Mariage

Le Gendre Idéal

The perfect son-in-law –  El yerno ideal –  O genro perfeito  

Une comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 2 femmes

Quand on a abandonné sa fiancée un an auparavant à la veille du mariage  en lui laissant pour toute explication un post it sur le frigo,  mieux vaut ne jamais revenir…


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TEXTE INTÉGRAL

Le gendre idéal

Personnages : ValentineStéphaneMauriceFrançoise 

La salle de séjour d’un petit appartement, dans un savant désordre suggérant la présence d’un nourrisson. Dans un berceau, un bébé pleure. Au dessus du berceau, un mobile musical émet un de ces airs connus supposés endormir les bébés, tout en projetant sur le mur du fond des ombres kaléidoscopiques et colorées. Une jeune femme, Valentine, arrive et prend le bébé dans ses bras pour le calmer.

Valentine – Allez, c’est l’heure de dormir, maintenant… Pourquoi tu pleures comme ça ? Tu n’as aucune raison de pleurer ! Moi, oui, j’aurais de bonnes raisons de pleurer, mais toi ? Quelles raisons tu pourrais bien avoir pour chialer comme ça ? Tu as l’estomac plein, les fesses propres. Tu passes tes journées à regarder des images psychédéliques au plafond en écoutant de la musique planante. Qu’est-ce que tu veux encore ? Ton doudou ? Je t’ai déjà expliqué : maman a oublié ton ourson hier sur le toit de la Twingo de mamy, il s’est envolé sur l’autoroute et un gros camion a roulé dessus. On a réussi à retrouver une jambe, mais le reste a dû être broyé en passant sous les roues. Tu veux que je donne la jambe quand même ?

Toujours avec le bébé dans les bras, Valentine va chercher la jambe de la peluche et lui donne.

Valentine – Tiens, mais je te préviens, ce n’est pas beau à voir… C’est plein de cambouis et ça sent le gasoil…

Le bébé cesse de pleurer.

Valentine – Alléluia ! Si je pouvais enfin avoir un peu la paix…

Elle replace le bébé dans le berceau délicatement.

Valentine – Ça a l’air de le calmer, les vapeurs d’essence…

La sonnerie stridente du téléphone réveille soudain les pleurs du bambin.

Valentine – Non mais ce n’est pas vrai, c’est un cauchemar !

Elle décroche, de mauvaise humeur.

Valentine (excédée) – Oui maman… Oui, je sais que vous venez tout à l’heure, tu m’as déjà téléphoné trois fois pour me le dire… Mais évidemment que je suis là, où veux-tu que je sois ? En train de me bronzer sur une plage aux Seychelles ? Une surprise… Je n’aime pas beaucoup les surprises, mais bon… Si, si, j’ai hâte de savoir ce que c’est, bien sûr… Ok, à tout à l’heure, maman… Moi aussi, je t’embrasse… Ah, maman ! Surtout, vous ne sonnez pas à la porte en arrivant ! Au cas où j’aurais réussi à l’endormir d’ici là… Eh ben vous frappez doucement, je vous entendrai ! Dans un deux pièces, tu sais, on ne risque jamais de s’éloigner beaucoup de la porte. D’accord, à tout à l’heure…

Valentine raccroche. Le bébé pleure toujours. Elle le prend dans ses bras.

Valentine – Qu’est-ce que tu veux ? Que je te remette un peu de gasoil sur ton doudou ? Désolé, je n’en ai pas ! Ça pourrait peut-être marcher avec du White Spirit, mais il faudra que tu me promettes de ne pas fumer au lit, comme ton père en avait la mauvaise habitude… Et surtout, ne me demande pas où est passé ton père, hein ? Maman aussi, elle a perdu son doudou. Et elle n’a même pas pu récupérer une jambe… Tu veux que je te chante une chanson ? Je ne suis pas sûre d’en connaître beaucoup… Je n’ai aucune mémoire pour les paroles… Mais si tu veux, je peux te jouer un morceau qu’aimait beaucoup ton papa. Ça s’appelle Smoke On The Water. En français, « fumer sur les waters ».

Valentine commence à imiter avec sa bouche les premières mesures légendaires de Smoke On The Water de Deep Purple. Sans doute sidéré par cette prestation inattendue, le bébé se calme immédiatement.

Valentine – C’est dingue ! On dirait qu’il préfère Deep Purple à Chantal Goya…

La sonnette bruyante de la porte retentit, réveillant les pleurs du bambin. Valentine manque de s’étrangler, avant de se diriger vers la porte, exaspérée.

Valentine – Je vais l’étrangler…

Valentine ouvre la porte et semble très surprise d’apercevoir sur le seuil un jeune homme en costume, chemise blanche et cravate.

Stéphane – Tu me reconnais, quand même…?

Valentine – Stéphane ?

Les pleurs du bébé se sont tus.

Stéphane – Il faut absolument que je te parle.

Valentine – Il n’en est pas question. Tu te casses, je ne veux plus te voir !

Elle essaie de refermer la porte, mais il l’en empêche.

Stéphane – Je comprends ta réaction, Valentine… Mais il faut que tu m’écoutes. Je t’en supplie, laisse-moi entrer cinq minutes…

Valentine – Non mais ça ne va pas, de débarquer comme ça sans prévenir. Au bout d’un an !

Stéphane – Si je t’avais prévenue, tu ne m’aurais même pas ouvert…

Valentine – Fous le camp, je te dis ! Pour moi, tu es mort, tu comprends ?

Stéphane – Très bien, je ne veux pas forcer ta porte. Mais si tu refuses de me laisser entrer, je m’assieds sur ton paillasson, et je ne bouge plus d’ici. Jusqu’à ce que tu acceptes d’entendre ce que j’ai à te dire…

Valentine hésite, visiblement dépassée par la situation.

Valentine – Ok, mais donne-moi trente secondes d’abord. C’est le bazar ici… Et après, tu t’en vas, d’accord ?

Stéphane – D’accord.

Valentine referme la porte.

Valentine – Oh, non, ce n’est pas vrai…

Valentine fait disparaître de la pièce tout ce qui pourrait trahir la présence d’un bébé : vêtements, couches, jouets… Puis elle se penche sur le berceau.

Valentine – Si tu restes tranquille, maman t’achètera un autre ours avec une tête et des bras, d’accord ?

Elle emporte le berceau dans la pièce d’à côté, revient, remet un peu d’ordre dans sa tenue et va ouvrir à nouveau la porte.

Stéphane – Merci, Valentine…

Valentine – On a dit cinq minutes. (Elle regarde sa montre) Dans cinq minutes, tu dégages, je te préviens.

Stéphane – Ok.

Stéphane entre dans la pièce, jette un regard circulaire, puis regarde Valentine.

Stéphane – Tu n’as pas changé…

Valentine – On ne peut pas en dire autant de toi… La dernière fois que je t’ai vu tu avais les cheveux longs, une barbe, un cuir et des santiags…

Stéphane – On dit que l’habit ne fait pas le moine, mais ce n’est pas toujours vrai. J’ai changé, je t’assure…

Valentine – Qu’est-ce que tu veux, Stéphane ?

Stéphane – Je comprends que tu m’en veuilles…

Valentine – Moi ? Mais pourquoi je t’en voudrais ? Il y a un an exactement, à cette époque-là, on était à une semaine de notre mariage, tu te souviens de ça, quand même ? Les invitations étaient envoyées. Le plan de table était déjà fait.

Stéphane – Je sais…

Valentine – Tu sais…? En tout cas, ça ne t’a pas empêché de disparaître du jour au lendemain sans un mot d’explication…

Stéphane – Tu exagères… Je t’ai quand même laissé un mot… Tu l’as eu au moins ?

Valentine – Ah, oui, pardon… Le post it sur le frigo… Tiens, d’ailleurs, je l’ai gardé en souvenir. (Elle ouvre un tiroir et en sort un post it qu’elle lit) Tu es trop bien pour moi. Je ne te mérite pas. Oublie-moi. Trois phrases et autant de fautes d’orthographe (Elle lui lance un regard assassin) C’est supposé suffire pour que douze mois après, je t’accueille à bras ouverts ?

Il fait profil bas.

Stéphane – Je vais t’expliquer…

Valentine – Finalement, tu n’as pas réussi à trouver une fille moins bien que moi, c’est ça ? Après un an de recherche, ce n’est pas très flatteur pour moi, mais bon.

Stéphane – Je ne t’ai pas tout dit, Valentine.

Valentine – Attends, je crois deviner… Tu t’es fait enlever par des extraterrestres. Ils t’ont emmené sur leur planète pour faire des expériences scientifiques sur toi, et ils viennent tout juste de te relâcher, c’est ça ?

Stéphane – Tu n’es pas loin de la vérité, tu sais.

Valentine – Sans blague ?

Stéphane – Je me suis coffrer après avoir braqué une supérette… J’ai pris un an ferme…

Après un moment de stupeur, Valentine applaudit avec un air ironique.

Valentine – Alors là, chapeau l’artiste… Je suis bluffée…

Stéphane – Je me doutais que tu ne me croirais pas…

Valentine – Ah, quand même !

Stéphane soulève sa manche de chemise pour montrer ce qui est supposé ressembler à un bracelet électronique.

Stéphane – Je suis en liberté conditionnelle. Je dois porter un bracelet électronique. Pendant quelques jours encore…

Valentine, impressionnée, passe de l’ironie à la surprise.

Valentine (méfiante) – Ça ne se porte pas à la cheville, d’habitude ? J’ai vu ça à la télé.

Stéphane – Dans les séries américaines, peut-être… En France, c’est au poignet. C’est pour ça qu’on appelle ça un bracelet…

Valentine – Mais qu’est-ce qui t’a pris de braquer une supérette ?

Stéphane – J’avais besoin d’argent… Pour payer notre mariage, notamment…

Valentine – Alors c’est à ça que tu estimais le prix de notre amour ? Le contenu du tiroir caisse d’une supérette. Champion ? Casino ?

Stéphane – C’était plutôt une épicerie arabe, en fait…

Valentine – Quitte à finir en prison, tu aurais au moins pu braquer une banque ! Mais tu n’as jamais eu aucune ambition, Stéphane. Tu n’es qu’un looser. Finalement, c’est toi qui avais raison : je suis trop bien pour toi…

Stéphane – C’était l’épicerie juste en bas de chez moi… Le type m’a reconnu et il a téléphoné à la police. J’ai juste eu le temps de passer chez toi pour te laisser ce message. Avant que les flics viennent m’arrêter…

Valentine – Et pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Stéphane – J’ai voulu t’éviter une explication pénible avec tes parents !

Valentine – C’est vraiment très délicat de ta part.

Stéphane – Avec ton père, surtout. Comme il est gendarme… Tu imagines la honte pour lui s’il avait dû raconter à ses collègues que ce mariage ne pourrait pas avoir lieu parce que son futur gendre était en prison ?

Valentine – Hun, hun…

Stéphane – Déjà qu’il ne m’aimait pas beaucoup… Il ne m’a jamais fait confiance, ton père…

Valentine – On se demande pourquoi, en effet…

Stéphane – Mais pendant cette année passée derrière les barreaux, j’ai eu le temps de réfléchir, Valentine, crois-moi. Et il y a une chose que j’ai comprise : l’avenir est un plat qui se mange froid.

Elle reste un instant sidérée par la profondeur de cet aphorisme.

Valentine – Et il t’a fallu un an pour trouver ça ?

Stéphane – Maintenant, fini les conneries, je te le jure. Tiens, sur la tête de nos futurs enfants…

Valentine – Tu as aussi arrêté la musique ?

Stéphane fait un geste pour montrer sa nouvelle tenue de cadre.

Stéphane – C’est un nouveau Stéphane que tu as devant toi, Valentine.

Valentine – Je vois ça… Quand j’ai ouvert la porte j’ai cru que c’était les témoins de Jéhovah.

Stéphane – Ne me dis pas que tu préférais l’autre Stéphane.

Valentine – Laisse-moi le temps de m’habituer…

Stéphane – J’ai même trouvé un vrai boulot !

Valentine – Et tu bosses dans quoi, exactement ? Dans les pompes funèbres ?

Stéphane – Je travaille… dans l’agro-alimentaire.

Stéphane prend les mains de Valentine.

Stéphane – Fais-moi confiance, Valentine. J’ai mûri, tu sais. J’ai envie de me ranger, maintenant. De tout partager avec quelqu’un…

Valentine – Tu n’as rien ! Qu’est-ce que tu veux partager ? Même pour acheter nos alliances, tu as dû braquer un épicier arabe !

Stéphane – Je veux dire… partager ma vie avec quelqu’un. Avec toi si tu veux…

Valentine (ironique) – C’est ça… Jusqu’à ce que la mort nous sépare… Tu sais toujours aussi bien parler aux femmes, toi.

Stéphane – Je peux t’embrasser ?

Elle se dégage subitement.

Valentine – Ok, les cinq minutes sont passées, Stéphane. J’ai tenu ma parole. Je t’ai écouté. Maintenant à toi de tenir la tienne. Tu te casses.

Stéphane – J’ai essayé de t’écrire depuis ma cellule, je te jure. Mais tu avais déménagé sans laisser d’adresse. Les lettres me sont revenues. Et vu la situation, je n’ai pas osé demander à tes parents…

Valentine – Pour ça, au moins, je crois que tu as bien fait.

Stéphane – Après ce qui s’est passé, il m’a fallu du courage pour venir sonner à ta porte, tu sais.

Valentine – En somme, tu es vraiment un héros…

Stéphane – Laisse-moi encore une chance, Valentine.

Valentine – Je n’ai pas le temps, Stéphane.

Stéphane – Je comprends que tu ne puisses pas me pardonner tout de suite. Qu’il te faille un peu de temps. J’attendrai. Autant qu’il le faudra. J’ai tout mon temps, maintenant…

Valentine – Oui ben pas moi ! Non mais tu ne comprends pas ce que je te dis ? Je n’ai pas le temps, là ! J’attends quelqu’un, voilà !

Stéphane – Tu as quelqu’un dans ta vie, c’est ça ?

Valentine – Voilà, c’est ça. Il ne va pas tarder à arriver. Et je voudrais éviter qu’il ne te croise ici, tu comprends ?

Stéphane – Je comprends… Tu as refait ta vie… Tu n’allais pas m’attendre pendant des mois… Tu m’as oublié, et puis voilà…

Valentine reprend le post it et lui montre.

Valentine – C’est ce que tu voulais, non ? Regarde, c’est marqué ici : Oublie-moi ! Et ben c’est ce que j’ai fait. Tu ne fais plus partie de ma vie, Stéphane…

Stéphane – Dans ce cas, je m’en vais… Tu n’entendras plus jamais parler de moi, Valentine… Sauf si tu changes d’avis, bien sûr… Je vais quand même te laisser mon numéro de portable, au cas où… (Il sort un crayon) Tu as un morceau de papier ?

Elle lui tend le vieux post it.

Valentine – Tiens, tu n’as qu’à rajouter ça sur le post it… Et après tu dégages, d’accord ?

Tandis qu’il griffonne un numéro sur le post it, on frappe à la porte.

Valentine – Et merde !

Stéphane – C’est lui ? Ne t’inquiète pas, je ne veux pas te mettre dans l’embarras. Je lui expliquerai. Je suis sûr qu’il comprendra.

Valentine – C’est mes parents !

Stéphane (inquiet) – Tes parents ? Tu veux dire ta mère… et ton père.

Valentine – Oui, c’est habituellement ce que j’entends par mes parents.

Stéphane (reprenant espoir) – Alors c’était eux que tu attendais… En réalité, tu es toujours célibataire, c’est ça ?

Valentine est complètement paniquée.

Valentine – Il ne faut absolument pas qu’ils te voient ici, tu comprends ?

Stéphane – C’est vrai qu’ils ont quelques raisons de m’en vouloir, eux aussi, mais bon… Je trouverai bien quelque chose à leur dire, et je suis sûr qu’ils comprendront.

Valentine – Ça, ça m’étonnerait, Stéphane.

Stéphane – Bon, pour mon séjour en prison, si on peut éviter. Surtout devant ton gendarme de père… Mais j’essayerai d’inventer autre chose. Tu me fais confiance ?

Valentine – Oui, mais non, ce n’est vraiment pas possible, je t’assure.

Stéphane – Mais pourquoi ?

Valentine – Mais… parce que ça va leur faire un choc…

Stéphane – J’avoue que ton père m’a toujours fait un peu peur… Mais ta mère, elle m’aimait plutôt bien, non ? Je vais tout leur expliquer…

Valentine – Je te dis que non, bordel !

La sonnette de la porte retentit.

Stéphane – Mais pourquoi ?

Valentine – Parce que je leur ai dit que tu étais mort, voilà !

Stéphane accuse le coup. La sonnette de la porte retentit à nouveau.

Stéphane – Tu n’as pas fait ça !

Valentine – Sur le moment, c’est ce qui m’a semblé le plus simple pour éviter des explications plus humiliantes pour moi, si tu vois ce que je veux dire… Et je te rappelle que tu m’avais dit de t’oublier pour toujours. Tu n’étais pas supposé revenir…

Stéphane – Ton père va me tuer…

Valentine – Eh ben comme ça, au moins, tu seras vraiment mort.

Stéphane – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Valentine – Il est trop tard pour te barrer. Il n’y a pas de sortie de secours. C’est un deux pièces. Et mes parents sont du genre intrusifs.

Stéphane – Les placards ? C’est là où on cache les cadavres, habituellement…

Valentine – On n’est pas dans une pièce de boulevard, Stéphane… Et puis les placards, c’est le premier endroit où ma mère se précipite en arrivant pour examiner ma garde-robe.

Stéphane – Pas sous le lit, en tout cas. Je suis allergique. La moindre poussière me fait éternuer.

Nouvelle sonnerie insistante à la porte.

Valentine – Il faut que j’ouvre, sinon mon père va défoncer la porte. Pour l’instant, tu vas dans la chambre. Le temps que je trouve quelque chose de convainquant à leur raconter pour expliquer ta résurrection…

Stéphane – Ma résurrection… J’espère que tu es inspirée, parce qu’on a écrit la bible pour moins que ça…

Valentine indique à Stéphane la direction de la chambre.

Valentine – Tu la fermes, et tu ne sors pas de là avant que je vienne te chercher, d’accord ?

Stéphane – Ok.

Stéphane disparaît dans la chambre. On entend aussitôt le bébé qui se remet à pleurer.

Valentine – Et merde… J’avais oublié ça…

Nouvelle sonnerie. Valentine se précipite pour ouvrir la porte. Ses parents entrent : Maurice, look de gendarme en civil, et Françoise, genre baba cool attardée. Maurice, qui tient un paquet cadeau à la main, jette un regard suspicieux sur les lieux.

