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Comme un poisson dans l’air

Journal intime d’un comique ordinaire

Monologues poétiques, psychanalytiques et néanmoins humoristiques

La vie, ce n’est pas la mer à boire, mais on s’en fait souvent une montagne. De ces montagnes à l’envers que sont les gouffres les plus profonds et qui, alimentés par des cascades de rires et des torrents de larmes, en reviennent encore et toujours à la mer. Sans être philosophe, et sans s’allonger sur le divan d’un psy, à nos moments perdus, chacun d’entre nous s’interroge sur le sens de la vie. En tout cas le sens de la sienne. L’existence ordinaire d’un être qu’on voudrait moins banal. À travers ces monologues croisés qu’on appelle dialogue, nous nous posons ainsi de petites questions sans grandes réponses. Ou même de grandes questions sans un petit début de réponse. À moins que le train train quotidien ne vienne soudain à dérailler pour nous précipiter, pris de vertige, au bord du vide insondable du sens. Comme le décrit Freud dans son célèbre essai « Psychopathologie de la vie quotidienne », c’est à partir d’un simple coq à l’âne qu’un fond tourmenté peut remonter à la surface, pour laisser entrevoir entre les vagues, tel un monstre marin, un sens interdit… qui constitue l’essence tragi-comique de nos existences ordinaires.

Spectacle du Festival d’Avignon Off 2018 sous le titre

« Comme un poisson dans l’air »

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Cet ouvrage peut être commandé en impression à la demande sur le site The Book Edition, avec des réductions sur quantité (5% à partir de 4 exemplaires et 10% à partir de 12 exemplaires), livraison dans un délai d’une semaine environ.

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE (À LIRE OU IMPRIMER) 

COMME UN POISSON DANS L’AIR

Jean-Pierre Martinez

1 – Sans titre

2 – Richophobie

3 – Divan

4 – Les petites heures

5 – Salles obscures

6 – Auto-stop

7 – Il était une dernière fois

8 – Définition de l’amour (par défaut)

9 – La volupté de l’ennui

10 – Sur le fil

11 – Le ménage

12 – Comme avant

13 – Le remplaçant

14 – Parler du beau temps

15 – Notre père qui êtes en nous

16 – Faire tomber la neige

17 – Demi-vœux à la Nation

18 – Death Valley 

19 – Ici ou là

20 – Laissez-moi rire

21 – Retour à Ithaque

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Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, cependant, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD :

www.sacd.fr

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1 – Sans titre

Il y a quelqu’un ? Non… Alors vous êtes comme moi. Vous non plus, vous n’avez pas vraiment réussi à devenir quelqu’un. Etre le fils de personne, ça va encore. Certains sont même devenus très célèbres. Il y a des précédents. Mais qui se souvient encore des parents du fils de personne ? Personne. Moi, depuis que je suis arrivé au monde, on m’a toujours dit : si tu veux devenir quelqu’un, dans la vie, il ne faut pas faire n’importe quoi. Et croyez-moi, tous ceux qui m’ont dit ça, ça n’était pas n’importe qui. Alors j’ai essayé de faire quelque chose de moi. Pour devenir quelqu’un, comme eux. Mais je ne suis arrivé à rien, je le sais bien. Je n’ai jamais su quoi faire de ma peau. Je ne suis qu’un numéro, comme on dit. Un drôle de numéro, même, à ce que disent certains. Je n’ai pas dû faire ce qu’il faut. Alors je fais ce que je peux. Je fais mon numéro, justement. Je suis un comique, comme ils disent : Oh, celui-là, c’est un comique ! Est-ce qu’un comique peut vraiment devenir quelqu’un ? Pour ça, il faudrait qu’on le prenne au sérieux… Mais même moi, je n’arrive pas à me prendre au sérieux. Mon médecin, quand je vais le voir pour un arrêt de maladie, il me répète toujours : Arrêtez de jouer la comédie ! Sans parler de mon banquier qui me prend pour un clown. Est-ce que vous prêteriez de l’argent à un clown, vous ? qu’il me dit tout le temps. Surtout à taux zéro… Quand on prête à rire, on n’est pas sûr d’être remboursé, c’est sûr… C’est pour ça que les comiques finissent rarement propriétaires de leur dernière demeure. Moi non plus, je n’ai pas de chez moi. Il paraît même que j’ai l’air de ne pas savoir où j’habite. Si encore j’avais rencontré quelqu’un dans la vie. Tu devrais essayer de rencontrer quelqu’un, comme ils disent. Mais si vous croyez que c’est facile de nouer une relation sérieuse avec une personne qui ne sait même pas où elle habite. Je ne demandais pourtant pas grand chose. Pas forcément quelqu’un de… Si au moins j’avais tiré le bon numéro. Mais non. Je n’ai tiré que de sacrés numéros, croyez-moi. Aucune relation stable. Quelques intermittentes parfois. Beaucoup de faux numéros. Mais jamais le numéro complémentaire. Alors le numéro gagnant… Et maintenant, c’est trop tard, hein ? Je n’en ai plus pour longtemps, je le sais. Et je sais bien qu’après ma disparition, personne ne dira : celui-là, c’était quelqu’un. Est-ce qu’on peut même parler de disparition s’agissant d’une personne qui n’a jamais réussi à devenir quelqu’un ? Non, à mon enterrement, on dira : celui-là, c’était un comique. S’il y a quelqu’un à mon enterrement, bien sûr. Vous avez remarqué, à l’enterrement des gens célèbres, il y a toujours une foule d’anonymes, comme ils disent dans les journaux ? La foule des anonymes… Mais sur la tombe des inconnus, il n’y a jamais personne. Et surtout pas des célébrités. Ou alors, il faut être soldat sans papier, mourir au champ d’honneur, et avoir beaucoup de chance à titre posthume. Non, en temps de paix, il ne faut pas rêver. Personne ne ranimera jamais la flamme de tous les morts qui n’ont jamais réussi à devenir quelqu’un de leur vivant…

2 – Richophobie

Pardon, mais avant de commencer, je voudrais vous poser une petite question. Non mais rassurez-vous, ce n’est pas pour un sondage. Parce que j’en connais des comédiens comme moi, qui profitent du système. On le connaît tous, le truc. Ils prétendent faire un one man show, ils rameutent leurs amis dans un théâtre en leur vendant des places sur billetreduc. En réalité, ils travaillent pour un institut de sondage, et ils en profitent pour vous administrer un questionnaire interminable. Il faut bien dire que le système entretient la confusion, aussi : maintenant tous ceux qui font des petits boulots sont payés comme intermittents. Il paraît que ça coûte moins cher à la société. Ça doit être ça qu’on appelle la société du spectacle. Bref, je vous rassure, ma question est parfaitement gratuite et tout à fait désintéressée. Alors voilà. Est-ce qu’il y a des riches dans cette salle ? Personne ? Non, mais rassurez-vous, je ne suis pas non plus payé pour dénoncer au Trésor Public ceux qui auraient oublié de payer leur ISF. Non, vraiment ? Aucun riche ? Bon. Dans ce cas, je vais pouvoir vous exposer mon petit problème sans choquer personne. Alors voilà. Parfois, je me demande si je suis tout à fait normal. Tout le monde est supposé envier les riches, non ? Vous aussi, j’imagine. Et bien pour moi, je ne sais pas pourquoi, la richesse c’est un peu comme une maladie honteuse. Une maladie socialement transmissible, si vous préférez. Une saloperie qu’on attrape par des rapports non protégés avec de pauvres gens déjà atteints de cette affection. Je ne sais pas, la richesse, ça me dégoûte un peu. Oui. Les riches m’inspirent une sorte de mépris apitoyé. C’est ça qu’on appelle la condescendance, je crois. Oui, c’est ça. Je porte sur les gens riches un regard condescendant. Non mais j’ai bien conscience que c’est absolument déplacé. Ce sont les riches qui devraient me regarder de haut. Puisque je n’ai pas réussi à devenir comme eux. Tout le monde a envie de devenir riche, non ? À part ceux qui le sont déjà, évidemment. Et encore. Ceux-là ont sûrement envie d’être encore plus riches. C’est addictif, l’argent, vous savez ? Et on est toujours le pauvre de quelqu’un. Regardez, à chaque fois qu’un Président de la République est élu en France, il commence par relever le seuil de l’ISF juste au-dessus du montant supposé de son propre patrimoine. Histoire qu’on ne l’accuse pas de faire partie des gens riches, justement. La preuve que ce n’est pas si glorieux que ça. Mais j’en reviens aux riches, les vrais. Pas ceux qui ont juste atteint le seuil de la richesse, comme d’autres s’enfoncent sous le seuil de la pauvreté. Non, ceux pour lesquels il n’y a pas photo. Les millionnaires, comme on disait autrefois, du temps des anciens francs. Eh oui, à cette époque-là, c’était beaucoup plus facile d’être millionnaire, évidemment. Cent fois plus facile qu’avec les nouveaux francs. Donc presque sept cents fois plus facile que depuis le passage à l’euro. Vous vous rendez compte ? À cette époque là, on était millionnaire pour à peine plus de 150.000 euros. Vous êtes toujours sûrs qu’il n’y a aucun millionnaire dans la salle ? Même en anciens francs ? Même à crédit ? Dans ce cas, c’est que vous êtes locataires et que vous habitez dans un HLM. Parce que maintenant, si vous êtes propriétaire d’une chambre de bonne à Paris, vous êtes forcément millionnaire en anciens francs. Au prix où est le mètre carré dans la capitale. Ce n’est pas formidable, ça ? On n’a peut-être pas réussi à inverser la courbe du chômage, mais aujourd’hui, une simple bonne, propriétaire de sa chambre mansardée au septième étage sans ascenseur est virtuellement millionnaire. À condition de la revendre à un autre millionnaire pour aller prendre sa place sous les ponts, bien sûr… C’est pour ça que les millionnaires, c’est fini. Pour être riche, aujourd’hui, il faut être milliardaire. En ancien francs en tout cas. C’est l’inflation. La bulle immobilière, comme on dit. Mais les bulles, on sait bien à qui ça profite. Pendant que les pauvres se contentent d’une aspirine effervescente non remboursée par la Sécu pour faire passer leur gueule de bois, les riches s’enfilent des magnums de champagne duty free pour faire passer leur caviar. La bulle immobilière, c’est surtout le rétablissement de l’esclavage, oui. Au temps d’Autant en emporte le vent, les esclaves, au moins, ils étaient en CDI. Les Noirs travaillaient gratuitement pour un vaste domaine colonial. Les esclaves d’aujourd’hui travaillent au noir pour rembourser le crédit de leur minuscule appartement. Et pour espérer être affranchis, ils doivent payer leur vie durant deux smic par mois à leur banque… alors qu’ils n’en gagnent qu’un seul. Bon, mais où je voulais en venir, avec tout ça ? Ah oui, les riches ? Non mais franchement. Vous les enviez vraiment, vous, ces pauvres gens ? Après un déjeuner à la Tour d’Argent, pour rentrer à Neuilly, devoir remonter toute la rue du Faubourg Saint Honoré en Ferrari, alors qu’on a déjà du mal à circuler en Vélib ? Merci, très peu pour moi. D’accord, ça m’amuserait sûrement de pouvoir aller dormir dans un palace comme le Hilton à Paris. Surtout s’il porte mon nom, et que je n’ai même pas à payer la note, comme Paris Hilton. Mais bon, pour ça, à la rigueur, je peux toujours casser mon Livret A et aller passer une nuit à l’Hôtel Martinez à Cannes. Je ne suis pas si pauvre que ça, non plus. Mais après ? Non, et puis il y a un gros inconvénient à être riche, c’est qu’on ne peut plus fréquenter que des gens riches. Ben oui, quand vous êtes milliardaire, vous ne pouvez pas partir en vacances avec un pote smicard. Ça fausse les rapports, forcément. D’accord, quand vous êtes pauvres, c’est pareil. Vous êtes condamnés à rester entre vous. Mais moi je dis que les pauvres sont beaucoup plus marrants. Il y en a même de très sympas, j’en connais. Pas prétentieux, ni rien. Ok, tous les riches ne sont pas pareils, c’est vrai. Il y en a qui sont pires que les autres. Le nouveau riche, surtout, qui n’a pas encore l’habitude. La richesse, c’est un mode de vie, vous comprenez. Ça s’apprend. Alors le nouveau riche, lui, il ne sait pas. Il commet des impairs évidemment, et les autres ne se gênent pas pour le lui faire sentir. Vous vous voyez, vous, dîner à la Tour d’Argent ? On ne saurait pas comment se comporter. Vous arrivez, vous descendez de votre Ferrari, un voiturier vous tend la main pour prendre vos clefs de bagnole et aller la mettre au garage pendant que vous vous tapez la cloche avec un top model. Vous vous imaginez donner les clefs de votre Twingo à un inconnu avant d’aller vous taper le boudin à l’ardoise au bistrot du coin ? Vous auriez trop peur qu’il ne revienne jamais avec votre caisse pourrie dont vous n’avez même pas fini de payer les traites. Alors une Ferrari, vous pensez bien… Non, la richesse, ça ne s’improvise pas. Ça nécessite un apprentissage. Tandis que la pauvreté, c’est naturel. Personne n’a jamais reproché à un nouveau pauvre de manquer de tact en fréquentant pour la première fois les Restos du Cœur. On sait tout de suite quelle cuillère on doit prendre pour la soupe ou pour le Flamby, il n’y en a qu’une. Et puis les nouveaux pauvres, ça n’existe pas trop, en fait. Quand on est pauvre de naissance, on le reste toute sa vie, et pour les riches, c’est pareil. Il y a des riches qui font faillite, bien sûr. Mais un riche une fois ruiné, c’est encore un type qui a beaucoup plus d’argent que vous. Ce qui m’amène d’ailleurs à vous poser une deuxième question… Est-ce qu’il y a des pauvres dans cette salle ? Oui, je sais, si vous êtes là, c’est que vous avez pu vous payer une place de théâtre sans empiéter sur votre budget coquillettes, mais bon. Il pourrait aussi y avoir quelques invités. Non, parce que les pauvres, entre nous, il y en a des cons aussi… Pourquoi croyez-vous que les gens se traitent de pauvre con à longueur de journée ? Le pire, il me semble, c’est le pauvre militant. Le prolétaire encarté, vous voyez ? Celui qui est pauvre, fier de l’être, et qui voudrait que tout le monde le soit avec lui, par solidarité. Non parce qu’il n’y a pas de raison d’avoir honte d’être pauvre, d’accord, mais il n’y a pas non plus de quoi se vanter. On ne leur reproche pas d’être pauvres, ils n’ont rien fait pour mériter ça. Mais alors il faut être juste. Il ne faut pas reprocher aux riches d’être riches. La plupart d’entre eux n’ont rien fait non plus pour le devenir. L’idéal, évidemment, ce serait qu’il n’y ait ni pauvres ni riches. Que des gens comme nous, quoi. À l’aise, sans plus. Juste un million en dessous du seuil de l’ISF. Mais ça n’arrivera pas, si ? On a déjà essayé. En Russie ou en Chine. Ça finit toujours par quelques millions de morts, et à la fin les pauvres sont encore plus pauvres et les riches encore plus riches. Et puis surtout, ce ne serait pas juste. Les pauvres n’ont pas besoin des riches pour savoir qu’ils sont pauvres, c’est un fait. Mais les riches, eux, ils ont besoin de sentir qu’il y a des pauvres pour profiter pleinement de leur richesse. Non, vous avez raison, je devrais être plus tolérant avec les riches. Et puis on ne sait jamais. Le xénophobe, il s’en fout. Il ne risque pas de devenir étranger du jour au lendemain. À condition de ne pas trop s’éloigner de chez lui. Mais le richophobe, allez savoir. Personne n’est complètement à l’abri de devenir riche. Même les comédiens… Même quand ils travaillent du chapeau… et qu’ils sont payés au chapeau. Alors ? Vous me la montrez, la couleur de votre argent ?

3 – Divan

Je m’allonge ou…? Ok… Je ne sais pas très bien par où commencer… J’ai trouvé vos coordonnées dans l’annuaire… On peut demander à un ami si il connaît un bon dentiste pas trop cher et qui ne fait pas mal, mais… quelqu’un comme vous. Alors, j’ai consulté les pages jaunes… Et puis j’ai choisi votre nom au hasard dans la liste… Plutôt longue, la liste, hein ? Un job payé en liquide, par les temps qui courent… Il paraît qu’on n’a pas besoin de diplôme pour faire votre métier ? Qu’il suffit d’avoir été client pour se mettre à son compte… C’est vrai ? Alors moi aussi, après, si je veux… Je vais considérer que je suis en formation alors. Mais ça ne vous fout pas un peu les boules que tous vos clients deviennent des concurrents potentiels ? Vous imaginez ? Je vais voir mon boucher, je prends une tête de veau, et en sortant j’ouvre une boucherie juste en face… Ça ne risque pas d’arriver, remarquez, j’ai horreur de la viande… Même avec les œufs, j’ai du mal. Bon, j’en mange de temps en temps, mais… Il paraît que les oiseaux sont les descendants des dinosaures… Alors un œuf, c’est un peu un fœtus de dinosaure, non ? En fait, je n’ai pas choisi votre nom tout à fait par hasard… Vous étiez le dernier sur la liste… Comme votre patronyme commence par un Z… J’ai sûrement voulu réparer une injustice… C’est mon côté Zorro. Oui, j’imagine que les autres choisissent toujours le premier de la liste… Monsieur Aa, Madame Ab, ou Monsieur Bb… Je me doute de ce que vous avez dû endurer pendant vos études… Si vous en avez fait… Toujours le dernier à passer à la casserole… Moi, ça va. Je suis dans les M… Plutôt dans le peloton de queue, mais bon… Tiens, c’est marrant, moi c’est à la fin de mon nom qu’il est le Z… Mon père était espagnol… Je ne sais pas pourquoi je dis « était », parce qu’il l’est toujours… Je veux dire, vivant. Enfin, je crois… Mais est-ce qu’on peut dire qu’il est encore espagnol ? Il a été naturalisé… Naturalisé français, je veux dire… Pas empaillé… Ou congelé… C’est dingue, toutes ces bonnes femmes qui mettent leurs marmots au congélateur, non ? Entre le poisson pané et les esquimaux… Si seulement les enfants pouvaient faire la même chose avec leurs parents… Les conserver comme ça au congélo en attendant de savoir quoi en faire… Pourquoi je vous raconte tout ça, moi…? Ah, oui, le Z ! Alors il faut que je vous raconte tout depuis le début, c’est ça ? De A à Z. Ou plutôt de M à Z… Puisque pour moi ça commence à M… Je n’ai jamais aimé mon prénom… Vous avez remarqué, à la télé, dans les films ? L’abruti de service s’appelle toujours Jean-Pierre… Comme dans Ma Sorcière Bien Aimée, par exemple. Vous connaissez ? Mais si, le mari de Samantha ! Eh ben le con, dans l’affaire, c’est lui. Elle, elle rame toute la journée pour lui éviter la honte de passer pour le con qu’il est vraiment. Et elle n’a pas trop de tous ses pouvoirs magiques pour empêcher ça. Bon, elle l’aime, son Jean-Pierre, parce qu’il est gentil. Gentil, mais con. C’est l’idée qu’on se fait des Jean-Pierre, en général. Moi aussi, j’ai une fille. J’aurais dû l’appeler Tabatha. Je ne veux pas dire par là que ma femme est une sorcière. Ce serait plutôt une fée… Pour arriver à me supporter… C’est ce que ma mère lui dit toujours, d’ailleurs : Comment vous faites pour le supporter ? Elle est normande, ma mère. Comme les vaches. Alors le lait, le beurre, la crème… Qu’est-ce qu’on a pu en bouffer… Je ne digère pas, moi, le beurre. Je dois tenir ça de mon père. En Espagne, c’est plutôt l’huile d’olive. Il lui disait toujours : Pourquoi tu mets autant de crème dans la soupe ? Il aurait mieux fait de lui demander pourquoi elle ne mettait pas plus de soupe dans sa crème… C’était plus fort qu’elle, apparemment… L’atavisme… Finalement, mon père a trouvé quelqu’un d’autre pour lui servir la soupe… À la maison, maintenant, c’est moi qui cuisine. Comme ça, au moins, je sais ce que je mange. Vous ne dites rien, hein ? Mais vous n’en pensez pas moins. Vous vous demandez sûrement pourquoi je suis venu vous voir. Si je le savais, je ne serai pas venu, j’imagine. Enfin si, il y a quand même quelque chose. Comment vous dire ça ? Plus ça va… plus je me sens proche du minéral. Je ne sais pas pourquoi. Vous connaissez la formule : plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien ? Moi, plus le temps passe, plus les gens m’ennuient. Les chiens aussi, d’ailleurs. C’est avec les pierres que je me sens vraiment à l’aise… Une vie d’homme… C’est trop court, non ? Alors une vie de chien… Tandis qu’une pierre, ça ne vieillit pas… Même les arbres, ça ne me dit plus rien. Pourtant, il y en a qui ont plus de mille ans. Mais un arbre aussi ça finit par mourir. Ça peut même avoir des maladies. Et puis c’est bouffé par les vers, comme le reste. Ça finit par réintégrer la chaîne alimentaire. Une pierre, non. Personne ne mange de cailloux ! Sauf les poules, c’est vrai… Pour fabriquer la coquille de leurs œufs. Vous avez raison, on ne peut pas dire non plus que les pierres soient vraiment éternelles… Vous croyez que les dinosaures aussi bouffaient des cailloux pour fabriquer leurs œufs ? Dans ce cas, à quoi bon être une pierre ? Si c’est pour finir en coquilles vides après une omelette… Alors pourquoi j’aime les pierres, docteur ? Je veux dire Monsieur Z. Vous croyez que ça a quelque chose à voir avec mon nom ? Jean Pierre M.

