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Souvenirs

Souvenirs

Un vieil homme est assis, appuyé sur un parapluie. Une vieille femme arrive. Elle s’assied à côté et lui prend la main. Il se laisse faire, un peu surpris.

Elle – Ça fait du bien, un peu de calme, hein ?

Lui (pas contrariant) – Oui…

Ils restent un moment silencieux, semblant apprécier cet instant de sérénité.

Elle – Tu te souviens de nos premières vacances ? C’était en 36…

Lui – Non…

Elle – Maintenant, pour nous, c’est tous les jours les vacances…

Lui – Oui…

Elle – Tu as bien pris tes cachets ?

Lui (étonné) – Non…

Elle (lui tendant une boîte) – Tiens, je te les ai amenés.

Lui (prenant la boîte) – Merci… (Il prend un cachet et l’avale, puis regarde la boîte).C’est pour le cœur…

Elle – Oui…?

Lui – Ben… Moi, c’est plutôt la mémoire…

Elle – C’est les médicaments de mon mari…!

Lui – C’est que je ne dois pas être votre mari, alors…

Elle le regarde offusquée, lui lâche la main et se lève.

Elle – Vous auriez pu le dire plus tôt !

Elle s’en va, contrariée.

Il la regarde partir.

Noir.

Brèves du temps perdu

Comédie à sketchs de Jean-Pierre Martinez

Jusqu’à 30 personnages (hommes et femmes)
Comédie à sketchs sur le temps, la vie, la mort, l’amour et l’éternel retour…

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Brèves du temps perdu  

Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

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TEXTE INTÉGRAL

Brèves du temps perdu

Comédie à sketchs – Deux personnages par saynète – Distribution variable

Réveil

1 – Travaux d’approche

2 – Amour toujours

3 – Autoroute

4 – Décalage horaire

5 – Partie de pêche

6 – Excès de lenteur

7 – Hors saison

8 – Temps perdu

9 – Perdu de vue

10 – Coup de foudre

11 – Temps pis

Pause

12 – Plan de carrière

13 – Face à face

14 – 107 ans

15 – Leçon de choses

16 – Mémoire cash

17 – Souvenirs

18 – Projets d’avenir

19 – Vacances

20 – Premier amour

21 – Ni chaud ni froid

22 – Mortel

23 – Apesanteur

24 – Espace immobilier

25 – Trinité

26 – Ce n’est pas la fin du monde

Rideau

Réveil

La lumière se fait peu à peu. Un couple dort sous un drap. Brusquement, on entend un martèlement suivi des trois coups (comme au théâtre). Il émerge, en sursaut et tombe du lit. Vêtu d’un pyjama rayé (évoquant une tenue de bagnard ou de prisonnier d’un camp), il écarquille les yeux et se frotte les côtes en grimaçant, avant de jeter un regard autour de lui, semblant ne rien reconnaître. Il regarde son pyjama, étonné. Il se lève et parcourt la pièce, à la recherche d’une issue, mais ne trouve rien. Il se fige en apercevant les spectateurs qui le regardent. Secouant la tête comme pour chasser un mauvais rêve, il revient vers le lit, et tombe nez à nez avec elle, également en pyjama rayé, qui a aussi commencé à se réveiller pendant qu’il avait le dos tourné. Ils poussent ensemble un cri de terreur en se découvrant l’un l’autre.

Elle et Lui – Ah !!!

Elle met ses mains contre sa poitrine dans un geste de pudeur.

Elle – Qu’est-ce que vous faites là ?

Lui – Et vous ?

Ne pouvant répondre, elle se lève à son tour et fait à peu près le même manège que lui précédemment, pendant qu’il l’observe.

Elle – Mais… on est où ?

Lui – Aucune idée…

Elle (se tournant vers lui) – Vous savez quand même bien comment vous vous appelez ?

Lui (mimique pour dire que non) – Et vous ?

Mimique pour dire qu’elle ne sait pas non plus.

Elle (comme pour le rassurer, maternelle) – Si on est en colo, il y a sûrement un nom, cousu sur une petite étiquette, à l’intérieur de votre pyjama.

Il a l’air surpris par cette idée.

Elle – Faites voir…

Elle s’approche de lui et veut regarder derrière son col de pyjama. Il a un mouvement de recul, mais finit par se laisser faire.

Elle (victorieuse) – Ah oui, il y a bien quelque chose d’écrit ! (Elle essaie de déchiffrer, sans succès) Je n’arrive pas à lire ! Retirez ça, pour voir…

Il a une nouvelle réticence, mais accepte finalement de retirer sa veste de pyjama. Il est désormais torse nu et manifeste une certaine gêne. À moins qu’il n’ait simplement froid. Elle se penche sur l’étiquette et lit.

Elle – Adam…

Lui – Comme la brosse ?

Elle – Comme le prénom !

Il affiche une mine perplexe, en se frottant machinalement les côtes.

Elle (inquiète) – Vous êtes blessé ?

Lui – Ce n’est rien. J’ai dû me fêler une côte en tombant du lit. (Un temps) Et vous ?

Elle – Non, moi ça va…

Lui – Non, je veux dire, vous aussi, vous avez peut-être votre nom sur une étiquette cousue quelque part. Faites voir…

Il s’approche d’elle d’un pas décidé. Elle l’arrête d’un geste ferme.

Elle – On verra ça plus tard !

Il se résigne.

Lui (sceptique) – En colo, vous croyez…? Il n’y a personne…

Elle – On est peut-être les premiers…

Lui – Ou les derniers…

Ils font à nouveau le tour des lieux chacun de leur côté, et se retrouvent face à face.

Lui – On ne s’est pas déjà vu quelque part ?

Elle (ironique) – Dans vos rêves, peut-être… (Agressive) Alors vous ne voyez vraiment aucun moyen de nous sortir de là ?

Lui – Eh, oh, on n’est pas mariés, hein ? Pourquoi ce serait à moi de vous sortir de là ?

Elle (profil bas) – Excusez-moi…

Il soupire, ne sachant plus quoi faire.

Lui – Bon… Qu’est-ce qu’on fait ?

Elle (dubitative) – On est obligé de faire quelque chose…?

Lui (décidé) – Moi, j’ai horreur de rester inactif. (Joignant le geste à la parole) Je me recouche !

N’ayant rien d’autre à proposer, elle se rallie à son point de vue.

Elle – Bon…

Lui – C’est peut-être un cauchemar… Et quand on se réveillera, ça ira mieux…

Elle – Ou ce sera pire…

Ils s’apprêtent à se recoucher, un peu gênés malgré tout de partager le même lit.

Lui – Vous avez un côté préféré ?

Elle – Non…

Lui – Bon, ben je vais reprendre celui-là, alors.

Il s’allonge du même côté qu’auparavant.

Elle (ironique) – On prend vite ses petites habitudes, hein…?

Elle se couche de l’autre côté, mais n’a pas l’air d’avoir envie de dormir.

Lui – Je peux éteindre ?

Elle – J’aurais bien lu un peu, mais on n’a même pas le texte de la pièce…

Lui – J’éteins alors. (Il cherche comment éteindre) Je ne vois pas d’interrupteur…

La lumière baisse progressivement.

Lui – Ah ben voilà ! (Il se tourne vers elle) Bon ben… À un de ces jours, alors…

Elle – C’est ça… À un de ces jours…

Noir.

Elle – Je mets le réveil ?

Lui – Ce n’est pas dimanche, demain ?

Elle – Il n’y a pas de réveil, de toute façon…

 

1 – Travaux d’approche

Elle et lui sont assis côte à côte dans un avion. Elle dort contre son épaule, comme si c’était sa compagne. Elle se réveille peu à peu… et se rend compte qu’elle dormait sur l’épaule d’un inconnu.

Elle (gênée) – Pardon, je suis désolée… Mais vous auriez dû…

Lui – Je n’ai pas osé vous réveiller…

Elle – J’ai dormi longtemps.

Lui – On a commencé les travaux d’approche…

Elle – Pardon ?

Lui – Je veux dire, euh… Les manœuvres d’approche… Pour l’atterrissage !

Elle – Ah, oui…

Elle remet un peu d’ordre dans ses cheveux d’un geste de la main.

Lui (engageant) – Vous êtes en vacances ?

Elle (sur la défensive) – Euh… Non… (Après une hésitation) Je vais rejoindre mon mari…

Lui (déçu) – Ah… Qu’est-ce qu’il fait ?

Elle – Il… Il est médecin… Il travaille pour une ONG…

Lui – Ah, oui, bien sûr… Dans un pays pareil… À part le tourisme et l’humanitaire… La prostitution, un peu… Et le trafic de drogue, bien sûr…

Elle a l’air un peu déstabilisée.

Elle – Et vous ? Vous êtes en vacances ?

Lui – Euh, non… Je fais… dans le trafic d’armes.

Elle (surprise) – Vous voulez dire, euh…

Lui – Kalachnikov, lance-roquettes, mines anti-personnelles… Je viens de toucher un lot de chars d’assaut presque neufs. Si ça vous intéresse…?

Elle – Merci… Mon mari a déjà un quatre-quatre…

Lui – Il a raison, c’est beaucoup plus pratique. Et plus écologique ! Un tank, c’est très difficile à garer, surtout en ville, et ça consomme presque autant qu’un Airbus…

Silence embarrassé, suivi d’une secousse que les comédiens peuvent marquer par un léger sursaut.

Lui – Ah, ça y est… On vient d’atterrir… (Ils se lèvent pour partir) Bon, et bien… Enchanté d’avoir fait votre connaissance…

Elle (après un moment d’hésitation) – Vous… Vous êtes vraiment trafiquant d’armes…?

Lui – Non… C’était seulement pour que vous me détestiez… Pour ne pas avoir de regret… Une femme mariée… avec un French Doctor, c’est difficile de lutter… Regardez Kouchner… Et pourtant les gens l’adorent. Et vous ?

Elle – Moi ?

Lui – Vous êtes vraiment mariée ?

Elle – Euh… En fait, non… Pas vraiment…

Lui – Alors vous êtes célibataire, et en vacances, comme moi…

Elle – Oui… Je vais au Club… Ne me dites pas que vous aussi…?

Lui – On y va tous… C’est un charter…

Elle (innocemment) – Ah, oui…?

Ils commencent à s’éloigner ensemble…

Lui – Vous dormiez vraiment…?

Elle – Non… Heureusement… Je ronfle…

Ils se sourient.

Lui – Je vous offre un verre au bar, ce soir ?

Elle – J’ai pris la formule tout compris, avec boisson à volonté. Pas vous ?

Lui – Si… (Ils se sourient à nouveau, bêtement). Je crois qu’il est temps de descendre, sinon, l’avion va redécoller. Il fait deux rotations par jour… Après vous, je vous en prie… (Ils se dirigent vers la sortie) Vous n’étiez pas déjà venue, l’année dernière ?

Elle – Si…

Lui – Il me semblait bien aussi…

Noir.

 

2 – Amour toujours

Elle et lui, côte à côte, amoureusement.

Elle – On est bien, comme ça, non ?

Lui – Oui…

Elle – Tu m’aimes ?

Lui – Oui.

Elle – Tu m’aimeras toujours ?

Lui – Toujours ?

Elle – Je ne sais pas, moi… Est-ce que tu m’aimeras pendant 50 ans ?

Lui (effaré) – 50 ans…?

Elle – 40…? (Il a l’air dubitatif) 20…? 10…?

Il a toujours l’air dubitatif.

Elle – Est-ce que tu m’aimeras pendant un an ?

Lui – Un an ? (Convaincu) Ah, oui ! Et toi ?

Elle (sceptique) – Un an ?

Lui – Six mois ? (Elle a l’air dubitative) Quinze jours ? Une semaine ?

Elle a toujours l’air dubitative.

Lui – Est-ce que tu m’aimeras jusqu’à demain ?

Elle – Demain matin ? À quelle heure ?

Lui – Je ne sais pas, moi. Disons 9 heures ?

Elle sourit en signe d’acquiescement. Ils s’embrassent.

Elle – Je mets le réveil ?

Noir

 

 

 

3 – Autoroute

Il se présente devant elle.

Lui – Combien ?

Elle – 30 euros…

Lui – Super ou ordinaire ?

Elle – Ça existe encore, l’ordinaire ? Je pensais qu’il n’y avait plus que du super ? (Il ne dit rien) Bon, ben mettez-moi de l’ordinaire. Pour changer un peu…

Lui – L’ordinaire, c’est plus cher.

Elle – Ah, bon ?

Lui – C’est devenu très rare, l’ordinaire. Il n’y en a pas partout…

Elle – Bon, ben mettez-moi du super, alors.

Lui – Super normal ou super plus ?

Elle – C’est quoi la différence ?

Lui – Super plus, c’est plus cher, mais ça consomme moins.

Elle – Qu’est-ce que vous me conseillez ?

Lui – Vous consommez beaucoup ?

Elle – Je ne sais pas. J’en prends toujours pour 30 euros…

Lui – Prenez du super plus.

Elle – Bon, ben… Le plein, alors… Je ne voudrais pas retomber en panne sèche…

Lui – Je vous fais les niveaux et la pression ?

Elle – C’est gratuit…?

Lui – C’est à la discrétion du client.

Elle – Mais… combien, sans indiscrétion.

Lui – Un euro, en moyenne. Deux pour les plus généreux. Cinq pour les bienfaiteurs de l’humanité. Je vous fais une carte de fidélité ?

Elle – Qu’est-ce qu’on gagne ?

Lui – Avec cinq pleins, vous avez droit à un lavage gratuit.

Elle – D’habitude, je la lave moi-même…

Lui (s’approchant) – C’est quoi, ça ? Une crotte de pigeon…

Elle – Vous croyez…?

Lui – Il ne faut pas laisser ça comme ça. C’est très corrosif.

Elle – Qu’est-ce que je peux faire ?

Lui – Prenez une carte de fidélité.

Elle – Je ne viens pas souvent par là. Je suis en vacances…

Lui – C’est valable partout.

Elle – La prochaine fois, peut-être…

Lui – Voilà, ça fait 95 euros.

Elle – Tenez, gardez le tout.

Lui – Merci.

Elle (s’en allant, puis se ravisant) – Excusez-moi, vous savez où on est ?

Lui – Vous allez où ?

Elle – Je ne sais pas encore.

Lui – De toute façon, vous ne pouvez pas faire demi-tour, alors…

Elle – Et la prochaine sortie, c’est loin ?

Lui – Ouh, là…! C’est pas tout de suite, hein…!

Elle – Bon, ben je vais continuer, alors.

Lui – Bonne route.

Elle – Merci.

Elle s’éloigne.

Lui – Ah, les femmes…

Noir.

 

4 – Décalage horaire

Un homme arrive un peu essoufflé devant une femme, genre hôtesse.

Lui – Bonjour mademoiselle, je suis Monsieur Dumortier…

Elle (vérifiant sur une liste) – Monsieur Dumortier, oui, parfaitement.

Lui – Désolé, je suis un peu en retard…

Elle (aimablement) – Vous êtes le dernier, en effet. Nous n’attendions plus que vous pour décoller… Vous avez des bagages ?

Lui – Euh, non… (Montrant le sac en plastique qu’il tient à la main) Juste ça… Je peux le prendre en cabine…?

Elle – Bien sûr… Classe tourisme, c’est bien cela…?

Lui (acquiesçant) – Le vol dure combien de temps ?

Elle (vérifiant) – Attendez, que je ne vous dise pas de bêtises… 37 ans exactement… Vous arrivez le 16 avril 3022 à midi, heure locale…

Lui – Je me suis dit qu’en avril, il y aurait moins de monde…

Elle – En dehors des vacances scolaires, c’est quand même moins cher. Et puis là-bas, avril, c’est la belle saison. Les jours rallongent. En hiver, on a à peine le temps de se lever qu’il fait déjà nuit : les journées ne durent que cinq heures !

Lui – Vous y êtes déjà allée ?

Elle – Oui ! Plusieurs fois. En tant qu’hôtesse, on a des tarifs… Vous avez prévu un vêtement chaud pour la décongélation ?

Lui – Bien sûr.

Elle – Heureusement qu’on a des avantages, vous savez… Parce qu’hôtesse… C’est une vie de fou… Vous partez sur le moindre vol d’une soixantaine d’années, vous revenez, il faut vous refaire des amis. Les vôtres sont déjà tous morts et enterrés… Ou alors complètement décatis… Vous avez des amis ?

Lui – Non.

Elle – Vous avez bien raison. C’est beaucoup plus simple. (Son téléphone sonne et elle répond). Oui…? Parfait, merci. (Elle raccroche et s’adresse à nouveau à son passager) Cette fois, c’est l’heure. On m’annonce que votre fusée va décoller d’un instant à l’autre. Je ne vous dis pas au revoir. Quand vous reviendrez, je serai sans doute plus de ce monde. Je fais le système solaire, en ce moment. Il n’y a presque pas de décalage annuel. C’est quand même moins fatiguant.

Lui – Surtout quand on a des enfants…

Elle – Vous les laissez à la crèche, et quand vous revenez du travail, ils ont fini médecine… Alors bon voyage !

Il part en oubliant son sac en plastique.

Lui – Merci.

Elle – Ah, vous oubliez votre bagage à main…

Lui – Oh, pour ce qu’il y a dedans…

Elle – Vous avez raison… Ce n’est pas la peine de se charger… Quand on arrive, la mode a complètement changé… Autant acheter des vêtements sur place…

Lui – Ah, je ne vous ai pas demandé, pour le retour. C’est quand ?

Elle – Le retour ? Ah, ça, c’est une question qu’on me pose rarement… Je peux vous donner une évaluation, mais vous savez… Ça dépendra de l’évolution de l’aéronautique entre temps…

Lui – Ne vous dérangez pas. Je verrai ça là-bas. Bonne journée…

Elle – Bonne journée à vous… Enfin, je veux dire… Bonne hibernation…

Lui – Eh, oui… 37 ans, quand même…

Elle – Oh, vous verrez, on ne sent pas le temps passer… Et on se réveille frais comme une rose…

Lui – Excusez-moi de vous demander ça, mais c’est vraiment une compagnie sûre…? Vous n’avez jamais eu de rupture dans la chaîne du froid…?

Elle – Pensez-vous ! Tout ça est très contrôlé. Le dernier incident qu’on a eu, c’est un passager qui s’est trompé de vol. Il devait retrouver sa fiancée sur Venus pour leur voyage de noces, et il a embarqué par mégarde pour une planète située à une quarantaine d’années lumière… Évidemment, quand il est revenu, elle…

Lui – Elle n’était plus vraiment fraîche comme une rose…

Ils rient.

Elle – Allez, maintenant filez, sinon vous allez le rater. Et le prochain vol n’est que dans soixante-dix ans…

Lui – J’y vais…

Noir.

 

5 – Partie de pêche

Un personnage est en train de pêcher. Un deuxième arrive et le regarde un moment en silence avant de parler.

Deux – Ça mord ?

Un – Je viens d’arriver…

Deux – Vous appâtez à quoi ?

Un – Mie de pain…

Deux – Ah, oui…

Un temps.

Deux – Vous avez essayé le… Ah, merde, comment ça s’appelle, déjà…? La… Ce qu’on trouve dans le camembert ! Les… Voyez ce que je veux dire…?

Un – Non…

Deux – C’est pas grave, ça me reviendra tout à l’heure…

Un – Vous êtes pêcheur ?

Deux – Non ! J’aurais jamais la patience… Rester des heures immobile à rien faire, comme ça, en attendant que ça morde… Si ça mord !

Un – Mmm…

Deux – Vous ne vous ennuyez jamais ?

Un – C’est une façon d’être un peu tranquille…

Deux – Non, je préfère encore la chasse…

Un – Vous êtes chasseur ?

Deux – Non plus… Mais si je devais choisir… Je crois que je préférerais la chasse… Il y a plus d’action, non ? Et puis au moins, on fait un peu d’exercice… Parce que rester assis comme ça toute la journée… Franchement, je ne sais pas comment vous faites…

Un – C’est reposant… On écoute le bruit de l’eau qui coule…

Deux (hurlant) – Les asticots ! Dans le camembert ! Pour appâter ! Les asticots, c’est le mot que je cherchais ! Vous avez essayé, les asticots ?

Un – Non.

Deux – Vous devriez.

Un – Une autre fois, peut-être…

Deux – Un safari… Ça ça me dirait bien… Au Kenya, par exemple… Vous connaissez, le Kenya ?

Un – Non.

Deux – La chasse au gros. Une dizaine d’éléphants qui vous foncent dessus… Pan ! Entre les deux yeux ! Mais après, y’a intérêt à se garer… Pour pas être aplati par le reste du troupeau…

Un – C’est interdit, maintenant, la chasse à l’éléphant…

Deux – Ouais… J’ai vu un reportage là dessus à la télé… Il paraît même qu’ils se remettent à proliférer… Et ils deviennent agressifs, en plus ! Ils s’attaquent aux hommes… Sans raison, comme ça… Ils foncent sur tout ce qui bouge… Il y a eu des morts, hein ! À ce qu’il paraît, c’est parce qu’ils se souviennent d’avoir été chassés il y a des dizaines d’années. Ceux qui en ont réchappé avec une patte folle, une oreille en moins ou une balle dans la trompe. Et les éléphanteaux qui ont vu leurs parents se faire massacrer sous leurs yeux. Même cinquante ans après, ils se souviennent, et ils se mettent à charger dès qu’ils voient un quatre-quatre qui passe à proximité… C’est que ça vit très vieux, un éléphant, hein ? Et ça a de la mémoire… Vous n’avez pas une touche, là ?

Un – C’est le vent…

Deux – Qu’est-ce que vous en faites, quand vous en attrapez un ? Vous le mangez…?

Un – Je le rejette à l’eau…

Deux – Alors ça ne sert vraiment à rien… (Un temps). Mais ils doivent être un peu amochés, quand vous les rejetez à l’eau, non…? Avoir un crochet qui vous transperce la joue, comme ça, ça doit pas faire du bien…

L’autre s’efforce de rester impassible.

Deux – On dit que manger du poisson, c’est bon pour la mémoire… Vous croyez que ça a de la mémoire, un poisson…?

L’autre le regarde, perplexe.

Noir.

 

6 – Excès de lenteur

Un homme s’approche d’un autre (ou d’une femme).

Un – Papiers.

Le deuxième lui tend ses papiers.

Deux – Voilà.

Le premier examine les papiers.

Un – Vous savez à quelle vitesse vous rouliez ?

Deux (profil bas) – Je ne me suis pas rendu compte…

Un – Et ce n’est pas la première fois.

Deux – C’est la dernière, je vous le promets.

Un – Non mais vous vous rendez compte ! 12 kilomètres heure sur l’autoroute ! Vous auriez pu provoquer un accident très grave ! Qu’est-ce que vous avez à dire pour votre défense ?

Deux – Je n’étais pas pressé…

Un – Vous vous foutez de moi ?

Deux – Je vous jure que non ! En fait… C’est une sorte de phobie… Dès que je pars, j’ai l’angoisse d’arriver…

Un – Vous voulez dire de ne pas arriver…

Deux – Non, d’arriver ! Ça me fait pareil en avion…

Un – Vous avez peur de l’avion ?

Deux – Pas du tout… J’ai peur de l’atterrissage… Enfin, pas de l’atterrissage en tant que tel… C’est la fin du voyage, si vous préférez… Ça me terrorise… Je suis tellement angoissé… Je pourrais détourner l’avion pour l’empêcher d’atterrir… Mais ça ne servirait à rien. Même en faisant des cercles autour de l’aéroport, on finirait par brûler tout le kérosène, et on serait quand même obligé de se poser en catastrophe, non ?

Un – Si…

Deux – À moins d’être ravitaillé en vol…

Un – Oui…

Deux – Vous n’avez pas ce genre d’angoisse, vous, en moto…

Un – Non…

Deux – Ce que j’aimais, quand j’étais enfant, c’était les manèges… Comme ça tourne en rond, on est sûr de ne jamais arriver à rien… Je montais toujours dans la soucoupe… Vous savez, la toupie, là ? On tourne sur soi-même… En plus de tourner en rond… D’ailleurs, tourner en rond, c’est le mouvement universel, non…? Les planètes tournent sur elles-mêmes, et autour du soleil… On dit que le monde ne tourne pas rond… C’est faux… Il n’y a rien qui tourne plus en rond que l’univers… Et vous…?

Un – Moi…?

Deux – Vous montiez sur quoi, au manège ?

Un – Sur la moto…

Deux – Déjà…

Un – En fait, c’est mon père qui m’installait à califourchon sur la moto.

Deux – Et pourtant, la moto, c’est très dangereux.

Un – Moi, ce que j’aurais aimé, c’est monter dans la citrouille…

Deux – La citrouille ?

Un – Enfin, le carrosse, quoi… Surtout que même en moto, le carrosse, je n’arrivais jamais à le rattraper… Sur le manège, je veux dire…

Deux – Vous vous souvenez de Mary Poppins ?

Un – Mary Poppins…?

Deux – Le film…! (Horrifié) Cette scène, quand les chevaux de bois se détachent du manège pour aller battre la campagne et finir au galop sur un champ de course à foncer hors d’haleine vers l’arrivée, la bouche pleine d’écume…

Un – La bouche pleine d’écume, vous êtes sûr ?

Deux – Pour moi, c’était pire que l’Exorciste…!

L’autre le regarde un instant avec un air perplexe.

Un – Bon…

Il rend ses papiers à l’autre.

Un – Vous n’êtes pas complètement rond, au moins ?

Deux – Je vous jure que non…

Un – Allez, ça va pour cette fois… Vous pouvez circuler…

Deux – Circuler ?

Un – Et plus vite que ça !

Deux – Bon… Vous ne voulez pas me retirer mon permis…?

L’autre lui lance un regard négatif.

Deux – Ok, j’y vais…

Il fait mine de s’en aller.

Deux – N’allez pas trop vite en moto, vous non plus…

Il se retourne une dernière fois.

Deux – Le périphérique, c’est encore loin…?

Un – Même à 130, vous en avez pour une bonne heure…

Deux – Et sinon, la prochaine sortie, c’est quoi…

Un – La gendarmerie…

Noir.

 

7 – Hors saison

Un homme (ou une femme) en tenue d’été (genre bermuda et chemisette hawaïenne) voire en maillot de bain, arrive devant un(e) autre en tenue polaire (genre doudoune et moon boots) qui vend des glaces.

Un – Bonjour. Elles sont bonnes vos glaces ?

Deux – C’est des glaces artisanales. Combien de boules ?

Un – Qu’est-ce que vous avez comme parfum ?

Deux – Alors… vanille, chocolat, pissenlit, noisette, fraise, moutarde, cassis, menthe avec éclats de chocolat noir, fruit de la passion, citron, choucroute avec éclats de saucisse de Strasbourg, violette, rose, chrysanthème, papaye, anchois, praliné, noix de coco, framboise, cerise, noix de cabillaud, pomme, caramel, javel, banane, saucisson sec, orange, mandarine, aspirine, rhum-raisins, vieux mollard, huître, tarama, steak tartare, ananas, kiwi… Ah, non, du kiwi, il ne m’en reste plus.

Un – Tiens, je vais essayer chocolat – noix de cabillaud, pour changer un peu.

Deux – Une double alors.

Un – Va pour une triple. Vous me mettrez deux boules de cabillaud.

L’autre lui donne sa glace. Il la goûte.

Un – On sent bien le goût de la morue, hein ?

Deux – On les fait nous-mêmes.

Un (avec une moue) – Ah, une arrête…

Il extirpe l’arrête.

Deux – C’est des glaces artisanales…

Un – Mmm… Et ça marche, les affaires ?

Deux – Ça dépend des parfums… En ce moment, avec ce froid, c’est surtout petit salé aux lentilles, qui part bien. En hiver, ça réchauffe. D’ailleurs, je suis en rupture… Vous êtes en vacances ?

Un – Non, on tourne un film, dans le coin. Je suis comédien. Enfin, figurant…

Deux – Ah oui ? Et qu’est-ce que c’est comme film ?

Un – Les Bronzés au Club Med numéro 5. En hiver, ça coûte moins cher. Le Club est fermé.

Deux – C’est sûr. C’est comme pour moi. J’ai racheté tout ce stock de glaces pour une bouchée de pain. Avec la crise, faut savoir s’adapter. Surprendre. Etre là où on ne vous attend pas. En été, je vends des marrons chauds sur la plage…

Un – Je comprends… L’été prochain, je fais une figuration dans Les Bronzés Font du Ski numéro 4. On tourne à Courchevel, avec de la neige artificielle. C’est que là haut, l’été, ça cogne sous la doudoune… Bon va falloir que j’y retourne. Ils doivent avoir fini de décongeler la piscine. Tous les matins, c’est pareil. On perd un temps, avec ça…

Noir.

 

8 – Temps perdu

Deux archéologues du temps en train d’effectuer une fouille.

Un – Je crois que cette fois, on a trouvé quelque chose…

Deux – Passé ou futur ?

Un – Futur antérieur, je dirais.

Ils découvrent un objet qu’ils exhibent. C’est une pendule.

Deux – Qu’est-ce que ça peut bien être ?

Un – Aucune idée.

Deux – Il y a des chiffres…

Un – Et des aiguilles…

Deux – Trois…

Un – Il y a une qui bouge.

Deux – Elle tourne en rond…

Un – À quoi ça peut bien servir…?