Maurice – On commençait à se demander s’il ne t’était pas arrivé quelque chose.

Valentine – Qu’est-ce que vous voulez qu’il m’arrive ?

Françoise embrasse sa fille.

Françoise – Bonjour ma chérie ! Ça va ? Tu as l’air un peu fatiguée…

Valentine – Non, non, ça va… Enfin…

Valentine embrasse aussi son père.

Françoise – Tu ne devineras jamais ce qu’il y a dans ce paquet. Crois-moi, ça va te faire un choc.

Valentine – Ah, oui…?

Françoise – Et ben vas-y, donne-lui !

Maurice tend le paquet à sa fille.

Maurice – Tiens, ma chérie.

Valentine commence à ouvrir le paquet.

Valentine – Ce n’est pas un colis piégé, au moins…

Elle sort du paquet un ours en peluche passablement informe et avec un bras en moins.

Valentine – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Françoise – Mais c’est Toto !

Valentine – Toto ?

Françoise – Heureusement, j’avais eu le réflexe de prendre le numéro d’immatriculation du camion. Ton père a demandé à ses collègues de lancer un avis de recherche, et hier bingo !

Maurice – On a intercepté le véhicule suspect sur l’autoroute un peu avant Marseille. L’ours était encastré dans le radiateur du camion.

Françoise – Je ne t’en avais pas parlé avant pour ne pas te donner de faux espoirs…

Maurice – Évidemment, il a un peu souffert, mais bon… Tu as gardé le membre arraché, au moins ?

Valentine – Bien sûr.

Françoise – Si tu l’as conservé dans la glace, on va pouvoir le recoudre. Je plaisante…

Valentine – Ah, oui, il va être content…

On entend alors à nouveau le bébé pleurer.

Françoise – Tu veux que j’aille le chercher ? Comme ça on pourra lui donner tout de suite.

Valentine intercepte sa mère.

Valentine – Non, attends, il faut que je t’explique quelque chose, d’abord.

Françoise – Mais on ne va pas le laisser pleurer comme ça.

Maurice (à sa femme) – En même temps, si tu te précipites pour le prendre dans tes bras aussitôt qu’il se met à chouiner un peu… Tu vas en faire une mauviette…

Françoise – Oui, oh, ça va, hein ? Ce n’est toi qui m’obligeais à me lever vingt fois par nuit quand Valentine était bébé ? Tu disais qu’il ne fallait pas la laisser pleurer !

Maurice – C’était une fille, ce n’est pas pareil…

Françoise – Oui… C’était ta fille, surtout… Allez, je vais le chercher…

Valentine s’interpose à nouveau.

Valentine – Il faut vraiment que je vous dise quelque chose avant.

Françoise – Quoi ?

Valentine – Je ne suis pas seule…

Françoise – Mais évidemment, ma chérie, que tu n’es pas seule ! On sera toujours là pour toi ! Hein, Maurice ?

Maurice – Je crois que ce n’est pas exactement ce qu’elle voulait dire.

Françoise – Oh, mon Dieu ! Il lui est arrivé quelque chose ! Le médecin est là, c’est ça ? Pas le SAMU quand même…

Valentine – Rassure-toi, tout va bien, mais… il y a un homme dans la chambre.

Les parents restent un instant stupéfaits.

Françoise – Un homme ? Mais c’est merveilleux, ma chérie ! On savait bien que tu n’allais pas passer le reste de ta vie toute seule ! On n’est pas au Portugal, hein Maurice ? Tu ne vas pas t’habiller en noir et porter le deuil de ton mari jusqu’à la fin de tes jours !

Maurice – Surtout qu’ils n’étaient même pas encore mariés…

Valentine – C’est un peu plus compliqué que ça, maman…

Françoise – Deux mois après avoir accouché, en effet, tu n’as pas perdu de temps, mais bon… Je suis sûre que c’est quelqu’un de bien.

Maurice – Pour qu’il s’occupe déjà de torcher des gosses qui ne sont pas de lui, c’est même un très gentil garçon… Tu es sûre que ce n’est pas une tante au moins…

Françoise – Maurice, je t’en prie. Garde tes plaisanteries de corps de garde pour tes collègues à la caserne…

Maurice – Ce n’était pas une plaisanterie…

Françoise – Tu lui dis de venir, tu nous le présentes et puis c’est tout.

Maurice – Mais c’est qui ? Tu l’as connu comment ?

Françoise – Tu veux que j’aille le faire sortir de sa cachette. Il nous racontera ça lui-même.

Valentine – C’est le frère de Stéphane.

Françoise – Le frère de Stéphane ?

Maurice – Alors ce n’est pas une tante, c’est un oncle…

Françoise – Je ne savais pas que Stéphane avait un frère !

Valentine – C’est même son frère jumeau.

Maurice – Ton nouveau petit ami, c’est le frère jumeau de Stéphane.

Françoise – Elle n’a pas dit que c’était son petit ami, c’est nous qui… Ce n’est pas ton petit ami, si ?

Valentine – Mais non, évidemment. Il vient d’arriver ce matin à Paris… Mais il vous expliquera ça lui même.

Valentine va ouvrir la porte de la chambre.

Valentine – Stefano, tu peux venir ?

Françoise – Il s’appelle Stefano ?

Stéphane revient dans la pièce.

Valentine – Je vous présente Stefano, le frère jumeau de Stéphane. Il vient d’arriver de Rome ce matin…

Tête de Stéphane, quelque peu interloqué.

Stéphane – Buon giorno..

Les parents sont sous le choc.

Valentine – Il est italien, mais il parle parfaitement notre langue, n’est-ce pas Stefano ?

Stéphane – J’ai fait toutes mes études à Paris.

Françoise s’avance vers lui et le prend dans ses bras.

Françoise – Toutes nos plus sincères condoléances, Stefano. Je sais ce que c’est que de perdre un frère.

Maurice – Ton frère est mort ?

Françoise – Non, mais j’imagine la douleur que je ressentirais si cela devait arriver.

Maurice – Vous parlez sans aucun accent. Vous êtes d’où, exactement ?

Françoise – Vous verrez que tout à l’heure, il va vous demander vos papiers… Mon mari est gendarme.

Valentine – C’est un peu compliqué, en fait… Stefano est français, mais il est né à Rome.

Françoise – Mais Stéphane était né à Paris, non ?

Valentine – Si, oui…

Maurice – C’est un peu curieux, pour des jumeaux, tu ne trouves pas ?

Valentine – Je comprends votre étonnement.

Stéphane – Oui, ça étonne toujours les gens quand je raconte ça.

Maurice – Et alors ?

Valentine – Stefano va vous expliquer ça.

Stéphane – Non, non, vas-y, je t’en prie.

Valentine – C’est ton histoire, quand même. Et celle de ta famille…

Stéphane – Une histoire assez douloureuse… C’est pour cela que je n’aime pas trop en parler, mais bon…

Françoise – Vous n’êtes pas obligé, vous savez…

Maurice – Ah, quand même… On a beau être dans l’espace de Schengen, je serai curieux de savoir comment des jumeaux peuvent naître dans deux capitales européennes distantes de deux mille kilomètres.

Stéphane – Eh bien… C’est très simple, en fait… Mon frère et moi, nous sommes nés dans un avion, pendant un vol Paris-Rome.

Maurice – Tiens donc…

Stéphane – Et…

Valentine – Stefano est né au décollage, et Stéphane à l’atterrissage.

Françoise – Ah, d’accord… Alors vous êtes l’aîné !

Stéphane – Et c’est pour ça que je suis italien…

Valentine – Et Stéphane français. Enfin était…

Maurice – Je vois…

Françoise – Mais tu ne nous avais jamais dit que Stéphane avait un frère.

Valentine – Mais… c’est parce que Stéphane ne le savait pas non plus. Il ne connaissait même pas ses parents ! C’est pour ça qu’il ne vous les avait jamais présentés, d’ailleurs.

Maurice – Sans blague… Racontez-moi ça…

Valentine – Eh bien… C’est une histoire épouvantable… et à peine croyable.

Maurice – J’imagine…

Valentine – Le père de Stéphane était très pauvre, à l’époque.

Stéphane – C’est pour ça qu’il avait décidé d’émigrer en France avec sa femme pour essayer de trouver du travail comme maçon…

Maurice – En avion…?

Valentine – C’était une compagnie low cost, évidemment.

Maurice – Évidemment…

Valentine – Bref, comme je vous l’ai déjà dit, sa femme a accouché de Stefano peu après le décollage de Rome. Elle a été prise en charge par le personnel de bord, et tout s’est bien passé.

Stéphane – Et pourtant, ce n’était pas un accouchement facile. Je suis né par le siège…

Françoise – Et j’imagine que ce n’était pas un siège de première classe.

Valentine – Mais au moment de l’atterrissage, la mère de Stefano a eu envie d’aller aux toilettes, et c’est là qu’elle a accouché de Stéphane.

Françoise – Non ?

Valentine – Comme ses parents n’avaient pas un sou, ils ont décidé de ne garder qu’un enfant sur les deux.

Stéphane – Moi…

Valentine – C’est le pilote en personne qui a découvert le bébé dans les toilettes de l’appareil quand il a voulu les nettoyer avant de redécoller pour Rome.

Maurice – Le pilote…

Stéphane – Vous savez comment ça se passe dans les compagnies low cost. Tout le monde doit mettre la main à la pâte…

Maurice – Et après ?

Valentine – Le bébé a été élevé pendant quelques années par des hôtesses de l’air.

Stéphane – De braves femmes qui le nourrissaient avec les plateaux repas qui leur restaient sur les bras.

Valentine – Et puis quand il a eu l’âge d’aller à l’école…

Stéphane – Il a quand même fallu qu’elles le confient à la DASS.

Valentine – Vous imaginez le déchirement pour elles.

Stéphane – Évidemment, elles avaient eu le temps de s’attacher à lui…

Valentine – Bref, il y a quelques années, Stéphane avait entamé des démarches auprès de la DASS pour essayer de savoir qui étaient ses parents…

Stéphane – Et c’est quelques jours après avoir enfin retrouvé la trace de sa famille qu’il est mort des suites de cette longue maladie…

Valentine – Enfin, de cette noyade.

Stéphane – Ah, il est mort noyé ?

Valentine – Oui, enfin ça, c’est une autre histoire…

Françoise – C’est dingue.

Maurice – Complètement ouf…

Françoise – Le plus incroyable, c’est qu’ils se ressemblent à ce point, non ?

Maurice – Oui, on dirait…

Françoise – Des jumeaux.

Maurice – On lui remet une barbe et des cheveux longs.

Françoise – On change le costume cravate pour un vieux jean et un blouson noir…

Maurice – Et ces yeux pétillants d’intelligence pour un sourire idiot…

Françoise – Bon, maintenant, c’est vrai que si on y regarde de plus près…

Maurice – Quoi ?

Françoise – Stéphane était un peu plus petit, non ? Enfin, je veux dire, un peu moins grand…

Valentine – Quand on est nourri dès son plus jeune âge avec des plateaux repas d’une compagnie low cost, évidemment… Ça ne favorise pas la croissance…

Maurice – Et qu’est-ce qu’il fait, dans la vie, ce jeune homme ?

Valentine – Stefano… a un poste à haute responsabilité dans l’agro-alimentaire.

Françoise – Ah, oui…

Maurice – C’est quand même plus rassurant que batteur dans un groupe de rock, c’est sûr…

Françoise – Maurice, je t’en prie…

Valentine – J’ai toujours su ce que tu pensais de Stéphane, papa, ne t’inquiète pas.

Françoise – Tu nous l’as assez répété : musicos, c’est un truc de looser. Mais tant qu’à faire, autant être le chanteur.

Valentine – Bref, être le leader du groupe…

Maurice – Le batteur, c’est toujours le plus con de la bande ! Il n’y a qu’à voir Ringo Star ou Charlie Watts.

Stéphane (vexé) – Le groupe de Stéphane ne marchait pas si mal, d’après ce qu’on m’a dit…

Françoise – Comment ça s’appelait, déjà ?

Stéphane – Les Rebelles…

Maurice – C’est ça… Les Rebelles… Tu parles d’un nom à la con… Avec des rebelles comme ça, les gendarmes peuvent dormir tranquille, croyez-moi… Ça prend le métro sans billet et ça se prend pour la bande à Baader.

Stéphane – Ils avaient quand même une tournée de prévu, je crois.

Maurice – Une tournée ! Une tournée des bars, peut-être…

Stéphane – Allez savoir… Si le batteur n’était pas mort prématurément, ils auraient peut-être réussi à percer…

Françoise – Mon mari ne comprend rien à la musique moderne, Stefano. Moi, j’aimais beaucoup votre frère. Et sa disparition m’a fait beaucoup de peine…

On entend à nouveau les pleurs du bébé.

Stéphane – Et c’est qui, ce bébé ? Tu fais du baby-sitting, Valentine ?

Maurice – Ce bébé ?

Françoise – Mais c’est votre neveu, Stefano !

Maurice – Et oui, mon vieux, vous voilà tonton…

Tête de Stéphane.

Stéphane – Mon neveu ?

Françoise – Ben oui, le fils de Stéphane !

Maurice – Il n’est pas au courant ?

Valentine – Il vient d’arriver… Je n’ai pas encore eu le temps de lui annoncer cet heureux événement…

François – C’est quand même triste de penser que cet enfant ne connaîtra jamais son père…

Stéphane – Et pourquoi ça ?

Valentine – Mais parce qu’il est mort !

Stéphane – Ah, oui, c’est vrai… Et il est mort comment, exactement ?

Françoise – Valentine ne vous a pas raconté ça non plus ?

Valentine – Il débarque, je vous dis…

Françoise – Je sais que c’est une faible consolation, Stefano, mais sachez que votre frère est mort en héros.

Stéphane – Non ?

Valentine – Ça n’est peut pas la peine de rentrer dans les détails… Tout ça est encore très frais pour Stefano. Ça risquerait de faire un peu trop d’un coup, non ?

Stéphane – Au point où on en est…

Françoise – Stéphane a succombé en sauvant de la noyade une mère et ses deux enfants.

Stéphane – Sans blague ?

Françoise – Il a réussi à les ramener tous les trois sur le bord du rivage, mais épuisé par son exploit, il a été entraîné par les courants à son tour…

Stéphane – Alors Stéphane était un héros…

Maurice – Et de plus un héros très discret.

Françoise – Avant de disparaître dans les flots, il a eu le temps de crier à la famille qu’il avait sauvée qu’il ne voulait pas que son sacrifice soit relaté par les médias…

Maurice – C’est pour ça que la presse n’en a pas parlé.

Françoise – Sinon, je suis sûre qu’on lui aurait accordé la Légion d’Honneur.

Maurice – On la donne à tout le monde.

Stéphane – J’en ai les larmes aux yeux… Valentine, ça doit être un réconfort pour toi de savoir que tu as porté pendant neuf mois la progéniture de cet être exceptionnel. Et qu’elle te rappellera à jamais par sa présence l’amour que tu portais à Stéphane.

Françoise – Ma fille a même écrit au Président de la République pour avoir l’autorisation d’épouser Stéphane à titre posthume, mais elle n’a pas encore de réponse…

Stéphane – Ah, oui…?

Maurice – On a fait une petite collecte pour la couronne.

Françoise – Mais il n’y a même pas eu d’enterrement, puisqu’on n’a pas retrouvé le corps…

Maurice – Et comme on ne connaissait pas sa famille…

Françoise – Juste une petite cérémonie entre nous, dans la plus stricte intimité… C’était très émouvant…

Stéphane – J’imagine… C’est difficile de faire son deuil dans ces conditions.

Françoise – Et dire que vous non plus vous ne connaîtrez jamais votre frère…

Soupirs.

Maurice – Enfin, cet enfant a perdu un père, mais il a retrouvé un oncle.

Françoise – Un oncle qui par miracle ressemble comme deux gouttes d’eau à son père.

Un ange passe.

Valentine – Je vous sers quelque chose à boire ?

On entend à nouveau les pleurs du bébé.

Françoise – Je crois que c’est d’abord à lui qu’il faudrait donner quelque chose à boire…

Valentine – Je vais voir ça…

Elle sort.

Françoise – Je t’accompagne…

Françoise sort avec elle.

Maurice – Ça me gêne un peu de parler de ça avec vous, mais… j’avais avancé à votre frère l’argent nécessaire pour payer son mariage avec ma fille. Comme il n’avait pas un sou…

Stéphane – Ah, oui…?

Maurice – Le vin d’honneur… Le restaurant… Même la robe de mariée… Autant vous dire que tout ça, ce n’est pas donné… Et comme le mariage n’a jamais eu lieu, je me disais que…

Stéphane – Je vois…

Maurice – Vous ne sauriez pas ce qu’il a bien pu faire de cet argent ?

Stéphane – Franchement, je n’en ai aucune idée… Mais bien entendu, si…

Maurice – Quinze mille euros, c’est quand même une somme.

Stéphane – Eh, oui…

Maurice – Presque le prix d’une voiture neuve… Et comme je dois bientôt changer la mienne justement…

Stéphane – Je verrai ce que je peux faire, je vous le promets…

Maurice – J’aimerais bien, oui… Après tout, maintenant, c’est vous qui allez hériter de votre frère.

Stéphane – Eh, oui… Sous bénéfice d’inventaire, en tout cas…

Françoise et Valentine reviennent.

Françoise – Il voulait juste sa tétine… Ça doit être les dents. (À sa fille) Tu n’as pas un peu maigri, toi ?

Valentine – Je ne sais pas…

Françoise – En tout cas, tu as bonne mine. La maternité, ça te réussit. N’est-ce pas, Stefano ? Vous ne trouvez pas qu’elle est resplendissante, ma fille ?

Stéphane – Si, tout à fait…

Françoise – La vie continue, n’est-ce pas ? Il ne faut pas se laisser abattre par l’adversité.

Maurice – C’est comme le cheval. Après avoir fait une chute, il faut remonter aussitôt, sinon…

Françoise – Vous êtes marié, Stefano.

Stéphane – Euh… non. Pas à ma connaissance. Je veux pas dire… pas encore.

Maurice – Et puis ce Stéphane, entre nous, on peut bien le dire maintenant qu’il n’est plus là, ce n’était pas vraiment un homme pour toi.

Françoise – Allons, Maurice… Un peu de respect pour les morts.

Maurice – Vous savez, dans mon métier, on voit toutes sortes de gens… On finit par développer un sixième sens… Et lui… j’ai toujours pensé qu’il finirait en prison…

Stefano tire sur sa manche pour cacher son supposé bracelet électronique.