4 – Les petites heures

Les petites heures, vous connaissez ? Un, deux, trois, quatre… À cinq, on serait déjà tiré d’affaire. Il suffirait de patienter un peu en écoutant la radio. Mais on se réveille, et on regarde par la fenêtre. Pas une lueur. On tend l’oreille. Pas un chant d’oiseau. Les diurnes dorment encore, les nocturnes sont déjà couchés. Aucun espoir de lendemain proche. On est au plus profond de l’obscurité, dans la contrée d’aucun homme, la nuit des dormeurs éveillés. Bien sûr, un effort suffirait pour se lever, et marcher. Mais ce serait prématuré. Presque contre nature. Voir la nuit avant d’avoir vu le jour… Alors on doit rebrousser chemin. Repasser la frontière. Revenir là où rien ne peut encore nous atteindre. Où rien ne peut nous attendre. Où personne ne peut nous entendre. L’au-delà est l’en deçà d’un éternel réversible. Je compte jusqu’à cent. À l’envers. Quatre-vingt dix-neuf, quatre-vingt dix-huit… Espérant qu’avant la fin de ce compte à rebours, j’aurai cessé de compter. Les nuits de grande insomnie, je commence à sept milliards. Six milliards neuf cent quatre-vingt dix neuf millions neuf cent quatre-vingt dix neuf mille neuf cent quatre-vingt dix neuf autres, avant que mon tour vienne dans cette vaste salle d’attente à ciel ouvert qu’est le monde des vivants. Combien de temps pour effeuiller une à une toutes ces existences qui ne sont pas la mienne, pour me reconnaître dans cette foule et trouver mon sommeil ? Une nuit pour savoir qui on est. Ce qui nous distingue des autres. Une vie pour découvrir tout ce qui n’est pas nous. Mourir. Se fondre à nouveau dans l’indistinct. Dormir. Lâcher prise. Avec la peur de se réveiller un autre. Dans une obscurité qui serait un cauchemar sans espoir de matin. Ce qui me tient en vie, qui me tient en éveil, c’est la peur de sombrer par une mauvaise nuit, dans le mauvais sommeil, la fatigue éternelle. L’insomnie est une course immobile contre le temps. Une victoire provisoire. Quatre, trois, deux, un… Suspendues entre la torpeur de la nuit et la brutalité du réveil, les petites heures égrènent le temps compté des insomniaques.

5 – Salles obscures

Vous vous demandez ce que je fais, non ? Eh ben je suis comme vous. J’attends… Qu’il se passe quelque chose… Quoi ? Je n’en sais rien moi… Si je savais… J’attends que ça s’améliore… Je pourrais me lever, et aller faire un tour en attendant, vous me direz… Vous aussi, d’ailleurs… Mais non… Je ne pense pas que ce soit très prudent… Des fois qu’il se passe quelque chose d’intéressant pendant notre absence… Ok, pour l’instant, il ne se passe rien. Mais ça peut redémarrer au moment où on s’y attend le moins. Subitement… Vous savez, c’est comme quand on est au cinéma, et que le film s’arrête tout d’un coup, parce que la pellicule a fondu sous la chaleur du projecteur. La lumière se rallume et on est là comme des cons, éblouis, comme si on nous avait brutalement tiré d’un rêve. On reprend peu à peu ses esprits et on se met à attendre. À espérer que le film reparte le plus vite possible. Qu’on nous replonge dans notre coma artificiel en relançant la bobine. Et puis on se rend compte qu’on ne sait absolument pas combien de temps va durer la panne. Peut-être que c’est plus grave que ça, et que la séance va être annulée. En fait, on n’est même pas sûr qu’il y ait vraiment quelqu’un en cabine pour recoller les morceaux. Et si le projectionniste s’était barré juste après avoir lancé le film ? Au bout d’un moment, le plus courageux des spectateurs se lève pour aller voir ce qui se passe. Sous le regard admiratif de tous les autres, restés lâchement assis à attendre que quelqu’un se décide. Mais le héros ne sait pas où aller pour sauver du naufrage ses camarades d’infortune. C’est très mystérieux, une cabine de projection. Il n’y a pas de fenêtre. Juste une meurtrière pour laisser passer la lumière du projecteur. On ne sait même pas où est la porte d’accès dérobée de cette citadelle interdite. Alors le type sort de la salle, retourne jusqu’à l’entrée du cinéma et demande ce qui se passe à la caissière de garde, qui évidemment n’est pas au courant. Elle ne sait pas non plus où est le projectionniste. Apparemment, personne ne l’a jamais vu. Mais elle dit qu’elle va se renseigner. Le type revient dans la salle après cet acte de bravoure, se préparant à rendre compte et s’attendant à être applaudi pour son initiative audacieuse, malgré le résultat plus qu’incertain de sa démarche. Mais quand il ouvre la porte, il s’aperçoit que la salle est à nouveau plongée dans le noir. Le film a déjà redémarré ! Sans lui ! Il s’est fait avoir. Il se dit qu’il aurait mieux fait d’attendre tranquillement avec les autres que les choses s’arrangent d’elles-mêmes. Avec tout ça, il a raté un bout du film. Quelques secondes, pas plus. Mais c’était peut-être une scène clef. Imaginez que dans Citizen Kane, vous ratiez la luge d’entrée… Sans compter que ces quelques images manquées s’ajoutent à celles probablement sacrifiées par le projectionniste pour bricoler une réparation à la va vite en ressoudant les deux bouts fondus de la pellicule. Maintenant, je vais être définitivement largué, se dit le revenant dont les yeux ne se sont pas encore réhabitués à l’obscurité. Il regagne son siège à tâtons, et demande en chuchotant à sa voisine de lui résumer ce qui s’est passé pendant son absence. La fille s’apprête à lui répondre à contrecœur, craignant à son tour de rater une réplique essentielle pendant cette remise à niveau, quand derrière eux une voix agacée crie : Chuuuut ! Alors la fille, soulagée, lance un regard désolé au gêneur avant de tourner à nouveau vers l’écran ses beaux yeux fascinés, tout en replongeant avec volupté la main dans son paquet de pop corn. The show must go on ! Mais le pauvre zombie, lui, ne comprend plus rien au film… Alors je préfère attendre... (Un temps). Vous savez combien ça rapporte, un livret A, en ce moment…? Trois pour cent par an… Vous placez votre SMIC à la caisse d’épargne, vous vous faites congeler pendant cinq cents ans. On vous passe au micro-onde, et vous êtes multimillionnaire. Là, ça vaut le coup d’attendre, non ? 

6 – Auto-stop

Vous allez où ? Vous ne savez pas…? Bon, ben… Montez, je vous emmène. Vous n’avez que ça comme bagages ? Vous avez raison. Quand on ne sait pas où on va, pas la peine de se charger. Moi, j’ai juste un petit sac. Une brosse à dents. Des chaussettes de rechange. Un maillot de bain, au cas où… Oubliez pas d’attacher votre ceinture, il y a des contrôles, parfois. Moi non plus, d’ailleurs, je ne sais pas très bien où je vais. J’ai pris quelques jours. Je vais essayer de trouver un endroit calme, pour faire le point. J’ai une vague idée de roman… Avec les ordinateurs portables, maintenant, c’est pratique. On peut écrire où on veut. Même chez soi. J’ai aussi internet, là-dessus ! Quand je quitte la maison, j’emmène la boîte aux lettres. C’est pas mal, ce coin, non ? Dommage qu’ils annoncent un temps pourri. J’aime bien rouler, comme ça. Déjà parti, pas encore arrivé. J’ai l’impression d’exister un peu. Ça doit être pour ça que je ne finis jamais rien. Le nombre de romans que j’ai pu commencer ! Quand j’étais gosse, ce que je préférais, c’était le trajet entre chez moi et l’école. Je faisais durer le plaisir, en allant le plus lentement possible. Mais… on a beau prendre son temps, on finit toujours par arriver quelque part. Il faut absolument que je mette de l’essence, là. Vous me dites si vous voyez une pompe ? Ouais… Quand j’étais gamin, j’étais terrifié par la certitude que j’allais mourir un jour. C’est le destin de tout le monde, hein ? Alors j’ai d’abord tenté de me persuader que je n’étais pas comme tout le monde. Mais très vite, j’ai dû me faire à l’idée que je n’étais pas Jésus Christ. Seul un temps élastique me séparait d’une mort certaine. Peut-être même prématurée ! Non seulement j’étais sûr de mourir, mais je ne savais pas quand. Bref, ça devenait urgent de ralentir pour ne pas mourir de façon précipitée. Qu’est-ce qu’il a à klaxonner comme ça, celui-là ? Double, si tu es tellement pressé ! Je disais quoi ? Oui, donc, faute de pouvoir arrêter le temps, après, j’ai essayé de retenir chaque instant. Pour qu’il s’écoule moins vite, voyez. Avec l’espoir secret qu’un souvenir plus dense finirait par enrayer le sablier. Pour commencer, j’ai choisi un moment, au hasard, et j’ai décidé arbitrairement de le retenir toute ma vie. Et ça a marché ! La première fois… Un moment inoubliable ! Quoique absolument sans intérêt… Je n’ai jamais pu réitérer cet exploit. De toute façon, depuis le temps, j’ai changé de point de vue sur l’existence, hein ? On meurt, bien sûr, mais on ne disparaît jamais complètement. Rien ne se perd, rien ne se crée. Hélas, avec le temps, cette certitude d’un éternel retour me terrorise encore plus que celle d’une fin définitive. Ça ne s’arrêtera donc jamais ? Et qu’est-ce qu’on va devenir quand on sera mort ? C’est vrai, c’est effrayant, la réincarnation, si on y pense. Même si on n’est pas complètement satisfait de sa vie actuelle, rien ne dit qu’une fois ressuscité, on ne va pas se retrouver dans la peau de quelqu’un encore plus malheureux que soi… Il y a tellement de misère, dans le monde. Ça ne vous fout pas les jetons, à vous, cette roulette russe ? Non, on ne sait pas où on va. On ne sait même pas d’où on vient ! Est-ce qu’un papillon se souvient d’avoir été une chenille ? L’homme ne se souvient même pas d’avoir été un singe. Ah, une pompe à essence ! J’ai bien cru qu’on allait tomber en panne sèche. Si vous voulez en profiter pour vous dégourdir les jambes. Ou passer aux toilettes. Prenez votre temps, on n’est pas pressés. On ne sait pas où on va…

7 – Il était une dernière fois

Il faut s’attendre à tout, dans la vie. Se tenir prêt. Le matin, on se lève. Comme tous les jours. On ne sait jamais si ce ne sera pas le dernier matin du dernier jour de sa vie. Bon, il y a des fois où on peut s’en douter un peu, hein…? Quand on ne se lève même plus, par exemple. Qu’on est atteint d’une longue maladie, une longue maladie qui tire plutôt vers sa fin, voyez, et que l’aumônier de l’hôpital est passé à tout hasard pour vous demander si vous n’aviez vraiment besoin de rien. Là, on se dit que si ce n’est pas pour aujourd’hui, en tout cas, ça ne va pas tarder. Quand on s’apprête à sauter de l’avion en plein vol, en regardant vers le ciel pour ne pas voir en bas, et qu’on imagine ce qui se passerait si le parachute ne s’ouvrait pas. Alors on vérifie une dernière fois que l’anneau n’est pas coincé. Que la toile n’est pas déchirée. Que par mégarde, on ne s’apprête pas à se jeter dans le vide avec son sac de couchage. Même si on n’est pas croyant, on fait son signe de croix au cas où. Ça ne mange pas de pain. Et puis, toute honte bue, on peut toujours décider de ne pas sauter. Rester dans l’avion, sonner l’hôtesse, et commander un whisky. En attendant que l’avion se pose en douceur. Ou qu’on s’écrase. Mais tous ensemble. Quand on est matador, et qu’on s’apprête à tuer six taureaux d’affilée, de cinq à sept. Et si l’un d’eux ne l’entendait pas de cette oreille ? Ni une ni deux, le bœuf qu’il a failli être pourrait se rebiffer. Combien de temps survivra-t-on encore à cette boucherie à ciel ouvert ? Depuis la nuit des temps, tuer pour vivre, c’est un métier à risque. Dans le couloir de la mort, quand on entend des bruits de pas derrière la porte, aux petites heures, et que le room service vous apporte sur un plateau le petit déjeuner continental, servi dans de la vaisselle fine, au lieu du jus de chaussette habituel dans un quart en fer blanc. Alors là, on sait qu’il faudra libérer la chambre avant midi, que l’addition ne va pas tarder, et qu’on n’y coupera pas. Quand on saute à l’élastique, et qu’on sait qu’il peut craquer. Quand on craque et qu’on saute sans élastique. Quand on saute avec un préservatif et qu’il craque. Quand on craque et qu’on saute sans préservatif, parce que le pape a dit que non. Que celui qui a déjà pêché lui lance la première capote usagée. Quand on se lève le matin, et qu’on ne sait plus pourquoi. Quand on pense qu’à vivre, on n’y survivrait pas. Quand on préfère mourir pour quelque chose, plutôt que de vivre pour rien. Quand on meurt de faim, qu’on ne pèse déjà plus rien, et qu’on ne peut pas faire autrement. Quand on nous a trop souvent dit d’aller nous faire pendre. Oui. Il y a des fois où on peut se douter qu’il n’y aura pas de prochaine fois. Et puis il y a les fois où on ne voit rien venir. Les fois où on s’en va comme on est venu. Par accident. Où on meurt comme on a vécu. Bêtement. Les fois où on décède par hasard. Sans préavis. Où on meurt par erreur. Sans faire-part. Un jour on se lève le matin, et il n’y en aura pas d’autres. Et on ne le sait pas. Il y a des fois où on meurt sans prévenir.

8 – Définition de l’amour (par défaut)

Ça fait combien de temps qu’on se connaît ? Vingt ans, au moins, non ? (Silence) Pourquoi on a jamais couché ensemble, au fait ? C’est vrai, on s’entend bien… On aurait même pu se marier! C’est marrant, je te vois un peu comme une ex. Alors qu’on n’est jamais sortis ensemble… On a failli, une fois, tu te souviens ? Tu m’avais fait boire. A moins ce ne soit le contraire. On a fini chez toi, complètement bourrés. On a rigolé comme des bossus pendant toute la nuit, mais on a oublié de coucher ensemble. C’est peut-être parce qu’on s’entend trop bien, justement. Ça manquerait un peu de piment. On s’ennuierait, à la longue. C’est vrai, on se marre bien, tous les deux, mais… Je ne m’imagine pas en train de faire l’amour avec une fille qui se marre. Bon, il y a rire et rire. Je peux faire rire une fille pour coucher avec elle. Mais alors coucher avec une fille qui me fait marrer…! Non, si je couchais avec toi, j’aurais l’impression de coucher avec un copain. Avec une copine, si tu préfères. Et puis je n’aime pas les blondes. Je sais, tu n’es pas blonde. Mais tu l’étais quand je t’ai rencontrée… J’ignorais que ce n’était pas ta couleur naturelle, moi! A quoi ça tient, hein ? Ce n’est pas que je n’aime pas les blondes, mais… Ça dépend. Ça devait être la couleur. Tu étais un peu trop blonde pour moi. Les filles trop blondes, je ne sais pas, ça me dégoûte un peu. Physiquement. Je ne sais pas pourquoi… Ça doit être une question de peau. Maintenant, c’est trop tard. Je t’imaginerai toujours dans la peau d’une blonde qui s’est faite teindre en brune. Et puis tu n’es pas vraiment brune… C’est pas châtain, non plus. Je ne sais pas comment appeler ça… C’est ni blond ni brun. Ce n’est pas que tu ne me plais pas, hein ? D’ailleurs, tu plais à tous les mecs. D’habitude, c’est plutôt motivant… Mais là, non. Non, je n’arrive pas à définir exactement pourquoi je n’ai jamais eu envie de coucher avec toi… Ça doit être ça, l’amour… Je veux dire, le «je ne sais quoi» qui fait qu’on a envie de baiser ensemble, ou plus si affinité. On a réussi à cerner ce que c’était, dis donc! Par défaut… Maintenant, pourquoi je me suis marié avec ma femme plutôt qu’avec toi ou une autre, alors là ? Bon, déjà, à elle, je lui plaisais. C’était moins compliqué. Si je ne lui avais pas plu, est-ce que je me serais accroché… ? Et si je m’étais accroché, est-ce que ça lui aurait plu… ? On ne le saura jamais. L’amour partagé, c’est plus simple, mais c’est moins… Comment dire… ? A vaincre sans péril, on a le triomphe modeste. D’ailleurs, je me demande ce qu’elle a bien pu me trouver ? Tu as une idée, toi…  ? Je pourrais lui demander, tu me diras, mais… Si elle me retourne la question… Des fois, il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder. Un peu de mystère, dans le couple, ça ne peut pas nuire. Enfin, il ne faut pas exagérer, non plus. Une fois je suis sorti avec une fille. Au bout d’un an, elle m’a plaqué. Je lui ai demandé pourquoi. Elle m’a répondu qu’elle s’emmerdait au lit avec moi. Un an! Il y a des limites à la discrétion… Alors maintenant, pourquoi elle est sortie avec moi pendant un an ? Je n’ai même pas pensé à lui demander… Il devait quand même bien y avoir une raison! Ou alors elle m’a menti. Sur mes performances sexuelles, je veux dire… Pour se venger… Je ne dis pas ça parce que ça m’a vexé dans mon orgueil de mâle, hein ? Ça m’a un peu surpris, c’est tout. C’est vrai, j’ai plutôt la réputation d’être un bon coup. Et toi ? Non, je veux dire, et toi, tu ne veux vraiment pas me dire pourquoi tu n’as jamais eu envie de sortir avec moi ? Tu n’es pas obligée de me répondre, hein ?

