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Happy Dogs

Happy dogs (english) – Happy dogs (spanish) – Happy dogs (portugês)

Monologue à lire ou à jouer

Un homme qui a perdu ses papiers à la suite d’un banal quiproquo, enquête pour retrouver son identité, avant de se résigner à devenir quelqu’un d’autre. Ce roman court ou cette longue nouvelle, qui commence devant un salon de toilettage pour finir dans terrain vague, est avant tout une réflexion humoristique sur la fragilité de la notion de personne, et sur l’absurdité de l’existence. «Happy Dogs», c’est un peu San Antonio, fourvoyé dans un nouveau roman, qui se prendrait lui-même en filature pour s’apercevoir finalement qu’il est Frédéric Dard. Avant que ce dernier ne soit devenu écrivain… C’est le roman qui donne naissance au romancier, en prouvant la légitimité de sa prétention à exister comme tel. On est toujours le fils de ses œuvres, disait Cervantès. D’ailleurs, la meilleure preuve que Cervantès ait jamais existé, c’est que Don Quichotte parle de lui dans le roman éponyme qui relate ses aventures imaginaires. Entre roman noir et fantastique, «Happy Dogs» est un récit à la première personne, tragiquement drôle, qui peut aussi être mis en scène comme un monologue théâtral.


Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD.


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Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.


HAPPY DOGS. Paroles et Musique Jean-Pierre Martinez

Utilisation possible de ces chanson dans le cadre d’une mise en scène, sur simple demande à l’auteur et sans supplément de droits. Fichier sur demande mais seulement après avoir obtenu l’autorisation de la SACD pour ce qui est de l’utilisation du texte de la pièce.

Ces chansons peuvent aussi être interprétées en live par les comédiens de la pièce ou par des chanteurs, accompagnés par des musiciens présents sur scène, ou chantant sur une version d’accompagnement instrumentale enregistrée, fournie sur demande par l’auteur.

Nous vous invitons à découvrir l’ensemble du répertoire des chansons de Jean-Pierre Martinez sur son site dédié.

jeanpierremartinezmusic.com

 

 

 

 

 


L’identité individuelle comme page blanche à noircir

Dans Happy Dogs, un homme sans véritable statut social, qui rêve de devenir écrivain sans avoir encore commencé son premier roman, descend chercher un colis dans un salon de toilettage pour chiens. À la suite d’une banale confusion, il repart avec la carte d’identité et le paquet d’une inconnue. Ce qui aurait pu rester un incident administratif devient le point de départ d’une enquête de plus en plus inquiétante. Chaque indice semble relier le narrateur à cette femme qu’il ne connaît pas : son nom apparaît sur une livraison, sur des livres et jusque dans l’appartement qu’il occupe. Peu à peu, la recherche d’une identité perdue se transforme en possibilité vertigineuse d’en adopter une autre.

La nouvelle emprunte au roman noir son enquête, ses coïncidences suspectes et son climat de menace, mais elle les fait progressivement basculer dans le fantastique. Le lecteur reste enfermé dans la conscience d’un narrateur dont la perception devient de moins en moins fiable. Complot, dérèglement mental ou passage vers une réalité parallèle : aucune explication ne s’impose définitivement. La narration progresse par digressions, associations d’idées et jeux de mots, comme si la pensée cherchait sans cesse à combler les blancs du réel. Le motif des Pages blanches, titre du mystérieux livre attribué à l’inconnue, donne au récit une dimension métanarrative : l’histoire que nous lisons pourrait être précisément le roman que le narrateur croit ne pas avoir encore écrit.

Cette disparition administrative révèle une fragilité plus profonde. Avant même de perdre ses papiers, le personnage ne possède ni métier reconnu, ni domicile assuré, ni véritable place dans le monde. Il voudrait « se faire un nom » en devenant auteur : sa carte d’identité perdue ne fait donc que matérialiser un effacement déjà commencé. En décidant finalement d’adapter son apparence aux papiers qu’il détient, il transforme l’identité en rôle à interpréter. Le passage progressif du masculin au féminin dans la narration rend sensible cette métamorphose. Le chien recueilli par le personnage devient son double : sans collier, sans laisse et privé du nom par lequel sa maîtresse l’appelait, lui aussi semble disponible pour une nouvelle existence. Le bonheur des chiens tient peut-être à cette indifférence aux questions qui tourmentent les humains : être quelqu’un, prouver qu’on existe et savoir qui l’on est.

La première personne et l’adresse constante au lecteur donnent naturellement au récit la forme d’un monologue théâtral. Le narrateur raconte, commente, se contredit et anticipe les réactions du public, transformé en confident et en témoin de sa dérive. Les personnages rencontrés existent à travers sa parole, ses imitations et le regard souvent féroce qu’il porte sur eux. Quelques accessoires — un colis, une carte d’identité, une perruque, une laisse — suffisent à rendre visible la métamorphose. L’acteur peut ainsi faire entendre simultanément l’humour, la paranoïa et la détresse du personnage. Happy Dogs devient alors le récit vivant d’un homme qui, ne sachant plus très bien qui il est, découvre qu’une identité, comme un roman ou un rôle, peut toujours être réécrite.


LECTURE DU TEXTE INTÉGRAL PAR L’AUTEUR


LIRE LE DÉBUT DU TEXTE

Il fait un froid. À ne pas laisser un chien dehors. Pourtant, des chiens, il y en a déjà plusieurs, devant la porte close de Happy Dogs. Des caniches surtout. Des blancs, des noirs. Enfin d’autres races aussi. Je ne sais pas, les chiens, je ne connais pas trop. Je sais juste que les toutous à sa mémère, c’est le gros de la clientèle des salons de toilettage. Comme les mémères sont le gros de la clientèle des coiffeurs pour dames. D’ailleurs, ces caniches-là ont à peu près la même coupe que leurs maîtresses. Le même petit manteau, aussi. Je n’ai rien contre les petits chiens, remarquez. Ni contre les petites vieilles. Mais moi, sur le trottoir, je suis le seul à ne pas avoir de manteau. Comme un con, je me suis dit que ce n’était pas la peine. Happy Dogs, c’est en bas de chez moi, et ça ouvre à dix heures. Je pensais juste descendre et remonter. Mais il est dix heures et quart, et la porte est toujours fermée. Je pourrais revenir, bien sûr. Mais maintenant que je suis là. La patronne va sûrement arriver avec les clefs, en nous servant une excuse bidon : j’ai raté mon bus, mon petit dernier a la grippe, ou ma mère en est morte cette nuit. Mes condoléances, mais en attendant, moi je me les gèle.

Je sais ce que vous pensez : pourquoi faire la queue par moins cinq devant le rideau fermé d’un salon de toilettage quand on n’a pas de chien ? Même chez le coiffeur, moi, je n’y vais qu’une fois par an. Et s’il y avait la queue ce jour-là, croyez-moi, je remettrais sûrement ça à l’année d’après. Donc, si je suis là, figurez-vous, ce n’est pas pour draguer les mémés. Vous me prenez pour qui ? Non, je viens chercher un paquet, tout simplement. Happy Dogs, c’est mon point de livraison. Aujourd’hui, avec la désertification des centres villes, il faut bien que les petits commerces arrondissent leurs fins de mois. Alors pour résister quelques semaines de plus à la faillite, avant de baisser définitivement le rideau et d’ouvrir le gaz, ils font aussi point de dépôt. Un tabac, une supérette, un fleuriste… Maintenant, on peut retirer ses colis juste en bas de chez soi. Ça peut être n’importe où. Dans n’importe quelle boutique. Enfin, peut-être pas un sex-shop, une poissonnerie ou les pompes funèbres. Mais il faut avouer que c’est bien pratique, plutôt que d’aller faire la queue à la poste. Quand la taulière ouvre son bordel à l’heure, évidemment, parce que là… À la poste, au moins, j’aurais la queue au chaud. Et tous ces malheureux clébards aussi.

Un jeune boutonneux, la capuche relevée sur la tête, arrive sans se presser, dégoulinant de sueur malgré le froid polaire et son allure nonchalante. Il extirpe lentement un trousseau de clefs de la poche de sa parka informe. Pendant qu’il essaie maladroitement de les introduire l’une après l’autre dans la serrure, sans prendre la peine d’enlever ses gants, il nous explique que son réveil n’a pas sonné. À l’entendre, ce serait lui la victime. Je ne sais pas s’il y a déjà eu des recours collectifs en justice contre les fabricants de réveils qui refusent de sonner ou d’oreillers qui tombent en panne. Il doit avoir dans les seize ans. Dix-huit peut-être. Ou alors vingt. J’ai un peu de mal avec les âges. Pour les blancs, tous les noirs se ressemblent. Pour les vieux, tous les jeunes ont le même âge. Celui-là est plutôt grand. Un peu obèse. Enfin, je ne sais pas si on peut être un peu obèse. Parce que obèse, c’est déjà énorme. Disons assez gros, alors. Le visage poupin. Je ne suis pas sûr non plus de savoir exactement ce que ça veut dire, poupin, mais je trouve que ça décrit très bien sa petite gueule de con joufflu, mangée par des cheveux plutôt longs et franchement gras. Et puis merde, si vous préférez vous taper des pages de descriptions, avec des tas de mots rares dont l’auteur a pris la peine de vérifier la signification exacte dans le dico, vous n’avez qu’à relire Zola. Les dictionnaires, plus personne ne les ouvre de nos jours. On regarde sur internet. Entre deux orthographes, on choisit celle qui a le plus d’occurrences, en se disant que c’est sûrement la bonne. Partant du principe très démocratique que la majorité ne peut jamais avoir tort contre la minorité. Qu’une erreur, quand elle est à ce point plébiscitée, ne saurait être que la règle de demain. Et qu’une faute de goût, quand elle est adoptée par une élite, finira par s’imposer comme le nouveau standard de l’élégance. C’est comme ça que dans un certain milieu, on en est arrivé à porter des mocassins à pompons. Sans chaussettes.