Françoise – Il est quand même mort en héros…

Maurice – C’est bien de mourir en héros, mais c’est encore mieux de vivre en honnête homme. La vérité, c’est qu’il a engrossé ma fille, et qu’il s’est défilé juste avant le mariage !

Françoise – Mais… puisqu’il est mort !

Maurice – Oui, oh, c’est un peu facile, tu ne crois pas…? Vous, en revanche, vous me paraissez un garçon sérieux, Stefano. Et un homme de parole…

Stéphane – Merci…

Maurice – Pourquoi tu n’épouses pas celui-là, Valentine ? C’est le gendre idéal !

Françoise – Maurice, je t’en prie… Un peu de délicatesse… Même si c’est vrai que Stefano est très bel homme… N’est-ce pas, Valentine ?

Valentine – Que j’épouse le frère jumeau du père de… Ce serait un peu bizarre, non ?

Françoise – D’un autre côté, tu ne serais pas trop dépaysée. C’est le même !

Maurice – En mieux…

Valentine – Non, franchement, Stefano n’est pas du tout mon genre d’homme.

Stefano – Ce n’est pas très gentil pour moi…

Valentine – Désolée, mais… j’ai traversé pas mal d’épreuves ces temps-ci. Je crois que je ne suis pas encore prête à…

Maurice – Dans ce cas, ce jeune homme plairait peut-être à ta sœur… Qu’est-ce que tu en dis, Françoise ?

Françoise – Mais enfin Maurice, ce n’est pas à moi d’en dire quelque chose ! On croirait un vendeur de chameaux en train d’essayer de se débarrasser d’une partie de son troupeau…

Maurice – Tu peux quand même lui montrer la photo de la sœur de Valentine, qu’il fasse un peu connaissance avec la famille de son neveu !

Elle sort une photo de son sac et la montre à Stefano.

Françoise – J’ai toujours une photo de mes enfants sur moi… Tenez, la voilà en maillot de bain sur la plage de Saint Brévin les Pins. C’est là que nous passons nos vacances au Camping des Flots Bleus.

Valentine – Maman…

Stefano – Ah, oui, c’est vrai que le monokini la met bien en valeur.

Françoise – Vous savez qu’elle a été Miss Camping ?

Stefano – Mais ça ne m’étonne pas du tout…

Maurice – On pourrait peut-être lui passer un coup de fil, qu’elle vienne prendre le thé avec nous ?

Françoise – Comme ça elle ferait la connaissance de Stefano…

Maurice – Et comme le mariage est déjà payé…

Valentine – Quel mariage ?

Stefano – Je t’expliquerai…

Maurice – Hein ? Qu’est-ce que vous en dites, Stefano ? Je peux vous appeler Stefano ?

Stefano – Mais bien sûr.

Maurice – Après tout vous faites déjà un peu partie de la famille, non ? Alors ?

Stefano – C’est vrai qu’elle est très jolie…

Valentine – Oui, bon, ça va, hein… Et puis je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui, elle serait réélue Miss Camping au premier tour de scrutin. Ou même qu’elle serait en ballotage favorable. Cette photo date d’il y a dix ans, et elle a pris au moins un kilo par an depuis…

Françoise – Tu exagères…

Maurice – Tu ne serais pas un peu jalouse, plutôt ? Je croyais que Stefano n’était pas du tout ton type d’homme…

Valentine – Bon, en tout cas, ça me paraît un peu prématuré pour organiser une grande réunion familiale. La situation est assez compliquée comme ça, non ? Je vous rappelle que Stefano vient à peine d’apprendre que son frère est mort…

Françoise – Tu as raison, ma chérie…

On entend à nouveau les pleurs d’un bébé.

Françoise – Je vais m’en occuper… (Avec un sous entendu) Tu viens avec moi, Maurice ?

Maurice – Pour quoi faire ?

Françoise – Ces deux jeunes gens doivent avoir des tas de choses à se dire…

Françoise et Maurice quittent la pièce.

Maurice – Ne faites pas de bêtises, hein ?

À peine sont-ils sortis que Valentine se tourne vers Stéphane avec un air excédé.

Valentine – Alors maintenant, tu veux aussi te taper ma sœur ?

Stéphane – J’ai juste dit ça pour voir comment tu réagirais. C’est avec toi que je veux passer le restant de mes jours, Valentine. Et maintenant que nous avons un enfant…

Valentine – Nous ?

Stéphane – C’est bien mon fils, non ?

Valentine – C’est un peu tard pour t’en préoccuper, tu ne crois pas ?

Stéphane – Ok, j’ai déconné. Mais maintenant, je suis là. J’ai un vrai travail et…

Valentine – Je n’aurais plus jamais confiance en toi, Stéphane, alors dès que mes parents sont repartis, tu fous le camp d’ici et tu ne reviens plus jamais, d’accord ?

Stéphane – Je ne peux pas vivre sans toi, Valentine. Je préfèrerais encore en finir.

Valentine – Et bien vas-y !

Stéphane – Tu ne me prends pas au sérieux, hein ?

Valentine – Avoue que jusque là, tu ne m’as pas donné beaucoup de raisons de te croire sur parole.

Stéphane se dirige vers la porte.

Stéphane – Très bien, tu n’entendras plus jamais parler de moi… Sauf dans la rubrique faits divers, peut-être. Puisque Stéphane est mort noyé, je vais me jeter dans la Seine. Comme ça tu n’auras même plus besoin de mentir à tes parents… Adieu Valentine…

Valentine le rattrape brusquement par le poignet pour l’empêcher de partir.

Valentine – Non, attends…

Stéphane – Ce serait mieux pour tout le monde si j’étais vraiment mort, Valentine, je t’assure…

Valentine – Reste… Je t’en prie…

Stéphane tente de partir malgré tout et dans le mouvement, le prétendu bracelet électronique reste dans la main de Valentine. Valentine, stupéfaite, examine l’objet.

Valentine – Qu’est-ce que c’est que ça ? Non mais tu te fous de moi !

Stéphane – Je vais t’expliquer…

Valentine ramasse l’objet et le brandit.

Valentine – Ça un bracelet électronique ? Ce ne serait pas un antivol de vélo, plutôt ?

Stéphane – Ce qui est vrai, c’est que je t’aime, Valentine. Regarde, le code de l’antivol, c’est ta date de naissance !

Valentine – Alors tu n’es jamais allé en prison, hein ?

Stéphane – Je suis parti en tournée avec le groupe, mais je me suis embrouillé avec le chanteur.

Valentine – Marco ?

Stéphane – Tu le connais ?

Valentine – Oui, enfin, comme ça… C’est toi qui me l’a présenté, non ?

Stéphane – Et puis je me suis rendu compte que tu me manquais, surtout. Et qu’il était temps d’abandonner mes rêves d’adolescent pour construire quelque chose de solide avec toi.

Valentine – Je suis ravie de savoir que te marier avec moi symbolise la fin de tous tes rêves… Un vrai conte de fée…

Stéphane – Écoute, comprends-moi aussi ! Je ne suis qu’un homme, après tout… La perspective de ce mariage… Ça m’a fait flipper. J’ai été pris de panique, et j’ai choisi la fuite. Je sais, ce n’est pas très glorieux, et je t’ai fait beaucoup de mal. Mais j’ai mûri, je t’assure.

Valentine – Partir, c’est mûrir un peu…

Stéphane – Je pense toujours que je ne te mérite pas, Valentine, mais maintenant que nous avons un enfant ensemble… C’est un signe, non ?

Valentine – Tu appelles ça un signe, toi ?

Stéphane – Donne-moi une seconde chance, Valentine… Il faut bien que cet enfant ait un père, quand même !

Valentine – Pour l’instant, je te rappelle que pour mes parents, cet enfant est supposé être orphelin…

Stéphane – J’avais oublié ça…

Valentine – Même mort en héros, mon père te considère comme un traître, alors si tu reviens en déserteur… Pour peu qu’il ait son arme de service sur lui…

Stéphane se décompose.

Stéphane – On peut peut-être éviter de leur dire qu’on leur a menti…

Valentine – Ah, oui ? Et comment on fait ça ?

Stéphane – Puisque tes parents y tiennent tant, tu n’as qu’à épouser Stefano ! C’est le gendre idéal !

Valentine – Tu ne crois pas que le costume de gendre idéal est un peu trop grand pour toi ? Sur le long terme, en tout cas… Surtout qu’évidemment, j’imagine que tu ne travailles pas non plus comme cadre dans l’agro-alimentaire.

Stéphane – Disons que j’ai un peu enjolivé…

Valentine – Enjolivé ?

Stéphane – Je suis livreur de pizzas. Mais c’est provisoire…

Valentine – On reste dans l’alimentaire, remarque… Et alors qu’est-ce que tu proposes ?

Il réfléchit.

Stéphane – J’ai une idée !

Valentine – Je ne sais pas si ça doit me rassurer…

Maurice et Françoise reviennent, interrompant la discussion.

Françoise – C’est incroyable ce qu’ils vous ressemblent …

Maurice – Tu trouves…?

Françoise – Ah, oui, quand même un peu… Vous êtes sûr que ce n’est pas vous le papa, au moins ?

Stéphane feint de répondre à son portable.

Stéphane – Excusez-moi, j’ai un appel… Buon giorno. Si. Pronto. Mamma mia… Excusez-moi, un coup de fil important.

Il sort sur le palier.

Maurice – J’espère que ce n’est pas un nouveau drame dans la famille…

Pleurs de bébé.

Françoise – Je crois que c’est l’heure du biberon…

Valentine – J’y vais…

Valentine sort.

Maurice – Tu y crois à cette histoire de jumeaux, toi ?

Françoise – Pas toi ?

Maurice – Non, mais qu’est-ce qu’on se marre…

Françoise – Pourquoi tu n’as rien dit, alors ?

Maurice – On va les laisser s’enfoncer pour voir jusqu’où ils peuvent aller avant de toucher le fond…

Françoise – En tout cas, cet enfant ne peut pas être de Stéphane. Il est né dix mois après sa disparition.

Maurice – Ah, oui ?

François – Et puis ce bébé ressemble quand même plus au chanteur du groupe qu’au batteur, non ?

Maurice – Marco ?

Françoise – Tu as raison, dans un groupe de rock, le mâle dominant, c’est le chanteur…

Maurice – D’un autre côté, si cet abruti peut endosser le rôle de père…

Françoise – Ce n’est pas le gendre idéal, mais c’est le seul qu’on ait sous la main.

Maurice – Et on n’est pas sûrs que cette gourde en trouvera un autre de si tôt pour lui placer le bracelet électronique à la cheville

Françoise – Pardon ?

Maurice – Pour lui passer la bague au doigt, si tu préfères…

Stéphane revient, en affichant un drôle d’air.

Maurice – Tout va bien, Stefano ? On dirait que vous venez de voir un revenant…

Stéphane – Vous y êtes presque…

Maurice – Sans blague…?

Stéphane – Je viens de recevoir un coup de fil incroyable.

Françoise – De…?

Stéphane – De mon frère, Stéphane !

Maurice – Stéphane ?

Françoise – Non ? Mais puisqu’il est mort !

Maurice – Ne me dites pas, que maintenant, il y a du réseau jusque dans l’au-delà ?

Stéphane – Figurez-vous que Stéphane n’est pas mort !

Maurice – Non ?

Françoise – Mais comment est-ce possible ?

Maurice – C’est vrai qu’on n’avait jamais retrouvé son corps…

Françoise – Mais où est-il ?

Stéphane – En bas, au café. Il attend pour monter que j’apprenne la nouvelle en douceur à Valentine. Vous imaginez le choc que cela va lui faire…

Maurice – Ah, oui, c’est sûr… Ça va lui faire un choc…

Retour de Valentine de la chambre.

Valentine – Eh bien vous en faites une tête, qu’est-ce qui se passe ?

Stéphane – Il vaudrait mieux que tu t’asseyes, Valentine…

Valentine – Je suis très bien debout… Qu’est-ce que vous avez à me dire de si important ?

Françoise – Il va falloir que tu sois courageuse, ma chérie.

Stéphane – Stéphane est vivant…

Valentine – Tu… Tu veux dire qu’il n’est pas mort.

Stéphane – Oui, c’est exactement ça.

Valentine – Oh, mon Dieu, mais c’est affreux… Je veux dire, c’est merveilleux… Tu es sûr ?

Stéphane – Je viens de lui parler au téléphone…

Valentine – Je sens que je vais m’évanouir…

Elle fait mine de défaillir, mais Stéphane la récupère dans ses bras. Leurs lèvres se frôlent, mais Valentine se reprend.

Valentine – Non, Stefano, ce n’est plus possible…

Stéphane – Tu as raison…

Les parents échangent un regard consterné.

Valentine – Je veux dire… Mais comment est-ce possible ?

Françoise – Oui, c’est ce que j’ai demandé aussi…

Stéphane – Il vous expliquera tout ça lui même. Il attend en bas que je lui fasse signe pour monter.

Maurice – Vous voulez que je lui passe un coup de fil ? C’est quoi, son numéro ?

Stéphane – Je vais le chercher, ce sera mieux…

Stéphane sort.

Valentine – C’est incroyable, non ?

Maurice – Ah, oui, incroyable… Je crois que c’est le mot du jour…

Valentine – J’ai hâte de savoir comment une chose pareille a pu arriver…

Françoise – Quel feuilleton ! On se croirait dans Plus Belle La Vie !

Maurice – Tu es sûre que ça va aller ?

Valentine – Je ne sais pas… J’espère qu’il n’a pas trop changé…

Maurice – Eh oui… S’il a passé un an dans l’eau…

Françoise – Ah parce que tu crois que…

Maurice – Je ne sais pas… J’essaie d’imaginer…

Françoise – Il doit bien y avoir une explication…

Maurice – Et j’avoue que je suis assez curieux de la connaître…

Stefano revient en Stéphane, avec un jeans, un blouson en cuir et une fausse moustache.

Stéphane – Bonjour Valentine…

Valentine – C’est vraiment toi, Stéphane ?

Stéphane – C’est bien moi, je t’assure…

Françoise – Ce n’était pas une barbe, qu’il avait ?

Valentine tombe dans les bras de Stéphane, ne se mettant un peu à l’écart.

Valentine (en aparté) – Tu n’en fais pas un peu trop là ? C’est carrément le gang des postiches…

Stéphane – Il y a un magasin de farces et attrapes en bas, je me suis dis que ça ferait plus réaliste…

Valentine – C’est fou ce que tu as changé…

Maurice – Oui, et pas en bien…

Françoise – C’est vrai que la barbe, ça lui allait quand même mieux.

Les parents sont atterrés.

Françoise – Mais où est Stefano ?

Stéphane – Il a préféré s’éclipser… J’ai compris à demi-mots qu’il était tombé amoureux de votre fille, et qu’il s’apprêtait à la demander en mariage.

Françoise – C’est terrible…

Maurice – Le bonheur des uns…

Stéphane – Il a le cœur brisé. Mais bien sûr, il a décidé de s’effacer devant son frère.

Valentine – On ne le reverra peut-être jamais…

Maurice – Quel dommage…

Françoise – C’est une tragédie…

Maurice – Un vrai mélo, en tout cas.

Françoise – Vous devriez écrire une pièce de théâtre, je suis sûre que ça pourrait avoir du succès…

Maurice – Mais vous ne nous avez toujours pas dit comment un homme déclaré noyé peut réapparaître vivant douze mois après.

Stéphane – Je reconnais que c’est très étonnant…

Maurice – Au point où on en est, vous savez, je crois que plus rien ne peut nous étonner…

Stéphane – J’ai été repêché inconscient à l’embouchure de la Seine, à Dieppe.

Françoise – Je croyais que la Seine avait son embouchure au Havre.

Maurice – C’est sans doute ça qui contribue à rendre cette histoire encore plus étonnante…

Stéphane – En tout cas, j’étais complètement amnésique. J’ai été recueilli dans un couvent par des bonnes sœurs. Je viens tout juste de recouvrer la mémoire… Évidemment, je me suis aussitôt précipité ici.

Maurice – Bon, et bien tout est bien qui finit bien, alors !

Françoise – Vous allez enfin pouvoir vous marier !

Maurice – Et oui, tout finira par un mariage, comme dans les conte de fée. Et comme la noce est déjà payée d’avance. Rassurez-moi, Stéphane, vous avez perdu la mémoire, mais vous n’avez pas perdu l’argent que je vous avais donné pour épouser ma fille ?

Stéphane – C’est à dire que…

Valentine – C’est quoi, cette histoire ?

Stéphane – Je t’expliquerai, chérie…

Maurice – Du moment que vous lui passez la bague au doigt, tout va bien. (En aparté à Stéphane) Sinon, c’est moi qui pourrais bien vous passer les bracelets aux poignets…

Françoise – En tout cas, ça va être curieux de voir les deux jumeaux au mariage.

Stéphane – Vu la situation, je ne sais pas si Stefano voudra assister à la cérémonie…

Valentine – Bon, maintenant, vous comprendrez qu’on a besoin de se retrouver un peu…

Françoise – Bien sûr, ma chérie… Viens, on y va, Maurice…

Maurice – Alors à bientôt… Stéphane.

Les parents s’en vont.

Valentine – C’est quoi, cet argent que mon père t’aurait avancé pour payer notre mariage ?

Stéphane – C’est à dire que…

Valentine – Ne me dis pas que c’est avec ce fric que vous êtes partis en tournée avec Les Rebelles ?

Stéphane – Je suis prêt à rembourser, Valentine. Même si pour ça je dois travailler à plein temps pendant quarante deux annuités…

Pleurs de bébé.

Valentine – Tu ne paies rien pour attendre…

Valentine sort, et revient avec un couffin.

Stéphane (attendri) – Comment s’appelle-t-il, au fait ? Tu ne m‘as pas dit…

Valentine – Celui-là c’est Orphée.

Un autre bébé pleure, et elle va chercher un autre couffin.

Valentine – Et celle-là Eurydice… Ce sont des jumeaux. Un truc de famille, sûrement…

Stéphane – Orphée et Eurydice… Oh, putain… C’est l’enfer… Enfin, je veux dire, c’est merveilleux.

Pleurs de bébés à deux voix.

Noir.

 

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Mai 2012

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-38-3

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

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Des Beaux-Parents Presque Parfaits

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes / 2 femmes OU 3 hommes / 1 femme OU 1 homme / 3 femmes

Ayant invité le père et la mère du fiancé de leur fille afin de faire connaissance et de préparer le mariage, ils découvrent que les parents du gendre idéal  ne sont pas toujours des beaux-parents idéaux…


Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD.