9 – La volupté de l’ennui

Je m’ennuie, pas vous ? Non, mais je ne m’ennuie pas spécialement avec vous. Je m’ennuie en général. Avec ou sans vous. Je me suis toujours beaucoup ennuyé, d’ailleurs. Depuis que je suis tout petit. Je ne sais pas pourquoi… Au début, ça m’ennuyait un peu. Et puis je m’y suis fait. Ma femme, elle, elle ne s’ennuie jamais. Elle a de la chance. Elle dit qu’elle a toujours quelque chose à faire. Et quand elle n’a vraiment plus rien à faire, elle dort. Moi, je dors très mal. Je me réveille à trois heures du matin, et je ne peux plus me rendormir. Alors je m’ennuie. Même la nuit. Pendant que ma femme dort à poings fermés. Bon, le jour, je pourrais travailler, vous me direz. Ça me permettrait peut-être de mieux dormir la nuit. Mais si vous croyez que c’est beaucoup plus marrant de travailler que de s’ennuyer… Le travail, c’est juste bon pour s’occuper pendant la journée. C’est comme la télé le soir, les mots croisés le dimanche ou les boules pendant les vacances. Ça permet seulement d’oublier provisoirement qu’on ne sait pas quoi faire de sa peau. Non, moi, je m’ennuie à plein temps… et le pire, c’est que je me demande si je n’en retire pas une certaine satisfaction. Parce qu’il y a une volupté à s’ennuyer, hein ? Comme il y a un plaisir à être triste. Une sorte de noblesse, même. Déjà pour s’ennuyer, il faut en avoir le loisir. Et pouvoir se le permettre. C’est un luxe qui n’est pas donné à tout le monde. L’ennui, c’est une liberté fondamentale qui n’est limitée par aucun passe-temps. D’ailleurs, m’ennuyer… Je me demande si je ne préfère pas ça que de m’amuser, finalement. C’est vrai, s’amuser, c’est lassant, à la longue. On finit toujours par refaire les mêmes choses. Revoir les mêmes gens. Refaire les mêmes choses avec les mêmes gens. Tandis que… il y a mille façons, de s’ennuyer… Et puis s’amuser, entre nous, c’est un peu vulgaire, non ? C’est plus bruyant, pour commencer. Vous avez déjà entendu des gens qui s’amusent ? Les éclats de rire, les éclats de voix… C’est comme les éclats d’obus. Moi, personnellement, ça me casse les oreilles. La fête, la musique… La fête de la musique ! Est-ce qu’il fallait vraiment faire ça en plein air, pour que tout le monde en profite ? Et ceux qui n’aiment pas la fête ? Qui n’aiment pas les flonflons ? Les gens qui s’ennuient, eux, au moins, ils ne dérangent personne. Enfin, je veux dire, les gens qui sont capables de s’ennuyer tout seul dans leur coin, et qui ont la décence de le faire en silence. Pas ceux qui vous répètent toutes les cinq minutes qu’ils ne savent pas quoi faire. Comme certains enfants. Les miens, par exemple… C’est vrai, quoi. Ce n’est pas parce qu’on a fait des enfants qu’on a une vocation d’animateur (ou animatrice) de centre de loisirs. Ou alors, il faudrait faire passer le BAFA à tous les gens qui se marient et qui pensent procréer… Non, l’avantage, quand on aime s’ennuyer, c’est qu’on peut le faire partout. Et qu’on n’a besoin de personne. Moi, j’arrive à m’ennuyer n’importe où. Même au théâtre. Et avec n’importe qui. Même ma femme. Surtout avec ma femme (mon mari). Pour tout vous dire, c’est encore en sa compagnie que je préfère m’ennuyer. Parce qu’il ne faut pas croire, mais on ne peut pas s’ennuyer bien avec tout le monde ! Encore faut-il tomber sur quelqu’un d’assez discret… Et le plus beau, c’est que ça l’amuse, ma femme (mon mari), quand je lui dis ça. Je m’ennuie et elle (lui), elle (il) s’amuse… Bon, ce n’est pas que je ne m’ennuie pas avec vous, mais il va falloir que vous m’excusiez. J’ai un truc à faire, là. Un truc très ennuyeux, d’ailleurs. Comme quoi, on peut aussi s’ennuyer en faisant quelque chose… Allez. Ennuyez-vous bien…

10 – Sur le fil

Vous allez rire, je ne sais pas du tout ce que je fais là… Et vous ? Non, je veux dire, et vous, vous savez ce que je dois faire ? Ce que je suis supposé dire ? Si vous le savez, n’hésitez pas à me le faire savoir, hein ? Moi, je n’en ai pas la moindre idée. Je suis planté là comme un ordinateur qu’on aurait débranché sans prévenir, pour brancher l’aspirateur à la place. Ou alors, c’est une panne de secteur. Une coupure de courant. J’aurais dû faire une sauvegarde. Mais comment je pouvais deviner qu’on allait me couper l’alimentation ? J’ai peut-être oublié de payer la facture… Je ne parle pas d’un simple trou de mémoire, hein ? Dans ce cas là, j’improviserais. En attendant que ça me revienne. En attendant de retrouver le fil. Ou je demanderais au souffleur, tiens. Ah, il n’y a plus de souffleur, c’est vrai… Il n’y a même plus de texte, et plus d’auteur. Compression de personnel. Vous verrez que bientôt, on supprimera aussi le filet pour les funambules, et les mots pour le dire. Quand on supprimera les filets pour les pêcheurs, et les toiles pour les araignées, là il faudra vraiment s’inquiéter… Priez pour nous pauvres pêcheurs. On nous mène en bateau, et c’est encore à nous de payer le gasoil. Des funambules avec une araignée au plafond… C’est un peu ce qu’on est tous, non ? Tant qu’on garde l’équilibre et qu’on marche bien droit sur la corde raide, ça va encore. Mais quand on perd le fil… Quand on ne sait plus quoi dire, on peut vite raconter n’importe quoi. On peut dire ce qu’il ne fallait pas. Et après… On pourra seulement dire : excusez-moi ça m’a échappé. Ce n’est pas du tout ce que je voulais dire. C’est même tout à fait ce que je voulais taire. Ça m’est passé par la tête, et les mots sont sortis de ma bouche malgré moi. Parce qu’en même temps, il faut bien dire quelque chose, hein ? Il faut bien meubler. Le silence, c’est pire que tout, vous savez. C’est tout à fait intolérable. Surtout quand les gens ont fait le déplacement pour entendre ce que vous aviez à dire, et qu’ils ont payé leurs places. Quand je vous parle de silence, je ne parle pas seulement de parler, hein ? Rien de plus bavard qu’un mime. Et je ne sais pas si vous avez déjà pris le bus avec une bande de sourds-muets, mais il faut voir le raffut. Non, être là sans parler, c’est bien plus dur que de parler pour ne rien dire, croyez-moi. Mais parler pour parler, là ça en dit long. Un trou de mémoire, c’est comme un toboggan. Comme un trou noir. On sait qu’on sera sur le cul en arrivant, mais on ne sait pas où on va arriver. La seule chose qu’on sait, c’est qu’une fois parti, on ne peut plus s’arrêter. Alors c’est normal qu’avant de se laisser glisser, on ait une petite appréhension, non ? Pourquoi je vous raconte tout ça moi ? Où est-ce que je veux en venir ? Vous ne dites rien, hein ? Vous ne m’aidez pas beaucoup… Remarquez, j’ai l’habitude. Je sors de chez mon psy. Lui non plus ne dit jamais rien. Vous me direz, ça lui évite de dire des conneries. Bizarrement, tous les psys que j’ai entendu dire quelque chose m’ont paru plus dérangés que moi. Quand même. Lui, je n’ai jamais entendu le son de sa voix. En dix ans. Alors je viens de lui dire qu’on ferait mieux d’en rester là, justement. Non, ça me coûtait vraiment trop d’essayer toutes les semaines de trouver quelque chose à lui dire. Surtout avec le passage à l’euro… Alors quand c’est passé à deux fois par semaine… Je ne vous en parle même pas. Et puis je n’ai plus vraiment besoin de m’allonger, maintenant que je suis là, hein ? Ici, je suis un peu comme sur le divan. Avec plusieurs rangées de psys pour m’écouter en silence. Et là, au moins, c’est vous qui allongez les billets à chaque séance…

11 – Le ménage

Faire le ménage, ce n’est pas que ça m’amuse. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas un de ces vieux garçons maniérés, adeptes de l’encaustique, qui s’adonnent dans l’intimité de leur chez soi aux plaisirs du patin sur parquet. Il me semble, néanmoins, qu’il y a une certaine grandeur discrète à balayer devant sa porte. À tenir fermement le manche à balai, on reste bien arrimé à la réalité. Poussières nous sommes et nous retournerons faire les poussières. Récurer soi-même la cuvette de ses chiottes, surtout, oblige à une certaine humilité. À une certaine modestie. J’ose le dire, même, faire son propre ménage relève d’une bonne hygiène mentale, et préserve de bien des folies. Je ne parle pas des petites manies individuelles. Le Docteur Petiot était plutôt un homme d’intérieur, Monsieur Landru du genre homme au foyer, et ça ne les a pas empêchés de se laisser aller à quelques excès. Mais dans un cadre strictement privé ! Non, je parle de la défense de la démocratie. La serpillière, c’est le dernier rempart contre la tyrannie. Hitler aurait-il envahi la Pologne s’il avait dû passer un coup d’aspirateur avant ? Pol Pot aurait-il exterminé son propre peuple avec autant d’entrain, s’il avait pu chez lui s’employer à chasser les moutons au plafond ? Non, on n’a jamais vu un dictateur faire la popote lui-même. Prendre un employé de maison, c’est se rêver déjà en tyran domestique. C’est le premier pas vers la mégalomanie. C’est l’annexion symbolique de la Pologne… ou en l’occurrence du Portugal ! Le génie, en revanche, n’est nullement l’ennemi des arts ménagers. On imagine très bien Archimède ayant l’idée de son théorème debout devant son évier avec ses gants en caoutchouc : toute main plongée dans l’eau de vaisselle subit une poussée verticale de bas en haut égale au poids de l’eau de vaisselle déplacée… Et s’il y a autant de plats à fruits, d’épluchures de légumes et autres steaks saignants parmi les natures mortes qu’on voit dans les musées, c’est que les grands maîtres de la peinture passaient sûrement pas mal de temps dans leur cuisine. Embaucher une femme de ménage, croyez-moi, c’est une paresse intellectuelle. Que dis-je ? C’est le péché originel ! Le premier renoncement à ses responsabilités d’homme, qui ouvre la porte à toutes les démissions futures. Le petit arrangement avec sa conscience qui autorise toutes les compromissions à venir. C’est l’origine du capitalisme ! Le début de l’exploitation de l’homme par l’homme. Enfin de la femme de ménage par l’homme… ou par l’executive woman, qui vous en conviendrez, n’est déjà plus tout à fait une femme. Car il faut au moins avoir l’honnêteté de contempler la vérité en face : le grand ménage que vous refusez de faire chez vous par crainte de vous salir les mains, il faudra bien qu’un autre le fasse à votre place. La pierre ponce que vous rechignez à saisir par crainte de vous abîmer l’épiderme, un autre Pilate devra la manier pour vous. Un autre que vous mépriserez pour sa servilité, ou pour le moins que vous regarderez avec condescendance, afin de lui faire payer votre propre lâcheté. Pourquoi, à votre avis, paye-t-on toujours sa femme de ménage au noir ? Et sans aucun scrupule, de surcroît. Parce qu’on ne peut pas envisager sérieusement que de faire le ménage chez les autres soit un véritable métier. Encore moins un travail méritant salaire et ouvrant à des droits sociaux. Alors on cherche un alibi. On se dit que si on n’avait pas mieux à faire, sûr qu’on s’y collerait soi-même, à laver les carreaux de la salle à manger et à briquer la lunette des toilettes. Que si on préfère laisser ça à une tierce personne, ce n’est pas par fainéantise, au contraire. C’est par dévouement. Presque par abnégation ! Pour ne pas léser le reste de l’humanité des nombreux bienfaits qu’on ne pourrait pas lui apporter si on était obligé de faire le ménage à la place. Vous voyez où je voulais en venir quand je parlais d’humilité… D’accord, on ne peut pas aller contre la nature, non plus. Il est évident qu’un homme, normalement constitué, n’est pas génétiquement équipé pour manier le fer à repasser à vapeur. Mais bon… C’est bien pour ça que la société a inventé le mariage. Se répartir les tâches ménagères, oui. Mais que chacun conserve sa dignité. Alors, dans cette noble servitude domestique partagée, le couple pourra redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un ménage. Voltaire n’a-t-il pas dit qu’il fallait cultiver son jardin ? Il n’a pas cru bon d’ajouter qu’il fallait aussi éplucher ses légumes, se servir la soupe, et nettoyer les bols après, mais c’était sous-entendu. En vérité je vous le dis, la femme de ménage n’est pas du tout l’avenir de l’homme. Et quand les grands de ce monde seront contraints par la constitution à faire eux-mêmes leurs petites lessives, c’est l’humanité toute entière qui sentira bon la lavande.

12 – Comme avant

Vous vous souvenez ? C’était le bon temps… Enfin, c’est ce qu’on dit. C’est ce qu’on croit. Est-ce que c’était aussi bien que ça avant ? En tout cas, c’était le commencement. Le début des haricots. Le premier des Mohicans. La religion est la ritualisation d’une mémoire imaginaire. On commence par rêver devant les vitrines des grands restaurants, les salles interdites aux moins de dix-huit ans, et quand on a enfin le droit d’y entrer, c’est la faim du début qui nous manque. Le bon vieux temps où on avait encore de l’appétit. Où la curiosité ne nous faisait pas encore un vilain défaut. L’ataraxie n’est pas une maladie infantile, c’est l’alibi qui aide les vieux à se faire une raison. Pour échapper à cette fatalité, il faudrait pouvoir inverser l’ordre des plats que l’histoire nous repasse. Se mettre à table les poches vides. Que l’appétit vienne en mangeant. Et rester sur sa faim. Hélas, par monts et par vaux, ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Les petits vaisseaux, les grandes artères. On attend toute sa vie l’accident heureux qui en changera le cours. Et quand cet événement arrive, le cœur n’y est plus. Quand ce n’est pas un accident cardiaque… La vieillesse est un naufrage qui ne se termine pas toujours bien. Sauvez nos âmes. Ou trouvez leur une île déserte où s’échouer sur la plage. Et tout recommencer depuis le début. Où est-ce qu’on a bien pu merder ? Aujourd’hui encore, je me pose cette question : ce gigantesque gâchis résulte-t-il d’un lointain malentendu, qu’une franche explication, même tardive, aurait pu dissiper, ou n’est-ce finalement que la conséquence logique d’un interminable dialogue de sourds ? Allez, en y réfléchissant bien, si on est un peu malin, on pourra peut-être se remémorer d’avoir été un singe. Ou même une liane. Parfois, dans cette jungle, je me souviens du temps où j’étais souple comme une liane. Quand cette seule exultation suffisait à faire de mon désir un accomplissement.