L’ado attardé, lui, porte des rangers. Il est habillé tout en noir, façon paramilitaire. Toute la panoplie du no-life qui se balade dans la vie comme dans un jeu-vidéo, les yeux rivés sur l’écran et le doigt sur la gâchette. Bref, il a l’air carrément zarbi. Je le verrais bien sur un campus américain avec un fusil mitrailleur en train de faire un carton sur tout ce qui bouge, à commencer par les profs qui l’ont humilié, les copains qui l’ont harcelé sans raison, et les filles qu’il a harcelées sans résultat. Mais vous imaginez un meurtre de masse dans un salon de toilettage pour chiens ? Je vois déjà les gros titres. Massacre chez Happy Dogs : six victimes, dont trois pékinois, deux danois, et un lévrier afghan. Leur maîtresse, de race inconnue, est entre la vie et la mort. Non, ça ne ferait pas sérieux. Même l’État Islamique refuserait de revendiquer. Pourtant, la chanson des Talking Heads résonne dans ma tête : Psycho killers… Qu’est-ce que c’est ? Je ferai mieux de partir en courant.

Ça y est, le psychopathe a enfin trouvé la bonne clef. La porte s’ouvre et tous les clebs se mettent à aboyer en chœur. Comme j’étais le premier, je m’apprête à m’engouffrer juste derrière le cerbère, mais une femme me prend de vitesse en espérant me griller sur le poteau. Je ne l’avais pas vue venir, celle-là. Elle non plus n’a pas de chien. Je lui barre le passage. Désolé, mais j’étais avant vous, et je suis un peu pressé… Elle s’écarte avec un sourire ironique. Je ne dois pas avoir l’air de quelqu’un qui a des trucs urgents à faire. Excusez-moi, je ne savais pas qu’il y avait un numéro d’ordre. Je la précède donc dans la boutique, suivi par une meute de clébards en furie. J’ai l’impression de participer à une chasse à cour, dans le rôle du sanglier. Je crois même qu’un de ces roquets m’a mordu les jarrets. Je préfère mépriser.

À peine entré, je suis pris à la gorge par l’odeur à vomir qui imprègne jusqu’au papier peint décollé de ce minable salon de coiffure pour chiens. L’odeur de clebs, c’est pire que l’odeur de clopes. Vous avez beau passer l’aspirateur pour enlever les poils, lessiver au désinfectant, et tout asperger de désodorisant, ça ne s’en va jamais complètement. Vous êtes déjà monté dans la bagnole d’un propriétaire de berger allemand ? Même si le clébard est mort depuis trois mois, ça pue encore. Je veux dire, même si le cadavre n’est pas resté dans le coffre pendant tout ce temps, et que cet amateur de chiens policiers n’est pas fumeur de Gauloises par dessus le marché. Je retiens ma respiration. Mais au bout d’un moment, il faut bien respirer. Et je sens que c’est bien parti pour que ma présence ici excède largement mes faibles capacités à tenir en apnée. Je veux juste récupérer mon colis, sortir de ce chenil, et retourner dans ma niche. Mais le pervers qui pourrait abréger mes souffrances n’est pas pressé de conclure. Il a déjà disparu dans l’arrière-boutique. Sans doute pour débrancher l’alarme et rebrancher la machine à café. J’ai le temps de regarder autour de moi. Pour ne pas croiser le regard de la femme que je viens de bousculer, je détaille le matériel en exposition, comme si j’étais intéressé par la marchandise. Des accessoires en cuir, des colliers cloutés, des chaînes, des laisses… Si je ne savais pas que j’étais chez Happy Dogs, je me croirais dans une boutique sado-maso. Version zoophile, vu l’odeur de ménagerie.

Le serial killer en emploi jeune revient avec un sourire commercial. C’est à qui le tour ? J’exhibe aussitôt le bout de papier sur lequel j’ai griffonné le numéro de commande que j’ai reçu par mail. Il le prend et y jette un coup d’œil distrait. Alors, un colis au nom de… Il relève la tête. Il y a d’autres livraisons ? Ça m’évitera de faire un aller-retour. Trop contente, ma rivale brandit aussi son sésame, comme si c’était le numéro gagnant du dernier tirage de l’Euro Millions. Elle me lance un sourire revanchard. Finalement, malgré ma grossièreté, je n’aurai même pas la préséance. Je peux voir vos cartes d’identité, s’il vous plaît ? Je lui tends la mienne avec méfiance, hésitant légèrement avant de la lâcher. Il tire un peu plus fort pour me l’arracher, avec un sourire sadique. Il a toujours ses gants. Pour éviter de laisser ses empreintes quelque part ? De toute façon, si je veux mon colis, je n’ai pas le choix. Il prend nos deux cartes, les met dans sa poche et, avant de repartir, il s’adresse à la meute. La patronne arrive tout de suite. Elle va s’occuper de vous. Les clébards redoublent leurs aboiements. Je n’ai toujours pas compris si c’était pour manifester leur impatience de se faire tondre, ou dans l’espoir vain de s’épargner cette épreuve. Le chien, ce n’est pas toujours facile à comprendre.

Le gros lard revient avec deux paquets de tailles à peu près équivalentes, empilés l’un sur l’autre. Eh ben, c’est lourd ! Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Tu crois que je vais te le dire, connard ? On n’est pas à la douane, et tu n’es pas flic. Ma concurrente, plus aimable ou désireuse de prendre définitivement l’avantage sur moi, l’informe que ce sont des livres. Le type s’en fout, évidemment. Je ne suis même pas sûr qu’il sache lire. Il pose les deux cartons sur un coin de comptoir, et dégaine son terminal électronique pour nous faire signer le reçu. Pendant que je m’escrime à griffonner un paraphe à peu près lisible sur l’écran minuscule, à l’aide d’un stylet format coton tige attaché au terminal avec un élastique trop court, j’observe avec inquiétude les deux cartons en équilibre instable. Revenant à l’écran, j’examine le résultat de mes efforts. Personnellement, je ne reconnaîtrais pas là ma propre signature. J’aurais aussi bien pu faire une croix. Mais apparemment, tout le monde s’en moque. On appelle ça le progrès. Un bruit sourd détourne mon attention de l’écran. Les deux cartons viennent de se casser la gueule. Le gros boutonneux en ramasse un et me le met d’office dans les bras. Je lui lance un regard furibard. Je vous signale que c’est fragile ! J’espère que c’est bien emballé, parce que sinon… Il me répond sur un ton ironique : le principal, c’est que personne n’a été blessé. C’est vrai que si l’un de ces clebs de la taille d’un gros rat avait pris ce carton sur la gueule, je crois ç’aurait été son dernier rendez-vous chez le coiffeur.

Pressé de partir, je me dirige déjà vers la sortie. Le type me rappelle avec un air rigolard. Votre carte ! C’est vrai, j’avais oublié. Qu’est-ce qu’il avait besoin d’embarquer mes papiers dans son arrière boutique, aussi ? Pour quoi faire ? Pour contrôler mon identité ? Des fois que je me sois fait livrer par Colissimo une bombe à retardement réglée sur la quarante-neuvième heure. Je prends la carte, je la fourre dans ma poche, et je sors sans regarder personne, mon carton dans les bras. Ça y est, je suis dans la rue. Sauvé. Je prends une grande bouffée d’air frais. Je préfère encore les particules fines à cette odeur de chien… Je remonte aussitôt chez moi. Cinquième sans ascenseur. C’est vrai qu’il est lourd ce putain de carton. Je le pose dans l’entrée. Il faudrait que je me mette à travailler, mais je n’ai pas le courage d’ouvrir mon paquet cadeau maintenant. Je vais d’abord prendre un bon bain, pour me réchauffer. Et changer de vêtements. J’ai l’impression de sentir toujours le chien. Je plonge dans l’eau brûlante. Maintenant, je sens le chien mouillé. Le chien chaud, en tout cas. J’aurais dû profiter que j’étais en bas pour prendre un café, ça m’aurait réveillé un peu. Mais je suis déjà assez énervé comme ça. Je m’endors dans l’eau tiède. Et je fais un rêve bizarre. Je suis romancier. En tout cas, je le serai quand j’aurai écrit mon premier roman. Pour faire des gâteaux ou pour déboucher les chiottes, vous allez à l’école, et vous en sortez avec un CAP de pâtissier ou de plombier. Et après vous faites des gâteaux ou vous pompez la merde. C’est simple. Romancier, il n’y a pas de CAP. C’est comme pour les psychanalystes. Pour devenir auteur, c’est comme pour devenir compagnon. Il faut d’abord faire son grand œuvre. Sauf que là, en fait de compagnonnage, vous êtes tout seul. C’est au pied du mur qu’on reconnaît le maçon. Et en haut de la page blanche qu’on reconnaît l’écrivain. Devenir auteur, c’est passer des pages blanches aux pages jaunes. D’une existence anonyme à un métier en vue. Tant que vous n’avez rien écrit, vous n’êtes qu’un mythomane ordinaire, condamnable pour pratique illégale des vérités alternatives. Et tant que vous n’avez pas vendu un bouquin, vous n’êtes qu’une prostituée travaillant gratuitement faute d’amateurs à qui vendre ses charmes. Pour l’instant, je ne suis qu’un inconnu qui doit se faire un nom. Et je n’ai pas le début d’une première idée pour mon premier roman…