Deux – C’est peut-être dangereux…

Un – Tu crois ?

Deux – On ferait mieux de ne pas y toucher…

Un – C’est un peu tard.

Deux – On dirait que les autres aiguilles bougent aussi. Mais moins vite.

Un – Ah, ouais, tu as raison…

Deux – C’est peut-être un jeu ?

Un – Ce n’est pas très marrant.

Deux – Un instrument de mesure ?

Un – Pour mesurer quoi ?

Deux – Va savoir…

Un – À moins que ce ne soit un objet rituel…

Deux – Ou alors, c’est une œuvre d’art.

Un – Ce n’est pas très décoratif…

Un – Bon, il va falloir qu’on rentre au vaisseau spatial. Il est déjà cinq heures trente deux…

Deux – Tiens, c’est marrant.

Un – Quoi ?

Deux – La petite aiguille est sur le cinq, et la grande sur le trente deux…

Un – Tu crois que cet appareil indiquerait l’heure qu’il est ?

Deux – Va savoir…

Un – Mais à quoi ça sert, un appareil qui t’indique le présent ? C’est comme un panneau indicateur qui te dirait « Vous êtes ici ». On le sait déjà !

Deux – Nous, oui…

Une – Une civilisation primitive qui aurait eu besoin de machines pour se repérer dans le temps présent ?

Deux – C’est une hypothèse.

Un – Tu imagines, un peu ? Tu te réveilles en pleine nuit, et tu ne sais même pas l’heure qu’il est. Tu es obligé de regarder une machine pour savoir si c’est le moment de te lever ou pas…

Deux – On fait un métier passionnant…

Un – Et pour remonter le temps, comment ils faisaient ?

Deux – Peut-être qu’ils faisaient tourner les aiguilles à l’envers ?

Le premier essaie de faire tourner les aiguilles à l’envers, sans succès.

Deux – Non, ça ne tourne que dans un sens. Apparemment, ces gens-là ne pouvaient voyager que dans le futur.

Un – Pas de marche arrière, t’imagines. Tu n’as pas le droit à l’erreur…

Deux – Ça devait être une civilisation très primitive.

Un – Bon, allez, on y va. Je n’ai aucune idée de l’endroit où on est.

L’autre regarde une sorte de montre à son poignet.

Deux – Longitude 23234, largitude 43722, profonditude 65840…

Un – Remarque, si on y pense. Nous on a pas besoin de machine pour savoir l’heure qu’il est… Et si ces gens-là savaient instantanément où ils étaient…?

Deux – Rien que par la pensée, tu veux dire ?

Un – Ou alors, ils vivaient dans un espace tout petit.

Deux – Au point de toujours savoir où ils étaient ? Comme ça, rien qu’en regardant autour d’eux ?

Un – Je ne sais pas… Imagine que l’espace dans lequel ils vivaient n’était pas lisse, comme le nôtre, mais comportait des aspérités…

Deux – Comme des sommets, des failles ou des précipités ?

Un – Ouais… Qui permettaient de se repérer dans l’espace. Aussi facilement que nous on se repère dans le temps.

L’autre le regarde avec un sourire navré.

Un – C’est con, je sais…

Deux – Tu as fumé ou quoi…?

Un – Ça me fout un peu les jetons, cette machine, pas toi…?

Deux – Si…

Un – Et si on la laissait là où on l’a trouvée ?

Deux – Je n’osais pas te le proposer…

Ils se saisissent de l’horloge pour la remettre en place.

Un – Avant qu’on prenne de mauvaises habitudes…

Deux – Et qu’on ne puisse plus s’en passer.

Ils ont fini et échangent un regard.

Deux – Prêts pour la téléportation ?

Un – Ça baigne.

Un – Tu sais que tu as de l’imagination, toi ? Tu aurais dû faire philosophe, au lieu d’archéologue du temps…

Noir. Ils disparaissent.

 

 

 

9 – Perdu de vue

Elle et lui arrivent, visiblement perdus. Ils s’arrêtent, épuisés.

Elle (levant les yeux) – On n’est pas déjà passés par là ? Il me semble qu’on s’est abrités sous ce chêne il y a peine un quart d’heure…

Lui – En même temps, il n’y a rien qui ressemble plus à un arbre qu’un autre arbre. D’ailleurs, comment tu sais que c’est un chêne ?

Elle – Il y a des glands en dessous…

Lui – Je me demande si on ne ferait pas mieux de s’asseoir et d’attendre…

Il s’assoit par terre, découragé.

Elle – Attendre quoi ? On est dans le Bois de Vincennes ! Tu ne crois quand même pas que la gendarmerie va monter une expédition de secours en voyant notre voiture toute seule sur le parking ce soir ?

Il ne répond pas. Elle s’assied à son tour, résignée. Il regarde fixement quelque chose droit devant lui.

Elle – Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?

Lui – Le corbeau, là… J’ai l’impression de l’avoir déjà vu…

Elle – Ah, tu vois, qu’est-ce que je disais… On est déjà passé par là…

Il paraît songeur.

Lui – Quand j’étais gamin, mon père avait ramené un corbeau à la maison, un soir… Il était bûcheron, mon père… Alors il avait coupé l’arbre et… Évidemment, le nid… Je l’ai nourri à la petite cuillère… Tu ne peux pas savoir le bruit que ça fait, un bébé corbeau, quand ça a faim… Au début, je n’osais même pas m’approcher… Et puis petit à petit, je l’ai apprivoisé… Il me suivait partout, comme un petit chien.

Elle – À pied ?

Lui – Il devait me prendre pour sa mère. Comme il ne me voyait pas voler, il n’avait pas idée de le faire non plus…

Elle se demande visiblement s’il ne délire pas.

Lui – Enfin si, il volait ! Les crayons de mon père, qu’il lui piquait dans son bureau, et qu’il allait enterrer dans le jardin. Qu’est-ce qu’on a rigolé, avec ça…

Elle (perplexe) – Mmm…

Lui – Et puis petit à petit, ça lui est venu…

Elle (larguée) – Quoi ?

Lui – De se servir de ses ailes ! Au début, c’était juste des petits sauts. D’une chaise de jardin à une autre… Et puis de la chaise à un arbre…

Elle – Il a dû voir d’autres corbeaux voler. Ça lui a donné des idées…

Lui – Au début, il ne s’absentait qu’un jour ou deux… On savait qu’il reviendrait… Et puis un jour il est parti pour de bon, et on ne l’a plus jamais revu… Il est retourné à la vie sauvage…

Elle – Ou alors un chasseur lui a mis un coup de fusil. S’il n’était pas farouche…

Lui (poursuivant sans l’entendre) – Depuis, à chaque fois que je vois un corbeau, je me demande si ce n’est pas Babac…

Elle – Babac…?

Lui – C’est comme ça qu’on l’avait appelé…

Il fixe toujours le corbeau avec un air rêveur. Elle le regarde de plus en plus perplexe.

Elle – Attends, il doit être mort depuis longtemps, ton corbac !

Lui – Ne crois pas ça. Ça vit plus de cent ans, un corbeau…

Elle se relève pour rompre le charme.

Elle – Dis donc, je ne voudrais pas troubler ces émouvantes retrouvailles, mais il faudrait peut-être songer à repartir, là. Il commence à faire nuit…

Il regarde du côté du corbeau.

Lui (déçu) – Il s’est envolé… Ce n’était peut-être pas lui, finalement…

Elle semble soulagée de le voir revenir à la raison.

Lui – Ou alors, c’est toi qui lui as fait peur…

Ils s’en vont.

Elle – Tu es sûr que c’est par là ? Je ne suis pas encore prête pour le retour à la vie sauvage, moi…

Noir.

10 – Coup de foudre

Un homme entre avec circonspection dans ce qui est supposé être un appartement vide, et à vendre. Il est habillé façon VRP et tient une mallette à la main. N’étant visiblement pas chez lui, il attend, ne sachant pas très bien quoi faire. Puis il en profite pour examiner discrètement les lieux. Son jugement semble très favorable. Son portable sonne, il répond.

Lui – Oui…? Oui, chérie… Oui, j’y suis… Non, la fille de l’agence n’est pas encore arrivée. Je suis un peu en avance. Une occasion pareille, tu penses bien. Je tenais absolument à être le premier. Oui, elle m’a dit qu’il y avait quelqu’un d’autre sur l’affaire… Non, non, c’était ouvert, alors j’en ai profité pour entrer… Ah, oui, je t’assure, c’est vraiment magnifique. Le coup de cœur, je te jure. Non, je crois que cette fois, c’est le bon. Et à ce prix là… Les propriétaires sont pressés, apparemment… Un divorce, il paraît… Excuse-moi, je vais devoir te laisser… Je l’entends qui arrive… Ok, je te rappelle après, d’accord…? Tchao…

Une femme entre. Elle est habillée un peu de la même façon que lui, au féminin, et porte également une mallette.

Elle – Bonjour… Vous êtes bien…?

Lui – Oui…

Elle – Je me suis garée sur une place handicapés, mais bon… On n’en a pas pour très longtemps…

Lui – Non, bien sûr…

Elle jette un regard circulaire sur la pièce. Il semble un peu décontenancé.

Elle – Ah, oui, c’est…

Lui – C’est la première fois que vous le voyez…?

Elle – Oui… Pourquoi ?

Lui – Non, non… Rien… Je…

Il se met à examiner les lieux lui aussi.

Elle – Ce n’est pas très grand, évidemment, mais bon…

Lui – Pour un couple.

Elle – Oui.

Lui – Il y a pas mal de placards…

Ils semblent tous les deux un peu embarrassés.

Elle – Il faut reconnaître qu’à ce prix-là, c’est une occasion à saisir.

Lui – Oui…

Elle a l’air attendrie par sa maladresse.

Elle – Vous… Vous faites ça depuis longtemps…

Lui – Ça ?

Elle – Vous débutez, je me trompe ?

Lui – C’est à dire que… Pourquoi ?

Elle (amusée) – Ça se voit un peu…

Lui – Ah, oui…?

Elle – Vous n’êtes pas très… Mais au contraire, hein… Ça fait six mois qu’on cherche, alors évidemment… Excusez-moi, mais… les agents immobiliers, on commence à connaître leur baratin… Alors là, ça me repose un peu…

Lui – Bien sûr…

Elle – Et puis c’est vrai qu’un appartement comme ça, à ce prix là… Il n’y a pas vraiment besoin d’en rajouter…

Lui – Non…

Elle reprend sa visite.

Elle – Ah, oui, c’est… C’est très lumineux…

Lui – Oui, enfin…

Elle – Pardon ?

Lui – Surtout la journée…

Elle – Oui… C’est sûr que la nuit… Ça doit être un peu plus sombre…

Lui – Eh bien justement non.

Elle – Non ?

Cherchant visiblement quelque chose pour argumenter son propos, il se place face au public devant l’endroit supposé de la fenêtre.

Lui – Vous avez vu cette enseigne lumineuse, sur le toit, là bas, juste en face…

Elle – Ah, non…

Lui – Pour la boîte de nuit, en bas ! Avant de vous coucher, vous avez intérêt à fermer les volets…

Elle – Ah, oui…

Lui – Le problème, c’est… qu’il n’y a pas de volets.

Elle – Ah, non…

Lui – En revanche, si vous êtes insomniaque, vous pouvez lire jusqu’au lendemain matin, vous n’avez même pas besoin d’allumer la lumière. Vous êtes insomniaque ?

Elle – Des fois…

Lui – L’avantage, c’est que vous ne serez pas réveillée à quatre heures du matin quand les clients quittent la boîte et s’en grillent une en chahutant avant de rentrer chez eux à moitié bourrés.

Elle – Je croyais que c’était la première fois que vous veniez ici… Vous avez l’air de bien connaître le voisinage…

Lui – Déformation professionnelle… Dans notre métier, on a l’œil pour tous ces petits inconvénients qui n’apparaissent généralement aux acheteurs imprudents qu’après avoir signé la promesse de vente…

Elle (perplexe) – Il y a quand même une belle hauteur de plafond…

Lui – Oui…

Elle – Non…?

Lui – Si, si… C’est… C’est sûr que c’est très agréable, cette impression de volume…

Elle – Oui…

Lui – Mais il faut aussi penser au chauffage…

Elle – Le chauffage…

Lui – Plein nord, comme ça… Là, on est en été… Mais au mois de décembre…

Elle – Vous croyez ?

Lui – Quand on est chauffé au gaz, encore…

Elle – Oui…

Lui – Mais là, avec le chauffage électrique…

Elle – Ah, oui…

Lui – En plus il n’y a qu’un radiateur…

Elle – Mmm…

Lui – Et pas bien gros encore.

Elle – Non…

Lui – Allez savoir s’il marche, au moins…

Elle semble déstabilisée, mais en même temps intriguée.

Elle – Vous êtes payé à la commission ?

Lui – Non, pourquoi ?

Elle – Comme ça… Enfin, la journée, ça a l’air plutôt calme, non ?

Il jette un nouveau regard par la fenêtre.

Lui – Ouh, là… Vous avez vu, à droite ?

Elle – Quoi ?

Lui – L’école !

Elle – Ah, oui… Nous n’avons pas encore d’enfants mais… C’est vrai que ce serait pratique…

Lui – Mmm…

Elle – Non ?

Lui – Attendez l’heure de la récréation…

Elle – Vous voulez dire…

Lui – Vous ne travaillez pas chez vous, au moins ?

Elle – Si… Je… Je suis traductrice…

Lui – Croyez-moi… Une école… Quand on ne rentre chez soi que le soir, ça va… Mais quand on a besoin de tranquillité pour travailler pendant la journée…

Elle – À ce point là…?

Lui – Depuis combien de temps vous n’avez pas mis les pieds dans une cour de récréation ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – Croyez-moi, une école… Il vaut encore mieux habiter à côté d’une centrale nucléaire…

Elle – Ah, oui ?

Lui – Ça fait moins de bruit…

Elle reste un instant interloquée.

Elle – Mais… Pourquoi vous me dites tout ça ? Votre métier, c’est de vendre des appartements, non ?

Lui – Vous m’êtes sympathique, je ne sais pas pourquoi… Je ne voudrais pas que… Et puis je finirai bien par trouver un autre pigeon…

Elle – Je vous remercie de votre honnêteté… Je suis très touchée…

Lui – Je vous en prie.

Elle insiste encore un peu.

Elle – Et les toilettes ?

Lui – Dans la salle de bain…

Elle – Ça prend moins de place.

Lui – Mais ce n’est pas très commode… surtout si vous comptez agrandir la famille.

Elle renonce.

Elle – D’accord… Je vais peut-être réfléchir encore un peu, alors…

Lui – Prenez tout votre temps… Je ne pense pas que ce genre de produits parte très rapidement, de toute façon…

Elle – Merci… Alors je vais y aller… Je suis garée sur une place handicapés…

Lui – Oui… Je crois qu’il y a un hôpital psychiatrique, pas très loin…

Elle le regarde un peu inquiète, se demandant visiblement un instant s’il ne viendrait pas de s’en échapper.

Elle – Vous êtes un drôle d’agent immobilier, quand même…

Lui – Vous trouvez…?

Elle (troublé) – J’y vais…

Lui (troublé aussi) – Ok…

Elle s’en va. Il jette un regard circulaire sur l’appartement, avec un air beaucoup moins satisfait que la première fois. Son téléphone sonne.

Lui – Oui…? Ah, c’est toi… Non, ce n’était pas l’agent immobilier, en fait, c’était… Écoute, je ne peux pas te raconter ça tout de suite, la fille de l’agence va arriver… Tout ce que je peux te dire, c’est que maintenant, on est les seuls sur les rangs… (Essayant de se remotiver) C’est génial, non ? L’appartement…? (Il a un moment de flottement et jette un nouveau regard désenchanté autour de lui) Écoute… Je me demande s’il est si bien que ça, finalement… Oui, je sais, c’est ce que je pensais, mais tu sais ce que c’est… Parfois, on a le coup de foudre, et… Mais non, je ne dis pas ça pour toi, évidemment… Je te parle de l’appartement ! Bon, on en reparle tout à l’heure, d’accord, j’entends des pas dans l’escalier…

Il range son portable dans sa poche et se tourne vers la porte. À sa grande surprise, c’est la femme qui revient.

Elle – Vous croyez au coup de foudre…?

Il ne répond rien, interloqué. Elle se dirige vers lui, et lui roule un patin. On entend au loin le vacarme allant croissant des enfants qui sortent en récréation. Le noir se fait. Relayé par le flash de lumière intermittent de l’enseigne lumineuse.

Noir.

 

11 – Temps pis

Elle est assise, en train de lire un livre. Il approche très hésitant.

Lui – Euh… Excusez-moi de vous importuner, mais…

Elle – Oui ?

Lui – Je… me demandais si… vous accepteriez de… me donner l’heure, s’il vous plaît.

Elle – Désolée, mais ma montre s’est arrêtée.

Lui – Ah…

Elle – La pile, sans doute.

Lui – C’est ennuyeux…

Elle – Oui.

Lui – Bon, alors je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

Elle – Mmm…

Il s’apprête à s’en aller, mais se ravise.

Lui – Vous pourriez peut-être quand même me dire quelle heure il était quand votre montre s’est arrêtée ?

Elle – Euh, oui, pourquoi pas…

Lui – Ça me donnerait déjà une idée…

Elle – Une idée ?

Lui – Une idée… de l’heure qu’il est maintenant.

Elle – Ah, oui…

Lui – Par exemple, je ne sais pas moi… Si votre montre s’est arrêtée à trois heures vingt-huit, je saurais déjà qu’il est plus de trois heures vingt-huit…

Elle (vérifiant) – Ma montre s’est arrêtée à trois heure et demie…

Lui – Merci infiniment, ça me donne déjà une indication… Je sais maintenant avec certitude qu’il est plus de trois heures trente…

Elle – Oui…

Lui – Encore une fois, pardon de vous avoir dérangée…

Elle – Pas de quoi.

Il s’apprête à repartir, mais se ravise à nouveau.

Lui – Vous êtes sûre que votre montre est bien arrêtée, au moins…

Elle – Ah, oui, quand même…

Lui – Excusez-moi, mais… Comment pouvez-vous en être absolument certaine ?

Elle – Je ne sais pas, je…

Lui – Parfois, il arrive qu’on ait l’impression que le temps ne passe pas très vite… Ou même pas du tout… Momentanément, en tout cas…

Elle – C’est vrai, mais…

Lui – Quand on s’ennuie, par exemple…

Elle – Euh, oui…

Lui – On regarde sa montre, on a l’impression qu’elle est arrêtée, alors qu’en fait…

Elle – Mmm…

Lui – Vous… vous êtes beaucoup ennuyée en attendant ?

Elle – En attendant quoi ?

Lui – Je ne sais pas, je… Je ne me permettrais pas de vous demander ce que vous attendez… ou qui.

Elle – Pas spécialement… J’ai mon bouquin…

Lui – Alors je suis désolé pour vous mais dans ce cas, je crains fort que votre montre soit vraiment en panne…

Elle – Oui… Ça fait une bonne demi-heure qu’elle indique trois heures et demie… Je crois qu’il n’y a pas aucun doute là dessus…

Lui – Attendez… Une demi-heure, vous dites ?

Elle – À peu près, oui…

Lui – Comment le savez-vous ?

Elle – Eh bien… J’ai eu le temps de lire trois chapitres de mon bouquin…

Lui – Dans ce cas, si votre montre s’est arrêtée sur trois heures trente, il y a de cela une demi-heure, ça veut dire qu’il est à peu près quatre heures maintenant.

Elle – Oui, pas loin, sans doute…

Elle – Et vous savez d’expérience que ça vous prend exactement dix minutes pour lire un chapitre ?

Elle – Pas exactement… Ça dépend de la longueur des chapitres…

Lui – Ah… Et vu l’épaisseur de votre livre, je suppose que ceux-ci doivent être sensiblement plus longs que la moyenne…

Elle – Oui, peut-être…

Lui – Mmm… Donc il pourrait très bien être un peu plus de quatre heures.

Elle – Ah, ça certainement pas !

Lui – Non ? Qu’est ce qui vous permet d’affirmer cela ?

Elle – Eh bien… J’ai rendez-vous avec quelqu’un, en effet…

Lui – Ah…

Elle – À quatre heures précise, justement…

Lui – Je vois… Mais… votre rendez-vous pourrait être en retard.

Elle – Ah, je ne crois pas, non.

Lui – Et pourquoi cela ?

Elle – C’est un premier rendez-vous… Un homme n’arrive jamais en retard à un premier rendez-vous, n’est-ce pas ? En général…

Lui – En général, une femme n’arrive pas en avance non plus à un rendez-vous. Surtout le premier…

Elle – Ah, oui ? Et pourquoi cela ?

Lui – Pour ne pas avoir l’air complètement désespérée, j’imagine…

Elle – Oui, bien sûr…

Lui – Or, vous m’avez dit que vous étiez là depuis une bonne demi-heure, n’est-ce pas ?

Elle – Oui…

Lui – Vous voyez bien qu’en l’occurrence, on ne peut pas se fier aux généralités…

Elle – C’est vrai… Et pourquoi est-ce que vous avez tant besoin, vous même, de savoir l’heure qu’il est ?

Lui – J’ai rendez-vous à quatre heures, moi aussi. Et comme je suis quelqu’un de très ponctuel…

Elle – Quand on est très ponctuel, il vaut mieux avoir une montre, non ?

Lui – Ah, mais j’en ai une !

Elle – Et elle est en panne, elle aussi…

Lui – Non ! Enfin je ne crois pas…

Elle – Alors pourquoi me demandiez-vous l’heure ?

Lui – Mais… pour vérifier que ma montre n’était pas arrêtée, justement. Comme la vôtre.

Elle – Alors vous allez pouvoir me dire quelle heure il est.

Lui – Mais parfaitement… Il est exactement quatre heures zéro six… Vous pouvez me faire confiance, c’est une montre suisse…

Elle – Merci…

Lui – Je l’ai depuis des années… C’est mon parrain qui me l’avait offerte pour ma première communion… Il est mort depuis d’un arrêt du cœur, mais la montre elle… Jamais une seule panne depuis que je l’ai !

Elle – Et quand les piles sont à plat ?

Lui – Il n’y a PAS de pile ! Je la remonte tous les soirs à vingt heures précises !

Elle – Bon, eh bien… Merci de m’avoir donné l’heure…

Elle se lève.

Lui – Vous partez déjà ?

Elle – Quatre heures zéro six, vous dites. Je ne voudrais pas avoir l’air de l’attendre. Nous avions rendez-vous à quatre heures…

Lui – Je comprends… Alors au revoir… Et… excusez-moi encore de vous avoir dérangée…

Elle s’en va. Il reste seul.

Lui – Je vais l‘attendre encore cinq minutes… Disons… jusqu’à quatre heures onze… Mais moi non plus, je n’aime pas beaucoup les femmes qui sont en retard… Surtout pour un premier rendez-vous…

Noir.

 

Pause

Un personnage est sur scène, désœuvré. Un autre arrive et l’interpelle.

Un – Bonjour.

Deux – Salut.

Un – Je suis l’auteur. Je fais une petit break.

Deux – Un break ? (Sur un ton de reproche) Le spectacle vivant, c’est comme la vie. Il n’y pas de touche pause…

Un – Il n’y a même pas de coupure publicitaire…

Il sort un paquet de cigarettes et le tend à l’autre.

Un – Vous en voulez une ? Pour tuer le temps… Ça nuit gravement, mais ça règle le problème des retraites.

Deux – Merci. Je ne fume pas.

Un – Ah… Excusez-moi.

Il range son paquet de cigarettes.

Un – Vous êtes au chômage…?

Deux – Par intermittence.

Un – Et vous ne vous ennuyez jamais ?

Deux – Vous savez ce qu’on dit…

Un (soupirant) – Le plus dur, dans ce métier, c’est d’attendre.

Silence.

Deux – Ça sera dans la pièce ?

Un – Quoi ?

Deux – Ce qu’on est en train de dire.

Un – Ah, euh… Je ne sais pas encore. Ça dépend.

Deux – De quoi ?

Un – De l’intérêt de notre conversation, j’imagine. Vous avez quelque chose d’intéressant à dire ?

Deux – C’est vous l’auteur.

Un – Ouais.

Deux – Enfin, c’est vous qui le dites.

Un – Ouais…

Silence.

Deux – Vous écrivez plutôt la nuit ?

Un – Non, pourquoi ?

Deux – Vous avez l’air un peu fatigué…

Un – Je me couche tôt, je me lève tard. J’écris surtout en fin de matinée. Des fois, quand je suis inspiré, je m’y remets un peu après la sieste. (Il regarde sa montre) D’ailleurs, ce n’est pas que je m’ennuie, mais il va falloir que j’y retourne.

Deux – Oui, je crois.

Un – Merci de m’avoir tenu compagnie. Ça m’a fait plaisir de discuter un moment avec vous.

L’auteur tend la main à l’autre pour la lui serrer. L’autre hésite un instant, et lui serre la main.

Un – Vous avez la main froide.

Deux – Vous êtes vraiment auteur ?

Un – Pourquoi ?

Deux – Ça pédale un peu dans la semoule, non ?

Un – Vous ne m’aidez pas tellement… Oui, je sais, c’est moi l’auteur. Mais il paraît que quand on a un bon personnage, il suffit de le laisser parler…

Deux – Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage… Et puis le théâtre dans le théâtre… Ça a déjà été beaucoup fait, non ? Quand un auteur se met à parler boutique… C’est qu’il n’a plus rien à dire, non ?

Un (ne trouvant rien à répondre) – Bon… (En sortant, un peu déprimé, pour lui-même) Je crois que je ne vais pas la garder, cette scène-là…

Noir.

 

12 – Plans de carrière

Elle et lui, une dizaine d’années (mais pouvant être joués par des adultes habillés comme des enfants), sont assis sur un banc, leurs sacs d’école posés à côté d’eux, dans ce qui pourrait être une cour de récréation. Ils restent un moment silencieux, plongés chacun dans ses pensées.

Lui – Vous avez eu les bulletins ?

Elle – Oui.

Lui – T’as combien de moyenne ?

Elle – Dix-sept.

Lui – Ah, ouais, quand même…

Elle – Et toi ?

Lui – Huit et demi.

Elle – C’est marrant…

Lui – Quoi ?

Elle – C’est la moitié.

Lui – La moitié de quoi ?

Elle – Huit et demi. La moitié de dix-sept.

Lui – Tu crois ?

Elle le regarde un peu étonnée, et renonce à répondre. Silence.

Lui – Qu’est-ce que tu veux faire, toi, quand tu seras grande ?

Elle – Je ne sais pas… (Un temps) J’hésite entre kinésithérapeute et péripatéticienne.

Lui – Ah, ouais, c’est cool… (Silence) C’est quoi, exactement, kinésithérapeute ?

Elle – Ben… Un type qui a une crampe, par exemple. Il appelle la kinésithérapeute, elle lui fait un massage…

Lui – Pour retirer sa crampe…?

Elle – Euh… Ouais…

Lui – Ah, ok… (Un temps) C’est une masseuse, quoi…

Elle – Ouais… Mais maintenant, ça s’appelle une kinésithérapeute.

Lui – C’est cool…

Elle – Ça vient du grec : « kinésie », le mouvement, et « thérapeute », qui soigne. Parce qu’il faut faire des études, quand même, pour être kinésithérapeute.

Lui – Des études de grec ?

Elle – De latin, plutôt. Pour savoir ce que c’est que le radius, le cubitus, le strato-nimbus, le romulus et rémus…

Lui – Le strato-nimbus ?

Elle – Je déconne.

Lui – Ah ouais, c’est cool… (Un temps) Et ça gagne bien kinésithérapeute ?

Elle – Nan… C’est ça le problème… C’est pour ça que j’hésite avec péripatéticienne…

Lui – Mmm… (Un temps) Péripatéticienne, c’est un peu comme esthéticienne, non ?

Elle – C’est ça… C’est une esthéticienne, mais qui pratique sous le périphérique. C’est pour ça qu’on appelle ça une péripatéticienne.

Lui – Ah, ok… (Un temps) Et ça gagne bien ?

Elle – Ma grande sœur, elle est péripatéticienne, et ma mère dit qu’elle gagne dix fois plus qu’elle.

Lui – Qu’est-ce qu’elle fait, ta mère ?

Elle – Rien.

Lui – Rien ?

Elle – ANPE.

Lui – Ah, ouais… Ça craint…

Elle – ASSEDIC.

Lui – Et ta sœur, ça lui plaît, comme métier, péripatéticienne ?

Elle – Je ne sais pas. Mon beau-père l’a foutue dehors juste après le brevet.

Lui – Ah, ouais… C’est pas cool…

Elle – Non.

Lui – Et ton beau-père, qu’est-ce qu’il fait ?

Elle – Rien…

Lui – Rien ?

Elle – Décédé.

Lui – Ah, ouais, quand même… Mais décédé, euh ? (Devant le silence de son interlocutrice) Ouah…

Elle – Et toi, qu’est-ce que tu veux faire quand t’auras ton bac ? Si tu l’as un jour…

Lui – J’hésite…

Elle – Entre quoi et quoi ?

Lui – Je ne sais pas.

Elle – Qu’est-ce qu’ils font tes vieux ?

Lui – Mon père est prof de grec.

Elle – Et ta mère ?

Lui – Prof de grec.

Elle – Génial…

Lui – Ils veulent que je sois prof de latin.