13 – Le remplaçant

Bonjour ! Je suis le remplaçant. Alors je me présente, parce que je ne suis pas sûr que tout le monde me connaisse. (Il inscrit son nom sur un tableau noir). Je suis Dieu. Non, mais restez assis, hein. Ne vous dérangez pas. Je sais, au début, c’est un peu impressionnant, mais vous verrez, on se fait très vite à ma présence. Bientôt vous ne me verrez même plus et vous ferez comme si je n’existais pas. Comme avec mon prédécesseur. Alors évidemment, vous vous demandez comment on devient Dieu, c’est normal. Vous vous dites, ok, il s’est échappé de l’asile, avec son copain qui se prend pour Napoléon. Non, mais moi, je ne me prends pas pour Jésus-Christ, hein ? Tout le monde sait qu’il est mort il y a 2000 ans, Jésus-Christ. Et puis Jésus, je n’avais pas le physique. Ça n’aurait pas été crédible. Ça n’aurait pas été vrai, surtout ! Mais Dieu… Il ne ressemble à rien. Il est partout, mais on ne le voit nulle part. Quand on s’adresse à lui, il ne répond pas. Et entre nous, il y a bien longtemps qu’il ne fait plus grand chose de très significatif, hein ? Il n’y a qu’à voir comment l’Église galère pour faire homologuer un miracle ou deux à titre posthume… Et encore, rien qui casse la baraque. Genre, j’avais perdu les clefs de mon 4×4, et après avoir vu le pape à la télé, elles ont miraculeusement réapparu dans la doublure de ma veste… Ou alors, j’avais un cancer du colon, et après 23 chimios, une ablation totale de l’intestin, et un voyage à Lourdes, je m’en suis miraculeusement sorti avec une sonde dans l’estomac et un anus artificiel. On est loin de la Mer Rouge qui s’ouvre en deux ou du ski nautique sur le Lac de Tibériade, pieds nus et sans hors bord. Ça, entre nous, ça avait quand même de la gueule. On comprend qu’à l’époque, ça ait pu susciter des vocations. Ok, Dieu a créé le monde. Le Big Bang, Adam et Eve, les dinosaures, tout ça en une petite semaine. C’est vrai qu’au début, il a fait fort. Mais depuis…? Maintenant, Dieu, c’est plutôt un titre honorifique. Tout puissant, tu parles… Il a à peu près autant de pouvoir que la Reine d’Angleterre, oui. Alors je me suis dit, Bernard, il y a une place à prendre. Oui, je ne devrais pas vous le dire, mais avant d’être Dieu, je m’appelais Bernard… Ok, c’est un job bénévole, mais bon… Le pape non plus, il ne fait pas ça pour le pognon. Non, mais pour faire pape, il faut quand même faire des études. Il faut faire acte de candidature, il y a des élections… Pour être Dieu, tu ne t’emmerdes pas avec tout ça… Bon, commencer à être Dieu, c’est comme arrêter de fumer. Au début, ce n’est pas évident… Après il faut s’y tenir, c’est tout… C’est une question de volonté, quoi. Il suffit d’y croire. Si on ne croit pas en soi-même… Alors je sais bien pourquoi vous êtes venus, hein. Pas pour la petite quête à la fin. Ce que vous attendez en vous tournant vers moi, c’est que je vous apporte la bonne parole. Par exemple que je vous souffle dans le tuyau de l’oreille la combinaison gagnante du prochain loto sportif, si possible avec le numéro complémentaire. Non, mais ça ne marche pas comme ça. Ce n’est pas pour me faire prier, mais bon… Si il suffisait de demander, ça se saurait. Non, je ne ferai pas plus que celui que je remplace, mais je vous promets d’être sur le coup. Vous ne me verrez pas non plus, mais je serai toujours là à vos côtés, comme lui. Alors vous me faites signe un peu avant. Un enfant malade, un plan social en perspective, un décès dans la famille… Vous me passez un petit coup de fil, et j’arrive. De jour comme de nuit. Par tous les temps. Je vous laisserai mon numéro de portable à l’accueil. Il faut payer la communication, mais bon… Si vous avez un forfait. Si ça ne répond pas, vous laissez un message sur ma boîte vocale… (Regardant sa montre) Ouh, la… Ce n’est pas que je m’ennuie, mais on m’attend ailleurs. Je peux être partout, ok, mais pas en même temps, quand même. Allez, je vous assure. Au bout d’une semaine ou deux, vous ne verrez pas la différence avec l’autre.

14 – Parler du beau temps

Drôle de temps, non ? On ne sait pas comment s’habiller. Est-ce qu’on va vers le mieux, ou est-ce que le pire est déjà sûr ? Est-ce que ça vaut même encore le coup de s’habiller ? Un temps de saison, comme on dit. Est-ce que ça vaut la peine d’en parler ? Mais il faut bien sortir, non ? Il faut bien parler. Par tous les temps. Ne serait-ce que pour vider la poubelle, et remplir le frigo. Si on s’écoutait, des fois. On resterait bien chez soi. On resterait bien au lit. À se parler du beau temps et à se parler de la pluie. Mais il paraît que dans la vie, on passe déjà trente ans à dormir. Alors imaginez un peu. Si on faisait la grasse matinée. En tout cas, dans une vie, on passe pas mal d’années à se parler à soi-même. Et à parler tout seul. Quand on est enfant, et qu’on parle à des gens qui auraient dû exister. Quand on est vieux, et qu’on parle à des gens qui n’existent plus. Entre les deux, adulte, on s’écouterait plutôt parler. L’autre n’est là que pour renvoyer l’écho. On parle à des murs qui n’ont pas d’oreilles. On parle à des chiens qui n’ont pas la parole. On braille à la face des sourds, et on parle aux aveugles en langage des signes. Tout le monde parle en même temps. Et quand il n’y a plus rien à dire, tout le monde s’écoute en même temps. On parle tout seul, parce qu’on a peur du noir. On parle aussi dans le vide, pour essayer de le remplir. Si on a la chance d’avoir quelque chose à se dire, on peut aussi se parler à soi-même. Se prêter une oreille attentive. Écouter ce qu’on a à se dire, c’est aussi important que d’écouter ce que les autres ont à se dire. Alors on se parle, et on s’écoute parler. Mais on ne se dit pas tout, on se ment à soi-même. Et quand on est très convaincant, on finit même par se croire quelqu’un… Trente ans à dormir. La vie est un songe, en tout cas la moitié. L’autre moitié un mensonge. Avec quelques moments de vérité pas toujours bonne à dire. On dirait que ça s’éclaircit, non ? Il va faire beau cette nuit. Regardez, on voit les étoiles. On dirait qu’elle nous parlent. Je suis sûr qu’il y a quelqu’un, là haut. Avec des oreilles, mais pas Dieu. Des gens qui se parlent entre eux, ou qui ne se parlent pas. Des gens qui se parlent à eux-mêmes, ou qui ne se parlent plus. Des gens qui se racontent des histoires, et qui finissent par les croire. Des gens qui parlent aussi dans le vide. La nuit, parfois, je tends l’oreille vers ces habitants du ciel. Vous croyez qu’un jour on pourra leur parler ? Leur parler du beau temps, et leur parler de la pluie ?

15 – Notre père qui êtes en nous

Si on se croisait dans la rue tel qu’on sera dans trente ans, vous croyez qu’on se reconnaîtrait ? Pas sûr, hein…? Ah, non mais je ne parle pas de vous et moi. On se connaît à peine. Il y a peu de chance que je me souvienne de vous. Surtout que dans trente ans, vous aurez pris un sacré coup de vieux. Vous serez probablement méconnaissables. Si vous êtes encore là… Non, je veux dire moi, si demain, dans un ascenseur, je tombais par hasard sur moi-même tel que je serais avec trente ans de plus… Est-ce que ma tête me dirait quelque chose ? Il y a trente ans, j’avais les cheveux longs, je faisais de la moto, et je lisais Rock & Folk. Si je me croisais aujourd’hui dans le métro le crâne dégarni en train de lire la Vie Financière, est-ce que je ferai le rapprochement ? Est-ce qu’au moins je me dirais : Tiens, c’est marrant, sa tête m’est familière à ce vieux con. Il ressemble un peu à mon père. Là, je n’aurais sûrement plus du tout envie de m’adresser la parole… On change quand même pas mal en trente ans. Pour le pire, en général. Est-ce qu’on est encore tout à fait le même… ou est-ce qu’on a irrémédiablement tendance à devenir son propre père ? On a tous peur de mourir un jour, mais on a bien tort de s’en faire. On ne meurt pas en un jour. Ou alors seulement par accident. Quand on meurt de vieillesse, on décède un peu tous les jours. Et on finit même par s’oublier. On est tous appelés à devenir des soldats inconnus. Si vous avez la chance de vivre encore une trentaine d’années, ce n’est pas vous qu’on enterrera, c’est un autre. Un autre que vous ne connaissez pas, que vous n’avez jamais rencontré, et que a priori vous ne rencontrerez jamais. Un étranger qui ne vous serait peut-être même pas sympathique. Parce qu’il faut voir les choses en face : on s’arrange rarement en vieillissant. Dites-vous bien que si vous ne vous aimez déjà pas beaucoup aujourd’hui, dans trente ans vous détesterez sûrement celui que serez devenu. Peut-être même que vous souhaiterez sa mort. On désire tous plus ou moins la mort de son père, non ? Vous lui reprocherez de ne pas vous avoir chéri comme un fils. Et il vous en voudra de ne pas avoir su réaliser ses rêves. Notre père, pour le comprendre, il faudrait l’avoir connu enfant. Et encore… Déjà que le matin, quand je me regarde dans la glace, j’ai du mal à me reconnaître et je ne trouve rien d’intéressant à me dire. Alors vous imaginez un peu si j’avais en face un type comme moi avec trente ans de plus… Un type qui n’existera peut-être jamais, d’ailleurs. Si on connaissait en naissant la date de sa mort, on saurait quand on a vécu la moitié de sa vie… Non, franchement, la communication intergénérationnelle, même avec soi-même, ce n’est pas très évident. Mais je vous donne quand même un conseil : si par miracle vous vous croisez demain tel que vous serez dans trente, quarante ou cinquante ans, adressez-vous cette prière : Notre père qui êtes en nous, que notre nom vous reste familier, que votre fin de règne soit paisible, que votre manque de volonté ne condamne pas trop tôt nos rêves, donnez-nous chaque jour une raison de vivre jusqu’à vôtre âge, pardonnez nos errances comme nous devrons pardonner aussi votre démission, laissez-nous succomber à la tentation, et délivrez-vous des remords.

16 – Faire tomber la neige

Un homme (ou une femme) arrive, en survêtement.

Vous pouvez rester assis ! Je suis… votre nouveau professeur de philosophie. Je sais, jusqu’à maintenant, vous me connaissiez plutôt en tant moniteur d’éducation physique… Mais Madame Zarbi, je veux dire Madame Zerbi, s’étant comme vous le savez suicidée hier soir en s’immolant par le feu dans sa baignoire remplie de super sans plomb… Ah, vous ne le saviez pas ? Autant pour moi. Bref, comme l’Académie de Créteil est momentanément en rupture de stock pour ce qui est des profs de philo… Allez savoir pourquoi, les profs de philo, c’est comme les curés, il y a une crise de vocation… Bref, la Directrice m’a demandé de remplacer Madame Zarbi. Zerbi. Vous savez, maintenant, il faut être polyvalent, dans notre métier… Il faut savoir s’adapter… Vous aussi, lorsque vous aurez un boulot, si vous arrivez à en trouver un, on vous demandera de savoir vous adapter. On appelle ça l’employabilité. Enfin, c’est ce que m’a dit Madame la Directrice. Je sais, vous avez le bac à la fin de l’année, mais… C’était moi, ou rien… Alors autant apprendre à vous adapter tout de suite. Bien, si vous n’avez pas de questions, nous allons donc commencer. Bon alors finalement, la philosophie, c‘est quoi ? Ce n’est pas si compliqué que ça, non ? C’est se poser les questions de base. Je veux dire, les questions fondamentales. Enfin, les questions qui ne servent à rien, quoi. Genre… Je ne sais pas moi… C’est quoi ce bordel qui nous entoure ? Comment est-ce que ce foutoir a bien pu commencer ? Est-ce que tout ce merdier finira un jour ? Là où elle est maintenant, Madame Zarbi a peut-être enfin les réponses à toutes ces questions… Malheureusement, elle ne peut pas revenir pour nous dire si il y a une existence après l’essence. Elle est complètement carbonisée. Alors pour le bac, il y va falloir qu’on se débrouille tout seul, hein ? Bref, ça fait des millénaires que tous les philosophes se posent ce genre de questions à la con, sans être foutus de trouver une explication qui tienne à peu près la route. Eh ben ça va peut-être vous surprendre dans la mesure où je n’ai jamais fait d’études de philo, mais moi, je pense avoir trouvé la réponse. Enfin… un début de réponse… Ce qu’il faut, c’est reprendre le problème à la base. Vous verrez, en cherchant bien, vous découvrirez que la réponse est en vous. Et que vous n’avez pas besoin de vous farcir tous ces bouquins aux titres imbitables qui figurent sur la bibliographie que Madame Zarbi vous a distribuée au début de l’année. Je ne sais pas si elle-même les avait tous lus, mais vous voyez où ça l’a menée… Non, croyez-moi, il vaut mieux que chacun reparte de sa propre expérience, en puisant dans ses propres souvenirs. Je suis sûr qu’à un moment ou un autre de votre vie vous êtes déjà passés à côté de la vérité sans même vous en rendre compte. Moi, personnellement, c’est en allant en pèlerinage au Mont Saint-Michel que j’ai eu… ce qu’on pourrait appeler une révélation. Au début, d’ailleurs, je n’étais pas très chaud. Je veux dire pour aller au Mont Saint-Michel. C’est plutôt ma femme qui… Mais bon, le Mont Saint-Michel, c’est quand même un truc à voir au moins une fois dans sa vie, non ? Et comme le voyage en car était offert par la mairie. Bref, on débarque là-bas sur le parking avec ma femme vers midi après trois heures de route en plein brouillard sans même pouvoir s’arrêter dans une station service pour pisser. Il n’y avait pas de temps à perdre, parce qu’on devait revenir le soir même à Créteil, alors c’était plutôt ambiance commando, voyez ? Donc tout le monde descend du car fissa, et commence à faire mouvement vers la basilique au pas de charge. On a beau ne pas trop croire en Dieu, c’est vrai qu’il y a là-bas une atmosphère propice à la méditation… Bref, on était à peu près à mi-chemin quand ma femme me dit : « Tu te rends compte ? Le Mont Saint-Michel est inscrit au patrimoine mondial de l’humanité, et si on ne fait rien, dans quelques années, ce ne sera même plus une île ». Sur le moment, j’avoue que je n’ai pas très bien compris où elle voulait en venir. C’était marée basse, alors le Mont Saint-Michel, dans le brouillard, ça ressemblait plutôt à une grosse merde posée là au milieu de la plage. Mais c’est vrai que ça m’a fait réfléchir. Et je suis parti comme ça à me poser des questions. Pourquoi le Mont Saint-Michel plutôt que rien ? Pourquoi ma femme plutôt qu’une autre ? Pourquoi la possibilité d’une île à marée haute, et plus à marée basse ? Entre-temps, on était presque arrivé à la basilique. Il faisait un froid ! C’était au mois de décembre, quelques jours avant Noël. Ça a peut-être aussi un rapport avec ça. Donc à mesure que je grimpais la pente, je sentais monter en moi quelque chose de… zarbi. J’avais la conviction qu’en ce lieu sacré, j’allais trouver la réponse à toutes les questions que je ne m’étais jamais posées jusque là. Mais comme j’étais un peu essoufflé, que je me les gelais, et que j’avais promis à ma belle-mère de lui ramener quelque chose du Mont Saint-Michel, j’ai eu l’idée d’entrer dans un magasin de souvenirs. Il faut dire que ça ne manque pas, là-bas, les souvenirs… Bref, je regarde dans la boutique si je pouvais trouver une bricole pas trop chère pour ma belle doche. Et là, comme par miracle, je tombe sur un de ces petits dômes en verre rempli d’eau avec le Mont Saint-Michel à l’intérieur. Vous voyez ce que je veux dire ? Ils font la même chose à Paris avec la Tour Eiffel. Machinalement je prends le truc dans ma main et là, comme poussé par une volonté étrangère à la mienne, je me mets à le secouer. Vous n’allez pas le croire, mais la neige se met à tomber ! Je veux dire dans la boule de cristal d’abord, évidemment. Mais je me tourne vers la porte. Il s’était mis à neiger dehors aussi ! C’est là que ça m’est venu tout d’un coup. Cette boule de cristal, c’était l’univers en modèle réduit ! Le monde que je tenais entre mes mains. J’étais comme illuminé par cette révélation ! Je regardais la boule. Je regardais dehors. Plus je secouais la boule, plus il neigeait sur le Mont Saint-Michel. J’étais tout puissant. J’étais Le Tout-Puissant ! Bon, au bout d’un moment, comme le vendeur commençait à me regarder de travers, j’ai dû reposer la boule. Peu à peu toute la neige est retombée, et je suis revenu à la réalité. Mais depuis ce moment là, je sais : le monde est une boule de cristal dans laquelle on peut lire le passé comme l’avenir. On secoue la boule, c’est comme le big bang. Les flocons ne tombent jamais au même endroit, dans le même ordre, ni à la même vitesse, mais au bout du compte, toute la neige finit toujours par retomber par terre. Après il suffit de secouer la boule encore une fois, et ça recommence. C’est toujours différent, mais au bout du compte ça revient au même. Il n’y a pas deux flocons identiques, ils suivent tous une trajectoire distincte, mais il y a toujours la même quantité de neige, et tout finit toujours par se casser la gueule, vous pigez ? Bon, alors je n’ai pas encore réussi à comprendre qui secouait le machin, et pourquoi, mais… J’ai quand même ma petite idée. Pourquoi, à votre avis, tous les cons qui rentrent dans une boutique de souvenirs au Mont Saint-Michel éprouvent le besoin irrépressible de secouer le machin dont je vous parle ? Pour le plaisir de voir tomber la neige ! Alors pourquoi Dieu, s’il existe, n’aurait pas envie de faire pareil ? Et tenez-vous bien, parce que ce n’est pas fini… Et si Dieu, finalement, c’était moi ? Je veux dire, vous aussi, si vous voulez. Enfin, la somme de tous les cons de notre espèce, quoi ! Avouez que ça vous en bouche un coin, non ? C’est pour ça que quand la Directrice m’a demandé si j’avais quelques notions de philosophie pour remplacer Madame Zarbi, j’ai dit oui tout de suite. Je crois que c’était un signe du destin, vous comprenez ? L’occasion pour moi de faire partager au plus grand nombre le savoir que j’ai pu modestement acquérir sur les mystères du monde qui nous entoure… Bon, je crois que ça ira comme ça pour aujourd’hui. Il ne faut quand même pas mettre la barre trop haut pour une première fois. Allez, maintenant tous à plat ventre ! On va faire quelques pompes tous ensemble pour terminer. Un esprit sain dans un corps sain, comme dit Madame la Directrice. Et les pompes, pour le bac, ça peut toujours servir, pas vrai ? Noir

17 – Demi-Vœux à la Nation

Chers Compatriotes, mes vœux seront moitié plus courts que d’habitude, car en ce 31 décembre à 20 heures, il y a état d’urgence et le temps nous est compté. Pour commencer, j’ai une dinde qui m’attend à la maison, et elle est plutôt dure à cuire. J’ai peut-être vu un peu grand : je ne suis même pas sûr de réussir à la faire entrer dans le four en un seul morceau. Quoi qu’il en soit, à raison d’une heure de cuisson par kilo, je ne pourrais sans doute pas me la taper avant la mi-janvier. Bon, oublions cette grosse dinde et revenons à nos moutons, c’est à dire vous, mes chers compatriotes. Mon devoir en tant que Chef de l’État, est de vous alerter sur la situation catastrophique de notre pays au moment où je vous parle. Lorsque cette année a commencé, elle comptait 365 jours. Il n’en reste plus qu’un seul aujourd’hui. C’est dire si le déficit de la France continue à se creuser inexorablement de jour en jour, année après année. Rassurez-vous, je viens de prier Dieu afin que, dans son immense miséricorde, il nous accorde dès demain une nouvelle ligne de crédit de quelques mois. Mais je dois vous avertir : la France ne peut pas continuer à dépenser ainsi son temps sans compter. C’est pourquoi j’ai décidé, à partir du premier janvier, de ne plus remplacer qu’un jour sur deux partant aux oubliettes. L’année qui vient ne comptera donc que six mois. Elle commencera le premier janvier pour s’achever le 30 juin, date à laquelle je me présenterai à nouveau devant vous pour vous vous souhaiter la bonne année. Certes, je conçois que ces changements, dont la France a tant besoin, vous demanderont quelques efforts d’adaptation. Mais rassurez-vous, en raison du réchauffement général de la planète, vous ne verrez bientôt plus la différence entre les saisons, et toutes les années vous paraîtront identiques. C’est à peine si celles qui ne comporteront aucun été vous sembleront un peu plus pourries que les autres. En parfaite cohérence avec cette réforme, qui aura aussi le mérite de doubler le rendement de tous les impôts recouvrés annuellement par l’État, j’ai par ailleurs décidé d’une mesure forte : la suppression du passage de l’heure d’été à l’heure d’hiver, qui depuis des années divisait la Nation. Désormais, il n’y aura plus qu’une seule heure, mais six mois par an seulement ! Mes Chers compatriotes, je vous souhaite une excellente demi-année. Je crois au bon côté de la force, et je ne vous quitterai pas. Vive la République des moutons et à moitié vive la France.