Je me réveille dans l’eau glacée. Combien de temps j’ai dormi ? J’aurais pu me noyer. La police aurait sans doute conclu à un suicide. Mourir par inadvertance après s’être assoupi dans son bain, ce n’est pas très glorieux. Il est mort comme il a vécu : bêtement. Est-ce qu’il vaut mieux qu’on pense à un accident stupide ou à un ultime acte de liberté ? Mais pourquoi est-ce que je parle au présent. Je ne suis pas mort, non ? Je ne vais pas tarder à mourir si je reste encore cinq minutes dans ce fluide glacial. Moi qui voulais me réchauffer, c’est réussi. Je sors de l’eau, je me frictionne, et je m’habille. J’ai faim. Le frigo est tellement vide que je me demande vraiment pourquoi je le laisse encore branché. Quelle heure est-il ? Ma montre est arrêtée. La pile est morte. C’est curieux la durée de vie d’une pile. Ça peut aller jusqu’à cinq ans, paraît-il. Cinq ans. Un peu comme les élections. Suffisamment pour oublier les promesses qui n’ont pas été tenues. Mais pas assez pour que s’estompe le sentiment d’avoir été trahi. Quand la pile s’arrête, je me demande toujours : c’est quand la dernière fois où j’ai changé la pile ? C’était où ? Je faisais quoi ? J’étais avec qui ? Est-ce que j’étais plus vivant que maintenant ? Plus heureux ? Combien de piles de montre ou de pacemaker j’ai encore devant moi avant que ce soit la dernière ? Je n’ai pas le courage de descendre au tabac pour racheter une pile. Et puis je ferais mieux de changer directement la montre. Quand on change la pile, en général, la montre n’est plus étanche. Je ne fais pas de plongée sous-marine, mais s’il faut que je retire ma montre à chaque fois que je prends un bain. Je commande une pizza. Ce n’est sûrement plus l’heure du petit déjeuner, de toute façon. Il faudrait que je me mette à bosser. Je n’ai pas envie. Quand j’aurai bouffé, on verra.

J’allume la télé en attendant. Oh non… Les élections, justement. La primaire du centre. Sept nains qui se chamaillent pour savoir qui aura le droit d’embrasser la Marianne. Alors que leur seule chance d’être à la hauteur, ce serait de se monter les uns sur les autres. De quoi retourner dans mon bain après avoir avalé un tube de somnifères. J’éteins la télé. Le carton est toujours là, dans l’entrée. Je m’apprête à l’ouvrir, mais on sonne à la porte. C’est la pizza. Enfin elle n’est pas venue toute seule. Sur le palier, il y a un type avec casque sur la tête et un carton de pizza entre les mains. Je n’ai plus de liquide. Je peux vous faire un chèque ? Le type me demande une pièce d’identité. Il doit prendre le numéro. Décidément, ce n’est pas mon jour. Tout le monde doute de mon identité, même les livreurs de pizza. Bientôt, au tabac du coin, le serveur me demandera mes papiers avant de consentir à me servir un express.

Le Daft Punk regarde ma carte avec un air suspicieux. Puis mon visage. Puis de nouveau ma photo. Il y a un problème ? Il me rend la carte et s’en va, apparemment pressé. Drôle d’impression, tout de même. Un inconnu avec un casque intégral sur la tête qui me demande de prouver mon identité, là, juste sur mon palier. J’ai cru qu’il n’allait pas me laisser rentrer chez moi. Je comprends ce que doit ressentir un Mexicain arrêté par un motard avec de faux papiers sur le bord de la Route 66. D’accord, la Route 66, pour un Mexicain, ce n’est pas du tout la direction. Mais je n’ai pas dit non plus que j’avais des connaissances particulières en géographie. La Route 66, c’est la seule que je connais. Avec la Nationale 7. Quoi, qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? Je jette un regard distrait à la carte qu’il vient de me rendre. Et j’ai un mouvement de recul. À la place de ma photo, là, il y a celle d’une femme entre deux âges…

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Petak 13.

Tri uloge: jedna muška i dvije ženske

Ivan i Kristina su pozvali dvoje prijatelja na večeru u svoj dom u Zagrebu. Natalija je došla bez svog supruga, izbezumljena, jer je upravo čula da se avion, kojim je trebao doći kući, srušio u more. S mogućom udovicom, suspregnuta daha, čekaju vijesti koje će potvrditi je li njen muž među preživjelima…i saznaju da su pobjednici večernjeg izvlačenja super jackpota.

Od tada nadalje, izgovorene riječi „kontroliraju emocije“. I to je samo početak ove neobične večeri koja obiluje zavrzlamama, preokretima i nenadanim otkrićima.


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Jean-Pierre Martinez je ponudio besplatno preuzimanje svih tekstova svojih komada s njegove web stranice: comediatheque.net dok je za potrebe bilo kakvog javnog korištenja ipak od autora potrebno zatražiti autorizaciju.


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Les Monoblogues

Monologues de Jean-Pierre Martinez

Monologues poétiques, psychanalytiques et néanmoins humoristiques

Les Monoblogues

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LIRE UN EXTRAIT

Sans titre

Il y a quelqu’un ? Non… Alors vous êtes comme moi. Vous non plus, vous n’avez pas vraiment réussi à devenir quelqu’un. Etre le fils de personne, ça va encore. Certains sont même devenus très célèbres. Il y a des précédents. Mais qui se souvient encore des parents du fils de personne ? Personne. Moi, depuis que je suis arrivé au monde, on m’a toujours dit : si tu veux devenir quelqu’un, dans la vie, il ne faut pas faire n’importe quoi. Et croyez-moi, tous ceux qui m’ont dit ça, ça n’était pas n’importe qui. Alors j’ai essayé de faire quelque chose de moi. Pour devenir quelqu’un, comme eux. Mais je ne suis arrivé à rien, je le sais bien. Je n’ai jamais su quoi faire de ma peau. Je ne suis qu’un numéro, comme on dit. Un drôle de numéro, même, à ce que disent certains. Je n’ai pas dû faire ce qu’il faut. Alors je fais ce que je peux. Je fais mon numéro, justement. Je suis un comique, comme ils disent : Oh, celui-là, c’est un comique ! Est-ce qu’un comique peut vraiment devenir quelqu’un ? Pour ça, il faudrait qu’on le prenne au sérieux… Mais même moi, je n’arrive pas à me prendre au sérieux. Mon médecin, quand je vais le voir pour un arrêt de maladie, il me répète toujours : Arrêtez de jouer la comédie ! Sans parler de mon banquier qui me prend pour un clown. Est-ce que vous prêteriez de l’argent à un clown, vous ? qu’il me dit tout le temps. Surtout à taux zéro… Quand on prête à rire, on n’est pas sûr d’être remboursé, c’est sûr… C’est pour ça que les comiques finissent rarement propriétaires de leur dernière demeure. Moi non plus, je n’ai pas de chez moi. Il paraît même que j’ai l’air de ne pas savoir où j’habite. Si encore j’avais rencontré quelqu’un dans la vie. Tu devrais essayer de rencontrer quelqu’un, comme ils disent. Mais si vous croyez que c’est facile de nouer une relation sérieuse avec une personne qui ne sait même pas où elle habite. Je ne demandais pourtant pas grand chose. Pas forcément quelqu’un de… Si au moins j’avais tiré le bon numéro. Mais non. Je n’ai tiré que de sacrés numéros, croyez-moi. Aucune relation stable. Quelques intermittentes parfois. Beaucoup de faux numéros. Mais jamais le numéro complémentaire. Alors le numéro gagnant… Et maintenant, c’est trop tard, hein ? Je n’en ai plus pour longtemps, je le sais. Et je sais bien qu’après ma disparition, personne ne dira : celui-là, c’était quelqu’un. Est-ce qu’on peut même parler de disparition s’agissant d’une personne qui n’a jamais réussi à devenir quelqu’un ? Non, à mon enterrement, on dira : celui-là, c’était un comique. S’il y a quelqu’un à mon enterrement, bien sûr. Vous avez remarqué, à l’enterrement des gens célèbres, il y a toujours une foule d’anonymes, comme ils disent dans les journaux ? La foule des anonymes… Mais sur la tombe des inconnus, il n’y a jamais personne. Et surtout pas des célébrités. Ou alors, il faut être soldat sans papier, mourir au champ d’honneur, et avoir beaucoup de chance à titre posthume. Non, en temps de paix, il ne faut pas rêver. Personne ne ranimera jamais la flamme de tous les morts qui n’ont jamais réussi à devenir quelqu’un de leur vivant…