Elle – De latin ?

Lui – Ils disent que prof de grec, j’aurais jamais le niveau.

Elle – Cool…

Lui – Il n’y a pas de chômage. C’est la fonction publique.

Elle – Et ça gagne bien, prof de grec ?

Lui – Je ne sais pas…

Elle – Plus que péripatéticienne ?

Lui – Pareil.

Elle – Mais il faut faire des études…

Lui – Il y a un concours… Il n’y a pas de concours pour être péripatéticien ?

Elle – Ma sœur, elle a commencé avec le brevet.

Lui – Ah, ouais… C’est cool ça…

Ils restent un moment silencieux.

Lui – Oh, putain…

Elle – Quoi ?

Lui – Huit et demi… Mes parents vont me tuer, c’est clair…

Elle – T’as qu’à leur dire ça.

Lui – Quoi ?

Elle – À tes vieux. En rentrant, tu leur dis que tu veux être péripatéticien. Comme ça ils te foutront la paix.

Lui – Tu crois ?

Elle – Ben ouais…

Lui – Ah, ouais…

Elle – Il faut juste le brevet.

Lui – Ouais, c’est pas con… (Il regarde sa montre) Bon, il faut que j’y aille, sinon ils vont vraiment me tuer…

Elle – Ok. Tu me raconteras.

Lui – Quoi ?

Elle – Tes vieux. Pour ton projet professionnel. Qu’est-ce qu’ils en pensent…

Lui – Ah, ok… C’est cool… Merci du tuyau, en tout cas…

Lui s’éloigne.

Elle – Alors lui, il est vraiment trop con.

Noir

 

13 – Face à face

L’un et l’autre se regardent à la dérobée.

Un – On se connaît…?

Deux – Je ne sais pas.

Un – Pardon, j’avais l’impression…

Deux – Non, non, ne vous excusez pas. Moi aussi. Votre tête me dit quelque chose…

Un – Où est-ce qu’on aurait pu se rencontrer…?

Deux – Vous habitez dans le coin ?

Un – Pas très loin. Et vous ?

Deux – Je promenais mon oiseau…

Un – On s’est peut-être croisé ici…

Deux – Ou ailleurs…

Silence.

Un – C’est curieux. J’ai vraiment l’impression qu’on se connaît…

Deux – On voit tellement de gens…

Un – Bon. Il va quand même falloir que j’y aille…

Deux – Content d’avoir fait votre connaissance.

Un – Au plaisir…!

Le premier s’apprête à s’en aller, mais se ravise.

Un – Ah, au fait, moi c’est Pierre… Au cas où on se revoit un de ces jours par ici…

Deux – Pierre ? Tiens, c’est marrant. Moi aussi…

Un – C’est un prénom assez courant…

Deux – Pierre comment ?

Un – Pierre Dumortier.

Deux – C’est pas vrai ? Comme moi !

Un – Alors on est des homonymes, comme qui dirait !

Deux – Mais ça ne nous dit toujours pas où on s’est déjà vu…

Un – Bon, ben alors, euh… Je vais y aller…

Deux – J’y vais aussi.

Un – Vous allez par où ?

Deux – Et vous ?

Un – Par là.

Deux – Après vous, je vous suis.

Un – Merci.

Ils s’en vont.

Un – Allez viens, Babac !

Deux – Pas possible ! C’est votre corbeau ?

Un – Oui, pourquoi ?

Deux – C’est le mien aussi !

Un – Je savais bien que votre tête me disait quelque chose…

Noir

 

14 – 107 ans

Le premier, plus vieux, est déjà là, désœuvré. Le deuxième, plus jeune, arrive.

Jeune – Salut.

Vieux – Salut.

Le jeune fait quelques pas, pour reconnaître les lieux.

Vieux – Je ne vous fais pas faire le tour du propriétaire…

Le jeune sourit vaguement.

Jeune – Ça fait longtemps que vous êtes là ?

Vieux – Je ne sais plus… Je perds la mémoire. Dans un sens, ici, c’est pas plus mal, vous verrez… Je sais que je suis encore là pour un bout de temps, mais comme j’ai toujours l’impression d’être arrivé hier… (Un temps) Combien ?

Jeune – 10 ans… Et vous ?

Vieux – 107 ans.

Jeune (impressionné) – 107 ans ? Pour quoi ?

Vieux – Escroquerie.

Jeune – C’est cher, pour une escroquerie…

Vieux – Et vous ?

Jeune – J’ai tué un policier…

Vieux – Ce n’est pas très cher pour avoir tué un policier…

Jeune – Une grosse escroquerie…?

Vieux – 115 millions.

Jeune – À qui on peut bien escroquer 115 millions ? À part à un escroc… Total ? Société Générale ?

Vieux – Française des Jeux.

Jeune – Ah, ouais…

Vieux – Les numéros que je jouais n’étaient jamais les bons. Je me suis débrouillé pour que les bons numéros soient ceux que j’avais joués…

Jeune – Et comment on fait ça ?

Vieux – Un magicien ne révèle jamais ses trucs. Sinon, il n’y a plus de magie…

Au gré du metteur en scène, le vieux peut esquisser un petit tour de magie simple, réussi ou raté. Quoi qu’il en soit, le jeune est impressionné.

Jeune – 107 ans…

Vieux – Oh, je ne les ferai pas.

Jeune – Vous avez un truc pour vous évader d’ici ?

Vieux – Un truc imparable. Vous avez pris combien, déjà ?

Jeune – Avec les remises de peine, je peux espérer sortir dans 5 ans.

Vieux – Je serai sorti avant vous. Vous voulez parier ?

Jeune – Vous avez escroqué la Française des Jeux…

Vieux – Â mon âge… Je sortirai même par la grande porte. Les pieds devant…

Silence.

Jeune – Excusez-moi, mais… Pourquoi voler 115 millions… à votre âge, justement ?

Vieux – C’est vrai… À mon âge, on n’a plus rien à gagner… D’un autre côté, on n’a plus rien à perdre non plus. Au pire, c’était la prison, au lieu de la maison de retraite. Au moins, ici, je suis avec des jeunes… Pourquoi, vous avez buté ce flic ?

Jeune – C’était l’amant de ma femme…

Vieux – Ah, oui, ce n’est pas de bol… Il aurait été charcutier, vous auriez pris trois ans. Et vous, qu’est-ce que vous faites, dans la vie ? Enfin, qu’est-ce que vous faisiez…

Jeune – J’étais horloger.

Vieux – Ah… Ici, il vaut mieux ne pas trop regarder sa montre… Moi, j’ai une Rolex. La précision suisse… C’est tout ce qu’ils m’ont laissé, je ne sais pas pourquoi. Enfin, je m’en doute un peu… (Il regarde sa montre) À propos, je vais vous demander de m’excuser un instant, c’est l’heure du tirage…

Il prend une petite radio qu’il colle à son oreille.

Jeune (étonné) – Vous jouez encore au loto ?

Vieux – On ne se refait pas… Malheureusement, je ne peux plus aller au bureau de tabac pour valider mes bulletins.

Jeune – À quoi ça sert de jouer ? Si on ne peut plus miser…

Vieux – Pour passer le temps ! Je n’ai plus rien à gagner, vous l’avez dit… Mais on ne peut pas m’empêcher de jouer… Tenez, la semaine dernière j’ai eu quatre bons numéros…

Jeune – Combien ?

Vieux – 19 euros… Vous voulez faire une grille avec moi ? Ou alors, on fait une cagnotte, et on remise nos gains…

Air circonspect du jeune.

Vieux – Vous verrez, vous sortirez d’ici virtuellement milliardaire…

Noir.

 

15 – Leçon de choses

Un personnage plus vieux et un autre plus jeune (jouables indifféremment par des hommes ou des femmes).

Vieux – Alors ? Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ?

Jeune – Je ne sais pas… Qu’est-ce que ce que tu voulais faire, toi, quand tu étais jeune ?

Vieux – C’est loin, tout ça… Sûrement pas ce que je fais maintenant, en tout cas…!

Jeune – Qu’est-ce que tu fais ?

Vieux – Oh, rien de très intéressant, tu sais… Des fois, je me demande même si ça sert à quelque chose… Mais il faut bien que quelqu’un le fasse…

Jeune – Pourquoi…?

Vieux – Qu’est-ce que tu crois ? Il y en a plein derrière moi qui attendent la place ! Ah, si seulement c’était à refaire… Avoir ton âge, et savoir ce que je sais…

Jeune – Qu’est-ce que tu ferais ?

Vieux – Va savoir ? En tout cas, je n’en serai certainement pas là où j’en suis… Mais j’en ai trop vu… Ils m’en ont trop fait voir… Quand on est jeune, on en veut… On y croit… Mais je ne me fais plus d’illusion… Tu verras quand tu auras mon âge…

Jeune – Je verrai quoi ?

Vieux – Tu le sauras bien assez tôt, va… Ces trucs-là, c’est pas facile à expliquer… Et encore, tu as de la chance. Moi, à ton âge, je ne pouvais même pas poser ce genre de questions.

Jeune – Quelles questions ?

Vieux – Allez, va apprendre tes leçons, va… Si tu ne veux pas finir comme moi…

Jeune – Tu n’apprenais pas tes leçons, toi ?

Vieux – Si…

Jeune – Alors à quoi ça sert d’apprendre ses leçons ?

Vieux – Allez, fais ce que je te dis… Tu comprendras plus tard… Et tu me remercieras… (Il s’en va). Ah, ces gosses… Faut tout leur expliquer…

Noir.

 

16 – Mémoire cash

Elle et lui, en train de s’embrasser, un long moment.

Ils relâchent leur étreinte, et regardent droit devant eux.

Elle – Ça te rappelle quelque chose ?

Lui – Non… Et toi ?

Elle – Non plus.

Lui – C’est la première fois.

Elle – C’est pas inoubliable.

Lui – La première fois, on ne peut pas comparer. On ne se souvient de rien.

Elle – La première fois, on ne se rappelle pas. On le garde juste en mémoire.

Lui – C’est quoi, la mémoire ?

Elle – Je ne sais pas…

Lui – C’est quoi oublier ?

Elle – Je ne sais plus…

Lui – On recommence ?

Elle – Ok.

Ils s’embrassent à nouveau, puis relâchent leur étreinte.

Lui – Et là, ça te rappelle quelque chose ?

Elle – J’ai le vague souvenir d’un déjà vu.

Lui – Moi aussi.

Elle – Ça y est, je m’en souviens.

Lui – C’est un début.

Elle – Oui.

Lui – C’est la deuxième fois.

Elle – Ce n’est pas un début, alors.

Lui – La première fois, on ne sait pas que c’est un début, puisqu’on ne se souvient de rien.

Elle – Ça sert à quoi de se souvenir ?

Lui – Ça fait passer le temps.

Elle – Et à la fin ? Comment on sait que c’est la dernière fois ?

Lui – On ne sait jamais.

Elle – Il faudrait pouvoir s’en souvenir. Après.

Lui – On ne se souvient que de l’avant-dernière fois.

Elle – C’est la vie.

Lui – Oui. Entre la deuxième et l’avant-dernière fois.

Elle – La vie, c’est quand on y repense.

Lui – C’est une histoire sans queue ni tête.

Ils commencent à s’en aller, chacun de son côté.

Elle – On se rappelle ?

Lui – Ou on efface la mémoire cache ?

Noir.

 

17 – Souvenirs

Un vieil homme est assis, appuyé sur un parapluie. Une vieille femme arrive. Elle s’assied à côté et lui prend la main. Il se laisse faire, un peu surpris.

Elle – Ça fait du bien, un peu de calme, hein ?

Lui (pas contrariant) – Oui…

Ils restent un moment silencieux, semblant apprécier cet instant de sérénité.

Elle – Tu te souviens de nos premières vacances ? C’était en 36…

Lui – Non…

Elle – Maintenant, pour nous, c’est tous les jours les vacances…

Lui – Oui…

Elle – Tu as bien pris tes cachets ?

Lui (étonné) – Non…

Elle (lui tendant une boîte) – Tiens, je te les ai amenés.

Lui (prenant la boîte) – Merci… (Il prend un cachet et l’avale, puis regarde la boîte). C’est pour le cœur…

Elle – Oui…?

Lui – Ben… Moi, c’est plutôt la mémoire…

Elle – C’est les médicaments de mon mari…!

Lui – C’est que je ne dois pas être votre mari, alors…

Elle le regarde offusquée, lui lâche la main et se lève.

Elle – Vous auriez pu le dire plus tôt !

Elle s’en va, contrariée.

Il la regarde partir.

Noir.

 

18 – Projets d’avenir

Une fille est assis sur un banc. Elle a le regard fixé devant elle. On comprendra qu’elle regarde le couple de la scène précédente. Un garçon arrive, et s’assied à côté d’elle, sans un mot. Ils restent ainsi un moment en silence, regardant droit devant eux.

Elle – Tu nous imagines, quand on aura leur âge…?

Lui – Non…

Elle – Elle est tirée à quatre épingles. Elle s’est même maquillée…

Lui – Ah, ouais…?

Elle – Lui non plus ne l’a pas remarqué…

Lui – Pourquoi il a un parapluie ? Il n’y a pas un nuage…

Elle – C’est elle qui lui a demandé de le prendre. À l’âge des mises en plis, on se méfie des orages… Et puis elle sait que ça lui sert de canne. C’est plus discret… C’est sa coquetterie à lui…

Lui – T’as vu ? Elle a les cheveux presque violets…

Elle (attendrie) – C’est quand même beau, non ?

Lui – Quoi ? Une vieille avec une coiffure de punk ?

Elle – Ils doivent être mariés depuis un demi-siècle, et ils se tiennent encore par la main…

Lui – Tu parles ! Regarde, elle se barre. Et elle n’a pas l’air contente… Ça fait peut-être cinquante ans qu’ils s’engueulent…

Elle – Il a dû lui dire qu’il trouvait ça trop violet… (Un temps) Je me demande si il ne va pas pleuvoir, finalement… On y va ?

Lui – Euh, ouais…

Il se lève pour partir.

Elle – Pourquoi tu voulais me voir, au fait ?

Lui – Ben… Je ne sais pas comment te dire ça, mais… Je ne crois pas qu’on vieillira ensemble…

Elle – Je sais…

Lui – Et toi, tu voulais me dire quelque chose…?

Elle se lève à son tour, et on voit alors qu’elle est enceinte.

Elle – Tu aurais dû prendre ton parapluie, toi aussi…

Noir.

 

19 – Vacances

Une terrasse. Deux chaises longues. Marie arrive, en peignoir blanc, des lunettes noires sur le nez. Elle va jusqu’au bord de la scène, respire à pleins poumons et contemple l’horizon. Pierre arrive à son tour, en s’appuyant sur des béquilles.

Marie (sans se retourner) – On respire, non ? Vous sentez cet air iodé ?

Pierre – Ma foi non… Mais j’ai le nez un peu bouché, ce matin…

Il s’assied avec difficulté sur une chaise longue, et pose ses béquilles à côté de lui.

Marie – Et ces mouettes… Vous entendez ça ? Quel dépaysement !

Pierre sort une boîte métallique de sa poche, l’ouvre et la tend vers Marie.

Pierre – Vous voulez une pastille ? Ça dégage les bronches…

Mais Marie ne prête pas attention à cette proposition.

Marie – C’est vraiment le paradis… Je me sens revivre ! Pas vous ?

Il prend une pastille dans la boîte et la met dans sa bouche.

Pierre – Moi, ça me donnerait plutôt envie de vomir…

Il range la boîte.

Marie (exaltée) – Une nouvelle journée qui commence… Et elle s’annonce glorieuse…

Pierre – Vous êtes sûre que ça va ?

La mine de Marie change du tout au tout.

Marie – Je suis complètement déprimée…

Pierre – J’ai d’autres sortes de pastilles, si vous voulez.

Marie – Mon mari devait partir avec moi, mais finalement il est resté sur le quai.

Pierre – Je suis vraiment désolé. Alors vous êtes provisoirement célibataire…

Marie – Plutôt définitivement veuve.

Pierre – Je vois…

Marie – Sauf que lui, il est toujours vivant… (Un temps). Et vous, qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Pierre – Je suis en vacances, comme vous.

Marie – Je parlais de vos béquilles…

Pierre – Ah ça… Je sais que j’en ai besoin pour marcher, mais je ne sais plus pourquoi…

Marie se tourne à nouveau vers la mer.

Marie – La mer est tellement bleue… Une vraie carte postale… Je me demande si je ne vais pas aller piquer une tête…

Elle retire son peignoir, dévoilant son maillot de bain.

Pierre – N’allez pas vous noyer… Ce serait dommage… Et puis elle ne doit pas être bien chaude.

Marie – Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Pierre – On est hors saison.

Marie – Ah oui…

Elle remet son peignoir.

Pierre – Vous voulez faire un scrabble ?

Marie – Merci… Je ne suis pas encore désespérée à ce point…

Pierre – Vous l’aimiez tant que ça ?

Marie – C’était mon mari…

Pierre – Vous l’oublierez…

Marie – Je ne me souviens déjà plus très bien comment nous nous sommes quittés…

Pierre – Les adieux, c’est ce qui s’efface en premier quand on rembobine.

Marie – Vous faites du cinéma ?

Pierre – Si j’en ai fait, je ne m’en souviens plus… Et vous ?

Marie – Je suis un peu comédienne.

Pierre – Vous verrez, ce petit hors jeu vous fera le plus grand bien.

Marie – Je me sens déjà rajeunir… Allez, c’est décidé, je vais piquer une tête !

Pierre – Dans l’océan ?

Marie – Dans la piscine !

Marie s’en va, découvrant l’inscription au dos de son peignoir : Titanic. Pierre se lève sans ses béquilles, s’approche du bord de scène et écarte les bras en regardant au loin.

Pierre – Je suis le roi du monde !

Noir.

 

20 – Premier amour

Un homme déambule dans ce qui s’avérera être une galerie de peinture. Une femme arrive vers lui avec un grand sourire, et semblant sous le coup de l’émotion.

Elle – Tu me reconnais ?

Il semble pris au dépourvu mais, sans trop y croire, tente quelque chose pour ne pas la décevoir.

Lui – Paulette ?

Elle – Chantal !

Lui – Chantal !

Elle – Je te regardais depuis tout à l’heure. Ton visage me disait vaguement quelque chose. Et puis ça m’est revenu d’un coup. Un truc dans l’expression du visage…

Lui – C’est dingue… Ça fait combien de temps ?

Elle – Ouh, là… Tu ne m’avais pas reconnue, alors ?

Lui – Si, si, enfin… C’est vrai que tout à l’heure… Mais maintenant que tu me le dis… Tout est là… Le menton… Les yeux… La bouche… Même le nez…

Elle – Et oui…

Lui – Non, j’ai dit Paulette, parce que… C’est une copine de ma mère. (Comprenant sa gaffe et s’efforçant de rectifier le tir) Tu n’as presque pas changé, hein ?

Elle – Depuis le temps…

Lui – Non, je veux dire… On te reconnaît très bien… Quand on sait que c’est toi… (Le temps pour lui de mesurer la profondeur à laquelle il s’est déjà enfoncé) Alors tu habites toujours par ici ?

Elle – Oui… Toujours au même endroit… Et toi ? Tu ne reviens pas souvent, alors ?

Lui – Non, pas très… Ma mère habite encore ici mais bon… C’est un peu compliqué… (Il préfère changer de sujet). Chantal…! Tu es mariée, j’imagine ?

Elle – J’ai quatre enfants…

Lui – Ah, oui, quand même…

Elle – Et toi ?

Lui – Moi aussi… Enfin, moi je n’en ai qu’un, mais bon… (Nouvel embarras) C’est incroyable qu’on se retrouve comme ça ici. Dans cette galerie de peinture. J’allais acheter des cigarettes. Je suis rentré comme ça, par hasard…

Elle – Oui…

Lui – Tu ne vas pas me croire, mais je pensais à toi, tout à l’heure. En passant devant chez toi, justement… Mais je n’ai pas pensé que tu pouvais habiter encore là. Alors tu n’as bougé…?

Elle – Ben non, tu vois. Je suis toujours là…

Lui – C’est incroyable…

Ils ne savent visiblement plus trop quoi dire.

Elle – Tu as eu le temps de voir l’expo…?

Lui – Oui… Enfin pas tout… Il y a des trucs vraiment pas mal, hein ?

Pour se donner une contenance, pendant un moment, il contemple avec elle le tableau devant lequel il se trouve, cherchant quoi dire d’autre.

Lui – Celui-là, en revanche, c’est une horreur, non…? On dirait un dessin d’enfant… Je ne sais pas comment on peut exposer des trucs pareils…

Elle – Il faut encore que je travaille un peu ma technique, je sais…

Lui (liquéfié) – Ah, parce que c’est…? C’est toi qui…?

Elle – Oui…

Lui – Non, mais les autres j’adore, hein ? Je te l’ai dit…

Elle – Enfin, ils ne sont pas tous de moi. C’est une exposition collective. Mais celui-là, c’est moi, oui…

Lui – Bien sûr ! Ça me revient maintenant… Tu peignais déjà, à l’époque… Sur des boîtes de camembert, non…?

Elle – Des boîtes d’allumettes…

Lui – C’est ça. Les grosses boîtes d’allumettes familiales. Ça n’existe plus, d’ailleurs… C’est dommage… Alors maintenant, tu… Tu as changé de support…

Il jette un regard nouveau sur le tableau.

Lui – Ah, oui, c’est bien… C’est… C’est un cheval ?

Elle – Un chat…

Lui – Bien sûr ! Non, on reconnaît bien le… Les oreilles, la bouche, le nez… La moustache… Et puis c’est de la peinture abstraite, non ?

Elle – Non.

Lui – Enfin, je veux dire… De la peinture naïve…

Elle – Pas vraiment…

Lui – Enfin, tu sais, moi, la peinture… Et puis cette manie qu’on a de vouloir toujours mettre des étiquettes sur les choses… Surtout quand il s’agit de peinture ! Moi le premier, hein ? C’est beau, et puis c’est tout… (En rajoutant un peu dans l’émotion) Et puis c’est tellement toi…

Nouveau silence embarrassé.

Lui – Tu sais que j’étais très amoureux de toi…?

Elle – C’était il y a longtemps…

Lui – Je n’aurais jamais osé te le dire, à l’époque… C’est marrant… Ça me fait du bien de pouvoir te le dire maintenant… Je veux dire maintenant que…

Elle – Il y a prescription…

Lui – Oui… (Embarrassé) Écoute, il va falloir que j’y aille, là… Je vais voir ma mère, justement… Tu sais, à son âge… Elle peut mourir d’un instant à l’autre…

Elle – Elle a quel âge ?

Lui – Soixante-deux… Non, mais… Elle a toujours eu une santé fragile, tu sais… Ça m’a vraiment fait plaisir de te revoir… (Cherchant une issue) Je suis sur Facebook… Fais-moi une demande d’amitié… On restera en contact…

Elle – Ok…

Lui – Je t’ai cherchée une ou deux fois, tu sais… Sur Facebook… Mais des Chantal, euh… (Cherchant en vain son nom de famille) Il y en a tellement…

Elle – Sur la photo, j’ai un nez rouge… Je veux dire un nez de clown…

Lui – Alors ça ne m’étonne pas que je ne t’aie pas reconnue… Bon, il faut vraiment que je me sauve, sinon… On se fait la bise ?

Ils se font la bise, un peu gênés. Il s’apprête à s’en aller mais, cherchant encore la phrase définitive qui arrangerait tout, il se retourne une dernière fois vers elle et improvise.

Lui – Allez… (Sentencieux) Au royaume des cieux, les premiers amours seront les derniers…

Elle acquiesce poliment en faisant mine de comprendre la portée profonde de cette phrase sibylline. Il s’en va en esquissant un sourire mystérieux. Elle reste là pour le moins perplexe.

Noir.

 

 

21 – Ni chaud ni froid

Deux personnages (hommes ou femmes). Éventuellement un couple. Peut-être âgé. Ils restent un instant silencieux.

Un – Il fait lourd, non ?

Deux – Oui.

Un – C’est venu tout d’un coup.

Deux – Mmm…

Un – Ce matin, ça allait, non ?

Deux – Ce matin…?

Un – Et d’un coup, il fait une chaleur.

Un temps

Deux – Ça sent l’orage.

Un – Tu crois ?

Deux – Je ne sais pas…

Un – Alors pourquoi tu dis ça ?

Deux – C’est ce qu’on dit généralement, non ?

Un – Généralement ?

Deux – Quelqu’un dit « il fait lourd » et… l’autre répond « ça sent l’orage ».

Un – Mmm…

Deux – Ce n’est pas ça qu’il fallait dire ?

Un – Oui… Si… (Un temps). Quand même en cette saison…

Deux – Quoi ?

Un – Qu’il fasse lourd comme ça.

Deux – Mmm…

Silence.

Un – Ou alors c’est moi… (Un temps) Tu n’as pas chaud, toi ?

Deux – Non, enfin… Pas vraiment…

Un – Mais alors pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

Deux – Quoi ?

Un – Tu disais qu’il faisait lourd, toi aussi !

Deux – Je ne sais pas moi… J’ai dit ça comme ça… Pour ne pas te contrarier…

Un – Alors ça doit être moi…

Deux – Toi…?

Un – J’ai peut-être de la température !

Deux – Tu as l’impression d’avoir de la température ?

Un – Je ne sais pas… Qu’est-ce que tu en penses ? Il fait lourd ou c’est moi ?

Deux – C’est vrai que je commence à avoir un peu chaud, maintenant que tu me le dis…

Un – C’est peut-être contagieux.

Deux – Quoi ?

Un – La fièvre ! Tout à l’heure ça allait, et maintenant tu commences à avoir chaud toi aussi. C’est peut-être contagieux !

Deux – Non, mais je n’ai pas vraiment chaud, j’ai dit ça pour…

Deux – Pourquoi ?

Un – Je ne sais pas, moi… Pour… (Un temps). Et si tu enlevais ton gilet…

Deux – Tu crois ?

Un – Tu peux toujours essayer.

Deux – Je ne risque pas d’attraper froid ? Si j’ai de la fièvre…

Un – Il ne fait pas vraiment chaud, mais… il ne fait pas si froid que ça non plus. Il ne fait ni chaud ni froid.

Deux – Bon…

Le premier personnage retire son gilet.

Deux – Alors ?

Un – Ah, oui…

Deux – Ça va mieux ?

Un – Ah, oui, oui… Maintenant ça va…

Deux – Tu avais ton gilet, ce matin ?

Un – Non…

Deux – Et ben tu vois, ça devait être ça…

Un – Oui…

Deux – Ça devait être le gilet…

Un – C’est vrai que ce matin… Il ne faisait pas si chaud que ça, non ?

Noir.

 

22 – Mortel

Deux personnages.

Un – Je crois que cette fois, on est vraiment les derniers…

Deux – Et dire qu’on a régné sur le monde pendant plus de 100 millions d’années.

Un – Tu verras que dans 100 millions d’années, l’espèce qui nous aura succédé en sera encore à se demander ce qui a bien pu causer notre disparition.

Deux – On parlera de raréfaction des spermatozoïdes, de guerre nucléaire…

Un – D’éruption volcanique, de collision avec un astéroïde…

Deux – Comme pour les dinosaures.

Un – Finalement, ils se sont peut-être éteints pour la même raison que nous, les dinosaures.

Deux – C’est vrai que 100 millions d’années, c’est long.

Un – Surtout dans les derniers mois.

Deux – Quand une histoire est devenue trop lourde à porter…

Un – Le poids des cartables, c’est comme ça que ça a commencé.

Deux – Même avec les livres électroniques, un million de siècles, ça finit par peser…

Un – On commençait à en avoir plein le dos, c’est sûr.

Deux – Et ras la casquette.

Un – On n’avait plus assez de mémoire pour se souvenir de tout ça.

Deux – C’est vrai qu’il était peut-être temps que ça s’arrête, mais bon…

Un – Le bug du millionième siècle, c’est ça qui nous a achevés.

Deux – Et puis on avait déjà tout fait. Qu’est-ce qu’on aurait pu faire de plus ?

Un – Sans risquer de se répéter.

Deux – La seule chose qu’on n’avait pas encore faite, c’était de disparaître.

Un – Je me demande qui pourra bien nous remplacer comme espèce dominante. Les cafards ?

Deux – Ça me déprime…

Un – Les poules ?

Deux – Tu crois vraiment qu’on peut rebâtir un civilisation à partir d’un cerveau de poulet ?

Un – Ça effacerait la mémoire, et ça remettrait les compteurs à zéro…

Deux – Ouais…

Un – À moins que les dinosaures reviennent et en reprennent pour 100 millions d’années.

Ils se figent. Silence.

Un – Putain… 100 millions d’années… Est-ce qu’on a vraiment besoin d’une raison pour disparaître quand on est là depuis 100 millions d’années ?

Le deuxième ne répond pas. Il ferme les yeux. Il semble mort. Le premier lui lance un regard indifférent, avant de fixer à nouveau le vide devant lui.

Un – Non, je comprends les dinosaures. 100 millions d’années… c’est mortel.

Noir.

 

23 – Apesanteur

Deux personnages.

Un – Le jour va bientôt se lever…

Deux – Tu crois qu’on se souviendra de nous dans cent ans ?

Un – Sûrement.

Deux – Dans mille ans ?