18 – Death Valley

Derrière nous, infiniment, la route se perd. Le bus s’immobilise sur le bas-côté et on en descend en titubant, aveuglés par le grand soleil, et engourdis par cette éternité passée à regarder droit devant nous jusqu’au terminus qu’est ce nouveau départ. Sans un mot, nous avançons dans le paysage lunaire. Nous n’avons plus devant nous que le désert. Nous nous baissons pour ramasser quelques cailloux, que nous lançons vers d’autres cailloux tous semblables, tous différents. Nous évitons de nous regarder. Nous avons tant parlé déjà auparavant. Nous étions ivres de paroles. Et maintenant, nous avons mal au cœur. Nous restons là un long moment silencieux, la gorge serrée, puis peu à peu nous réapprenons à parler. À faire des projets. À rêver notre vie encore une fois comme un rébus.

Mon premier ira à Sofia. Pour y être un poète raté. Y a-t-il des poètes réussis ? Vaguement alcoolique. Mon premier n’est jamais allé à Sofia. Personne ne va là-bas. On n’a pas de raison d’y aller. C’est pour ça qu’il ira. Dans des arrière-salles de cafés enfumés, devant des tables couvertes de cadavres de bouteilles, il poursuivra sans fin les mots d’une langue étrangère pour en faire de mauvais vers. Il ne passera pas à la postérité. Même pas à la postérité bulgare. Il sera poète, c’est tout. Parce qu’on n’est pas poète. Parce qu’un poète, ça n’existe pas, dans la réalité. Encore moins à Sofia. Et puis un jour, trop imbibé d’alcool et de nicotine, il s’affalera sur sa table au milieu d’un long poème inachevé. Mais il sera resté fidèle à sa parole. Jusqu’au bout.

Mon deuxième ira à Paris. Il ouvrira une épicerie rue Alexandre Dumas. Une épicerie semblable à celles tenues par les Arabes ou les Chinois. Toujours ouverte. La nuit, le samedi, le dimanche. Mon deuxième ne sortira jamais de son magasin. Il servira les clients en leur faisant la conversation et en plaisantant. Toujours la même conversation. Les mêmes plaisanteries. Chaque fois plus insensées. Et puis un jour, les mots qu’il emploiera, toujours les mêmes pourtant, ne voudront plus rien dire du tout, seront comme une langue morte inconnue de tous et de lui-même. Alors il fermera l’épicerie : Fermé pour cause d’aphasie. Il ira à la gare de l’Est. Il prendra le train pour Bucarest. Au matin, après une nuit sans rêve, il s’éveillera sur un quai crasseux mais ensoleillé, peuplé de gens pressés et de vendeurs de sodas made in Romania.

C’est alors que dans le flot des voyageurs en mouvement, mon deuxième apercevra mon premier immobile, miraculeusement ressuscité, en fait jamais mort, tout bronzé, en short et en espadrilles. Alors mon premier aura retrouvé mon deuxième. Nos mots de nouveau auront un sens, et seront comme un long poème toujours recommencé, jamais fixé sur le papier. Alors je sortirai de cette gare et m’assoirai à une terrasse. Je commanderai du café à la turque, et le temps que le marc dépose, je verrai mon destin en face. Je veillerai tard dans une nuit qui n’aura plus qu’un lendemain. Et quand le jour se lèvera, ce sera le matin. Devant moi infiniment la route se perdra.

19 – Ici ou là

J’aime bien venir ici… On est à l’ombre. Il n’y a aucun bruit. En général, il n’y a pas grand monde. Et quand on y croise quelqu’un par hasard, on n’a pas besoin de faire la conversation. Et ce silence… À la campagne, il y a les oiseaux. Et les avions. Les aéroports, c’est toujours en dehors des villes, au milieu des champs, et pour aller d’une ville à l’autre, les avions sont bien obligés de survoler la campagne. Les avions c’est encore plus bruyants que les oiseaux. Sans parler des chasseurs. Pas les chasseurs de perdreaux. Ceux-là, au moins, c’est saisonnier. Je veux dire, les avions de chasse. Les chasseurs bombardiers. Pour eux, la chasse est ouverte toute l’année. Ce n’est pas au dessus de Paris, qu’ils font leurs acrobaties, hein ? Où alors juste une fois par an, pour le quatorze juillet, au dessus des Champs Élysées. Le restant de l’année, les parisiens, on leur fout la paix. Non, le reste du temps, c’est au dessus des champs de blé qu’ils s’entraînent, les chasseurs. Au milieu des corbeaux. Pour la prochaine guerre. Ben oui, la guerre, ça se fait plutôt à la campagne, hein ? C’est une activité de plein air. Déjà, il y a plus de place pour manœuvrer. Et puis la guerre, c’est comme le camping, ça fait quand même moins de saletés à la campagne. Verdun, c’est une toute petite ville, avec beaucoup de champs autour. Et un terrain de camping. La guerre, en pleine nature, ça ne laisse presque pas de traces. La Croix Rouge ramasse les morts, et les enterre au champ d’honneur. Il y pousse des croix blanches. Bien alignées, ça fait très propre, sur du gazon anglais. La guerre à la campagne, il n’y a presque pas de dégâts. Très vite, ça n’est plus qu’un mauvais souvenir. Et puis ça devient un vague souvenir. Après une bonne campagne militaire, les champs de bataille sont labourés. Il n’y a plus qu’à replanter derrière. Eventuellement, on rappelle l’aviation juste avant la moisson pour larguer de l’insecticide sur les derniers parasites, ou des bombes à eau sur les feux de maquis. Non, remettre un peu d’ordre dans le paysage, c’est tout de même beaucoup plus facile que d’avoir à reconstruire à chaque fois à l’identique les villes qu’on vient de raser. D’ailleurs, vous avez remarqué ? Quand une ville est rasée, pendant une guerre, s’il y a un seul bâtiment qui reste debout, c’est une église. On appelle ça un miracle. Moi, je veux bien. Mais c’est le seul truc qui ne sert à rien. On ferait mieux de bombarder seulement les lieux de cultes, en dehors des offices. Ça ferait moins de victimes. Ou se contenter de faire la guerre en rase campagne. Non, la nature, c’est beaucoup moins paisible que le croient les gens des villes. Alors moi, pour trouver un peu de sérénité, je préfère venir ici. Prêcher pour ma chapelle. Ici… Vous vous rendez compte ? C’est dingue, non ? C’est ici, à cet endroit exact, que nous a conduit, à cet instant précis, toute la vie qu’on a vécu jusqu’à aujourd’hui. Notre parcours du combattant. Tous les trains qu’on a pris, et ceux qu’on a ratés. Toutes les morts qui nous ont frôlés, et tous les risques qu’on n’a pas pris. Toutes les femmes qu’on n’a pas eues, et celles qui nous ont quittés. Dix ans, vingt, quarante, quatre-vingts ans… Tout ça pour en arriver là. À bout de souffle. Notre curriculum vitae. Une vie à courir. On peut bien prendre le temps de s’asseoir pour y penser cinq minutes. Dans une heure on sera déjà loin, ailleurs. De nouveau en mouvement. Repris dans le tourbillon. Le siphon de la vie qui nous entraîne irrémédiablement vers le fond de la piscine avec l’eau de vidange. Le temps passe. On n’y peut rien. Il nous passe au travers du corps quand bien même, de guerre lasse, on déciderait de rester immobile, les bras croisés, à essayer la résistance passive. Alors on passe sa vie à se déplacer d’un point à un autre, pour passer le temps. À voyager, parfois. Mais le plus souvent à faire les cent pas. À aller et venir. Ici ou là. À faire des allers retours. À tourner en rond. Imaginez qu’on puisse revoir d’un coup à la fin de sa vie tous les déplacements qu’on a effectués ici bas depuis qu’on est né. Comme sur la pellicule de ces films en accéléré. Voilà ce que nous sommes. La somme de nos déplacements en pointillés. De nos routes et de nos déroutes. De nos parallèles qui jamais ne se rencontrent. Cette arabesque lumineuse que l’on dessine avec son propre souffle du point de départ, jusqu’au point d’arrivée. Nulle part. Jusqu’à ce que la lumière s’éteigne. J’aime bien venir ici, apprivoiser l’obscurité.

20 – Laissez-moi rire

Faites l’amour, pas la guerre… Vous vous souvenez ? On disait ça pendant la Guerre du Vietnam. Hélas, avant le Vietnam, l’amour, la guerre, on ne se privait déjà pas de faire ça en même temps. Et on a continué après, bien sûr. L’amour se marie très bien avec la guerre, vous savez. Ces deux-là ont toujours fait très bon ménage. Prenez la Guerre de Troie, par exemple. Celle qui a bien eu lieu. La première guerre à peu près digne de ce nom. C’est une histoire d’amour ! Enfin, une histoire de cul, ça revient au même. Pâris se tape la belle Hélène. Afin de récupérer cette poire, Ménélas commence par refiler un cheval de Troie à son rival pour contrarier son programme, et le cocu finit par raser toute la ville. Parce que je ne sais pas si vous êtes au courant, mais la ville de Troie, ça n’existe plus. Rayée de la carte. Si vous comptiez y aller en vacances cet été ou en voyage de noces cet hiver, il faudra trouver une autre destination. À propos de lune de miel, il ne faut pas croire non plus que d’être amoureux, ça vous dissuade de vouloir envahir la Pologne ou d’exterminer la moitié de l’humanité qui vous ressemble le moins. Je suis sûr qu’Adolphe était très amoureux d’Eva. La preuve, ils se sont suicidés ensemble, juste après leur mariage. Ils ont dû se dire que le meilleur était déjà derrière eux, et qu’il valait mieux faire l’économie du pire. Deux allers simples pour l’enfer. Drôle de voyage de noces. Non, quand ce n’est pas le repos éternel, l’amour, c’est juste le repos du guerrier. Pendant une permission, un petit coup vite fait derrière l’église, entre deux boucheries, avant de retourner au front. Bon, ça c’est pour les amoureux qui font la guerre comme en 14, deux ou trois fois par siècle, la grande guerre entre petits soldats, en rase campagne ou en rasant des villes. Mais alors la guerre entre les gens qui s’aiment, la guerre de tous les jours, la guéguerre d’intérieur, la guérilla domestique, ça marche très bien aussi. À votre avis, quelle est la première cause d’homicide à travers le monde en temps de paix ? Les crimes passionnels et les violences conjugales. Pour deux amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, combien se refilent des pruneaux ou des marrons sur le canapé du salon une fois mariés ? Faites l’amour pas la guerre… Laissez-moi rire. Non, si vous voulez mon avis, on devrait plutôt dire : faites l’humour, pas la guerre. Vous avez déjà vu deux soldats s’éventrer tout en se bidonnant ? Ou deux amants se refiler des torgnoles entre deux éclats de rire ? Moi jamais. Ou alors, c’est qu’il n’y en a qu’un seul des deux qui se marre. Celui qui est du bon côté du manche. Il faut reconnaître que les tyrans ou les sadiques sont des gens qui aiment beaucoup rire, en société ou en privé. Ça ne veut pas dire qu’ils ont le sens de l’humour. Vous avez remarqué ? C’est toujours les gens les moins drôles qui rient le plus fort. Mais seulement de leur propre connerie. Non, l’humour, ce n’est ni un plaisir solitaire, ni un rapport imposé. L’humour, ce n’est pas de vouloir rire de n’importe quoi devant n’importe qui, en se disant que l’hilarité est une affection socialement transmissible. On ne rit jamais de bon cœur aux dépends de son prochain. L’humour, c’est un cadeau de consolation qu’on se fait à soi-même, et qu’on partage ensuite avec les autres. Par charité républicaine. Pour séduire une femme, paraît-il, il faut d’abord la faire rire. Les femmes se disent sans doute que ceux qui prennent la peine de les faire rire, au lieu de rire de leurs propres blagues, auront aussi la délicatesse de partager avec elles le plaisir qu’elles voudront bien leur donner. L’amour, la guerre ? Les deux mon général ! Faites l’amour, pas la guerre ? Sans blague… Faites l’humour pas la guerre ! Et pour le reste, en général… Foutez-nous la paix.

21 – Retour à Ithaque

L’écriture est une Odyssée. Redessiner son parcours de mémoire dans l’espoir vain de retrouver le chemin du retour. Jusqu’à l’origine. Pour s’apercevoir enfin que le voyage est dans les cartes, que l’origine n’est pas le point de départ, et que le jeu de la vérité est une partie de poker menteur avec soi-même. Mon paradis perdu, c’est la Méditerranée. Enfant de l’exil, j’ai longtemps voulu voir en mon père un héros. Un résistant glorieusement défait. Pourtant, en 1939, mon père n’était qu’un adolescent. Une victime déplacée. Je n’ai d’ailleurs jamais entendu mon père dire du mal de Franco. Mais je me rêvais tellement en fils de l’utopie. Pour mon père, à vrai dire, le Général Franco, c’était plutôt une sorte de Général De Gaulle. L’ordre moral, la paix sociale, et le miracle économique. L’apparentement des patronymes, sans doute. Franco. La France. De Gaulle. La Gaule. Oui, plus tard, parmi les réfugiés aussi, de retour au pays en touristes, il y en avait pour dire qu’avec Franco, on vivait mieux… J’ai longtemps tiré gloire du fait que mon père ne m’avait pas fait baptiser. J’aimais voir là un acte de résistance symbolique. Ce n’était hélas qu’une négligence. Mon père, qui n’était pas allé à la mairie pour me donner un nom, pourquoi m’aurait-il conduit à l’église pour recevoir le baptême ? Non, ne pas croire en Dieu ne fait pas d’un réfugié un résistant. Et j’aurais dû douter de l’anticléricalisme de ce père qui m’interna pendant sept ans dans un pensionnat catholique…. C’est mon oncle qui, à la mairie, improvisa mon prénom. J’entends encore le rire malicieux de ce brave ouvrier de chez Simca en racontant cette anecdote : Jean-Pierre Belmondo ! J’aurais donc dû m’appeler Jean-Paul. Mon nom de famille est le dégât collatéral d’une guerre civile et d’une défaite. Mon prénom le produit d’une indifférence et d’un lapsus. Drôle de baptême républicain. Malentendus. Erreurs. Contradictions. Tous ces hasards font-ils un destin ? Certes, mon père n’était pas franquiste non plus. C’était seulement un survivant, pas un héros. Pas un maquisard, seulement un débrouillard. Beaucoup d’ambition, et un peu de marché noir. Trois ans de guerre civile, et un exode. Six ans de guerre mondiale, et un exil. Ça forme une jeunesse. Pas un combat, mais de nombreuses déroutes. Pas une blessure, mais beaucoup de cicatrices. Ça vous rend résistant. Ça ne fait pas de vous un résistant. Et moi ? Plutôt Gaulliste aussi, enfin, gaulliste de gauche. Franco-gaulois de Barcelone et pas même catalan. Fils d’un républicain fantasmé et de la République Française. Avant même de savoir écrire, j’ai su qu’écrire serait ma seule patrie. Je suis l’auteur de mes jours. L’écriture est une Odyssée, un long parcours de retour vers soi-même. J’aurais fait ce voyage contre vents et marées, y jouant ma vie pour y gagner ma liberté.

 

Jean-Pierre Martinez est scénariste pour la télévision et auteur de théâtre. Il a écrit une cinquantaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables :

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-02-4

Ouvrage téléchargeable gratuitement

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Euro Star

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

1 homme / 1 femme

Un célèbre réalisateur de cinéma et une comédienne ambitieuse se retrouvent « par hasard » assis l’un en face de l’autre dans l’Eurostar qui les conduit à Londres pour un casting. Elle se dit prête à tout pour obtenir le rôle qui fera d’elle une star. Il n’est pas insensible à son charme, mais hésite à conclure… C’est alors que le train s’immobilise au beau milieu du tunnel sous La Manche. Le coup de la panne ? Mais dans ce jeu de dupes, s’il n’est pas celui qu’elle croit, elle n’est peut-être pas non plus celle qu’il croyait…

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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE À LIRE OU IMPRIMER

Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD : www.sacd.fr

EUROSTAR

Personnages : Arthur et Marilyn

Acte 1

Quatre fauteuils de l’Eurostar en vis-à-vis. Sur l’un d’eux est posée une valise. Au fond une toile peinte figurant de l’autre côté du couloir central, quatre autres sièges inoccupés, et une fenêtre du train avec le rideau baissé. Le « quatrième mur » côté public tiendra donc lieu également de fenêtre, par laquelle les deux personnages regarderont parfois vers l’extérieur du train. Arthur arrive en portant un sac de voyage. Il peut avoir la trentaine ou la quarantaine. Il est plutôt bel homme, et il est habillé avec une élégance décontractée. En passant devant les sièges, il semble reconnaître la valise et va pour s’installer, quand son portable sonne. Il répond, un peu speed.

Arthur – Ouais, Fred… Non, je suis dans le train là… J’avais promis à ma femme de l’emmener à Londres pour notre anniversaire de mariage… Je ne suis pas très porté sur les commémorations, et je déteste l’Angleterre, mais bon, tu sais ce que c’est… Quand on est marié, il faut savoir faire des compromis ! C’est à Londres qu’on s’est connu, avec Christelle… J’ai réservé une chambre dans le Bed and Breakfast où on avait passé notre première nuit ensemble… Ce n’est pas romantique, ça ? Une veine que je ne l’ai pas rencontrée au Hilton à Bora Bora… Deux billets de train pour Londres, même en première, c’est quand même moins cher que la Polynésie… En tout cas, heureusement qu’on avait pris de la marge, dis donc… Tu sais que je suis claustrophobe, alors ça m’angoisse un peu de prendre le tunnel sous la Manche… Mais comme je flippe encore plus en avion… Et puis je me disais que ça irait plus vite que le ferry… Mais tu n’imagines pas les procédures d’embarquement, c’est hallucinant ! On a mis trois-quarts d’heure pour passer la sécurité ! J’aurais mieux fait d’y aller à la nage. Moi qui pensais que Londres, c’était encore en Europe. J’ai l’impression de partir pour Bagdad ! Je suis tombé sur un petit teigneux qui ressemblait vaguement à Georges Bush. J’ai cru qu’il allait me mettre un doigt dans le cul pour voir si je n’y planquais pas des armes de destruction massive, avant de m’envoyer direct à Guantanamo… Ils m’ont tellement stressé, pour un peu, j’oubliais de remettre mon pantalon et mes chaussures avant de monter dans le train… Tu me vois arriver à Waterloo pieds nus et en calbute…? À Londres, oui ! Waterloo Station, c’est là où on arrive… Heureusement qu’on ne part pas d’Austerlitz, sinon tu vois le symbole… Pour un anniversaire de mariage, partir tout habillé d’Austerlitz et arriver à poil à Waterloo… Enfin, ça y est, je suis dans l’Eurostar. Je vais pouvoir décompresser un peu… Non, non, je ne sais pas ce qu’elle fout… Je suis passé au bureau de change pour acheter des livres sterling. Je devais la rejoindre dans le train, mais là je ne la vois pas… Pourtant, sa valise est là, je ne comprends pas… Ah excuse-moi, c’est elle justement… Ok, je te rappelle… Salut Fred…

Il appuie sur une touche de son portable.

