Faire tomber la neige
Un homme (ou une femme) arrive, en survêtement.
Vous pouvez rester assis ! Je suis… votre nouveau professeur de philosophie. Je sais, jusqu’à maintenant, vous me connaissiez plutôt en tant moniteur d’éducation physique… Mais Madame Zarbi, je veux dire Madame Zerbi, s’étant comme vous le savez suicidée hier soir en s’immolant par le feu dans sa baignoire remplie de super sans plomb… Ah, vous ne le saviez pas ? Autant pour moi. Bref, comme l’Académie de Créteil est momentanément en rupture de stock pour ce qui est des profs de philo… Allez savoir pourquoi, les profs de philo, c’est comme les curés, il y a une crise de vocation… Bref, la Directrice m’a demandé de remplacer Madame Zarbi. Zerbi. Vous savez, maintenant, il faut être polyvalent, dans notre métier… Il faut savoir s’adapter… Vous aussi, lorsque vous aurez un boulot, si vous arrivez à en trouver un, on vous demandera de savoir vous adapter. On appelle ça l’employabilité. Enfin, c’est ce que m’a dit Madame la Directrice. Je sais, vous avez le bac à la fin de l’année, mais… C’était moi, ou rien… Alors autant apprendre à vous adapter tout de suite. Bien, si vous n’avez pas de questions, nous allons donc commencer. Bon alors finalement, la philosophie, c‘est quoi ? Ce n’est pas si compliqué que ça, non ? C’est se poser les questions de base. Je veux dire, les questions fondamentales. Enfin, les questions qui ne servent à rien, quoi. Genre… Je ne sais pas moi… C’est quoi ce bordel qui nous entoure ? Comment est-ce que ce foutoir a bien pu commencer ? Est-ce que tout ce merdier finira un jour ? Là où elle est maintenant, Madame Zarbi a peut-être enfin les réponses à toutes ces questions… Malheureusement, elle ne peut pas revenir pour nous dire si il y a une existence après l’essence. Elle est complètement carbonisée. Alors pour le bac, il y va falloir qu’on se débrouille tout seul, hein ? Bref, ça fait des millénaires que tous les philosophes se posent ce genre de questions à la con, sans être foutus de trouver une explication qui tienne à peu près la route. Eh ben ça va peut-être vous surprendre dans la mesure où je n’ai jamais fait d’études de philo, mais moi, je pense avoir trouvé la réponse. Enfin… un début de réponse… Ce qu’il faut, c’est reprendre le problème à la base. Vous verrez, en cherchant bien, vous découvrirez que la réponse est en vous. Et que vous n’avez pas besoin de vous farcir tous ces bouquins aux titres imbitables qui figurent sur la bibliographie que Madame Zarbi vous a distribuée au début de l’année. Je ne sais pas si elle-même les avait tous lus, mais vous voyez où ça l’a menée… Non, croyez-moi, il vaut mieux que chacun reparte de sa propre expérience, en puisant dans ses propres souvenirs. Je suis sûr qu’à un moment ou un autre de votre vie vous êtes déjà passés à côté de la vérité sans même vous en rendre compte. Moi, personnellement, c’est en allant en pèlerinage au Mont Saint-Michel que j’ai eu… ce qu’on pourrait appeler une révélation. Au début, d’ailleurs, je n’étais pas très chaud. Je veux dire pour aller au Mont Saint-Michel. C’est plutôt ma femme qui… Mais bon, le Mont Saint-Michel, c’est quand même un truc à voir au moins une fois dans sa vie, non ? Et comme le voyage en car était offert par la mairie. Bref, on débarque là-bas sur le parking avec ma femme vers midi après trois heures de route en plein brouillard sans même pouvoir s’arrêter dans une station service pour pisser. Il n’y avait pas de temps à perdre, parce qu’on devait revenir le soir même à Créteil, alors c’était plutôt ambiance commando, voyez ? Donc tout le monde descend du car fissa, et commence à faire mouvement vers la basilique au pas de charge. On a beau ne pas trop croire en Dieu, c’est vrai qu’il y a là-bas une atmosphère propice à la méditation… Bref, on était à peu près à mi-chemin quand ma femme me dit : « Tu te rends compte ? Le Mont Saint-Michel est inscrit au patrimoine mondial de l’humanité, et si on ne fait rien, dans quelques années, ce ne sera même plus une île ». Sur le moment, j’avoue que je n’ai pas très bien compris où elle voulait en venir. C’était marée basse, alors le Mont Saint-Michel, dans le brouillard, ça ressemblait plutôt à une grosse merde posée là au milieu de la plage. Mais c’est vrai que ça m’a fait réfléchir. Et je suis parti comme ça à me poser des questions. Pourquoi le Mont Saint-Michel plutôt que rien ? Pourquoi ma femme plutôt qu’une