Comédie de situation

Erreur des Pompes Funèbres en votre faveur

Comédie de Jean-Pierre Martinez

8 à 11 comédiens
11 comédiens : 1H/10F, 2H/9F, 3H/8F, 4H/7F, 5H/6F, 6H/5F, 7H/4F
10 comédiens : 1H/9F, 2H/8F, 3H/7F, 4H/6F, 5H/5F, 6H/4F
9 comédiens : 1H/8F, 2H/7F, 3H/6F, 4H/5F, 5H/4F
8 comédiens : 1H/7F, 2H/6F, 3H/5F, 4H/4F

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Alban a organisé une petite réception pour honorer les cendres de son grand-père qui vient de disparaître.Mais suite à une erreur des Pompes Funèbres, c’est son propre nom qui figure sur le faire-part…

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Version 11 personnages (9 à 11 comédiens)

Version alternative 11 rôles (9 à 11 comédiens)

Version 10 personnages (8 à 10 comédiens)

 

 

 

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Erreur des Pompes Funèbres en votre faveur

11 personnages :

Alban : le petit-fils du défunt
Eva : sa femme
Victoire : sa belle-mère
Yvette : sa grand-mère
Jacques (ou Jacqueline) : son (ou sa) propriétaire
Gonzague (ou Gabrielle) : son (ou sa) galeriste
Antoine : un ami
Gloria : une amie
Charles ou Charline : le travesti (homme ou femme)
Martial (ou Martine) : le (ou la) croque-mort
Le Père François : un curé

Les rôles du propriétaire, de la galeriste, du croque-mort et du travesti peuvent être indifféremment masculins ou féminins. Un(e) comédien(ne) peut interpréter plusieurs de ces rôles. La distribution est donc très modulable. À titre indicatif :

11 comédien(ne)s : 3H/8F, 4H/7F, 5H/6F, 6H/5F, 7H/4F
10 comédien(ne)s : 3H/7F, 4H/6F, 5H/5F, 6H/4F
9 comédien(ne)s : 3H/6F, 4H/5F, 5H/4F

Une adaptation est disponible sans la présence du travesti, ce qui peut ramener la distribution à 8 comédien(ne)s.

 

Le séjour d’un loft bobo genre artiste. Quelques tableaux abstraits sont adossés contre les murs. Alban arrive avec des verres qu’il pose sur une table où est disposé un buffet, comme pour une petite réception. Eva arrive à son tour, vêtue de façon plutôt stricte.

Eva (parlant de sa tenue) – Ça ira, comme ça ?

Alban – Mais oui.

Eva – Je me demandais si ce n’était pas un peu…

Alban – Non, c’est discret… C’est passe-partout…

Eva – C’est la robe que j’avais mise pour le mariage de mon frère.

Alban – Pour l’incinération de mon grand-père, ça devrait aller aussi. Tu crois que ça suffira, les cacahuètes ?

Eva – De toute façon, on n’a pas les moyens de leur servir des petits fours.

Alban – On va essayer d’éviter le mot four aujourd’hui…

Eva – Oui, tu as raison. Où est-ce qu’on va le mettre, au fait ?

Alban – Sur ce petit guéridon, là ? Qu’est-ce que tu en penses ? On n’a qu’à retirer le pot de fleurs…

Eva – Oui, pourquoi pas.

Eva retire le pot de fleurs et le met ailleurs.

Eva – J’ai croisé le propriétaire tout à l’heure, dans l’escalier.

Alban – Tu ne l’as pas invité, j’espère.

Eva – Je lui ai promis qu’on lui paierait les loyers en retard demain matin sans faute.

Alban – Demain ?

Eva – Il fallait bien que je lui dise quelque chose pour le faire patienter.

Alban – Oui, tu as bien fait. Qu’on ait au moins la paix aujourd’hui.

Eva – Mmm… Parce qu’il commence à parler d’expulsion, figure-toi. Je crois même que le mot d’huissier a été prononcé une ou deux fois dans la conversation…

Alban – Demain sera un autre jour.

Eva – Tu vas peut-être enfin réussir à vendre une toile…

Alban – Aujourd’hui ? C’est une crémation, pas un vernissage.

Eva – Je me demande si tu n’as pas raison pour les cacahuètes…

Alban – En même temps, si ça se trouve, personne ne va venir.

Eva – Avec la circulation alternée, en plus…

Alban – Ah oui, dis donc, j’avais oublié ça… Avec un peu de chance, ils auront tous une plaque qui se termine par un numéro pair. Ça leur fera une bonne raison de rester chez eux…

Eva – Ils auraient pu prévenir, tout de même…

Alban – Ils passeront sûrement un petit coup de fil pour les condoléances.

Eva – Je parle de la circulation alternée ! Ils auraient pu nous prévenir un peu à l’avance, on se serait organisé.

Alban – En même temps, une crémation… On n’avait pas trop le choix sur les dates…

Eva – Enfin, c’est pour protéger les plus fragiles… Les enfants, les personnes âgées…

Alban – Va savoir. C’est peut-être ce pic de pollution qui l’a achevé, Pépé…

Eva – Il avait quel âge, déjà ?

Alban – Cent deux ans.

Eva – Ah oui, quand même…

Alban – À cet âge-là, on est plus sensible à la qualité de l’air qu’on respire, forcément.

Eva – C’est clair…

Alban – En tout cas, j’espère que le corbillard aura le bon numéro.

Eva – Le bon numéro ?

Alban – Un numéro pair !

Eva – Ah oui…

Alban – Sans parler de l’incinération.

Eva – Quoi ?

Alban – Ils ont peut-être aussi instauré une incinération alternée, va savoir… Pour échelonner les rejets d’oxyde de carbone dans l’atmosphère…

Eva – Tu ne devrais pas plaisanter avec ça, c’était ton grand-père tout de même.

Alban – Je ne vais pas faire semblant de pleurer, non plus. Je n’ai jamais eu de relations très chaleureuses avec lui de son vivant.

Eva – Va savoir. Tu auras peut-être des relations plus chaleureuses avec ses cendres.

Alban – Allez, on ne va pas se laisser abattre… Tiens, on va boire un coup, ça va nous mettre en train avant que nos invités arrivent.

Eva – S’ils arrivent…

Alban sert deux verres de rouge et en donne un à Eva.

Alban – Moi je dis que passé cent ans, les enterrements, ça devrait être facultatif. On risque trop de faire un bide. La preuve.

Eva – Il faut bien faire son deuil.

Alban – On peut aussi bien faire son deuil des gens de leur vivant.

Eva – Oui, tu as raison, c’est moins triste, remarque.

Alban – Reconnais que cent deux ans, c’est un âge raisonnable pour se décider à mourir…

Eva – Je plains celui qui a acheté sa maison en viager…

Alban – Oh lui, il n’est plus à plaindre. Il est mort il y a dix ans. Son fils aussi, d’ailleurs. C’est son petit-fils qui continuait à payer la rente.

Eva – Quelle santé… J’espère pour toi que ton grand-père t’aura au moins légué ça. Allez, à ta santé !

Ils trinquent.

Alban – À la tienne.

Ils boivent une gorgée.

Eva – Un peu jeune, non ?

Alban – C’est du Beaujolais nouveau. Enfin c’était…

Eva – C’était ?

Alban – Du Beaujolais nouveau qui nous restait de l’année dernière. Ou de celle d’avant, je ne sais plus.

Eva – Ah d’accord. Alors c’est ça, ce petit arrière-goût de vinaigre.

Alban – Le Beaujolais nouveau, ce n’est pas un vin de garde.

Ils sirotent un instant en silence.

Eva – Cent deux ans… Tu te rends compte ? Plus d’un siècle…

Alban – Sacré Pépé. C’est vrai qu’il a toujours réussi à passer entre les gouttes. Il a survécu à deux guerres mondiales. Il a même réussi à avoir la Légion d’Honneur…

Eva – Un héros de guerre ?

Alban – Un résistant de la dernière heure, en tout cas.

Eva – Un collabo ?

Alban – Disons plutôt un homme de compromis. C’était un grand admirateur du Maréchal, mais il a toujours su retourner sa veste au bon moment. La croix gammée d’un côté, la croix de Lorraine de l’autre…

Eva – Qu’est-ce qu’il faisait, exactement ?

Alban – Des affaires… On n’a jamais trop su lesquelles. Je n’ai jamais osé demander à mon père. Et comme il est mort avant lui.

Eva – Si au moins il t’avait laissé un petit héritage. On aurait pu payer les loyers et les factures en retard…

Alban – Jusqu’aux années 80, il avait bien géré l’argent qu’il avait gagné honnêtement au marché noir pendant la guerre. Malheureusement, juste avant de prendre sa retraite, il a eu la mauvaise idée de placer toute sa fortune en actions Eurotunnel.

Eva – Pour rejoindre Londres plus facilement en Eurostar lors de la prochaine guerre, peut-être…

Alban – J’ai dû refuser la succession pour ne pas avoir à payer l’ardoise qu’il a laissée dans sa maison de retraite. Tu sais que c’est plus cher que le Club Med, ces mouroirs ? Non, je te jure, pour être centenaire, aujourd’hui, faut avoir les moyens…

On sonne.

Alban – Ça doit être eux.

Eva – Tu crois ?

Alban – A moins que ce soit le livreur de pizzas. J’ai commandé une Quatre Saisons il y a plus d’une heure, je ne sais pas ce qu’ils font. Le livreur ne doit pas avoir la bonne plaque pour son scooter…

Eva – En tout cas, ça ne te coupe pas l’appétit tout ça…

Alban – On ne va pas se laisser mourir de faim, non plus !

Eva – Je vais ouvrir…

Elle sort.

Eva – Oui, oui, c’est ici, entrez je vous en prie…

Alban – Alors, c’est le four à pizzas qui était tombé en panne ?

Entre Martial, un employé des Pompes Funèbres, suivi par Eva. Il porte une tenue de fonction et tient dans les mains une urne funéraire, en affectant une mine de circonstance. L’urne ressemble à un vase chinois.

Martial – Bonjour Monsieur.

Alban – Oh, pardon, je croyais que c’était… Non visiblement, vous n’êtes pas livreur de pizza… Et comme je n’ai pas commandé chinois…

Martial – Monsieur Delaroche, permettez-moi de vous présenter, au nom des Pompes Funèbres, toutes nos condoléances…

Alban – Merci… Croyez bien que j’y suis très sensible.
Martial – Où dois-je poser les cendres du défunt ?

Alban – Ah oui… (Hésitant) Euh, non, pas sur le buffet, quand même…

Eva – Par terre non plus, les gens vont prendre ça pour un porte-parapluie..

Alban (désignant le guéridon) – Mettez ça là, je vous en prie.

Martial pose l’urne sur le guéridon dans un geste très cérémonial, avant de s’incliner légèrement pour rendre hommage au défunt.

Eva – Merci…

Martial – Nous restons à votre entière disposition pour la suite.

Alban – Ne parlez pas de malheur ! J’espère que le prochain décès dans la famille ne sera pas pour tout de suite.

Eva – Vous n’allez pas nous proposer une carte de fidélité au moins ?

Martial – Je faisais allusion à ce que vous envisagez de faire pour les cendres de votre aïeul…

Eva – Bien sûr.

Alban – Nous n’avons pas encore décidé mais…

Martial – Il est toujours possible de les disperser dans un jardin du souvenir, mais nous pouvons aussi vous proposer d’autres formules.

Alban – Merci. Nous allons y réfléchir…

Martial – Bien entendu, il n’y a pas d’urgence. Plus maintenant…

Martial sort de sa poche une enveloppe qu’il lui tend.

Martial – Voici le reliquat des faire-part. Nous avons envoyé les autres aux adresses que vous nous aviez communiquées.

Alban – Merci. Je ne suis pas sûr de pouvoir les réutiliser, mais on ne sait jamais.

Eva – Si c’était des faire-part de mariage, encore. Il arrive qu’on se marie plusieurs fois avec la même personne.

Martial – Hélas, on ne meurt qu’une fois, vous avez raison…

Martial sort un document de la poche de sa veste.

Martial – Je vais vous demander une petite signature…

Alban – Tout à fait.

Alban sort un stylo de sa poche et signe. Martial récupère le document et le stylo avec.

Martial – Je vous remercie. Et encore une fois, toutes nos condoléances…

Eva – Je vous raccompagne…

Elle sort avec Martial. Alban considère l’urne avec une certaine perplexité.

Eva (off) – Merci encore…

Elle revient. Son regard se porte également sur l’urne.

Eva – Ça fait un drôle d’effet, d’avoir ça au milieu de son salon…

Alban – Oui.

Eva – C’est original, pour une urne.

Alban – Oui, ça change un peu.

Eva – C’est japonais ou chinois ?

Alban – Je ne sais pas trop.

Eva – Ton grand-père avait une passion particulière pour l’Asie ?

Alban – Pas à ma connaissance. Mais ce modèle-là était en promo. Une gamme qui n’aura pas su rencontrer son public, probablement…

Eva – Ou un client asiatique qui se sera décommandé au dernier moment…

Ils restent un instant recueillis devant l’urne.

Alban – Il m’a barboté mon stylo, dis donc…

Eva – Ton grand-père ?

Alban – Le croque-mort ! Le stylo que m’avait offert ta mère pour mon anniversaire. Tu te rends compte ?

Eva – Tu le détestais, ce stylo… Tu disais que ça faisait cadeau de première communion.

Alban – Tout de même… Un stylo avec une plume en plaqué or. Comme si tout ça ne nous coûtait pas déjà assez cher. Les Pompes Funèbres, c’est un véritable racket.

Eva – Ils savent qu’on n’a pas le choix, alors évidemment…

Alban – C’est vrai. On devrait pouvoir faire ça soi-même. En famille…

Eva – Soi-même ?

Alban – Comment ils faisaient, les hommes préhistoriques ?

Eva – Je ne sais pas… Ils invitaient leurs amis et ils faisaient un barbecue ?

On sonne à nouveau, mais ils restent tous les deux les yeux fixés sur l’urne.

Alban – J’espère qu’elles sont encore chaudes… (Eva lui lance un regard perplexe) Je parlais des pizzas. Cette fois, ça doit être le livreur.

Eva – Eh bien va ouvrir !

Alban sort.

Alban – Ah oui, merci… Non, non pas de problème.

Alban revient.

Alban – Tu vois, j’étais médisant. Il m’a rendu mon stylo…

Ils regardent encore l’urne qui trône sur le guéridon.

Alban – Je commence à avoir la dalle…

Eva – Moi je suis déjà bourrée, dis donc… Il tape, ce beaujolpif, non ?

Alban – Ouais… Il est un peu champagnisé, on dirait.

Eva – Il faudrait que je mange quelque chose, moi aussi. Si tes invités arrivent et qu’ils me trouvent ivre morte. C’est vrai, c’est une crémation, pas une pendaison de crémaillère.

Alban – Tu crois qu’on a bien fait de le faire incinérer ?

Eva – Pourquoi pas ?

Alban – Ce n’est pas très catholique.

Eva – C’est moins cher… (Un temps) Pourquoi, pas très catholique ?

Alban – La résurrection des corps, tout ça… Avec des cendres, ça doit marcher beaucoup moins bien, forcément…

Eva – Il était très croyant, ton grand-père ?

Alban – Je ne sais pas… En tout cas, le seul ami que je lui connaissais était curé…

Eva – Ah oui, quand même… Tu aurais peut-être dû prévoir une messe, alors ?

Alban – Ça coûte cher, une messe ?

Eva – Tu crois qu’il va venir, ce curé ?

Alban – Je ne sais pas… Je lui ai envoyé un faire-part, mais il est peut-être déjà mort…

Eva – Si il vient, ça craint…

Alban – Tu crois ?

Eva prend un faire-part.

Eva (lisant) – Les obsèques auront lieu dans la plus stricte intimité, mais vous pourrez lui rendre un dernier hommage chez nous autour du verre de l’amitié…

Alban – Le verre de l’amitié ?

Eva – C’est toi qui as rédigé cette partie…

Alban – C’est vrai que ça fait un peu invitation à un barbecue.

Eva – Pour l’instant, personne n’est là, de toute façon.

Alban – Ça fait vingt ans qu’il était en maison de retraite. Tout le monde avait oublié son existence. Même moi.

Eva – Il devait bien lui rester quelques connaissances…

Alban – Cent deux ans ! Les gens qui le connaissaient sont sûrement tous morts avant lui.

Eva – Il n’avait plus de famille, à part toi ?

Alban – Sinon, pourquoi je me serai occupé de ses obsèques ?

Eva – Mais sa femme est toujours vivante. Ta grand-mère, elle ne pouvait pas s’en occuper ? Tu m’as dit qu’elle était plus jeune que lui ?

Alban – Être plus jeune qu’un centenaire, tu sais, ce n’est pas très difficile… Elle est dans une maison de retraite du côté de Nice. Je lui ai envoyé un faire-part, mais je n’ai pas de nouvelles. Je crois qu’elle commence à perdre un peu la tête…

Eva – Va savoir. Si ça se trouve, elle ne se souvenait même plus qu’elle avait encore un mari.

Alban – Possible…

Eva – Sinon pourquoi elle aurait choisi une maison de retraite à mille kilomètres de celle de ton grand-père.

Alban – À partir d’un certain âge, on a bien le droit de préférer la Côte d’Azur à son mari…

Eva – Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Je crois qu’on va s’enfiler les cacahuètes tous les deux… Je te ressers un verre de Beaujolais nouveau de l’année dernière ?

Eva – Allez, il faut le finir. Je crois que ce ne serait pas raisonnable de le garder une année de plus…

Alban – On va se saouler pour oublier qu’un jour, nous aussi on finira dans un vase chinois…

Ils trinquent.

Eva – En même temps, on ne va pas garder ça ici éternellement, non ?

Alban – Le vase encore… Mais ce qu’il y a dedans…

Eva – Qu’est-ce qu’on va faire des cendres ?

Alban – Le Jardin du Souvenir… Ça sent un peu l’arnaque, non ?

Eva – À mon avis, il doit y avoir un supplément…

Alban – On pourrait les disperser depuis un pont dans la Seine. C’est gratuit et ça peut avoir de la gueule… Si le vent ne souffle pas du mauvais côté…

Eva – C’est autorisé ?

Alban – Ce sera son dernier acte de résistance… À titre posthume…

Le téléphone sonne. Eva répond.

Eva – Oui ? Ah oui, bonjour… Merci, c’est gentil… Oui, je sais, mais c’est arrivé tellement vite… Non, non, pas de problème, je vous assure… C’est juste une petite réunion pour… On ne fera pas trop de bruit, je vous le promets…

On sonne.

Alban – J’y vais…

Alban sort.

Eva – Oh, vous savez à son âge, je ne pense pas qu’on meurt de quelque chose en particulier… Mais vous voulez que je vous passe… Bon, très bien… Alors merci d’avoir appelé…

Eva repose le combiné à sa place. Alban revient avec deux boîtes de pizzas.

Alban – Cette fois, c’était bien les pizzas. Et au téléphone, c’était qui ?

Eva – C’était le proprio… au sujet de la mort de ton grand-père. C’est curieux, il avait l’air bouleversé…

Alban – Peut-être qu’il pense qu’avec l’héritage, on pourra lui payer nos loyers en retard… Je comprends que ça lui arrache une larme… Mais comment il est au courant ?

Eva – Je l’avais ajouté sur la liste pour les faire-part… Je pensais que ça pourrait l’amadouer un peu pendant quelques jours… Ça a l’air de marcher, il ne m’a pas reparlé du loyer…

Alban – Il t’en a parlé quand tu l’as croisé tout à l’heure.

Eva – J’avais mis le faire-part dans sa boîte ce matin. Il a dû le lire entre temps.

On sonne à nouveau à la porte.

Alban – Je crois qu’on ne pourra jamais la bouffer, cette pizza. Je vais la poser à la cuisine.

Eva – Je vais ouvrir…

Alban – On la fera réchauffer au four un plus tard…

Alban sort. Eva va ouvrir.

Eva – Ah, Madame Michon… Comment allez-vous ? Moi ça va, je vous remercie. Mais entrez cinq minutes, je vous en prie… Bon d’accord… C’est gentil, merci, mais il ne fallait pas… Ah non, mais ce n’est pas… Non, non, attendez…

Eva revient avec un pot de chrysanthème. Alban revient.

Alban – C’était qui ?

Eva – La voisine, mais elle n’a pas voulu entrer. Je crois qu’elle commence à perdre un peu la tête elle aussi… Elle pensait que c’était toi qui étais mort… D’après elle, c’est le proprio qui lui a dit ça…

Alban – Ah oui, en effet. J’aurais dû aller ouvrir la porte, pour voir sa réaction.

Eva regarde le faire-part.

Eva – Dis donc, Alban, je suis prise d’un horrible doute, tout d’un coup…

Alban – Hein ?

Eva – Tu as vu ça ?

Alban – Quoi ?

Elle lui tend le faire-part.

Eva – Regarde…

Il jette un regard au faire-part.

Alban – Et ?

Eva – Il n’y a rien qui te frappe ?

Alban (lisant) – …ont la douleur de vous faire part du décès de Monsieur… Merde.

Eva – Monsieur Alban Delaroche !

Alban – Ce n’est pas possible…

Eva – Ils auraient inversé ton nom et celui de ton grand-père ?

Alban – En fait, je porte le même prénom que mon grand-père… C’est pour ça que j’avais ajouté « à l’âge de 102 ans », ce qui était supposé lever toute ambiguïté.

Eva – Tu parles d’une ambiguïté…

Alban – Mais au lieu de 102 ans, ils ont mis 32 ans ! À l’âge de 32 ans !

Eva – Ah oui, là c’est tout de suite beaucoup plus ambigu…

Le téléphone sonne à nouveau.

Alban – Je crois que pour l’instant, il vaut mieux que ce soit toi qui répondes…

Eva répond.

Eva – Allo… Oui… Non, c’est à dire que… Oui, je vous remercie… Non, non, ce n’est pas grave… Oui, oui, on vous attend…

Eva raccroche.

Eva – Je ne sais pas si c’était ambigu mais apparemment, tout le monde a préféré comprendre que c’était toi le défunt…

Alban – Mais pourquoi tu ne lui as pas dit au téléphone ?

Eva – C’était ta grand-mère ! Comment voulais-tu que je lui annonce comme ça, au téléphone, que c’est son mari à elle qui est mort ?

Alban – Tu préfères la laisser croire que c’est son petit-fils qui n’est plus de ce monde ?

Eva – Apparemment, elle s’est déjà faite à cette idée…

Alban – Il va bien falloir lui annoncer ça d’une façon ou d’une autre.

Eva – Elle m’a dit qu’elle arrivait. Tu vas pouvoir t’en charger.

Ils échangent un regard catastrophé.

Alban – Je crois que là, on est vraiment dans la merde…

Eva – Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Je ne sais pas, moi. C’est toi la veuve, après tout…

Eva – On pourrait déjà rappeler le type des pompes funèbres pour lui demander des explications.

Alban – Tout le monde pense que c’est moi qui suis mort ! C’est à nos invités qu’il va falloir donner des explications, non ?

Eva – Tu as raison. Oh mon Dieu ! Heureusement que personne n’est encore arrivé…

Alban – Tu imagines ? On les invite à un pot de crémation, et c’est le défunt qui sert les petits fours.

Eva – Bon, on va bien trouver une solution. Au pire on annule, et on enverra un rectificatif pour les faire-part.

Alban – Ok, j’appelle le croque-mort.

Eva – C’est vrai, quoi ! Il a quand même une responsabilité dans cette histoire, non ?

Alban – Tiens, on pourrait déjà refuser de lui payer sa facture, ce sera toujours ça d’économisé.

Eva – On n’avait pas de quoi la payer de toute façon…

Alban sort. On sonne à la porte. Eva va ouvrir.

Eva – Ah Madame Delaroche… Euh… Si, si, entrez, je vous en prie… Mais je dois vous prévenir que…

Eva revient avec Yvette, la grand-mère d’Alban, qui porte une valise.

Yvette – Appelez-moi Yvette, je vous en prie. Ma pauvre petite. Alors vous êtes la veuve d’Alban, c’est bien ça ?

Eva – Oui, vous étiez venue à notre mariage, vous vous souvenez ?

Yvette – Non…

Eva – Enfin, je veux dire, oui, je suis bien la femme d’Alban. Mais sa veuve…

Yvette – Je suis vraiment désolée pour ce pauvre Alban. C’est vrai qu’il a toujours eu une santé fragile. C’est le seul enfant que je connaisse qui ait réussi à attraper les oreillons deux fois de suite.

Eva – Ah oui…

Yvette – Je crois qu’il n’y a pas une maladie qu’il n’ait pas attrapée. C’est bien simple, quand il était petit, on l’avait surnommé Bouillon de Culture. Et croyez-moi, ce n’était pas à cause de ses résultats scolaires…

Eva – Non ?

Eva prête à Yvette une attention distraite, car Alban passe la tête par la porte. Elle lui fait signe de ne pas se montrer.

Yvette – Et puis avec la vie qu’il a menée quand il était encore célibataire… et même après. C’est même étonnant qu’il ne soit pas mort avant d’une maladie honteuse. Vous voyez ce que je veux dire…

Eva écoute soudain Yvette avec plus d’attention.

Eva – Euh… Non, pas vraiment…

Yvette – Je suis venue dès que j’ai su, vous pensez bien. J’ai sauté dans le TGV en marche et me voilà. Je n’arrive pas trop tard, au moins ? Je veux dire, pour l’enterrement du petit… Enfin, de votre mari…

Eva – Non, non… C’est à dire que…

Yvette – Je comprends que vous soyez bouleversée. Moi aussi j’adorais mon petit-fils. Je ne devrais pas vous dire ça, mais c’était mon préféré.

Eva – Vous en aviez d’autres ?

Yvette – Non, pas que je me souvienne.

Eva – Il faut quand même que je vous dise une chose, Madame Delaroche…

Yvette – Yvette. Appelez-moi Yvette, je vous en prie. Mon mari n’est pas là ?

Eva – Euh… Si justement… Enfin non… Pas exactement…

Yvette – Il faut l’excuser, vous savez. À l’âge qu’il a, je ne sais pas s’il sera en état de se déplacer.

Eva – Bien sûr…

Yvette – Mon mari a beau être centenaire, et même si on ne se voit plus beaucoup, moi aussi ça me ferait un choc si j’apprenais qu’il est mort comme ça. Tout d’un coup.

Eva – Je comprends… Toutes mes condoléances… Je veux dire pour la mort d’Alban… Enfin de…

Yvette – Je passerai quand même lui dire un petit bonjour dans sa maison de retraite. Je ne suis pas sûre qu’il me reconnaisse encore, mais bon. Il commence à perdre un peu la mémoire, vous savez. Au fait il est mort de quoi ?

Eva – Qui ?

Yvette – Je crois qu’avec tout ça, ma pauvre petite, c’est vous qui commencez à perdre un peu la tête. Alban, voyons ! Mon petit-fils. Votre mari ! Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Eva – Ah oui… Eh bien…

Yvette – Excusez-moi, je ne voulais pas être indiscrète… C’est encore tellement frais… Vous me parlerez de ça plus tard, si vous préférez. Il ne s’est pas pendu au moins ?

Eva – Non, pas encore…

Yvette – Il faut vous dire qu’on se pend beaucoup dans la famille…

Eva – Tiens donc ?

Yvette – Surtout les hommes… Je ne sais pas pourquoi, la pendaison, ce n’est pas quelque chose de très féminin…

Alban fait une nouvelle apparition. Eva lui fait signe de venir, mais il reste prudemment à couvert. Yvette aperçoit l’urne.

Yvette – Alors comme ça, vous l’avez fait incinérer ?

Eva – Oui, c’était… C’était ce qu’il voulait, je crois. J’espère que ça ne vous dérange pas…

Yvette – Comme ça, au moins, vous êtes sûre que ses microbes ne lui survivront pas…

Eva – Oui…

Yvette – C’est chinois ou japonais ?

Eva – Eh bien c’est… On ne sait pas, en fait… En tout cas, c’est asiatique…

Yvette – Ah oui…

Eva – Vous voulez quelque chose à boire ? Il y a du jus d’orange… ou du Beaujolais nouveau.

Yvette – Je ne voudrais pas vous déranger. Personne n’est encore arrivé… Je dois être un peu en avance, pardon.

Eva – Euh, non, non, vous êtes juste à l’heure… C’est simplement que… En fait, on se demandait même si on n’allait pas annuler… Enfin, je veux dire…

Yvette – Ne vous inquiétez pas. Moi non plus, je n’aime pas trop les cérémonies. Mais bon. Il faut bien marquer le coup. C’était votre mari, quand même… Écoutez, je vais passer voir le Père François à son presbytère, et je repasse tout à l’heure, d’accord ?

Eva – Je vous raccompagne…

Yvette – C’est un vieil ami de la famille que j’ai bien connu autrefois. Ah, j’oubliais… J’ai demandé au Père François de venir bénir les cendres de mon petit-fils…

Eva – Le père François ?

Yvette – C’était un grand ami de mon mari. C’est lui qui nous a mariés à Vichy pendant la guerre. Et c’est le Maréchal lui-même qui était notre témoin.

Eva – Ah oui.

Yvette se tourne vers l’urne et se signe.

Yvette – Croyez-moi, en uniforme, c’est un homme qui avait de l’allure… J’espère que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que le Père François dise une messe pour le repos de son âme…

Eva – L’âme du Maréchal ?

Yvette – L’âme de mon petit-fils !

Eva – Ah oui, bien sûr ! Si ça peut aider…

Yvette – En tout cas, ça me donnera une occasion de revoir ce saint homme. À nos âges, vous savez… Malheureusement, on ne voit plus ses amis qu’aux enterrements…

Eva – Bien sûr…

Yvette – C’est bien simple, on en arrive presque à espérer que quelqu’un meurt pour avoir l’occasion de revoir ceux qui restent.

Eva – Eh oui…

Eva et Yvette sortent.

Eva – Alors à tout à l’heure, Yvette !

Alban revient. Eva réapparaît aussi.

Alban – Mais pourquoi tu ne lui as pas dit que je n’étais pas mort ?

Eva – Elle ne m’a pas laissé en placer une ! Et puis je ne savais pas comment lui annoncer que c’était son mari à elle qui était mort !

Alban – Oh putain…

Eva – Et toi ? Pourquoi est-ce que tu n’es pas sorti de ta cachette ?

Alban – J’avais peur qu’elle ait une crise cardiaque en me voyant !

Eva – Il faut pourtant trouver un moyen d’en finir avec cette situation absurde…

Alban – Remarque, ça n’a pas que des inconvénients d’être mort… Tu as entendu ? Elle a dit que j’étais son petit-fils préféré.

Eva – Elle n’en a pas d’autre !

Alban – Peut-être, mais quand même… Moi ça me fait plaisir de savoir que ma grand-mère a de l’affection pour moi.

Eva – Elle a aussi dit que tu étais un véritable dépravé… contaminé par toutes sortes de maladies sexuellement transmissibles.

Alban – Tu sais, elle commence à perdre un peu la tête. En tout cas, c’était avant de te rencontrer.

Eva – Ce n’est pas tout à fait ce qu’elle a dit…

On sonne.

Alban – Encore des condoléances, sûrement…

Eva – Tu as raison… Il vaut mieux que tu restes planqué en attendant que je prépare le terrain pour ta résurrection.

Alban – J’ai l’impression d’être un zombie que sa femme est obligée de cacher dans un placard quand il y a des invités.

Alban sort. Eva va ouvrir.

Eva – Ah, on vous attendait justement ! On a quelques questions à vous poser, figurez-vous…

Elle revient accompagnée de Martial.

Eva – Dracula, tu peux sortir de ton caveau, c’est le croque-mort !

Alban revient.

Martial – Bonjour Monsieur Delaroche, et encore une fois, au nom des Pompes Funèbres, toutes nos condoléances. J’étais encore dans le quartier chez un autre client, alors je me suis dit que ce serait plus simple de repasser.

Alban – Donc vous avez eu mon message.

Martial – Oui, mais je n’ai pas bien compris quel était votre problème. Que puis-je faire pour vous, Monsieur Delaroche ?

Alban lui met le faire-part sous le nez.

Alban – Ce que vous pouvez faire pour moi ? Regardez ! Le voilà, mon problème…

Martial (parcourant le faire-part) – Je ne vois pas très bien…

Alban – C’est moi, Alban Delaroche !

Martial – Alban Delaroche, c’est vous ?

Alban – D’après votre faire-part, le défunt, c’est moi !

Martial – Je vois… (Il regarde à nouveau le faire-part) Et vous dites que vous n’êtes pas mort ?

Alban est au bord de l’apoplexie.

Alban (à Eva) – Vas-y toi, parce que sinon il va y avoir un deuxième cadavre…

Eva – Enfin vous voyez bien que mon mari n’est pas mort !

Martial se tourne vers l’urne.

Martial – Mais qui est dans cette urne, alors ?

Eva – C’est Alban Delaroche, son grand-père !

Martial – Ah oui, je comprends mieux… Un petit problème d’homonymie, donc.

Alban – Un petit problème ? Tout le monde me croit mort !

Martial – Oui, c’est fâcheux, en effet. Vous auriez dû préciser sur le faire-part qu’il s’agissait de votre grand-père…

Alban – Mais c’est ce qu’on a fait ! J’avais ajouté « à l’âge de 102 ans » !

Eva – Regardez ! Au lieu de ça, vous avez écrit « à l’âge de 32 ans »…

Martial – Ça doit une petite faute de frappe. Nous venons d’engager une nouvelle secrétaire.

Alban – Une petite faute de frappe ? Moi j’appelle ça une grosse faute professionnelle, oui !

Eva – Alors qu’est-ce que vous proposez ?

Martial – Là vous me prenez un peu de court…

Alban – Et nous, vous croyez qu’on n’est pas pris de court ? On attend des tas de gens pour cette émouvante cérémonie d’adieux, et il y a juste une petite erreur sur l’identité du défunt !

Eva – On attendrait pour le moins un petit geste commercial…

Martial sort son Smartphone.

Martial – Attendez une seconde… J’ai ici le courrier électronique que vous m’aviez envoyé pour le faire-part… Tenez, regardez…

Alban regarde.

Martial – Vous voyez ? Il y a bien écrit « à l’âge de 32 ans »…

Alban – C’est toi qui t’en étais occupée, non ?

Eva – Ça va être de ma faute, maintenant ! Tu n’avais qu’à le faire toi-même, hein ? Est-ce que moi je te demande de faire incinérer ma mère ?

Alban – Ta mère est encore vivante ! Malheureusement…

Eva – Je vais le tuer…

Martial bat prudemment en retraite.

Martial – Je vais vous laisser régler ce petit différend en famille… Ne vous dérangez pas, je connais le chemin.

Martial sort.

Alban – Déclarer le décès de son propre mari… Tu parles d’un acte manqué…

Eva – Ça va, hein ! Tout le monde peut se tromper, non ?

Alban – Tout de même, entre 102 et 32…

Eva – Oh et puis ça suffit… Tu n’avais qu’à t’en occuper toi-même ! Après tout, c’est ton grand-père, ce n’est pas le mien !

Alban – J’avais autre chose à faire, figure-toi.

Eva – C’est ça ! Monsieur travaille… Monsieur est un artiste… Moi je ne suis bonne qu’à rédiger les faire-part.

Alban – Et ben non, justement. Même pas. La preuve…

Au regard assassin que lui lance Eva, Alban regrette aussitôt sa sortie, mais c’est trop tard. Eva, hors d’elle, hésite une seconde avant de réagir, regardant autour d’elle ce qu’elle pourrait casser.

Alban – Excuse-moi, je…

Eva finit par saisir l’urne chinoise et la brandit comme si elle voulait la briser en la lançant par terre.

Eva – Tiens, tu sais ce que j’en fais de ton grand-père collabo ?

Alban – Non, pas ça, je t’en prie. Pas pépé !

Eva – Le mien de grand-père, il était résistant !

Alban – Tu m’as dit qu’il était entré dans la résistance quand les blindés du Général Leclerc étaient déjà à la Porte d’Orléans ! Je sais qu’il y avait un peu d’embouteillage ce jour-là du côté du périphérique, mais bon…

Eva – Tu oses insulter la mémoire de mon grand-père, maintenant ?

Alban – Je dis simplement que ton grand-père non plus n’était pas vraiment un résistant de la première heure…

Eve – Je ne sais pas ce qui me retient de…

La sonnerie de la porte d’entrée arrête le geste d’Eva. Alban en profite pour reprendre l’urne des mains de Eva.

Alban – Tu permets que je récupère Pépé ?

Alban repose l’urne sur le guéridon.

Eve – Excuse-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Alban – On est un peu sur les nerfs, c’est normal.

La sonnerie de la porte résonne à nouveau.

Alban – Tu ferais mieux d’aller ouvrir.

Eve – J’y vais…

Alban sort. Eva va ouvrir.

Eve – Ah, bonjour maman…

Victoire – Ma pauvre chérie ! J’imagine l’état dans lequel tu dois être…

Eva revient avec Victoire, sa mère.

Victoire – Je suis venue dès que j’ai su, évidemment.

Eva – Merci, mais il ne fallait pas. D’ailleurs…

Victoire – Je suis désolée, je n’ai pas eu le temps d’acheter des fleurs…

Eva – Oh tu sais, ce n’est pas la peine. En fait, je le connaissais à peine…

Victoire – Je suis contente que tu le prennes comme ça. Mais tout de même, apprendre par un faire-part que son gendre est mort… Tu aurais pu m’appeler !

Eva – Ah non, mais il faut que je te dise…

Victoire – C’est triste, mais je t’ai toujours dit que ce n’était pas un homme pour toi.

Eva – Mais pourquoi tu dis ça ?

Victoire – Les artistes, c’est bien beau. Mais si tu n’avais pas été là pour remplir le frigo avec ton salaire d’esthéticienne.

Eva – Il n’y pas que l’argent, dans la vie.

Victoire – Peut-être, mais pour payer son loyer, ça aide quand même un peu… Enfin, maintenant qu’il n’est plus là, si tu veux que je te fasse une petite avance sur ton héritage…

Eva – Mon héritage ?

Victoire – Je parle du mien, évidemment. Parce lui, j’imagine qu’il ne va pas te laisser grand chose. À part des dettes et des mycoses, ou pire. (Désignant du regard les tableaux) Je ne parle même pas de toutes ces croûtes. Il n’a jamais réussi à en vendre une seule de son vivant.

Eva – Tu m’avais dit que tu étais déjà à découvert ! Que tu ne pouvais pas nous prêter un centime !

Victoire – Oui, mais ça c’était avant…

Eva – Ah d’accord… Donc si je te demandais de me faire un chèque, là tout de suite…

Victoire – Je suis ta mère, tout de même. Alors maintenant que te voilà veuve.

Eva – Veuve… J’ai un peu de mal avec ce mot, malgré tout.

Victoire – Tu sais ce qu’on dit : un de mort dix de retrouvés.

Eva – Tu es vraiment sûre qu’on dit ça ?

Victoire – En tout cas, maintenant, tu vas pouvoir te remarier…

Eva – Me remarier ? Mais c’est monstrueux, ce que tu dis !

Victoire – Excuse-moi. C’est encore un peu tôt, c’est vrai… Mais à ton âge, il ne faut pas trop perdre de temps, tu sais…

Eva – Merci… Ça me remonte vraiment le moral…

Victoire avise l’urne.

Victoire – C’est quoi ? Une de ses dernières œuvres ?

Eva – On peut dire ça, oui…

On sonne.

Eva – Qu’est-ce que c’est encore ?

Victoire – Tu as invité des gens, non ? C’est normal qu’ils viennent rendre un dernier hommage à ton mari ! Plus tôt ce sera fait, plus tôt tu pourras passer à autre chose…

Eva sort.

Eva – Ah Gonzague… Je suis désolée, mon mari n’est pas là…

Gonzague – Bien sûr, je suis au courant. J’ai bien reçu votre faire-part. Mais vous auriez dû m’appeler…

Eva revient avec Gonzague.

Eva – Non mais il s’agit d’un malentendu…

Victoire – Bonjour Monsieur…

Eva – Gonzague, je vous présente ma mère. Maman, voici Gonzague, le galeriste d’Alban…

Victoire – Enchantée…

Gonzague – Bonjour Madame. Et toutes mes condoléances. Votre gendre avait un immense talent. Hélas, il nous a quitté avant d’avoir pu bénéficier de la consécration du public, comme c’est souvent le cas avec les génies d’avant-garde…

Victoire – Alors vous croyez vraiment que toutes ces croûtes peuvent se vendre un bon prix ?

Gonzague – Vous savez, c’est triste à dire, mais un peintre mort, ça se vend toujours beaucoup mieux…

Victoire – Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Gonzague – Notamment parce qu’on est sûr, hélas, qu’un peintre une fois mort ne peindra plus jamais d’autres tableaux.

Victoire – Dans le cas de mon gendre, je me demande si ce n’est pas plus mal… (Elle rit bruyamment sous le regard consterné des deux autres) Je plaisante…

Eva – Je vous sers un petit jus d’orange ?

Victoire – Oui, volontiers.

Eva – Je parlais à Monsieur…

Gonzague – Merci, je ne vais pas vous déranger. Je vais vous laisser partager votre deuil en famille.

Victoire – Mais vous ne nous dérangez pas du tout, n’est-ce pas Eva ? Alors comme ça, vous êtes marchand de tableaux ?

Gonzague – Je possède une galerie d’art, en effet.

Victoire – Non, parce que j’ai acheté une toile, il y a très longtemps, dans une brocante, et je me demandais combien ça pouvait valoir exactement… Des fois on fait des affaires, sans le savoir… Ils ont parlé d’une histoire comme ça à la télé, il y a quelques jours, vous vous souvenez ?

Eva – Bon, maman, tu pourrais nous laisser ?

Victoire – Je ne serai pas loin. Je vais aller acheter un petit bouquet de fleurs pour marquer le coup. (Voyant que sa fille la fusille du regard) Si tu as besoin de moi, tu m’appelles, d’accord ?

Eva raccompagne sa mère jusqu’à la porte. Gonzague en profite pour jeter un coup d’œil aux toiles posées contre les murs. Eva revient.

Eva – Excusez-moi…

Gonzague – Je n’avais pas vu ses dernières toiles, c’est vraiment remarquable. (Apercevant l’urne) Et à ce que je vois, il s’était aussi lancé dans la céramique. C’est chinois ou japonais ?

Eva – C’est une urne funéraire.

Gonzague – Ah oui… (Comprenant) Ah, je vois… Donc c’est… On est vraiment peu de chose, n’est-ce pas ?

Eva – Prenez des cacahuètes…

Gonzague – Écoutez, je ne voudrais pas vous brusquer, mais je pensais qu’on aurait pu organiser une rétrospective de son œuvre.

Eva – Hier encore, vous lui refusiez une simple exposition… Vous disiez qu’il n’était pas encore prêt…

Gonzague – Maintenant, je crois qu’il est prêt…

Eva – Parce qu’il est mort ?

Gonzague – Je ne voudrais pas vous paraître cynique, mais nous pourrions profiter de l’émotion momentanée provoquée par sa disparition pour permettre au public de redécouvrir son œuvre. Enfin de la découvrir, en tout cas…

Alban s’apprête à sortir de sa cachette mais, en entendant cette dernière phrase, il se ravise.

Eva – Bon, je vais en discuter avec… Je veux dire… Oui, je vais y penser…

Gonzague – D’accord, je vous laisse réfléchir… Mais il ne faudrait pas trop tarder quand même. Appelez-moi…

Eva – Je n’y manquerai pas…

Gonzague sort un chèque de sa poche et lui tend.

Gonzague – Tenez, c’est une petite avance au cas où vous diriez oui… Vous n’aurez qu’à me rendre le chèque si vous changez d’avis…

Eva – Merci…

Gonzague – Ne vous dérangez pas, je connais le chemin…

Gonzague s’en va. Alban revient.

Alban – Je savais que ta mère m’adorait, mais à ce point…

Eva – Le bon côté de ton décès, c’est que maintenant elle est prête à me faire un chèque pour rembourser nos dettes.

Alban – Et Gonzague t’en a déjà fait un !

Eva – C’est dingue. Maintenant que tu es mort, tout le monde veut me donner de l’argent.

Alban – Fais voir… (Il prend le chèque) Non…?

Eva – Et il a dit que c’était seulement une avance…

Alban – Et si on attendait un peu pour démentir…

Eva – Tu plaisantes ?

Alban – Mon galeriste est prêt à organiser une rétrospective de l’ensemble de mon œuvre !

Eva – Oui, enfin… À titre posthume, je te rappelle !

Alban – Gonzague a raison, un peintre mort, ça se vend beaucoup mieux qu’un peintre vivant. Mon décès, c’est une occasion inespérée de rebondir dans la vie !

Eva – Attends, tu peux me redire ça ? Je crois qu’il y a quelque chose qui cloche dans cette phrase…

Alban – Cette expo, ça pourrait vraiment me lancer !

Eva – Te lancer ? Tu seras un peintre mort !

Alban – C’est toujours mieux qu’un peintre inconnu…

Eva – Et après l’expo, qu’est-ce que tu comptes faire ? Disparaître ? Te suicider ? Ressusciter ?

Alban – Je ne sais pas moi… On improvisera…

Eva – Ok… (Désignant l’urne) Et lui, là, qu’est-ce qu’on en fait ?

Alban – Ah oui, c’est vrai, je l’avais oublié celui-là…

Eva – Oui, parce que ton grand-père, lui, il est vraiment mort !

Alban – En même temps, mon grand-père, tout le monde s’en fout, non ?

Eva – À part sa femme, peut-être…

Alban – D’accord, il va falloir gérer la grand-mère… Mais elle n’est pas si pressée que ça d’être veuve. Qu’elle apprenne le décès de son mari maintenant ou dans quelques jours…

Eva – Quelques jours ? Tu crois que ça suffira pour organiser la rétrospective de l’ensemble de ton œuvre ?

Alban – Disons un mois.

Eva – Parfait. Et qu’est-ce que tu vas faire, pendant un mois ? Continuer à te cacher dans la salle de bain ?

Alban – Je te rappelle que tout ça, au départ, c’est un peu de ta faute.

Eva pianote sur son portable.

Eva – Tiens. J’ai retrouvé le mail que j’ai envoyé aux Pompes Funèbres…

Alban – Et ?

Eva – Ok, je me suis plantée sur l’âge. Mais j’ai quand même précisé qu’il s’agissait de ton grand-père…

Alban regarde l’écran du téléphone qu’elle lui montre.

Alban – Ah oui… « Alban, son grand-père, à l’âge de 32 ans ».

Eva – Avoue que ça aurait dû leur mettre la puce à l’oreille… Grand-père à 32 ans !

Alban – Au lieu de ça, ils ont supprimé « son grand-père » et ils ont laissé « à l’âge de 32 ans »… Non mais quelle bande de cons !

Eva lui lance un regard soupçonneux.

Eva – Ôte-moi d’un doute… Tu ne l’as pas fait exprès, au moins ?

Alban – Non mais ça ne va bien, non ?

On sonne.

Eva – On n’attendait personne pour la mort de ton grand-père, mais tu vois, apparemment, l’annonce de ta disparition suscite davantage d’émotion…

Alban – C’est de bonne augure pour mon expo à titre posthume, ça… Je retourne dans la salle de bain.

Eva – Et si quelqu’un demande à aller se laver les mains ?

Alban – Tu as raison… Je vais me planquer dans le placard.

Alban ouvre la porte d’un placard et s’y engouffre.

Eva – Espérons que personne n’aura l’idée d’y mettre son manteau…

Eva va ouvrir.

Eva – Ah, Monsieur Lambert…

Jacques – Appelez-moi, Jacques, je vous en prie. Vous permettez que j’entre cinq minutes ?

Eva – Mais bien sûr ! Vous êtes chez vous après tout…

Eva revient avec Jacques, qui tient un bouquet de fleurs.

Jacques – Je ne vous dérangerai pas très longtemps, je voulais juste vous dire que…

Eva – Oui, je sais… Je suis vraiment désolée pour ce petit retard de paiement…

Jacques – Ne parlons pas de ça, je vous en conjure. Il y a des choses plus importantes dans la vie, non ?

Eva – Euh… Oui, c’est sûr…

Jacques lui tend le bouquet.

Jacques – Tenez, c’est pour vous.

Eva affiche un large sourire, pensant que c’est vraiment pour elle.

Eva – Merci, c’est très galant de votre part… Il y a longtemps qu’un homme ne m’avait pas offert des fleurs…

Jacques – Enfin quand je dis pour vous, c’est surtout pour…

Eva (comprenant sa méprise) – Bien sûr, où avais-je la tête… Mais ce n’était vraiment pas la peine. Tenez, je vais les mettre là en attendant…

Elle met le bouquet dans l’urne.

Jacques – Pour ce qui est du loyer, ne vous inquiétez surtout pas. Vous avez déjà bien assez de soucis comme ça en ce moment, non ?

Eva – Euh… Oui…

Jacques – Vous me payerez quand vous pourrez. Dans votre situation…

Eva – Ma situation…

Jacques – Moi aussi, j’ai perdu mon conjoint il y a quelques années. Croyez-moi, je sais ce que c’est…

Eva – Je suis vraiment désolé de l’apprendre. Je ne savais pas… Et comment est-ce arrivé ?

Jacques – Je parle très rarement de ça, mais vous au moins vous pouvez me comprendre… Mon ami était dans cet avion qui s’est abîmé en mer et dont on n’a jamais retrouvé l’épave…

Eva – Oh mon Dieu, c’est terrible… Ça ne doit pas être facile de faire son deuil quand on ne retrouve même pas les boîtes noires… Et comment s’appelait votre amie ?

Jacques – Charles.

Eva – Ah oui, d’accord…

Jacques – Mais pour votre mari, comment qu’est-ce qui s’est passé ? Je l’ai croisé dans l’escalier il y a à peine une semaine. Il avait l’air en pleine forme…

Eva – Oui… Ça nous a tous pris de court…

Jacques – Vous n’avez pas envie d’en parler maintenant, je le conçois très bien. Mais sachez que j’avais beaucoup d’estime pour votre mari.

Eva – Je vous sers un petit remontant ?

Jacques – Malheureusement, comme cela arrive souvent, je suis sûr que c’est après sa mort que son talent sera reconnu à sa juste valeur.

Eva – Oui, c’est ce que me disait justement son galeriste.

Jacques – Son galeriste ?

Eva – Il vient juste de sortir d’ici. Il veut organiser une grande exposition pour…

Jacques – C’est une très bonne idée. Je suis sûr que les toiles de votre mari vont s’arracher à présent. Et que sa cote va exploser.

Eva – Oui, certainement… Mon mari vous appréciait beaucoup lui aussi. Je suis sûre qu’il aurait aimé… Mais je pense à une chose, je ne sais pas si je devrais vous le dire…

Jacques – Je suis votre ami, oui ou non ?

Eva – Combien est-ce que nous vous devions, exactement ?

Jacques – Je vous en prie, je vous ai déjà dit que… 6.263 euros.

Eva – Écoutez, voilà… Est-ce qu’en paiement de cette somme, vous accepteriez une toile de mon défunt mari.

Jacques – Euh… Pourquoi pas… Après tout… Maintenant que vous êtes veuve, en plus… Je ne reverrai sans doute jamais cet argent alors…

Eva – Vous ne le regretterez pas croyez-moi. Lequel voulez-vous ?

Jacques regarde les toiles et en prend une un peu au hasard.

Jacques – Pourquoi pas celle-ci ?

Eva – Je vois que vous avez un sacré coup d’œil…

Jacques – Ce tableau aura avant tout pour moi une valeur sentimentale.

Eva – Et je suis sûre qu’en plus vous ne faites pas une mauvaise affaire.

Jacques – Je l’espère… 6.263 euros, tout de même, c’est une somme… Bon, je vais vous laisser. Mais si vous avez besoin de quelque chose… Vous savez où me trouver.

Eva – Je suis très sensible à… Merci. Vraiment, merci… Je vous raccompagne…

Eva raccompagne Jacques qui emporte son tableau. Eva revient. Alban aussi.

Alban – Oh putain ! 6000 euros ! Mon premier client ! Alors là, chapeau !

Eva – Tu as raison, c’est génial, d’être la veuve de Van Gogh. Il n’a jamais été aussi gentil avec moi. C’est dingue, je crois que si je lui avais demandé de l’argent en plus de ce qu’on lui doit déjà, il me l’aurait prêté à taux zéro.

Alban – Tu aurais peut-être dû lui demander… Parce qu’il faut voir les choses en face : je ne vais pas rester mort éternellement.

Eva – C’est clair…

On sonne.

Alban – Les affaires reprennent… Je retourne dans mon caveau…

Alban retourne dans le placard. Eva sort.

Eva – Ah, Antoine !

Eva revient avec Antoine, qui porte une couronne avec la mention : À mon meilleur ami.

Antoine – Ma pauvre chérie… Dès que j’ai reçu ton faire-part, je suis venu. Mais tu aurais dû m’appeler !

Eva – Je… Je ne voulais pas te déranger.

Antoine – J’ai toujours été là pour toi, tu le sais. Et maintenant plus que jamais…

Eva – Tout ça est encore si…

Antoine – Je comprends… J’aimais beaucoup Alban. Sans me vanter, je crois que j’étais son meilleur ami… Tiens, d’ailleurs, j’ai amené ça…

Antoine tend la couronne à Eva qui la prend, un peu embarrassée.

Eva – Merci, c’est gentil… Tu veux boire quelque chose ? J’ai du Beaujolais nouveau.

Antoine – Ah oui, tiens pourquoi pas ?

Elle lui sert un verre et lui tend. Il boit en silence et fait un peu la grimace.

Antoine – Moi aussi, sa disparition me fait vraiment quelque chose, tu sais. Je te jure, j’en ai l’estomac tout retourné…

Eva – C’est peut-être le Beaujolais…

Antoine – Mais il faut que tu surmontes cette épreuve. (Il la prend dans ses bras et la serre contre lui) La vie continue, Eva !

Eva – Oui, bien sûr.

Alban passe la tête depuis son placard et montre son agacement. Elle lui fait signe de ne pas se montrer.

Eva – J’ai un peu de mal à respirer, là…

Antoine relâche son étreinte.

Antoine – Pardon excuse-moi… (Il jette un regard autour de lui) Ce sont ses dernières toiles ?

Eva – Oui…

Antoine – Quel talent. Je crois qu’il nous aurait tous étonné s’il avait vécu.

Eva – Il pourrait bien encore t’étonner, crois-moi…

Antoine – Mais bon… Il faut passer à autre chose.

Eva – C’est encore un peu tôt, non ?

Antoine – J’attendrai, Eva…

Eva – Pardon ?

Antoine – Tu sais très bien de quoi je parle, mais je ne veux pas brusquer les choses… Entre nous, je ne devrais pas te dire ça parce que c’était mon ami, mais Alban ne te méritait pas.

Eva – Je ne sais pas comment je dois le prendre, en effet…

Antoine – Comme un compliment, je t’assure. Si je te disais tout ce que je sais sur Alban…

Eva – Ah oui ?

Antoine – Mais je préfère que tu gardes une bonne image de ton mari… tant que ses cendres sont encore tièdes. En tout cas, si tu as besoin de parler à quelqu’un, un soir… Même en pleine nuit…

Eva – Bien sûr… J’ai ton numéro, Antoine… Maintenant, il va falloir que…

Antoine – Tu as envie d’être un peu seule, je comprends…

Eva – Merci…

Antoine – Écoute Eva, quand je te vois comme ça, tellement…

Eva – Tellement ?

Antoine – Tellement…

Il hésite puis, brusquement, il essaie de l’embrasser. Surprise, elle se laisse un peu faire puis se dégage mollement.

Eva – Mais enfin, Antoine…

Antoine – Excuse moi, je ne sais pas ce qui m’a pris.

Eva – Tu ne crois pas que tu vas un peu vite, quand même ?

Antoine – Tu as raison… Je repasserai un peu plus tard, d’accord ?

Eva – D’accord.

Antoine – Ne te dérange pas, je connais le chemin…

Antoine s’en va. Eva, encore troublée, remet un peu d’ordre dans sa tenue. Alban sort de son placard, furieux.

Alban – Eh ben… Il ne perd pas de temps, celui-là… Mon meilleur copain, tu parles…

Eva – Qu’est-ce que tu veux… Il me croit veuve.

Alban – Et toi, on ne peut pas dire que tu l’aies violemment repoussé, non plus !

Eva – C’est vrai que ce n’est pas désagréable, cette sensation d’être à nouveau sur le marché…

Alban – Non mais vas-y ! Dis tout de suite que tu préférerais que je sois vraiment mort !

Eva – Mais non ! C’est juste que…

On sonne.

Eva – Tu ferais mieux de ne pas rester là…

Alban – Tu as raison… C’est peut-être un autre de tes nouveaux prétendants…

Alban repart se cacher. Eva va ouvrir.

Eva – Ah Gloria. Ça me fait plaisir de te voir.

Eva revient avec Gloria.

Eva – Tu ne peux pas savoir ce qui nous arrive.

Gloria – Je suis au courant, Eva. C’est ta mère qui m’a prévenue. Mais tu aurais dû m’envoyer un faire-part.

Eva – Ah non, mais c’est parce que…

Gloria – Ce n’est pas grave, ne t’inquiète pas ! Je comprends que tu aies la tête ailleurs. D’ailleurs, j’ai croisé Antoine dans l’escalier, il m’a un peu raconté…

Eva – Ah non, mais ce n’est pas du tout ce que tu crois…

Gloria – Pour Antoine et toi, tu veux dire ? Ah non mais moi je ne crois rien…

Eva – Ah oui, mais non… Je ne parlais pas d’Antoine… Écoute, je vais tout t’expliquer…

Gloria – Laisse-moi parler d’abord… Je comprends ta douleur, bien sûr. Mais j’ai toujours pensé qu’Alban n’était pas un type pour toi…

Eva – Ah bon ? Toi non plus. Et pourquoi ça ?

Gloria – Je ne sais pas si je devrais te dire ça maintenant, mais je pense que ça peut t’aider à faire ton deuil…

Eva – Quoi ?

Gloria – Mais Alban était un coureur, Eva ! Il te trompait avec tout ce qui bouge !

Eva – Alban ? Tu es sûre…

Gloria – Je suis bien placée pour le savoir, crois-moi…

Eva – Tu as couché avec Alban ?

Gloria – Non, je ne t’aurais jamais fait ça. Tu es ma meilleure amie. Mais crois-moi, si j’avais voulu…

Eva – Donc Alban t’a fait des avances ?

Gloria – Mais il en faisait à toutes les femmes ! Et quand je dis les femmes…

Eva – Pardon ?

Gloria – Antoine ne t’a pas dit ?

Eva – Ne me dis pas que Alban a aussi couché avec Antoine !

Gloria – Non… Mais Antoine m’a raconté qu’un soir, pendant une de leurs virées entre potes, Alban était tellement bourré qu’il s’est tapé un travelo. Il ne s’en est rendu compte que le lendemain matin.

Eva – Ah oui ?

Gloria – Écoute, ça n’a plus d’importance maintenant. Et puis qu’est-ce que tu veux ? Les hommes sont comme ça. Enfin pas tous, heureusement.

Eva – Je suis effondrée…

Gloria – On le serait à moins, évidemment… Mais comme dit ta mère, un de mort, dix de retrouvés. Alors franchement, si tu as envie de te taper Antoine pour te consoler, moi à ta place, je n’hésiterais pas !

Eva lance un regard assassin du côté du placard.

Eva – Je vais y penser… Merci du conseil, en tout cas…

Gloria – Sinon à quoi ça servirait d’avoir une meilleure copine ? Bon, il faut absolument que je file là, mais je repasse un peu plus tard, d’accord ?

Eva – Mais je t’en prie… Là où il est, Alban ne peut pas se sauver comme ça…

Gloria repart. Alban ne revient pas spontanément aussi vite. Il réapparaît cependant.

Eva – Je vais te tuer, comme ça je n’aurais même pas de faire-part à envoyer !

Alban – Je te jure que ce n’est pas vrai !

Eva – Pourquoi salirait-on comme ça la mémoire d’un mort ?

Alban – Pour le plaisir ! Et parce qu’il n’est plus là pour se défendre… Voilà pourquoi !

Eva – C’est ça oui. Ta grand-mère a raison, tu n’es qu’un dépravé ! Alors comme ça, tu te tapes aussi des travelos ?

Alban – Elle m’avait dit qu’elle s’appelait Charline ! Le lendemain matin, comme j’avais un doute, j’ai fouillé dans son sac à main. C’est vrai qu’apparemment, sur son permis poids lourd, c’était plutôt Charles.

Eva – Donc, tu reconnais !

Alban – Je te dis que je ne savais pas que c’était un mec !

Eva – Mais je m’en fous si c’était avec un homme, une femme, ou quelque chose entre les deux ! L’important, c’est que tu m’aies trompée !

Alban – Eh, ce n’est pas toi qui vas la ramener alors que tu te laisses déjà tripoter par mon meilleur ami alors que mes cendres sont encore chaudes !

Ils sont visiblement prêts à en venir aux mains. Un curé en soutane débarque au milieu de cette scène de ménage.

Curé – La porte était ouverte. J’ai frappé, mais comme personne ne répondait… Je me suis permis d’entrer…

Eva – Mais enfin qui êtes vous ? Un exorciste ? (Désignant Alban) Vous venez pour libérer cet obsédé sexuel du démon qui l’habite ?

Curé – Je suis le Père François. (À Alban) C’est votre grand-mère qui… (Se signant) Mais je vous croyais mort ! Je venais justement prier pour le salut de votre âme…

Alban – C’est à dire que… (À Eva) Mais dis quelque chose, toi !

Eva – Si… Mon mari est bien mort… Mais Monsieur est… son frère jumeau. Armand…

Curé – Tiens donc… J’ignorais qu’Alban junior avait un frère jumeau.

Eva – C’est très récent… Enfin, je veux dire… Moi aussi, j’ignorais que j’avais un beau-frère… Il vient d’arriver de Marseille. Il nous a fait la surprise…

Curé – Ah oui, en effet, la ressemblance est frappante. En même temps, la dernière fois que j’ai vu votre frère, c’était pour son baptême… Bonjour Monsieur.

Ils se serrent la main.

Alban – Je vous en prie, mon Père, appelez-moi Artaban.

Curé – Je croyais que c’était Armand.

Alban – Armand, bien sûr. Qui pourrait être fier de s’appeler Artaban ? Mais je suis tellement bouleversé. Dès que j’ai su pour mon frère, je suis venu tout de suite. Et dire que je ne pourrais jamais le rencontrer autrement que… (Avec un regard du côté de l’urne) comme un tas de cendres.

Curé – Ah vous l’avez fait incinérer…

Eva – Oui, je sais, ce n’est pas très catholique, mais cet imbécile des Pompes Funèbres ne nous a rien dit quand on a passé la commande.

Curé – Alors vous aviez un frère jumeau et vous ne le saviez pas ?

Alban – Je venais tout juste de l’apprendre. Je retrouve un frère et le destin me l’arrache aussitôt ! C’est une véritable tragédie grecque. Pour quel péché les Dieux veulent-ils me punir ainsi ? Le savez-vous, mon Père ?

Curé – Désolé, mon fils, mais en ce qui concerne Dieu, je n’en connais qu’un seul…

Eva – Bien sûr… Enfin Armand, vous savez bien que le Père François est monothéiste.

Curé – Mais enfin comment peut-on ignorer qu’on a un frère jumeau ?

Alban – Une obscure histoire de sperme congelé, de trafic d’embryons et de fécondation in vitro. Ce serait un peu trop long à vous expliquer. Mais la vérité finit toujours par sortir du puits, n’est-ce pas, mon Père ? Comme vous dites en latin : In vitro veritas…

Curé – Euh, oui…

Alban dirige son regard vers les tableaux.

Alban – En tout cas, c’était un immense artiste…

Le curé jette un coup d’œil aux toiles.

Curé – Je n’y connais pas grand chose en peinture, mais…

Alban – Certes, son style n’était pas très conformiste. Mais je suis sûr qu’au fond de lui, il avait un profond respect pour la religion. Tout comme moi.

Curé – Dieu reconnaîtra les siens.

Alban – D’ailleurs, il y a quelque chose de mystique dans sa peinture, vous ne trouvez pas ?

Le curé ne semble pas convaincu.

Curé – Oui enfin… (Apercevant l’urne) Donc voici les cendres de…

Eva – Oui.

Le curé bénit les cendres d’un signe de croix.

Curé – Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit…

Alban – Amen.

Curé – Je ferai dire une messe dimanche dans ma paroisse pour le repos de son âme.

Alban – Ah oui, une messe. C’est une bonne idée. Qu’en pensez-vous, Eva ?

Eva – Oui, si c’est ça que tu veux… Je veux dire, oui. Une messe. Avec tout ce que mon mari avait à se reprocher, ça ne peut pas faire de mal, après tout. N’est-ce pas Armand ?

Alban – Donc, vous étiez un ami de ma grand-mère ? C’est curieux, elle ne m’a jamais parlé de vous…

Curé – À vrai dire, elle ne m’avait jamais dit non plus qu’elle avait un deuxième petit-fils… Donc, si je comprends bien, vous connaissiez votre grand-mère, mais pas votre frère jumeau ? J’avoue que je suis un peu perdu…

Alban – Oui, moi aussi…

Eva croit bon d’intervenir pour détourner la conversation.

Eva – Et vous-même, mon Père ? Comment avez-vous fait la connaissance d’Yvette ? Je veux dire de la grand-mère de mon mari ?

Curé – J’étais son confesseur lorsqu’elle était encore adolescente. Je lui ai fait faire sa première communion. Et c’est moi qui l’ai mariée.

Alban – Alors vous connaissiez aussi mon grand-père.

Eva – Oui, puisque monsieur le Curé te dit qu’il les a mariés…

Alban – Bien sûr…

Curé – Bon, je crois qu’il est temps de vous laisser. J’ai quelques paroissiens à qui je dois rendre visite…

Alban – Allons, mon Père, vous allez bien célébrer le Beaujolais nouveau avec nous.

Curé – Je ne pensais pas que ce genre de bacchanales était d’actualité en un moment pareil…

Eva – Croyez-moi, le Beaujolais nouveau, c’est toujours de saison. C’est bien simple, moi j’en bois toute l’année. (Eva vide à nouveau son verre cul sec et semble déjà passablement ivre) Ah, ça fait du bien…

Le curé les regarde l’un et l’autre avec un regard inquiet comme s’ils étaient des démons.

Alban – Allons ! Laissez-vous tenter, Don Patillo ! Ces visites à vos paroissiens, ça peut bien attendre un peu, non ?

Curé – Je crains que non, mon fils, il s’agit d’une extrême onction.

Eva – Ah… Dans ce cas, mon Père… Je vous accorde mon pardon.

Alban – Allez dans la paix du Seigneur.

Le curé bat prudemment en retraite.

Curé – Je reviendrai dans un petit moment pour saluer Yvette.

Alban – Ah oui… Yvette… Mémé… Elle sera certainement très surprise de nous voir réunis tous les trois.

Curé – Ne vous dérangez pas… Je fermerai la porte en partant…

Le curé s’en va.

Alban – Un saint homme.

Eva – Oui. Moi aussi, j’aimerais bien qu’on dise une messe pour moi de mon vivant.

Alban – Ça doit être très émouvant d’assister à ses propres funérailles…

Eva – De voir pleurer devant ses cendres tous ces gens qui vous détestaient quand vous étiez en vie.

Alban – Je pourrais peut-être me débrouiller pour assister incognito à la messe en me cachant derrière un pilier dans le fond de l’église avec des lunettes noires ?

Eva – Il faudrait mettre de la musique, ce serait plus émouvant… Mozart ? Qu’en penses-tu ?

Alban – Ça me ferait vraiment plaisir d’entendre une dernière fois le Requiem de Mozart. Tu sais ce qu’il a dit à propos à propos de cette œuvre ?

Eva – Je crains de composer ce requiem pour moi-même.

Alban – Quelques mois après, il était mort.

Moment de flottement.

Eva – Tu te rends compte qu’on est en train d’organiser tes propres funérailles, là ?

Alban – Oui, et ça commence à me foutre un peu les jetons.

Ils s’efforcent tous les deux de reprendre leurs esprits.

Eva – Bon, ça suffit, il faut en finir tout de suite avec cette comédie, sinon on va vraiment devenir fous.

Alban – Je crois surtout qu’on est déjà un peu bourrés. Mais tu as raison. Je vais tous les appeler un par un.

Eva – Tu as conscience qu’il va falloir rendre son chèque à ton galeriste, renoncer à celui que voulait me faire ma mère, et trouver un autre moyen pour payer nos loyers en retard ?

Alban – Qu’est-ce que tu veux ? Les meilleures choses ont une fin. Même la mort…

Eva – Je n’aurais jamais pensé t’entendre dire ça un jour.

Alban sort. On sonne. Eva va ouvrir. Arrivent Antoine, Gloria et Charline, cette dernière un bouquet de fleurs à la main. Charline peut être une femme ou un homme travesti. Quoi qu’il en soit, son genre sera volontairement ambigu.

Antoine – Bonjour Eva… C’est encore nous…

Gloria – On n’allait pas te laisser toute seule un jour pareil !

Antoine – Eva, je te présente Charline.

Eva – Charline ?

Antoine – C’était… une amie d’Alban. Elle tenait absolument à lui rendre un dernier hommage…

Charline – Bonjour Madame. C’est Antoine qui m’a appris la nouvelle, et… (Elle lui tend son bouquet de fleurs) Tenez, c’était ses fleurs préférées…

Eva – Vraiment ?

Charline – Je l’ai connu aux Beaux Arts. C’était quelqu’un de très délicat. Il arrivait toujours aux séances de pose avec un bouquet.

Eva – Tiens donc ? Je ne savais que mon mari peignait aussi des fleurs…

Charline – En fait, c’était plutôt des nus…

Eva – Ah oui, là je comprends déjà mieux.

Charline – Je posais pour lui lorsque j’étais étudiante. Pour me faire un peu d’argent de poche. C’est comme ça que j’ai connu votre mari. Il avait beaucoup de talent.

Eva – Vous posiez nue pour lui, et il ne s’est rendu compte de rien ? Je sais que l’amour rend aveugle, mais tout de même. Je pensais que les peintres étaient supposés avoir une bonne vue…

Charline – Euh… Oui…

Eva – À moins qu’il ne s’agisse encore d’un problème d’homonymie… Excusez-moi de vous demander ça, Charline, mais… Est-ce que vous avez votre permis poids lourd ?

Les autres semblent un peu pris de court. Heureusement, l’arrivée de Victoire fait diversion. 

Victoire – Bonjour tout le monde. Pour ceux qui ne me connaissent pas, je suis la belle-mère de notre cher disparu…

Charline tend la main à Victoire.

Charline – Bonjour Madame. Charline…

Charline sert la main de Victoire, qui grimace un peu.

Victoire – Une femme à poigne…

Charline – Je vous présente toutes mes condoléances…

Eva – Charles posait nu pour Alban.

