

Zarbi – Au contraire, on s’entend de mieux en mieux, je vous assure.

 

Fouinart – Ne dit-on pas que la musique adoucit les meurtres ? Je veux dire les mœurs…

 

Gonfland revient aussi.

 

Gonfland – Madame La Baronne, mes hommages. M’accorderez-vous cette danse ?

 

Baronne – Désolée, Colonel, mais au dessous de Général de Brigade, je n’inscris personne sur mon carnet de bal. Alors un colonel. À moins qu’il soit très jeune…

 

Gonfland – En même temps, Baronne, c’est le grade le moins élevé chez les sang bleu, non ?

 

Baronne – Et puis à moins d’être militaire, on ne danse pas sur du Wagner…

 

Fouinart – Puisque personne ne danse, je vais baisser un peu la musique…

 

Il baisse la musique.

 

Gonfland – Et si nous allions féliciter Madame Cassenoix pour sa sangria…

 

Zarbi – Oui, d’ailleurs, il faudra qu’elle nous donne la recette.

 

Fouinart – Vous savez qu’elle a toujours refusé de nous en livrer le secret.

 

Gonfland – Cher Maître, vous oubliez que j’ai fait la guerre d’Algérie. Je saurai comment la faire parler.

 

Fouinart – Il est impayable…

 

Fouinart et Gonfland sortent. Chloé revient.

 

Antoine – Ça va ? Tu es toute pâle…

 

Chloé – Oui, oui… Ça va mieux… Ça ne devrait pas, mais ça va mieux… Enfin, je veux dire… C’est vrai que ça soulage…

 

Antoine n’a pas l’air de comprendre.

 

Zarbi – Je crois qu’elle a enfin tué le Père.

 

Zarbi sort.

 

Antoine – C’est des malades, je te dis…

 

Chloé – Et je commence à me demander si leur folie n’est pas contagieuse…

 

Antoine (ailleurs) – Ah oui…?

 

Chloé – Je crois que je me suis un peu laissée emporter tout à l’heure, avec le Père Dessaint… Il a encore essayé de me toucher la poitrine, alors je l’ai repoussé un peu violemment…

 

Antoine – N’empêche qu’il y a bien un trésor dans cette maison. Tu as vu ? Ils étaient tous en train de fouiner partout…

 

Chloé – On n’a qu’à chercher nous aussi…

 

Antoine – Mais par où commencer ?

 

Chloé – En tout cas, il faudra tous les fouiller avant qu’ils ne s’en aillent…

 

Antoine – Il y a dix minutes, on voulait les laisser partir chacun avec quelque chose, pour débarrasser…

 

Chloé – Il n’en est plus question. (Un peu hystérique) Il est à nous, ce trésor, et on va le trouver !

 

Ils se mettent eux-mêmes à fouiller. Madame Sanchez, la concierge, revient. Ils s’interrompent en voyant qu’elle les observe.

 

Antoine – Ah, Madame Sanchez…

 

Chloé – Vous êtes la concierge, n’est-ce pas ?

 

Sanchez – Je cherche cette dame, là. Sam… Vous ne l’avez pas vue, par hasard ?

 

Chloé – Pas vue…

 

Antoine – Alors comme ça, c’est vous la concierge…

 

Sanchez – Hun, hun…

 

Chloé – Donc, c’est à vous que nous donnerons des étrennes tous les ans au mois de janvier.

 

Antoine – J’espère que ma tante se montrait généreuse avec vous…

 

Sanchez – Germaine… On ne peut pas dire, non. Je faisais pourtant le ménage chez elle toutes les semaines. Jamais un pourboire en trente ans.

 

Antoine – Je crains malheureusement que nous n’ayons pas les moyens de continuer à vous employer pour faire le ménage.

 

Chloé – Nous ne possédons pas de trésor caché, nous. Comme la tante Germaine…

 

Sanchez – Non, ça, Germaine n’était pas très généreuse…

 

Antoine – Pourtant, elle avait l’air très appréciée dans l’immeuble…

 

Sanchez – C’est sûr… Elle avait fait miroiter à tout le monde qu’elle ne nous oublierait pas sur son testament.

 

Antoine – Son testament ? Ma tante avait rédigé un testament ?

 

Sanchez se sert un verre de sangria.

 

Sanchez – En tout cas, personne n’a rien retrouvé après sa mort… Mais allez savoir… Il finira peut-être par remonter un jour à la surface, lui aussi… Excusez-moi, il faut absolument que je parle au commissaire… Je veux dire à cette pute.

 

Sanchez sort.

 

Antoine – Un testament… Tu te rends compte, ça changerait tout !

 

Chloé – Pourquoi ça ?

 

Antoine – Je ne suis que l’arrière petit-neveu ! Si j’hérite de cet appartement, c’est parce qu’on n’a pas retrouvé de testament qui désignerait spécifiquement quelqu’un d’autre comme légataire.

 

Chloé – Mais puisque tu es la seule famille qui lui reste.

 

Antoine – Je ne suis qu’un héritier par défaut ! Si elle a fait un testament, elle a très bien pu léguer son appartement à quelqu’un d’autre ! À ses voisins, par exemple.

 

Chloé – Je vois… Donc, si on en retrouvait ce document…

 

Antoine – On n’aurait plus qu’à retourner à Massy-Palaiseau.

 

Chloé – Alors tu crois que c’est ça qu’ils cherchent : le testament.

 

Antoine – En tout cas, si ce papier existe, il serait bon de mettre la main dessus avant eux.

 

Chloé – On ne peut pas les mettre dehors maintenant…

 

Antoine – Où est-ce qu’elle aurait bien pu le planquer, ce putain de testament ?

 

Chloé – Allons voir dans sa chambre…

 

Ils sortent. Sam revient et se remet à fouiller la pièce. Elle est interrompue par l’arrivée de Sanchez.

 

Sanchez – Ah, Commissaire, je vous cherchais. Il semblerait que le Père Dessaint ait lui aussi été victime d’un accident domestique… Je viens de voir son corps écrasé en bas dans la cour.

 

Sam – Décidément, cette rambarde a l’air dangereuse. Il faudrait veiller à la faire réparer, Madame Sanchez. J’en toucherai un mot au syndic.

 

Sanchez – Je vous dis que quelqu’un est mort, et c’est tout ce que ça vous inspire ?

 

Sam – Vous avez raison, je vais aller jeter un coup d’œil.

 

Ils sortent. Madame Cassenoix revient avec Maître Fouinard et le Colonel Gonfland.

 

Cassenoix – Vous manquez vraiment de doigté, Colonel. On n’avait pas besoin d’un deuxième cadavre sur les bras.

 

Fouinart – Ça va finir par sembler louche, c’est sûr…

 

Gonfland – Mais ce n’est pas moi, je vous jure ! Je l’ai juste un peu secoué. Avant de le laisser en compagnie de la maîtresse de maison.

 

Cassenoix – Bon, quoi qu’il en soit, arrangez-vous pour faire disparaître le corps. Vous n’avez qu’à le mettre à la cave pour l’instant. On verra après…

 

Gonfland – Je m’en occupe…

 

Fouinart – Un curé… Personne ne s’inquiétera de sa disparition… Plus personne ne va à la messe…

 

Gonfland – Surtout les messes en latin.

 

Cassenoix – Bon, et bien allez-y, Colonel, qu’est-ce que vous attendez ?

 

Gonfland – J’y vais…

 

Gonfland sort.

 

Fouinart – Et dire que le curé était peut-être le seul à savoir où se trouve le testament de Germaine…

 

Cassenoix – Vous êtes sûr qu’il existe, au moins ?

 

Fouinart – C’est moi-même qui lui ai suggéré d’en rédiger un. Elle m’a juré qu’elle l’avait fait.

 

Cassenoix – Pourtant aucun document n’a été déposé chez son notaire.

 

Fouinart – Elle a pu faire un testament olographe.

 

Cassenoix – Olographe ?

 

Fouinart – Une déclaration manuscrite, sur papier libre. Qu’elle aura caché quelque part chez elle. C’est tout aussi légal. À condition de le retrouver…

 

Cassenoix – Ça sert à quoi de faire un testament, si c’est pour le planquer et que personne ne le trouve ?

 

Fouinart – Allez savoir ? Elle avait peut-être peur que ce testament tombe entre les mains de personnes mal intentionnées…

 

Cassenoix – Il doit être bien être quelque part, ce foutu papier…

 

Fouinart – Évidemment, un testament remettrait en cause l’héritage de ce neveu éloigné.

 

Cassenoix – À condition que cette vieille folle ait testé en notre faveur, bien sûr.

 

Fouinart – Tiens, ils sont passés où, d’ailleurs, ces deux crétins ?

 

Madame Sanchez arrive.

 

Fouinart – C’est vous qui faisiez le ménage chez Germaine, vous ne sauriez pas où elle rangeait ses papiers importants ?

 

Sanchez – Qu’est-ce que vous croyez ? Ce n’est pas parce qu’on est femme de ménage qu’on fouille partout…

 

Zarbi arrive. Suivie de Gonfland.

 

Cassenoix – Et vous Madame Zarbi ? Vous avez une idée ?

 

Zarbi – Je suis psychanalyste, pas médium.

 

Fouinart – Tout de même, vous connaissez les mystères de l’âme humaine…

 

Zarbi – Vous avez lu la Lettre d’Edgar Poe ?

 

Cassenoix – Je ne savais même pas qu’il nous avait écrit une lettre. C’est un nouveau locataire ?

 

Zarbi – Lorsqu’on veut cacher quelque chose, c’est parfois plus simple de le mettre bien en évidence, là où ceux qui cherchent ne pensent pas à regarder…

 

Elle repart.

 

Gonfland – Je déteste ses airs mystérieux et son côté donneur de leçon.

 

Cassenoix – Bien en évidence… Elle a peut-être raison. Qu’est-ce qui est le plus en évidence, ici ?

 

Ils regardent tous autour d’eux, perplexe, sans s’arrêter sur le tableau qui trône pourtant au centre de la pièce. Ils se mettent tous à fouiner. Madame Crampon arrive.

 

Mme Crampon – Je crois que j’ai trouvé quelque chose.

 

Tous les autres la regardent. Elle brandit une perruque.

 

Cassenoix – Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

Mme Crampon – Une perruque.

 

Gonfland – Et alors ?

 

Cassenoix – Vous allez nous dire que finalement, Germaine était un travesti ?

 

Sanchez – Ça doit être un souvenir.

 

Fouinart – Un souvenir ?

 

Sanchez – La perruque qu’elle a dû mettre à la libération après avoir été tondue…

 

Sanchez met la perruque. Antoine et Chloé reviennent.

 

Antoine – Qu’est-ce que vous faites avec ça ?

 

Cassenoix – Quoi ? On n’a pas le droit de s’amuser ?

 

Gonfland – C’est vrai, ça. Ça finit par être agaçant. Vous nous surveillez ou quoi ?

 

Chloé – Nous, on vous surveille ?

 

Antoine – On est chez nous, non ?

 

Fouinart – Pour l’instant, oui…

 

Chloé – Pour l’instant ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

 

Gonfland – Vous le savez très bien. Vous n’avez aucune légitimité à être ici. Vous ne connaissiez même pas Germaine.

 

Antoine – Peut-être, mais les liens du sang, ça existe. Et la loi, c’est la loi. Que cela vous plaise ou non, c’est moi qui hérite de cet appartement.

 

Sanchez – On ne vous a même pas vu à l’enterrement de Germaine !

 

Chloé – Et vous ? Vous ne vous occupiez d’elle que dans l’espoir d’être couchés sur son testament !

 

Cassenoix – Votre tante détestait les gauchistes. Elle n’aurait jamais légué tous ses biens à des gens comme vous.

 

Antoine – Vous, vous commencez vraiment à nous casser les noix…

 

Gonfland – Ne manquez pas de respect à Madame Cassenoix, jeune impertinent. Vous voulez finir comme votre tante ?

 

Antoine – Alors c’est vrai, c’est vous qui avez assassiné Germaine ?

 

Fouinart – Allons, Colonel, reprenez votre sang froid… Vous savez bien que la tante Germaine est morte accidentellement…

 

Brisemiche arrive, suivie de Sam.

 

Chloé – Je croyais que c’était une crise cardiaque. N’est-ce pas, Docteur ?

 

Brisemiche – À vrai dire, on ne sait pas très bien…

 

Antoine – C’est pourtant vous qui avez émis le certificat de décès, non ?

 

Brisemiche – La médecine légale n’est pas une science exacte, vous savez…

 

Chloé – Tout de même, vous devez bien savoir si elle est morte d’un arrêt du cœur, d’une chute depuis le septième étage, d’une balle dans le dos…

 

Antoine – D’une absorption massive de barbituriques, ou des suites d’une strangulation…

 

Mme Crampon – En fait, c’est un peu tout ça à la fois…

 

Un ange passe.

 

Sanchez (en aparté à Sam) – Qu’est-ce que vous attendez pour les arrêter ?

 

Sam – J’attends d’avoir plus de preuves… Croyez-moi, laissez faire la police…

 

Sam repart, suivie de Sanchez.

 

Fouinard – Je crois que Madame Crampon a un peu abusé de cette excellente sangria. Et si son mari l’emmenait prendre un peu l’air sur la terrasse.

 

Mr Crampon – Allez viens, chérie…

 

Mme Crampon – Tout de même, je tiens encore debout…

 

Monsieur Crampon sort en emmenant sa femme. Zarbi revient, et se sert un verre de sangria.

 

Fouinart – Je crois que nous avons tous un peu trop fait honneur à ce délicieux élixir que nous a concocté Madame Cassenoix.

 

Brisemiche – Oui, d’ailleurs, vous devez toujours me donner le secret de votre recette…

 

Zarbi – Le secret de la sangria, comme d’une bonne réunion de famille, c’est de laisser bien mariner tout ça dans son jus pendant un certain temps.

 

Elle repart d’un pas mal assuré, passablement bourrée.

 

Fouinart – Bref, je crois que nous devons tous reprendre un peu nos esprits. Nous sommes seulement là pour célébrer la Fête des Voisins, et la mémoire de notre chère disparue.

 

Mr Crampon – Oui, très chère…

 

Brisemiche – Et… Qu’est-ce que vous faites, dans la vie, mon petit Antoine ?

 

Antoine – Je travaille pour une maison d’édition. Je suis directeur de collection. J’édite des guides de voyage…

 

Cassenoix – Des guides de voyage, voyez-vous ça… Mais c’est passionnant…

 

Fouinart – Donc, vous êtes un grand voyageur.

 

Antoine – On peut écrire des romans policiers sans être un flic ou un voyou, vous savez.

 

Chloé – Malheureusement, aujourd’hui, on peut même écrire des romans sans être romancier…

 

Brisemiche – Et vous Mademoiselle ?

 

Chloé – Je suis professeur d’anglais.

 

Cassenoix (ailleurs) – Ah, c’est bien ça…

 

Brisemiche – Et j’imagine que pour être professeur d’anglais, il faut quand même parler anglais.

 

Chloé – Oui… Encore que, on a tellement de mal à trouver des professeurs, aujourd’hui. Peut-être que bientôt, ce ne sera plus obligatoire .

 

Brisemiche – C’est comme les médecins. Il n’y en a plus ! On est obligé d’en faire venir de l’étranger. Figurez-vous que le mien est noir…

 

Fouinart – Non ?

 

Brisemiche – Et c’est pareil pour les curés. Avec la crise des vocations… Vous allez voir que d’ici peu, il ne sera plus nécessaire de croire en Dieu pour dire la messe.

 

Fouinart – Ou même d’être catholique. Ne dit-on pas qu’on va transformer nos églises en synagogues ?

 

Brisemiche – Il me semble que c’était plutôt des mosquées, non ?

 

Fouinart – Oui, enfin, ça revient au même.

 

Monsieur Crampon revient.

 

Mr Crampon – Je vous ressers un peu de sangria ?

 

Cassenoix – Allez…

 

L’atmosphère est un peu lourde.

 

Antoine – Non merci…

 

Chloé – Moi non plus, je crois que j’ai assez bu.

 

Antoine – D’ailleurs, il commence à être un peu tard, non ?

 

Cassenoix – Allons, un petit dernier. Pour la route…

 

Mr Crampon – On ne va pas se quitter comme ça, on vient à peine de faire connaissance…

 

Cassenoix donne un verre de sangria à Antoine et Chloé, qui se forcent à boire encore un peu.

 

Brisemiche – Elle est bonne, n’est-ce pas ?

 

Chloé – Oui… Je crois que je vais aller vomir…

 

Antoine – Je t’accompagne.

 

Ils s’apprêtent à sortir précipitamment.

 

Cassenoix – Vous savez où se trouvent les toilettes ?

 

Brisemiche – Au fond du couloir en face.

 

Antoine et Chloé sortent.

 

Fouinart – C’est vraiment infect. Mais qu’est-ce que vous mettez là-dedans ?

 

Mr Crampon – Vous ne cherchez pas à nous empoisonner nous aussi, afin de garder l’héritage pour vous toute seule ?

 

Brisemiche – Allons, voyons… Vous savez bien que pour Germaine, c’était un regrettable accident.

 

Fouinart – Tout au plus un homicide involontaire, au regard de la loi.

 

Cassenoix – On pourrait presque dire un accident domestique suivi d’une erreur médicale.

 

Mr Crampon – Il n’empêche, si on ne retrouve pas ce testament, on ne touchera rien.

 

Cassenoix – Elle nous a bien baladé, la vieille.

 

Brisemiche – Est-ce qu’il existe, au moins, ce testament ?

 

Sanchez – On a cherché partout.

 

Fouinart – Et si c’était eux qui l’avait trouvé avant nous ?

 

Brisemiche – Eux ?

 

Fouinart – Ces deux fouille-merde !

 

Cassenoix – Et qu’ils l’avaient fait disparaître ?

 

Brisemiche – C’est dans leur intérêt, non ?

 

Gonfland – On n’a qu’à les interroger.

 

Brisemiche – Mais sans violence inutile, alors.

 

Gonfland – On va attendre qu’ils reviennent.

 

Cassenoix – On a déjà cherché partout ici…

 

Mr Crampon – Profitons en pendant qu’ils sont dans la salle de bain pour fouiller le reste de l’appartement…

 

Cassenoix – Vous voyez qu’elle a du bon ma sangria.

 

Ils sortent. Antoine et Chloé reviennent.

 

Antoine – Tu crois qu’ils se sont barrés ?

 

Chloé – Ça m’étonnerait… Tant qu’ils n’ont pas trouvé ce testament…

 

Antoine – Où est-ce que la vieille a bien pu planquer ça ?

 

Chloé – Dans un coffre ?

 

Antoine – Dans les films, souvent, les coffres, c’est derrière les tableaux…

 

Ils se mettent à deux pour décrocher le tableau.

 

Antoine – Putain, c’est lourd…

 

Ils posent le tableau contre un meuble.

 

Chloé – Pas de coffre derrière le tableau.

 

Antoine semble voir quelque chose derrière le tableau.

 

Antoine – En revanche, regarde…

 

Ils retournent le tableau et voient que le dos de la toile est couvert par un texte.

 

Chloé – Le testament de la tante Germaine…

 

Comme effrayés, ils retournent le tableau pour ne plus voir le dos.

 

Antoine – Ça fait un drôle d’effet, quand même.

 

Chloé – Oui… On dirait un message laissé par un fantôme.

 

Antoine – Qu’est-ce qu’on fait ?

 

Chloé – On pourrait faire comme si on n’avait rien trouvé.

 

Antoine – Ou même le détruire, pour plus de sécurité, et faire comme si ce testament n’avait jamais existé…

 

Chloé – Peut-être qu’elle te lègue quand même l’appartement, finalement… Toi tu ne connaissait pas son existence, mais elle elle savait qu’elle avait un petit-neveu, non ?

 

Antoine – Ça arrangerait tout, mais bon… Il ne faut pas rêver, tout de même…

 

Chloé – On ne sait jamais. Autant regarder ce qu’il y a dedans avant de décider si on le détruit.

 

Antoine – C’est vrai que ça nous éviterait un cas de conscience plutôt délicat à résoudre…

 

Chloé – Si on peut récupérer cet appartement haussmannien sans avoir à bafouer les volontés d’une vieille antisémite.

 

Antoine – Tu as raison… Il sera toujours temps de m’arranger avec ma conscience si ce testament me dépossède de mon héritage légitime.

 

Chloé – Un héritage accumulé en spoliant mes ancêtres israélites après les avoir fait déporter.

 

Antoine – D’un autre côté, ça te permettrait de récupérer tout ça.

 

Chloé – En somme, ce serait une œuvre de justice, tu veux dire… Un juste retour des choses…

 

Antoine – C’est un peu jésuite, mais bon… Ça se tient…

 

Chloé – Et puis c’est quand même un bel appartement…

 

Antoine – Ok. Je regarde, essaie de les retenir un moment par là-bas…

 

Chloé part vers le couloir. Antoine retourne à nouveau le tableau et lit ce qui est écrit au dos.

 

Antoine – La salope…

 

Il remet le tableau en place. Chloé revient, suivi de Monsieur Crampon.

 

Mr Crampon (un peu pressant) – Alors comme ça, nous allons être voisins…

 

Chloé – Oui… Enfin peut-être… Mais… j’ai croisé Sam tout à l’heure, et je crois qu’elle voulait vous dire deux mots en privé…

 

Mr Crampon – En privé ?

 

Chloé – Je ne voudrais pas m’avancer, mais je crois que vous lui avez fait une grosse impression. Elle est sur la terrasse.

 

Mr Crampon – J’y vais…

 

Monsieur Crampon sort.

 

Chloé – Alors ?

 

Antoine – Les voisins n’héritent que des meubles et des bibelots.

 

Chloé – Et l’appartement ?

 

Antoine – Elle le lègue à des associations.

 

Chloé – Une façon de se racheter une virginité avant le grand départ, pour compenser ses turpitudes passées avec le Maréchal Pétain.

 

Antoine (embarrassé) – Ouais, enfin…

 

Chloé – Quelles associations ?

 

Antoine – Il faut que je relise ce passage, j’ai juste eu le temps de voir ça dans les grandes lignes…

 

Chloé – Bon… En tout cas, on n’a plus trop le temps. Il faut se décider.

 

Antoine – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

 

Antoine hésite.

 

Chloé – C’est quand même les dernières volontés de la tante Germaine.

 

Antoine – Sans compter que ça ne va pas être évident d’escamoter ce tableau…

 

Chloé – Et si jamais quelqu’un a l’idée un jour de regarder derrière…

 

Antoine – Alors on laisse tomber ? On leur dit qu’on a retrouvé le testament de Germaine ?

 

Chloé – Tu nous imagines vivre dans cet appartement ? Entourés de ces voisins psychopathes, qui ont peut-être assassiné ta tante après l’avoir torturée pour lui extorquer son l’héritage.

 

Antoine – On pourrait être les prochains sur la liste…

 

Moment de flottement.

 

Chloé – Et puis il n’est pas si terrible que ça, cet appartement.

 

Antoine – N’exagère pas, il faut que ça reste crédible…

 

Chloé – Putain, un appartement en plein centre de Paris avec vue sur la Tour Eiffel.

 

Antoine – Bon, d’un autre côté, on aurait dû payer pas mal de frais de succession.

 

Chloé – Tu as raison, mieux vaut laisser tomber.

 

Antoine – Allons quand même voir une dernière fois la Tour Eiffel…

 

Chloé – On va se faire du mal là…

 

Antoine – On peut encore changer d’avis.

 

Ils sortent. Cassenoix revient accompagnée de tous les autres voisins, sauf Sam et la baronne.

 

Cassenoix – Rien…

 

Mr Crampon – Elle s’est bien foutue de nous, la charogne.

 

Brisemiche – Je crois qu’il va falloir se faire une raison. Nous ne percevrons jamais la juste récompense de toutes ces années d’abnégation au service d’une ingrate.

 

Gonfland – Ouais. On fumé la vieille pour rien.

 

Antoine et Chloé reviennent également.

 

Fouinart – Et bien entendu, vous allez nous dire que vous non plus, vous n’avez rien trouvé ?

 

Antoine – C’est à dire que…

 

À la surprise d’Antoine, Chloé joue les innocentes.

 

Chloé – Trouvé quoi ?

 

Mais le tableau, mal raccroché, se casse la figure. Ils voient tous ce qui est écrit au dos..

 

Fouinart – Le testament de Germaine…

 

Brisemiche – Dieu soit loué…

 

Mr Crampon – Comme quoi il ne faut jamais désespérer de son prochain.

 

Cassenoix – Au dos d’un tableau ?

 

Mme Crampon – Est-ce que c’est valable ?

 

Fouinart – La loi précise que le testament doit être écrit à la main, mais elle ne précise pas sur quel support. Une fois on en a même validé un rédigé avec du sang sur le côté d’une machine à laver.

 

Sanchez – Et alors ? Qu’est-ce que ça dit ?