Un – Je ne sais pas.

Deux – On se souviendra de toi.

Un – Ça compte tant que ça à tes yeux ?

Deux (ironique) – Qu’on se souvienne de toi ?

Un – Qu’on ne se souvienne que de moi.

Deux – C’est pour ça qu’on l’a fait, non ?

Un – Pour devenir immortel ?

Deux – Pour être les premiers. Même si au final, on savait qu’il n’y en aurait qu’un.

Un – Je te cède ma place, si tu veux. Je serai le deuxième…

Deux – On ne peut pas faire ça, tu le sais bien.

Un – Qui pourrait nous en empêcher ?

Deux – Ok. Mais pourquoi moi ?

Un – On tire a pile ou face !

Deux – L’immortalité, à pile ou face ? Chiche…

Le premier fait mine de lancer en l’air une pièce qu’ils regardent tous deux ne pas retomber.

Un – Avec le peu de gravité qu’il y a ici, elle ne sera pas retombée avant ce soir.

Deux – Tu le savais, non ? Sinon, tu m’aurais proposé qu’on tire ça à la courte paille.

Un – On le savait tous les deux.

Deux – Ça y est, il fait jour. Dans quelques minutes, tu vas être le premier homme à poser le pied sur cette planète.

Un – Ça ressemble à quoi ?

Deux – À rien. Ou au Texas, si tu préfères.

Un – Souhaite moi bonne chance.

Deux – Tu vas en avoir besoin. C’est long, l’immortalité…

Un – Tu crois que les morts célèbres savent qu’ils sont immortels ?

Noir.

 

24 – Espace immobilier

Un agent (homme ou femme) derrière un bureau sur lequel trône un ordinateur. Un client (ou une cliente) arrive.

Client – Bonjour.

Agent – Bonjour Monsieur (ou Madame). Bienvenue chez Espace Immobilier. Que puis-je faire pour vous ?

Client – Alors voilà je… Je suis actuellement locataire, et j’envisage de devenir propriétaire…

Agent – Très bien…

Client – Nous venons d’avoir un deuxième enfant et nous commençons à manquer un peu d’espace.

Agent – Je comprends très bien… Plus c’est petit, et plus ça prend de place, pas vrai ?

Client – Oui…

Agent – Parfait… Et… quel genre de planète cherchez-vous ?

Client – Pas trop grande, parce que mon budget n’est pas infini. Mais qu’on soit à l’aise quand même lorsque les enfants vont grandir.

Agent – Voyons voir ce que je pourrais vous proposer (L’agent pianote sur son clavier et regarde son écran). Que pensez-vous de celle-ci ? Ce n’est pas immense, mais il y a deux satellites. Pour une famille, c’est idéal.

Client (lisant) – À rafraîchir… Qu’est-ce que ça veut dire, exactement ?

Agent – La température au sol est un peu élevée…

Client – Combien ?

Agent – Ça peut aller jusqu’à deux cents degrés en été… Mais vous pouvez toujours installer un climatiseur d’atmosphère.

Client – Je ne supporte pas la climatisation…

Agent – Et puis c’est très lumineux. C’est une planète très proche de son étoile…

Client – C’est sûrement pour ça que c’est une telle fournaise… Et celle-là ?

Agent – Ah oui, elle est très bien aussi… Le charme de l’ancien… C’est vrai que ça a beaucoup de cachet…

Client – Travaux à prévoir…

Agent – Elle est livrée sans eau et sans atmosphère, mais vous savez, maintenant, ce ne sont pas des aménagement considérables. Vous pouvez même en défiscaliser une partie. Et puis à ce prix là…

Client – Je préférerais quand même ne pas avoir de travaux à faire.

Agent – Habitable tout de suite, je vois… Moi non plus, je ne suis pas très bricoleur (ou bricoleuse)… Voyons voir… Ah, je crois que j’ai ce qu’il vous faut… C’est un produit que je viens de rentrer, justement… Regardez ça…

Client – C’est très bleu, non ?

Agent – C’est la piscine… Mais regardez de plus près… Le jardin est très vert… Et vous avez un frigo à chaque pôle. Bon, là ils sont légèrement dégivrés, c’est pour ça que la piscine déborde un peu, mais ça peut se régler très facilement en changeant le thermostat…

Client – C’est vrai que ce n’est pas mal…

Agent – C’est la campagne. À moins d’une centaine d’années lumière d’ici…

Client – C’est situé où exactement ?

Agent – C’est un peu excentré, c’est vrai. Mais d’un autre côté, c’est très tranquille. C’est dans le système solaire…

Client – Le système solaire ?

Agent – La Voie Lactée, vous voyez ?

Client – Vaguement…

Agent – J’ai plus central, bien sûr, mais c’est plus cher… Une planète comme ça, avec un satellite, en plus… Je ne vous cacherais pas que le satellite, lui, est à aménager… Mais vous pouvez le faire un peu plus tard lorsque la famille se sera agrandi…

Client – Et vous dites que c’est habitable tout de suite ?

Agent – Il y a l’eau, le gaz, l’électricité solaire… Et pour la touche rustique, il reste même quelques volcans en activité… Bon, il faudra peut-être les faire ramoner…

Client – Comment ça s’appelle ?

Agent – La Terre.

Client – La Terre ?

Agent – Vous pouvez toujours changer le nom, si ça ne vous plaît pas… C’est au numéro 3211 de la Voie Lactée.

Client – Et elle serait libre tout de suite ?

Agent – Je crois qu’il reste quelques locataires qui n’ont jamais payé le loyer… Si vous êtes intéressé, je peux faire en sorte qu’ils débarrassent le plancher très rapidement… Le temps de faire l’état des lieux, et vous pouvez emménager quand vous voulez !

Client – Il faudrait que j’en parle à ma femme (ou mon mari), mais… Oui, je crois que je vais la prendre… J’imagine que vous voulez un acompte tout de suite…

Agent – Comme ça, je vous la réserve. Vous savez, ce genre de produits, c’est assez rare. Alors ça part très vite…

Client – Parfait…

Le client sort une carte de crédit que l’agent passe dans une fente de son ordinateur.

Agent – Et voilà… Bienvenue chez vous !

Client – Très bien, je repasse avec ma femme (ou mon mari) pour les formalités…

Agent – Pas de problème… Nous restons à votre service.

Le client sort. L’agent décroche son portable.

Agent – Tu ne vas pas le croire… Je viens de réussir à refourguer la Terre… Depuis le temps qu’elle nous restait sur les bras… Tu pourras y faire un saut pour tout remettre en ordre avant la semaine prochaine ? L’acheteur a l’air pressé d’emménager, et cette bande de squatters nous a laissé ça dans un état… Oh ça tu fais comme tu veux, mais je pense qu’avec un bon coup d’insecticide, ça devrait régler le problème… Oui, d’homicide, si tu préfères… Très bien, alors je compte sur toi, hein ?… Ok, à plus tard… (Il raccroche et se frotte les mains) Bon, ça c’est fait…

 

25 – Trinité

Trois personnages, hommes ou femmes, habillés de façon similaire, à l’exception des inscriptions sur leurs t-shirts : Liberté, Égalité, Fraternité. Désœuvrés, sans pour autant manifester de signes d’ennui, ils restent un moment immobiles, en silence.

Un – Quelle heure est-il ?

Deux – Trois heures, comme d’habitude.

Trois – Pourquoi tu demandes ça ? Il est toujours trois heures, de toutes façons.

Un – Je ne sais pas… L’habitude, justement.

Nouveau silence.

Deux – Vous savez quoi ?

Trois – Quoi ?

Deux – Il paraît qu’avant d’être des robots, on était des animaux nous aussi.

Un – Des animaux ?

Deux – Ben vous savez… Comme des robots, mais que personne n’a fabriqué.

Trois – Tu veux dire des robots… sauvages ? Comme il y en avait autrefois sur certaines planètes ?

Deux – J’ai entendu ça dans une émission à la télé.

Un temps.

Un – C’est vrai, remarque, si on y pense… Qui a fabriqué le premier robot ?

Trois – Le premier robot ?

Deux – Celui qui a fabriqué le deuxième.

Trois – Pas un animal, en tout cas. Comment veux-tu qu’un animal fabrique un robot ?

Un – L’émission parlait d’un chaînon manquant entre l’animal et le robot. Une sorte de grand singe, mais plus intelligent.

Trois – Un singe qui fabrique des robots… N’importe quoi !

Un – Oui, tu as raison.

Deux – Et puis nous, personne ne nous a fabriqués, non ?

Un – Non ?

Trois – C’est nous qui avons créé tout ça !

Deux – Nous on a toujours été là.

Un – Vous croyez ?

Deux – Mais bien sûr ! Les animaux aussi, c’est nous qui les avons fabriqués. Comme tout le reste !

Trois – Et puis nous, notre problème, ce n’est pas de savoir d’où on vient. C’est de savoir où on va.

Un temps.

Deux – Et où on va, au fait ?

Trois – Ça je n’en sais foutre rien.

Un – Peut-être qu’on y est déjà arrivé.

Deux – Arrivé où ?

Un – Au bout de l’évolution.

Un temps.

Deux – Je ne pensais pas que ce serait aussi long, la fin du monde… C’est long, non ?

Un – C’est très très long.

Trois – Beaucoup plus long que le début, en tout cas.

Un – Je ne sais pas pourquoi, dans les vieux films à la télé, la fin du monde ça arrive toujours d’un seul coup.

Deux – Alors qu’en réalité, ça dure une éternité.

Silence.

Un – Ça vient d’où, ces t-shirts à la con ?

Trois – Ça je n’en sais foutre rien non plus.

Silence.

Un – Quelle heure est-il ?

Deux – Trois heures, comme d’habitude.

Trois – Pourquoi tu demandes ça ? Il est toujours trois heures, de toutes façons.

Un – Je ne sais pas… L’habitude, justement.

Un temps.

Deux – Et la fin du monde, c’était prévu pour quelle heure à peu près ?

Trois – Trois heures.

Un – Ah oui…

Deux – Ce n’est peut-être plus la peine d’attendre, alors.

Trois – Non.

Ils se lèvent.

Deux – On est peut-être devenus des dieux, en fait.

Trois – Allez savoir…

Ils se retournent pour partir, et on peut lire sur le dos de leurs t-shirt : Père, Fils, Saint-Esprit.

Noir.

 

Ce n’est pas la fin du monde

Alban est là. Eve revient.

Alban – Alors ?

Eve – Deux heures.

Alban – Deux heures…

Eve – À peu près.

Un temps.

Alban – Alors dans deux heures, tout ça aura cessé d’exister.

Eve – Et nous avec.

Alban – Je comprends ce que les dinosaures ont ressenti juste avant leur extinction.

Eve – Mais eux, ils n’étaient pas au courant.

Alban – On dit que les animaux sont les seuls à pouvoir prédire un tremblement de terre quelques heures avant. Va savoir. Les dinosaures ont peut-être eu le pressentiment de leur prochaine disparition.

Un temps.

Alban – Tu as peur ?

Eve – Je ne suis même pas sûre.

Alban – Après tout, ce n’est que la fin du monde.

Eve – Si j’étais la seule à devoir disparaître, je crois que je serais terrorisée. Mais de savoir que tout va s’arrêter pour tout le monde en même temps. Et que ce monde ne nous survivra pas.

Alban – En somme, ce n’est pas nous qui partons. C’est ce monde qui nous quitte.

Un temps.

Alban – Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu ne rien savoir.

Eve – Savoir ou ne pas savoir…

Alban – Quoi qu’il en soit, maintenant, on ne peut pas faire comme si on ne savait pas.

Un temps.

Alban – Deux heures. Pour un examen de conscience, c’est un peu court, non ?

Eve – Pour un état des lieux individuel, avant de résilier son bail, pas forcément. Mais pour faire le bilan de l’humanité toute entière…

Alban – Qu’est-ce que tu dirais, toi ? Globalement positif ?

Eve – Il ne s’agit pas seulement de mettre le positif en balance avec le négatif. Il faut aussi voir tout ce qu’il y a entre les deux. La matière noire. L’insignifiance. L’absurdité.

Alban – Si on pouvait encore douter de l’absurdité de ce monde, l’insignifiance de sa fin devrait achever de décourager ceux qui croyaient encore en Dieu.

Eve – Ils te parleraient d’apocalypse et de châtiment divin…

Alban – Jusqu’à présent, ma religion, c’était plutôt après moi le déluge. Je ne pensais pas que le déluge pourrait survenir de mon vivant…

Un temps.

Eve – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Je ne sais pas.

Eve – C’est curieux. Je m’étais souvent posé cette question. Qu’est-ce que je ferais s’il ne me restait qu’un jour à vivre. Ou une heure.

Alban – Et ?

Eve – Je pensais à des trucs idiots comme… Écouter La Callas ou faire l’amour.

Alban – On a encore le temps de faire les deux. À condition de le faire en même temps…

Eve – Mais là c’est différent. Ce n’est pas à ma vie que je dois donner un sens pendant les quelques instants qui me restent. C’est à la vie tout court.

Alban – On pourrait faire un enfant.

Eve – Ce serait beau comme un défi. Mais ça resterait complètement absurde.

Alban – On pourrait se suicider…

Eve – Pour pouvoir dire quand même : Après nous le déluge ?

Alban – Ce serait un geste de liberté.

Eve – Ce serait surtout une coquetterie.

Alban – Alors quoi ?

Eve – Comment donner encore un sens au passé dans un monde qui n’a plus d’avenir ?

Alban – Avant quand on disait jusqu’à la fin des temps, ça voulait dire toujours. La fin des temps… Je crois que cette fois nous y sommes.

Eve – Et après ?

Alban – Est-ce qu’il peut y avoir un après, après la fin des temps ?

Eve – Des temps nouveaux ?

Alban – Un recommencement ?

Eve – Un recommencement, ça n’aurait aucun sens.

Alban – Alors un commencement.

Eve – Tout est fini.

Alban – Tout commence.

Eve – Et tout ce qui a eu lieu n’a plus lieu d’être.

Alban – Je crois qu’il est temps…

On entend La Callas. Il se prennent dans les bras l’un l’autre.

Fondu au noir.

 

Rideau

Le premier se tourne vers le deuxième.

Un – Alors ça y est, c’est fini ?

Deux – En tout cas, on est plus près de la fin que du début…

Un – Bon… Ben il va falloir y aller, alors.

Deux – On dirait, oui…

Un – C’était pas si mal… On peut revenir ?

Deux – Ça…

Un – Et on se souvient vraiment de rien ?

Deux – À quoi ça servirait de revenir…

Le premier commence à partir et, voyant que l’autre ne suit pas, se retourne.

Un – Vous ne venez pas ?

Deux – Je dois tout remettre en place, pour la prochaine représentation…

Un – Ah, d’accord… Vous êtes le…

Deux – Le spectacle continue.

Un – Bon courage…

Il s’en va. L’autre semble un peu découragé.

Deux (pour lui) – Il faut bien quelqu’un pour garder la boutique… Parfois moi aussi, j’aimerais bien passer cette porte, et tout oublier… Et puis revenir un matin et tout recommencer… Comme si c’était la première fois… (Il semble se raviser) Et si c’était vraiment la dernière ? (À celui qui s’en va) Attendez-moi, je viens avec vous…

Il tente de sortir mais ne trouve pas la porte.

Deux (résigné) – Pour moi ça n’a jamais commencé… Alors ça ne finira jamais… (Se tournant vers les spectateurs) À la prochaine…

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-07-9

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L’Hôpital Était Presque Parfait

L’Hôpital Était Presque Parfait
(ou Série Blanche, Humour Noir )

Comédie de Jean-Pierre Martinez

10 à 13 personnages : 8H/2F, 7H/3F, 6H/4F, 5H/5F, 4H/6F, 3H/7F, 2H/8F, 8H/3F, 7H/4F, 6H/5F, 5H/6F, 4H/7F, 3H/8F, 2H/9F, 8H/4F, 7H/5F, 6H/6F, 5H/7F, 4H/8F, 3H/9F, 2H/10F, 8H/5F, 7H/6F, 6H/7F, 5H/8F, 4H/9F, 3H/10F, 2H/11F

L’hôpital était presque parfait… Le crime aussi. Une comédie policière teintée d’humour noir. 

Téléchargez L’hôpital était presque parfait 

Série Blanche et Humour Noir

ou « L’Hôpital Était Presque Parfait »

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

10 à 13 comédiens et/ou comédiennes

10 : 8H/2F, 7H/3F, 6H/4F, 5H/5F, 4H/6F, 3H/7F, 2H/8F, 1H/9F, 10F

11 : 8H/3F, 7H/4F, 6H/5F, 5H/6F, 4H/7F, 3H/8F, 2H/9F, 1H/10F, 11F

12 : 8H/4F, 7H/5F, 6H/6F, 5H/7F, 4H/8F, 3H/9F, 2H/10F, 1H/11F, 12F

13 : 8H/5F, 7H/6F, 6H/7F, 5H/8F, 4H/9F, 3H/10F, 2H/11F, 1H/12F, 13F

L’hôpital était presque parfait… Le crime aussi. 

Une comédie policière teintée d’humour noir.

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EXTRAIT VIDÉO


TEXTE INTÉGRAL

Série Blanche et Humour Noir

L’hôpital était presque parfait…

Personnages :

Le docteur : Gunter

Les 2 infirmières : Sœur Emmanuelle et Barbara

Les 3 patients (ou patientes) : Thelma, Louis(e), Berthe (ou Bertrand)

Les 5 visiteurs (ou visiteuses) : Jack, Sandy, Fred, Angela (ou Angelo), Alex

Les 2 policiers (ou policières) : Commissaire Ramirez et Adjoint Sanchez

Patients, visiteurs et policiers peuvent indifféremment être masculins ou féminins.

Plusieurs personnages peuvent être interprétés par un(e) même comédien(ne)s

Nombre de comédiens et comédiennes possibles : 10 à 13

Répartitions par sexe possibles à titre indicatif :

À 10 : 8H/2F, 7H/3F, 6H/4F, 5H/5F, 4H/6F, 3H/7F, 2H/8F, 1H/9F

À 11 : 8H/3F, 7H/4F, 6H/5F, 5H/6F, 4H/7F, 3H/8F, 2H/9F, 1H/10F

À 12 : 8H/4F, 7H/5F, 6H/6F, 5H/7F, 4H/8F, 3H/9F, 2H/10F, 1H/12F

À 13 : 8H/5F, 7H/6F, 6H/7F, 5H/8F, 4H/9F, 3H/10F, 2H/11F

Le petit salon de réception de l’hôpital, destiné à recevoir les visiteurs. Sœur Emmanuelle, brune à la beauté discrète en tenue d’infirmière religieuse, décore en chantonnant un sapin de Noël malingre posé dans un coin sur une table. Devant le sapin, sur la table, est installée une crèche. Derrière Emmanuelle arrive Gunter, beau médecin genre play boy, blouse blanche et stéthoscope autour du cou. Ambiance Série Blanche Harlequin.

Gunter – Bonjour Sœur Emmanuelle, tout va bien ?

Emmanuelle sursaute, surprise et un peu troublée.

Emmanuelle – Bonjour Docteur Müller. Vous m’avez fait peur…

Gunter – Je suis vraiment désolé. Mais appelez-moi Gunter…

Emmanuelle – Et pourquoi cela, Docteur Müller ?

Gunter – Mais parce que c’est mon prénom, Emmanuelle !

Emmanuelle – Bien sûr… Mais si vous permettez, je continuerai à vous appeler Docteur Müller. Cela me semble plus convenable. Et je préférerais que vous m’appeliez Sœur Emmanuelle…

Gunter – Comme vous voudrez, ma sœur… Ah, mais vous avez fait des merveilles avec ce sapin ! Il est vraiment magnifique…

Emmanuelle considère avec satisfaction l’arbre de Noël en fin de vie que quelques guirlandes en mauvais état ont du mal à égayer un peu.

Emmanuelle – Nos patients ont bien besoin d’un peu de réconfort, en cette période de fête où ils ne sont pas tous entourés de l’amour de leur famille…

Gunter – Bien sûr…

Emmanuelle – À ce symbole laïc qu’est le sapin de Noël, je me suis permis d’ajouter une crèche. J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient, Docteur ?

Gunter – Cela fait aussi partie de la magie de Noël ! Même les grands magasins du Boulevard Haussman ont une crèche, pourquoi pas notre hôpital ? Après tout, nous aussi nous sommes une entreprise commerciale !

Emmanuelle – Il est important que tous nos patients qui n’ont pas de famille sachent qu’ils peuvent compter malgré tout sur l’amour de notre Seigneur…

Gunter – C’est clair…

Emmanuelle se penche vers la crèche pour installer les figurines dedans.

Emmanuelle – Voulez-vous m’aider à mettre le petit Jésus dans la crèche ?

Gunter – Euh… oui.

Gunter s’approche d’Emmanuelle pour lui donner un coup de main et ils se frôlent.

Emmanuelle – Tenez, voilà le bœuf et l’âne… Bien dans le fond…

Gunter – Parfait.

Emmanuelle – Et voilà la Sainte Vierge.

Arrive Barbara, aussi blonde qu’Emmanuelle est brune, et vêtue d’une blouse mettant ses charmes beaucoup plus en avant.

Barbara (ironique) – J’imagine que ce n’est pas de moi dont vous parliez, ma sœur…

Gunter – Ah, Barbara, je vous cherchais, justement…

Barbara – Ce n’est pas dans une crèche que vous me trouverez…

Gunter – Voilà, ma sœur… J’ai réussi à les caser tous, mais j’ai eu du mal…

Barbara – Ce n’est pas toujours facile de trouver une place en crèche…

Gunter – Bonjour Barbara. J’allais commencer ma visite. Vous me suivez ?

Barbara – Comme les Rois Mages suivaient l’Étoile du Berger, Gunter. Vous le savez bien, où vous irez, j’irai…

Gunter – Je vous laisse Emmanuelle… Je veux dire Sœur Emmanuelle…

Barbara lance à Emmanuelle un regard jaloux. Emmanuelle, embarrassée, juge préférable de s’éclipser.

Emmanuelle – J’ai à faire, moi aussi…

Emmanuelle sort.

Gunter – On y va, Barbarella ? Je veux dire Barbara…

Gunter et Barbara sortent. Poussée par Angela, habillée de façon gothique, Louise arrive assise dans un fauteuil roulant surplombé par une poche de perfusion.

Angela – Alors Joyeux Noël, Tante Louise !

Louise – Merci, Angela… Je ne sais pas si je verrai le prochain…

Angela – Allez, ne dis pas ça… (Elle sort de son sac une bouteille de Champagne et deux coupes). Tiens, j’ai amené de quoi trinquer pour célébrer ça…

Louise – Oh, mais c’est de la folie…

Angela ouvre la bouteille et emplit les coupes. Puis elle sort un paquet de biscuit de son sac.

Angela – Je t’ai aussi apporté des langues de chat, je sais que tu aimes bien…

Louise – Tu es vraiment un ange, Angela, mais avec mon estomac. Enfin ce qui m’en reste… J’aurais préféré des biscuits à la cuillère…

Angela – Tu n’auras qu’à les tremper dans ton champagne pour les ramollir. Tiens, voilà ton cadeau…

Angela tend à Louise une enveloppe.

Louise – Merci ! Qu’est-ce que c’est ?

Angela – Surprise !

Louise – Une enveloppe… Ce n’est pas de l’argent, au moins… C’est bien la seule chose dont je ne manque pas… À mon âge, ce qui me manque, c’est plutôt le temps pour le dépenser…

Angela – Eh oui… (Plus bas) Comme quoi la vie est mal faite… Moi du temps, je n’ai que ça…

Louise, qui n’a pas entendu, entreprend avec difficulté d’ouvrir le paquet. Pendant ce temps, Angela verse le contenu d’une petite fiole dans la coupe de sa tante. Louise parvient enfin à extraire de l’enveloppe un papier.

Louise – Qu’est-ce que c’est que ?

Angela – Un abonnement d’un an au magazine Pleine Vie !

Louise – Un an ! Je ne sais pas si j’en profiterai jusqu’au bout…

Angela (à mi-voix) – Oui, je ne suis pas sûre non plus.

Louise – Comment ?

Angela sort de son sac un exemplaire du magazine qu’elle tend à Louise.

Angela – Tiens, voilà le premier numéro… Ça te fera de la lecture…

Louise – Merci Angela !

Angela – Si ça te fait plaisir, ça me fait plaisir aussi, ma tante…

Elles se font la bise.

Angela – Alors on trinque ?

Louise – Je ne sais pas si c’est très raisonnable ?

Angela – Allez, un petit verre pour Noël, ça ne peut pas faire de mal !

Louise – Oh, mais tu m’en as mis beaucoup trop…

Angela – Mais non !

Louise – Tu peux me passer mon châle, s’il te plaît ?

Angela se retourne pour prendre le châle sur un fauteuil. Louise en profite pour intervertir les verres afin d’avoir celui qui est le moins rempli.

Angela – Tiens le voilà…

Louise – Merci, c’est gentil… Heureusement que tu es là, toi au moins… Sinon personne ne viendrait me voir…

Angela – Mais c’est normal, je suis ta nièce… (Grand sourire) Alors Tata, tu as réfléchi à ce qu’on s’était dit la dernière fois ?

Louise – Quoi ?

Angela – Au sujet de ton testament, tu sais… Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée de tout laisser à l’Abbé Pierre…

Louise – Ce n’est pas l’Abbé Pierre, c’est le Docteur Müller ! Enfin sa fondation ! Une fondation qui s’occupe des orphelins qui n’ont pas de parents…

Angela – Oh tu sais, maintenant, tout le monde a sa fondation, même les tueurs en série… Et puis moi aussi, je serai un peu orpheline quand tu ne seras plus là…

Louise – Toi tu as tes parents, tout de même. Ils ne sont pas dans le besoin, ils sont dentistes tous les deux… Et puis tu sais bien que ta mère a toujours eu une dent contre moi… D’ailleurs, elle ne vient jamais me voir…

Angela – Mais moi je suis là !

Louise – C’est pour ça que j’avais d’abord rédigé ce premier testament en ta faveur… Il est dans le tiroir de ma table de nuit… Mais le Docteur Müller m’a convaincue de… Et puis je sais bien que si tu viens me voir, ce n’est pas pour mon argent…

Angela – Bien sûr…

Louise – Tu as une famille, toi. Tu peux faire des études. Et être dentiste, comme tes parents. Tandis que ces pauvres orphelins. Si ce bon Docteur Müller n’avait pas les moyens de s’occuper d’eux…

Angela – Écoute, fais ce que tu voudras… Après tout c’est ton argent ! Mais ce nouveau testament, tu l’as déjà rédigé ?

Louise – Pas encore… Je vais m’en occuper tout à l’heure…

Sourire d’Angela.

Angela – Parfait… Allez, à ta santé !

Elles boivent.

Louise – Il est bien frais…

Angela – Oui, c’est du bon…

Louise jette un regard à l’étiquette en plissant les yeux.

Louise – La Veuve Tricot… Tiens, je ne la connaissais pas, celle-là…

Angela – Une langue de chat, pour faire passer tout ça ?

Louise – Merci, je les goûterai peut-être tout à l’heure quand tu seras partie…

Angela – C’est ça… En lisant Pleine Vie… Bon, je vais te laisser, Tata… Tu dois sûrement être un peu fatiguée…

Louise – Ça va… Tu ne veux pas faire un Cluedo avant de partir ?

Angela – Désolée, mais je n’ai vraiment pas le temps… Je reviendrai pour te souhaiter la bonne année…

Elles se font la bise.

Louise – Allez, amuse-toi bien… Et merci d’être passée voir ta vieille tante pour Noël… Ah, au fait, moi aussi j’ai un cadeau pour toi ! Tiens, il est sous la table là…

Angela prend le paquet, l’ouvre et en sort un truc en laine.

Angela – Qu’est-ce que c’est ?

Louise – Ben c’est une écharpe ! Je l’avais tricoté pour une amie, mais elle est morte avant de pouvoir la porter. Elle te plaît ?

Angela – Beaucoup… Allez, à bientôt Tata… Et Joyeux Noël !

Angela s’en va.

Louise – Drôle de look, quand même… À chaque fois qu’elle vient me voir, j’ai l’impression d’être déjà en enfer… (Soupir) Alors, voyons voir ça…

Louise ouvre Pleine Vie et se met à le feuilleter tout en trempant une langue de chat dans son champagne. Elle plisse les yeux.

Louise – Qu’est-ce que j’en ai encore fait de mes lunettes, moi…? J’ai dû les laisser dans ma chambre…

Louise repart dans sa chaise roulante. Sœur Emmanuelle arrive, tenant Berthe par le bras. Elle l’aide à s’installer dans le fauteuil.

Emmanuelle – Tenez, installez-vous un peu ici, Berthe. Ce n’est pas bon de rester toute la journée allongée…

Berthe – Oh, vous savez, le Boulevard des Allongés, ce sera ma prochaine adresse, alors…

Emmanuelle – Et bien raison de plus, vous avez bien le temps. Vous voulez faire un scrabble, pour vous dégourdir un peu ?

Berthe – Me dégourdir quoi ?

Emmanuelle – Les méninges !

Berthe – D’accord…

Emmanuelle dispose le jeu.

Emmanuelle – Tenez, voilà vos lettres… Vous commencez ?