Victoire déshabille Charline du regard.

Victoire (avec un air entendu) – Je vois… Si ce n’est pas malheureux…

Gloria – Oui, c’est une grande perte pour nous tous.

Antoine – C’était mon meilleur ami.

Victoire (tendant un chèque à Eva) – Tiens, je t’ai fait un chèque… Si ça peut contribuer à atténuer ta douleur d’être veuve…

Eva – Merci, mais…

Victoire – En tout cas ça devrait suffire pour payer les frais de l’incinération.

Antoine – Allez, on va se taper un verre de beaujolpif, ça nous remontera le moral. Et je suis sûr qu’Alban n’aurait pas voulu qu’on soit triste à ses funérailles.

Il se sert un verre de Beaujolais, sans servir les autres.

Gloria – C’est vrai. Il aimait tellement la vie, non ?

Eva – Si bien sûr mais…

Charline – Là où il est, je suis sûre qu’il nous regarde en ce moment, et qu’il n’aimerait pas nous voir pleurer.

Alban sort la tête de son placard mais, apercevant Charline, rentre aussitôt dans sa cachette. Antoine lève son verre.

Antoine – À la vie qui continue ! Sans lui…

Ils trinquent.

Gloria – Je sais que ce n’est pas évident pour toi de parler de ça, mais il est mort comment ?

Eva – Je ne sais pas très bien comment vous dire ça mais…

Gloria – Trente-deux ans, c’est quand même très jeune pour mourir…

Charline – Il avait trente-deux ans ?

Victoire – Il était déjà un peu dépressif, non ?

Gloria – Vous voulez dire que…? Non ? Ne me dis pas que… Il s’est suicidé ?

Eva – C’est un peu plus compliqué que ça…

Antoine – Je ne devrais pas dire ça, mais quelque part ça ne m’étonne pas…

Eva – Ah oui ? Et pourquoi ça ?

Antoine – On ne peut pas dire que sa vie était une franche réussite, non ?

Eva – Ah d’accord…

Gloria – Ne le prends pas comme ça… On veut seulement dire qu’il était plutôt du genre… artiste maudit.

Victoire – Enfin surtout maudit.

Charline – Vous savez, Eva, Van Gogh s’est suicidé aussi. Et c’était un immense artiste.

Gloria – Bon, il ne faut pas trop rêver non plus. Il ne suffit pas de se suicider pour devenir un génie de la peinture.

Antoine – Ce n’est pas faux, malheureusement… On peut aussi réussir son suicide après avoir raté sa vie.

Gloria – C’est clair…

Eva est outrée.

Eva – Alors c’est comme ça que vous voyez mon mari ? Un raté ! Au point que sa vie ne vaille même pas la peine d’être vécue ?

Gloria – Pas du tout !

Antoine – On n’a pas dit ça.

Victoire – Reconnais quand même que son suicide, c’est tout ce qu’il aura réussi dans sa vie.

Eva respire un grand coup avant de se lancer.

Eva – D’accord… Et bien je vais tous vous décevoir ! J’ai quelque chose à vous dire…

Gloria – Oui…?

Eva – Alban n’est pas mort. Il est caché dans ce placard. Il va venir nous rejoindre, mais je préférais vous prévenir avant pour vous éviter un choc trop violent…

Elle attend une réaction qui ne vient pas.

Gloria – Bien sûr, Alban est avec nous dans nos cœurs. Et il le restera toujours, n’est-ce pas ?

Antoine – C’est évident.

Eva – Non, je veux dire… Il est vraiment dans ce placard. Vivant.

Les autres échangent un regard embarrassé.

Victoire – Enfin, Eva ! Alban n’est pas dans ce placard à balais, vivant. Il est dans ce vase chinois, mort.

Tous les regards se portent vers l’urne. Alban en profite pour sortir de son placard et sort vers la chambre.

Antoine – Je crois qu’il vaut mieux ne pas la contrarier.

Victoire – Tout à fait…

Gloria lui tend un verre.

Gloria – Tiens, bois quelque chose, ça va te faire du bien. (Plus bas) Je me demande si j’ai bien fait de lui dire que son mari la trompait avec des travelos camionneurs…

Charline – C’est juste un petit passage à vide, Eva. Après un tel choc, c’est normal.

Gloria – Il va te falloir un peu de temps pour faire ton deuil, mais tu verras. Tu finiras par l’oublier.

Eva – Très bien vous l’aurez voulu. (Eva ouvre le placard sans regarder à l’intérieur). Alors ?

Les autres regardent le placard vide. Eva se tourne vers le placard et ne voit pas non plus son mari.

Eva – Allez, Alban, ne fais pas l’enfant, sors de là.

Eva examine le placard et elle est prise de court.

Eva – Je ne comprends pas… Alban ! Mais où est-ce qu’il est passé ?

Embarras général.

Gloria – Mais enfin, Eva, ton mari est mort…

On sonne.

Victoire – Je vais ouvrir…

Victoire sort.

Curé – Bonjour ma fille. Yvette n’est pas encore arrivée ?

Victoire revient avec le curé.

Victoire – Ah Monsieur le curé, vous allez pouvoir nous aider. Je crois que ma fille ne parvient pas encore à accepter qu’elle est veuve…

Eva – Mon Père, vous l’avez vu, vous, le jumeau d’Alban ?

Victoire (au curé en aparté) – Je me demande si ce type ne l’avait pas envoûtée. Vous pourriez peut-être faire quelque chose, vous ? Genre un truc avec un crucifix et de l’eau bénite, comme on voit dans les films d’horreur…

Le curé est un peu dépassé par la situation.

Eva – Armand, son jumeau ! Eh bien ce n’est pas son jumeau. C’est lui… C’est Alban !

Curé – Son jumeau… Ah oui, bien sûr… Artaban…

Eva – Oui bon, Artaban, si vous préférez. Eh bien Artaban n’existe pas !

Tous regardent Eva avec un air navré.

Eva – Mais puisque je vous dis que c’est son grand-père qui est mort !

Antoine – Le grand-père d’Artaban ?

Charline – Mais c’est qui Artaban ?

Eva – Bon écoutez, c’est ridicule. Il ne doit pas être bien loin. Alban ! Alban !

Personne ne vient. Eva sort.

Charline – La pauvre…

Gloria – Ce salopard l’aura vraiment rendue folle…

Antoine – Je crois qu’on ferait mieux de la laisser se reposer un peu.

Gloria – On vous la confie, mon Père.

Curé – Je ferai de mon mieux, mais je vous préviens, je ne fais pas de miracles…

Antoine, Gloria et Charline s’en vont.

Victoire – Eva !

Victoire sort. Le portable du curé sonne, avec une musique religieuse (style orgue ou chants grégoriens).

Curé – Allo ? Ah Yvette ! Oui, oui, j’y suis. Vous vous êtes perdue ? Mais où êtes-vous ? Très bien, ne bougez pas. Je viens vous chercher.

Le curé sort. Alban arrive. Eva revient aussi.

Eva – Pourquoi tu n’es pas venu quand je t’ai appelé ?

Alban – Écoute, je ne voulais pas trop les brusquer en surgissant comme ça tout d’un coup d’un placard !

Eva – Alors tu préfères me laisser passer pour une folle ?

Alban – Avoue qu’il y a de quoi avoir une attaque cardiaque ! Même Jésus Christ, il a attendu trois jours avant de sortir du tombeau. Et encore, avant il a fait courir le bruit de sa résurrection pour ne traumatiser personne…

Eva – C’est ça… Ça n’aurait pas quelque chose à voir avec cette Charline ou ce Charles, plutôt ?

Alban – Je t’assure, il vaut mieux faire ça en douceur…

Eva – Ne bouge pas de là. Ma mère va revenir, pour la douceur, tu vas pouvoir t’entraîner ! Je vais la chercher.

Eva sort.

Alban – Peut-être une occasion de me débarrasser de ma belle-mère, je crois qu’elle a le cœur fragile.

Alban s’allonge par terre, et se recouvre avec un drap (qui peut être une nappe). Martial revient.

Martial – Il y a quelqu’un ?

Martial aperçoit Alban.

Martial – Monsieur Delaroche ?

Victoire revient.

Martial – Alors finalement, il est mort quand même ?

Victoire (interloquée) – Mais qu’est-ce qu’il fait là ? Je pensais que sa femme avait opté pour l’incinération ?

Martial – Apparemment, elle a changé d’avis…

Victoire – Comment peut-on changer d’avis après une incinération ?

Martial – En tout cas, pour le faire-part, on ne change rien… Bon et bien je repasserai tout à l’heure…

Martial s’en va.

Victoire – Eva !

Eva revient. Alban reste allongé par terre.

Eva – Alors tu vois bien, qu’il est vivant !

Victoire – Regarde toi-même…

Eva – Ce n’est pas vrai !

Victoire – Tu ne l’as pas fait incinérer ? Mais qui est dans cette urne, alors.

Eva – Oh non… Alban !

Alban se lève tel Dracula.

Alban – Ouuuuh…

Victoire – Seigneur Dieu !

Victoire tombe dans les pommes en entraînant dans sa chute l’urne qui tombe par terre.

Eva – Maman ! (Paniquée)Tu crois qu’elle est morte ?

Alban – Je crains que non…

Eva – Tu es un monstre !

Alban – Elle l’a bien cherché, non ?

Eva – Ramasse au moins ton grand-père. Pendant que je ramasse ma mère…

Alban – Pour Pépé, je vais peut-être aller chercher l’aspirateur…

Victoire revient un peu à elle, et aperçoit Alban.

Victoire – Mais alors c’est vrai, vous n’êtes pas mort ?

Alban – Désolé de vous décevoir, Belle-Maman.

Eva – Ne t’inquiète pas, c’est juste une petite erreur des Pompes Funèbres. (À Alban) Va chercher un gant mouillé, toi, tu vois bien qu’elle ne se sent pas bien !

Victoire – Oh, mon Dieu !

Victoire retombe dans les pommes. Alban sort. La grand-mère revient avec le curé.

Yvette – Je voulais passer voir mon mari à sa maison de retraite, mais la standardiste m’a dit qu’hélas, il les avait quitté il y a quelques jours. Je ne sais pas où il a bien pu aller…

Eva – Ils ne vous l’ont pas dit ?

Yvette – Non… Ils avaient l’air un peu embarrassés… Je me demande s’il n’a pas une maîtresse…

Curé – Tout de même, à son âge…

Yvette – On voit que vous ne connaissez pas les hommes… Enfin, je veux dire… En tout cas, merci d’être venu nous soutenir dans cette épreuve, mon Père. C’est un grand réconfort pour nous.

Eva – Oui, n’est-ce pas ?

Yvette (soupirant) – Malheureusement, ce pauvre Alban, lui, nous a quitté pour toujours.

Eva – Pour toujours… Allez savoir…

Curé – Pardon ?

Eva – Un miracle est toujours possible… Jésus lui-même n’est-il pas ressuscité trois jours après sa mort ?

Curé – Oui… Mais lui, on ne l’avait pas fait incinérer.

Yvette – La pauvre enfant… Je crois qu’elle ne parvient pas encore à réaliser…

On entend un bruit à côté. Victoire reprend connaissance.

Eva – Je vous sers un petit remontant ? Je crois que vous n’allez pas tarder à en avoir besoin…

Curé – Merci, mais je ne bois que du vin de messe.

Victoire – Oui, moi je veux bien.

Eva sert un verre à sa mère.

Eva – Prenez des cacahuètes, mon Père.

Le curé prend une poignée de cacahuètes et se met à les manger.

Curé – Cette chère Yvette. (À Eva) Dire que je l’ai fait sauter sur mes genoux. Vous n’avez pas du tout changé.

Yvette – Flatteur…

Curé – Mais dites-moi, vous ne m’aviez pas dit que vous aviez deux petits-fils.

Yvette – Deux petits-fils ?

Curé – Ben oui, les jumeaux !

Yvette – Des jumeaux ? (En aparté à Eva) Je crois que ce pauvre curé commence à perdre un peu la tête… Vous permettez que j’utilise votre salle de bain pour me refaire une beauté ?

Eva – Mais je vous en prie…

Yvette sort. Le propriétaire arrive.

Jacques – J’ai entendu quelque chose de lourd tomber, je m’inquiétais… Tout va bien, Eva ?

Eva – Quelque chose de lourd… Euh… Oui, ne vous inquiétez pas… C’était juste ma mère…

Victoire – Merci pour moi…

Alban revient, un gant de toilette dans chaque main en faisant le fantôme.

Alban – Ouuuuh…

Il se fige en voyant Jacques.

Le curé se signe.

Curé – Jésus, Marie, Joseph…

Jacques – Monsieur Delaroche ? Alors vous n’êtes pas mort ?

Alban – C’est à dire que… Pas tout à fait…

Curé – Je savais bien qu’Alban n’avait pas de frère jumeau…

Jacques – Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Alban – C’est un petit malentendu… Ceci dit, je vous assure que je ne me sens pas très bien, là tout de suite…

Jacques – Mais c’est monstrueux. Faire croire que vous êtes mort simplement pour avoir un délai de paiement pour le loyer ?

Eva – Ce n‘est pas du tout ce que vous croyez, je vous assure…

Jacques – Vous ça va, hein ? Et pour la croûte que vous m’avez refilée tout à l’heure, vous pouvez la garder ! Dès demain, je vous envoie les huissiers.

Il sort.

Victoire – Mais alors qui est mort ?

Eva – Personne.

Alban – Enfin si, mais…

Eva – Ce n’est pas quelqu’un de la famille…

Alban – Ben si, quand même…

Eva – On ne va pas s’en sortir.

Gonzague arrive.

Gonzague – Alors Eva, vous avez réfléchi à ma proposition ? J’ai préparé un projet de faire-part pour le vernissage et…

Il aperçoit Alban.

Gonzague – Alban ! Tu n’es pas mort ?

Alban – Si… Enfin, je veux dire, je l’étais, mais…

Gonzague – Ne me dis pas que tu as organisé ce simulacre d’incinération seulement pour que j’accepte d’organiser la rétrospective de ton œuvre ?

Alban – C’est un peu plus compliqué que ça, je t’assure…

Gonzague – Non mais tu es un vrai psychopathe…

Alban – Mais on la fait quand même cette expo, non ?

Gonzague – Je ne veux plus te voir dans ma galerie, c’est clair ?

Alban – Mais tu disais tout à l’heure que j’étais un génie méconnu !

Gonzague – Je disais ça parce que je te croyais mort !

Gonzague sort. Antoine revient, avec Charline.

Antoine – Charline avait oublié son sac à main… et comme elle a son permis de conduire dedans… (Apercevant Alban) Alban ? Tu n’es pas mort ?

Alban – Eh ben non, désolé.

Antoine – Tu me déçois, Alban… Tu me déçois beaucoup… Mais enfin… Comment as-tu osé nous jouer à tous cette sinistre comédie. Et surtout à moi, ton meilleur ami !

Alban – Mon meilleur ami, tu parles ! Je ne suis pas mort depuis cinq minutes qu’il est déjà en train d’essayer de se taper ma femme !

Antoine – En tout cas, moi, je sais reconnaître une femme quand j’en vois une…

Alban – Salopard !

Alban se jette sur Antoine. Charline s’interpose. Le curé se signe.

Charline (soudain hors d’elle) – Tu vas le lâcher, oui !

Charline empoigne fermement Antoine et l’envoie voler dans le décor, au grand étonnement de tous.

Charline (reprenant son calme) – Je ne supporte pas la violence…

Eva – Ah oui, ça se voit…

Antoine – Je préfère encore m’en aller, tiens… Mais sache que désormais je ne suis plus ton meilleur ami. D’ailleurs, je ne suis plus du tout ton ami.

Charline – Et sachez qu’on peut très bien rester féminine quand on a son permis poids lourd.

Antoine et Charline sortent. Alban semble complètement abattu.

Alban – J’ai la désagréable impression que tout le monde m’en veut de ne pas être mort...

Eva – Tout va rentrer dans l’ordre, tu vas voir…

Alban – Tu parles… On est au bord du divorce, on est fâché avec ce qui nous restait de famille, on a perdu tous nos amis, je n’ai plus de galeriste, les huissiers seront là demain…

Curé – Et si c’était en mon pouvoir, je vous ferai excommunier sur le champ ! C’est une honte…

Yvette revient de la salle de bain mais ne voit pas tout de suite Alban.

Yvette – Eh ben vous en faites une tête.

Eva (en aparté à Alban) – Il reste encore à annoncer à ta grand-mère qu’elle est veuve…

Yvette aperçoit Alban.

Yvette – Bonjour Monsieur… (Elle reconnaît Alban) Oh mon Dieu ! Mais alors c’était vrai, mon Père ! Alban a un frère jumeau ?

Alban – Euh… Non, Mémé… Pas exactement…

Yvette – Mais alors ça veut dire que… Alban ? Tu es vivant !

Eva – Oui… Hein ? C’est amusant.

Curé – Je dirais même plus, c’est un vrai miracle…

Yvette – Mon petit-fils, ressuscité après avoir été incinéré ! C’est vous qui êtes responsable de ce miracle, mon Père ?

Curé – Hélas non Yvette, si j’avais ce pouvoir, on m’aurait déjà canonisé depuis longtemps… Il faudra quand même me préciser pour qui je dois dire une messe dimanche.

Eva – C’est juste un petit malentendu…

Curé – En attendant, vous permettez que j’aille me laver les mains ? Je ne fais pas de miracles, mais les extrêmes onctions, ça peut aussi être extrêmement salissant, parfois.

Eva – Je vous en prie, mon père, c’est par ici…

Curé – Ah moins que ce soit les cacahuètes…

Le curé sort. Yvette regarde l’urne.

Yvette – Mais alors qui est dans le vase chinois ?

Alban – Quelqu’un que tu ne connais pas.

Eva – Ben si quand même.

Martial revient et s’adresse à Eva.

Martial – Ah, Madame Delaroche. Je voulais savoir ce que vous aviez décidé en ce qui concerne le corps de votre mari. (Martial aperçoit Alban) Monsieur Delaroche ? Mais je vous croyais mort. Il faudrait quand même finir par vous décider…

Alban – Puisque je vous dis que c’est mon grand-père, le défunt !

Yvette – Ton grand-père ?

Eva – Oui, votre mari, Yvette.

Yvette – Ah d’accord…

Eva – Désolée, vraiment. Nous ne savions pas comment vous annoncer ça.

Martial – Donc pour finir, voilà la veuve… Chère Madame, au nom des Pompes Funèbres, je vous présente toutes nos condoléances.

Alban – Bon, vous pouvez nous laisser, s’il vous plaît ?

Martial – J’y vais… Et pour la facture, je…

Alban lui lance un regard assassin.

Martial – Nous verrons cela plus tard, vous avez raison…

Martial sort. Yvette n’a pas l’air très affectée. Elle tend son verre.

Yvette – Eh bien moi, je prendrai bien un petit coup de rouquin.

Eva la sert.

Alban – Ça n’a pas l’air de te bouleverser, Mémé, d’apprendre que tu es veuve…

Eva – Dire qu’on a fait tout ça aussi pour la ménager…

Yvette – Il faut bien partir un jour… Et puis il était très vieux, non ?

Eva – Cent deux ans.

Yvette – Écoute, Alban. Je peux bien te le dire, maintenant qu’il est mort…

Alban – Quoi encore ?

Yvette – Ton grand-père… n’était pas vraiment ton grand-père.

Alban accuse le coup.

Alban – Comment ça, pas vraiment mon grand-père ?

Yvette – Disons que… ton père n’était pas le fils biologique de ton grand-père.

Alban – Alors mon grand-père n’était pas vraiment mon grand-père.

Yvette – C’est ce que j’essayais de te dire, en effet.

Alban – C’est curieux, tu vois, mais alors ça, ça me soulagerait plutôt, de ne pas avoir un grand-père collabo…

Eva – Donc, si je comprends bien, le père d’Alban est le fruit d’une relation extraconjugale.

Yvette – Ton vrai grand-père est un homme que j’ai connu bibliquement quelques mois avant mon mariage à l’église.

Eva – Et j’imagine que c’est ça qui a un peu précipité la cérémonie…

Alban – Je vois… Donc, avec le Vichyssois, c’était plus un mariage de raison qu’un mariage d’amour.

Eva – Et c’est pour ça que tant d’années après vous ne partagiez pas la même maison de retraite.

Alban – Mais alors c’est qui, mon grand-père ?

Yvette – C’est… C’est difficile à dire…

Alban – Ne me dis pas que c’était un officier SS et que tu as épousé Pépé pour éviter de te faire tondre à la libération…

Yvette – Mais non, voyons, qu’est-ce que tu vas chercher…

Alban – Ou bien que je suis le petit-fils caché du Maréchal Pétain ! Tu m’as dit qu’il était témoin à votre mariage…

Yvette – En fait, ton grand-père est toujours vivant.

Eva – Tu vois Alban, finalement, c’est une bonne nouvelle… Tu perds un grand-père mort, mais tu en retrouves un autre bien vivant.

Alban – Alors je vais pouvoir le rencontrer ?

Yvette – En fait, tu l’as déjà rencontré.

Alban – Ah oui…?

Yvette – Mais ton grand-père n’est pas au courant qu’il a un petit-fils.

Eva – On se croirait dans les Feux de l’Amour…

Alban – Ah d’accord… Mais je vais pouvoir le voir quand même…

Yvette – Dès qu’il sera revenu de la salle de bain.

Stupeur d’Alban.

Eva – Je comprends mieux quand vous disiez l’avoir connu bibliquement.

Yvette – Vu son état, tu comprendras qu’il est préférable qu’il continue à ignorer qu’il a un petit-fils.

Le curé revient de la salle de bain.

Curé – Je ne sais pas si le moment est bien choisi pour vous dire ça, mais je me permets de vous signaler que vous avez une petite fuite sous le bénitier de la salle de bain…

Alban – Le bénitier ?

Curé – J’ai dit le bénitier ? Pardon, je voulais dire le lavabo, bien sûr.

Alban – Une fuite… Si, si, le moment est très bien choisi, mon Père, au contraire…

Eva (en aparté à Alban) – Tu ne pourras pas l’appeler grand-père, mais tu pourras toujours l’appeler mon Père…

Curé – Bon, je crois que nous allons vous laisser, mes enfants. Nous avons tous eu assez d’émotions comme ça pour aujourd’hui…

Alban – C’est ça. Au revoir mon Père…

Curé – Vous venez Yvette ?

Yvette – Je vous suis, mon Père…

Curé (à Alban) – Je ferai aussi une prière pour vous. Il me semble que vous en avez bien besoin…

Yvette – Bon, et bien j’ai été ravie de te revoir à l’occasion de ta crémation, Alban.

Yvette et le curé s’en vont.

Alban – Je pensais être le petit-fils d’un collabo, je suis celui d’un curé intégriste… Je ne suis pas sûr d’avoir gagné au change.

Ils restent un instant abattus tous les deux.

Eva – Au moins, on va enfin pouvoir bouffer notre pizza tranquillement… Je vais la remettre au four…

Le portable d’Eva sonne.

Alban – Tu vois, tu as parlé un peu vite…

Eva regarde l’écran de son téléphone.

Eva – C’est un SMS… Un message des Pompes Funèbres…

Alban – Je crains le pire.

Eva – Non, non, tu vas rire mais c’est plutôt une bonne nouvelle.

Alban – Une bonne nouvelle de la part des Pompes Funèbres ? Je serais curieux de savoir ce que ça peut bien être.

Eva (lisant) – « Erreur des Pompes Funèbres en Votre Faveur »…

Alban – On dirait une carte chance au Monopoly.

Eva – Ils ont étudié notre dossier, et ils reconnaissent une partie de leurs torts. Ils sont prêts à faire un geste commercial.

Alban – Ah oui ? Et qu’est-ce qu’ils proposent ? Si au moins ça pouvait nous permettre de payer une partie de nos loyers en retard et d’éviter l’expulsion…

Eva – Ils nous font cadeau du vase chinois.

Alban – Comme tu disais tout à l’heure… On pourra toujours en faire un porte-parapluie…

Eva – Reste à savoir ce qu’on va faire de ton grand-père pétainiste.

Alban – Remarque, finalement, ce n’est pas vraiment mon grand-père. C’est seulement le mari de ma grand-mère.

Eva – Un mari cocu.

Alban – Doublé d’un collabo…

Perplexes, ils considèrent un instant tous les deux l’urne chinoise.

Eva – Ok, je vais chercher l’aspirateur…

Alban – J’irai vider le sac.

Eva – Ça fait toujours du bien de vider son sac…

Noir. Bruit d’aspirateur.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Mai 2014

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-56-7

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Sans Fleur Ni Couronne

Comédie de Jean-Pierre Martinez

5 personnages : 5 F  – 4 F/1H – 3F/2H – 1F/4H – 5H

La crémation de Jean-Luc est prévue à 15H35 précises. Quelques proches assistent à la cérémonie, peu nombreux, car le cher disparu ne laisse pas que de bons souvenirs. Mais un auteur, dit-on, continue à vivre à travers ses œuvres. Et si ces funérailles étaient sa meilleure comédie? 

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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TEXTE INTÉGRAL

Sans Fleur Ni Couronne

5 personnages :

Fred – Alex – Manu – Sacha – Justin(e)

Ici dans une version pour un homme et quatre femmes, 
mais tous les rôles peuvent être interprétés
par des hommes ou des femmes.

Distributions possibles :5F, 1H/4F, 2H/3F, 3H/2F, 4H/1F, 5H

Une salle d’accueil dont les murs sont ornés de posters évoquant l’idée d’une sérénité intemporelle. Décor zen. Urnes de styles divers disposées sur une étagère. Musique planante. Arrive Justine, habillée dans un style futuriste (genre combinaison gris métal). On pourrait se croire dans un magasin de design ou dans l’antre d’une secte. Justine met un peu d’ordre dans la pièce et réarrange des fleurs disposées dans un vase façon ikebana. Son portable sonne. Elle coupe le son de la sono à l’aide d’une télécommande et répond.

Justine – Crématorium de Beaucon-le-Château, à votre service… Monsieur Jean-Luc Ramirez ? Attendez, je consulte mon planning… (Elle prend un agenda et tourne quelques pages) Oui Madame, je vous le confirme, c’est bien ici qu’aura lieu l’incinération. C’est cela, à 15 heures 35 précises. Très bien Madame… À votre service Madame… À bientôt Madame…

Justine range son portable.

Justine – Jean-Luc Ramirez… Tu parles d’un nom à la con… Enfin… Paix à ses cendres.

Elle sort une petite boîte de sa poche, verse un peu de coke sur la tranche de sa main gauche et sniffe le tout.

Justine – Ouah, ça réveillerait un mort !

Ragaillardie, elle quitte la pièce. Entre Fred, look show biz, un portable dans une main et une rose dans l’autre.

Fred – Non, apparemment je suis le premier, et ça ne m’étonnerait pas que je sois le seul. Vu son immense notoriété en tant qu’auteur, à moins que tous ses créanciers se soient donné rendez-vous ici… Oh non, pas dans l’espoir d’être remboursés. Il y a peu de chance qu’il laisse derrière lui autre chose que des ardoises un peu partout. Non, juste pour le plaisir de le voir disparaître une bonne fois pour toutes… Et moi pourquoi je suis là ? Franchement, je commence à me le demander… Un vieux relent d’éducation judéo-chrétienne, j’imagine. On ne laisse pas partir un proche en fumée sans lui dire un dernier adieu. En fait, je voulais surtout vérifier moi aussi que cette fois, il était bien mort. Il a tellement souvent promis de se suicider… J’ai dit promis ? Oui menacé de se suicider, si tu préfères… (Il regarde sa montre) Mais il ne faudrait pas non plus que ça s’éternise, cette histoire. J’ai un TGV dans deux heures à la Gare de Lyon. Ce genre de trucs, ça doit être plié en une demi-heure, non ? Ce n’est pas comme si il y avait une messe, et tout le tralala… Oui, au moins, il nous aura épargné ça… Euh… Sinon, qu’est-ce que je veux dire… Tu as réfléchi à ma proposition de casting pour ta pièce ? Oui, je sais, il n’est pas encore très connu en tant que comédien, mais il est très connu en tant que footballeur. Je suis sûr que c’est une pièce pour lui. Oui, je sais, c’est pour le rôle de Hamlet. Justement ! Déjà quand il était en Équipe de France, ce type avait quelque chose de shakespearien dans sa façon de jouer au foot, tu ne trouves pas ? Ok, tu réfléchis et on se rappelle ? Là j’ai une crémation sur le feu, de toute façon… D’accord, on fait comme ça. Allez je t’embrasse, ma poule…

Il range son portable en soupirant.

Fred – Quelque chose de shakespearien dans sa façon de jouer au foot… Qu’est-ce qu’il ne faut pas raconter comme conneries…

Il examine la pièce avec un air circonspect.

Fred – Oh putain, c’est quoi ça ? Je ne voyais pas ça comme ça, un crématorium. J’espère que je ne me suis pas trompé d’adresse. J’ai l’impression d’être dans la quatrième dimension…

Il saisit une urne de style moderne assez surprenant et d’assez mauvais goût, et l’examine.

Fred – On dirait un pot de chambre dessiné par Philippe Starck… Ou une poubelle de table de chez Ikea… Si c’est pour finir là dedans… Ça ne donne pas envie de se faire incinérer…

Justine revient sans un bruit pendant que Fred lui tourne le dos.

Justine – Bonjour Monsieur.

Surpris, il sursaute et se retourne vers elle en manquant de laisser tomber l’urne.

Fred – Vous m’avez fait peur…

Justine – Monsieur…?

Fred – Bitaudeau.

Justine – Pardon.

Fred – Frédéric Bitaudeau, c’est mon nom.

Justine – Ah oui…

Elle lui reprend l’urne de crainte qu’il ne la casse.

Justine – Zénitude. C’est un modèle de notre toute dernière collection. Il nous est déjà très demandé…

Fred – Ah oui, ça ne m’étonne pas… Donc, vous êtes de la maison, j’imagine…

Justine – Justine… Je peux vous renseigner…

Fred – Oui… C’est-à-dire que… J’ai un ami qui se fait incinérer chez vous et… Je veux dire, il est déjà mort, évidemment… Enfin je suppose… C’est bien un crématorium, ici, non ?

Justine – Tout à fait, Monsieur. Et si je peux me permettre, un des meilleurs de la région.

Fred – Un des meilleurs de… Sans blague… Ne me dites pas que pour les crématoriums aussi, il y a un Guide Michelin, avec un système de notation par étoiles… Ou avec des épis, comme pour les chambres d’hôtes.

Justine – Nous nous efforçons seulement d’offrir le meilleur service possible aux clients qui nous font confiance…

Fred – Remarquez, en ce moment, avec tous ces accidents d’avions en série, on se demande si à partir d’un certain nombre de miles, ils ne devraient pas offrir en promo un cercueil gratuit… Moi-même, je prends l’avion souvent, et je vous avoue que…

Justine (l’interrompant) – Votre cher défunt a fait le bon choix, croyez-moi. Comment s’appelle-t-il ?

Fred – Jean-Luc. Jean-Luc Ramirez. Oui, je sais, on devrait pouvoir faire un procès à ses parents pour vous avoir appelé Jean-Luc. Surtout quand on s’appelle déjà Ramirez… Je lui ai demandé plusieurs fois de prendre un pseudo, mais il n’a jamais voulu. En fait, je me demande si ce n’était pas déjà un pseudo…

Justine – Vous êtes de la famille, j’imagine…

Fred – Je suis son agent. Enfin je veux dire, j’étais… Vous savez qu’à une certaine époque, c’était un auteur de théâtre assez connu… Enfin, autant qu’on puisse être connu en tant qu’auteur de théâtre… Vous le connaissiez de réputation ?

Justine – Je vais très peu au théâtre…

Fred – Malheureusement, plus personne ne va au théâtre. Et il faut bien avouer que Jean-Luc Ramirez n’est sans doute pas complètement étranger à cette baisse générale de fréquentation qui affecte le spectacle vivant… Entre nous, ses pièces étaient très mauvaises. Et selon la formule bien connue : Il n’y a rien de plus dramatique qu’une comédie pas drôle…

Justine – Pour la rose, il ne fallait…

Fred – Ah non ?

Justine – Le faire-part précisait « sans fleurs et sans couronnes »…

Fred – Oui, Jean-Luc était quelqu’un de très modeste… Il avait quelques bonnes raisons de l’être, d’ailleurs… Mais après tout… ce n’est qu’une rose.

Justine – Sa fleur préférée, sans doute.

Fred – Oui… Sans doute… Mais dites-moi, il n’y a pas grand monde.

Justine – Le faire part disait aussi « dans la plus stricte intimité ».

Fred – En tant qu’auteur de théâtre, il n’a fait que des fours. J’ai l’impression que celui-là sera son dernier. J’espère quand même que je ne vais pas être le seul dans la salle. Ça doit quand même être assez flippant, une crémation, non ?

Justine – D’autres personnes vont sûrement arriver, ne vous inquiétez pas. Et puis nous avons encore un peu le temps. La crémation est à 15H35 précises.

Fred – Ah oui, en effet, c’est… C’est très précis… Enfin, j’imagine que vous êtes obligés d’enchaîner. C’est comme pour les mariages à la mairie… Non, je veux dire, la crémation… c’est un peu comme le mariage à la mairie, par rapport au mariage à l’église. Le résultat est tout aussi définitif, mais la cérémonie dure moins longtemps. Moins longtemps qu’un enterrement à l’église, je veux dire. C’est vrai, c’est incroyable, non ? Quand on voit tous ces couples en train de faire la queue à l’hôtel de ville pour passer devant Monsieur le Maire. Et après, c’est expédié en cinq minutes. Je veux dire… Donc là ça ne va pas durer très longtemps ?

Justine – Vous savez, à présent, votre ami a toute l’éternité devant lui.

Fred – Il a bien de la chance. Moi pas, malheureusement. J’ai une boîte à faire tourner…

Justine – À 15H45 ça devrait être terminé. Nous avons un autre défunt à 15H50.

Fred – Dix minutes, nickel… Très bien, alors je vais attendre…

Justine – Je peux vous proposer un café pour patienter ?

Fred – Merci, ça ira. J’ai déjà pris une ligne de coke. Je plaisante…

Justine – Dans ce cas, je vous abandonne un petit instant. Nous sommes un peu débordés en ce moment. C’est la haute saison…

Fred – Ah oui ? Ah non, je ne savais qu’il y avait des variations saisonnières dans votre activité aussi. Au théâtre, c’est pareil, mais nous c’est le contraire… L’hiver, ça va encore… Mais pour le spectacle vivant, l’été c’est la saison morte…

Justine – Excusez-moi…

Fred – Mais je vous en prie, allez-y… Je ne voudrais pas vous retarder…

Elle sort.

Fred – Plutôt baisable… Pour un croque-mort…

Ne sachant pas quoi faire de sa rose, Fred la place dans une des urnes en exposition. Arrive Alex, habillée de façon plutôt excentrique et l’air survoltée. Elle tient elle aussi une rose à la main.

Alex – Oh mon Dieu ! Ne me dites pas que j’arrive trop tard…

Fred – Trop tard ? C’est à dire que… Monsieur Ramirez est déjà décédé, vous ne le saviez pas ?

Alex – Pour la crémation !

Fred – Ah, pardon ! Non, non, rassurez-vous. Ça commence à 15H35.

Alex – Vous êtes tout seul ?

Fred – Il faut croire que la presse people n’a pas encore eu vent de la disparition de Jean-Luc Ramirez…

Alex flanque sa rose avec celle de Fred dans l’urne et regarde sa montre.

Alex – Il y a peut-être encore un moyen d’arrêter ça…

Fred – Arrêter quoi ?

Alex – La crémation de mon frère !

Fred – Ah vous êtes sa sœur… Je ne savais pas qu’il avait une sœur…

Alex – Alexandra Smirnoff, mais on m’appelle Alex.

Fred – Smirnoff ? Et vous êtes apparentée avec…

Alex – Je vous ai dit que c’était mon frère.

Fred – Ah, non, je pensais plutôt à… Smirnoff, c’est une marque de Vodka, non ?

Alex – C’est le nom de mon mari. Il faut croire que nous étions faits l’un pour l’autre… Et vous vous êtes qui ?

Fred – Frédéric Bitaudeau, mais vous pouvez m’appelez Fred.

Alex – Bitaudeau ? Ne me dites pas que pour vous aussi, c’était un nom prédestiné ?

Fred – En ce qui concerne mes relations avec votre frère, j’en arrive parfois à me le demander… Je suis… Enfin, j’étais son agent.

Alex – Je ne savais pas qu’il avait un agent.

Fred – Oui, c’est vrai que c’est assez étonnant qu’un agent ait accepté de s’occuper d’un auteur comme lui, mais qu’est-ce que vous voulez ? Moi non plus, à l’époque, je n’avais pas trop le choix… En tout cas, je vous présente toutes mes condoléances.

Alex – Bon, il faudrait que je vois un responsable d’urgence…

Fred – Je ne suis pas sûr qu’il y ait un service d’urgence dans ce genre d’établissement, vous savez…

Fred fait le tour de la salle d’accueil en essayant différentes portes.

Alex – C’est dingue. Toutes les portes sont fermées à clefs.

Fred – Ils n’ont sûrement pas envie que les visiteurs aillent traîner dans l’arrière cuisine… Ce n’est peut-être pas toujours beau à voir…

Alex – Vous avez vu quelqu’un ?

Fred – Oui j’ai… Une jeune femme, dans une sorte de combinaison spatiale hyper moulante… Elle avait l’air de sortir d’un épisode de Star Trek…

Alex – Je ne vous demande pas comment elle était habillée ! Elle est où maintenant ?

Fred – Je pense qu’elle ne va pas tarder à revenir… Et puis on ne sait jamais. Si elle a des super pouvoirs, elle va peut-être réussir à ressusciter Jean-Luc…

Alex lui lance un regard interloqué.

Fred – Vous avez raison, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment souhaitable… Donc vous êtes contre la crémation… Pour des raisons confessionnelles, peut-être ?

Alex – Non pourquoi ça ?

Fred – Vous disiez que vous vouliez arrêter ça…

Alex – Ah non, mais je m’en fous, moi, de la crémation en général. C’est juste qu’il avait promis de me donner son foie…

Fred – Son foie ?

Alex – Oui enfin… Un morceau… Et quand je dis donner…

Fred – Vous voulez dire vendre, j’imagine ?

Alex – Comment le savez-vous ?

Fred – J’étais son agent, mais il me considérait aussi comme un ami sur qui on peut compter…

Alex – Je vois… Il vous devait quelque chose, à vous aussi…

Fred – Il vous en avait parlé ?

Alex – Non. Mais sinon pourquoi est-ce que vous seriez là ?

Fred – Cela m’embarrasse un peu de vous demander ça, mais… Avant de nous quitter pour… rejoindre sa dernière demeure, votre frère ne vous aurait pas chargée de rembourser tous ses créanciers, par hasard ? Histoire qu’il puisse partir l’âme en paix, je veux dire…

Alex – Je vous dis qu’il m’a vendu un morceau de foie, et qu’il est parti sans honorer ma commande.

Fred – Je vois, c’était juste pour vérifier au cas où… (Un temps) Mais pour le foie… C’est un peu tard, non ?

Alex – Vous croyez qu’il est déjà dans…

Fred – Je ne sais pas, mais un foie… Si on ne le conserve pas au frigo… Jean-Luc… Je veux dire votre cher défunt… Il ne doit déjà plus être très frais, non ?

Alex – Le salopard…

Fred – Personnellement, j’ai toujours ma petite carte sur moi… En cas d’accident et de mort cérébrale… Si mes organes peuvent sauver la vie de quelqu’un d’autre… Vous souffrez d’une maladie de foie ?

Alex sort une bouteille de Vodka de son sac et en prend une rasade au goulot.

Alex – Cirrhose… Mon médecin m’a dit : soit vous arrêtez de boire, soit c’est la greffe de foie… Je me suis dit que la greffe, ce serait moins dur…

Fred – Je comprends ça… J’essaie d’arrêter de fumer, moi aussi. (Il sort un paquet de cigarettes) J’aurais peut-être dû demander à votre frère de me léguer ses poumons en dédommagement… (Il s’apprête à allumer une cigarette, mais se ravise en voyant le regard qu’elle lui lance) Euh… J’imagine qu’ici aussi, c’est interdit de fumer…

Alex – Oui, probablement…

Fred – C’est incroyable… Même dans les crématoriums, on n’a plus le droit de fumer, maintenant… Vous croyez qu’ils ont installé aussi un pot catalytique à la sortie du…

Alex – La sortie de quoi ?

Fred (embarrassé) – Ben à la sortie de…

Alex à la tête ailleurs.

Alex – Alors vous pensez que pour mon foie, c’est mort ?

Fred – Je ne sais pas… À moins qu’ils les gardent au frigo avant de…

Alex – Quel enfoiré ! Ça lui aurait coûté quoi de me léguer son foie avant de se suicider ?

Fred – Donc Jean-Luc a mis fin à ses jours… C’est bien ce que je pensais, mais je n’osais pas vous le demander… C’est très courant chez les écrivains… Encore que chez les auteurs de comédies un peu moins…

Alex – Ah non, mais je n’en sais rien en fait… J’imagine… Il avait quand même pas mal de raisons de se suicider, non ? Déjà quand on s’appelle Jean-Luc…

Fred – C’est vrai qu’à sa place, c’est sans doute ce que j’aurais fait depuis longtemps… Moi-même, je vous avoue que j’y songe, parfois…

Alex – Pourquoi ne le faites-vous pas ? Avec votre carte de donneur d’organes, vous pourriez faire un heureux…

Fred – Disons que passé un certain âge et une certaine somme d’emmerdements, l’optimisme reprend le dessus. On se dit qu’après tout, on sera sûrement mort avant d’avoir fini de payer la note…

Alex – C’est vrai que vu comme ça, c’est nettement plus encourageant…

Arrive Manu, tenue sexy plutôt vulgaire façon prostituée, et en tout cas pas vraiment adaptée pour des funérailles. Cela peut également être un homme travesti. Elle a elle aussi une rose à la main.

Manu – J’espère que je n’ai pas manqué le début ! Je suis venue dès que j’ai su. Je reviens d’un petit voyage en Arabie Saoudite… J’ai trouvé le faire-part en ouvrant ma boîte.

Fred – Non, non, rassurez-vous, vous n’avez rien raté. C’est à 15H35…

Manu – Ah d’accord… En fait, je venais surtout pour récupérer un certificat de décès… Mais bon, puisque je suis là, je vais attendre la fin de la cérémonie…

Alex – Hun, hun…

Manu – J’espère quand même que ça ne va pas durer trop longtemps, je suis garée en double file…

Alex sort de son sac sa bouteille de Vodka dont elle prend une autre rasade, sous le regard un peu interloqué des deux autres.

Alex – À la vôtre…

Manu – Merci…

Fred – Alors vous aussi, vous êtes venue avec une rose… Pourtant c’était bien précisé sur le faire-part : « sans fleurs ni couronnes ».

Alex (avec un regard vers Manu ) – Ils auraient dû aussi mentionner « tenue correcte exigée »…

Fred juge préférable d’enchaîner.

Fred – Oui, pour la rose, on dirait que tout le monde s’est passé le mot… Ça doit être de la transmission de pensée…

Manu pose sa rose dans l’urne avec les deux autres.

Manu – Même s’il ne m’en a jamais offert, je sais que c’était sa fleur préférée.

Fred – C’est sûrement pour ça qu’on est tous venus avec une rose…

Alex – C’est peut-être aussi à cause du vendeur Pakistanais qui est installé devant le tabac d’en face et qui les brade à un euro la pièce… (À Fred) C’est qui celle-là, au fait ?

Manu – Pardon… Je suis Manu… La veuve…

Alex – La veuve ? Je ne savais pas que j’avais une belle-sœur.

Manu – Je vous avoue que moi non plus.

Fred – Eh oui… On perd un être cher et on se découvre une famille…

Alex – Remarquez, il n’est pas venu à mon mariage. Il n’a pas dû juger utile de m’inviter au sien.

Manu – Vous êtes mariée ?

Alex – Ça vous étonne ?

Manu – Comme vous êtes venue seule… Mais votre mari n’est peut-être pas amateur de crémation…

Alex – Le vendredi, mon mari mange un couscous avec sa mère, ce n’est pas négociable. En contrepartie, il me laisse boire tous les jours de la semaine.

Fred – Pour qu’un mariage dure, il faut savoir faire des concessions réciproques.

Manu – Vous avez raison… Un mariage qui dure, ça commence par des concessions provisoires, et ça finit par une concession perpétuelle.

Fred (à Alex) – Bon, il ne vous a pas invitée à son mariage, mais au moins, il vous a invitée à sa crémaillère… Je veux dire à sa crémation… (À Manu) Alors comme ça, vous êtes la femme de Jean-Luc ?

Manu – Oui, même si apparemment, il l’avait un peu oublié…

Fred – Les hommes sont parfois assez distraits pour ce genre de choses…

Manu – À sa décharge, il faut dire qu’on s’est marié très rapidement après notre première rencontre, et qu’on n’a jamais vraiment vécu ensemble. En fait, ce n’était pas vraiment un mariage en blanc, mais plutôt…

Fred – Un mariage blanc, je vois très bien…

Alex – Donc c’est comme ça que Jean-Luc a acquis la nationalité française…

Fred – Mais il était de quelle origine, au départ, exactement ?

Alex – Jean-Luc avait la nationalité Guatémaltèque. Je n’ai jamais trop compris pourquoi. Pourtant j’étais sa sœur jumelle…

Manu – Il m’avait promis trois mille euros… en cadeau de mariage.

Fred – Et il ne vous a jamais payée…

Manu – Non…

Fred – Et quand vous avez voulu obtenir le divorce, c’est lui qui vous a réclamé trois mille euros.

Manu – Six mille, pour être exact. Mais comment le savez-vous ?

Fred – Je crois pouvoir dire que j’étais un fin connaisseur de la psychologie de Jean-Luc…

Manu – Bref, dès qu’il a obtenu son titre de séjour, j’ai voulu reprendre ma liberté.

Fred – Et c’est alors qu’il vous a fait cet odieux chantage au divorce…

Manu – Comme je n’avais pas l’argent qu’il me demandait, je me suis dit que j’allais attendre un peu. Et puis quand j’ai réussi à réunir la somme, à la sueur de mes fesses, il avait déménagé.

Fred – C’est quelqu’un qui déménageait beaucoup.

Alex – Plus déménageur que lui, il n’y a que les gens du voyage.

Manu – Ça ne m’arrangeait pas du tout de ne plus avoir de nouvelles de Jean-Luc, parce que j’avais prévu de me remarier avec un homme un peu plus âgé que moi…

Fred – Je vois… Un vieux bourré de tunes atteint d’un cancer de la prostate…

Alex – À qui vous aviez omis de préciser que vous étiez déjà mariée.

Manu – Alors vous pensez bien, quand j’ai reçu ce faire-part, je me suis dit…

Fred – Que vous alliez économiser six mille euros.

Alex – Et pas mal de tracasseries administratives.

Manu – À condition que je puisse obtenir très rapidement un certificat de décès. Vous savez de quoi il est mort, au fait, Jean-Luc ?

Fred – On espérait un peu que vous nous le disiez…

Alex – Mais alors si aucun de nous trois ne s’est occupé d’organiser ses funérailles, qui s’en est chargé ? Je ne vois personne d’autre…

Manu – Un mystère de plus…

Fred – Jean-Luc était un maître du suspens… Sauf dans ses pièces, malheureusement…

Arrive Sacha, femme d’un âge incertain, en tenue de deuil, un crucifix autour du cou, et le visage partiellement caché par un voile. Elle se dirige d’abord vers Alex.

Sacha – Bonjour Madame. Vous devez être Alexandra, la sœur de Jean-Luc ?

Alex – Ça dépend… Qu’est-ce qui vous fait penser que je pourrais être sa sœur ?

Sacha – La ressemblance physique, j’imagine. Vous êtes tout le portrait de ce pauvre Jean-Luc.

Manu – Je ne sais pas si vous devez le prendre comme un compliment…

Alex – Et pourquoi est-ce vous tenez tant que ça à ce que je sois sa sœur, au juste ? Vous espérez que je vous rembourse ce qu’il vous doit, vous aussi.

Sacha – Jean-Luc ? C’est moi qui lui dois beaucoup, croyez-moi.

Fred – Sans blague ?

Manu – Combien, à peu près ?

Sacha – Ce que je dois à Jean-Luc a trop de valeur pour pouvoir être mesuré en euros…

Fred – Ah oui… Ça m’étonnait aussi…

Alex – Mais dites-moi, vous avez l’air très en deuil… Vous êtes sûre que vous n’en faites pas un peu trop ?

Fred – C’est vrai, vous êtes qui au juste, par rapport à Jean-Luc, pour être en deuil à ce point-là ?

Sacha – En fait je suis… Enfin, j’étais…

Manu – Ne me dites pas que vous êtes sa veuve… Ou alors c’est que cet escroc était aussi polygame…

Sacha – Pas devant la loi, malheureusement. Nous avions le projet de faire consacrer notre union prochainement, mais le destin en a décidé autrement.

Fred – C’est beau ce que vous dites. Vous parlez comme dans les Feux de l’Amour.

Sacha – Quoi qu’il en soit, c’est moi qu’il a chargé d’organiser ses funérailles. Et de régler sa succession…

Fred – Sa succession ?

Alex – C’est une plaisanterie…

Fred – Je pencherais plutôt pour une arnaque post mortem.

Manu (à Sacha) – En tout cas, si dans un grand élan de générosité posthume Jean-Luc vous a couchée sur son testament, je vous conseille de ne rien accepter que sous bénéfice d’inventaire.

Sacha – Manu, sans doute… Vous êtes sa première épouse, n’est-ce pas ?

Manu – Pourquoi, il en avait tant que ça ?

Sacha – Il m’a beaucoup parlé de vous.

Manu – C’était un mariage blanc !

Sacha – Tout de même, je crois pouvoir dire qu’il vous aimait beaucoup.

Fred – Bien, et en quoi consiste exactement ces… dispositions testamentaires ?

Alex – Il ne m’aurait pas légué son foie, par hasard ?

Le portable de Fred sonne.

Fred – Je vous prie de m’excuser… Je reviens tout de suite… (En sortant) Oui, Christelle… Qui ? Non ? Et qu’est-ce qu’il a dit au juste ?

Fred sort.

Sacha – Tout d’abord, je tiens à vous rassurer, Jean-Luc n’a pas souffert.

Alex – Bon…

Manu – Bien…

Alex – Nous voilà rassurées.

Manu – On n’était pas vraiment inquiètes, mais bon… Et il est mort de quoi, exactement à peu près ?

Sacha – Ah vous n’êtes pas au courant ?

Alex – Si on vous le demande…

Manu – Et comme vous dites que vous étiez très proche de lui…

Sacha – Jean-Luc a été écrasé par un camion de déménagement.

Alex – C’est le risque quand on déménage beaucoup.

Manu – Et vous dites qu’il n’a pas souffert ?

Sacha – C’était un gros camion. Il est mort sur le coup.

Alex – Et bien entendu, j’imagine que le corps est en très mauvais état. Sans parler du foie…

Manu – C’est sans doute pour ça que Madame a opté pour l’incinération. Il y avait trop de travail pour rassembler les morceaux et lui redonner figure humaine.

Fred revient, tout sourire.

Fred – C’est incroyable !

Manu – Madame vient de nous dire que Jean-Luc était passé sous un quinze tonnes.

Fred – Ah merde…

Alex – Mais il paraît qu’il n’a pas souffert.

Fred – Tant mieux…

Manu – Et vous, qu’est-ce qui vous rend si hilare ? Vous avez une autre bonne nouvelle à nous apprendre ?

Fred – Euh… Oui, vu l’état de mes finances, on peut dire ça comme ça. Mon assistante vient de me prévenir qu’un producteur de théâtre avait essayé de me joindre. Il veut monter la dernière pièce que Jean-Luc a écrite…

Alex – Je ne savais pas qu’il avait écrit une pièce récemment…

Fred – Moi non plus… Il n’a rien écrit depuis des années malgré toutes les avances qu’il m’a demandées…

Justine revient.

Justine – Bonjour à tous, et encore une fois, toutes nos condoléances. Je n’ai pas eu le privilège de connaître personnellement votre cher défunt, mais d’après les témoignages de tous ceux qui l’ont connu, je sais que c’était un être rare…

Manu – Oui…

Alex – Ce n’est pas le premier mot qui me serait venu à la bouche pour le décrire, mais on peut dire en effet que c’était un être rare.

Manu – C’est vrai que ces derniers temps, il se faisait même de plus en plus rare… Personnellement, ça fait des mois que j’essaie de mettre la main dessus.

Sacha – En tout cas, aujourd’hui, Jean-Luc n’a pas manqué le dernier rendez-vous qu’il avait avec vous.

Fred – Bon… Donc on va pouvoir commencer, alors ?

Justine – Justement, c’est de ça dont je voulais vous parler…

Alex – Je crains le pire…

Sacha – En ce qui concerne Jean-Luc, le pire est déjà arrivé, non ? Il est mort…

Manu – Croyez-moi, avec Jean-Luc, on n’est jamais sûr d’avoir touché le fond…

Sacha – Alors qu’est-ce qui se passe, Mademoiselle ?

Justine – Je préfère ne pas entrer dans des détails techniques qui seraient ici totalement déplacés vu les circonstances, mais nous avons un petit problème qui risque d’entraîner un léger différé en ce qui concerne cette émouvante cérémonie d’adieux.

Alex – Un léger différé ? Ne me dites pas que la cérémonie est transmise en direct sur le câble avec un commentaire de Frédéric Mitterrand.

Manu – S’il ne s’agit que de la cérémonie, on pourrait peut-être simplifier un peu non ?

Manu – Oui, tout à fait.

Fred – C’est que j’ai un TGV à prendre, moi… Je n’avais pas prévu…

Justine – Hélas, il ne s’agit pas seulement de la cérémonie, c’est pourquoi j’ai évoqué avec le plus de délicatesse possible la survenue inopinée d’un petit problème technique néanmoins très contrariant.

Sacha – Allez-y, avec le soutien de la foi, nous sommes prêts à tout entendre…

Manu – Oui, au point où on en est.

Justine – La porte est bloquée.

Fred – La porte ?

Alex – Quelle porte ?

Justine – La porte de notre appareil de crémation…

Manu – Vous voulez dire la porte du four ?

Fred – Oh putain, c’est un cauchemar…

Alex – Et on ne peut pas la débloquer ?

Justine – Nous avons appelé le service après vente. Le technicien ne devrait pas tarder à arriver…

Fred – Le service après vente ? Ne me dites pas que vous avez acheté votre four chez Darty, parce que je les connais…

Alex – Vous n’avez qu’à la défoncer, cette porte !

Justine – Ça ne devrait pas être trop long, je vous assure…

Manu – Oh non, il ne manquait plus que ça… J’ai un client dans trois quarts d’heure, moi…

Alex – C’est pour ça que vous êtes venue en tenue de travail…

Fred – Un crématorium trois épis, tu parles…

Justine – Cela vous donnera un peu plus de temps pour vous retrouver en famille… Nous faisons au mieux, je vous le promets. Je reviens vers vous le plus rapidement possible…

Justine sort.

Fred – Un problème technique, je rêve…

Alex – Mon frère a toujours été un dur à cuire.

Manu – Décidément… Il nous aura emmerdé jusqu’au bout.

Sacha – Allons, je vous en prie… Il faut savoir pardonner, comme nous l’enseigne Jésus-Christ… Jean-Luc a commis beaucoup d’erreurs dans sa vie, c’est vrai… Mais je vous assure, il a beaucoup changé.

Alex – Passer sous un poids lourd, ça vous change un homme, c’est sûr.

Sacha – Je veux dire… Il avait beaucoup changé. C’est pourquoi sa disparition soudaine semble tellement injuste.

Fred – Oui, enfin…

Sacha – Ma plus grande fierté est d’avoir réussi à le ramener à Dieu…

Alex – Vous voulez dire que c’est vous qui l’avez poussé sous ce camion ?

Sacha – Non, mais je l’avais ramené à la foi chrétienne. C’était un autre homme, je peux en témoigner. Malheureusement, cet homme nous a quitté sitôt après que Notre Seigneur l’a remis dans le droit chemin….

Fred – Comme quoi… Ce ne sont pas toujours les meilleurs qui partent en premier.

Sacha (écrasant un sanglot) – Dieu l’a rappelé à lui.

Manu – Peut-être qu’il lui devait de l’argent à lui aussi.

Alex – Petit, déjà, il pillait les troncs dans les églises avec une ficelle et un chewing-gum.

Sacha – Si vous l’aviez connu pendant les derniers mois de sa vie… Il avait renoncé à la sodomie. Il allait à la messe tous les jours. Il avait même arrêté les mots croisés et il s’était remis à écrire.

Moment de stupeur. Le portable de Fred sonne à nouveau.

Fred – Oui ? Oui, c’est bien moi… Pardon, je ne vous entends pas bien… (Aux autres) Excusez-moi encore une minute… Oui, je vous écoute…

Il sort.

Manu – Bon, je ne suis pas venue pour entendre le récit de la rédemption présumée de Jean-Luc, moi. Je voulais juste m’assurer que ce fils de pute était bien mort…

Alex – Vous êtes tellement pressée d’être veuve ? J’espère que vous ne comptez pas sur une pension de réversion…

Manu – Je dois me marier, je vous l’ai dit. Vous savez comment il faut faire pour obtenir un certificat de décès ?

Sacha – Je m’en occuperai, si vous voulez. Vous n’aurez qu’à me laisser votre adresse… Mais je dois vous préciser que Jean-Luc avait signé les papiers du divorce que vous lui aviez fait parvenir il y a longtemps déjà. Il était prêt à vous les envoyer lorsqu’il a eu ce terrible accident.

Manu – Ah bon ? Mais alors qu’est-ce que je fais, moi ? Je suis veuve ou divorcée ?

Sacha – Les papiers du divorce sont antérieurs au décès, mais c’est un peu à vous de choisir.

Manu – Ben je ne sais pas, moi… Veuve, divorcée… Qu’est-ce que vous me conseillez ?

Sacha – Le divorce, ça ira plus vite, même si ce n’est pas ce que préfère l’Église…

Alex – L’Église dit quelque chose à propos de divorcer d’un homme mort ?

Manu – Bon, si ça va plus vite, alors. Parce que je suis un peu prise par le temps…

Alex – Votre voyage de noces est déjà programmé ? Où est-ce que vous allez, cette fois ? À La Mecque ?

Manu – Eh ben oui, figurez-vous ! Enfin, pas à La Mecque, mais… Et puis qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Vous tout ce qui vous intéresse, c’est son foie !

Sacha – À ce propos, Alex, il faudra aussi que je vous parle…

Alex – Ah oui ?

Fred revient enthousiaste.

Fred – C’est dingue !

Manu – Quoi encore ?

Fred – Je viens d’avoir un appel d’un producteur de théâtre du Guatemala. Il est prêt à me signer un gros chèque pour obtenir les droits exclusifs de la dernière pièce de Jean-Luc !

Alex – Vous croyez qu’on pourrait en tirer un peu de fric…

Fred – Jean-Luc est totalement inconnu en France, mais il paraît que c’est une véritable vedette au Guatemala.

Manu – C’est vrai qu’il avait la nationalité guatémaltèque… Avant son mariage blanc avec moi…

Fred – Bon, mais pour les droits, ça dépend…

Alex – De quoi ?

Fred – Ben… De qui est l’ayant droit, justement.

Manu – L’ayant droit ?

Fred – Celui ou celle à qui revient ses droits d’auteur après son décès.

Alex – Bon… Et c’est qui ?

Fred – Ça peut être sa sœur. Sa veuve. Dans certains cas son agent…

Manu – Sa veuve, vous croyez ?

Alex – C’était un mariage blanc, et vous vouliez divorcer !

Manu – Oui, et bien je ne l’ai pas fait. Et vous avez entendu Madame ? Jean-Luc avait beaucoup de tendresse pour moi…

Alex – Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… Madame vous l’a dit. Il avait signé les papiers du divorce, alors ses droits reviennent à sa sœur, c’est évident ! Il n’avait pas d’autre famille…

Manu – Combien, le chèque ?

Fred – 50.000 euros… Et il paraît que ça ne serait qu’une avance… Apparemment, c’est un producteur qui a le bras très long au Guatemala…

Manu – En même temps, ce n’est que le Guatemala… Vu la dimension du pays, avec le bras très long, on doit vite se retrouver avec une main à l’international…

Alex – Le Guatemala, ce n’est pas très loin du Panama, non?

Manu – Il a dû faire fortune dans le trafic de coke.

Fred – C’est vrai que blanchir l’argent de la drogue en investissant dans le spectacle vivant, c’est une idée assez baroque, mais bon… En tout cas, il envisage aussi de tourner un film sur la vie de Jean-Luc… À Hollywood…

Alex – À Hollywood ?

Moment de stupeur.

Manu – Les papiers du divorce, je peux aussi faire comme si je ne les avais jamais reçus… Madame m’a dit que j’avais le choix…

Alex – Mais c’est de l’escroquerie ! D’abord ils sont où, ces papiers ?

Sacha – C’est moi qui les ai.

Alex – Donnez-les moi.

Sacha – Ils sont dans mon sac, mais je ne sais pas si…

Manu – Mais ça ne va pas, non ! Si quelqu’un doit les avoir, ces papiers, c’est moi. Et j’en ferai ce que j’en voudrai !

Alex – Salope !

Manu – Je l’aimais bien, moi, Jean-Luc…

Alex – Nécrophile !

Elles sont sur le point d’en venir aux mains.

Fred – Je vous en prie, mesdames… Un peu de dignité…

Manu – Vampire ! Tout ce que tu veux, c’est son foie !

Sacha – Et rassurez-vous, Alex, vous allez l’avoir.

Alex se fige.

Alex – Pardon ?

Sacha – Jean-Luc m’avait avertie de son projet de vous léguer ses organes en cas de décès. Et il m’avait remis un papier signé pour l’hôpital, au cas où…

Manu – Ah oui ?

Sacha – Juste après l’accident, les médecins ont donc prélevé son foie. Par miracle, c’est à peu près le seul de ses organes qui restait intact…

Alex – Non ? Dieu existe !

Manu – Eh ben vous voyez… Jean-Luc va vous laisser quelque chose, à vous aussi…

Fred – Et vous savez ce qu’on dit ? Tant qu’on a la santé…

Alex – Mais il est où, ce foie ?

Sacha – Sur la banquette arrière de ma voiture. Dans une glacière. Comme je n’étais pas sûre de vous revoir après…

Justine revient avec un grand sourire avec une sorte d’urne.

Fred – Alors ça y est, c’est fait, finalement ?

Alex – Vous avez réussi à débloquer la porte ?

Fred – Et vous avez préféré nous épargner le temps de cuisson, pour essayer de recoller à votre planning.

Sacha – Vous avez bien fait. Je ne sais pas si j’aurais pu supporter ce spectacle…

Justine – Ah non, pardon, je suis désolée… Il ne s’agit pas des cendres de votre cher défunt…

Alex – Qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse, alors ? Si c’est les cendres de quelqu’un d’autre ?

Justine – En fait, ce n’est pas une urne funéraire, mais un tronc.

Fred – Un tronc ?

Sacha – Monsieur Ramirez a demandé à ce qu’une collecte soit effectuée au profit des auteurs de théâtre nécessiteux…

Alex – Les auteurs de théâtre nécessiteux ? Je pensais qu’ils l’étaient tous, non ?

Justine – Vous pouvez glisser vos dons dans cette boîte, elle sera remise à l’Association des Écrivains Assistés du Théâtre…

Manu – C’est à dire que…

Fred – Je ne suis pas sûr d’avoir de la monnaie…

Justine – Rassurez-vous, nous pouvons vous en faire, si vous le souhaitez. Nous prenons aussi la Carte Bleue. Votre don sera reversé automatiquement en liquide à l’association.

Fred – Ça ira merci.

Ils glissent chacun à regret un billet ou quelques pièces dans le tronc.

Justine – Merci pour eux… Ah, j’ai quand même une bonne nouvelle à vous annoncer…

Alex – Une bonne nouvelle ? C’est curieux comment une expression aussi banale peut résonner bizarrement dans un crématorium…

Justine – Le dépanneur du service après-vente vient de repartir. La cérémonie va pouvoir commencer tout bientôt…

Fred – Pourquoi pas tout de suite ?

Justine – Juste le temps de remettre tout ça en ordre. En fait il y a eu un petit incident lors de la précédente incinération. Notre dernier client a explosé dans le four…

Fred – Un attentat suicide ? Dans un crematorium ?

Justine – On demande pourtant aux gens de nous prévenir quand leur cher défunt porte un pace maker… Mais il arrive de temps en temps que submergés par l’émotion, ils oublient de nous le dire… Les piles au lithium, à partir d’une certaine température, ça ne pardonne pas…

Fred – Bon, ben on va attendre…

Justine – Pardon de vous demander ça, mais Jean-Luc n’avait pas de pacemaker ?

Alex – Je n’en sais rien, c’est son foie qui m’intéressait…

Justine – Ne vous inquiétez pas, nous vérifierons.

Justine s’apprête à partir.

Alex – Excusez-moi, il y a du café, ici ?

Justine – Une machine Nespresso est à votre disposition, là derrière.

Alex – Merci…

Justine – Ça marche avec des pièces de deux euros…

Alex – Ça m’aurait étonnée…

Justine sort.

Fred – Deux euros… Ce n’est pas donné…

Alex – Vous avez de la monnaie ?

Sacha – J’ai tout mis dans le tronc…

Alex – Bon ben je vais rester à la Vodka, alors.

Alex ressort sa bouteille et en prend une rasade.

Manu (à Fred) – Avec tout ce qu’elle s’enfile, si on ne veut pas risquer une autre explosion, il vaudrait mieux qu’elle ne s’approche pas trop du four, non ?

Fred – Bon, si on revenait à nos moutons ? Alors ? Qui est l’ayant droit de Jean-Luc? J’ai un contrat à signer, moi. Il va quand même falloir se décider…

Manu – Alors vous aussi, vous êtes pressé…

Fred – Jean-Luc m’a laissé sur la paille ! Ce montage au Guatemala, ça pourrait me sauver de la ruine !

Sacha – Je vous rassure, Jean-Luc avait aussi pris des dispositions concernant la gestion de ses œuvres après sa mort.

Fred – Des dispositions ? Décidément… En effet, il avait beaucoup changé…

Sacha – Monsieur Ramirez a confié la gestion de ses droits à une Fondation : la Fondation Jean-Luc Ramirez.

Alex – Sans blague ?

Sacha – Jean-Luc m’a fait l’honneur de me nommer Présidente de la Fondation qui porte son nom ? Cette noble institution perpétuera sa mémoire et contribuera au rayonnement de ses œuvres après sa mort…

Fred – En clair ?

Sacha – La moitié de ses droits iront à ses héritiers légitimes, et l’autre moitié à sa Fondation.

Fred – Dans l’intérêt de tous, il faudrait quand même arriver rapidement à un arrangement.

Alex – Ok, je suis d’accord pour partager avec la veuve joyeuse… Et maintenant, je peux récupérer mon foie ?

Sacha – Bien sûr, je vais le chercher tout de suite…

Sacha sort.

Fred – C’est curieux, j’ai l’impression de l’avoir déjà vue quelque part, la veuve noire. Pas vous ?

Manu – Oui… Quelque chose dans la voix, peut-être.

Un temps.

Alex – Je me demande comment ils vont vérifier…

Manu – Vérifier quoi ?

Alex – Pour le pace maker…

Manu – Maintenant, ils sont équipés, j’imagine. Ils vont lui faire une échographie…

Fred – Je pensais que les échographies, c’était pour les femmes enceintes.

Manu – Ça doit marcher aussi sur les cadavres.

Alex – En tout cas, c’est bien compliqué, tout ça. J’espère qu’ils vont réussir à le faire marcher, leur four. On ne va pas y passer la nuit, non plus.

Manu – Sinon, on le fait nous-mêmes. J’ai toujours un bidon d’essence dans mon coffre au cas où.

Fred – C’est vrai qu’en Inde, c’est beaucoup plus simple. J’ai vu un reportage là-dessus sur Arte. Ils font ça en famille, le dimanche au bord du Gange, façon barbecue. Quelques fagots, et c’est parti.

Manu – Eh oui… Comme pour Jeanne d’Arc.

Alex – Ça limite le risque de panne, c’est sûr. À moins que les allumettes soient mouillées.

Fred – Enfin, Jeanne d’Arc, elle était vivante, elle.

Manu – Mmm… Vous ne m’avez pas cru, vous m’aurez cuite…

Un temps.

Manu – Vous savez comment marche la crémation, exactement ?

Alex – Comment ça, comment ça marche ?

Manu – Ben oui… C’est vrai que ça reste un peu mystérieux, tout ça. Ce n’est pas comme en Inde, justement. On n’assiste pas à l’opération, quoi… Ils emmènent le cercueil, ils nous ramènent un tas de cendre qu’on ne voit même pas dans un pot. Techniquement, je veux dire…

Fred – Tiens, je vais regarder sur Wikipedia… On n’a rien d’autre à foutre de toutes façons… Alors, crémation…

Il pianote sur son portable.

Fred (lisant) – Dans la pratique, la crémation se déroule dans un four à une température de 850 degrés…

Alex – Ah oui, quand même…

Manu – Et pendant combien de temps ?

Fred (lisant) – La durée d’une crémation est d’environ 90 minutes pour une personne moyenne. Oh non, putain, une heure et demie !

Manu – Pour une personne moyenne… Vous croyez qu’on peut dire que Jean-Luc était une personne moyenne ?

Alex – Ils parlent de la corpulence, j’imagine. C’est au poids, comme pour les gigots.

Fred – Jean-Luc, c’était plutôt le genre gringalet, non ?

Manu – Oui… Limite efféminé, je dirais…

Alex – C’est vrai que petit, déjà, il adorait s’habiller en fille…

Fred – Disons une cinquantaine de kilos, tout mouillé… Avec un peu de chance, en une demi-heure, ce sera plié…

Manu – Une demi-heure… Faut pas trop rêver, quand même…

Un temps.

Manu – Et qu’est-ce qui reste, alors ? Après tout ça…

Fred – Après la mort, vous voulez dire ? Ben rien… Il ne reste rien…

Alex – Ne me dites pas que vous croyez à la résurrection des corps, vous aussi ?

Manu – Après l’incinération !

Fred (regardant à nouveau l’écran de son portable) – Alors… Le bois du cercueil, les vêtements, les chairs, tout est transformé en gaz ou en poussières évacués avec les fumées.

Manu – Donc, il ne reste rien non plus. Alors qu’est-ce qu’ils nous refilent, dans l’urne ? C’est une arnaque, en fait. Il ne reste que du vent…

Alex – Déjà quand il s’agit d’urnes… C’est toujours un peu du vent et ça sent l’arnaque, non ?