 

Fouinart – Je vais vous en faire la lecture…

 

Il sort ses lunettes, et se racle la gorge. Antoine et Chloé échange un regard résigné.

 

Fouinart – Ceci est mon testament authentique, écrit de ma main, et qui annule tous les autres…

 

Sam – Bon, on pourrait peut-être sauter les préliminaires…

 

Fouinart – Je lègue l’appartement dont je suis propriétaire à Paris, pour moitié à la Ligue Contre le Racisme et l’Antisémitisme, et pour l’autre moitié à l’Association pour la Réhabilitation de la Mémoire du Maréchal Pétain.

 

Zarbi – C’est ce qui s’appelle couper la poire en deux.

 

Mr Crampon – S’ils décident de partager les locaux, la cohabitation ne va pas être facile…

 

Déception générale.

 

Brisemiche – C’est tout ?

 

Fouinart – Le tableau revient au syndic, Madame Cassenoix, en tant que représentante de la copropriété. Il devra être placé dans le hall de l’immeuble, afin que tous puissent en profiter.

 

Cassenoix – Génial…

 

Fouinart – Suit une liste exhaustive des autres objets sans valeur se trouvant dans cet appartement, jusqu’à la dernière petite cuillère, légués nommément à chacun d’entre nous. Le vase chinois revient en indivision à la baronne et à la concierge.

 

Chloé – Finalement, c’était une comique, la Tante Germaine.

 

Cassenoix considère le tableau.

 

Angela – Pour que tous puissent en profiter… Cette croûte… Et en plus, elle se paie notre tête, cette vieille bique.

 

Antoine – Je vous en prie, vous parlez de ma tante, tout de même…

 

Fouinart – Qui par ce testament, vous déshérite.

 

Mme Crampon – La salope…

 

Sanchez – On ne va pas mettre ça dans l’entrée.

 

Mme – Remarquez, ça pourrait faire fuir les voleurs.

 

Mr Crampon – Bon. Je crois qu’on n’a plus rien à faire ici.

 

Antoine – Et le testament, qu’est-ce qu’on en fait ?

 

Brisemiche – Faites-en ce que vous voulez, de toutes façons, dans un cas comme dans l’autre, nous on n’hérite de rien.

 

Mme Crampon – Sauf de tout ce bric à brac sans valeur.

 

Mr Crampon – Vous n’avez qu’à le brûler, ce testament. Comme ça l’appartement vous reviendra de plein droit.

 

Brisemiche – Vous ou d’autres, comme voisins, qu’est-ce que ça change.

 

Cassenoix – Et puis vous êtes un peu de la famille, déjà.

 

Fouinart – Oui, on est appelés à se revoir…

 

Ils s’apprêtent tous à sortir.

 

Mme Crampon – Merci pour cette charmante soirée, vraiment…

 

Cassenoix – Et encore une fois, toutes nos condoléances…

 

Ils sortent tous les uns après les autres en passant devant Antoine et Chloé pour leur serrer la main ou les embrasser avec un air de circonstances, comme à un enterrement. Antoine et Chloé soupirent lorsque le dernier est sorti.

 

Antoine – Retour à la case départ.

 

Chloé – Pas tout à fait… Il faut encore qu’on décide ce qu’on fait de ce testament.

 

Antoine – Trop tard pour le faire disparaître, il y a trop de témoins. Ils nous tiendraient par les couilles…

 

Chloé – Alors ?

 

Antoine – Je ne sais pas…

 

Chloé – En tout cas, je n’ai plus du tout envie de dormir ici cette nuit…

 

Antoine – Non, moi non plus… Qu’est-ce qu’on fait du tableau. Je veux dire du testament…

 

Chloé – On ne peut pas l’emmener. C’est trop lourd.

 

Antoine – Prenons la nuit pour réfléchir, et on verra demain.

 

Chloé – On va rentrer dans notre banlieue, à Massy-Palaiseau. On n’a pas la vue sur la Tour Eiffel, mais au moins c’est chez nous.

 

Antoine – Ouais, décidément, c’était trop beau.

 

Chloé – Tu pourras toujours en faire un roman.

 

Antoine – Ou une pièce de théâtre…

 

Chloé – Si c’est un best-seller, on pourra quand même s’acheter un appartement avec tes droits d’auteur…

 

Antoine jette un dernier regard au tableau.

 

Antoine – Tu avais raison, c’était bien le Maréchal Pétain.

 

Chloé – Quand il n’était encore que lieutenant…

 

Antoine – Je remets l’alarme en partant ?

 

Chloé – Pour ce qu’il y a à voler ici…

 

Ils s’en vont.

 

Noir.

 

Le rayon lumineux d’une lampe de poche, explorant les lieux. Puis un deuxième. Les rayons se croisent. L’un des deux personnages actionne un interrupteur et la lumière revient. On découvre deux personnes, habillées en Père Noël.

 

Sam – Ah, bataille…

Baronne – Qu’est-ce qu’on fait ?

 

Sam – On ne va pas appeler la police…

 

Elles retirent leurs barbes. C’est Sam et la baronne.

 

Baronne – J’en déduis que vous n’êtes pas vraiment policier…

 

Sam – Pas plus que vous n’êtes vraiment baronne…

 

Baronne – En fait, vous êtes un type dans mon genre.

 

Sam – Quel genre ?

 

Baronne – Du genre à changer plus souvent d’identité que de slip.

 

Sam – Mais qui vous a dit que j’étais policier ? Enfin que j’étais supposée l’être…

 

Baronne – Quand on veut garder un secret, mieux vaut éviter de se confier à une concierge. (Avec un regard sur le déguisement de la baronne) C’est curieux qu’on ait eu la même idée.

 

Sam – Un Père Noël, en cette saison, ça attire moins l’attention. Surtout la nuit…

 

Baronne – Je dirais même que ça inspire confiance.

 

Sam – J’imagine que vous non plus, vous n’êtes pas venue déposer des cadeaux au pied du sapin ?

 

Baronne – Non… Alors on partage ?

 

Sam – S’il y a quelque chose à partager…

 

Elles inspectent l’appartement.

 

Baronne – Le butin a l’air plutôt maigre.

 

Sam – J’avais pourtant de bons renseignements. Vous aussi, j’imagine…

 

Baronne – On disait que la vieille avait de l’argent chez elle. Mais apparemment, c’était juste une rumeur…

 

Sam – Un coffre-fort ?

 

Ils regardent derrière le tableau.

 

Baronne – Rien derrière le tableau.

 

Sam – Et le tableau ?

 

Ils l’examinent.

 

Baronne – Une croûte.

 

Sam – Tous ces efforts pour rien.

 

Baronne – Moi qui comptait là dessus pour redorer mon blason.

 

Sam – Et moi pour me dorer la pilule. Sous les Tropiques…

 

Baronne – Hélas, le Père Noël n’existe pas.

 

Sam – Allez on s’en va.

 

Baronne – Je vais rester encore un peu… Mieux vaut ne pas partir en même temps.

 

Sam – Vous avez raison… Deux Pères Noël ensemble, ça attire davantage l’attention.

 

Baronne – Oui… On se demande lequel est le vrai.

 

Sam s’en va. La baronne attend qu’elle se soit éloignée et gratte le cadre avec son ongle. Sam revient, méfiante, et la voit faire.

 

Sam – C’est ce que je me disais aussi, à la réflexion… Tout de même, le cadre est très lourd, pas vrai ?

 

Baronne – C’est de l’or massif.

 

Sam – Vous le saviez ?

 

Baronne – Je prenais le thé avec elle de temps en temps. Un jour, j’ai versé une petite pilule dans son Earl Grey. Sous extasy, c’était une femme charmante.

 

Elles regardent le tableau.

 

Sam – Un beau cadeau de Noël.

 

Baronne – Oui. Même partagé en deux…

 

Sam – Et on ne sera pas trop de deux pour l’emporter.

 

Baronne – Je crois que finalement, on peut dire merci à la Tante Germaine.

 

Sam – Et maintenant, à nous de faire mentir le célèbre adage…

 

Baronne – Quel adage ?

 

Sam – Bien mal acquis ne profite jamais.

 

Baronne – Oh… Je ne suis pas superstitieuse.

 

Elles décrochent le tableau. Une sonnerie d’alarme se met à retentir. Elles se regardent, consternées.

 

Sam – C’était vraiment une salope…

 

 

Noir

 

Fin

 

 

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une cinquantaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

 

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Août 2015

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-65-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

 

Un mariage sur deux

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Un mariage sur deux se termine en divorce…

Ce soir-là, Stéphane doit apprendre à ses beaux-parents, qui l’idéalisent, son divorce d’avec leur fille, qu’il a trompée. C’est le moment que choisissent ces derniers pour annoncer au couple la donation de leur villa à Neuilly pour élever leurs futurs enfants. Comment dès lors ranimer la flamme sans avoir l’air de vouloir simplement investir dans la pierre ?

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TEXTE INTÉGRAL

Un mariage sur deux

Personnages : RobertMarianneStéphaneDorothée

ACTE 1

La salle de séjour très bourgeoise d’une villa à Neuilly. La table est mise pour quatre. Dans un coin, un sapin enguirlandé, au pied duquel ne trône aucun cadeau. Robert, la soixantaine pantouflarde, et Marianne, la cinquantaine BCBG, sont assis chacun à un bout du canapé. Ils restent un instant silencieux, perdus dans leurs pensées. Une pendule à l’ancienne ou un coucou alsacien, en sonnant huit heures, les sort de leur torpeur.

Robert – Ils t’ont dit qu’ils arrivaient à quelle heure ?

Marianne – Huit heures et demie. Mais tu sais comment c’est. Avec les embouteillages…

Robert – Montreuil-sous-Bois Neuilly-sur-Seine… Un jour comme aujourd’hui, ils en ont au moins pour une heure…

Marianne – Je ne sais pas pourquoi on appelle ça Montreuil-sous-Bois, parce que c’est quand même assez loin du Bois de Boulogne.

Robert – Du Bois de Vincennes, tu veux dire…

Marianne – Quelle idée ils ont eu d’aller s’installer à l’Est !

Robert – C’est moins cher qu’à Paris…

Marianne – L’Est, c’est toujours moins cher. Je ne sais pas pourquoi. Regarde à Berlin. Même après la chute du mur, ça reste moins cher…

Robert – Et puis Stéphane ne doit pas terminer de bonne heure… Il fait un remplacement dans un cabinet dentaire à Rosny-sous-Bois… Par là-bas, les bonnes femmes se font soigner les dents après leur boulot…

Marianne – Quand elles ont de quoi se faire soigner les dents… Je suis allée les voir une fois en métro. C’est effrayant… Les gens ont les dents dans un état, par là-bas…

Robert – Tu as pris le métro ?

Marianne – Il me restait un ticket jaune, mais il n’était plus valable. Tu sais que les tickets sont verts, maintenant ?

Robert – Un petit détartrage une fois par an pour le réveillon, et encore… Mais pour un dentiste, ce n’est pas du boulot…

Marianne – Il est courageux.

Robert – Oui.

Marianne – Elle a de la chance d’être tombée sur lui.

Robert – Ouais…

Un temps.

Marianne – L’avocat t’a bien donné tous les papiers ?

Robert – Oui, oui, ils sont là, sur la commode… Il n’y a plus qu’à les signer…

Marianne – Très bien.

Robert – Mmm…

Silence.

Marianne – Tu te rends compte ? C’est le dernier Noël où on reçoit notre fille ici avec son mari… Je veux dire ensemble, chez nous…

Robert – Tu es vraiment sûre que c’est ce que tu veux ? Il est encore temps de changer d’avis… Après, quand on l’aura annoncé à Stéphane et à Dorothée… Ce ne sera plus possible de faire machine arrière…

Marianne – C’est bien pour ça qu’il faut leur dire ce soir. Sinon, on ne le fera jamais.

Robert – Mmm…

Marianne – Ça va leur faire un choc…

Robert – On pourrait attendre un peu. Rien ne presse…

Marianne – On en a déjà parlé cent fois. À quoi ça servirait de repousser encore d’un mois ou deux…

Robert – Tu as raison. Il faut savoir tourner la page.

Marianne – Bientôt une nouvelle année qui commence. On est encore jeunes. On peut refaire notre vie, comme on dit…

Robert – Je suis moins jeune que toi…

Marianne – Allez… Je sais que tu peux encore plaire aux femmes…

Un temps.

Robert – On aura quand même vécu trente ans ensemble dans cette maison. Ce n’est pas rien…

Marianne – Ces dernières années, on n’arrêtait pas de se disputer, pour un oui ou pour un non… Ce n’était plus possible, Robert, tu le sais bien. Il vaut mieux arrêter avant qu’on ne devienne vraiment des ennemis l’un pour l’autre… Ce n’est pas ce que tu veux…

Robert – Non, bien sûr…

Marianne – Bon, ce sera peut-être un peu dur les premiers temps. Pour toi comme pour moi. Mais après, la vie reprendra le dessus… On s’inventera de nouvelles habitudes, chacun de notre côté. Avec d’autres gens…

Robert – Oui, bien sûr…

Marianne – Je t’assure, c’est mieux pour tout le monde. Et puis je te l’ai dit : en divisant notre patrimoine en deux, on échappera à l’ISF.

Robert – Tu as raison. Mais quand même… Ça va leur faire un choc…

Marianne – Ils sont grands, non ? Et puis maintenant qu’elle est mariée…

Robert – Oui.

Marianne – Allez, il faut que je m’occupe de ma cuisine, moi… (Elle se lève) Tu n’as pas oublié de prendre le pain à la boulangerie, au moins ?

Robert – Merde, le pain… Tu vois, je commence déjà à perdre la tête…

Marianne – Bon ben tu n’as plus qu’à y retourner…

Robert – Oui, oui, j’y vais.

Marianne – Dépêche toi, ça va fermer… Et tu sais qu’à cette heure-là, souvent, ils n’ont plus que du pain de mie ou des biscottes…

Robert se lève à contrecœur

Robert – Ou pire : du pain aux noix.

Marianne – C’est bon, avec le fromage.

Robert – Je déteste le pain aux noix.

Marianne – Tu vois, Robert ? C’est ça le problème de la vie en couple ! Tu n’aimes pas le pain aux noix, alors moi je n’ai pas le droit d’en manger !

Robert – Ça fait grossir, le pain. Alors le pain aux noix…

Marianne – Tu me trouves trop grosse, c’est ça ?

Robert – Allez, on ne va pas recommencer à se disputer. Plus maintenant…

Marianne – Non.

Robert – Tu as raison, je crois qu’on a pris la bonne décision…

Robert sort vers l’entrée. Marion soupire et disparaît vers la cuisine.

Arrivent Stéphane, la petite trentaine conservatrice genre Lacoste et mocassins, et Dorothée, un peu plus jeune, style Prénatal enceinte jusqu’aux dents. Stéphane a un bouquet de fleurs dans une main, et l’autre encombrée de quelques paquets cadeaux.

Stéphane – Ça roulait bien finalement… On a mis à peine vingt minutes…

Dorothée (à la cantonade) – Il y a quelqu’un ?

Stéphane dépose ses paquets au pied du sapin, mais garde le bouquet à la main.

Stéphane – Qu’est-ce que tu as acheté, pour ta mère, finalement ? Que j’ai l’air d’être un peu au courant…

Dorothée – Tu verras, c’est une surprise… (Haussant le ton) Oh, oh ! On est là !

Stéphane – La maison est tellement grande… De la cuisine, on n’entend pas la sonnette de l’entrée. Heureusement que j’ai les clefs.

Dorothée – Oui… D’ailleurs, je n’ai pas très bien compris pourquoi c’est à toi que ma mère a confié les clefs de la maison. Après tout, c’est moi, la fille de la famille…

Stéphane – Je viens plus souvent… C’est moi qui m’occupe de la comptabilité de ton père…

Dorothée – Oui ben justement, ça non plus, je n’ai pas très bien compris. C’est bien moi qui suis expert comptable, non ? (Un temps) Et puis jusque là, c’était ma mère qui s’occupait de la comptabilité du cabinet !

Stéphane – Je lui donne juste un coup de main avec l’informatique. À son âge, elle ne va plus s’y mettre…

Dorothée – Parce que moi je ne pourrais pas aider mon père avec l’informatique…?

Stéphane – Apparemment, il préfère avoir à faire à un confrère… Et puis il dit que tu compliques tout… Ce n’est pas entièrement faux, si ?

Dorothée – Il y a un message subliminal ?

Stéphane – Pas du tout…

Dorothée – Parce que je n’accepte pas que mon mari se fasse sucer par son assistante entre deux plombages, je complique tout ?

Stéphane – Si on pouvait éviter la vulgarité…

Dorothée – Tu préfères le mot fellation ?

Stéphane – À la limite, oui… Même si techniquement…

Dorothée – Techniquement ?

Stéphane – Je ne suis pas sûr qu’on puisse vraiment appeler ça tromper sa femme, voilà.

Dorothée – C’est ça… Parles-en à Bill Clinton…

Stéphane – Sa femme à lui n’a pas divorcé…

Dorothée – Mais tu n’es pas Président des États Unis… Tu n’as pas la puissance nucléaire… En attendant, c’est à mes parents que tu dois en parler, tu te souviens ?

Stéphane – Tu es sûre de vouloir vraiment divorcer ?

Dorothée – J’ai cru que tu allais ajouter pour si peu…

Stéphane – On pourrait attendre une semaine ou deux avant de leur annoncer ça. Histoire de laisser passer les fêtes. Ça va leur faire un choc…

Dorothée – Et à moi, tu crois que ça ne m’a pas fait un choc d’entrer dans ton cabinet et de te voir allongé sur le fauteuil en train de te faire liposucer par cette garce en blouse blanche…?

Stéphane – Je sais, c’était une grave erreur de jugement de ma part…

Dorothée – Au moins, maintenant, je sais où tu cachais ta faculté de jugement…

Stéphane – Et je me suis déjà excusé pour ça, mais bon… On pourrait réfléchir encore un peu…

Dorothée – C’est tout réfléchi.

Stéphane – Pense au bébé…

Dorothée – Et toi, tu y as pensé ?

Stéphane – Mais pourquoi ce serait à moi de leur annoncer ça ? C’est toi qui veux divorcer, pas moi. Et puis ce sont tes parents, après tout !

Dorothée – Pourquoi ? Parce que si c’est moi qui leur dis, ils ne vont pas me croire, figure-toi ! Et puis ce serait trop facile, hein ? Ils te portent aux nues ! Tu es le gendre idéal ! Non, je veux t’entendre leur dire devant moi : Je ne suis qu’un salaud, j’ai trompé votre fille…

Stéphane – Techniquement…

Dorothée – Ok, alors si tu préfères : Oui, je me suis fait tailler une pipe par mon assistante. Ça te va, comme expression ? C’est un peu désuet, mais bon… Fellation, je ne suis pas sûr qu’ils comprennent.

Stéphane – Ça va leur faire un choc…

Dorothée – C’est ça, un choc salutaire… Un électrochoc ! Je veux de mes yeux te voir descendre du piédestal sur lequel ils t’ont injustement placé, alors que moi, ils m’ont toujours considérée comme une conne ! (Haussant le ton en apercevant le bouquet que Stéphane a toujours dans les mains) Et je t’avais dit que le bouquet, je n’étais pas pour !

Stéphane – C’est Noël, quand même…

Dorothée (hurlant) – Maman !

Stéphane – Ne crie pas si fort… Pourquoi tu t’énerves…? Elle va bien finir par arriver… Mais la maison est tellement grande…

Dorothée – Et dire que nous on vit à deux dans un studio à Montreuil.

Stéphane – Bientôt trois…

Dorothée – Tu ne comptes pas rester vivre avec nous après le divorce, quand même ?

Stéphane – Non, bien sûr…

Dorothée – On devra se saigner aux quatre veines pour payer leur retraite ! Alors qu’à nous, en remerciement, la Sécu nous promet seulement quelqu’un pour changer nos couches si on devient centenaire…

Marianne revient de la cuisine avec un vase.

Marianne – Ah, vous êtes là ? Je ne vous avais pas entendus arriver…

Stéphane – Bonjour belle-maman.

Pendant que Marianne pose son vase sur un guéridon, Dorothée, hors d’elle, s’adresse à Stéphane en aparté.

Dorothée – Et si tu pouvais arrêter de l’appeler belle-maman, vu ce que tu as à lui annoncer ce soir…

Marianne aperçoit le bouquet que lui tend Stéphane.

Marianne – Ah, mon petit Stéphane, heureusement que vous êtes là… Toujours une attention délicate… Ce n’est pas mon mari qui m’offrirait des fleurs… Ni ma fille… Je parie que comme d’habitude, c’est vous aussi qui avez choisi mon cadeau de Noël… Ce n’est pas vrai ?

Stéphane – C’est à dire que…

Dorothée – Tu sais bien que j’ai un mari parfait.

Marianne – Et moi un gendre idéal ! Pas vrai, mon petit Stéphane ?

Marianne embrasse chaleureusement son gendre, sous le regard exaspéré de Dorothée.

Stéphane – Vous devriez les mettre dans l’eau tout de suite…

Marianne – Vous avez raison. D’ailleurs je vous connais tellement, vous voyez. J’avais déjà apporté le vase…

Marianne prend les fleurs et s’apprête à les mettre dans le vase en question.

Dorothée – Et moi, tu ne m’embrasses pas ?

Marianne – Si, si, bien sûr…

Marianne embrasse sa fille beaucoup moins chaleureusement que son gendre, puis met les fleurs dans l’eau et se recule un peu pour les admirer.

Marianne – Elles sont vraiment magnifiques. (Elle se retourne vers sa fille) Toi, en revanche, tu as mauvaise mine, ma fille…

Dorothée – Merci…

Marianne – Qu’est-ce que tu veux… Il y a des femmes à qui la grossesse réussit, et puis d’autres… Remarque, moi, c’était pareil… Quand j’étais enceinte de toi, j’avais une mine épouvantable… et je n’arrêtais pas de vomir.

Dorothée – Oui, je sais… Tu ne rates jamais une occasion de me le rappeler…

Marianne – Tu as eu les résultats de ton échographie ? Le bébé va bien ?

Dorothée – Oui, oui… Tout va bien pour le bébé, rassure-toi…

Marianne – Et vous ne voulez toujours pas savoir si c’est une fille ou un garçon ? Quelle drôle d’idée…

Stéphane – On préfère vous faire la surprise.

Dorothée – Oui… D’ailleurs Stéphane a une autre surprise pour vous… Hein Stéphane ?

Marianne – Ah, oui ?

Mine embarrassée de Stéphane, sauvé par l’arrivée de Robert une baguette sous le bras, et une bouteille de champagne à la main.

Robert – J’ai pris aussi une bouteille de champagne au passage… Pour boire avec la bûche. Et puis il faut bien célébrer ça… Si on peut dire…

Stéphane – Ça ?

Dorothée – Célébrer quoi ?

Robert (à Marianne) – Tu ne leur as pas encore dit ?

Marianne – Je t’attendais, quand même…

Mines perplexes de Stéphane et Dorothée.

Robert – Et bien vous en faites une tête ? Un problème avec le bébé ?

Stéphane – Non, non, rassurez-vous, rien de grave.

Dorothée – Ben si, quand même…

Marianne – Bon, on sait que c’est un peu difficile pour vous en ce moment…

Dorothée – Ah bon ?

Marianne – À deux dans ce petit appartement à Fontenay-sous-Bois…

Stéphane – Montreuil-sous-Bois.

Robert – On a du mal à s’y retrouver, dans le 9 – 3, c’est tellement boisé…

Marianne – Bref… Vivre les uns sur les autres, comme ça, on se doute que ça ne doit pas favoriser l’harmonie du couple…

Robert (blagueur) – Ah, ça… Les uns sur les autres… Ça dépend, hein ?

Marianne – Quant à fonder une famille…

Robert – Il paraît qu’en région parisienne, un mariage sur deux se termine en divorce…

Dorothée – Oui, d’ailleurs, Stéphane avait quelque chose à vous dire à ce sujet…

Robert – Ah, oui ?

Marianne – Et bien nous aussi, nous avons une grande nouvelle à vous annoncer.

Stéphane – Ah, bon ?

Dorothée – Nous d’abord, si vous permettez.

Stéphane – Mais non, voyons…

Marianne – Stéphane a raison. Il vaut mieux que vous écoutiez d’abord ce que ton père et moi avons à vous dire. Quelque chose me dit que cela pourrait résoudre tous vos problèmes.

Dorothée – Tu crois ?

Robert – En tout cas, ça vous mettra sans doute beaucoup plus à l’aise pour nous parler du sujet qui vous préoccupe.

Dorothée – Ne me dites pas que vous divorcez aussi ?

Marianne – Mais non, voyons… Quelle drôle d’idée !

Robert – À notre âge…

Marianne – Pourquoi aussi ?

Dorothée – Vous avez un cancer ?

Robert – Mais non, pas du tout !

Marianne – On dirait presque que tu es déçue ?

Stéphane – Alors que se passe-t-il, belle-maman ?