Arthur – Christelle ? Mais qu’est-ce que tu fais ? Au kiosque ? Mais le train va partir là ! Ouais, ben écoute, si ils n’ont pas Marie Claire, tu prends Marie France ou Madame Figaro. C’est pareil, non… (Plus bas) Oui, oui, j’ai les livres sterling. Mille, ça devrait suffire pour passer quelques jours à Londres. Ça m’angoisse un peu de me trimballer avec une somme pareille en liquide, mais bon… Il paraît que c’est plus cher de changer sur place… Euh, tu pourrais me prendre L’Équipe, tant que tu y es ? Non, pas France Football, L’Équipe ! Non, ce n’est pas pareil, figure-toi… Bon, ben tu vas bien finir par trouver… Sinon, tu vas voir au kiosque à côté… Mais dépêche-toi, bon sang ! Ok, à tout de suite. (Plus tendrement) Moi aussi, je t’embrasse…

Il range son portable, et conclut.

Arthur – Oh, putain, ça commence bien ce voyage… (Il pose son sac sur le siège à côté, s’installe, et regarde un instant fixement devant lui) Quarante bornes sous la mer. Moi qui flippe déjà en prenant le tunnel sous Fourvière… Quelle angoisse ! (Il sort un flacon d’alcool de sa poche et en prend une rasade). J’ai bien fait d’emmener un petit remontant, ça va me détendre…

Marilyn arrive en tirant une petite valise à roulettes comme celle qui, dans les avions, permettent de prendre son bagage en cabine sans avoir à enregistrer. Elle peut avoir vingt ou trente ans. Elle n’est pas forcément canon, mais est habillée de façon plutôt provocante. Elle passe devant lui, le remarque, et semble le reconnaître. Arthur ne prête pas attention à elle, et reprend une rasade de son flacon d’alcool… au moment où Marilyn revient sur ses pas.

Marilyn – Pardon, mais je crois que votre valise est assise à ma place…

Arthur, surpris, range précipitamment son flacon d’alcool dans sa poche, sans le reboucher.

Arthur – Ah… Excusez-moi… Je pensais que… Il n’y a pas de problème…

Il se lève et déplace la valise pour libérer le siège. Lui tournant un instant le dos pour poser sa valise, elle lui offre une vue avantageuse sur son anatomie. Il fait mine de regarder par la fenêtre pour chasser les mauvaises pensées. Elle s’assied en face de lui et se met à le dévisager avec un sourire idiot. Embarrassé, il tente de faire bonne figure. Silence, rompu par une annonce de service.

Voix off – L’Eurostar numéro 3212 à destination de Londres Waterloo va partir. Attention à la fermeture automatique des portes…

Arthur (pour lui-même) – Oh, non… Ce n’est pas vrai…

Il jette un regard inquiet par la fenêtre côté public.

Marilyn jette également un coup d’œil par la fenêtre pour voir le quai commencer à défiler.

Marilyn (souriante) – Il était temps que j’arrive…

Il lui sourit poliment, avant de composer nerveusement un numéro sur son portable. Mais visiblement, ça ne répond pas.

Arthur – C’est un cauchemar…

Marilyn, pour sa part, continue à le dévisager, et il semble le sentir, tout en feignant de ne pas le remarquer. Embarrassé, et vaguement émoustillé, il finit cependant par lever les yeux vers elle, intrigué.

Marilyn – Excusez-moi de vous dévisager comme ça, mais… Je vous ai tout de suite reconnu…

Totalement pris au dépourvu, il reste sans voix, les yeux ronds.

Marilyn – Je suis vraiment désolée… Je vous jure que je n’ai rien fait pour euh… C’est complètement par hasard… (Plaisantant) Ou alors c’est le destin…

Arthur – Le destin…?

Elle lui tend la main et se présente.

Marilyn – Marilyn Mileur… Je suis comédienne…

Pris au dépourvu, il lui sert la main.

Marilyn – Je vais à Londres pour le casting de votre nouveau film. Mais je ne pensais pas être assise en face de vous dans le train…

Arthur – Moi non plus…

Marilyn – En tout cas, j’adore le scénario… Je ne dis pas ça pour vous flatter, hein ? Même si je serais prête à tuer toutes mes concurrentes pour avoir ce rôle…

Arthur – Vraiment…?

Le portable d’Arthur se met à sonner mais, largué, il tarde à répondre.

Marilyn – Je ne voudrais surtout pas vous importuner… Je crois que je ferais mieux d’aller faire un tour au bar pour me calmer un peu. De toute façon, on fait le voyage ensemble… Je vous ramène un café…?

Arthur – Pourquoi pas…

Marilyn – Je suis tellement émue… Je ne suis pas sûre qu’un café, ce soit vraiment ce qu’il me faut pour me calmer, mais bon… Sans sucre ?

Arthur – Pardon…?

Marilyn – Votre café… Avec ou sans sucre…

Arthur – Euh… Sans, merci…

Marilyn – Je l’aurais juré… Sans sucre ajouté… Cash ! Comme vos films…

Il sourit sans répondre. Elle commence à s’éloigne. Il la hèle une dernière fois.

Arthur (s’enhardissant) – Euh… Je peux avoir un verre d’eau avec mon café…?

Elle lui répond par un sourire avant de poursuivre son chemin. Il la regarde partir, encore sous le choc. Son portable sonne toujours. Revenant à la réalité, il finit par répondre.

Arthur – Christelle ? Mais tu es où, bordel ? Oh, non, ce n’est pas vrai…! Mais je t’avais dit de te magner, bon sang ! C’est toujours la même chose… Mais je m’en foutais, moi, L’Équipe ou France Football ! C’était juste pour avoir quelque chose à lire dans le train… Et comment on fait, maintenant…? Tu prends le suivant, et je t’attends à Waterloo…? Bon… Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Est-ce qu’on a vraiment le choix…? Ouais… Ok, rappelle-moi…

Il range son portable.

Arthur – Je ne le sentais pas, ce pèlerinage à Londres…

Son portable sonne à nouveau.

Arthur (pour lui-même) – Déjà… (Il prend la communication) Ah, c’est toi, Fred… Non, non, ça va, c’est… C’est Christelle. Tu ne vas pas le croire, mais elle vient de rater son train ! Enfin, le nôtre, quoi ! Non, je ne plaisante pas, malheureusement… Ouais, enfin… Si elle arrive à avoir un billet. On avait réservé les nôtres trois mois à l’avance… Non, mais tu imagines ? Me voilà parti tout seul pour Londres fêter notre anniversaire de mariage… Enfin quand je dis tout seul… (Changeant de ton, plus badin) Tu ne vas pas le croire non plus, mais il m’arrive un truc absolument hallucinant… Une folle s’est assise juste en face de moi dans l’Eurostar, à la place de Christelle, justement… et figure-toi qu’elle me prend pour Éric Besson… Non, un réalisateur de cinéma ! Luc ? Non, ce n’est pas ce nom-là non plus… Enfin bref, un mec super connu, apparemment… Ben je n’ai même pas eu le temps de lui dire que ce n’était pas moi, figure-toi. Elle ne m’a pas laissé en placer une ! Et là elle est partie me chercher un café avec des croissants… Je te jure ! Elle est complètement en extase devant moi, je te dis ! J’en ai presque déjà fait mon esclave… Du coup, je me demande si je ne vais pas profiter de la situation… Trois heures tout seul dans l’Eurostar, c’est long… Sans parler de ma phobie des tunnels… Au moins, je penserai à autre chose… Comédienne, ouais… Écoute, pas terrible, mais bon… Très motivée, en tout cas ! J’ai vaguement l’impression d’avoir déjà vu sa tête quelque part… Dans une pub, peut-être… Arrête, je te rappelle que je suis marié… Ouais, bon, ok, mais là je suis à jeun… Et puis je ne sais pas pendant combien de temps je vais pouvoir faire illusion, parce que moi, le cinéma, tu sais… J’y vais deux fois par an, et encore… Bon, je te laisse, la voilà qui revient… Ok, je te raconterai… By…

Il range rapidement son portable. Marilyn revient avec un café à la main.

Marilyn (avec un grand sourire) – Et voilà… J’étais tellement excitée… Je suis toute mouillée…

Il la regarde avec des yeux ronds.

Marilyn (pour lever le malentendu) – Avec les secousses du train… Je me suis renversée votre verre d’eau dessus en venant jusqu’ici. Désolée… Vous voulez que j’y retourne ?

Il lui fait signe que non avec un sourire magnanime.

Marilyn (elle lui tend le café) – Heureusement, j’ai pu sauver le café… J’en ai laissé la moitié sur le costume du monsieur, là-bas, mais bon… Je crois qu’il en reste un peu au fond du gobelet…

Arthur – Merci…

Il prend une gorgée du café, et ils échangent quelques sourires embarrassés.

Arthur – Alors comme ça, vous êtes comédienne…?

Marilyn – Oui, je sais… Vous préféreriez sans doute un visage plus connu pour le premier rôle de votre film… Mais vous verrez, je vais vous étonner à Londres…

Il semble ne pas bien comprendre.

Marilyn – Au casting !

Arthur – Ah, oui, bien sûr…

Marilyn (comme une certitude) – Vous êtes bien Arthur Monerot, le réalisateur de cinéma ?

Arthur – Si vous le dites…

Marilyn (aux anges) – J’y crois pas !

Il se contente d’un sourire mystérieux.

Marilyn – Et vous l’imaginez comment, cette salope ?

Il ouvre des yeux ronds.

Marilyn – Votre héroïne ! Dans le scénario ! C’est quand même une belle salope, non ? Faire ça à ce pauvre type qui ne lui a rien fait… Mais excusez-moi, je n’aurais pas dû vous poser cette question… J’avais promis de ne pas être indiscrète… Et puis ce ne serait pas honnête par rapport aux autres candidates… (Ayant du mal à tenir en place) Mais je suis tellement excitée… Arthur Monerot ! Assis juste en face de moi, pendant trois heures ! Il faut bien que je profite un peu de la situation…

Il sourit.

Marilyn – Vous permettez que je vous pose une question…?

Arthur – Allez-y…

Marilyn – Vous couchez vraiment avec Laetitia Casta ?

Arthur – Heureusement que vous avez promis de ne pas être indiscrète…

Marilyn – Ah, non, mais là, ça ne concerne pas le casting, ça ne compte pas.

Arthur (se prenant au jeu) – Qu’est-ce que vous voulez savoir sur Laetitia ? Si c’est un bon coup ?

Marilyn – Évidemment, c’est difficile de rivaliser…

Arthur (amusé) – Euh… On parle toujours du casting, là ?

Marilyn – Les hommes sont des hypocrites. Toutes les célébrités sortent avec des top models, mais quand on leur demande pourquoi, ils répondent que c’est pour leur beauté intérieure… C’est à se demander comment Sœur Emmanuelle a pu rester célibataire toute sa vie… Vous descendez à quel hôtel ?

Arthur – Euh… Au Hilton, je crois… C’est mon assistante qui s’est occupée de ça… Cette idiote devait me rejoindre dans le train, mais elle a trouvé le moyen de le rater…

Marilyn – Ça nous permet de faire le voyage en tête à tête…

Arthur – Oui… Et vous ?

Marilyn – Moi…?

Arthur – Vous êtes à quel hôtel ?

Marilyn – Je n’ai pas les moyens de descendre au Hilton… Mais j’ai un ami à Londres… Enfin… C’est juste un ami… Il est mannequin…

Arthur – Ah, oui…

Marilyn – Je veux dire, euh… Je ne sors pas avec lui…

Arthur – Si il est homo…

Marilyn – J’ai dit qu’il était homo ?

Arthur – Ah, non, je…

Marilyn – Et vous restez plusieurs jours à Londres…? Je veux dire, après le casting…

Arthur – Euh… Non…

Marilyn – Non, je dis ça à cause de la taille de votre valise…

Arthur – Ah, oui… Non, mais… Il y a tous les dossiers des candidates, là dedans… Pour le casting… Ça pèse une tonne…

Marilyn – Vous avez bien reçu le mien, alors ?

Arthur – Ah, oui… Sûrement… Mais il y en a tellement, vous savez… Beaucoup d’appelées, et une seule élue…

Silence embarrassé. Il la déshabille du regard.

Arthur – Vous aussi, ils vous ont demandé de vous déshabiller…?

Marilyn – Pardon ?

Arthur – Non, je veux dire… À la douane… Avant d’embarquer…

Marilyn – Euh… Non…

Arthur – Bon…

Nouveau blanc.

Marilyn – Et pour le casting, il faudra se déshabiller…

Il est au bord de l’apoplexie.

Arthur – Mon Dieu… Je ne sais pas encore… Pourquoi pas…? (Plaisantant lourdement) Ça dépendra des candidates, j’imagine…

Marilyn – Comme le scénario est quand même assez… Je sais qu’il y a des comédiennes qui refusent les scènes de nu… Je voulais juste que vous sachiez que… Pour moi, ce n’est pas un problème…

Arthur – Ok…

Marilyn – Vous voulez voir mon book ?

Arthur (largué) – Vous avez un bouc ?

Marilyn – Mon book photo…

Arthur – Bien sûr… J’ai tout de suite vu que vous n’étiez pas la femme à barbe…

Elle sort son book de sa valise, et lui montre. Il regarde, visiblement impressionné.

Arthur – Ah, oui, c’est… Je suis sûr que vous avez beaucoup de talent…

Marilyn – Je sens que vous allez me parler de ma beauté intérieure…

Ils sont interrompus par la sonnerie du portable d’Arthur, qui répond machinalement, tout en continuant à regarder les photos de Marilyn, probablement assez déshabillées.

Arthur (ailleurs) – Allo… Qui…? Ah, Christelle… Si, si, excuse-moi mais… avec le bruit du train, je n’avais pas reconnu ta voix… (Visiblement embarrassé, il pose une main sur le combiné pour masquer sa voix et s’adresse à Marilyn) Excusez-moi, c’est mon assistante… (Il se lève précipitamment et commence à s’éloigner pour poursuivre sa conversation téléphonique). Oui Christelle, il y a un problème…? Non, je ne prends pas ça à la légère, mais bon… On ne va pas en faire un drame non plus… Non…! Ce n’est pas vrai ? Aucun billet avant un mois…?

Restée seule, Marilyn en profite pour rectifier son maquillage en se servant de la vitre côté salle comme miroir. Voyant revenir Arthur, elle remet son attirail dans son sac et, pour se donner une contenance, fait mine de s’intéresser au paysage par la fenêtre.

Arthur – Ok, je te rappelle en arrivant… Mais je ne te promets rien, hein ? Ce n’est pas sûr non plus que je puisse trouver tout de suite un billet pour revenir à Paris… Non, ça ne m’amuse pas… Tu imagines ? Si je dois passer le week-end tout seul à Londres ! Une grande nouvelle à m’annoncer ? Tu me fais peur là… (Apercevant Marilyn) Bon, écoute, je vais devoir te laisser, parce qu’on va rentrer dans le tunnel… Pourquoi je dis « on » et que je parle à voix basse ? Mais parce que je ne suis pas tout seul dans ce wagon, figure-toi ? On a beau être en première, ce n’est pas des compartiments privés comme dans l’Orient Express, non plus… Malheureusement… Et ça va être de ma faute, encore… C’est quand même bien toi qui as réussi à le rater, ce train, non…?

Il range son portable avec un mouvement d’humeur et s’adresse à nouveau en souriant à Marilyn.

Arthur – Pardon, j’avais juste un petit problème à régler… Maintenant, je suis tout à vous…

Elle lui répond avec un sourire plein de promesse.

Marilyn – Moi aussi…

Noir.

Acte 2

Arthur et Marilyn sont toujours assis face à face. Elle regarde par la fenêtre.

Marilyn (avec excitation) – Ça y est ! On est dans le tunnel !

Arthur – Ah, oui…?

Marilyn – C’est la première fois, alors j’ai quand même une petite appréhension… Pas vous ?

Arthur (blasé) – Oh… Je prends l’Eurostar au moins une fois par mois, alors vous savez…

Elle continue à regarder par la fenêtre, très excitée.

Marilyn – Vous vous rendez compte, on est au fond de La Manche !

Arthur (prenant sur lui) – Oui…

Marilyn (déçue) – Mais on ne voit rien, finalement…

Arthur – Qu’est-ce que vous vous attendiez à voir ? Des poissons ?

Elle sourit. Le téléphone d’Arthur sonne à nouveau, mais il ne réagit pas.

Marilyn – Vous ne répondez pas ?

Arthur – Oh, vous savez, si je répondais à chaque fois… Je n’en finirais pas…

Elle se rassied en face de lui.

Marilyn – Il faut que je vous avoue quelque chose, Arthur. Vous permettez que je vous appelle Arthur…?

Arthur – Oui…

Marilyn – Ce n’est pas tout à fait par hasard si je suis assise là, en face de vous…

Arthur – Vraiment…?

Marilyn – Je suis passée devant vous tout à l’heure. Je vous ai reconnu et… comme la place était libre… En fait, la mienne est dans le wagon suivant. En deuxième classe…

Arthur – Je m’en doutais un peu… C’est Christelle qui devait être assise là… Je veux dire ma… Mon assistante… Celle qui a raté le train…

Marilyn – Je peux retourner m’asseoir à ma place, si vous voulez…

Arthur (magnanime) – Il faut du culot pour réussir dans ce métier… Vous pouvez rester là…

Marilyn – Merci ! Je sais que j’ai encore tout à apprendre, mais je suis sûre qu’un jour, moi aussi, je descendrai à l’Hôtel Martinez à Cannes, et que je monterai les marches du Festival avec une robe à 200.000 euros…

Il sourit avec indulgence.

Marilyn – Racontez-moi. C’est comment, Cannes ?

Arthur – Oh, vous savez, quand on est obligé d’y aller tous les ans… Ça devient vite une corvée…

Marilyn – Tout de même…

Arthur – Finalement, qu’est-ce que c’est, Cannes ? Une grande foire… Vous êtes déjà allée au Salon de l’Agriculture ?