Fred (lisant) – Pour les adultes, ce que l’on retrouve dans l’appareil est constitué des restes calcinés des os.

Manu – Pour les adultes ?

Fred (lisant) – Lors de la crémation d’un bébé, la calcification n’étant pas encore complète, il n’y a pas de résidus…

Un temps.

Manu – Si je comprends bien, la crémation est déconseillée pour les enfants de moins d’un an…

Alex – Je me demande comment on faisait quand Wikipedia n’existait pas encore…

Sacha revient en portant une glacière.

Sacha – Voici votre foie.

Alex – Merci… Croyez-moi, j’en prendrai soin comme s’il s’agissait du Saint Sacrement…

Sacha – C’est le plus beau cadeau qu’un frère puisse faire à sa sœur, non ?

Alex – En tout cas, c’est bien le seul cadeau qu’il m’aura fait de sa vie…

Elle se ravise avant de lui donner la glacière.

Sacha – Mais votre frère a tenu à ce que cet acte de générosité en entraîne un aussi de votre part…

Alex – Ça m’aurait étonnée…

Sacha – Il vous demande de faire un don symbolique à une association des greffés du foie…

Alex – C’est obligatoire ?

Sacha – Ce sont les dernières volontés de Monsieur Ramirez…

Alex – Combien ?

Sacha – Disons 5000…

Alex – On ne doit pas avoir la même notion du symbolique…

Manu – Ah oui, ça fait cher du kilo… Et dire que dans les boucheries, le foie, c’est seulement pour les chats…

Alex fait le chèque et le tend à Sacha, qui lui donne la glacière en échange.

Sacha – Je vous conseille de le garder au frais et de ne pas trop tarder à joindre l’hôpital…

Justine revient.

Manu – Alors ?

Justine – Cette fois on va pouvoir y aller. Mais j’ai une dernière question à vous poser…

Alex – Ouais ?

Justine – Qui a prévu de s’occuper de la petite note ?

Manu – Quelle note ?

Justine – Il y a des frais, comme vous pouvez l’imaginer. J’ai préparé la facture. Qui va la régler ?

Fred prend la facture.

Fred – Vous êtes sûre de ne pas vous être trompée d’un zéro ?

Alex lui prend la facture des mains et y jette également un regard.

Alex – Quoi ? Ah non, pas question !

Manu – Il nous a déjà coûté assez cher comme ça, non ?

Justine – Ah, je suis vraiment désolée, mais dans ce cas, on ne va pas pouvoir procéder à…

Manu – Mais c’est du chantage !

Sacha – Sinon, il n’y a qu’à partager…

Moment de flottement.

Alex – Au point où on en est…

Manu – Bon, allons-y… Sinon, on ne va jamais s’en sortir…

Fred – C’est bien parce que j’ai un TGV à prendre…

Sacha – Divisé en trois, ça fait…

Manu – En trois ?

Sacha – Je n’étais pas officiellement sa femme… Je ne fais pas vraiment partie de la famille…

Fred – Et moi donc ?

Sacha – Il vous considérait comme son meilleur ami… Il me l’a dit souvent… C’est un immense honneur, qui comporte certaines obligations…

Alex – Allez, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes.

Sacha – Après tout ce qu’il a fait pour vous, je crois que vous lui devez bien ça…

Manu – Un mot de plus et je vous étrangle…

Ils sortent chacun leur carnet de chèque.

Justine – Allez, je ramasse les copies…

Justine prend les chèque et sort.

Sacha – J’ai préparé un petit discours en hommage à Jean-Luc… Je voulais vous le soumettre…

Manu – Oh non, pas le discours…

Sacha – Vous ne voulez vraiment pas que je vous lise le début ?

Alex – On préfère avoir la surprise…

Fred – Bon, et pour avoir les droits de la dernière comédie de Jean-Luc, combien ?

Sacha – Vous me faites un chèque de 10.000 euros, à l’ordre de la Fondation Jean-Luc Ramirez, et vous pourrez avoir le manuscrit de la pièce et ses droits exclusifs.

Fred – Est-ce que j’ai le choix ?

Il sort son carnet de chèque.

Sacha – Je mettrai l’ordre. Nous avons un tampon…

Elle veut prend le chèque, mais il l’éloigne de sa main.

Fred – Et le texte ?

Sacha – Le voici.

Elle sort de son sac un manuscrit qu’elle lui donne. Il lui donne le chèque.

Fred – Merci… (Lisant le titre) Sans Fleur Ni Couronne…

Sacha – C’est le titre qu’il a choisi…

Alex – C’était prémonitoire…

Fred – Et vous êtes sûre que c’est une comédie ?

Sacha – C’est très drôle, vous verrez…

Fred – Venant de vous, je ne sais pas si ça doit me rassurer.

Justine revient.

Justine – Et voilà, nous allons pouvoir procéder… Quelqu’un veut-il dire un petit mot d’adieu. Pas trop long si cela ne vous dérange pas, parce que nous avons déjà pris pas mal de retard sur notre planning…

Sacha se tourne vers les trois autres.

Sacha – Non ? Alors je me lance… (Elle sort un papier de sa poche qu’elle déplie avant de commencer à lire) Jean-Luc Ramirez naquit dans un petit village de la banlieue de Guatemala City en mille neuf cent…

Fred – Excusez-moi, mais si on pouvait passer la bio… J’ai un TGV à prendre, et comme l’a fait remarquer notre hôtesse, on est déjà à la bourre…

Alex – C’est vrai que j’aurais été curieuse de savoir dans quelles circonstances mon frère jumeau a pu naître au Guatemala alors que je suis née en Suisse, mais moi aussi je suis un peu pressée. J’ai un foie dans une glacière, et la glace ne va pas tarder à fondre…

Sacha range son papier.

Sacha – Vous avez raison, parfois il vaut mieux laisser parler son cœur…

Alex – Je ne sais pas ce que lui dirait mon cœur, mais mon foie lui déjà dit merci…

Sacha s’éclaircit la voix.

Sacha – Je ferai donc bref… Non, Jean-Luc n’a pas vécu une existence exemplaire. Mais qui d’entre nous peut prétendre avoir toujours vécu selon les préceptes de notre Seigneur ?

Manu – Que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre… Bon, on va peut-être abréger…

Sacha – En tout cas, avant de mourir, Jean-Luc aurait pu dire comme nous tous, si ce camion lui en avait laissé le temps : J’ai fait de mon mieux…

Fred – Hun, hun…

Manu – Voilà une épitaphe qui ne mange pas de pain.

Alex – Et qui a le mérite de la concision.

Justine – Et voilà, le moment est venu… Adieu Jean-Luc…

Moment d’émotion. Justine ouvre un rideau côté jardin ou côté cour (si on veut que la scène reste off) ou encore côté fond de scène (si on veut projeter une vidéo) .

Justine – Le moment de dire adieu à votre cher disparu, et de lui souhaiter bon vent pour son dernier voyage.

Elle appuie sur une télécommande et on entend un bruit de mécanique se mettant en marche. Moment de recueillement.

Fred – Je ne savais pas que ça se passait comme ça…

Alex – Ah oui, c’est impressionnant, tout de même…

Manu – Alors on voit ça à travers une vitre ? Comme à la télé…

Alex – On ne voit pas grand chose en fait…

Manu – On voit quand même une flamme.

Fred – Ça doit être les feux de l’enfer…

Manu – Ce n’est pas les Feux de l’Amour, en tout cas…

Alex – Qu’est-ce que vous vous attendiez à voir ? Une lumière au bout d’un tunnel ?

Résonne une petite sonnerie comme celle des timers de fours.

Manu – Je crois que cette fois, pour Jean-Luc, les carottes sont cuites.

Fred – C’est la même sonnerie que sur mon micro-ondes.

Justine ferme le rideau.

Justine – Voilà… Jean-Luc Ramirez a été rappelé au ciel… Mais il est mort entouré de l’amour des siens…

Alex – Il est mort écrasé par un poids lourd. Et je n’ai pas le souvenir que quelqu’un de la famille ait assisté à la scène…

Justine – Je voulais dire que l’amour des siens l’a accompagné dans ses derniers instants…

Sacha – Paix à ses cendres…

Justine – D’ailleurs, je vous confirme que vous pourrez les récupérer dans un instant.

Justine sort.

Sacha – Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés…

Tous (en chœur) – Amen…

Sacha (se signant) – Jean-Luc aura réparé en mourant la plupart de ses fautes. Manu est enfin libre de refaire sa vie… Alex a un foie tout neuf… Fred signe un gros contrat…

Manu – Oui, finalement, sa mort n’aura fait que des heureux…

Alex – J’espère qu’au moins vous nous enverrez un faire-part pour votre mariage.

Manu – Vous pourrez toujours nous offrir en cadeau votre foie usagé.

Fred – En tout cas, je ne manquerai pas de vous envoyer une invitation pour la première de sa pièce.

Alex – Au Guatemala… Vous ne prenez pas beaucoup de risques.

Moment de flottement.

Fred – Allez… Au fond, il avait aussi des côtés sympathiques.

Alex – C’est vrai, c’était un être attachant malgré tous ses défauts.

Sacha – Sinon, nous ne serions pas tous rassemblés ici pour saluer sa mémoire.

Silence de circonstances.

Manu – Bon maintenant que c’est fait, je vais peut-être y aller quand même, moi. Si je ne veux pas avoir un PV.

Fred (regardant l’écran de son portable) – Moi aussi, mon TGV est annoncé avec un quart d’heure de retard au départ. J’ai encore le temps de sauter dedans…

Sacha – Vous n’attendez pas qu’on nous ramène ses cendres ?

Alex – Ah oui, merde, les cendres, c’est vrai.

Sacha – Ça ne devrait pas tarder, rassurez-vous.

Alex avale une nouvelle rasade de sa bouteille de Vodka, sous le regard étonné des autres.

Alex – Maintenant que je sais que je vais avoir un nouveau foie, je n’ai pas de raison de ménager celui-là.

Justine revient avec l’urne.

Fred – Ah le verdict des urnes…

Manu – On va pouvoir procéder au dépouillement.

Alex – Wikipedia disait une heure et demie… Au moins, c’est rapide…

Fred (en aparté) – Ils doivent un four ultra moderne à cuisson rapide. La fille m’a dit que c’était un crématorium trois étoiles…

Alex – Elle vous a dit ça ?

Justine – À qui dois-je confier les cendres du défunt ?

Alex – Moi je ne suis pas trop fan… Et puis je n’ai pas de jardin…

Fred – Je n’étais que son argent. Je veux dire son agent…

Justine – La veuve peut-être ? À moins que vous ne vouliez partager… Comme pour la petite note…

Alex – C’est bon, je vais les prendre.

Sacha – Dans ce cas, le moment est venu de nous séparer.

Fred – Oui, ce n’est pas que je m’ennuie, mais…

Sacha – Mais avant de nous dire adieu, j’ai une dernière chose à vous donner…

Manu – Nous donner ? Vous êtes sûre ?

Sacha – Jean-Luc avait préparé une petit mot pour chacun de vous.

Alex – Je croyais qu’il était mort sur le coup ?

Sacha – Oui… mais il devait avoir un mauvais pressentiment…

Fred – C’était peut-être un suicide déguisé. Pour ne pas faire de peine à ses proches…

Sacha – Allez savoir… Les voies du Seigneur sont impénétrables…

Sacha leur distribue à chacun une enveloppe.

Alex (lisant) – À ma sœur bienaimée.

Manu – À ma fidèle épouse.

Fred – À mon agent dévoué. C’est peut-être un chèque…

Ils ouvrent l’enveloppe.

Alex – C’est un ticket de Tacotac…

Fred – Moi aussi…

Manu – Pareil. Il y a un petit mot avec…

Alex (lisant) – Bonne chance…

Sacha – Ce n’est pas grand chose, mais je crois que c’est tout ce qu’il pouvait vous offrir.

Manu – Quelle attention délicate…

Alex – Oui… Au moins, le fait de rencontrer Dieu ne lui avait pas fait perdre son sens de l’humour…

Sacha – Je vous laisse… Et encore une fois… Merci pour lui d’être venus aujourd’hui… Là où il est, je suis sûre que ça le touche beaucoup… Adieu, donc…

Sacha s’en va, après avoir étreint chacun avec émotion. Les trois autres s’apprêtent à partir à leur tour. Alex s’approche de l’urne pour la prendre.

Alex – Tiens, on dirait qu’il y a quelque chose de gravé dessus.

Manu – C’est peut-être consigné…

Alex se rapproche et lit.

Alex – Pardon.

Manu – Pardon ?

Fred – Il nous demande pardon…

Manu – Vous vous rendez compte ? Il est là-dedans et il nous demande pardon…

Alex – C’est vrai que ça fait quelque chose, quand même…

Fred – Oui… J’ai l’impression qu’un génie va sortir de ce pot de chambre et nous demander d’exaucer trois vœux…

Moment d’émotion.

Alex – C’était mon frère après tout… Enfin, je crois… J’en aurais presque des remords d’avoir été aussi dure avec lui.

Fred – Oui, moi aussi…

Manu – On peut rester encore un moment pour lui rendre hommage…

Fred – Tant pis, je prendrai le TGV suivant.

Manu – Et moi j’aurais une contravention.

Alex – Mon vieux foie peut bien tenir encore quelques heures.

Fred – Et si cette Sacha disait vrai ? Il avait peut-être vraiment changé…

Ils se recueillent un instant devant l’urne.

Fred – Pardon… C’est étrange, tout de même…

Un temps.

Alex – Oui… Ça paraît trop beau, non ?

Manu – C’est aussi ce que j’étais en train de me dire…

Fred – C’est vrai… Pardon pour quoi ?

Alex – Pour tout ce qu’il nous doit ? Et tout ce qu’il nous a fait ?

Fred – Mais il ne savait pas qu’il allait mourir. Et ça ne peut pas être lui qui a gravé ça là dessus.

Manu – Encore que…

Alex – Et si c’était sa dernière arnaque ?

Fred – Jean-Luc ne serait pas vraiment mort ?

Manu – Quand même, un crematorium ne se prêterait pas à une telle farce…

Un temps.

Alex – Mais sommes-nous bien dans un crématorium ?

Manu – Non ?

Fred – Au festival d’Avignon, on transforme une boucherie chevaline en théâtre d’avant-garde avec quelques planches et une pancarte au dessus de la porte…

Manu – Mais ce n’est pas possible ! Et mon certificat de décès ?

Alex – S’il n’est plus mort, vous n’êtes plus veuve, c’est clair…

Alex – Et mon foie ?

Manu – Ça pourrait aussi bien être un foie de veau. Il faudrait le montrer à un vétérinaire… ou un boucher.

Fred – Et la pièce dont je viens d’acheter les droits ?

Alex – Vous ne l’avez même pas regardée. Ça peut être aussi bien être le texte de Hamlet.

Fred – Etre ou ne pas être Jean-Luc, telle est la question…

Manu – Il y a quand même les cendres ?

Alex – On n’a même pas regardé dans le pot. C’est peut-être de la litière pour chat.

Manu – Vous pourrez toujours lui donner le foie à boulotter…

Fred – Je vais vérifier l’adresse sur internet…

Fred regarde son portable.

Fred – C’est l’adresse d’un garde-meuble…

Moment de stupeur.

Fred – Alors là, chapeau l’artiste…

Manu – Monter une escroquerie autour de sa propre mort. C’est vrai qu’il fallait y penser…

Alex – Remarquez, si on y réfléchit bien… C’est l’idée de la mort qui a engendré toutes les religions, et autres enfumages intellectuels en tous genres…

Fred – Sans parler du prix exorbitant des pompes funèbres, on en sait quelque chose.

Manu – C’est vrai… On peut dire que la mort est la plus grande escroquerie de tous les temps.

Fred – Finalement, Jean-Luc n’a fait que surfer sur la vague.

Manu – Sacré Jean-Luc… Je comprends mieux maintenant pourquoi il y avait précisé sur le faire-part « sans fleurs ni couronnes »…

Alex – Il préférait qu’on ne gaspille pas notre argent chez le fleuriste pour mieux nous rincer après.

Ils restent tous un moment accablés. Fred jette un regard au manuscrit que lui a vendu Sacha.

Fred – Sans Fleur Ni Couronne… Finalement, ce sera sa meilleure pièce…

Ils reprennent chacun leur rose et, passant à tour de rôle devant l’urne supposée contenir les cendres de Jean-Luc, ils glissent leur rose dedans.

Fred – Je vous offre un verre ?

Manu – Je vous rappelle que finalement, je suis encore une femme mariée.

Alex – Moi je ne suis pas sûre que mon foie supporte un verre de plus. Et malheureusement, je n’ai plus l’espoir d’en avoir un de rechange dans un avenir proche…

Fred – C’est vrai, j’avais oublié… Moi-même, après ce que vient encore de m’escroquer Jean-Luc, je ne suis même pas sûr d’avoir encore de quoi vous offrir un verre…

Manu – Ah, il nous reste encore une chance…

Les deux autres la regardent avec un air interrogateur. Elle sort son Tacotac et gratte.

Manu – Perdu…

Alex en fait de même.

Alex – Perdu aussi…

Fred gratte à son tour.

Fred – C’est mon jour de chance…

Alex – Combien ?

Fred – Trois euros. Finalement, j’ai de quoi vous offrir un café.

Ils sortent. Un temps. Musique funèbre. Justine revient, avec une valise, qu’elle pose par terre. Elle se fait un autre rail de coke.

Justine – Ouf ! Ça dégage les sinus. Jean-Luc !

Sacha revient.

Sacha – Je t’ai dit de ne plus m’appeler Jean-Luc. Je m’appelle Sacha, maintenant…

Justine – En tout cas, on ferait mieux de ne pas traîner ici…

Sacha – Notre avion décolle à quelle heure ?

Justine – 17H35 précises. C’est beau le Guatemala ?

Sacha – Je ne sais pas, je n’y suis jamais allée.

Justine – Je croyais tu étais née là-bas ?

Sacha – Tu croyais aussi que je m’appelais Jean-Luc…

Justine – Tu ne t’appelles pas Jean-Luc ?

Sacha – C’est une longue histoire, je t’expliquerai ça dans l’avion.

Justine – J’ai hâte d’écouter ça…

Sacha – Tu as mis tout le fric dans la valise ?

Justine – Oui, oui, tout est là…

Sacha – Alors on fait comme on a dit, on se retrouve à Orly en zone d’embarquement. Il vaut mieux qu’on nous voit pas ensemble, tu comprends…

Justine – Ça baigne, à tout à l’heure…

Justine se refait une ligne de coke et s’apprête à prendre la valise. Sacha l’arrête d’un geste.

Sacha – Je m’occupe de la valise…

Justine – Ah, ok. Alors à tout à l’heure…

Justine sort. Sacha saisit son portable.

Sacha – Roissy ? Je voudrais savoir à quelle heure est votre prochain vol pour Bruxelles…

Noir.

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Août 2014

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-59-8

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

Il était une fois dans le web

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 3 femmes

La PDG d’une start up au bord de la faillite vient de licencier un cadre jugé peu performant, quand elle apprend que c’est le projet de ce looser qui vient d’être choisi par un client providentiel. Comment rattraper le coup… et à quel prix ?

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

 Il était une fois dans le web

Personnages :

Jane

Mick

Marianne

Bérangère

Charlie

Vendredi

La salle de réunion d’une start up : l’agence de pub internet « Il était une fois dans l’web ». Un canapé, une table basse. Le lieu ressemble à un hall d’entrée encombré de cartons, faisant aussi office de coin café et de salle de photocopieuse. Ambiance branchée faussement décontractée mais vraiment cheap. Jane, la PDG, élégante et sexy, arrive d’un pas pressé. Marianne, la Directrice Financière, même âge mais d’allure plus stricte et beaucoup moins féminine, la suit comme son ombre, une pile de dossiers à la main.

Jane – Où est-ce qu’ils sont tous ? On n’avait pas dit neuf heures ?

Marianne – Il est huit heures cinquante neuf…

Jane – Cinquante neuf… Vous n’êtes pas comptable pour rien, vous.

Marianne – Directrice Financière, Jane…

Les deux femmes commencent à s’installer pour la réunion.

Jane – Oui, ben en tout cas, vous retardez d’une minute.

Marianne – Ça m’étonnerait. C’est une montre suisse. Comme moi.

Jane – Vous êtes Suisse, Marianne ?

Marianne – Par ma mère, oui.

Jane – Et vous ne pouvez pas nous avoir un compte là-bas ? Je ne sais pas si une comptable suisse peut résoudre nos problèmes de comptabilité, mais un compte en Suisse, ce serait sûrement un début…

Marianne – Je n’ai pas la nationalité, hélas. Ma mère a émigré en France juste après ma naissance.

Jane – Émigrer en France ? Alors que tout le monde rêve de s’exiler en Suisse ! Il y a avait une famine là-bas à cette époque-là, c’est ça ? Une pénurie de fondue ou de chocolat Milka ?

Marianne – Non…

Jane – Une guérilla marxiste, alors ? Entre les gardes suisses et les trafiquants de bonbons Ricola ?

Marianne – Ma mère a épousé un Français, et elle l’a suivi à Paris. Mais je suis restée Suisse de cœur.

Jane – Comme Charles Aznavour…

Marianne – Aznavour ? Je pensais qu’il était Arménien…

Jane – Il a chanté que la misère était moins pénible au soleil, mais il a l’air de penser que l’argent est fait pour dormir à l’ombre… (Soupir) Comptable et suisse… Ma pauvre Marianne… Et moi qui me demandais pourquoi vous n’aviez aucun humour.

Marianne (pincée) – Je peux être très drôle, parfois, vous savez…

Jane consulte ses messages sur son portable.

Jane – Sans blague…

Marianne – Pas forcément pendant mes heures de travail, mais… Le week-end, il m’arrive de plaisanter…

Jane – Bon, je ne rêve pas, il est bien neuf heures ?

Marianne – Euh, oui, Jane…

Jane – Vous dites que j’avance !

Marianne – J’ai dit ça il y a une minute exactement…

Jane – Je plaisante, Marianne ! Vous voyez bien que vous n’avez aucun humour ! C’est important, l’humour, vous savez… Surtout quand on travaille dans la publicité…

Marianne – Si, si, c’est… C’est très drôle.

Jane (résignée) – Bon, après tout, l’humour n’est pas la première qualité qu’on attend d’une comptable. Encore que… Vu notre situation financière, une petite dose d’humour… Alors, vous avez tous les dossiers en cours ?

Marianne – Tout est là… C’est rangé par couleurs… Le rouge pour les dossiers les plus urgents, le orange pour les dossiers qui…

Mick, le directeur commercial, arrive, affichant quel que soit son âge une élégance jeune, branchée et cool.

Mick – Bonjour Jane ! Marianne…

Marianne – Et le vert, pour…

Jane – Ah, Mick… Vous saviez que notre comptable était suisse ?

Mick – Non, mais maintenant que vous me le dites, c’est vrai que ça ne m’étonne pas…

Marianne – Et pourquoi ça ?

Mick – Je ne sais pas… Votre côté déconneur et bordélique, sans doute…

Marianne – On peut avoir de l’humour, et être un partisan de l’ordre, vous savez.

Mick – C’est sûrement pour ça que le Maréchal Pétain faisait autant rire son entourage.

Marianne – Je vous rappelle, Mick, que le Maréchal Pétain n’était pas Suisse. Au fait, Mick, c’est pour Michael (prononcé à l’anglo-saxonne), comme Jackson, ou pour Mickael (prononcé à la française) comme… Gorbatchev.

Mick – C’est pour Mick, comme Jagger. Mon côté rock and roll…

Jane et Mick échangent un regard amusé. Arrivent Bérangère et Charlie, sensiblement plus jeunes. Elle est belle et élégante version BCBG. Il est mal rasé et négligé, façon adolescent attardé.

Mick – Ah, la Belle et la Bête ! La dream team de la création publicitaire d’aujourd’hui. Neuilly sur Seine et Aulnay sous Bois réunis dans une même équipe. Le futur nous dira s’ils peuvent faire de beaux enfants.

Jane – Ou même si leurs enfants peuvent être viables…

Mick – Nous parlons de vos créations pour l’agence, bien sûr. Jeunes gens, l’avenir de cette entreprise repose sur vos frêles épaules !

Jane – Et sur le cerveau que ces frêles épaules sont supposées porter.

Bérangère (récitant) – Madame La Présidente, vous pouvez compter sur un engagement total de ma part au service de la société. J’adhère complètement à son business plan. J’ai intégré cette équipe pour être confrontée à de nouveaux challenges, et relever de nouveaux défis.

Mick – Amen.

Jane – Bon, on va pouvoir commencer, alors. Puisque tout le monde est là…

Bérangère – Je ne suis pas en retard ? C’était bien neuf heures ?

Marianne – Il est neuf heures une.

Mick – Ça va Charlie ? On a l’impression que vous avez dormi dans une poubelle…

Charlie – Je n’aurai les clefs de mon nouvel appart que ce soir. L’agence veut d’abord voir mes feuilles de salaires. Mais sinon ouais, ouais, ça baigne…

Mick fait mine de sentir une odeur nauséabonde.

Mick – Ça baigne, ça baigne… Je crois que c’est vous qui avez oublié de prendre un bain, non ? Ça sent un peu le fauve, ici, depuis que vous êtes arrivé…

Mick guette les réactions à ses plaisanteries un peu lourdes, mais Jane n’a pas l’air d’humeur.

Jane – Marianne ?

Marianne – Je propose que nous fassions le tour des budgets en cours. C’est le dossier orange…

Le dossier orange n’est pas très épais.

Jane – Bien. Par quoi on commence ?

Marianne – Le déodorant pour ados Brise du Soir ?

Mick – Un très bon produit ! Je l’avais d’ailleurs testé sur Charlie. Mais apparemment les effets de cette potion magique finissent par se dissiper au bout de quelques mois…

Jane – Ah, oui… Et Bérangère avait trouvé un très bon slogan… C’était quoi, déjà ?

Bérangère – Brise du Soir, mes amis ne peuvent plus me sentir.

Mick – La campagne de publicité sur Spacebook a très bien marché. Malheureusement, le client a fait faillite avant de pouvoir en toucher les premiers dividendes.

Marianne – Et c’est ce qui risque de nous arriver aussi, malheureusement. Parce qu’il n’a pas eu le temps de nous payer non plus…

Jane – Je vois… Budget suivant…

Marianne – C’est à dire que… c’est tout pour l’instant en ce qui concerne les budgets en cours.

Mick – D’où la couleur orange du dossier, j’imagine.

Jane – D’accord… Alors passons aux budgets en prospection…

Marianne – Eh, bien… Il y a le projet de campagne pour Bloody Sushis sur lequel Bérangère et Charlie travaillent en tandem…

Jane – Bloody Sushis ?

Mick – C’est comme des sushis mais… au lieu de poisson cru, c’est de la viande crue.

Jane – Ah, oui, il suffisait d’y penser…

Bérangère – L’originalité du concept tient aussi au fait que ces produits, proposés sur internet, sont livrés à domicile en scooter électrique.

Mick – La touche écolo.

Jane – Je vois… Vous avez déjà une proposition ?

Mick – Je crois qu’on tient quelque chose, là. Un clip internet très tendance. Bérangère ?

Bérangère – C’est un couple qui se fait livrer les fameux sushis à la viande crue, mais le livreur s’est trompé dans la commande et il n’a apporté qu’un menu au lieu de deux.

Mick – Le type et sa nana se déchirent au sens propre à coup de mixer et de taille-haie pour savoir qui va bouffer ces Bloody Sushis…

Jane – Le slogan ?

Charlie – Bloody Sushis, ça va saigner !

Jane – Bon. Si c’est notre campagne qui est retenue, cette fois, on essayera de se faire payer avant le client ne fasse faillite. Autre chose ?

Marianne – Il y a cet appel d’offre d’Apple pour la campagne de lancement de son nouvel Iphone en France. C’est un budget énorme.

Mick – On a envoyé notre proposition, mais bon… Il ne faut pas trop rêver. C’est quand même peu probable qu’ils choisissent une petite agence comme nous.

Jane – Qui a travaillé là dessus ?

Mick (à Charlie) – Charlie ?

Charlie, légèrement assoupi, revient un peu à la réalité quand tous les regards se tournent vers lui.

Charlie – Hein ?

Jane – Qu’est-ce qu’il nous a trouvé, ce petit génie ?

Charlie – C’est… C’est un type qui a son nouveau IPhone à la main, et une pomme dans l’autre.

Jane – Oui…

Charlie – Il est en train de téléphoner à sa petite amie en kit main libre et… au lieu de croquer dans sa pomme, il croque dans son Iphone.

Jane – Hun, hun… Et le slogan ?

Charlie – Nouvel IPhone, ne le prenez pas pour une pomme.

Mick – C’est très décalé… Très quatrième degré… Ça pourrait marcher…

Jane – Vous croyez ?

Mick – Oui, je sais, c’est complètement nul… Malheureusement, le projet est déjà chez le client. Les délais étaient super courts…

Jane – Ok… Bon, la dream team, vous allez vous remettre au boulot. Nous on va faire le point sur le reste, d’accord ?

Bérangère et Charlie sortent.

Mick (ironique) – On respire mieux, tout à coup, non ? Lui, c’est Brise du Matin qui lui faudrait aussi.

Mais Jane n’a pas l’air d’avoir le cœur à rire.

Jane – Vu la situation financière catastrophique dans laquelle se trouve la boîte, moi je ne respire pas bien du tout, figurez-vous.

Marianne – J’ai préparé un point sur notre situation comptable. C’est le dossier rouge… Il apparaît clairement que nous avons un petit problème de trésorerie au moins passager. Je vais vous détailler tout cela au centime près, bien sûr.

Jane – Je crois que ça ne sera pas nécessaire, Marianne. En clair, Mick, ça veut dire que notre chiffre d’affaires est en chute libre. Pas besoin d’un expert comptable pour comprendre que si on ne rentre pas de nouveaux clients dans les jours qui viennent, on n’aura pas de quoi payer les salaires à la fin du mois…

Mick – C’est vrai qu’on a un petit passage à vide, en ce moment, mais c’est sûrement provisoire. On est sur un créneau très porteur. La publicité sur internet, c’est l’avenir ! C’est un marché qui est en train d’exploser.

Jane – Pour l’instant, c’est nous qui sommes en train d’exploser en vol. J’ai mis pas mal d’argent dans cette boîte, moi. Sans parler des quelques investisseurs qui nous ont fait confiance.

Mick – Je vous assure, Jane, que la prospection est ma priorité absolue. Mais je vais mettre les bouchées doubles sur le commercial, et je vous promets qu’on va trouver de nouveaux clients. Je sens que le vent est en train de tourner…

Marianne – En attendant, il faut absolument trouver un moyen d’alléger les frais fixes. La banque appelle tous les jours au sujet de notre découvert.

Mick – Pour ce qui est des locaux, on peut difficilement faire encore des économies. À moins de transférer notre siège social dans une cabine téléphonique…

Jane – On pourrait virer quelqu’un.

Mick la regarde avec un air un peu inquiet.

Mick – Vous pensiez à quelqu’un en particulier ?

Jane – Vous avez un nom à me proposer ?

Mick – Vous le disiez vous-même, a-t-on vraiment besoin d’un comptable pour nous dire que nos comptes sont dans le rouge. On le sait déjà, non ?

Marianne lui lance un regard assassin.

Jane – Je ne pense pas que de jeter le thermomètre nous préserve de la fièvre. Et je vous rappelle que contrairement à vous, Marianne croit suffisamment dans l’avenir de cette entreprise pour y avoir investi une partie de ses économies. Elle possède trente pour cent des parts, ce qui la met à l’abri d’un licenciement…

Mick – Vous pensez bien que si j’avais de l’argent à placer…

Jane – Je pensais plutôt à nous séparer de l’un de nos deux créatifs… Vu l’importance du carnet de commandes en ce moment, un seul y suffirait largement, non ?

Mick – En même temps, le capital d’une agence de pub, c’est surtout le capital humain. Les talents qui travaillent pour elle et qui constituent sa force de proposition créative.

Jane – Vous avez bien dit talent ? Je crois que là, on est au cœur du problème, non ? Parce qu’entre cette Bérangère qui a l’air de sortir du Couvent des Oiseaux…

Marianne – En fait, elle sort de Sciences Po…

Jane – Et ce… Charlie qui a l’air de sortir d’une cure de désinto…

Marianne – Il était supposé sortir d’une grande école commerciale, mais il semblerait qu’il ait un peu bidonné son CV.

Jane – Bref, je propose qu’on vire l’un de ces deux petits génies en attendant que les affaires reprennent. Et qu’on soit un peu plus vigilant à l’avenir sur le recrutement.

Mick – Ce serait dommage de nous séparer de Bérangère. Pour moi, elle a un gros potentiel…

Jane – Pour vous, je n’en doute pas. Alors quoi ? On se sépare de celui qui sent le plus mauvais ?

Mick – Je trouvais qu’il avait un style créatif bien en phase avec l’air du temps, mais bon… S’il faut faire un choix…

Jane – Marianne ?

Marianne – C’est vrai que ce Charlie était peut-être une erreur de casting… D’ailleurs, j’avais déjà préparé sa lettre de licenciement, au cas où. C’est le dossier vert…

Jane – Ok, c’est vendu… Marianne, vous me faites partir cette lettre recommandée dès ce soir.

Marianne – Nous sommes vendredi, il la recevra demain matin. Est-ce que vous voulez que je le prévienne personnellement ?

Jane – Autant éviter de lui donner une journée supplémentaire pour préparer son dossier contre nous aux prud’hommes. Parce que vous me le licenciez pour faute professionnelle, hein ? Qu’on n’ait pas de problème à réembaucher si les affaires reprennent…

Marianne – Je vois… Quelle genre de fautes ?

Jane – Écoutez, je ne sais pas, moi… Il est nul, il arrive en retard un matin sur deux, il a bidonné son CV, il a un regard lubrique et une haleine de chameau, il ne ferme pas la porte quand il va aux toilettes parce qu’il dit qu’il est claustrophobe… Vous n’avez que l’embarras du choix, non ?

Marianne s’efforce de tout noter dans son dossier vert.

Marianne – Très bien, je… Je ferai une synthèse de tout ça.

Jane – Autre chose ?

Marianne – J’aurais souhaité aussi que nous abordions le problème des notes de frais… Leur montant me semble un peu excessif compte tenu de notre volume d’activité actuel, et certaines de ces notes de frais ne me paraissent pas complètement justifiées…

Jane – Par exemple ?

Marianne – C’est quoi, Mick, ces frais de coiffeur pour un total de 440 euros le mois dernier ?

Mick – C’était pour quatre rendez-vous différents ! Ce sont des frais de représentation…

Se désintéressant de la conversation, Jane consulte ses messages sur son portable.

Marianne – Vous allez chez le coiffeur une fois par semaine ? Moi j’y vais à peine une fois tous les deux mois !

Mick – Oui, ben ça se voit…

Marianne – Pardon ?

Mick – Vous êtes comptable, vous ! Tout le monde s’en fout si vous êtes mal coiffée ! Moi je suis commercial. Il est important que je fasse bonne impression auprès de mes clients.

Marianne – Et de vos clientes… Et vos trois séances d’UV la semaine dernière, ce sont aussi des frais de représentation ?

Mick – Je n’ai pas le temps de partir en vacances, comment voulez-vous que j’arrive à être bronzé autrement ?

Marianne – Qui a dit qu’un publicitaire devait forcément avoir l’air de quelqu’un qui revient de vacances ?

Jane – Bon, cette conversation est absolument passionnante, mais je propose que nous la remettions à une autre fois. Je crois que nous avons d’autres priorités, non ?

Ils se lèvent pour partir.

Mick – C’était plutôt une bonne réunion, finalement, non ?

Jane – Ok, alors on se remet au travail.

Mick (en aparté avec Jane) – Donc, au sujet de mon augmentation, j’imagine que… (Jane le fusille du regard) D’accord, on en reparlera un peu plus tard…

Ils quittent tous les trois la salle. Marianne emmène sa pile de dossiers mais oublie la chemise verte. Retour de Charlie, l’air toujours aussi peu réveillé, et qui vient se servir un café, qu’il pose sur le dossier vert. Comme il regarde ses messages sur son portable, il fait un faux mouvement et renverse son gobelet sur le dossier ouvert.

Charlie – Et merde…

Il essaie de réparer les dégâts avec un Sopalin. Tandis qu’il éponge les feuilles, son attention est attirée par ce qui est écrit dessus, sans qu’on sache vraiment si le texte est encore lisible. Marianne arrive alors en trombe.

Marianne – J’ai oublié mon chemisier… Je veux dire ma chemise…

Elle constate les dégâts.

Charlie – Désolé…

Marianne a l’air furieuse mais ne dit rien et part en emportant son dossier. Le portable de Charlie sonne et il répond.

Charlie – Ouais… Ouais, ouais, ça baigne… J’essayais de lire mon avenir dans le marc de café…

Bérangère arrive, et Charlie la déshabille du regard.

Charlie – Écoute, je suis en réunion, là… Je peux te rappeler ?… Ok, salut ma poule…

Bérangère – Il n’y a plus de café ?

Charlie – J’ai renversé ce qui restait sur la compta de la boîte… Mais si t’en refais, j’en prendrais bien une tasse avec toi… C’est vrai, on bosse ensemble, mais on n’a jamais le temps de se parler…

Bérangère (froidement) – Plutôt crever que de te faire du café. Je préfère encore me passer d’en boire…

Elle repart d’où elle vient.

Charlie – Une telle violence verbale… Ça cache forcément des sentiments ambigus… Je suis sûr que ça finira par coller entre nous

Comme Jane arrive, il lui lance un sourire. Son portable sonne, et il prend la communication tout en s’éloignant.

Charlie – Ouais…? Oui, oui, c’est moi… Demain, seize heures trente ? Ok. Oui, c’est ça, à Paris. Dans le 21ème arrondissement. Ah, il n’y a que vingt arrondissements à Paris ? Ben ça doit être dans le 20ème, alors. Rue des Deux Boules, c’est ça. Ok, ça roule. Alors à demain…

Jane constate qu’il n’y a plus de café.

Jane – Et merde…

Mick revient.

Mick – Qu’est-ce qui se passe ?

Jane – Il n’y a plus de café. Je suis sûre que c’est ce petit con qui s’est enfilé la dernière tasse, et qu’il n’a pas pris la peine d’en refaire.

Mick – Rien que pour ça, il mérite son licenciement pour faute. Ne vous inquiétez pas, je m’en occupe…

Il entreprend de refaire du café, en commençant par remettre de l’eau dans le réservoir. Tandis qu’il jette un regard langoureux en direction de sa patronne.

Mick – Vous faites quelque chose ce week end ?

Jane – Je pars dans ma maison de campagne.

Mick – Seule…?

Jane – Avec Flora.

Mick – Flora ?

Jane – Oui, moi aussi, je me demande si c’est bien raisonnable… L’accouchement n’est prévu que pour dans deux semaines, mais elle est tellement grosse ! J’ai l’impression qu’il y en a au moins une demi-douzaine…

Mick – Ah, oui, quand même… Et qui est l’heureux père de ces sextuplés ?

Jane – Un berger allemand.

Mick – C’est toujours mieux qu’un comptable suisse. Mais un berger allemand… Vous voulez dire qui garde les moutons ?

Jane – Un berger allemand !

Mick – Elle a fait ça avec un berger allemand ?

Jane – Qui ?

Mick – Cette… Flora.

Jane – C’est une chienne !

Mick – Gardons-nous de jugement trop hâtifs. Que celui qui n’a jamais péché… (Pris d’un doute) Mais c’est qui, cette Flora ?

Jane – C’est mon berger allemand, je vous dis ! Enfin ma berangère… Je veux dire ma bergère.

Mick – Ah oui… Dans ce cas, évidemment…

Le portable de Jane sonne. Elle prend l’appel.

Jane – Il était une fois dans l’web, j’écoute…

Mick met en route un moulin à café électrique qui fait un bruit d’enfer.

Jane – Pardon ? Je ne vous entends pas très bien. (Elle fait signe à Mick et celui-ci s’éloigne un instant pour faire ses préparatifs à côté). Vous m’appelez de New York ? Ah, oui c’est sûrement pour ça que la ligne n’est pas très bonne… Notre projet pour la campagne Apple ? Oui, je sais, ce n’est peut-être pas la meilleure option qu’on pouvait vous proposer, mais… Vous trouvez ça formidable ? Oui, c’est vrai que c’est très décalé… Très dans l’air du temps… Oui, très en phase avec l’humour idiot de la jeunesse d’aujourd’hui… C’est un peu la marque de fabrique de notre agence, en fait. Nous misons tout sur les nouveaux talents… Alors ça vous plaît, vraiment ? Ah, vous souhaiteriez rencontrer le créatif en personne… Oui, oui, c’est vrai qu’il a un style… très particulier. Charlie, oui… Mais vous savez, c’est un travail d’équipe… Bien sûr, lui et personne d’autre. Et donc votre choix est définitif, c’est notre agence qui est retenue pour la campagne ? Mais c’est merveilleux. Vous avez un numéro de téléphone où… C’est vous qui me rappelez mardi, très bien… Alors bon week end à la Grosse Pomme… Non, la Grosse Pomme, New York ! Vous pensez bien que je ne me permettrais pas de vous traiter de grosse pomme. Comme dans notre projet de campagne, oui, c’est très drôle en effet : IPhone, ne le prenez pas pour une pomme ! Très bien, j’attends votre appel mardi.

Elle range son portable. Mick revient avec le café moulu.

Jane – Vous feriez mieux de vous asseoir, Mick.

Mick – Qu’est-ce qui se passe ? Vous acceptez de partir en week-end avec moi plutôt qu’avec votre chienne, finalement ? Mais vous savez, vous pouvez l’emmener aussi.

Jane – Mieux que ça : c’est notre projet qui a été retenu pour la campagne Apple !

Mick – La proposition de Charlie ?

Jane – Le responsable d’Apple pour l’Europe vient de m’appeler. Leur décision est prise. Là il passe un week end à New York, mais il nous rappelle mardi pour nous donner la confirmation officielle.

Mick – Mais c’est dingue ! C’est un budget absolument énorme !

Jane – Non seulement ça règle nos problèmes de trésorerie pour les cinquante ans à venir, mais on va être obligés d’embaucher du personnel.

Mick – Et de changer de locaux. Fini cette salle de réunion qui ressemble à une salle d’attente d’acuponcteur.

Jane – Évidemment, plus question de licencier Charlie.

Mick – Il faudra aussi qu’on reparle de mon augmentation… Après tout, c’est quand même moi qui ait insisté pour qu’on l’embauche, et je n’étais pas très emballé qu’on le vire. Comme quoi, j’ai eu du flair…

Jane – Marianne est dans son bureau ?

Mick – Elle m’a dit qu’elle partait à la poste pour un recommandé…

Jane – Oh non…

Elle dégaine son portable et fait un numéro à la hâte.

Jane – Marianne ? Dites-moi que vous n’avez pas encore posté la lettre de licenciement de Charlie ? (Son visage se décompose). Et merde… (Elle range son portable) Elle vient de la poster…

Mick – Ah… Là on a un problème…

Charlie revient, le portable vissé à l’oreille.

Charlie – Un joint ? Ah, oui… Et ça coûterait dans les combien ? Cent euros ! Pour un joint, ça fait quand même un peu cher. Ah, si c’est un forfait alors… Comment je m’en suis rendu compte ? Ben quand je pisse dans le lavabo, ça me tombe sur les chaussures… Oui, ça doit être un problème d’écoulement… Bon ben ok pour demain matin, je vous attends vers onze heures… (Il range son portable et s’adresse à Jane et Mick) Ah, vous avez refait du café, c’est cool…

Il se sert une tasse sous le regard attentif des deux autres et repart avec.

Mick – On avait le seul créatif en France capable de vendre une campagne de pub à Apple, et notre comptable vient de lui envoyer sa lettre de licenciement pour faute professionnelle…

Jane – Mais quelle conne !

Marianne arrive alors et entend cette dernière réplique.

Mick – Ah, on parlait de vous justement…

Marianne – Pardon ?

Jane – Excusez-moi, ce n’est pas de votre faute. Mais si pour une fois vous aviez pu ne pas faire les choses aussitôt qu’on vous les demande…

Marianne – Vous pensez qu’on aurait dû opter plutôt pour une rupture conventionnelle ?

Mick – Quand il va lire qu’il est licencié parce qu’on ne peut plus le sentir…

Marianne – J’ai pris sur moi d’ajouter qu’il m’avait mis une main aux fesses.

Mick – Et c’est vrai ? (Marianne le fusille du regard) Je ne le croyais pas détraqué à ce point-là.

Marianne – Mais qu’est-ce qui se passe ?

Jane – C’est la proposition de Charlie qui a été retenue par Apple…

Marianne – La… Non ?

Jane – Et ils tiennent absolument à ce que ce soit cet abruti qui réalise la campagne.

Mick – Bon… Alors qu’est-ce qu’on fait ? Marianne, une idée ? Après tout, c’est vous qui nous avez mis dans cette merde…

Elle lui lance un regard assassin.

Marianne – Vous voulez qu’on parle aussi de vos notes de frais d’acuponcteur ?

Jane – Pour commencer, Charlie ne doit apprendre sous aucun prétexte que c’est son projet qui a été sélectionné par Apple, d’accord ?

Marianne – Il finira bien par le savoir…

Jane – Le plus tard sera le mieux. Ça nous laisse un peu de temps pour trouver un moyen de rattraper le coup…

Marianne – On ne peut pas lui piquer son idée et la faire développer par Bérangère ? Il sera toujours temps d’expliquer au client que Charlie a quitté la boîte.

Mick – Ou qu’il est mort d’une overdose.

Jane – Je le sens mal…

Mick – Vous avez raison, moi aussi. Bérangère a beaucoup de qualité, mais je la vois mieux pondre des publi-rédactionnels pour Vuitton.

Jane – Le client a insisté pour rencontrer Charlie dès que possible… On ne peut pas se permettre de le décevoir. C’est déjà un miracle que notre agence ait été retenue…

Marianne – Et leur décision est vraiment prise ?

Jane – Oui. Il demande juste une confidentialité totale jusqu’à mardi…

Mick – Ça nous donne le week-end.

Marianne – Et si on lui disait tout simplement la vérité ?

Jane – À qui ?

Marianne – À Charlie !

Jane – La vérité ? On voulait te virer sans indemnité parce qu’on te considérait comme un looser, mais comme c’est ta proposition qui a été retenue par Apple, on compte sur toi pour ne pas trahir la relation de confiance qui a toujours existé entre nous ?

Marianne – Vu comme ça, évidemment.

Jane – Il va arriver lundi furieux avec sa lettre de licenciement, qu’on n’a même pas pris la peine de lui remettre en mains propres. Alors quand il va savoir que c’est lui que le client veut et personne d’autre…

Mick – Ça, il ne fera pas de pot de départ, c’est sûr… Il prendra le dossier Apple sous le bras et il filera direct se faire embaucher par le publicitaire le plus bronzé de Paris.

Marianne – Tant qu’il était sous contrat chez nous, il était lié à la boîte par une clause de non concurrence. Mais avec cette lettre de licenciement, évidemment, on lui rend sa liberté…

Jane – N’importe quelle agence de pub lui fera un pont d’or s’il arrive avec Apple comme client.

Mick – Ben oui, mais qu’est-ce qu’on peut y faire, maintenant ?

Marianne – On n’a pas le choix. Ce qu’il faut, c’est qu’il ne reçoive jamais cette lettre de licenciement.

Jane – En tout cas pas avant qu’on lui ait fait signer un nouveau contrat d’embauche qui le lie de façon encore plus étroite à l’agence.

Marianne – Et tout ça de préférence avant qu’il n’apprenne que l’avenir de la boîte repose sur lui. Parce que ça pourrait augmenter considérablement le niveau de ses exigences salariales…

Mick – Et comment on fait ça ? Puisque sa lettre recommandée est déjà partie…

Marianne – On pourrait guetter le facteur, l’assommer et lui braquer sa hotte…

Mick et Jane la regardent, se demandant si elle plaisante ou pas.

Jane – Ici on appelle ça une sacoche, je crois.

Mick – C’est de l’humour suisse ?

Marianne – J’avais fait ça avec le Père Noël quand j’étais petite… C’est comme ça que je me suis rendue compte que le Père Noël, c’était l’amant de ma mère…

Jane – Il suffirait de l’empêcher de rentrer chez lui avant mardi…

Marianne – Pas évident…

Mick – Vous pourriez l’inviter à passer le week end chez vous à la campagne… pour le remercier de ses performances et parler de son avenir.

Marianne – Et là bas, vous lui faites signer le nouveau contrat…

Charlie revient. Silence embarrassé des autres.

Charlie – Je vais reprendre un autre café. J’ai la gueule dans le cul, ce matin, je ne sais pas ce que j’ai.

Jane – Allez-y, il est tout frais.

Mick – C’est moi qui l’ai fait.

Marianne – Mick sait faire un bon café.

Charlie s’apprête à remplir sa tasse, Jane s’interpose avec empressement.

Jane – Ne bougez pas, je vous sers.

Mick – Bon, et bien on vous laisse alors.

Il fait un signe à Marianne pour la pousser à parler à Charlie.

Mick – Vous venez Marianne ?

Mais Marianne ne semble pas comprendre le message.

Marianne – Où ça ?

Mick – Vous vouliez que je vous parle de mes notes de frais, non ?

Il s’en va en entraînant Marianne avec elle. Jane verse un tasse à Charlie.

Jane – Du sucre ?

Charlie – Trois morceaux, merci.

Jane – Voilà, un bon café, le matin, pour bien commencer la journée. C’est plein de vitamines. Je veux dire de caféine.

Charlie – Mmm…

Mick commence à boire son café.

Jane – C’est vrai, on ne fait que se croiser, on n’a jamais le temps de se parler.

Charlie – Mmm…

Jane – C’est comme avec Marianne… C’est incroyable, je ne savais même pas qu’elle était…

Charlie – Gay ?

Jane – Suisse. Vous le saviez ?

Charlie – Non.

Jane – On croit connaître les gens avec qui on travaille, et puis… Tenez, je ne sais même pas combien vous prenez de morceaux de sucre dans votre café.

Charlie – Eh ben… Trois.

Jane – Dites-moi, Charlie… Vous faites quelque chose ce week-end ?

Charlie – Des heures sups ? Je croyais qu’il n’y avait pas trop de boulot en ce moment ? Je me demandais même s’il ne fallait pas que je commence à chercher autre part…

Jane – Ah, non, ce n’est pas du tout ça ! Et puis vous savez, la situation de l’agence n’est pas si catastrophique… On est en plein développement, on va avoir besoin de tous les talents de la boîte. Non, justement, c’est de votre avenir dont je voulais vous parler.

Charlie – Mon avenir ? Je ne savais même pas que j’en avais un…

Jane – Nous sommes très contents du travail que vous faites ici, Charlie. C’est vrai qu’au début, vous étiez un peu en période d’observation, c’est normal. Mais je crois que le moment est venu de vous donner votre chance en vous accordant la confiance que vous méritez.

Charlie – Ah, oui…

Jane – Je voulais vous proposer de signer un nouveau contrat, plus à la mesure de vos capacités. Vous seriez libre pour qu’on puisse en discuter tranquillement ce week-end ?

Charlie – Ce week-end ? Où ça ?

Jane – J’ai une maison de campagne du côté de Chantilly. Il y a une piscine et un tennis. Ça vous tente de m’accompagner ? Avec un peu de chance, vous pourriez même assister à l’accouchement de Flora.

Charlie – C’est à dire que… J’attends le plombier demain matin, et une livraison Ikéa l’après midi. Maintenant que j’ai de vraies feuilles de salaire, j’ai pu quitter mon squat et emménager dans un véritable appart dans le 21ème.

Jane – Le 21ème ? Vous voulez dire le 21ème siècle…

Charlie – Le week-end prochain, si vous voulez ?

Jane – On en reparle, d’accord ?

Charlie – Ça roule.

Charlie repart. Mick et Marianne reviennent.

Mick – Alors ?

Jane – Il est coincé chez lui samedi à attendre le plombier…

Marianne – Une fuite de gaz… Ça pourrait expliquer une explosion accidentelle.

Jane – Une fuite d’eau !

Mick – Et puis je vous rappelle qu’on veut juste l’empêcher de recevoir cette lettre. Lui on en a besoin pour la campagne Apple.

Jane – Il faudrait que quelqu’un aille chez lui et ne le lâche pas d’une semelle pour pouvoir récupérer la lettre avant lui.

Mick – Ça suppose de passer le week end avec lui…

Marianne – Chez lui…

Mick – Pour ce genre de mission… Il faudrait une femme, évidemment…

Les regards de Mick et Jane se tournent vers Marianne.

Marianne – Vous ne pouvez pas me demander ça !

Mick – Après tout, cette idée de licencier Charlie, c’était la vôtre, non ? Et c’est vous qui vous êtes précipitée à poster cette lettre.

Mick – Et puis vous disiez qu’il vous avait déjà mis une main aux fesses. Ça prouve que vous lui plaisez. Ou qu’il n’a vraiment pas beaucoup le choix…

Marianne – Quoi ?

Jane – C’est l’avenir de notre société qui est en jeu, Marianne. Je me permets de vous demander personnellement ce sacrifice.

Marianne – Vous me demandez de faire don de ma personne à l’agence ?

Mick – Comme le Maréchal Pétain a fait don de sa personne à la France.

Jane – Si vous ne nous aidez pas, c’est la faillite assurée, Marianne. Notre entreprise, c’est notre patrie. Et la patrie est en danger !

Marianne – Mais… ce n’est pas possible, Jane.

Jane – Et pourquoi ça ?

Marianne – Mais… parce que je ne suis pas attirée par les hommes, déjà.

Jane – Oui ben… Je ne sais pas moi… Faites un effort.

Charlie revient.

Charlie – Il faut que je fasse une photocopie de mon bulletin de salaire. Pour l’agence immobilière…

Jane et Mick lancent un regard plein de sous-entendus à Marianne pour qu’elle mette en œuvre le plan suggéré.

Jane – Bon allez, on retourne au boulot, hein Mick ?

Charlie se ressert un café. Marianne le regarde sans savoir quoi faire.

Charlie s’apprête à faire sa photocopie.

Marianne – Vous voulez que je vous fasse votre photocopie ? J’ai l’habitude, vous savez…

Charlie – Merci, ça ira…

Marianne le regarde faire avec un air bizarre, ce qui met Charlie mal à l’aise. Il semble avoir des difficultés avec la photocopieuse.

Marianne – Il n’y a plus de papier.

Charlie – Ah…

Marianne – Vous savez comment on remet du papier ?

Charlie – Euh… Non…

Marianne – Je m’en doutais… C’est comme pour le café… Vous ne savez pas non plus comment refaire du café… Ah, les hommes… Ne bougez pas, je m’en occupe… Les photocopieuses, c’est très capricieux, vous savez… C’est comme les femmes… (Elle s’occupe de la photocopieuse) Ah, il y a un bourrage papier… Je vais arranger ça… On peut bavarder un peu en attendant… C’est vrai, on n’a jamais le temps de se parler. C’est tellement la folie, en ce moment.

Charlie – C’est plutôt calme, non ?

Marianne – Heureusement, c’est vendredi.

Charlie – Oui.

Marianne – Vous avez des projets ?

Charlie – Pour ?

Marianne – Pour le week-end.

Charlie – J’ai une fuite d’eau à réparer et une armoire Ikéa à monter.

Marianne – Je peux vous aider, si vous voulez… (Avec un sous entendu maladroit) Je suis très bricoleuse, vous savez…

Charlie a l’air plutôt inquiet que séduit. Marianne se jette sur lui, l’étreint et tente de l’embrasser.

Marianne – Ton odeur me rend folle, Charlie…

Heureusement, Charlie est sauvé par la sonnerie de son portable.

Charlie – Excusez-moi, ça doit être mon plombier… Il faut absolument que je réponde… (Il parvient à se dégager) Oui… Oui, c’est moi… Vous ne quittez pas une seconde…

Charlie s’en va précipitamment. Jane et Mick reviennent.

Mick – Qu’est-ce que vous lui avez fait pour le faire fuir comme ça ?

Marianne – Je vous l’avais dit que ça ne marcherait pas…

Jane – Vous n’avez pas dû faire beaucoup d’efforts… Vous me décevez, Marianne. Vous me décevez beaucoup. Pourquoi avoir investi toutes vos économies dans cette boîte au lieu de les mettre sur un compte en Suisse si vous n’êtes pas prête à vous battre pour la sauver de la faillite ?

Marianne – Si j’ai investi dans cette société, c’est pour vous, Jane…

Elle s’en va, au bord des larmes.

Mick – Vous saviez que notre comptable était lesbienne ? En plus d’être suisse…

Jane – Marianne est lesbienne ?

Mick – Elle a dit qu’elle n’aimait pas les hommes.

Jane – Ça ne veut pas dire qu’elle aime les femmes.

Mick – Vous, elle a l’air de bien vous aimer… Bon, quoi qu’il en soit, je ne pense pas que ce soit la femme de la situation pour séduire Charlie.

Jane – Et s’il était gay, lui aussi ?

Mick – Pour un homme, ne pas être sensible aux charmes d’une comptable suisse et lesbienne, ce n’est pas la preuve qu’on est gay, croyez-moi.

Jane – Je lui ai fait des avances, moi aussi, et il préfère monter une armoire Ikéa !

Mick – C’est vrai…

Jane – Il faudrait vérifier.

Mick – Quoi ?

Jane – S’il est gay !

Mick – Et comment on fait ça ?

Jane – Vous n’avez qu’à lui faire des avances, vous aussi. Vous verrez bien s’il est réceptif.

Mick – Réceptif… Vous plaisantez ?

Jane – Je vous rappelle que c’est la survie de la boîte qui est en jeu, donc celle de votre poste.

Charlie arrive pour prendre une fourniture dans une armoire.

Jane – Je suis sûre que vous ferez ça avec délicatesse…

Mick se plante devant Charlie.

Mick – Charlie, ça vous dirait qu’on parte en week-end tous les deux au Tréport ? Je connais un Formule 1 pas trop cher juste à la sortie de l’autoroute…

Charlie le regarde avec étonnement, retire un instant le casque qu’il a sur les oreilles puis le remet avant de fouiller dans l’armoire pour y prendre ce qu’il veut. Jane est sidérée.

Mick – Vous voyez, il n’est pas gay.

Jane – Ou alors, c’est que vous ne lui plaisez pas…

Mick – Pourquoi je ne lui plairais pas ? Je vais chez le coiffeur toutes les semaines, et je fais des UV deux fois par mois…

Jane – Ce n’est pas la peine de vous vexer…

Mick – Vous ne lui avez pas fait beaucoup d’effet non plus…

Jane – Il faut croire qu’on n’a pas encore trouvé ce qui lui fait de l’effet.

Bérangère arrive. En repartant, Charlie se retourne pour jeter un regard appuyé sur elle, ce qui n’échappe pas à Jane et Mick.

Bérangère – Je venais juste chercher une recharge pour mon imprimante ?

Les regards de Mick et Jane se fixent sur elle tandis qu’elle fouille elle aussi dans l’armoire de fournitures. Bérangère sent ces regards sur elle et s’inquiète.

Mick – Je vous avais dit qu’elle avait un gros potentiel…

Bérangère – Il y a un problème ?

Jane – Ça fait combien de temps que vous travaillez avec nous, Bérangère ?

Bérangère – Ça va faire six mois…

Jane – Et vous vous plaisez ici ?

Bérangère (récitant) – Madame La Présidente, vous pouvez compter sur un engagement total de ma part au service de la société. J’adhère complètement à son business plan. J’ai intégré cette équipe pour être confrontée à de nouveaux challenges, et relever de nouveaux défis.

Jane (la coupant) – Très bien… Alors Mick va vous expliquer le business plan qu’on a prévu pour vous ce week end, n’est-ce pas Mick ?

Mick – Vous vouliez être confrontée à de nouveaux challenges ? Vous allez voir, vous n’allez pas être déçue…

Mick entraîne Bérangère avec lui. Marianne revient.

Marianne – Excusez-moi, je me suis un peu emportée tout à l’heure…

Jane – Ce n’est pas grave. Et puis je crois qu’on a trouvé une autre solution.

Marianne – Tant mieux. Je pensais à une chose…

Jane – Oui ?

Marianne – Si voulez, je peux vous accompagner à la campagne pour préparer le contrat de Charlie.

Surprise et méfiance de Jane.

Jane – Je crois que ça peut attendre lundi… Je ne voudrais pas abuser de vous… Je veux dire de votre temps…

Marianne – Je n’ai rien de particulier à faire ce week end…

Jane – C’est très aimable à vous, mais je ne pense pas que ce sera nécessaire… D’ailleurs, je me demande pourquoi tout le monde rêve d’avoir une maison de campagne. Pourquoi les campagnes seraient en voie de désertification si on s’y amusait tellement ? La campagne, vous savez, c’est quand même assez déprimant. Surtout en cette saison…

Marianne – Nous sommes au mois de mai.

Jane – Justement. En hiver, encore, on peut espérer aller ramasser du bois mort et faire un feu de cheminée pour griller quelques châtaignes. Mais au printemps…

Marianne – Il n’y a pas de saison pour les feux de cheminée, vous savez…

Bérangère revient, furieuse, suivie de Mick.

Bérangère – Non mais vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ?

Marianne juge préférable de partir.

Mick – Il ne s’agit que de passer la nuit avec Charlie. On ne vous demande pas de vous marier avec lui !

Bérangère – Oui et bien justement. Je me marie dans trois mois, figurez-vous. Et j’avais prévu de partir en week end au Touquet avec Hubert.

Mick – Hubert ? C’est un berger allemand ?

Bérangère – C’est mon fiancé !

Mick – Il en va de la survie de cette société, Bérangère.

Jane – C’est à dire de la pérennité de votre poste ici…

Bérangère – C‘est un chantage ? Et si je vous traînais aux prud’hommes ?

Jane – Tout de suite, les grands mots…

Bérangère – C’est vrai, après tout, on ne parle que de proxénétisme aggravé.

Mick – Aggravé par quoi ?

Bérangère – Par le fait que ce type est un porc, déjà !

Jane – Nous sommes sur le point de signer le contrat du siècle, Bérangère. Je saurai me souvenir de votre sacrifice et vous montrer ma reconnaissance.

Bérangère – Combien ?

Jane – Pardon ?

Bérangère – À combien évaluez-vous mon sacrifice ?

Jane – Je vois que vous apprenez vite, c’est bien… Laissez-moi le temps de voir ça avec la comptabilité. Mais est-ce qu’un poste de directrice vous irait ?

Mick – Directrice ?

Jane – Rassurez vous, si on a ce budget, on n’aura pas trop de deux directeurs.

Bérangère – Ok, je peux essayer…

Charlie repasse par là. Mick et Jane s’éclipsent.

Bérangère – J’ai refait du café, si tu veux.

Charlie – Merci, mais j’en ai déjà pris trois. Je commencerais presque à être énervé.

Charlie commence à s’éloigner.

Bérangère – Non, mais attend… Je crois qu’on est parti sur de mauvaises bases, tous les deux.

Charlie – Ah oui…?

Bérangère – Tu sais que je te considère comme un créatif exceptionnel.

Charlie – Ah, bon ?

Bérangère – C’est sûrement pour ça que j’ai été un peu… agressive avec toi. J’avais peur que tu ne me fasses de l’ombre, tu comprends.

Charlie – Je comprends…

Bérangère – Mais il faut que je surmonte ce manque de confiance en moi, Charlie. Et il faut que tu m’y aides.

Charlie – C’est à dire que là… J’allais déjeuner.

Bérangère – Eh ben tu sais quoi ? Je t’invite. Comme ça, on pourra bavarder un peu.

Charlie – Je déjeune avec ma mère…

Bérangère – Ce sera l’occasion de me la présenter !

Charlie – C’est peut-être un peu prématuré, non ? Et puis tu sais, ma mère… Même moi, si je pouvais me dispenser de déjeuner avec elle.

Bérangère – Et pourquoi on ne se verrait pas ce week-end.

Charlie – J’ai une armoire Ikéa à monter…

Bérangère – Alors là… Tu as trouvé mon point faible ! J’adore monter des meubles Ikéa !

Charlie – Tu plaisantes…?

Bérangère – Je sais, ça paraît un peu fou, parce que tout le monde déteste, en général. Mais moi, je ne sais pas pourquoi… Ça me détend. Il y en a qui font des puzzles, moi c’est les meubles Ikéa. C’est bien simple, j’ai une commode, chez moi, un modèle assez complexe. Et bien le week end, il m’arrive de la démonter et de la remonter deux ou trois fois. Et sans le plan, hein ? Comme ça, juste pour me détendre…

Charlie – Ah oui, ça a l’air de te réussir. Tu as l’air très détendue, mais… on en reparle tout à l’heure, peut-être ? Il faut vraiment que j’y aille là… En fait, j’ai… J’ai très envie de…

Bérangère – Oui…?

Charlie – D’aller aux toilettes.

Bérangère – Ah…

Charlie s’en va. Bérangère reste seule, un peu déboussolée. Jane et Mick reviennent.

Jane – Alors ?

Bérangère – Je crois que ce n’est pas très bien parti…

Jane – Il faut mettre les bouchées doubles, mon petit ! Sinon vous êtes virée !

Mick – Allez-y, courez-lui après !

Bérangère – Il est parti aux toilettes…

Jane – Et bien vous lui tenez la porte !

Bérangère, furieuse, s’exécute, tandis que son portable sonne.

Bérangère – Ah, Hubert, ça tombe bien… Enfin non, ça tombe mal, j’allais t’appeler justement… Malheureusement, pour ce week end, ça ne va pas être possible… On a une brouette… Je veux dire une charrette… Ce n’est pas la peine d’aboyer comme ça, écoute…

Elle sort.

Mick – Puisque les couples semblent se faire et se défaire… Allez, je vous invite à dîner ce soir…

Jane – Désolée, mais je n’ai vraiment pas la tête à ça. Quand on aura signé ce budget et que Flora aura accouché, peut-être… On fêtera ça, d’accord ?

Mick – Promis ?

Jane – Promis.

Ils sortent. Charlie revient avec Bérangère à ses basques.

Bérangère – Donne tes photocopies, je vais les faire.

Charlie – Ne me dis pas que tu aimes aussi faire des photocopies ?

Bérangère – Je sais, c’est un peu spécial. Mais tu verras, je suis une fille très spéciale…

Charlie – Écoute, je suis vraiment désolé pour ce week-end, mais ça ne va pas être possible…

Bérangère – Attends, j’ai un SMS… Oh, mon Dieu ! C’est ma concierge. Mon immeuble vient de brûler. Un incendie criminel apparemment…

Charlie – Non ?

Bérangère – Je ne sais pas du tout où je vais dormir ce soir… Je n’ai pas d’amis… Sauf sur Spacebook… Tu ne pourrais pas me dépanner quelques jours…

Charlie – C’est à dire que… je n’ai qu’un lit.

Bérangère – Je dormirai sur le tapis, roulée en boule à tes pieds, Charlie… Laisse-moi devenir l’ombre de ton ombre… L’ombre de ton chien…

Charlie – Mais… je n’ai pas de chien.

Charlie s’éloigne, poursuivi par les ardeurs de Bérangère.

Bérangère – Ne me quitte pas…

Mick et Jane, qui ont visiblement observé discrètement la scène, reviennent.

Jane – Il n’y a plus qu’à attendre…

Mick – Le week-end va être long.

Jane – Je renonce à partir à la campagne… Je vais rester ici au bureau, au cas où il se passerait quelque chose… Je dormirai sur le canapé…

Marianne arrive.

Marianne – Je vais vous tenir compagnie, je ne fais rien ce week-end. Nous pourrons rédiger le nouveau contrat de Charlie…

Jane – Merci Marianne. Ça me fait du bien de savoir que je peux compter sur vous dans les moments difficiles…

Les deux femmes s’étreignent… sous le regard inquiet de Mick.

Mick – Je vais rester, moi aussi…

Marianne lance à Mick un regard noir.

Jane – Vous êtes sûr ?

Mick – Il est important que nous restions soudés tous les trois dans cette épreuve. Je travaillerai à la campagne…

Marianne – À la campagne ? Je croyais vous vouliez rester ici avec nous…

Mick – La campagne bordel ! La campagne Apple !

Jane – Très bien, Mick… Mais ce n’est pas la peine de vous énerver comme ça…

Noir.

Nuit de samedi

Lumière tamisée. Jane, Mick et Marianne dorment tous les trois affalés sur le canapé.

Mick a la tête sur l’épaule de Jane et l’enlace de son bras.

Noir.

Marianne a la tête sur l’épaule de Jane et l’enlace de son bras.

Elles se réveillent toutes les deux et Jane a un mouvement de recul.

Noir.

Mick a la tête sur l’épaule de Marianne et l’enlace de son bras.

Ils se réveillent tous les deux et ont un réflexe de recul.

Noir.

Lundi matin

Marianne arrive et prépare du café. Jane arrive à son tour.

Marianne – Des nouvelles de Charlie ?

Jane – Aucune…

Mick arrive aussi.

Mick – Alors ?

Marianne – On ne sait pas.

Mick – Si Bérangère n’a pas réussi à intercepter le recommandé, il ne prendra peut-être même pas la peine de repasser par le bureau…

Jane – Même s’il sait qu’il est viré, il n’est pas au courant qu’Apple a retenu son projet. Il viendra quand même chercher son solde de tout compte.

Mick – Et si Bérangère lui avait dit ?

Marianne – Quoi ?

Mick – Pour Apple !

Marianne – Quel intérêt elle aurait à faire ça ?

Charlie arrive. Tous les regards se posent sur lui pour guetter sa réaction.

Jane – Bonjour Charlie !

Charlie – Salut…

Mick – Bon week-end ?

Charlie – Mmm…

Mais Charlie continue son chemin jusqu’à son bureau.

Mick – Je pense que si il avait reçu sa lettre de licenciement, il nous en aurait parlé.

Marianne – Elle n’est peut-être pas encore arrivée. Des fois il y a des problèmes avec le courrier.

Jane – Il n’y a que Bérangère qui pourra nous dire ça…

Bérangère arrive, l’air renfrogné.

Jane – Alors ?

Mick – Pas trop dur à monter, cette armoire Ikéa ?

Bérangère sort une lettre de sa poche et l’exhibe.

Bérangère – J’ai pu récupérer le recommandé auprès du facteur.

Mick – Bravo !

Marianne – Comment vous avez fait ça ?

Bérangère – Charlie dormait encore.

Mick – Le repos du guerrier…

Elle lui lance un regard noir.

Bérangère – Je me suis fait passer pour sa femme et j’ai signé à sa place.

Jane – Ouf…

Mick – Ça va ? Ça s’est bien passé ?

Bérangère – Vous voulez des détails ?

Marianne – C’est le résultat qui compte.