Robert – On ne va pas discuter de ça debout, voyons. Asseyez-vous, on va prendre l’apéritif.

Marianne (avec un sous-entendu) – Faites comme chez vous…

Ils s’asseyent tous les quatre autour de la table basse, et Robert sert l’apéritif avec les bouteilles qui se trouvent dessus.

Robert – Porto pour tout le monde, comme d’habitude ? Sauf pour la femme enceinte, évidemment…

Stéphane – Allez…

Robert lève son verre et les autres l’imitent.

Robert – A vos amours !

Marianne – Et à notre petit-fils !

Dorothée – Ce sera peut-être une fille…

Robert – Ce n’est pas notre premier choix, mais bon…

Marianne – Si c’est une fille, on l’aimera quand même !

Robert – Les filles, on a déjà donné…

Ils trinquent et boivent une gorgée.

Marianne – Prenez des cacahuètes…

Robert – Alors voilà, on ne va pas vous faire mariner plus longtemps.

Il se tourne vers Marianne.

Marianne (à Robert) – Vas-y toi…

Robert – Ah, non, à toi l’honneur ! C’était ton idée, au départ. Même si je dois dire que j’y souscris pleinement maintenant. Je ne sais pas si j’ai le choix, d’ailleurs…

Marianne – Eh bien voilà… Vous voyez, au pied du sapin, il n’y a aucun cadeau pour vous… Ma pauvre Dorothée, cette fois je ne t’ai pas tricoté de pull-over…

Dorothée (consternée) – C’est ça, ta surprise ?

Marianne – Parce que nous avons décidé de vous faire cette année un cadeau qui ne tient pas dans un paquet…

Stéphane (poliment intéressé) – Voyez-vous ça…?

Dorothée – Laissez-moi deviner… Une tente de camping ? Comme vous avez insisté sur le fait que notre appartement était vraiment trop petit.

Robert – Ah, tu brûles…

Dorothée – Stéphane, tu pourras la planter dans le bois de Vincennes en attendant de trouver un autre logement.

Robert – Allez, laisse parler ta mère, sinon, on ne va jamais y arriver.

Marianne – Voilà… Comme vous le savez, Robert prendra sa retraite du cabinet au printemps.

Dorothée (sidérée, à Stéphane) – Tu le savais, toi ?

Air embarrassé de Stéphane.

Robert – Nous ferons de notre appartement de Cannes notre résidence principale…

Marianne – Et nous avons décidé de vous faire donation de cette maison à Neuilly pour élever ensemble vos futurs enfants.

Têtes ahuries de Stéphane et de Dorothée.

Noir.

 

ACTE 2

Les mêmes, exactement là où on les avait laissés.

Robert – On dirait que ça ne vous fait pas plaisir….

Stéphane – Ah, si, si… Non, non… C’est à dire que… Nous ne nous attendions pas du tout à ça… Hein, Dorothée ?

Dorothée – Mais… pourquoi maintenant ?

Robert – C’est Noël !

Marianne – Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais…

Robert – Marianne a raison… Je ne rajeunis pas, vous savez…

Stéphane – Voyons, vous êtes encore dans la force de l’âge, tous les deux !

Marianne – Justement. Si nous voulons profiter un peu des belles années qui nous restent, c’est maintenant ! Hein Robert ?

Robert – À 80 ans… Si c’est pour arpenter La Croisette en déambulateur…

Marianne – Autant se payer directement une bonne maison de retraite médicalisée.

Marianne – Je comprends que vous soyez un peu déboussolés de ne plus nous avoir auprès de vous à Paris, mais…

Robert – Vous pourrez venir nous voir quand vous voulez !

Marianne – Et nous envoyez vos enfants pendant les vacances scolaires, bien sûr !

Stéphane – Je… On ne sait pas quoi dire… Hein, Dorothée…?

Dorothée – Oui… Ça on peut dire que ça nous la coupe…

Marianne – C’est vrai que pour nous, cette maison est devenue trop grande.

Robert – Et je ne vous parle même pas de la facture de mazout, sinon, vous n’allez pas vouloir la prendre !

Marianne – On n’a plus d’enfant à charge…

Dorothée – Je n’ai jamais vraiment été une grosse charge pour vous, si ?

Stéphane – Voyons, Dorothée…

Marianne – Vous, vous aurez bientôt besoin de plus de place.

Robert – Et puis Neuilly… Ce sera quand même mieux que Montreuil, non ?

Marianne – Quand cet enfant ira à l’école…

Robert (se marrant) – Si vous ne voulez pas qu’il fasse arabe première langue.

Marianne – Ici, on a juste quelques portugais. Il faut bien quelqu’un pour passer un coup d’aspirateur de temps en temps…

Stéphane – C’est vrai que…

Dorothée – Quoi ?

Stéphane – Non, rien.

Marianne – Honnêtement, avant le mariage de Dorothée, nous n’aurions jamais eu l’idée de lui laisser cette maison…

Dorothée – Merci de le préciser…

Robert – Il faut reconnaître que tu peux être un peu fantasque, parfois.

Dorothée – Je suis expert comptable. On est réputés pour ça.

Robert – Mais avec Stéphane…

Marianne – On sait qu’on peut avoir confiance en lui. Hein, mon petit Stéphane…?

Sourire de Stéphane, très embarrassé.

Robert – Bon, alors c’est réglé. On va pouvoir se mettre à table.

Marianne – Mais vous aussi, vous aviez quelque chose à nous annoncer, non ?

Stéphane – Euh… Oui…

Marianne – On vous écoute, mon petit Stéphane…

Stéphane – Alors voilà… Dorothée et moi…

Dorothée (le coupant) – Au point où on en est, ça peut peut-être attendre jusqu’au dessert, non ?

Robert (à Marianne) – À propos, tu as pensé à mettre la bûche à décongeler ?

Marianne – En tout cas, si vous vouliez nous parler de vos problèmes de logement, ils sont résolus.

Robert – Et puis il faut que je mette cette bouteille de champagne au frais…

Marianne – Avec cette immense maison… Pour la remplir, il va falloir nous faire au moins une demi-douzaine de petits enfants.

Robert – Bon, tu ferais mieux d’aller t’occuper de ton gigot, toi, sinon… Vous savez ce que c’est avec le gigot ? Avant l’heure ce n’est pas l’heure… après l’heure ce n’est plus l’heure !

Marianne – J’y vais…

Robert – Je t’accompagne…

Stéphane se lève aussi. Dorothée, anéantie, reste assise.

Marianne – Reste assise, Dorothée. Je te rappelle que tu es enceinte…

Dorothée (ironique) – Ah, oui, merci de me le rappeler… Je suis tellement fantasque, j’oublie tout le temps…

Regard attendri des parents sur le ventre arrondi de leur fille.

Robert – Vous lui avez déjà trouvé un prénom à ce petit ?

Dorothée – On ne sait pas si c’est une fille ou un garçon…

Robert – Ah, oui, c’est vrai… Quelle drôle d’idée…

Marianne – Bon, on vous laisse un peu tranquille tous les deux. Le temps de discuter de tout ça entre vous. Mais tous les papiers sont là, sur la commode. Il n’y a plus qu’à les signer.

Robert – On fera ça au dessert.

Marianne – Au moment de la distribution des cadeaux.

Stéphane – Je ne suis pas sûr que le nôtre sera à la hauteur…

Dorothée lance un regard inquiet vers l’un des deux paquets au pied du sapin.

Dorothée – Merde, le cadeau…

Robert – On savait bien que ça allait vous faire un choc.

Robert et Marianne, tout sourire, sortent vers la cuisine.

Stéphane et Dorothée restent interloqués un instant.

Dorothée – Ah, les salauds…

Stéphane – Pardon ?

Dorothée – Tu les as entendus ! À moi, jamais ils ne m’auraient laissé quoi que ce soit de leur vivant !

Stéphane – Mais… Ils veulent te donner leur maison…

Dorothée – Eux ? Me donner quelque chose ? Même la vieille Twingo de ma mère, elle était toute fière, il y a six mois, de me dire qu’elle avait réussi à la revendre 600 euros sur eBay ! Alors que moi je galère dans les transports en commun, enceinte jusqu’aux yeux, pour aller travailler chez Mickey à Marne-La-Vallée !

Stéphane – Tu n’as pas ton permis de conduire…

Dorothée – À quoi ça sert que je le passe puisque je n’ai pas de voiture !

Stéphane – Oui, évidemment…

Dorothée – Ils ne m’ont jamais rien donné, je te dis !

Stéphane – Ils t’ont quand même payé des études.

Dorothée – Tu plaisantes ! J’ai dû faire des ménages pour payer mon inscription à la fac et acheter mes tickets de resto U ! Je devais même prendre l’accent portugais, sinon à Neuilly personne ne voulait m’embaucher au noir !

Stéphane – Je crois que ton père aurait préféré que tu fasses dentaire, comme lui…

Dorothée – Tout de même… On ne coupe pas les vivres à sa fille parce qu’elle a décidé de devenir expert comptable…

Stéphane – Bien sûr…

Dorothée – Ils ne m’ont jamais fait de cadeau, à part un pull-over tricoté par ma mère à Noël, et là, ils sont prêts à laisser leur propre maison à mon mari ! Un salaud qui me trompe avec tout ce qui bouge.

Stéphane – Tu exagères…

Dorothée (au bord des larmes) – Je n’en reviens pas…

Stéphane – Voyons, ne te mets pas dans un état pareil…

Stéphane fait un geste vers elle pour la consoler, mais elle le repousse.

Dorothée – Jamais mon père ne m’aurait même laissé voir sa comptabilité, et à toi, il serait prêt à te donner le numéro de code de sa carte bleue !

Stéphane – Mais je n’ai rien demandé, moi !

Dorothée – Ils t’avaient déjà laissé les clefs de la maison, c’était un signe…

Stéphane (très embarrassé) – Écoute, je suis vraiment désolé. Mais si ça peut te rassurer, il n’est pas question que j’accepte cette donation… Je veux dire, même en notre nom commun…

Dorothée – Tu n’avais pas l’air pressé de dire non, tout à l’heure !

Stéphane – Ça avait l’air de leur faire tellement plaisir…

Dorothée – C’est ça, oui…

Stéphane – Bon, en tout cas, dès qu’ils reviennent, je leur dis toute la vérité…

Dorothée – Quelle vérité ?

Stéphane – Tu sais bien…

Dorothée – Je croyais que tu ne voulais pas divorcer.

Stéphane – Non, bien sûr. Mais maintenant, comment faire autrement ? J’aurais l’air de vouloir rester avec toi seulement pour hériter d’une maison à Neuilly… D’ailleurs, je vais leur dire tout suite, et je m’en vais. Autant t’épargner ça.

Dorothée – Ah, non, il n’en est pas question !

Stéphane – Tu tiens vraiment à assister à cette scène pénible ?

Dorothée – Tu restes ici, et il n’est pas question que tu leur dises quoi que ce soit !

Stéphane – Mais je croyais que…

Dorothée – Ça c’était avant.

Stéphane – Tu ne veux plus divorcer ?

Dorothée – Pas avant que mes parents aient signé ces foutus papiers !

Stéphane (stupéfait) – Mais…

Dorothée – Non mais tu te rends compte ? Ils peuvent finir centenaires ! Si j’hérite à 80 ans, qu’est-ce que je pourrais bien faire de tout leur pognon ! Alors pas un mot avant le dessert, tu m’entends ! On signe les papiers, et dans deux ou trois mois, on leur annonce qu’on divorce. Quand ils seront partis vivre à Nice et que j’aurai pris possession de la maison.

Stéphane – Mais enfin, c’est… Ce serait immoral !

Dorothée – C’est toi qui me parles de morale ? (Un temps) Tu me dois bien ça, non ?

Stéphane – Très bien…

Dorothée – Et puis dis-toi que si je deviens propriétaire avant qu’on divorce, ta pension alimentaire en sera réduite d’autant…

Stéphane s’apprête à répondre quand il est interrompu par la sonnerie de son téléphone portable. Il répond machinalement.

Stéphane – Oui… (Très embarrassé) Non, écoutez, ce n’est vraiment pas le moment, là… (Il tente vainement de s’éloigner un peu et de parler plus bas, mais il est poursuivi par le regard sarcastique de Dorothée). Je sais, mais je ne vois vraiment pas comment je pourrais… Comment nous pourrions continuer à travailler ensemble après… Après ce regrettable incident. On ne peut pas vraiment parler d’un licenciement… Disons plutôt une mutation, puisque je vous ai aussitôt proposé un poste d’assistante dans un autre cabinet… Oui, bien sûr, vous commencez lundi… Très bien… Non… Non, je ne veux absolument pas discuter de ça maintenant… Je… Je raccroche, hein ?

Il range son portable.

Dorothée – Alors elle a aussi ton numéro de portable.

Stéphane – C’est mon assistante… Enfin c’était… Tu sais très bien qu’après ce qui s’est passé, j’ai aussitôt décidé de me séparer d’elle…

Dorothée – Te séparer d’elle ?

Stéphane – Je veux dire… De ne pas la garder au cabinet…

Dorothée – Et tu lui as trouvé un autre job ? Très chevaleresque de ta part. Je dois reconnaître que sur ce coup là, si j’ose dire, tu t’es vraiment comporté en gentleman…

Stéphane – Je ne pouvais pas la licencier comme ça.

Dorothée – Oui, évidemment… Ce serait difficile d’invoquer une faute professionnelle… (Avec un sous-entendu) C’était une bonne travailleuse, non ? D’après ce que j’ai pu entr’apercevoir de l’étendue de ses compétences, en tout cas…

Stéphane – Si je ne lui avais pas proposé un arrangement, j’aurais pu avoir des problèmes avec les prud’hommes.

Dorothée – Ben, oui… Après tout, c’est vrai, elle ne t’a pas violé… Et dans quel cabinet tu as réussi à lui trouver un autre poste à la hauteur de son talent ?

Stéphane – Ça ne va pas te plaire, mais il y avait urgence…

Dorothée – Dis toujours…

Stéphane – Comme je m’occupe de sa compta, je savais que l’assistance de ton père partait à la retraite le 31 décembre…

Tête effarée de Dorothée. Retour de Robert.

Robert – Et voilà ! Le gigot est dans le four ! Le temps de commencer avec les entrées, d’ici une demi-heure, ce sera bon. J’espère qu’il ne sera pas trop cuit. (À Stéphane) Je lui ai dit de mettre le four moins fort, mais vous savez comment sont les femmes… Elles n’écoutent jamais ce qu’on leur dit… Encore un peu de porto, mon cher gendre ?

Stéphane – Non, merci, ça ira…

Robert (à Dorothée) – Toi, je ne t’en propose pas, bien sûr… (À Stéphane) Aujourd’hui, à la fac de médecine, on vous apprend que la moindre goutte d’alcool peut être très néfaste pour le développement intellectuel du foetus, mais à notre époque vous savez… (À Dorothée) Je peux te dire que ta mère, quand elle était enceinte de toi, elle ne suçait pas que de la glace… (À Stéphane) J’aurais préféré qu’elle soit dentiste, comme moi, mais qu’est-ce que vous voulez… Enfin, comptable, c’est bien aussi…

Dorothée – Expert comptable, je te l’ai déjà dit cent fois.

Robert – À propos, Dorothée, ça t’ennuierait de débarrasser l’apéritif et d’aller donner un coup de main à ta mère à la cuisine. Il faut que je parle un peu entre hommes avec mon gendre…

Dorothée, outrée, saisit quelques verres au hasard et s’éloigne vers la cuisine, sous le regard embarrassé de Stéphane.

Robert – Dites-moi, j’ai hâte de voir lundi à quoi ressemble la nouvelle assistante que vous m’envoyez. Vingt-cinq ans… Ça me changera de la mienne… Je n’en profiterai pas longtemps, mais bon… Elle est comment, cette… Natacha ?

Stéphane – Elle fait très bien son travail…

Robert – Physiquement, je veux dire !

Stéphane – Écoutez… Plutôt grande… Plutôt blonde…

Robert – Jolie ?

Stéphane – Pas mal…

Robert – Mais alors pourquoi diable voulez-vous vous en séparer ?

Stéphane – Disons que… Rosny-sous-Bois, ça lui faisait un peu loin. Elle habite à La Défense…

Robert – Ah, oui, évidemment… D’ailleurs, vous allez voir comme c’est marrant, mais vous risqueriez bien de la revoir plus vite que vous ne croyez, cette… Natacha.

Stéphane – Vraiment…?

Robert – C’est de ça dont je voulais vous parler justement. Entre hommes !

Stéphane – Vous m’intriguez, Robert…

Robert – Voilà… Comme nous venons de vous l’annoncer, dès le printemps, nous irons nous installer définitivement avec Marianne sur la Côte d’Azur… Ce qui signifie bien sûr que je prends ma retraite du cabinet… Vous me suivez ?

Stéphane – Sur la Côte d’Azur ?

Robert – Je vous ai connu plus vif que ça, mon petit Stéphane ! Heureusement que vous n’avez pas repris un deuxième porto. Non, je veux dire que j’aurais donc besoin d’un successeur pour le cabinet.

Stéphane – Je vois…

Robert – Comme vous le savez, le cabinet est juste en face de cette maison. Ça permet à ma femme de garder un oeil sur moi depuis sa fenêtre… Pour vous, évidemment, lorsque vous habiterez ici, ce serait plus que pratique…

Stéphane – Évidemment…

Robert – Et puis Neuilly, hein ? Ça vous changerait de Fontenay-sous-Bois.

Stéphane – Rosny-sous-Bois…

Robert – Ici, on ne sait même pas ce que c’est que la CMU… C’est rien que de la mutuelle à cent pour cent et du bridge à cinq mille euros pièce… Vous le savez bien, c’est vous qui tenez ma comptabilité ! Alors on est déjà un peu associé, non ?

Stéphane – Si…

Robert – Bon, en vous demandant un petit coup de main pour ma compta, j’avais déjà une petite idée derrière la tête, évidemment…

Stéphane – Évidemment…

Robert – Alors qu’est-ce que vous en dites ?

Stéphane – C’est à dire que… Je ne suis pas sûr d’avoir encore les moyens de m’installer à mon compte… Comme vous dites, un cabinet comme celui-là, en plein centre de Neuilly, avec une clientèle pareille… Ça vaut de l’or. Je ne sais pas si ma banque accepterait de…

Robert – Mais qui vous parle de banque, mon petit Stéphane ! Vous êtes de la famille, oui ou non ?

Stéphane – Oui, enfin…

Robert – Vous n’allez pas demander à ces vampires qui vont vous sucer jusqu’à la moelle avec leurs prêts à 10% ! Non, on va trouver un petit arrangement qui nous convienne à tous les deux. Vous me versez un petit loyer tous les mois, ça me fait un complément de retraite, et tout le reste ce sera pour payer la note de fioul, la taxe foncière et les impôts locaux de cette immense baraque qui sera bientôt à vous ! Qu’est-ce que vous en dites ?

Stéphane (très emmerdé) – Je… Je ne sais pas quoi dire…

Robert – Eh bien ne dites rien, et laissez vous faire… Et puis comme ça, dans trois mois, vous vous retrouvez ici avec la petite Natacha… Faites-moi confiance, je vous la garde au chaud en attendant. Parce qu’aujourd’hui, pour trouver du personnel compétent, hein ?

Stéphane – Oui… Je vais reprendre un petit porto, finalement.

Stéphane se ressert un verre de porto et le descend d’un trait.

Robert – C’est du bon, hein ?

Stéphane – Oui…

Robert – C’est mon assistante qui me le ramenait du Portugal… Vous savez, Maria… Celle qui part à la retraite… Son porto aussi, je vais le regretter… (Comme pour lui même) Parce qu’entre nous, Nice en hiver en tête à tête avec bobonne à siroter de la tisane… Enfin, on ne vit qu’une fois… Alors ? Heureux, mon petit Stéphane ?

Sous l’effet de l’alcool, Stéphane commence à se détendre un peu.

Stéphane – Puisqu’on est entre hommes, Robert, permettez-moi de vous poser une question.

Robert – Allez y.

Stéphane – Vous formez un couple tellement uni, avec Marianne. C’est quoi, votre secret à tous les deux ?

Robert – Ah, mon petit Stéphane… Ça me touche beaucoup que vous me demandiez ça… Vous démarrez dans la vie… J’ai été jeune moi aussi, vous savez… Oh, je ne vais pas vous dire que je n’ai jamais fait un petit accroc de temps en temps dans le contrat de mariage. On n’est que des hommes, après tout… Et puis avec le métier qu’on fait, évidemment… On a des tentations…

Stéphane – C’est sûr…

Robert – Avec toutes ces bonnes femmes désoeuvrées qui font la queue dans notre salle d’attente pour s’allonger sur notre fauteuil la bouche ouverte… et qui ne sont souvent là que pour un bon détartrage… Vous savez ce que c’est ?

Stéphane – Oui, enfin…

Robert (se marrant) – C’est vrai qu’à Montreuil…

Stéphane – Rosny.

Robert – Non, mon petit Stéphane. Pour qu’un couple dure, voyez-vous, l’important ce n’est pas tant de rester fidèle à sa femme toute sa vie. À l’impossible, nul n’est tenu. L’important, si vous la trompez, c’est qu’elle ne l’apprenne jamais…

Stéphane – Ah…

Robert – Et plus important encore, que les voisins ne l’apprennent jamais. C’est une question de respect, vous comprenez…

Dorothée revient avec une pile d’assiettes qu’elle commence à placer sur la table.

Robert – Ah, ma chérie, tu es là… Bon, je vais voir ce que ma femme fabrique à la cuisine, parce qu’à ce rythme là, on n’est pas couché… Je vous laisse parler de ça avec Dorothée ? Je veux dire de ma proposition, hein ? Pas de mes petits conseils matrimoniaux…

Dorothée (interloquée) – De quoi vous parliez, exactement ?

Stéphane (anéanti) – Il voudrait que je prenne aussi sa succession au cabinet…

Dorothée – Non…

Stéphane – Tu vois bien, on ne peut pas leur mentir plus longtemps…

Dorothée – Alors ça, c’est le comble… Tout pour toi, alors, hein ?

Stéphane – Ben… Il pense que notre couple est au mieux… Ce qui est à moi est à toi… Tu vois bien, on n’a plus le choix…

Dorothée – Ah, ça non, certainement pas ! Si on leur annonce qu’on divorce, ils sont foutus de me déshériter, mais de te laisser quand même le cabinet dentaire tout équipé… y compris l’assistante de charme !

Stéphane – Mais enfin, Dorothée, j’ai trompé leur fille ! Ton père pourrait comprendre, à la rigueur…

Dorothée – Ah bon ?

Stéphane – Mais pas ta mère !

Dorothée – Tu crois…

Stéphane – Mais oui ! (Un temps) Et puis tu as raison, ça ne pouvait pas marcher, entre nous…

Dorothée – Ah, oui ? Et pourquoi ça ?

Stéphane – Ça fait trois ans que tu es en analyse, ne me dis pas que tu n’as pas encore compris ?

Dorothée – Compris quoi ?

Stéphane – Ton père est dentiste. Tu épouses un dentiste. C’est ta mère qui tient les cordons de sa bourse, tu es expert comptable. Ne me dis pas que ton psy ne t’as jamais parlé du complexe d’Oedipe.

Dorothée – Mon psy n’est pas du genre bavard…

Stéphane – Tes parents t’ont appelée Dorothée, et tu travailles chez Mickey !

Dorothée – Je ne vois pas le rapport…

Stéphane – Écoute, Dorothée, tu m’as choisi pour que je plaise à tes parents. J’ai tout fait pour ça. Et maintenant, tu me reproches de t’avoir remplacé auprès d’eux ! C’est pour ça que j’ai eu envie de changer un peu d’atmospère…

Dorothée – Tu veux dire atmosphère.

Stéphane – Oui, pourquoi ?

Dorothée – Tu as dit atmospère. Atmospère.

Stéphane – Tu vois, moi aussi je suis capable de faire des lapsus…

Dorothée – Et ton aventure avec Natacha, c’était aussi un lapsus…

Stéphane – Je ne vois pas le rapport…

Dorothée – Ah oui ? Et bien moi je l’ai vu !

Stéphane – Quoi ?

Dorothée – Le rapport !

Stéphane – Ok, tu as gagné…

Dorothée – Alors c’est de ma faute, c’est ça ?

Stéphane – Ce n’est de la faute de personne, Dorothée… Mais j’en ai marre de jouer le gendre idéal. Non, je ne suis pas parfait. Et si tu veux tout savoir, tes parents m’emmerdent !