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Version 1 homme et 3 femmes

 

Version 2 hommes et 2 femmes

 

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LIRE LE TEXTE INTÉGRAL

Des Beaux-Parents Presque Parfaits

Personnages : Antoine – Juliette – Aymar – Jasmina

Un salon ordinaire d’aspect plutôt désuet, meublé principalement d’un canapé et d’une table basse. Antoine, la quarantaine passée pouvant aller jusqu’à l’aube de la soixantaine, en jogging d’intérieur, arrive de la chambre avec une pile de copies qu’il pose sur la table. Il met un 33 tours de musique classique ou de jazz sur un électrophone hors d’âge et s’installe sur le canapé pour corriger ses copies. Juliette, sensiblement le même âge, arrive depuis l’entrée, venant de l’extérieur. Elle porte un imperméable et tient un vieux cartable en cuir à la main. La musique étant assez forte, Antoine ne remarque pas l’arrivée de Juliette qui arrête l’électrophone pour se faire entendre.

Juliette – Mais qu’est-ce que tu fais ?

Antoine – Je corrige mes copies ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Juliette – Je te rappelle qu’on a des invités… Ils arrivent dans une demi-heure ! Tu aurais pu commencer à préparer…

Antoine – Ah…

Juliette – Ne me dis pas que tu avais oublié ?

Antoine – Oublié ? Mais pas du tout ! Disons qu’à cet instant précis, ça m’était sorti de la tête… Mais ça me serait sûrement revenu à un moment donné…

Juliette pose son cartable et ôte son imperméable.

Juliette – Quand ils auraient sonné à la porte, par exemple.

Antoine – En même temps, ce n’est qu’un apéritif. Ça ne demande pas des heures de préparation. C’est bien pour se simplifier la vie qu’on ne les a pas invités à dîner, non ?

Juliette – Justement… Déjà qu’on ne se foule pas trop… Qu’ils aient au moins l’impression en arrivant qu’on a fait un minimum d’efforts pour les recevoir… Allez range tes copies, et aide-moi un peu !

Antoine range ses copies et commence à s’affairer lui aussi avec Juliette pour mettre un peu d’ordre dans la pièce et poser sur la table le nécessaire pour prendre l’apéritif.

Antoine – Ç’aurait quand même été plus simple que Sonia soit là avec nous pour les recevoir… Ce sont ses futurs beaux-parents, après tout ! C’est elle qui va devoir se les colleter pendant le restant de sa vie, pas nous.

Juliette – Elle s’est dit qu’on serait plus à l’aise pour faire connaissance si elle n’était pas là avec son fiancé, ça se comprend. Et puis ce n’est pas une corvée, non plus. On ne reçoit jamais personne…

Antoine – Avoue que c’est un peu embarrassant d’accueillir chez soi des gens qu’on n’a jamais vus de sa vie…

Juliette – Qu’est-ce que tu voulais qu’on fasse ? Qu’on les invite à prendre un pastaga au bistrot d’à côté, pour nous éviter le dérangement ?

Antoine – Ils auraient pu nous inviter, eux.

Juliette – Ils habitent à Lyon ! Si c’était eux qui nous avaient invités, on était bon pour quatre heures de TGV aller-retour. Je ne suis pas sûre qu’on aurait gagné au change…

Antoine – Ne me dis pas qu’ils font le déplacement depuis Lyon juste pour prendre l’apéro avec nous ?

Juliette – Ils ont eu la politesse de dire à Sonia qu’ils avaient prévu de passer le weekend à Paris de toutes façons, mais bon… Ça ne m’étonnerait pas qu’ils fassent le voyage spécialement pour nous rencontrer. Alors s’ils arrivent et qu’ils voient qu’on n’a même pas pris la peine de mettre quelques olives sur la table…

Antoine arrive avec des olives qu’il pose sur la table et un saucisson qu’il s’apprête à couper en rondelles.

Antoine – Tiens, les voilà, les olives…

Juliette – Je me demande si on ne ferait pas mieux d’éviter le saucisson…

Antoine – Pourquoi ? J’aime bien ça, le saucisson, moi… C’est de la Rosette de Lyon, justement. Je l’ai achetée à Auchan en leur honneur.

Juliette – Il y a cinq minutes, tu ne savais même pas qu’ils étaient de Lyon !

Antoine – Une intuition.

Juliette – Enfin, le problème n’est pas là…

Antoine – Parce qu’il y a déjà un problème ?

Juliette – Notre futur gendre s’appelle Djamel… Ses parents sont sûrement musulmans, comme lui…

Antoine – Djamel, c’est un prénom arabe ?

Juliette – Oui, quand même… Et puis il est assez typé, non ?

Antoine – Qu’est-ce que tu entends par typé ?

Juliette – Il est un peu… basané. Il est noir, quoi.

Antoine – Notre futur gendre est noir ?

Juliette – Tu n’avais pas remarqué ?

Antoine – Ça ne m’avait pas frappé, non.

Juliette – Enfin, noir… Pas comme un Africain… Comme Yannick Noah, si tu veux…

Antoine – Ah, oui, d’accord… Il n’est pas vraiment noir donc.

Juliette – Noir très clair… Il est métis, si tu préfères.

Antoine – Et son père, il s’appelle comment ?

Juliette – Omar, je crois…

Antoine – Ah, oui, ça c’est un prénom africain, c’est clair.

Juliette – D’Afrique du Nord, en tout cas.

Antoine – C’est marrant, jusqu’ici, je n’avais jamais envisagé cette union sous un angle ethnique…

Juliette – Ça prouve au moins qu’on n’est pas raciste.

Antoine – Oui… C’est sûrement un peu aussi parce que Sonia a rencontré Djamel à HEC… Si elle l’avait trouvé sur la dalle de la cité d’à côté, ça nous aurait peut-être frappé avant qu’il s’appelait Djamel et pas Jean-Baptiste…

Juliette – Tu crois ?

Antoine – C’est dingue comme les minorités visibles ont tendance à passer inaperçues à partir d’un certain niveau de diplômes, de revenus ou de célébrité… Prends Obama, par exemple. Franchement, il faut vraiment être américain pour remarquer qu’il est noir, non ?

Juliette – Le principal, c’est qu’il lui plaise. Et que ce soit un gentil garçon…

Antoine – Quand même… Pour des hussards de la République, comme nous… Avoir une fille qui sort d’une grande école commerciale… Tu crois qu’on a raté quelque chose dans son éducation ?

Juliette – Un hussard de la République ? C’est comme ça que tu te vois, toi ?

Antoine – Je déconne, rassure-toi… Tu sais bien que si on a fait ce métier, tous les deux, c’est pour avoir beaucoup de vacances, et pouvoir assurer notre Twingo à la MAIF…

Juliette – La MAIF…

Antoine – Et puis si notre fille peut se marier avec un Africain malgré tout, même un Africain du Nord, on culpabilisera moins d’en avoir fait un petit soldat du grand capital…

Juliette jette un regard sur le résultat de leurs préparatifs.

Juliette – Moi, c’est au sujet de notre canapé que je culpabilise… C’est la honte, non ?

Antoine – Qu’est-ce qu’il a ce canapé ?

Juliette – Il a que nous l’avons acheté juste après notre mariage à nous, Antoine ! Il a qu’il est vieux comme mes robes… Regarde-le, il est tout avachi ! Tu ne crois pas qu’il serait temps d’en acheter un autre en prévision du mariage de ta fille ?

Antoine – Je m’y suis attaché, moi, à ce vieux canapé tout avachi. Mais bon, si tu y tiens, on le changera… On l’avait acheté à la CAMIF, tu te souviens ? On pourrait regarder le catalogue, ils ont peut-être encore le même modèle…

Juliette – La CAMIF ! Mais mon pauvre ami, ça n’existe plus, la CAMIF.

Antoine – La CAMIF, ça n’existe plus ?

Juliette – Ils ont fait faillite, il y a déjà une dizaine d’années.

Antoine – Non ? Je ne savais pas… Ben tu vois, ça me fait quelque chose de savoir que la CAMIF a fait faillite…

Juliette – Mmm…

Antoine – Mais la MAIF, ça existe encore, rassure-moi ?

Juliette – Oui, mais ce n’est plus réservé aux enseignants…

Antoine – Ah bon ?

Juliette – C’est fou le nombre de gens qui pensent encore que la MAIF c’est réservé aux enseignants…

Antoine jette également un regard sur la table dressée pour l’apéritif.

Antoine – Je crois que cette fois, on est prêt à recevoir dignement les parents de notre futur gendre.

Juliette – Oui, mais le pire reste à venir…

Antoine – Quoi ?

Juliette – Le mariage ! C’est aussi pour ça qu’ils viennent, évidemment. Pour qu’on discute de la date et de l’organisation de la cérémonie.

Antoine – Rien que d’y penser, ça me déprime.

Il s’affale sur le canapé, et elle s’assied à côté de lui. Il la prend par l’épaule.

Juliette – C’est une étape, c’est sûr. Il y a vingt ans, on se mariait. Aujourd’hui, c’est notre fille qui se marie…

Antoine – Elle va quitter définitivement la maison, et on va rester là comme deux cons, assis sur notre vieux canapé fabriqué par une filiale de l’Education Nationale qui a fait faillite. En attendant que la maison mère suive le même chemin…

Juliette – Une époque qui s’achève. Le début d’une autre, peut-être… On va avoir plus de temps pour nous, maintenant.

Antoine – Et on aura moins de frais… Sa scolarité à HEC, ça nous coûtait un SMIC par mois. Heureusement qu’elle n’a jamais redoublé…

Juliette – On pourra voyager un peu plus.

Un temps.

Antoine – Qu’est-ce qu’ils font, dans la vie, les parents de Djamel ?

Juliette – Sonia m’a dit que son père travaillait dans le domaine de la sécurité…

Antoine – Un arabe qui travaille dans le domaine de la sécurité, ça c’est un progrès !

Juliette – Pourquoi ça ?

Antoine – Jusque là, le cliché, c’était arabe égal délinquant. Le fait que maintenant ils soient aussi flics ou vigiles, c’est une preuve d’intégration… Et puis comme ça, on peut dire que c’est une communauté qui génère ses propres emplois.

Juliette – Si tu pouvais éviter ce genre de plaisanteries devant les parents de notre futur gendre…

Antoine – Rassure-toi, je n’ai pas l’intention de faire capoter ce mariage. Depuis le temps qu’on attendait une occasion de se débarrasser de notre fille. Sans dote, de préférence… Et la mère, qu’est-ce qu’elle fait ?

Juliette – Sonia ne m’a pas dit.

Antoine – Bon, de toutes façons, ce n’est pas parce que notre fille va épouser leur fils qu’on est obligé de partir en vacances ensemble. D’ailleurs, tu as remarqué, il n’y a pas de nom pour décrire ce genre de relation.

Juliette – Quelle relation ?

Antoine – La relation de parenté entre la famille du marié et celle de la mariée. Pour Sonia, ce sera sa belle famille. Mais pour nous, ces gens ne seront jamais rien…

Juliette – Ça m’a l’air bien parti, cet apéritif. Arrête un peu de tout voir en noir ! Ils sont peut-être très sympas, après tout…

Antoine – Moi je dis : on les voit aujourd’hui pour l’apéritif, on les revoit pour le repas de mariage, et si on n’a pas d’atomes crochus, basta…

Juliette – Parlons-en, du mariage… Comment tu vois ça, toi ? Autant qu’on se mette d’accord entre nous, déjà…

Antoine – Nous on s’est mariés à la mairie devant quatre témoins, et on a fait le vin d’honneur dans notre garage…

Juliette – Oui, je me souviens, il pleuvait.

Antoine – Mariage pluvieux… Tu crois qu’ils vont vouloir un truc somptuaire ?

Juliette – J’espère que non… Surtout que la tradition, c’est que ce sont les parents de la fille qui paient le mariage…

Antoine – Non ? Tu plaisantes, j’espère ?

Juliette – Ça doit être ça qui remplace la dote de nos jours… Bon, il faudrait peut-être que tu te changes avant qu’ils arrivent, non ?

Antoine – Et comment je m’habille, moi, pour recevoir ces gens-là ? Je ne les connais pas ! Si je mets un costume et qu’ils arrivent en tenue décontractée, ça pourrait les embarrasser.

Juliette – Si tu restes en jogging, c’est moi qui risque d’être embarrassée.

Antoine – Qu’est-ce que je mets, alors ?

Juliette – Tu n’as qu’à mettre une djellaba. Pour leur faire honneur, ça me semble plus approprié que la Rosette de Lyon.

Antoine – Je ne suis pas sûr de retrouver celle que j’avais achetée à Marrakech.

Juliette – Je plaisante… En tout cas, tu ferais mieux de ranger ta collection de Charlie Hebdo… Si c’est des musulmans intégristes…

Antoine secoue la tête en soupirant.

Antoine – Quand même une invitation à l‘apéritif, ça fait un peu con, non ?

Juliette – Pourquoi ça ?

Antoine – Comment on va les mettre dehors au moment de passer à table ? Il faudrait qu’on mette au point un code entre nous…

Juliette – S’ils sont sympas, on pourra toujours les inviter à rester dîner…

Antoine – Voilà… C’est bien ce que je craignais… Je te dis qu’on a mis le doigt dans un engrenage infernal…

Juliette – On peut bien faire ça pour Sonia, c’est le minimum quand même. Et puis Djamel est un gentil garçon… pour le peu qu’on puisse en juger.

Antoine – C’est vrai, on ne le connaît pas tant que ça, en fait.

Juliette – Tu n’avais même pas remarqué qu’il était noir…

Antoine – On ne l’a vu qu’une fois ou deux !

Juliette – On se croirait dans un mauvais remake de cette pièce, là, avec Sidney Poitier…

Antoine – Devine qui vient dîner.

Juliette – Sauf que toi, tu as déjà vu ton gendre et que tu n’as pas percuté qu’il était noir…

Antoine – Désolé, moi je n’appelle pas ça noir…

Juliette – Bon, puisqu’on a encore un quart d’heure, moi je vais me changer, en tout cas.

Antoine – Je vais attendre que tu sois revenue, c’est plus prudent. S’ils sonnaient à la porte pendant qu’on est tous les deux à poil…

Elle sort. Antoine s’effondre accablé sur le canapé. On sonne. Antoine va ouvrir, mais revient seul au bout de quelques secondes. Juliette, qui ne s’est pas changée, revient en hâte.

Juliette – Je pensais que c’était eux… C’était qui ?

Antoine – Les témoins de Jéhovah.

Juliette – Les témoins de Jéhovah ? Et qu’est-ce que tu leur as dit ?

Antoine – Je leur ai dit qu’on n’était pas intéressés ! (On sonne à nouveau.) Et ils insistent, en plus…

Juliette (consternée) – Tu es vraiment sûr que c’était les témoins de Jéhovah ?

Antoine prend conscience de son erreur.

Antoine – Et merde…

Juliette part ouvrir après l’avoir fusillé du regard. Le téléphone sonne.

Antoine – Oui Sonia… Oui, oui, ils viennent d’arriver justement…

Juliette (off) – Je suis vraiment désolée… Mon mari vous a pris pour… Mais entrez donc…

Antoine – Tout va bien ma chérie, ne t’inquiète pas… Mais il faut que je te laisse, là. C’est ça, à plus tard…

Aymar et Jasmina arrivent avec un bouquet de fleurs et un paquet cadeau. Ils ont en effet un look assez proche de celui des témoins de Jéhovah.

Juliette – Oh, mais ce n’est pas raisonnable, il ne fallait pas. Ce n’est qu’un apéritif…

Juliette prend les fleurs et Antoine le paquet cadeau.

Antoine – Bonjour, bonjour… Vous avez fait bon voyage ?

Aymar – Très bon, merci…

Jasmina – Je me présente…

Juliette (l’interrompant) – On fera les présentations tout à l’heure… Venez d’abord vous déshabiller dans la chambre. Je veux dire poser votre manteau sur le lit. Mettez-vous à l’aise, je vous en prie. C’est par ici.

Aymar et Jasmina, un peu bousculés, n’ont même pas le loisir de dire un mot. Ils disparaissent une seconde dans la pièce d’à côté.

Juliette – Tu as déjà vu des témoins de Jéhovah sonner à la porte des gens avec un bouquet de fleurs ?

Antoine – Je n’avais pas vu le bouquet, ils devaient le cacher derrière leurs dos pour nous faire une surprise… Et puis c’est de ta faute, aussi… Tu m’avais dit qu’on attendait des gens de couleur… Ne me dis pas qu’ils sont noirs, quand même !

Juliette – Je ne sais pas, il me semble qu’il y a un petit quelque chose, non ?

Antoine – Tu es sûre que ce ne sont pas vraiment des témoins de Jéhovah ? Tu ne leur as même pas laissé le temps de se présenter !

Aymar et Jasmina reviennent sans leurs manteaux.

Juliette – Entrez, entrez, je vous en prie !

Antoine – J’ai connu quelqu’un qui s’appelait Omar autrefois, mais je ne me souviens plus du tout qui… Vous permettez que je vous appelle Omar ?

Aymar – Si vous y tenez, pourquoi pas… Mais mon véritable prénom, c’est Aymar…

Juliette – Tiens donc…

Jasmina (épelant) – A-Y-M-A-R.

Aymar – C’est vrai qu’on peut se tromper, ce n’est pas un prénom très courant…

Antoine – Je vois… Donc vous n’êtes pas noir non plus, j’imagine…

Aymar et Jasmina semblent un peu surpris par cette sortie.

Aymar – Et voici mon épouse Jasmina.

Jasmina – Enchantée de faire enfin votre connaissance.

Juliette – Jasmina… Ah, oui, ce n’est pas un prénom très courant non plus…

Jasmina – Vous, c’est Antoine et Juliette, je crois ?

Antoine – Tout à fait… Moi c’est Antoine, et elle c’est Juliette.

Aymar – Oui, c’est ce que je m’étais dit aussi…

Juliette – Nous sommes absolument ravis de vous rencontrer… Sonia nous a beaucoup parlé de vous… Donc vous habitez Lyon, n’est-ce pas ?

Aymar – Pour le moment, oui.

Juliette – Et vous avez fait bon voyage ?

Antoine – Je leur ai déjà demandé ça il y a une minute, chérie. Nos invités vont finir par croire que nous n’avons rien à leur dire…

Aymar – Oh, vous savez, Lyon maintenant avec le TGV, c’est la banlieue de Paris.

Juliette – Mais asseyez-vous, je vous en prie !

Aymar – Merci…

Aymar et Jasmina prennent place sur le canapé.

Juliette – Antoine tu fais le service ?

Antoine – Qu’est-ce qu’on vous sert à boire ? Pas d’alcool, j’imagine, comme Djamel…

Jasmina (un peu surprise) – Un jus de fruit, ça ira…

Antoine la sert.