Jane – Maintenant, vous allez pouvoir retrouver votre fiancé. Tenez, je vous donne votre journée, si vous voulez…

Le portable de Bérangère sonne, et elle répond.

Bérangère – Allo ? Ah, c’est toi mon chéri… Quoi ? Mais non, pas du tout, je vais t’expliquer… Mais écoute-moi, je t’en prie… Il a raccroché…

Elle range son téléphone.

Jane – Qu’est-ce qui se passe encore ?

Bérangère – C’était Hubert, mon fiancé… Il a appris que j’avais passé le week end chez Charlie, et il vient de me plaquer. Je me demande bien comment il a pu savoir ça…

Jane – Bon, ben ce n’est plus la peine que je vous donne un jour de congé, alors… Allez, donnez-moi cette lettre.

Bérangère – Pas si vite. Pour l’instant je la garde. En attendant qu’on parle de ma promotion et de mon augmentation…

Jane – Je vous l’ai dit, nous saurons vous remercier de votre dévouement lorsque nous aurons le budget Apple. Maintenant, au boulot comme si de rien n’était. Je vais m’occuper de faire signer à Charlie le nouveau contrat que Marianne lui a préparé.

Charlie revient pour prendre un café. Mick, Marianne et Bérangère sortent.

Jane – Ah, Charlie, justement, je voulais vous voir…

Charlie – Vous n’allez pas me virer, au moins ? Je viens juste d’emménager dans mon nouvel appart.

Jane – Mais non, voyons, qu’est-ce qui peut bien vous faire penser ça ? C’est même tout le contraire ! Je voulais vous proposer que nous nous unissions par des liens plus étroits.

Charlie – C’est une demande en mariage ?

Jane – Presque… Regardez.

Elle lui montre le contrat sur la table. Il se penche pour le lire mais renverse malencontreusement son café dessus.

Jane – Quel abruti ! Je veux dire, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas grave, je vais aller en chercher un autre exemplaire.

Jane sort. Marianne revient.

Charlie – Vous savez quoi ? La patronne vient de me proposer une promotion !

Marianne – Sans blague… Et vous avez dit oui ?

Charlie – Bien sûr.

Marianne – Très bien. Alors maintenant, il va falloir être à la hauteur.

Charlie – Pour ?

Marianne – Ce budget Apple que vous venez de remporter ! Ce n’est pas parce que le client tient absolument à travailler avec vous…

Charlie – C’est ma proposition qui a été retenue par Apple ?

Jane revient avec un nouvel exemplaire du contrat et jette à Marianne un regard assassin.

Charlie – Ah, d’accord… Je comprends maintenant pourquoi tout le monde est aussi gentil avec moi.

Jane – Je ne vous l’avais pas dit ? C’est parce que je pensais que Marianne l’avait déjà fait…

Elle fusille des yeux Marianne qui se rend compte de sa bourde.

Marianne – Ah, il n’avait pas encore signé son contrat…

Charlie – Ne vous inquiétez pas. Vous m’avez fait confiance, à un moment où la boîte n’allait pas très fort. Alors que vous auriez pu me licencier. Je saurai mériter cette confiance.

Jane – Oui, n’est-ce pas ? C’est vrai que nous n’avons jamais douté de vous…

Charlie – Vous comprendrez quand même que j’ai besoin d’examiner ça attentivement. Maintenant que je suis un créatif très demandé…

Jane – Mais bien sûr…

Charlie – Passez-moi ça, je vais le lire tranquillement.

Il prend le contrat et sort. Jane se tourne vers Marianne.

Jane – Bravo ! Maintenant, il va nous saigner à blanc…

Marianne – Si je n’avais pas mis le feu à l’immeuble de Bérangère, elle n’aurait peut-être jamais accepté de passer tout le week-end avec lui.

Jane – Vous avez mis le feu à son immeuble ?

Marianne – Elle aurait pu changer d’avis, et rentrer chez elle…

Bérangère arrive.

Bérangère – Mon immeuble a vraiment brûlé ?

Jane – Je vous expliquerai…

Marianne – Vous êtes assuré, non ?

Bérangère – Mais vous êtes une bande de dingues !

Jane – On reparle de tout ça quand Charlie aura signé son contrat, n’est-ce pas ?

Bérangère – Moi aussi, je vais vous saigner à blanc !

Jane – Ne nous énervons pas je vous en prie…

Bérangère – Et s’il apprenait quand même que vous aviez l’intention de le licencier pour faute…

Marianne – Je suis sûre que nous allons trouver un arrangement…

Bérangère tend un document à Jane.

Bérangère – Le voilà, mon arrangement. J’ai préparé mon nouveau contrat moi aussi. Vous avez juste à signer…

Jane jette un regard au contrat, soupire et signe.

Jane – Ils auront ma peau…

Charlie revient beaucoup plus sûr de lui aussi.

Charlie – Bon écoutez, globalement, ça me convient. Je vous fais confiance.

Jane – Génial.

Charlie – Juste un détail. Pour le salaire annuel, j’ai rajouté un zéro. Vu l’importance du budget Apple, ça devait être une erreur de la comptabilité, j’imagine. N’est-ce pas Marianne ?

Marianne – Bien sûr…

Charlie – Une petite signature et on n’en parle plus ?

Jane signe.

Jane – Et voilà.

Charlie prend le contrat. Mick arrive.

Mick – Tout se passe bien ?

Le portable de Jane sonne.

Jane – Oui… Non ? Oui, oui, bien sûr… Oh, mon Dieu… Ok, j’arrive tout de suite…

Elle range son portable.

Mick – Apple ?

Jane – Flora vient d’accoucher… Je passe chercher mon sac dans mon bureau et je file tout de suite à la clinique. Vous vous rendez compte, Mick ? Des sextuplés !

Elle s’en va précipitamment.

Marianne – Flora ? C’est qui, cette Flora.

Mick – Ah, je ne vous ai pas dit ? Comme Jane et moi, on ne pouvait pas avoir d’enfants ensemble, on a eu recours à une mère porteuse… Et puis entre nous, c’est beaucoup plus pratique. Et beaucoup moins cher qu’on ne l’imagine, finalement…

Il sort, suivi par Marianne dans un état second. Charlie reste en tête à tête avec Bérangère.

Bérangère – Tu t’en sors bien… Ils voulaient te virer…

Charlie – Je sais…

Bérangère – Mais alors pourquoi tu n’as rien dit ?

Charlie – Tu aurais passé le week end avec moi, sinon ?

Bérangère – Salaud ! Et tu savais aussi que tu avais remporté le budget Apple ?

Charlie – Je n’ai pas remporté le budget Apple.

Bérangère – Je ne comprends pas…

Charlie – C’est moi qui ai appelé Jane vendredi en me faisant passer pour le directeur de Apple en France.

Bérangère – Tu t’es bien foutu de ma gueule…

Charlie – Maintenant que j’ai un salaire annuel à six chiffres, je ne désespère pas de te garder. Et puis tu es célibataire, non…?

Bérangère – Ce n’est pas toi qui a prévenu Hubert au moins ?

Charlie (pas convainquant) – Moi ? Mais comment tu peux même penser une chose pareille ?

Bérangère – Tu t’es bien fait passer pour le successeur de Steve Jobs…

Charlie – Et puis songe que grâce à moi, tu as eu une augmentation, toi aussi.

Bérangère – Mais dès demain, ils vont s’apercevoir que tu les as baladés !

Charlie – Ils ont signé nos contrats, non ? Qui vivra verra…

Bérangère – La boîte était déjà en faillite, alors avec le montant astronomique de nos nouveaux salaires…

Charlie – La Grèce aussi est en faillite… Et le Parthénon est toujours là…

Bérangère – C’est l’Acropole, à Athènes.

Charlie la prend par les épaules.

Charlie – Je crois en nous Bérangère. La vie est un pari audacieux sur l’avenir. L’état aussi emprunte pour payer les intérêts de sa dette !

Bérangère – Mmm.

Charlie – D’ailleurs je pourrais aussi décider d’aller me faire embaucher dans une autre agence avant qu’on me vire. Maintenant que je suis le créatif le mieux payé de Paris, on va s’arracher mes services…

Charlie et Bérangère sortent. Jane et Mick reviennent, suivis de près par Marianne

Mick – On dîne ensemble ce soir pour fêter ça ? Vous m’avez promis…

Jane – D’accord… Bon, il faut que je file… (À Marianne) Si vous en voulez un, n’hésitez pas. On ne va quand même pas pouvoir les garder tous les six.

Marianne est anéantie.

Mick – Je crois qu’une introduction en bourse s’impose, maintenant, non ? Et il faudra aussi qu’on parle de mes stock options…

Le téléphone de Jane sonne.

Jane – Il était une fois dans l’web, j’écoute…

Marianne – Vous ne serez jamais le père de ces sextuplés, Mick…

Jane leur tourne le dos pour répondre à son appel.

Jane – Oui, c’est elle même.

Calmement, Marianne déplie un couteau.

Mick (sans se méfier) – Qu’est-ce que c’est ? Un couteau suisse ?

Marianne – Exactement. J’en ai toujours un sur moi.

Mick – Qu’est-ce que vous comptez faire avec ça ? Déboucher une bonne bouteille pour fêter ces heureux événements ?

Marianne – Vous allez voir…

Elle poignarde Mick, qui s’écroule.

Jane – La Société Générale, oui… Écoutez, soyez complètement rassurés au sujet de notre découvert bancaire. J’attendais d’être tout à fait sûre pour vous appeler, mais maintenant je peux vous le dire avec certitude : tous nos petits problèmes sont définitivement réglés…

Noir. Lumière. Tous les comédiens reviennent sur scène pour une petite chorégraphie sur

la musique de la chanson Start Me Up des Rolling Stone.

  

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger :

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Mai 2012

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-36-9

Ouvrage téléchargeable gratuitement

I

Diagnostic réservé

Comédie de Jean-Pierre Martinez

5 ou 6 personnages (hommes et/ou femmes)

Patrick est dans un coma profond suite à un accident de Velib. Ses proches depuis longtemps perdus de vue sont appelés à son chevet pour décider de son sort afin d’éviter tout acharnement thérapeutique. Mais cette décision collégiale est d’autant plus difficile à prendre que le patient s’avère ne pas être exactement celui qu’on croyait et qu’il est détenteur d’un secret qui pourrait rapporter gros…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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LE MOT DE L’AUTEUR SUR LA PIÈCE

Pour espérer faire la meilleure des comédies, il faut prendre pour sujet le pire des drames… Il y a un sujet de société qui revient régulièrement sur le tapis (ou en l’occurrence sur le billard), c’est celui de l’euthanasie. Je me suis donné comme défi, avec cette pièce, de faire rire en prenant comme point de départ un homme qui est dans un coma profond. À partir de là, bien sûr, il faut trouver le biais pour produire du comique avec une situation aussi tragique. Quand quelqu’un est dans le coma, ses proches sont consultés pour savoir s’il faut ou non maintenir le patient artificiellement en vie. Dans cette comédie, ce sont le frère et la soeur qui sont convoqués par le médecin. Mais ces proches supposés n’étaient en fait plus en relation avec cette victime collatérale depuis longtemps. Ils ne savent donc pas trop quoi décider. D’autant qu’ils s’en foutent un peu, et qu’ils ont d’autres soucis en tête. Par là-dessus arrive la présumée compagne du patient dans le coma et, par elle, on va en apprendre un peu plus sur les circonstances de l’accident qui a conduit le patient à l’hôpital. Ces éléments nouveaux, distillés au goutte à goutte, vont très cyniquement faire pencher les proches tantôt vers le maintien en vie du patient, tantôt vers la décision de précipiter sa fin. La vie est une farce. Et quand quelqu’un meurt ou qu’il est sur le point de mourir, il semble que cet événement cristallise tous les éléments de cette tragi-comédie, à travers l’hypocrisie sociale à laquelle nous sommes tous contraints de nous conformer en des moments aussi solennels. La société, en effet, nous oblige à respecter voire à sacraliser la mort. Le problème c’est que tous les vivants, à l’exception des papes, ne deviennent pas automatiquement des saints du simple fait de leur passage de vie à trépas. D’autant plus que quand les gens meurent, ils laissent souvent de l’argent derrière eux. Parfois aussi de l’argent sale… Cet aspect tragi-comique de la vie fait qu’il est parfois difficile de garder son sérieux devant la perspective de la mort. Les meilleurs fous rires sont ceux qu’on peut avoir à un enterrement. Ou encore au théâtre. J’espère avoir écrit une comédie à mourir de rire…

+++

LIRE LE TEXTE INTÉGRAL

Diagnostic Réservé

6 personnages (masculins ou féminins) :

Alban(e) : le frère (ou la sœur) de Patrick
Louise : la sœur (ou le frère) de Patrick
Josiane : la compagne de Patrick
Docteur Mahler : le (ou la) médecin
Lajoie : l’infirmière (ou l’infirmier)
Sanchez : le commissaire

Une chambre d’hôpital. Sur un lit à roulettes repose le corps d’un patient en position inclinée, relié à un goutte à goutte ainsi qu’à de multiples appareillages électriques. Son visage est couvert d’un drap. Ce rôle n’étant que de figuration, le patient sera un mannequin. Le Docteur Mahler (homme ou femme) et Mademoiselle (ou éventuellement Monsieur) Lajoie, son infirmière (ou infirmier) entrent, tous deux en blouses blanches.

Mahler – Il fait une chaleur, dans ces hôpitaux. Ça donne envie d’ouvrir une clinique privée rien que pour avoir la clim.

Lajoie – Et après on s’étonne que les microbes prolifèrent.

Mahler – On nous rebat les oreilles avec le déficit de la Sécurité Sociale. Si on commençait déjà par arrêter le chauffage en été dans les hôpitaux publics, on réduirait déjà notre facture de fioul.

Lajoie – Et on ralentirait aussi la propagation des maladies nosocomiales, (prononcer Malheur) Docteur Mahler.

Mahler – D’ailleurs, je me demande si je ne couve pas un petit staphylocoque doré, moi. À moins qu’il ne s’agisse d’une maladie tropicale. En tout cas vous, Mademoiselle Lajoie, vous avez une mine resplendissante.

Lajoie – Merci Docteur. C’est la carotène. Je ne suis pas trop orange au moins ?

Mahler – Mais non, mon lapin. Alors, qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ?

Elle lui tend un dossier médical.

Lajoie – Patrick Mariani, quarante ans. Le patient est dans un coma profond suite à un accident de Velib.

Le médecin jette un regard au dossier.

Mahler – Le port du casque, en vélo, ça devrait être obligatoire.

Lajoie – Dans le cas présent, la victime portait bien un casque. Malheureusement, cela n’a pas suffit. Il a percuté un bus de plein fouet.

L’infirmière relève le drap et on découvre que la tête du patient est couverte d’un casque intégral.

Mahler – Mais ici, il ne risque plus rien, à part tomber de son lit. Pourquoi ne lui a-t-on pas retiré son casque ?

Lajoie – C’est tellement en vrac là-dedans… On n’a pas osé lui enlever de crainte que le cerveau ne se répande sur l’oreiller.

Mahler – J’en conclus qu’il y a peu de chance pour qu’il se réveille prochainement…

Lajoie – Arrêt respiratoire ayant probablement entraîné un manque d’oxygénation du cerveau.

Le médecin regarde à nouveau le dossier.

Mahler – Je vois… Encéphalogramme plat. Mort cérébrale apparente. Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux abréger ses souffrances tout de suite ?

Lajoie – C’est vrai que ça libérerait un lit, mais…

Mahler – Vous avez raison, il vaudrait mieux consulter les proches avant. La famille a été prévenue ?

Lajoie – Oui, ils ne devraient pas tarder.

Mahler – Parfait.

Lajoie – Pas d’autres recommandations au sujet de ce patient, Docteur ?

Mahler – Laissez-moi réfléchir… Veillez à laisser la visière du casque bien fermée pour éviter que les mouches ne puissent entrer à l’intérieur.

Lajoie – Vous êtes impayable, Docteur Mahler…

Mahler – Impayable, c’est le mot ! C’est pourquoi je vais bientôt opter pour la médecine à deux vitesses, ma chère. Le public n’a plus les moyens de rémunérer mon talent à sa juste valeur… Ça vous dirait de me suivre dans ma nouvelle clinique, si j’avais besoin d’une bonne infirmière en chef ?

Lajoie – Je vous suivrais jusqu’au bout du monde, Docteur Mahler… Même dans un dispensaire gratuit au fin fond de l’Afrique. Alors pourquoi pas dans une clinique bien climatisée à Neuilly ?

Mahler – Je sens que nous allons faire de grandes choses ensemble, Mademoiselle Lajoie… Il ne me reste plus qu’à trouver quelques généreux donateurs pour rassembler les fonds nécessaires à la réalisation de mon projet !

Lajoie – J’ai peut-être une idée à ce sujet…

Mahler – Vraiment ? Vous êtes merveilleuse, Mademoiselle Lajoie.

Elle replace le drap sur le casque intégral.

Mahler – Mais pourquoi est-ce que vous lui couvrez la tête avec ce drap ? Tout à l’heure, j’ai cru qu’il était déjà mort…

Lajoie – Parfois, il ouvre les yeux. Ça doit être nerveux. C’est pour le protéger de la lumière…

Mahler – C’est vrai que ces néons, c’est très agressif… Dans notre clinique, je ferai installer une lumière d’ambiance. C’est beaucoup plus agréable.

Lajoie – Surtout pour ces pauvres gens en fin de vie.

Mahler – Rassurez-vous, ma clinique n’accueillera que des patients solvables et en parfaite santé. Je pense plutôt me recycler dans la chirurgie esthétique…

Lajoie – Les gens riches aussi ont le droit qu’on s’occupe un peu de leurs petits défauts… Moi même, je sais bien que je ne suis pas tout à fait parfaite. Qu’est-ce que vous pensez de ma poitrine, Docteur ?

Ils commencent à partir.

Mahler – Le plus grand bien, Mademoiselle Lajoie. Le plus grand bien. Mais si vous le souhaitez, je regarderai cela de plus près tout à l’heure, n’est-ce pas ? Patient suivant ?

Lajoie – Un SDF que le Samu Social a retrouvé dans la rue cette nuit en coma éthylique. Lui non plus, il n’y a guère de chances pour qu’il se réveille maintenant.

Mahler – Avec la chaleur qu’il fait ici, il ne faudrait pas le garder trop longtemps, sinon ça ne va pas tarder à sentir… Il ne reste pas une petite place dans le congélateur à la cuisine ? Au moins, lui, il serait au frais…

Lajoie – Vous allez me faire mourir de rire, Docteur ! Avec vous, au moins, on ne s’ennuie pas…

Mahler – Avec le métier qu’on fait, il faut bien rigoler un peu…

Ils quittent la chambre.

Aussitôt après, Alban (ou éventuellement Albane selon les besoins de la distribution), un homme (ou une femme) au look bobo, entre dans la pièce, téléphone portable vissé sur l’oreille.

Alban – Écoute, je ne sais pas du tout. Je viens juste d’arriver à l’hôpital, mais je me suis trompé de chambre. Je suis tombé sur un pauvre type en hypothermie qui ne sentait pas très bon. Mais là ça y est, je suis devant lui…

Il aperçoit le patient sur son lit.

Alban – Et il n’a pas l’air d’aller très bien non plus, dis donc… Il y a des fils et des tuyaux partout… On dirait un transformateur électrique. Remarque, je ne suis encore complètement sûr que c’est lui. Il y a un drap qui recouvre son visage… Oui, tu as raison, souvent ce n’est pas très bon signe… Enfin, le médecin ne va pas tarder à passer, j’en saurai un peu plus…

Louise, look bcbg, arrive à son tour.

Alban – Excuse-moi, je vais devoir te laisser. Ma sœur vient d’arriver. D’accord, je t’appelle quand j’ai du nouveau, mais ne m’attends pas pour déjeuner… Moi aussi, je t’embrasse…

Il range son portable et fait la bise à sa sœur.

Louise – Bonjour Alban.

Alban – Bonjour Louise.

Elle aperçoit le patient sur son lit recouvert d’un drap.

Louise – Oh mon Dieu ! Ne me dis pas que j’arrive trop tard… Il est mort ?

Alban – Je pense que s’il était mort, ils auraient débranché tout ça.

Louise – Tu es sûr que c’est lui, au moins ? J’ai commencé par me tromper de chambre…

Alban – Ah toi aussi ? Il faut dire qu’entre la chambre 13 et la 13 bis…

Louise – Espérons que ça lui portera chance quand même…

Alban – Quoi ?

Louise – Le numéro 13 !

Il regarde la feuille de soin accroché au pied du lit.

Alban – Patrick Mariani. Oui, c’est bien ça.

Louise – On pourrait peut-être lui enlever ce drap qu’il a sur la tête, non ?

Alban – C’est vrai que ça ressemble un peu à un suaire, mais bon… Je ne sais pas si…

Louise – Tu as raison. Il vaut mieux ne toucher à rien avant que la police arrive.

Alban – Tu veux dire le médecin…

Louise – Je l’ai croisé dans le couloir, il m’a dit qu’il venait tout de suite.

Alban – Quelle histoire… Ça fait tellement longtemps que je n’avais pas de ses nouvelles… Le retrouver aujourd’hui comme ça… Dans cet état… Et toi, ça va ?

Louise – Oui, oui, ça peut aller…

Silence embarrassé.

Alban – Tu habites toujours à Fontenay-sous-Bois ?

Louise – Je n’ai jamais habité à Fontenay-sous-Bois.

Alban – Sans blague ?

Louise – C’est Fontenay-aux-Roses

Alban – Ah oui, bien sûr…

Nouveau silence embarrassé.

Louise – Et toi, toujours dans la publicité ?

Alban – Je suis dans la finance.

Louise – Ah oui, c’est vrai…

Alban – Et Patrick, tu avais de ses nouvelles ?

Louise – Pas plus que toi… La dernière fois que je l’ai vu, c’est à l’enterrement de papa. Auquel tu n’es pas venu, si ma mémoire est bonne.

Alban – Un empêchement de dernière minute. Mais il faut bien reconnaître que dans la famille… on n’a jamais trop eu le sens de la famille.

Louise – C’est terrible… Décidément. Il n’aura jamais eu de chance.

Alban – Non… Pauvre Patrick… Déjà avec son prénom…

Louise – Quoi ?

Alban – Tu n’as jamais trouvé ça curieux qu’il s’appelle Patrick ?

Louise – Plein de gens s’appellent Patrick.

Alban – Pas des gens de notre milieu. Et pas des gens de son âge.

Louise – C’est vrai… Et à ma connaissance, on n’a aucun grand-père ou aucun oncle qui s’appelle Patrick.

Alban – Je ne sais pas… Il a peut-être été adopté…

Louise – Remarque, ça expliquerait pas mal de choses…

Alban – C’est vrai que ça a toujours été le vilain petit canard…

Louise – Oui… On ne peut pas dire qu’il nous ressemble beaucoup.

Alban – Il a un petit côté asiatique, non ?

Louise – Asiatique, tu crois ?

Alban – Non mais léger, hein.

Louise – Tu crois qu’il aurait été adopté, et qu’on lui aurait laissé son prénom d’origine ?

Alban – En même temps, des Chinois qui s’appellent Patrick…

Louise – Ah oui…

Un temps.

Alban – L’avantage, si finalement on n’était pas vraiment de la même famille, c’est que s’il avait besoin d’un rein, on ne serait pas compatible…

Louise – Oui…

Alban – Ah, tiens… Voilà le médecin, justement… (En aparté) Et vu son nom à lui, ça m’étonnerait qu’il soit porteur de bonnes nouvelles…

Le médecin et l’infirmière entrent avec une mine de circonstances.

Mahler (prononcé Malheur) – Docteur Mahler. Et voici mon infirmière, Mademoiselle Lajoie.

Louise – Bonjour Docteur.

Alban – Mademoiselle…

Louise – Nous sommes venus dès que l’hôpital nous a prévenus.

Mahler – Vous êtes ses frère et sœur, je crois ?

Alban – Oui, enfin…

Mahler – Je suis vraiment désolé pour votre frère.

Louise – Alors c’est si grave que ça ?

Mahler – Je ne vous cacherai pas que son état est extrêmement préoccupant, et que le pronostic vital est engagé.

Louise – Vous pensez qu’il y a encore un espoir ?

Mahler – Monsieur Mariani a subi un traumatisme très violent à la tête. Hélas, la boîte crânienne est gravement endommagée. Il se trouve actuellement plongé dans un coma profond, et il est maintenu en vie artificiellement. Nous allons poursuivre les examens, mais il est à craindre qu’il soit d’ores et déjà en état de mort cérébral.

Alban – C’est un légume, quoi…

Mahler – J’ai fait 14 années d’études supérieures. Je me devais de développer un peu en employant ce jargon médical pour justifier mon salaire astronomique. Mais oui, on peut résumer ça comme ça.

Louise – Donc il n’y a aucune chance qu’il sorte un jour du coma ?

Mahler prend la radio que Lajoie vient de sortir d’un dossier, et leur montre.

Mahler – Voici une radio du crâne de Monsieur Mariani. Comme vous pouvez le constater, les lésions sont nombreuses et les fractures multiples.

Alban et Louise font mine de regarder et d’y comprendre quelque chose.

Louise – Ah oui, en effet, ce n’est pas beau à voir.

Alban – Pourtant, le crâne a l’air en bon état… La courbe est parfaite…

Mahler – Non, ça ce n’est pas le crâne. C’est son casque.

Louise – Son casque ?

Lajoie – La boîte crânienne est tellement endommagée que nous avons préféré lui laisser son casque pour l’instant afin de maintenir le cerveau en place.

Mahler – Enfin ce qu’il en reste…

Alban – Vous voulez dire que sans ça…

Mahler – Imaginez un tas de spaghettis contenu dans une passoire fêlée, le tout contenu dans un casserole. Disons que nous avons jugé plus prudent de laisser la casserole sous la passoire pour éviter que les spaghettis ne se répandent dans l’évier.

Alban – Ah oui, je comprends beaucoup mieux comme ça…

Mahler range ses radios.

Mahler – Je suis vraiment désolé de vous demander ça aussi brutalement, mais… À votre connaissance, Monsieur Mariani avait-il émis des souhaits particuliers pour ce qui est de la marche à suivre dans l’hypothèse où, comme c’est malheureusement le cas aujourd’hui, il en viendrait à être maintenu artificiellement en vie ?

Louise – Je ne sais pas… Nous n’avions jamais eu l’occasion d’aborder ce sujet ensemble… Il faut dire qu’on ne se voyait pas très souvent… (À Alban) Il t’en avait parlé à toi ?

Alban – Non… La dernière fois que je l’ai vu, c’était à ton mariage. J’imagine que les circonstances n’étaient pas très favorables pour aborder ce genre de sujet. Encore que… Au moment de la danse des canards, qui peut affirmer sans mentir n’avoir jamais songé au suicide assisté…

Mahler – Je ne vous presse pas, bien sûr. Mais il faudra que vous y pensiez pour ce qui est de votre frère.

Lajoie – Et le cas échéant, il y aura aussi un choix à faire en ce qui concerne un éventuel don d’organe.

Alban – Un don d’organe ? Ah non, mais… Il faut vous préciser, Docteur… Nous avons de bonnes raisons de supposer que Patrick n’est que notre frère adoptif… Nous ne sommes donc probablement pas compatibles pour un don d’organe…

Lajoie – Je crois que le Docteur Mahler pensait plutôt au fait de donner les organes de Patrick…

Alban – Les organes de… Bien sûr… C’est évident… Et personnellement, j’y suis tout à fait favorable. Si cela peut sauver une vie…

Mahler – Quoi qu’il en soit, évidemment, il faudra aussi prendre l’avis de Madame Mariani. Elle vient de nous appeler, et elle ne devrait pas tarder à arriver.

Louise – Madame Mariani…

Lajoie – Son épouse. Votre belle-sœur.

Alban – Bien sûr…

Mahler – Je vous laisse avec votre frère… Vous pouvez lui parler, évidemment, mais je ne peux pas vous garantir qu’il soit en mesure de vous entendre…

Alban – Merci Docteur.

Mahler – Je reste à votre entière disposition… Et en cas de besoin, vous pouvez aussi sonner. Une infirmière viendra… Ou le cas échéant un prêtre…

Le médecin et l’infirmière sortent. Alban et Louise jettent un regard vers le patient.

Louise – Tu savais qu’il était marié ?

Alban – Non…

Louise – Il aurait au moins pu nous envoyer un faire-part. Je ne sais pas si je serai allée à son mariage, mais bon… Ça se fait, non ?

Alban – C’est curieux, je ne l’imagine pas marié.

Louise – Ouais… Je serai curieux de savoir à quoi ressemble sa femme…

Alban – D’après ce que dit le médecin, on ne devrait pas tarder à le savoir…

Justement Josiane, l’épouse présumée de Patrick, arrive. Le personnage peut être incarné par une femme au look et à l’attitude peu féminine, ou encore par un homme travesti en femme.

Josiane – Oh mon Dieu ! Patrick !

Alban et Louise échangent un regard intrigué.

Josiane – Ne me dites pas que j’arrive trop tard ?

Alban – Rassurez-vous, il est encore en vie. Enfin si on peut dire…

Josiane – Josiane. Je suis la compagne de Patrick. Mais qui êtes-vous ?

Alban – Je suis son frère…

Louise – Et moi sa sœur…

Josiane – C’est curieux… Il ne m’avait jamais parlé de vous…

Alban – Il ne nous avait pas dit non plus qu’il était marié…

Josiane – C’était un garçon très discret. Enfin, je veux dire… C’est toujours un garçon très discret.

Alban – C’est sûr que dans l’état où il est, pour la discrétion.

Josiane – Le médecin vous a dit s’il y avait encore un espoir ?

Louise – Il ne nous a guère rassuré, à vrai dire… Croyez bien que nous sommes aussi désolés que vous… Vous aviez des enfants ?

Josiane – Pas encore, hélas… J’aurais au moins pu garder un souvenir de lui…

Louise – Bien sûr.

Josiane – Mais ils vont essayer de le soigner, quand même ?

Alban – Je crois qu’ils nous ont surtout fait venir pour savoir si on était d’accord pour abréger ses souffrances…

Josiane – Abréger ses souffrances ?

Louise – Patrick est malheureusement plongé dans un coma profond suite à son accident.

Josiane – Son accident ? Mais qu’est-ce qui s’est passé, au juste ?

Alban – C’est vrai, ça… Qu’est-ce qui lui est arrivé, au fait ?

Louise – On a oublié de demander…

Alban – Un accident de la route, peut-être.

Josiane – Patrick n’avait pas son permis.

Alban – Quoi qu’il en soit, j’ai l’impression que le Docteur Mahler n’attend plus que notre feu vert pour le débrancher…

Josiane – Le débrancher ? On dirait que vous parlez d’un grille-pain. C’est votre frère, tout de même…

Louise – Pour tout vous dire, cela fait des années qu’on ne se voyait plus…

Alban – Je me demande même pourquoi on nous a fait venir.

Louise – Certes, nous sommes sa seule famille à part vous, mais prendre une décision pareille…

Alban – Moi je ne suis pas croyant, alors l’euthanasie, je n’ai rien contre. C’est le mot qui n’est pas très vendeur. Surtout la deuxième moitié.

Josiane – La deuxième moitié ?

Alban – Nazi !

Louise – C’est vrai que les Allemands ne nous ont pas laissé un bon souvenir de l’euthanasie…

Alban – Ce qui nuit beaucoup à l’image de cette pratique pourtant bien utile dans des cas comme celui-ci.

Louise – Il vaudrait peut-être mieux que ce soit vous qui preniez la décision. C’est vrai, vous le connaissiez mieux que nous, au fond…

Josiane se met à sangloter de façon assez peu convaincante.

Josiane – Non, je ne suis pas prête à… le débrancher comme vous dites… Pas pour l’instant en tout cas…

Louise – Nous respectons tout à fait votre décision, croyez-le. N’est-ce pas Alban ?

Alban – Évidemment… (Il jette un regard à sa montre) D’ailleurs, je ne vais pas tarder à vous laisser… Puisqu’on ne peut rien faire pour l’instant…

Louise – Moi aussi… J’ai un dîner ce soir et…

Alban – Je ne pense pas que dans l’état où il est, de toute façon, notre présence fasse une grande différence…

Josiane – Je vais rester auprès de lui, si vous le permettez…

Louise – Mais bien sûr… Vous êtes sa femme après tout…

Alban et Louise s’apprêtent à décamper mais l’infirmière revient.

Lajoie – Ah, vous devez être Madame Mariani, je présume…

Josiane – Oui… Vous pouvez me donner quelques précisions sur l’état dans lequel se trouve Patrick ?

Lajoie – Nous attendons les derniers résultats d’analyses, mais je ne vous cacherais pas que nous ne sommes pas très optimistes.

Josiane – Son état empire ?

Lajoie – Non, on ne peut vraiment pas dire ça. Disons que son état est stationnaire.

Josiane – Dans ce cas, il y a peut-être encore un espoir.

Lajoie – Malheureusement, chère Madame, stationnaire dans le cas présent ne signifie rien de bon.

Alban – L’état d’un légume aussi peut être stationnaire.

Lajoie – Monsieur Mariani se trouve en effet dans un état végétatif. Et il y a hélas peu de chances pour qu’il en sorte un jour.

Josiane – Vous êtes sûre ?

Lajoie – Malheureusement, je crois qu’il faudrait aussi que vous envisagiez ce qui vous paraît le mieux pour lui.

Louise – Vous croyez qu’il souffre ?

Lajoie – C’est difficile à dire, mais… vous conviendrez que survivre dans ces conditions… ce n’est pas une vie.

Louise – Madame a raison, Josiane. Je comprends votre douleur, mais on ne peut pas le laisser comme ça…

Lajoie – Il y a un moment où il faut faire son deuil. Le départ d’un être cher, c’est une épreuve que le Seigneur nous envoie, bien sûr. Mais quand le moment est venu, autant ne pas retarder l’échéance et affronter les choses en face. Il y a des tas de paperasses à remplir. Et puis il y a la succession, évidemment. Mieux vaut ne pas laisser traîner tout ça inutilement.

Alban – La succession ?

Louise – C’est vrai, la succession, on avait oublié ça…

Alban – Et les héritiers, c’est qui ?

Lajoie – Eh bien au premier chef… (À Josiane) C’est vous sa femme, non ?

Josiane – Oui, enfin…

Lajoie – Si votre mari venait à décéder, c’est vous qui hériterez, bien sûr… D’ailleurs, en tant qu’épouse du patient, j’aurais quelques papiers à vous faire signer dès maintenant…

Josiane – C’est à dire que… En fait, on n’était pas encore mariés…

Lajoie – Ah… Et vous n’aviez pas d’enfants non plus ?

Josiane – Non…

Lajoie – Dans ce cas, ce sont ses frère et sœur qui hériteront… Mais je me doute que ce n’est pas votre principal souci en ce moment…

Alban (rêveur) – Non, bien sûr…

Lajoie – Je vous laisse réfléchir à tout ça en famille…

L’infirmière s’en va.

Josiane – Je crois que j’ai besoin de me rafraîchir un peu…

Josiane sort vers la salle de bain.

Alban – Alors ce serait nous, les héritiers…

Louise – On était sa seule famille, alors s’il n’est pas marié…

Alban – C’est dingue…

Louise – Oui…

Alban – Tu crois qu’il avait beaucoup de fric ?

Louise – Ça m’étonnerait, mais bon… Va savoir… On ne l’avait pas vu depuis des années…

Alban – Je ne sais même pas ce qu’il faisait comme métier, Patrick.

Louise – Je ne sais pas pourquoi, mais je l’imagine plutôt au chômage, pas toi ?

Alban – Si… Et même en fin de droit, non ?

Louise – Certainement pas redevable de l’ISF, en tout cas.

Alban – Il faudrait demander à sa femme… Enfin à Josiane… Elle doit bien savoir, elle…

Josiane revient.

Louise – Ça va mieux ?

Josiane semble chercher quelque chose. 

Josiane – Ça va… Vous savez où ils ont rangé ses affaires ?

Louise – Ses affaires ?

Josiane – Il n’avait pas une valise, en arrivant ici ?

Alban – S’il a été hospitalisé à la suite d’un accident, je ne pense pas qu’il ait eu le temps de faire sa valise…

Louise – Comme dans le cas d’un accouchement…

Alban – Pourquoi voulez-vous savoir s’il a une valise ? Je ne crois pas qu’il en ait beaucoup besoin en ce moment…

Josiane – Non, bien sûr… Excusez-moi, c’est les nerfs…

Alban – Et sinon… vous qui viviez avec lui, vous pourriez nous donner un peu de ses nouvelles ? Je veux dire, comme on ne l’avait pas vu depuis très longtemps…

Louise – Oui, comment ça marchait pour lui ?

Josiane – Comment ça marchait ?

Louise – Les affaires… Il avait un métier ?

Josiane (ailleurs) – Un métier ? Patrick ?

Alban – Je me disais aussi…

Josiane semble préoccupée par autre chose.

Josiane – Je vais quand même demander à l’infirmière s’ils ont rangé sa valise quelque part…

Elle sort.

Alban – Elle a l’air passablement perturbée, non ?

Louise – On le serait à moins.

Alban – En tout cas, apparemment, il n’avait pas fait fortune… Alors question succession…

Louise – Il n’a peut-être pas fait fortune… mais il y a trois ans, quand notre mère est morte, il a quand même touché sa part de l’héritage de nos parents.

Alban – Merde, c’est vrai, tu as raison…

Louise – Ça nous permettrait de récupérer ça… Je veux dire, c’est normal que ça nous revienne. Après tout, pourquoi est-ce que ça sortirait de la famille ?

Alban – Surtout que Patrick n’était peut-être même pas vraiment de la famille. Si nos parents l’ont adopté en Chine. Ou même dans le Treizième arrondissement.

Louise – Je t’avoue que moi, en ce moment, ça m’arrangerait assez, une petite rentrée d’argent. On vient d’acheter une maison en Provence, juste à côté de celles de Charles Aznavour…

Alban – Non ? Ah oui, c’est très beau la Provence.

Louise – Le problème c’est qu’il y a pas mal de travaux avant que ça ressemble à la maison de Charles Aznavour, tu vois. Pour l’instant, ça ressemblerait plutôt à un moulin en ruines…

Alban – C’est sûr que là, il est comme un légume…

Louise – Ce serait un geste de compassion, en somme.

Ils restent pensifs un instant.

Alban – Et s’il avait déjà tout claqué ?

Louise – Tu crois ?

Alban – C’est Patrick, quand même…

Josiane revient.

Josiane – Non, apparemment, il n’avait pas de valise…

Louise – Mais sinon, ça allait ? Il n’avait de problèmes financiers au moins ?

Josiane – Des problèmes financiers ?

Alban – Je crois qu’il avait récemment touché un petit héritage. J’espère qu’il l’a géré en bon père de famille…

Josiane – En père de famille ? Je vous ai dit qu’on n’avait pas d’enfants.

Louise – Ah oui, c’est vrai…

L’infirmière revient.

Lajoie – Alors ? Vous avez pu débattre en famille de ce qui serait le mieux pour la fin de vie de l’être aimé ?

Alban – C’est à dire que…

Louise – Nous n’avons pas encore pris notre décision.

Alban – Et nous ne sommes pas forcément tous d’accord…

Louise – Madame n’est pas encore tout à fait prête à ce que…

Josiane semble toujours chercher quelque chose.

Josiane – Donc, il n’avait pas de valise en arrivant ici, nous sommes bien d’accord ?

Elle regarde même sous le lit.

Lajoie – Ceci dit, si Monsieur Mariani n’était pas marié, c’est à ses frère et sœur qu’il revient de décider de ce qui est le mieux pour lui.

Alban – En fait… nous aimerions avoir encore quelques informations supplémentaires.

Lajoie – Vous voulez dire… sur son état médical, j’imagine. Et bien comme je vous le disais tout à l’heure…

Alban – Nous pensions aussi à l’aspect financier.

Lajoie – Ne vous inquiétez pas pour ça. L’euthanasie n’est pas encore remboursée par la Sécurité Sociale, mais nous considérerons cet acte médical comme un geste de charité chrétienne entièrement désintéressé. Maintenant, si vous tenez absolument à faire un don, le Docteur Mahler a le projet de créer une fondation à Neuilly pour…

Louise – Nous pensions plutôt à l’aspect successoral…

Lajoie – La succession, je vois… Et c’est bien normal.

Alban – Vous savez si Monsieur Mariani était à l’aise financièrement ?

Lajoie – En tout cas, il était suffisamment à l’aise pour se payer un abonnement Velib… Mais il faudrait plutôt demander cela à sa dernière compagne…

Josiane a la tête ailleurs, mais réagit en entendant qu’on parle d’elle.

Josiane – Pardon ?

Lajoie – Maintenant, il faut que vous sachiez qu’en acceptant l’héritage de votre frère, vous acceptez aussi de prendre en charge ses dettes éventuelles. Notamment ses frais d’hospitalisation…

Louise – Sans blague ?

Alban et Louise considèrent un instant le malade et tout le dispositif médical qui l’entoure.

Alban – Ça doit coûter un max ces soins intensifs, non ?

Lajoie – Ah oui, une fortune. En principe, c’est assez bien remboursé. Mais quand on n’a pas une bonne mutuelle…

Louise – Et Patrick, il a une bonne mutuelle ?

Lajoie – Il faudra que je vois cela avec la comptabilité… Mais en cas de doute, vous pouvez toujours refuser l’héritage, et vous désister au profit de la fondation du Docteur Mahler…

Alban – Ah, oui, évidemment…

Lajoie – En tout cas, pour ce qui est de son maintien en vie, je vous conseille quand même de bien peser le pour et le contre… Car bien sûr s’il restait des années dans le coma, ça ne fera qu’augmenter la facture…

Louise – Dans ce cas, il faudrait peut-être songer à abréger rapidement ses souffrances. Qu’est-ce que tu en penses, Alban ?

Lajoie – Je vous laisse réfléchir encore un peu…

Elle sort.

Louise (à Josiane) – Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?

Josiane – Il y a encore une petite chance qu’il sorte du coma, non ?

Alban – Après tout, si on refuse l’héritage, qu’il reste en vie ou pas…

Louise – Oui, on ne va peut-être pas précipiter sa fin. Ce n’est pas très chrétien…

Alban – Il faudra que je demande à mon avocat, mais même si on refuse l’héritage, je me demande si les frais d’hospitalisation ne restent pas à la charge de la famille. Ils appellent ça le devoir d’assistance.

Louise – Le devoir d’assistance ? Mais on le connaît à peine, Patrick !

Il s’approche du patient.

Alban – Vous croyez qu’il nous entend ?

Josiane – Allez savoir…

Louise – Et pour ce qui est de donner ses organes, qu’est-ce que vous en pensez ?

Alban – Donner ses organes ?

Louise – Quoi ? Tu veux les vendre ?

Alban – Je ne sais pas… On pourrait en tirer combien ?

Louise – Ça pourrait peut-être rembourser les frais d’hospitalisation… Je déconne. C’est les nerfs.

Alban – Tu es sûre qu’il ne nous entend pas ?

Louise (à Josiane) – Vous savez quelle position il avait en ce qui concerne les dons d’organes ?

Josiane – Non…

Moment de flottement.

Louise (à Josiane) – Et ça vous dirait d’épouser Patrick, avant qu’on le débranche ?

Alban – Et avant qu’on lui retire ses organes, bien sûr.

Louise – Comme ça vous pourriez porter son nom. Ça vous ferait un souvenir.

Alban – À défaut d’enfants.

Louise – Oui, je pense qu’il ne serait pas raisonnable d’aller jusqu’à l’insémination post mortem.

Alban – Maintenant, je ne sais pas si on peut épouser quelqu’un dans le coma… Il faudrait aussi que je pose la question à mon avocat…

Josiane – C’est ça, oui… Je vous vois venir avec vos gros sabots… Tout à l’heure, je ne faisais pas partie de la famille. Et maintenant vous voulez que je l’épouse pour que ce soit moi qui règle la facture de l’hosto…

Louise – Il ne faut pas voir les choses comme ça, voyons…

Le Docteur Mahler arrive.

Mahler – Alors ? Tout va bien, ici ? Enfin je veux dire… Compte tenu des circonstances. On vous a proposé un café ? Une viennoiserie ?

Louise – Ah Docteur ! Justement, nous aurions bien besoin de vos conseils…

Mahler – Mais je vous en prie. Nous sommes là pour vous aider.

Alban – C’est au sujet de la mutuelle de Patrick.

Mahler – Hélas, votre frère n’avait pas de mutuelle. Et sans vouloir vous affoler, il n’était plus couvert non plus par la Sécurité Sociale depuis plus de six mois. Mais je ne voudrais pas vous inquiéter avec ça pour l’instant…

Louise – Je vous rassure, nous sommes déjà passablement inquiets…

Mahler – Je comprends… Voir son frère… ou son compagnon dans un état pareil… C’est très difficile à vivre, je le sais.

Josiane – Mais vous pensez qu’il y a encore une chance pour qu’il puisse reparler un jour ?

Mahler – Reparler ? Mon Dieu… Un miracle est toujours possible. Mais pour les miracles, je le crains, il faudra vous adresser plus haut. Les miracles, c’est moins sûr que l’euthanasie, mais contrairement aux soins intensifs, c’est pris en charge à cent pour cent par l’Église…

Louise – Merci pour ces paroles réconfortantes, Docteur…

Mahler – Ah j’oubliais, un policier vient de se présenter à l’accueil.

Josiane – Un policier ?

Mahler – Je lui ai dit que le patient n’était pas en état de répondre à ses questions, mais il souhaiterait entendre les proches. Je lui ai dit de monter… En tout cas, si vous changez d’avis pour le café et les viennoiseries, n’hésitez pas à sonner le room service…

Le médecin s’en va.

Alban – Un policier ? Pourquoi un policier ?

Louise – Ils font peut-être une enquête pour établir les circonstances exactes de l’accident, c’est normal…

Alban – C’est vrai. On ne sait toujours pas comment c’est arrivé, cet accident.

Louise – L’infirmière a parlé d’un abonnement Velib…

Alban – Alors vous non plus, vous savez comment ça s’est passé ?

Josiane – C’est à dire que… Enfin non, pas exactement.

Louise – Ce policier nous en dira sûrement plus.

Alban (voyant le malaise de Josiane) – Vous n’avez pas envie de savoir ?

Josiane – Écoutez, je n’ai pas le temps de vous expliquer, mais s’il vous plaît, ne parlez pas de moi à la police, d’accord ?

Alban – Et pourquoi ça ?

Josiane – Je… Je ne suis pas la femme de Patrick… Je veux dire, je n’étais pas vraiment sa compagne non plus.

Louise – Ah bon ? Mais alors vous êtes qui ?

Josiane – Disons que… nous étions en affaires, voilà.

Alban – En affaires ? Quelles genres d’affaires ?

Louise – Le genre d’affaires dont la police ne doit pas être au courant, apparemment…

On frappe à la porte.

Josiane – Je vous expliquerai tout à l’heure. Je vais me planquer dans la salle de bain en attendant que le flic soit parti…

Le commissaire Sanchez (homme ou femme) arrive.

Sanchez – Commissaire Sanchez. (S’épongeant le front) Il fait une chaleur ici, non ? Vous devez être la famille, j’imagine…

Alban – Son frère et sa sœur, oui.

Sanchez – J’enquête sur l’affaire dans laquelle votre frère est impliqué.

Louise – L’affaire ? C’est un accident de Velib, non ? Ce n’est quand même pas le naufrage du Costa Concordia…

Sanchez – C’est un peu plus compliqué que ça, en fait…

Alban – Vraiment ?

Sanchez – Je pensais que vous étiez déjà au courant… Votre frère est dans le coma à la suite d’un braquage.

Louise – Un braquage ?

Sanchez – Le braquage du Crédit Mutuel près duquel il habitait.

Alban – Je vois. Patrick a toujours eu l’esprit mutualiste.

Louise – Surtout lorsqu’il s’agissait de nous taper de l’argent.

Alban – Il passait par là en vélo, et il a pris une balle perdue, c’est ça ?

Louise – Quelque part, ça ne m’étonne pas.

Alban – Notre frère n’a jamais eu de chance…

Sanchez – En fait, ça ne s’est pas passé exactement comme ça… Votre frère a bien été impliqué dans une affaire de braquage mais… c’était lui le braqueur.

Sidération des deux autres.

Louise – Patrick ? Il a braqué Le Crédit Mutuel ?

Sanchez – Oui. Enfin, avec un complice.

Alban – Un braquage… Ça ne lui ressemble pas…

Louise – Un braquage en Velib ? Avec un casque intégral sur la tête ?

Alban – Ah oui remarquez ça, ça lui ressemblerait davantage…

Sanchez – Vous saviez quelque chose de ses activités illicites ?

Louise – Ça fait des années qu’on ne le voyait plus…

Alban – En Velib… Il devrait avoir les circonstances atténuantes, non ? Somme toute Patrick vient d’inventer le braquage écolo…

Louise – Donc ce n’est pas un accident de la route ?

Sanchez – Oui et non… Votre frère a heurté un bus de plein fouet après une course poursuite avec la police dans les rues de Paris.

Alban – Une course poursuite ? Il était en Velib ! Et les policiers ? Ils étaient en rollers ?

Sanchez – Ce n’est pas une plaisanterie Monsieur Mariani. Nous parlons d’une attaque à main armée.

Louise – Nous en sommes bien conscients, Monsieur l’Inspecteur. D’ailleurs je vous rappelle que notre frère est entre la vie et la mort…

Sanchez – J’en suis désolé, croyez-le bien… Surtout que sans cet accident, il aurait pu nous donner le nom de sa complice…

Alban – Sa complice ? Donc c’est une femme…

Sanchez leur met une feuille sous les yeux.

Sanchez – Voici son portrait robot. Ce visage vous dit quelque chose ?

Alban – Malheureusement, je n’ai pas sur moi mes lunettes pour voir de près… (Il fait semblant d’avoir des difficultés à lire) Vous savez ce que c’est, quand on devient presbyte…

Sanchez (à Louise) – Et vous ?

Louise – Qui ? Moi ? Alors là, vous savez… Il n’y a pas moins physionomiste que moi… Les gens, je les confonds tous. C’est bien simple. Vous m’emmèneriez dans un club échangiste, je serais fichu de coucher avec mon mari parce que je ne l’aurais pas reconnu…

Sanchez – Je vois…

Alban – Vous avez bien de la chance…

Sanchez s’approche du lit.

Sanchez – Je me suis entretenu tout à l’heure avec le médecin… D’après lui, il y a peu de chances que le suspect sorte du coma dans un avenir prévisible.

Alban – S’il en sort, c’est pour aller en prison… Ça ne risque pas de le motiver beaucoup pour sa résurrection.

Louise – Qu’est-ce qu’il risque au juste ?

Sanchez – S’il nous donnait le nom de sa complice et qu’il rendait le butin, les juges seraient peut-être enclin à la clémence, mais bon…

Alban – Combien ?

Sanchez – L’arme était factice, mais sur le papier, c’est le même tarif. En théorie, ça va chercher dans les vingt ans.

Alban – Non, je voulais le butin… Combien ?

Sanchez – Trois millions.

Alban – Trois millions d’euros ?

Louise – Ah oui, quand même…

Alban – Moi qui pensais que Patrick n’avait aucune ambition… Il remonterait presque dans mon estime…

Louise – Et vous dites qu’on n’a pas retrouvé ces trois millions d’euros ?

Sanchez – Des témoins ont confirmé que c’est bien votre frère qui avait la mallette après le braquage au Crédit Mutuel… Mais quand on l’a retrouvé après son accident, la mallette n’était plus là…

Alban – Comment ça s’est passé, exactement ?

Sanchez – Les deux complices se sont enfuis chacun de leur côté après le braquage pour brouiller les pistes. Elle, on a perdu sa trace. Votre frère, on a fini par le localiser du côté de la Gare Saint Lazare.

Louise – Le relocaliser…

Sanchez – Un type en Velib avec un casque intégral, c’est quand même assez visible…

Alban – Apparemment pas assez pour le chauffeur de bus qui lui est passé dessus…

Sanchez – En tout cas, avant son accident, il a eu le temps de se débarrasser de la valise.

Louise – La valise…

Sanchez – Vous savez quelque chose à propos de cette valise ?

Louise – Non, non, rien…

Sanchez – Quoi qu’il en soit, sachez que votre frère est sous mandat d’arrestation. En principe, je devrais rester ici faire le planton au cas où il se réveille, mais…

Alban – Dans l’état où il est, il ne risque pas de s’échapper…

Sanchez – Et puis pour tout vous dire, je déteste les hôpitaux… Ça me déprime.

Alban – Oui… Et il paraît que c’est bourré de microbes résistants à tous les antibiotiques.

Louise – Vous connaissez le proverbe : L’hôpital, on sait quand on y entre, on ne sait jamais si on en sortira vivant.

Alban – Même quand on vient seulement pour rendre visite à un malade… ou même à une femme qui vient d’accoucher. Personnellement, rien que pour çà, j’ai refusé d’assister à la naissance de mes trois enfants.

Sanchez – Non ?

Louise – C’est clair qu’en termes de microbes et de virus, l’hôpital, c’est un véritable bouillon de culture.

Alban – Le service des maladies tropicales est juste à côté. Le Docteur Mahler me racontait que la semaine dernière, ils ont même eu un cas de Malaria.

Louise – Il n’a pas dit la fièvre Ébola ?

Alban – Ah oui, peut-être…

Sanchez – Il vous a dit ça ?

Louise – Gardez-le pour, mais à mon avis, cet hôpital devrait déjà être en quarantaine. Il paraît que les infirmières tombent comme des mouches…

Sanchez semble maintenant pressé de partir.

Sanchez – Bon, dans ce cas, je vais vous laisser… Je reviendrai prendre des nouvelles de temps en temps…

Alban – Merci de votre sollicitude, Inspecteur.

Alban lui tend une main qu’il ne peut pas refuser de serrer.

Sanchez – Vous permettez que je me lave les mains avant de partir ?

Louise – Où ça ?

Sanchez – Dans la salle de bain !

Consternation des deux autres.

Alban – C’est à dire que…

Sanchez – Il y a un problème ?

Louise – Non, non, aucun problème…

Sanchez entre dans la salle de bain. Les deux autres échangent un regard inquiet.

Alban – On n’aura qu’à dire qu’elle a menacé de nous tuer si on parlait d’elle…

Louise – Avec son arme factice ?

Alban – On n’était pas supposé savoir !

Sanchez revient.

Sanchez – J’ai vraiment très chaud depuis que je suis arrivé ici. J’espère que je n’ai pas déjà attrapé une saloperie… En tout cas, vous me prévenez si votre frère se réveille, d’accord ?

Louise – Nous n’y manquerons pas, Inspecteur…

Sanchez s’en va.

Louise – Comment elle a fait ?

Alban – Elle s’est peut-être planquée derrière le rideau de douche. J’ai vu faire ça dans un film d’horreur…

Alban – En tout cas, je crois que côté héritage, on peut oublier. Si Patrick en était à braquer Le Crédit Mutuel en Velib, c’est que la période ne devait pas être très faste.

Louise – Reste le butin du braquage…

Alban – Ah oui… La valise…

Louise – Voilà pourquoi Josiane refuse de débrancher Patrick avant qu’il lui ait dit ce qu’il avait fait du fric…

Alban – Je comprends maintenant pourquoi elle tenait absolument à savoir si Patrick avait des bagages en arrivant ici…

Josiane revient.

Josiane – Heureusement, la salle de bain communique avec la chambre d’à côté.

Alban – Le patient qui l’occupe n’a pas été surpris de vous voir ?

Josiane – Il est dans le coma, lui aussi…

Louise – Ah oui, la 13 bis…

Josiane – Ok, j’ai tout entendu…

Louise – Alors ?

Josiane – D’accord, la complice c’est moi.

Alban – Sans blague… D’ailleurs, votre portrait robot est d’une ressemblance saisissante.

Louise – On va avoir du mal à expliquer à l’inspecteur qu’on ne vous ait pas reconnue s’il apprend qu’on vous a rencontrée ici…

Josiane – Alors merci pour votre discrétion…

Alban – Il n’empêche qu’on pourrait avoir de gros ennuis…

Louise – Et qu’est-ce qu’on gagne ?

Josiane – D’accord, si vous m’aidez à remettre la main sur ce fric on partage. Ça fait un million chacun…

Louise – On partage en trois ?

Alban – Et qu’est-ce qu’on fait de Patrick ?

Josiane – Dans l’état où il est de toute façon…

Louise – Justement. Ça ne va pas être facile de lui faire dire ce qu’il a fait du magot.

Josiane – Il se confiera peut-être plus facilement à sa famille.

Alban – Et ensuite ?

Josiane – Si on arrive à lui faire cracher le morceau, on peut toujours le débrancher après. Plutôt que de le laisser vivre comme un légume. Et puis trois millions divisés en quatre… Vous conviendrez que ça ne fait pas un compte rond…

Alban – Sans compter que ça lui éviterait de vous dénoncer à la police, pas vrai ?

Josiane – J’ai cru comprendre que vous n’étiez pas très liés. Vous ça vous évitera de payer ses frais médicaux pendant des années…

Louise – J’aimerais être vraiment sûre qu’il ne nous entend pas…

Alban – Tu crois qu’il pourrait simuler ?

Josiane – Simuler un coma profond ? C’est possible ?

Louise – Il avait quand même des dispositions naturelles, non ? Tu te souviens quand on était gamins ? Parfois il avait le sommeil tellement profond… Le matin on se demandait s’il n’était pas dans le coma.

Ils s’approchent tous les trois du lit.

Josiane – Peut-être que ce salopard veut garder le fric pour lui tout seul…

Louise – Patrick, tu nous entends ?

Alban – Avec le casque intégral, ce n’est pas très commode.

Louise – Le médecin a dit que si on lui enlevait, le cerveau risquait de se répandre sur l’oreiller…

Josiane – On n’a qu’à simplement ouvrir la visière.

Elle ouvre la visière.

Alban – Patrick, c’est moi ton frère, Alban…

Josiane le secoue un peu rudement.

Josiane – Patrick ? Mais putain, tu vas parler ! Où est-ce que tu as foutu l’oseille ?

Louise – Doucement, vous allez le tuer !

Alban – Il a ouvert la bouche…

Josiane – Merde, c’est vrai.

Louise – On dirait qu’il veut nous dire quelque chose…

Alban – C’est peut-être nerveux…

Josiane – Regardez, on croirait… Il a quelque chose dans la bouche !

Louise – Ah oui, en effet…

Josiane met sa main dans la fente du casque.

Josiane – Mais crache, bon sang !

Alban – Doucement quand même.

Josiane – Ah le salaud, il m’a mordu…

Alban – J’espère pour vous qu’il n’est pas contagieux…

Louise – Et alors, qu’est-ce que c’est ?

Josiane sort de la bouche de Patrick une clef qu’elle brandit.

Josiane – Oh putain ! Une clef !

Louise – Une clef ?

Josiane – Ça ressemble à une clef de consigne… Il a peut-être eu le temps de planquer la mallette dans une consigne de gare…

Louise – Et il a essayé d’avaler la clef en voyant qu’il allait être rattrapé par la police.

Alban – Les gares, ce n’est pas ça qui manque à Paris…

Josiane – Le flic a dit qu’il avait eu son accident près de la Gare Saint Lazare.

Alban – C’est dingue… On se croirait dans un film policier.

Louise – Ou dans une pièce de théâtre…

Josiane – Moi je ne peux pas y aller. Les flics me recherchent, et ils ont mon portrait robot.

Alban – Très ressemblant, d’ailleurs.

Josiane (à Louise) – Vous n’avez qu’à y aller, vous.

Louise – Moi ?

Josiane – Avec votre look de bourgeoise coincée, vous passerez plus inaperçue.

Louise – Merci bien… Et si je me fais arrêter ?

Alban – On parle de trois millions d’euros, là… Pense à tous les travaux que tu pourrais faire au noir dans ta maison en Provence.

Louise – Et pourquoi on n’y va pas tous les deux ?

Josiane – C’est ça, pour que vous partiez avec l’oseille. Pas question. (Elle sort un flingue et le braque sur eux) Lui il reste ici.

Louise – Ouais oh ça va, pas à nous… Le flic a dit que c’était une arme factice.

Josiane – Ok, mais n’essayez pas de m’embrouiller, hein ?

Alban – Et puis il faut bien que l’un de nous reste au chevet de Patrick. Sinon, ça paraîtrait bizarre.

Louise – Je ne sais pas trop, quand même… Vous ne pensez pas que ce serait mieux de prévenir la police ?

Josiane – Pour que j’aille en taule ?

Alban – Et puis il n’y a peut-être rien dans cette consigne. Si on trouve quelque chose, il sera toujours de temps de savoir ce qu’on en fait.

Louise – En attendant, ça s’appelle du recel…

Alban – Pense à tout ce que tu pourrais faire avec un million d’euros.

Louis – Ouais…

Alban – Tu pourrais faire de ton moulin en ruine un château ! Avec une piscine encore plus grande que celle de Charles Aznavour !

Louise – J’y vais.

Elle sort. Les deux autres échangent un regard embarrassé.

Le portable de Alban sonne, il répond. Josiane s’approche du patient.

Alban – Oui… Non, je suis toujours à l’hôpital là… C’est à dire que… Disons que c’est un peu plus compliqué que prévu… Écoute, à toute chose malheur est bon, ça pourrait aussi être une bonne nouvelle, finalement… Patrick ? Ah, non, lui il est toujours dans le coma… Écoute, je te raconterai… Je ne peux pas te parler, là… Non, non, ne m’attends pas pour dîner… Ok, moi aussi…

Josiane – On dirait qu’il respire mieux, depuis qu’on lui a retiré cette clef de la gorge, non ?

Alban – On lui a peut-être sauvé la vie…

Josiane – Ne nous emballons pas, quand même.

Alban – Il faudrait prévenir le médecin, non ?

Josiane – Pour que les flics le mettent en taule ?

Justement, l’infirmière fait une brève apparition.

Lajoie – Tout va bien ?

Josiane – Disons que… c’est stationnaire.

Lajoie – N’hésitez pas à sonner si vous avez besoin de moi.

Elle repart.

Alban – Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?

Josiane – Pour l’instant on attend.

Ils s’installent chacun sur une chaise et commencent à somnoler. On suppose qu’ils s’assoupissent pendant un moment. Ellipse qui peut être suggérée par un changement de lumière. Le portable de Alban sonne à nouveau. Il se réveille en sursaut. Josiane continue à dormir.

Alban – Ah Louise… Alors ça y est, tu as trouvé la consigne ? Une mallette ! Oh putain… Non, tu as raison, il vaut mieux ne pas l’ouvrir dans le métro, c’est bourré de pickpockets. Alors si la valoche est pleine de billets de banque… Josiane ? Non, elle roupille, là… Écoute, je ne sais pas si… Je ne peux filer à l’anglaise, comme ça, sans rien lui dire ? On a passé un deal avec elle, quand même… Ok, voler une voleuse, ce n’est pas vraiment voler, mais…

Josiane se réveille et entend la fin de la conversation. Alban s’en rend compte et change de ton.

Alban – Je crois qu’il vaut mieux que tu rappliques ici, et on verra ça tous ensemble, d’accord ? Ok, à tout de suite…

Il range son portable. Josiane lui lance un regard méfiant.

Josiane – Vous ne cherchez pas à me doubler, au moins ?

Alban – Mais pas du tout ! Louise a la mallette ! Elle arrive…

Le médecin revient.

Mahler – Quel touchant tableau de famille… Patrick a vraiment de la chance d’avoir des proches aussi aimants pour le veiller comme ça… Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas, vous savez…

Alban – Oui, je… Mais après tout, on ne meurt qu’une fois, n’est-ce pas ?

Le médecin examine un peu les appareils entourant le patient.

Mahler – Hélas, je ne vois guère d’évolution. L’encéphalogramme est toujours plat.

Alban – Remarquez, je ne suis pas sûr qu’avant son accident son encéphalogramme avait beaucoup plus de reliefs, mais bon… Je plaisante.

Mahler – Vous avez raison. Ça aide à dédramatiser. Et puis comme je dis toujours à mes patients en soins palliatifs : Nous ne sommes que de passage sur terre…

Alban – Comme vous savez trouver les mots qui apaisent, Docteur Mahler. Ça doit sûrement beaucoup leur remonter le moral, en effet…

Mahler – C’est un métier… Presque un sacerdoce… Vous savez où me trouver si vous avez besoin de moi…

Josiane – Merci Docteur…

Le médecin s’apprête à sortir. Louise revient avec une mallette et tombe nez à nez avec lui. Moment de flottement.

Mahler – Ah, vous êtes allé lui chercher quelques affaires. C’est très gentil. Je ne suis pas sûr que dans son état… Mais je vous laisse en famille.

Le médecin sort. Louise pose la mallette sur le lit au pied du patient. Ils la regardent, fascinés.

Alban – Alors ? Tu as regardé ce qu’il y avait dedans…

Louise – Je préférais l’ouvrir ici, c’est plus prudent, non ?

Josiane – Vous avez bien fait.

Louise – Et puis il y a un code…

Alban – Un code ? Ce con de Patrick… Il devait avoir peur des voleurs…

Louise – Comment on va faire ?

Josiane – Rassurez-vous, je connais le code.

Josiane prend la mallette et marque le code.

Alban – 007 ? Quelle imagination…

Josiane ouvre la mallette. La déception se lit sur les visages. Louise fait l’inventaire du contenu de la mallette.

Louise – Quelques fringues… Un maillot de bain…

Alban – Et une méthode Assimil pour apprendre le Wallon…

Josiane – Ce salopard a essayé de me doubler. Il voulait sûrement partir en Belgique avec le fric.

Louise – De la Gare Saint Lazare ?

Josiane – En tout cas, le fric n’est pas là…

Alban (à Louise) – Ce n’est pas toi qui essaie de nous doubler, au moins ?

Louise – Moi ? Mais puisque je t’ai dit que je n’avais pas le code !

Josiane – Allons, voyons, restons calmes… C’est votre sœur, tout de même… Et nous sommes presque une famille…

Louise s’approche du patient.

Louise – Il a ouvert les yeux !

Alban – Tout espoir n’est pas perdu.

Louise – Pour retrouver le fric, tu veux dire ?

Alban – Aussi, oui…

Josiane – C’est peut-être nerveux…

Louise – Patrick, tu nous entends ?

Alban – Il a cligné des yeux !

Louise – C’est peut-être pour dire oui…

Alban – Ah oui, tu as raison. C’est comme ça qu’on fait pour parler au gens qui sont dans le coma. J’ai vu ça dans un film. Une fois pour oui, deux fois pour non. Ou l’inverse, je ne sais plus…

Louise – Patrick ? Écoute-moi bien et essaie de répondre à cette question par oui ou par non : Est-ce que tu t’appelles Patrick ?

Alban – C’est con, comme question…

Louise – C’est juste pour savoir si il a compris le code.

Alban – Il a cligné des yeux ou pas ?

Josiane – C’est vrai qu’à travers le casque, c’est pas très pratique. On pourrait essayer de lui enlever…

Louise – Vous voulez l’achever, c’est ça ?

Josiane – Mais pas du tout !

Alban – Et puis ça pourrait être très salissant…

L’infirmière arrive dans la chambre. Josiane rabat brusquement la visière du casque.

Lajoie – Je voulais juste vous prévenir que l’Inspecteur Sanchez est en bas. Il sera là dans un instant…

Louise – Très bien, merci de nous avoir prévenu Mademoiselle Lajoie…

L’infirmière s’en va.

Alban – Je crois qu’il vaut mieux aller vous planquer.

Josiane – Oui, je vais prendre la mallette, pour qu’il ne la voit pas.

Louise – On va la mettre sous le lit, plutôt.

Elle prend la mallette et la glisse sous le lit. Josiane semble dépitée.

Louise – Bon ben allez !

Josiane sort se planquer dans la salle de bain.

Sanchez arrive. Il peut être couvert de plaques rouges ou de boutons.

Alban – Inspecteur Sanchez, comment allez-vous ?

Sanchez – Pas très bien, à vrai dire… J’ai toujours des bouffées de chaleur…

Louise – Mais je vous prie, asseyez-vous Sanchez…

Sanchez – En fait je suis revenu pour consulter le Docteur Mahler… Vous ne l’auriez pas aperçu, par hasard ?

Alban – Il doit être dans les parages. Vous devriez demander à Mademoiselle Lajoie, ils ont l’air très liés.

Louise – D’où tu tiens qu’ils sont très liés ?

Alban – Je ne sais pas… L’intuition masculine… Et puis en arrivant, je me suis trompé de porte, et j’ai cru voir le Docteur Mahler besogner Mademoiselle Lajoie dans la chambre 13 bis.

Louise – Quelle honte… Heureusement que le patient qui occupe cette chambre est lui aussi dans le coma…

Sanchez – Et votre frère, comment ça évolue ?

Louise – À vrai dire, ça n’évolue pas dans le bon sens.

Alban – Je crois que si ça continue, on va être obligé de le faire piquer…

Louise – Et de votre côté, cette enquête, ça avance ?

Sanchez – C’est clair qu’on est loin de Bonny and Clyde. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que votre frère avait le QI d’une huître. Il semble se confirmer que c’est la complice qui a tout organisé. C’est elle le cerveau de la bande.

Alban – Le cerveau ? Oui. Ça ne m’étonne pas beaucoup, remarquez.

Louise – Son cerveau à lui, même avant son accident…

Sanchez – Cette garce l’a envoyé au feu en espérant récupérer le butin juste après. Malheureusement pour elle… et pour votre frère, les choses ont mal tourné.

Alban – Je vois…

Louise – Décidément, il n’aura jamais eu de chance.

Alban – Autre chose ?

Sanchez – Des témoins auraient vu Patrick déposer une mallette dans une consigne Gare Saint Lazare. On a fouillé. Mais on n’a rien trouvé de ce côté là…

Louise – Saint Lazare… Espérons que cela lui portera bonheur…

Sanchez – Pardon ?

Louise – Saint Lazare ! Ressuscité d’entre les morts par Jésus Christ, Notre Seigneur !

Sanchez – Bien sûr… Bon et bien je vais essayer de trouver ce médecin de malheur… (S’épongeant avec son mouchoir) Parce que j’ai de plus en plus chaud, moi… Je vous tiens au courant si j’ai du nouveau…

Alban – Merci Inspecteur… Et surtout, prenez soin de vous…

Sanchez sort. L’infirmière arrive.

Lajoie – Je ne voudrais pas vous brusquer, mais il va falloir prendre une décision au sujet de votre frère… Nous venons de recevoir une demande pour un foie. Cela pourrait sauver une vie…

Louise – Très bien… Je vous promets que nous allons vous donner une réponse positive. Laissez nous seulement lui faire un dernier adieu en famille…

Lajoie – Mais bien sûr…

Elle sort.

Louise, pétant les plombs, secoue Patrick pour le réveiller.

Louise – Mais bon sang, Patrick, réveille-toi ! Tu veux vraiment finir avec un poumon en moins ?