autre ? Pourquoi la possibilité d’une île à marée haute, et plus à marée basse ? Entre-temps, on était presque arrivé à la basilique. Il faisait un froid ! C’était au mois de décembre, quelques jours avant Noël. Ça a peut-être aussi un rapport avec ça. Donc à mesure que je grimpais la pente, je sentais monter en moi quelque chose de… zarbi. J’avais la conviction qu’en ce lieu sacré, j’allais trouver la réponse à toutes les questions que je ne m’étais jamais posées jusque là. Mais comme j’étais un peu essoufflé, que je me les gelais, et que j’avais promis à ma belle-mère de lui ramener quelque chose du Mont Saint-Michel, j’ai eu l’idée d’entrer dans un magasin de souvenirs. Il faut dire que ça ne manque pas, là-bas, les souvenirs… Bref, je regarde dans la boutique si je pouvais trouver une bricole pas trop chère pour ma belle doche. Et là, comme par miracle, je tombe sur un de ces petits dômes en verre rempli d’eau avec le Mont Saint-Michel à l’intérieur. Vous voyez ce que je veux dire ? Ils font la même chose à Paris avec la Tour Eiffel. Machinalement je prends le truc dans ma main et là, comme poussé par une volonté étrangère à la mienne, je me mets à le secouer. Vous n’allez pas le croire, mais la neige se met à tomber ! Je veux dire dans la boule de cristal d’abord, évidemment. Mais je me tourne vers la porte. Il s’était mis à neiger dehors aussi ! C’est là que ça m’est venu tout d’un coup. Cette boule de cristal, c’était l’univers en modèle réduit ! Le monde que je tenais entre mes mains. J’étais comme illuminé par cette révélation ! Je regardais la boule. Je regardais dehors. Plus je secouais la boule, plus il neigeait sur le Mont Saint-Michel. J’étais tout puissant. J’étais Le Tout-Puissant ! Bon, au bout d’un moment, comme le vendeur commençait à me regarder de travers, j’ai dû reposer la boule. Peu à peu toute la neige est retombée, et je suis revenu à la réalité. Mais depuis ce moment là, je sais : le monde est une boule de cristal dans laquelle on peut lire le passé comme l’avenir. On secoue la boule, c’est comme le big bang. Les flocons ne tombent jamais au même endroit, dans le même ordre, ni à la même vitesse, mais au bout du compte, toute la neige finit toujours par retomber par terre. Après il suffit de secouer la boule encore une fois, et ça recommence. C’est toujours différent, mais au bout du compte ça revient au même. Il n’y a pas deux flocons identiques, ils suivent tous une trajectoire distincte, mais il y a toujours la même quantité de neige, et tout finit toujours par se casser la gueule, vous pigez ? Bon, alors je n’ai pas encore réussi à comprendre qui secouait le machin, et pourquoi, mais… J’ai quand même ma petite idée. Pourquoi, à votre avis, tous les cons qui rentrent dans une boutique de souvenirs au Mont Saint-Michel éprouvent le besoin irrépressible de secouer le machin dont je vous parle ? Pour le plaisir de voir tomber la neige ! Alors pourquoi Dieu, s’il existe, n’aurait pas envie de faire pareil ? Et tenez-vous bien, parce que ce n’est pas fini… Et si Dieu, finalement, c’était moi ? Je veux dire, vous aussi, si vous voulez. Enfin, la somme de tous les cons de notre espèce, quoi ! Avouez que ça vous en bouche un coin, non ? C’est pour ça que quand la Directrice m’a demandé si j’avais quelques notions de philosophie pour remplacer Madame Zarbi, j’ai dit oui tout de suite. Je crois que c’était un signe du destin, vous comprenez ? L’occasion pour moi de faire partager au plus grand nombre le savoir que j’ai pu modestement acquérir sur les mystères du monde qui nous entoure… Bon, je crois que ça ira comme ça pour aujourd’hui. Il ne faut quand même pas mettre la barre trop haut pour une première fois. Allez, maintenant tous à plat ventre ! On va faire quelques pompes tous ensemble pour terminer. Un esprit sain dans un corps sain, comme dit Madame la Directrice. Et les pompes, pour le bac, ça peut toujours servir, pas vrai ? Noir