Dorothée – Ah, oui ? C’est nouveau, ça…

Stéphane – Eh ben non, ce n’est pas nouveau, figure-toi ! Tu crois que ça m’amuse de traverser tout Paris deux fois par semaine pour venir dîner chez tes parents ? Tout ça pour t’entendre déblatérer sur leur compte pendant une heure à l’aller comme au retour ? Deux heures quand il y a des embouteillages…

Dorothée – Tu ne me l’as jamais dit…

Stéphane – Et bien je te le dis maintenant ! Tes parents m’ont toujours emmerdé, Dorothée. Si j’ai tout fait pour leur plaire, c’est uniquement pour te faire plaisir. Belle maman par ci, beau papa par là. Jamais un mot de trop. Mais maintenant que je vais te perdre, je peux te le dire, Dorothée. Tes parents m’emmerdent ! Avec leur racisme ordinaire, leur ISF et leur gigot d’agneau !

Marianne revient avec un plat dans les mains.

Marianne – À table !

Stéphane – Oui, je vous emmerde, belle maman !

Marianne – Mais qu’est-ce qui vous arrive, mon petit Stéphane…

Stéphane (à Dorothée) – Je te laisse leur annoncer ça, moi je n’en peux plus, je vais fumer une cigarette.

Marianne – Une cigarette ? Mais vous ne fumez pas !

Stéphane – Si, je fume, figurez-vous. En cachette. Et même de la drogue, parfois !

Stéphane sort.

Marianne – Mais enfin qu’est-ce qui se passe, Dorothée ? Qu’est-ce que tu lui as fait pour le mettre dans un état pareil ?

Dorothée – Stéphane et moi, nous divorçons, voilà ce qui se passe !

Marianne – Oh mon Dieu ! Tu l’as trompé ? Cet enfant n’est pas de lui !

Dorothée – C’est lui qui m’a trompé !

Marianne – Ah, tu m’as fait peur… Mais ma petite fille, les hommes sont comme ça… Ils ne sont pas livrés en mode monogame, il faut le savoir… Et puis en ce moment…

Dorothée – Quoi, en ce moment ?

Marianne – Tu es enceinte, qu’est-ce que tu veux. C’est à dire plus très opérationnelle… Avec qui il t’a trompée ?

Dorothée – Avec son assistante…

Marianne – Avec son assistante ? Alors ça ne compte pas, ma petite fille ! Autrefois, les bourgeois de Neuilly couchaient avec leurs bonnes, pour se changer les idées et se détendre un peu. Il y avait des chambres à l’étage pour ça. Maintenant qu’on n’a plus les moyens de se payer des bonnes… on les appelle des assistantes. Mais ça revient au même.

Dorothée – Mais c’est monstrueux ! Ne me dis pas que papa t’a trompée toi aussi…?

Marianne – Écoute, ton père, c’est moi qui lui ai choisi son assistante…

Dorothée – Maria ?

Marianne – Moi, je n’ai jamais été très portée sur… Enfin, pas avec ton père, en tout cas… Alors là, au moins, avec Maria, je savais à qui j’avais affaire…

Dorothée – Ah, d’accord… Et toi, tu te tapais le jardinier ?

Marianne gifle sa fille, qui en reste sans voix. Robert revient.

Robert – Ah, alors on va pouvoir se mettre à table…

Dorothée s’en va.

Robert – Pourquoi tu l’as giflée…?

Marianne – Elle vient de me dire que Stéphane la trompe.

Robert – Et ce n’est pas vrai ?

Marianne – Si, sûrement… Mais tu ne sais pas le pire ?

Robert – Quoi ?

Marianne – Il fume !

Robert en reste lui aussi sans voix.

Robert – Oh, nom de Dieu… Et moi qui venais de lui proposer de reprendre mon cabinet…

Marianne – Elle veut divorcer…

Robert – Parce qu’il fume ?

Marianne – Parce qu’il l’a trompée avec son assistante !

Robert – Natacha ?

Marianne – Tu la connais ?

Robert – Non… C’est à dire que… Tu sais que Maria part à la retraite à la fin de l’année…

Marianne – Et alors ?

Robert – Stéphane m’a proposé de reprendre Natacha.

Marianne – Une deuxième main, en somme. Comme la Twingo que j’ai revendue il y a quelques temps sur eBay.

Robert – Je ne savais pas que c’était sa maîtresse…

Marianne – C’est ça… Alors Maria ne te suffit plus, maintenant ?

Robert – Elle part à la retraite !

Marianne – Vous êtes bien tous les mêmes… Écoute-moi bien, Robert. Que tu me trompes au cabinet avec Maria, je le savais. C’est moi qui l’ai engagée pour avoir un peu la paix à la maison. Mais que tu trompes Maria avec cette Natacha ! Ça, je ne le tolérerai pas !

Robert – Mais enfin, Marianne, qu’est-ce qui te prend ?

Marianne – Eh bien j’en ai marre, figure toi ! Et si je demandais le divorce, moi aussi ?

Robert (contrarié) – Alors il va falloir que je trouve un autre repreneur, maintenant…

Marianne – Pour ?

Robert – Pour le cabinet ! Ça sent le brûlé, non ?

Marianne – Oh, mon Dieu, mon gigot, je l’avais oublié !

Robert – Il va encore être trop cuit… Comme l’année dernière…

Noir.

 

ACTE 3

Ils sont tous les quatre à table et finissent de dîner. L’ambiance est sinistre.

Robert – Vous connaissez cette blague ? C’est une femme qui arrive affolée chez son gynécologue : Excusez-moi, mais ce n’est pas chez vous que j’ai oublié ma petite culotte ? Ah, non Madame, désolée. Ah bon, alors ça doit être chez mon dentiste…

À part lui, personne ne rit, évidemment.

Marianne – Comment avez-vous trouvé le gigot ?

Robert – Un peu trop cuit, peut-être ?

Stéphane – Calciné serait un terme plus approprié, belle-maman. Je crois qu’à ce stade-là, on pourrait même parler d’incinération.

Marianne – Encore un peu de champagne, pour finir la bûche ?

Stéphane – Volontiers.

Stéphane, qui semble déjà pas mal éméché, prend la bouteille de champagne d’office et boit au goulot. Il rote éventuellement après.

Marianne – Il est assez frais ?

Stéphane – Il est tiédasse, comme d’habitude.

Robert – Ah, oui, j’aurais dû mettre la bouteille au frigo avant…

Marianne (à Robert) – Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit ?

Stéphane – La bûche, en revanche, vous auriez dû la sortir du congélo avant.

Marianne – C’est une bûche glacée…

Stéphane – Ah, oui, mais là… Elle est carrément cryogénisée. C’est un coup à se casser une dent.

Robert – Vous allez rire, mais au cabinet, c’est pendant la période de la galette des rois, qu’on a pas mal de travail…

Stéphane sort un joint et l’allume avec la bougie plantée dans la bûche. Puis il écrase la bougie allumée dans la bûche pour l’éteindre, sous le regard attentif de Robert et Marianne. Dorothée, elle, paraît absente.

Robert – On va peut-être pouvoir passer aux cadeaux ?

Dorothée (revenant un peu à la réalité) – Les cadeaux…?

Marianne (avec un regard vers sa fille) – Je ne sais pas si…

Robert – Allons, Dorothée ! Ne fais pas l’enfant. Tu ne penses pas sérieusement à divorcer ? Bon, Stéphane a fait une petite bêtise, mais ça peut arriver à tout le monde.

Marianne – Tu sais de quoi tu parles…

Robert – Quoi qu’il en soit, on ne divorce pas comme ça, sur un coup de tête, pour une simple erreur d’aiguillage.

Dorothée – Une erreur d’aiguillage ?

Stéphane – C’est toi qui déraille, mon pauvre Robert…

Robert – Ah ! Stéphane, vous vous décidez enfin à me tutoyer.

Stéphane – Je peux t’appeler Bob, si tu veux.

Marianne (à Dorothée) – Écoute, ma petite fille, je suis désolée de t’avoir giflée tout à l’heure. Je me suis un peu emportée, c’est vrai. Mais reconnais que tu m’avais poussée à bout…

Robert – C’est vrai, Dorothée, il faut avouer que parfois, tu pousses le bouchon un peu loin.

Dorothée – Je sais, je suis un peu fantasque.

Marianne – Ah, au moins, tu le reconnais.

Stéphane – Vous savez ce que j’aurais vraiment rêvé de faire, moi, dans la vie ?

Robert – Quoi donc mon cher gendre ?

Stéphane – Chanteur !

Marianne – Chanteur ? Vous voulez dire… comme Luis Mariano !

Stéphane (ironique) – Non, comme Tino Rossi. (Se mettant à chanter à l’oreille de Marianne) Plus tard quand tu seras vieille, tchitchi. Tu diras baissant l’oreille, tchitchi. Si j’avais su en ce temps là, ah, ah !

Les trois autres l’écoutent, sidérés.

Stéphane – Mais non, Bob ! Chanteur de rock, voyons !

Marianne – Ah, oui… J’aime bien Eddy Mitchell, moi aussi.

Stéphane (avec un air navré) – Eddy Mitchell…

Marianne – Mais je crois qu’il vient de prendre sa retraite, lui aussi, non ?

Robert – Et bien moi, figurez-vous, j’aurais bien aimé jouer de la batterie.

Marianne – Toi ? De la batterie ? Mais pourquoi ?

Robert – Je ne sais pas… Ça… Ça m’a toujours plu… Ça t’étonne, hein ?

Marianne – Tu ne me l’avais jamais dit.

Robert – Comme quoi, dans un couple, on ne se dit pas toujours tout…

Stéphane – Tu te rends compte, Bob ? On aurait pu monter un groupe, toi et moi ? On aurait pu devenir des stars du rock and roll ! Et au lieu de ça on est dentistes. C’est à se flinguer, non ?

Marianne – Bon, alors on va pouvoir les signer, ces papiers, finalement…

Robert – Mais oui, bien sûr.

Stéphane – Autant signer son arrêt de mort.

Robert – Alors, mon petit Stéphane ? Prêt à passer à l’Ouest ?

Robert se lève, et va chercher le papier. Lorsqu’il revient, Stéphane se lève aussi, un peu titubant. Il prend le papier des mains de Robert et le déchire consciencieusement.

Stéphane – Je n’en veux pas de votre baraque ! Elle pue la mort !

Robert – Pardon ?

Stéphane – Votre cabinet non plus, d’ailleurs, avec votre clientèle de vieilles rombières tirées de partout.

Robert – C’est vrai que la clientèle est un peu âgée, mais bon… C’est plutôt mieux pour les affaires, vous savez ! La prothèse, comme je dis tout le temps, c’est là où on fait le plus de marge.

Stéphane – Il sent les cabinets, votre cabinet !

Robert – C’est vrai qu’on a un petit problème de remontées avec le tout à l’égout, mais ça doit pouvoir s’arranger. Et puis sinon, vous verrez, on finit par s’habituer…

Stéphane (passant du rire au larmes) – La seule chose que je voulais de vous, c’était votre fille ! Si elle me quitte, je perds ce que j’ai de plus précieux au monde. (Dorothée semble touchée par cette déclaration) Pardonne-moi, ma chérie. Mais si je t’ai trompée, c’est parce que j’avais l’impression que c’était toi qui m’avais déjà quitté… pour ces vieux cons.

Marianne – Tu voulais le quitter ?

Robert – Je crois que c’est une métaphore…

Stéphane – Crois-moi, Dorothée, ce qui peut nous arriver de pire, c’est de devenir comme eux.

Marianne – Il a un peu bu, non ?

Robert – Enfin, une fois de temps en temps.

Marianne – Ce n’est pas tous les jours Noël…

Stéphane – Vous savez quoi ? Moi je n’ai pas vraiment connu mes parents. J’ai toujours pensé que c’était un drame. Mais depuis qu’avec vous, j’ai découvert ce qu’était vraiment la vie de famille, je commence à me demander si je n’ai pas eu de la chance, finalement… (Silence de mort) Tenez, je vous rends vos clefs…

Dorothée – Je te rejoins dans la voiture, chéri…

Stéphane pose les clefs sur la table et sort d’une démarche mal assurée. Dorothée fait face à ses parents.

Dorothée – J’ai toujours tout fait pour que vous soyez fiers de moi.

Robert – Je sais.

Dorothée – Alors pourquoi ? Pourquoi vous ne m’avez jamais traitée comme une adulte ?

Marianne – Peut-être qu’on avait peur de vieillir…

Dorothée – Vous savez ce qui me fait le plus de mal aujourd’hui ? Ce n’est pas de savoir que vous n’êtes pas fiers de moi. C’est la certitude que plus jamais je ne serai fière de vous.

Robert – Ça doit être ça, de devenir adulte…

Dorothée sort. Robert et Marianne restent seuls en tête à tête. La pendule ou le coucou sonnent onze heures.

Robert – Onze heures. On n’a pas vu le temps passer…

Marianne – Tu veux ta tisane ?

Robert – Nuit tranquille… Rien que le nom, ça m’énerve déjà.

Le regard de Marianne se pose sur les cadeaux au pied du sapin.

Marianne – Avec tout ça, on n’a même pas ouvert nos cadeaux.

Ils s’approchent du sapin et regardent les deux paquets.

Marianne (lisant) – Pour Robert… Ça doit être pour toi…

Ils prennent chacun leur paquet, et commence à le déballer.

Robert – Une paire de chaussons ! Comme l’année dernière…

Marianne – Ah, oui ! Ils ont l’air bien chauds…

Robert – Et toi ?

Marianne ouvre son paquet et en sort quelque chose qui ressemble beaucoup à un sex-toy.

Marianne – Qu’est-ce que c’est ?

Elle appuie sur un bouton et l’engin se met à vibrer.

Robert – Une brosse à dents électrique…

Marianne – Mais où est la brosse ?

Robert n’a pas le temps de répondre. Stéphane, revient, titubant, avec Dorothée, qui se tient le ventre. Têtes ébahies de Robert et Marianne.

Stéphane (paniqué) – Faites quelque chose, vite ! Avec toutes ces émotions, elle a perdu les eaux ! Et je dois reconnaître que je ne suis pas vraiment en état de conduire…

Stéphane s’écroule par terre, tandis que Dorothée s’effondre sur le canapé.

Dorothée – Dépêchez-vous, je suis à deux doigts…

Robert – Je crois qu’il vaudrait mieux appeler le SAMU…

Marianne se précipite sur son téléphone.

Marianne – Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce que je leur dis ?

Robert – Accouchement prématuré et coma éthylique ? Ils nous feront un tarif de groupe…

Noir.

 

ÉPILOGUE

Dorothée arrive dans la maison avec des sacs de courses. Elle se retourne vers la personne qui la suit et qu’on ne voit pas encore.

Dorothée – Tu changes Robert ? Je crois que c’est la grosse commission…

Stéphane arrive à son tour avec dans un couffin un bébé qu’on ne verra évidemment pas.

Stéphane – J’ai un peu de mal, quand même avec ce prénom… Tu crois vraiment que c’était une bonne idée de l’appeler comme ça ?

Dorothée – Robert, ça finira bien par revenir à la mode…

Stéphane – Oui… Comme Dorothée… Dans deux cents ans, peut-être…

Dorothée – On leur devait bien ça… Finalement, on a quand même hérité de la maison et du cabinet…

Stéphane – Oui…

Dorothée – Quelle idée, aussi, de prendre un vol low cost pour un Nice – Paris.

Stéphane – Le TGV, ça va aussi vite… et c’est beaucoup sûr.

Dorothée – Ils savaient que cette compagnie avait très mauvaise réputation. Ce n’est pas dans un crash aérien avec cette low cost, déjà, que tu as perdu tes parents ?

Stéphane – Si… (Il jette un regard circulaire sur la pièce) Ça fait drôle, quand même, de savoir que maintenant, c’est notre maison à nous.

Dorothée – Oui…

Stéphane – Tu crois vraiment que c’était une bonne idée d’emménager ici ?

Dorothée – C’est juste en face du cabinet…

Stéphane – Oui…

Dorothée – Et puis je crois que ça leur aurait fait de la peine de savoir qu’on avait revendu leur maison.

Stéphane – On ne se débarrasse pas si facilement de son héritage familial…

Dorothée – On pourra toujours refaire les peintures. Tu connais un bon peintre ?

Stéphane – Je pensais plutôt à quelque chose de plus radical.

Dorothée – Un exorciste ?

Ils s’embrassent, mais leur étreinte est interrompue par la sonnerie de la porte. Stéphane va ouvrir.

Stéphane – Belle maman ! On pensait qu’on ne vous reverrait plus !

Robert et Marianne arrivent, suivi de Stéphane.

Marianne – Eh bien non, mon petit Stéphane ! Vous ne vous débarrasserez pas de nous aussi facilement !

Robert – Bonjour, bonjour…

Dorothée – Alors votre cercueil volant a quand même réussi à décoller ?

Marianne embrasse Dorothée.

Robert – Comment se porte Robert Junior ?

Dorothée – Très bien, très bien… Et vous, comment ça va ?

Marianne – L’avion avait un peu de retard, mais bon… On a pris un taxi.

Robert – Sinon, on n’aurait eu à peine le temps de passer vous voir…

Stéphane – En tout cas, vous avez une mine superbe ! Épanouie ! Ça vous réussit la retraite ! Hein, Dorothée ? On dirait un couple de jeunes mariés !

Robert et Marianne ont l’air un peu embarrassés.

Stéphane – Il fait beau temps à Nice ?

Robert et Marianne répondent en même temps.

Robert – Splendide…

Marianne – Il pleut…

Robert – Disons… un temps orageux avec de temps en temps quelques éclaircies.

Dorothée – Tout se passe bien, là-bas ?

Stéphane – Vous ne vous ennuyez pas trop ?

Marianne – Depuis qu’on est la retraite, on est tellement occupés, chacun de son côté… On n’a même plus le temps de se disputer…

Robert – J’ai croisé Natacha qui sortait du cabinet. Alors vous l’avez gardée, finalement ?

Dorothée – C’est provisoire…

Silence embarrassé. Marianne se penche vers le couffin.

Marianne – C’est fou ce qu’il ressemble à son grand père, non ?

Dorothée – À cet âge là, c’est encore un peu fripé…

Marianne – Il pèse combien ?

Dorothée – Dans les quatre kilos.

Marianne (caressant le bébé) – Ça ferait un bon petit gigot, ça…

Stéphane – Vous restez dîner avec nous, bien sûr…

Dorothée – On vous a préparé la chambre d’amis.

Robert – Pensez-vous ! On reprend l’avion dans trois heures. On est juste en transit !

Stéphane – Ces jeunes retraités… Toujours partis en vacances, hein ?

Dorothée (à Stéphane) – À propos de transit, il faut vraiment changer Robert…

Marianne – Attends, je vais le faire ! Il faut que je reprenne la main.

Stéphane – Pour Robert senior dans quelques années ?

Dorothée – Assieds-toi maman, je t’en prie…

Stéphane – Vous aussi, Robert… (Parlant des sacs de courses) Je vais déposer ça à la cuisine et je vous offre quelque chose à boire. Vous avez bien cinq minutes.

Stéphane sort suivi de Dorothée avec le couffin.

Robert et Marianne jettent un coup d’oeil autour d’eux, nostalgique.

Robert – Ça fait drôle de se retrouver ici, quand même…

Marianne – Oui…

Robert – Tu regrettes ?

Marianne – Non. Et toi ?

Robert – Non plus…

Un temps.

Marianne – Tu as les papiers ?

Robert – Oui, oui… Il n’y a plus qu’à les signer…

Marianne – Il faudra bien leur dire un jour.

Robert – Ça va leur faire un choc.

Silence embarrassé.

Marianne – Comment va Maria ?

Robert – Ça va.

Marianne – Et le Portugal, c’est comment ?

Robert – Oh, tu sais, là bas, avec un SMIC ou deux, on vit comme un roi.

Marianne – Et avec la langue ?

Robert – La langue…?

Marianne – Le portugais !

Robert – Ah… Oh, tu sais, tu rajoutes des o et de a au bout de chaque mot. Ça ressemble quand même beaucoup au français.

Marianne – Et puis tu as une interprète.

Robert – Oui… (Un temps) Je joue dans un orchestre…

Marianne – Un orchestre, toi ?

Robert – Un petit groupe folklorique. Je joue du tambourin. Ce n’est pas trop compliqué.

Marianne – Ah, oui, c’est bien…

Robert – Il faudra venir nous voir.

Marianne – Pourquoi pas…

Robert – Et toi ?

Marianne – J’ai rencontré quelqu’un.

Robert – Il aime le pain aux noix ?

Marianne – Et la tisane.

Robert – Nuit Tranquille…

Nouveau silence.

Marianne – Je ne sais pas comment on va leur annoncer ça.

Robert – Oui… Ça va leur faire un choc.

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-15-4

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Photo de famille

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Deux frères et deux sœurs qui ne se voient plus guère se retrouvent une dernière fois dans la maison de vacances familiale pour la vendre, après le décès de leurs parents.  Mais les comptes qu’ils ont à régler ne sont pas seulement financiers…

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Photo de Famille

Personnages : Pierre – Josiane – Jeff – Frédérique

Matin

La salle de séjour d’une maison de vacances, meublée très simplement. Dans le fond, une petite cheminée où ne brûle aucun feu. Pierre, look intellectuel de gauche, arrive de la cuisine avec une casserole d’eau chaude qu’il pose sur la table, à côté d’un pot familial de Nescafé. Pierre explore tous les compartiments d’un meuble à vaisselle. Dans le dernier, il trouve une tasse qu’il pose sur la table. Même manège avec les tiroirs à la recherche d’une petite cuillère. Pierre s’assoit, se sert un café et attaque les quelques Pépitos restant d’un paquet. On entend une sonnerie de portable, off. Pierre sirote son café et termine les biscuits en lisant La Vie Financière. Les gros titres du journal permettent de situer le moment de l’action : Bug de l’An 2000 : les marchés inquiets à l’aube du nouveau millénaire… Un temps. Jeff arrive, en pyjama rayé, l’air pas réveillé et marchant au radar.

Jeff (bâillant) – Déjà habillé ?

Pierre (continuant à lire sa revue) – J’ai horreur de traîner en pyjama. Il y a de l’eau chaude et du Nes…

Sous l’œil étonné de Pierre, Jeff sort une tasse et une petite cuillère du meuble en ouvrant directement les bons compartiment et tiroir, s’assoit et se sert un café. Il prend le paquet de biscuits, plein d’espoir mais, constatant qu’il est vide, le repose la mine défaite.

Jeff – Il n’y a plus de Pépitos…?

Pierre, qui s’est probablement enfilé tout le paquet, n’a même pas l’air d’avoir des remords.

Pierre – Ben non, tu vois…!

Jeff n’a pas l’air content, mais ne dit rien. Pierre en rajoute.

Pierre – Tu me rappelles maman… Quand on lui disait « Il n’y a plus de chocolat ? », elle nous répondait « Évidemment, quand il y en a vous le mangez… ».

Jeff préfère ne pas répondre. Pierre passe à autre chose.

Pierre (soupirant) – Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Avec cet orage…

Jeff – Quel orage ?

Pierre (incrédule) – Ne me dis pas que tu n’as rien entendu ! On aurait dit des coups de canons…

Absence de réaction de Jeff, dont Pierre observe le comportement avec un regard d’ethnologue.

Pierre – Tu es toujours un peu somnambule, toi, non ?

Pour toute réponse, Jeff se met à tourner mécaniquement son café.

Pierre – Je me souviens, une fois, on t’avait réveillé à onze heures du soir en te faisant croire que tu n’avais pas entendu le réveil. On t’a laissé prendre ton petit-déjeuner… C’est maman qui t’a rattrapé dehors. Tu partais à l’école en pyjama. Un dimanche du mois d’août…

Jeff commence à siroter son café, sans répondre.

Pierre (revenant au présent) – Je venais à peine de me rendormir, j’ai été réveillé par le camion-poubelle ! Il passe toujours à la même heure… Cinq heures du mat. Quand on avait vingt ans, il ne nous réveillait pas, c’est sûr. On rentrait en même temps que les poubelles…

Jeff – Mmm…

Pierre (étonné) – Alors toi, tu as bien dormi ?

Jeff – Un peu crevé. Ça fait quand même un paquet de kilomètres… quand on est seul à conduire. Pourquoi tu n’as jamais passé ton permis ?

Pierre – Je l’ai passé, mais je l’ai raté.

Jeff – Une fois ! Tu aurais pu insister un peu…

Pierre – Je ne supporte pas les échecs. Je ne devais pas être fait pour conduire, c’est tout. Et puis quand je vois tous ces cons sur la route… Tu as vu hier ? Même toi tu as failli t’énerver ! Prends n’importe quel type, poli, gentil, parfaitement équilibré. Tu lui mets un volant entre les mains, au bout de dix minutes, il insulte tout le monde et il est prêt à se battre avec n’importe qui. Comment tu expliques ça toi ?

Désarçonné par le manque de réaction de son frère, occupé à tourner son café, Pierre se lève et examine les lieux d’un regard circulaire.

Pierre – Rien n’a changé. Il y a au moins quinze ans que je n’étais pas venu ici. Et toi ?

Jeff – Deux ans, avec Catherine et les enfants. Mais jamais en hiver.

Pierre s’approche de la cheminée en soufflant dans ses mains pour les réchauffer.