Antoine – Omar ? Pardon, Aymar ?

Aymar – La même chose, merci…

Antoine – Je ne vous propose pas de saucisson non plus…

Juliette – Prenez des olives. Attention, elles ne sont pas dénoyautées.

Aymar et Jasmina se servent, et ne savent pas quoi faire de leurs noyaux. Antoine le remarque et leur indique une petite jardinière par terre.

Antoine – Vous pouvez mettre vos noyaux là-dedans. C’est de l’herbe à chats.

Jasmina – Ah, très bien…

Silence embarrassé.

Antoine – Vous connaissez la différence entre l’herbe à chats et l’herbe aux chats ?

Aymar – Ma foi non…

Antoine – En fait, ce sont des plantes complètement différentes, qui ont des vertus thérapeutiques tout à fait distinctes.

Jasmina – Vraiment ?

Antoine – L’herbe à chats a un effet thérapeutique. Elle permet au chat de se purger en régurgitant les poils qu’il a avalés en se léchant. L’herbe aux chats, en revanche, également appelé cataire, a des vertes aphrodisiaques et même hallucinatoires.

Aymar – Alors ça… Je l’ignorais complètement…

Jasmina – Donc, vous avez un chat…

Antoine – En fait non… C’est pour notre consommation personnelle… N’est-ce pas, chérie ?

Juliette le fusille du regard.

Juliette – Mon mari plaisante, évidemment… Djamel ressemble beaucoup à son père, tu ne trouves pas Antoine.

Antoine – Euh… Si… Si, si…

Jasmina – Votre fille, en tout cas, c’est tout le portrait de sa mère. N’est-ce pas Omar ? Aymar ! Voilà que je m’y mets aussi, moi…

Aymar – Oui, ça Sonia est bien votre fille. Vous ne pouvez pas la renier.

Jasmina – Les chiens ne font pas des chats.

Silence un peu embarrassé.

Aymar – Vous êtes enseignants tous les deux, je crois ?

Juliette – Oui, tout à fait…

Antoine – Il paraît qu’un français sur deux a rencontré son conjoint sur son lieu de travail. Chez les enseignants, la proportion doit monter jusqu’à 90 pour cent.

Juliette – Les 10 pour cent qui restent ont dû se rencontrer pendant les vacances scolaires…

Antoine – Et vous Aymar, vous faites quoi dans la vie ?

Aymar – Je travaille dans le domaine de la sécurité.

Juliette – Ah, oui, c’est-ce que nous avait dit Djamel.

Antoine – Mais quand vous dites sécurité, vous voulez dire… Transport de fonds ? Vigile ? Veilleur de nuit ?

Aymar – Un peu tout ça à la fois, en fait. Je dirige une société de 300 salariés.

Juliette – Ah oui, quand même…

Aymar – La sécurité, vous savez, c’est un secteur en pleine expansion.

Jasmina – Avec tout ce qu’on voit en ce moment…

Antoine – Oui… C’est justement ce que je disais à ma femme avant que vous n’arriviez. La sécurité, c’est un métier d’avenir, et un formidable outil d’intégration…

Juliette – Et vous, Jasmina ?

Jasmina – Je suis médecin.

Juliette – Ah, c’est bon à savoir… Un médecin dans la famille, ça peut toujours servir.

Jasmina – Je suis médecin légiste.

Antoine – Remarquez, ça peut-être pratique aussi… Si j’assassine ma femme un jour, et que j’ai besoin d’un certificat de complaisance, je viendrai vous voir…

Juliette – Médecin légiste… Ah, oui, c’est… Ça doit être passionnant, n’est-ce pas ?

Jasmina – Oh, vous savez, ce n’est pas aussi excitant que dans les séries policières qu’on voit à la télévision… Et vous enseignez quelle matière, Antoine ?

Antoine – Sciences de la Vie et de la Terre.

Jasmina – Très bien…

Antoine – Oui, ça laisse toujours un blanc dans la conversation. D’ailleurs, aucun scénariste, même parmi les plus alcoolisés, n’a encore jamais songé à faire une série télé sur les profs de SVT.

Juliette – Et moi je suis prof d’anglais.

Jasmina – C’est curieux, mais j’étais sûre que vous alliez dire ça.

Juliette – Ah oui ? Vous trouvez que j’ai une tête de prof d’anglais ? Je ne suis pas sûre de prendre ça pour un compliment, mais bon…

Antoine – Il faudrait peut-être mettre ces fleurs dans l’eau…

Jasmina – Vous n’ouvrez pas le paquet, avant ?

Juliette – Ah si, bien sûr.

Antoine – Ce n’est pas une bombe, au moins ?

Juliette ouvre le paquet et en sort un vase affreux et informe.

Antoine – Tiens, c’est curieux… Qu’est-ce que c’est ?

Juliette – Un porte-parapluies ?

Antoine – Un crachoir ?

Jasmina – C’est un vase.

Aymar – Pour mettre les fleurs.

Juliette – Ah d’accord… Ah ben oui, comme ça on va pouvoir mettre les fleurs dedans…

Antoine regarde par politesse le motif dessiné sur le vase.

Antoine – C’est joli… Ça représente quoi ?

Juliette – C’est la Bretagne, non ?

Aymar – Sonia nous a dit que vous étiez originaire de Brest.

Jasmina – C’est de l’artisanat local.

Juliette – Ah oui, chéri, regarde, c’est la rade de Brest.

Antoine – Non, fais voir…

Juliette lui passe maladroitement le vase qui tombe par terre et se casse. Consternation de leurs hôtes.

Juliette – Oh, mince… Ce que je peux être maladroite !

Antoine – C’est ce qui s’appelle un acte manqué… Je veux dire, ma femme a toujours détesté la Bretagne. D’ailleurs, nous n’y allons jamais. Nous passons toutes nos vacances dans le Sud de la France…

Juliette – Je suis vraiment désolée… Je ne sais pas quoi vous dire…

Aymar – Ne vous inquiétez pas pour ça, ce n’est pas si grave…

Juliette – Je vais ramasser tout ça.

Elle se penche pour ramasser les morceaux.

Jasmina – On va vous aider.

Juliette – Je vous en prie, restez assis.

Antoine l’aide à ramasser.

Juliette – On pourra peut-être recoller les morceaux…

Antoine – Pourquoi pas ? Et avec le motif, ça nous aidera beaucoup.

Juliette – Oui, ce sera comme un puzzle, mais en trois dimensions !

Antoine – Tiens, c’est curieux, il y avait un papier dedans… C’est vous qui l’avez écrit ?

Aymar – Ma foi non… C’est toi chérie ?

Jasmina – Pas du tout…

Juliette – Qu’est-ce que c’est ?

Antoine – Je ne sais pas… Ce n’est pas en français…

Aymar – C’est peut-être en breton ?

Jasmina – Ou en suédois…

Aymar – Ça doit être le mode d’emploi…

Juliette – Pour un vase ?

Antoine – On dirait plutôt du roumain…

Jasmina – Vous connaissez le roumain ?

Antoine – J’ai quelques notions…

Juliette – Je vais taper le texte sur Google Traduction… De toutes façons, c’est très court…

Juliette sort son portable et tape le texte.

Antoine – Je connaissais le message dans une bouteille, mais le message dans un vase…

Juliette – Ça y est, j’y suis… (Consternée) Oh, mon Dieu…

Aymar – Quoi ?

Juliette – C’est un appel au secours !

Jasmina – Un naufragé qui aurait glissé ce message dans un vase ?

Juliette – Pire que ça… Un petit orphelin roumain retenu en esclavage dans une fabrique de vase près de Bucarest…

Jasmina – Non…

Aymar – Mais c’est affreux.

Juliette – Nous parrainons justement un enfant roumain… Vous vous rendez compte ? Ce vase aurait pu être fabriqué par lui…

Jasmina – Nous sommes vraiment désolés, nous ne savions pas.

Aymar – Nous avons acheté ce vase chez Ikéa.

Jasmina – Nous pensions qu’au pire, ils étaient fabriqués par des petits Suédois bien nourris…

Antoine – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Juliette – Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Il n’a pas laissé d’adresse ! Il dit qu’il ne sait même pas où se trouve cette usine clandestine dans laquelle on le retient contre son gré…

Antoine – En Roumanie… Pour fabriquer des vases bretons destinés à l’export… Mais franchement, où va-t-on ?

Juliette – On signalera ça demain à Orphelins Sans Frontières…

Antoine – Vous voyez un peu où nous conduit cette mondialisation, tellement à la mode dans les grandes écoles commerciales que fréquentent nos enfants…

Juliette – Désolée, on ne voudrait pas que cela vous gâche l’apéritif.

Jasmina – C’est nous qui sommes désolés. Si on avait su…

Aymar – Nous aussi, je vous assure, nous sommes tout à fait opposés à l’esclavage des enfants.

Jasmina – Même roumains…

Aymar lève son verre pour trinquer.

Aymar – Allez, on ne va pas se laisser abattre pour si peu ! À la bonne vôtre !

Ils trinquent. Avant de peiner à relancer la conversation.

Aymar – Bon… Alors pour les nôtres, on prévoit quoi ?

Juliette – Les nôtres ?

Jasmina – Nos enfants ! Pour leur mariage !

Juliette – Ah oui, c’est vrai… Il y a ça aussi…

Aymar – Vous n’avez rien contre un mariage religieux ?

Juliette – A priori, on n’a rien pour non plus, mais c’est surtout que ça risque d’être un peu compliqué…

Antoine – Moi j’ai été catholique dans une vie antérieure, ma femme est juive par sa mère et protestante par son père, si vous mêmes vous êtes musulmans…

Juliette – À moins de faire ça en terrain neutre dans un temple bouddhiste…

Antoine – On risque d’y passer la semaine…

Jasmina – Mais… Qu’est-ce qui vous fait penser que nous sommes musulmans ?

Moment de flottement.

Juliette – Bien sûr, désolée.

Antoine – C’est vrai, on pense toujours arabe égal musulman, mais il y en a aussi qui sont catholiques.

Nouveau flottement.

Antoine – Donc, vous n’êtes pas catholiques non plus ?

Aymar – C’est plutôt que…

Jasmina – Nous ne sommes pas arabes.

Antoine – Ah… Tu vois ? Qu’est-ce que je te disais ? Ils ne sont pas arabes ! Ils ne sont pas noirs non plus, tu vois bien…

Juliette – C’est évident.

Antoine – Ma femme me soutenait que votre fils était noir…

Juliette – Les noirs, on sait ce que c’est, on parraine aussi un orphelin au Mali…

Antoine – On l’aurait bien ramené en France, mais Orphelins Sans Frontière s’est aperçu au dernier moment qu’il avait déjà des parents…

Juliette – C’est vous qui avez raison, le racisme n’existera plus lorsque les Français de souche donneront volontairement à leurs enfants des prénoms maghrébins.

Antoine – Aujourd’hui les enfants de l’immigration sont obligés de franciser leurs prénoms pour avoir une chance que leurs CV soient lus.

Juliette – C’est vrai, il y a aussi de très jolis prénoms arabes. Je veux dire, pas Mohamed, Mouloud…

Antoine – Abdelkader ou Abdelkrim…

Juliette – Mais je ne sais pas moi… Djamel ou Jasmina, par exemple.

Antoine – Les gens donnent bien à leurs enfants des prénoms américains comme Steewie ou Pamela.

Juliette – C’est tout aussi ridicule.

Antoine – Alors pourquoi pas des prénoms nord-africains…

Un silence embarrassé suit cette logorrhée.

Jasmina – Jasmina est un prénom d’origine croate…

Aymar – Quant à Djamel, il avait déjà un an lorsque nous l’avons adopté. Alors évidemment, nous lui avons laissé son prénom.

Juliette – Bien sûr…

Jasmina – Nous comprenons votre méprise… Djamel ne vous avait sans doute pas dit que c’était un enfant adopté.

Juliette – Ce n’est pas quelque chose qu’on dit facilement…

Antoine – Donc notre futur gendre, en tout cas, est arabe, nous sommes bien d’accord là dessus ?

Aymar – C’est un peu plus compliqué que ça, mais…

Jasmina – J’espère que ce n’est pas un problème pour vous.

Juliette – Mais pas du tout, voyons, au contraire !

Silence embarrassé.

Aymar – D’ailleurs, il faut que nous vous disions quelque chose d’autre à propos de notre fils…

Jasmina – Une chose qu’il est important que vous sachiez…

Juliette – Ne vous inquiétez pas, personne n’est parfait.

Antoine – On a tous fait des erreurs de jeunesse, pas vrai ? Même s’il a fait un peu de prison pour trafic de stupéfiants avant d’entrer à HEC…

Jasmina – Rassurez-vous, le casier judiciaire de notre fils est vierge.

Antoine – Hélas, je ne peux pas vous en garantir autant de ma fille…

Juliette lui lance un regard réprobateur.

Aymar – En tant qu’enfant adopté, notre fils Djamel a des liens très forts avec ses parents.

Jasmina – Et bien entendu, nous avons des liens très forts avec lui…

Aymar – Nous sommes sa seule famille, vous comprenez ?

Jasmina – Et nous n’avons plus nous-mêmes aucun parent proche.

Aymar – Ils sont tous morts.

Blanc.

Juliette – Mon Dieu, mais c’est épouvantable.

Antoine – Comment est-ce que c’est arrivé ?

Aymar – C’est une histoire tragique.

Jasmina – Que nous vous raconterons peut-être un jour.

Aymar – Plus tard.

Jasmina – Lorsque nous nous connaîtrons un peu mieux…

Aymar – Après le mariage, en tout cas…

Jasmina – Nous ne voudrions pas gâcher cette fête avec le récit de nos drames familiaux…

Jasmina écrase une larme. Antoine et Juliette, embarrassés, échangent un regard inquiet.

Juliette – Je vous ressers quelque chose ?

Antoine – Un véritable apéritif, du coup ? Puisque vous n’êtes pas musulmans… Ça vous remontera…

Juliette – Pastis, Whisky, Porto ?

Jasmina – Je prendrai un doigt de Porto, alors.

Aymar – Moi aussi.

Juliette fait le service.

Antoine – Prenez un peu de saucisson ! C’est de la Rosette de Lyon. On l’a achetée exprès pour vous… Je veux dire au cas où vous auriez été des Lyonnais pas trop à cheval sur les principes de l’Islam…

Le portable de Jasmina sonne.

Jasmina – Excusez-moi, je suis vraiment désolée… (Elle répond) Oui ? (Plus bas) Je t’avais dit de ne pas m’appeler à ce numéro…

Aymar lui lance un regard suspicieux.

Jasmina – Vous permettez ?

Elle disparaît dans la chambre où ils ont posé leurs manteaux. Aymar se lève lui aussi et la suit.

Aymar – Non mais tu ne vas pas…

Jasmina – Oh, fiche-moi la paix !

Aymar – Excusez-nous un instant…

Il la suit dans la chambre, et on entend encore un peu leur conversation off.

Jasmina – Tu me surveilles ? C’est une déformation professionnelle, je sais, mais bon…

Aymar – Tu pourrais au moins avoir la décence de…

Jasmina – Tu peux parler moins fort, s’il te plaît ? Je te rappelle que nous ne sommes pas chez nous…

Aymar – Très bien, on reparlera de tout ça plus tard… Mais tu ne paies rien pour attendre, je te le garantis… Toi et ton moricaud…

Antoine et Juliette échangent un regard inquiet, sidérés par le ton de cette conversation.

Antoine – Je ne le trouve pas très sécurisant, pour quelqu’un qui travaille dans la sécurité, non ?

Aymar revient.

Aymar – Je suis vraiment confus.

Juliette – Mais pas du tout, voyons…

Aymar – Ma femme est un peu dépressive en ce moment.

Juliette – Oh vous savez, c’est un peu le cas de tout le monde. Il suffit d’ouvrir un journal ou de regarder autour de soi. On ne peut pas dire que tout ça porte tellement à l’optimisme…

Aymar – En fait, Jasmina a fait une tentative de suicide il y a trois mois.

Antoine – Ah oui, quand même…

Juliette – Nous sommes vraiment désolés de l’apprendre.

Aymar – Évidemment, je vous demande de ne pas mentionner ça devant elle…

Juliette – Bien sûr…

Jasmina revient.

Jasmina – Je vous prie de m’excuser… Vous parliez du mariage, j’imagine ?

Juliette – Euh… Oui… Entre autres choses…

Aymar – Je pense que vous serez d’accord avec nous qu’une simple formalité à la mairie, c’est quand même un peu triste…

Antoine – En ce qui nous concerne, à l’époque, nous nous en sommes contentés… Mais je n’irai pas jusqu’à dire que notre mariage était d’une folle gaîté, il faut bien l’avouer…

Juliette – Et vous songiez à quoi ?

Aymar – Un vrai mariage, c’est un mariage à l’église, non ?

Antoine – Donc votre fils est catholique ?

Jasmina – Nous l’avons fait baptiser lorsque nous l’avons adopté.

Aymar – On lui a laissé son prénom, mais tout de même. Il était préférable que nous ayons tous la même religion, n’est-ce pas ?

Juliette – Oui, c’est quand même plus pratique… Pour les repas, notamment…

Antoine – Et pour les fêtes de famille…

Juliette – Même si en l’occurrence vous n’en avez plus…

Un temps.

Antoine – Bon, je vous rassure, nous n’allons pas non plus en faire une question de principe…

Juliette – Notre fille n’est pas baptisée, mais si vous trouvez un curé qui n’y voit pas d’inconvénient…

Antoine – Comme disait Henri IV à sa fille : Mari vaut bien une messe !

Nouveau silence embarrassé.

Jasmina – C’est à dire que…

Juliette – Oui ?

Jasmina – Sonia a décidé de se faire baptiser pour pouvoir se marier à l’église avec Djamel…

Antoine échange un regard consterné avec Juliette.

Aymar – Elle ne vous l’avait pas dit ?

Antoine – Il faut croire qu’elle a oublié de mentionner ce détail.

Jasmina – J’ai l’impression que cela vous contrarie…

Antoine – Pensez-vous ! Elle est majeure, après tout. Si elle veut devenir mormon ou salafiste, nous ne sommes pas en mesure de l’en empêcher de toutes façons…

Juliette – Dans ce cas, nous sommes déjà d’accord là dessus. Nos enfants seront mariés devant Dieu…

Aymar écrase une larme et se lève.

Aymar – Vous ne pouvez pas savoir ce que ce mariage représente pour nous…

Jasmina – Une véritable renaissance…

Aymar – Je suis tellement ému… Vous permettez que je vous embrasse ?

Juliette se lève aussi.