Berthe – Oh vous savez, je ne sais pas si je vais y arriver, je n’ai plus toute ma tête…

Emmanuelle – Essayez toujours…

Berthe – Bon, je vais faire ça alors… (Berthe aligne toutes ses lettres sur le plateau) OXYDIEZ du verbe oxyder. Alors, 35 avec le x qui compte double 45 multiplié par 2 égale 90 plus 50 qui font 120…

Emmanuelle – Eh ben… Vos neurones, au moins, elles ne sont pas encore trop oxydées…

Un couple débarque, Sandy et Jack, fille et gendre de Berthe.

Emmanuelle – Ah, je crois que vous avez de la visite, Berthe… Je vous laisse en famille… Messieurs Dames…

Sandy (à Emmanuelle) – Bonjour ma sœur…

Berthe – C’est votre sœur ?

Emmanuelle (avec indulgence) – Non Berthe, c’est votre fille…

Emmanuelle échange un sourire avec Sandy et sort.

Sandy – Alors maman, comment ça va aujourd’hui ?

Berthe – Oh, tu sais, à mon âge…

Jack – Bonjour belle-maman…

Berthe – C’est qui celui-là ?

Sandy – Mais enfin, maman, c’est Jack, mon mari !

Berthe – Tu es mariée ? Depuis quand ?

Sandy – Ça va faire une vingtaine d’années.

Berthe – Tu aurais au moins pu m’envoyer un faire-part…

Sandy – Mais tu as assisté à notre mariage, maman ! (Elle sort une photo de son portefeuille) Tiens regarde, c’est toi là, sur la photo, à la sortie de la mairie.

Berthe – Ah, oui… Et celui qui te tient par le bras, là, avec son costume trop grand, c’est qui ?

Jack – C’est moi, belle maman. Jack, votre gendre !

Berthe le regarde.

Berthe – Ouh là… Qu’est-ce qu’il a vieilli ! Ça ne m’étonne pas que je ne l’ai pas reconnu…

Jack – Eh oui, on vieillit tous…

Sandy tend à sa mère une boîte.

Sandy – Tiens je t’ai apporté une boîte de pâtes de fruits.

Berthe – Merci… Ce n’est pas trop dur au moins ? Parce qu’avec mes dents…

Jack – Ce sont des pâtes de fruits, belle-maman… C’est tout mou…

Berthe (en aparté à Sandy) – Pourquoi est-ce qu’il m’appelle belle-maman ?

Jack préfère changer de sujet..

Jack – Alors Berthe, on a bien dormi, cette nuit ?

Berthe – J’ai fait un rêve bizarre…

Jack – Ah oui ? Quoi donc ?

Berthe – Oh, ça n’a plus grande importance, maintenant…

Sandy – Dis toujours… (Plus bas) Ça nous fera au moins un sujet de conversation…

Berthe – J’ai rêvé de ces lingots que ma mère m’avait offerts pour Noël juste avant de mourir…

Sandy et Jack, sidérés, échangent un regard.

Sandy – Des lingots ?

Jack – Vous voulez dire des lingots d’or, belle-maman ?

Berthe – Comment ?

Sandy – Ta mère t’a donné des lingots ? Tu ne nous avais jamais parlé de ça avant !

Berthe – Ça ne vous regardait pas… Et puis comme je ne savais plus du tout ce que j’en avais fait… C’est cette nuit, seulement, que ça m’est revenu…

Jack – Et alors ?

Berthe – Vous savez comment c’est, les rêves, dès qu’on se réveille, on en oublie la moitié.

Sandy – Et de quelle moitié tu te souviens ?

Berthe – Je me souviens de la boîte… Et de tous les lingots à l’intérieur.

Sandy – Tous les lingots ? Parce qu’en plus, il y en avait beaucoup ?

Jack – Et cette boîte, vous ne vous souvenez plus où vous l’avez cachée ?

Berthe – Cachée ?

Jack – Faites un effort, belle maman !

Sandy – Tu les as peut-être enterrés quelque part dans le jardin ?

Berthe – Quoi donc ?

Jack (pétant les plombs) – Les lingots, putain ! Les putains de lingots !

Berthe – Ah, ça, j’ai complètement oublié…

Sandy – Essaie de te souvenir…

Berthe – Oui, je me souviens bien de la boîte. (Désignant la boîte de pâtes de fruits) Un peu plus grosse que celle-là, quand même.

Le Docteur Müller repasse par là. Sandy et Jack paraissent embarrassés par l’arrivée de ce témoin gênant.

Gunter – Bonjour Berthe, alors comment ça va aujourd’hui ?

Berthe – Bonjour Docteur.

Gunter – Ah, mais je vois qu’on est allé chez le coiffeur pour le réveillon ! Ça vous va très bien…

Berthe – Flatteur…

Gunter – Messieurs Dames… Tout va bien ?

Jack – Bonjour Docteur Müller…

Sandy – Oui, oui, tout va bien. Hein, maman ? (Plus bas) Elle perd de plus en plus la mémoire, mais à part ça, ça va…

Gunter – Votre mère est solide, croyez-moi. Elle nous enterrera tous ! N’est-ce pas Berthe ?

Jack – Et pour la mémoire, vous n’avez pas quelque chose de…

Sandy – Même si l’effet n’était que passager.

Gunter – Pour la mémoire, voyons voir, j’essaie de me souvenir… Si, je prends moi-même quelque chose de très efficace, mais… Je n’arrive pas du tout à me rappeler le nom de ce médicament… (Sandy et Jack le regardent interloqués) Je plaisante, bien sûr… Ici, il faut bien rigoler un peu, vous savez, sinon… On aurait vite fait de se suicider. Non, malheureusement, pour les pertes de mémoire, il n’existe aujourd’hui aucun remède…

Jack – Je vois… Il s’agit sans doute d’une maladie dégénérative…

Dans sa chaise roulante, Berthe s’assoupit lentement.

Gunter – Et voilà ! Une longue maladie dégénérative dont hélas nous souffrons tous dès notre naissance…

Jack – Et qui s’appelle ?

Gunter – La vie, cher Monsieur ! La vie ! Une maladie génétique dont l’issue est toujours fatale à plus ou moins longue échéance. (Le bip du Docteur retentit) Et bien chers amis, le devoir m’appelle. Je vous souhaite un Joyeux Noël !

Sandy secoue un peu sa mère pour la réveiller.

Sandy – Réveille-toi, on va aller faire un petit tour dans le parc…

Jack – L’air frais, ça va peut-être lui rafraîchir la mémoire…

Sandy – Allez, maman ! Lève-toi et marche !

Sandy, Jack et Berthe sortent. Louise revient en chaise roulante et se remet à lire Pleine Vie. Thelma arrive, marchant avec difficulté, agrippée d’une main au portique à roulettes de sa perfusion, et tenant de l’autre un ordinateur portable.

Thelma – Alors Louise, vous n’êtes pas encore morte ?

Louise – Sacrée Thelma, toujours le mot pour rire… Quand vous ne serez plus là, on va s’ennuyer…

Thelma – Avec un peu de chance, vous partirez avant moi… Qu’est-ce que vous lisez ?

Louise – Pleine Vie. C’est un cadeau de ma petite nièce…

Thelma – Au moins, elle a le sens de l’humour… Et c’est intéressant ?

Louise – Oui, mais qu’est-ce qu’il y a comme pubs… Sonotones, fauteuils monte-escalier, conventions obsèques…

Thelma – Ça a l’air sympa…

Thelma s’assied dans un fauteuil, et ouvre le capot de son ordinateur portable.

Louise – Il y a le wifi, ici ?

Thelma – Ça capte mieux du côté de la chambre mortuaire, mais là c’est occupé.

Louise – Ah, oui ? Par qui ?

Thelma – Je croyais que c’était vous, mais apparemment non…

Thelma allume son ordinateur.

Louise – C’est peut-être Berthe…

Thelma – Vous croyez ?

Louise – C’est toujours les meilleurs qui partent les premiers…

Thelma – Je préfère être une peau de vache… Ça conserve…

Louise – Pauvre Berthe… Pourtant, elle n’avait pas l’air si mal en point… Je n’aurais pas parié que ce serait elle qui nous quitterait en premier.

Thelma – Moi oui…

Louise – Pardon ?

Thelma – J’avais parié sur elle.

Louise – Non ?

Thelma – Cinquante euros… Puisque ce n’est pas vous, dans la chambre mortuaire, ça me laisse encore une chance…

Louise – Tant que vous ne pariez pas que je serai la prochaine sur la liste…

Thelma examine le dossier médical suspendu au fauteuil roulant de Louise.

Thelma – Voyons voir… Ah oui, quand même… Sans vouloir vous flatter, vous avez plutôt un bon dossier…

Louise lui lance un regard inquiet.

Louise – Vous trouvez ?

Thelma se met à pianoter sur son clavier

Thelma – Ça va… J’ai deux barres…

Louise – Deux barres ?

Thelma – Pour le wifi !

Louise – Ah, oui…

Thelma continue de pianoter sur son ordinateur. Louise se remet à sa lecture.

Thelma – Ouah ! Il est pas mal, celui-là ! Regardez ça !

Thelma tourne un instant l’écran vers Louise.

Louise – Vous êtes sur quel genre de site ?

Thelma – Un site de rencontre… Mon pseudo, c’est Thelma…

Louise – Thelma, ce n’est pas votre vrai nom ?

Thelma – Mon vrai nom, c’est Henriette… Mais pour rencontrer quelqu’un sur le net, Henriette, ce n’est pas un prénom facile.

Louise – Vous croyez vraiment que dans notre état, on peut encore rencontrer quelqu’un ?

Thelma – À part quelqu’un qui soit chargé de nous administrer les derniers sacrements, de constater le décès ou de procéder à l’autopsie, vous voulez dire ? On peut toujours rêver… Mais là, je dois dire que j’ai un coup de cœur…

Louise – Avec la tension que vous avez… Un coup de cœur, ça tourne vite à la crise cardiaque..

Thelma se remet à pianoter.

Thelma – J’hésite…

Louise – Dans l’état où on est, il vaut mieux ne pas hésiter trop longtemps.

Thelma – Allez, je tente ma chance…

Louise – Je ne voudrais pas vous décourager, mais quand il va voir votre photo…

Thelma lui montre à nouveau l’écran.

Thelma – Tenez, la voilà, ma photo…

Louise – Mais… c’est Sœur Emmanuelle !

Thelma – Elle n’est pas super sexy, mais c’est tout ce que j’avais sous la main… Je l’ai prise avec mon portable hier en lui disant que je voulais avoir une photo d’elle sur ma page d’accueil…

Louise – J’espère qu’elle ne surfe pas sur le net, elle aussi…

Thelma – Une religieuse… En tout cas, elle ne doit pas fréquenter des sites de rencontre… Et puis comme ça au moins, ça fait plus crédible…

Louise – Quoi ?

Thelma – La photo ! Il ne faut pas exagérer, non plus, les hommes savent bien que quand on a le physique d’une femme de footballeur, on n’a pas besoin d’aller sur ce genre de site pour avoir le ballon…

Louise – Remarquez, vous avez raison… Ce petit air niais et un peu naïf, il y en a que ça peut attendrir…

Thelma – On lui donnerait le bon Dieu sans confession…

Louise – Ah, quand on parle du loup…

Sœur Emmanuelle arrive. Thelma ferme précipitamment le capot de son ordinateur.

Thelma – Bonjour ma sœur !

Emmanuelle – Thelma et Louise ! Toujours inséparables, alors ! Comment ça va, aujourd’hui ?

Louise – Comme dit le Docteur Müller, la vie est une longue maladie dégénérative…

Thelma – Disons que nous on serait plutôt au stade terminal…

Emmanuelle – Ici ou ailleurs, nous ne sommes que de passage sur terre… Et le Seigneur nous attend tous en son paradis.

Thelma – Vous vous rendez compte, ma sœur ? Avec nous, c’est la première génération internet qui va arriver là-haut… Vous croyez qu’il y a du réseau, au paradis ?

Emmanuelle – Si c’est le paradis, il y a sûrement du wifi…

Thelma – C’est sûrement pour ça que ça capte déjà mieux du côté de la chambre mortuaire…

Emmanuelle – Est-ce que je peux faire quelque chose pour votre bien être, Mesdames ?

Thelma – Le haschich n’est toujours pas admis dans cet établissement même à usage thérapeutique ?

Emmanuelle – Je crains que non…

Thelma – Alors tant pis.

Emmanuelle – Bien, alors je repasserai tout à l’heure pour votre cours de gym… Bonne journée, Mesdames.

Louise – Bonne journée à vous, ma sœur.

Thelma – Et encore merci pour la photo… Je l’ai mise aussitôt sur ma… page d’accueil.

Emmanuelle – Si cela peut vous être d’un petit réconfort…

Thelma – Croyez-moi, ma sœur, grâce à vous, plusieurs de mes prières ont déjà été exaucées…

Emmanuelle sort. Louise range sa revue et commence à rouler son fauteuil pour partir.

Louise – Allez, ce n’est pas que je m’ennuie avec vous, mais il faut que j’aille faire mes devoirs…

Thelma – Vos devoirs ? Vous avez repris des cours ?

Louise – Non, mais c’est pour ne pas être prise de court, justement. Je dois rédiger mon testament…

Thelma – C’est vous qui avez raison, Louise, à nôtre âge, c’est plus facile de coucher quelqu’un sur son testament que dans son lit… Et qui est l’heureux élu ?

Louise – Je ne me suis jamais très bien entendu avec ma famille… Alors je me demande si je ne vais pas tout léguer au Docteur Müller… Il est tellement gentil…

Thelma – Et plutôt bel homme…

Louise – À tout à l’heure, Thelma.

Thelma rouvre le capot de son ordinateur.

Thelma – Adieu, Louise.

Louise sort. Thelma se remet à pianoter sur son ordinateur. Arrive un jeune homme, façon rappeur.

Alex – Salut Mémé, ça roule ?

Thelma ferme à nouveau le capot de son ordinateur.

Thelma – Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler Mémé.

Ils se font la bise.

Alex – Qu’est-ce que tu mates sur ton ordi ?

Thelma – Rien de spécial, pourquoi ?

Alex – Tu fermes la page quand j’arrive, c’est chelou.

Thelma – Tu es passé à la pharmacie pour mon ordonnance ?

Alex – T’inquiètes, j’ai ça là…

Il ouvre une poche de son blouson et tend à Thelma un petit truc dans une feuille d’aluminium.

Thelma – Ce n’est pas un générique au moins ?

Alex – Je me fournis directement chez un herboriste afghan… (Comme Thelma s’apprête à prendre la chose, il l’en empêche) Pas si vite ! Je ne fais pas le tiers payant.

Thelma lui tend un billet de cinquante.

Thelma – Tiens, je les ai honnêtement gagnés.

Alex – Ah ouais, comment ?

Thelma – J’ai gagné un pari.

Thelma range son petit paquet en aluminium et sort un joint qu’elle allume.

Alex – Tu as parié sur quoi ?

Thelma – Tu ne le croirais pas…

Thelma tire sur le joint.

Alex – Tu penses qu’un jour ils vont légaliser la beuh, Mémé ?

Thelma – Pour les vieux, peut-être. En soins palliatifs.

Alex – C’est relou.

Thelma – Et tes parents, comment ça va ?

Alex – Ça roule. Tu fais tourner ?

Thelma – Eh, je suis ta grand-mère quand même ! Je ne vais pas te pousser à te droguer.

Alex – Parce que toi, tu me donnes le bon exemple, peut-être ?

Thelma – Moi c’est différent, c’est pour soulager mes douleurs…

Alex – C’est ça, ouais…

Thelma est surprise par le retour de Sœur Emmanuelle. Elle refile le joint à Alex qui fait de son mieux pour le planquer.

Emmanuelle – Ah bonjour Alex ! C’est gentil de venir rendre visite à votre grand-mère.

Alex – Oui, je… Bonjour ma sœur…

Emmanuelle – Ça sent l’eucalyptus ici, non ? C’est vous qui fumez des cigarettes à l’eucalyptus, Thelma ?

Thelma – C’est à dire que…

Emmanuelle – Vous savez que c’est strictement interdit de fumer dans l’enceinte de l’établissement, même si ce sont des cigarettes pour dégager les bronches… Allez, je vous laisse en famille. Au revoir Alex…

Alex – Au revoir ma sœur…

Thelma – Allez on s’arrache.

Alex – Où est-ce qu’on peut-être tranquille ?

Thelma – Suis-moi, tu verras. Et en plus, c’est un endroit où on capte très bien le wifi…

Alex – Cool…

Ils sortent, mais Thelma oublie son ordinateur portable. Gunter, le médecin, repasse en compagnie de Barbara.

Gunter – Bon, et bien cela ne va pas trop mal, ce matin, n’est-ce pas Barbara ?

Barbara – Tous nos patients répondent à l’appel. Ça n’arrive déjà pas si souvent que ça. Cela tiendrait presque du miracle…

Gunter – C’est curieux, j’avais pourtant cru apercevoir quelqu’un dans la chambre mortuaire…

Barbara – Un oubli, peut-être… Il y a aussi des morts que personne ne vient réclamer…

Gunter – Je vais m’occuper de ça…

Barbara (provocante) – Vous ne voulez pas vous occuper de moi, plutôt ?

Gunter – C’est à dire que… On ne peut pas laisser un corps abandonné, comme ça…

Barbara – Un corps abandonné… Vous en avez un devant vous, Docteur Müller… Êtes-vous aveugle à ce point ?

Gunter aperçoit l’ordinateur et saisit le prétexte pour se dégager.

Gunter – Mais que vois-je ?

Barbara – Quoi ?

Gunter – Un ordinateur à la pomme…

Barbara (déçue) – Cruel, je vous lancerai bien cette pomme à la figure…

Gunter – An Apple a day, keep the doctor away…

Barbara – Vous parlez anglais, Gunter ? Je pensais que vous étiez allemand…

Gunter – Mon grand-père a émigré en Argentine à la fin de la guerre, mais j’ai été élevé dans un collège anglais en Suisse.

Barbara – Je vois…

Gunter – Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le genre de chose à laisser traîner… C’est à vous ?

Barbara – Non…

Gunter – Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de voleurs ici, mais bon…

Le regard de Barbara est attiré par l’image sur l’écran.

Barbara – Ah oui, comme vous dites… C’est d’autant moins à laisser traîner quand on surfe sur ce genre de site…

Gunter – Quel genre de site ?

Barbara – Un site de rencontre !

Gunter – Ce ne sont quand même pas nos patients qui…

Barbara – Mais… c’est la photo de Sœur Emmanuelle !

Gunter – Vous plaisantez…

Barbara – Si ce n’est pas elle, cela lui ressemble beaucoup…

Gunter – Faites voir…

Barbara – Elle se fait appeler Thelma.

Gunter – Non ?

Barbara – C’est clair que quand on s’appelle Sœur Emmanuelle, sur ce genre de site, il vaut mieux prendre un pseudo pour ne pas risquer de tomber sur des pervers…

Sœur Emmanuelle arrive. Gunter et Barbara, stupéfaits, la regardent avec d’autres yeux.

Emmanuelle – Tout va bien ?

Gunter – Très bien…

Barbara – Très, très bien…

Emmanuelle – Parfait…

Barbara – Vous êtes sûre que vous n’oubliez rien, ma sœur ?

Emmanuelle – Je ne vois pas, non ? Alors à plus tard…

Sœur Emmanuelle continue son chemin, un peu gênée par le regard insistant des deux autres, et elle sort.

Gunter – Je n’aurais jamais cru ça d’elle… Elle a l’air tellement…

Barbara – Eh oui… On croit connaître les femmes…

Gunter – Elle n’a pas repris son ordinateur…

Barbara – Elle n’a pas osé… Cette Sainte Nitouche…

Gunter – C’est vrai que ç’aurait été un peu gênant.

Barbara – Tu m’étonnes…

Gunter – On va le laisser ici, elle viendra le reprendre discrètement…

Barbara s’apprête à sortir.

Barbara – Vous venez ?

Gunter – Oui, oui, je vous rejoins tout de suite…

Barbara sort. Gunter hésite un instant, puis se met à pianoter fébrilement sur l’ordinateur. Thelma revient. Gunter s’éclipse.

Thelma – Ouah… C’est de la bonne… (Elle aperçoit l’ordinateur) Ah, il me semblait bien aussi que je l’avais oublié là…

Berthe revient accompagnée de Sandy et Jack.

Thelma – Berthe ? Je croyais que vous étiez décédée !

Berthe – Et bien non, vous voyez…

Thelma – Encore cinquante euros de perdu… Mais alors c’est qui dans la chambre mortuaire ?

Le regard de Thelma est attiré par l’écran de l’ordinateur.

Thelma – Tiens, une nouvelle proposition… Décidément, je suis très sollicitée… (Elle pianote sur le clavier et regarde l’écran) Non, le Docteur Müller…

Thelma sort tout en regardant son écran. Arrive Fred, la deuxième fille (ou le deuxième fils) de Berthe.

Fred – Bonjour maman… (Plus froidement) Sandy… Jack…

Berthe (à Sandy) – Tiens voilà ta mère.

Sandy – C’est toi ma mère. Elle c’est ma sœur…

Berthe – Tu es sûre ? Elle a l’air tellement vieille…

Jack – On va vous laisser, hein, Sandy ?

Fred – Je ne vous chasse pas, j’espère…

Sandy – On allait partir.

Sandy embrasse Berthe.

Fred – Tiens, je t’ai amené des pâtes de fruits…

Berthe – Ah, merci… Ce n’est pas ta sœur qui m’en aurait apportées… Elle ne m’apporte jamais rien…

Sandy – On t’en a apporté une boîte, maman, elle est là…

Jack – À la prochaine, Berthe…

Jack et Sandy sortent, après avoir échangé un regard hostile avec Fred. Fred lui tend la boîte qu’elle a apportée.

Fred – Prends donc une pâte de fruits…

Berthe – Merci… (Elle prend une pâte de fruits et la mange) Elles sont moins bonnes que celles de ta sœur…

Fred – Alors, maman, tu as réfléchi à ce que je t’ai demandé la dernière fois ?

Berthe – Quoi ?

Fred – Au sujet de cette boîte contenant des lingots, que tu aurais caché quelque part dans la maison…

Berthe – Ah, ça…

Fred – Tu te souviens de ce que tu en as fait ?

Berthe – Oui.

Fred – Et alors ?

Berthe – Alors quoi ?

Fred – Qu’est-ce que tu en as fait ?

Berthe – Ben je l’ai mise dans le grenier, je crois.

Fred – Non ?

Berthe – Si, mais je viens de le dire à ta sœur…

Fred – La salope…

Fred sort en trombe. Louise arrive.

Louise – Vous voulez un chocolat ? C’est le Docteur Müller qui me les a offerts parce que je viens de lui léguer toute ma fortune…

Berthe – C’est vraiment très gentil de sa part… Qu’est-ce que c’est comme chocolat ?

Louise – Des lingots.

Berthe – Ah oui, je vais en prendre un. Ça me rappellera ma jeunesse. Ma mère m’en offrait souvent quand j’étais petite. Je me souviens, j’ai encore toutes les boîtes dans le grenier…

Thelma arrive à son tour. Par derrière, elle coupe avec une pince à linge le tuyau du goutte à goutte de Louise. Berthe la voit. Tout en affichant un sourire hilare, Thelma lui fait signe d’un geste de se taire.

Thelma – Je ne devrais pas, je sais, mais je trouve ça tellement marrant…

Berthe commence à tourner de l’œil. Sœur Emmanuelle revient, dans une tenue de gymnastique très voyante, avec un gros lecteur de CD sur l’épaule façon rappeur des rues. Comme une collégienne prise en faute, Thelma retire discrètement la pince à linge et Louise recouvre ses esprits.

Emmanuelle – Allons Mesdames, il faut bouger un peu ! C’est l’heure de votre cours de gymnastique.

Thelma – Oh, non, pas la gym…

Sœur Emmanuelle appuie sur la touche du lecteur et lance une bande son entraînante façon step.

Emmanuelle – Allons, tous avec moi !

Emmanuelle, un peu exaltée, se met à faire des mouvements de step de façon assez spectaculaire, que les patientes mal en point imitent mollement.

Emmanuelle – Allez, un peu plus d’entrain !

Thelma coupe à nouveau avec la pince à linge la perfusion de Louise, qui recommence à tourner de l’œil.

Berthe – Sœur Emmanuelle… On dirait que Louise a un peu forcé…

Emmanuelle – Bon, d’accord, on va peut-être arrêter là pour aujourd’hui, alors…

Thelma retire la pince à linge la perfusion de Louise, qui recouvre peu à peu ses esprits.

Thelma – On s’en sort bien…

Emmanuelle – Ça va mieux, Berthe ?

Berthe – Ça va… J’ai dû faire un petit malaise…

Les trois patientes sortent. Gunter arrive et découvre la tenue plutôt moulante et flashy de Sœur Emmanuelle, en train d’éteindre son lecteur de CD pour partir.

Gunter – Et bien… Décidément, je vous découvre sous un autre jour, Emmanuelle…

Emmanuelle – C’est une tenue de gymnastique… Vous trouvez que c’est un peu trop…?

Gunter – Je ne pensais pas que sous votre blouse blanche se cachait un tel feu d’artifice… Vous avez bien reçu mon message ?

Emmanuelle – Quel message ?

Le bip de Gunter se fait entendre.

Gunter – Excusez-moi, on m’a bipé… Mais nous reprendrons cette conversation tout à l’heure, n’est-ce pas ?

Gunter s’en va. Barbara arrive.

Barbara – Alors, Sœur Emmanuelle, on mouille le maillot ?

Emmanuelle – Je sais, je ne devrais pas trop les surmener, mais en même temps…

Barbara – Vous devriez surtout être un peu plus discrète…

Emmanuelle – Discrète ?

Barbara – Nous nous comprenons, n’est-ce pas… Mais je vous préviens, pour ce qui est de Gunter, c’est chasse gardée !

Sœur Emmanuelle sort. Gunter revient catastrophé, en poussant un chariot devant lui sur lequel est allongé un corps recouvert d’un drap blanc.

Gunter – Je viens de découvrir un cadavre dans la salle mortuaire !

Barbara – Ça n’a rien de très extraordinaire, non ? En moyenne, on en dénombre deux ou trois tous les matins…

Gunter – Non mais là ce n’est pas un de nos patients. J’en suis même à me demander si c’est vraiment un être humain. On dirait un zombie. Regardez…

Gunter lève un coin du drap et on reconnaît Angela, la gothique. Louise revient en chaise roulante et aperçoit le cadavre.

Louise – Angela !

Barbara – Vous la connaissez ?

Louise – C’est ma nièce, elle est venue me voir tout à l’heure !

Barbara – Où est-ce que vous l’avez trouvée, Docteur ?

Gunter – Dans la chambre mortuaire, je vous dis !

Barbara – Astucieux, pour dissimuler un cadavre. C’est le dernier endroit on penserait à regarder…

Gunter recouvre à nouveau le corps avec le drap.

Gunter – Vous pensez qu’il pourrait s’agir d’un meurtre ?

Barbara – Allez savoir… Oh, mon Dieu ! Le criminel se trouve peut-être encore parmi nous ! Il faut prévenir la police !

Gunter – C’est fait, je viens d’appeler le commissariat… D’ailleurs les voilà…

Le (ou la) commissaire arrive, avec son adjoint (ou adjointe).

Commissaire – Commissaire Ramirez, et voici mon adjoint Sanchez… J’espère que personne n’a touché à rien.

Gunter – J’ai seulement transporté le corps jusqu’ici sur ce chariot à roulettes…

Commissaire – Très bien, cela nous évitera un changement de décor inutile. (Soulevant le drap pour jeter un coup d’œil) Ouh là… Ce n’est pas beau à voir… Le producteur n’a pas lésiné sur les effets spéciaux…

Adjoint – Ah oui, cette bave verte qui lui sort de la bouche… On se croirait dans l’Exorciste…

Commissaire – Le décès remonte à combien de temps, Docteur ?

Gunter – Je n’en ai aucune idée. Je ne suis pas médecin légiste…

Adjoint – Ne vous inquiétez pas, ça viendra sûrement…

Commissaire (apercevant Louise) – Ça va Mémé, la soupe est bonne, ici ? J’espère que pour Noël, on améliore un peu l’ordinaire à la cantine ? Vous avez eu droit à une bûche glacée au moins ?

Barbara – C’est la tante de la victime, Commissaire. Elle doit être sous le choc…

Commissaire – Ah, très bien… Donc nous connaissons déjà l’identité du cadavre… Ça nous fera gagner du temps. Sanchez, soyez gentil, roulez-moi ce chariot de viande froide un peu plus loin, j’ai l’impression que ça commence déjà à cocoter un peu…

Louise – Pauvre petite… Elle est venue me voir il y a à peine une heure, vous vous rendez compte ?

Commissaire – Donc c’est encore tout frais… Remarquez, peut-être qu’elle sentait déjà mauvais de son vivant…

Louise – Vous êtes sûrs qu’elle est morte, au moins ?

Sanchez s’apprête à rouler le cadavre dans les coulisses.

Adjoint – Ou alors, c’est bien imité… La dernière fois que j’ai vu quelqu’un baver comme ça, c’était un pauvre type mordu par sa belle-mère atteinte de la rage…

Commissaire – Allons, Sanchez, je vous prie de respecter le deuil de cette pauvre femme qui vient de perdre sa nièce dans des conditions particulièrement atroces.