Pierre – Je comprends pourquoi…

Il s’arrête devant la cheminée sur laquelle trône une grosse boîte d’allumettes, une lampe à acétylène et une photo d’école en noir et blanc colorisée des deux frères en tablier bleu et des deux sœurs en tablier rose.

Pierre – Tu crois qu’elle marche ?

Jeff – On venait toujours au mois d’août… Personne ne s’en est jamais servi…

Pierre – Ça ne veut pas dire qu’elle ne marche pas…

Pierre cherche du regard.

Pierre – On a déjà les allumettes. Il ne manque plus que le bois…

Jeff lui fait signe de laisser tomber. Pierre commence à faire le tour de la pièce, en l’inspectant comme pour un état des lieux.

Pierre – On signe quand, chez le notaire ?

Jeff – À trois heures. Si l’acheteur n’a pas changé d’avis.

Pierre se frotte à nouveau les mains pour les réchauffer.

Pierre – S’il a visité en été, ce n’est pas impossible…

Il jette au passage un regard par la fenêtre.

Pierre – Tu sais qui c’est, ce type ?

Jeff – Quel type ?

Pierre – L’acheteur !

Jeff – Je l’ai eu une fois au téléphone. C’est un parisien. Un kiné, je crois…

Pierre – Il est sympa ?

Jeff – Qu’est-ce que ça change ?

Pierre – Rien…

Un temps.

Pierre (avec une certaine réticence) – Frédérique et Josiane viennent ensemble ?

Jeff – Josiane a pris le train de nuit. Elle devrait arriver ce matin. Frédérique vient de m’appeler de l’aéroport. C’est ça qui m’a réveillé…

Pierre – Elle fera l’aller-retour dans la journée ?

Jeff – Je ne sais pas.

Jeff sirote son café. Pierre, à nouveau devant la cheminée après avoir fait le tour de la pièce, saisit le portrait des quatre enfants.

Pierre – Je ne me souvenais plus de cette photo. Comment elle est arrivée là…?

Jeff – C’est maman qui l’avait apportée, je crois. La dernière fois qu’elle est venue ici avec papa. Juste avant qu’il reparte en Amazonie…

Pierre examine de près la photo avec un sourire mi-ironique mi-amer.

Pierre – C’est drôle, tu as vu ? C’est du noir et blanc colorié au crayon. On faisait ça à l’époque. La photo en couleur, ça devait encore être expérimental.

Jeff – Ça ne nous rajeunit pas…

Pierre – Non. Je me sens comme un vieux film colorisé.

Pierre se concentre cette fois sur le motif et non plus sur le procédé.

Pierre – C’est bizarre de revoir cette photo… Tout est déjà là, non ?

Jeff a du mal à suivre. Il préférerait prendre son café tranquillement et se réveiller en douceur.

Jeff – Là quoi…?

Pierre – Sur cette photo ! On voit déjà ce que chacun de nous allait devenir… Frédérique avec son sourire artificiel. Josiane avec son regard ironique. Toi on dirait que tu t’en fous et moi j’ai un air de chien battu.

Jeff continue de boire son café sans répondre. Apparemment, il est habitué aux réflexions étranges de son frère et n’y prête guère attention.

Pierre – Tu te souviens du moment où elle a été prise?

Jeff – Non.

Pierre – Moi non plus. C’est marrant, je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. D’ailleurs, je n’ai pas beaucoup de photos de moi enfant pour m’aider à me rappeler.

Jeff – À l’époque, on ne prenait pas autant de photos qu’aujourd’hui.

Pierre – C’est vrai, c’est agaçant cette manie qu’on a maintenant de tout photographier. Tu savais que Jérôme avait filmé l’accouchement de Frédérique au caméscope ? Je ne sais pas s’ils se repassent la cassette souvent le samedi soir… Ils auraient dû filmer aussi le moment de l’accouplement et monter l’ensemble en documentaire. Tu vois, genre La Vie des Animaux… J’adore les reportages animaliers. Les commentaires ont toujours un côté rassurant. Edifiant. Du style « c’est quand même bien fait la nature, on n’a rien inventé », « les gros bouffent les petits, mais c’est pour pas qu’il y en ait de trop », « les plus faibles sont condamnés, c’est triste, mais c’est pour préserver la pureté de la race ».

Pierre observe à nouveau la photo.

Pierre – En tout cas, moi j’aurais bien aimé savoir à quoi je ressemblais quand j’étais bébé. Je crois que cette photo est une des plus anciennes que j’ai vues de moi. Je devais déjà avoir au moins cinq ans… (Ironique) Si ça se trouve, les parents m’ont adopté à cet âge-là et ils n’ont jamais osé me le dire. J’ai déjà vu ça dans un téléfilm. Dans ce cas, vous ne seriez pas vraiment mes frère et sœurs…

Un temps.

Jeff – Il me semble qu’un photographe était venu à l’école.

Pierre – On nous avait réunis pour la photo. Tu te rappelles, les classes n’étaient pas encore mixtes. Même à la récré, la cour était divisée en deux par une frontière imaginaire. Les garçons d’un côté en blouse bleue, les filles de l’autre en rose. Avec interdiction absolue de traverser la ligne de démarcation. Sauf pour aller aux toilettes, qui se trouvaient du côté des filles. J’étais amoureux d’une gamine que je ne pouvais voir qu’en passant, en allant pisser. Je devais pisser souvent. Mais je ne lui ai jamais parlé. Je me demande ce qu’elle est devenue. Je ne connais même pas son nom…

Un temps.

Jeff – Ça fait combien de temps que tu n’as pas vu Josiane et Frédérique ?

Pierre repose le portrait.

Pierre – Depuis l’enterrement de maman… Ça me fait drôle de dire ça. Je n’arrive pas à réaliser qu’elle est morte… C’est pas que ça me rende particulièrement triste, hein ? Mais ça me fait drôle… d’être orphelin.

Jeff – Papa n’est pas mort…

Pierre – Ça on n’en sait rien. On ne l’a pas revu depuis des années. Il n’est même pas venu à l’enterrement de sa femme. Tu crois que si des cannibales l’avaient bouffé, ils nous enverraient un faire-part…?

Jeff – Il y a encore des cannibales, en Amazonie ?

Pierre – Y’a des piranhas… Il paraît qu’un banc de piranhas, ça peut bouffer une vache en cinq minutes. Ils ne laissent que les os. Alors papa, t’imagines… Oh, et puis il n’a jamais vraiment été là, de toute façon, non ? Entre nous, sa mort, ça ne fera pas une grosse différence. Comme une formalité, quoi. Tu sais, c’est comme ces gens qui se marient après trente ans de vie commune, pour « officialiser la chose ». Lui, quand il mourra, ce sera pour officialiser sa disparition…

Un temps.

Pierre – J’ai un ami qui a fait quinze ans d’analyse pour essayer de renouer le dialogue avec son père. Quinze ans, tu te rends compte ?

Jeff – Ça a marché ?

Pierre – Ben… Malheureusement, au bout de quinze ans, son père était mort

Jeff – Oh, il ne faut pas exagérer… On n’est pas des martyrs, non plus. On a eu des parents au moins…

Pierre – Oui… Oui, on trouve toujours plus malheureux que soi, c’est sûr. Mais c’est curieux, ça ne m’a jamais vraiment consolé, ce genre de philosophie. C’est comme de dire à un unijambiste « ne vous plaignez pas, vous pourriez être cul-de-jatte ».

Un temps.

Pierre – Tu sais ce que j’ai appris par l’oncle Alberto, il y a quelques années ?

Jeff – Quoi ?

Pierre – Que c’est lui qui avait choisi mon prénom. Maman venait d’accoucher. Papa devait être trop occupé, comme d’habitude. Alors c’est l’oncle Alberto qui est allé me déclarer à la mairie. Apparemment, on lui avait donné carte blanche pour le nom. Après tout ce n’était qu’un détail.

Jeff – C’était une autre époque…

Pierre – Même à cette époque-là, il y avait des parents qui se déplaçaient jusqu’à la mairie pour donner un prénom à leur enfant.

Jeff – C’est sûr que dans la famille, on a toujours eu un problème avec les noms. Qu’est-ce que je dirais, moi ! Pendant dix ans tout le monde a cru que je m’appelais Christophe. Jusqu’au jour où maman s’est rendu compte, en demandant un extrait de naissance à la mairie, que papa ne m’avait pas déclaré sous ce nom-là.

Pierre – Au moins, il t’a donné un nom. Il t’a même donné son nom à lui…

Jeff – Je ne suis pas sûr d’avoir gagné au change… Jésus, ce n’est pas très facile à porter, comme prénom.

Pierre – En Espagne, c’est très courant…

Jeff – En France, moins. Jésus ! Et dire qu’il ne nous a même pas fait baptiser…

Pierre – Ne te plains pas, il y a bien des Juifs qui s’appellent Judas.

Jeff – Ah bon ?

Pierre – Ou des Allemands qui s’appellent Adolf, si tu veux…

Jeff – De toute façon, on m’a toujours appelé Jeff. Je ne sais pas pourquoi… Tout le monde pense que c’est pour Jean-François.

Silence.

Jeff – Tu viens à la maison pour Noël ?

Pierre (soudain agressif) – Pour quoi faire ? Pour applaudir les discours antisémites et homophobes de mon beauf ?

Jeff – C’est de la provoc…

Pierre – Ecoute, entre Jérôme qui défend les idées du FN en prétendant voter blanc et Frédérique qui vote pour le FN en condamnant ses idées… Couplés, ils font quand même les deux moitiés d’un électeur d’extrême-droite.

Jeff (mollement) – Arrête, le parrain de leur fille est juif…

Pierre – Ah, ça, c’est l’alibi suprême ! On n’est pas raciste, puisqu’on a des amis juifs. Très sympas d’ailleurs. Pour des Juifs… Ils roulent comme nous en Mercedes. Ils vont skier en Autriche et ils ont appelé leur fille Ingrid. Il y a des cons chez les Juifs aussi, hein ! Il y en a même au Front National. Je veux dire, des Juifs. Des juifs cons. Ou des cons juifs, si tu préfères.

Jeff (amusé) – Tu es en forme, toi, ce matin.

Pierre esquisse aussi un sourire, visiblement satisfait de sa diatribe, et se ressert un café. Il aime parler et s’écoute un peu.

Pierre – Il y a des limites, tu ne trouves pas ?

Jeff – C’est sûr que parfois, il pourrait s’abstenir…

Pierre – Alors pourquoi tu n’as rien dit, la dernière fois ?

Jeff – Toi non plus, tu n’as rien dit…

Pierre – Mais moi, je suis parti…

Jeff (se levant) – Partir, c’est pas toujours la solution…

Jeff s’éloigne vers le couloir. Pierre le regarde partir, sidéré. Puis il se remet à lire La Vie Financière. Son téléphone portable sonne.

Pierre – Oui ? (Souriant) Oui… Oui, ça va… Non, il n’y avait pas grand monde sur la route… Non, elles arrivent ce matin… (Faussement détaché) Alors, tu as eu les résultats du labo…? (Déçu) Ce soir…? Non, non, je préfère te rappeler… Je ne suis pas inquiet, mais quand on n’a jamais fait le test…

La porte d’entrée s’ouvre. Le visage de Pierre se fige. Josiane arrive tirant une valise à roulettes, un sourire figé sur les lèvres. Elle porte une tenue extravagante, genre poncho mexicain. Cette folie vestimentaire, cependant, n’est pas due à un anticonformisme assumé, mais plutôt à un souci d’élégance hélas non guidé par un bon goût naturel.

Pierre (embarrassé) – Excuse-moi, il faut que je te laisse. Josiane vient d’arriver… Oui, oui, je leur dirai… quand ça sera le moment… Moi aussi… Je t’embrasse…

Pierre raccroche.

Josiane (fort) – Vous êtes arrivés quand ?

Pierre se lève et lui fait la bise, sans chaleur.

Pierre – Hier soir. Tard…

Josiane gare sa valise dans un coin et jette un regard sur la pièce.

Josiane – Ah cette baraque !

Pierre la regarde, attendant un commentaire qui ne vient pas.

Josiane – On se gèle, hein ? Je ne comprends pas pourquoi les parents n’ont jamais fait installer le chauffage…

Pierre – Peut-être parce qu’on ne venait qu’au mois d’août…

Josiane – Ton frère est là ?

Pierre – C’est aussi le tien, non ? Il est dans sa chambre…

Josiane – C’est vrai que ce n’est pas un lève-tôt…

Pierre – Pourquoi voulais-tu qu’il se lève tôt. On ne signe que cet après-midi…

Josiane – Alors ? Qu’est-ce que tu vas faire de tout cet argent ?

Pierre – Je ne sais pas…

Josiane avise la Vie Financière sur la table.

Josiane – Tu lis la Vie Financière, maintenant?

Pierre – Je fais des opérations de bourse… par internet.

Josiane (impressionnée) – La bourse… C’est pas trop risqué…?

Pierre – C’est comme l’amour… Si tu veux pas qu’on te fasse un enfant dans le dos, faut savoir te retirer à temps.

Josiane – Et ça rapporte ?

Pierre – Pas mal.

Josiane – Il faudra que tu me donnes des conseils, alors. Pour placer mon héritage…

Pierre (ironique) – Oh, ce n’est pas très compliqué, tu sais. Avec un peu de bon sens… Un hiver rigoureux comme celui-là, tu achètes des actions Damart. Juste avant la fête des mères tu les revends et tu achètes des actions Moulinex.

Josiane – Moulinex ? Ce n’est pas en faillite ?

Pierre – Ça c’est à cause des féministes. Maintenant, les enfants n’osent même plus offrir un moulin à légumes ou un fer à repasser pour la fête des mères…

Josiane (sur le ton de la confidence) – À propos, tu es au courant ?

Pierre – Au courant de quoi ?

Josiane – Pour Jésus ! Il va déposer le bilan…

Pierre (exaspéré) – Tu ne peux pas l’appeler Jeff, comme tout le monde ? C’est lui qui te l’a dit ?

Josiane – C’est sa femme. Le pauvre garçon… Je ne sais pas ce qu’il va faire maintenant.

Pierre – Tu n’as qu’à lui demander.

Josiane – À Catherine ?

Pierre – Non à lui ! À ton frère Jeff !

Josiane – Il n’était pas fait pour être patron, ça se voyait !

Pierre – Ah bon ? À quoi ?

Josiane – Tu as vu à quelle heure il se lève ! Moi, en tout cas, je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Il y avait un monde dans ce train ! Evidemment, il a fallu que je tombe sur une tribu de portos avec une ribambelle de gosses. Y’en a un qui avait les oreillons, il a braillé toute la nuit. Le reste de la famille a bouffé de la pastèque et du chorizo jusqu’au lendemain matin pour passer le temps…

Pierre, qui n’arrive pas à s’habituer aux délires xénophobes de sa sœur, contient sa colère et opte pour l’ironie.

Pierre – Ils ne t’en ont pas proposé ?

Josiane – Si ! Mais je n’en ai pas voulu ! Ça empestait dans le compartiment. J’en avais des haut-le-cœur…

Pierre – Je te rappelle que nous on est d’origine espagnole. Ton nom de jeune fille, c’est Fernandez…

Josiane – Oh, mon nom de jeune fille, tu sais ! Ça fait longtemps que je ne suis plus une vraie jeune fille ! Bon, je vais aller me rafraîchir un peu. J’ai l’impression de sentir encore le chorizo.

Elle sort. Pierre referme sa revue et sort à son tour avec la casserole en direction de la cuisine. Jeff arrive, habillé. Il porte un costume assez strict mais sans élégance, genre directeur de PME qui a fait un effort vestimentaire pour un rendez-vous important. Au bout d’un instant, Josiane revient, emmitouflée dans un gros pull, Le Chasseur Français sous le bras. Jeff et Josiane s’embrassent sans chaleur.

Jeff (apercevant la revue de Josiane, étonné) – Tu te mets à la chasse ?

Josiane répond sans aucune gêne, avec un air entendu.

Josiane – Je dirai plutôt en chasse. C’est pour les petites annonces…

Jeff – Les petites annonces…?

Josiane – Les annonces matrimoniales !

Jeff est à la fois surpris et un peu gêné.

Jeff – Et alors ?

Josiane – Oh tu sais, c’est comme pour les voitures.

Jeff – Ah ?

Josiane – Il faut faire des essais comparatifs…

Jeff – Et tu as trouvé le modèle que tu voulais ?

Josiane – Pas encore. Malheureusement, à mon âge, je dois me limiter au marché de l’occasion. Et toi?

Jeff – Quoi, moi ?

Josiane – Comment ça va ta femme ?

Jeff – Ça va.

Josiane – Et les enfants ?

Jeff (froidement) – Tu peux dire mes enfants. Ils portent mon nom maintenant…

Josiane – Oh, ce n’est quand même pas pareil. Tes enfants aussi, c’est un peu de l’occasion…

Silence de Jeff, qui visiblement se retient pour ne pas exploser.

Josiane – Et les affaires ?

Jeff – Ça va…

Josiane (riant) – Avec toi, ça va toujours, hein ?

Jeff (un peu énervé malgré tout) – Je n’ai pas dit que c’était merveilleux. J’ai dit que ça allait…

Josiane – Et Pierre ?

Jeff – Quoi, Pierre ?

Josiane – Son boulot ! J’ai vu un de ses feuilletons à la télé l’autre jour. C’est mon fils qui m’avait dit de regarder. Quelle connerie !

Jeff – C’est pour les jeunes… En tout cas ça paye bien.

Josiane – C’est le principal. J’aurais dû faire ça, moi, au lieu de passer mon CAPES à cinquante ans pour essayer d’alphabétiser tous ces gogols…

Elle se replonge dans la lecture de ses petites annonces. Un temps. Pierre revient avec de l’eau chaude. Pierre, Jeff et Josiane reprennent du café.

Josiane (sourire aux lèvres) – Ah ce Nescafé, c’est vraiment infâme !

Les deux autres, qui n’avaient pas besoin de ce genre d’encouragements pour ingurgiter le breuvage, la regardent avec un air réprobateur. Mais Josiane continue sur sa lancée.

Josiane – Heureusement, le pot est presque vide. Ça doit faire des années qu’il est là. Un grand pot familial comme ça. (Comme si elle faisait un calcul mental) À raison d’une cuillerée par tasse un mois par an en été…

Pierre repousse définitivement sa tasse. La porte s’ouvre. Entre Frédérique, foulard Hermès, bijoux en or et sac Vuitton, look très bcbg.

Frédérique – Bonjour.

Pierre (sans se lever) – Salut.

Josiane et Jeff se lèvent pour embrasser leur sœur.

Jeff – Tu as fait bon voyage?

Pierre – Il y a à peine une heure de vol. C’est pas très éprouvant comme voyage…

Frédérique – Toujours aussi aimable…

Josiane (le pot de Nescafé à la main) – Tu veux un café ?

Frédérique – Merci, j’ai déjeuné dans l’avion.

Josiane – Tu as bien fait.

Jeff – Il reste une chambre pour toi. Mais il faudra peut-être changer les draps.

Frédérique – Ce n’est pas la peine, je repars ce soir…

Josiane – Ah bon ? C’est dommage. Faire autant de kilomètres pour si peu…

Pierre – Oh, ça fera dans les deux cent mille chacun…

Les autres le regardent d’un air interloqué.

Pierre – Frédérique est venue comme nous pour la vente, non ? Elle ne fait pas deux mille bornes dans la journée pour passer quelques heures en famille, au bord de la mer, au mois de décembre…

Frédérique – Parce que tu ne viens pas pour ça, toi ?

Pierre – Si… C’est ce que je viens de dire. On vient tous pour ça.

Josiane – 200.000 francs chacun… (Prise d’un doute, à Jeff) Tu es sûr qu’on la vend assez cher, cette baraque ?

Jeff – Ça faisait déjà un an qu’elle était en vente. Même à ce prix-là, les acheteurs ne se sont pas bousculés. Si ce kiné ne m’avait pas appelé il y a un mois…

Josiane (sur un ton de reproche) – Il aurait peut-être fallu faire un peu de publicité. Je ne sais pas, moi. Passer quelques annonces…

Jeff – Personne ne t’empêchait de le faire. Tiens, dans le Chasseur Français, par exemple…

Josiane – Oui, mais comme c’est toi qui t’en occupais !

Jeff – Qui est-ce qui a décidé que c’était à moi de m’en occuper ? Je n’ai pas que ça à faire, moi non plus. Et je n’étais pas sur place.

Josiane (ne l’écoutant déjà plus) – Ah cette baraque ! Enfin, ce soir on en sera débarrassés.

Josiane reprend une gorgée de son café.

Josiane – Froid, c’est encore plus infâme ! (Regardant les autres avec un air avenant) Vous en revoulez ?

Pierre et Jeff échangent un regard navré.

Jeff – Je vais voir si je trouve des journaux.

Pierre – Je t’accompagne. On en profitera pour prendre un vrai café.

Josiane – Tu me ramènes le Nouvel Obs ? Il sort aujourd’hui.

Regard étonné de Pierre vers sa sœur.

Pierre – Tu lis le Nouvel Observateur, maintenant ?

Josiane (sur un ton entendu) – C’est pour les annonces…

Pierre la regarde sans comprendre, mais n’insiste pas.

Jeff (à Frédérique) – Tu veux qu’on te ramène quelque chose ?

Frédérique – J’ai pris Madame Figaro dans l’avion.

Pierre – Si on trouve L’Humanité Madame, on te le prendra.

Pierre et Jeff sortent.

Frédérique – Il ne s’arrange pas.

Josiane – Jeff ?

Frédérique – Non, Pierre !

Josiane – Oh, il faut le prendre comme il est. Il n’a jamais rien fait comme tout le monde. Tu ne te souviens pas ? Petit déjà, il avait appris à tricoter. Il m’avait même fait une écharpe…

Frédérique ne s’en souvient visiblement pas.

Josiane – Tu ne trouves pas ça bizarre ? On ne l’a jamais vu avec une fille…

Frédérique – Il n’avait peut-être pas envie de nous les présenter…

Frédérique semblant s’en foutre un peu, Josiane change de sujet.

Josiane – Et toi, comment ça va tes enfants ?

Frédérique – Ça va… Charlotte a l’air de se plaire dans son école. J’espère que ça va marcher cette fois, parce que ce n’est pas donné…

Josiane – Ah bon ?

Frédérique – Maintenant, tu sais, si tu n’es pas prête à payer…

Josiane – Combien ?

Frédérique – 5000.

Josiane – Par an ?

Frédérique – Par mois…

Josiane – 5.000 balles par mois ! Ben dis donc ! C’est quasiment ce que je gagne en étant prof au lycée !

Frédérique – Je sais, c’est cher, mais qu’est-ce que tu veux ? Pour avoir quelque chose de bien, il faut y mettre le prix.

Josiane – La fac, c’est gratuit.

Frédérique – Pour aller à la fac, il faut le bac. Mais le bac, ce n’était pas son truc, à Charlotte. Au bout de trois ans, on a compris. Avec elle, il faut que ce soit concret. Et puis franchement, pour se retrouver à l’université avec le tout venant. Maintenant tout le monde va à la fac… Il n’y a plus aucune sélection !

Un temps.

Josiane – Et Maximilien ?

Frédérique – Il est en stage pour trois mois. Par son école de commerce.

Josiane – Ah bon ? Où ça ?

Frédérique – Chez Mac Donald… (Un temps) À Miami.

Josiane – À Miami !

Frédérique – Oui, il a choisi la section internationale.

Josiane – Ça doit encore vous coûter une fortune !

Frédérique – Ça tu peux le dire. Surtout que le stage n’est pas rémunéré. Avec le billet et l’hébergement, ça va chercher dans les 60.000. Enfin, l’école s’occupe de tout. Ils ont un réseau de placement très efficace. Maintenant, pour obtenir un stage… Sans relations…

Josiane – Mais qu’est-ce qu’il fait là-bas ? Il s’occupe du marketing ?

Frédérique – Non, il est à la vente.

Josiane – À la vente…?

Frédérique – Oui, enfin, il sert les clients. La philosophie américaine, dans les affaires, c’est qu’il faut commencer à la base. Pour bien comprendre comment ça se passe.

Josiane (interloquée) – Tu veux dire que tu paies 60.000 francs pour que ton fils serve des hamburgers dans un Mac Do pendant trois mois ?

Frédérique – En Floride ! Tu sais, là-bas, les places sont chères. Ils ne prennent pas n’importe qui. Et puis comme ça, il perfectionnera son anglais. C’est son point faible…

Silence.

Frédérique – Et Bruno, où il en est ?

Josiane – Ben, il est en classe prépa. Ça a l’air de marcher. Il a de très bonnes notes en philo…

Frédérique – La philo, de nos jours… Ça mène nulle part, non ? Qu’est-ce qu’il veut faire après ?

Josiane – Il veut tenter Normale Sup, je crois… Au moins, c’est gratuit ! Il paraît même qu’ils sont payés pour faire leurs études… (Un temps) Cet été, ils vont le reprendre comme magasinier à Auchan. Ce n’est pas très passionnant, mais ça lui fait un peu d’argent de poche. Et puis comme ça, il sait ce qui l’attend s’il rate son agrégation de philo…

Un temps.