Juliette – Mais bien sûr… À présent, nous sommes presque de la même famille, après tout…

Aymar étreint Juliette, avant de se tourner vers Antoine.

Aymar – Et vous aussi Antoine ?

Antoine – Si c’est absolument nécessaire…

Antoine se lève et Aymar l’étreint à son tour, longuement. Aymar essuie une nouvelle larme.

Aymar – Excusez-moi… Je peux vous demander où se trouvent les toilettes ?

Juliette – Bien sûr, c’est après la chambre, sur la gauche.

Aymar sort. Silence embarrassé.

Antoine – Nous les hommes, nous avons droit aussi à notre part de féminité.

Jasmina – J’imagine qu’il vous a raconté que j’étais dépressive…

Antoine et Juliette gardent un silence embarrassé.

Jasmina – Et même que j’avais fait une tentative de suicide…

Juliette – Je… Je ne sais plus s’il a mentionné ça…

Jasmina – En fait, c’est lui qui ne va pas bien. Il est très jaloux, de façon maladive. Depuis que nous sommes mariés, il me fait suivre en permanence par un de ses agents de sécurité au prétexte de me protéger…

Juliette – Il est peut-être tout simplement un peu trop… protecteur.

Jasmina – Et ensuite il me reproche d’avoir des aventures avec mes gardes du corps.

Juliette – C’est ridicule…

Jasmina – Qu’est-ce que vous voulez ? Quand on vous impose la présence d’un homme plutôt bien bâti à vos côtés toute la journée… Et parfois même la nuit, lorsque mon mari était en déplacement…

Juliette – Cela crée des tentations, évidemment.

Antoine – Un simple dérapage sans lendemain, j’imagine…

Jasmina – Aymar raconte partout que Djamel est un enfant adopté, mais en réalité, c’est le produit d’une de ces relations extraconjugales… Et mon mari le sait très bien, évidemment…

Juliette – Bien sûr…

Antoine – Il faut dire que Djamel ne lui ressemble pas du tout, malgré ce que nous avons dit tout à l’heure par politesse…

Juliette – C’est vrai que Djamel est assez typé.

Antoine – Sans aller jusqu’à dire qu’il est noir…

Jasmina – C’est pourquoi nous lui avons choisi ce prénom un peu exotique.

Antoine – Évidemment…

Jasmina – En fait mon mari ne peut pas avoir d’enfants… Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas pour cette raison qu’il m’a inconsciemment poussée dans les bras de tous ces étalons… Aymar ne pouvait pas se résoudre à l’idée de ne pas avoir de successeur, vous comprenez ?

Antoine – Dans ce cas, plutôt que d’enfant adultérin, on pourrait presque parler de procréation assistée… À l’ancienne…

Juliette – C’est le professeur de SVT qui parle…

Jasmina – Le problème c’est que mon mari n’assume pas vraiment cette situation…

Juliette – Et Djamel, il sait qui est son père biologique ?

Jasmina – Il sait seulement que c’est un des trois cents employés de mon mari. Tout comme moi, d’ailleurs… Pour éviter que des liens trop étroits ne se tissent entre nous, mon mari changeait tous les jours l’ange gardien chargé de me surveiller.

Juliette – Et vous ne vous souvenez plus qui était de garde ce soir-là…

Antoine – Un ange gardien… Là ce n’est plus de la procréation assistée… On n’est pas loin de l’immaculée conception…

Jasmina – Ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’en raison de son métier, mon mari a un permis de port d’arme…

Juliette – Non ?

Jasmina – J’ai peur qu’un jour il ne fasse une bêtise.

Antoine – Quelle genre de bêtises ?

Jasmina – Qu’il se tue. Ou qu’il tue quelqu’un. Il ne faut surtout pas le contrarier, il est sujet à des accès de colère incontrôlable. Vous avez vu tout à l’heure ?

Antoine – Et… votre mari porte son arme sur lui ?

Aymar revient.

Aymar – Nous sommes vraiment très touchés par votre accueil.

Jasmina – Oui, vraiment…

Aymar – Nous formons une famille maintenant, n’est-ce pas ?

Jasmina – Je crois que cela va aussi nous aider à ressouder notre couple, après toutes les épreuves que nous avons traversées.

Aymar – D’ailleurs, nous avons décidé de déménager pour nous rapprocher de notre fils, et de nos futurs petits enfants. Nous envisageons d’acheter une maison en région parisienne.

Juliette – Vraiment ? Dans quel coin exactement ?

Jasmina – J’ai vu qu’il y avait une maison à vendre en face…

Juliette – En face de quoi ?

Jasmina – En face de chez vous !

Aymar – Je vous l’ai dit, nous n’avons plus aucun parent proche. Et nous nous sentons déjà tellement d’affinités avec vous…

Stupeur de Juliette et Antoine. Le téléphone sonne, mais ils ne l’entendent même pas.

Jasmina – Vous ne répondez pas ?

Juliette – Si, si, bien sûr…

Antoine décroche.

Antoine – Oui, ma chérie ? Je suis content de pouvoir te parler, justement. Je voulais savoir si tu comptais nous inviter à ton baptême, et ce qui te ferait plaisir comme cadeau ? Un montre de plongée ? Une gourmette en plaqué or avec ton prénom gravé dessus ? (Son visage se fige) Quoi ? Mais pourquoi ? Mais enfin… (Aux trois autres) Elle a raccroché…

Juliette – Mais qu’est-ce qui se passe ?

Antoine – Elle ne veut plus se marier… Elle dit que Djamel l’a trompée !

Juliette – Mais c’est affreux !

Antoine – Oui… Alors pourquoi est-ce que j’ai tendance à prendre ça comme une bonne nouvelle ?

Aymar – Djamel ? Tromper Sonia ?

Jasmina – Notre fils n’aurait jamais fait une chose pareille…

Juliette – Ça c’est quand même un peu difficile à affirmer aussi catégoriquement, non ?

Jasmina – Cela ne correspond pas du tout à l’éducation que nous lui avons donnée…

Aymar – Tel père tel fils…

Jasmina – Qu’est-ce que tu insinues ?

Aymar – Je me comprends…

Juliette (à Antoine) – Tu aurais pu me la passer, au moins !

Antoine – C’est elle qui a raccroché !

Juliette – Qu’est-ce qu’elle t’a dit au juste ?

Antoine – Je n’ai pas compris grand chose, elle était en larmes au téléphone. Mais je crois qu’elle a parlé d’un préservatif retrouvé sous le lit de Djamel dans sa chambre à HEC…

Jasmina – Usagé ?

Antoine – Ça elle ne m’a pas précisé… Vous voulez que je la rappelle pour lui demander ?

Jasmina – Et vous êtes sûr que ce n’est pas votre fille qui…

Aymar – C’est vrai qu’elle est quand même un peu…

Juliette – Un peu quoi ?

Jasmina – Un peu délurée.

Juliette – Délurée, ma fille ? Dites plutôt que c’est votre fils qui est un peu coincé… Enfin pas tant que ça, apparemment…

Antoine – Oui, ne renversons pas les rôles, hein ? C’est bien votre fils qui a trompé ma fille jusqu’à preuve du contraire !

Aymar – D’un autre côté, il vaut mieux que cela arrive avant le mariage, n’est-ce pas ?

Juliette – Quoi ? Mais c’est monstrueux ! C’est ça la morale hypocrite que vous avez inculquée à votre fils ? On voit le résultat !

Antoine – Quoi qu’il en soit, Sonia ne veut plus se marier. Et je vous avoue que ce n’est pas fait pour me déplaire…

Aymar – Et pourquoi ça, je vous prie ?

Antoine – Si ça peut lui éviter de se colleter des beaux parents psychopathes…

Jasmina – Quoi ?

Juliette – Moi non plus, je vous avoue que je ne le sentais pas ce mariage.

Jasmina – Ah oui ?

Antoine – Il faut bien avouer que nous n’avons pas grand chose en commun.

Juliette – Et nos enfants non plus probablement.

Antoine – Honnêtement, je ne pense pas que Sonia et Djamel soient faits pour vivre ensemble. C’est notre fille, tout de même, nous la connaissons bien.

Aymar – La preuve, vous ne saviez même pas qu’elle avait décidé de se faire baptiser.

Antoine – C’est votre fils qui a une mauvaise influence sur elle.

Antoine – Pour tout vous dire, quand vous êtes arrivés, je vous ai pris pour des témoins de Jéhovah…

Aymar – Vraiment ? Je croyais que vous nous aviez pris pour des noirs ?

Juliette – Des noirs, mais enfin c’est ridicule ! Cela se voit tout de suite que vous n’êtes pas noirs…

Jasmina – Ou en tout cas des arabes !

Aymar – Dites plutôt que si vous ne voulez pas de ce mariage, c’est parce que vous êtes racistes !

Antoine – Racistes, nous ? D’anciens sociétaires de la CAMIF !

Antoine prend son verre et en lance le contenu au visage de Aymar. Celui-ci, outré, le prend par le col et le pousse sans grande violence. Mais Antoine perd l’équilibre et tombe.

Juliette – Oh mon Dieu !

Juliette se précipite à son chevet.

Juliette – Antoine, ça va ? Il est inconscient !

Aymar – Je suis vraiment désolé, mais je l’ai à peine touché !

Juliette – Assassin ! (À Jasmina) Mais faites quelque chose ! Après tout, vous êtes médecin…

Jasmina – Je suis médecin légiste…

Juliette – Je ne sais pas ce qui me retient de…

Juliette commence à étrangler Jasmina. Le portable de Aymar sonne et il répond. Les deux femmes, revenant à la réalité, s’immobilisent.

Aymar – Oui, Djamel… Oui, nous sommes avec Julien et Antoinette… Antoine et Juliette, c’est ça… (Aux trois autres) Il dit qu’il n’a pas trompé Sonia. Il s’agit d’un malentendu. Ils se sont réconciliés, et ils se marient à nouveau… Non, je… Je ne peux pas te passer Antoine pour le moment, il… D’accord, on se rappelle…

Jasmina se penche vers Antoine.

Jasmina – En tout cas, en tant que médecin légiste, je peux vous affirmer que cet homme n’est pas mort.

Antoine reprend ses esprits et se relève. Tous semblent très embarrassés.

Antoine – Qu’est-ce qui s’est passé ?

Juliette – Rien, mon chéri, tu as dû glisser, c’est tout.

Aymar – Je crois que nos mots ont un peu dépassé notre pensée, n’est-ce pas ?

Juliette – Nous nous sommes laissés aller à quelques débordements, c’est clair.

Jasmina – On est parti sur la mauvaise pente, mais on va tout reprendre à zéro, d’accord ?

Antoine – Nos enfants vont se marier, après tout.

Aymar – C’est entièrement de notre faute, nous n’aurions pas dû…

Juliette – Mais non, voyons, c’est nous qui…

Antoine – Vous reprendrez bien quelque chose ?

Juliette – Je crois que ce ne serait pas très raisonnable. Nous n’avons presque rien mangé dans le TGV à midi…

Juliette – Vous allez bien rester dîner avec nous ?

Antoine lui lance un regard consterné.

Aymar – Nous ne voudrions pas abuser…

Juliette – Je n’ai rien prévu, mais je peux regarder ce qu’il me reste dans le congélateur. Ce sera à la bonne franquette…

Jasmina – Dans ce cas…

Juliette sort. Silence embarrassé.

Jasmina – J’aime beaucoup votre canapé…

Aymar – Oui, il est très confortable.

Jasmina – Il est en cuir, bien sûr. Le vrai cuir, ça se reconnaît tout de suite.

Aymar – Le cuir, ça vieillit très bien…

Antoine – Nous l’avons acheté à la CAMIF il y a déjà quelques années. Vous saviez que la CAMIF avait fait faillite…

Aymar – La CAMIF ? Qu’est-ce que c’est que ça ?

Antoine – Une entreprise qui n’a pas su prendre le tournant de la mondialisation.

Aymar – Comme l’Éducation Nationale, alors…

Antoine – Enfin heureusement, nous les profs, on n’a pas encore trouvé le moyen de nous délocaliser.

Jasmina – Oh, ça viendra sûrement…

Juliette revient.

Jasmina – Je n’ai pas grand chose, mais comme on a déjà beaucoup grignoté, on peut passer directement au dessert, non ? J’avais une galette des rois dans le congélateur. Je l’ai réchauffée au micro-ondes…

Antoine – Une galette des rois ? Mais on est au mois de juin.

Juliette – Oui, et bien j’en avais acheté un lot de deux en promo à Auchan au mois de janvier, et comme on n’en avait mangé qu’une, j’ai congelé l’autre…

Aymar – Une galette des rois, ça nous va très bien. Nous adorons la galette, n’est-ce pas chérie ?

Jasmina – Et on a si rarement l’occasion d’en manger.

Aymar – C’est vrai, c’est tellement bon, la galette des rois. Pourquoi n’en manger qu’une fois par an pour l’épiphanie ?

Juliette coupe la galette en quatre.

Aymar – Normalement, c’est le plus jeune qui doit aller sous la table…

Jasmina – Mais cela nous obligerait à dire notre âge…

Antoine – Et puis la table est un peu trop basse, non ?

Juliette tend une part avec la pelle à découper.

Juliette – Pour qui ?

Antoine – Honneur aux dames.

Juliette sert les parts.

Juliette – Bon appétit !

Aymar – Excellente, vraiment !

Jasmina – Oui, elle est bien fourrée.

Ils mangent un moment leur galette en silence.

Aymar – Ah, on dirait que c’est moi qui ai la fève…

Juliette – Alors c’est vous le roi !

Antoine – Le roi de quoi, on ne sait pas…

Juliette tend la couronne à Aymar qui la place sur sa tête.

Aymar – Et voilà : Aymar Premier. Je choisis ma femme comme reine, évidemment.

Jasmina – C’est normal, après tout.

Juliette – Ah oui ?

Jasmina – Les parents du prince charmant sont forcément un couple royal !

Juliette – Bien sûr…

Aymar couronne sa femme et ils s’embrassent de façon très appuyée pendant un long moment. Embarras de Antoine et Juliette. Juliette toussote un peu pour les rappeler à la réalité.

Juliette – Vous désirez un café ?

Les deux autres mettent fin à leur étreinte.

Jasmina – Pourquoi pas ?

Aymar – Avec plaisir…

Jasmina – Vous permettez que j’aille me laver les mains ? La galette, c’est toujours un peu… lubrifiant.

Aymar – Je vais avec toi…

Juliette – Mais je vous en prie, vous connaissez le chemin… Je vais lancer la machine à café…

Aymar et Jasmina sortent, et Juliette à leur suite. Elle revient quelques secondes après.

Antoine – Si seulement il avait pu s’étrangler avec cette fève…

Juliette – Il faut avouer qu’ils sont graves…

Antoine – Pourquoi tu les as retenus à dîner, alors ?

Juliette – Ce n’est pas un dîner, c’est juste une galette des rois ! Et puis je te rappelle que Sonia va se marier avec leur fils…

Antoine – Il faut absolument faire capoter ce mariage, sinon ça va être un cauchemar…

Juliette – Ah, oui ? Et comment on fait ça ?

On entend Aymar et Jasmina glousser off.

Antoine – Ils avaient l’air très chauds, là… Tu crois qu’ils sont en train de copuler dans notre salle de bain ?

Juliette – Tu as vu, tout à l’heure, quand il a failli défourailler son pistolet ? Tu crois que je devrais appeler la police ?

Antoine – En tout cas, comme dit sa femme, on va essayer de ne pas le contrarier…

Aymar revient en pelotant aimablement sa femme. Ils chahutent comme des collégiens.

Jasmina – Oh non, arrête, enfin… Je t’en prie… Pas ici…

Juliette (embarrassée) – Je vais voir si le café est prêt.

Juliette sort. Jasmina et Aymar s’efforcent de reprendre leur sérieux et de relancer un bavardage de circonstances.

Jasmina – Sonia nous a dit que vous aviez une maison de vacances en Provence, n’est-ce pas ?

Antoine – Oui, à Tarascon… Nous y allons le plus souvent possible.

Aymar – C’est incroyable, nous passons nous-mêmes toutes nos vacances à Beaucaire ! Il n’y a que le Rhône à traverser !

Juliette revient avec le café.

Juliette – Non ? Mais c’est extraordinaire !

Antoine et Juliette échangent un regard consterné.

Aymar – Alors nous pourrons aussi nous voir pendant les vacances !

Jasmina – Et si on faisait le mariage là-bas ?

Aymar – C’est vrai qu’il nous reste à organiser les détails de la noce… Mais j’avais plutôt une autre idée en tête…

Antoine – Nous on voyait quelque chose d’assez intime. Et comme par chance vous n’avez pas de famille.

Aymar – Il faut quand même marquer le coup… Qu’est-ce que vous pensez de faire ça dans les locaux de ma société ? Pour inviter mes clients, ce serait plus pratique ?

Antoine – Vous avez beaucoup de clients ?

Aymar – Rassurez-vous, dans ce cas, je ferais passer ça en frais de représentation…

Antoine – Dans ce cas, évidemment, si c’est une opération commerciale…

Aymar – Djamel prendra ma succession à la tête de cette entreprise dans quelques années. Ce sera l’occasion de présenter mon dauphin à ses futurs employés… Je vous avoue que j’ai très envie de passer la main, et de profiter un peu de la vie.

Aymar écarte sa veste pour montrer son revolver.

Aymar – En tout cas, lorsque je serai à la retraite et que j’habiterai juste en face de chez vous, croyez-moi, côté sécurité, vous n’aurez plus rien à craindre… Je surveillerai personnellement votre domicile…

Juliette – Eh oui… Vous pourriez même organiser une milice avec les retraités du coin et faire des rondes dans le quartier ! Qu’est-ce que tu en penses Antoine ?

Antoine – Pourquoi pas ? Je n’aime pas trop le terme de milice, mais pendant la guerre, on appelait ça la protection civile… Après tout c’est un peu la même chose.

Juliette – Oui… Sauf que nous ne sommes pas en guerre…

Aymar – Vous oubliez nos ennemis de l’intérieur… La cinquième colonne !

Un temps.

Jasmina – Nous aimons vraiment beaucoup Sonia, et nous sommes ravis de cette union.

Antoine – Oui, c’est… C’est une belle revanche, pour elle aussi.

Juliette lui lance un regard étonné.

Aymar – Une revanche ?

Antoine – Sur la vie…

Jasmina – Vraiment ?

Juliette ne tarde pas à embrayer.

Juliette – C’est vrai qu’elle était plutôt mal partie.

Aymar – À ce point-là ?

Antoine – Elle ne vous a pas dit ? À la naissance, elle avait une santé très fragile. N’est-ce pas Juliette ?