Marilyn (surprise) – Une fois, avec mon père… Il y a très longtemps…

Arthur – Eh bien Cannes, c’est pareil. Sauf qu’à la place des vaches, ce sont des célébrités qui concourent pour avoir la palme…

Marilyn – Vous dites ça parce que vous êtes blasé.

Arthur – Quand je n’ai pas de film en compétition, et que je peux rester à Paris pendant le festival, j’adore. Tout le monde est là bas. Le téléphone arrête de sonner pendant une semaine. On peut travailler tranquillement sans être dérangé…

Justement, le téléphone d’Arthur sonne à nouveau.

Marilyn – Encore une starlette qui vous harcèle pour avoir ce rôle…?

Arthur – Je pensais que dans le tunnel, ça ne passait pas, mais vous voyez… Même sous La Manche, pas moyen d’avoir la paix…

Marilyn – Je vous laisse tranquille cinq minutes. Je ne voudrais pas être indiscrète. Si c’est Laetitia…

Il s’apprête à répondre. Avant de disparaître, elle se retourne vers lui.

Marilyn (avec un sous entendu appuyé) – Je suis prête à aller très loin pour avoir ce rôle, vous savez ?

Visiblement troublé, il reste sidéré. La sonnerie insistante de son portable le rappelle à la réalité. Il répond enfin.

Arthur – Oui, Christelle… Non, c’est juste que… Je ne trouvais plus mon portable… Alors…? Ah, tu vas peut-être pouvoir trouver un billet…? Mais évidemment que ça me fait plaisir, qu’est-ce que tu racontes…? C’est notre anniversaire de mariage, quand même ! Ok… D’accord… Et c’est quoi cette nouvelle que tu avais à m’annoncer ? Écoute, je t’entends très mal, là… On est entré dans le tunnel… C’est même un miracle que la communication ait pu passer aussi bien entre nous jusque là… (Un bruit de freinage se fait entendre) Allo…? Allo…?

Marilyn revient.

Arthur – On a été coupé… (Inquiet) Mais qu’est-ce qui se passe ?

Marilyn – Je ne sais pas… On dirait que le train s’est arrêté.

Une voix se fait entendre dans les hauts parleurs.

Voix off – Mesdames et Messieurs, l’Eurostar est momentanément à l’arrêt après l’actionnement du signal d’alarme par un voyageur. Nous nous efforçons d’identifier au plus vite la cause de cet incident. Merci pour votre compréhension.

Arthur – Je n’aurais jamais dû le prendre, ce tunnel, je le savais…

Marilyn – C’est juste un petit arrêt… On va sûrement redémarrer tout de suite…

Arthur – J’aurais mieux fait d’y aller en bateau.

Marilyn – Même un bateau, ça peut couler, vous savez… Regardez le Titanic… 1500 morts. Mais 20 millions d’entrées. Ça fait rêver, non ?

Arthur – J’ai déjà englouti la moitié de mes économies en actions Eurotunnel, et maintenant c’est moi qui vais être englouti au fond de La Manche… Et vous croyez qu’ils nous diraient quelque chose…?

Marilyn (se levant) – Je vais allez voir ce qui se passe.

Arthur (pathétique) – Je vous en prie, ne me laissez pas tout seul !

Marilyn – J’en ai pour une minute ! Je reviens tout de suite… Ça va aller…

Elle se lève et s’éloigne. Il reste là, complètement angoissé.

Arthur – Je sens déjà l’eau qui suinte contre ma jambe… Je ne me suis quand même pas pissé dessus…? (Il met sa main dans la poche de sa veste et en sort le flacon d’alcool) Merde, je ne l’avais pas rebouché. (Il essaie de boire au goulot mais rien ne vient) Plus rien à boire… (Il sort son portable et compose un numéro) Et plus de réseau… C’est le début de la fin… Je ne pourrai même pas laisser un message d’adieu à ma femme pour lui dire que je l’aime avant que l’eau ne commence à envahir le wagon… Comme ces pauvres gens à New York avant que les tours ne s’écroulent sur eux… (Un temps) Et cette garce qui a réussi à rater ce putain de train. C’est peut-être ça qui va lui sauver la vie. Ça doit être ça, l’intuition féminine. On dirait qu’elle le sentait, la salope…

Marilyn revient.

Arthur (angoissé) – Alors ?

Marilyn – Ils m’ont parlé d’un incident voyageur, mais vous savez ce que c’est… Dans le RER, ça veut dire un suicide, alors dans l’Eurostar, allez savoir ce que ça peut être… On a quand même plusieurs kilomètres d’eau au-dessus de nos têtes… C’est pour ne pas affoler les voyageurs…

Arthur – Comme dans les avions juste avant le crash… Oh, mon Dieu ! Et si c’était une attaque terroriste ?

Marilyn – Malheureusement, ce n’est pas à exclure… J’aurais quand même eu la chance de vous rencontrer avant de mourir carbonisée et noyée…

Arthur – C’est une punition divine, je vous dis. Souvenez-vous de cette tour dont on parle dans la Bible…

Marilyn – On parle des Twin Towers, dans la bible ?

Arthur – La Tour de Babel ! Jamais on aurait dû creuser ce tunnel ! C’est contre nature. L’Angleterre devait rester une île… C’est évident que ces roast-beefs ne font partie de l’Europe… Pas plus que les Turcs ou les Grecs…

Marilyn – Ça sent le Ouzo, non ? Ou le kérosène…

Arthur – Ça marche au kérosène, l’Eurostar ?

Marilyn – Ou l’alcool à brûler…

Arthur – Ah, euh… Non, ça, c’est juste un peu de whisky qui a dû couler dans ma poche…

Il resort la bouteille vide de sa poche.

Arthur – Je ne pourrais même pas lui dire une dernière fois que je l’aime…

Marilyn – À Laetitia ?

Arthur – À Christelle !

Marylin – Vous êtes aussi amoureux de votre assistante ?

Arthur (regardant la bouteille vide) – Et si je lui glissais un message d’adieu dans cette bouteille… Elle, au moins, elle aurait peut-être une chance de remonter à la surface… Vous avez un crayon et du papier ?

Marylin – C’est vous l’auteur…

Voix off – Mesdames et Messieurs les voyageurs, la présence d’un bagage suspect nous oblige à stationner quelques instants dans le tunnel, en attendant que nos services de sécurité s’assurent qu’il ne s’agit pas d’un engin explosif. Je n’ai pas besoin de vous préciser les conséquences catastrophiques que pourrait avoir l’explosion d’une bombe à l’endroit où nous nous trouvons… Merci de rester assis à vos places et de ne pas paniquer. Nous vous tiendrons bien sûr informés de l’évolution de la situation…

Arthur – Oh, non, ce n’est pas vrai… Mais alors pourquoi ils ne se dépêchent pas de nous en faire sortir, de ce tunnel, cette bande de tarés ! Au lieu de nous laisser plantés là en attendant que ça pète…

Marilyn – Ils craignent peut-être que le mouvement du train ne fasse exploser l’engin… Comme dans le Salaire de la Peur, vous savez… La nitroglycérine… Quel chef d’œuvre, encore ! Un grand classique, non ?

Arthur – On va mourir, je vous dis…

Marilyn – Et on ne sera pas allé jusqu’au bout de nos rêves… Vous ne tournerez pas ce film qui aurait été le couronnement de votre carrière… Et moi je ne monterai jamais les marches du Festival de Cannes à votre bras en tant que vedette de votre film…

Arthur (ailleurs) – Oh, putain… Mais fermez-la… Vous allez nous porter la poisse…

Marilyn – Qu’est-ce que vous feriez, Arthur, si vous étiez sûr qu’il ne vous restait plus que dix minutes avant le grand départ ?

Arthur (anéanti) – Ma valise…?

Marilyn – Imaginez ! Plus que dix minutes à vivre avant une mort certaine. Et plus d’après pour subir les conséquences de vos actes. Vous faites quoi ?

Arthur – Je ne sais pas… Je dévaliserais une banque…?

Marilyn – En dix minutes, vous n’auriez pas beaucoup de temps pour dépenser votre butin…

Arthur – D’un autre côté, si je me fais prendre, je suis sûr de ne pas faire plus de dix minutes de prison…

Marilyn – Moi, la perspective de mourir, ça m’excite… Vous savez… Eros et Thanatos…

Arthur – Qui…?

Marilyn – Dix minutes, Arthur. Moins peut-être. Pour réaliser un dernier fantasme. Satisfaire un dernier désir. (Provocante) Vous avez déjà fait l’amour dans les toilettes de l’Eurostar ?

Il la regarde comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.

Arthur – Dix minutes…?

Marilyn (le prenant par la main) – Croyez-moi, Arthur… Ce n’est pas par hasard si nous nous sommes rencontrés aujourd’hui dans ce tunnel… C’était notre destin…

Elle l’entraîne vers le bout du wagon…

Noir.

 

Acte 3

Arthur et Marilyn sont à nouveau assis l’un en face de l’autre dans l’Eurostar toujours à l’arrêt. Silence gêné. Arthur, dans un état second, se penche vers la fenêtre.

Arthur – Il me semble apercevoir une lumière au bout du tunnel… Vous croyez qu’on est déjà mort ?

Marilyn (soupirant) – Dix minutes, et le grand embrasement n’a pas eu lieu…

Arthur – Désolé… Moi, la perspective de mourir successivement carbonisé et noyé au fond de La Manche, ça ne m’excite pas du tout…

Marilyn – Je parlais du colis piégé… Les dix minutes sont passées, et notre Eurostar n’a pas encore explosé. C’était peut-être une fausse alerte… (Avec un sous-entendu un peu inquiétant) Et finalement, chacun va quand même devoir faire face aux conséquences de ses actes…

Arthur (poursuivant sa pensée) – Et puis cette idée de filmer nos derniers ébats avec mon téléphone portable, ça ne m’a pas beaucoup aidé non plus…

Marilyn – Vous n’aimez pas qu’on vous filme, Arthur…? C’est vrai que pour un cinéaste… C’est un peu l’arroseur arrosé…

Arthur (embarrassé) – Au fait, j’aimerais bien le récupérer, maintenant… Mon téléphone…

Ils sont interrompus par une annonce dans les hauts parleurs.

Voix off – Mesdames et Messieurs les voyageurs, nous venons d’identifier le propriétaire du bagage abandonné dans la voiture numéro 8. D’après l’étiquette, il appartiendrait à Madame Fernandez, 19 rue Jules Ferry à Fontenay-aux-Roses. Si cette personne se trouve à bord du train, nous la prions de se manifester immédiatement auprès du personnel de bord pour récupérer sa valise. Faute de quoi les démineurs de la Police des Frontières seront contraints de débarquer ce bagage pour le détruire afin que nous puissions poursuivre notre voyage…

Arthur – La valise de Christelle…!

Marilyn – Pardon ?

Arthur – C’est ma valise ! Enfin celle de mon assistante… Elle a dû la déposer dans le mauvais wagon avant de redescendre acheter Marie-Claire…

Marilyn – Et de rater son train… Décidément… Je me demande si vous ne feriez pas mieux de changer d’assistante…

Arthur – Il faut absolument que je récupère la valise de Christelle… Je l’ai déjà plantée toute seule sur le quai de la Gare du Nord… Si je laisse les robocops de l’Eurostar désintégrer sa garde robe, elle va me tuer…

Il se lève d’un bond pour partir quand le regard de Marilyn se pose sur la valise posée sur le siège d’à côté.

Marilyn – Mais alors cette valise-là, elle est à qui ?

Arthur se fige.

Arthur – Merde, c’est vrai…

Marilyn – C’est peut-être dans celle-là qu’est la bombe… Elle a l’air abandonnée, puisqu’on n’a pas vu son propriétaire depuis notre départ de la Gare du Nord… (Dramatique) Je vous conseille de vous rasseoir doucement et d’éviter d’éternuer…

Il obtempère, tétanisé.

Arthur – Il faut prévenir la sécurité…

Marilyn – En même temps… On en aurait encore pour une heure à rester plantés là dans ce tunnel ! Je vous rappelle qu’on a un casting sur le feu… (Se levant) Tant pis, il faut vivre dangereusement !

Marilyn s’empare fermement de la valise.

Arthur – Mais vous êtes folle ! Qu’est-ce que vous faites ?

Marilyn – Vous m’avez bien dit que pour réussir dans ce métier, il fallait un peu de couilles ?

Arthur – J’ai dit ça ?

Elle ouvre brusquement la valise, sous le regard terrifié d’Arthur.

Arthur – Non !

Mais aucune explosion ne se produit.

Marilyn – Vous voyez, il n’y a rien à craindre…

Arthur – Non, mais je n’étais pas si inquiet que ça non plus… (Intrigué) Qu’est-ce qu’il y a là dedans…?

Marilyn examine le contenu de la valise. Elle sort un séchoir à cheveux qu’elle braque comme un pistolet en direction d’Arthur, à nouveau apeuré.

Marilyn – En tout cas, ça ne ressemble pas tellement à une bombe…

Arthur n’est toujours pas très rassuré. Continuant à fouiller, Marilyn sort de la valise un document broché.

Marilyn – Tiens, qu’est-ce que c’est que ça…? (Elle feuillette le document) Non, le scénario du film !

Arthur – Quel film ?

Marilyn – Votre film ! Vous voyez bien que c’est votre valise… Enfin celle de votre assistante…

Arthur (largué) – Ah, ouais…?

Continuant son exploration, Marilyn sort de la valise des dessous féminins affriolants.

Marilyn – Eh ben… Vous n’avez pas l’air de vous ennuyer avec votre assistante pendant vos séjours professionnels à Londres… Laetitia est au courant ?

Arthur ouvre des yeux ronds, mais il n’a pas le temps de répondre. On entend une explosion sourde.

Arthur (paniqué) – Ça y est, c’est la fin… Vous avez entendu cette explosion…?

Marilyn – Ce n’est rien… C’est sûrement la valise de Madame Fernandez que les démineurs viennent de faire sauter…

Arthur se lève d’un bond, catastrophé.

Arthur – Non…?

Marilyn – On s’en fout, puisque ce n’est pas la vôtre ! Enfin celle de votre assistante… (L’invitant à se rasseoir) Tout va bien, ne vous inquiétez pas ! (Désignant la valise sur le siège) Votre valise est là… (Regardant par la fenêtre) D’ailleurs, vous voyez, on repart déjà !

Anéanti, il tente de se faire une raison. Elle le regarde en souriant.

Marilyn – Dans une heure à peine, on sera à Londres. Détendez-vous…

Il se relâche un peu.

Arthur – Vous avez raison… Ce n’est qu’une valise après tout… Sur Air France aussi ça arrive qu’ils perdent des valises…

Marilyn – Bien sûr…

Arthur (à mi-voix pour lui-même) – Je n’aurais qu’à lui dire ça à Christelle…

Marilyn – Vous voulez voir le film ?

Arthur (s’égayant un peu) – Il y a un film dans l’Eurostar ? Comme dans les avions ? Allez savoir, des sirènes vont peut-être aussi nous apporter un plateau repas…

Marilyn sort de sa poche le portable d’Arthur et le brandit sous son nez.

Marilyn (sur un ton coquin) – Je parle du film que j’ai tourné tout à l’heure avec votre portable… (Minaudant) Vous n’avez pas déjà oublié, quand même…

Arthur (se souvenant) – Je ne sais pas ce qui s’est passé, je suis vraiment désolé… C’est la première fois que ça m’arrive, je vous assure…

Marilyn – Tous les hommes disent ça… Mais ce n’est pas grave, rassurez-vous… Une petite panne, ça arrive…

Arthur – Ah, non, je veux dire, euh… De sauter dans le train sur les inconnues, comme ça… Ce n’est vraiment pas dans mes habitudes…

Marilyn (amusée) – Les inconnues…?

Arthur – Vous aviez réussi à me persuader que j’allais mourir dans les dix minutes, sinon, vous pensez bien… Je n’aurais jamais eu l’idée de vous sauter dessus…

Marilyn (ironique) – Je ne sais comment je dois le prendre…

Arthur – Excusez-moi, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire…

Marilyn – En tout cas, on aura déjà fait un bout d’essai ensemble. (Elle regarde le film sur l’écran du téléphone). C’est un film amateur, bien sûr, mais bon… L’image est quand assez nette… Vous, en tout cas, on vous reconnaît très bien…

Le visage d’Arthur se décompose.

Marilyn – Ça nous fera un petit souvenir de notre voyage ensemble en Eurostar…

Arthur fait un geste pour reprendre son portable.

Arthur – Je ne sais pas si…

Elle esquive pour garder le téléphone hors d’atteinte d’Arthur.

Marilyn – Vous croyez que ça plairait à votre assistante ? Ou à Laetitia…? Je n’ai qu’à appuyer sur la touche rappel, et je lui envoie mon premier court métrage… Je sens que c’est le début d’une grande carrière…

Il la regarde de plus en plus inquiet, puis il se lève et fait un geste pour lui arracher le portable.

Arthur – Donnez-moi ça !

Marilyn – Si vous ne vous rasseyez pas tout de suite, je hurle, je déchire mes vêtements, et je vous accuse d’avoir essayé de me violer dans les toilettes tout à l’heure.

Arthur – Mais…

Marilyn – Certains cinéastes ont été extradés vers les États Unis pour moins que ça.

Arthur – Vous n’êtes pas américaine… et vous faites quand même plus de treize ans ?

Marilyn – C’était juste une image. Mais je vous jure que vous allez regretter que ce train n’ait pas explosé au fond de La Manche, finalement…

Arthur est sous le choc.

Arthur – Vous êtes qui au juste ?

Soudain transfigurée en killeuse, elle lui lance un regard foudroyant.

Marilyn – Ton pire cauchemar…

Totalement déstabilisé, il reste un instant sans voix.

Arthur – Ok, je ne suis pas Arthur Monerot…

Marilyn (ironique) – Et moi je ne suis pas Marilyn Mileur…

Arthur – Ah bon ?

Marilyn – C’est ça, foutez-vous de moi, en plus…

Arthur – Mais, je ne fous pas de vous, je vous jure. Bon, d’accord, j’ai un peu déconné… Je ne suis pas…

Marilyn (le coupant) – Je sais très bien qui vous êtes : un salaud !

Arthur – Mais qu’est-ce que vous voulez, enfin ?

Marilyn – Je veux ce rôle !

Arthur – Quel rôle ?

Marilyn – Le premier rôle dans votre nouveau film ! Le casting, à Londres ! Ce sera moi, et personne d’autre !

Arthur – Ça, je crois que ça ne va pas être possible…

Marilyn – Ok… (Elle s’apprête à pianoter sur le téléphone) J’envoie la vidéo à Laetitia…

Arthur – Non, je vous en supplie, ne faites pas ça…

Marilyn – Alors vous voyez que vous êtes bien Arthur Monerot !

Arthur – C’est à dire que…

Elle lui lance un regard méprisant.