Les deux autres la regardent un peu inquiets.

Alban – Elle a dit le foie, je crois bien, non ?

Josiane – Bon, je vais vous laisser en famille… Et puis autant que je file avant que ce flic revienne…

Alban – Peut-être qu’il fait le mort pour ne pas aller en prison ?

Louise – Et pour garder le magot pour lui tout seul !

Josiane – Vous permettez que j’emmène la mallette ? Pour vous, ce n’est rien, et pour moi, elle a une valeur sentimentale…

Alban – Une valeur sentimentale ?

Josiane – Cette mallette, c’est… C’est un cadeau de Patrick…

Louise – Depuis le début, vous vous intéressez à cette mallette.

Alban – Oui, avant même qu’on en retrouve la clef.

Louise – Donc vous saviez que l’argent était dedans…

Josiane – Mais vous avez bien vu qu’il ne l’est plus !

Louise – Est-ce qu’on a bien regardé, au moins…

Louise tente de saisir la mallette. Josiane résiste. Elle tire chacune de leur côté et la mallette se casse en deux morceaux. Alban s’approche.

Alban – Il y a un double fond…

Louise – Le fric est dedans.

Alban – Vous le saviez, et vous avez voulu nous rouler !

Josiane – Ok, je le savais… Et alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Louise – On partage, comme prévu !

Josiane – Pourquoi est-ce que je partagerais avec vous ?

Alban – Pour éviter qu’on vous dénonce à la police, par exemple. Et que vous sortiez de cet hôpital pour aller croupir pendant vingt ans à La Santé.

Josiane – Bon d’accord…

Alban sort quelques billets de la mallette.

Alban – Trois millions d’euros.

Louise – J’ai l’impression d’avoir gagné au loto…

Josiane – Je vous rappelle quand même que c’est de l’argent sale.

Alban – Sale mais en petites coupures usagées.

Louise – Pour payer mes travaux au noir dans ma villa en Provence, ce sera parfait…

L’infirmière revient avec un piqûre. Josiane remet en hâte le fric dans la mallette.

Lajoie – Voilà, la piqûre est prête…

Alban – La piqûre ?

Louise – Mon Dieu, Patrick ! C’est notre frère quand même…

Lajoie (avec un air inquiétant) – Ne vous inquiétez pas. Personne ne s’est jamais plaint de mes piqûres…

Noir.

Josiane – Qu’est-ce qui se passe ?

Lajoie – Une panne d’électricité. Je ne comprends pas, le système de secours aurait dû prendre la relève aussitôt… Je vais voir ce qui se passe…

Alban – Oui, je crois que c’est plus prudent. Parce que dans l’obscurité… Il ne s’agirait pas que vous vous trompiez de patient pour la piqûre…

L’infirmière sort.

Louise – En tout cas, on ne va pas tarder à savoir s’il avait vraiment besoin de tous ces appareils électriques pour rester en vie…

Alban – Moi je ne reste pas là dans le noir avec un mort-vivant, ça me fout les jetons.

Louise – Moi aussi.

Josiane – Allons-nous en…

Ils sortent.

On entend un message d’attente genre les Quatre Saisons de Vivaldi. Ellipse.

La lumière revient. Alban, Louise et Josiane reviennent. L’infirmière aussi.

Lajoie (bouleversée) – Oh mon Dieu ! Le circuit de secours aussi est tombé en panne. Normalement, cela ne devrait jamais arriver… Maintenant, c’est résolu, mais…

Alban – Quoi ?

Lajoie – Votre frère était maintenu en vie grâce à plusieurs appareils… qui bien entendu fonctionnent tous à l’aide du courant électrique…

Louise – Et ?

Lajoie – Et bien je crains fort que la question de l’euthanasie ne se pose plus vraiment.

Josiane – Il est mort ?

Lajoie – On ne peut pas vraiment dire qu’il était encore très vivant, mais là… Je crains en effet qu’il ne soit complètement mort. Je vais quand même vérifier…

Elle s’approche du patient et l’ausculte rapidement.

Lajoie – Oui, c’est fini… Cela ne s’est pas passé exactement comme nous le prévoyions, mais après tout, c’est aussi bien comme ça, non ? Je vous laisse. Le médecin passera vous voir dans un instant…

Elle sort. Les autres sont interloqués.

Louise – C’est terrible…

Alban – C’était notre frère, malgré tout…

Josiane s’approche du lit.

Josiane – Je crois que maintenant, on peut lui retirer son casque.

Alban – Je ne sais pas si c’est très prudent… On va en mettre partout…

Louise – On ne pourra quand même pas l’enterrer avec un casque intégral…

Josiane – Je vais au moins ouvrir la visière… Pour qu’on puisse lui faire un dernier adieu…

Elle ouvre la visière.

Alban – Tu te souvenais qu’il avait les yeux verts ?

Louise – Ce serait bien le seul de la famille…

Alban – Ce qui tendrait aussi à prouver qu’il n’est peut-être pas vraiment de la famille…

Josiane s’approche et regarde à son tour.

Josiane – Non !

Alban – Quoi encore ?

Josiane – Ce n’est pas Patrick !

Louise – Ce n’est pas Patrick ? Mais tout à l’heure, c’était Patrick.

Alban s’approche.

Alban – Ouais ben là ce n’est plus Patrick.

Louise – Mais alors c’est qui ?

Josiane – Ce type ressemble beaucoup au mort-vivant que j’ai vu dans la chambre d’à côté tout à l’heure.

Alban – Ah oui, en effet, je l’ai aperçu aussi en arrivant. C’est bien lui !

Louise – Il n’est quand même pas venu ici tout seul…

Josiane – Alors où est Patrick ?

Alban regarde sous le lit.

Alban – Il n’y a pas que Patrick qui a disparu…

Louise – La mallette ! Elle n’est plus là !

Sanchez arrive.

Sanchez – Le Docteur Mahler a décidé de me garder en observation pour un check up… C’est vous qui aviez raison : L’hôpital, on sait quand on y entre…

Sanchez tombe nez à nez avec Josiane.

Sanchez – C’est curieux, vous ressemblez beaucoup à quelqu’un dont j’ai le portrait dans ma poche…

Josiane – C’est vous qui m’avez donné aux flics ? Et qui avez planqué l’oseille ?

Louise – Mais pas du tout !

Alban – Je vous assure qu’on ne sait absolument pas de quoi elle parle.

Sanchez (soupçonneux) – Vous m’aviez dit tout à l’heure que vous ne la connaissiez pas.

Louise – Mais on ne la connaît absolument pas. C’est la première fois qu’on la voit. Hein Alban ? D’ailleurs c’est qui ?

Alban – Nous sommes un peu bouleversés, Inspecteur, vous pouvez le comprendre.

Louise – Et je vous demanderais de respecter notre douleur.

Alban – Notre frère vient de mourir.

Sanchez – Lui au moins, il n’ira pas en prison. Mais celle-là, je l’embarque. Ok, en ce qui vous concerne, on verra ça plus tard. Je vous demanderais de passer au poste pour faire une déposition. Pour l’instant, je vous présente toutes mes condoléances.

Louise – Merci, Inspecteur.

Sanchez (à Josiane) – Quant à vous, comme on dit dans les séries policières américaines, vous avez le droit de garder le silence, mais tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous…

Sanchez passe les menottes à Josiane, et s’en va avec elle.

Alban – C’est à n’y rien comprendre.

Louise – Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

Alban – Tu crois qu’il aurait pu faire semblant d’être dans le coma pendant tout ce temps ?

Louise – Et il aurait profité de la panne d’électricité pour mettre le cadavre du SDF à sa place, pour qu’on croit qu’il était mort et qu’on l’oublie ?

Alban – Ça expliquerait que ses yeux aient changé de couleur…

Louise – Ça expliquerait surtout que le fric ait disparu…

Alban – Finalement, il n’était peut-être pas si con que ça, Patrick.

Louise – Oui, c’est ça qui m’étonne un peu, d’ailleurs.

Alban – Il avait les yeux de quelle couleur, exactement ?

Louise n’a pas l’air de savoir.

Louise – Il était roux, je crois… Je ne vois pas un roux avec les yeux verts…

Alban – Patrick était roux ?

Louise – Non…?

Le médecin arrive.

Mahler – Je suis vraiment désolé pour ce qui s’est passé. Et je tiens à vous présenter au nom de l’hôpital, toutes nos excuses . Et bien sûr toutes nos condoléances.

Louise – Merci…

Mahler – Comme une aide au départ était de toute façon envisagée dans le cas de votre frère, j’espère que vous ne porterez pas plainte contre l’hôpital pour ce petit désagrément… qui après tout vous a épargné d’avoir à prendre une décision bien douloureuse…

Alban – Rassurez-vous. On a déjà assez de soucis comme ça…

Mahler – Considérons que c’est le destin… Pour ne pas dire la main de Dieu…

Alban – N’exagérons pas. Ce n’est quand même pas la main de Dieu qui a coupé le compteur électrique de l’hôpital, non ?

Mahler – Celle de la CGT, plutôt… Je crois qu’il s’agit d’une grève sauvage à EDF…

Alban – En contrepartie de notre mansuétude, Docteur Mahler, vous conviendrez avec nous qu’un geste commercial serait le bienvenu…

Mahler – Un geste commercial ?

Alban – Pour ce qui est des frais d’hospitalisation de notre cher défunt. Reconnaissez que si on s’en tenait à la formule satisfait ou remboursé…

Mahler – Bien entendu. C’est offert par la maison, cela va sans dire.

Louise – Nous vous demandons aussi, si c’est possible, d’épargner à notre frère une autopsie. Je crois qu’il a déjà assez souffert comme ça, non ?

Mahler – Bien sûr. Merci pour votre compréhension, et revenez quand vous voulez. Vous êtes ici chez vous.

Le médecin s’en va, soulagé. Ils tournent tous les deux le regard vers le lit.

Louise – Enfin, pour lui au moins tout est bien qui finit bien.

Alban – Mais puisque ce n’est pas lui !

Louise – Justement ! Ça veut dire qu’il n’est pas mort !

Alban – Tu as raison. Mais comme la police le croit mort, on lui foutra la paix.

Louise – Et avec ses trois millions, il y a peu de chance qu’on le revoit bientôt.

Alban – C’est dommage, je commençais presque à le trouver sympathique…

Moment de flottement. On pourra éventuellement passer ici en bande son un extrait de la chanson de Maxime Le forestier : Toi le frère que je n’ai jamais eu, sais-tu si tu avais vécu ce que nous aurions fait ensemble…

Louise – En tout cas, il nous a bien roulé dans la farine, ce frère qu’on n’a jamais eu.

Alban – Et oui… Comme dirait l’autre : C’est quand la mer se retire qu’on voit les gens qui se baignent à poil.

Louise – Michel Audiard ?

Alban – Warren Buffet.

Louise – Un nouveau philosophe…

Alban – Un milliardaire américain qui a fait fortune en spéculant en bourse… Mais les rois de la finance ne sont-ils pas les philosophes du 21ème siècle ?

Louise – Tout de même. Faire ça à ses frère et sœur. Quelle ingratitude…

Alban – Ce type n’a jamais eu le sens de la famille, je te dis.

Ils commencent à s’en aller.

Alban – C’est où exactement ta maison en Provence, à côté de celle de Charles Aznavour ?

Louise – À Beaucon-Les-Deux-Châteaux.

Alban – Tiens, c’est marrant, je ne connais pas…

Ils sortent.

Le médecin et l’infirmière reviennent. Elle pousse un petit chariot médical recouvert d’un linge blanc.

Lajoie – Ça y est, ils sont partis.

Mahler – Ce n’est pas trop tôt… Je peux voir le bébé ?

L’infirmière ôte le linge qui recouvre le chariot et apparaît la mallette pleine de billets.

Lajoie – Je crois que cette fois, on va pouvoir l’ouvrir notre clinique privée, Mademoiselle Lajoie !

Mahler – Je crois qu’à présent, vous pouvez m’appeler Joséphine…

Mahler l’embrasse.

Mahler – Joséphine, vous êtes mon ange gardien ! Alors comme ça, vous saviez depuis le début qu’il n’était pas dans le coma ?

Lajoie – J’ai passé un deal avec Patrick dès qu’on l’a admis ici. On validait le diagnostic du coma pour lui éviter d’aller en taule. Et en échange on partageait le magot en trois.

Mahler – Le coup du casque intégral, c’était une idée de génie. Moi-même, j’ai bien failli m’y laisser prendre, au début…

Ils rient.

Lajoie – Mais aller à la gare, c’était vraiment trop risqué. Il valait mieux se faire livrer le cash à domicile !

Mahler – En leur mettant la clef de la consigne sous le nez…

Lajoie – Ou plutôt bien en évidence sur la langue de Patrick !

Mahler – Et lui, qu’est-ce qu’on en fait, maintenant ? Je veux dire le vrai Patrick, celui qui est dans la chambre d’à côté…

Lajoie – Quand il sera d’aplomb, et que la police l’aura un peu oublier, on pourra toujours lui donner un poste de jardinier dans notre nouvelle clinique de chirurgie esthétique à Neuilly.

Mahler – Après lui avoir refait le visage à l’œil, bien sûr…

Lajoie – Ce sera notre premier patient ! Vous pourrez vous faire un peu la main sur lui…

Mahler – Vous avez raison. Après tout, on lui a quand même promis qu’il serait actionnaire minoritaire…

Ils rient.

Mahler – Et votre idée de la fausse panne de courant, alors là ! Non, vraiment, vous auriez dû écrire des romans policiers !

Lajoie – Ou des pièces de théâtre !

Mahler – Je vous le disais, on va faire de grandes choses ensemble, Mademoiselle Lajoie.

Lajoie – Joséphine, je vous en prie…

Ils s’embrassent. Noir.

Mahler – Mais là, ce n’est plus la peine, pour les pannes d’électricité, non ? Vous êtes sûre que vous n’en faites pas un peu trop ?

Lajoie – Je crains que cette fois, Docteur Mahler, ce soit une vraie panne.

Mahler – Et ce pauvre Patrick qui était encore sous assistance respiratoire…

Lajoie – Oui… Pour peu que le courant ne revienne pas tout de suite… Je crois que finalement, on n’aura pas à partager avec lui…

Mahler – Dans ce cas-là, il n’y a plus qu’à attendre…

Ils s’embrassent à nouveau. On entend Les Quatre Saisons de Vivaldi.

Ils sortent.

Lumière.

Pour un happy end, on peut voir Patrick avec son casque intégral sur la tête (joué par exemple par le comédien qui incarnait Alban) faire une apparition dans la chambre en provenance de la salle de bain avant de s’enfuir vers le couloir.

Fin.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Février 2014

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-54-3

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

 

Un Os dans les Dahlias

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 2 femmes

Alban et Delphine sont sur le point de vendre leur maison à des amis, avant de partir à l’étranger pour commencer une nouvelle vie. Mais à peine la promesse signée, ils découvrent qu’il y a un os. Assez gros pour faire capoter la vente…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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 Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

 

 

 

TEXTE INTÉGRAL

Un os dans les dahlias

Personnages : AlbanDelphineJérômeChristelle

 

Le salon d’un pavillon de banlieue, seulement meublé de quelques cartons de déménagement. La pièce donne sur un jardin (côté salle). Delphine arrive avec un carton de taille moyenne, sous le poids duquel elle semble crouler. Elle le pose par terre avec difficulté et pousse un soupir de soulagement.

Delphine (off) – C’est gentil de m’avoir laissé le petit carton, mais qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Ça pèse une tonne…

Alban arrive avec un énorme carton qui semble très léger et qu’il porte sans effort.

Alban – Je ne sais plus… Ça doit être marqué dessus… J’ai tout noté pour qu’on puisse s’y retrouver quand il faudra déballer tout ça…

Delphine regarde sur le carton.

Delphine (lisant) – Assiettes… Ah d’accord… C’est le service en faïence que nous a offert ta mère quand on s’est marié. On ne s’en est jamais servi…

Alban – Un service de 24 pièces en faïence de Sarreguemines… Il faut avoir une grande famille…

Delphine – Je suis fâchée avec la mienne… et de ton côté, ils sont tous morts ou disparus.

Alban – Mmm…

Delphine – Ta mère devait nous imaginer avec beaucoup d’enfants…

Alban – Pour tous les deux, c’est un peu surdimensionné, c’est sûr… Ou alors il faut avoir beaucoup d’amis…

Alban pose sans effort son gros carton à côté du petit.

Delphine – On aura peut-être davantage l’occasion de s’en servir là-bas… Et dans le tien, qu’est-ce qu’il y a ?

Alban fait mine de découvrir ce qu’il y a d’écrit sur son carton.

Alban – Garnitures de couettes.

Delphine – Ah oui… Ça prend plus de place, mais c’est nettement moins lourd…

Alban – C’était les deux derniers cartons.

Delphine – On va en garder quelques-uns ici pour pouvoir s’asseoir et prendre l’apéro.

Alban – Et surtout pour signer la promesse de vente… Ils viennent à quelle heure ?

Delphine – Ils devraient déjà être là… Ils ne vont sûrement pas tarder.

Alban – J’espère qu’ils n’ont pas changé d’avis…

Alban s’affale sur un carton, l’air épuisé.

Alban – Je suis crevé.

Delphine – Pas autant que moi…

Delphine s’apprête à s’asseoir sur un autre carton.

Alban – Attends… (Il jette un regard sur le carton) Non pas celui-là, c’est la télé…

Delphine s’immobilise.

Delphine – Et tu crois qu’une télé ne pourrait pas supporter mon poids ?

Alban – C’est un écran plat…

Delphine pose une main sur son ventre, un peu inquiète.

Delphine – Mon ventre aussi, il est plat… Pour l’instant…

Alban – Assieds-toi plutôt là-dessus, c’est mes bouquins. Ça ne craint rien.

Delphine (ironique) – Merci… (Elle s’assied) Ça fait drôle d’être là au milieu de tous ces cartons… Savoir qu’on ne dormira plus jamais dans cette maison…

Alban – Mmm…

Delphine regarde en direction du jardin.

Delphine – Tu as vu, les dahlias sont en fleurs.

Alban – Mmm…

Delphine – Je ne savais même pas qu’il y avait des dahlias dans le jardin.

Alban – Il y en avait avant. Je pensais qu’ils étaient tous morts…

Delphine – Ça ne te fait pas quelque chose, à toi ?

Alban – Quoi ? Que les dahlias connaissent une nouvelle jeunesse ?

Delphine – De quitter cette maison ! Cette vie…

Alban – Tu regrettes ?

Delphine – Non, pas du tout ! Mais on a passé de bons moments, ici, non ?

Alban – Ouais…

Delphine – Cache ta joie…

Alban va s’asseoir sur le même carton qu’elle et la prend par l’épaule.

Alban – Mais oui, bien sûr… Je ne regrette pas une seule seconde les années qu’on a passées ensemble dans cette maison. Mais bon, je crois qu’il était temps de passer à autre chose…

Delphine – Je sais…

Alban – On n’a pas d’enfant, pas de chien, même pas un poisson rouge… On n’a rien qui nous retient ici.

Delphine – Moi aussi, je suis très heureuse de démarrer une nouvelle vie… Avec toi…

Alban – C’est un peu le saut dans le vide, mais bon. Avec un élastique quand même…

Delphine – Un élastique, tu crois ?

Alban – Qu’est-ce qu’on risque ? Si on ne se plaît vraiment pas là-bas, on peut toujours revenir.

Delphine – On n’aura plus de maison…

Alban – On en achètera une autre ! Ou un appartement à Paris. De toutes façons, cette maison était trop grande pour nous deux.

Delphine – On avait un jardin… Si près de Paris, c’est rare…

Alban – On n’y mettait jamais les pieds, dans le jardin ! Vu le temps qu’il fait dans la région parisienne… Une terrasse, ça nous suffirait largement.

Delphine – C’est vrai qu’on n’a pas la main verte…

Alban – À chaque fois qu’on a essayé de planter quelque chose dans ce jardin, ça a crevé…

Delphine – Mais les dahlias ont brusquement ressuscité…

Alban – Ah non ! Tu ne vas pas me dire que c’est un miracle ! Le signe que Dieu nous envoie pour nous indiquer qu’il préférerait qu’on reste ici !

Delphine – Tu as raison, si on ne bouge pas maintenant, on ne le fera jamais.

Alban – Et puis je n’en pouvais plus, moi, de cette baraque… Elle est trop chargée de souvenirs.

Delphine – De souvenirs ?

Alban – Je parle de ma famille… Et là, ce n’est pas que des bons souvenirs, crois-moi…

Delphine – Je comprends…

Alban – Et puis quand bien même… Bons ou mauvais, on ne peut pas vivre en permanence avec ses souvenirs… C’est mortifère. Mes grands parents habitaient déjà ici. Moi j’ai passé toute mon enfance dans cette maison avant d’en hériter. Je suis pratiquement né dans cette baraque. Je ne préférerais ne pas y mourir, tu comprends ?

Delphine – Ce départ, ça nous donnera un nouvel élan… À tous les deux.

Le portable de Delphine sonne. Elle regarde l’écran mais ne prend pas l’appel.

Alban – Tu ne réponds pas ? C’est peut-être eux…

Delphine – C’est un numéro masqué, ça doit être de la pub. Depuis qu’on a résilié notre abonnement à Canal Plus, ils n’arrêtent pas de me harceler… Pas toi ?

Alban – Non.

Semblant un peu embarrassée, Delphine se lève.

Delphine – Bon, il faut quand même le préparer un peu cet apéro… Je vais aller voir ce qu’il y a dans la cuisine…

Alban – Tu as besoin d’aide ?

Delphine – Non, non, ce n’est pas la peine. J’ai mis une bouteille de blanc au frigo et il nous reste un peu de liqueur de cassis. Ce sera kir pour tout le monde, et puis voilà…

Elle part.

Alban – Ok.

Alban sort son portable pour consulter ses messages.

Delphine (off) – En revanche, je n’ai pas pensé à garder un tire-bouchon pour ouvrir la bouteille de blanc…

Alban (sans se détourner de son écran) – Ce n’est pas grave, on pourra toujours boire le cassis…

Delphine (off) – Non, sérieux… Cherche un peu ! Je les ai invités pour l’apéritif, pas pour le digestif…

Alban – Je ne sais pas où il est, ce tire-bouchon, moi !

Delphine (off) – Tu veux qu’ils la signent, cette promesse de vente, oui ou non ?

Alban abandonne à regret son portable.

Alban – D’accord, je vais voir…

Il va directement au bon carton. Il l’ouvre et en sort un tire-bouchon qu’il brandit sous le nez de Delphine, de retour de la cuisine avec un plateau sur lequel est posé tout ce qu’il faut pour prendre l’apéritif.

Delphine – Bravo ! Tu peux ouvrir la bouteille de blanc…

Alban – On n’attend pas qu’ils soient là ?

Delphine – Débouche la bouteille, je te dis, ça les fera venir.

Alban débouche la bouteille.

Alban – Ils n’avaient pas dit qu’ils viendraient un peu en avance pour nous donner un coup de main avec le déménagement ?

Delphine – Ils ont dû avoir un empêchement…

Alban – Ils n’ont rien foutu, mais il faut encore leur offrir l’apéro…

Delphine – Ils nous achètent la maison… Il faut bien marquer le coup…

Alban – Elle est prof de quoi, déjà ?

Delphine – Christelle ? Prof de gym.

Alban – Ah oui, je me disais aussi…

Delphine – Quoi ?

Alban – Non, non, je… Je me demandais ce qu’elle pouvait bien enseigner… (Delphine préfère ne pas relever) Et Jérôme ? Je sais qu’il est VRP, mais je ne sais plus ce qu’il vend ?

Delphine – On dit commercial, maintenant… VRP, c’est légèrement méprisant, tu vois…

Alban – Ah oui ?

Delphine – Il travaille chez Gillette, il me semble…

Alban – D’accord… Donc, il vend des lames de rasoirs. Ça doit être pour ça qu’il l’est autant…

Delphine – Autant quoi ?

Alban – Rasoir !

Delphine – Si tu pouvais éviter ce genre de blagues, tout à l’heure… J’ai l’impression qu’inconsciemment, tu ne veux pas la vendre, cette maison de famille…

Alban – Non, non, tu as raison… Je vais faire un effort pour me montrer aimable…

Delphine – Je crains le pire…

Alban – En même temps, s’ils nous achètent cette baraque, ce n’est pas seulement pour nous faire plaisir…

Delphine – C’est un fait que ça nous rend bien service.

Alban – N’empêche… Ils ne font pas une mauvaise affaire.

Delphine – Tu trouves qu’on ne leur vend pas assez cher ?

Alban – Je pense qu’on aurait pu en tirer un peu plus, oui.

Delphine – On était pressés… Et puis ce sont des amis…

Alban – Oui, enfin, des amis… Christelle, c’est juste une collègue de travail, non ?

Delphine – Même à ce prix-là, les acheteurs ne se sont pas bousculés.

Alban – Mouais… C’est vrai que c’est plus simple comme ça…

Delphine – C’est juste un apéro… Le temps de signer la promesse… Après on quitte la France… De toutes façons, on ne les reverra plus…

Alban – Ok. Mais je me demande vraiment de quoi je pourrais bien parler avec lui… Pas de littérature, en tout cas. Et comme je m’intéresse très peu au foot, aux chiens et aux bagnoles…

Delphine – Tu n’auras qu’à parler de politique. Bizarrement, maintenant, c’est devenu un sujet très consensuel : tout le monde est contre la politique du gouvernement, même si c’est pour des raisons totalement opposées.

Alban – Finalement, notre président aura réussi à faire l’union nationale… contre lui.

On entend la sonnerie de la porte d’entrée.

Delphine – Ah les voilà !

Alban – Ce n’est pas trop tôt…

Delphine sort pour aller ouvrir.

Delphine (off) – Bonjour, bonjour…

On entend un chien aboyer.

Alban – Oh putain, ils ont amené leur clébard en plus…

Jérôme (off) – Milou, tais-toi !

Christelle (off) – Je t’avais dit de le laisser dans la voiture…

Delphine (off) – Pauvre bête… Vous n’avez qu’à le laisser gambader dans le jardin, il sera mieux.

Jérôme – Allez va, Milou !

Delphine revient avec Jérôme (allure générale d’un beauf) et Christelle (du genre blonde à la fois sexy et sportive).

Christelle – Tu es sûre que ça ne vous dérange pas ?

Delphine – Mais pas du tout. Et puis après tout, cette maison est déjà presque la vôtre…

Jérôme (plaisantant) – Ah, on n’a pas encore signé la promesse de vente…

Alban – Bonjour Christelle, bonjour Jérôme…

Christelle – Bonjour, bonjour…

Jérôme – Salut Alban. J’ai lâché Milou dans le jardin, ça ne craint pas ?

Alban – Mais pas du tout ! Il faut bien qu’il visite la maison, lui aussi.

Christelle – C’est un luxe d’avoir un jardin si près de Paris.

Jérôme – C’est sûr que pour Milou, ce sera mieux.

Alban – Qu’est-ce que c’est comme marque chien ?

Jérôme – Un fox terrier à poil dur.

Alban – Ah ben oui, forcément… Milou !

Jérôme – Dis donc, Alban, en parlant de poils durs… Tu pourrais te raser quand tu as des invités !

Alban – Ah oui, j’ai… Avec ce déménagement, je n’ai même pas eu le temps de…

Jérôme – Je rigole… (Jérôme brandit un paquet qu’il tend à Alban). Tiens, cadeau ! Au cas où tu ne trouves pas de lames de rasoirs dans le pays de sauvages où vous allez vous installer…

Christelle – Certains arrivent avec des fleurs, lui c’est des rasoirs…

Alban – Eh bien merci, Jérôme.

Delphine – J’espère que ce n’est pas en t’offrant un rasoir qu’il t’a séduite…

Christelle (n’ayant pas l’air de comprendre) – Ah oui…

Delphine – Ça peut-être vexant d’offrir un rasoir à une fille…

Christelle (riant bruyamment) – Ah oui !

Alban – Ça me gêne un peu… Je ne sais pas ce que je pourrais t’offrir, moi. (Il regarde autour de lui et prend un livre dans un carton qu’il tend à Jérôme) Tiens, c’est mon dernier roman.

Jérôme – Merci…

Alban – Tu verras, c’est tout aussi rasoir…

Jérôme (lisant le titre) – Je ne comprends même pas le titre, dis donc…

Delphine juge préférable de changer de sujet.

Delphine – Mais asseyez-vous, je vous en prie ! Faites comme chez vous…

Jérôme et Christelle jettent un regard sur les cartons, se demandant sur quoi ils pourraient bien s’asseoir.

Christelle – Ah oui, désolée, toutes les chaises sont déjà en caisse en prévision du déménagement…

Alban – Mais vous verrez, les cartons sont très confortables.

Ils s’asseyent.

Delphine – Je vous préviens, on n’a que du kir…

Jérôme – Bon ben… Un kir, alors !

Delphine – Allez…

Elle commence à faire le service.

Christelle – Juste de l’eau, pour moi, merci. J’ai arrêté l’alcool…

Delphine – Je te laisse te servir…

Alban – Des cacahuètes ?

Jérôme – Merci…

Il en prend une poignée dans le bol que lui tend Alban, qui présente ensuite le bol à Christelle.

Christelle – Non merci… Les cacahuètes, ce n’est que du gras et du sel… J’essaie d’éviter…

Delphine – Tu crois ?

Christelle – Tu devrais faire attention, toi aussi… Tu n’as pas un peu pris ?

Delphine – Je ne sais pas…

Jérôme est très occupé à consulter sa messagerie sur son portable. Alban et Delphine échangent un regard consterné.

Christelle – Oh dis donc, ça me fait penser à la fille qui te remplace au collège…

Delphine – Quoi ?

Christelle – Non mais tu n’as pas idée… Elle est énorme ! Alors elle, elle a dû s’en enfiler, des kilos de cacahuètes…

Delphine – Ah oui ?

Christelle – Non mais je ne sais pas, moi, quand on est comme ça, on essaie de faire un peu d’exercice, au moins… J’ai cru qu’elle n’allait pas passer par la porte de la classe…

Alban – Parfois, c’est génétique…

Christelle – Génétique ou pas, un peu de sport et un petit régime, ça n’a jamais fait de mal à personne…

Alban – Tout à fait… D’ailleurs, c’est pour vous donner l’occasion de faire un peu d’exercice qu’on vous attendait un peu plus tôt…

Jérôme lâche enfin son portable.

Jérôme – Ah oui, désolé de ne pas avoir pu te donner un coup de main pour les cartons, mais j’avais plein de boulot. C’est de la folie, à la boîte, en ce moment.

Alban – Eh oui, crise ou pas, les gens doivent bien continuer à se raser… Même les chômeurs. Si ils veulent espérer retrouver du travail…

Jérôme – Ah ouais, c’est clair…

Moment de flottement

Delphine – En tout cas, on est vraiment ravis que ce soit vous qui rachetiez cette maison. Vous êtes toujours décidés au moins ?

Christelle – Jérôme trouvait que c’était un peu grand, mais j’ai réussi à le convaincre. Et puis on ne sait jamais, la famille pourrait s’agrandir…

Jérôme, à nouveau concentré sur son écran de portable, ne percute pas.

Delphine – Ah oui ?

On entend le chien aboyer.

Alban – Vous envisagez d’adopter un deuxième chien ?

Delphine le fusille du regard.

Delphine – En tout cas, le jardin a l’air de plaire à Milou ?

Alban – Et Tintin, qu’est-ce qu’il en pense ?

Delphine lui lance à nouveau un regard noir.

Jérôme – Hein ?

Delphine – Vous voulez la revoir une dernière fois ?

Christelle – Non, ça va… On la connaît par cœur, cette maison. On a déjà l’impression d’être chez nous… Hein Jérôme ?

Jérôme abandonne à regret son portable.

Jérôme – Ah, oui, elle est très bien cette maison… Moi je trouvais ça un peu grand, mais…

Alban fait un signe discret à Delphine.

Delphine – Bon… Alors, on la signe cette promesse ? Comme ça ce sera fait…

Christelle – Allez…

Delphine sort les papiers qu’elle a préparés et les pose sur le carton servant de table. Jérôme fouille dans ses poches.

Jérôme – Ah, je n’ai pas de stylo…

Christelle – Moi non plus.

Alban (à Delphine) – Et toi ?

Delphine – J’en avais un tout à l’heure… Je ne sais pas ce que j’en ai fait… Tu n’en as pas un, toi ?

Jérôme – Un écrivain, ça a toujours un stylo sur lui, non ?

Alban – Moi, j’écris sur ordinateur.

Christelle – C’est vrai que maintenant, avec tous ces écrans… Les stylos, on n’en verra bientôt plus que dans les musées…

Delphine – Dans quel carton tu as mis les stylos ?

Alban – Je ne sais plus… Ça m’étonnerait que j’ai fait un carton pour les stylos… Ah, si, il doit y en avoir un dans le carton où il y a les feuilles d’impôts. Mes déclarations de revenus, c’est un des derniers trucs que j’écris encore à la main… (À Christelle) Pardon, je crois que tu es assise dessus…

Christelle se lève. Il ouvre le carton et en sort un stylo.

Alban (triomphant) – Et voilà !

Il tend le stylo à Jérôme. Jérôme prend le stylo et fait mine de signer.

Jérôme – Ah, on dirait qu’il ne marche pas… (Alban et Christelle se figent) Mais non, je déconne.

Il signe, et passe le stylo à Christelle, qui signe également. En deux exemplaires. Alban tend un exemplaire à Jérôme.

Alban – Et voilà, un pour vous, un pour nous…

Jérôme – Très bien.

Delphine – Bon… Et bien on va pouvoir arroser ça ! Je vous ressers ?

Jérôme – Allez !

Delphine fait le service.

Delphine – À votre nouvelle vie dans cette maison qui est désormais la vôtre.

Jérôme – À votre nouvelle vie là-bas de l’autre côté du Pacifique.

Christelle – C’est l’Atlantique.

Ils trinquent et boivent.

Jérôme – Quand même, le Paraguay… Je ne sais même pas où c’est, exactement…

Alban – C’est l’Uruguay.

Jérôme – Vous êtes vraiment sûrs de ne pas faire une connerie ?

Alban – Non, en fait, on n’est pas sûr du tout, mais bon…

Delphine – Alban avait envie de changer de vie… De trouver de nouvelles sources d’inspiration, et moi…

Christelle – C’est vrai qu’écrire des romans, on peut le faire partout.

Alban – Voilà…

Delphine – Et enseigner le Français aussi.

Jérôme – Moi, la littérature, ça s’arrête à Tintin…

Christelle – Il les a tous lus.

Alban – Et tu les as tous lus ?

Delphine lui jette à nouveau un regard réprobateur.

Jérôme – Et ça t’est venu d’où, cette idée d’écrire des bouquins ? C’est vrai, ce n’est pas banal…

Christelle – C’est une tradition familiale, ou bien… Ton père était déjà écrivain ?

Jérôme – Attends, Christelle, écrivain, ce n’est pas comme épicier ou garagiste, non plus. Ce n’est pas du petit commerce, c’est du grand art. On ne se refile pas le métier de père en fils, comme ça, comme une boucherie…

Alban – Mon père était cascadeur pour le cinéma.

Christelle – Ah, remarque… Du cinéma à la littérature… Il y avait déjà quelque chose, quand même… Tu étais très proche de ton père ?

Alban – Je ne l’ai presque pas connu, en fait. Il était toujours à l’étranger pour des tournages.

Christelle – Ça n’a pas dû être évident pour ta mère.

Alban – Non… Surtout qu’il la trompait avec tout ce qui bouge.

Christelle – Quand on est séparé trop longtemps comme ça, évidemment… Surtout que dans le monde du cinéma, il y a beaucoup de tentations…

Alban – Eh oui… Il faut croire que lui, il ne savait pas trop résister à la tentation… Un jour, il est parti et il n’est plus revenu… J’étais très jeune… Je ne sais même pas s’il est encore vivant.

Jérôme – Super… Mais pourquoi l’Uruguay ? Vous connaissiez déjà, ou bien…?

Delphine – Pas du tout… Mais j’ai trouvé un poste là-bas, au Lycée Français de Montevideo.

Jérôme – Montevideo…?

Alban – La capitale de l’Uruguay.

Jérôme – Ah oui…

Alban – On avait envie de partir en Amérique Latine… Alors on s’est dit pourquoi pas l’Uruguay ?

Delphine – Alban est un passionné de littérature latino-américaine…

Alban – Et puis il y a tous les sites d’archéologie précolombienne.

Delphine – C’est un projet un peu fou… Ça fait un moment qu’on en parlait… Et puis on s’est décidés comme ça… Très rapidement… Mais si on réfléchit trop, on ne fait jamais rien, non ?

Jérôme – Ouais…

Alban – Maintenant, il y en a aussi qui ne réfléchissent jamais et qui ne font rien non plus.

Delphine – C’est l’aventure, évidemment, mais en même temps, c’est ce qu’on voulait.

Alban – En tout cas, on est très excités à l’idée de partir…

Jérôme – Et vous avez déjà un logement là-bas ?

Delphine – Le lycée nous fournit un appartement de fonction, le temps de nous organiser un peu.

Alban – Ensuite on essayera de trouver une maison… Il paraît que c’est très facile, là-bas.

Christelle – Pour trois fois rien, tu peux avoir une villa avec vue sur la mer.

Jérôme – Il y a la mer, en Uruguay ?

Alban – Il faut croire… Ou alors c’est que les maisons sont très hautes…

Delphine – Vous viendrez nous voir !

Alban lui lance un regard réprobateur.

Christelle – Pourquoi pas ? Hein, Jérôme ?

On entend à nouveau le chien aboyer.

Christelle – Qu’est-ce qu’il veut encore, ce chien ?

Jérôme – Tu vas voir ce qu’il a, chérie ?

Christelle – Vas-y, toi ! C’est ton chien, après tout !

Alban – Tu l’as mal dressé, Jérôme… Je parlais du chien, évidemment…

Jérôme se lève et sort.

Christelle – Il me rend dingue, ce clébard… Moi, je n’en voulais pas… Mais Jérôme l’avait déjà quand on s’est marié.

Delphine – Ah, les familles recomposées, ce n’est pas toujours évident…

Alban – Mais vous êtes mariés depuis pas mal de temps, non ? Il n’a pas l’air si vieux que ça, ce chien…

Christelle – Ah non, mais ce n’était pas celui-là. Celui-là, c’est le troisième.

Alban – Le troisième de la même marque ?

Delphine – Pour un chien, on dit « de la même race », Alban…

Christelle – Que des fox à poil dur…

Alban – Et ils s’appellent tous Milou ?

Christelle – Celui-là, c’est Milou numéro 3… Mais on l’appelle Milou, comme les autres…

Jérôme revient avec un os dans la main.

Christelle – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Jérôme – Un os, apparemment.

Christelle – Et où est-ce que tu as trouvé ça ?

Jérôme – Ce n’est pas moi qui l’ait trouvé, c’est Milou ! Il l’avait dans la gueule quand je suis allé le voir. C’est pour ça qu’il aboyait. Il voulait nous le montrer…

Delphine – C’est vrai qu’un os comme ça, ça n’arrive qu’une fois dans la vie d’un chien…

Alban – Ah oui… Je suis sûr que les deux premiers Milou n’ont jamais déniché un os de cette taille… Bravo, Milou ! Champion du monde…

Christelle – C’est incroyable ! Et il a trouvé ça dans le jardin ?

Jérôme – Où veux-tu qu’il l’ait trouvé ?

Christelle – C’est énorme, pour un os de gigot…

Jérôme – Tu as fait griller un sanglier dans ton jardin récemment ? Tu aurais pu nous inviter au barbecue !

Christelle – On ne fait jamais de barbecue…

Moment de flottement.

Christelle – C’est curieux… Cet os ressemble furieusement à un tibia humain, vous ne trouvez pas ?

Delphine – Tu déconnes ?

Christelle – Non…

Alban – Tu as déjà vu un tibia humain, toi ? Je veux dire, sans la viande autour ?

Christelle – Tu sais, pour faire prof de sport, on a quand même quelques cours d’anatomie… C’est un peu loin, tout ça, et je séchais souvent les cours, mais oui… Ça ressemble beaucoup à ça…

Delphine – C’est dingue… Oh non, ça ne peut pas être un tibia, quand même…

Jérôme – Attendez, je vais regarder sur Wikipedia…

Il sort son portable et pianote dessus. Il regarde l’os avec un air sceptique.

Jérôme – Ah non, un tibia, ça ne ressemble pas du tout à ça…

Delphine – Ouf… Je me disais aussi…

Jérôme continue de pianoter sur son portable.

Jérôme – En revanche, cet os ressemble comme deux gouttes d’eau à un fémur…

Les autres le regardent avec consternation. Il brandit l’écran de son portable en leur direction pour leur montrer l’image.

Delphine – Merde… C’est vrai…

Moment de stupeur.

Jérôme – C’est dingue…

Christelle – Vous saviez que vous aviez des ossements humains dans votre jardin ?

Delphine – Non…

Christelle – Et dire qu’on vient de signer la promesse…

Alban – Attends, ce n’est qu’un tibia !

Jérôme – Un fémur, je te dis.

Alban – Et encore, on n’en est même pas sûr…

Jérôme montrant à nouveau son écran de portable.

Jérôme – Là, je crois qu’il n’y a pas photo.

Christelle – Mais d’où il peut bien venir cet os ?

Delphine – Je ne sais pas… La maison a peut-être été bâtie sur un ancien cimetière…

Christelle – Ce n’est pas très vendeur, comme argument. Si on avait su…

Delphine – Tu as entendu parler de quelque chose comme ça, toi, Alban ?

Alban – Un cimetière, ici ? Non.

Delphine – Ça doit être beaucoup plus ancien, alors.

Jérôme – Tu veux dire un cimetière romain, ou un truc dans le genre ?

Delphine – Va savoir…

Jérôme – Oh putain ! Tu imagines ? Si on trouve le squelette de Toutankhamon dans le jardin.

Alban – Oui, enfin… Toutankhamon, c’est plutôt l’Egypte…

Jérôme – En tout cas, les Monuments Historiques vont nous tomber dessus…

Christelle – C’est clair.

Jérôme – Je connais quelqu’un à qui s’est arrivé… Ils sont venus avec des pelleteuses pour retourner tout le jardin…

Christelle – Et comment ça s’est terminé ?

Jérôme – Finalement, ils n’ont trouvé que quelques amphores qu’ils ont mises dans un musée, et ils leur ont rendu la maison…

Alban – Tu es sûr que tu n’as pas lu ça dans Tintin plutôt ?

Jérôme – En attendant, ils n’ont pas pu habiter leur baraque pendant des années…

Christelle – Non ?

Delphine – Non, mais c’est quand même très improbable que ce soit une nécropole romaine… Il n’a pas l’air si vieux, cet os.

Christelle – Ah bon, et à quoi tu vois ça, toi ?

Delphine – Tu sais ce qu’il y avait, ici, avant que ton grand-père fasse construire la maison ?

Alban – Des champs, probablement. Des champs qui ont été labourés pendant des siècles. S’il y avait des ossements ou des restes archéologiques, on les aurait trouvés depuis longtemps.

Christelle – Donc c’est beaucoup plus récent…

Delphine – Ça date peut-être de la dernière guerre…

Jérôme – Un pote du soldat inconnu, tu veux dire ?

Delphine – Il y a eu des combats, ici, pendant la dernière guerre ?

Alban – Pas à ma connaissance…

Christelle – Alors c’est encore plus récent…

Delphine – Plus récent que la guerre ? On n’enterre pas quelqu’un dans son jardin comme ça, c’est interdit. Des cendres à la rigueur, mais pas un cadavre.

Christelle – Dans ce cas, il ne reste qu’une hypothèse.

Delphine – Quoi ?

Christelle – Un crime.

Alban – Un crime ?

Jérôme – Tu vois une autre raison d’enterrer quelqu’un dans son jardin ?

Alban – Je ne sais pas… Je n’avais encore jamais réfléchi à ça jusqu’à aujourd’hui, figure-toi… Maintenant, c’est vrai que les Pompes Funèbres pratiquent des prix tellement indécents… Peut-être quelqu’un qui aura voulu faire des économies sur les obsèques d’un de ses proches…

Christelle – Qu’est-ce qu’on fait, on appelle la police ?

Delphine – On ne va pas s’emballer trop vite, quand même…

Alban – C’est sûr que ça risque de faire des complications.

Jérôme – Ben oui mais maintenant qu’on sait…

Christelle – On ne peut pas faire comme si on ne savait pas…

Jérôme – Ce serait du recel de cadavre.

Alban – De cadavre… Vous êtes sûr que vous n’exagérez pas un peu ? Ce n’est qu’un os…

Christelle – On ne perd pas un tibia comme ça…

Jérôme – Un fémur.

Christelle – Oui bon un fémur.

Jérôme – C’est que le reste du squelette n’est pas loin…

Christelle – On ne peut pas acheter une maison avec un cadavre enterré dans le jardin…

Alban – En même temps… On a déjà signé le compromis…

Delphine – Et nous on est sur le départ !

Jérôme – Vous peut-être, mais nous on n’est pas si pressés.

Delphine – Vous ne pouvez pas nous faire ça !

Alban – Vous n’avez pas le droit !

Delphine – Vous avez signé la promesse…

Christelle – Ah ben oui, mais là… Ce n’est pas évident…

Jérôme – C’est un cas de force majeure pour casser une promesse de vente, non ?

Christelle – Des ossements humains…

Jérôme – C’est plus grave que si on n’avait pas réussi à obtenir notre crédit ou quelque chose comme ça…

Christelle – Allez savoir… Il y en a peut-être d’autres aux quatre coins du jardin.

Jérôme – Et le jardin est grand…

Delphine – Quelle histoire… Je ne sais pas quoi vous dire…

Christelle – Je ne sais pas… Je ne me vois pas habiter une maison avec un cadavre dans le jardin…

Jérôme – Peut-être plusieurs…

Delphine – Plusieurs ?

Jérôme – Et vous vous n’avez jamais rien remarqué ?

Delphine – On ne va jamais dans le jardin…

Alban – Et on n’a pas de chien qui déterre les os…

Delphine – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Je vais aller voir.

Jérôme – Je ne sais pas s’il faut toucher à quoi que ce soit…

Christelle – Si c’est une scène de crime…

Delphine – Votre chien, en tout cas, il ne s’est pas gêné…

Alban – C’est ça, on dira que c’est le chien. J’y vais. Il faut qu’on en ait le cœur net.

Jérôme – Je t’accompagne.

Alban – Tu n’as pas confiance, c’est ça ? Tu as peur que je fasse disparaître les preuves ?

Jérôme – Je t’accompagne, c’est tout…

Alban et Jérôme sortent. Christelle lance à Delphine un regard embarrassé.

Christelle – Il faut nous comprendre, aussi… On préférerait être rassurés…

Delphine – Non, non, mais je comprends, je t’assure. C’est normal…

Le portable de Delphine sonne. Après une hésitation, elle répond.

Delphine – Je t’avais dit de ne pas m’appeler sur mon portable… Non encore moins sur mon fixe ! C’est ça, je t’avais dit de ne pas m’appeler du tout !

Elle range son portable, furieuse.

Christelle – C’était lui ?

Delphine – Oui… Merci de n’avoir rien dit à Alban au sujet de mon petit dérapage lors de la soirée de fin d’année avec le prof de philo…

Christelle – On est amies, non ? Mais rassure-moi, ce n’est pour ça que tu pars, quand même ?

Delphine – Disons que c’est pour ça que je ne me suis pas opposée à ce départ, et que j’ai tout fait pour accélérer les choses…

Christelle – Non parce que changer d’établissement, c’était quand même plus simple que de vendre la maison et de partir en Uruguay, non ? C’est si sérieux que ça avec ce prof de philo ?

Delphine – Mais non, pas du tout ! C’était juste un petit accident. J’étais un peu déprimée ce soir-là… et pas mal bourrée. Mais il n’arrête pas de me coller depuis. Je te jure, je ne sais pas comment m’en débarrasser.

Alban revient.

Alban – Se débarrasser de qui ?

Delphine – Le… Le type de Canal Plus…

Christelle – Et Jérôme ?

Alban – Je m’en suis débarrassé, moi aussi. Je l’ai assommé d’un coup de pelle, et je l’ai enterré dans le jardin à côté de l’autre.

Moment de stupeur, interrompu par l’arrivée de Jérôme.

Jérôme – On n’a rien trouvé. Le chien a creusé un trou dans le massif de dahlias, mais on ne voit pas de squelette…

Christelle – Il faut peut-être creuser plus profond.

Alban – On n’a qu’à faire ça, le week-end prochain, on loue un tractopelle et on retourne le jardin…

Delphine – Et si on disait qu’on ne l’a jamais trouvé, cet os ? Et on maintient la vente…

Christelle – Mmm…

Jérôme – Faut voir…

Christelle – Qu’est-ce que tu en penses, Jérôme ?

Jérôme – Ouais… Je ne sais pas… Mais avec un sérieux rabais alors…

Alban – Quoi ?

Delphine – Un rabais ?

Alban – Mais c’est du chantage !

Delphine – Et puis on a déjà fixé le prix sur la promesse.

Alban – Vous avez signé !

Jérôme – Une promesse, ce n’est qu’un bout de papier… On peut toujours en signer une autre… J’avais amené un exemplaire vierge au cas où…

Alban – Ah d’accord… Monsieur avait tout prévu…

Lourd silence.

Delphine – Et combien vous proposeriez, par curiosité ?

Christelle – Je ne sais pas, moi…

Jérôme – Il me semble qu’un rabais de 25%…

Delphine – 25% !

Alban – Il n’est pas marchand de tapis pour rien.

Jérôme – Oh ça va, toi, avec tes grands airs ! On n’est peut-être pas aussi intellos que vous, mais on n’est pas assez cons pour acheter une baraque avec une scène de crime au milieu du jardin…

Christelle – C’est vrai qu’on parle d’un cadavre, quand même…

Alban – Un cadavre… Ce n’est qu’un os !

Jérôme – Oui, ben justement. Je crois que là, il y a un os. Et un gros…

Christelle – Et puis entre nous, vous ne nous avez pas fait un prix d’amis, non plus…

Alban – Ah d’accord… Il n’y a pas de petit profit, hein ? Il ne perd pas le nord, celui-là…

Moment de tension.

Delphine – Bon… Je vais aller rechercher des amuse-gueule, on va tous se calmer, et on va trouver une solution, d’accord ?

Jérôme – Ok…

Alban – Tu viens m’aider, Alban…

Alban – Tu n’as pas peur qu’ils volent l’argenterie, pendant qu’on a le dos tourné ? Ou le service en porcelaine de Sarreguemines…

Delphine (autoritaire) – Viens je te dis !

Ils sortent.

Christelle – 25% tu ne crois pas que tu exagères un peu ?

Jérôme – On peut toujours essayer, on verra bien…

Christelle – À ce prix-là on faisait déjà une bonne affaire.

Jérôme – Oui, ça me paraissait suspect, d’ailleurs. Je pensais que ta copine t’avait fait ce prix d’ami parce qu’elle te devait quelque chose.

Christelle – Mais non, je t’assure…

Jérôme – Tu sais quand même qu’elle se tape le prof de SVT, c’est toi qui m’as dit que tu les avais vus en train de se tripoter dans la salle de bain le jour de la fête de fin d’année…

Christelle – C’est le prof de philo, pas le prof de SVT.

Jérôme – Ouais bon, ça revient au même, non ?

Christelle – Et tu crois qu’elle me ferait un prix d’ami pour ça ?

Jérôme – Tu aurais pu la dénoncer à son mari…

Christelle – Non, je ne crois pas qu’elle a accepté notre proposition pour ça.

Jérôme – Ouais, ben maintenant je comprends mieux pourquoi… Dans cette maison, il n’y a pas seulement un amant dans le placard, il y a aussi un cadavre dans le jardin…

Christelle – N’empêche que 25%… Il ne faudrait pas y aller trop fort, non plus… Il ne s’agirait pas qu’ils changent d’avis…

Jérôme – Tu crois ?

Christelle – Le mieux est l’ennemi du bien, Jérôme. Si on déchire la promesse et qu’ils décident de vendre à quelqu’un d’autre…

Jérôme – Ils ont l’air pressés, non ? Surtout elle…

Christelle – Une maison comme ça… On n’en retrouvera pas une de si tôt.

Jérôme – Qu’est-ce que tu veux ? Une négo, c’est toujours une partie de poker menteur…

Christelle – Mais j’y tiens à cette maison, moi !

Jérôme – Même avec un cadavre enterré dans le jardin ?

Ils se taisent en voyant arriver Alban et Delphine.

Delphine – Ok, on est d’accord pour vous faire 10%.

Christelle – 10%… Jérôme ?

Jérôme – Alors vous avouez…

Alban – Quoi ? Mais pas du tout !

Delphine – C’est juste… un geste commercial.

Jérôme – 10% pour complicité de meurtre, ce n’est pas lourd…

Delphine – Vous ne croyez pas que vous abusez un peu de la situation, là ?

Christelle – Ça y est… Ça va être de notre faute, maintenant.

Jérôme – Oh et puis d’ailleurs, je ne sais pas si on va signer tout court…

Christelle – Une maison qui a peut-être appartenu à un serial killer…

Alban – C’est une maison de famille !

Jérôme – Ça… C’est toi qui connais ta famille…

Christelle – À moins que ce crime soit beaucoup plus récent…

Delphine – Tu accuses mon mari d’être un serial killer ?

Christelle – Il n’y a pas de fumée sans feu…

Jérôme – Et il n’y a pas de fémur sans cadavre…

Jérôme – De toute façon, je trouvais ça bizarre, ce départ précipité…

Alban – Quoi ?

Jérôme – C’est vrai, pourquoi vous êtes si pressés de partir à l’étranger ?

Christelle – Et de vendre la maison à des « amis »… Plutôt que de passer par une agence, comme tout le monde.

Jérôme – En Uruguay, en plus, un pays qui n’a pas d’accord d’extradition avec la France.

Alban – N’importe quoi, non mais on nage en plein délire, là !

Delphine – Ça fait des années qu’on en parlait de ce projet de départ !

Jérôme – Ça rajoute juste la préméditation…

Delphine – D’accord… Alors on est soi-disant amis, et cinq minutes après, parce que votre chien a trouvé un os dans le jardin, vous nous accusez d’être des criminels ?

Jérôme – Ouais, oh, amis…

Moment d’extrême tension.

Christelle – Bon… Je crois qu’on s’est tous un peu laissés emporter… On va respirer un bon coup et on va se calmer, d’accord ?

Delphine – Mouais…

Christelle – Et puis on n’a pas dit que c’était vous… (À Alban) Tu as dit que c’était une maison de famille. C’est peut-être ton père. Puisqu’il a disparu, lui aussi… Il n’a pas disparu ?

Alban – Si…

Christelle – Il s’est peut-être enfui à cause de ça… Pour échapper à la justice…

Alban – Mon père ?

Christelle – Ou ton grand-père ! Tiens, il a peut-être tué un allemand pendant la guerre et il l’a enterré dans le jardin. Si ça se trouve, ton grand-père est un héros ! Et il sera décoré de la Légion d’Honneur à titre posthume…

Alban – Mon grand père était un grand admirateur du Maréchal… Et la seule médaille qu’il ait reçue, c’est la Francisque…

Jérôme – Ah d’accord…

Alban – De toutes façons, tout ça est parfaitement ridicule… Et on n’a pas de compte à vous rendre… Vous êtes de la police ?

Jérôme – Tu veux qu’on l’appelle, la police ?

Christelle – Jérôme, je t’en prie… On va régler ça entre nous, non ?

Alban – Non mais c’est vrai. Il se prend pour qui, Tintin ?

Delphine – Alban, n’en rajoute pas, toi non plus…

Alban – Et après tout, pourquoi il ne viendrait pas de chez vous cet os ?

Jérôme – De chez nous ?

Alban – C’est ton chien qui l’a apporté. Il l’a peut-être trouvé dans ton jardin, il l’a mis dans la voiture et il est venu l’enterrer ici.

Delphine – Ah tiens, c’est vrai ça… Pourquoi pas ?

Jérôme – Non mais tu entends ça, Christelle ? Ça y est, ça va être de la faute de Milou, maintenant…

Alban – Dans ce cas, le serial killer, ce serait toi !

Delphine – C’est peut-être dans votre jardin, qu’il faudrait creuser avec un tractopelle !

Christelle – On n’a pas de jardin de toutes façons !

Jérôme – Ils n’aiment pas les animaux, ça se voit. Et les bêtes elles le sentent, quand on ne les aime pas.

Christelle – C’est sûrement pour ça qu’il est allé déterrer cet os dans leur jardin…

Jérôme – N’empêche que sans lui, on n’aurait jamais su, pour le cadavre…

Delphine – Non, mais vous voyez bien que tout ça est absurde ! Enfin, réfléchissez un peu ! Si Alban avait tué quelqu’un et l’avait enterré dans le jardin, je le saurais.

Jérôme – Tu le savais peut-être…

Alban – Mais j’y pense… Pourquoi ce ne serait pas Tintin qui l’aurait apporté volontairement ici cet os ?

Christelle – Pourquoi on aurait fait ça ?

Delphine – Pour obtenir un rabais…

Jérôme – Quoi ?

Alban – Je trouvais ça louche, aussi, qu’il sorte immédiatement de sa manche un deuxième exemplaire vierge de la promesse de vente. On dirait qu’il avait tout prévu, le salopard…

Jérôme se lève et défie Alban.

Christelle – Enfin, vous n’allez pas vous battre, quand même !

Delphine – Toi la fausse blonde, ça va !

Christelle – La fausse blonde ?

Delphine – Vous nous accusez d’être un couple diabolique, et on ne devrait rien dire !

Jérôme – Et vous, vous nous accusez d’être des escrocs !

Christelle – Et puis après tout, Alban n’est peut-être au courant de rien. Pourquoi ce ne serait pas toi, Delphine ?

Delphine – Moi ?

Christelle – Peut-être que tu tues tes amants, et que tu les enterres dans le jardin pour t’en débarrasser quand ils deviennent trop encombrants !

Alban – Quels amants ?

Jérôme – C’est vrai. Ça fait un moment qu’on ne l’a pas vu, ce prof de SVT.

Alban – Il n’y a que moi qui ne sois au courant de rien, si je comprends bien.

Delphine – Ce n’est pas le prof de SVT, c’est le prof de philo ! Il s’est mis en congé maladie. Il est en dépression !

Alban – Ça ne vous dérange pas trop que je participe à la conversation ?

Delphine – Christelle était là quand il m’a appelé tout à l’heure ! Comment son squelette pourrait être enterré dans le massif de dahlias ?

Alban – Qui a appelé ? Attendez, ça me regarde un peu quand même…

Christelle – Tu n’auras qu’à demander à ta femme…

Alban se tourne vers Delphine.

Delphine – Non mais elle dit n’importe quoi, tu vois bien…

Jérôme – Bon, on va vous laisser régler vos problèmes en famille…

Christelle – Et pour la maison, vous trouverez un autre acheteur !

Jérôme – Moi je n’étais pas pour, de toute façon. Je la trouvais trop chère. Je l’avais dit à Christelle, mais elle ne voulait pas marchander avec des amis…

Alban – Eh ben comme ça, on n’est plus amis, c’est beaucoup plus simple.

Jérôme – Allez viens Christelle. On s’en va…

Jérôme et Christelle sortent. Alban et Delphine restent là, sonnés.

Alban – Bon… Alors c’est quoi cette histoire avec le prof de philo ?

Delphine – Mais rien… Elle invente n’importe quoi pour se venger, tu n’as pas compris !

Alban – Elle dit que ce type t’a téléphoné, tout à l’heure… Il ne s’appellerait pas Canal Plus, par hasard, ton amant ? C’est lui qui te harcèle ?

Delphine – Écoute Alban, tu ne crois pas qu’il y a plus urgent qu’une crise de jalousie, là ? Si on ne vend pas cette maison avant de partir en Uruguay, on est dans la merde ! On comptait sur cet argent pour s’installer là-bas !

Alban – C’est vrai…

Delphine – Et ce n’est pas avec les ventes phénoménales de ton dernier roman qu’on va pouvoir se payer une villa avec vue sur la mer à Montevideo !

Alban – Merci de me le rappeler…

Delphine – Ben oui, excuse-moi !

Alban – Mais quand on aura réglé ce problème, il faudra quand même qu’on reparle de ton abonnement Canal Plus.

Delphine – Bon, en attendant, comment on va faire avec la maison ?

Alban – Je ne sais pas moi… On peut trouver un nouvel acheteur…

Delphine – En si peu de temps… Ça ne va pas être évident.

Alban – Ouais… Et en espérant que ces collabos ne nous dénoncent pas à la police entre temps…

Delphine – Tu crois qu’ils pourraient aller jusque là ?

Alban – Pendant la guerre, je suis sûr que c’était le genre à dénoncer les Juifs à la Gestapo pour récupérer un appartement plus grand.

Delphine – On devrait peut-être devancer l’appel et se dénoncer nous-mêmes pour montrer notre bonne foi…

Alban – Comment ça, se dénoncer ? Mais on n’est pas coupable !

Delphine – Non, bien sûr… Je veux dire… On devrait peut-être prévenir la police nous-mêmes, pour montrer qu’on a rien à se reprocher.

Alban – Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée…

Delphine – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Je ne sais pas…

Alban remplit deux verres.

Alban – Tiens, on va boire un coup, ça va nous éclaircir les idées…

Ils boivent en silence.

Delphine – Et pour l’os, tu n’as pas une petite idée ?

Alban – Tu ne vas pas m’accuser toi aussi ?

Delphine – Non évidemment, mais ce fémur n’est pas venu là tout seul à pied non plus !

Alban – Et pourquoi ce serait à moi de trouver l’explication de ce mystère ? De ce côté-là Christelle a raison. Ça pourrait aussi bien être toi !

Delphine – Non mais tu me vois en train de tuer quelqu’un et l’enterrer dans le jardin ?

Alban – Tu m’y vois bien, toi !

Delphine – Je ne sais pas moi… C’est ta maison de famille… Les secrets de famille, ça existe. Tu ne me cacherais pas quelque chose ?

Alban – Mais pas du tout !

Delphine – Tu n’as jamais su mentir…

Alban – Contrairement à toi, tu veux dire ?

Delphine – Je suis sûre que tu me caches quelque chose.

Alban – C’est curieux, j’ai exactement la même impression avec toi… Mais pas sur le même sujet…

Delphine – Tu es vraiment sûr que tu ne sais rien ?

Un temps.

Alban – C’est vrai qu’on a déjà trouvé des os dans le jardin…

Delphine – Quoi ?

Alban – Mais il y a des os partout, non ? La vie est apparue sur terre il y trois milliards d’années. On vit sur un tas d’os !

Delphine – Pas des ossements humains !

Alban – Je ne savais pas que c’était des ossements humains, moi…

Delphine – Mais qui ça peut-être ?

Alban – Je ne sais pas…

Delphine – Après tout, Jérôme a peut-être raison… Et si c’était ton père ?

Alban – Mon père ? S’il avait tué quelqu’un, la police aurait fini par le retrouver, non ?

Delphine – Pas si c’est lui la victime.

Alban – Qui aurait bien pu vouloir tuer mon père et l’enterrer dans son propre jardin ?

Delphine – Ta mère.

Alban – Ma mère ?

Delphine – Une femme a toujours une bonne raison de vouloir tuer son mari…

Alban – Et vice versa…

Delphine – Tu m’as dit qu’il avait disparu pas très longtemps après ta naissance. C’est peut-être ta mère qui l’a tué lors de sa dernière visite et elle l’a enterré ici…

Alban – Pourquoi elle aurait fait ça ?

Delphine – Tu dis toi-même qu’il la trompait avec tout ce qui bouge.

Alban – Heureusement, l’adultère ne conduit pas forcément au crime…

Delphine – Et les os que tu as trouvés, ça ne t’as pas fait réfléchir ?

Alban – Je ne sais pas… J’ai pensé que c’était des os de vache…

Delphine – Des vaches, dans la banlieue parisienne ?

Alban – Du temps de mon grand-père, il y avait encore des fermes, par ici.

Delphine – Quand je pense que tu as vu un psychanalyste deux fois par semaine pendant plus de dix ans ! Et que pendant ce temps-là, tu ne t’es pas douté qu’avec tous les os que tu trouvais dans ton jardin, tu aurais pu reconstituer le puzzle de ton père disparu… Franchement, si j’étais toi, je demanderai à être remboursé.

Alban – Oui, ben je vais faire ça tiens…

Delphine – Non mais tu te rends compte ? À 50 euros la séance ! On n’aurait même pas eu à vendre la maison pour partir en Uruguay !

Alban – Si on n’avait pas vendu la maison, on ne serait jamais parti !

Delphine – D’ailleurs, elle n’est pas encore vendue…

Alban – Et puis tu crois que c’est si facile que ça d’envisager que ta mère ait pu tuer ton père et l’enterrer dans le massif de dahlias ?

Delphine regarde vers le jardin.

Delphine – En tout cas, les dahlias, ça a l’air de leur avoir profité…

Alban – Il faut croire que mon père, il n’avait pas que la main verte.

Moment de flottement. Ils se rasseyent, abattus.

Delphine – C’est quoi le truc le plus gros que tu aies tué dans ta vie ?

Alban – Je ne sais pas… Je ne suis pas chasseur… Une araignée…

Delphine – Une araignée ?

Alban – Non, mais une grosse…

Delphine – Je parlais au moins d’un mammifère… Les insectes, ça ne compte pas…

Alban – Non, je ne vois pas… Ah si, c’est vrai… Je crois qu’un jour j’ai roulé sur un hérisson qui traversait la route.

Delphine – Tu ne t’es pas arrêté ?

Alban – Un hérisson ! Ce n’est pas comme un chat ou… C’est un animal sauvage.

Delphine – J’espère au moins qu’il est mort sur le coup.

Alban – C’était un homicide involontaire… Et puis c’était un petit hérisson… Tu me vois arriver chez un vétérinaire avec un hérisson à moitié aplati.

Delphine – Pauvre petit hérisson…

Alban – C’était sur l’autoroute. J’aurais pu me tuer, en roulant sur ce hérisson ! Un pneu qui éclate, à cette vitesse-là, tu imagines. Ça ne pardonne pas. Et toi, tu ne penses qu’au hérisson ?

Delphine – Bon, alors qu’est-ce qu’on fait ?

Alban – Un vétérinaire, ça me donne une idée ! Et si on allait montrer l’os à Pierre ?

Delphine – Pierre ?

Alban – Le libraire d’à côté !

Delphine – Pourquoi un libraire s’y connaîtrait plus que nous en matière d’os ? Il est spécialisé dans les livres de religion et de mythologie… Si c’était un os de licorne, encore…

Alban – Avant d’être libraire, il était vétérinaire.

Delphine – Ah bon ? Je ne savais pas. Quelle drôle d’idée…

Alban – Bon, ce n’est pas le problème. Lui, il saura nous dire avec certitude si c’est un os de vache ou pas.

Delphine – En même temps… On est en ville, il ne devait soigner que des chats ou des chiens… Peut-être des perroquets, de temps en temps…

Alban – Il a fait des études, quand même. On doit leur apprendre à reconnaître un fémur d’homme et un fémur de vache.

Delphine – Tu crois ?

Alban – Il faut en avoir le cœur net. On ne va pas vendre la maison sans savoir… Imagine que les nouveaux propriétaires découvrent d’autres ossements en bêchant le jardin…

Delphine – Tu as raison… Et puis ta mère est morte, si c’est elle qui a tué ton père, elle ne risque plus rien…

Alban – Oui, bon, j’aimerais autant pas, quand même… Ça la fiche mal, non ?

Delphine – De toute façon, on s’en va en Uruguay… Alors les voisins…

Alban – Mmm… Et puis après tout, même si le libraire nous confirme que c’est un os humain… On pourra toujours garder le secret pour nous…

Delphine – Sauf si ton vétérinaire nous dénonce à la police…

Alban – Ils sont tenus au secret médical, non ?

Delphine – Pas en cas de meurtre… Ce sont les médecins, qui sont tenus au secret médical. Pas les vétérinaires. Et puis il est libraire, maintenant…

Alban – Il est très catho…

Delphine – Dans ce cas, on peut toujours miser sur le secret de la confession…

Alban – Je vais plutôt lui envoyer une photo avec mon portable, ce sera moins compromettant… (Il regarde autour de lui) Au fait il est où cet os ?

Delphine – Il était là tout à l’heure…

Alban – C’est peut-être ces salopards qui l’ont emmené comme pièce à conviction…

La sonnette d’entrée retentit.

Delphine – Ça y est… C’est la Gestapo… Ils viennent nous chercher…

Alban – Tu veux dire la police…

Delphine – Ce n’est pas ce que j’ai dit ?

Alban – Ce n’est pas ce que j’ai entendu…

Delphine – De toute façon, il est trop tard pour s’enfuir. Où veux-tu qu’on aille ?

Alban – En Uruguay ? Jérôme dit qu’il n’y a pas d’accord d’extradition avec la France… (Elle le regarde avec un air interloqué) Ok, je vais voir…

Il sort et revient un instant après avec Jérôme et Christelle qui affichent un air penaud.

Christelle – Je crois qu’on vous doit des excuses…

Jérôme – C’est vrai qu’on s’est peut-être un peu emballé.

Delphine – On est tous nerveux, c’est normal. Avec notre départ. La vente de cette maison…

Jérôme – Je crois que les mots ont un peu dépassé notre pensée.

Christelle – On ne va pas se fâcher pour ça, ce serait dommage…

Alban reste prudemment silencieux. Jérôme lui fait face et lui tend la main. Alban accepte de lui serrer.

Jérôme – On ne veut pas vous attirer des complications.

Christelle – Et puis on y tient à cette maison…

Jérôme – On va s’en tenir à ce qu’il y a dans cette promesse de vente, d’accord ?

Alban – Alors c’est pour ça que vous êtes revenus ?

Jérôme – Oui…

Christelle – Et puis on est venu aussi vous rapporter ça.

Elle sort l’os de son sac à main.

Christelle – On l’a retrouvé dans la voiture…

Jérôme – C’est sûrement le chien qui l’a emporté sans qu’on s’en rende compte…

Christelle – Comme quoi… Les os ça peut voyager loin, avec un chien.

Jérôme – C’est vrai… Après tout, on ne sait pas d’où il vient cet os… Il peut venir de n’importe où…

Alban – Oui, c’est justement ce que je disais tout à l’heure… Je vous trouve bien conciliants, tout d’un coup… Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

Delphine – Il y a autre chose ?

Jérôme et Christelle échangent un regard embarrassé.

Jérôme – Milou avait un peu rongé l’os, alors j’ai regardé de plus près à l’endroit où il avait fait une entaille avec ses dents…

Delphine – Et alors ?

Christelle – En fait… C’est un os en plastique.

Delphine – Pardon ?

Jérôme – C’est bien un fémur humain, mais c’est un fémur en plastique.