Juliette – Une grande prématurée…

Antoine – Les médecins se demandaient même si elle n’en garderait pas des séquelles physiques et cérébraux.

Juliette – D’ailleurs pour ses études, au départ, il faut bien avouer qu’elle n’était pas vraiment précoce, pour le coup.

Antoine – Elle a redoublé son CM2.

Jasmina – N’empêche que maintenant, elle est à HEC…

Antoine – Oui, et au moins, elle s’est un peu stabilisée…

Juliette – On ne devrait pas vous le dire, mais… Vous n’aviez pas complètement tort tout à l’heure…

Antoine – Il faut bien avouer qu’elle est assez délurée, comme vous dites.

Juliette – Elle a eu beaucoup d’aventures avant de rencontrer votre fils.

Antoine – Ah, ça, on peut dire qu’on en a vu défiler…

Juliette – Et pas que des bonnes fréquentations…

Antoine – C’est pourquoi nous étions si ravis lorsqu’elle nous a présenté votre fils…

Juliette – Tu te souviens ? La fois où on a dû aller la récupérer au commissariat parce qu’elle avait volé quelque chose dans un supermarché… C’était quoi, déjà ?

Antoine – Du jambon, je crois.

Aymar et Jasmina échangent un regard étonné.

Aymar – Du jambon ?

Juliette – Ou du rouge à lèvre, je ne sais plus.

Antoine – Non, ça me revient maintenant… C’était une tente de camping !

Aymar et Jasmina échangent un regard consterné.

Juliette – Ah, oui, une chose quand même qu’il nous paraissait important de vous signaler à propos de Sonia…

Jasmina – Oui ?

Juliette – Sa grand mère maternelle avait une maladie génétique assez handicapante…

Antoine – Une maladie orpheline.

Juliette – Je ne sais plus trop laquelle, mais je vous redirai ça, c’est quand même important que vous le sachiez… Je n’en ai pas hérité, heureusement, et ma fille non plus. Mais il paraît que ça peut sauter une ou deux générations…

Antoine – Il ne s’agirait pas que notre fille vous donne des petits enfants qui ne soient pas à la hauteur de vos espérances…

Juliette – Il suffira de faire le test. Ils ne garderont l’enfant que s’il n’est pas atteint par la maladie…

Aymar – En effet, c’est… C’est très ennuyeux… Déjà que du côté de Djamel, on n’a pas de certificat d’appellation d’origine contrôlée…

Jasmina – Qu’est-ce que ça veut dire ?

Aymar – Tu sais très bien ce que je veux dire !

Jasmina – Parce que de ton côté, tout le monde est parfaitement équilibré, peut-être ?

Aymar – Qu’est-ce que tu insinues ?

Jasmina – Ton neveu a assassiné toute la famille avec le fusil de chasse de son père pendant qu’ils dormaient !

Aymar – C’était un coup de folie, ça peut arriver à tout le monde !

Jasmina – À tout le monde ? Heureusement que cette année là, on n’avait pas pu partir à la neige avec eux pour fêter Noël…

Aymar – Salope ! Traînée ! Un jour je te tuerai…

Il porte sa main à son revolver. Antoine et Juliette sont tétanisés. Le téléphone portable de Jasmina sonne. Elle répond.

Jasmina – Oui, tout va bien Sonia… (À Juliette) C’est votre fille justement…

Juliette – Je vais débarrasser un peu.

Elle sort avec quelques objets pris sur la table.

Jasmina – D’accord… Entendu… Et ne vous inquiétez pas, ma petite Sonia. Nous vous prendrons comme vous êtes… Non, je faisais référence à votre maladie génétique.

Antoine (embarrassé) – Vous reprendrez bien un peu de café ?

Aymar – Volontiers, merci…

Juliette revient et s’adresse à voix basse à Antoine en aparté.

Juliette – J’ai appelé la police…

Jasmina – D’accord, je fais la commission. (Jasmina range son téléphone) Ils passeront pour le café…

Juliette – Très bien, dans ce cas, je vais en refaire…

Jasmina – J’espère que je n’ai pas gaffé en lui parlant de sa maladie orpheline… Elle avait l’air un peu gênée…

Antoine et Juliette échangent un regard coupable.

Aymar – Mais j’y pense, ça vous dirait de passer Noël avec nous à la montagne ? Après le drame qui nous a frappé, du coup, on a hérité d’un chalet dans les Alpes du côté du Grand Bornand.

Jasmina – On pourrait se réunir tous pour fêter notre premier Noël en famille !

Aymar – Notre nouvelle famille !

Antoine et Juliette ont l’air terrifiés. Le portable de Juliette sonne.

Juliette – Oui ma chérie ? Comment ça, quelle maladie génétique ? Je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler… Je t’expliquerai tout à l’heure, d’accord…

Juliette range son portable.

Antoine – Nous avions préféré ne pas lui en parler jusqu’à aujourd’hui… Tu n’as pas entendu sonner, chérie ?

Juliette – Non, je n’ai rien entendu…

Antoine lui fait signe discrètement de faire semblant.

Juliette – Ah si, peut-être… C’est vrai qu’elle marche tellement mal, cette sonnette… Parfois on ne l’entend pas…

Antoine – Ça doit être eux. Tu viens avec moi pour les accueillir ?

Juliette – Je te suis…

Ils sortent en catimini. On entend une porte claquer. Aymar et Jasmina restent silencieux un moment.

Jasmina – On avait raison de se méfier, ils sont vraiment bizarres, non ?

Aymar – Et d’un chiant…

Jasmina – Un couple de profs, quoi…

Aymar – On ne devrait pas les laisser se reproduire entre eux, ces gens-là.

Jasmina – Qu’est-ce que tu veux ? On ne choisit pas sa belle-famille…

Aymar – Hélas…

Nouveau silence.

Jasmina – C’est curieux, on dirait qu’ils sont partis…

Aymar – Tu crois ?

Un temps.

Jasmina – Je ne le sentais pas ce mariage.

Aymar – Tu penses qu’on en a fait assez ?

Jasmina – La question, ce serait plutôt est-ce qu’on n’en a pas fait un peu trop.

Aymar – On n’aura peut-être pas réussi à empêcher ce mariage, mais en tout cas, je crois que du côté des beaux-parents, on peut être tranquille.

Jasmina – Oui, je crois qu’ils ne sont pas près de nous réinviter.

Aymar – Ou d’accepter les invitations qu’on serait obligés de leur faire par politesse…

Jasmina – Surtout pas pour Noël.

Ils se marrent. On entend la sirène d’une voiture de police qui se rapproche.

Aymar – Finalement, tu as raison… Je me demande si on n’en a pas fait un peu trop, quand même…

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Janvier 2013

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-45-1

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Une comédie de Jean-Pierre Martinez

4 hommes

3 hommes et 1 femme
2 hommes et 2 femmes
1 homme – 3 femmes
4  femmes

Trouver dans le métro un sac plein de billets de banque, ça peut aider pour offrir à son fils un beau mariage gay. Mais bien mal acquis ne profite jamais… 


Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD.


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TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

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Un sac plein de billets de banque, ça peut aider pour offrir à son fils un beau mariage gay. Mais bien mal acquis ne profite jamais…

Personnages :

Gaby : femme (ou homme)
Alex : femme (ou homme)
Sam : homme
Vic : femme

Gaby et Alex peuvent être des femmes ou des hommes, mais s’agissant d’un couple gay ils doivent être du même sexe.

Les distributions possibles pour cette version sont 1H/3F ou 3H/1F
Autres versions disponibles : 4 hommes ou 2H/2F ou 4 femmes.

Sur le canapé, Gaby feuillette un catalogue de voyage en sirotant un cocktail. À côté une télévision, dont on ne voit pas l’écran, est allumée avec le son coupé. Gaby s’arrête sur une page du catalogue avec un large sourire.

Gaby – La Californie ? Las Vegas ! Le Caesar Palace… (Son sourire se fige) Cinq mille euros pour une semaine ! Pour se ruiner, en tout cas, l’avion c’est plus rapide que le casino…

Son regard est soudain attiré par l’écran de télévision. Gaby appuie sur la télécommande pour remettre le son.

Présentateur – Les numéros qu’il fallait jouer pour empocher le Jackpot de l’Euromillion étaient donc le 5, le 9, le 12, le 17 et le 24. Pour les étoiles le 6 et le 11. L’heureux gagnant emportera la modique somme de 50 millions d’euros…

Gaby coupe à nouveau le son.

Gaby – Je me demande pourquoi je continue à jouer…

Son portable sonne. Gaby répond.

Gaby – Sam, mon chéri, comment vas-tu ? C’est ton jour de lessive, c’est ça ? Malheureusement, tu ne viens nous voir que quand il ne te reste plus aucun caleçon à te mettre… Mais oui, j’exagère, évidemment… C’est mon côté mère juive… Alors, tu as retrouvé du boulot ? Quelque chose à m’annoncer ? (Avec l’accent pied noir) Popopo, dis… Ne me dis pas que tu te maries, quand même ! (Reprenant sa voix normale) En quelque sorte ? Là tu en as trop dit ou pas assez… Bon, bon, d’accord, si tu préfères nous faire la surprise… Ok, à tout à l’heure… Moi aussi je t’embrasse.

Gaby range son portable et soupire.

Gaby – En quelque sorte… Comment est-ce qu’on peut se marier en quelque sorte ?

Alex arrive avec à la main un sac Vuitton et le pose discrètement dans un coin avant d’aller déposer un baiser sur la bouche de Gaby.

Alex (avisant le cocktail) – Eh ben, on ne se refuse rien…

Gaby – Ça ne coûte pas cher, et ça me donne l’illusion d’être en vacances à l’autre bout du monde… Je t’en prépare un aussi ?

Alex – Tout à l’heure peut-être…

Gaby – Tu as passé une bonne journée, mon amour ?

Alex – Une journée assez… riche. Je vais te raconter ça.

Gaby – Et bien moi, j’ai trouvé où nous pourrions aller en voyage de noces.

Alex – J’en conclus que tu as décidé de me demander ma main. Je te rappelle que je n’ai pas encore dit oui…

Gaby – Allez… Je ne sais pas si tu es au courant, Alex, mais maintenant c’est possible…

Alex – Ce n’est pas parce que c’est possible qu’on doit le faire…

Gaby – C’est un droit !

Alex – Mais personne n’a dit que c’était une obligation !

Gaby – On s’est battu pendant des années pour obtenir ça !

Alex – Si c’est un acte militant, alors… On nage en plein romantisme ! On a déjà parlé de ça, Gaby… Moi, le mariage gay… Excuse-moi, mais je trouve ça un peu ridicule…

Gaby – Ridicule ?

Alex – Tiens, qui serait en blanc, par exemple ?

Gaby – Moi, évidemment !

Alex – À ton âge… Ce n’est pas un tout petit peu midinette, non ?

Gaby – Merci pour mon âge, c’est très délicat de ta part…

Alex – Excuse-moi…

Gaby – Et puis on peut très bien être gay et midinette, tu sais…

Alex – Partir en lune de miel, en plus…

Gaby – J’ai toujours rêvé d’aller dans un de ces casinos à Las Vegas, avec des rangées de machines à sous à perte de vue… Je sens qu’il y en a une qui m’attend quelque part avec le Jackpot…

Alex – Le Jackpot…

Gaby (soupirant) – Malheureusement, pour Las Vegas, je ne sais pas si on a les moyens en ce moment… Surtout si notre fils, au chômage, a décidé de convoler lui aussi…

Alex – Pardon ?

Gaby – Sam vient d’appeler. Il doit passer tout à l’heure. Il m’a dit qu’il allait se marier… en quelque sorte.

Alex – Tu vois bien ? On ne va pas se marier en même temps que lui !

Gaby – Pourquoi pas ?

Alex – Un double mariage, ce serait encore plus ridicule, enfin ! (Un temps) Attends, qu’est-ce que tu entends par se marier… en quelque sorte ?

Gaby – C’est ce qu’il a dit…

Alex – Et à ton avis, qu’est-ce qu’on doit comprendre par là ?

Gaby – Peut-être qu’il est gay…

Alex – Tu crois ?

Gaby – Les chiens ne font pas des chats.

Alex – Surtout quand c’est deux mâles ou deux femelles…

Gaby – On ne l’a jamais vu avec une fille.

Alex – On ne l’a jamais vu avec un garçon non plus.

Gaby – Peut-être qu’il n’osait pas nous les présenter.

Alex – Quand on a été élevé par des parents gays, je ne pense pas qu’un coming out soit franchement quelque chose d’insurmontable, non ?

Gaby – Ou alors, c’est l’inverse… Il est hétéro, et il n’a jamais osé nous l’avouer, par peur de nous décevoir…

Alex – Nous décevoir ? Mais tu délires…

Gaby – Quand on a des parents homos, ce n’est peut-être pas si évident que ça de leur annoncer qu’on est hétéro, va savoir…

Alex – Tu crois qu’on aurait pu le traumatiser à ce point, ce pauvre enfant ? Je me demande si ce n’est pas le pape qui a raison, finalement. On ne devrait pas nous laisser élever des enfants…

Gaby – Et moi, je commence à me demander si on ne peut pas être à la fois homo et homophobe… Tu étais déjà contre le mariage gay, alors maintenant tu es aussi contre l’adoption !

Alex – Je ne suis pas contre le mariage gay, je suis contre le mariage tout court ! J’ai le droit de trouver ça ringard, non !

Gaby se met à humer l’air avec un air soupçonneux.

Gaby – Ça sent bizarre, ici, depuis ton arrivée…

Alex – Tu trouves ?

Gaby – Une odeur d’eau de toilette de mauvais goût… (Reniflant à nouveau) Je dirais même une eau de toilette… (Dramatique) Tu me quittes pour une personne du sexe opposé !

Alex – Mais non ! Qu’est-ce que tu vas chercher…

Gaby – Tu as quelque chose à me cacher, Alex… Je te connais… Qu’est-ce qui se passe ?

Alex (après une hésitation) – Il se pourrait qu’on ait quand même les moyens de partir à Las Vegas, voilà.

Le visage de Gaby s’illumine d’un sourire.

Gaby – On a touché le Jackpot de l’Euromillion ? (Son sourire se fige) Mais c’est impossible, je viens d’écouter les résultats à la télé… On a encore perdu !

Alex – C’est un peu plus compliqué que ça…

Gaby – Dis toujours…

Alex va chercher le sac Vuitton et le pose sur la table basse.

Gaby – Alors c’est ce sac qui empeste l’eau de Cologne ! Mais qu’est-ce que tu transportes là dedans ?

Alex – J’ai trouvé ça dans le métro…

Gaby – Un sac Vuitton ? Super… Mais je croyais que tu trouvais ça vulgaire…

Alex – Tout dépend de ce qu’il y a dedans…

Gaby – Et alors ?

Alex – Regarde…

Gaby ouvre le sac, y plonge la main et en ressort une liasse de billets.

Gaby – Ne me dis pas que c’est des vrais…

Alex – Moi non plus, je n’y ai pas cru au début… J’ai même pensé que c’était pour un vidéo gag… Que le sac était relié à une alarme qui allait se déclencher dès que j’aurais saisi la poignée… Ou attaché à un élastique… Ou à un seau d’eau disposé au dessus de ma tête. Mais non…

Gaby – Et il y a combien de liasses, comme ça ?

Alex – Je n’ai pas eu le temps de compter… Mais ce qui est sûr, c’est que le sac en est plein.

Gaby – Et tu as trouvé ça dans le métro ? (Avec un air soupçonneux) Mais quand tu dis trouvé… Tu ne l’as pas volé, au moins ?

Alex – Le sac était posé à côté de moi sur la banquette… Je pensais qu’il appartenait à une des deux fausses blondes assises en face de moi… Je trouvais même ça assez grossier de monopoliser une place assise pour un sac… Même un sac Vuitton… La rame était bondée… Mais non, les deux blondasses sont descendues à la station d’après, et le sac est resté sur la banquette.

Gaby – Et alors ?

Alex – Comme une petite vieille voulait s’asseoir, machinalement, j’ai pris le sac et je l’ai mis sur mes genoux…

Gaby – Machinalement…

Alex – Bref… Au moment de descendre, comme personne ne me réclamait le sac, je suis descendu(e) avec… Sur le quai, je me suis dit que j’allais regarder dedans pour voir s’il y avait une adresse ou un numéro de téléphone pour contacter la propriétaire.

Gaby – Et ?

Alex – Les seuls numéros qu’il y a là dedans, crois-moi, ce sont les numéros de série des billets…

Gaby – C’est dingue… Mais qu’est-ce que tu comptes faire avec ça ?

Alex – Je ne sais pas… Pour l’instant, j’ai l’impression d’avoir gagné au loto… Laisse-moi savourer un peu…

Gaby – Oui, enfin… Cet argent appartient bien à quelqu’un…

Alex – Il n’y a aucune adresse, je te dis ! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Qu’on passe une petite annonce dans Libé : Trouvé sac Vuitton plein de billets de banque, merci à sa propriétaire de contacter ce numéro pour récupérer le tout… Le téléphone n’a pas fini de sonner…

Gaby – Il reste la police…

Alex – Évidemment, j’y ai bien pensé aussi… Mais tu avoueras que ça fait mal au cœur, non ?

Gaby – Enfin Alex, on ne peut quand même pas garder cet argent… Il n’est pas à nous !

Alex – Et qu’est-ce qui nous garantit que la police retrouvera la véritable propriétaire du sac ? Peut-être qu’elle n’osera même pas se manifester !

Gaby – Pour récupérer un sac bourré de fric ?

Alex – Si c’est de l’argent qu’elle dissimulait au fisc, par exemple, et qu’elle s’apprêtait à emmener en Suisse.

Gaby – En métro ?

Alex – Je ne sais pas… Qu’est-ce que tu proposes, toi ?

Gaby – C’est vrai que ça fait rêver, mais on ne peut pas garder cet argent. A fortiori si c’est de l’argent sale !

Alex – L’argent, c’est toujours un peu sale, tu sais… N’importe quel psychanalyste te le dira… Et puis celui-là sent plutôt bon, non ?

Gaby – Quand on dit que l’argent n’a pas d’odeur… C’est vrai que ce parfum-là est plutôt entêtant…

Alex – Ça mérite d’y réfléchir cinq minutes, non ?

Gaby – Et si c’était des faux billets quand même… Tu te rends compte ? On se ferait pincer dès qu’on essaierait de les refourguer…

Alex – En tout cas, il faut se décider vite… Si on ne prévient pas la police maintenant, on pourrait être accusé de recel.