 Divan

Je m’allonge ou…? Ok… Je ne sais pas très bien par où commencer… J’ai trouvé vos coordonnées dans l’annuaire… On peut demander à un ami si il connaît un bon dentiste pas trop cher et qui ne fait pas mal, mais… quelqu’un comme vous. Alors, j’ai consulté les pages jaunes… Et puis j’ai choisi votre nom au hasard dans la liste… Plutôt longue, la liste, hein ? Un job payé en liquide, par les temps qui courent… Il paraît qu’on n’a pas besoin de diplôme pour faire votre métier ? Qu’il suffit d’avoir été client pour se mettre à son compte… C’est vrai ? Alors moi aussi, après, si je veux… Je vais considérer que je suis en formation alors. Mais ça ne vous fout pas un peu les boules que tous vos clients deviennent des concurrents potentiels ? Vous imaginez ? Je vais voir mon boucher, je prends une tête de veau, et en sortant j’ouvre une boucherie juste en face… Ça ne risque pas d’arriver, remarquez, j’ai horreur de la viande… Même avec les œufs, j’ai du mal. Bon, j’en mange de temps en temps, mais… Il paraît que les oiseaux sont les descendants des dinosaures… Alors un œuf, c’est un peu un fœtus de dinosaure, non ? En fait, je n’ai pas choisi votre nom tout à fait par hasard… Vous étiez le dernier sur la liste… Comme votre patronyme commence par un Z… J’ai sûrement voulu réparer une injustice… C’est mon côté Zorro. Oui, j’imagine que les autres choisissent toujours le premier de la liste… Monsieur Aa, Madame Ab, ou Monsieur Bb… Je me doute de ce que vous avez dû endurer pendant vos études… Si vous en avez fait… Toujours le dernier à passer à la casserole… Moi, ça va. Je suis dans les M… Plutôt dans le peloton de queue, mais bon… Tiens, c’est marrant, moi c’est à la fin de mon nom qu’il est le Z… Mon père était espagnol… Je ne sais pas pourquoi je dis « était », parce qu’il l’est toujours… Je veux dire, vivant. Enfin, je crois… Mais est-ce qu’on peut dire qu’il est encore espagnol ? Il a été naturalisé… Naturalisé français, je veux dire… Pas empaillé… Ou congelé… C’est dingue, toutes ces bonnes femmes qui mettent leurs marmots au congélateur, non ? Entre le poisson pané et les esquimaux… Si seulement les enfants pouvaient faire la même chose avec leurs parents… Les conserver comme ça au congélo en attendant de savoir quoi en faire… Pourquoi je vous raconte tout ça, moi…? Ah, oui, le Z ! Alors il faut que je vous raconte tout depuis le début, c’est ça ? De A à Z. Ou plutôt de M à Z… Puisque pour moi ça commence à M… Je n’ai jamais aimé mon prénom… Vous avez remarqué, à la télé, dans les films ? L’abruti de service s’appelle toujours Jean-Pierre… Comme dans Ma Sorcière Bien Aimée, par exemple. Vous connaissez ? Mais si, le mari de Samantha ! Eh ben le con, dans l’affaire, c’est lui. Elle, elle rame toute la journée pour lui éviter la honte de passer pour le con qu’il est vraiment. Et elle n’a pas trop de tous ses pouvoirs magiques pour empêcher ça. Bon, elle l’aime, son Jean-Pierre, parce qu’il est gentil. Gentil, mais con. C’est l’idée qu’on se fait des Jean-Pierre, en général. Moi aussi, j’ai une fille. J’aurais dû l’appeler Tabatha. Je ne veux pas dire par là que ma femme est une sorcière. Ce serait plutôt une fée… Pour arriver à me supporter… C’est ce que ma mère lui dit toujours, d’ailleurs : Comment vous faites pour le supporter ? Elle est normande, ma mère. Comme les vaches. Alors le lait, le beurre, la crème… Qu’est-ce qu’on a pu en bouffer… Je ne digère pas, moi, le beurre. Je dois tenir ça de mon père. En Espagne, c’est plutôt l’huile d’olive. Il lui disait toujours : Pourquoi tu mets autant de crème dans la soupe ? Il aurait mieux fait de lui demander pourquoi elle ne mettait pas plus de soupe dans sa crème… C’était plus fort qu’elle, apparemment… L’atavisme… Finalement, mon père a trouvé quelqu’un d’autre pour lui servir la soupe… À la maison, maintenant, c’est moi qui cuisine. Comme ça, au moins, je sais ce que je mange. Vous ne dites rien, hein ? Mais vous n’en pensez pas moins. Vous vous demandez sûrement pourquoi je suis venu vous voir. Si je le savais, je ne serai pas venu, j’imagine. Enfin si, il y a quand même quelque chose. Comment vous dire ça ? Plus ça va… plus je me sens proche du minéral. Je ne sais pas pourquoi. Vous connaissez la formule : plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien ? Moi, plus le temps passe, plus les gens m’ennuient. Les chiens aussi, d’ailleurs. C’est avec les pierres que je me sens vraiment à l’aise… Une vie d’homme… C’est trop court, non ? Alors une vie de chien… Tandis qu’une pierre, ça ne vieillit pas… Même les arbres, ça ne me dit plus rien. Pourtant, il y en a qui ont plus de mille ans. Mais un arbre aussi ça finit par mourir. Ça peut même avoir des maladies. Et puis c’est bouffé par les vers, comme le reste. Ça finit par réintégrer la chaîne alimentaire. Une pierre, non. Personne ne mange de cailloux ! Sauf les poules, c’est vrai… Pour fabriquer la coquille de leurs œufs. Vous avez raison, on ne peut pas dire non plus que les pierres soient vraiment éternelles… Vous croyez que les dinosaures aussi bouffaient des cailloux pour fabriquer leurs œufs ? Dans ce cas, à quoi bon être une pierre ? Si c’est pour finir en coquilles vides après une omelette… Alors pourquoi j’aime les pierres, docteur ? Je veux dire Monsieur Z. Vous croyez que ça a quelque chose à voir avec mon nom ? Jean Pierre M.

Les petites heures

Les petites heures, vous connaissez ? Un, deux, trois, quatre… À cinq, on serait déjà tiré d’affaire. Il suffirait de patienter un peu en écoutant la radio. Mais on se réveille, et on regarde par la fenêtre. Pas une lueur. On tend l’oreille. Pas un chant d’oiseau. Les diurnes dorment encore, les nocturnes sont déjà couchés. Aucun espoir de lendemain proche. On est au plus profond de l’obscurité, dans la contrée d’aucun homme, la nuit des dormeurs éveillés. Bien sûr, un effort suffirait pour se lever, et marcher. Mais ce serait prématuré. Presque contre nature. Voir la nuit avant d’avoir vu le jour… Alors on doit rebrousser chemin. Repasser la frontière. Revenir là où rien ne peut encore nous atteindre. Où rien ne peut nous attendre. Où personne ne peut nous entendre. L’au-delà est l’en deçà d’un éternel réversible. Je compte jusqu’à cent. À l’envers. Quatre-vingt dix-neuf, quatre-vingt dix-huit… Espérant qu’avant la fin de ce compte à rebours, j’aurai cessé de compter. Les nuits de grande insomnie, je commence à sept milliards. Six milliards neuf cent quatre-vingt dix neuf millions neuf cent quatre-vingt dix neuf mille neuf cent quatre-vingt dix neuf autres, avant que mon tour vienne dans cette vaste salle d’attente à ciel ouvert qu’est le monde des vivants. Combien de temps pour effeuiller une à une toutes ces existences qui ne sont pas la mienne, pour me reconnaître dans cette foule et trouver mon sommeil ? Une nuit pour savoir qui on est. Ce qui nous distingue des autres. Une vie pour découvrir tout ce qui n’est pas nous. Mourir. Se fondre à nouveau dans l’indistinct. Dormir. Lâcher prise. Avec la peur de se réveiller un autre. Dans une obscurité qui serait un cauchemar sans espoir de matin. Ce qui me tient en vie, qui me tient en éveil, c’est la peur de sombrer par une mauvaise nuit, dans le mauvais sommeil, la fatigue éternelle. L’insomnie est une course immobile contre le temps. Une victoire provisoire. Quatre, trois, deux, un… Suspendues entre la torpeur de la nuit et la brutalité du réveil, les petites heures égrènent le temps compté des insomniaques.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-02-4

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Bien doré

Charles, assis dans un fauteuil, lit L’Humanité, une pipe éteinte à la bouche. Il porte un pull marin et une casquette. Rosalie, ébouriffée et les vêtements en désordre, arrive depuis l’extérieur, un sac à la main.

Rosalie – C’était moins une… J’ai eu la dernière.

Charles – La dernière ?