Sanchez – Pardon, Commissaire. Autant pour moi…

Sanchez sort avec le corps sur le chariot à roulettes.

Commissaire – Donc, chère Madame, votre nièce est la dernière personne à vous avoir vue vivante…

Louise – Ce ne serait pas plutôt le contraire, Commissaire ? Je ne suis pas encore tout à fait morte…

Commissaire – N’essayez pas de m’embrouiller, je connais mon métier… Ce n’est pas vous qui l’avez tuée, au moins ? Ça ça nous ferait gagner encore plus de temps…

Louise – C’est une animation, pour le réveillon de Noël, Docteur Müller ? Un Cluedo en live ? Monsieur est comédien ?

Gunter – Je crains que non, ma chère Berthe… Ou alors c’est un très mauvais comédien…

Le commissaire prend Gunter à part.

Commissaire – Remarquez, Docteur, ce n’est pas une si mauvaise idée que ça…

Gunter – Quoi ?

Commissaire – Et si vous faisiez croire à vos patients qu’il s’agit d’un jeu de rôles ? Ce serait moins traumatisant pour eux, non ? D’un point de vue psychologique…

Gunter – Enfin… Je pense quand même que Louise se rendra compte à un moment donné que sa nièce est vraiment morte.

Commissaire – Pensez-vous… Dans l’état où elle est ! Dans un quart d’heure elle aura même oublié qu’elle avait une nièce… Enfin, c’est vous qui voyez. Mais c’est important, la psychologie, vous savez…

Adjoint – Voilà, commissaire, c’est fait.

Commissaire – Très bien. Et qu’est-ce que vous avez fait du corps ? Que je sache où vous l’avez fourré si je veux mettre la main dessus un peu plus tard ?

Adjoint – Je l’ai mise dans la chambre froide.

Commissaire – Ah, vous avez une chambre froide ? Très bien, c’est pratique. Nous aussi on a ça à l’institut médico-légal…

Barbara – Oui, enfin, nous c’est dans les cuisines…

Adjoint – Je me disais aussi… Pourquoi est-ce que qu’ils stockent autant de carcasses d’animaux dans une morgue ?

Commissaire – Bon, on essayera de faire l’autopsie avant que la victime soit complètement congelée, sinon il va falloir y aller au pic à glace…

Adjoint – Ou au micro-onde…

Commissaire – Et donc, vous ne savez pas du tout de comment elle a été assassinée ?

Barbara – Comment le saurions-nous, Commissaire ?

Commissaire – Je ne sais pas, moi… Vous êtes médecins, vous avez l’habitude de tuer des gens, non ? Je blague…

Adjoint – Qui a bien pu faire ça ?

Commissaire (lui posant la main sur l’épaule) – Nous sommes ici pour le découvrir, Sanchez…

Adjoint – Vous avez un plan, Commissaire ?

Commissaire – Virez-moi tout ce petit monde d’ici, sauf la vioque. On va l’interroger tout de suite, et après elle pourra aller déjeuner. Nous ne sommes pas des monstres, tout de même. Nous savons que les personnes âgées ont l’habitude de déjeuner tôt…

Barbara (à mi-voix) – On la nourrit par perfusion, Commissaire, nous avons dû lui enlever l’estomac la semaine dernière…

Commissaire – Eh bien comme, au moins, elle n’a plus de problème de digestion… Allez, tout le monde dehors, on vous appellera par votre numéro quand ce sera votre tour, comme aux ASSEDIC.

Gunter et Barbara sortent.

Commissaire – Sanchez, pendant que j’interroge Madame, vous allez me perquisitionner cette taule de la cave au grenier. Et vous mandatez quelqu’un d’ici comme médecin légiste pour procéder à l’autopsie. On ne va pas y passer les fêtes, non plus…

Adjoint – Bien Commissaire.

Sanchez sort.

Commissaire – Alors Mémé ? Vous ne voulez pas avouer tout de suite ? Ça soulagerait votre conscience, et moi je pourrais réveillonner ce soir en famille.

Louise – Je lui avais fait cadeau d’une écharpe en laine. C’est avec ça qu’elle s’est pendue ?

Commissaire – Ça ressemble plutôt à un empoisonnement, si j’en crois la couleur de la bave qui lui sort de la bouche… Vous avez mangé quelque chose ensemble, quand elle vous a rendu visite ?

Louise – On a mangé des langues de chat…

Commissaire – Apparemment, ça ne lui a pas réussi… Pauvres bêtes… Des chats noirs, je parie… Mais c’était quoi, un repas de Noël ou un rite satanique ?

Louise – Enfin ce n’était pas des vraies langues de chat… Elles venaient de chez Auchan. Et puis on a bu un peu de Champagne…

Commissaire – Eh ben, on ne se refuse rien ! Si vous croyez qu’avec ma retraite, moi, j’aurai de quoi me payer du Champagne…

Louise – Nous aussi, on a cotisé ! Et puis ce n’est pas Noël tous les jours… Et dans l’état où je suis, je ne suis même pas sûre de fêter le prochain…

Commissaire – Vous ne savez pas la chance que vous avez… Moi, Noël, ça m’a toujours foutu un peu le bourdon… Déjà, quand j’étais petit…

Louise – Bon, ça va, vous n’allez pas me raconter votre enfance malheureuse, non plus…

Commissaire – Bien… Est-ce que vous diriez que vous aviez des relations conflictuelles avec votre nièce, chère Madame ?

Louise – Oh… Elle venait me voir dans l’espoir de toucher l’héritage, mais bon… Quand on n’a plus que quelques mois à vivre, et qu’on a quelques millions sur son compte, vous savez, ça devient difficile de croire aux visites désintéressées…

Commissaire – Ça pourrait expliquer qu’elle ait voulu abréger vos souffrances, mais pas l’inverse… Et vous l’avez effectivement couchée sur votre testament pour la remercier de son dévouement ?

Louise – Tu parles d’un dévouement…

Commissaire – Reconnaissez que d’aller voir des mourants à l’hosto, ce n’est quand même pas une partie de plaisir ! Sans parler des frais : fleurs, confiseries, magazines… Ça mérite bien une petite compensation, non ?

Louise – J’ai tout légué au Docteur Müller.

Commissaire – Et vous avez bien raison… Ce Docteur Müller m’a l’air d’être un Saint Homme…

Sanchez revient.

Adjoint – Commissaire, on vient d’identifier le véhicule de la victime. Une voiture noire de couleur grise, garée dans le parking de l’hôpital sur une place handicapé…

Commissaire – Et quelles conclusions en tirez-vous, Sanchez ?

Adjoint – Eh bien… La victime n’était pas handicapée…

Commissaire – Ça c’est l’autopsie qui nous le dira… À propos, vous avez mis quelqu’un là dessus.

Adjoint – Oui, Commissaire… Le Docteur Müller s’en occupe…

Sanchez reste là.

Commissaire – Quoi encore ?

Adjoint – Je me disais que… On tenait peut-être le mobile du crime…

Commissaire – Quel mobile ?

Adjoint – Un handicapé qui aurait voulu se venger qu’on lui ait pris sa place de parking ?

Commissaire – Bravo Sanchez, nous ne manquerons pas d’exploiter cette piste. En attendant, vous me débarrassez de la vieille, et vous m’envoyez le témoin suivant…

Adjoint – Quel témoin, Commissaire ?

Commissaire – Je ne sais pas, moi ! Celui qui vous tombera sous la main… (Sanchez embarque Louise). Ces jeunes, il faut tout leur expliquer…

Le commissaire examine les lieux. Il ramasse par terre une fiole, et essaie vainement de lire l’étiquette. Sanchez revient avec Sœur Emmanuelle.

Commissaire – Qu’est-ce que vous lisez là dessus, Sanchez, je ne sais pas ce que j’ai fait de mes lunettes…

Adjoint – Poison, Commissaire… Vous pensez que cela pourrait avoir quelque chose à voir avec cette affaire d’empoisonnement ?

Commissaire – Franchement, ça m’étonnerait… Mais on va quand même envoyer ça au labo pour vérifier s’il ne s’agit pas d’un produit toxique…

Adjoint – Bien Commissaire…

Sanchez prend la fiole et repart.

Commissaire – Alors, ma sœur, à nous… Tout d’abord, qu’est-ce qui vous a poussé à devenir religieuse. Une belle fille comme vous…

Emmanuelle – Je suis mariée avec Notre Seigneur… Je consacre ma vie à aider les autres…

Commissaire – Dans ce cas, nous faisons un peu le même métier.

Emmanuelle – Par d’autre voies, tout de même…

Commissaire – Les voies du Seigneur sont impénétrables… Auriez-vous remarqué quelque chose d’inhabituel dans le coin, ces temps-ci…

Emmanuelle – Par exemple ?

Commissaire – Vous même, vous ne pratiqueriez pas la sorcellerie : messes noires, sacrifices humains, exorcismes ?

Emmanuelle – Non, Commissaire.

Commissaire – Une petite euthanasie de temps en temps, peut-être…?

Emmanuelle – C’est tout à fait contraire aux principes de ma religion, Commissaire.

Commissaire – Tiens donc ? Je l’ignorais. Il faudra que je relise le Coran, un de ces jours…

Emmanuelle – Et puis ce n’est pas un de nos patients en fin de vie qui est décédé, mais une jeune femme qui venait rendre visite à l’un d’entre eux…

Commissaire – On croit abréger les souffrances d’un mourant et on cueille une jeune vie dans la fleur de l’âge. Personne n’est à l’abri d’une erreur médicale…

Emmanuelle – Je suis infirmière diplômée…

Commissaire – Allons ma sœur… Ne me dites que ce n’est jamais arrivé ici qu’un patient vienne pour se faire enlever les hémorroïdes et reparte avec une jambe en moins…

Emmanuelle – Vous avez d’autres questions à me poser, Commissaire ? Mes malades ont besoin de moi…

Commissaire – Ce sera tout pour l’instant, mais je vous demanderais de rester à la disposition de la police jusqu’à nouvel ordre.

Emmanuelle – C’est à dire ?

Commissaire – On va essayer d’éviter le bracelet électronique pour l’instant, mais si vous aviez prévu un petit voyage dans un pays n’ayant pas d’accord d’extradition avec la France, comme Les Bahamas ou les Îles Caïman, je vous demanderais de le reporter…

Emmanuelle – J’avais juste prévu un pèlerinage à Lourdes pour le Nouvel An…

Commissaire – C’est dans l’espace Schengen ?

Emmanuelle – C’est en France, en tout cas…

Commissaire – Très bien, on vous fera un ausweis pour aller saluer Bernadette Soubirous…

Emmanuelle – Merci Commissaire.

Commissaire – Allez dans la paix du Seigneur, belle enfant.

Emmanuelle sort. Sanchez revient.

Commissaire – Alors, cette perquisition, qu’est-ce que ça donne, Sanchez ?

Adjoint – La routine, Commissaire… Un peu de marijuana, des armes de poing, du liquide sous les matelas… J’ai même trouvé de la morphine…

Commissaire – De la morphine… Où va-t-on ? Dans un hôpital, vous vous rendez compte ? Mais quand vous dites du liquide sous les matelas…?

Adjoint – Je parle de cash, Commissaire : Euros, Francs Suisse, Lires Italiennes… J’ai même trouvé quelques Pesetas…

Commissaire – Ah, les pesetas ! C’était le bon temps, n’est-ce pas, Sanchez ? La Costa Brava à un prix encore abordable, les gardes civils avec leurs drôles de tricornes, le Général Franco à la télé avec ses lunettes de soleil… Quel orateur, tout de même ! Ça ne nous rajeunit pas, Sanchez…

Adjoint – Mais ce qui m’inquiète, Commissaire, c’est plutôt ça…

Il sort et revient avec dans les bras une pile de boîtes.

Commissaire – Qu’est-ce que c’est que ça, Sanchez ? Vous croyez que c’est le moment de faire vos courses de Noël ? On a une enquête à résoudre, bon sang !

Adjoint – Des pâtes de fruits, Commissaire. Vingt-quatre boîtes exactement…

Commissaire – Je vois le topo… Et vous avez trouvé ça où ?

Adjoint – Sous le lit d’une patiente. La dénommée Berthe. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas un pseudo… Plus personne ne s’appelle Berthe, de nos jours…

Commissaire – Je suis de votre avis, Sanchez… Là je crois qu’on tient une piste sérieuse. Vous m’envoyez ça au labo aussi… Ça ne risque pas d’exploser, au moins ?

Adjoint – En tout cas la plupart de ces produits ont dépassé la date limite de consommation.

Commissaire – Et cette Berthe, vous l’avez interrogée ?

Adjoint – Une vrai tête de mule, je n’ai rien pu en tirer… Je me suis dit que vous, vous sauriez davantage y faire… Tout le monde connaît vos qualités de psychologue lorsqu’il s’agit d’interroger les témoins les plus retors… Je vous l’ai amenée…

Commissaire – Vous avez bien fait, Sanchez… Introduisez Madame…

Sanchez sort un instant et revient avec Berthe.

Commissaire – Asseyez-vous là, Berthe, je vous en prie…

Sanchez repart. D’entrée, le commissaire flanque une baffe à Berthe.

Berthe – Mais ça ne va pas, non ?

Commissaire – Je préférais les bottins, mais de nos jours, avec internet, c’est devenu très difficile à trouver… Alors, vous allez parler ?

Berthe – Vous ne m’avez même pas encore posé de questions !

Commissaire – C’est ça… Et ces pâtes de fruits, bien sûr, vous allez me dire que c’était pour votre consommation personnelle ?

Berthe – Tout le monde s’entête à m’amener des pâtes de fruits, Commissaire… J’ai horreur de ça… Vous aimez ça vous, les pâtes de fruits…

Commissaire – Ma foi… (Il en prend une et la goûte) Oui, ce n’est pas si mauvais que ça…

Berthe – Ce que j’aime, moi, c’est les lingots… Ma mère m’en donnait quand j’étais petite. Vous aimez les lingots, Commissaire…

Commissaire – Les lingots ?

Fred, la fille de Berthe, arrive.

Fred – Ah, maman… Pardonnez-moi de faire irruption, Monsieur le Commissaire, mais il fallait que je vous parle… (Elle le prend à part et s’adresse à lui à mi-voix) Vous êtes parvenu à lui faire cracher le morceau ?

Commissaire – À propos de quoi, chère Madame…

Fred – Les lingots ! Elle vous a dit où elle les avait planqués, oui ou non ?

Commissaire – Pas encore, mais ça ne saurait tarder. Faites confiance à la police…

Fred – N’hésitez pas à employer des méthodes un peu… musclées. Je pensais que c’était ma sœur qui les avait trouvés, mais elle m’assure que non…

Commissaire – Vraiment ?

Fred – Je vous laisse faire votre travail… Vous me tenez au courant ?

Commissaire – Je n’y manquerais pas, chère Madame.

Fred sort.

Commissaire – Quelle cupidité, tout de même… S’entredéchirer comme ça en famille… Tout ça pour des chocolats…

Sanchez revient.

Adjoint – J’ai pris la liberté d’interroger moi-même quelques témoins, Commissaire, et toutes les déclarations concordent : on mange très mal dans cet établissement…

Berthe – Ah, oui, ça je vous le confirme ! C’est infect !

Adjoint – J’ai même trouvé de la viande avariée dans le frigo.

Commissaire – En plus de notre cadavre, vous voulez dire ? Je rigole…

Adjoint – J’y retourne et je vous préviens s’il y a du nouveau…

Commissaire – Bon, débarrassez-moi de cette sorcière, et amenez-moi la Poupée Barbie.

Adjoint – Barbara, l’infirmière ?

Commissaire – C’est ça…

Sanchez sort avec Berthe. Barbara arrive.

Commissaire – Ah, chère Madame… Asseyez-vous, je vous en prie…

Barbara – Vous pouvez m’appeler Barbara. (Barbara s’assied en face de lui en croisant les jambes, ce qui déstabilise évidemment son interlocuteur). Vous aviez une question à me poser, Commissaire ?

Commissaire – Euh… oui. Mais bizarrement, là tout de suite, ça ne me revient pas…

Barbara – J’ai tout mon temps…

Commissaire – Ah si, voilà… Avez-vous des raisons de soupçonner votre patron, le Docteur Müller, de se livrer sur ses patients à des essais médicaux prohibés ?

Barbara – Comme les médecins nazis, vous voulez dire ?

Commissaire – Il a un nom à consonance germanique… et il est médecin. Reconnaissez que c’est une hypothèse à ne pas négliger… Même si ça n’est qu’une hypothèse…

Barbara – Le Docteur Müller ? Je ne crois pas Commissaire. D’ailleurs Gunter est Suisse…

Commissaire – Il y avait aussi des nazis en Suisse… En Suisse Allemande, en tout cas…

Barbara – C’est une page de l’histoire que j’ignorais complètement, Commissaire…

Commissaire – Admettons… Mais le Docteur Müller pourrait aussi administrer à ses patients à leur insu du maïs transgénique pour voir s’ils développent des tumeurs ? On connaît bien les liens parfois incestueux que le corps médical entretient avec les laboratoires pharmaceutiques…

Barbara – Il est vrai que presque tous nos patients ont déjà des tumeurs… Mais cela ne cadre guère avec le personnage, Monsieur le Commissaire… Le Docteur Müller est un médecin tout à fait désintéressé. Vous avez entendu parler de sa fondation au profit des orphelins qui n’ont pas de parents ?

Commissaire – Oublions ça, chère amie… Il s’agissait d’un simple interrogatoire de routine et je ne vous retiendrai pas plus longtemps… (Barbara se lève et s’apprête à sortir) Ah Barbara, une dernière petite question…

Barbara – Oui Inspecteur Colombo…

Commissaire – Surtout après avoir mangé des plats épicés, comme du couscous ou du chorizo, j’ai de terribles démangeaisons… à un endroit que la bienséance m’empêche de nommer dans une pièce de théâtre… Vous sauriez de quoi il peut s’agir ?

Barbara – De votre postérieur, j’imagine…

Commissaire – Non, je veux dire, de quelle maladie… Vous pensez que c’est grave ?

Barbara – Simple petit problème d’hémorroïdes probablement… Je vais vous arranger un rendez-vous avec le Docteur Müller pour après les fêtes. En attendant, évitez les excès…

Commissaire – Merci, Barbara, je me sens déjà soulagé…

Barbara sort. Sanchez revient.

Commissaire – Alors Sanchez, que donnent vos investigations ?

Adjoint – Cet hôpital est un vrai foutoir, Commissaire : trafic de stupéfiants, paris clandestins, abus de faiblesse, blanchiment d’argent, call girls recrutées sur le net…

Commissaire – Et l’autopsie ?

Adjoint – De ce côté-là, on a pas mal avancé aussi. L’autopsie révèle que la victime avait absorbé des langues de chat en grande quantité.

Commissaire – Pas de pâtes de fruits, vous êtes sûr ?

Adjoint – Uniquement des langues de chat, dont la date limite de consommation était dépassée de plus d’une semaine… J’ai retrouvé l’emballage dans une poubelle.

Commissaire – Bravo Sanchez ! C’est sûrement la raison du décès… Les langues de chat pas fraîches, ça ne pardonne pas. Reste à savoir s’il s’agit d’un empoisonnement ou d’une simple intoxication accidentelle…

Adjoint – Il y a autre chose Commissaire…

Commissaire – Quoi encore ?

Adjoint – L’autopsie a révélé que la victime n’était pas vraiment morte avant l’autopsie…

Commissaire – Et alors ?

Adjoint – Ben… Le Docteur Müller a essayé de tout remettre à peu près en place…

Commissaire – La victime a été découverte dans une chambre mortuaire… C’est sûrement ça qui a induit les médecins en erreur. Comme quoi, Sanchez, il faut toujours se méfier des conclusions hâtives…

Adjoint – Une dernière chose, Commissaire… J’ai procédé à l’examen des ordinateurs…

Commissaire – Et ?

Adjoint – Bingo ! Je viens d’arrêter un type qui avait rendez-vous avec un membre du personnel de cet hôpital rencontré sur Internet…

Commissaire – Introduisez, Sanchez, introduisez…

Sanchez introduit Gunter et Emmanuelle.

Commissaire – Vous, Docteur Müller ? Et vous ma sœur ?

Gunter – Je peux tout vous expliquer Commissaire…

Commissaire – Confessez-vous à moi, Docteur…

Gunter – Je suis secrètement amoureux de Sœur Emmanuelle depuis son arrivée dans notre établissement. Lorsque j’ai appris par hasard qu’elle s’était inscrite sur un site de rencontre, j’ai pris un pseudo et je lui ai proposé un rendez-vous… Elle a accepté sans savoir qui j’étais… (Se tournant vers Emmanuelle) Emmanuelle, j’espère que vous n’êtes pas trop déçue…

Emmanuelle – Mais cela ne peut être qu’une machination du Diable, Commissaire ! Je ne fréquente pas de sites de rencontre, je vous l’assure !

Commissaire – Allons, ma sœur, inutile de jouer les vierges effarouchées… Vous savez, on a tous un jour où l’autre surfé sur ce genre de sites…

Sanchez arrive.

Adjoint – Je vous amène la victime, Commissaire… Croyez-moi, c’est une véritable résurrection… J’ai assisté moi-même à l’autopsie, il y avait des organes aux quatre coins de la pièce…

Commissaire (à Gunter) – Bravo ! Le Docteur Frankenstein n’aurait pas fait mieux…

Arrive Angela plus zombie que jamais, et la bave colorée au coin de la bouche.

Gunter – J’ai fait ce que j’ai pu, mais si vous voulez l’interroger, je vous conseille de ne pas trop traîner…

Commissaire – Vous avez raison… Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’interroger la victime d’un meurtre…

Angela (voix d’outre-tombe) – Allez tous brûler en enfer !

Emmanuelle sursaute.

Emmanuelle – C’est l’Antéchrist, et le Seigneur m’a désignée pour l’affronter. (Elle ouvre sa blouse sous laquelle elle a sa tenue fluo de gymnastique, et se met en position de karaté avant d’esquisser quelques mouvements d’intimidation). Vade retro Satanas !

Emmanuelle décoche un coup fatal à Angela. Sanchez se penche vers le corps.

Adjoint – Cette fois, je crois qu’elle est vraiment morte, Commissaire…

Emmanuelle – Les Forces du Bien ont triomphé des Forces du Mal… Maintenant, vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez…

Commissaire – Ne me tentez ma sœur… Mais pour ce qui est du cadavre que vous venez d’assassiner, on en restera à la version officielle… On dira que la victime était déjà morte avant l’autopsie…

Adjoint – Nous ne sommes pas des monstres, tout de même. On ne va pas mettre en prison une religieuse.

Commissaire – Surtout une religieuse qui vient de rencontrer le grand amour grâce à internet…

Barbara arrive, furieuse, suivie de Thelma.

Thelma – Mais puisque je vous dis que Thelma, c’est moi !

Barbara (à Emmanuelle) – Salope. Je t’avais dit de ne pas t’approcher de Gunter !

Barbara se jette sur Emmanuelle et elles se crêpent le chignon.

Adjoint – Vous ne croyez pas qu’on devrait les séparer, Commissaire ?

Commissaire (fasciné) – Attendez encore un peu…

Berthe et Louise arrivent.

Thelma – Je parie sur la brune et vous ?

Berthe – Cinquante euros sur la blonde…

Fred, Jack et Sandy arrivent, en pleine rixe eux aussi.

Fred – Qu’est-ce que tu as fait des lingots, morue ?

Sandy – Attends, je vais t’étrangler, garce !

Jack – Ne vous inquiétez pas Commissaire, c’est juste un petit différend familial…

Jack se joint à la rixe.

Commissaire – Je crois que nous pouvons considérer cette affaire comme résolue, Sanchez. Nous représentons ici les forces de l’ordre, et je crois qu’on peut dire que l’ordre est rétabli.

Adjoint – Bravo Commissaire. Encore une enquête rondement menée. Beau travail…

Commissaire – Merci Sanchez. Vous réveillonnez en famille, ce soir ?

Adjoint – Hélas, Commissaire, je suis un orphelin de la police. Je n’ai plus de famille.

Commissaire – Vous ne savez pas la chance que vous avez, Sanchez…

Adjoint – Mon père est mort en service. Je peux vous l’avouer maintenant, il servait sous vos ordres, et il en était fier… C’est la raison pour laquelle j’ai tenu à rejoindre votre unité, Commissaire.

Commissaire – Ce que vous me dites me bouleverse, Sanchez. Je vous considère comme un fils, vous le savez, et je ne vous laisserai pas tomber un jour comme celui-là.

Adjoint – Je savais que je pouvais compter sur vous, Commissaire…

Commissaire – Tenez, voici le Docteur Müller. Avec sa Fondation, financée par de généreux donateurs en fin de vie comme Berthe, il s’occupe des orphelins qui n’ont pas de parents, comme vous. Il a sûrement une solution pour que vous ne restiez pas seul un soir de réveillon. N’est-ce pas, Docteur ?

Adjoint – Merci Commissaire.

Commissaire – Je vous abandonne, Sanchez… On m’attend à la maison. Et c’est moi qui suis chargé de fourrer la dinde… Joyeux Noël à tous !

Le commissaire sort tandis que la moitié de ceux qui restent continuent à se battre, et les autres à les regarder. Sirènes d’ambulance et de police mêlées…

Noir. Fin.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Octobre 2013

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-42-0

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

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Bienvenue à bord

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

8 personnages : 2H/6F, 3H/5, 4H/4F

9 personnages : 2H/7F, 3H/6F, 4H/5F

10 personnages : 2H/8F, 3H/7F, 4H/6F, 5H/5F

Première sitcom théâtrale dont l’action se situe

dans une maison de retraite médicalisée…

Si la vieillesse est un naufrage (comme disait Chateaubriand en citant De Gaulle), la vie peut être comparée à une croisière sur Le Titanic. Certains se prélassent dans des transats sur le pont, pendant que les autres rament dans la soute. Mais tout le monde finira par servir de nourriture aux poissons. Alors en attendant l’inévitable rencontre avec un iceberg, pour ceux qui le peuvent, au son de l’orchestre, autant faire tinter les glaçons dans son verre.

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8 personnages : 2H/6F ou 3H/5F

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9 personnages : 2H/7F ou 3H/6F

9 personnages : 4H/5F

10 personnages : 2H/8F, 3H/7F, 4H/6F, 5H/5F

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

Bienvenue à bord

10 personnages

(2H/6F, 2H/7F, 3H/6F, 2H/8F, 3H/7F, 4H/6F)

Les jeunes

Nathalie : directrice

Roberto : médecin

Christiane : fille de Blanche

Dominique : ami(e) de Christiane

Caroline : aide soignante

Les vieux

Blanche : nouvelle pensionnaire

Honoré : pensionnaire

Claude : pensionnaire (homme ou femme et optionnel)

Henriette : pensionnaire

Solange : pensionnaire

Les « jeunes » et les « vieux » pourront bien sûr être interprétés par des comédiens du même âge, différenciés par leur maquillage, leur costume et leur comportement.

Matin

Un salon, meublé principalement de quatre fauteuils et une table basse, le tout ressemblant à une salle d’attente plutôt désuète. Deux personnages, entre quarante et cinquante ans, Dominique et Christiane, patientent. Dominique peut être indifféremment un homme, ou une femme un peu masculine (physique ou style vestimentaire). On supposera dans les deux cas qu’ils forment un couple. Dominique vérifie ses mails sur son téléphone portable. Christiane feuillette nerveusement le magazine qu’elle a saisi au hasard sur la table basse.

Christiane – J’espère qu’ils vont nous la prendre, parce que sinon je ne sais vraiment pas ce qu’on va en faire…

Dominique (la tête ailleurs) – On croirait que tu parles d’un animal à fourguer à la SPA avant de partir en vacances…

Christiane – Je suis sûre qu’un chenil, c’est plus facile à trouver en région parisienne… En tout cas, c’est sûrement moins cher, parce que dans le privé… Non, c’est notre dernière chance, je t’assure… Il ne faut pas se louper, là…

Dominique – Il y a d’autres établissements quand même…

Christiane – Elle s’est fait virer de partout dans un rayon de cinquante kilomètres à la ronde ! On ne va pas la coller en pension dans la Creuse ! Tu imagines les temps de transports pour aller la voir de temps en temps…

Dominique (pianotant toujours sur son portable) – Mmm…

Christiane – Tu peux arrêter un peu avec ton portable ! J’ai l’impression de parler à ma mère !

Dominique – Ta mère a un portable ?

Christiane – Elle, tu sais… Elle n’a même pas besoin de portable pour avoir l’air d’un zombie quand on lui parle…

Dominique range son portable à regrets, examine un peu l’endroit, et fait mine de s’intéresser.

Dominique – Ça a l’air pas mal, non ?

Christiane – On n’a plus tellement le choix, de toute façon.

Dominique – Qu’est-ce qu’elle t’a dit, la directrice ? Qu’elle avait une place ?

Christiane – Elle m’a dit qu’on était sur liste d’attente… Mais qu’elle avait bon espoir, hélas, qu’une place se libère bientôt…

Dominique – Hélas…?

Christiane – Et tu ne fais pas de gaffes, hein ? C’est un établissement catholique… Ce n’est pas des intégristes, mais bon… Autant mettre toutes les chances de notre côté…

Dominique – Je vois… Donc inutile de préciser qu’elle est juive.