Alban – Vous êtes sûrs ?

Jérôme – J’ai mis mon briquet en dessous pour vérifier, et il n’y a pas de doute. C’est du plastique. (Il tend l’os) Tenez, on sent encore l’odeur.

Delphine met son nez sur l’os.

Delphine – Ah oui, dites donc. On sent bien le plastique. (À Alban) Tu veux sentir ?

Alban – Ça ira, merci…

Delphine – Un os en plastique ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

Christelle – Quelqu’un qui aura voulu vous faire une farce ?

Alban – Je ne sais pas…

Jérôme – Ça vient peut-être d’un de ces squelettes qu’on utilisait autrefois dans les écoles pour enseigner l’anatomie aux enfants…

Christelle – Mais pourquoi enterrer un squelette en plastique dans son jardin…

Delphine – Il y avait une école autrefois dans le coin ?

Alban – Mon grand père était instituteur…

Jérôme – Eh ben voilà !

Alban – Maintenant, je me souviens… Quand j’étais gamin, je voyais souvent ce squelette à la maison. On l’appelait Martin…

Delphine – Eh ben tu vois… Finalement, ta psychanalyse aura donné quelques résultats… Mais tu n’aurais pas pu t’en souvenir plus tôt ? Ça nous aurait épargné ce petit malentendu…

Alban – Ça me revient seulement maintenant. Je n’avais pas fait le rapprochement. Et puis je n’étais pas complètement sûr que ce soit un souvenir réel. J’en parlais souvent à mon psy… Mais je pensais que Martin, c’était un ami imaginaire…

Christelle – Un squelette ?

Alban – On ne choisit pas toujours ses amis… Même ses amis imaginaires…

Jérôme – Mais pourquoi ton grand-père a hérité de ce squelette, si c’était celui de l’école ?

Alban – Peut-être qu’on lui a offert en souvenir comme cadeau de départ à la retraite.

Christelle – Oui…

Jérôme – Ça n’explique pas pourquoi il l’a enterré dans le jardin…

Delphine – Pour s’en débarrasser, peut-être.

Alban – Ou pour nous faire une farce… Comme vous disiez tout à l’heure… Mon grand-père était très farceur…

Jérôme – Je croyais que c’était un grand ami du Maréchal.

Alban – Mitterrand aussi… Ça n’empêche pas d’avoir de le sens de l’humour…

Moment de perplexité.

Christelle – Et où est passé le reste ?

Alban – Le reste ?

Christelle – Le reste du squelette en plastique !

Alban – Ça…

Jérôme – Si on le retrouve, on vous le mettra de côté.

Delphine – Comme ça au moins tu retrouveras un ami.

Alban – Enfin, le principal, c’est que ce n’est pas vraiment un os.

Delphine – Sans os, pas de cadavre. Et sans cadavre pas de crime.

Christelle – Oui, tout est bien qui finit bien…

Soulagement général, mêlé d’une certaine gêne.

Delphine – Bon, alors on s’en tient à cette promesses de vente ?

Jérôme – Une promesse est une promesse.

Christelle – Et puis on est toujours amis, non ?

Silence un peu embarrassé.

Delphine – Un dernier verre, pour célébrer ça ?

Jérôme – Je crois que ce ne serait pas très raisonnable…

Christelle – On va y aller. On a eu assez d’émotions comme ça pour aujourd’hui.

Jérôme – Alors à bientôt, pour la signature définitive ?

Alban – On a donné procuration à notre notaire. On part en Uruguay la semaine prochaine…

Christelle – Bon… Alors bon voyage…

Jérôme – On viendra vous voir, comme on a dit ?

Alban – C’est ça…

Jérôme et Christelle partent dans une ambiance glaciale.

Delphine – Je vous raccompagne…

On entend des aboiements. Delphine revient.

Delphine – Ouf…

Alban – Oui… J’ai cru qu’on n’arriverait jamais à s’en débarrasser…

Delphine – Tu parles de la maison ou de Jérôme et Christelle.

Alban – Les deux…

Ils s’asseyent sur un carton, épuisés.

Delphine – C’est incroyable, cette histoire de squelette en plastique…

Alban – Oui… Incroyable, c’est le mot…

Delphine – Je ne savais pas que ton grand-père était instituteur…

Alban – Mon grand-père était charcutier.

Delphine – Quoi ?

Alban – Il a acheté cette maison avec le fric qu’il a gagné pendant la guerre en vendant des saucisses au marché noir.

Delphine – Mais pourquoi tu leur as dit que…?

Alban – Il fallait bien trouver quelque chose. On veut la vendre cette maison ou pas ?

Delphine – Mais je ne comprends pas… L’os est bien en plastique, regarde !

Alban – Oui. Mon père avait un fémur en plastique.

Delphine reste un instant interloquée.

Delphine – C’était une sorte de cyborg ou bien…?

Alban – Je t’ai dit qu’il était cascadeur… À la suite d’un grave accident, on lui a posé un fémur en plastique…

Delphine – Alors tu crois que…

Alban – Je ne sais pas… Peut-être que ma mère a versé de la chaux sur le cadavre pour le faire disparaître et que seul le fémur en plastique a résisté…

Delphine – Mais pourquoi elle aurait fait ça ?

Alban – À cause de ses nombreuses infidélités, j’imagine… Tu sais qu’il y a des gens très jaloux qui sont prêts à tuer quand ils apprennent qu’ils sont cocus ?

Delphine – Alors tu crois que c’est ça ? C’est le fémur de ton père ?

Alban – Après pas mal de galipettes, ma mère lui a fait faire sa dernière cascade…

Ils contemplent l’os, songeurs.

Delphine – Tu as raison, il vaut mieux oublier tout ça…

Alban (brandissant l’os) – Au moins, maintenant, j’aurais un souvenir de papa…

Delphine – La victime et son assassin sont morts.

Alban – Et il y a prescription depuis longtemps.

Delphine – Ce n’est pas toujours bon d’aller fouiller dans le passé… Déterrer les cadavres… Il faut savoir pardonner… Oublier… Il faut aller de l’avant !

Alban – Mmm…

Delphine – En tout cas, bravo pour cette histoire d’instituteur et de cours d’anatomie… Tu n’es pas romancier pour rien. Et ce squelette qui s’appelait Martin… Où est-ce que tu vas chercher tout ça ?

Alban – Tu n’as jamais vu Les Disparus de Saint Agil ?

Delphine – Ah oui, c’est vrai… Il y a un squelette dans la salle de classe…

Alban – Et le squelette s’appelle Martin.

Delphine – J’espère que Jérôme et Christelle n’ont pas vu le film…

Alban – Et puis va savoir… Ce n’est peut-être pas le fémur en plastique de mon père…

Delphine – Mais alors d’où viendrait cet os ?

Alban – C’est peut-être ici qu’on a tourné Les Disparus de Saint Agil…

Delphine – Mouais…

Alban – Si tu permets, je préfère laisser ouverte cette possibilité.

Le portable de Delphine sonne.

Alban – Tu ne réponds pas ?

Delphine – Non…

Alban – C’est encore Canal Plus…

Delphine – Oui…

Alban – Et tu es allée jusqu’où, avec Canal Plus… Tu avais un abonnement ? Ou c’était à la demande ?

Delphine – C’était juste un petit dérapage d’un soir, je te jure.

Alban – Pourquoi tu ne m’en as pas parlé. On s’était promis de tout se dire, si quelque chose comme ça devait nous arriver à l’un ou à l’autre. Tout plutôt que de se mentir.

Delphine – Oui, mais le moment était mal choisi.

Alban – Je ne sais pas s’il y a un bon moment pour s’avouer ce genre de choses. Mais pourquoi ?

Delphine – Parce que j’avais une autre nouvelle à t’annoncer.

Alban – Tu me quittes ?

Delphine – Je suis enceinte…

Alban – De qui ?

Delphine – Voilà… C’est pour ça que je disais que le moment était mal choisi… Je voulais éviter d’entendre cette question…

Alban – Elle est quand même un peu légitime, non ?

Delphine – Il n’y a absolument aucune chance que quelqu’un d’autre que toi soit le père, je te le jure sur la tête de cet enfant que je porte.

Alban – Elle doit être encore toute petite, cette tête… Et comment tu peux être aussi sûre ?

Delphine – Parce je n’ai pas couché avec… Canal Plus. Je te jure !

Alban – Ok, admettons… Mais ne me dis pas que c’est pour t’éloigner de la scène de crime que tu as précipité notre départ en Uruguay ?

Delphine – Non… Même s’il y a aussi un peu de ça…

Alban – Si on a décidé de partir, c’est parce qu’on avait rien pour nous retenir ici. Peut-être qu’avec un enfant, on aurait décidé de rester…

Delphine – C’est aussi pour ça que je ne t’ai rien dit avant la signature… Pour que ça ne nous empêche pas de commencer une nouvelle vie, justement. Je ne veux pas que cet enfant représente un renoncement… Je veux que ce soit un nouveau départ.

Alban – Alors notre enfant va naître en Uruguay… Ça ne te fait pas peur ?

Delphine – Il y a des hôpitaux aussi en Uruguay. Des tas d’enfants y naissent tous les jours… Avec toi à mes côtés, je n’ai peur de rien…

Alban – Vu mes antécédents familiaux… Tu n’as pas peur de finir au fond d’un jardin dans un massif de dahlias…

Delphine – Je te fais confiance… Je sais que tu n’as pas la main verte…

Alban – Alors tu m’as trompé ou tu ne m’as pas trompé ?

Delphine – Techniquement non, je t’assure…

Alban – Techniquement ? Je ne sais pas si ça me rassure. Ça commence où, tromper, pour toi ?

Delphine – Viens, je vais te montrer où ça commence, de tromper son mari… Avant que je ne sois grosse comme une vache…

Elle l’enlace et commence à l’entraîner vers les coulisses.

Alban – Excuse-moi mais… Je te rappelle qu’on n’a plus de lit.

Delphine – Parfait… Comme ça… Ça ressemblera encore plus à un adultère….

Ils sortent.

Noir.

 

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Paris – Novembre 2014

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-60-4

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Du Pastaga dans le Champagne

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 2 femmes

Gérard et Josiane ont invité pour l’apéro un couple croisé dans un restaurant avec lequel ils ont vaguement sympathisé. Mais depuis tout le monde a eu le temps de dessaouler, et ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas grand chose à partager. La soirée s’annonce longue. À moins que…

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TEXTE INTÉGRAL

Du pastaga dans le champagne

Personnages : GérardJosianeCharlesDorothée

 

Un couple un peu bidochon dans le petit salon d’un appartement glauque. Un canapé crado et une table basse encombrée de vaisselle sale.

Gérard – Ils ne viendront pas.

Josiane semble écouter.

Josiane – Je n’avais jamais remarqué qu’on entendait le métro, d’ici. Tu avais remarqué toi ?

Gérard – Ils ne viendront pas, je te dis !

Josiane – Peut-être qu’avant, il faisait moins de bruit… Quand il était moins vieux…

Gérard – Tu leur as bien donné l’adresse, au moins ?

Josiane – Ou alors c’est moi qui entends mieux en vieillissant… D’habitude, c’est plutôt le contraire…

Gérard (plus fort) – Est-ce que tu leur as donné l’adresse ?

Josiane – Non mais ça ne va pas de crier comme ça, je ne suis pas sourde !

Gérard – Le métro…

Josiane – Oui, je leur ai noté l’adresse. Sur la nappe…

Gérard – Sur la nappe ?

Josiane – Un bout de nappe en papier ! Pour nous aussi, c’est la crise… Tu crois qu’on a encore les moyens de se payer des restos avec des nappes en tissu ?

Gérard – Ou alors, ils ont perdu l’adresse… Le bout de nappe est resté dans une poche, et il est passé à la machine à laver. Ça arrive souvent…

Josiane – Ah oui ? Et comment tu sais ça, toi ? Tu t’en sers souvent de la machine à laver ?

Gérard – Un bout de nappe, ça se perd très facilement.

Josiane tend à nouveau l’oreille.

Josiane – Encore un métro… Peut-être qu’ils sont dedans…

Gérard – On devrait se faire des cartes de visites…

Josiane – Des cartes de visite ?

Gérard – Maintenant, sur internet, pour quelques euros, tu as une centaine de cartes de visite.

Josiane – Qu’est-ce qu’on pourrait bien foutre avec cent cartes de visite ?

Gérard – C’est toujours mieux qu’un bout de nappe en papier…

Josiane – Et à qui on les donnerait tes centaines de cartes de visite ?

Gérard – Je ne sais pas, moi… Aux gens qu’on rencontre…

Josiane – Aux gens qu’on rencontre ? On ne rencontre jamais personne !

Gérard – Ben si, la preuve…

Josiane – Pour nous, une carte de visite tous les dix ans, ça suffirait largement…

Gérard – Ouais ben désolé, les cartes de visites, ça ne se commande pas à l’unité. C’est au minimum une centaine.

Josiane – Enfin… Tu l’as dit toi-même, ils ne viendront pas…

Gérard – Si on leur avait donné une carte de visite au lieu d’un bout de nappe en papier tout graisseux, ils seraient peut-être venus…

Josiane – Ils seraient venus ? Parce qu’on leur aurait donné une carte de visite ?

Gérard – Parce que ce putain de bout de nappe ne serait pas passé à la machine ! Voilà pourquoi ! Une carte de visite, ça se perd moins facilement. C’est cartonné ! Et si jamais ça passe à la machine, avec un peu de chance, ça peut encore rester à peu près lisible.

Josiane – Tu as raison, on va se faire faire des cartes de visite waterproof, lavables en machine. Essaie donc voir de trouver ça sur internet.

Gérard – Bon, de toute façon, ils ne viendront pas…

Josiane – En même temps, il n’est que neuf heures.

Gérard – On avait dit huit heures et demie.

Josiane – « Huit heures et demie – neuf heures », il avait dit ! Je m’en souviens très bien, parce que tu lui avais demandé « huit heures et demie ou neuf heures » ?

Gérard – Et qu’est-ce qu’il avait répondu ?

Josiane – Je crois qu’il a préféré prendre ça pour une blague…

Gérard – En tout cas, il est neuf heures. On a dépassé le haut de la fourchette, et ils ne sont pas là.

Josiane – Le haut de la fourchette… Heureusement qu’en plus, tu ne les as pas invités à bouffer…

Gérard – Ah parce que maintenant, c’est moi qui les ai invités ?

Josiane – Ce n’est pas toi qui les as invités ?

Gérard – J’ai dit que ce serait sympa de se revoir un de ces soirs pour prendre l’apéro… Je n’ai pas dit quel soir ! C’est toi qui aussitôt as proposé une date…

Josiane – Tu ne voulais pas qu’ils viennent ?

Gérard – Si mais…

Josiane – Alors pourquoi tu les as invités pour l’apéro ? Tu les invites, il fallait bien fixer une date ! On aurait eu l’air de quoi, sinon ?

Gérard – J’ai dit ça comme ça, pour être poli.

Josiane – Pour être poli ? Gégé, là, tu commences à m’inquiéter… Tu es sûr que ça va ?

Gérard – Comme on avait un peu sympathisé… Je ne pensais pas qu’ils viendraient, moi…

Josiane – Ben ça tombe bien, tu vois, ils ne sont pas là… D’ailleurs, entre nous, ce n’est pas du tout notre genre, ces gens-là… Je ne sais pas ce qui t’as pris de les inviter à la maison…

Gérard – Ah oui ? Et c’est quoi, notre genre ?

Josiane – Le genre qui n’a pas de carte de visite, parce qu’on n’a rien à mettre dessus ! Voilà ce que c’est, notre genre. Non mais je te demande un peu. Qu’est-ce que tu pourrais bien marquer, sur ta carte de visite ?

Gérard – Quand même, ils auraient pu passer un coup de fil pour se décommander… Ça se fait, non ? Ou alors ils ont aussi perdu notre numéro de téléphone… Tu leur avais donné, notre numéro de téléphone ?

Josiane – Mais oui, ne t’inquiète pas. Je l’ai noté sur ce bout de nappe en papier. Tu sais ? Celui qu’ils ont mis à la machine avec leur petit linge sale.

On sonne à la porte.

Josiane – Ah… La machine était peut-être en panne.

Gérard reste figé.

Gérard – Merde, les voilà, dis donc…

Josiane – Quand on invite des gens, c’est le risque. Ou alors, il ne faut pas les inviter.

Gérard – Bon ben va voir ! C’est peut-être une erreur…

Josiane lance à Gérard un regard furibard et va ouvrir.

Josiane – Ah bonjour Charles !

Charles (off) – Bonjour Josiane ! Mais vous avez l’air surprise de nous voir !

Dorothée (off) – On n’avait pas dit jeudi vers neuf heures ?

Josiane (off) – Si, si… On avait dit huit heures et demie – neuf heures. Mais comme il est neuf heures deux, Gérard pensait que vous ne viendriez plus…

Charles (off) – Ah, ah, ah ! Elle est bonne celle-là !

Josiane (off) – Entrez donc… Gérard ! Ce n’est pas une erreur ! C’est Charles ! Avec sa femme…

Entrent Charles et Dorothée, au look plus classe moyenne que leurs hôtes. Ils se serrent la main.

Gérard – Bonjour, bonjour… Bonjour Dorothée… C’est bien Dorothée, non ?

Charles – Oui, oui, c’est bien elle… C’est vrai qu’elle a pas mal changé depuis la dernière fois qu’on s’est vu la semaine dernière, mais oui, c’est bien Dorothée, ma femme.

Gérard – Non, je voulais dire, c’est bien Dorothée… C’est bien Dorothée votre prénom…

Dorothée – Mais oui, c’est bien Dorothée. Mon mari vous fait marcher…

Charles (tapotant sur l’épaule de sa femme) – C’est bien, Dorothée.

Dorothée – Je suis juste allée chez le coiffeur.

Josiane – Ah oui, dites donc, ça vous va mieux. Hein Gérard, que ça lui va mieux ?

Gérard – Quoi ?

Josiane préfère enchaîner.

Josiane – Je vous préviens, ce sera à la bonne franquette… On n’a rien préparé de spécial…

Dorothée – On avait dit pour l’apéro, non ? Alors pour l’apéro, tant qu’on a de l’apéro !

Charles – Et justement, on vous a apporté une bouteille de mousseux !

Gérard – Ah ben ça tombe bien, on a du sirop de cassis. On va pouvoir faire des kirs royals !

Josiane – Des kirs royaux, Gérard ! Un kir royal, des kirs royaux !

Gérard – Oui bon, d’un côté comme de l’autre, c’est toujours du mousseux avec du cassis, pas vrai ?

Dorothée – Mon mari plaisante. Ce n’est pas du mousseux, c’est du champagne.

Charles – On le prend chez un petit producteur du côté d’Epernay.

Dorothée – Si vous le trouvez bon, on vous donnera l’adresse.

Josiane – Du champagne ! Ah ben alors… Gérard, on ne va pas mettre ton sirop de cassis de chez Auchan dans du champagne millésimé…

Gérard – Il ne vient pas de chez Auchan, il vient de chez Carrefour !

Josiane – Ce n’est pas raisonnable. On vous invite à prendre l’apéritif, et c’est vous qui amenez les munitions. Prenez une chaise, au moins ! Gérard, tu vas chercher les Tucs et les cacahuètes ?

Gérard – On a des Tucs et des cacahuètes ?

Josiane – Évidemment qu’on a des Tucs et des cacahuètes ! Je suis obligée de les planquer, sinon il me bouffe tout en regardant la télé, et après je n’ai plus rien quand on a des invités… Eh ben alors, Gégé, bouge-toi un peu !

Gérard – Je ne sais pas où ils sont, je te dis ! Puisque que c’est toi qui les as planqués…

Josiane – Bon j’y vais. Excusez-moi, je reviens tout de suite. Mettez-vous à l’aise. Faites comme chez vous.

Josiane sort.

Gérard – J’espère qu’ils ne sont pas périmés depuis trop longtemps… On n’a jamais d’invités…

Charles – Ah, ah, ah ! Sacré Gérard ! Au moins, avec vous, on ne s’ennuie pas ! Hein Dorothée ?

Gérard, qui ne plaisantait pas, semble un peu étonné par cette hilarité. Silence embarrassé. Les deux invités jettent un regard sur la pièce plutôt sordide.

Dorothée – Vous êtes bien installés, dites-moi.

Gérard – Ça va. C’est petit mais au moins… Pour nous deux ce n’est pas trop grand…

Dorothée – Et oui…

Charles – Vous avez des enfants, Gérard ?

Gérard – Non… On aurait pu, mais… Non, ça ne s’est pas fait…

Dorothée – Il n’est peut-être pas trop tard…

Gérard – Oh non, maintenant… Non et puis comme je vous disais, on n’a pas la place… Où est-ce qu’on les mettrait ?

Charles – Oui, c’est sûr…

Josiane revient avec un plateau avec des Tucs et des cacahuètes.

Josiane – Et voilà les amuse gueules… Et ben alors, vous n’avez pas encore fait péter le champagne ?

Gérard – Tu n’as pas ramené le cassis ?

Josiane – Gérard… Pas avec du vrai champagne…

Dorothée – Mais si voyons ! Si ça lui fait plaisir… D’ailleurs moi aussi, je vais en prendre un peu, tiens. Pour tenir compagnie à Gérard.

Gérard – Tu vois ? Madame dit qu’elle va en prendre aussi. Je vais chercher le cassis…

Gérard se lève et sort.

Charles – Et puis ce n’est pas non plus… un grand champagne.

Josiane – Ah oui, c’est incroyable, maintenant. Dans les grandes surfaces, on trouve des bouteilles de champagne au prix d’une bouteille de cidre.

Charles – Espérons que celui-ci n’aura pas le même goût…

Josiane – Je ne disais pas ça pour le vôtre, évidemment. Qui vient directement d’Épernay.

Charles – Vous pensez que le champagne d’Auchan vient directement de Normandie ? Je plaisante…

Gérard (off) – Josiane ! Je ne trouve pas le cassis !

Josiane (soupirant) – Les hommes… Je reviens tout de suite…

Sourire poli des deux autres. Josiane sort à son tour. Le sourire de Dorothée se fige brusquement.

Dorothée – Mon Dieu, Charles, mais qu’est-ce qu’on est venus faire ici ?

Charles – N’exagère pas… C’est vrai qu’ils sont un peu… pittoresques, mais bon… Ils sont bien gentils, non ?

Dorothée – Pittoresque ? C’est Monsieur et Madame Bidochon !

Dorothée – Écoute, chérie, on ne peut non plus fréquenter que des gens qui nous ressemblent ! Comme nos collègues respectifs… ou ta mère.

Dorothée – Quoi ma mère ? Qu’est-ce qu’elle a ma mère ?

Charles – Rien… Mais il faut être un peu ouvert, non ? Toi-même, tu dis toujours qu’il faut respecter les gens différents…

Dorothée – Mais enfin, Charles… Je parle des handicapés !

Charles – Oui, et bien les prolos, au moins, on peut rire à leurs dépends… Allez, détends-toi un peu ! Je suis sûr que demain on ne se souviendra que des moments drôles de cette soirée mémorable…

Dorothée – Demain ? Si on n’est pas morts d’ici là d’une maladie infectieuse. Non mais regarde-moi ce taudis ! J’ai hésité à m’asseoir sur le canapé de peur de rester collée tellement il est graisseux. Sans parler de la vaisselle sale qui traîne sur la table. Regarde, il y a des champignons qui poussent à l’intérieur de cette assiette !

Charles – Ah oui dis donc…

Dorothée – Imagine qu’ils insistent pour qu’on reste à dîner !

Charles – Tu as raison, ça craint…

Dorothée – Tu m’étonnes que ça craint. Ça craint un max oui !

Charles – Mais qu’est-ce qui te prend de parler comme ça ?

Dorothée – Je ne sais pas… Je suis peut-être déjà contaminée…

Charles – On aurait dû vérifier avant de venir qu’on était à jour de tous nos vaccins…

Dorothée – Je t’avais dit que je ne la sentais pas, cette invitation !

Charles – Oui ben maintenant, c’est trop tard.

Dorothée – 2coute-moi bien, Charles, c’est la psychologue qui te parle. Ce type n’est pas clair, tu m’endens ?

Charles – À quoi tu vois ça ?

Dorothée – Il a la main molle !

Charles – Molle ? Tu veux dire moite ?

Dorothée – Molle ! Quand il m’a serré la main, tout à l’heure. Je l’ai bien senti…

Charles – Ah oui, en effet. Heureusement que tu as une licence de psycho… Moi je n’avais rien remarqué.

Charles – Et puis ce n’est pas peine de la ramener avec ton ouverture d’esprit et ta tolérance envers les prolos. Je suis sûre qu’en réalité, tu n’es venu que pour lui emprunter sa scie sauteuse !

Charles – Sa scie sauteuse ?

Dorothée – Pour finir d’installer les étagères dans la salle de bain ! Je me souviens très bien. Quand on est sortis de ce restaurant et que je t’ai demandé ce qui t’avait pris d’accepter cette invitation, tu m’as dit texto : et puis ce type a une gueule à avoir une scie sauteuse !

Charles – Bon… Calme-nous… On va rester encore un moment pour ne pas être grossiers, et après on s’en va…

Dorothée – Et si on en profitait plutôt qu’ils sont à la cuisine pour se barrer en douce ?

Charles – Enfin, chérie, on ne peut pas faire ça… Ce serait grossier…

Dorothée – Eux, ils n’ont pas notre adresse.

Charles – Tu as raison, on se barre.

Ils se lèvent pour partir, mais Gérard revient avec une bouteille, suivi par Josiane.

Gérard – Et voilà le cassis !

Josiane tend la bouteille de champagne à Charles.

Josiane – Allez, à vous l’honneur !

Charles prend la bouteille.

Josiane – Ben va chercher les coupes, toi !

Gérard – Les coupes… Je ne sais pas où elles sont, moi, les coupes ! Je ne savais même pas qu’on avait des coupes…

Josiane sort en soupirant. Charles s’apprête à déboucher la bouteille mais arrête son geste.

Charles – Je vais attendre un peu alors… Il ne s’agirait pas que ce précieux nectar se répande sur la moquette…

Dorothée – Dans le métro, la bouteille a peut-être été un peu secouée.

Gérard – Je vais m’occuper du cassis…

Josiane revient avec quatre coupes qu’elle pose sur la table basse.

Josiane – Voilà les coupes…

Gérard – Qui veut un kir ?

Dorothée – Je vous accompagne…

Gérard sert un fond de cassis dans deux coupes. Charles fait sauter le bouchon.

Charles – Et voilà !

Charles remplit les coupes.

Josiane – Ah, il pétille bien…

Charles – Oui…

Gérard – C’est à ça qu’on reconnaît le vrai champagne.

Josiane – Prenez des Tucs.

Ils se servent.

Dorothée – Merci…

Charles – Bon et bien à la vôtre, alors !

Gérard – C’est ça, à la bonne vôtre.

Ils trinquent, et boivent.

Dorothée – Je crois qu’il mériterait d’être un peu plus frais, non.

Josiane – Il est très bon comme ça, moi je trouve.

Gérard – Je vous conseille d’essayer avec du cassis…

Ils boivent à nouveau pour éviter un silence embarrassant.

Dorothée – C’est drôle de se retrouver chez vous comme ça…

Charles – Oui, c’est vraiment très sympathique de nous avoir invités.

Dorothée – C’est vrai, on se connaît à peine…

Charles – Il faut dire qu’on avait bien rigolé, tous ensemble, dans ce restaurant.

Josiane – Oui, hein ? Je ne sais plus très bien pourquoi, d’ailleurs…

Dorothée – Je vous avoue que moi non plus…

Charles – Il faut dire qu’on avait pas mal bu, non ?

Josiane – Ah oui ?

Dorothée – Moi en tout cas, j’étais complètement pompette.

Blanc.

Josiane – Je vous ressers ?

Dorothée – Volontiers !

Josiane emplit à nouveau les coupes.

Josiane (à Charles) – Toujours pas de cassis ?

Charles – Sans façon…

Blanc.

Dorothée – Il fait un drôle de temps, non ?

Josiane – Si…

Dorothée – Oui… On dirait un temps d’automne.

Charles – Remarque, on est au mois d’octobre.

Dorothée – Mais oui, c’est pourtant vrai. La rentrée des classes, c’était déjà il y a plus d’un mois.

Charles – Bientôt la Toussaint.

Dorothée – C’est fou, on ne voit pas le temps passer.

Josiane – Non.

Nouveau blanc.

Josiane – Ça va, mon Gégé ? Tu dors ?

Gérard – Non, pourquoi ?

Josiane – Tu ne dis rien…

Gérard – Qu’est-ce que tu veux que je dise ?

Josiane – Je ne sais pas, quand on a des invités, on leur fait la conversation.

Charles – Gérard attend peut-être d’avoir quelque chose d’intéressant à dire…

Josiane – Dans ce cas, vous n’êtes pas prêts d’entendre le son de sa voix.

Gérard – Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? Parce que tu crois que c’est intéressant ce que tu racontes depuis tout à l’heure, toi ? (Il se tourne vers les deux autres) Vous trouvez ça intéressant, ce qu’elle raconte, vous ?

Dorothée – C’est à dire que…

Gérard – Un kir royal, des kirs royaux ! Tu crois que Monsieur et Madame sont venus pour un cours de français ? (Il se tourne à nouveau vers les deux autres) Vous êtes venus pour un cours de français ?

Charles – Non, enfin…

Gérard – Tu vois ? Ils ne sont pas venus pour prendre un cours de français, ils sont venus pour prendre l’apéro !

Josiane – Eh ben vas-y, toi, ne te gêne pas, si tu as quelque chose à dire qui pourrait intéresser nos invités !

Gérard – Ben ouais, pourquoi pas ? (Un temps) Tout de suite, là, il n’y a rien qui me vient, mais bon… On n’est pas pressés, si ? Vous êtes pressés, vous ?

Charles – Non, pas particulièrement…

Gérard – Tu vois, ils ne sont pas pressés ! On prend l’apéro… C’est toi qui nous stresses, là !

Charles et Dorothée échangent un regard perplexe.

Dorothée – Et sinon, vous… Vous faites quoi dans la vie ? C’est vrai, la dernière fois, on a à peine eu le temps de se parler vraiment…

Gérard ne répond pas. Josiane non plus. Ils se font visiblement la gueule, se lancent des regards par en dessous tout en sirotant leur champagne, et en ont presque oublié la présence de leurs invités. Gérard semble réfléchir à ce qu’il va dire.

Gérard – Vous n’avez pas eu trop de monde sur la route ?

Josiane lève les yeux au ciel en soupirant pour souligner la banalité de cette sortie, et Gérard lui lance un regard incendiaire.

Dorothée – On est venu en métro.

Charles – On habite à trois stations d’ici.

Dorothée – D’ailleurs, de chez vous, le métro, on l’entend bien, hein ?

Josiane – Ah tu vois ?

Charles – Le métro ? Non, moi je n’entends rien…

Gérard – Ma femme entend des voix, comme Jeanne d’Arc. Mais elle, c’est des rames de métro.

Charles – La mienne aussi, apparemment…

Dorothée – Je t’en prie !

Charles – Je plaisantais. Ça doit être des acouphènes…

Dorothée – Des acouphènes… Voyons, Charles… Pourquoi est-ce que j’entendrai la même chose que Josiane, au même moment, si c’était des acouphènes ?

Gérard – Des quoi ?

Charles – Quand on entend des bruits qui n’existent pas…

Josiane – Qui n’existent pas ! Traitez nous de folles, aussi ! Ce n’est pas de notre faute si vous êtes sourds comme des pots tous les deux. Pas vrai Monique ?

Dorothée – Euh… moi, c’est Dorothée.

Gérard – C’est vrai que Dorothée et Monique, ça se ressemble un peu… Surtout quand on a les portugaises ensablées…

Josiane – Donc, ces messieurs dames voulaient savoir ce que tu faisais d’intéressant dans la vie.

Gérard – Comme métier, vous voulez dire ?

Josiane – Ben oui, comme métier !

Gérard – Actuellement, je travaille au Service de la Propreté.

Charles – La propreté ?

Josiane – Mon mari est éboueur.

Gérard – Je pense qu’ils avaient compris, non ?

Dorothée – Il n’y a pas de sot métier… Qu’est-ce qu’on ferait s’il n’y avait personne pour ramasser nos ordures ?

Josiane – Et oui… Et bien vos ordures, c’est mon mari qui les ramasse…

Gérard – Vous ne pouvez pas imaginer tout ce que les gens balancent dans leurs poubelles. Une fois, on a même trouvé un bébé…

Dorothée – Un bébé ?

Gérard – Ah non, mais vivant, hein ? C’était le jour des encombrants…

Josiane – On a bien pensé à le garder, mais il y avait des tas de papiers à remplir.

Dorothée – Eh oui… Au temps de Moïse, c’était moins compliqué.

Gérard – Moïse…?

Dorothée – Euh… Vous savez bien. Ce bébé que ses parents avaient abandonné dans un panier qui flottait sur le Nil… C’est la fille du pharaon, qui l’avait recueilli…

Gérard – Et alors ?

Dorothée – Non, rien, c’est… C’était dans un berceau, pas dans une poubelle, mais c’est un peu la même histoire…

Josiane – Jamais entendu parler… Mais on voit tellement de trucs, maintenant. C’était il y a longtemps ?

Charles et Dorothée échangent un regard inquiet.

Charles – Et vous, chère madame ? Vous faites quoi dans la vie ?

Gérard – Josiane ? Elle ne fait rien.

Josiane – Je suis en arrêt maladie.

Gérard – Depuis cinq ans.

Josiane – C’est de ma faute si je suis en dépression ?

Gérard – Ce n’est pas de la mienne non plus…

Josiane – Ça, ça reste à voir…

Charles – Et… avant d’être malade, qu’est-ce que vous faisiez ?

Josiane – Je faisais partie du personnel pénitentiaire.

Gérard – Ma femme était gardienne de prison. Maton, si vous préférez.

Dorothée – Ah oui, en effet, c’est… Ça doit être très déprimant.

Josiane – C’est d’ailleurs en prison que j’ai rencontré mon mari.

Charles (à Gérard) – Avant d’être éboueur, vous étiez maton vous aussi ? Je veux dire… gardien de prison.

Josiane – Ah, non… Gérard lui il était pensionnaire…

Charles – Pensionnaire…

Dorothée – Vous voulez dire que… Ah, d’accord…

Josiane – On s’est connus à La Santé. On n’était pas du même côté des barreaux, mais après on s’est trouvé des points communs.

Gérard – Eh oui… Maintenant, je purge ma peine à domicile.

Charles – Je vois… Vous avez un bracelet électronique…

Gérard – Non… Juste une alliance en plaqué or.

Charles – D’accord… Sacré Gérard…

Blanc.

Josiane – Vous ne demandez pas à mon mari pourquoi il était en prison ?

Dorothée – C’est à dire que…

Charles – Nous ne voudrions pas être indiscrets.

Gérard – C’était un malentendu.

Josiane – Mon mari a été victime d’une erreur judiciaire.

Charles – Et donc on l’a libéré à la suite d’un nouveau procès…

Josiane – Plutôt à la suite d’une remise de peine, en fait. Apparemment, il n’y a que son avocat que Gérard a réussi à convaincre de son innocence…

Gérard – C’était un avocat commis d’office.

Gérard reprend un Tuc. Josiane lui lance un regard désapprobateur.

Josiane – Prenez un Tuc pendant qu’il y en a encore… Et vous, vous êtes dans quoi ?

Charles – Et bien je… mais je t’en prie, Dorothée, à toi l’honneur.

Dorothée – Je m’occupe d’enfants handicapés.

Gérard – Vous voulez dire des enfants pas normals ?

Josiane – Pas normaux, Gérard… On dit des enfants pas normaux.

Dorothée – En fait, je préfère qu’on dise des enfants handicapés.

Josiane – Ah oui, d’accord. Et qu’est-ce qu’ils ont exactement ? Genre un bras ou une jambe en moins ?

Charles – Plutôt une case en moins…

Dorothée le fusille du regard.

Dorothée – Ce sont des enfants souffrant d’un handicap mental. Principalement des autistes.

Perplexité de Gérard qui ne connaît visiblement pas ce terme.

Gérard – Ah oui, des autistes…

Dorothée – Des personnes qui ont une certaine difficulté à établir une communication avec les autres.

Josiane – Vous devriez vous occuper de mon mari alors… Et vous Charles ? Vous travaillez aussi avec les gogols ?

Charles – Euh non… Moi je… Je suis professeur d’éducation physique dans un collège… Même si parfois, j’ai un peu l’impression de travailler avec des handicapés moteur…

Dorothée – Charles, je t’en prie…

Charles – Ma femme déteste qu’on plaisante sur ce sujet-là.

Josiane – Prof de sport ! Ah oui, maintenant que vous me le dites… C’est vrai qu’on devine bien les pectoraux sous votre t-shirt moulant…

Gérard – Et il paraît que c’est moi qui suis vulgaire.

Josiane – Quoi ? Même si on ne peut pas toucher, on a bien le droit d’admirer les belles choses, non ?

Embarras de leurs invités.

Dorothée – Bon, on ne va peut-être pas vous déranger plus longtemps… N’est-ce pas Charles ? Tu te souviens que mes parents nous attendent pour dîner.

Charles – Tes parents ? Ah oui, tes parents…

Josiane – Vous vous emmerdez déjà avec nous, c’est ça ?

Dorothée – Ah non, mais pas du tout… C’est juste que…

Josiane – Tu vois, Gérard ? Si tu avais un peu plus de conversation, on aurait sûrement un peu plus d’amis. Et ce n’est pas avec tes cartes de visite que…

Charles – Des cartes de visite ?

Gérard – Vous en avez, vous des cartes de visite ?

Charles – Euh… Oui, enfin… C’est surtout Dorothée, avec son travail…

Josiane – Pour distribuer aux gogols quand il lui arrive d’en rencontrer en dehors de son travail.

Gérard – Vous nous laisserez la vôtre en partant.

Josiane – Vous avez des gosses, vous ?

Dorothée – Euh… Oui… Un garçon et une fille… Ils sont chez ma mère, justement…

Josiane – Mais pourquoi vous êtes venus, au juste ?

Charles – Pourquoi ?

Dorothée – Mais parce que vous nous avez invités, non ?

Charles – Vous vous souvenez, on avait dit pour l’apéritif, vers neuf heures.

Gérard – D’abord, on avait dit huit heures et demie – neuf heures.

Dorothée – Alors vous voyez bien que vous nous aviez invités, n’est-ce pas Gérard ?

Josiane – Ils sont venus pour se payer ta poire, mon Gégé. Voilà pourquoi ils sont venus.

Dorothée – Mais enfin pas du tout !

Charles – Et puis huit heures et demie ou neuf heures, qu’est-ce que ça change, hein ?

Gérard – Ah mais ça change tout ! Ça veut dire que vous avez hésité à venir jusqu’à la dernière minute.

Josiane – Et en plus, ils veulent déjà partir… Ce n’est pas très correct…

Gérard – Alors en arrivant à neuf heures, vous vous êtes dit : on s’emmerdera toujours une demi-heure de moins. C’est ça que vous vous êtes dit dans votre petite tête ?

Josiane – Mais oui, Gérard ! On n’est pas assez bien à leur goût pour qu’ils arrivent à l’heure quand on les invite.

Dorothée – Enfin on est arrivés à l’heure, puisqu’on avait dit entre huit heures et demie et neuf heures !

Gérard – Vous êtes arrivés à neuf heures deux !

Charles se lève.

Charles – Bon ça suffit, maintenant. On arrive chez vous pour l’apéritif, on amène une bouteille de champagne, vous n’avez que quelques Tucs rassis à nous offrir, et en plus on se fait engueuler !

Gérard – Ok, vous amenez une bouteille de champagne, mais pourquoi vous amenez une bouteille de champagne, hein ?

Charles – Pourquoi ?

Gérard – Pour nous faire honte ! Voilà pourquoi !

Dorothée – Pour vous faire honte ?

Josiane – Bien sûr ! Pour nous humilier ! Ils se disent, du champagne, ils ne doivent pas en boire tous les jours dans leur taudis, ces prolos. On va leur en amener une bouteille, ça les changera du Ricard.

Gérard – Mais quand même pas de la Veuve Clito, hein ? Un petit champagne bon marché en promo de chez Leader Price, ça fera l’affaire. De toute façon, ils ne feront pas la différence, ils n’en boivent jamais, du champagne.

Josiane – Et bien figurez-vous que si, on en a déjà bu du champagne. Et du bon encore.

Gérard – Tiens, au mariage de ta sœur Nicole l’année dernière, par exemple. Ce n’était pas de la Veuve Clito ?

Josiane – Parfaitement ! Et on a bien vu que le champagne que vous nous avez amené, il ne valait pas un coup de cidre.

Dorothée – Mais enfin vous délirez.

Charles – Vous aviez déjà commencé l’apéro avant qu’on arrive, c’est ça.

Josiane – Tu entends ça, mon Gérard. Monsieur nous traite d’alcooliques, maintenant. Et toi tu ne dis rien ?

Gérard – Ça ce n’est pas très gentil, Charles… Ce n’est pas des trucs qu’on dit à des amis…

Josiane – Alors les Tucs, ce n’est pas assez bien pour vous non plus ?

Gérard – Tu les as trouvés qu’ils étaient rassis, toi, ces Tucs ?

Josiane – Moi je les ai trouvés qu’ils étaient très bons, ces Tucs. Des Tucs normals, quoi.

Gérard – Normaux, Josiane. Des Tucs normaux. Tu oublies que Monsieur est professeur.

Josiane – Professeur, tu parles… Mon cul, oui ! Prof de sport ! Il faut vraiment un diplôme pour faire ça, ou il suffit de se mettre en short et de bomber le torse comme pour le concours des miss ?

Charles – Bon allez viens, Dorothée. On s’en va. On ne va pas se laisser insulter…

Josiane – C’est ça, va dîner chez ta belle doche, puisqu’il paraît qu’elle vous attend ! Mais bon, vous auriez pu trouver mieux comme excuse…

Gérard – C’est vrai ça. Personne n’est aussi pressé d’aller bouffer chez sa belle-mère.

Josiane – La prochaine fois, mettez-vous d’accord avant, au moins…

Dorothée – Je ne la sentais pas cette invitation, je te l’avais dit d’ailleurs…

Ils s’apprêtent à partir.

Gérard – Où est-ce que vous allez comme ça ? Vous voulez déjà nous quitter ? Ce n’est pas très poli…

Charles – On vous l’a dit, on est attendu pour dîner.

Gérard – Il reste encore un peu de mousseux. On ne va pas le laisser perdre.

Josiane – Et après on vous fera goûter notre Ricard. On se fournit chez un petit producteur du côté de la Porte de Bagnolet.

Dorothée – On a assez bu. On s’en va on vous dit.

Gérard s’interpose.

Gérard – Chez moi, c’est moi qui décide quand on s’en va.

Charles – Ah oui ? Et vous comptez nous retenir de force ?

Gérard – Pourquoi pas ?

Charles – Soyez raisonnable, mon vieux. Je crois que vous ne faites pas le poids. Et vous tenez à peine debout…

Gérard – Peut-être bien, mais j’ai des arguments plus convaincants.

Gérard sort un calibre. Charles et Dorothée regardent le revolver, tétanisés.

Charles – Je crois qu’on est partis sur un mauvais pied. Tout le monde va se calmer et on va reboire un dernier verre ensemble avant de se quitter bons amis, d’accord ?

Gérard – Eh ben voilà… Que vous ne repartiez pas sur une mauvaise impression.

Josiane – Et qu’après, vous n’ayez plus envie de revenir chez nous pour prendre l’apéro. On a beau être des gens modestes, on sait recevoir, nous aussi.

Gérard – Et on a sa fierté. Sors le pastaga et les glaçons, Josiane.

Josiane – Ah, je crois que j’ai oublié de mettre des glaçons dans le fraiseur.

Josiane sort les bouteilles et les verres.

Gérard – Ça ne fait rien, on le boira chambré.

Josiane – Ça ne te dérange Monique, de boire du pastaga à température ambiante ?

Dorothée – Non, non, pas du tout, je vous en prie.

Charles – Moi non plus, ça ira très bien, je vous assure.

Josiane – D’habitude, on le prend sec, c’est plus simple. Mais là comme on a des invités. Je vais mettre un peu d’eau du robinet à décanter dans une carafe.

Dorothée – Comme vous voudrez…

Josiane sort.

Gérard – Allez, on peut se tutoyer, maintenant qu’on est copains, non ?

Charles – Très bien. Si vous voulez. Enfin si tu veux. Pas de problème.

Gérard fait le service. Josiane revient avec une carafe et remplit les verres.

Gérard – Voilà ! Ça c’est un apéro.

Ils trinquent.

Josiane – Alors à la bonne vôtre.

Gérard – À l’amitié, Charly ! Tu permets que je t’appelle Charly ?

Charles – Bien sûr.

Gérard – Non parce que Charles, ce n’est pas pour dire mais…

Charles – Mes amis m’appellent Charly.

Gérard – Et ben tu vois ! J’ai deviné dis donc.

Josiane – Mon mari est très psychologue.

Dorothée – Je vois ça…

Gérard – Moi c’est Gégé. Et toi, ma poulette, tu as bien un petit nom ?

Dorothée – Euh… Non, pas vraiment…

Josiane – Allez, ne fais pas ta timide…

Dorothée – Quand j’étais petite, mes parents m’appelaient Dodo.

Josiane – Dodo ? Ce n’est pas le diminutif de Monique, ça !

Dorothée – Euh, non mais en fait, mon prénom, c’est…

Josiane – On t’appellera Monique. Quand on s’appelle Monique, on n’a pas besoin de surnom. Reprenez des amuse gueules.

Gérard – Des amuse bouches, Josiane. Alors, qu’est-ce que vous en pensez de mon pastaga ?

Charles – Ah oui, il est… Il est très bon…

Dorothée – Oui, on sent bien le goût de l’anis.

Josiane – Le goût de l’anis…

Gérard – Non mais je déconne, ne vous forcez pas.

Josiane – Le pastaga, on s’en fout du goût que ça a.

Gérard – Le pastis, du moment ça fait bien 45 degrés à l’ombre, le compte est bon. Prends des Tucs Monique !

Dorothée – Merci.

Dorothée se force à ingurgiter un autre Tuc.

Gérard – Bon alors qu’est-ce qu’on fait, maintenant. Un petit poker, ça vous dirait ?

Josiane – Un strip poker ? Enfin, Gérard, on ne propose pas un strip poker à des gens qui viennent chez vous pour la première fois… Tu n’as pas lu le manuel des bonnes manières de la baronne de Rothschild ?

Gérard – Un strip poker… Un petit poker, j’ai dit ! C’est pourtant vrai que tu deviens sourde, ma vieille. Ou alors tu entends des voix ! C’est que tu as tellement envie de reluquer les fessiers de Charly ?

Josiane – Il y avait un métro qui passait juste à ce moment-là…

Gérard – C’est ça. Comme pour Jeanne d’Arc. Il y avait de la friture sur la ligne, c’est pour ça qu’elle a fini sur le barbecue… Vous avez entendu le métro, vous ?

Dorothée – Non…

Gérard – C’est dans ta tête qu’il passe le métro, Josiane ! Et je crois qu’il ne va pas tarder à dérailler.

Charles – Ah, moi je crois que j’ai entendu quelque chose cette fois.

Josiane – Tu vois bien ? Je ne rêve pas !

Gérard – Bon, je crois qu’on va laisser tomber le poker. Il n’y a pas d’amateurs…

Gérard brandit son arme.

Gérard – Une roulette russe, ça vous tente ? Ça fait longtemps que je n’y ai pas joué…

Charles – Personnellement, je préfère encore le poker… Pas toi, Dorothée…

Dorothée – Si, un petit poker, pourquoi pas ? Je ne connais pas trop les règles, mais je peux apprendre…

Josiane – Rassurez-vous, Gérard plaisante…

Gérard – On n’est pas encore assez bourrés pour jouer à la roulette russe. En fin de soirée, peut-être, si on est chauds…

Dorothée – Et si on faisait un scrabble ?

Charles lui lance un regard réprobateur et inquiet.

Charles – Je ne sais pas si nos amis…

Josiane – C’est quoi ça déjà ? C’est comme le mot le plus long ou des chiffres et des lettres, c’est ça ?

Gérard – C’est casse-couille, non ?

Charles – Non mais on va oublier le scrabble. Je suis déjà obligé d’y jouer avec ma belle-mère tous les vendredis.

Dorothée (avec un air pincé) – Je ne savais pas que ça t’ennuyait à ce point…

Charles – Et bien maintenant, tu le sais.

Josiane – Allez, les amoureux, ne vous disputez pas ! On n’a pas de jeu de toute façon…

Gérard – On n’avait pas un jeu de l’oie ? Ça te dirait, un jeu de l’oie, Monique ?

Josiane – Enfin, Charles, on ne va pas proposer à cette dinde de faire un jeu de l’oie ! Qu’est-ce qu’elle va penser de nous ?

Gérard – J’aime bien, moi, un jeu de l’oie de temps en temps. On l’avait fabriqué quand j’étais en taule avec un morceau de carton et des boutons de chemises.

Dorothée (avec un rire nerveux) – Vous deviez tomber souvent sur la case prison…

Silence de mort. Charles lance à nouveau un regard réprobateur à Dorothée. Gérard éclate de rire.

Gérard – Ah, ah, ah ! Elle est bonne celle-là ! Sacré Monique !

Josiane – Tu es une marrante, toi, finalement…

Gérard – Non, c’était un jeu de l’oie un peu spécial. La case « vous allez directement en prison », on l’avait remplacée par « vous allez directement au bordel ». C’était quand même plus motivant…

Josiane – C’est moi qui leur avais confisqué le jeu. Du coup, on l’a toujours à la maison.

Charles – Ah oui…

Gérard – Ça vous intéresserait de le voir ?

Charles – Ah oui, pourquoi pas ? Hein Monique ? Je veux dire Dorothée…

Gérard – Allez, en attendant, on va reboire un coup.

Il les ressert en bousculant un peu le revolver posé sur la table, sous le regard inquiet de ses invités.

Dorothée – Je ne sais pas si c’est très raisonnable… Et puis ma mère va nous attendre…

Charles – S’il n’y a que ça…

Dorothée lui lance un regard courroucé.

Charles – Maintenant qu’on est amis, je peux vous poser une question, Gérard ?

Gérard – Ah, si on est amis, on se tutoie !

Charles – D’accord, alors qu’est-ce qui t’a amené à… la case prison ? Enfin, je veux dire… Cette erreur judiciaire, c’était à quel sujet ?

Gérard – Une erreur judiciaire ?

Josiane – Laquelle ? Parce que vous savez, la vie de mon mari, ce n’est qu’une longue suite d’erreurs judiciaires. Même sa naissance, je me demande si ce n’est pas un malentendu…

Gérard – C’est bien simple, en prison, on m’appelait l’innocent.

Josiane – Je ne suis pas sûr que c’était uniquement à cause de ça, mais bon…

Gérard – Eh oui… C’est à croire que le destin a décidé de s’acharner contre moi.

Josiane – Son premier séjour en prison, c’était pour un vol à main armée.

Gérard – Comme c’était Le Crédit Mutuel juste en bas de chez moi, le caissier a cru me reconnaître. Forcément, je leur ai dit, il me voit passer tous les matins pour aller au bistrot d’à côté prendre l’apéro

Charles – Et ce braquage, c’était… avec ce revolver ?

Gérard brandit son arme.

Gérard – Celui-là ? Ah non, celui-là il est en savon.

Dorothée – En savon ?

Gérard – Le vrai, il est rangé dans le tiroir de la cuisine. C’est bien imité, hein ?

Charles – Ah oui…

Gérard – Je l’avais fabriqué aussi quand j’étais en taule, pour m’évader.

Charles – Vous étiez très habile de vos mains, décidément.

Josiane – C’est moi qui lui ai confisqué avant qu’il ne fasse des conneries. Avec les remises de peine, il n’avait plus que quelques années à tirer…

Gérard – Les dernières années, c’est toujours celles qui paraissent le plus long. C’est comme pour le mariage.

Dorothée – Donc c’est un revolver factice…

Gérard prend le revolver.

Gérard – Un travail d’orfèvre… Ça m’a pris des mois… Dommage que je n’ai jamais pu m’en servir…

Charles et Dorothée restent un instant interloqués.

Dorothée – Bon… On devrait peut-être y aller, maintenant…

Charles – Je crois que j’ai encore besoin d’un petit remontant avant de partir…

Charles, déjà passablement éméché, prend la bouteille de pastis et se ressert un verre sans même prendre la peine de mettre de l’eau.

Dorothée – Alors maintenant, le pastis, tu le bois sec, toi aussi.

Josiane – Il reste un peu de champagne, on ne va pas le laisser perdre.

Charles – Tu as raison, Jojo, ce serait gâcher.

Charles verse le fond de champagne sur son pastis.

Dorothée – Tu bois du pastis avec ton champagne.

Charles – On appelle ça un kir marseillais, vous ne connaissez pas ?

Gérard – Non…

Charles – C’est normal, je viens d’inventer la recette… (Il boit une gorgée) C’est un peu spécial, mais ce n’est pas mauvais. Enfin, ce sera toujours meilleur qu’avec cette eau tiédasse. Vous voulez goûter ?

Gérard – Il ne reste plus de champagne…

Charles – Allez, cul sec !

Il vide son verre d’un trait.

Dorothée (essayant de le calmer) – Tu ne crois pas que tu as assez bu comme ça ?

Charles – Ça va… Un petit excès de temps en temps, ça ne peut pas faire de mal…

Dorothée – Et puis ma mère va nous attendre…

Charles – Mais non, ta mère ne va pas nous attendre ! Tu crois qu’ils sont assez cons pour ne pas avoir encore compris ? Ta mère c’est le vendredi. Et chez belle-maman, ce n’est pas huit heures demie – neuf heures, c’est sept heures dix pétantes !

Gérard et Josiane échangent un regard perplexe.

Josiane – On dirait qu’il va y avoir du sport…

Dorothée – Bon, en tout cas, moi je m’en vais.

Charles saisit le revolver et le braque sur Dorothée.

Charles – Tu ne vas nulle part Monique !

Dorothée – Mais enfin, Charles ! C’est un revolver en savon…

Charles – Ouais ben quand même…

Moment de flottement.

Josiane – Dis donc, Gérard, tu es sûr que celui-là, ce n’est pas le vrai ? Je veux bien que ce soit un travail d’orfèvre, mais quand même…

Gérard – Tu crois ?

Gérard prend le revolver des mains de Charles et l’examine.

Gérard – Ah ouais, dis donc… C’est tellement bien imité… Même moi j’ai réussi à me tromper…

Josiane – Mais puisque c’est le vrai, Gégé ! C’est normal qu’il soit bien imité !

Gérard – Tu as raison…

Dorothée est tétanisée.

Dorothée – Jamais je n’aurais pensé qu’un jour, tu aurais braqué une arme contre moi. Ta femme !

Charles – Je croyais qu’elle était en savon…

Josiane – C’est vrai, Charly, tu aurais pu la tuer.

Gérard – Quand on n’a pas l’habitude… Les armes, ça peut être dangereux…

Josiane prend le revolver des mains tremblantes de Charles.

Josiane – Un coup, c’est vite parti. Surtout avec une antiquité pareille. Il n’y a même pas de cran d’arrêt !

Gérard – Allez, on va tous se rasseoir, et on va reboire un coup, d’accord ?

Gérard remplit à nouveau les verres.

Josiane – Je crois qu’on a fini tous les Tucs.

Gérard – C’est qu’avec tous ces apéros, je commence à avoir les crocs, moi, pas vous ?

Charles – Ouais…

Gérard – Vous allez rester dîner avec nous ? Puisque finalement, ce n’est pas le jour où vous allez chez la belle-doche…

Dorothée semble elle aussi passablement alcoolisée.

Dorothée – J’ai dû me tromper… On n’est pas vendredi ?

Charles – Non, mais on ne voudrait pas abuser.

Josiane – Et puis on n’a rien dans le frigo, de toute façon. À part du pain rassis…

Blanc.

Dorothée – Vous avez du lait et du sucre ?

Josiane – Oui, peut-être bien…

Dorothée – Je peux vous faire du pain perdu !

Gérard – Du pain perdu ?

Dorothée – On faisait souvent ça quand j’étais scout… C’est très vite fait, vous allez voir. Ça prend cinq minutes ! Et puis comme ça, on ne gâche rien. (À Josiane) Vous me montrez la cuisine ?

Josiane sort avec Dorothée.

Gérard – Ah les bonnes femmes… Au moins on aura la paix pendant cinq minutes…

Charles – Ouais…

Blanc.

Gérard – Moi aussi je l’entends, le métro.

Charles – Ah oui ?

Gérard – C’est juste pour la faire marcher.

Charles – Ah oui…

Blanc.

Gérard – Tu sais ce que c’est ton problème à toi, Charly ?

Charles – Non.

Gérard – Ta belle-doche.

Charles – Ce n’est pas faux. Votre femme a raison, Gérard, vous êtes très psychologue…

Gérard – Eh ? On se tutoie, oui ou non ?

Charles – D’accord.

Gérard – Si tu veux, je peux t’en débarrasser.

Charles – Pardon ?

Gérard – Tu n’en as pas marre, des parties de scrabble tous les vendredis soirs ?

Charles – Si mais…

Gérard – Allons voyons, Charly ! Un homme, un vrai, ça ne joue pas au scrabble. Ça joue au poker ! Le scrabble, c’est pour les gonzesses ! Tu es prof de sport, oui ou non ?

Charles – Oui enfin…

Gérard – Bien sûr, il y aura quelques frais…

Charles – Non, mais tu me fais marcher, là, Gégé ?

Gérard saisit le revolver, sur la table.

Gérard – Celui-là, il n’est pas en savon, crois-moi. Mais quand je m’en sers, ça chie des bulles quand même.

Charles – Vraiment ?

Gérard – Cette arme-là, c’est peut-être une antiquité, mais elle a déjà fait bien des heureux…

Charles – Des heureux ?

Gérard – Le braquage du Crédit Mutuel, c’était ma première affaire… Mais j’ai vite compris que les holdups ce n’était pas pour moi.

Charles – Ah oui, quand même.

Gérard – Beaucoup trop risqué. Surtout à mon âge.

Charles – Les réflexes ne sont plus les mêmes, c’est sûr…

Gérard – Oui, et surtout dix ans de taule maintenant, vu l’état de mon foie, ça peut vite devenir perpète.

Charles – Alors vous avez décidé de vous ranger…

Gérard – Non, mais j’ai choisi un truc plus peinard.

Charles – C’est bien, ça.

Gérard – Je me suis mis à mon compte, avec ma femme. Comme elle connaissait bien les armes, elle aussi. Je l’ai rencontrée en prison. Je te l’ai dit, non ?

Charles – Oui…

Gérard – Éboueur, c’est juste une couverture. Mon vrai métier, maintenant, c’est de débarrasser les gens qui m’emploient des personnes qui pourraient vouloir les importuner.

Charles – Je vois… Garde du corps…

Gérard – Je n’aime pas trop ce terme, mais habituellement, on dit plutôt tueur à gages.

Charles – Ah oui… Non ?

Gérard – Moi je préfère chasseur de primes. Le côté Joss Randall, tu vois ? Au Nom de la Loi, tu connais ?

Charles – Euh… Oui…

Gérard – Steve Mac Queen, c’est mon idole. J’avais un poster de lui avec sa winchester à canon scié sur la porte de mon placard en prison. Tu vois ce que je veux dire ? Avec l’étui de la winchester accroché au bas de la cuisse par un petit cordon en cuir, façon jarretière.

Charles – Une jarretière ?

Gérard – Les autres se foutaient de moi, parce que eux, c’était plus des posters de pin up en jarretelles, qu’ils avaient sur leur porte de placard, tu vois ?

Charles – Excuse-moi Gégé, mais… Tueur à gages… On est assez loin de… Au Nom de la Loi, non ?

Gérard – Si tu réfléchis bien, c’est quand même un peu la même chose ? D’accord, ce n’est vraiment légal, mais moi aussi je débarrasse la société des emmerdeurs en tous genres. Je suis une sorte de justicier, quoi. C’est juste que… C’est une justice privée, quoi.

Charles – Ah oui, remarque, vu comme ça…

Gérard – Alors qu’est-ce que tu en dis, Charly ?

Charles – Je ne sais pas… C’est cher ?

Gérard – Je te ferai un tarif d’ami…

Charles – Évidemment, c’est tentant, mais…

Dorothée arrive et brandit une poêle.

Dorothée – Et voilà le pain perdu !

Gérard – Si tu veux, pour les deux, je te fais un prix.

Josiane arrive à son tour avec des assiettes.

Josiane – Vous avez l’air de sympathiser, finalement.

Dorothée – De quoi vous parliez avec ces mines de conspirateurs ?

Gérard – T’occupe, Monique, on parlait affaires…

Dorothée fait le service.

Dorothée – Ne vous inquiétez pas, il y en a pour tout le monde. C’est que vous aviez un sacré stock de pain rassis dans votre cuisine…

Josiane – Je crois qu’il était déjà là quand on a emménagé dans cet appartement.

Charles – Pas trop pour moi, merci…

Gérard – Le précédent locataire devait élever des lapins en cages.

Josiane – Ça ne m’étonnerait pas. C’est un collègue de La Santé qui m’a cédé ce palace quand il est parti à la retraite. Peut-être que ça le rassurait d’avoir aussi des cages à la maison. Avec des pensionnaires plus dociles.

Gérard commence à manger.

Gérard – Ah oui. C’est vrai que c’est très bon. Un vrai cordon bleu ! On va peut-être la garder encore un peu, hein, Charly ?

Ils rient tous ensemble.

Josiane – C’est quand même marrant, non ?

Charles – Quoi donc, Josiane ?

Josiane – Franchement, je ne pensais pas que vous viendriez. Et qu’à cette heure, après l’apéro, on serait là tous ensemble à bouffer du pain rassis.

Dorothée – Ah non ? Et pourquoi ça ?

Charles – Arrête, on peut bien leur dire maintenant. C’est vrai qu’on a beaucoup hésité à venir. C’est même toi qui ne voulais pas y aller… Tu disais que Gérard et Josiane, ce n’était pas notre genre.

Gérard – Pas notre genre, exactement ! C’est ce que me disait ma femme aussi.

Dorothée – On avait juste échangé quelques mots, dans ce restaurant. Ça ne suffit pas pour connaître les gens. Alors de là à sympathiser comme ça…

Gérard – Comme quoi la première impression est souvent la bonne.

Josiane – Vous allez souvent dans cette pizzeria ?

Charles – C’était la première fois. C’est vrai que c’est typique, cet endroit, hein ?

Dorothée – Mon mari trouvait que ça ressemblait un peu aux pizzerias qu’on voit dans les films sur la mafia, alors on est entré par curiosité. Et vous, vous y allez souvent ?

Gérard – C’est là que je traite mes affaires.

Dorothée – Vos affaires ? Je croyais que vous étiez éboueur.

Gérard – Oui… J’élimine les ordures… Mais j’ai privatisé une partie de mes activités.

Dorothée – Tiens donc… Moi aussi, j’aimerais bien me mettre à mon compte, mais j’hésite un peu.

Josiane – Avec vos dingos, vous voulez dire ?

Dorothée – Comme psychologue, oui. Quel statut vous avez pris, vous ? Auto-entrepreneur.

Gérard – Oui, on peut appeler ça comme ça.

Dorothée – Et votre femme ? Elle vous aide un peu.

Josiane – On travaille ensemble.

Charles – Sans blague ?

Gérard – On fait le nettoyage à tour de rôle, et moi quand c’est nécessaire, je termine à la scie sauteuse…

Charles – Je t’avais dit que ce type avait une gueule à avoir une scie sauteuse…

Dorothée – Travailler en couple, c’est l’idéal… Quand on s’entend bien…

Gérard s’apprête à allumer une cigarette.

Josiane – Pas ici, tu sais bien.

Gérard – Bon… Tu fumes, Charly ?

Charles – Non, merci… Dans mon métier…

Gérard – Accompagne moi quand même sur le balcon, on pourra continuer à parler affaires.

Charles – Je ne sais pas si…

Dorothée – Mais si, vas-y !

Charles – Bon, d’accord…

Ils sortent.

Dorothée – Vous ne devriez pas rester avec lui.

Josiane – Quoi ?

Dorothée – Je suis psychologue, et croyez-moi, ce type est un psychopathe.

Josiane – Vous voulez dire qu’il est dangereux ?

Dorothée – Il sort de prison et il a un revolver !

Josiane – Ah ça…

Dorothée – Il ne vous traite pas mal, au moins ?

Josiane – C’est vrai qu’il ne participe pas beaucoup aux tâches ménagères. Et une fois, je l’ai même surpris en train de pisser dans le lavabo de la cuisine alors que la vaisselle n’était pas faite.

Dorothée – Oh mon Dieu… Et vous n’avez jamais pensé au divorce ?

Josiane – Non… Mais c’est vrai que je pense souvent à le tuer.

Dorothée – Ah oui… Remarquez, c’est un bon début. Mais qu’est-ce qui peut bien vous attacher à un type pareil ?

Josiane – L’habitude, j’imagine. Et la peur de ne pas en retrouver un comme ça même en pire.

Dorothée – En pire ? Vous croyez que c’est possible ?

Josiane – J’ai été gardienne de prison. C’est possible, croyez-moi. C’est bien simple, j’ai choisi le meilleur du lot.

Dorothée – En même temps… c’était une prison. C’est comme si moi je vous disais, j’ai choisi mon mari dans un asile psychiatrique, et j’ai pris le moins taré du lot.

Josiane – Qu’est-ce que vous voulez, c’est la vie. Il paraît que la plupart des gens mariés ont rencontré leur conjoint sur leur lieu de travail. Et vous ? Vous êtes heureuse avec votre mari ?

Silence embarrassé.

Dorothée – Je peux vous faire une confidence, Josiane ?

Josiane – Mais bien sûr ! On est amies, non ?

Dorothée – Ça doit être parce que j’ai un peu bu, et que vous m’êtes vraiment sympathique, parce que je n’ai encore raconté ça à personne.

Josiane – Quoi donc, Monique ?

Dorothée – J’ai rencontré quelqu’un.

Josiane – Mais quelqu’un…

Dorothée – Oui.

Josiane – Ah oui…

Dorothée – Je ne pensais pas que ça pourrait encore m’arriver, mais voilà. C’est arrivé.

Josiane – Et c’est qui ?

Dorothée – Vous ne le connaissez pas.

Josiane – Oui, je m’en doute. Je veux dire, quel genre de type ?

Dorothée – C’est un ami d’enfance… Le fils des voisins de ma mère… On avait même un peu flirté sous la tente quand on était scouts… Après il a fait un long séjour en sanatorium… Bref, je l’ai recroisé il y a un mois en allant voir ma mère, et aussitôt… C’était comme si on ne s’était jamais quittés…

Josiane – Et qu’est-ce que vous comptez faire de Charly alors ?

Dorothée – Je ne sais pas… J’ai tellement honte… Je crois que j’aime encore Charles, bien sûr, mais en même temps… Moïse s’entend tellement bien avec ma mère…

Josiane – Moïse ?

Dorothée – Il s’appelle Moïse. Je vous avoue que moi aussi, j’ai même pensé à le tuer.

Josiane – Mais pourquoi ça ? Vous venez à peine de le retrouver ?

Dorothée – Charles, mon mari !

Josiane – Ah oui…

Dorothée – C’est idiot, évidemment.

Josiane – Pas tant que ça.

Dorothée – Vous trouvez ?

Josiane – Votre mari, c’est le genre écureuil, non ? Je suis sûr qu’il vous a couché sur une assurance vie. Je me trompe ?

Dorothée – Non.

Josiane – Donc s’il arrivait quelque chose à Charles, vous seriez veuve.

Dorothée – Ben oui, forcément.

Josiane – Et même une veuve à l’abri du besoin.

Dorothée – Mais pourquoi est-ce qu’il arriverait quelque chose à Charles. Il a une santé de fer. Il est prof de sport !

Josiane – Il suffit de s’en remettre à des professionnels.

Dorothée – Des professionnels…?

Josiane – Je peux m’en occuper, si vous voulez.

Dorothée – Mais qu’est-ce que vous faites au juste comme métier ?

Josiane – Je fais des contrats.

Dorothée – Des contrats ? Des CDD, vous voulez dire ?

Josiane – Non, non, des contrats. Sur la tête de quelqu’un.

Dorothée – Des contrats d’assurance vie ?

Josiane – Plutôt des contrats d’assurance décès…

Gérard et Charles reviennent.

Gérard – Vous verrez, vous ne le regretterez pas…

Charles – J’espère…

Gérard – Alors Mesdames, ça papote ?

Josiane – On parlait business, nous aussi.

Gérard – Ah oui ?

Josiane – Je sens comme un frémissement, mon Gégé. Je crois que les affaires reprennent.

Dorothée – Bon, on va peut-être vous laisser, maintenant. Hein, Charles ?

Josiane – Vous ne voulez pas dîner avec nous ?

Gérard – Tu aurais pu mettre la vaisselle sale dans l’évier, quand même… Qu’est-ce que nos amis vont penser de nous ?

Josiane – Quand je la mets dans l’évier de la cuisine tu pisses dedans ! Vraiment, vous ne voulez pas rester ?

Charles – On ne voudrait pas abuser de votre hospitalité.

Gérard – Bon, alors ce sera pour une autre fois.

Josiane – Réfléchis quand même à ce que je t’ai dit, Monique.

Dorothée – D’accord… Tiens, voilà ma carte. Si tu veux m’appeler…

Charles (à Gérard) – Voici la mienne.

Gérard – Tu vois, eux ils ont des cartes de visite !

Josiane – Bon ben alors… Bon retour.

Charles – Merci pour tout. Allez, tu viens Monique ?

Dorothée – Euh… Moi, c’est Dorothée, non ?

Charles – La prochaine fois, on fera ça chez nous…

Josiane – Et cette fois, c’est nous qui amènerons les munitions.

Dorothée (en aparté à Charles) – Tu ne lui demandes pas pour la scie sauteuse ?

Charles – Pour ta mère ?

Dorothée – Pour les étagères de la salle de bain !

Charles – Ah oui… Non mais je crois que je vais attendre qu’on soit un peu plus intimes…

Ils se serrent la main.

Josiane – Allez, rentrez bien.

Gérard – C’est ça, à la revoyure…

Dorothée (en aparté à Charles) – Tu vois bien qu’il a la main molle…

Charles et Dorothée s’en vont.

Josiane – Et bien tu vois, ils sont venus, finalement.

Gérard – Oui, et on a bien sympathisé, non ?

Josiane – Mais je crois que ça ne durera pas très longtemps, notre amitié…

Gérard – Avec le métier qu’on fait, ce n’est pas évident de garder des amis.

Josiane – Quand même, on devrait inviter des gens plus souvent.