Rosalie – La galette des rois, à la boulangerie ! Il n’en restait plus qu’une…

Charles – Ah oui… La galette… Mais dis-donc, elle a l’air énorme.

Rosalie – Je n’avais pas le choix. C’est une galette pour douze.

Charles – Pour douze ? On n’est que trois… Et encore, si Fred ne nous fait pas faux bond, comme l’année dernière…

Rosalie – C’était la dernière, je te dis ! J’ai dû me battre pour l’avoir !

Charles – Oui, bon, ne t’énerve pas…

Rosalie – Je ne m’énerve pas, je t’explique.

Charles – On pourra toujours en congeler la moitié pour l’année prochaine…

Rosalie – Quoi ?

Charles – Si personne n’a la fève cette année… Comme pour le loto. S’il n’y a pas de gagnant, on remet la somme en jeu pour le prochain tirage.

Rosalie – Non mais ça ne va pas, non ?

Charles – Bon, alors on se tapera six parts de galette chacun.

Rosalie – Il a téléphoné pour dire qu’il ne venait pas ?

Charles – Non.

Rosalie – Eh ben tu vois.

Charles – Il faudrait que je finisse de corriger mes copies avant qu’il arrive, alors…

Rosalie – Tu vas travailler ? On est samedi…

Charles – Tu me forces déjà à célébrer l’Épiphanie, tu ne vas pas en plus m’obliger à respecter le shabbat ! Je suis un hussard de la République, moi ! Un croisé de la laïcité…

Rosalie – N’importe quoi…

Charles – Tu avoueras que pour une instit’ communiste, ce n’est pas très orthodoxe, cette histoire de galette.

Rosalie – Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Charles – L’Épiphanie, les Rois Mages… C’est une tradition catholique !

Rosalie – Mais pas du tout ! C’est juste une tradition païenne que les catholiques ont essayé de récupérer. Comme beaucoup d’autres, d’ailleurs.

Charles – Une tradition païenne…?

Rosalie – Évidemment ! Avant d’être une célébration de la Nativité, c’était une célébration de la fécondité, tout simplement.

Charles – Je vois… D’où l’expression « mettre le petit Jésus dans la crèche », j’imagine…

Rosalie – Là tu confonds Noël et l’Épiphanie.

Charles – On fourre aussi les galettes.

Rosalie – Celle-là est à la pâte d’amande…

Charles – Il n’empêche que si on appelle ça le Jour des Rois… On ne m’enlèvera pas de l’idée que ce n’est pas très républicain.

Rosalie – Bon… En attendant, il va ranger son journal, le Capitaine Haddock.

Charles – J’essayais plutôt de ressembler à Staline, mais bon…

Rosalie – Ça fait cinq ans que tu as arrêté de fumer, tu pourrais peut-être arrêter la pipe, maintenant. Même éteinte…

Charles – C’est mon vapoteur à moi. Au moins, je n’émets aucun gaz à effet de serre.

Rosalie – Ça c’est toi qui le dis.

Il plie son journal et se lève.

Charles – Je te dis qu’il ne va pas venir.

Rosalie – Pourquoi il ne viendrait pas ?

Charles – Tirer les rois avec ses vieux parents, un samedi. Tu ne crois pas qu’il a mieux à tirer, à son âge ?

Rosalie – Tu exagères. C’est notre petit garçon, tout de même.

Charles – Notre petit garçon… Il a grandi, tu sais…

Rosalie – Pour moi, ce sera toujours un bébé…

Charles – Je crois quand même qu’il serait temps de retirer les peluches qu’il y a sur son lit.

Rosalie – Tu crois ? (Un temps) Parfois, je me demande si on aurait dû l’avoir aussi tard…

Charles – Tu trouves qu’il n’a pas l’air normal ?

Rosalie – Il est comédien… Et toujours pas marié… Je ne sais pas… Tu crois qu’il pourrait être un peu…

Charles – Un peu quoi ?

On sonne à la porte.

Rosalie – Ah… Tu vois bien qu’il est venu !

Fred arrive. Il porte un costume ridicule et un masque (genre super-héros de série Z). Il embrasse sa mère.

Rosalie – On commençait à s’inquiéter.

Il embrasse son père.

Fred – Pourquoi ça ?

Charles – Ta mère a acheté une galette pour douze.

Rosalie – Je vais la mettre au four, ce sera meilleur.

Fred – Ça ne sera pas trop long ? Je n’ai pas beaucoup de temps…

Rosalie – Tu es toujours pressé… Mais non, ça ne prendra qu’une minute.

Fred – Avec un micro-onde, peut-être, mais avec ton vieux four à gaz…

Rosalie sort avec la galette.

Charles – Alors comme ça, tu travailles dans le coin ?

Fred – J’ai un tournage à trois blocs d’ici. Je suis venu entre deux prises.

Charles – Et qu’est-ce que c’est ? Un film d’auteur ?

Fred – Un épisode de Plus Bête la Vie.

CharlesPlus Bête la Vie ? Tiens, je ne connaissais pas.

Fred – Une série. C’est le pilote.

Charles – Et tu joues un rôle important ?

Fred – Je fais la doublure du comédien principal. Pour les cascades…

Charles – Ce n’est pas un film de boules, au moins ?

Fred – Papa… Je suis cascadeur !

Charles – Il y a aussi des cascades au lit…

Rosalie revient.

Rosalie – Ce sera prêt dans cinq minutes. De quoi vous parlez ?

Charles – De cinéma…

Le portable de Fred sonne et il répond.

Fred – Oui ? Bon… Non, non… Ok, j’arrive tout de suite… (Il range son portable)Désolé, je dois partir…

Rosalie – Mais pourquoi ?

Fred – Le comédien dont je fais la doublure… Il est agoraphobe… Du coup ils ont besoin de moi pour la scène dans le métro…

Rosalie – Mais… la galette est chaude !

Fred – Désolé… Ce sera pour l’année prochaine… The show must go on…

Il sort précipitamment.

Rosalie – Comédien…

Charles – Il n’est pas comédien, il est cascadeur.

Rosalie – Cascadeur… C’est encore pire que comédien, non ?

Charles – Belmondo, il faisait ses cascades lui-même.

Rosalie – Et quand il prenait le métro, c’était debout sur le toit.

Charles – Bon… On n’a plus qu’à se taper la galette.

Rosalie – Une galette pour douze…

Charles – Et nous, on n’a pas de doublures.

Rosalie – On va commencer avec une part chacun. Et le premier qui a la fève, on arrête, d’accord ?

Charles – Si on n’est pas mort avant d’une indigestion.

Rosalie – Avec un peu de chance, on va tomber sur la fève tout de suite… Laissons faire le hasard.

Charles – J’ai l’impression qu’on va jouer à la roulette russe…

Rosalie – Je vais chercher les munitions.

Elle sort.

Charles – Elle a raison à propos de Fred… Je me demande s’il ne serait pas un peu… con.

Elle arrive avec la galette.

Rosalie – Un peu quoi ?

Charles – Non, je disais… Oui, elle a l’air bien fourrée.

Rosalie – On ouvre une bouteille de cidre, pour faire passer tout ça ?

Charles – Allez, soyons fous !