Christiane – Est-ce qu’elle s’en souvient elle-même…? Personne dans la famille n’a jamais été vraiment pratiquant…

Dominique – Quand même… elle doit s’en souvenir. Ce n’est pas un truc qui s’oublie facilement…

Christiane (cassante) – Oui, ben, non !

Arrive Nathalie, la directrice, entre trente et quarante ans, look BCBG catho un peu coincée.

Christiane – Ah, bonjour Madame la Directrice !

Nathalie – Désolée de vous avoir fait attendre.

Christiane – Mais pas du tout, voyons… Je vous présente Dominique, mon… ami.

Dominique serre la main de Nathalie avec une amabilité un peu forcée.

Nathalie – Nathalie Saint Maclou.

Dominique – Comme la moquette ?

Nathalie – Avant d’être un magasin de bricolage, Maclou était un saint, vous savez.

Dominique – Saint Maclou, évidemment.

Christiane lui lance un regard consterné et s’empresse d’en arriver au sujet qui l’occupe.

Christiane – Dans ce cas, il aura peut-être entendu nos prières… J’espère que vous avez de bonnes nouvelles pour nous, Madame la Directrice…

Nathalie – Oui, oui, rassurez-vous… Enfin, quand je dis bonnes nouvelles… Comme on dit, le malheur des uns…

Christiane – Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement que c’est pour nous… Merci de lui donner encore une chance…

Nathalie – C’est vrai qu’elle est assez… tonique, mais bon… À cet âge-là, c’est toujours mieux que le contraire, n’est-ce pas ?

Dominique – Du temps de mes parents, ce n’était pas du tout comme ça… Ils étaient beaucoup plus… dociles. Enfin… Ça doit être la nouvelle génération…

Nathalie – Les derniers contrecoups fâcheux de mai soixante-huit, probablement.

Christiane – Mais… n’hésitez surtout pas à être un peu ferme avec elle dès le début, hein ? Pour la cadrer tout de suite. Sinon, vous ne vous en sortirez pas, croyez-moi…

Nathalie – Rassurez-vous, nous avons l’habitude… C’est notre métier, après tout… Elle sera très bien chez nous…

Dominique – Oh, mais ce n’est pas pour elle que nous étions inquiets, je vous assure…

Nathalie – Bon, et bien vous allez pouvoir la faire entrer, maintenant…

Christiane – Tu vas la chercher, Dominique ?

Dominique – Bien sûr…

Christiane – Alors vous pouvez l’accueillir dès ce soir, n’est-ce pas…?

Nathalie – Si elle a ses petites affaires avec elle… Vous pourrez toujours amener le reste après…

Christiane – Vous pensez bien qu’on avait fait sa valise, au cas où vous auriez pu nous en débarrasser tout de suite… Je veux dire… nous la prendre tout de suite.

Dominique revient en tenant d’une main une valise, et de l’autre la main de Blanche, une vieille dame.

Nathalie – Blanche, je vous souhaite la bienvenue à la maison de retraite médicalisée Les Sapins.

Blanche – Je me disais bien aussi : ça sent le sapin…

Nathalie (gentiment sévère) – Mais il va falloir être bien sage si vous voulez rester avec nous, Blanche, n’est-ce pas ? Il me semble avoir lu entre les lignes dans votre dossier que vous aviez un caractère un peu… enflammé.

Christiane – Tu as entendu, ce qu’a dit la dame, maman ?

Dominique – Pas question de mettre le feu aux Sapins comme vous l’avez fait aux Acacias. (À Nathalie) C’est le nom de la maison de retraite dont elle vient de se faire exclure pour raisons disciplinaires…

Nathalie semble un peu surprise, et Christiane lance à Dominique un regard incendiaire.

Christiane – Sa responsabilité n’a jamais été formellement établie dans le déclenchement de ce début d’incendie, mais bon… Il suffit de ne pas laisser jouer avec des allumettes…

Nathalie – Merci de me le signaler, quoi qu’il en soit…

Christiane – Sinon, vous verrez, elle peut aussi se montrer très agréable. Très sociable. Et même très drôle, parfois.

Dominique – C’est important, l’humour.

Christiane – Vous verrez, elle va vous surprendre.

Nathalie – En tout cas, vous avez eu de la chance… Vous seriez venus il y a un mois, je n’avais pas une place de libre… Et là, j’en ai trois qui se libèrent coup sur coup…

Christiane – Ah, oui, c’est curieux…

Nathalie – La loi des séries, malheureusement… Mais qu’y pouvons-nous ? Le Seigneur les a rappelés à lui…

Dominique – Espérons que là haut, ce ne soit pas complet non plus…

Christiane le fusille du regard.

Nathalie – Saint Pierre a aussi ses listes d’attente pour les cas litigieux, vous savez… Nous appelons ça le purgatoire…

Blanche – Je croyais que ça s’appelait Les Sapins…

Christiane – Voyons, maman, ici c’est une maison de retraite médicalisée…

Nathalie – Alors, Blanche… Votre fille m’a dit que vous étiez comédienne, n’est-ce pas ? Enfin, je veux dire, avant…

Christiane – Comédienne, vous verrez… Elle l’est restée encore un peu, malheureusement…

Dominique – Mais disons que même dans la vie courante, maintenant, elle a tendance à oublier un peu ses répliques, hein Blanche ?

Blanche – Alors si je meurs, je n’aurais pas le droit d’être enterrée avec les autres ?

Christiane – Mais voyons, maman, pourquoi tu dis ça… ?

Blanche – Les comédiens, vous les catholiques, vous refusez de les enterrer dans vos cimetières, non ?

Nathalie – Voyons, Blanche, l’Eglise a considérablement évolué sur ce point, vous savez… Comme sur beaucoup d’autres… Nous considérons maintenant que même un mauvais comédien peut être un bon catholique…

Blanche – Même les Juifs ?

Dominique – Voyons, Blanche, il n’est pas question d’enterrement pour l’instant…

Christiane – Et puis tu n’es juive que par ton père, ça ne compte pas.

Blanche – Ce n’était pas l’avis de la Gestapo pendant la guerre.

Christiane – Ne l’écoutez pas, elle a passé toute la guerre dans une ferme à Vichy chez sa grand-mère maternelle. Les seuls nazis qu’elle a jamais vus, c’est à la télé, dans La Grande Vadrouille. Mais il faut toujours qu’elle en rajoute. Les comédiennes…

Blanche (à Nathalie) – Vous n’êtes pas de la Gestapo, vous ?

Christiane – Enfin Maman ! Tu vois bien que Madame n’est pas de la Gestapo. Et je suis sûre que s’il le fallait, en cas d’urgence, elle ne te refuserait pas les derniers sacrements…

Dominique – Et puis vous êtes en pleine forme, Blanche !

Christiane – C’est elle qui nous enterrera tous, croyez-moi.

Silence embarrassé.

Dominique – Voilà, voilà…

Christiane – Bon ben alors euh…

Dominique – On va peut-être y aller, hein, Christiane ? Avant que Madame la Directrice ne change d’avis…

Christiane – Maintenant qu’on sait que ma mère est entre de bonnes mains.

Nathalie – Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.

Christiane – Allez, au revoir maman, on revient te faire une petite visite bientôt, d’accord ?

Très émue malgré tout, elle embrasse sa mère. Dominique en fait autant.

Dominique – Au revoir Blanche. Et soyez bien sage…

Christiane – Merci encore… Et à très bientôt…

Christiane et Dominique s’éclipsent discrètement. Blanche les regarde partir, impassible. Puis elle se tourne vers Nathalie.

Blanche – C’est qui celle-là ? Pourquoi elle m’appelle maman ?

Nathalie la regarde un peu embarrassée.

Nathalie – Mais voyons, Blanche, c’est Christiane, votre fille.

Blanche – Évidemment, je vous fais marcher…

Nathalie (soulagée) – Allez, suivez-moi, je vais vous montrer votre chambre…

Nathalie prend la valise et elles commencent à s’éloigner.

Blanche – L’autre, en revanche, sa tête de faux jeton ne me dit rien du tout… C’est qui ? Mon gendre ?

Nathalie lance un regard vers elle, se demandant si elle plaisante encore ou pas. Elles sortent.

Henriette, une vieille dame, arrive avec un train de sénateur, voire avec un déambulateur. Elle s’assied dans un fauteuil et commence à lire un magazine : Votre Temps. Une autre personne âgée arrive à son tour, Claude, qui pourra être un homme ou une femme, et qui est aussi en piteux état.

Henriette – Bonjour Claude, comment ça va, ce matin ?

Claude – Ah, ma pauvre Henriette, Vous savez ce qu’on dit. Passé quatre-vingts ans, si un matin vous vous réveillez et que vous n’avez mal nulle part, c’est que vous êtes mort.

Henriette – Ah, c’est bien vrai, ça… À propos, vous avez su pour Adèle ?

Claude – Adèle ? Non, il lui est arrivé quelque chose ?

Henriette – Ça on peut dire qu’il lui est arrivé quelque chose, oui… C’est même la dernière chose qui lui arrivera. Elle est morte !

Claude – Non ? Elle est morte, Adèle ?

Henriette – Pendant son sommeil… Ils l’ont retrouvée ce matin dans son lit, raide comme un bout de bois…

Claude – Ça alors… Et moi qui l’avais encore vue hier soir. Je lui ai même souhaité bonne nuit !

Henriette – Ah ben ça ne lui a pas réussi, hein, Claude ? Si je vous croise ce soir, évitez de me souhaiter bonne nuit.

Claude – Oh, mais vous, vous êtes encore jeune, Henriette. Combien ça vous fait maintenant ?

Henriette – C’est que je vais sur mes quatre-vingt seize. Pas vite, mais j’y vais…

Claude – Ah tiens, je pensais que vous étiez plus jeune que moi.

Henriette – Eh oui… Il fallait bien que ça arrive un jour.

Claude – Quoi ?

Henriette – Pour Adèle ! Elle avait quand même cent trois ans.

Claude – On venait de fêter son anniversaire.

Henriette – On ne voyait même plus le gâteau sous les bougies.

Claude – Qu’est-ce qu’on peut encore espérer de la vie à cent trois ans ?

Henriette – À part figurer dans le Guiness des records…

Claude – Quand même, ça fait un choc.

Henriette – Qu’est-ce que vous voulez, on n’est pas éternel.

Claude – Pas encore, malheureusement…

Henriette – Pas encore ?

Claude – Vous n’avez pas lu cet article, dans Votre Temps…

Henriette – Quel article ?

Claude – À propos de cette race de méduses qui ne meurt jamais.

Henriette – Des méduses ?

Claude – La Turritopsis Nutricula.

Henriette – Une tartine de Nutella ?

Claude lui prend la revue, cherche l’article et le trouve.

Claude – Écoutez ça (lisant) : D’après les scientifiques, à ce jour, c’est le seul être vivant connu pour être immortel. Cette méduse serait capable de reconfigurer ses cellules vieillissantes en cellules neuves, conservant ainsi une éternelle jeunesse. Inconnues jusqu’à présent, ces méduses évoluent en eaux profondes. Comme elles ne meurent jamais, elles se multiplient à travers les océans, provoquant une panique surnaturelle dans la communauté scientifique, au point qu’un spécialiste a déclaré : « Il faut que le monde se prépare à faire face à cette invasion silencieuse. »

Henriette – Une invasion ? Et il s’appelle comment le type qui a rencontré ces envahisseurs ? David Vincent ?

Claude – Vous vous rendez compte ? Peut-être qu’un jour, en nous greffant un ou deux gènes de cette bestiole, on pourra nous rendre immortels nous aussi !

Henriette – Ou alors on nous mettra dans des aquariums en pisciculture pour faire des sushis éternellement frais… Il paraît que les japonais en raffolent, des sushis à base de méduses.

Claude – C’est peut-être pour ça qu’ils vivent aussi vieux…

Henriette – Non mais redescendez un peu sur terre, Claude ! On nous rabâche à longueur d’années que si notre système de retraite est en faillite, c’est à cause de la multiplication des centenaires ! Pour eux, c’est nous les envahisseurs ! Nous les vieux ! Et vous croyez qu’ils vont nous greffer des cellules de méduse pour qu’on vive éternellement !

Claude – On peut bien rêver un peu. À notre âge, c’est tout ce qui nous reste, pas vrai ?

Henriette – Rêver d’être transformée en ectoplasme… Ça ressemble à quoi, une méduse ?

Claude – Comment ?

Henriette (plus fort) – Une méduse, ça ressemble à quoi ?

Claude – C’est tout mou, tout flasque… Ça voit très mal, ça n’entend rien et c’est très irritant…

Henriette – Dans ce cas… Tout espoir n’est pas perdu pour vous, Claude… Je me demande si on ne vous en a pas déjà greffé un bon morceau sans vous le dire.

Claude – Sacrée Henriette… Toujours le mot pour rire…

Henriette se remet à sa lecture, pendant que Claude s’assied dans son fauteuil.

Une autre vieille arrive, Solange, dans le même état de décrépitude que les deux autres.

Henriette – Ah, tiens, voilà Solange.

Claude – Bonjour Madame Solange ! Bien dormi ?

Henriette – Ça vous va bien cette nouvelle coiffure, Solange…

Solange – Comment ?

Henriette (plus fort) – Je dis : ça vous va bien cette nouvelle coiffure ! (À Claude) Je ne peux pas la voir, celle-là…

Claude – Elle, apparemment, elle ne peut pas vous entendre…

Solange ôte un écouteur qu’elle avait dans l’oreille.

Henriette – Si en plus elle retire son sonotone, ça ne risque pas de s’arranger…

Solange – Ce n’est pas un sonotone ! C’est le iPod que m’a offert mon petit-fils pour mon anniversaire.

Claude – Ah, d’accord…

Henriette – C’est quoi un iPod ?

Claude – Aucune idée…

Solange – Vous connaissez la nouvelle ?

Henriette – Quelle nouvelle ?

Claude – Qu’est-ce qui s’est passé ?

Henriette – Il s’est passé quelque chose ?

Claude – Il ne se passe jamais rien, ici.

Solange – La nouvelle ! Celle qui vient d’arriver !

Henriette – Ah, celle qui remplace Adèle.

Solange – Adèle est partie ?

Henriette – Ah oui, c’est même un départ définitif.

Claude – Et précipité.

Henriette – Elle n’a même pas eu le temps de passer à la réception pour dire qu’elle s’en allait.

Claude – C’est vrai qu’il lui arrivait déjà d’avoir quelques absences.

Henriette – Eh ben là, elle s’est absentée définitivement.

Claude – Elle est morte.

Solange – Elle est morte, Adèle ?

Claude – Cette nuit, il paraît… Et dire que je l’avais encore vue hier soir… Je lui avais même souhaité…

Henriette – Tiens ben la voilà, justement…

Solange – Adèle ?

Claude – La nouvelle !

Solange – Comment vous savez que c’est la nouvelle ?

Henriette – Ben parce qu’on ne l’a jamais vue avant, pardi !

Blanche arrive. Les trois autres affichent une amabilité un peu affectée.

Claude – Bonjour Madame, bienvenue parmi nous.

Blanche (renfrognée) – Mmm…

Claude – Asseyez-vous donc un peu avec nous.

Tandis que Claude se lève pour lui rapprocher un fauteuil, Blanche s’assied à sa place. Henriette et Solange échangent un regard inquiet. Claude se retourne et se rend compte que Blanche lui a piqué sa place.

Claude – C’est à dire que… ici c’est ma place.

Blanche – Je n’ai pas vu votre nom marqué sur le dossier…

Claude a l’air désemparé, mais Blanche reste assise.

Henriette – C’est son siège fétiche…

Blanche – Changer de fauteuil dans une maison de retraite, c’est comme changer de transat sur le Titanic, non ?

Solange – J’y étais…

Blanche – Où ça ?

Solange – Sur le Titanic !

Claude – Si vous la branchez là dessus, vous n’avez pas fini…

Henriette – Elle ne se souvient pas de ce qu’elle a mangé ce matin au petit déjeuner, mais elle peut vous raconter en détail le naufrage du Titanic.

Claude – Y compris le menu à la soirée du capitaine et le programme de l’orchestre.

Blanche – Le Titanic… Vous aviez quel âge ?

Solange – Trois mois. Quand on perd la mémoire, vous savez, ce sont les souvenirs les plus anciens qui remontent à la surface.

Henriette – Encore une année ou deux, et elle va pouvoir nous raconter l’accouchement de sa mère,

Blanche – Et sur son lit de mort elle nous décrira l’accouplement de ses parents…

Claude – Vous avez entendu parler, vous, des méduses immortelles ?

Blanche – La Turritopsis Nutricula…

Claude (à Solange) – C’est dans Votre Temps. Et vous avez vu ? En répondant à trois questions sur les méduses, on peut gagner une croisière. Bon, il y a un tirage au sort, évidemment…

Solange – Une croisière ? En bateau ?

Blanche – Bah oui, en bateau ! Une croisière ! Pas en autocar…

Henriette regarde le magazine.

Henriette – Nager avec les méduses… C’est vrai que c’est original, comme croisière à thème… Vous savez nager, vous ?

Solange – Je repartirai bien en croisière, moi. Ça m’avait bien plu.

Blanche – Vous êtes déjà partie en croisière ?

Solange – Ben oui ! Sur Le Titanic !

Un vieux monsieur très élégant arrive, Honoré.

Honoré – Bonjour à tous ! Mesdames, mes hommages du matin…

À part Blanche, les trois autres s’animent à l’arrivée de ce vieux beau portant un peu mieux que les autres, et qui visiblement ne les laisse pas indifférents.

Solange – Bonjour capitaine !

Honoré – Ah, mais je vois que nous avons une petite nouvelle… Je me présente, Honoré de Montélimar.

Blanche – Blanche… de Bruges.

Henriette – C’est ça… Et moi, c’est Henriette, du Mans…

Honoré – De Montelimar, c’est mon nom.

Claude (servile) – Honoré est un peu baron.

Blanche – Il a l’air un peu barré, surtout.

Honoré – Mon nom est de Montélimar.

Blanche – Ça va, j’ai compris. Vous commencez déjà à me casser les nougats, de Montélimar.

Les autres semblent plutôt choqués.

Henriette – Voyons, Blanche, Honoré était capitaine dans l’armée.

Solange – Il commandait un bateau.

Honoré – J’étais capitaine dans l’infanterie.

Blanche – Un militaire… Alors c’est pour ça que vous avez l’air moins délabré que les autres. Parce que vous n’avez jamais travaillé de votre vie…

Honoré – J’ai pris ma retraite du service actif à quarante huit ans. C’est un des avantages de l’armée.

Blanche – Et puis ici, ça ne doit pas vous changer beaucoup de la caserne, hein ?

Caroline, aide-soignante d’une trentaine d’années, genre super-bimbo en blouse blanche, arrive.

Honoré – Ah, Caroline ! Quel plaisir de vous voir. Même si je ne vous cache pas que c’est très mauvais pour ma tension…

Caroline – Allons, capitaine, je ne voudrais pas vous briser le cœur.

Honoré – Hélas, il arrive un âge où ce genre d’expression retrouve tout son sens…

Caroline – Je vois que vous vous êtes déjà fait des amis, Blanche, c’est très bien… Blanche occupera la chambre de… D’une pensionnaire qui malheureusement vient de nous quitter.

Blanche – Elle a bien de la chance… Une évasion réussie ?

Caroline – On peut dire ça comme ça. Alors, vous avez tout ce qu’il vous faut dans votre chambre ? Sinon, n’hésitez pas à me demander.

Blanche – Eh bien… J’ai commencé à creuser un tunnel, mais je suis tombée sur une dalle en béton. Vous ne pourriez pas me fournir un marteau piqueur ?

Caroline – Sacrée Blanche, je sens qu’on ne va pas s’ennuyer, avec vous… Bon, et bien ça va être l’heure d’aller vous préparer pour le déjeuner…

Blanche – Le déjeuner ? Il est dix heures et demie ? Je viens à peine de prendre mon café !

Caroline – L’après-midi appartient à ceux qui déjeunent tôt ! C’est la devise de la maison.

Blanche – Tu parles d’une devise à la con…

Solange – Le déjeuner est servi à midi.

Henriette – À notre âge, il nous faut au moins une heure pour nous préparer à l’idée de manger… et une bonne sieste de deux ou trois heures pour digérer avant le dîner.

Claude – On ne voit pas les journées passer…

Honoré – Vous allez déjeuner à ma table, Blanche, n’est-ce pas ? Cela nous permettra de faire un peu connaissance…

Henriette – À notre table ?

Claude – À la table du capitaine ?

Honoré – Eh bien… comme Adèle nous a quittés, il y a une place de libre, non ?

Solange – C’est à dire que… J’avais prévu de la prendre.

Claude – C’était prévu comme ça…

Henriette – Il y a une liste d’attente…

Honoré – Dans ce cas, l’une d’entre vous va bien céder sa place à Blanche, n’est-ce pas ? C’est un devoir pour nous de lui faire sentir qu’elle est la bienvenue parmi nous…

Les autres lancent un regard assassin en direction de Blanche. Honoré tend son bras à Blanche qui, rien que pour emmerder les autres, l’accepte.

Honoré – Vous permettez ?

Honoré quitte le salon avec Blanche à son bras.

Henriette – D’abord elle prend le fauteuil de Claude. Maintenant elle nous prend notre place à la table du capitaine…

Solange – Il paraît que c’est une ancienne comédienne.

Henriette – On sait ce que ça veut dire…

Claude – Qu’est-ce que ça veut dire ?

Henriette – Une comédienne, tu parles…

Solange – Celle-là, elle ne va pas faire de vieux os ici…

Les pensionnaires s’apprêtent à quitter le salon, quand Claude, qui retape un peu son fauteuil, trouve quelque chose par terre.

Claude – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Solange – Faites voir…

Henriette – Ça ne me dit rien…

Claude – Un thermomètre jetable ?

Henriette – Ça ne ressemble à rien que je me sois déjà mis dans les fesses.

Solange – Un thermomètre ? Il n’y a pas d’indication de température…

Claude – Pas un sex-toy, quand même…

Henriette – Ça ne serait pas un test de grossesse, plutôt…

Claude – Ah, oui… Il y a deux traits…

Solange – Deux traits ? Ça veut dire en cloque ?

Henriette – Allez savoir…

Claude – C’est la première fois que je vois un truc comme ça…

Solange – De notre temps, on n’avait pas besoin de tout ça pour se rendre compte qu’on avait un polichinelle dans le tiroir…

Claude – Faudrait avoir le mode d’emploi…

Henriette – Ou demander à quelqu’un.

Claude – Qui est-ce qui peut bien être enceinte ici ?

Solange – Dans une maison de retraite, ça élimine déjà pas mal de monde…

Henriette – À part les aides-soignantes et la directrice…

Claude – Et le père, ce serait qui alors…?

Arrive le médecin, Roberto, un bel italien d’une trentaine d’années, à la mine enjôleuse.

Roberto – Bonjour tout le monde… Alors, comment allez-vous ce matin ?

Claude – Ça peut aller, Docteur…

Roberto – Et vous, mesdames ? Mais quels teints de rose ! Vous avez l’air de vraies jeunes filles ! Quel est le secret de votre éternelle jeunesse ?

Solange – On nous a greffé des cellules de méduses.

Henriette – Ne vous approchez pas trop, vous pourriez vous piquer. C’est très urticant…

Roberto – Et cette nouvelle hanche, Henriette ?

Henriette – Ça peut aller…

Roberto – On va pouvoir faire la deuxième, alors ? Vous savez qu’en ce moment, dans ma clinique, les hanches artificielles sont en promotion. La deuxième est à moitié prix. Mais il faut vous dépêcher de vous décider, mesdames.

Solange – À notre âge, vous savez…

Henriette – C’est comme sur une vieille voiture.

Claude – Il faut bien réfléchir avant de se lancer dans de nouvelles réparations.

Henriette – Vous changez les freins, la semaine d’après c’est le moteur qui lâche…

Roberto – Mais voyons, mesdames, ça se voit tout de suite que vous, vous en avez encore sous le capot ! Vous êtes carrossées comme des Ferrari !

Les pensionnaires commencent doucement à se mettre en mouvement pour partir.

Solange – Malheureusement, on n’est plutôt des voitures de collection que personne ne veut plus sortir du garage…

Henriette – De peur qu’elles ne tombent en panne à peine tourné le coin de la rue…

Claude – Qu’est-ce que vous voulez, on a fait notre temps.

Henriette – Et encore, nous on a pu profiter un peu du marché de l’occasion avant de finir ici à la casse.

Claude – Vous avec vos quarante cinq ans de cotisation obligatoire, vous passerez directement de l’école au boulot et du boulot à la maison de retraite médicalisée.

Solange – Ou directement du boulot au cimetière, comme ça ça coûtera encore moins cher…

Henriette – Surtout qu’avec vos études de médecine, vous n’avez pas dû commencer de bonne heure à cotiser.

Claude – Au moins, vous, vous n’aurez pas loin à aller pour passer de l’autre côté de la barrière.

Solange – On appelle ça la dépendance, il paraît. Parce que travailler dix heures par jour pour un patron pendant un demi-siècle, c’est la liberté, peut-être ?

Les pensionnaires s’en vont, en abandonnant un Roberto un peu décontenancé malgré tout.

Roberto – Je ne vous chasse pas, au moins.

Claude – C’est bientôt le déjeuner.

Henriette – On va aller se pomponner un peu pour avoir l’air à peu près présentables.

Solange – Et ne pas couper l’appétit aux autres.

Claude – Ce n’est déjà pas toujours très appétissant ce qu’on a dans l’assiette…

Roberto – Eh bien… Bon appétit, alors !

Les pensionnaires sortent. La directrice arrive.

Nathalie (préoccupée) – Ah, Roberto, je voulais vous voir, justement…

II s’approche d’elle et essaie de l’enlacer.

Roberto – Vous êtes très en beauté ce matin, Nathalie !

Nathalie (se dégageant) – Allons, voyons, soyez un peu sérieux, Roberto… On pourrait nous voir…

Roberto – Quelle importance ! Puisque nous allons nous marier.

Nathalie – Ce n’est pas encore officiel…

Roberto – Nous nous aimons, c’est le principal. Et puis je vous l’ai dit. Avec votre maison de retraite et ma clinique privée, nous allons faire un malheur, Nathalie !

Nathalie – Bien sûr… Même si notre première mission est de faire le bonheur de nos chers anciens.

Roberto – Cela va de soi, évidemment. Et qu’est-ce que vous aviez à me dire de si important, ma chère ?

Nathalie – Eh bien… C’est un peu embarrassant à vrai dire… Je ne suis pas encore complètement sûre…

Roberto – Vous êtes libre pour dîner ?

Ils commencent à s’en aller tous les deux.

Nathalie – On en reparle plus tard, d’accord…

Ils sortent.

Noir.

Après-midi

Au salon, Claude a retrouvé son fauteuil, et observe Solange qui tricote avec un air un peu renfrogné.

Claude – Allez, ne faites pas votre mauvaise tête, Solange… Je suis sûr qu’une autre place se libérera bientôt à la table du capitaine…

Solange – J’y compte bien…

Claude – Qu’est-ce que vous tricotez ? Une écharpe ?

Solange – C’est une surprise…

Claude – Et c’est pour qui ?

Solange – Pour vous peut-être…

Blanche arrive avec Honoré.

Claude – Alors Blanche, comment avez-vous trouvé le restaurant ?

Blanche – Le restaurant ? Je ne sais pas, j’ai mangé à la cantine…

Honoré – Ici, on appelle ça le restaurant…

Blanche – Ça fait longtemps que vous n’êtes pas allé au restaurant, alors. (À Solange) Qu’est-ce qu’elle tricote, la morue ? Un filet ? Vous comptez aller à la pêche au gros ?

Claude – C’est une écharpe, je crois.

Blanche – Pas pour moi, j’espère.

Solange – Allez savoir…

Claude – C’est une surprise.

Honoré – Ça ressemble plutôt à une corde, non ?

Claude – Une corde en laine ?

Honoré – Au moins, celui qui se pendra avec ne risquera pas de s’enrhumer.

Caroline arrive avec le nouveau numéro de Votre Temps.

Caroline – Et voilà, un peu de lecture… Le nouveau numéro de Votre Temps, comme tous les mercredi…

Blanche intercepte le magazine au grand dam de Claude qui s’apprêtait à le prendre.

Blanche – Je vais enfin savoir si j’ai gagné…

Caroline se met à faire un peu de ménage.

Caroline – C’est joli, ce que vous tricotez… C’est quoi ?

Honoré – On ne sait pas.

Caroline – En tout cas, ça a l’air bien chaud.

Solange – L’important, c’est que ce soit solide…

Caroline – Ah, oui, aussi, bien sûr.

Henriette arrive.

Henriette – Après, vous devriez attaquer une brassière pour le bébé…

Caroline – Le bébé ? Qui va avoir un bébé ?

Henriette – Ça, on aimerait bien le savoir…

Blanche feuillette le magazine, et soudain son visage s’illumine.

Blanche – C’est moi !

Henriette – C’est vous quoi ?

Blanche – Le concours, dans Votre Temps ! C’est mon numéro qui est sorti ! J’ai gagné la croisière !

Claude – Le premier prix ? La croisière dans le Pacifique ? Sur Le Cuesta Mucho ?