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Faire le ménage, ce n’est pas que ça m’amuse. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un de ces vieux garçons maniérés, adeptes de l’encaustique, qui s’adonnent dans l’intimité de leur chez soi aux plaisirs du patin sur parquet. Il me semble, néanmoins, qu’il y a une certaine grandeur discrète à balayer devant sa porte. À tenir fermement le manche à balai, on reste bien arrimé à la réalité. Poussières nous sommes et nous retournerons faire les poussières. Récurer soi-même la cuvette de ses chiottes, surtout, oblige à une certaine humilité. À une certaine modestie. J’ose le dire, même, faire son propre ménage relève d’une bonne hygiène mentale, et préserve de bien des folies. Je ne parle pas des petites manies individuelles. Le Docteur Petiot était plutôt un homme d’intérieur, Monsieur Landru du genre homme au foyer, et ça ne les a pas empêchés de se laisser aller à quelques excès. Mais dans un cadre strictement privé ! Non, je parle de la défense de la démocratie. La serpillière, c’est le dernier rempart contre la tyrannie. Hitler aurait-il envahi la Pologne s’il avait dû passer un coup d’aspirateur avant ? Pol Pot aurait-il exterminé son propre peuple avec autant d’entrain, s’il avait pu chez lui s’employer à chasser les moutons au plafond ? Non, on n’a jamais vu un dictateur faire la popote lui-même. Prendre un employé de maison, c’est se rêver déjà en tyran domestique. C’est le premier pas vers la mégalomanie. C’est l’annexion symbolique de la Pologne… ou en l’occurrence du Portugal ! Le génie, en revanche, n’est nullement l’ennemi des arts ménagers. On imagine très bien Archimède ayant l’idée de son théorème debout devant son évier avec ses gants en caoutchouc : toute main plongée dans l’eau de vaisselle subit une poussée verticale de bas en haut égale au poids de l’eau de vaisselle déplacée… Et s’il y a autant de plats à fruits, d’épluchures de légumes et autres steaks saignants parmi les natures mortes qu’on voit dans les musées, c’est que les grands maîtres de la peinture passaient sûrement pas mal de temps dans leur cuisine. Embaucher une femme de ménage, croyez-moi, c’est une paresse intellectuelle. Que dis-je ? C’est le péché originel ! Le premier renoncement à ses responsabilités d’homme, qui ouvre la porte à toutes les démissions futures. Le petit arrangement avec sa conscience qui autorise toutes les compromissions à venir. C’est l’origine du capitalisme ! Le début de l’exploitation de l’homme par l’homme. Enfin de la femme de ménage par l’homme… ou par l’executive woman, qui vous en conviendrez, n’est déjà plus tout à fait une femme. Car il faut au moins avoir l’honnêteté de contempler la vérité en face : le grand ménage que vous refusez de faire chez vous par crainte de vous salir les mains, il faudra bien qu’un autre le fasse à votre place. La pierre ponce que vous rechignez à saisir par crainte de vous abîmer l’épiderme, un autre Pilate devra la manier pour vous. Un autre que vous mépriserez pour sa servilité, ou pour le moins que vous regarderez avec condescendance, afin de lui faire payer votre propre lâcheté. Pourquoi, à votre avis, paye-t-on toujours sa femme de ménage au noir ? Et sans aucun scrupule, de surcroît. Parce qu’on ne peut pas envisager sérieusement que de faire le ménage chez les autres soit un véritable métier. Encore moins un travail méritant salaire et ouvrant à des droits sociaux. Alors on cherche un alibi. On se dit que si on n’avait pas mieux à faire, sûr qu’on s’y collerait soi-même, à laver les carreaux de la salle à manger et à briquer la lunette des toilettes. Que si on préfère laisser ça à une tierce personne, ce n’est pas par fainéantise, au contraire. C’est par dévouement. Presque par abnégation ! Pour ne pas léser le reste de l’humanité des nombreux bienfaits qu’on ne pourrait pas lui apporter si on était obligé de faire le ménage à la place. Vous voyez où je voulais en venir quand je parlais d’humilité… D’accord, on ne peut pas aller contre la nature, non plus. Il est évident qu’un homme, normalement constitué, n’est pas génétiquement équipé pour manier le fer à repasser à vapeur. Mais bon… C’est bien pour ça que la société a inventé le mariage. Se répartir les tâches ménagères, oui. Mais que chacun conserve sa dignité. Alors, dans cette noble servitude domestique partagée, le couple pourra redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un ménage. Voltaire n’a-t-il pas dit qu’il fallait cultiver son jardin ? Il n’a pas cru bon d’ajouter qu’il fallait aussi éplucher ses légumes, se servir la soupe, et nettoyer les bols après, mais c’était sous-entendu. En vérité je vous le dis, la femme de ménage n’est pas du tout l’avenir de l’homme. Et quand les grands de ce monde seront contraints par la constitution à faire eux-mêmes leurs petites lessives, c’est l’humanité toute entière qui sentira bon la lavande.