Noir

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Richophobie

Pardon, mais avant de commencer, je voudrais vous poser une petite question. Non mais rassurez-vous, ce n’est pas pour un sondage. Parce que j’en connais des comédiens comme moi, qui profitent du système. On le connaît tous, le truc. Ils prétendent faire un one man show, ils rameutent leurs amis dans un théâtre en leur vendant des places sur billetreduc. En réalité, ils travaillent pour un institut de sondage, et ils en profitent pour vous administrer un questionnaire interminable. Il faut bien dire que le système entretient la confusion, aussi : maintenant tous ceux qui font des petits boulots sont payés comme intermittents. Il paraît que ça coûte moins cher à la société. Ça doit être ça qu’on appelle la société du spectacle. Bref, je vous rassure, ma question est parfaitement gratuite et tout à fait désintéressée. Alors voilà. Est-ce qu’il y a des riches dans cette salle ? Personne ? Non, mais rassurez-vous, je ne suis pas non plus payé pour dénoncer au Trésor Public ceux qui auraient oublié de payer leur ISF. Non, vraiment ? Aucun riche ? Bon. Dans ce cas, je vais pouvoir vous exposer mon petit problème sans choquer personne. Alors voilà. Parfois, je me demande si je suis tout à fait normal. Tout le monde est supposé envier les riches, non ? Vous aussi, j’imagine. Et bien pour moi, je ne sais pas pourquoi, la richesse c’est un peu comme une maladie honteuse. Une maladie socialement transmissible, si vous préférez. Une saloperie qu’on attrape par des rapports non protégés avec de pauvres gens déjà atteints de cette affection. Je ne sais pas, la richesse, ça me dégoûte un peu. Oui. Les riches m’inspirent une sorte de mépris apitoyé. C’est ça qu’on appelle la condescendance, je crois. Oui, c’est ça. Je porte sur les gens riches un regard condescendant. Non mais j’ai bien conscience que c’est absolument déplacé. Ce sont les riches qui devraient me regarder de haut. Puisque je n’ai pas réussi à devenir comme eux. Tout le monde a envie de devenir riche, non ? À part ceux qui le sont déjà, évidemment. Et encore. Ceux-là ont sûrement envie d’être encore plus riches. C’est addictif, l’argent, vous savez ? Et on est toujours le pauvre de quelqu’un. Regardez, à chaque fois qu’un Président de la République est élu en France, il commence par relever le seuil de l’ISF juste au-dessus du montant supposé de son propre patrimoine. Histoire qu’on ne l’accuse pas de faire partie des gens riches, justement. La preuve que ce n’est pas si glorieux que ça. Mais j’en reviens aux riches, les vrais. Pas ceux qui ont juste atteint le seuil de la richesse, comme d’autres s’enfoncent sous le seuil de la pauvreté. Non, ceux pour lesquels il n’y a pas photo. Les millionnaires, comme on disait autrefois, du temps des anciens francs. Eh oui, à cette époque-là, c’était beaucoup plus facile d’être millionnaire, évidemment. Cent fois plus facile qu’avec les nouveaux francs. Donc presque sept cents fois plus facile que depuis le passage à l’euro. Vous vous rendez compte ? À cette époque là, on était millionnaire pour à peine plus de 150.000 euros. Vous êtes toujours sûrs qu’il n’y a aucun millionnaire dans la salle ? Même en anciens francs ? Même à crédit ? Dans ce cas, c’est que vous êtes locataires et que vous habitez dans un HLM. Parce que maintenant, si vous êtes propriétaire d’une chambre de bonne à Paris, vous êtes forcément millionnaire en anciens francs. Au prix où est le mètre carré dans la capitale. Ce n’est pas formidable, ça ? On n’a peut-être pas réussi à inverser la courbe du chômage, mais aujourd’hui, une simple bonne, propriétaire de sa chambre mansardée au septième étage sans ascenseur est virtuellement millionnaire. À condition de la revendre à un autre millionnaire pour aller prendre sa place sous les ponts, bien sûr… C’est pour ça que les millionnaires, c’est fini. Pour être riche, aujourd’hui, il faut être milliardaire. En ancien francs en tout cas. C’est l’inflation. La bulle immobilière, comme on dit. Mais les bulles, on sait bien à qui ça profite. Pendant que les pauvres se contentent d’une aspirine effervescente non remboursée par la Sécu pour faire passer leur gueule de bois, les riches s’enfilent des magnums de champagne duty free pour faire passer leur caviar. La bulle immobilière, c’est surtout le rétablissement de l’esclavage, oui. Au temps d’Autant en emporte le vent, les esclaves, au moins, ils étaient en CDI. Les Noirs travaillaient gratuitement pour un vaste domaine colonial. Les esclaves d’aujourd’hui travaillent au noir pour rembourser le crédit de leur minuscule appartement. Et pour espérer être affranchis, ils doivent payer leur vie durant deux smic par mois à leur banque… alors qu’ils n’en gagnent qu’un seul. Bon, mais où je voulais en venir, avec tout ça ? Ah oui, les riches ? Non mais franchement. Vous les enviez vraiment, vous, ces pauvres gens ? Après un déjeuner à la Tour d’Argent, pour rentrer à Neuilly, devoir remonter toute la rue du Faubourg Saint Honoré en Ferrari, alors qu’on a déjà du mal à circuler en Vélib ? Merci, très peu pour moi. D’accord, ça m’amuserait sûrement de pouvoir aller dormir dans un palace comme le Hilton à Paris. Surtout s’il porte mon nom, et que je n’ai même pas à payer la note, comme Paris Hilton. Mais bon, pour ça, à la rigueur, je peux toujours casser mon Livret A et aller passer une nuit à l’Hôtel Martinez à Cannes. Je ne suis pas si pauvre que ça, non plus. Mais après ? Non, et puis il y a un gros inconvénient à être riche, c’est qu’on ne peut plus fréquenter que des gens riches. Ben oui, quand vous êtes milliardaire, vous ne pouvez pas partir en vacances avec un pote smicard. Ça fausse les rapports, forcément. D’accord, quand vous êtes pauvres, c’est pareil. Vous êtes condamnés à rester entre vous. Mais moi je dis que les pauvres sont beaucoup plus marrants. Il y en a même de très sympas, j’en connais. Pas prétentieux, ni rien. Ok, tous les riches ne sont pas pareils, c’est vrai. Il y en a qui sont pires que les autres. Le nouveau riche, surtout, qui n’a pas encore l’habitude. La richesse, c’est un mode de vie, vous comprenez. Ça s’apprend. Alors le nouveau riche, lui, il ne sait pas. Il commet des impairs évidemment, et les autres ne se gênent pas pour le lui faire sentir. Vous vous voyez, vous, dîner à la Tour d’Argent ? On ne saurait pas comment se comporter. Vous arrivez, vous descendez de votre Ferrari, un voiturier vous tend la main pour prendre vos clefs de bagnole et aller la mettre au garage pendant que vous vous tapez la cloche avec un top model. Vous vous imaginez donner les clefs de votre Twingo à un inconnu avant d’aller vous taper le boudin à l’ardoise au bistrot du coin ? Vous auriez trop peur qu’il ne revienne jamais avec votre caisse pourrie dont vous n’avez même pas fini de payer les traites. Alors une Ferrari, vous pensez bien… Non, la richesse, ça ne s’improvise pas. Ça nécessite un apprentissage. Tandis que la pauvreté, c’est naturel. Personne n’a jamais reproché à un nouveau pauvre de manquer de tact en fréquentant pour la première fois les Restos du Cœur. On sait tout de suite quelle cuillère on doit prendre pour la soupe ou pour le Flamby, il n’y en a qu’une. Et puis les nouveaux pauvres, ça n’existe pas trop, en fait. Quand on est pauvre de naissance, on le reste toute sa vie, et pour les riches, c’est pareil. Il y a des riches qui font faillite, bien sûr. Mais un riche une fois ruiné, c’est encore un type qui a beaucoup plus d’argent que vous. Ce qui m’amène d’ailleurs à vous poser une deuxième question… Est-ce qu’il y a des pauvres dans cette salle ? Oui, je sais, si vous êtes là, c’est que vous avez pu vous payer une place de théâtre sans empiéter sur votre budget coquillettes, mais bon. Il pourrait aussi y avoir quelques invités. Non, parce que les pauvres, entre nous, il y en a des cons aussi… Pourquoi croyez-vous que les gens se traitent de pauvre con à longueur de journée ? Le pire, il me semble, c’est le pauvre militant. Le prolétaire encarté, vous voyez ? Celui qui est pauvre, fier de l’être, et qui voudrait que tout le monde le soit avec lui, par solidarité. Non parce qu’il n’y a pas de raison d’avoir honte d’être pauvre, d’accord, mais il n’y a pas non plus de quoi se vanter. On ne leur reproche pas d’être pauvres, ils n’ont rien fait pour mériter ça. Mais alors il faut être juste. Il ne faut pas reprocher aux riches d’être riches. La plupart d’entre eux n’ont rien fait non plus pour le devenir. L’idéal, évidemment, ce serait qu’il n’y ait ni pauvres ni riches. Que des gens comme nous, quoi. À l’aise, sans plus. Juste un million en dessous du seuil de l’ISF. Mais ça n’arrivera pas, si ? On a déjà essayé. En Russie ou en Chine. Ça finit toujours par quelques millions de morts, et à la fin les pauvres sont encore plus pauvres et les riches encore plus riches. Et puis surtout, ce ne serait pas juste. Les pauvres n’ont pas besoin des riches pour savoir qu’ils sont pauvres, c’est un fait. Mais les riches, eux, ils ont besoin de sentir qu’il y a des pauvres pour profiter pleinement de leur richesse. Non, vous avez raison, je devrais être plus tolérant avec les riches. Et puis on ne sait jamais. Le xénophobe, il s’en fout. Il ne risque pas de devenir étranger du jour au lendemain. À condition de ne pas trop s’éloigner de chez lui. Mais le richophobe, allez savoir. Personne n’est complètement à l’abri de devenir riche. Même les comédiens… Même quand ils travaillent du chapeau… et qu’ils sont payés au chapeau. Alors ? Vous me la montrez, la couleur de votre argent ?

Comme un poisson dans l’air

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La chambre mauve

L’Inspecteur Ramirez (tenue négligée façon Columbo) arrive à la réception d’un palace. Il s’approche du réceptionniste qui le regarde arriver avec un air hautain.

Réceptionniste – Si vous cherchez un endroit pour passer la nuit, mon brave, je vous conseillerais plutôt…

Inspecteur – Inspecteur Ramirez… Vous m’avez appelé au sujet d’un vol de bijoux.

Réceptionniste – Ah, oui… Pardon, Inspecteur… En effet, c’est Monsieur le Directeur qui vous a téléphoné. La chambre d’une de nos clientes a été visitée cet après-midi, et on lui a dérobé un collier estimé à plusieurs centaines de milliers d’euros.

Inspecteur (dans ses pensées) – Je vois…

Réceptionniste – Et… que voyez-vous, exactement ?

Inspecteur – À l’évidence, le voleur fait partie du personnel de l’hôtel… ou de sa clientèle.