Josiane – Il a trouvé une petite copine… Je suis contente qu’il s’en sorte. Ça n’a pas toujours été facile pour lui. Avec mon divorce…

Frédérique – Parfois, il vaut mieux un bon divorce qu’un mauvais mariage…

Josiane – Quand même. Quand ils sont petits, comme ça, ça les marque. On a beau dire, un enfant, ça a besoin de sa mère et de son père.

Frédérique – Mais vous n’arrêtiez pas de vous engueuler avec Gérard ! Je suis venue chez vous trois fois en dix ans. Les trois fois j’ai eu droit à une scène de ménage. Je suppose que c’était pas en mon honneur. Ça ne m’a pas tellement incitée à revenir…

Un temps.

Frédérique – Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est comment un type qui était psychanalyste pouvait s’y prendre aussi mal pour élever son gosse. Vous n’étiez jamais d’accord sur rien, surtout pour l’éducation de Bruno, et vous en discutiez devant lui…

Josiane (plaisantant pour dédramatiser) – Tu connais le proverbe. C’est toujours les cordonniers les plus mal chaussés. D’ailleurs, en ce qui concerne l’éducation des enfants, Freud a dit : « Faites ce que vous voulez, de toute façon ce sera mal ».

Frédérique – Tout de même. On se sent toujours un peu responsable…

Frédérique jette un regard circulaire sur la pièce.

Frédérique – C’est triste de penser que la maison va être vendue. On y a quelques bons souvenirs malgré tout… C’est bizarre. Toute l’année, on s’entassait dans un trois pièces sans salle de bain, avec des parents abrutis de travail qui faisaient la gueule, et un mois par an, on vivait dans une maison confortable, avec des parents presque normaux…

Un temps.

Josiane – Miami Playa… Tu parles d’un nom, pour une baraque qui n’est même pas vraiment au bord de la mer…

Frédérique – Ça devait lui rappeler l’Espagne… Pourquoi il n’y est jamais retourné, au fait ?

Josiane – Ça… Faudra lui demander… Si on le revoit un jour… Au début, je crois que c’était à cause des papiers. Il avait peur qu’on ne le laisse pas revenir en France. Après, il a dû trouver que ça faisait trop loin…

Frédérique – Ouais… C’est sûrement pour ça qu’il a préféré s’installer à Manaus… Je l’aurais bien rachetée cette maison. Mais Jérôme n’était pas d’accord. De toute façon, ce n’était pas le moment…

Josiane – Oh, même à ce prix-là, je ne suis pas sûre que tu aurais fait une bonne affaire…

Silence.

Frédérique – Je ne comprends pas pourquoi Pierre m’en veut comme ça. Je ne lui ai rien fait, pourtant. Ça aussi, ça me fait de la peine. On s’entendait bien avant, non ?

Josiane – Avant quoi ?

Frédérique (désarçonnée) – Je ne sais pas… Avant.

Josiane, qui n’écoute plus, jette à son tour un regard sur la pièce.

Josiane – Il faudra faire un peu de ménage avant de partir. Qu’est-ce qu’il y a comme poussière!

Noir.

 

Midi

Les quatre rentrent du dehors et enlèvent leurs manteaux.

Josiane (à Jeff) – Eh ben, merci pour ton invitation, Jeff… Alors ? Comment vous avez trouvé le restaurant ?

Frédérique – Le cadre était pas mal…

Josiane – Oui, hein ? C’était vraiment typique. Le patron avait une de ces têtes ! Et puis on a pas mal mangé. Pour le prix…

Jeff – Evidemment, ce n’est pas un restaurant gastronomique. Mais dans le coin, il n’y a pas grand chose.

Josiane – C’est sûr que le poisson ne devait pas être de la dernière marée… C’est incroyable de servir du poisson surgelé, à quelques kilomètres de la mer.

Pierre (agacé) – Ecoute, la prochaine fois, c’est toi qui nous invites, d’accord…? Et tu choisiras le restaurant.

Josiane – J’espère qu’on ne va pas être malades, au moins. Avec les surgelés, on ne sait jamais. Des fois, il y a des ruptures dans la chaîne du froid…

Pierre et Jeff échangent un regard affligé.

Josiane – Je vais voir si j’ai un Alkaseltzer. Je ne me sens pas très bien…

Pierre – C’est ça, vas-y.

Frédérique – Je crois que j’en ai.

Josiane et Frédérique partent en direction des chambres. Un temps.

Pierre – Elle ne s’arrange pas. Il paraît que dans chaque famille, l’aîné est toujours plus fragile, psychologiquement…

Jeff – Elle a toujours été comme ça. Elle ne va plus changer à son âge.

Pierre (pensif) – Elle a quel âge au fait ?

Jeff ne répond pas.

Pierre – Bon, qu’est-ce qu’on fait ce soir ? (Plaisantant) On va en boîte ?

Jeff – Je suis un homme marié. Mais vas-y, toi, si tu veux.

Pierre – En cette saison, tout doit être fermé. Tu te souviens, on passait toutes nos soirées en boîte pendant les vacances. J’étais persuadé que c’était le meilleur endroit pour draguer. Puisque tout le monde venait là pour ça. Ça paraissait logique, statistiquement. Pourtant, je n’ai jamais fait une conquête en boîte. Au lavomatic, dans le métro, chez le dentiste, oui. En boîte jamais…

Un temps.

Pierre – Les filles ne doivent pas trouver ça assez romantique. Pour s’envoyer en l’air un soir avec un inconnu, à la rigueur. Mais pas pour rencontrer l’homme de leur vie. Le genre de mecs qui draguent en boîte comme elles, ça ne doit pas leur inspirer confiance. D’ailleurs, je ne connais aucun couple marié qui se soit rencontré en boîte. Tu en connais, toi ?

Jeff – Oui… J’ai rencontré Catherine en boîte.

Pierre (pris de court) – Bon, je ferais mieux d’aller faire la sieste…

Jeff – Il faut toujours que tu généralises, c’est ça ton problème. Ta vie, ce n’est pas des statistiques. Les statistiques, c’est la vie des autres.

Pierre (étonné) – Tu sais que c’est puissant ce que tu viens de dire ?

Jeff (agacé) – Non, je ne sais pas, évidemment. Quand je sors quelque chose de sensé, c’est par hasard. Je ne le fais pas exprès. Heureusement que tu es là pour me le faire remarquer.

Pierre – Excuse-moi…

Jeff – Ça c’est ton autre problème, Pierre. Tu as un peu trop tendance à prendre les gens pour des cons.

Jeff se lève pour aller prendre une revue et Pierre l’imite. Josiane et Frédérique reviennent elles aussi avec des revues.

Jeff (à Josiane) – Ça va mieux ?

Josiane – J’ai tout vomi.

Pierre (consterné) – Ça va mieux alors…

Josiane – Pas vraiment. J’ai l’impression que cette tranche de thon me pèse encore sur l’estomac…

Frédérique – C’est peut-être une allergie. C’est très courant les allergies au thon frais.

Pierre – Finalement, ça doit être ça. Il était trop frais, ce poisson.

Jeff lit Le Point. Pierre la Vie Financière, Frédérique Madame Figaro. Josiane finit le Chasseur Français avant d’attaquer le Nouvel Obs. Pierre lève la tête de son magazine et regarde, surpris, ceux que lit Josiane.

Pierre – Tu cherches un mari ?

Josiane (riant) – Oh, tu sais, je ne suis pas sûre de trouver. À mon âge…

Pierre (ironique) – En tout cas, entre le Chasseur Français et le Nouvel Obs, tu ratisses large… Tu devrais aussi te faire un site sur internet, comme ça tu couvrirais la planète entière.

Josiane réellement intéressée, lève les yeux de son journal.

Josiane – Tu crois…?

Pierre n’en revient pas que sa sœur le prenne au sérieux.

Pierre – Oui, tu mets ton portrait, avec un message accrocheur. Tu pourrais même retoucher un peu la photo. Maintenant, on fait des trucs extraordinaires avec le numérique…

Josiane – Tu as peut-être raison. Il faudrait que je me mette au multimédia… Mais je ne sais pas si je saurais. Tu t’y connais, toi ?

Avant que Pierre ne puisse répondre, un téléphone portable sonne. Josiane se précipite sur le sien.

Josiane (minaudant) – Ça doit être le mien… Je viens de m’en offrir un pour Noël. (Riant) Il faut bien vivre avec son temps…

Elle prend la communication avec une certaine maladresse. Visiblement, elle n’est pas habituée à ce genre d’appareil.

Josiane (énervée, appuyant violemment sur les touches) – Merde, comment ça marche, déjà…

Pierre la regarde, épaté.

Josiane (avec une amabilité affectée, parlant très fort) – Allô oui… Oui, c’est moi… Oui, bonjour… Oui… Oui, la cinquantaine…

Elle se rend compte que les autres l’entendent malgré eux.

Josiane – Enfin, plus près de cinquante que de soixante… Oui, je suis tombée sur votre annonce par hasard dans le Chasseur Français et… Euh, non, je ne chasse pas. J’ai dû feuilleter ça chez la coiffeuse… Divorcée, c’est ça… Et vous…? (Se figeant) Ah… Et elle est morte de quoi…? (Riant) Si ce n’est pas indiscret, bien sûr… Oh la la… Qu’est-ce qu’elle a dû souffrir… Moi je dis que dans ces cas-là, on devrait les faire piquer…

Les autres la regardent interloqués.

Josiane – Oui, ça a dû vous faire un vide… Non, moi je n’ai pas d’animaux… Seulement un fils… (Riant) Mais ça fait des saletés aussi, vous savez…! Vous aimez les enfants…? Non, je crois que pour ça c’est un peu tard, hein…? À nos âges, il ne serait sûrement pas normal…

Josiane s’éloigne vers les chambres pour être plus tranquille. On n’entend plus la conversation.

Pierre – Pauvre gosse. Vous vous rendez compte ? À dix ans, sa mère en aurait presque soixante-dix !

Frédérique (revendicative) – Ça c’est bien un raisonnement de mec. Les hommes eux, ça ne les dérange pas de quitter leur femme à cinquante ans pour aller repeupler la planète.

Pierre (mi-sérieux, mi-provocateur) – Pour les hommes, ce n’est pas tout à fait pareil…

Frédérique (véhémente) – Ah oui ? Et en quoi ? Je vous rappelle que les femmes vivent plus longtemps. Ça serait logique qu’elles puissent faire des enfants plus tard.

Pierre – La différence c’est qu’en général, les hommes de cinquante ans font des enfants avec des petites jeunes. Ça fait une moyenne. Josiane, elle doit plutôt taper dans les seniors, non ?

Frédérique – Qu’est-ce que vous en savez ?

Jeff, embarrassé, tente en vain de faire comprendre à Pierre qu’il vaudrait mieux changer de sujet.

Pierre – Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de mecs de vingt ans qui passent des annonces dans le Chasseur Français…

Frédérique semble plus affectée que de raison par cette conversation qui, à l’évidence, la touche personnellement.

Frédérique – Vous êtes bien tous les mêmes !

Frédérique s’en va.

Pierre (surpris) – Je ne savais pas qu’elle était aussi féministe ! Qu’est-ce qui lui prend ? Je m’en fous moi, si Josiane veut se taper des petits jeunes.

Jeff – Je crois que le problème, c’est plutôt les hommes de cinquante ans qui trompent leurs femmes avec des filles plus jeunes. Il vaut mieux éviter le sujet…

Pierre, étonné, essaie de comprendre. Josiane et Frédérique reviennent.

Josiane – À quelle heure on a rendez-vous?

Jeff – L’agence a dit 15 heures.

Josiane (pensive) – 800.000 francs… Finalement, ça ne fait vraiment pas très lourd... Surtout divisés par quatre…

Pierre – Oh, ne t’inquiète pas, va. L’un de nous peut encore mourir avant cet après-midi.

Josiane (se tenant la tête) – Ça pourrait bien être moi. Je ne me sens vraiment pas très bien. (Essayant de rire) Vous ne m’auriez pas empoisonnée au moins ?

Josiane tombe en arrêt devant le portrait des quatre enfants posé sur la cheminée.

Josiane – Qu’est-ce qu’on va en faire de cette photo ?

Les autres la regardent sans comprendre.

Josiane – On ne va pas la laisser là quand la maison sera vendue. Qui est-ce qui va la prendre ?

Frédérique – On pourrait la faire retirer…

Josiane – Tu penses que le négatif a disparu depuis longtemps !

Pierre (ironique) – On n’a qu’à la découper en quatre. Chacun repartira avec son portrait. (À Josiane) Tu pourras scanner le tien et le mettre sur ton site internet histoire de racoler quelques pervers…

Josiane (regardant le portrait, sans percevoir l’ironie) – Oh, ce serait dommage de la découper. Une belle photo comme ça.

Pierre – Oui, tu as raison. Sur une cheminée, c’est décoratif…

Josiane – On n’a qu’à la tirer à la courte paille. Tiens, il y a une boîte d’allumettes là.

Les autres paraissent choqués mais pas assez pour s’opposer à cette idée. D’ailleurs, Josiane a déjà saisi la boîte d’allumettes posée sur le rebord de la cheminée à côté de la photo. Elle prend quatre allumettes, en casse trois et se retourne avec les quatre allumettes dépassant de sa main.

Josiane (excitée) – Celui qui a le bout rouge a gagné… Jeff, tu commences.

Jeff obtempère sans enthousiasme. Il tire une allumette sans bout rouge.

Josiane – À toi Frédérique !

Frédérique s’exécute à son tour, partagée entre l’espoir de gagner et le vague sentiment d’une incongruité. Pierre observe la scène consterné. Frédérique tire également une allumette sans bout. Une vague déception s’affiche sur son visage, vite effacée par un sourire forcé.

Josiane (de plus en plus excitée) – Maintenant, Pierre, c’est entre toi et moi.

Pierre se lève avec nonchalance.

Pierre – Il n’y a pas une histoire comme ça dans la Bible. Des malfrats qui jouent le Saint Suaire aux dés ?

Frédérique (ironique) – Je ne savais pas que tu lisais la Bible…

Pierre (sèchement) – C’est de la culture générale.

Pierre tire l’allumette avec le bout rouge. Une déception enfantine s’affiche sur le visage de Josiane, mauvaise joueuse.

Josiane – Zut ! Je n’ai jamais de chance aux jeux, moi !

Pierre sort une cigarette et ostensiblement, l’allume avec son allumette. Il tire une bouffée avec satisfaction. Josiane le regarde.

Josiane – Tu fumes maintenant ?

Pierre – Oui… Oui, ça fait une bonne vingtaine d’années. Tu n’avais pas remarqué ?

Josiane – J’ai lu dans une revue, l’autre jour, que chaque cigarette raccourcissait la vie de dix minutes.

Après un temps, à Pierre.

Josiane – Tu fumes combien de cigarettes par jour, toi ?

Pierre – D’après mes calculs, je devrais déjà être mort depuis six mois. Je ne comprends pas.

Josiane – Et toi, Frédérique ? Tu ne fumes pas ?

Frédérique – De temps en temps. Des light.

Pierre – Frédérique, même si elle fumait des joints, ce serait des light.

Josiane – Oh, tu sais, les light, c’est aussi nocif que les autres, hein ! Peut-être même plus.

Pierre – Je ne sais plus qui comparait la vie à une bouteille de gnaule, ou quelque chose comme ça. Chacun en reçoit une en naissant. Certains en boivent une petite goutte tous les jours pour digérer, d’autres la vident cul sec et se paie une bonne biture.

Frédérique (ironique) – Ce n’est pas La Fontaine, dans La Cigale et La Fourmi…?

Pierre – Les grands thèmes sont universels… Evidemment, on peut aussi être successivement cigale et fourmi. Dans les années 70, toi aussi tu t’habillais en babe, tu ne te rappelles pas ? Tu avais un petit copain aux cheveux longs qui jouait de la guitare. Comment il s’appelait déjà ? Ah oui, Paul ! Il était instit. Tu te souviens ? Tu étais peut-être même un peu de gauche à cette époque-là. Si ça se trouve, tu fumais des joints sans filtres…

Frédérique – Tous les joints ont des filtres.

Pierre – C’était pour voir si tu t’en souvenais… Eh oui, Paul a chanté quelques étés et puis l’hiver d’après tu as épousé l’anesthésiste.

Frédérique – Il s’appelle Jérôme.

Pierre – Carpentier, oui. Frédérique Carpentier, ça sonne quand même mieux que Frédérique Fernandez…

Frédérique – Tu voulais que je garde mon nom de jeune fille ? Je ne revendique pas mes origines espagnoles, si c’est ça que tu veux dire.

Pierre – N’empêche. Tu aurais pu apprendre à tes enfants qu’ils étaient vaguement cousins avec leur femme de ménage portugaise. Ils ont l’air de croire que c’est une race à part, les femmes de ménage.

Frédérique – Tu délires !

Pierre (riant) – Tu te rends compte à quoi tu as échappé ? Papa a bien appelé Jeff Jésus. Il aurait pu t’appeler Mercedes. Je veux dire, ça aurait été con de porter le même nom que la voiture de ton mari.

Josiane a l’air de moins en moins bien, mais dans le feu de la dispute, personne ne fait vraiment attention à elle.

Josiane – Oh la la, ça tourne… J’ai la tête comme une pastèque…

Pierre – Eh oui ! Tu as bien changé depuis les années 70. Je me souviens que l’année du référendum de De Gaulle en 69, tu t’étais engueulée avec papa parce qu’il votait oui. Tu disais que c’était un plébiscite. Tu avais dû apprendre ce mot-là au lycée la veille. Mais ça m’avait épaté. Que tu oses traiter De Gaulle de dictateur devant papa. Je t’avais admirée pour ça…

Frédérique – On ne peut pas rester toute sa vie adolescent. D’ailleurs, on ne peut pas dire que tu sois devenu un marginal, toi non plus. À l’époque tu lisais Rock&Folk. Maintenant tu lis la Vie Financière…

Pierre – Mais je ne vote pas pour le Front National…

Frédérique – Oh, ça va ! Une fois ! C’était un vote de protestation…

Pierre – Tu n’avais qu’à protester en votant pour la Ligue Communiste Révolutionnaire ou pour le Vol Yogique. C’est vrai, pourquoi justement le Front National ? Puisque tu ne partages pas du tout ses idées.

Frédérique – Je n’ai pas à me justifier.

Jeff (pour calmer le jeu) – Bon ben, on va pouvoir y aller…

Pierre (regardant sa montre) – C’est dans une heure !

Jeff – Si c’est pour la passer à s’engueuler…

Josiane (d’une voix faible) – Il a raison. Pour une fois qu’on est tous réunis, tu pourrais faire un effort, Pierre !

Pierre – Eh ben non ! J’en ai marre de faire des efforts, justement. Et puis arrête, hein ! Réunis ! Qu’est-ce qui nous réunit ? On est venus chercher notre chèque. Dans une heure on l’aura. Chacun repartira de son côté et on ne se reverra sûrement plus jamais. Il faut arrêter avec cette hypocrisie !

Jeff – Ça ne sert à rien de s’engueuler.

Pierre – Ecoute, Jeff. Tu es gentil. Mais redescend un peu sur terre! Tu sais ce qu’elles disent de toi, dans ton dos, tes chères sœurs ? Ben que tu es un gentil, justement, mais que tu as coulé la boîte de papa parce que tu n’arrives pas à te lever le matin.

Jeff se fige.

Frédérique (se levant) – Je n’ai jamais dit ça !

Pierre – C’est vrai. C’est comme en politique, tu n’as même pas le courage de tes opinions. Josiane, au moins, elle a le mérite de dire ce qu’elle pense.

Josiane (s’éventant avec le Chasseur Français) – Je ferais peut-être mieux d’aller prendre l’air…

Frédérique – Attends, qui tu es, toi, pour donner des leçons à tout le monde…?

Pierre – Je ne suis peut-être pas grand chose, mais ce que j’ai, je ne me suis pas contenté de dire oui devant monsieur le maire pour l’obtenir.

Frédérique (ébranlée) – Qu’est-ce que tu veux dire exactement ?

Pierre – Tu te crois supérieure à nous parce que tu as du gazon anglais, une cheminée rustique et des poutres apparentes. Mais hormis le fait que je trouve ta vie de nouveau riche complètement affligeante, qu’est-ce que tu as fait pour avoir tout ça ? Epouser un anesthésiste et lui faire deux enfants mal élevés ! La vie, ce n’est pas une anesthésie générale…

Frédérique (se levant pour lui faire face) – Et toi, qu’est-ce que tu as fait de tellement extraordinaire dans ta vie ? Tu te prends pour un écrivain parce que tu as traduit trois romans à l’eau de rose. Pour un scénariste parce que tu as pondu quelques sitcoms débiles.

Pierre – Ce sont tes enfants qui les regardent, ces sitcoms débiles. Et ces romans à l’eau de rose, si tu n’avais pas honte de les acheter, tu les lirais aussi. D’ailleurs, tu n’as pas besoin. Ta vie entière est un Harlequin. Mais tu as remarqué, dans la Série Blanche, l’histoire s’arrête quand la jeune infirmière épouse le riche médecin. Rien sur la vie exaltante des femmes de notable au foyer. Ou alors c’est Madame Bovary…

Frédérique – C’est sûr que toi, tu n’es pas près de te marier… Tu as toujours vécu comme un égoïste. Je me demande quel genre de femme voudrait bien de toi. Tu finiras vieux garçon…

Pierre – Je préfère finir vieux garçon que vieux con.

Frédérique – Ce n’est pas exclusif…

Josiane semble prête à tourner de l’œil, mais personne ne le remarque.

Josiane – J’espère que je ne vais pas me trouver mal… J’ai les oreilles qui bourdonnent…

Pierre – Tu vois, ce que je ne supporte pas, chez toi, ce n’est pas que ton niveau de vie soit surdimensionné par rapport à ton quotient intellectuel, c’est que tu trouves encore le moyen de penser que le SMIC des arabes qui ramassent tes poubelles grève ton budget vacances. Tes vacances au Club Med, avec quelques sorties organisées en dehors du camp pour aller observer les mœurs des autochtones. Sans descendre du quatre-quatre, façon Touari.

Frédérique et Pierre se toisent du regard. Soudain Josiane s’effondre. Les trois autres, interloqués, se tournent enfin vers elle et se précipitent à son chevet.

Frédérique – Josiane ? Ça va ?

Frédérique flanque des gifles de plus en plus fortes sur les joues de sa sœur pour la ranimer. Josiane réagit mais reste plus ou moins inconsciente.

Pierre – Il vaudrait peut-être mieux l’emmener à l’hôpital.

Noir.

 

Après-midi

Les quatre rentrent. Frédérique donne le bras à Josiane.

Josiane – Oh, ça va maintenant, tu sais.

Jeff – Tu devrais aller t’étendre un peu, non…?

Josiane – Il faut qu’on reparte chez le notaire, là. On doit déjà être en retard. Et vous avez besoin de ma signature.

Jeff – J’ai passé un coup de fil à l’agence pour repousser le rendez-vous. Tu peux aller te reposer.

Josiane – Bon…

Josiane se dirige vers la chambre, accompagnée de Frédérique.

Pierre – Tu crois que c’est notre engueulade de tout à l’heure qui l’a mise dans cet état ? Je savais pas qu’elle était aussi sensible…

Jeff – Je ne comprends pas. Moi aussi j’en ai mangé, du thon, et c’est très bien passé… Frédérique a raison, c’est peut-être une allergie.

Pierre – Je pense que si elle était allergique au thon, à son âge, elle s’en serait déjà rendu compte. Ce n’est pas la première fois de sa vie qu’elle bouffe du thon. Si c’était, je ne sais pas, moi, un steak de panda à l’huile d’eucalyptus, je veux bien. Mais une tranche de thon à la sauce provençale…

Jeff – Qu’est-ce qu’il a dit le médecin ?

Pierre – Je ne sais pas. C’est Frédérique qui était avec elle.

Frédérique revient.

Jeff – Alors ? C’est une allergie ?

Frédérique – Non…

Pierre – Une intoxication alimentaire ?

Frédérique – Ça n’a rien à voir avec ce qu’elle a mangé…

Les deux autres commencent à être un peu intrigués.

Jeff – Je m’en doutais un peu…

Pierre (ironique) – Alors qu’est-ce que c’est ? Les premiers symptômes de la ménopause…?

Frédérique – Josiane a les oreillons… Le médecin lui a donné des antibiotiques…

Jeff (étonné) – Les oreillons ? Ce n’est pas une maladie infantile ?

Pierre (plaisantant) – Et alors ? Vu son âge mental…

Devant le regard réprobateur des deux autres, Pierre essaie de dédramatiser.

Pierre – Bon, ça va… Ce n’est pas la mort.