Vous allez rire, je ne sais pas du tout ce que je fais là… Et vous ? Non, je veux dire, et vous, vous savez ce que je dois faire ? Ce que je suis supposé dire ? Si vous le savez, n’hésitez pas à me le faire savoir, hein ? Moi, je n’en ai pas la moindre idée. Je suis planté là comme un ordinateur qu’on aurait débranché sans prévenir, pour brancher l’aspirateur à la place. Ou alors, c’est une panne de secteur. Une coupure de courant. J’aurais dû faire une sauvegarde. Mais comment je pouvais deviner qu’on allait me couper l’alimentation ? J’ai peut-être oublié de payer la facture… Je ne parle pas d’un simple trou de mémoire, hein ? Dans ce cas là, j’improviserais. En attendant que ça me revienne. En attendant de retrouver le fil. Ou je demanderais au souffleur, tiens. Ah, il n’y a plus de souffleur, c’est vrai… Il n’y a même plus de texte, et plus d’auteur. Compression de personnel. Vous verrez que bientôt, on supprimera aussi le filet pour les funambules, et les mots pour le dire. Quand on supprimera les filets pour les pêcheurs, et les toiles pour les araignées, là il faudra vraiment s’inquiéter… Priez pour nous pauvres pêcheurs. On nous mène en bateau, et c’est encore à nous de payer le gasoil. Des funambules avec une araignée au plafond… C’est un peu ce qu’on est tous, non ? Tant qu’on garde l’équilibre et qu’on marche bien droit sur la corde raide, ça va encore. Mais quand on perd le fil… Quand on ne sait plus quoi dire, on peut vite raconter n’importe quoi. On peut dire ce qu’il ne fallait pas. Et après… On pourra seulement dire : excusez-moi ça m’a échappé. Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. C’est même tout à fait ce que je voulais taire. Ça m’est passé par la tête, et les mots sont sortis de ma bouche malgré moi. Parce qu’en même temps, il faut bien dire quelque chose, hein ? Il faut bien meubler. Le silence, c’est pire que tout, vous savez. C’est tout à fait intolérable. Surtout quand les gens ont fait le déplacement pour entendre ce que vous aviez à dire, et qu’ils ont payé leurs places. Quand je vous parle de silence, je ne parle pas seulement de parler, hein ? Rien de plus bavard qu’un mime. Et je ne sais pas si vous avez déjà pris le bus avec une bande de sourds-muets, mais il faut voir le raffut. Non, être là sans parler, c’est bien plus dur que de parler pour ne rien dire, croyez-moi. Mais parler pour parler, là ça en dit long. Un trou de mémoire, c’est comme un toboggan. Comme un trou noir. On sait qu’on sera sur le cul en arrivant, mais on ne sait pas où on va arriver. La seule chose qu’on sait, c’est qu’une fois parti, on ne peut plus s’arrêter. Alors c’est normal qu’avant de se laisser glisser, on ait une petite appréhension, non ? Pourquoi je vous raconte tout ça moi ? Où est-ce que je veux en venir ? Vous ne dites rien, hein ? Vous ne m’aidez pas beaucoup… Remarquez, j’ai l’habitude. Je sors de chez mon psy. Lui non plus ne dit jamais rien. Vous me direz, ça lui évite de dire des conneries. Bizarrement, tous les psys que j’ai entendu dire quelque chose m’ont paru plus dérangés que moi. Quand même. Lui, je n’ai jamais entendu le son de sa voix. En dix ans. Alors je viens de lui dire qu’on ferait mieux d’en rester là, justement. Non, ça me coûtait vraiment trop d’essayer toutes les semaines de trouver quelque chose à lui dire. Surtout avec le passage à l’euro… Alors quand c’est passé à deux fois par semaine… Je ne vous en parle même pas. Et puis je n’ai plus vraiment besoin de m’allonger, maintenant que je suis là, hein ? Ici, je suis un peu comme sur le divan. Avec plusieurs rangées de psys pour m’écouter en silence. Et là, au moins, c’est vous qui allongez les billets à chaque séance…