Réceptionniste – Qu’est-ce qui vous permet de dire cela, Inspecteur Sanchez ?

Inspecteur – Ramirez.

Réceptionniste – Pardon ?

Inspecteur – Inspecteur Ramirez, c’est mon nom.

Réceptionniste – Et… qu’est-ce qui vous fait penser que le coupable pourrait être quelqu’un de l’hôtel ?

Inspecteur – Il y a un vigile à la porte. Même en lui montrant ma carte de police, j’ai eu du mal à le convaincre de me laisser entrer…

Réceptionniste (ironique) – C’est vrai. Vous êtes ici dans une zone de non droit, Inspecteur, et nous avons nos guetteurs, nous aussi. De nos jours, même pour la police, il est aussi difficile d’entrer dans le hall d’un palace, que dans celui d’un HLM de banlieue.

Inspecteur – Il est donc peu probable qu’un inconnu ait pu s’introduire dans cet hôtel sans être immédiatement repéré. La serrure de cette chambre a-t-elle été forcée ?

Réceptionniste – Non, je ne crois pas…

Inspecteur – Dans ce cas, cela fait de vous le principal témoin dans cette affaire, mon brave. Pour ne pas dire le suspect numéro un.

Réceptionniste – Mais enfin, Inspecteur…

Inspecteur – Vous êtes le concierge de cet hôtel. Vous avez les clefs de toutes les chambres. Vous auriez parfaitement pu pénétrer dans l’une d’elles pour vous servir.

Réceptionniste – Moi…? Me servir…?

Inspecteur – Et puis… vous étiez bien placé pour connaître les allées et venues des clients. Vous auriez pu agir sans avoir peur d’être dérangé…

Réceptionniste – Je vous assure, Inspecteur, que jamais…  

Inspecteur – Vous avez les clefs de toutes les chambres, oui ou non ?

Réceptionniste – Évidemment ! Cela fait partie de mes attributions ! Lorsqu’un client quitte momentanément l’hôtel, il laisse sa clef à la réception. Je l’accroche immédiatement au tableau jusqu’à son retour, et c’est tout…

L’inspecteur observe avec curiosité le tableau arc-en-ciel situé derrière le réceptionniste.

Inspecteur – Pourquoi un arc-en-ciel ? C’est un hôtel gay friendly ?

Réceptionniste – Chaque chambre de cet hôtel porte le nom d’une couleur. Il y a la chambre bleue, la chambre jaune, la chambre rose, la chambre verte, la chambre…

Inspecteur – Oui, bon, ça va, je crois que j’ai compris le principe…

Réceptionniste – La clef de chaque chambre est identifiée par un porte-clefs de la couleur correspondante. Et chaque porte-clefs trouve naturellement sa place sur ce tableau multicolore. C’est dans la chambre mauve que le vol a eu lieu. Mais je vous jure, Inspecteur, que..

L’Inspecteur hoche la tête d’un air dubitatif.

Inspecteur – Dans ce cas… vous paraît-il possible que quelqu’un d’autre que vous, un client de l’hôtel par exemple, ait pu… emprunter cette clef à votre insu, et la remettre à sa place après avoir commis son forfait ?

Réceptionniste (embarrassé) – Pour la tranquillité de nos hôtes, j’aimerais vous répondre que non, Inspecteur. Mais l’honnêteté m’oblige à vous avouer que ce n’est pas totalement à exclure.

Inspecteur – Voyez-vous ça…

Réceptionniste – Il peut m’arriver de m’absenter quelques instants de la réception pour régler un problème quelconque…

Inspecteur – Et cet après-midi, vous avez eu beaucoup de problèmes à régler ? 

Réceptionniste – Vers seize heures, j’ai quitté mon poste une minute ou deux pour fumer une cigarette dehors. Puis une autre fois vers dix-sept heures pour aller aux toilettes…

Inspecteur – Deux abandons de poste dans la même journée, donc… (Air mortifié du réceptionniste) Et vous avez remarqué quelque chose de particulier ?

Réceptionniste – Je n’ai rien vu la première fois. Mais la deuxième, lorsque je suis revenu, j’ai remarqué que la clef de la chambre mauve était accrochée à la place de celle de la chambre marron. Je n’y ai pas prêté attention sur le coup, même si je ne commets jamais ce genre d’erreur moi-même.

Inspecteur – Et quelle conclusion avez-vous tirée de cet incident ?

Réceptionniste – Aucune ! J’ai remis la clef à sa place, et c’est tout. Mais c’est vrai qu’après ce qui s’est passé… Oui, il est possible que quelqu’un ait emprunté la clef de la chambre mauve dans le laps de temps où je me suis absenté…

Inspecteur – Je vois… Un membre du personnel, peut-être ?

Réceptionniste – Le vol a eu lieu en milieu d’après-midi, cela met les femmes de ménage hors de cause, puisqu’elles n’ont accès aux chambres que jusqu’à quatorze heures.

Inspecteur – Bien… Reste donc à interroger les clients de l’hôtel. En commençant par la victime. La locataire de la chambre mauve…

Réceptionniste – Ah, vous avez de la chance, Inspecteur… Justement, la voici… C’est la veuve d’un riche armateur suisse.

Inspecteur – Je ne savais pas qu’il y avait des armateurs dans ce pays. En tout cas, à ma connaissance, il n’y a pas la mer en Suisse…

Réceptionniste – Il y a aussi plus de banques que d’habitants dans la confédération helvétique, et pourtant ces gens-là ne fabriquent à peu près rien.

Inspecteur – Il s’agit peut-être de cargos fictifs naviguant sous pavillon de complaisance…

Réceptionniste – Vous lui poserez la question vous-même, Inspecteur…

Inspecteur – Bonjour chère madame… Mes hommages du soir… Je suis ici pour enquêter sur le vol dont vous avez été la victime. Auriez-vous l’amabilité de répondre à quelques questions ?

Veuve – En tant que citoyenne helvétique, la collaboration avec la police est pour moi une seconde nature. Vous pouvez me poser toutes les questions que vous voudrez tant que cela ne touche pas au secret bancaire. Car pour cela, je serai muette comme un coffre-fort. (Elle sort un chocolat de son sac qu’elle lui tend) Un chocolat, Inspecteur ? Ils sont à la liqueur…

Inspecteur – Jamais pendant le service, merci… Alors… À quelle heure avez-vous quitté votre chambre, cet après-midi ?

Veuve – Voyons… J’ai quitté l’hôtel vers quatorze heures trente pour rendre visite à une amie qui n’a pas trop le moral.

Inspecteur – Son mari l’a quittée, peut-être…

Veuve – Oui, on peut dire ça comme ça. Il vient d’être incarcéré pour abus de biens sociaux. Il comptait sur son immunité de parlementaire pour échapper à la justice, mais malheureusement, il n’a pas été réélu…

Inspecteur – Les électeurs sont tellement versatiles, vous savez… On ne peut plus se fier à personne. Vous en avez fait l’expérience à vos dépens, malheureusement…

Veuve – En tout cas, je suis certaine que mon collier se trouvait encore dans son tiroir quand je suis partie. J’avais hésité à le mettre pour sortir avant d’y renoncer.

Inspecteur – Il est tout de même bien imprudent de votre part de ne pas avoir placé un bijou de cette valeur dans le coffre de l’hôtel.

Veuve – J’en conviens, Inspecteur. Mais que voulez-vous ? (Avec un regard accusateur vers le réceptionniste) Je pensais que dans un établissement de cette catégorie… D’autres questions ?

Inspecteur – Non… Enfin si… Pouvez-vous me confirmer qu’il n’y a pas la mer en Suisse ?

Veuve – Monsieur l’Inspecteur, nous avons mieux que la mer… Nous avons le Lac de Genève !

Inspecteur – Merci, ce sera tout pour le moment. (La veuve s’en va) Visiblement, la disparition de son collier ne la bouleverse pas plus que ça…

Réceptionniste – L’étendue de sa fortune lui permet de relativiser cette perte. Et son assureur la remboursera sans doute, en dépit de sa négligence. Quand je pense que moi, pour un simple dégât des eaux, j’ai dû me battre avec ma compagnie d’assurance pour… Mais excusez, je m’égare.

Inspecteur – Bon, je vais donc devoir interroger tous les autres pensionnaires de cet hôtel…

Réceptionniste – Pour ne pas nuire à la réputation de notre établissement, je vous serais reconnaissant d’éviter à nos clients l’humiliation d’une convocation au commissariat. À moins, bien sûr, de soupçons très fondés concernant l’un d’entre eux.

Un homme passe devant la réception. L’inspecteur jette un regard vers ses chaussettes, de couleurs différentes.

Inspecteur – Rassurez-vous, ce ne sera peut-être pas nécessaire. (Interpellant l’homme) Monsieur ?

Client – Oui…?

Inspecteur – Inspecteur Martinez…

Réceptionniste – Je croyais que c’était Ramirez…

Inspecteur – Vous permettez que je vous pose quelques questions ?

L’homme s’approche, prudemment.

Inspecteur – Je peux voir vos mains ?

Réceptionniste – Ne me dites pas que vous êtes aussi cartomancienne…

Le client, surpris, tend ses mains. L’inspecteur lui passe immédiatement les menottes.