Gérard – Oui.

Un temps.

Josiane – C’est toi qui avais raison. Je crois qu’on va se faire faire des cartes de visite.

Gérard – Allez à la tienne…

Ils vident leurs verres.

Josiane – Cette fois tu l’as entendu, quand même ?

Gérard – Quoi ?

Josiane – Le métro !

Gérard – Non…

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Juin 2014

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-57-4

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

Le Gendre Idéal

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 2 femmes

Quand on a abandonné sa fiancée un an auparavant à la veille du mariage  en lui laissant pour toute explication un post it sur le frigo,  mieux vaut ne jamais revenir…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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TEXTE INTÉGRAL

Le gendre idéal

Personnages : ValentineStéphaneMauriceFrançoise

 

La salle de séjour d’un petit appartement, dans un savant désordre suggérant la présence d’un nourrisson. Dans un berceau, un bébé pleure. Au dessus du berceau, un mobile musical émet un de ces airs connus supposés endormir les bébés, tout en projetant sur le mur du fond des ombres kaléidoscopiques et colorées. Une jeune femme, Valentine, arrive et prend le bébé dans ses bras pour le calmer.

Valentine – Allez, c’est l’heure de dormir, maintenant… Pourquoi tu pleures comme ça ? Tu n’as aucune raison de pleurer ! Moi, oui, j’aurais de bonnes raisons de pleurer, mais toi ? Quelles raisons tu pourrais bien avoir pour chialer comme ça ? Tu as l’estomac plein, les fesses propres. Tu passes tes journées à regarder des images psychédéliques au plafond en écoutant de la musique planante. Qu’est-ce que tu veux encore ? Ton doudou ? Je t’ai déjà expliqué : maman a oublié ton ourson hier sur le toit de la Twingo de mamy, il s’est envolé sur l’autoroute et un gros camion a roulé dessus. On a réussi à retrouver une jambe, mais le reste a dû être broyé en passant sous les roues. Tu veux que je donne la jambe quand même ?

Toujours avec le bébé dans les bras, Valentine va chercher la jambe de la peluche et lui donne.

Valentine – Tiens, mais je te préviens, ce n’est pas beau à voir… C’est plein de cambouis et ça sent le gasoil…

Le bébé cesse de pleurer.

Valentine – Alléluia ! Si je pouvais enfin avoir un peu la paix…

Elle replace le bébé dans le berceau délicatement.

Valentine – Ça a l’air de le calmer, les vapeurs d’essence…

La sonnerie stridente du téléphone réveille soudain les pleurs du bambin.

Valentine – Non mais ce n’est pas vrai, c’est un cauchemar !

Elle décroche, de mauvaise humeur.

Valentine (excédée) – Oui maman… Oui, je sais que vous venez tout à l’heure, tu m’as déjà téléphoné trois fois pour me le dire… Mais évidemment que je suis là, où veux-tu que je sois ? En train de me bronzer sur une plage aux Seychelles ? Une surprise… Je n’aime pas beaucoup les surprises, mais bon… Si, si, j’ai hâte de savoir ce que c’est, bien sûr… Ok, à tout à l’heure, maman… Moi aussi, je t’embrasse… Ah, maman ! Surtout, vous ne sonnez pas à la porte en arrivant ! Au cas où j’aurais réussi à l’endormir d’ici là… Eh ben vous frappez doucement, je vous entendrai ! Dans un deux pièces, tu sais, on ne risque jamais de s’éloigner beaucoup de la porte. D’accord, à tout à l’heure…

Valentine raccroche. Le bébé pleure toujours. Elle le prend dans ses bras.

Valentine – Qu’est-ce que tu veux ? Que je te remette un peu de gasoil sur ton doudou ? Désolé, je n’en ai pas ! Ça pourrait peut-être marcher avec du White Spirit, mais il faudra que tu me promettes de ne pas fumer au lit, comme ton père en avait la mauvaise habitude… Et surtout, ne me demande pas où est passé ton père, hein ? Maman aussi, elle a perdu son doudou. Et elle n’a même pas pu récupérer une jambe… Tu veux que je te chante une chanson ? Je ne suis pas sûre d’en connaître beaucoup… Je n’ai aucune mémoire pour les paroles… Mais si tu veux, je peux te jouer un morceau qu’aimait beaucoup ton papa. Ça s’appelle Smoke On The Water. En français, « fumer sur les waters ».

Valentine commence à imiter avec sa bouche les premières mesures légendaires de Smoke On The Water de Deep Purple. Sans doute sidéré par cette prestation inattendue, le bébé se calme immédiatement.

Valentine – C’est dingue ! On dirait qu’il préfère Deep Purple à Chantal Goya…

La sonnette bruyante de la porte retentit, réveillant les pleurs du bambin. Valentine manque de s’étrangler, avant de se diriger vers la porte, exaspérée.

Valentine – Je vais l’étrangler…

Valentine ouvre la porte et semble très surprise d’apercevoir sur le seuil un jeune homme en costume, chemise blanche et cravate.

Stéphane – Tu me reconnais, quand même…?

Valentine – Stéphane ?

Les pleurs du bébé se sont tus.

Stéphane – Il faut absolument que je te parle.

Valentine – Il n’en est pas question. Tu te casses, je ne veux plus te voir !

Elle essaie de refermer la porte, mais il l’en empêche.

Stéphane – Je comprends ta réaction, Valentine… Mais il faut que tu m’écoutes. Je t’en supplie, laisse-moi entrer cinq minutes…

Valentine – Non mais ça ne va pas, de débarquer comme ça sans prévenir. Au bout d’un an !

Stéphane – Si je t’avais prévenue, tu ne m’aurais même pas ouvert…

Valentine – Fous le camp, je te dis ! Pour moi, tu es mort, tu comprends ?

Stéphane – Très bien, je ne veux pas forcer ta porte. Mais si tu refuses de me laisser entrer, je m’assieds sur ton paillasson, et je ne bouge plus d’ici. Jusqu’à ce que tu acceptes d’entendre ce que j’ai à te dire…

Valentine hésite, visiblement dépassée par la situation.

Valentine – Ok, mais donne-moi trente secondes d’abord. C’est le bazar ici… Et après, tu t’en vas, d’accord ?

Stéphane – D’accord.

Valentine referme la porte.

Valentine – Oh, non, ce n’est pas vrai…

Valentine fait disparaître de la pièce tout ce qui pourrait trahir la présence d’un bébé : vêtements, couches, jouets… Puis elle se penche sur le berceau.

Valentine – Si tu restes tranquille, maman t’achètera un autre ours avec une tête et des bras, d’accord ?

Elle emporte le berceau dans la pièce d’à côté, revient, remet un peu d’ordre dans sa tenue et va ouvrir à nouveau la porte.

Stéphane – Merci, Valentine…

Valentine – On a dit cinq minutes. (Elle regarde sa montre) Dans cinq minutes, tu dégages, je te préviens.

Stéphane – Ok.

Stéphane entre dans la pièce, jette un regard circulaire, puis regarde Valentine.

Stéphane – Tu n’as pas changé…

Valentine – On ne peut pas en dire autant de toi… La dernière fois que je t’ai vu tu avais les cheveux longs, une barbe, un cuir et des santiags…

Stéphane – On dit que l’habit ne fait pas le moine, mais ce n’est pas toujours vrai. J’ai changé, je t’assure…

Valentine – Qu’est-ce que tu veux, Stéphane ?

Stéphane – Je comprends que tu m’en veuilles…

Valentine – Moi ? Mais pourquoi je t’en voudrais ? Il y a un an exactement, à cette époque-là, on était à une semaine de notre mariage, tu te souviens de ça, quand même ? Les invitations étaient envoyées. Le plan de table était déjà fait.

Stéphane – Je sais…

Valentine – Tu sais…? En tout cas, ça ne t’a pas empêché de disparaître du jour au lendemain sans un mot d’explication…

Stéphane – Tu exagères… Je t’ai quand même laissé un mot… Tu l’as eu au moins ?

Valentine – Ah, oui, pardon… Le post it sur le frigo… Tiens, d’ailleurs, je l’ai gardé en souvenir. (Elle ouvre un tiroir et en sort un post it qu’elle lit) Tu es trop bien pour moi. Je ne te mérite pas. Oublie-moi. Trois phrases et autant de fautes d’orthographe (Elle lui lance un regard assassin) C’est supposé suffire pour que douze mois après, je t’accueille à bras ouverts ?

Il fait profil bas.

Stéphane – Je vais t’expliquer…

Valentine – Finalement, tu n’as pas réussi à trouver une fille moins bien que moi, c’est ça ? Après un an de recherche, ce n’est pas très flatteur pour moi, mais bon.

Stéphane – Je ne t’ai pas tout dit, Valentine.

Valentine – Attends, je crois deviner… Tu t’es fait enlever par des extraterrestres. Ils t’ont emmené sur leur planète pour faire des expériences scientifiques sur toi, et ils viennent tout juste de te relâcher, c’est ça ?

Stéphane – Tu n’es pas loin de la vérité, tu sais.

Valentine – Sans blague ?

Stéphane – Je me suis coffrer après avoir braqué une supérette… J’ai pris un an ferme…

Après un moment de stupeur, Valentine applaudit avec un air ironique.

Valentine – Alors là, chapeau l’artiste… Je suis bluffée…

Stéphane – Je me doutais que tu ne me croirais pas…

Valentine – Ah, quand même !

Stéphane soulève sa manche de chemise pour montrer ce qui est supposé ressembler à un bracelet électronique.

Stéphane – Je suis en liberté conditionnelle. Je dois porter un bracelet électronique. Pendant quelques jours encore…

Valentine, impressionnée, passe de l’ironie à la surprise.

Valentine (méfiante) – Ça ne se porte pas à la cheville, d’habitude ? J’ai vu ça à la télé.

Stéphane – Dans les séries américaines, peut-être… En France, c’est au poignet. C’est pour ça qu’on appelle ça un bracelet…

Valentine – Mais qu’est-ce qui t’a pris de braquer une supérette ?

Stéphane – J’avais besoin d’argent… Pour payer notre mariage, notamment…

Valentine – Alors c’est à ça que tu estimais le prix de notre amour ? Le contenu du tiroir caisse d’une supérette. Champion ? Casino ?

Stéphane – C’était plutôt une épicerie arabe, en fait…

Valentine – Quitte à finir en prison, tu aurais au moins pu braquer une banque ! Mais tu n’as jamais eu aucune ambition, Stéphane. Tu n’es qu’un looser. Finalement, c’est toi qui avais raison : je suis trop bien pour toi…

Stéphane – C’était l’épicerie juste en bas de chez moi… Le type m’a reconnu et il a téléphoné à la police. J’ai juste eu le temps de passer chez toi pour te laisser ce message. Avant que les flics viennent m’arrêter…

Valentine – Et pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Stéphane – J’ai voulu t’éviter une explication pénible avec tes parents !

Valentine – C’est vraiment très délicat de ta part.

Stéphane – Avec ton père, surtout. Comme il est gendarme… Tu imagines la honte pour lui s’il avait dû raconter à ses collègues que ce mariage ne pourrait pas avoir lieu parce que son futur gendre était en prison ?

Valentine – Hun, hun…

Stéphane – Déjà qu’il ne m’aimait pas beaucoup… Il ne m’a jamais fait confiance, ton père…

Valentine – On se demande pourquoi, en effet…

Stéphane – Mais pendant cette année passée derrière les barreaux, j’ai eu le temps de réfléchir, Valentine, crois-moi. Et il y a une chose que j’ai comprise : l’avenir est un plat qui se mange froid.

Elle reste un instant sidérée par la profondeur de cet aphorisme.

Valentine – Et il t’a fallu un an pour trouver ça ?

Stéphane – Maintenant, fini les conneries, je te le jure. Tiens, sur la tête de nos futurs enfants…

Valentine – Tu as aussi arrêté la musique ?

Stéphane fait un geste pour montrer sa nouvelle tenue de cadre.

Stéphane – C’est un nouveau Stéphane que tu as devant toi, Valentine.

Valentine – Je vois ça… Quand j’ai ouvert la porte j’ai cru que c’était les témoins de Jéhovah.

Stéphane – Ne me dis pas que tu préférais l’autre Stéphane.

Valentine – Laisse-moi le temps de m’habituer…

Stéphane – J’ai même trouvé un vrai boulot !

Valentine – Et tu bosses dans quoi, exactement ? Dans les pompes funèbres ?

Stéphane – Je travaille… dans l’agro-alimentaire.

Stéphane prend les mains de Valentine.

Stéphane – Fais-moi confiance, Valentine. J’ai mûri, tu sais. J’ai envie de me ranger, maintenant. De tout partager avec quelqu’un…

Valentine – Tu n’as rien ! Qu’est-ce que tu veux partager ? Même pour acheter nos alliances, tu as dû braquer un épicier arabe !

Stéphane – Je veux dire… partager ma vie avec quelqu’un. Avec toi si tu veux…

Valentine (ironique) – C’est ça… Jusqu’à ce que la mort nous sépare… Tu sais toujours aussi bien parler aux femmes, toi.

Stéphane – Je peux t’embrasser ?

Elle se dégage subitement.

Valentine – Ok, les cinq minutes sont passées, Stéphane. J’ai tenu ma parole. Je t’ai écouté. Maintenant à toi de tenir la tienne. Tu te casses.

Stéphane – J’ai essayé de t’écrire depuis ma cellule, je te jure. Mais tu avais déménagé sans laisser d’adresse. Les lettres me sont revenues. Et vu la situation, je n’ai pas osé demander à tes parents…

Valentine – Pour ça, au moins, je crois que tu as bien fait.

Stéphane – Après ce qui s’est passé, il m’a fallu du courage pour venir sonner à ta porte, tu sais.

Valentine – En somme, tu es vraiment un héros…

Stéphane – Laisse-moi encore une chance, Valentine.

Valentine – Je n’ai pas le temps, Stéphane.

Stéphane – Je comprends que tu ne puisses pas me pardonner tout de suite. Qu’il te faille un peu de temps. J’attendrai. Autant qu’il le faudra. J’ai tout mon temps, maintenant…

Valentine – Oui ben pas moi ! Non mais tu ne comprends pas ce que je te dis ? Je n’ai pas le temps, là ! J’attends quelqu’un, voilà !

Stéphane – Tu as quelqu’un dans ta vie, c’est ça ?

Valentine – Voilà, c’est ça. Il ne va pas tarder à arriver. Et je voudrais éviter qu’il ne te croise ici, tu comprends ?

Stéphane – Je comprends… Tu as refait ta vie… Tu n’allais pas m’attendre pendant des mois… Tu m’as oublié, et puis voilà…

Valentine reprend le post it et lui montre.

Valentine – C’est ce que tu voulais, non ? Regarde, c’est marqué ici : Oublie-moi ! Et ben c’est ce que j’ai fait. Tu ne fais plus partie de ma vie, Stéphane…

Stéphane – Dans ce cas, je m’en vais… Tu n’entendras plus jamais parler de moi, Valentine… Sauf si tu changes d’avis, bien sûr… Je vais quand même te laisser mon numéro de portable, au cas où… (Il sort un crayon) Tu as un morceau de papier ?

Elle lui tend le vieux post it.

Valentine – Tiens, tu n’as qu’à rajouter ça sur le post it… Et après tu dégages, d’accord ?

Tandis qu’il griffonne un numéro sur le post it, on frappe à la porte.

Valentine – Et merde !

Stéphane – C’est lui ? Ne t’inquiète pas, je ne veux pas te mettre dans l’embarras. Je lui expliquerai. Je suis sûr qu’il comprendra.

Valentine – C’est mes parents !

Stéphane (inquiet) – Tes parents ? Tu veux dire ta mère… et ton père.

Valentine – Oui, c’est habituellement ce que j’entends par mes parents.

Stéphane (reprenant espoir) – Alors c’était eux que tu attendais… En réalité, tu es toujours célibataire, c’est ça ?

Valentine est complètement paniquée.

Valentine – Il ne faut absolument pas qu’ils te voient ici, tu comprends ?

Stéphane – C’est vrai qu’ils ont quelques raisons de m’en vouloir, eux aussi, mais bon… Je trouverai bien quelque chose à leur dire, et je suis sûr qu’ils comprendront.

Valentine – Ça, ça m’étonnerait, Stéphane.

Stéphane – Bon, pour mon séjour en prison, si on peut éviter. Surtout devant ton gendarme de père… Mais j’essayerai d’inventer autre chose. Tu me fais confiance ?

Valentine – Oui, mais non, ce n’est vraiment pas possible, je t’assure.

Stéphane – Mais pourquoi ?

Valentine – Mais… parce que ça va leur faire un choc…

Stéphane – J’avoue que ton père m’a toujours fait un peu peur… Mais ta mère, elle m’aimait plutôt bien, non ? Je vais tout leur expliquer…

Valentine – Je te dis que non, bordel !

La sonnette de la porte retentit.

Stéphane – Mais pourquoi ?

Valentine – Parce que je leur ai dit que tu étais mort, voilà !

Stéphane accuse le coup. La sonnette de la porte retentit à nouveau.

Stéphane – Tu n’as pas fait ça !

Valentine – Sur le moment, c’est ce qui m’a semblé le plus simple pour éviter des explications plus humiliantes pour moi, si tu vois ce que je veux dire… Et je te rappelle que tu m’avais dit de t’oublier pour toujours. Tu n’étais pas supposé revenir…

Stéphane – Ton père va me tuer…

Valentine – Eh ben comme ça, au moins, tu seras vraiment mort.

Stéphane – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Valentine – Il est trop tard pour te barrer. Il n’y a pas de sortie de secours. C’est un deux pièces. Et mes parents sont du genre intrusifs.

Stéphane – Les placards ? C’est là où on cache les cadavres, habituellement…

Valentine – On n’est pas dans une pièce de boulevard, Stéphane… Et puis les placards, c’est le premier endroit où ma mère se précipite en arrivant pour examiner ma garde-robe.

Stéphane – Pas sous le lit, en tout cas. Je suis allergique. La moindre poussière me fait éternuer.

Nouvelle sonnerie insistante à la porte.

Valentine – Il faut que j’ouvre, sinon mon père va défoncer la porte. Pour l’instant, tu vas dans la chambre. Le temps que je trouve quelque chose de convainquant à leur raconter pour expliquer ta résurrection…

Stéphane – Ma résurrection… J’espère que tu es inspirée, parce qu’on a écrit la bible pour moins que ça…

Valentine indique à Stéphane la direction de la chambre.

Valentine – Tu la fermes, et tu ne sors pas de là avant que je vienne te chercher, d’accord ?

Stéphane – Ok.

Stéphane disparaît dans la chambre. On entend aussitôt le bébé qui se remet à pleurer.

Valentine – Et merde… J’avais oublié ça…

Nouvelle sonnerie. Valentine se précipite pour ouvrir la porte. Ses parents entrent : Maurice, look de gendarme en civil, et Françoise, genre baba cool attardée. Maurice, qui tient un paquet cadeau à la main, jette un regard suspicieux sur les lieux.

Maurice – On commençait à se demander s’il ne t’était pas arrivé quelque chose.

Valentine – Qu’est-ce que vous voulez qu’il m’arrive ?

Françoise embrasse sa fille.

Françoise – Bonjour ma chérie ! Ça va ? Tu as l’air un peu fatiguée…

Valentine – Non, non, ça va… Enfin…

Valentine embrasse aussi son père.

Françoise – Tu ne devineras jamais ce qu’il y a dans ce paquet. Crois-moi, ça va te faire un choc.

Valentine – Ah, oui…?

Françoise – Et ben vas-y, donne-lui !

Maurice tend le paquet à sa fille.

Maurice – Tiens, ma chérie.

Valentine commence à ouvrir le paquet.

Valentine – Ce n’est pas un colis piégé, au moins…

Elle sort du paquet un ours en peluche passablement informe et avec un bras en moins.

Valentine – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Françoise – Mais c’est Toto !

Valentine – Toto ?

Françoise – Heureusement, j’avais eu le réflexe de prendre le numéro d’immatriculation du camion. Ton père a demandé à ses collègues de lancer un avis de recherche, et hier bingo !

Maurice – On a intercepté le véhicule suspect sur l’autoroute un peu avant Marseille. L’ours était encastré dans le radiateur du camion.

Françoise – Je ne t’en avais pas parlé avant pour ne pas te donner de faux espoirs…

Maurice – Évidemment, il a un peu souffert, mais bon… Tu as gardé le membre arraché, au moins ?

Valentine – Bien sûr.

Françoise – Si tu l’as conservé dans la glace, on va pouvoir le recoudre. Je plaisante…

Valentine – Ah, oui, il va être content…

On entend alors à nouveau le bébé pleurer.

Françoise – Tu veux que j’aille le chercher ? Comme ça on pourra lui donner tout de suite.

Valentine intercepte sa mère.

Valentine – Non, attends, il faut que je t’explique quelque chose, d’abord.

Françoise – Mais on ne va pas le laisser pleurer comme ça.

Maurice (à sa femme) – En même temps, si tu te précipites pour le prendre dans tes bras aussitôt qu’il se met à chouiner un peu… Tu vas en faire une mauviette…

Françoise – Oui, oh, ça va, hein ? Ce n’est toi qui m’obligeais à me lever vingt fois par nuit quand Valentine était bébé ? Tu disais qu’il ne fallait pas la laisser pleurer !

Maurice – C’était une fille, ce n’est pas pareil…

Françoise – Oui… C’était ta fille, surtout… Allez, je vais le chercher…

Valentine s’interpose à nouveau.

Valentine – Il faut vraiment que je vous dise quelque chose avant.

Françoise – Quoi ?

Valentine – Je ne suis pas seule…

Françoise – Mais évidemment, ma chérie, que tu n’es pas seule ! On sera toujours là pour toi ! Hein, Maurice ?

Maurice – Je crois que ce n’est pas exactement ce qu’elle voulait dire.

Françoise – Oh, mon Dieu ! Il lui est arrivé quelque chose ! Le médecin est là, c’est ça ? Pas le SAMU quand même…

Valentine – Rassure-toi, tout va bien, mais… il y a un homme dans la chambre.

Les parents restent un instant stupéfaits.

Françoise – Un homme ? Mais c’est merveilleux, ma chérie ! On savait bien que tu n’allais pas passer le reste de ta vie toute seule ! On n’est pas au Portugal, hein Maurice ? Tu ne vas pas t’habiller en noir et porter le deuil de ton mari jusqu’à la fin de tes jours !

Maurice – Surtout qu’ils n’étaient même pas encore mariés…

Valentine – C’est un peu plus compliqué que ça, maman…

Françoise – Deux mois après avoir accouché, en effet, tu n’as pas perdu de temps, mais bon… Je suis sûre que c’est quelqu’un de bien.

Maurice – Pour qu’il s’occupe déjà de torcher des gosses qui ne sont pas de lui, c’est même un très gentil garçon… Tu es sûre que ce n’est pas une tante au moins…

Françoise – Maurice, je t’en prie. Garde tes plaisanteries de corps de garde pour tes collègues à la caserne…

Maurice – Ce n’était pas une plaisanterie…

Françoise – Tu lui dis de venir, tu nous le présentes et puis c’est tout.

Maurice – Mais c’est qui ? Tu l’as connu comment ?

Françoise – Tu veux que j’aille le faire sortir de sa cachette. Il nous racontera ça lui-même.

Valentine – C’est le frère de Stéphane.

Françoise – Le frère de Stéphane ?

Maurice – Alors ce n’est pas une tante, c’est un oncle…

Françoise – Je ne savais pas que Stéphane avait un frère !

Valentine – C’est même son frère jumeau.

Maurice – Ton nouveau petit ami, c’est le frère jumeau de Stéphane.

Françoise – Elle n’a pas dit que c’était son petit ami, c’est nous qui… Ce n’est pas ton petit ami, si ?

Valentine – Mais non, évidemment. Il vient d’arriver ce matin à Paris… Mais il vous expliquera ça lui même.

Valentine va ouvrir la porte de la chambre.

Valentine – Stefano, tu peux venir ?

Françoise – Il s’appelle Stefano ?

Stéphane revient dans la pièce.

Valentine – Je vous présente Stefano, le frère jumeau de Stéphane. Il vient d’arriver de Rome ce matin…

Tête de Stéphane, quelque peu interloqué.

Stéphane – Buon giorno..

Les parents sont sous le choc.

Valentine – Il est italien, mais il parle parfaitement notre langue, n’est-ce pas Stefano ?

Stéphane – J’ai fait toutes mes études à Paris.

Françoise s’avance vers lui et le prend dans ses bras.

Françoise – Toutes nos plus sincères condoléances, Stefano. Je sais ce que c’est que de perdre un frère.

Maurice – Ton frère est mort ?

Françoise – Non, mais j’imagine la douleur que je ressentirais si cela devait arriver.

Maurice – Vous parlez sans aucun accent. Vous êtes d’où, exactement ?

Françoise – Vous verrez que tout à l’heure, il va vous demander vos papiers… Mon mari est gendarme.

Valentine – C’est un peu compliqué, en fait… Stefano est français, mais il est né à Rome.

Françoise – Mais Stéphane était né à Paris, non ?

Valentine – Si, oui…

Maurice – C’est un peu curieux, pour des jumeaux, tu ne trouves pas ?

Valentine – Je comprends votre étonnement.

Stéphane – Oui, ça étonne toujours les gens quand je raconte ça.

Maurice – Et alors ?

Valentine – Stefano va vous expliquer ça.

Stéphane – Non, non, vas-y, je t’en prie.

Valentine – C’est ton histoire, quand même. Et celle de ta famille…

Stéphane – Une histoire assez douloureuse… C’est pour cela que je n’aime pas trop en parler, mais bon…

Françoise – Vous n’êtes pas obligé, vous savez…

Maurice – Ah, quand même… On a beau être dans l’espace de Schengen, je serai curieux de savoir comment des jumeaux peuvent naître dans deux capitales européennes distantes de deux mille kilomètres.

Stéphane – Eh bien… C’est très simple, en fait… Mon frère et moi, nous sommes nés dans un avion, pendant un vol Paris-Rome.

Maurice – Tiens donc…

Stéphane – Et…

Valentine – Stefano est né au décollage, et Stéphane à l’atterrissage.

Françoise – Ah, d’accord… Alors vous êtes l’aîné !

Stéphane – Et c’est pour ça que je suis italien…

Valentine – Et Stéphane français. Enfin était…

Maurice – Je vois…

Françoise – Mais tu ne nous avais jamais dit que Stéphane avait un frère.

Valentine – Mais… c’est parce que Stéphane ne le savait pas non plus. Il ne connaissait même pas ses parents ! C’est pour ça qu’il ne vous les avait jamais présentés, d’ailleurs.

Maurice – Sans blague… Racontez-moi ça…

Valentine – Eh bien… C’est une histoire épouvantable… et à peine croyable.

Maurice – J’imagine…

Valentine – Le père de Stéphane était très pauvre, à l’époque.

Stéphane – C’est pour ça qu’il avait décidé d’émigrer en France avec sa femme pour essayer de trouver du travail comme maçon…

Maurice – En avion…?

Valentine – C’était une compagnie low cost, évidemment.

Maurice – Évidemment…

Valentine – Bref, comme je vous l’ai déjà dit, sa femme a accouché de Stefano peu après le décollage de Rome. Elle a été prise en charge par le personnel de bord, et tout s’est bien passé.

Stéphane – Et pourtant, ce n’était pas un accouchement facile. Je suis né par le siège…

Françoise – Et j’imagine que ce n’était pas un siège de première classe.

Valentine – Mais au moment de l’atterrissage, la mère de Stefano a eu envie d’aller aux toilettes, et c’est là qu’elle a accouché de Stéphane.

Françoise – Non ?

Valentine – Comme ses parents n’avaient pas un sou, ils ont décidé de ne garder qu’un enfant sur les deux.

Stéphane – Moi…

Valentine – C’est le pilote en personne qui a découvert le bébé dans les toilettes de l’appareil quand il a voulu les nettoyer avant de redécoller pour Rome.

Maurice – Le pilote…

Stéphane – Vous savez comment ça se passe dans les compagnies low cost. Tout le monde doit mettre la main à la pâte…

Maurice – Et après ?

Valentine – Le bébé a été élevé pendant quelques années par des hôtesses de l’air.

Stéphane – De braves femmes qui le nourrissaient avec les plateaux repas qui leur restaient sur les bras.

Valentine – Et puis quand il a eu l’âge d’aller à l’école…

Stéphane – Il a quand même fallu qu’elles le confient à la DASS.

Valentine – Vous imaginez le déchirement pour elles.

Stéphane – Évidemment, elles avaient eu le temps de s’attacher à lui…

Valentine – Bref, il y a quelques années, Stéphane avait entamé des démarches auprès de la DASS pour essayer de savoir qui étaient ses parents…

Stéphane – Et c’est quelques jours après avoir enfin retrouvé la trace de sa famille qu’il est mort des suites de cette longue maladie…

Valentine – Enfin, de cette noyade.

Stéphane – Ah, il est mort noyé ?

Valentine – Oui, enfin ça, c’est une autre histoire…

Françoise – C’est dingue.

Maurice – Complètement ouf…

Françoise – Le plus incroyable, c’est qu’ils se ressemblent à ce point, non ?

Maurice – Oui, on dirait…

Françoise – Des jumeaux.

Maurice – On lui remet une barbe et des cheveux longs.

Françoise – On change le costume cravate pour un vieux jean et un blouson noir…

Maurice – Et ces yeux pétillants d’intelligence pour un sourire idiot…

Françoise – Bon, maintenant, c’est vrai que si on y regarde de plus près…

Maurice – Quoi ?

Françoise – Stéphane était un peu plus petit, non ? Enfin, je veux dire, un peu moins grand…

Valentine – Quand on est nourri dès son plus jeune âge avec des plateaux repas d’une compagnie low cost, évidemment… Ça ne favorise pas la croissance…

Maurice – Et qu’est-ce qu’il fait, dans la vie, ce jeune homme ?

Valentine – Stefano… a un poste à haute responsabilité dans l’agro-alimentaire.

Françoise – Ah, oui…

Maurice – C’est quand même plus rassurant que batteur dans un groupe de rock, c’est sûr…

Françoise – Maurice, je t’en prie…

Valentine – J’ai toujours su ce que tu pensais de Stéphane, papa, ne t’inquiète pas.

Françoise – Tu nous l’as assez répété : musicos, c’est un truc de looser. Mais tant qu’à faire, autant être le chanteur.

Valentine – Bref, être le leader du groupe…

Maurice – Le batteur, c’est toujours le plus con de la bande ! Il n’y a qu’à voir Ringo Star ou Charlie Watts.

Stéphane (vexé) – Le groupe de Stéphane ne marchait pas si mal, d’après ce qu’on m’a dit…

Françoise – Comment ça s’appelait, déjà ?

Stéphane – Les Rebelles…

Maurice – C’est ça… Les Rebelles… Tu parles d’un nom à la con… Avec des rebelles comme ça, les gendarmes peuvent dormir tranquille, croyez-moi… Ça prend le métro sans billet et ça se prend pour la bande à Baader.

Stéphane – Ils avaient quand même une tournée de prévu, je crois.

Maurice – Une tournée ! Une tournée des bars, peut-être…

Stéphane – Allez savoir… Si le batteur n’était pas mort prématurément, ils auraient peut-être réussi à percer…

Françoise – Mon mari ne comprend rien à la musique moderne, Stefano. Moi, j’aimais beaucoup votre frère. Et sa disparition m’a fait beaucoup de peine…

On entend à nouveau les pleurs du bébé.

Stéphane – Et c’est qui, ce bébé ? Tu fais du baby-sitting, Valentine ?

Maurice – Ce bébé ?

Françoise – Mais c’est votre neveu, Stefano !

Maurice – Et oui, mon vieux, vous voilà tonton…

Tête de Stéphane.

Stéphane – Mon neveu ?

Françoise – Ben oui, le fils de Stéphane !

Maurice – Il n’est pas au courant ?

Valentine – Il vient d’arriver… Je n’ai pas encore eu le temps de lui annoncer cet heureux événement…

François – C’est quand même triste de penser que cet enfant ne connaîtra jamais son père…

Stéphane – Et pourquoi ça ?

Valentine – Mais parce qu’il est mort !

Stéphane – Ah, oui, c’est vrai… Et il est mort comment, exactement ?

Françoise – Valentine ne vous a pas raconté ça non plus ?

Valentine – Il débarque, je vous dis…

Françoise – Je sais que c’est une faible consolation, Stefano, mais sachez que votre frère est mort en héros.

Stéphane – Non ?

Valentine – Ça n’est peut pas la peine de rentrer dans les détails… Tout ça est encore très frais pour Stefano. Ça risquerait de faire un peu trop d’un coup, non ?

Stéphane – Au point où on en est…

Françoise – Stéphane a succombé en sauvant de la noyade une mère et ses deux enfants.

Stéphane – Sans blague ?

Françoise – Il a réussi à les ramener tous les trois sur le bord du rivage, mais épuisé par son exploit, il a été entraîné par les courants à son tour…

Stéphane – Alors Stéphane était un héros…

Maurice – Et de plus un héros très discret.

Françoise – Avant de disparaître dans les flots, il a eu le temps de crier à la famille qu’il avait sauvée qu’il ne voulait pas que son sacrifice soit relaté par les médias…

Maurice – C’est pour ça que la presse n’en a pas parlé.

Françoise – Sinon, je suis sûre qu’on lui aurait accordé la Légion d’Honneur.

Maurice – On la donne à tout le monde.

Stéphane – J’en ai les larmes aux yeux… Valentine, ça doit être un réconfort pour toi de savoir que tu as porté pendant neuf mois la progéniture de cet être exceptionnel. Et qu’elle te rappellera à jamais par sa présence l’amour que tu portais à Stéphane.

Françoise – Ma fille a même écrit au Président de la République pour avoir l’autorisation d’épouser Stéphane à titre posthume, mais elle n’a pas encore de réponse…

Stéphane – Ah, oui…?

Maurice – On a fait une petite collecte pour la couronne.

Françoise – Mais il n’y a même pas eu d’enterrement, puisqu’on n’a pas retrouvé le corps…

Maurice – Et comme on ne connaissait pas sa famille…

Françoise – Juste une petite cérémonie entre nous, dans la plus stricte intimité… C’était très émouvant…

Stéphane – J’imagine… C’est difficile de faire son deuil dans ces conditions.

Françoise – Et dire que vous non plus vous ne connaîtrez jamais votre frère…

Soupirs.

Maurice – Enfin, cet enfant a perdu un père, mais il a retrouvé un oncle.

Françoise – Un oncle qui par miracle ressemble comme deux gouttes d’eau à son père.

Un ange passe.

Valentine – Je vous sers quelque chose à boire ?

On entend à nouveau les pleurs du bébé.

Françoise – Je crois que c’est d’abord à lui qu’il faudrait donner quelque chose à boire…

Valentine – Je vais voir ça…

Elle sort.

Françoise – Je t’accompagne…

Françoise sort avec elle.

Maurice – Ça me gêne un peu de parler de ça avec vous, mais… j’avais avancé à votre frère l’argent nécessaire pour payer son mariage avec ma fille. Comme il n’avait pas un sou…

Stéphane – Ah, oui…?

Maurice – Le vin d’honneur… Le restaurant… Même la robe de mariée… Autant vous dire que tout ça, ce n’est pas donné… Et comme le mariage n’a jamais eu lieu, je me disais que…

Stéphane – Je vois…

Maurice – Vous ne sauriez pas ce qu’il a bien pu faire de cet argent ?

Stéphane – Franchement, je n’en ai aucune idée… Mais bien entendu, si…

Maurice – Quinze mille euros, c’est quand même une somme.

Stéphane – Eh, oui…

Maurice – Presque le prix d’une voiture neuve… Et comme je dois bientôt changer la mienne justement…

Stéphane – Je verrai ce que je peux faire, je vous le promets…

Maurice – J’aimerais bien, oui… Après tout, maintenant, c’est vous qui allez hériter de votre frère.

Stéphane – Eh, oui… Sous bénéfice d’inventaire, en tout cas…

Françoise et Valentine reviennent.

Françoise – Il voulait juste sa tétine… Ça doit être les dents. (À sa fille) Tu n’as pas un peu maigri, toi ?

Valentine – Je ne sais pas…

Françoise – En tout cas, tu as bonne mine. La maternité, ça te réussit. N’est-ce pas, Stefano ? Vous ne trouvez pas qu’elle est resplendissante, ma fille ?

Stéphane – Si, tout à fait…

Françoise – La vie continue, n’est-ce pas ? Il ne faut pas se laisser abattre par l’adversité.

Maurice – C’est comme le cheval. Après avoir fait une chute, il faut remonter aussitôt, sinon…

Françoise – Vous êtes marié, Stefano.

Stéphane – Euh… non. Pas à ma connaissance. Je veux pas dire… pas encore.

Maurice – Et puis ce Stéphane, entre nous, on peut bien le dire maintenant qu’il n’est plus là, ce n’était pas vraiment un homme pour toi.

Françoise – Allons, Maurice… Un peu de respect pour les morts.

Maurice – Vous savez, dans mon métier, on voit toutes sortes de gens… On finit par développer un sixième sens… Et lui… j’ai toujours pensé qu’il finirait en prison…

Stefano tire sur sa manche pour cacher son supposé bracelet électronique.

Françoise – Il est quand même mort en héros…

Maurice – C’est bien de mourir en héros, mais c’est encore mieux de vivre en honnête homme. La vérité, c’est qu’il a engrossé ma fille, et qu’il s’est défilé juste avant le mariage !

Françoise – Mais… puisqu’il est mort !

Maurice – Oui, oh, c’est un peu facile, tu ne crois pas…? Vous, en revanche, vous me paraissez un garçon sérieux, Stefano. Et un homme de parole…

Stéphane – Merci…

Maurice – Pourquoi tu n’épouses pas celui-là, Valentine ? C’est le gendre idéal !

Françoise – Maurice, je t’en prie… Un peu de délicatesse… Même si c’est vrai que Stefano est très bel homme… N’est-ce pas, Valentine ?

Valentine – Que j’épouse le frère jumeau du père de… Ce serait un peu bizarre, non ?

Françoise – D’un autre côté, tu ne serais pas trop dépaysée. C’est le même !

Maurice – En mieux…

Valentine – Non, franchement, Stefano n’est pas du tout mon genre d’homme.

Stefano – Ce n’est pas très gentil pour moi…

Valentine – Désolée, mais… j’ai traversé pas mal d’épreuves ces temps-ci. Je crois que je ne suis pas encore prête à…

Maurice – Dans ce cas, ce jeune homme plairait peut-être à ta sœur… Qu’est-ce que tu en dis, Françoise ?

Françoise – Mais enfin Maurice, ce n’est pas à moi d’en dire quelque chose ! On croirait un vendeur de chameaux en train d’essayer de se débarrasser d’une partie de son troupeau…

Maurice – Tu peux quand même lui montrer la photo de la sœur de Valentine, qu’il fasse un peu connaissance avec la famille de son neveu !

Elle sort une photo de son sac et la montre à Stefano.

Françoise – J’ai toujours une photo de mes enfants sur moi… Tenez, la voilà en maillot de bain sur la plage de Saint Brévin les Pins. C’est là que nous passons nos vacances au Camping des Flots Bleus.

Valentine – Maman…

Stefano – Ah, oui, c’est vrai que le monokini la met bien en valeur.

Françoise – Vous savez qu’elle a été Miss Camping ?

Stefano – Mais ça ne m’étonne pas du tout…

Maurice – On pourrait peut-être lui passer un coup de fil, qu’elle vienne prendre le thé avec nous ?

Françoise – Comme ça elle ferait la connaissance de Stefano…

Maurice – Et comme le mariage est déjà payé…

Valentine – Quel mariage ?

Stefano – Je t’expliquerai…

Maurice – Hein ? Qu’est-ce que vous en dites, Stefano ? Je peux vous appeler Stefano ?

Stefano – Mais bien sûr.

Maurice – Après tout vous faites déjà un peu partie de la famille, non ? Alors ?

Stefano – C’est vrai qu’elle est très jolie…

Valentine – Oui, bon, ça va, hein… Et puis je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui, elle serait réélue Miss Camping au premier tour de scrutin. Ou même qu’elle serait en ballotage favorable. Cette photo date d’il y a dix ans, et elle a pris au moins un kilo par an depuis…

Françoise – Tu exagères…

Maurice – Tu ne serais pas un peu jalouse, plutôt ? Je croyais que Stefano n’était pas du tout ton type d’homme…

Valentine – Bon, en tout cas, ça me paraît un peu prématuré pour organiser une grande réunion familiale. La situation est assez compliquée comme ça, non ? Je vous rappelle que Stefano vient à peine d’apprendre que son frère est mort…

Françoise – Tu as raison, ma chérie…

On entend à nouveau les pleurs d’un bébé.

Françoise – Je vais m’en occuper… (Avec un sous entendu) Tu viens avec moi, Maurice ?

Maurice – Pour quoi faire ?

Françoise – Ces deux jeunes gens doivent avoir des tas de choses à se dire…

Françoise et Maurice quittent la pièce.

Maurice – Ne faites pas de bêtises, hein ?

À peine sont-ils sortis que Valentine se tourne vers Stéphane avec un air excédé.

Valentine – Alors maintenant, tu veux aussi te taper ma sœur ?

Stéphane – J’ai juste dit ça pour voir comment tu réagirais. C’est avec toi que je veux passer le restant de mes jours, Valentine. Et maintenant que nous avons un enfant…

Valentine – Nous ?

Stéphane – C’est bien mon fils, non ?

Valentine – C’est un peu tard pour t’en préoccuper, tu ne crois pas ?

Stéphane – Ok, j’ai déconné. Mais maintenant, je suis là. J’ai un vrai travail et…

Valentine – Je n’aurais plus jamais confiance en toi, Stéphane, alors dès que mes parents sont repartis, tu fous le camp d’ici et tu ne reviens plus jamais, d’accord ?

Stéphane – Je ne peux pas vivre sans toi, Valentine. Je préfèrerais encore en finir.

Valentine – Et bien vas-y !

Stéphane – Tu ne me prends pas au sérieux, hein ?

Valentine – Avoue que jusque là, tu ne m’as pas donné beaucoup de raisons de te croire sur parole.

Stéphane se dirige vers la porte.

Stéphane – Très bien, tu n’entendras plus jamais parler de moi… Sauf dans la rubrique faits divers, peut-être. Puisque Stéphane est mort noyé, je vais me jeter dans la Seine. Comme ça tu n’auras même plus besoin de mentir à tes parents… Adieu Valentine…

Valentine le rattrape brusquement par le poignet pour l’empêcher de partir.

Valentine – Non, attends…

Stéphane – Ce serait mieux pour tout le monde si j’étais vraiment mort, Valentine, je t’assure…

Valentine – Reste… Je t’en prie…

Stéphane tente de partir malgré tout et dans le mouvement, le prétendu bracelet électronique reste dans la main de Valentine. Valentine, stupéfaite, examine l’objet.

Valentine – Qu’est-ce que c’est que ça ? Non mais tu te fous de moi !

Stéphane – Je vais t’expliquer…

Valentine ramasse l’objet et le brandit.

Valentine – Ça un bracelet électronique ? Ce ne serait pas un antivol de vélo, plutôt ?

Stéphane – Ce qui est vrai, c’est que je t’aime, Valentine. Regarde, le code de l’antivol, c’est ta date de naissance !

Valentine – Alors tu n’es jamais allé en prison, hein ?

Stéphane – Je suis parti en tournée avec le groupe, mais je me suis embrouillé avec le chanteur.

Valentine – Marco ?

Stéphane – Tu le connais ?

Valentine – Oui, enfin, comme ça… C’est toi qui me l’a présenté, non ?

Stéphane – Et puis je me suis rendu compte que tu me manquais, surtout. Et qu’il était temps d’abandonner mes rêves d’adolescent pour construire quelque chose de solide avec toi.

Valentine – Je suis ravie de savoir que te marier avec moi symbolise la fin de tous tes rêves… Un vrai conte de fée…

Stéphane – Écoute, comprends-moi aussi ! Je ne suis qu’un homme, après tout… La perspective de ce mariage… Ça m’a fait flipper. J’ai été pris de panique, et j’ai choisi la fuite. Je sais, ce n’est pas très glorieux, et je t’ai fait beaucoup de mal. Mais j’ai mûri, je t’assure.

Valentine – Partir, c’est mûrir un peu…

Stéphane – Je pense toujours que je ne te mérite pas, Valentine, mais maintenant que nous avons un enfant ensemble… C’est un signe, non ?

Valentine – Tu appelles ça un signe, toi ?

Stéphane – Donne-moi une seconde chance, Valentine… Il faut bien que cet enfant ait un père, quand même !

Valentine – Pour l’instant, je te rappelle que pour mes parents, cet enfant est supposé être orphelin…

Stéphane – J’avais oublié ça…

Valentine – Même mort en héros, mon père te considère comme un traître, alors si tu reviens en déserteur… Pour peu qu’il ait son arme de service sur lui…

Stéphane se décompose.

Stéphane – On peut peut-être éviter de leur dire qu’on leur a menti…

Valentine – Ah, oui ? Et comment on fait ça ?

Stéphane – Puisque tes parents y tiennent tant, tu n’as qu’à épouser Stefano ! C’est le gendre idéal !

Valentine – Tu ne crois pas que le costume de gendre idéal est un peu trop grand pour toi ? Sur le long terme, en tout cas… Surtout qu’évidemment, j’imagine que tu ne travailles pas non plus comme cadre dans l’agro-alimentaire.

Stéphane – Disons que j’ai un peu enjolivé…

Valentine – Enjolivé ?

Stéphane – Je suis livreur de pizzas. Mais c’est provisoire…

Valentine – On reste dans l’alimentaire, remarque… Et alors qu’est-ce que tu proposes ?

Il réfléchit.

Stéphane – J’ai une idée !

Valentine – Je ne sais pas si ça doit me rassurer…

Maurice et Françoise reviennent, interrompant la discussion.

Françoise – C’est incroyable ce qu’ils vous ressemblent …

Maurice – Tu trouves…?

Françoise – Ah, oui, quand même un peu… Vous êtes sûr que ce n’est pas vous le papa, au moins ?

Stéphane feint de répondre à son portable.

Stéphane – Excusez-moi, j’ai un appel… Buon giorno. Si. Pronto. Mamma mia… Excusez-moi, un coup de fil important.

Il sort sur le palier.

Maurice – J’espère que ce n’est pas un nouveau drame dans la famille…

Pleurs de bébé.

Françoise – Je crois que c’est l’heure du biberon…

Valentine – J’y vais…

Valentine sort.

Maurice – Tu y crois à cette histoire de jumeaux, toi ?

Françoise – Pas toi ?

Maurice – Non, mais qu’est-ce qu’on se marre…

Françoise – Pourquoi tu n’as rien dit, alors ?

Maurice – On va les laisser s’enfoncer pour voir jusqu’où ils peuvent aller avant de toucher le fond…

Françoise – En tout cas, cet enfant ne peut pas être de Stéphane. Il est né dix mois après sa disparition.

Maurice – Ah, oui ?

François – Et puis ce bébé ressemble quand même plus au chanteur du groupe qu’au batteur, non ?

Maurice – Marco ?

Françoise – Tu as raison, dans un groupe de rock, le mâle dominant, c’est le chanteur…

Maurice – D’un autre côté, si cet abruti peut endosser le rôle de père…

Françoise – Ce n’est pas le gendre idéal, mais c’est le seul qu’on ait sous la main.

Maurice – Et on n’est pas sûrs que cette gourde en trouvera un autre de si tôt pour lui placer le bracelet électronique à la cheville

Françoise – Pardon ?

Maurice – Pour lui passer la bague au doigt, si tu préfères…

Stéphane revient, en affichant un drôle d’air.

Maurice – Tout va bien, Stefano ? On dirait que vous venez de voir un revenant…

Stéphane – Vous y êtes presque…

Maurice – Sans blague…?

Stéphane – Je viens de recevoir un coup de fil incroyable.

Françoise – De…?

Stéphane – De mon frère, Stéphane !

Maurice – Stéphane ?

Françoise – Non ? Mais puisqu’il est mort !

Maurice – Ne me dites pas, que maintenant, il y a du réseau jusque dans l’au-delà ?

Stéphane – Figurez-vous que Stéphane n’est pas mort !

Maurice – Non ?

Françoise – Mais comment est-ce possible ?

Maurice – C’est vrai qu’on n’avait jamais retrouvé son corps…

Françoise – Mais où est-il ?

Stéphane – En bas, au café. Il attend pour monter que j’apprenne la nouvelle en douceur à Valentine. Vous imaginez le choc que cela va lui faire…

Maurice – Ah, oui, c’est sûr… Ça va lui faire un choc…

Retour de Valentine de la chambre.

Valentine – Eh bien vous en faites une tête, qu’est-ce qui se passe ?

Stéphane – Il vaudrait mieux que tu t’asseyes, Valentine…

Valentine – Je suis très bien debout… Qu’est-ce que vous avez à me dire de si important ?

Françoise – Il va falloir que tu sois courageuse, ma chérie.

Stéphane – Stéphane est vivant…

Valentine – Tu… Tu veux dire qu’il n’est pas mort.

Stéphane – Oui, c’est exactement ça.

Valentine – Oh, mon Dieu, mais c’est affreux… Je veux dire, c’est merveilleux… Tu es sûr ?

Stéphane – Je viens de lui parler au téléphone…

Valentine – Je sens que je vais m’évanouir…

Elle fait mine de défaillir, mais Stéphane la récupère dans ses bras. Leurs lèvres se frôlent, mais Valentine se reprend.

Valentine – Non, Stefano, ce n’est plus possible…

Stéphane – Tu as raison…

Les parents échangent un regard consterné.

Valentine – Je veux dire… Mais comment est-ce possible ?

Françoise – Oui, c’est ce que j’ai demandé aussi…

Stéphane – Il vous expliquera tout ça lui même. Il attend en bas que je lui fasse signe pour monter.

Maurice – Vous voulez que je lui passe un coup de fil ? C’est quoi, son numéro ?

Stéphane – Je vais le chercher, ce sera mieux…

Stéphane sort.

Valentine – C’est incroyable, non ?

Maurice – Ah, oui, incroyable… Je crois que c’est le mot du jour…

Valentine – J’ai hâte de savoir comment une chose pareille a pu arriver…

Françoise – Quel feuilleton ! On se croirait dans Plus Belle La Vie !

Maurice – Tu es sûre que ça va aller ?

Valentine – Je ne sais pas… J’espère qu’il n’a pas trop changé…

Maurice – Eh oui… S’il a passé un an dans l’eau…

Françoise – Ah parce que tu crois que…

Maurice – Je ne sais pas… J’essaie d’imaginer…

Françoise – Il doit bien y avoir une explication…

Maurice – Et j’avoue que je suis assez curieux de la connaître…

Stefano revient en Stéphane, avec un jeans, un blouson en cuir et une fausse moustache.

Stéphane – Bonjour Valentine…

Valentine – C’est vraiment toi, Stéphane ?

Stéphane – C’est bien moi, je t’assure…

Françoise – Ce n’était pas une barbe, qu’il avait ?

Valentine tombe dans les bras de Stéphane, ne se mettant un peu à l’écart.

Valentine (en aparté) – Tu n’en fais pas un peu trop là ? C’est carrément le gang des postiches…

Stéphane – Il y a un magasin de farces et attrapes en bas, je me suis dis que ça ferait plus réaliste…

Valentine – C’est fou ce que tu as changé…

Maurice – Oui, et pas en bien…

Françoise – C’est vrai que la barbe, ça lui allait quand même mieux.

Les parents sont atterrés.

Françoise – Mais où est Stefano ?

Stéphane – Il a préféré s’éclipser… J’ai compris à demi-mots qu’il était tombé amoureux de votre fille, et qu’il s’apprêtait à la demander en mariage.

Françoise – C’est terrible…

Maurice – Le bonheur des uns…

Stéphane – Il a le cœur brisé. Mais bien sûr, il a décidé de s’effacer devant son frère.

Valentine – On ne le reverra peut-être jamais…

Maurice – Quel dommage…

Françoise – C’est une tragédie…

Maurice – Un vrai mélo, en tout cas.

Françoise – Vous devriez écrire une pièce de théâtre, je suis sûre que ça pourrait avoir du succès…

Maurice – Mais vous ne nous avez toujours pas dit comment un homme déclaré noyé peut réapparaître vivant douze mois après.

Stéphane – Je reconnais que c’est très étonnant…

Maurice – Au point où on en est, vous savez, je crois que plus rien ne peut nous étonner…

Stéphane – J’ai été repêché inconscient à l’embouchure de la Seine, à Dieppe.

Françoise – Je croyais que la Seine avait son embouchure au Havre.

Maurice – C’est sans doute ça qui contribue à rendre cette histoire encore plus étonnante…

Stéphane – En tout cas, j’étais complètement amnésique. J’ai été recueilli dans un couvent par des bonnes sœurs. Je viens tout juste de recouvrer la mémoire… Évidemment, je me suis aussitôt précipité ici.

Maurice – Bon, et bien tout est bien qui finit bien, alors !

Françoise – Vous allez enfin pouvoir vous marier !

Maurice – Et oui, tout finira par un mariage, comme dans les conte de fée. Et comme la noce est déjà payée d’avance. Rassurez-moi, Stéphane, vous avez perdu la mémoire, mais vous n’avez pas perdu l’argent que je vous avais donné pour épouser ma fille ?

Stéphane – C’est à dire que…

Valentine – C’est quoi, cette histoire ?

Stéphane – Je t’expliquerai, chérie…

Maurice – Du moment que vous lui passez la bague au doigt, tout va bien. (En aparté à Stéphane) Sinon, c’est moi qui pourrais bien vous passer les bracelets aux poignets…

Françoise – En tout cas, ça va être curieux de voir les deux jumeaux au mariage.

Stéphane – Vu la situation, je ne sais pas si Stefano voudra assister à la cérémonie…

Valentine – Bon, maintenant, vous comprendrez qu’on a besoin de se retrouver un peu…

Françoise – Bien sûr, ma chérie… Viens, on y va, Maurice…

Maurice – Alors à bientôt… Stéphane.

Les parents s’en vont.

Valentine – C’est quoi, cet argent que mon père t’aurait avancé pour payer notre mariage ?

Stéphane – C’est à dire que…

Valentine – Ne me dis pas que c’est avec ce fric que vous êtes partis en tournée avec Les Rebelles ?

Stéphane – Je suis prêt à rembourser, Valentine. Même si pour ça je dois travailler à plein temps pendant quarante deux annuités…

Pleurs de bébé.

Valentine – Tu ne paies rien pour attendre…

Valentine sort, et revient avec un couffin.

Stéphane (attendri) – Comment s’appelle-t-il, au fait ? Tu ne m‘as pas dit…

Valentine – Celui-là c’est Orphée.

Un autre bébé pleure, et elle va chercher un autre couffin.

Valentine – Et celle-là Eurydice… Ce sont des jumeaux. Un truc de famille, sûrement…

Stéphane – Orphée et Eurydice… Oh, putain… C’est l’enfer… Enfin, je veux dire, c’est merveilleux.

Pleurs de bébés à deux voix.

Noir.

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Mai 2012

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-38-3

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

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Des Beaux-Parents Presque Parfaits

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 2 femmes OU 3 hommes / 1 femme OU 1 homme / 3 femmes

Ayant invité le père et la mère du fiancé de leur fille afin de faire connaissance et de préparer le mariage, ils découvrent que les parents du gendre idéal  ne sont pas toujours des beaux-parents idéaux…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

 

 

 

 

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Des Beaux-Parents Presque Parfaits

Personnages : Antoine – Juliette – Aymar – Jasmina

Un salon ordinaire d’aspect plutôt désuet, meublé principalement d’un canapé et d’une table basse. Antoine, la quarantaine passée pouvant aller jusqu’à l’aube de la soixantaine, en jogging d’intérieur, arrive de la chambre avec une pile de copies qu’il pose sur la table. Il met un 33 tours de musique classique ou de jazz sur un électrophone hors d’âge et s’installe sur le canapé pour corriger ses copies. Juliette, sensiblement le même âge, arrive depuis l’entrée, venant de l’extérieur. Elle porte un imperméable et tient un vieux cartable en cuir à la main. La musique étant assez forte, Antoine ne remarque pas l’arrivée de Juliette qui arrête l’électrophone pour se faire entendre.

Juliette – Mais qu’est-ce que tu fais ?

Antoine – Je corrige mes copies ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Juliette – Je te rappelle qu’on a des invités… Ils arrivent dans une demi-heure ! Tu aurais pu commencer à préparer…

Antoine – Ah…

Juliette – Ne me dis pas que tu avais oublié ?

Antoine – Oublié ? Mais pas du tout ! Disons qu’à cet instant précis, ça m’était sorti de la tête… Mais ça me serait sûrement revenu à un moment donné…

Juliette pose son cartable et ôte son imperméable.

Juliette – Quand ils auraient sonné à la porte, par exemple.

Antoine – En même temps, ce n’est qu’un apéritif. Ça ne demande pas des heures de préparation. C’est bien pour se simplifier la vie qu’on ne les a pas invités à dîner, non ?

Juliette – Justement… Déjà qu’on ne se foule pas trop… Qu’ils aient au moins l’impression en arrivant qu’on a fait un minimum d’efforts pour les recevoir… Allez range tes copies, et aide-moi un peu !

Antoine range ses copies et commence à s’affairer lui aussi avec Juliette pour mettre un peu d’ordre dans la pièce et poser sur la table le nécessaire pour prendre l’apéritif.

Antoine – Ç’aurait quand même été plus simple que Sonia soit là avec nous pour les recevoir… Ce sont ses futurs beaux-parents, après tout ! C’est elle qui va devoir se les colleter pendant le restant de sa vie, pas nous.

Juliette – Elle s’est dit qu’on serait plus à l’aise pour faire connaissance si elle n’était pas là avec son fiancé, ça se comprend. Et puis ce n’est pas une corvée, non plus. On ne reçoit jamais personne…

Antoine – Avoue que c’est un peu embarrassant d’accueillir chez soi des gens qu’on n’a jamais vus de sa vie…

Juliette – Qu’est-ce que tu voulais qu’on fasse ? Qu’on les invite à prendre un pastaga au bistrot d’à côté, pour nous éviter le dérangement ?

Antoine – Ils auraient pu nous inviter, eux.

Juliette – Ils habitent à Lyon ! Si c’était eux qui nous avaient invités, on était bon pour quatre heures de TGV aller-retour. Je ne suis pas sûre qu’on aurait gagné au change…

Antoine – Ne me dis pas qu’ils font le déplacement depuis Lyon juste pour prendre l’apéro avec nous ?

Juliette – Ils ont eu la politesse de dire à Sonia qu’ils avaient prévu de passer le weekend à Paris de toutes façons, mais bon… Ça ne m’étonnerait pas qu’ils fassent le voyage spécialement pour nous rencontrer. Alors s’ils arrivent et qu’ils voient qu’on n’a même pas pris la peine de mettre quelques olives sur la table…

Antoine arrive avec des olives qu’il pose sur la table et un saucisson qu’il s’apprête à couper en rondelles.

Antoine – Tiens, les voilà, les olives…

Juliette – Je me demande si on ne ferait pas mieux d’éviter le saucisson…

Antoine – Pourquoi ? J’aime bien ça, le saucisson, moi… C’est de la Rosette de Lyon, justement. Je l’ai achetée à Auchan en leur honneur.

Juliette – Il y a cinq minutes, tu ne savais même pas qu’ils étaient de Lyon !

Antoine – Une intuition.

Juliette – Enfin, le problème n’est pas là…

Antoine – Parce qu’il y a déjà un problème ?

Juliette – Notre futur gendre s’appelle Djamel… Ses parents sont sûrement musulmans, comme lui…

Antoine – Djamel, c’est un prénom arabe ?

Juliette – Oui, quand même… Et puis il est assez typé, non ?

Antoine – Qu’est-ce que tu entends par typé ?

Juliette – Il est un peu… basané. Il est noir, quoi.

Antoine – Notre futur gendre est noir ?

Juliette – Tu n’avais pas remarqué ?

Antoine – Ça ne m’avait pas frappé, non.

Juliette – Enfin, noir… Pas comme un Africain… Comme Yannick Noah, si tu veux…

Antoine – Ah, oui, d’accord… Il n’est pas vraiment noir donc.

Juliette – Noir très clair… Il est métis, si tu préfères.

Antoine – Et son père, il s’appelle comment ?

Juliette – Omar, je crois…

Antoine – Ah, oui, ça c’est un prénom africain, c’est clair.

Juliette – D’Afrique du Nord, en tout cas.

Antoine – C’est marrant, jusqu’ici, je n’avais jamais envisagé cette union sous un angle ethnique…

Juliette – Ça prouve au moins qu’on n’est pas raciste.

Antoine – Oui… C’est sûrement un peu aussi parce que Sonia a rencontré Djamel à HEC… Si elle l’avait trouvé sur la dalle de la cité d’à côté, ça nous aurait peut-être frappé avant qu’il s’appelait Djamel et pas Jean-Baptiste…

Juliette – Tu crois ?

Antoine – C’est dingue comme les minorités visibles ont tendance à passer inaperçues à partir d’un certain niveau de diplômes, de revenus ou de célébrité… Prends Obama, par exemple. Franchement, il faut vraiment être américain pour remarquer qu’il est noir, non ?

Juliette – Le principal, c’est qu’il lui plaise. Et que ce soit un gentil garçon…

Antoine – Quand même… Pour des hussards de la République, comme nous… Avoir une fille qui sort d’une grande école commerciale… Tu crois qu’on a raté quelque chose dans son éducation ?

Juliette – Un hussard de la République ? C’est comme ça que tu te vois, toi ?

Antoine – Je déconne, rassure-toi… Tu sais bien que si on a fait ce métier, tous les deux, c’est pour avoir beaucoup de vacances, et pouvoir assurer notre Twingo à la MAIF…

Juliette – La MAIF…

Antoine – Et puis si notre fille peut se marier avec un Africain malgré tout, même un Africain du Nord, on culpabilisera moins d’en avoir fait un petit soldat du grand capital…

Juliette jette un regard sur le résultat de leurs préparatifs.

Juliette – Moi, c’est au sujet de notre canapé que je culpabilise… C’est la honte, non ?

Antoine – Qu’est-ce qu’il a ce canapé ?

Juliette – Il a que nous l’avons acheté juste après notre mariage à nous, Antoine ! Il a qu’il est vieux comme mes robes… Regarde-le, il est tout avachi ! Tu ne crois pas qu’il serait temps d’en acheter un autre en prévision du mariage de ta fille ?

Antoine – Je m’y suis attaché, moi, à ce vieux canapé tout avachi. Mais bon, si tu y tiens, on le changera… On l’avait acheté à la CAMIF, tu te souviens ? On pourrait regarder le catalogue, ils ont peut-être encore le même modèle…

Juliette – La CAMIF ! Mais mon pauvre ami, ça n’existe plus, la CAMIF.

Antoine – La CAMIF, ça n’existe plus ?

Juliette – Ils ont fait faillite, il y a déjà une dizaine d’années.

Antoine – Non ? Je ne savais pas… Ben tu vois, ça me fait quelque chose de savoir que la CAMIF a fait faillite…

Juliette – Mmm…

Antoine – Mais la MAIF, ça existe encore, rassure-moi ?

Juliette – Oui, mais ce n’est plus réservé aux enseignants…

Antoine – Ah bon ?

Juliette – C’est fou le nombre de gens qui pensent encore que la MAIF c’est réservé aux enseignants…

Antoine jette également un regard sur la table dressée pour l’apéritif.

Antoine – Je crois que cette fois, on est prêt à recevoir dignement les parents de notre futur gendre.

Juliette – Oui, mais le pire reste à venir…

Antoine – Quoi ?

Juliette – Le mariage ! C’est aussi pour ça qu’ils viennent, évidemment. Pour qu’on discute de la date et de l’organisation de la cérémonie.

Antoine – Rien que d’y penser, ça me déprime.

Il s’affale sur le canapé, et elle s’assied à côté de lui. Il la prend par l’épaule.

Juliette – C’est une étape, c’est sûr. Il y a vingt ans, on se mariait. Aujourd’hui, c’est notre fille qui se marie…

Antoine – Elle va quitter définitivement la maison, et on va rester là comme deux cons, assis sur notre vieux canapé fabriqué par une filiale de l’Education Nationale qui a fait faillite. En attendant que la maison mère suive le même chemin…

Juliette – Une époque qui s’achève. Le début d’une autre, peut-être… On va avoir plus de temps pour nous, maintenant.

Antoine – Et on aura moins de frais… Sa scolarité à HEC, ça nous coûtait un SMIC par mois. Heureusement qu’elle n’a jamais redoublé…

Juliette – On pourra voyager un peu plus.

Un temps.

Antoine – Qu’est-ce qu’ils font, dans la vie, les parents de Djamel ?

Juliette – Sonia m’a dit que son père travaillait dans le domaine de la sécurité…

Antoine – Un arabe qui travaille dans le domaine de la sécurité, ça c’est un progrès !

Juliette – Pourquoi ça ?

Antoine – Jusque là, le cliché, c’était arabe égal délinquant. Le fait que maintenant ils soient aussi flics ou vigiles, c’est une preuve d’intégration… Et puis comme ça, on peut dire que c’est une communauté qui génère ses propres emplois.

Juliette – Si tu pouvais éviter ce genre de plaisanteries devant les parents de notre futur gendre…

Antoine – Rassure-toi, je n’ai pas l’intention de faire capoter ce mariage. Depuis le temps qu’on attendait une occasion de se débarrasser de notre fille. Sans dote, de préférence… Et la mère, qu’est-ce qu’elle fait ?

Juliette – Sonia ne m’a pas dit.

Antoine – Bon, de toutes façons, ce n’est pas parce que notre fille va épouser leur fils qu’on est obligé de partir en vacances ensemble. D’ailleurs, tu as remarqué, il n’y a pas de nom pour décrire ce genre de relation.

Juliette – Quelle relation ?

Antoine – La relation de parenté entre la famille du marié et celle de la mariée. Pour Sonia, ce sera sa belle famille. Mais pour nous, ces gens ne seront jamais rien…

Juliette – Ça m’a l’air bien parti, cet apéritif. Arrête un peu de tout voir en noir ! Ils sont peut-être très sympas, après tout…

Antoine – Moi je dis : on les voit aujourd’hui pour l’apéritif, on les revoit pour le repas de mariage, et si on n’a pas d’atomes crochus, basta…

Juliette – Parlons-en, du mariage… Comment tu vois ça, toi ? Autant qu’on se mette d’accord entre nous, déjà…

Antoine – Nous on s’est mariés à la mairie devant quatre témoins, et on a fait le vin d’honneur dans notre garage…

Juliette – Oui, je me souviens, il pleuvait.

Antoine – Mariage pluvieux… Tu crois qu’ils vont vouloir un truc somptuaire ?

Juliette – J’espère que non… Surtout que la tradition, c’est que ce sont les parents de la fille qui paient le mariage…

Antoine – Non ? Tu plaisantes, j’espère ?

Juliette – Ça doit être ça qui remplace la dote de nos jours… Bon, il faudrait peut-être que tu te changes avant qu’ils arrivent, non ?

Antoine – Et comment je m’habille, moi, pour recevoir ces gens-là ? Je ne les connais pas ! Si je mets un costume et qu’ils arrivent en tenue décontractée, ça pourrait les embarrasser.

Juliette – Si tu restes en jogging, c’est moi qui risque d’être embarrassée.

Antoine – Qu’est-ce que je mets, alors ?

Juliette – Tu n’as qu’à mettre une djellaba. Pour leur faire honneur, ça me semble plus approprié que la Rosette de Lyon.

Antoine – Je ne suis pas sûr de retrouver celle que j’avais achetée à Marrakech.

Juliette – Je plaisante… En tout cas, tu ferais mieux de ranger ta collection de Charlie Hebdo… Si c’est des musulmans intégristes…

Antoine secoue la tête en soupirant.

Antoine – Quand même une invitation à l‘apéritif, ça fait un peu con, non ?

Juliette – Pourquoi ça ?

Antoine – Comment on va les mettre dehors au moment de passer à table ? Il faudrait qu’on mette au point un code entre nous…

Juliette – S’ils sont sympas, on pourra toujours les inviter à rester dîner…

Antoine – Voilà… C’est bien ce que je craignais… Je te dis qu’on a mis le doigt dans un engrenage infernal…

Juliette – On peut bien faire ça pour Sonia, c’est le minimum quand même. Et puis Djamel est un gentil garçon… pour le peu qu’on puisse en juger.

Antoine – C’est vrai, on ne le connaît pas tant que ça, en fait.

Juliette – Tu n’avais même pas remarqué qu’il était noir…

Antoine – On ne l’a vu qu’une fois ou deux !

Juliette – On se croirait dans un mauvais remake de cette pièce, là, avec Sidney Poitier…

Antoine – Devine qui vient dîner.

Juliette – Sauf que toi, tu as déjà vu ton gendre et que tu n’as pas percuté qu’il était noir…

Antoine – Désolé, moi je n’appelle pas ça noir…

Juliette – Bon, puisqu’on a encore un quart d’heure, moi je vais me changer, en tout cas.

Antoine – Je vais attendre que tu sois revenue, c’est plus prudent. S’ils sonnaient à la porte pendant qu’on est tous les deux à poil…

Elle sort. Antoine s’effondre accablé sur le canapé. On sonne. Antoine va ouvrir, mais revient seul au bout de quelques secondes. Juliette, qui ne s’est pas changée, revient en hâte.

Juliette – Je pensais que c’était eux… C’était qui ?

Antoine – Les témoins de Jéhovah.

Juliette – Les témoins de Jéhovah ? Et qu’est-ce que tu leur as dit ?

Antoine – Je leur ai dit qu’on n’était pas intéressés ! (On sonne à nouveau.) Et ils insistent, en plus…

Juliette (consternée) – Tu es vraiment sûr que c’était les témoins de Jéhovah ?

Antoine prend conscience de son erreur.

Antoine – Et merde…

Juliette part ouvrir après l’avoir fusillé du regard. Le téléphone sonne.

Antoine – Oui Sonia… Oui, oui, ils viennent d’arriver justement…

Juliette (off) – Je suis vraiment désolée… Mon mari vous a pris pour… Mais entrez donc…

Antoine – Tout va bien ma chérie, ne t’inquiète pas… Mais il faut que je te laisse, là. C’est ça, à plus tard…

Aymar et Jasmina arrivent avec un bouquet de fleurs et un paquet cadeau. Ils ont en effet un look assez proche de celui des témoins de Jéhovah.

Juliette – Oh, mais ce n’est pas raisonnable, il ne fallait pas. Ce n’est qu’un apéritif…

Juliette prend les fleurs et Antoine le paquet cadeau.

Antoine – Bonjour, bonjour… Vous avez fait bon voyage ?