Je m’ennuie, pas vous ? Non, mais je ne m’ennuie pas spécialement avec vous. Je m’ennuie en général. Avec ou sans vous. Je me suis toujours beaucoup ennuyé, d’ailleurs. Depuis que je suis tout petit. Je ne sais pas pourquoi… Au début, ça m’ennuyait un peu. Et puis je m’y suis fait. Ma femme, elle, elle ne s’ennuie jamais. Elle a de la chance. Elle dit qu’elle a toujours quelque chose à faire. Et quand elle n’a vraiment plus rien à faire, elle dort. Moi, je dors très mal. Je me réveille à trois heures du matin, et je ne peux plus me rendormir. Alors je m’ennuie. Même la nuit. Pendant que ma femme dort à poings fermés. Bon, le jour, je pourrais travailler, vous me direz. Ça me permettrait peut-être de mieux dormir la nuit. Mais si vous croyez que c’est beaucoup plus marrant de travailler que de s’ennuyer… Le travail, c’est juste bon pour s’occuper pendant la journée. C’est comme la télé le soir, les mots croisés le dimanche ou les boules pendant les vacances. Ça permet seulement d’oublier provisoirement qu’on ne sait pas quoi faire de sa peau. Non, moi, je m’ennuie à plein temps… et le pire, c’est que je me demande si je n’en retire pas une certaine satisfaction. Parce qu’il y a une volupté à s’ennuyer, hein ? Comme il y a un plaisir à être triste. Une sorte de noblesse, même. Déjà pour s’ennuyer, il faut en avoir le loisir. Et pouvoir se le permettre. C’est un luxe qui n’est pas donné à tout le monde. L’ennui, c’est une liberté fondamentale qui n’est limitée par aucun passe-temps. D’ailleurs, m’ennuyer… Je me demande si je ne préfère pas ça que de m’amuser, finalement. C’est vrai, s’amuser, c’est lassant, à la longue. On finit toujours par refaire les mêmes choses. Revoir les mêmes gens. Refaire les mêmes choses avec les mêmes gens. Tandis que… il y a mille façons, de s’ennuyer… Et puis s’amuser, entre nous, c’est un peu vulgaire, non ? C’est plus bruyant, pour commencer. Vous avez déjà entendu des gens qui s’amusent ? Les éclats de rire, les éclats de voix… C’est comme les éclats d’obus. Moi, personnellement, ça me casse les oreilles. La fête, la musique… La fête de la musique ! Est-ce qu’il fallait vraiment faire ça en plein air, pour que tout le monde en profite ? Et ceux qui n’aiment pas la fête ? Qui n’aiment pas les flonflons ? Les gens qui s’ennuient, eux, au moins, ils ne dérangent personne. Enfin, je veux dire, les gens qui sont capables de s’ennuyer tout seul dans leur coin, et qui ont la décence de le faire en silence. Pas ceux qui vous répètent toutes les cinq minutes qu’ils ne savent pas quoi faire. Comme certains enfants. Les miens, par exemple… C’est vrai, quoi. Ce n’est pas parce qu’on a fait des enfants qu’on a une vocation d’animateur (ou animatrice) de centre de loisirs. Ou alors, il faudrait faire passer le BAFA à tous les gens qui se marient et qui pensent procréer… Non, l’avantage, quand on aime s’ennuyer, c’est qu’on peut le faire partout. Et qu’on n’a besoin de personne. Moi, j’arrive à m’ennuyer n’importe où. Même au théâtre. Et avec n’importe qui. Même ma femme. Surtout avec ma femme (mon mari). Pour tout vous dire, c’est encore en sa compagnie que je préfère m’ennuyer. Parce qu’il ne faut pas croire, mais on ne peut pas s’ennuyer bien avec tout le monde ! Encore faut-il tomber sur quelqu’un d’assez discret… Et le plus beau, c’est que ça l’amuse, ma femme (mon mari), quand je lui dis ça. Je m’ennuie et elle (lui), elle (il) s’amuse… Bon, ce n’est pas que je ne m’ennuie pas avec vous, mais il va falloir que vous m’excusiez. J’ai un truc à faire, là. Un truc très ennuyeux, d’ailleurs. Comme quoi, on peut aussi s’ennuyer en faisant quelque chose… Allez. Ennuyez-vous bien…