Blanche – Le deuxième prix ! La croisière en Antarctique ! Sur le Cuesta Poco !

Honoré – Fantastique ! Vous en avez de la chance !

Solange – Heureux au jeu…

Blanche – C’est pour deux… Je peux emmener la personne de mon choix… Ça vous en bouche un coin…

Henriette – Qu’est-ce qu’on peut bien faire sur un paquebot en Antarctique ?

Claude – Il n’y a sûrement pas de piscine…

Solange – Il y a peut-être une patinoire.

Caroline – Pourquoi voulez-vous partir en vacances ? Ici, vous êtes toujours en vacances, non ?

Blanche – Pour changer d’atmosphère ! Ça sent le renfermé, ici…

Henriette – Et qui allez-vous inviter à partir avec vous, Blanche ?

Blanche – Allez savoir…

Honoré – Si vous avez besoin d’un chevalier servant…

Blanche – Servant ? À quoi vous pourriez encore bien servir, vieux débris. Est-ce qu’au moins vous seriez encore capable de porter ma valise ?

Roberto arrive et, discrètement, essaie d’embrasser ou de peloter Caroline, qui se dégage.

Roberto – Vous m’avez l’air bien gais ! Qu’est-ce qui se passe ?

Claude – Blanche a gagné une croisière. En Antarctique.

Roberto n’a pas l’air de prendre ce projet très au sérieux.

Roberto – Très bien, très bien…

Henriette – Ah, Docteur, je peux vous demander quelque chose.

Roberto – Mais bien sûr, Henriette, je vous écoute.

Henriette – En privé…

Roberto – Hun, hun…

Elle l’entraîne un peu à l’écart, et lui montre le test de grossesse.

Henriette – C’est positif ou négatif ?

Roberto (estomaqué) – Vous êtes enceinte, Henriette ?

Henriette – Pas moi ! On a trouvé ça sur le fauteuil de Claude, ce matin…

Roberto – Claude ?

Henriette – Bon, ça ne lui appartient pas non plus, vous vous en doutez bien…

Roberto semble inquiet.

Roberto – Vous pouvez me laisser ça, Henriette ? Je vais mener ma petite enquête…

Henriette – Vous me tenez au courant…

Caroline – Allez, c’est l’heure de la sieste. Tout le monde au lit !

Blanche – La sieste ? J’ai pas sommeil, moi.

Caroline – C’est le règlement…

Honoré – Oui, mon adjudant… Vous aviez raison, Blanche, c’est un peu comme à l’armée, ici.

Blanche – Ah oui ? La sieste crapuleuse est obligatoire aussi, dans l’infanterie de marine ?

Les pensionnaires s’en vont. Henriette oublie son châle sur un fauteuil.

Roberto – C’est vous qui êtes enceinte, Caroline ?

Caroline – Pardon ?

Roberto – Ce n’est pas à vous ça ?

Il lui montre le test.

Caroline – Et si ça l’était ?

Roberto – Ne me dites pas que vous comptez le garder ?

Caroline – Non, je compte en faire don au Secours Catholique. Pour les plus nécessiteux que moi.

Roberto – Ecoutez, Caroline, ce qui s’est passé entre nous, c’était… un dérapage.

Caroline – Un dérapage incontrôlé, alors, si j’en juge par les résultats de ce test de grossesse.

Nathalie arrive. Caroline s’en va.

Roberto – Ah, justement, je voulais vous parler.

Nathalie – Oui, moi aussi…

Roberto – Vous êtes enceinte ?

Nathalie – Mon Dieu, non ! Pourquoi ?

Roberto – Pardon, je ne sais pas ce qui m’a pris…

Henriette revient chercher son châle. Ils ne la voient pas, et elle en profite pour écouter la conversation.

Nathalie – Non, ce qui me préoccupe, c’est que… le taux de mortalité dans notre établissement a augmenté dans des proportions curieuses ces derniers temps. Vous ne trouvez pas ?

Roberto – Vous avez raison… Dans une maison de retraite, il est normal que le nombre de décès soit supérieur à celui des naissances, mais tout de même…

Nathalie – Quelle naissance ?

Roberto – Et puis généralement, dans ce genre d’établissements, on est relativement plus à l’abri des morts violentes que dans un lycée ou un commissariat de banlieue…

Nathalie – Vous m’inquiétez, Roberto. Si vous savez quelque chose, je vous écoute…

Roberto – C’est à propos d’Adèle.

Nathalie – Adèle ?

Roberto – Il semblerait que sa mort… ne soit pas vraiment naturelle.

Nathalie – Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

Roberto – Je ne peux rien affirmer, bien sûr, mais j’ai tout de même quelques indices qui me laisse à penser que…

Nathalie – Quels indices ?

Roberto – Eh bien… Les traces de strangulation que j’ai constatées autour de son cou, pour commencer.

Nathalie – Non…?

Roberto – Ensuite… la fourchette de cantine que j’ai retrouvée plantée dans son abdomen.

Nathalie – Oh, mon Dieu…!

Roberto – Il faudrait pouvoir effectuer une autopsie pour savoir si en plus, elle n’a pas été empoisonnée.

Nathalie – Qui pourrait bien avoir envie d’assassiner quelqu’un de cent trois ans.

Roberto – À part quelqu’un de cent deux ans dans l’espoir de devenir doyen de l’humanité à sa place…

Nathalie – Tout cela est très fâcheux, Roberto. C’est la réputation de notre établissement qui est en jeu. Vous vous rendez compte ? Si tout cela parvenait aux oreilles des médias !

Roberto – Après le travail remarquable que vous avez fait pour obtenir un aussi bon classement dans le Guide Michelin des Maisons de Retraite.

Nathalie – Nous perdrions immédiatement notre troisième couronne, qui récompense un établissement comptant plus de vingt centenaires.

Roberto – Et probablement aussi notre troisième fourchette…

Nathalie – Vous pensez qu’il faut prévenir la police malgré tout ?

Roberto – Je ne sais pas… La loi considère déjà que d’ôter la vie à un fœtus de moins de trois mois n’est pas un crime. En extrapolant un peu… on pourrait considérer que d’achever l’interminable agonie de quelqu’un de cent trois ans n’est pas vraiment un crime non plus…

Nathalie – La loi de la République, Roberto ! Pas celle de l’Église…

Roberto – Alors qu’est-ce qu’on fait ? On se tire une balle dans le pied ?

Nathalie – Vous avez raison… Il vaut mieux que nous menions nous-mêmes notre petite enquête en interne dans un premier temps…

Roberto – Je suis d’accord avec vous, Nathalie… Vous pouvez compter sur moi. Après tout, nous allons nous marier, n’est-ce pas ?

Nathalie – Pour le meilleur et pour le pire…

Roberto – Reste à savoir qui a fait ça et pourquoi.

Nathalie – Vous pensez que le coupable pourrait être un membre du personnel ?

Roberto – C’est une hypothèse… Mais pourquoi ?

Nathalie – Euthanasie ? C’est très à la mode, en ce moment…

Roberto – Je vois mal une infirmière étrangler d’une main une petite vieille tout en lui plantant une fourchette dans le ventre avec l’autre. En général, l’euthanasie est un acte d’amour envers son prochain, non ?

Nathalie – Comme vous y allez… Vous savez pourtant que le pape n’est pas du tout favorable ce genre de choses.

Roberto – L’Église évoluera sans doute là dessus, comme sur bien d’autres sujets… Dans cinq ou dix siècles en tout cas… Euthanasie… C’est le mot qui n’est pas très vendeur déjà…

Nathalie – Vous trouvez ?

Roberto – Dans euthanasie, il y a nazi… C’est d’ailleurs eux qui ont industrialisé le concept les premiers, malheureusement. Alors allez rattraper le coup, maintenant…

Nathalie – Et comment voudriez-vous appeler ça pour rendre cette pratique plus agréable ?

Roberto – Je ne sais pas, moi… Il faudrait trouver quelque chose de moins… Enfin de plus…

Blanche passe, une valise à la main. Henriette déguerpit, de crainte d’être découverte.

Nathalie – Mais vous allez où, Blanche ?

Blanche – Ben je pars en croisière.

Nathalie – Non, mais attendez, vous ne pouvez pas partir comme ça.

Blanche – Pourquoi pas ?

Nathalie – Je dois prévenir votre mère. Je veux dire votre fille…

Roberto – Il faut signer une décharge.

Blanche – Une décharge ? Allez-y, traitez-moi de déchet, pendant que vous y êtes !

Nathalie (à Roberto) – Je vais prévenir la famille…

Roberto – Allons, Blanche, vous n’allez pas nous quitter comme ça. Ça peut attendre demain, non ? Prenez donc un peu l’air sur le pont, et pendant ce temps-là, je vais remettre votre valise dans votre cabine…

Blanche – Vous essayez de me mener en bateau, c’est ça ?

Roberto – Et puis il y a tellement de vieux, sur ces paquebots, vous savez… Je ne suis pas sûr que vous verriez vraiment la différence avec une maison de retraite.

Blanche s’assied à regret. Roberto part avec sa valise.

Honoré, Claude et Solange arrivent.

Honoré – Ça n’a pas l’air d’aller, Blanche, qu’est-ce qui se passe ?

Claude – On peut faire quelque chose pour vous ?

Blanche – J’ai quatre vingt six ans, vous pouvez faire quelque chose contre ça ?

Honoré – Quatre vingt six ans ! Je vous jure que vous ne les faites pas du tout.

Claude – On vous donnerait à peine quatre-vingts.

Henriette arrive.

Henriette – Vous connaissez la nouvelle ?

Claude – Ben oui, elle est ici avec nous.

Henriette – Adèle a été assassinée !

Claude – Non !

Henriette – Je le tiens de la direction…

Solange – Ils vous l’ont dit ?

Henriette – Disons que j’étais au bon endroit au bon moment. En tout cas, il y a un tueur en série parmi nous.

Honoré – Comment sait-on qu’il s’agit de quelqu’un d’entre nous ?

Henriette – Qui pourrait bien avoir l’idée de venir spécialement dans une maison de retraite pour assassiner des vieux ?

Claude – C’est vrai… Dans une colonie de vacances encore, on comprendrait, mais dans une maison de retraite…

Solange – Un tueur en série ?

Henriette – Depuis quelques temps, les centenaires tombent comme des mouches, ici, vous n’avez pas remarqué ?

Claude – Qui ça pourrait bien être…?

Honoré – Un membre du personnel, peut-être…

Caroline arrive.

Caroline – Une petite tisane, pour digérer ? Camomille ? Tilleul ? Verveine ?

Henriette – Un tueur… ou une tueuse.

Claude – Non, merci, ça ira.

Henriette – Moi non plus merci…

Caroline – Ah, pas d’amateurs aujourd’hui ? Bon tant pis…

Caroline repart.

Henriette – Une tisane, tu parles… Un bouillon de onze heures, oui…

Blanche – Et c’est moi qu’on traite de folle.

Henriette – Vous vous en fichez, vous, bien sûr, vous partez en croisière !

Honoré – Alors, Blanche, qui allez-vous emmener avec vous ?

Claude – Vous dites ça parce que vous avez peur de rester ici, capitaine ?

Solange – Pourtant, le capitaine devrait toujours être le dernier à quitter le navire ! Je me souviens, pendant le naufrage du Titanic…

Blanche – Je vois que tout d’un coup, la croisière en Antarctique a le vent en poupe.

Henriette – Plutôt que de rester ici à attendre de se faire zigouiller.

Blanche – On n’a qu’à tirer ça au sort…

Henriette – On met tous nos noms sur des petits papiers dans le chapeau d’Honoré. Et on procède au tirage.

Honoré – Très bien…

Honoré ôte son chapeau. Ils griffonnent chacun quelque chose sur un bout de papier qu’ils placent dans le chapeau dans un silence religieux, en se surveillant les uns les autres avec un air méfiant.

Claude – Une main innocente ?

Blanche – Vous devrez vous contenter de la mienne.

Tension générale. Elle tire un papier du chapeau et le déplie.

Blanche – Claude.

Claude semble soulagé.

Claude – Il ne me reste plus qu’à souhaiter bonne chance à ceux qui restent…

Caroline revient, suivi de près par Roberto.

Caroline – Qu’est-ce qui se passe ici ? C’est quoi ces mines de conspirateurs ?

Henriette – On faisait un Cluedo… Vous savez ce que c’est. C’est toujours propice aux débordements.

Caroline – Ah… Et qui était le coupable ? Le Capitaine Moutarde ? Le Docteur ?

Solange – La partie n’est pas encore terminée. On sait juste que le crime a eu lieu dans la chambre avec une fourchette.

Henriette – Ah, tiens, je ne me souvenais pas vous avoir dit ça aussi…

Honoré remet son chapeau sur sa tête et tout le monde s’en va.

Roberto reprend, à voix basse, sa discussion interrompue avec Caroline.

Roberto – Mais enfin, Caroline, vous ne pouvez pas le garder…

Caroline – Et pourquoi pas ?

Roberto – Vous savez que je vais épouser Nathalie.

Caroline – Il fallait y penser avant… Et si je lui disais que vous allez être papa ?

Roberto – Combien ?

Caroline – Je n’ai pas dit que c’était des triplés, non plus.

Roberto – Combien… pour que vous ne le gardiez pas ?

Caroline – Vingt mille ?

Roberto – Dix mille.

Caroline – Ok. Mais je veux le fric maintenant.

Roberto sort son chéquier, remplit un chèque et lui tend.

Roberto – J’ai votre parole ?

Caroline – Si ce n’est pas un chèque en bois…

Caroline s’en va.

Roberto – Voilà au moins une affaire de réglée… Et c’est toujours moins cher qu’une pension alimentaire…

Il s’en va aussi. Retour de Blanche, suivie de Christiane et Dominique.

Christiane – Mais enfin, maman, c’est quoi encore cette histoire de croisière ?

Dominique – Voyons, Blanche, vous n’avez plus l’âge de partir en expédition en Antarctique.

Blanche – Les croisières, c’est spécialement fait pour les vieux ! Vous croyez qu’on en ferait la promo dans Votre Temps, sinon ?

Dominique – Oui, mais… Il y a vieux, et vieux…

Christiane – Et puis, c’est dangereux les croisières, parfois les bateaux font naufrage.

Dominique – Il en coule au moins un par mois, quelque part dans le monde.

Blanche – À mon âge, c’est tous les jours qu’on espère échapper au naufrage. Avec de moins en moins de chance de s’en sortir vivant, malheureusement.

Christiane – Il faut toujours que tu voies le mauvais côté des choses.

Dominique – Vous n’êtes pas bien, ici ?

Blanche – Quoi ? Vous n’êtes pas au courant ?

Christiane – Au courant de quoi ?

Blanche – C’est un véritable film d’horreur, ici ! Le docteur se livre à des manipulations génétiques sur les pensionnaires et l’aide-soignante est une tueuse en série !

Nathalie arrive.

Nathalie – Écoutez, j’ai vérifié dans le magazine Votre Temps, les résultats du concours n’ont même pas encore été promulgués…

Christiane – Vous êtes sûre ?

Nathalie – Je leur ai même passé un coup de fil pour vérifier…

Christiane (à Blanche) – Mais enfin, maman, pourquoi tu es allée inventer une histoire pareille ?

Blanche – Je ne sais pas moi… on s’emmerde à mourir, ici… Pour mettre un peu d’ambiance…

Dominique – Ah, oui, c’est réussi.

Nathalie – Je suis désolée de vous avoir fait déplacer pour rien…

Christiane – Mais non, c’est moi, je vous assure…

Dominique – Enfin, on vous avait prévenu… Elle est encore un peu comédienne…

Nathalie – Je vais la raccompagner dans sa chambre.

Christiane embrasse sa mère.

Christiane – Allez, au revoir, maman…

Blanche (à voix basse) – Mais pour la tueuse en série, c’est vrai, je t’assure… Il faut absolument que tu me fasses sortir d’ici…

Christiane – Bien sûr, maman…

Dominique embrasse à son tour Blanche.

Blanche (toujours à voix basse) – Prévenez la police… Mais ne dites rien devant la directrice, elle est de l’Opus Dei…

Dominique – On va faire comme ça…

Nathalie – Allez venez Blanche, on va s’occuper de vous…

Nathalie prend Blanche par le bras et l’emmène.

Christiane se tourne vers Dominique.

Christiane (soupirant) – Elle nous aura tout fait…

Dominique – Ça va aller, ne t’inquiète pas. Ils vont lui faire une petite piqûre, et elle va dormir tranquillement comme un bébé jusqu’à demain matin.

Christiane – Ils leur font des piqûres pour les faire dormir, tu crois ?

Dominique – Je ne sais pas, j’imagine… Moi, c’est ce que je ferais…

Dominique enlace Christiane pour la réconforter.

Christiane – À propos de dormir comme un bébé, je ne sais pas si c’est le bon moment et le bon endroit, mais j’ai quelque chose à t’annoncer.

Dominique – Quoi ?

Christiane – Ben, toi, dans l’année qui vient, tu risques de ne pas faire tes nuits…

Dominique (aux anges) – Non ?

Christiane – Ça a marché ! Je suis enceinte.

Dominique – Mais c’est merveilleux !

Christiane – À mon âge, ça tient même du miracle… J’attendais les résultats de la prise de sang pour être tout à fait sûre. D’ailleurs, je ne sais pas ce que j’ai fait du test de grossesse. J’ai dû le perdre ici ce matin…

Dominique – Une fille ? Un garçon ?

Christiane – Ça c’est encore un peu tôt pour le dire, mais le médecin m’a dit qu’il était à peu près certain que c’était un être humain ! Tu vas être papa !

Dominique – Alors ça, ça se fête ! Je t’invite au restaurant !

Ils s’apprêtent à s’en aller. Dominique sort un cigare.

Christiane – Tu ne vas pas l’allumer ici…

Dominique – Oh, à leur âge, un peu de tabagisme passif, ça ne peut quand même pas écourter leur vie de beaucoup.

Christiane – Je pensais au bébé…

Dominique range son cigare.

Dominique – Tu as raison, je vais attendre qu’on soit dehors pour l’allumer.

Christiane – Et dire que maintenant, il va falloir se mettre à chercher une place en crèche…

Dominique – Déjà ?

Christiane – Là aussi, il y a une liste d’attente, figure-toi !

Dominique – Ok, je vais m’en occuper aussi…

Christiane – Comment ça aussi… ?

Dominique et Christiane s’en vont.

Roberto et Nathalie arrivent.

Nathalie – Vous soupçonnez quelqu’un en particulier ?

Roberto – Une aide-soignante…

Nathalie – Caroline…?

Roberto – Pourquoi pas ?

Nathalie – Vous m’avez dit ne pas croire à la thèse de l’euthanasie, en raison du mode opératoire. C’est vrai qu’une injection de sodium, c’est quand même moins salissant…

Roberto – Elle a peut-être utilisé une fourchette pour brouiller les pistes.

Nathalie – Tout de même… Une fourchette de cantine… Pour abréger les souffrances de quelqu’un par compassion…

Roberto – Elle aurait pu agir sur ordre. Pour de l’argent.

Nathalie – Une tueuse à gage ?

Roberto – J’ai de bonnes raisons de penser que cette Caroline est parfaitement capable de tuer pour de l’argent.

Nathalie – Qui pourrait en vouloir à ce point à une centenaire ? Ses héritiers ? Ils savaient qu’elle n’en avait plus pour très longtemps… Ils ne sont pas à quelques mois près.

Roberto – Mais ceux qui attendent qu’une place se libère ici pour se débarrasser de leur mère, si. La plupart des gens seraient prêts à tuer pour avoir une place en crèche. Alors en maison de retraite, vous imaginez…

Nathalie – La fille de Blanche…?

Roberto – Ou son… compagnon.

Nathalie – C’est vrai qu’il a un drôle de genre.

Roberto – Mmm… Je dirais même un genre plutôt indéterminé.

Nathalie – Bon, il ne faut quand même pas négliger les autres pistes… Vous avez des éléments nouveaux au sujet de la victime ?

Roberto – L’autopsie sommaire que j’ai réalisée avec les moyens du bord révèle qu’Adèle est morte après avoir ingéré des spaghettis bolognaise.

Nathalie – Vous pensez qu’elle aurait pu aussi succomber à une intoxication alimentaire ?

Roberto – Je ne crois pas… J’en ai moi-même mangé hier soir, et j’ai survécu.

Nathalie – Autre chose d’intéressant ?

Roberto – Oui… Avant qu’on lui plante une fourchette de cantine dans l’estomac, Adèle a été étranglée avec une écharpe tricotée à la main… J’ai retrouvé un morceau de laine incrusté dans son cou…

Nathalie – Le tricot, c’est une piste intéressante, en effet… Je crois qu’il faudrait interroger aussi les autres pensionnaires.

Roberto – Après le dîner, alors… Là, ils sont tous au restaurant…

Nathalie – Quel est le menu, ce soir ?

Roberto – Spaghettis.

Nathalie – Encore !

Roberto – Il restait de la bolognaise d’hier soir. Et comme la plupart ne se souviennent pas de ce qu’ils ont mangé la veille.

Nathalie – On va peut-être commander chinois, alors.

Noir.

Soir

Ambiance de commissariat voire de gestapo. Comme dans les séries américaines, Roberto mange un plat chinois avec des baguettes dans un pot en carton. Nathalie joue les bad cop et procède à l’interrogatoire musclé d’Henriette, en pyjama rayé, assise si possible dans une chaise roulante, avec une lampe de bureau dans la figure. Nathalie s’est transformée en véritable tortionnaire. Elle brandit la fourchette qui constitue la principale pièce à conviction.

Nathalie – Donc, vous avouez avoir déjà vu cette fourchette de cantine auparavant.

Henriette – Ben oui.

Nathalie – Sur les lieux du crime ?

Henriette – Ben non.

Nathalie – Ah, oui ? Où ça alors ?

Henriette – Ben à la cantine !

Nathalie – Ne te fous pas de ma gueule, Henriette.

Henriette – C’est une fourchette de cantine ! Regardez, il y encore de la sauce bolognaise dessus.

Roberto (intervenant) – Ça ma petite Henriette, c’est tout sauf de la bolognaise, croyez-moi.

Henriette (baillant) – J’irais bien me coucher, moi, maintenant, je commence à avoir sommeil…

Nathalie – Je ne suis pas pressée, vous savez. J’ai toute la nuit devant moi, s’il le faut.

Henriette – D’habitude, à vingt heures trente, on est déjà couché.

Nathalie – Alors on reprend tout depuis le début. Nom, prénom, profession, date et lieu de naissance…

Henriette – Je peux avoir ma tisane maintenant ? Je la prends toujours en regardant ma série policière à la télé.

Nathalie (pétant les plombs) – Tu vas parler, salope !

Roberto tente de la calmer d’un geste et, jouant les good cop, prend le relai.

Roberto – Allez, Henriette. Vous me connaissez ? Je ne vous veux pas de mal. Je suis votre médecin. Si vous nous disiez tout simplement ce que vous savez…

Henriette – À propos de quoi ?

Roberto – Est-ce que par exemple, vous auriez vu quelqu’un tricoter, ces temps-ci ?

Henriette – J’ai vu Solange tricoter une écharpe en laine… qui ressemblait beaucoup à une corde.

Roberto échange un regard entendu avec Nathalie.

Roberto – Solange…

Nathalie – Mais pourquoi aurait-elle fait ça ?

Roberto (à Henriette) – Est-ce que Solange avait une raison particulière d’en vouloir à Adèle ?

Henriette – Ben… Il y a longtemps que Solange attend qu’une place se libère à la table du capitaine.

Roberto – Bon sang, mais c’est bien sûr… Adèle morte, Solange passe à table, c’est logique…

Nathalie – Solange… Je lui aurais donné le Bon Dieu sans confession, à celle-là.

Roberto – Eh bien maintenant, il va falloir la faire avouer. Avec ou sans confessionnal…

Nathalie – Vous pouvez aller vous coucher, maintenant, Henriette… Vous avez fait votre devoir…

Henriette s’en va en râlant.

Henriette – J’espère que mon feuilleton n’est pas encore fini… Ça fait des semaines que j’attends de savoir qui est le coupable…

Roberto – Allons chercher Solange… avant qu’elle ne fasse une autre victime.

Nathalie et Roberto s’en vont. Claude arrive, s’assied dans son fauteuil et lit Votre Temps. Solange arrive avec son écharpe à la main.

Solange – Alors, Claude, vous en avez de la chance. Vous êtes l’heureux élu. Pour partir en croisière avec Blanche…

Claude – Je vous avoue que je suis soulagé, oui. J’ai tellement peur qu’on nous empoisonne… Je crois que les spaghettis bolognaises me sont un peu restés sur l’estomac.

Solange – Oui, Adèle aussi, ça lui était un peu resté sur l’estomac…

Claude – Pourtant, j’adore ça… Dommage qu’ils ne nous en servent pas plus souvent… Alors ça y est, c’est fini cette écharpe ?

Solange – Oui.

Claude – C’est pour qui ?

Solange – Pour vous ! Vous en aurez besoin pour cette croisière en Antarctique. Je vais vous la passer pour l’essayer.

Solange se lève et étrangle Claude par derrière, mais elle est interrompue par le retour de Nathalie et Roberto qui voient la scène, ce qui confirme leurs soupçons.

Roberto – Là on tient notre flag…

Nathalie – Claude, laissez-nous un instant, s’il vous plaît.

Claude – Mais enfin…

Roberto – Casse-toi, on te dit.

Claude s’en va.

Roberto – Claude, maintenant… Et pourquoi ?

Solange – Pour partir en croisière à sa place. J’ai toujours aimé les croisières. Je vous ai dit que j’étais sur le Titanic quand il a sombré ?

Roberto – Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir en faire ?

Nathalie – Je ne sais pas.

Roberto – La livrer à la police, à son âge ?

Nathalie – Même si c’est vrai que de tricoter l’arme du crime, on peut quand même appeler ça une certaine préméditation.

Solange – La démence sénile, ça se plaide très bien, vous savez…

Roberto – On va peut-être plutôt régler ça en interne…

Nathalie – Vous avez quel âge Solange ?

Solange – J’ai fêté mes cent ans la semaine dernière…

Nathalie – Sans elle, il ne nous en reste plus que dix-neuf… On perd notre troisième couronne au Michelin des Maisons de Retraite Médicalisées…

Roberto – Tu t’en tires bien salope…

Nathalie – Au moins jusqu’à ce qu’un autre pensionnaire souffle ses cents bougies…

Solange – S’il ne lui arrive pas malheur avant…

Nathalie et Roberto lui lancent un regard inquiet.

Noir.

Un an après

Trois des fauteuils sont occupés par Nathalie, Roberto et Caroline, passablement fatigués voire prématurément vieillis.

Nathalie – Je n’en peux plus…

Roberto – Et il est à peine midi…

Caroline – Ils finiront par avoir notre peau…

Nathalie – Vivement la retraite…

Arrivent les cinq pensionnaires, sérieusement rajeunis.

Henriette – Eh ben alors ? Vous avez l’air de morts-vivants !

Roberto – Vous en revanche, ça vous a fait un bien cette croisière.

Blanche – Ah, oui, on est en pleine forme, n’est-ce pas capitaine ?

Honoré – On a rajeuni de vingt ans.

Claude – Ça se terminera par un mariage, vous verrez…

Solange – Et ces produits anti-âge à base de méduses que vous nous avez ramenés…

Claude – Ah, oui, c’est spectaculaire !

Christiane et Dominique arrivent avec un couffin contenant supposément un bébé.

Christiane – Bonjour, bonjour…

Nathalie – Messieurs dames…

Dominique – Madame la Directrice…

Christiane – Comment allez-vous ? Vous avez l’air un peu fatiguée…

Nathalie – C’est vous qui aviez raison. C’est eux qui nous enterreront tous…

Dominique – Votre petit-fils, Blanche.

Blanche – Ah, oui… Mais pourquoi il est tout fripé…

Henriette – C’est vrai, on dirait qu’il a encore plus de rides que nous.

Honoré – Pourtant, il vaudrait mieux qu’il soit en forme.

Solange – C’est lui qui va payer notre retraite…

Honoré – Ah ben vous aussi, vous avez l’air fatigués, hein ?

Dominique – C’est qu’il ne fait pas encore ses nuits, le bougre…

Claude – Ne faites pas autant de bruit, vous voyez bien qu’il dort.

Honoré – Il ressemble à sa mère, non ?

Solange – Et c’est qui le père ? (Moment de flottement) Je déconne…

Claude – Bon ben qu’est-ce qu’on peut lui souhaiter alors à cet enfant ?

Henriette – Capitaine, un mot de bienvenue ?

Honoré s’éclaircit la voix puis commence son speech.

Honoré – Si la vieillesse est un naufrage, comme disait Châteaubriand en citant De Gaulle, c’est que la vie est une croisière sur le Titanic. Certains se prélassent sur le pont dans des transats, pendant que les autres rament dans la soute. Mais tout le monde finira par servir de nourriture aux méduses. Alors en attendant l’inévitable rencontre avec un iceberg, pour ceux qui le peuvent, au son de l’orchestre, autant faire teinter ses glaçons dans son verre.

Ils trinquent.

Tous ensemble (en direction du couffin) – Bienvenue à bord !

Musique. Ils entament quelques pas de valse.

Noir. Fin.

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Novembre 2011 © La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-25-3

Ouvrage téléchargeable gratuitement

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