Client – Mais enfin, Inspecteur !

Réceptionniste – Heureusement que je vous avais demandé d’être diplomate…

L’Inspecteur fouille dans la poche de l’homme et en sort un collier, sous le regard stupéfait du réceptionniste.

Client – Comment avez-vous deviné que c’était moi ? 

Inspecteur – Sur le tableau de la réception, le voleur avait remis la clef de la chambre mauve à la place de celle de la chambre marron. (Au réceptionniste)Pourquoi, à votre avis ?

Réceptionniste – Parce qu’il était pressé, peut-être…

Inspecteur – Peut-être aussi parce qu’il était daltonien ! 

Client – Mais alors, comment avez-vous su que j’étais daltonien ? 

Inspecteur – Dès que vous êtes passé devant moi, cher ami… Et que j’ai aperçu vos chaussettes.

Client – Mes chaussettes ?

Inspecteur – Elles ne sont pas de la même couleur ! 

Réceptionniste – Alors là, bravo Inspecteur. Quand je vous ai vu arriver tout à l’heure, je me suis dit que vous étiez un peu demeuré… Je dois reconnaître que j’étais loin de la vérité.

Noir

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Tout est clair

Maria fait face à l’Inspecteur Ramirez.

Maria – Ça m’apprendra à être honnête ! J’aurais mieux fait de le mettre à la poubelle, ce portefeuille.

Ramirez – Donc, vous maintenez l’avoir trouvé par terre, derrière une banquette, sur votre lieu de travail ?

Maria – Évidemment, puisque c’est la vérité !

Ramirez – Pourtant, quand mes collègues vous ont interpellée sur la voie publique pour un contrôle de routine, c’est bien dans votre sac qu’ils ont trouvé ce portefeuille. Plus de trois jours après que son propriétaire ait signalé sa disparition…

Maria – J’ai préféré le garder quelque temps, au cas où quelqu’un viendrait le réclamer à la boîte. Mais j’allais justement le porter au commissariat !

Ramirez – Bien sûr…

Maria – Ce que c’est que les préjugés… Vos collègues non plus, ils n’ont rien voulu savoir. Il paraît que je suis défavorablement connue des services de police…

Ramirez – Reconnaissez que ça, ce n’est faux…

Maria – Défavorablement, peut-être… Mais pas comme pickpocket !

Ramirez – En ouvrant ce portefeuille, vous auriez facilement pu identifier son propriétaire et lui téléphoner. Il y avait une carte de visite à l’intérieur.

Maria – Eh, je ne suis pas de la police, moi ! C’est personnel, un portefeuille. C’est comme un sac à main. Et puis je vous fais remarquer que je n’ai pas non plus touché à l’argent liquide. Il ne manque pas un euro. Vous n’avez qu’à lui demander, à ce type, s’il manque de l’argent dans son portefeuille !

Ramirez – On lui demandera ensemble, à ce brave homme. Parce que nous, on l’a appelé, figurez-vous. Il sera là d’une minute à l’autre.

Maria pousse un soupir de soulagement.

Maria – Eh ben voilà ! Il sera tellement content d’avoir retrouvé ses papiers. Vous verrez qu’il me remerciera. Allez savoir, peut-être même qu’il me donnera une petite récompense…

Ramirez – Ne vous réjouissez pas trop vite quand même… Il a porté plainte…

Maria – Porté plainte ? Mais pourquoi ?

Ramirez – Pour un vol à l’arraché.

Maria – Il dit que c’est moi qui lui ai arraché son larfeuille ?

Ramirez – Vous ou une autre, on verra bien. Ça sert à ça une confrontation…

Maria – Dans ce cas, pas de souci. Il ne peut pas me reconnaître, puisque je ne l’ai pas volé, son portefeuille !

Ramirez – Si vous le dites…

Maria – Vous verrez… Il dira que ce n’est pas moi, et il me fera des excuses. Vous aussi, j’espère…

L’inspecteur lui lance un regard qui en dit long. Son téléphone sonne, il répond.

Ramirez – Oui Sanchez… Ok, envoyez-les moi… (Se tournant vers Maria) L’heure de vérité…

Entre un homme d’un certain âge, très digne, accompagné de sa femme, plus revêche. Ramirez se lève pour les accueillir.

Ramirez – Entrez, je vous en prie.

Homme (embarrassé) – Merci, Inspecteur…

Femme (apercevant Maria) – Alors c’est elle…

Maria – Oui, c’est moi qui ai retrouvé le portefeuille de votre mari. Bonjour Monsieur…

Homme (timidement) – Madame…

Maria (à Ramirez) – Ça se voit tout de suite que ce n’est pas le genre d’homme à envoyer une innocente en prison.

Ramirez – Alors Monsieur Delamare… Vous reconnaissez cette femme ?

L’homme hésite, de plus en plus embarrassé.

Homme – C’est-à-dire que…

Maria – Moi, en tout cas, j’ai l’impression de vous avoir déjà avoir vu quelque part. À mon travail, peut-être. Mais je vois défiler tellement de monde…

Femme – Eh ben, vas-y, dis-le que c’est elle !

Le brave homme semble très mal à l’aise.

Ramirez – Monsieur, je vous écoute… C’est cette femme qui vous a volé votre portefeuille, oui ou non ?

Homme – Je… Je ne me souviens plus très bien… Il faisait noir…

Ramirez – Noir ? Vous avez déclaré que le vol avait eu lieu en plein après-midi ! À ma connaissance, on n’a signalé aucune éclipse dans la région ces jours-ci… 

Homme – Non, non, bien sûr… J’ai dit noir… C’est plutôt moi qui… J’ai un blanc. Je veux dire que tout cela s’est passé si vite. Quoi qu’il en soit, cette personne n’est pas mon agresseur, Inspecteur…

L’inspecteur ne semble pas convaincu par cette affirmation.

Ramirez – Vous êtes sûr ?

Homme – Absolument.

Maria – Ah ! Vous voyez bien !

Ramirez – Je vous rappelle, Monsieur Delamare, que vous avez porté plainte contre X.

Maria – Contre X ?

Ramirez – Si cette déposition a pour seul but de permettre à cette femme d’éviter des ennuis avec la justice, il s’agirait d’un faux témoignage. 

L’homme jette un regard inquiet vers son épouse, et se décide à parler.

Homme – Écoutez, c’est avant, que j’ai menti. (Sa femme le fusille du regard, mais il poursuit malgré tout) On ne m’a pas volé ce portefeuille. En fait… Je l’ai perdu…

L’inspecteur prend le temps de digérer cette information, avant de répondre d’un ton sévère.

Ramirez – Dans ce cas, cela s’appelle une dénonciation frauduleuse. C’est très grave, vous savez ? Vous pourriez être poursuivi… Pourquoi ce mensonge ?

Le respectable vieillard est un peu perdu.

Homme – Quand j’ai raconté à mon épouse que j’avais perdu mon portefeuille, elle m’a conseillé de le déclarer volé. C’était plus simple, pour le remboursement par l’assurance, vous comprenez ? 

Femme (embarrassée) – Je pensais que la personne qui trouverait le portefeuille le garderait pour elle…

Ramirez – C’est en effet ce qui arrive le plus souvent…

Femme (à nouveau agressive) – Et puis je croyais que la police avait mieux à faire que de s’occuper d’un petit vol comme ça… Avec tout ce qu’on voit en ce moment…

Ramirez – Malheureusement pour vous, il reste quand même des gens honnêtes. Et la police fait parfois bien son travail… (L’homme, penaud, regarde ses chaussures)Bon… Je vous épargnerai les poursuites judiciaires pour cette fois…

Femme – Merci Monsieur l’Inspecteur…

Homme – Toutes nos excuses, Inspecteur, vraiment…

Maria – Ça alors.. Et moi ? Personne ne me présente ses excuses ?

L’inspecteur se penche sur la déclaration de vol.

Ramirez – Mais il y a une dernière chose qui m’intrigue, Monsieur Delamare… Vous avez déclaré que ce vol imaginaire avait eu lieu dans la rue, à Vincennes.

Homme – C’est là où nous habitons, ma femme et moi…

Ramirez – Pourtant, cette dame a retrouvé votre portefeuille, absolument intact, sous une banquette de l’établissement où elle travaille, dans le neuvième arrondissement de Paris. Il n’est pas arrivé là par hasard, tout de même…

Homme – Je… Je ne sais pas, Inspecteur.

Ramirez – Aviez-vous des raisons de mentir aussi sur l’endroit où vous avez perdu ce portefeuille ?

L’épouse revêche jette un regard étonné vers son mari, attendant elle aussi une explication.

Maria – Ah mais oui, ça y est… Je me souviens où je l’ai vu, ce vieux vicieux. Au boulot !

La femme se tourne vers Maria.

Femme – Au boulot ? Auriez-vous l’obligeance de me dire, chère Madame, dans quel genre d’établissement vous exercez vos talents ? 

Maria – Ben, je suis strip-teaseuse ! Dans un cabaret à Pigalle !

La femme jette un regard assassin à son mari.

Ramirez – Je crois que maintenant, tout est clair…

Noir

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