Aymar – Très bon, merci…

Jasmina – Je me présente…

Juliette (l’interrompant) – On fera les présentations tout à l’heure… Venez d’abord vous déshabiller dans la chambre. Je veux dire poser votre manteau sur le lit. Mettez-vous à l’aise, je vous en prie. C’est par ici.

Aymar et Jasmina, un peu bousculés, n’ont même pas le loisir de dire un mot. Ils disparaissent une seconde dans la pièce d’à côté.

Juliette – Tu as déjà vu des témoins de Jéhovah sonner à la porte des gens avec un bouquet de fleurs ?

Antoine – Je n’avais pas vu le bouquet, ils devaient le cacher derrière leurs dos pour nous faire une surprise… Et puis c’est de ta faute, aussi… Tu m’avais dit qu’on attendait des gens de couleur… Ne me dis pas qu’ils sont noirs, quand même !

Juliette – Je ne sais pas, il me semble qu’il y a un petit quelque chose, non ?

Antoine – Tu es sûre que ce ne sont pas vraiment des témoins de Jéhovah ? Tu ne leur as même pas laissé le temps de se présenter !

Aymar et Jasmina reviennent sans leurs manteaux.

Juliette – Entrez, entrez, je vous en prie !

Antoine – J’ai connu quelqu’un qui s’appelait Omar autrefois, mais je ne me souviens plus du tout qui… Vous permettez que je vous appelle Omar ?

Aymar – Si vous y tenez, pourquoi pas… Mais mon véritable prénom, c’est Aymar…

Juliette – Tiens donc…

Jasmina (épelant) – A-Y-M-A-R.

Aymar – C’est vrai qu’on peut se tromper, ce n’est pas un prénom très courant…

Antoine – Je vois… Donc vous n’êtes pas noir non plus, j’imagine…

Aymar et Jasmina semblent un peu surpris par cette sortie.

Aymar – Et voici mon épouse Jasmina.

Jasmina – Enchantée de faire enfin votre connaissance.

Juliette – Jasmina… Ah, oui, ce n’est pas un prénom très courant non plus…

Jasmina – Vous, c’est Antoine et Juliette, je crois ?

Antoine – Tout à fait… Moi c’est Antoine, et elle c’est Juliette.

Aymar – Oui, c’est ce que je m’étais dit aussi…

Juliette – Nous sommes absolument ravis de vous rencontrer… Sonia nous a beaucoup parlé de vous… Donc vous habitez Lyon, n’est-ce pas ?

Aymar – Pour le moment, oui.

Juliette – Et vous avez fait bon voyage ?

Antoine – Je leur ai déjà demandé ça il y a une minute, chérie. Nos invités vont finir par croire que nous n’avons rien à leur dire…

Aymar – Oh, vous savez, Lyon maintenant avec le TGV, c’est la banlieue de Paris.

Juliette – Mais asseyez-vous, je vous en prie !

Aymar – Merci…

Aymar et Jasmina prennent place sur le canapé.

Juliette – Antoine tu fais le service ?

Antoine – Qu’est-ce qu’on vous sert à boire ? Pas d’alcool, j’imagine, comme Djamel…

Jasmina (un peu surprise) – Un jus de fruit, ça ira…

Antoine la sert.

Antoine – Omar ? Pardon, Aymar ?

Aymar – La même chose, merci…

Antoine – Je ne vous propose pas de saucisson non plus…

Juliette – Prenez des olives. Attention, elles ne sont pas dénoyautées.

Aymar et Jasmina se servent, et ne savent pas quoi faire de leurs noyaux. Antoine le remarque et leur indique une petite jardinière par terre.

Antoine – Vous pouvez mettre vos noyaux là-dedans. C’est de l’herbe à chats.

Jasmina – Ah, très bien…

Silence embarrassé.

Antoine – Vous connaissez la différence entre l’herbe à chats et l’herbe aux chats ?

Aymar – Ma foi non…

Antoine – En fait, ce sont des plantes complètement différentes, qui ont des vertus thérapeutiques tout à fait distinctes.

Jasmina – Vraiment ?

Antoine – L’herbe à chats a un effet thérapeutique. Elle permet au chat de se purger en régurgitant les poils qu’il a avalés en se léchant. L’herbe aux chats, en revanche, également appelé cataire, a des vertes aphrodisiaques et même hallucinatoires.

Aymar – Alors ça… Je l’ignorais complètement…

Jasmina – Donc, vous avez un chat…

Antoine – En fait non… C’est pour notre consommation personnelle… N’est-ce pas, chérie ?

Juliette le fusille du regard.

Juliette – Mon mari plaisante, évidemment… Djamel ressemble beaucoup à son père, tu ne trouves pas Antoine.

Antoine – Euh… Si… Si, si…

Jasmina – Votre fille, en tout cas, c’est tout le portrait de sa mère. N’est-ce pas Omar ? Aymar ! Voilà que je m’y mets aussi, moi…

Aymar – Oui, ça Sonia est bien votre fille. Vous ne pouvez pas la renier.

Jasmina – Les chiens ne font pas des chats.

Silence un peu embarrassé.

Aymar – Vous êtes enseignants tous les deux, je crois ?

Juliette – Oui, tout à fait…

Antoine – Il paraît qu’un français sur deux a rencontré son conjoint sur son lieu de travail. Chez les enseignants, la proportion doit monter jusqu’à 90 pour cent.

Juliette – Les 10 pour cent qui restent ont dû se rencontrer pendant les vacances scolaires…

Antoine – Et vous Aymar, vous faites quoi dans la vie ?

Aymar – Je travaille dans le domaine de la sécurité.

Juliette – Ah, oui, c’est-ce que nous avait dit Djamel.

Antoine – Mais quand vous dites sécurité, vous voulez dire… Transport de fonds ? Vigile ? Veilleur de nuit ?

Aymar – Un peu tout ça à la fois, en fait. Je dirige une société de 300 salariés.

Juliette – Ah oui, quand même…

Aymar – La sécurité, vous savez, c’est un secteur en pleine expansion.

Jasmina – Avec tout ce qu’on voit en ce moment…

Antoine – Oui… C’est justement ce que je disais à ma femme avant que vous n’arriviez. La sécurité, c’est un métier d’avenir, et un formidable outil d’intégration…

Juliette – Et vous, Jasmina ?

Jasmina – Je suis médecin.

Juliette – Ah, c’est bon à savoir… Un médecin dans la famille, ça peut toujours servir.

Jasmina – Je suis médecin légiste.

Antoine – Remarquez, ça peut-être pratique aussi… Si j’assassine ma femme un jour, et que j’ai besoin d’un certificat de complaisance, je viendrai vous voir…

Juliette – Médecin légiste… Ah, oui, c’est… Ça doit être passionnant, n’est-ce pas ?

Jasmina – Oh, vous savez, ce n’est pas aussi excitant que dans les séries policières qu’on voit à la télévision… Et vous enseignez quelle matière, Antoine ?

Antoine – Sciences de la Vie et de la Terre.

Jasmina – Très bien…

Antoine – Oui, ça laisse toujours un blanc dans la conversation. D’ailleurs, aucun scénariste, même parmi les plus alcoolisés, n’a encore jamais songé à faire une série télé sur les profs de SVT.

Juliette – Et moi je suis prof d’anglais.

Jasmina – C’est curieux, mais j’étais sûre que vous alliez dire ça.

Juliette – Ah oui ? Vous trouvez que j’ai une tête de prof d’anglais ? Je ne suis pas sûre de prendre ça pour un compliment, mais bon…

Antoine – Il faudrait peut-être mettre ces fleurs dans l’eau…

Jasmina – Vous n’ouvrez pas le paquet, avant ?

Juliette – Ah si, bien sûr.

Antoine – Ce n’est pas une bombe, au moins ?

Juliette ouvre le paquet et en sort un vase affreux et informe.

Antoine – Tiens, c’est curieux… Qu’est-ce que c’est ?

Juliette – Un porte-parapluies ?

Antoine – Un crachoir ?

Jasmina – C’est un vase.

Aymar – Pour mettre les fleurs.

Juliette – Ah d’accord… Ah ben oui, comme ça on va pouvoir mettre les fleurs dedans…

Antoine regarde par politesse le motif dessiné sur le vase.

Antoine – C’est joli… Ça représente quoi ?

Juliette – C’est la Bretagne, non ?

Aymar – Sonia nous a dit que vous étiez originaire de Brest.

Jasmina – C’est de l’artisanat local.

Juliette – Ah oui, chéri, regarde, c’est la rade de Brest.

Antoine – Non, fais voir…

Juliette lui passe maladroitement le vase qui tombe par terre et se casse. Consternation de leurs hôtes.

Juliette – Oh, mince… Ce que je peux être maladroite !

Antoine – C’est ce qui s’appelle un acte manqué… Je veux dire, ma femme a toujours détesté la Bretagne. D’ailleurs, nous n’y allons jamais. Nous passons toutes nos vacances dans le Sud de la France…

Juliette – Je suis vraiment désolée… Je ne sais pas quoi vous dire…

Aymar – Ne vous inquiétez pas pour ça, ce n’est pas si grave…

Juliette – Je vais ramasser tout ça.

Elle se penche pour ramasser les morceaux.

Jasmina – On va vous aider.

Juliette – Je vous en prie, restez assis.

Antoine l’aide à ramasser.

Juliette – On pourra peut-être recoller les morceaux…

Antoine – Pourquoi pas ? Et avec le motif, ça nous aidera beaucoup.

Juliette – Oui, ce sera comme un puzzle, mais en trois dimensions !

Antoine – Tiens, c’est curieux, il y avait un papier dedans… C’est vous qui l’avez écrit ?

Aymar – Ma foi non… C’est toi chérie ?

Jasmina – Pas du tout…

Juliette – Qu’est-ce que c’est ?

Antoine – Je ne sais pas… Ce n’est pas en français…

Aymar – C’est peut-être en breton ?

Jasmina – Ou en suédois…

Aymar – Ça doit être le mode d’emploi…

Juliette – Pour un vase ?

Antoine – On dirait plutôt du roumain…

Jasmina – Vous connaissez le roumain ?

Antoine – J’ai quelques notions…

Juliette – Je vais taper le texte sur Google Traduction… De toutes façons, c’est très court…

Juliette sort son portable et tape le texte.

Antoine – Je connaissais le message dans une bouteille, mais le message dans un vase…

Juliette – Ça y est, j’y suis… (Consternée) Oh, mon Dieu…

Aymar – Quoi ?

Juliette – C’est un appel au secours !

Jasmina – Un naufragé qui aurait glissé ce message dans un vase ?

Juliette – Pire que ça… Un petit orphelin roumain retenu en esclavage dans une fabrique de vase près de Bucarest…

Jasmina – Non…

Aymar – Mais c’est affreux.

Juliette – Nous parrainons justement un enfant roumain… Vous vous rendez compte ? Ce vase aurait pu être fabriqué par lui…

Jasmina – Nous sommes vraiment désolés, nous ne savions pas.

Aymar – Nous avons acheté ce vase chez Ikéa.

Jasmina – Nous pensions qu’au pire, ils étaient fabriqués par des petits Suédois bien nourris…

Antoine – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Juliette – Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Il n’a pas laissé d’adresse ! Il dit qu’il ne sait même pas où se trouve cette usine clandestine dans laquelle on le retient contre son gré…

Antoine – En Roumanie… Pour fabriquer des vases bretons destinés à l’export… Mais franchement, où va-t-on ?

Juliette – On signalera ça demain à Orphelins Sans Frontières…

Antoine – Vous voyez un peu où nous conduit cette mondialisation, tellement à la mode dans les grandes écoles commerciales que fréquentent nos enfants…

Juliette – Désolée, on ne voudrait pas que cela vous gâche l’apéritif.

Jasmina – C’est nous qui sommes désolés. Si on avait su…

Aymar – Nous aussi, je vous assure, nous sommes tout à fait opposés à l’esclavage des enfants.

Jasmina – Même roumains…

Aymar lève son verre pour trinquer.

Aymar – Allez, on ne va pas se laisser abattre pour si peu ! À la bonne vôtre !

Ils trinquent. Avant de peiner à relancer la conversation.

Aymar – Bon… Alors pour les nôtres, on prévoit quoi ?

Juliette – Les nôtres ?

Jasmina – Nos enfants ! Pour leur mariage !

Juliette – Ah oui, c’est vrai… Il y a ça aussi…

Aymar – Vous n’avez rien contre un mariage religieux ?

Juliette – A priori, on n’a rien pour non plus, mais c’est surtout que ça risque d’être un peu compliqué…

Antoine – Moi j’ai été catholique dans une vie antérieure, ma femme est juive par sa mère et protestante par son père, si vous mêmes vous êtes musulmans…

Juliette – À moins de faire ça en terrain neutre dans un temple bouddhiste…

Antoine – On risque d’y passer la semaine…

Jasmina – Mais… Qu’est-ce qui vous fait penser que nous sommes musulmans ?

Moment de flottement.

Juliette – Bien sûr, désolée.

Antoine – C’est vrai, on pense toujours arabe égal musulman, mais il y en a aussi qui sont catholiques.

Nouveau flottement.

Antoine – Donc, vous n’êtes pas catholiques non plus ?

Aymar – C’est plutôt que…

Jasmina – Nous ne sommes pas arabes.

Antoine – Ah… Tu vois ? Qu’est-ce que je te disais ? Ils ne sont pas arabes ! Ils ne sont pas noirs non plus, tu vois bien…

Juliette – C’est évident.

Antoine – Ma femme me soutenait que votre fils était noir…

Juliette – Les noirs, on sait ce que c’est, on parraine aussi un orphelin au Mali…

Antoine – On l’aurait bien ramené en France, mais Orphelins Sans Frontière s’est aperçu au dernier moment qu’il avait déjà des parents…

Juliette – C’est vous qui avez raison, le racisme n’existera plus lorsque les Français de souche donneront volontairement à leurs enfants des prénoms maghrébins.

Antoine – Aujourd’hui les enfants de l’immigration sont obligés de franciser leurs prénoms pour avoir une chance que leurs CV soient lus.

Juliette – C’est vrai, il y a aussi de très jolis prénoms arabes. Je veux dire, pas Mohamed, Mouloud…

Antoine – Abdelkader ou Abdelkrim…

Juliette – Mais je ne sais pas moi… Djamel ou Jasmina, par exemple.

Antoine – Les gens donnent bien à leurs enfants des prénoms américains comme Steewie ou Pamela.

Juliette – C’est tout aussi ridicule.

Antoine – Alors pourquoi pas des prénoms nord-africains…

Un silence embarrassé suit cette logorrhée.

Jasmina – Jasmina est un prénom d’origine croate…

Aymar – Quant à Djamel, il avait déjà un an lorsque nous l’avons adopté. Alors évidemment, nous lui avons laissé son prénom.

Juliette – Bien sûr…

Jasmina – Nous comprenons votre méprise… Djamel ne vous avait sans doute pas dit que c’était un enfant adopté.

Juliette – Ce n’est pas quelque chose qu’on dit facilement…

Antoine – Donc notre futur gendre, en tout cas, est arabe, nous sommes bien d’accord là dessus ?

Aymar – C’est un peu plus compliqué que ça, mais…

Jasmina – J’espère que ce n’est pas un problème pour vous.

Juliette – Mais pas du tout, voyons, au contraire !

Silence embarrassé.

Aymar – D’ailleurs, il faut que nous vous disions quelque chose d’autre à propos de notre fils…

Jasmina – Une chose qu’il est important que vous sachiez…

Juliette – Ne vous inquiétez pas, personne n’est parfait.

Antoine – On a tous fait des erreurs de jeunesse, pas vrai ? Même s’il a fait un peu de prison pour trafic de stupéfiants avant d’entrer à HEC…

Jasmina – Rassurez-vous, le casier judiciaire de notre fils est vierge.

Antoine – Hélas, je ne peux pas vous en garantir autant de ma fille…

Juliette lui lance un regard réprobateur.

Aymar – En tant qu’enfant adopté, notre fils Djamel a des liens très forts avec ses parents.

Jasmina – Et bien entendu, nous avons des liens très forts avec lui…

Aymar – Nous sommes sa seule famille, vous comprenez ?

Jasmina – Et nous n’avons plus nous-mêmes aucun parent proche.

Aymar – Ils sont tous morts.

Blanc.

Juliette – Mon Dieu, mais c’est épouvantable.

Antoine – Comment est-ce que c’est arrivé ?

Aymar – C’est une histoire tragique.

Jasmina – Que nous vous raconterons peut-être un jour.

Aymar – Plus tard.

Jasmina – Lorsque nous nous connaîtrons un peu mieux…

Aymar – Après le mariage, en tout cas…

Jasmina – Nous ne voudrions pas gâcher cette fête avec le récit de nos drames familiaux…

Jasmina écrase une larme. Antoine et Juliette, embarrassés, échangent un regard inquiet.

Juliette – Je vous ressers quelque chose ?

Antoine – Un véritable apéritif, du coup ? Puisque vous n’êtes pas musulmans… Ça vous remontera…

Juliette – Pastis, Whisky, Porto ?

Jasmina – Je prendrai un doigt de Porto, alors.

Aymar – Moi aussi.

Juliette fait le service.

Antoine – Prenez un peu de saucisson ! C’est de la Rosette de Lyon. On l’a achetée exprès pour vous… Je veux dire au cas où vous auriez été des Lyonnais pas trop à cheval sur les principes de l’Islam…

Le portable de Jasmina sonne.

Jasmina – Excusez-moi, je suis vraiment désolée… (Elle répond) Oui ? (Plus bas) Je t’avais dit de ne pas m’appeler à ce numéro…

Aymar lui lance un regard suspicieux.

Jasmina – Vous permettez ?

Elle disparaît dans la chambre où ils ont posé leurs manteaux. Aymar se lève lui aussi et la suit.

Aymar – Non mais tu ne vas pas…

Jasmina – Oh, fiche-moi la paix !

Aymar – Excusez-nous un instant…

Il la suit dans la chambre, et on entend encore un peu leur conversation off.

Jasmina – Tu me surveilles ? C’est une déformation professionnelle, je sais, mais bon…

Aymar – Tu pourrais au moins avoir la décence de…

Jasmina – Tu peux parler moins fort, s’il te plaît ? Je te rappelle que nous ne sommes pas chez nous…

Aymar – Très bien, on reparlera de tout ça plus tard… Mais tu ne paies rien pour attendre, je te le garantis… Toi et ton moricaud…

Antoine et Juliette échangent un regard inquiet, sidérés par le ton de cette conversation.

Antoine – Je ne le trouve pas très sécurisant, pour quelqu’un qui travaille dans la sécurité, non ?

Aymar revient.

Aymar – Je suis vraiment confus.

Juliette – Mais pas du tout, voyons…

Aymar – Ma femme est un peu dépressive en ce moment.

Juliette – Oh vous savez, c’est un peu le cas de tout le monde. Il suffit d’ouvrir un journal ou de regarder autour de soi. On ne peut pas dire que tout ça porte tellement à l’optimisme…

Aymar – En fait, Jasmina a fait une tentative de suicide il y a trois mois.

Antoine – Ah oui, quand même…

Juliette – Nous sommes vraiment désolés de l’apprendre.

Aymar – Évidemment, je vous demande de ne pas mentionner ça devant elle…

Juliette – Bien sûr…

Jasmina revient.

Jasmina – Je vous prie de m’excuser… Vous parliez du mariage, j’imagine ?

Juliette – Euh… Oui… Entre autres choses…

Aymar – Je pense que vous serez d’accord avec nous qu’une simple formalité à la mairie, c’est quand même un peu triste…

Antoine – En ce qui nous concerne, à l’époque, nous nous en sommes contentés… Mais je n’irai pas jusqu’à dire que notre mariage était d’une folle gaîté, il faut bien l’avouer…

Juliette – Et vous songiez à quoi ?

Aymar – Un vrai mariage, c’est un mariage à l’église, non ?

Antoine – Donc votre fils est catholique ?

Jasmina – Nous l’avons fait baptiser lorsque nous l’avons adopté.

Aymar – On lui a laissé son prénom, mais tout de même. Il était préférable que nous ayons tous la même religion, n’est-ce pas ?

Juliette – Oui, c’est quand même plus pratique… Pour les repas, notamment…

Antoine – Et pour les fêtes de famille…

Juliette – Même si en l’occurrence vous n’en avez plus…

Un temps.

Antoine – Bon, je vous rassure, nous n’allons pas non plus en faire une question de principe…

Juliette – Notre fille n’est pas baptisée, mais si vous trouvez un curé qui n’y voit pas d’inconvénient…

Antoine – Comme disait Henri IV à sa fille : Mari vaut bien une messe !

Nouveau silence embarrassé.

Jasmina – C’est à dire que…

Juliette – Oui ?

Jasmina – Sonia a décidé de se faire baptiser pour pouvoir se marier à l’église avec Djamel…

Antoine échange un regard consterné avec Juliette.

Aymar – Elle ne vous l’avait pas dit ?

Antoine – Il faut croire qu’elle a oublié de mentionner ce détail.

Jasmina – J’ai l’impression que cela vous contrarie…

Antoine – Pensez-vous ! Elle est majeure, après tout. Si elle veut devenir mormon ou salafiste, nous ne sommes pas en mesure de l’en empêcher de toutes façons…

Juliette – Dans ce cas, nous sommes déjà d’accord là dessus. Nos enfants seront mariés devant Dieu…

Aymar écrase une larme et se lève.

Aymar – Vous ne pouvez pas savoir ce que ce mariage représente pour nous…

Jasmina – Une véritable renaissance…

Aymar – Je suis tellement ému… Vous permettez que je vous embrasse ?

Juliette se lève aussi.

Juliette – Mais bien sûr… À présent, nous sommes presque de la même famille, après tout…

Aymar étreint Juliette, avant de se tourner vers Antoine.

Aymar – Et vous aussi Antoine ?

Antoine – Si c’est absolument nécessaire…

Antoine se lève et Aymar l’étreint à son tour, longuement. Aymar essuie une nouvelle larme.

Aymar – Excusez-moi… Je peux vous demander où se trouvent les toilettes ?

Juliette – Bien sûr, c’est après la chambre, sur la gauche.

Aymar sort. Silence embarrassé.

Antoine – Nous les hommes, nous avons droit aussi à notre part de féminité.

Jasmina – J’imagine qu’il vous a raconté que j’étais dépressive…

Antoine et Juliette gardent un silence embarrassé.

Jasmina – Et même que j’avais fait une tentative de suicide…

Juliette – Je… Je ne sais plus s’il a mentionné ça…

Jasmina – En fait, c’est lui qui ne va pas bien. Il est très jaloux, de façon maladive. Depuis que nous sommes mariés, il me fait suivre en permanence par un de ses agents de sécurité au prétexte de me protéger…

Juliette – Il est peut-être tout simplement un peu trop… protecteur.

Jasmina – Et ensuite il me reproche d’avoir des aventures avec mes gardes du corps.

Juliette – C’est ridicule…

Jasmina – Qu’est-ce que vous voulez ? Quand on vous impose la présence d’un homme plutôt bien bâti à vos côtés toute la journée… Et parfois même la nuit, lorsque mon mari était en déplacement…

Juliette – Cela crée des tentations, évidemment.

Antoine – Un simple dérapage sans lendemain, j’imagine…

Jasmina – Aymar raconte partout que Djamel est un enfant adopté, mais en réalité, c’est le produit d’une de ces relations extraconjugales… Et mon mari le sait très bien, évidemment…

Juliette – Bien sûr…

Antoine – Il faut dire que Djamel ne lui ressemble pas du tout, malgré ce que nous avons dit tout à l’heure par politesse…

Juliette – C’est vrai que Djamel est assez typé.

Antoine – Sans aller jusqu’à dire qu’il est noir…

Jasmina – C’est pourquoi nous lui avons choisi ce prénom un peu exotique.

Antoine – Évidemment…

Jasmina – En fait mon mari ne peut pas avoir d’enfants… Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas pour cette raison qu’il m’a inconsciemment poussée dans les bras de tous ces étalons… Aymar ne pouvait pas se résoudre à l’idée de ne pas avoir de successeur, vous comprenez ?

Antoine – Dans ce cas, plutôt que d’enfant adultérin, on pourrait presque parler de procréation assistée… À l’ancienne…

Juliette – C’est le professeur de SVT qui parle…

Jasmina – Le problème c’est que mon mari n’assume pas vraiment cette situation…

Juliette – Et Djamel, il sait qui est son père biologique ?

Jasmina – Il sait seulement que c’est un des trois cents employés de mon mari. Tout comme moi, d’ailleurs… Pour éviter que des liens trop étroits ne se tissent entre nous, mon mari changeait tous les jours l’ange gardien chargé de me surveiller.

Juliette – Et vous ne vous souvenez plus qui était de garde ce soir-là…

Antoine – Un ange gardien… Là ce n’est plus de la procréation assistée… On n’est pas loin de l’immaculée conception…

Jasmina – Ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’en raison de son métier, mon mari a un permis de port d’arme…

Juliette – Non ?

Jasmina – J’ai peur qu’un jour il ne fasse une bêtise.

Antoine – Quelle genre de bêtises ?

Jasmina – Qu’il se tue. Ou qu’il tue quelqu’un. Il ne faut surtout pas le contrarier, il est sujet à des accès de colère incontrôlable. Vous avez vu tout à l’heure ?

Antoine – Et… votre mari porte son arme sur lui ?

Aymar revient.

Aymar – Nous sommes vraiment très touchés par votre accueil.

Jasmina – Oui, vraiment…

Aymar – Nous formons une famille maintenant, n’est-ce pas ?

Jasmina – Je crois que cela va aussi nous aider à ressouder notre couple, après toutes les épreuves que nous avons traversées.

Aymar – D’ailleurs, nous avons décidé de déménager pour nous rapprocher de notre fils, et de nos futurs petits enfants. Nous envisageons d’acheter une maison en région parisienne.

Juliette – Vraiment ? Dans quel coin exactement ?

Jasmina – J’ai vu qu’il y avait une maison à vendre en face…

Juliette – En face de quoi ?

Jasmina – En face de chez vous !

Aymar – Je vous l’ai dit, nous n’avons plus aucun parent proche. Et nous nous sentons déjà tellement d’affinités avec vous…

Stupeur de Juliette et Antoine. Le téléphone sonne, mais ils ne l’entendent même pas.

Jasmina – Vous ne répondez pas ?

Juliette – Si, si, bien sûr…

Antoine décroche.

Antoine – Oui, ma chérie ? Je suis content de pouvoir te parler, justement. Je voulais savoir si tu comptais nous inviter à ton baptême, et ce qui te ferait plaisir comme cadeau ? Un montre de plongée ? Une gourmette en plaqué or avec ton prénom gravé dessus ? (Son visage se fige) Quoi ? Mais pourquoi ? Mais enfin… (Aux trois autres) Elle a raccroché…

Juliette – Mais qu’est-ce qui se passe ?

Antoine – Elle ne veut plus se marier… Elle dit que Djamel l’a trompée !

Juliette – Mais c’est affreux !

Antoine – Oui… Alors pourquoi est-ce que j’ai tendance à prendre ça comme une bonne nouvelle ?

Aymar – Djamel ? Tromper Sonia ?

Jasmina – Notre fils n’aurait jamais fait une chose pareille…

Juliette – Ça c’est quand même un peu difficile à affirmer aussi catégoriquement, non ?

Jasmina – Cela ne correspond pas du tout à l’éducation que nous lui avons donnée…

Aymar – Tel père tel fils…

Jasmina – Qu’est-ce que tu insinues ?

Aymar – Je me comprends…

Juliette (à Antoine) – Tu aurais pu me la passer, au moins !

Antoine – C’est elle qui a raccroché !

Juliette – Qu’est-ce qu’elle t’a dit au juste ?

Antoine – Je n’ai pas compris grand chose, elle était en larmes au téléphone. Mais je crois qu’elle a parlé d’un préservatif retrouvé sous le lit de Djamel dans sa chambre à HEC…

Jasmina – Usagé ?

Antoine – Ça elle ne m’a pas précisé… Vous voulez que je la rappelle pour lui demander ?

Jasmina – Et vous êtes sûr que ce n’est pas votre fille qui…

Aymar – C’est vrai qu’elle est quand même un peu…

Juliette – Un peu quoi ?

Jasmina – Un peu délurée.

Juliette – Délurée, ma fille ? Dites plutôt que c’est votre fils qui est un peu coincé… Enfin pas tant que ça, apparemment…

Antoine – Oui, ne renversons pas les rôles, hein ? C’est bien votre fils qui a trompé ma fille jusqu’à preuve du contraire !

Aymar – D’un autre côté, il vaut mieux que cela arrive avant le mariage, n’est-ce pas ?

Juliette – Quoi ? Mais c’est monstrueux ! C’est ça la morale hypocrite que vous avez inculquée à votre fils ? On voit le résultat !

Antoine – Quoi qu’il en soit, Sonia ne veut plus se marier. Et je vous avoue que ce n’est pas fait pour me déplaire…

Aymar – Et pourquoi ça, je vous prie ?

Antoine – Si ça peut lui éviter de se colleter des beaux parents psychopathes…

Jasmina – Quoi ?

Juliette – Moi non plus, je vous avoue que je ne le sentais pas ce mariage.

Jasmina – Ah oui ?

Antoine – Il faut bien avouer que nous n’avons pas grand chose en commun.

Juliette – Et nos enfants non plus probablement.

Antoine – Honnêtement, je ne pense pas que Sonia et Djamel soient faits pour vivre ensemble. C’est notre fille, tout de même, nous la connaissons bien.

Aymar – La preuve, vous ne saviez même pas qu’elle avait décidé de se faire baptiser.

Antoine – C’est votre fils qui a une mauvaise influence sur elle.

Antoine – Pour tout vous dire, quand vous êtes arrivés, je vous ai pris pour des témoins de Jéhovah…

Aymar – Vraiment ? Je croyais que vous nous aviez pris pour des noirs ?

Juliette – Des noirs, mais enfin c’est ridicule ! Cela se voit tout de suite que vous n’êtes pas noirs…

Jasmina – Ou en tout cas des arabes !

Aymar – Dites plutôt que si vous ne voulez pas de ce mariage, c’est parce que vous êtes racistes !

Antoine – Racistes, nous ? D’anciens sociétaires de la CAMIF !

Antoine prend son verre et en lance le contenu au visage de Aymar. Celui-ci, outré, le prend par le col et le pousse sans grande violence. Mais Antoine perd l’équilibre et tombe.

Juliette – Oh mon Dieu !

Juliette se précipite à son chevet.

Juliette – Antoine, ça va ? Il est inconscient !

Aymar – Je suis vraiment désolé, mais je l’ai à peine touché !

Juliette – Assassin ! (À Jasmina) Mais faites quelque chose ! Après tout, vous êtes médecin…

Jasmina – Je suis médecin légiste…

Juliette – Je ne sais pas ce qui me retient de…

Juliette commence à étrangler Jasmina. Le portable de Aymar sonne et il répond. Les deux femmes, revenant à la réalité, s’immobilisent.

Aymar – Oui, Djamel… Oui, nous sommes avec Julien et Antoinette… Antoine et Juliette, c’est ça… (Aux trois autres) Il dit qu’il n’a pas trompé Sonia. Il s’agit d’un malentendu. Ils se sont réconciliés, et ils se marient à nouveau… Non, je… Je ne peux pas te passer Antoine pour le moment, il… D’accord, on se rappelle…

Jasmina se penche vers Antoine.

Jasmina – En tout cas, en tant que médecin légiste, je peux vous affirmer que cet homme n’est pas mort.

Antoine reprend ses esprits et se relève. Tous semblent très embarrassés.

Antoine – Qu’est-ce qui s’est passé ?

Juliette – Rien, mon chéri, tu as dû glisser, c’est tout.

Aymar – Je crois que nos mots ont un peu dépassé notre pensée, n’est-ce pas ?

Juliette – Nous nous sommes laissés aller à quelques débordements, c’est clair.

Jasmina – On est parti sur la mauvaise pente, mais on va tout reprendre à zéro, d’accord ?

Antoine – Nos enfants vont se marier, après tout.

Aymar – C’est entièrement de notre faute, nous n’aurions pas dû…

Juliette – Mais non, voyons, c’est nous qui…

Antoine – Vous reprendrez bien quelque chose ?

Juliette – Je crois que ce ne serait pas très raisonnable. Nous n’avons presque rien mangé dans le TGV à midi…

Juliette – Vous allez bien rester dîner avec nous ?

Antoine lui lance un regard consterné.

Aymar – Nous ne voudrions pas abuser…

Juliette – Je n’ai rien prévu, mais je peux regarder ce qu’il me reste dans le congélateur. Ce sera à la bonne franquette…

Jasmina – Dans ce cas…

Juliette sort. Silence embarrassé.

Jasmina – J’aime beaucoup votre canapé…

Aymar – Oui, il est très confortable.

Jasmina – Il est en cuir, bien sûr. Le vrai cuir, ça se reconnaît tout de suite.

Aymar – Le cuir, ça vieillit très bien…

Antoine – Nous l’avons acheté à la CAMIF il y a déjà quelques années. Vous saviez que la CAMIF avait fait faillite…

Aymar – La CAMIF ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Antoine – Une entreprise qui n’a pas su prendre le tournant de la mondialisation.

Aymar – Comme l’Éducation Nationale, alors…

Antoine – Enfin heureusement, nous les profs, on n’a pas encore trouvé le moyen de nous délocaliser.

Jasmina – Oh, ça viendra sûrement…

Juliette revient.

Jasmina – Je n’ai pas grand chose, mais comme on a déjà beaucoup grignoté, on peut passer directement au dessert, non ? J’avais une galette des rois dans le congélateur. Je l’ai réchauffée au micro-ondes…

Antoine – Une galette des rois ? Mais on est au mois de juin.

Juliette – Oui, et bien j’en avais acheté un lot de deux en promo à Auchan au mois de janvier, et comme on n’en avait mangé qu’une, j’ai congelé l’autre…

Aymar – Une galette des rois, ça nous va très bien. Nous adorons la galette, n’est-ce pas chérie ?

Jasmina – Et on a si rarement l’occasion d’en manger.

Aymar – C’est vrai, c’est tellement bon, la galette des rois. Pourquoi n’en manger qu’une fois par an pour l’épiphanie ?

Juliette coupe la galette en quatre.

Aymar – Normalement, c’est le plus jeune qui doit aller sous la table…

Jasmina – Mais cela nous obligerait à dire notre âge…

Antoine – Et puis la table est un peu trop basse, non ?

Juliette tend une part avec la pelle à découper.

Juliette – Pour qui ?

Antoine – Honneur aux dames.

Juliette sert les parts.

Juliette – Bon appétit !

Aymar – Excellente, vraiment !

Jasmina – Oui, elle est bien fourrée.

Ils mangent un moment leur galette en silence.

Aymar – Ah, on dirait que c’est moi qui ai la fève…

Juliette – Alors c’est vous le roi !

Antoine – Le roi de quoi, on ne sait pas…

Juliette tend la couronne à Aymar qui la place sur sa tête.

Aymar – Et voilà : Aymar Premier. Je choisis ma femme comme reine, évidemment.

Jasmina – C’est normal, après tout.

Juliette – Ah oui ?

Jasmina – Les parents du prince charmant sont forcément un couple royal !

Juliette – Bien sûr…

Aymar couronne sa femme et ils s’embrassent de façon très appuyée pendant un long moment. Embarras de Antoine et Juliette. Juliette toussote un peu pour les rappeler à la réalité.

Juliette – Vous désirez un café ?

Les deux autres mettent fin à leur étreinte.

Jasmina – Pourquoi pas ?

Aymar – Avec plaisir…

Jasmina – Vous permettez que j’aille me laver les mains ? La galette, c’est toujours un peu… lubrifiant.

Aymar – Je vais avec toi…

Juliette – Mais je vous en prie, vous connaissez le chemin… Je vais lancer la machine à café…

Aymar et Jasmina sortent, et Juliette à leur suite. Elle revient quelques secondes après.

Antoine – Si seulement il avait pu s’étrangler avec cette fève…

Juliette – Il faut avouer qu’ils sont graves…

Antoine – Pourquoi tu les as retenus à dîner, alors ?

Juliette – Ce n’est pas un dîner, c’est juste une galette des rois ! Et puis je te rappelle que Sonia va se marier avec leur fils…

Antoine – Il faut absolument faire capoter ce mariage, sinon ça va être un cauchemar…

Juliette – Ah, oui ? Et comment on fait ça ?

On entend Aymar et Jasmina glousser off.

Antoine – Ils avaient l’air très chauds, là… Tu crois qu’ils sont en train de copuler dans notre salle de bain ?

Juliette – Tu as vu, tout à l’heure, quand il a failli défourailler son pistolet ? Tu crois que je devrais appeler la police ?

Antoine – En tout cas, comme dit sa femme, on va essayer de ne pas le contrarier…

Aymar revient en pelotant aimablement sa femme. Ils chahutent comme des collégiens.

Jasmina – Oh non, arrête, enfin… Je t’en prie… Pas ici…

Juliette (embarrassée) – Je vais voir si le café est prêt.

Juliette sort. Jasmina et Aymar s’efforcent de reprendre leur sérieux et de relancer un bavardage de circonstances.

Jasmina – Sonia nous a dit que vous aviez une maison de vacances en Provence, n’est-ce pas ?

Antoine – Oui, à Tarascon… Nous y allons le plus souvent possible.

Aymar – C’est incroyable, nous passons nous-mêmes toutes nos vacances à Beaucaire ! Il n’y a que le Rhône à traverser !

Juliette revient avec le café.

Juliette – Non ? Mais c’est extraordinaire !

Antoine et Juliette échangent un regard consterné.

Aymar – Alors nous pourrons aussi nous voir pendant les vacances !

Jasmina – Et si on faisait le mariage là-bas ?

Aymar – C’est vrai qu’il nous reste à organiser les détails de la noce… Mais j’avais plutôt une autre idée en tête…

Antoine – Nous on voyait quelque chose d’assez intime. Et comme par chance vous n’avez pas de famille.

Aymar – Il faut quand même marquer le coup… Qu’est-ce que vous pensez de faire ça dans les locaux de ma société ? Pour inviter mes clients, ce serait plus pratique ?

Antoine – Vous avez beaucoup de clients ?

Aymar – Rassurez-vous, dans ce cas, je ferais passer ça en frais de représentation…

Antoine – Dans ce cas, évidemment, si c’est une opération commerciale…

Aymar – Djamel prendra ma succession à la tête de cette entreprise dans quelques années. Ce sera l’occasion de présenter mon dauphin à ses futurs employés… Je vous avoue que j’ai très envie de passer la main, et de profiter un peu de la vie.

Aymar écarte sa veste pour montrer son revolver.

Aymar – En tout cas, lorsque je serai à la retraite et que j’habiterai juste en face de chez vous, croyez-moi, côté sécurité, vous n’aurez plus rien à craindre… Je surveillerai personnellement votre domicile…

Juliette – Eh oui… Vous pourriez même organiser une milice avec les retraités du coin et faire des rondes dans le quartier ! Qu’est-ce que tu en penses Antoine ?

Antoine – Pourquoi pas ? Je n’aime pas trop le terme de milice, mais pendant la guerre, on appelait ça la protection civile… Après tout c’est un peu la même chose.

Juliette – Oui… Sauf que nous ne sommes pas en guerre…

Aymar – Vous oubliez nos ennemis de l’intérieur… La cinquième colonne !

Un temps.

Jasmina – Nous aimons vraiment beaucoup Sonia, et nous sommes ravis de cette union.

Antoine – Oui, c’est… C’est une belle revanche, pour elle aussi.

Juliette lui lance un regard étonné.

Aymar – Une revanche ?

Antoine – Sur la vie…

Jasmina – Vraiment ?

Juliette ne tarde pas à embrayer.

Juliette – C’est vrai qu’elle était plutôt mal partie.

Aymar – À ce point-là ?

Antoine – Elle ne vous a pas dit ? À la naissance, elle avait une santé très fragile. N’est-ce pas Juliette ?

Juliette – Une grande prématurée…

Antoine – Les médecins se demandaient même si elle n’en garderait pas des séquelles physiques et cérébraux.

Juliette – D’ailleurs pour ses études, au départ, il faut bien avouer qu’elle n’était pas vraiment précoce, pour le coup.

Antoine – Elle a redoublé son CM2.

Jasmina – N’empêche que maintenant, elle est à HEC…

Antoine – Oui, et au moins, elle s’est un peu stabilisée…

Juliette – On ne devrait pas vous le dire, mais… Vous n’aviez pas complètement tort tout à l’heure…

Antoine – Il faut bien avouer qu’elle est assez délurée, comme vous dites.

Juliette – Elle a eu beaucoup d’aventures avant de rencontrer votre fils.

Antoine – Ah, ça, on peut dire qu’on en a vu défiler…

Juliette – Et pas que des bonnes fréquentations…

Antoine – C’est pourquoi nous étions si ravis lorsqu’elle nous a présenté votre fils…

Juliette – Tu te souviens ? La fois où on a dû aller la récupérer au commissariat parce qu’elle avait volé quelque chose dans un supermarché… C’était quoi, déjà ?

Antoine – Du jambon, je crois.

Aymar et Jasmina échangent un regard étonné.

Aymar – Du jambon ?

Juliette – Ou du rouge à lèvre, je ne sais plus.

Antoine – Non, ça me revient maintenant… C’était une tente de camping !

Aymar et Jasmina échangent un regard consterné.

Juliette – Ah, oui, une chose quand même qu’il nous paraissait important de vous signaler à propos de Sonia…

Jasmina – Oui ?

Juliette – Sa grand mère maternelle avait une maladie génétique assez handicapante…

Antoine – Une maladie orpheline.

Juliette – Je ne sais plus trop laquelle, mais je vous redirai ça, c’est quand même important que vous le sachiez… Je n’en ai pas hérité, heureusement, et ma fille non plus. Mais il paraît que ça peut sauter une ou deux générations…

Antoine – Il ne s’agirait pas que notre fille vous donne des petits enfants qui ne soient pas à la hauteur de vos espérances…

Juliette – Il suffira de faire le test. Ils ne garderont l’enfant que s’il n’est pas atteint par la maladie…

Aymar – En effet, c’est… C’est très ennuyeux… Déjà que du côté de Djamel, on n’a pas de certificat d’appellation d’origine contrôlée…

Jasmina – Qu’est-ce que ça veut dire ?

Aymar – Tu sais très bien ce que je veux dire !

Jasmina – Parce que de ton côté, tout le monde est parfaitement équilibré, peut-être ?

Aymar – Qu’est-ce que tu insinues ?

Jasmina – Ton neveu a assassiné toute la famille avec le fusil de chasse de son père pendant qu’ils dormaient !

Aymar – C’était un coup de folie, ça peut arriver à tout le monde !

Jasmina – À tout le monde ? Heureusement que cette année là, on n’avait pas pu partir à la neige avec eux pour fêter Noël…

Aymar – Salope ! Traînée ! Un jour je te tuerai…

Il porte sa main à son revolver. Antoine et Juliette sont tétanisés. Le téléphone portable de Jasmina sonne. Elle répond.

Jasmina – Oui, tout va bien Sonia… (À Juliette) C’est votre fille justement…

Juliette – Je vais débarrasser un peu.

Elle sort avec quelques objets pris sur la table.

Jasmina – D’accord… Entendu… Et ne vous inquiétez pas, ma petite Sonia. Nous vous prendrons comme vous êtes… Non, je faisais référence à votre maladie génétique.

Antoine (embarrassé) – Vous reprendrez bien un peu de café ?

Aymar – Volontiers, merci…

Juliette revient et s’adresse à voix basse à Antoine en aparté.

Juliette – J’ai appelé la police…

Jasmina – D’accord, je fais la commission. (Jasmina range son téléphone) Ils passeront pour le café…

Juliette – Très bien, dans ce cas, je vais en refaire…

Jasmina – J’espère que je n’ai pas gaffé en lui parlant de sa maladie orpheline… Elle avait l’air un peu gênée…

Antoine et Juliette échangent un regard coupable.

Aymar – Mais j’y pense, ça vous dirait de passer Noël avec nous à la montagne ? Après le drame qui nous a frappé, du coup, on a hérité d’un chalet dans les Alpes du côté du Grand Bornand.

Jasmina – On pourrait se réunir tous pour fêter notre premier Noël en famille !

Aymar – Notre nouvelle famille !

Antoine et Juliette ont l’air terrifiés. Le portable de Juliette sonne.

Juliette – Oui ma chérie ? Comment ça, quelle maladie génétique ? Je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler… Je t’expliquerai tout à l’heure, d’accord…

Juliette range son portable.

Antoine – Nous avions préféré ne pas lui en parler jusqu’à aujourd’hui… Tu n’as pas entendu sonner, chérie ?

Juliette – Non, je n’ai rien entendu…

Antoine lui fait signe discrètement de faire semblant.

Juliette – Ah si, peut-être… C’est vrai qu’elle marche tellement mal, cette sonnette… Parfois on ne l’entend pas…

Antoine – Ça doit être eux. Tu viens avec moi pour les accueillir ?

Juliette – Je te suis…

Ils sortent en catimini. On entend une porte claquer. Aymar et Jasmina restent silencieux un moment.

Jasmina – On avait raison de se méfier, ils sont vraiment bizarres, non ?

Aymar – Et d’un chiant…

Jasmina – Un couple de profs, quoi…

Aymar – On ne devrait pas les laisser se reproduire entre eux, ces gens-là.

Jasmina – Qu’est-ce que tu veux ? On ne choisit pas sa belle-famille…

Aymar – Hélas…

Nouveau silence.

Jasmina – C’est curieux, on dirait qu’ils sont partis…

Aymar – Tu crois ?

Un temps.

Jasmina – Je ne le sentais pas ce mariage.

Aymar – Tu penses qu’on en a fait assez ?

Jasmina – La question, ce serait plutôt est-ce qu’on n’en a pas fait un peu trop.

Aymar – On n’aura peut-être pas réussi à empêcher ce mariage, mais en tout cas, je crois que du côté des beaux-parents, on peut être tranquille.

Jasmina – Oui, je crois qu’ils ne sont pas près de nous réinviter.

Aymar – Ou d’accepter les invitations qu’on serait obligés de leur faire par politesse…

Jasmina – Surtout pas pour Noël.

Ils se marrent. On entend la sirène d’une voiture de police qui se rapproche.

Aymar – Finalement, tu as raison… Je me demande si on n’en a pas fait un peu trop, quand même…

Noir.

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Janvier 2013

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-45-1

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Crise et Châtiment

Comédie de Jean-Pierre Martinez

Distributions possibles :

à 4 : 1 homme/3 femmes ou 2 hommes/2 femmes
à 5 : 1 homme/4 femmes ou  2 hommes/3 femmes
à 6 : 1 homme/5 femmes ou 2 hommes/4 femmes 

Un comédien au chômage, recruté par une banque en faillite, découvre qu’il a été engagé pour faire office de bouc émissaire. Mais le cauchemar ne fait que commencer…

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

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TEXTE INTÉGRAL

Crise et Châtiment

PERSONNAGES :

Jérôme : Le comédien
Claude : La gérante (ou le gérant)
Dominique : L’assistante (ou l’assistant)
Marie : La femme du comédien
Bernadette : La première cliente
Madeleine : La deuxième cliente

Les personnages de Marie, Bernadette et/ou Madeleine peuvent ou non être interprétés par la même comédienne.

 

Un bureau d’aspect sobre mais imposant : une grande table sur laquelle trône seulement un téléphone faisant aussi office d’interphone, muni d’un voyant vert et un autre rouge, un fauteuil directorial à roulettes rembourré et pivotant, un guéridon sur lequel est posé une sorte de thermos en aluminium, surplombé par le portrait d’un homme dans un cadre. Dominique, l’assistante, caricature de la secrétaire maniérée et dévouée, entre dans la pièce, un dossier à la main, suivie par Jérôme, visiblement mal à l’aise dans le costume étriqué, assorti d’une cravate défraîchie, supposé le faire passer pour un cadre.

Dominique – Par ici, je vous en prie… Voici votre bureau, cher Monsieur.

Jérôme (épaté) – Mon bureau ? Vous êtes sûre ?

Dominique – C’est un peu austère, je sais. Mais si vous souhaitez égayer un peu tout ça en accrochant quelques tableaux contre les murs.

Jérôme – Pourquoi pas…

Dominique – En revanche, je vous déconseille tout ce qui est pots de fleurs ou vase.

Jérôme – Ah, oui…

Dominique – Bref, tout ce que quelqu’un pourrait avoir envie de vous jeter à la figure.

Jérôme (surpris) – Bien sûr…

Dominique – Évidemment, pas question non plus de laisser traîner un coupe-papier sur le bureau, ou même une agrafeuse.

Jérôme – Ma femme aussi déteste que je laisse traîner mes affaires…

Dominique – Enfin tout ce qui pourrait être utilisé comme une arme de poing.

Jérôme lui lance un regard inquiet.

Dominique – Madame Claude vous expliquera.

Jérôme – Madame Claude…?

Dominique – La chef de service. C’est elle qui vous a recruté. Elle n’est pas là pour le moment, mais elle ne devrait pas tarder à arriver…

Jérôme – Très bien… Mais votre activité, c’est…

Dominique – Gestion de patrimoine.

Jérôme – Tout à fait…

Dominique – Disons que nous aidons les gens riches à le devenir davantage.

Jérôme – Noble mission… Et ça marche ?

Dominique – Pas à tous les coups, malheureusement… C’est un peu pour ça que vous êtes là, n’est-ce pas ?

Jérôme – Ah, oui ? Je ne sais pas trop, en fait. C’est l’ANPE qui m’envoie… Mais… vous êtes sûre qu’il ne s’agit pas d’une erreur ?

Dominique – Une erreur ? Quelle drôle d’idée… Et pourquoi ça ?

Jérôme – Disons que je n’ai pas l’impression de correspondre vraiment à…

Dominique – Aucune erreur, rassurez-vous, Monsieur Charpentier.

Jérôme – Carpentier…

Dominique – J’ai ici votre dossier, et votre profil correspond parfaitement à ce que Madame Claude attend de la personne destinée à occuper ce poste…

Jérôme – Mon profil… Je ne savais même pas que j’en avais un… Il faut dire que d’habitude, il n’intéresse pas beaucoup les employeurs potentiels…

L’assistante ouvre le dossier et y jette un coup d’œil.

Dominique – Voyons voir… Vous êtes comédien, au chômage depuis environ deux ans…

Jérôme – Presque trois, en fait…

Dominique – Le psychologue de l‘ANPE vous décrit comme apathique, résigné, avec une tendance à la culpabilisation et à la dévalorisation de soi…

Jérôme – Et c’est le profil que vous recherchez pour ce poste ?

Elle préfère visiblement ne pas répondre.

Dominique – Je vous remettrai vos tickets restaurants tout à l’heure, n’est-ce pas. Vous désirez un café, Monsieur Charpentier ?

Jérôme – Merci, mais j’ai toujours peur que ça m’empêche de dormir… Enfin, je veux dire… que ça m’empêche de dormir la nuit.

Dominique – Très bien. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis à côté. Vous avez juste à appuyer sur le bouton de l’interphone.

Jérôme – Ah, parce qu’il y a un… Comme dans les vieux films en noir et blanc, alors…

Elle lui montre la touche sur le téléphone.

Dominique – Et bien là, c’est en couleurs, vous voyez… C’est le bouton vert.

Jérôme – Parfait…

Dominique – N’appuyez sur le bouton rouge qu’en cas d’extrême urgence.

Jérôme essaie de plaisanter pour détendre un peu l’atmosphère.

Jérôme – Je vois… Le signal d’alarme…

Dominique – Tout à fait… Mais attention, c’est comme dans le TGV. Tout abus sera sévèrement puni…

Il ne sait pas trop si elle plaisante ou pas.

Dominique – Je vous laisse vous installer.

Jérôme – Merci…

Elle sort. Il jette un regard circulaire sur le bureau, ne sachant pas très bien quoi faire. Il se plante devant le portrait de l’homme au dessus du guéridon et le contemple avec perplexité. Il regarde ensuite ce qu’il prend pour un thermos, le prend en main en main, et hésite.

Jérôme – Je ferai peut-être bien de prendre un café quand même, ça va me réveiller un peu… (Il regarde à nouveau autour de lui) Il n’y a pas de tasse… (Il dévisse le bouchon) C’est peut-être le bouchon qui sert de tasse… (Il verse le contenu du supposé thermos dans le bouchon, mais c’est de la cendre qui en sort) Merde, c’est quoi, ça…?

Dominique entre de nouveau dans le bureau. Il essaie de remettre le bouchon en place à la hâte, mais ce faisant renverse la cendre qu’il contenait. La cendre forme un petit nuage qu’il tente de dissiper en agitant sa main. Dominique lui lance un regard réprobateur. Il a l’air d’un enfant pris en faute.

Jérôme – Désolé, je… Mais c’est quoi ce machin ? La lampe d’Aladin ? J’ai cru qu’un génie allait en sortir, et me demander de faire trois vœux.

Dominique – Croyez-moi, il n’y a aucun génie là-dedans. Mais je vous recommande quand même de ne pas y toucher… (Avec un regard inquiétant) Madame Claude n’aimerait pas ça… (Affichant à nouveau un sourire de commande, elle lui tend un carnet) Voici vos chèques déjeuner…

Jérôme – Merci…

Dominique (s’en allant) – À propos, Madame Claude a appelé, elle sera un peu en retard.

Jérôme – Très bien.

Dominique sort. De plus en plus embarrassé, Jérôme fait le tour du bureau, et tente de s’asseoir sur le siège. Surpris par sa profondeur, il se reprend pour adopter un maintien plus digne. Il pose les coudes sur le bureau, et essaie de prendre une pose directoriale. Il décroche le combiné du téléphone pour se donner une contenance. Il essaie de déplacer le téléphone mais se rend compte qu’il est fixé sur le bureau. À cours d’imagination, il bâille, et opte pour une position plus confortable en posant les pieds sur le bureau. Au bout d’un moment, il se met à somnoler. Il est réveillé en sursaut par la sonnerie agressive du téléphone. Surpris, il se casse la figure de son fauteuil. Il se relève et parvient à décrocher.

Jérôme – Oui…? Non, non… Si, si, passez-la moi, merci… Allo, chérie ? Oui, oui, tout va très bien, ne t’inquiète pas… (Essayant de plaisanter) En tout cas, je ne me suis pas encore fait virer… Il faut dire que je n’ai pas encore vu la chef de service… Et bien, je n’ai pas encore vraiment commencé à travailler, en fait… Ce que je dois faire ? Écoute, je t’avoue que je n’ai pas pensé à le demander… J’imagine que Madame Claude me l’expliquera… Oui, c’est le nom de la taulière… Je ne sais pas si c’est son nom ou son prénom… D’accord, je t’appelle dès que j’en sais un peu plus… Mais oui, ne t’énerve pas ! Je te rappelle, d’accord. Bisous.

Il raccroche, hésite un moment, et appuie sur la touche interphone verte.

Jérôme – Dominique ? C’est Jérôme… Oui, le Jérôme qui est dans le bureau à côté du vôtre… Très bien, excusez-moi, je saurai que ce n’est pas la peine de m’annoncer quand j’utilise l’interphone… Je voulais juste vous demander, euh… Je prendrai bien un café, finalement, si cela ne vous dérange pas trop… Combien de sucres ? Et bien… disons trois, si ce n’est pas abuser. Merci beaucoup, Dominique…

La seconde d’après, Dominique arrive avec son café.

Jérôme – Et ben… Le service est rapide… Vous êtes plus efficace que le génie enfermé dans ce thermos…

Dominique le regarde un peu de travers avant de déposer son café sur le bureau, en affichant à nouveau un air avenant.

Dominique – Vous désirez autre chose ?

Jérôme – Non, merci, ça ira… (Elle s’apprête à s’en aller) Enfin, si… (Elle se retourne vers lui) Je peux vous poser une question ?

Dominique – Je vous en prie…

Jérôme – C’est quoi, mon travail, au juste ?

Dominique – Votre travail ?

Jérôme – Qu’est-ce que je suis supposé faire ?

Dominique – Faire ?

Jérôme – Je ne vais quand même pas être payé à ne rien faire ? Non pas que cela me scandaliserait plus que ça, mais bon…

Dominique – Vous êtes là pour rendre service, Monsieur Charpentier.

Jérôme – Quel genre de services ?

Dominique – Disons que cela relève du Service Après Vente.

Jérôme – Je ne savais pas que dans un département de gestion de patrimoine…

Dominique – Madame Claude vous expliquera tout ça mieux que moi.

Jérôme – Bon…

Dominique – Autre chose que vous aimeriez savoir, monsieur Charpentier ?

Jérôme – Euh, non… Enfin, si… C’est qui, ce type, au dessus du thermos ?

Dominique – Le thermos ?

Jérôme – Sur la photo !

Dominique – Ah… Lui…

Jérôme – C’est l’employé du mois ?

Dominique – C’est votre prédécesseur.

Jérôme – Et il est où maintenant ?

Dominique – Dans le thermos.

Jérôme – Pardon ?

Dominique – C’est une urne funéraire.

Jérôme – Ah, d’accord… Ah, oui, c’est… Et il est mort de quoi, ce brave homme ? Pour que vous lui rendiez un culte domestique, comme ça…

Dominique – Il est mort dans l’exercice de ses fonctions.

Jérôme – Ses fonctions ?

Dominique – Celles qui sont appelées à devenir les vôtres.

Jérôme – Le Service Après Vente.

Dominique – C’est cela.

Jérôme – Un accident du travail ?

Dominique – On peut appeler ça comme ça. Autre chose ?

Jérôme (abasourdi) – Ça ira pour l’instant, je crois…

Dominique sort. Jérôme se plante devant le portait qu’il examine avec un regard nouveau et plutôt inquiet. Il saisit ensuite l’urne avec délicatesse.

Jérôme – Donc ce n’était pas du marc de café…

Le gros bouton rouge se met à clignoter, et une sonnerie de système d’alarme se met à retentir. Jérôme, paniqué, n’a même pas le temps de décrocher. Une femme, genre executive woman, arrive en trombe dans le bureau, tandis que la sonnerie cesse.

Claude – Alors c’est vous.

Jérôme – Oui, enfin… Moi ?

Elle lui flanque une baffe d’entrée .

Claude – Tenez, voilà pour commencer.

Jérôme (sidéré) – Bonjour Madame…

Claude – Soit vous êtes un escroc, soit vous êtes un incapable. Alors ?

Jérôme – Alors quoi ?

Claude – Vous êtes malhonnête ou incompétent ?

Jérôme – Je… Je ne sais pas… Il faut vraiment que je choisisse…?

Claude – C’est tout ce que vous trouvez à me dire ?

Jérôme – C’est à dire que…

Claude – Vous en voulez une autre ?

Jérôme – Euh, non… Pas si on peut éviter…

Claude – Vous savez combien ça va me coûter, tout ça ?

Jérôme – Je suis vraiment désolé…

Claude – Il est désolé… Non, mais vous vous foutez de moi !

Jérôme – Je vous assure que…

Claude – Et évidemment, vous allez me dire que vous n’y êtes pour rien.

Jérôme – Je n’irai pas jusque là, mais…

Claude – C’est la faute à pas de chance, c’est ça ?

Jérôme – C’est vrai que… Mais de quoi est-ce que vous me parlez, exactement ?

Claude – Bien sûr, faites l’innocent…

Jérôme – Excusez-moi.

Claude – Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Jérôme – Je ne sais pas…

Claude – Vous avez une solution à me proposer ?

Jérôme – Aucune…

Claude – Vous êtes vraiment un pauvre type.

Jérôme – Oui, c’est ce que me dit souvent ma femme…

Claude – Mais évidemment, ça ne vous empêche pas de dormir, tout ça, hein ?

Jérôme – Je peux vous proposer un café ?

Claude – Ben voyons… Mais vous ne réussirez pas à m’amadouer.

Jérôme – Loin de moi l’idée de..

Claude – Et vous ne l’emporterez pas au paradis, croyez-moi.

Jérôme – Je vous le promets…

Claude (changeant de ton) – C’est curieux, cette expression, vous ne trouvez pas ?

Jérôme – Quelle expression ?

Claude – Vous ne l’emporterez pas au paradis… Quand on va au paradis, de toute façon, qu’est-ce qu’on pourrait bien avoir envie d’emporter, puisque c’est le paradis.

Jérôme – Oui… J’imagine qu’il y a déjà tout ce qu’il faut sur place…

Claude (se reprenant) – Mais n’essayez pas de détourner la conversation !

Jérôme – Pardonnez-moi, je…

Claude – Vous êtes un crétin.

Jérôme – C’est à dire que… Je débute et…

Claude – Vous voulez dire que vous débutez dans la crétinerie ?

Jérôme – Oui, en quelque sorte…

Claude – Et bien je vous prédis une grande carrière !

Jérôme – Merci…

Claude – Nous nous reverrons, cher Monsieur… Et plus tôt que vous ne le pensez…

Jérôme – Avec plaisir, chère Madame…

Claude – Et vous vous payez ma tête, en plus ?

Claude hésite, comme si elle cherchait quelque chose. Elle se dirige vers le portrait, le décroche, l’écrase sur la tête de Jérôme, et ressort comme une furie. Jérôme reste là ahuri, avec le cadre du portait sur les épaules. Dominique revient alors, comme si de rien n’était, pour reprendre la tasse à café vide.

Dominique – Tout va bien, Jérôme ?

Jérôme – Euh, oui, merci…

Dominique – Une autre tasse de café ?

Jérôme – Merci, ça ira…

Dominique lui lance un regard et voit le cadre autour de ses épaules.

Dominique – Vous permettez ? (Elle s’approche et ôte le cadre, qu’elle raccroche à son emplacement habituel) Ne vous inquiétez pas, on le remplacera. Nous avons l’habitude.

Jérôme – L’habitude ? Mais… c’était qui, cette folle ?

Dominique – Ah, ça… Eh bien c’était… votre premier rendez-vous.

Jérôme – Mon premier rendez-vous ?

Dominique – Madame Claude vous expliquera…

Jérôme – Ah, non, ça suffit ! Votre Madame Claude ne m’expliquera rien du tout ! Je ne suis pas là pour me faire tabasser, moi !

Dominique – Mais… si bien sûr.

Jérôme – Pardon ?

Dominique – C’est pour ça que vous êtes là, Monsieur Charpentier. Comme votre prédécesseur.

Jérôme – Pour me faire insulter et recevoir des gifles ?

Dominique – Ce sont les risques du métier…

Jérôme – Quel métier ?

Dominique – Celui pour lequel vous percevrez un salaire !

Jérôme – Et si je ne suis pas d’accord ?

Dominique – On ne va quand même pas vous payer à rien faire, Monsieur Charpentier. Il faut être raisonnable… Je vous rappelle que vous n’avez aucune compétence. Vous êtes comédien…

Jérôme – Très bien… Dans ce cas, je démissionne… (Il s’apprête à s’en aller) Je ne resterai pas une minute de plus dans cet asile de fous…

Dominique – Je vous en prie, attendez au moins le retour de Madame Claude. (Elle se tourne vers la porte) Ah, tiens, justement la voilà…

Madame Claude, la cliente qui a giflé précédemment Jérôme, arrive. Stupéfaction de ce dernier en la reconnaissant.

Jérôme – Madame Claude, c’est vous ?

Claude (très aimablement) – Enchantée, cher Monsieur.

Dominique – Je vous laisse…

Jérôme – Je ne comprends rien… C’est un cauchemar…

Claude – Pardonnez-moi de vous avoir joué cette petite comédie, mais il s’agissait en réalité d’un dernier test en conditions réelles. Avant votre baptême du feu…

Jérôme – Mon baptême du…

Claude – Considérez ça comme un entretien d’embauche ! Entretien que vous avez parfaitement réussi, d’ailleurs. Bravo, Monsieur Charpentier !

Jérôme – Merci, mais… vous pourriez m’expliquer en quoi consiste mon job, à la fin. Votre assistante n’a rien voulu me dire…

Claude – En fait, c’est très simple. Vous allez tout de suite comprendre. Car je sais que vous êtes quelqu’un d’intelligent, Monsieur Charpentier, même si vous avez une tête d’abruti et aucun diplôme pour prouver que vous n’en êtes pas un.

Jérôme – J’ai quand même fait le Cours Florent en auditeur libre…

Claude – Et croyez-moi, ça peut beaucoup vous aider dans vos nouvelles fonctions… Comme vous le savez, nous sommes un département de gestion de grosses fortunes.

Jérôme – Oui…

Claude – C’est à dire que nous nous occupons de faire fructifier l’épargne de nos riches clientes, en leur vendant toutes sortes de produits financiers plus ou moins frais.

Jérôme – Seulement des clientes ?

Claude – Si je vous disais le pourcentage de la richesse nationale qui en France est détenu par des veuves, vous seriez surpris. Vous avez entendu parler des fonds de pension ?

Jérôme – Vaguement…

Claude – Les fonds de pension, c’est l’argent des retraites, et figurez-vous que la plupart des retraités de par le monde sont des veuves.

Jérôme – Je vois…

Jérôme – Alors vous voyez aussi pourquoi nous soignons particulièrement notre clientèle féminine.

Jérôme – Bien sûr…

Claude – D’autant que les femmes ont aussi l’énorme avantage pour nous de ne strictement rien comprendre aux placements financiers que nous leur proposons.

Jérôme – Je ne suis pas sûr moi-même de…

Claude – Ne vous inquiétez pas. Je vous avoue que je n’y comprends pas grand chose non plus. D’ailleurs, personne n’y comprend plus rien depuis longtemps… En tout cas depuis la mort de mon mari…

Jérôme – Vous êtes veuve ?

Elle fait un geste en direction du portrait accroché contre le mur.

Claude – Hélas… Mon cher époux nous a quitté il y a quelques temps déjà…

Jérôme – Ah, parce que c’est votre…

Claude regarde en direction du cadre et constate les dégâts.

Claude – Mais qu’est-ce qui lui est arrivé ?

Jérôme – J’allais vous poser la même question…

Claude – Ah, oui, c’est vrai… Je me suis un peu laissée emporter, tout à l’heure… Mais vous savez ce que c’est… Vous êtes comédien… Quand on est complètement investi dans son personnage… Bref, notre cliente type, c’est la veuve de Carpentras, comme on dit dans notre jargon.

Jérôme – Très bien…

Claude – Mais à la bourse, c’est comme au casino : il n’y a que la banque qui gagne toujours sur le long terme. Le client, lui, ne peut pas gagner à tous les coups. C’est ça que la veuve de Carpentras a du mal à comprendre. Vous me suivez ?

Jérôme – J’essaie.

Claude – Et puis on a beau dire, cher Monsieur, mais tout de même : pour les riches aussi, c’est la crise.

Jérôme – Bien sûr…

Claude – Et quand les riches sont moins riches, c’est leur banque qui s’appauvrit.

Jérôme – Cela va de soi.

Claude – Entre nous, nous sommes au bord de la faillite…

Jérôme – Ah, bon ?

Claude – Évidemment, le contribuable viendra encore une fois à notre secours, alors pour nous ce n’est pas si grave que ça, mais bon… On en a vu d’autres, pas vrai ?

Jérôme – Si vous le dites…

Claude – Mais la veuve de Carpentras, elle, elle ne reverra jamais son pognon. Alors on peut comprendre qu’elle ait besoin de se défouler un peu.

Jérôme – C’est bien normal.

Claude – De passer ses nerfs sur quelqu’un en particulier.

Jérôme – Hun, hun…

Claude – Et c’est là où vous intervenez…

Jérôme – Moi ?

Claude – Considérez que vous êtes une sorte de sparing partner pour millionnaires ruinés qui éprouvent momentanément l’irrépressible besoin de boxer quelqu’un.

Jérôme – J’ai plutôt l’impression d’être un punching-ball…

Claude – Allons, Jérôme ! Un grand garçon comme vous ! Ce ne sont que de faibles femmes, après tout !

Jérôme – Non vraiment, je ne pense pas être l’homme de la situation…

Claude – Je vous rappelle que vous avez signé un contrat, Monsieur Charpentier…

Jérôme – Et pourquoi est-ce que vous ne les recevez pas vous-mêmes, ces clientes que vous avez ruinées ?

Claude – Mais parce qu’en tant que directrice de cette filiale, je représente la continuité de l’institution financière. Je suis responsable de tout, mais comme un ministre de la santé ou un ministre du culte, je ne peux être coupable de rien, sauf à compromettre gravement la crédibilité de tous ceux qui sont au dessus de moi. Il en va de la survie même de cette société, Monsieur Charpentier. Que dis-je ? De la société toute entière ! Le Très Haut ne saurait être tenu pour coupable de quoi que ce soit. C’est à celui qui est tout en bas de l’échelle de payer pour tous les autres. Et le plus bas que nous ayons pu trouver sur l’échelle des hominidés, Jérôme, mais à qui néanmoins on puisse passer un costume sans avoir à rallonger les bras, c’est vous ! Un comédien au chômage !

Jérôme – Et votre mari ?

Claude – Mon mari avait une belle tête d’abruti, un peu comme la vôtre.

Jérôme – Je vois…

Claude – Allez au moins au bout de votre période d’essai, vous prendrez votre décision après…

Jérôme fait un signe en direction du portrait.

Jérôme – Si je suis encore vivant…

Claude – Pensez à votre salaire, et à la situation de l’emploi dans notre pays… Pour les pauvres aussi, c’est la crise, Jérôme. Pensez à votre femme. À vos enfants.

Jérôme – Je n’ai pas d’enfants.

Claude – Pensez à votre femme. À la tête qu’elle fera si vous revenez ce soir à la maison pour lui annoncer que vous vous êtes encore fait renvoyer de votre job dès le premier jour…

Jérôme – Vous ne me laissez pas tellement le choix…

Claude – Je suis certaine que vous êtes fait pour ce poste, Monsieur Charpentier. Et croyez-moi, j’ai vu défiler pas mal de candidats. Vous avez touché le fond, Jérôme. Là où vous en êtes, vous ne pouvez que remonter. On vous a déjà dit que vous aviez une tête à claques ?

Jérôme – Oui, ma femme me le dit souvent. Mais je ne suis pas sûr que dans sa bouche, ce soit un compliment…

Dominique arrive.

Dominique – Le rendez-vous de Monsieur vient d’arriver… Je la fais patienter ?

Claude – Allez, faites encore un petit essai. Vous verrez. Je suis sûre que cela finira par vous plaire.

Jérôme – Ce n’est pas encore un test, au moins ?

Dominique – Ah, non, croyez-moi, celle-là, c’est une vraie cliente. Et elle n’a pas l’air contente du tout…

Claude – Bonne chance, Jérôme… Et souvenez-vous : vous êtes coupable de tout, mais vous n’êtes pas responsable de rien…

Claude sort. Dominique se dirige vers le guéridon, retourne le « thermos » comme pour le remettre dans le bon sens. Elle décroche le cadre, et sort avec. Le bouton rouge se met à nouveau à clignoter et l’alarme à retentir. Bernadette, style grande bourgeoise BCBG, arrive en trombe.

Bernadette – Espèce de salaud ! Vous m’avez ruinée !

J