Marilyn – Vous ne vous souvenez vraiment pas de moi ?

Arthur – Je devrais…?

Marilyn – C’était à Cannes, justement. Vous savez ? (Le singeant) C’est comme le Salon de l’Agriculture… Il faut croire que vous m’avez prise pour une dinde !

Arthur – Vous devez confondre, je vous assure…

Marilyn – J’étais venue dans l’espoir de rencontrer un réalisateur, comme beaucoup de jeunes comédiennes un peu naïves comme moi. Je vous ai aperçu après une projection dans un club très privé où j’avais réussi à entrer parce que je connaissais le videur.

Arthur – Franchement, une fille comme vous… Je m’en souviendrais…

Marilyn – J’ai vite compris que si je voulais obtenir un rôle, il fallait d’abord passer par la case Martinez.

Arthur – Martinez ? Je n’étais pas supposé m’appeler Monerot ?

Marilyn – L’Hôtel Martinez, à Cannes ! Je parle de la suite que vous occupiez là-bas cette année-là.

Arthur – Ah, oui, évidemment…

Marilyn – Et dire qu’en fait de palace, vous m’avez traînée à cinq heures du matin dans un Hôtel Ibis… Vous aviez honte de moi, c’est ça ?

Arthur – Mais pas du tout, enfin… D’ailleurs, ce n’est pas si mal que ça les Hôtels Ibis… J’y emmène très souvent ma femme… Je veux dire mon assistante…

Marilyn – Oh, je n’étais pas naïve à ce point. Je savais que dans ce métier, comme vous dites, il faut avoir beaucoup de culot. Et qu’il faut surtout être prête à certains compromis.

Arthur – Certains hommes aussi doivent coucher pour y arriver, vous savez…

Marilyn – Ce que je ne vous pardonne pas, c’est de ne pas m’avoir rappelée après le festival comme vous me l’aviez promis. Et de ne m’avoir jamais proposé le moindre rôle en compensation de mon sacrifice.

Arthur – Sacrifice… Ce n’est pas moi qui vous ai sauté dessus, tout à l’heure…

Marilyn – Mais qu’est-ce que vous imaginez… Ça c’était juste la deuxième manche.

Arthur – La Manche ?

Marilyn (brandissant le portable d’Arthur) – Un piège ! Pour avoir une monnaie d’échange, cette fois. D’ailleurs, tu ne m’as pas fait grand chose, hein, mon pauvre biquet… La première fois, tu étais quand même plus vaillant…

Arthur – Mais je vous jure que…

Marilyn – On peut se tutoyer, non ? On est assez intime, maintenant… Je n’en revenais pas que tu ne me reconnaisses même pas tout à l’heure quand je t’ai abordé en partant de la Gare du Nord !

Arthur – Mais puisque je vous dis… (Elle lui lance un regard réprobateur) Puisque je te dis que je ne suis pas Arthur Monerot. Je ne suis pas réalisateur. Je ne vais jamais au cinéma. C’est à peine si je regarde la télé en dehors du foot… Je n’ai même pas encore vu Camping 3 !

Marilyn – Franchement, tu me déçois… Je m’attendais à mieux, comme défense… C’est avec ça que tu espères t’en tirer ?

Arthur – Mais je…

Marilyn – C’est le moment de l’addition, Arthur… Je vais me venger. Et je vengerai en même temps toutes les victimes de tes mensonges… Ce sera le rôle de ma vie !

Arthur – Ok, j’ai menti, je le reconnais. Et je suis prêt à payer…

Marilyn – Ah, on progresse.

Arthur – Mais la seule fois où j’ai mis les pieds à Cannes, c’était pour un stage de remotivation commerciale. Je suis VRP chez Pernod Ricard !

Marilyn – Ça y est, tu recommences ! (Elle saisit à nouveau le portable). Cette fois, j’envoie la vidéo…

Arthur – Non, attendez…!

Elle appuie sur une touche.

Marilyn – Tu as de la chance, on est encore dans le tunnel. Il n’y a pas de réseau. Mais c’est seulement un sursis…

Arthur – Je vous jure que je peux tout expliquer…

Marilyn – Sans blague !

Arthur – C’est vrai, tout à l’heure, je me suis fait passer pour Luc Besson. Histoire de me marrer un peu…

Marilyn – Tu t’enfonces, là…

Arthur – Je veux dire… dans l’espoir de briller à vos yeux et de vous séduire… Ok, éventuellement de tirer un coup aussi…

Marilyn – Et je peux te dire que tu n’es pas un bon fusil.

Arthur – Et je vous en demande pardon… Je veux dire de vous avoir menti… Mais je ne suis pas Arthur Monerot, je vous assure… (Avec un grand sourire) Et je peux le prouver très simplement…

Marilyn – Ah oui…?

Arthur (plongeant la main dans sa poche) – Il suffit que je vous montre mes papiers d’identité… (Tandis qu’il explore les profondeurs de ses poches, son sourire disparaît) Merde… Ils sont restés dans la valise !

Marilyn – Quelle valise ?

Arthur – Celle qui a explosé !

Marilyn (montrant la valise posée sur le siège) – Elle est là ta valise.

Arthur – Ça c’est celle d’Eric Besson !

Marilyn – Tu es vraiment pathétique…

Arthur – Mais je vous jure que… D’ailleurs, il est où, ce réalisateur ? Il est dans le train, puisque sa valise est là ! (Il se lève) Je vais le trouver, et vous verrez bien que ce n’est pas moi.

Elle lui lance un regard méfiant.

Marilyn – Très bien. Tu as dix minutes pour ça. De toute façon, tu ne risques pas de descendre du train en marche, on roule à 300 kilomètres heure. (Brandissant le téléphone) Mais dans dix minutes, on sera sorti du tunnel…

Arthur – Sorti du tunnel… Dieu vous entende…

Les haut-parleurs se font à nouveau entendre.

Voix off – Mesdames et Messieurs les voyageurs, nous vous rappelons que le bar est ouvert dans la voiture 9. Notre maître d’hôtel tient à votre disposition toute une gamme de boissons froides, chaudes ou tièdes à des prix dérisoires, un assortiment varié et avarié de délicieux club sandwichs, sans oublier notre fameux chariot de desserts faits maison…

Marilyn regarde Arthur s’éloigner en parlant tout seul, visiblement très perturbé, pour ne pas dire qu’il commence vraiment à ressembler à un fou.

Arthur – Ça doit être un sosie… Je le reconnaîtrai facilement… (Se tournant une dernière fois vers Marilyn) Il est peut-être au wagon-bar…?

Restée seule, Marilyn esquisse un sourire. Le téléphone d’Arthur qu’elle tient dans la main se met à sonner. Elle prend la communication.

Marilyn – Allo ? Non, c’est sa nouvelle assistante à l’appareil. Il n’est pas disponible pour le moment. Je peux lui laisser un message ? Vous attendez un enfant de lui ? Très bien, je lui transmettrai. Et je peux me permettre de vous demandez votre nom au cas où il souhaiterait vous rappeler ? Christelle, parfait, je vous remercie…

Elle coupe la communication et sourit à nouveau.

Marilyn – Qui a dit que les communications ne passaient pas, dans ce tunnel… (Elle reprend le téléphone) Voyons voir… Christelle… Touche rappel… (Elle appuie sur une touche). C’est parti… Cette petite vidéo devrait lui plaire… comme cadeau d’anniversaire de mariage.

Noir.

 

Acte 4

Marilyn est plongée dans la lecture du scénario. Arthur revient, l’air dépité.

Arthur – Qu’est-ce que vous faites ?

Marilyn – Je commence à apprendre mon texte ! Puisque je vais avoir le rôle. N’est-ce pas ? À moins que vous n’ayez trouvé votre sosie…?

Arthur – J’ai parcouru tout le train dans les deux sens en dévisageant chaque voyageur. Ils ont dû me prendre pour un fou. Mais personne qui me ressemble un tant soit peu.

Marilyn – Une chance pour eux…

Arthur (commençant à perdre la raison) – Je ne comprends pas… Il a peut-être raté son train, lui aussi… Je devrais peut-être appeler Christelle pour savoir s’il n’est pas avec elle…

Marilyn – Bon, maintenant, assez plaisanté. Il y a des mois que je prépare ma revanche. Quand j’ai su pour ce casting à Londres, je me suis doutée que vous seriez dans ce train. J’ai tout prévu. (Elle sort un contrat qu’elle lui place sous le nez) Même mon contrat d’engagement comme comédienne pour le premier rôle dans votre film.

Arthur – Ah, oui…?

Marilyn – Vous verrez que le montant du cachet est tout à fait raisonnable…

Arthur jette distraitement un coup d’œil sur le contrat.

Arthur – Deux cents mille euros, quand même… Ça fait combien en livres sterling ?

Marilyn – Vous n’avez plus qu’à signer là en bas de la page.

Arthur (revenant un peu à la réalité) – Ça ne servirait à rien, je vous assure…

Marilyn regarde par la fenêtre.

Marilyn – Ah, on est sorti du tunnel ! Je vais pouvoir envoyer cette vidéo à Laetitia…

Au moment où elle sort le téléphone d’Arthur, celui-ci se met à sonner. Flottement. Ils échangent un regard. Puis Arthur se décide.

Arthur – Eh bien vous n’avez qu’à répondre ! Vous verrez bien que ce n’est pas Laetitia Casta qui m’appelle. Et qu’elle ne demande pas à parler à un célèbre réalisateur de cinéma…

Marilyn – Très bien… (Elle prend la communication) Allo ? Qui ? De la part de qui ? Désolée, ça doit être une erreur…

Elle coupe la communication.

Arthur – Alors ?

Marilyn – C’était une certaine Madame Fernandez qui voulait parler à son mari…

Arthur (triomphant) – Ah ! Vous voyez bien !

Marilyn – C’est qui, cette Madame Fernandez ? Votre femme de ménage…?

Arthur – C’est ma femme… On partait fêter notre anniversaire de mariage à Londres… C’est là bas qu’on s’est rencontré…

Marilyn – Alors vous n’êtes pas Arthur Monerot !

Arthur (soulagé) – C’est ce que je me tue à vous expliquer. Vous me croyez, maintenant ?

Elle le regarde froidement dans les yeux.

Marilyn (féroce) – Mais vous êtes un monstre !

Arthur – Pardon ?

Marilyn – Alors quand je vous ai rencontré dans cette boîte à Cannes, et que je vous ai pris pour un réalisateur de cinéma… vous m’avez sciemment laissé croire ça dans l’intention d’abuser de moi…

Arthur – Mais je vous jure que je n’ai jamais mis les pieds dans cette boîte ! Je m’en souviendrais ! Enfin, je crois…

Marilyn – Vous êtes un imposteur, un maniaque, un minable ! Alors vous n’aviez même pas de rôle à me proposer… Au moins, je comprends maintenant que vous ne m’ayez jamais rappelée…

Arthur – Me faire passer pour un autre pour abuser d’une femme ? Jamais je n’aurais fait une chose pareille, je vous assure…

Marilyn – Et tout à l’heure, dans ce train, vous ne vous êtes pas fait passer pour Arthur Monerot, peut-être…

Arthur – C’est à dire que… Vous m’avez quand même un peu tendu la perche…

Marilyn – C’est ça, ça va être de ma faute, maintenant ! Vous vous êtes bien foutu de moi, hein ? (Elle le considère avec un souverain mépris) Vous êtes encore pire que je ne pensais !

Arthur (pour lui-même) – Je ne vais jamais m’en sortir, moi…

Marilyn – Si vous arrêtiez de mentir…

Arthur – Écoutez, je ne sais plus… Je suis peut-être allé dans cette boîte… Je ne m’en souviens pas… J’étais peut-être saoul… Vous savez, les soirées entre VRP de chez Pernod Ricard, évidemment, c’est souvent très arrosé… Qu’est-ce qui s’est passé, exactement, entre nous, dans cet Hôtel Formule 1 ?

Marilyn (agressive) – Ibis ! Vous voulez des détails…?

Arthur – Non, non, je vous crois… Mais alors comment je peux me faire pardonner ? Je suis vraiment désolé, mais une chose est sûre, c’est que je ne suis pas réalisateur de cinéma… Même si je le voulais, et je le voudrais sûrement, je ne pourrais pas vous donner ce rôle.

Marilyn – Et vous dites que vous partiez fêter votre anniversaire de mariage avec votre femme à Londres.

Arthur – Oui…

Marilyn – Très bien… Alors c’est à elle que je vais envoyer ce film…. Elle verra quel porc vous êtes… Tenter d’abuser d’une inconnue dans les toilettes de l’Eurostar après avoir abandonné sa femme sur le quai de la Gare du Nord. Le jour de son anniversaire de mariage… Mais quel genre de type vous êtes ?

Arthur – J’ai vraiment honte de moi, je vous assure, mais… Je suis un homme…

Marilyn – Quoi de plus naturel en somme… Et bien Madame Fernandez va voir quel genre d’homme est son mari…

Elle brandit le portable.

Arthur (terrorisé) – Non, pas ça. Par pitié. Pas le jour de notre anniversaire de mariage… (Il fouille dans ses poches et en sort sa liasse de livres sterling). Tenez, j’ai là mille livres sterling en liquide. Je vous les donne…

Marilyn (offusquée) – Vous me prenez pour qui ? Une femme de footballeur ?

Arthur – Désolé, j’ai été maladroit. Mais, ce sera juste pour payer vos frais de séjour à Londres, pour ce casting. Je suis sûr que vous avez beaucoup de talent. Vous aurez ce rôle ! C’est la chance de votre vie ! Avec ça, vous pourrez descendre au Hilton et rencontrer votre fameux réalisateur !

Elle semble vaciller.

Marilyn – Vous croyez que j’ai encore une chance…?

Arthur – Mais bien sûr… Je suis certain que vous êtes une excellente comédienne. Vous venez de le prouvez… Et avec votre physique… et votre tempérament.

Elle hésite, puis finit par prendre l’argent qu’il lui tend.

Marilyn – Ok… mais vous vous en sortez bien…

Arthur – Je sais…

Voix off – L’Eurostar numéro 3212 arrivera à Londres dans quelques instants… Waterloo, terminus… Tous les voyageurs descendent de voiture… Correspondance pour Paris, même quai en face…

Arthur – Je crois que je vais prendre la correspondance… Euh… Je peux récupérer mon téléphone, maintenant…?

Marilyn – Ok… Mais je veux encore une dernière chose, pour que ma vengeance soit totale… Et puis ce sera ma garantie pour que vous ne vous précipitiez pas sur votre téléphone dès que j’aurais tourné les talons pour me dénoncer à la police et récupérer vos livres sterling…

Arthur (inquiet) – Je vous jure que…

Marilyn – Avouez que maintenant, je vais avoir du mal à vous croire sur parole…

Arthur – Bon… Mais qu’est-ce que vous voulez ?

Marilyn – Suivez-moi jusqu’aux toilettes.

Arthur – Encore !

Marilyn – Ah, et puisque cette valise n’est pas à vous, je la prends. J’irais la rapporter à Arthur Monerot. Ce sera l’occasion de faire vraiment sa connaissance… En espérant que ce ne soit pas un sale type dans votre genre…

Noir.

 

 

Acte 5

Le même décor, vide. Après quelques instants, on voit revenir Arthur seul, hagard… et en caleçon.

Voix off – Mesdames et Messieurs, merci d’avoir choisi Eurostar. Nous espérons que vous avez passé un agréable voyage. Avant de quitter le train, veuillez vérifier que vous n’avez rien oublié à bord. Nous vous souhaitons un excellent séjour à Londres, et nous espérons avoir le plaisir de vous accueillir bientôt à nouveau sur nos lignes…

Arthur a l’air anéanti. Son téléphone sonne, et il prend l’appel machinalement.

Arthur (sur un ton monocorde) – Ah, Christelle… Alors finalement, tu as pu avoir un billet… Dans une demi-heure à Waterloo, ok… Non, non, tout va bien, je t’assure… Qui était cette femme qui t’a répondu tout à l’heure au téléphone ? Aucune idée… Si, si, c’était bien mon numéro… Si tu le dis… Écoute, je t’expliquerai, d’accord…? Le film ? Quel film ? Ah, la vidéo… La salope… Écoute, je peux tout t’expliquer, je t’assure… Enfin, je peux essayer… Et c’était quoi, cette grande nouvelle que tu avais à m’annoncer ? Tu demandes le divorce ? On en parle tout à l’heure, d’accord ? (Il écarte le combiné de son oreille pour la protéger des hurlements de Christelle) Écoute, il faut que je te laisse, là, on va être coupés… Je n’ai plus de pièces…

Tel un zombie, il range son téléphone, et s’écroule sur son siège. Le scénario du film traîne sur le siège d’à côté. Il le prend et s’apprête à l’ouvrir quand son téléphone sonne à nouveau.

Arthur – Fred…? Je suis vraiment dans la merde… Écoute, c’est un peu compliqué à résumer… Dis-moi, tu te souviens être allé avec moi à Cannes dans une boîte très sélecte, après notre séminaire de remotivation commerciale ? Mmmm… Et j’étais vraiment très bourré…? Mmmm… Et tu ne te souviens pas m’avoir vu avec une certaine Marilyn…? Mmmm…

Machinalement, il reprend le scénario et regarde le titre.

Arthur (lisant) – Eurostar, un film d’Arthur Monerot… avec Marilyn Mileur… Non, non, je lisais le titre du scénario… Arthur Monerot, oui, c’est le nom du réalisateur. Et Marilyn Mileur… Ça te dit quelque chose…? Non, moi, ça ne me dit rien… Arthur Miller et Marilyn Monroe…? Oui, ça, ça me dit vaguement quelque chose… Alors tu crois que…? Non, non, ce n’est pas la peine, merci Fred…

Il pose son téléphone, et se plonge et ouvre le scénario à la première page.

Arthur (lisant la première réplique) – Marilyn : Pardon, mais je crois que votre valise est assise à ma place…

Arthur, totalement anéanti, lâche le scénario.

Arthur – Ah, oui… Je crois qu’elle fera une grande carrière…

Noir.

 

 

 

Épilogue

Le même décor. Un homme est assis à l’une des places. Son visage est caché aux spectateurs par L’Équipe, qu’il est en train de lire. La même présumée valise d’Arthur Monerot est posée sur le siège en face de lui.

Voix off – Mesdames et Messieurs les voyageurs, l’Eurostar numéro 3233 à destination de Paris Gare du Nord va partir. Attention à la fermeture automatique des portes.

Marilyn arrive, exactement de la même façon qu’elle était arrivée au début de la pièce, en tirant sa petite valise à roulettes. Elle fait un premier passage, jette un regard intrigué vers l’homme, continue, puis revient sur ses pas quelques instants plus tard.

Marilyn – Excusez-moi de vous importuner, mais je vous ai reconnu tout de suite…

L’homme s’apprête à baisser son journal pour lui répondre.

Noir.

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger :

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-01-7

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