Frédérique – Non, mais Jérôme dit que quand on attrape des maladies infantiles à l’âge adulte, il peut y avoir des complications.

Jeff – Quel genre de complications ?

Frédérique – Des malformations du fœtus pour les femmes enceintes dans le cas de la rubéole…

Pierre (hilare) – S’il n’y a que ça… Dans le cas de Josiane…

Frédérique (perfide) – Pour les oreillons, une infection des testicules entraînant parfois une stérilité définitive.

Pierre se fige et digère cette information. Silence.

Pierre (à Jeff, faussement détaché) – Tu as eu les oreillons, quand tu étais petit, toi ?

Jeff – Oui… Pas toi ?

Pierre – Je ne sais pas…

Josiane revient. Pierre a un mouvement de recul.

Josiane – Je n’arrive pas à dormir, alors…

Jeff – On est en avance. J’ai dit qu’on serait là-bas vers dix-sept heures.

Le portable de Josiane sonne. Elle répond, parlant toujours très fort, avec la même amabilité affectée que lors du premier coup de fil.

Josiane – Allô oui… Oui, c’est moi… Oui, bonjour… (Changeant de ton, plus naturelle) Ah, excuse-moi, Pascal, je n’avais pas reconnu ta voix. Comment ça va…? (Catastrophée) Ta femme…? Un accident de voiture… Ah, mince… Je suis vraiment désolée… Ah, oui, d’accord… Et elle avait quel âge…? Ah, oui, ça ne fait pas beaucoup… Et elle est vraiment morte…? Ben, oui, s’ils te l’ont dit… Ecoute, l’assurance va te rembourser… À l’Argus… Elle avait combien de kilomètres au compteur ? Ah, quand même… Et ta femme, elle n’a rien ? Bon, ben c’est le principal, hein ? Elle n’était pas en tort, au moins…? Oh, si on ne peut même plus s’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence pour répondre au téléphone…! Il faudrait savoir ce qu’ils veulent… Vendredi ? Oui… Oui, d’accord, Pascal… Au revoir.

Elle raccroche.

Josiane – C’était mon dentiste.

Les autres la regardent, sidérés. Josiane s’en rend compte.

Josiane – Enfin, je dis mon dentiste parce qu’il est dentiste. On fait du théâtre ensemble…

Un moment de stupeur.

Jeff – Tu fais du théâtre avec ton dentiste ?

Josiane – Oui. En amateur, hein… Il monte «Les Femmes Savantes».

Frédérique – Ton dentiste monte les femmes savantes…?

Josiane – Ben oui.

Pierre – Un dentiste qui fait du théâtre… Je pensais que c’était génétiquement impossible. Ça doit être un mutant.

Frédérique – Tu es sûre qu’il est dentiste ?

Pierre – Il ne dirait pas ça pour se vanter, quand même… Enfin, si il ne monte que les femmes savantes, t’as pas de soucis à te faire…

Josiane – C’est pour mes dents de devant que je me fais du souci… Il m’a cimenté tout ça, mais je ne sais pas combien de temps ça va tenir… Qu’est-ce que tu veux… On a tous des dents pourries, dans la famille.

Pierre – Une tare de plus qu’on a héritée de nos parents.

Frédérique – Avec ton héritage, tu pourras te payer des implants. Comme moi…

Josiane – Mammaires ?

Frédérique – Dentaires !

Josiane – Ah… En même temps, je ne sais pas si ça vaut encore le coup… À partir de la soixantaine, tu sais, on s’installe dans le provisoire. Quand on se fait refaire quelque chose, c’est comme pour les voitures. On se dit, bon. Si ça tient encore quelques années, il y aura peut-être une autre pièce qui lâchera avant…

Pierre – C’est marrant, je ne te connaissais pas cette passion pour l’automobile…

Jeff (regardant sa montre) – Bon ben, cette fois, il va vraiment falloir y aller. Josiane, tu es sûre que ça va aller ?

Josiane (se levant, pleine d’énergie) – Mais oui ! Je ne suis pas encore morte, hein ! Pas avant d’avoir touché mon héritage…

Jeff – Tu as le livret de famille des parents ? Le notaire en voulait une photocopie…

Josiane fouille dans son sac, en sort le document et l’exhibe.

Josiane – Il est là !

Pierre (intrigué) – Je peux le voir ?

Josiane semble avoir une hésitation.

Josiane – Pourquoi…?

Les autres la regardent, intrigués aussi par sa réticence.

Pierre – Je ne sais pas, je ne l’ai jamais vu… Je ne suis même pas sûr de connaître le troisième prénom de ma grand-mère paternelle…

Josiane lui tend le livret de famille, et Pierre le feuillette, pendant que les autres se préparent à partir.

Pierre (amusé) – Tiens, je parie que vous savez pas à quelle heure je suis né…? Vous ne vous souvenez déjà pas de la date de mon anniversaire…

Les autres ignorent l’ironie de Pierre. Il continue à feuilleter le livret de famille et son sourire se fige.

Pierre (lisant) – Cinquième enfant…

Pierre, qui ne plaisante plus, se tourne vers les autres, figés eux aussi.

Pierre – Vous saviez qu’on avait été cinq ?

Josiane (après un temps) – Oui…

Frédérique (émue) – Je crois que oui… Je n’étais pas sûre…

Jeff, pas vraiment bouleversé, fouille dans ses poches.

Jeff – Qu’est-ce que j’ai fait de mes clefs, encore…

Pierre – C’est tout l’effet que ça te fait, d’apprendre en même temps que tu as eu une petite sœur et qu’elle est morte…

Jeff cesse de chercher ses clefs de voiture, se rendant compte de la gravité de cette information. Frédérique se penche sur le livret de famille par-dessus l’épaule de Pierre.

Frédérique (lisant) – Emilie. Décédée le… (Elle compte de tête) Elle avait quinze jours…

Pierre (les larmes aux yeux) – C’est long, quinze jours… On a le temps de s’attacher… (À Josiane) Alors toi, tu savais ? Pourquoi tu ne nous as jamais rien dit ?

Josiane (émue aussi) – Maman n’en parlait jamais… Qu’est-ce que ça aurait changé ?

Silence pesant.

Noir.

 

Soir

Les quatre frères et sœurs entrent dans la pièce, venant du dehors. Ils enlèvent leurs manteaux en silence. Pierre et Frédérique s’asseyent.

Josiane (avec une gaieté affectée) – Bon, ben, ça s’arrose, non ?

Les autres la regardent. On sent une atmosphère lourde. Ils sont partagés entre la satisfaction d’avoir réglé une affaire importante et le sentiment qu’une page de leur vie vient de se tourner. Josiane, qui ne semble pas percevoir ces subtilités, cherche dans un placard.

Josiane – Je crois que j’ai vu une bouteille de mousseux, par là. On ne va pas leur laisser. Il doit être un peu tiède, mais enfin…

Elle sort la bouteille du placard, puis quatre verres.

Frédérique (réticente) – Je crois que je vais m’abstenir. Le mousseux, ça ne me réussit pas trop…

Josiane (ouvrant la bouteille) – Allez, tu vas trinquer avec nous !

Josiane lui sert un verre d’office. Frédérique laisse faire. Josiane distribue les verres.

Pierre (ironique) – À quoi on trinque ?

Jeff (sans gaieté) – À la vente.

Josiane – À nos chèques !

Ils trinquent.

Josiane – Il était mignon, ce kiné… (À Jeff) Il est marié ?

Jeff – Je ne crois pas…

Frédérique – Il avait l’air un peu efféminé, non ?

Josiane – En tout cas, je lui aurais bien demandé de me faire quelques massages… Mais ça aurait été dommage de lui refiler les oreillons. Il paraît que parfois, chez les hommes… Hein Frédérique ?

Pierre (agacé) – Oui, bon, ça va…

Frédérique – En tout cas, il n’était pas très vieux. C’est curieux d’acheter une maison de campagne à cet âge là… (Émue) Ça fait drôle de penser que cette maison est vendue. Qu’on n’y reviendra plus…

Jeff – Oui. C’était sympa, l’été…

Pierre – Ça faisait déjà longtemps qu’on n’y venait plus trop…

Frédérique – En tout cas, ça fait longtemps qu’on n’y était pas venus ensemble…

Josiane – Quatorze ans.

Les autres la regardent, surpris.

Josiane (avec un sourire figé) – La dernière fois qu’on s’est trouvés ici tous les quatre. Ça fait quatorze ans.

Les trois autres restent interloqués de cette précision, témoignant de la part de Josiane d’une sensibilité généralement bien cachée.

Josiane – On avait fêté l’anniversaire de Bruno. Il m’en reparle encore, quand on regarde les photos. On lui avait fait une belle fête… C’était un an avant mon divorce… Moi aussi, à cette époque-là, j’aurais bien aimé vous voir plus souvent.

Les autres se taisent, gênés. Même si Josiane conserve son sourire.

Josiane – Tu repars ce soir, Frédérique ?

Frédérique – Oui, normalement… Enfin, je ne suis pas obligée. J’ai un retour open…

Jeff – Tu peux rester avec nous jusqu’à demain. On te déposera à l’aéroport au passage.

Pierre (ironique) – Enfin, si tu es vraiment pressée, vas-y… Tout le monde sait que tu es très occupée…

Jeff (avec autorité) – Pierre…

Pierre fait un signe pour dire qu’il s’incline.

Frédérique – Bon, d’accord.

Josiane – Voilà, comme ça on passe la soirée ensemble ! En famille…

Silence.

Pierre – Vous voulez aller au resto ? C’est mon jour de bonté, je vous invite. Sur mon chèque…

Frédérique – Quelle générosité…

Pierre fait un effort pour ne pas répondre à la provocation.

Pierre – Bon, pas au restau d’à midi, en tout cas… C’est vrai que c’était assez dégueulasse… Quelle idée d’ouvrir un restaurant dans un endroit pareil…

Josiane – C’est plus sympa de manger ici, non ? Ce sera la dernière fois.

Jeff – Manger quoi ?

Josiane – On va bien trouver. On va vider les placards.

Jeff fouille dans le placard et en sort ce qu’il trouve.

Jeff (façon serveur d’un grand restaurant) – Spaghettis de dix ans d’âge accompagnés d’une petite sauce en boîte limite périmée.

Josiane – Oh, nous aussi on commence à dépasser la date limite de fraîcheur.

Frédérique disparaît dans la cuisine avec les provisions. Josiane lui emboîte le pas. Pierre et Jeff restent seuls. Un temps.

Pierre – Je suis au courant pour l’entreprise… Qu’est-ce que tu vas faire ?

Jeff – Je ne sais pas. Il y a encore beaucoup de choses à régler.

Silence.

Jeff – Alors c’est ce que tu penses, toi aussi. Que j’ai coulé la boîte parce que je n’avais pas la carrure ?

Pierre – Je pense que cette boîte ne pouvait tourner qu’avec quelqu’un qui accepte de s’y consacrer quinze heures par jour. Comme papa. Mais papa, c’était une autre époque. Tu n’avais pas envie de ça, je trouve ça normal. Aucun de nous ne l’aurait fait.

Jeff – Je n’aurais pas dû accepter de prendre la relève.

Pierre – Il fallait bien un bouc émissaire…

Un temps.

Jeff – Je vais peut-être ouvrir un restaurant…

Pierre (interloqué) – Un restaurant ? Mais tu ne sais même pas faire cuire des spaghettis…

Jeff – Pas un restaurant gastronomique. Je pensais plutôt à une pizzeria. Pour faire des pizzas, il n’y a pas besoin de savoir faire la cuisine. Et puis je prendrai du personnel, évidemment.

Pierre (inquiet) – Tu as déjà une idée en tête ?

Jeff (hésitant) – Oui… Le resto où on a mangé à midi. Le propriétaire veut le vendre… C’est pour ça que je vous ai emmenés là-bas. Pour avoir votre avis.

Pierre, embarrassé, ne répond pas.

Jeff – Alors ?

Pierre – Pourquoi ici ?

Jeff – Pourquoi pas ? Catherine et moi, on en avait marre de la région parisienne. Et puis pour les enfants ce sera très bien. Il y a un logement au-dessus. On respirera l’air de la campagne. Maintenant que l’entreprise va fermer… Il faut bien que je me recycle. Qu’est-ce que tu en penses ?

Pierre (gêné) – Ben… Ce n’est pas super bien placé, non ?

Jeff – C’est à côté de la gare.

Pierre – Il n’y a que deux trains par jour.

Jeff – Il y a une terrasse.

Pierre – Oui. Coincée entre la voie ferrée et la route nationale. C’est un peu dommage, à la campagne. Et puis la terrasse, c’est seulement quand il fait beau. Ici, en été, ça va. Mais le reste de l’année, il n’y a pas grand monde, non ? On n’était pas les uns sur les autres, à midi… Pourquoi tu crois qu’il revend, le propriétaire ?

Jeff (déçu par le manque d’enthousiasme de son frère) – Avec des raisonnements comme ça, on ne ferait jamais rien… Il faut faire venir les gens et les fidéliser, c’est sûr. Mais il n’y a aucune pizzeria dans la région. Je suis sûr que ça peut marcher. Ce n’est pas parce qu’on est au bord de la mer qu’on a envie de manger du poisson tous les jours.

Pierre – Des pizzas non plus…

Un temps.

Pierre (de plus en plus inquiet) – Tu t’es déjà engagé sur cette affaire de restaurant ?

Jeff – J’ai signé la promesse… J’ai appris que le resto était à vendre quand je suis venu m’occuper de la maison. Il fallait faire vite. On s’est décidés…

Pierre – Alors maintenant qu’est-ce que tu veux que je te dise. Si tu voulais me demander mon avis, pourquoi tu ne l’as pas fait avant ?

Jeff (s’emportant) – Parce que j’étais sûr que tu critiquerais. Evidemment, toi, tu sais toujours tout. Tout te réussit.

Pierre (soupirant) – Arrête. Il y a plus d’un an que je n’ai rien écrit ou en tout cas rien vendu… Ce n’est pas mon genre de me plaindre, c’est tout. Mais des échecs, j’en ai connus pas mal, crois-moi. Et pas seulement dans le domaine professionnel…

Pierre voit bien que son frère est vexé.

Pierre – Excuse-moi, Jeff. Tu me demandes mon avis, je te le donne. Mais je ne suis pas un spécialiste de la restauration non plus. Je peux me tromper. Je ne demande qu’à me tromper…

La tension retombe.

Pierre – Alors toi aussi tu penses comme Frédérique, que je suis un égoïste et un prétentieux ?

Jeff – Je pense que tu devrais essayer d’être un peu plus indulgent… De comprendre les autres…

Pierre – Je sais. Je n’aurais pas dû parler comme ça à Frédérique, tout à l’heure.

Jeff – Tu as toujours été le poil à gratter de la famille… Mais tu as raison. Ce n’est pas bon non plus de toujours tout accepter sans rien dire.

Pierre – J’aurais seulement voulu qu’on reste un peu plus proches les uns des autres. Un peu plus solidaires.

Jeff – On n’a jamais été très solidaires, tu sais… C’est que tu ne te souviens pas bien… Quand on était gamins, on se faisait les pires vacheries. Une fois, tu nous as même poursuivis dans le jardin avec un marteau… Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je pense toujours à ça quand j’entends la chanson de Claude François…

Pierre le regarde sans comprendre.

Jeff (chantant) – Si j’avais un marteau…

Pierre (continuant) – Je taperai mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. (En chœur avec Jeff) Oh, oh ! Ce serait le bonheur…

Jeff (plus sérieusement) – J’ai toujours voulu te le demander. Si tu m’avais rattrapé ce jour-là, tu m’aurais vraiment fracassé le crâne ?

Pierre feint de réfléchir.

Pierre – Je ne crois pas. Mais j’étais tellement content de vous avoir foutu la trouille. J’étais le petit dernier. Pour une fois que quelqu’un avait peur de moi, c’était grisant. Après Frédérique m’a dit que j’étais fou. Elle avait l’air tellement convaincue que pendant longtemps, je me suis demandé si je ne l’étais pas vraiment. Des fois, je me le demande encore… Tu as raison, on ne s’est jamais très bien entendu tous les quatre. C’est le mythe du bon vieux temps. Finalement rien n’a changé…

Jeff – Ce qui a changé c’est qu’à l’époque, on était bien obligés de se supporter. Après la vente de la maison, rien ne nous oblige plus à le faire. C’est maintenant qu’il va falloir s’entendre. Si on veut que nos enfants aient des oncles et des tantes.

Pierre – Nos enfants… Qu’est-ce qu’il nous reste en commun ?

Jeff – Rien. Rien qu’on ne puisse pas diviser en quatre.

Pierre – Tu regrettes qu’on ait vendu la maison ?

Jeff – De toute façon, c’est trop tard.

Pierre – Ça l’était déjà avant qu’on signe, non ? Je me voyais mal passer mes vacances d’été ici avec Jérôme, à pleurer sur le trou de la Sécu et sur les impôts qui étranglent les professions libérales en France… Ça m’étonne qu’il n’ait jamais fait le rapprochement, d’ailleurs. C’est vrai, si la Sécu est en déficit, c’est bien parce que ces gens-là gagnent trop d’argent, non ?

Soudain la lumière s’éteint.

Jeff – Merde, une panne d’électricité.

Pierre – Il y a des allumettes sur la cheminée.

Jeff – C’est de l’eau qu’il faudrait…

Pierre – Quoi ?

Jeff – Passe-moi la bouteille d’eau qui est sur la table.

Pierre lui passe la bouteille, sans comprendre. Jeff remplit le réservoir de la lampe à carbure posée sur la cheminée, craque une allumette et allume la lampe. Une faible lueur éclaire la pièce.

Pierre – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Jeff – Tu te souviens pas ?

Pierre – Non…

Jeff – Il avait plu toute la journée. C’est plutôt rare ici au mois d’août. Papa avait décidé de nous emmener aux escargots. Il nous a traînés dans toutes les quincailleries du coin pour trouver cet engin.

Pierre – Ah oui, la lampe à carbure…

Jeff – Alors qu’on avait deux ou trois lampes de poche à la maison. Je me demande pourquoi il lui fallait une lampe à carbure pour aller aux escargots. Ça devait lui rappeler sa jeunesse.

Pierre – Comment ça marche ?

Jeff – Le carbure, c’est une sorte de charbon. L’eau coule dessus goutte à goutte et ça dégage un gaz qui brûle.

Pierre – Je ne me souvenais pas de ça.

Jeff – Finalement, tu n’es pas venu avec nous. Papa nous a réveillés à quatre heures. Mais ce matin-là, c’est toi qui n’as pas réussi à sortir du lit…

Un temps.

Jeff – On y est allés tous les deux. C’était drôle. Il parlait à voix basse, comme s’il avait peur que les escargots s’enfuient en nous entendant arriver. On en a ramené un plein seau… Le lendemain matin, il y en avait partout dans la maison. On avait oublié de mettre un couvercle sur le seau. Mine de rien, ça fait du chemin un escargot, en une nuit…

Un temps.

Jeff – Je crois que papa était déçu que tu ne sois pas venu avec nous…

La lumière se rallume.

Pierre – Ça n’a pas été long.

Jeff éteint la lampe. Silence. Pierre, embarrassé, change de sujet.

Pierre – Et ta petite famille, comment ça va ?

Jeff – Catherine a commencé une formation d’aide-comptable. Comme ça, elle pourra tenir les comptes au restaurant. Je crois que je ne suis pas trop fait pour ça…

Pierre – Et tes enfants ? Ça fait longtemps que je ne les ai pas vus…

Jeff – Ça va.

Pierre – C’est marrant. Je ne dis pas ça pour te faire plaisir, mais je n’ai jamais vu des enfants aussi bien élevés.

Jeff – C’est parce que tu ne les vois pas souvent…

Pierre (souriant) – C’est toi qui as raison. On devrait pouvoir choisir ses enfants. Et les enfants leurs parents…

Jeff (amusé) – Tu sais que c’est très con, ce que tu viens de dire ?

Pierre – Je sais. C’est parce que je n’ai pas d’enfant. Ça me ferait peur, d’ailleurs, d’en avoir un. Surtout un garçon. Des fois qu’il me ressemble… Je ne suis pas sûr que je saurais vraiment lui dire pourquoi la vie mérite d’être vécue. Finalement, je suis comme papa. Je ne saurais pas dire ça à mon fils…

Jeff – Ça sera peut-être une fille…

Pierre se lève, troublé.

Pierre – Excuse-moi, il faut que je passe un coup de fil.

Pierre sort son téléphone portable et va pour sortir. Comme Jeff se dirige vers les chambres, Pierre reste dans la pièce.

Pierre – C’est moi… Oui, je sais… mais ce n’était pas le moment de leur annoncer ça. Je me suis encore engueulé avec ma sœur… Oh, comme d’habitude, mais là je lui ai sorti tout ce que j’avais en travers de la gorge. Je n’aurais pas dû, mais ça soulage… (Changeant de ton, avec une fausse décontraction) Alors, tu as appelé le labo…? Négatif ! (Soupirant, soulagé) Ouah… je suis quand même plus rassuré ! J’avoue que j’avais une petite appréhension. On a beau ne pas prendre de risques, à cinquante ans, statistiquement, un célibataire comme moi. Même avec la vie monacale que j’ai menée avant de te rencontrer… (À nouveau inquiet) À propos, quand tu seras à la maison, tu pourras regarder, dans mon carnet de santé qui est dans le tiroir du bas de mon bureau, si j’ai déjà eu les oreillons ?

Jeff revient et se réinstalle confortablement dans un fauteuil. Pierre, gêné, s’éloigne vers les chambres pour terminer sa conversation téléphonique. Frédérique arrive de la cuisine, une éponge à la main.

Pierre (s’éloignant) – Non, je t’expliquerai… Non, c’est pas urgent mais…

Pierre disparaît vers les chambres. Frédérique essuie la table. Elle regarde Jeff assis impassiblement pendant qu’elle s’active.

Frédérique (plaisantant) – Ça va, ce n’est pas trop dur.

Jeff (soucieux) – Ça va.

Un temps.

Jeff (cherchant ses mots) – Tu sais, il ne faut pas trop en vouloir à Pierre…

Frédérique (blessée) – Cette fois, il a passé les bornes. Personne ne m’avait jamais parlé comme ça. Tu crois que je peux accepter sans broncher ce qu’il m’a dit tout à l’heure ?

Jeff – Lui aussi, souvent, il a dû supporter pas mal de choses sans rien dire… Et pour être franc, il n’est pas le seul…

Frédérique le regarde, un peu étonnée.

Jeff – Ecoute, Frédérique, moi non plus je n’ai pas apprécié le numéro que nous a fait Jérôme, avec ses blagues de corps de garde, le soir de l’enterrement de maman. On aurait pu en profiter pour se retrouver un peu… en famille. C’était pas un repas de chasse, et ça ne concernait pas directement ton mari. C’était à toi de lui rappeler… (Un temps, avec une colère rentrée) Il aurait dû rester à sa place et la prochaine fois il y restera, ou bien il prendra mon poing sur la gueule.

Frédérique est surprise de cet accès d’autorité inhabituel de la part de Jeff.

Frédérique (troublée) – Excuse-moi… Je sais, il a été odieux. Je lui ai dit, après, je t’assure…

Jeff – Après, c’était trop tard…

Frédérique – De toute façon, ça ne se reproduira pas…

Jeff – Ça c’est sûr, Frédérique. On n’enterre pas deux fois ses parents… (Se levant) Il y a des rendez-vous qu’on ne peut pas se permettre de manquer. On en a raté trop, tous les quatre…

Frédérique (essayant de revenir à la charge) – Mais lui, aussi, tu ne crois pas qu’il pourrait être un peu plus tolérant…?

Jeff – Pour une fois, c’est moi qui vais faire un bon mot. La tolérance, il y a des maisons pour ça… Chez moi, à Noël, si vous venez, je ne veux pas que ce soit le bordel.

Frédérique – D’accord…

Jeff – Je vais mettre une nappe.

Pierre revient de sa chambre. Josiane arrive avec un appareil photos.

Josiane – Et si on faisait une dernière photo de tous les quatre, ici ? J’ai un déclencheur automatique !

Les autres paraissent un peu embarrassés, mais Josiane a déjà posé l’appareil sur la table après avoir réglé le déclencheur. Les quatre prennent place devant la cheminée, dans la même position et avec le même air coincé que sur le portrait d’école. Le flash se déclenche. Ils se séparent. Josiane range son appareil.

Josiane – Je la ferai tirer en quatre exemplaires et je les ferai encadrer… Ça sera votre cadeau de Noël.

Un temps.

Josiane – Bon, je vais mettre à cuire les spaghettis.

Jeff et Frédérique se lèvent aussi.

Jeff – Je vais ouvrir la boîte.

Frédérique – Je mets la table.

Pierre (plaisantant) – Je ne vois vraiment pas ce que je pourrais faire…

Frédérique – Tu peux m’aider à mettre le couvert…

Jeff et Josiane disparaissent dans la cuisine. Frédérique et Pierre mettent la table en silence, puis s’asseyent. Pierre a l’air plutôt gai. Il sifflote.

Frédérique – Tu m’as l’air bien joyeux, tout d’un coup… C’est la vente de la maison ou la perspective de ne plus jamais nous revoir qui te réjouit à ce point-là ?

Pierre – Pour les oreillons, on doit me rappeler, mais je viens d’apprendre que je n’étais pas séropositif…

Frédérique est un peu surprise.

Pierre – J’ai rencontré quelqu’un. On a fait le test…

Frédérique (froidement) – Félicitations… Mais méfie-toi. La vie de couple, c’est le début de l’embourgeoisement. Ce n’est pas ce que tu pensais il n’y a pas si longtemps ?

Pierre – D’accord, excuse-moi pour tout à l’heure. Mais il fallait que ça sorte. Ça doit être la crise de la cinquantaine.

Un temps.

Pierre – Tu sais, moi non plus je ne suis pas vraiment devenu ce que j’aurais rêvé d’être.

Silence.

Frédérique – Tu auras essayé, au moins…

Pierre – Oui. Oui, j’aurais essayé. Mais je n’ai pas réussi. J’aurais peut-être dû persévérer dans l’erreur…

Un temps.

Pierre – Tu sais ce que je te reproche, au fond ?

Frédérique – Ah, parce que ce n’est pas fini ?

Pierre – De ne pas avoir fait la part des choses. Il y a trente ans, on était au moins d’accord sur un point, c’est qu’on ne voulait pas vivre comme nos parents. Mais en voulant faire exactement le contraire, je pense que tu t’es trompée aussi.

Frédérique, retenant ses larmes, regarde la cheminée.

Frédérique – J’ai froid.

Pierre – Dommage qu’il n’y ait pas de bois…

Frédérique – Elle n’a jamais servi. Ce serait dommage de la salir maintenant…

Silence embarrassé.

Pierre – Tu savais que l’entreprise était en liquidation ?

Frédérique – Quelle entreprise ?

Pierre – L’entreprise de papa ! Enfin de Jeff…

Frédérique – Non…

Pierre – Josiane m’a dit ça ce matin. Tu l’aurais su, de toute façon.

Frédérique – Je me doutais bien que ça se terminerait comme ça.

Pierre – C’est sans doute pas plus mal, au fond.

Frédérique – C’est sûr qu’il n’était pas vraiment fait pour les affaires…

Pierre – Surtout les affaires de famille.

Frédérique – Avec l’argent de la maison, ça lui permettra peut-être de redémarrer quelque chose à lui…

Pierre – Oui…

Silence.

Frédérique – Jérôme et moi, on va divorcer…

Pierre (interloqué) – Ah bon…? Pourquoi…?

Frédérique – Oh… Son assistante aussi s’appelle Frédérique. Disons qu’il a tendance à nous confondre… À la clinique, il la prend pour sa femme, en plus jeune. Et à la maison, il me prend pour sa bonne…

Pierre (ne sachant trop quoi dire) – Je suis désolé…

Frédérique (amusée) – Ne me dis pas que ça te fend le cœur de ne plus voir Jérôme…

Pierre (se détendant un peu) – Me fendre le cœur, non. Ce serait exagéré…

Frédérique – Pour moi aussi, je crois que ce n’est pas plus mal. Les enfants sont grands. Je vais pouvoir exister un peu par moi-même.

Pierre – Ah, exister par soi-même ! Méfie-toi, ce n’est pas tous les jours facile. C’est un futur ex-vieux garçon qui te le dit !

Frédérique – Tu sais, la vie à deux, c’est pas toujours rose non plus, tu verras. C’est une future ex-femme au foyer qui te le dit… Mais je ne voudrais pas te décourager. J’espère seulement que toi, au moins, tu ne quitteras pas ta femme pour une plus jeune dans dix ans.

Pierre (amusé) – Ma femme…? De toute façon, dans dix ans j’en aurai presque soixante. Et puis de ce côté-là, aucun risque. J’ai sauté une étape. Je pars directement avec quelqu’un de plus jeune…

Frédérique (intriguée) – Quel âge ?

Pierre – Vingt-huit…

Frédérique – Tu les prends au berceau…

Pierre – Je les prends toujours au même âge. C’est moi qui vieillis…

Frédérique – Ça ne m’empêchera pas de venir à ton mariage. Si tu m’invites…

Pierre – Le mariage, ce n’est sûrement pas pour tout de suite. Mais à mon pacs, peut-être…

Un temps. Ils se regardent. Frédérique, bouleversée, croit comprendre.

Pierre – Tu es la première de la famille à qui j’annonce ça…

Frédérique (très émue) – Pourquoi moi ?

Pierre – Il faut croire que je ne te déteste pas autant que j’en ai l’air. Et puis je me souviens que c’était aussi à moi que tu avais annoncé ton mariage en premier. Ou plutôt tu m’avais dit que Jérôme t’avait demandée en mariage. Tu attendais ma bénédiction pour dire oui. Oh, je savais que ce n’était qu’un jeu. Il n’empêche. J’étais content que tu m’accordes cette marque de confiance. (Un temps, avec un sourire) Comme un con, je t’ai dit que tu pouvais l’épouser ! Si j’avais su… Il faut dire qu’il était plus sympa à cette époque-là.

Frédérique – Oui…

Pierre – Il avait les cheveux longs… Enfin, il avait des cheveux… C’est dingue, la propension qu’ont les choses à dégénérer. Pour moi, au début, vous étiez l’image de la famille idéale.

Frédérique – Tu sais, la famille idéale, je ne suis pas sûre que ça existe…

Josiane revient avec un plat de spaghettis. Jeff la suit avec quelques morceaux de bois dans les bras.

Jeff – Il y avait une vieille chaise dans la cuisine, complètement bouffée par les vers. On va pouvoir faire un peu de feu.

Pierre – Il y a des vieux Harlequin, là, pour allumer.

Josiane – D’ailleurs, je propose qu’on brûle tous les meubles. Pour ce qu’ils valent ! Le déménagement sera plus vite fait !

Jeff allume le feu. Ils regardent tous les flammes, pensifs.

Pierre – Ça me rappelle une image qu’il y avait dans mon livre d’histoire, quand j’étais en primaire. Je ne sais pas pourquoi, ça m’a marqué. Ça représentait Bernard Palissy, un céramiste de la Renaissance, en train de casser ses meubles, chez lui, pour ne pas laisser mourir son four à bois et faire cuire ses émaux. C’était présenté comme un acte héroïque. L’artiste désargenté sacrifiant tout à son art. C’est marrant. Je n’ai presque aucun souvenir de mon enfance. Pourquoi je me souviens de ça ?

Frédérique (regardant brûler les Harlequin dans la cheminée) – Moi ça me rappelle une chanson : les livres au feu, la maîtresse au milieu ! C’est le premier slogan subversif que j’ai appris, à la maternelle. Je pensais que ça se passerait vraiment comme ça à la fin de ma première année d’école. Et puis non… On est simplement rentrés chez nous, et on s’est emmerdés pendant tout l’été.

Pierre – Et toi, Josiane, ça te fait bien penser à quelque chose…

Josiane (regardant brûler les bouquins) – J’avais un prof de français quand j’étais au lycée. Un type sans âge. Pas très vieux mais complètement éteint. J’ai appris qu’en 68, il avait brûlé tous les bouquins de sa bibliothèque, en public. Une sorte d’autodafé, dans une bouffée d’enthousiasme révolutionnaire. Après je ne le voyais plus de la même façon. Je l’observais en cours. Je me demandais ce qui lui restait de ce grain de folie.

Un temps.

Pierre – Jeff ?

Jeff (souriant) – Moi j’ai allumé le feu. Ça ne vous suffit pas ?

Ils regardent encore le feu en silence. Josiane prend un morceau de chaise pour le mettre dans la cheminée. Elle arrête son geste, intriguée, examine le morceau de bois et le soupèse.

Josiane – C’est bizarre. C’est tout léger. On dirait que c’est complètement bouffé de l’intérieur…

Les autres, toujours dans leur rêverie, ne prêtent pas attention à elle.

Josiane – J’ai lu un truc sur les termites, dans le Chasseur Français. Il paraît que c’est terrible. On ne les voit pas. Ça bouffe tout en silence, petit à petit, pendant des années. Tout ce qui est en bois. Jusqu’à la charpente… Et un beau jour, le toit de la baraque vous tombe dessus, sans prévenir.

Les trois autres se regardent, ne sachant pas trop s’il faut rire ou s’inquiéter. Ils regardent le plafond. Jeff prend le morceau de bois et l’examine.

Frédérique – Alors ?

Jeff (dubitatif) – Ce n’est peut-être que des vers. Mais je ne sais pas. Des termites, je n’en ai jamais vues… Ça ressemble à quoi?

Pierre (à Josiane) – Il n’y avait pas une photo, dans ton article ?

Josiane – Je n’ai pas fait attention. Ça vit en communauté, comme les fourmis ou les abeilles.

Pierre – Mais ça ne fait pas de miel…

Josiane examine la chaise sur laquelle elle est assise.

Josiane – Celle-là aussi est déjà bien attaquée.

Les autres lancent un regard inquiet vers leur chaise, comme s’ils avaient soudain peur qu’elle ne s’écroule sous leur poids.

Pierre – Il faudrait peut-être aller jeter un coup d’œil à la charpente dans le grenier.

Jeff (se levant) – Je ne sais pas si on a une échelle.

Pierre se lève à son tour et sort avec Jeff. Josiane et Frédérique les regardent partir, inquiètes.

Frédérique – Mince ! Ce serait la tuile !

Josiane – C’est le cas de le dire. Si on prend le toit sur la tête cette nuit.

Un temps.

Josiane – Heureusement qu’on vient de signer.

Frédérique la regarde, outrée.

Frédérique – Attends ! Si c’est vraiment ça, on ne peut faire comme si on ne savait pas.

Josiane – On ne savait pas quand on a signé…

Frédérique – Ce serait de l’escroquerie ! Et puis on ne peut pas prendre une responsabilité pareille ! Imagine que les nouveaux propriétaires meurent ensevelis sous les décombres. Ils ont peut-être des enfants…

Josiane – Oh, ça c’est leur problème, hein… Quand on achète une maison, on vérifie la charpente…

Un temps.

Josiane – Ou alors on fout le feu avant de partir. L’assurance paiera. Des incendies, il y en a tous les jours…

Frédérique – Le lendemain de la vente de la maison ? Ils trouveront ça bizarre. Il y aura une enquête. Une escroquerie à l’assurance, ça peut coûter cher.

Jeff et Pierre reviennent.

Josiane – Alors ?

Jeff – Difficile à dire. On ne voit pas grand chose. C’est sûr que la charpente est un peu vermoulue, mais elle n’est pas de la première jeunesse, non plus. Il faudrait faire examiner ça par un spécialiste.

Frédérique – Ce serait quand même mieux, non ? On pourrait avoir des ennuis…

Pierre – Je ne sais pas quelle est la législation là-dessus. Mais c’est sûr que l’acheteur pourrait nous attaquer. S’il se rend compte qu’on lui a vendu une baraque minée par les termites. Rien que de refaire la charpente, ça lui coûterait la moitié du prix de la maison.

Josiane – Et nous, si on doit repayer une charpente, ce n’est plus la peine de la vendre, cette baraque.

Pierre (soupirant) – Je me disais bien aussi que c’était trop simple.

Frédérique – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Jeff – On verra demain, mais il vaudrait mieux suspendre la vente en attendant une expertise. On serait plus tranquilles. Si c’est pour se retrouver dans un an avec un procès sur les bras.

Frédérique – Avec dommages et intérêts à la clef…

Josiane – Bonjour l’héritage ! Je me demandais d’où venait toute cette poussière, aussi…

Frédérique (se levant) – Je crois qu’on ferait mieux d’aller se coucher.

Josiane (inquiète) – Vous croyez que c’est bien prudent de dormir ici ? On ferait peut-être mieux d’aller à l’hôtel ?

Pierre – Statistiquement, ça serait bien le diable que cette baraque nous tombe sur la gueule justement cette nuit. Alors qu’on n’y est pas venus ensemble depuis quatorze ans.

Ils s’apprêtent à sortir en direction des chambres.

Jeff (plaisantant) – Essayez quand même de ne pas éternuer trop fort.

Ils rient.

Noir.

 

Lendemain matin

Frédérique, assise seule dans la salle de séjour, fume une cigarette en finissant son café. Elle est déjà habillée et maquillée. Josiane arrive en chemise de nuit et n’a pas l’air très fraîche. Elle essaie de se déboucher les oreilles avec son petit doigt.

Josiane – J’ai les portugaises ensablées… Je suis sûre que c’est ce petit tos qui m’a refilé les oreillons…

Frédérique (perplexe) – Qui ?

Josiane – Dans le train !

Frédérique préfère ne pas insister.

Josiane – Et puis ça m’a donné soif, ces spaghettis. J’espère que la sauce n’était pas périmée depuis trop longtemps. (Se servant un verre d’eau, et regardant sa sœur) Oh, toi aussi, tu as une sale tête…

Frédérique (froissée) – J’ai mal dormi, c’est tout…

Josiane – Ce n’est pas à cause de ta dispute avec Pierre hier midi ? Tu le connais, il faut toujours qu’il dise tout haut ce que les autres pensent tout bas…

Frédérique la regarde, interloquée, mais préfère ne pas relever. Josiane se sert une tasse de café.

Josiane – Moi non plus je n’ai pas bien dormi. C’est à cause de ces termites. J’ai rêvé qu’elles nous bouffaient nous aussi pendant la nuit. En commençant par la cervelle

Regard perplexe de Frédérique. Josiane trempe les lèvres dans son café et fait la moue en se tenant l’estomac.

Josiane – Ça me donne la nausée, ce café… (Un temps) Je crois que je vais aller vomir…

Josiane sort et croise Pierre qui arrive, pas très réveillé.

Pierre – Ouh la ! T’as pas l’air fraîche, toi non plus.

Frédérique (pincée) – Merci. Josiane vient de me dire la même chose.

Pierre se sert un café.

Pierre – Je parlais pour moi aussi… Passé cinquante ans, quand Cendrillon se couche après minuit… Le lendemain matin, c’est la tête qu’elle a comme une citrouille…

Frédérique – Tu te prends pour Cendrillon…?

Pierre – Vous, les femmes, vous pouvez toujours vous maquiller avant de sortir dans la rue.

Frédérique – Je suis déjà maquillée…

Pierre touille son café.

Pierre – Excuse-moi. C’est l’approche de Noël. Ça me déprime. Faut que je sois désagréable avec tout le monde, je ne sais pas pourquoi. Enfin, je m’en doute un peu…

Silence.

Frédérique – Un jour, papa m’a prise à part dans sa voiture avant d’aller travailler. Je devais avoir cinq ou six ans. Il m’a annoncé que le Père Noël n’existait pas. Comme ça. Je ne lui avais rien demandé. Au début, j’étais plutôt fière. Ça faisait de moi une grande. Mais je n’ai pas tardé à comprendre ce qu’il entendait par là…

Pierre – À chaque fois qu’il voulait nous rappeler à quel point on était naïfs, il nous balançait sur un ton ironique : Tu crois au Père Noël !

Frédérique – Pour me venger, à mon tour, j’ai révélé à la fille de l’institutrice que le Père Noël n’existait pas. Le lendemain matin, sa mère m’a collé deux baffes… Non seulement le Père Noël n’existait pas, mais il fallait que je le garde pour moi !

Pierre – Est-ce qu’on doit toujours pardonner à ses parents… sous prétexte qu’eux aussi ont peut-être eu une enfance malheureuse ?

Frédérique – J’ai cru qu’en devenant mère à mon tour, je deviendrai plus indulgente avec la mienne. Et puis non. Ça m’a juste permis de mesurer toute l’étendue de l’affection qu’ils n’ont pas su nous donner.

Josiane revient, habillée, un sac poubelle à la main.

Josiane – Jeff n’est pas encore prêt ? Décidément, c’est toujours le dernier levé… Bon, je vais jeter le restant des spaghettis, sinon ça va empester. Avec cette sauce, ça sentait déjà pas très bon quand on les a mangés… (Un temps) Et puis j’ai vomi dans le sac, pour pas boucher le lavabo…

Stupéfaction des deux autres. Josiane sort avec le sac poubelle. Jeff arrive à son tour. Comme la veille, il marche au radar. Mais il est habillé et prêt à partir. Il se sert un café.

Frédérique – C’est le moment de dire adieu à cette maison… C’est la dernière fois qu’on y prend le petit-déjeuner ensemble. Comme quand on était petits…

Silence embarrassé.

Frédérique – Rien ne nous empêche de nous revoir quand même…

Pierre – Oui… (Amer) Mais est-ce que ça nous fait vraiment du bien…?

Josiane revient en hâte.

Josiane (sur un ton dramatique) – On nous a volé la poubelle !

Pierre (ironique) – Il y avait quelque chose de précieux, à l’intérieur ?

Jeff, intrigué, sort pour voir.

Josiane – C’est incroyable ! Vous vous rendez compte, on vole même les poubelles maintenant. Et encore, on est à la campagne !

Un temps. Jeff revient.

Jeff – On ne nous l’a pas volée, elle a brûlé. Comme c’est du plastique, il ne reste plus rien. Encore heureux que ça n’ait pas foutu le feu à la maison…

Jeff tourne un regard suspicieux vers Josiane.

Jeff – Tu n’aurais pas mis les cendres de la cheminée dans la poubelle hier soir ?

Frédérique et Pierre se tournent également vers Josiane.

Josiane – Je pensais qu’il n’y avait plus de braises…

Jeff – Il faut croire que ça couvait encore sous la cendre.

Pierre – On ne prévient pas à la police alors…?

Josiane – C’est incroyable que ça s’enflamme comme ça, ces poubelles. C’est dangereux.

Les autres échangent à peine un regard, habitués à la mauvaise foi de Josiane.

Pierre – Il vaudrait peut-être mieux enterrer tout ça dans le jardin, cette fois. Avec les émanations de la sauce bolognaise, le rendu de Josiane et les charbons ardents… Ça pourrait entraîner une réaction chimique imprévisible…

Jeff (ailleurs) – Y’a une pelle dans la cabane à outils.

Tous le regardent.

Jeff (comprenant le message, résigné) – Ok, j’y vais…

Josiane poursuit le cours de ses pensées tortueuses.

Josiane – Il avait un prénom bizarre, ce kiné…

Pierre – William.

Josiane – C’est ça, William… Remarquez, c’est bien un nom de poire… Pour acheter cette baraque en ruine… Je lui aurais bien laissé mon numéro de téléphone, mais… C’est vrai qu’il avait l’air un peu…

Pierre – Un peu quoi…?

Josiane – Tu n’as pas vu que c’était une tapette ?

Frédérique, mal à l’aise, observe la réaction de Pierre, qui se décide à parler.

Pierre – J’ai un truc à vous dire… Autant que je vous le dise maintenant…

Josiane l’écoute. Frédérique lui sourit pour l’encourager.

Pierre – Ce kiné, qui a racheté la maison. William. C’est mon ami…

Frédérique, qui ignorait cet aspect de la question, est aussi surprise que Josiane. D’autant qu’elle s’attendait à un autre genre de coming-out.

Frédérique (à nouveau un peu pincée) – Eh ben, tu as décidé de nous étonner…

Josiane (larguée) – Le kiné pédé, c’était un homme de paille ?

Frédérique – Pourquoi tu as fait ça ? On aurait pu s’arranger si tu voulais la garder, cette maison…

Pierre – Je craignais que ce soit compliqué…

Frédérique (ironique) – C’est sûr que là, c’est beaucoup plus simple.

Josiane – Et puis tu ne fais pas une mauvaise affaire, finalement…

Pierre – La maison est restée en vente pendant plus d’un an. Personne n’en voulait…

Mutisme des autres, perturbés chacun à sa façon par cette révélation.

Pierre – Attendez, je vous rappelle que vous venez de nous vendre une baraque qui est peut-être complètement bouffée par les termites…

Josiane (comprenant de moins en moins) – De vous vendre…? Vous la rachetez ensemble…?

Frédérique vient au secours de Pierre.

Frédérique – C’est son ami… On ne va pas te faire un dessin…

Josiane comprend enfin.

Josiane (amusée) – Ah d’accord ! Je me disais bien aussi…

Frédérique (ironique) – Oui, l’intuition féminine…

Pierre – Vous serez toujours chez vous dans cette maison…

Jeff revient alors du jardin.

Jeff – C’est dingue !

Frédérique – Ça tu peux le dire…

Mais Jeff parle d’autre chose.

Jeff – Regardez ce que vient de trouver en creusant dans le jardin pour enterrer les ordures !

Il exhibe un os.

Josiane – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Pierre – Ça ressemble furieusement à un fémur…

Frédérique – Tu veux dire… un ossement humain ?

Pierre (à Jeff) – Y’avait tout le squelette avec ?

Jeff – J’ai pas continué à creuser. Je ne sais pas ce que vous avez foutu dans ce sac poubelle, mais ça sentait pas la rose. J’ai balancé tout ça dans le trou et j’ai rebouché vite fait.

Josiane – On pourrait prévenir la police, mais… Vous vous rendez compte ? Un cadavre enterré dans notre jardin ! On pourrait avoir des ennuis…

Frédérique a l’air un peu embarrassée.

Frédérique – Si c’est vraiment un mort, qui ça pourrait bien être ?

Un temps.

Pierre – C’est peut-être papa…

Les autres le regardent, outrés qu’il puisse plaisanter. Mais Pierre ne plaisante pas.

Pierre – La dernière fois que maman est venue ici, c’était avec lui. Et après, on ne l’a plus jamais revu. Qu’est-ce qui nous dit qu’il est vraiment retourné en Amazonie après…?

Josiane (à Pierre) – Oh, la, la… Heureusement que c’est ton copain homo, qui l’a racheté, cette baraque. Au moins, ça reste dans la famille !

Jeff (largué) – Qui est homo…?

Josiane – Pierre !

Frédérique (plus très sûre de rien) – Sympathisant, en tout cas…

Jeff digère cette information. Pierre reste impassible, soit qu’il ne veut pas démentir, soit qu’il n’a pas entendu cette dernière réplique, absorbé qu’il est dans la contemplation du présumé fémur.

Frédérique – Bon, on ne va pas s’emballer, non plus. Si ça se trouve, c’est un os de vache.

Pierre – Ça ressemble quand même furieusement à un fémur…

Frédérique – Tu t’y connais, en fémur, toi ?

Pierre – Mon copain est kiné… C’est moi qui lui faisais réviser ses examens…

Jeff – Et puis pourquoi on aurait enterré une vache dans notre jardin…?

Josiane – Ou alors le voisin est un serial killer, et il enterre ses victimes chez nous, pour pas se faire repérer…

Pierre – Si on doit repasser des vacances ici, je préférerais encore que maman ait assassiné papa… C’est moins risqué qu’un voisin psychopathe…

Frédérique – Bon, on ne va pas régler ça maintenant… Je propose qu’on foute le camp d’ici. On ramène l’os à Paris et on verra bien.

Tous opinent. Pour penser à autre chose, ils se remettent en mouvement pour les derniers préparatifs en prévision du départ. Chacun va chercher ses bagages. Josiane revient avec un gros sac en plus de la valise qu’elle avait en arrivant.

Pierre (suspicieux) – Tu n’avais pas qu’une valise, en arrivant ?

Josiane – Je ramène quelques souvenirs ! C’est toujours ça que les termites ne boufferont pas…

Jeff (à Pierre) – Tu as fermé le compteur ?

Pierre – Oui… (Après une hésitation) Je vais vérifier.

Pierre disparaît un instant pour vérifier.

Pierre – C’est bon, on peut y aller.

Les quatre frères et sœurs s’apprêtent à quitter la maison, leurs bagages à la main.

Jeff (avec un dernier regard circulaire) – On n’a rien oublié…?

Pierre – Je prends le fémur… Je le montrerai à William…

Jeff – C’est qui William ?

Frédérique – On t’expliquera plus tard…

Josiane – Dire qu’on était venus ici pour régler des problèmes de succession… J’ai l’impression qu’on n’est pas sortis de l’auberge…

Jeff, Frédérique et Josiane sortent. Pierre est le dernier. Son petit sac à la main, il vient prendre le portrait de famille sur la cheminée et le regarde un instant avec un sourire amer.

Pierre – Les souvenirs… Ça prend pas beaucoup de place, mais c’est lourd à porter.

On l’appelle du dehors.

Frédérique (off) – Pierre ?

Jeff (off) – Tu viens ?

Josiane (off) – Qu’est-ce qu’il fait ?

Pierre remet le portrait à sa place.

Pierre – C’est bon, j’arrive ! (Il prend l’os posé sur la table) J’avais oublié le fémur de papa ! (Pour lui-même) Maintenant, la famille est enfin réunie… (Regardant l’os) Enfin c’est un début…

Pierre s’en va.

Noir. Fin.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-08-6

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