Gaby – Une chose est sûre, c’est que ce fric n’a pas été déposé devant toi dans le métro par un bienfaiteur anonyme…

Alex – Et pourquoi pas après tout ? Par Joséphine Ange Gardien, va savoir… Pour qu’on puisse offrir à notre fils un beau mariage gay…

Gaby – Malheureusement, comme tu dis, on a passé l’âge de croire aux miracles… Et je ne sais pas si les anges sont très favorables au mariage gay.

Alex – Va savoir… Maintenant, il y a peut-être un paradis gay friendly…

Bruit de sonnette.

Gaby – Oh mon Dieu, ça doit être Sam…

Alex – Je remballe ça pour l’instant, et on en reparle après, d’accord ?

Alex remet la liasse dans le sac, et le referme. Gaby s’apprête à aller ouvrir.

Gaby – J’ai hâte de savoir si c’est un garçon ou une fille…

Alex – Sa copine est déjà enceinte ?

Gaby – Mais non ! De savoir si Sam va nous présenter un garçon ou une fille !

Alex – Ah oui, c’est vrai… Excuse-moi, j’ai un peu la tête ailleurs…

Alex met le sac dans un coin de la pièce. Sam arrive, lui aussi un sac à la main, suivi de Gaby.

Sam – Bonjour papa, bonjour maman.

Gaby – Ah, c’est très fin…

Sam fait la bise à Alex.

Alex – Bonjour Sam.

Sam – Ça va ?

Gaby – Ben, oui, pourquoi ?

Sam – Je ne sais pas, vous avez l’air bizarres…

Alex et Gaby échangent un regard embarrassé.

Alex (pour changer de sujet) – Et ben alors, tu es tout seul !

Sam – Euh, oui…

Gaby prend le sac de Sam.

Gaby – Donne-moi ton linge sale, va, je vais m’en occuper.

Alex – On l’a vraiment mal élevé, Gaby ! Tu n’as pas honte, à ton âge, de ramener encore ton linge à laver à tes parents ?

Sam – Ça me fait au moins une occasion de passer vous voir régulièrement.

Gaby – C’est gentil…

Alex – Tu veux qu’on t’offre une machine à laver pour ton anniversaire ?

Gaby – Sinon tu pourras l’inscrire sur ta liste de mariage…

Sam – Ma liste de mariage ?

Alex – Alors ? Où est l’heureuse élue ?

Gaby – Ou devrais-je dire l’heureux élu ?

La prononciation ne faisant aucune différence, Alex lance à Gaby un regard consterné.

Sam – C’est à dire que…

Alex – Décidément… Tu fais durer le suspens…

Sam – À propos de quoi…?

Alex – Gaby craignait que…

Gaby – Laisse tomber, c’est complètement ridicule…

Alex – Et puis l’important c’est que tu sois heureux, pas vrai ?

Sam – Je vois… Donc vous vous doutiez déjà de quelque chose…

Gaby – Quand tu m’as dit que tu allais te marier… en quelque sorte.

Sam – Oui, c’est… C’est une sorte d’union, en effet. Mais dans le célibat…

Alex – Pardon…?

Sam – Mais je pensais que vous aviez compris…

Gaby – Une union dans le célibat ?

Alex – On dirait une définition de mots croisés.

Gaby – Tu veux dire un PACS, c’est ça ? Non mais rassure-toi, ça ne nous dérange pas du tout…

Sam – Tant mieux.

Gaby – Alors ?

Sam – Alors oui, je vous l’annonce solennellement : J’ai décidé de devenir prêtre.

Stupeur des parents.

Gaby – Tu peux répéter ça ?

Sam – J‘y ai mûrement réfléchi, mais ma décision est prise. J’entre au petit séminaire.

Gaby – Dis-moi que c’est une blague…

Sam – Je savais que vous réagiriez comme ça, mais ma foi est inébranlable. Et la foi peut soulever des montagnes…

Alex – Ta foi ? Mais la dernière messe à laquelle tu as assisté c’est la Fête de l’Huma !

Sam – Les voies du Seigneur sont impénétrables… Il est vrai que ma conversion est soudaine et tardive, mais elle est sincère. J’ai eu une révélation…

Gaby – Une révélation ?

Alex – Tu as vu la vierge ?

Gaby – Tu te souviens, quand il était petit, il a eu sa période mystique.

Alex – C’est vrai… Il entendait des voix… Comme Jeanne d’Arc…

Gaby – Je me demande si je n’aurais pas préféré qu’il soit gay, finalement…

Alex – Attends un peu… Curé et gay, ce n’est pas forcément incompatible..

Sam – Bon, ce n’est pas comme si je vous annonçais que j’avais un cancer, non plus.

Gaby – Ça au moins, parfois ça peut se soigner.

Alex – Alors je vais devoir t’appeler mon père ?

Gaby – Curé… C’est pour nous punir, c’est ça ?

Sam – Enfin, on ne devient pas prêtre pour punir ses parents, mais pour se mettre au service du Très Haut.

Gaby – Eh oui…

Alex – Qu’est-ce qu’on peut répondre à ça ?

Gaby – Au moins, il pourra nous marier à l’église.

Alex – Je te rappelle que l’Église est contre le mariage gay…

Gaby – Il fera peut-être une exception pour nous, hein Sam ? Un mariage à l’église, ça a quand même plus d’allure, non ?

Sam – Ça sent la cocotte, ici, non ? Vous avez renversé un flacon d’eau de Cologne ?

Gaby – Ah oui, c’est vrai, j’avais presque oublié ça…

Sam – Oublié quoi ?

Alex – Au moins, si on se laissait aller à commettre un gros péché, on aurait quelqu’un de confiance à qui se confesser…

Gaby – Mais je ne sais pas, moi… Tu ne veux pas être pasteur, plutôt ? Au moins tu pourrais te marier.

Alex – Pasteur mormon, tiens… Tu pourrais même avoir plusieurs femmes…

Gaby – Enfin, tu pourrais avoir une vie sexuelle normale, quoi…

Alex – Autant que faire se peut pour un pasteur mormon.

Gaby – Il paraît même qu’en Amérique, il y a des pasteurs gays.

Alex – Bon, on n’est pas en Amérique, non plus…

Sam – C’est tentant, bien sûr… Mais je reste fidèle à l’Église Catholique et Romaine.

Alex – Essayons de voir les choses positivement. Sam était demandeur d’emploi… Curé, c’est un job en CDI, non ? C’est comme pour le CAPES, il paraît même qu’il n’y a pas assez de candidats. Il faut dire qu’enseignant, c’est devenu un véritable sacerdoce. Finalement, c’est Sam qui a raison. De nos jours, il vaut mieux être curé de campagne que prof de banlieue. Tu ne comptes t’installer où ?

Sam – J’irai où Dieu m’appellera…

Alex – Si j’étais toi, prêtre ouvrier, j’éviterai, quand même. Avec tous les plans sociaux dans l’industrie en ce moment. Mais bon. Avec la crise des vocations, je ne crois pas que Dieu soit en position de licencier en ce moment…

Gaby, totalement dépassé(e), cherche un dérivatif.

Gaby – Je vais mettre ton linge sale par là-bas, et me passer un peu d’eau sur le visage…

L’air abattu, Gaby part avec le sac de linge sale.

Alex – Et à part ça, ça baigne ?

Sam – Ça va…

Alex – Je vais aller nous chercher quelque chose à boire, je crois qu’on a tous besoin d’un petit remontant. Qu’est-ce que je te sers ? Whisky, Ricard, Porto… Désolé, je crois qu’on est en rupture sur le vin de messe…

Sam – Ce que vous avez, ça ira… Je vais prier un peu pour le salut de votre âme en attendant…

Alex – Bien sûr…

Alex sort. Le portable de Sam sonne et il répond. Sans que Sam l’aperçoive, Gaby revient pour prendre le sac Vuitton discrètement. Mais Gaby, s’apprêtant à partir, entend le début de la conversation et reste pour écouter la suite.

Sam – Oui ? Oui, oui, j’y suis déjà, tu as l’adresse ? Ok, je t’attends… (Il se marre) Non, non, c’est juste que… Écoute, tu ne vas pas le croire, mais je leur ai raconté que je rentrais dans les ordres et… Je ne sais pas, ça m’est venu comme ça, pour déconner… Ouais ! C’est dingue, non ? Ça me fout presque les jetons que mes parents me croient capable de devenir curé… Tu te rends compte ? Mais quelle image ils peuvent bien avoir de moi ?

Alex revient aussi avec des bouteilles et des verres, et écoute également.

Sam – Non, je te jure, c’était à mourir de rire… Tu aurais dû voir leurs têtes… Je ne sais pas, il y a une ambiance pas ordinaire ici aujourd’hui… Sinon comment on peut gober un truc pareil… J’espère que ce n’est pas un problème d’argent… Je me demande si c’est vraiment le bon jour pour…

Il se retourne et aperçoit Alex et Gaby qui l’observent avec un air réprobateur.

Sam – Ok, je t’attends, à tout de suite…

Sam range son téléphone.

Gaby – Tu t’es bien foutu de nous, hein ? Tu n’as pas honte ?

Sam – Désolé, mais je n’ai pas résisté à la tentation… Vous aviez tellement l’air de tenir à ce que j’ai un heureux événement à vous annoncer…

Alex – Tu veux nous faire avoir une crise cardiaque, c’est ça ? Pour hériter plus vite !

Sam se marre.

Sam – Non mais c’est incroyable ! Vous ne marchiez pas, vous courriez !

Gaby – Et donc, ton amie arrive bientôt ?

Sam – Oui, je viens de l’avoir au téléphone.

Alex – Mais quand tu dis ton amie, tu veux dire…

Gaby – Ton ami ou… ton amie ?

On entend le bruit de la sonnette.

Sam – J’y vais…

Alex – On va enfin savoir…

L’amie arrive, habillée en motard, jean et cuir, et la tête recouverte d’un casque, si bien qu’on ne peut pas encore savoir si c’est un garçon ou fille. Elle a une bouteille de champagne à la main qu’elle tend à Sam.

Sam – Je vous présente Vic, la personne qui… habite avec moi.

Gaby – Et Vic, c’est pour…

Vic retire son casque.

Gaby – Victoire, c’est une fille !

Alex sert la main de Vic et grimace.

Alex – Quelle poigne… (À Sam) Toi qui est tellement douillet…

Sam – Vic est ceinture noire de judo…

Gaby – Que Dieu me parfume, mon fils n’est pas gay…

Sam et Vic échangent un regard embarrassé.

Alex – Ce n’est pas une tare, tu sais… Des fois, je me demande si tu n’es pas plus homophobe que moi…

Vic – Enchantée de faire enfin votre connaissance.

Gaby – Enfin ? Si je comprends bien Sam, il y a longtemps que tu nous la caches alors…

Vic (embarrassée) – C’est à dire que…

Sam – En tout cas, réjouissez-vous, bientôt vous n’aurez plus à laver mon linge sale.

Alex (à Vic) – Alors c’est vous qui allez vous coller à la lessive ? Je ne vous félicite pas, mademoiselle, ce n’est pas franchement un progrès pour la cause féministe…

Gaby – Ne vous laissez pas faire, Vic. On lui a donné de très mauvaises habitudes, vous savez…

Sam – Je voulais plutôt dire que nous allions acheter une machine… Et même plusieurs.

Alex – Plusieurs ?

Sam – Je vous raconterai ça tout à l’heure…

Gaby – Mais je vous en prie, Vic, asseyez-vous. Vous êtes ici chez vous.

Sam tend la bouteille à Gaby.

Sam – Vic ne voulait pas arriver les mains vides…

Alex – Super ? Après tout, on a des tas de choses à fêter…

Sam – Ah bon ? Vous aussi ?

Gaby – Et bien… Nous aussi, nous allons nous marier. N’est-ce pas Alex ?

Vic – Vous aussi ?

Sam – Vous marier… Vous voulez dire… ensemble ?

Alex – Très drôle…

Vic – Enfin nous, nous sommes juste colocataires et associés.

Alex – Tu vois ? Qu’est-ce que je te disais ? Eux aussi, ils trouvent que le mariage, c’est ringard ! Ils préfèrent le concubinage…

Gaby – Concubinage… Rien qu’avec le mot, j’ai toujours eu un peu de mal…

Alex – C’est vrai que ça évoque davantage une feuille d’impôt qu’une lettre d’amour, mais bon…

Gaby – Si tu t’occupais de nos invités, plutôt…

Alex (à Vic) – Mettez-vous à l’aise, mademoiselle. Voulez-vous que je prenne votre vestiaire ?

Vic – Merci, ça ira…

Gaby – J’espère que vous avez trouvé facilement pour venir chez nous.

Vic – Oui, oui… Je suis un peu en retard, désolée, mais il y a plein de flics en bas…

Sam – Ah, oui, la rue est complètement bloquée…

Gaby – Tiens donc ?

Sam aperçoit le sac.

Sam – C’est à qui, ce sac Vuitton ? Je croyais que vous trouviez ça vulgaire ? Attention, je crois que vous vous embourgeoisez… Alors si en plus vous vous mariez…

Gaby – On lui dit ?

Sam – Me dire quoi ?

Alex (avec inquiétude) – Et c’est quoi, tous ces flics, en bas ?

Vic – Un cambriolage dans un hôtel particulier du Marais, je crois. Chez la veuve d’un riche milliardaire…

Alex – Sans blague…

Sam – Un riche milliardaire, vous dites ? Je ne savais pas qu’il y avait des milliardaires pauvres… Enfin, c’est la crise…

Vic – Les voleurs se sont enfuis en métro, il paraît.

Gaby – En métro ?

Sam – En tout cas, ils ont fermé la station Saint Paul…

Vic – Heureusement que je suis venue en moto.

Gaby (à Alex) – Saint Paul, c’est là où tu descends, non ?

Alex – J’ai dû passer juste avant…

Gaby tente de pousser du pied le sac Vuitton derrière le canapé.

Sam – Qu’est-ce que vous vouliez me dire, au fait ?

Alex – Je ne sais plus… Ça n’avait sans doute aucune importance… Ça me reviendra peut-être tout à l’heure…

Vic s’assied sur le canapé derrière lequel est planqué le sac.

Vic – Ça sent bon, chez vous…

Sam – Oui, on se croirait chez Sephora. Ça vient d’où cette odeur ?

Alex et Gaby échangent un regard embarrassé.

Alex – Alors, on le débouche ce champagne ou pas ?

Sam – Ah oui, c’est vrai…

Vic – Je ne sais pas s’il est très frais.

Gaby – Je vais aller chercher des coupes.

Sam – Laissez, on va s’en occuper… Vic, tu me donnes un coup de main ?

Sam et Vic sortent.

Alex – La bonne nouvelle, c’est que ce sont de vrais billets…

Gaby – La mauvaise c’est qu’il s’agit bien de billets volés…

Alex – Il faut vraiment planquer ça quelque part en attendant de décider quoi faire…

Gaby – Je crois qu’on a mis le doigt dans l’engrenage, Alex. Regarde-nous ! On est déjà dans le mensonge et la dissimulation… Même avec notre propre fils…

Alex – S’il ne nous avait pas amené cette motarde, encore, on aurait pu réunir un conseil de famille pour en parler, mais là… On ne la connaît pas, cette Vic, après tout ! On ne sait même pas si c’est vraiment une femme…

Gaby – Tu as raison. Et on ne sait pas ce qu’elle fait. Elle pourrait aussi bien être gardien de la paix ou inspecteur des impôts…

Alex – Gardien de la paix ? Tu as de ces expressions, parfois…

Gaby – Quoi ?

Alex – C’est très désuet, comme mot. Ça doit dater de l’époque où on appelait les blacks des hommes de couleur et les gays des invertis… Je ne sais même pas si ça existe encore, les gardiens de la paix…

Gaby – Tu peux parler, toi, avec ton concubinage ! Je te rappelle que maintenant, on dit union libre ! C’est quoi un gardien de la paix, pour toi ?

Alex – Je ne sais pas, moi… Un casque bleu…

Sam et Vic reviennent les mains vides.

Sam – Vous n’êtes pas encore en train de vous disputer au moins ? Désolé, je n’ai pas trouvé les coupes…

Gaby – Ah, oui, j’ai fait du rangement dans les placards il y a quelques jours… Je les ai mises autre part…

Alex – Cette manie de changer sans arrêt les choses de place… Tu vois, après on ne retrouve plus rien….

Gaby – Ne bougez pas, j’y vais…

Sam fait quelques pas et butte dans le sac Vuitton.

Sam – En tout cas, ce sac, vous feriez mieux de le ranger, il est un peu dans le passage. J’ai failli me casser la figure… (Il prend le sac à la main) Ça pèse une tonne… Vous partez en voyage ?

Gaby – On ne sait pas encore…

Sam – Mais il est à qui, ce sac, au fait ?

Alex et Gaby échangent un regard embarrassé.

Gaby – On ne sait pas encore…

Sam – Comment ça vous ne savez pas encore ?

Alex tente de faire diversion.

Gaby – Vous allez bien grignoter quelque chose avec le champagne…

Vic – Pourquoi pas ?

Sam – Si vous avez des biscuits à la cuillère ou des langues de chat…

Gaby – Désolé, on n’a que des cacahuètes et des Tucs.

Sam – Ça va moins bien avec le champagne, mais bon…

Gaby sort.

Alex (pour dire quelque chose) – Et qu’est-ce que vous faites, dans la vie, mademoiselle ?

Vic – Je suis livreur de pizzas.

Alex – Ah, c’est bien ça…

Silence.

Vic – Je sais, quand on dit qu’on est livreur de pizzas, c’est toujours suivi d’un blanc dans la conversation… Mais c’est provisoire, je vous rassure… Dès que nous aurons lancé notre affaire avec Sam…

Alex jette un regard inquiet vers Sam qui tient toujours le sac Vuitton à la main.

Alex (ailleurs) – Ne vous inquiétez pas… Nous sommes très tolérants à l’égard de toutes les minorités… De toute façon, il est évident que vous n’avez pas un look de gardien de la paix ou d’inspecteur des impôts. Je vais donner un coup de main à Gaby.

Alex sort. Sam pose le sac dans un coin.

Sam – Alors que tu penses de mes parents ?

Alex – Je ne sais pas. Je les trouve un peu… bizarres.

Sam – Bizarres… Tu veux dire gay ?

Vic – L’air d’avoir quelque chose à cacher, plutôt ?

Sam – Mmm… On dirait qu’un truc les chiffonne…

Vic – C’est peut-être ton coming out hétéro. Tes parents sont contrariés que tu ne sois pas gay…

Sam – Tu sais ce que c’est, les parents espèrent toujours que leur progéniture perpétuera les traditions familiales.

Gaby revient pour déposer quelques amuse-gueules sur la table.

Gaby – Tout va bien, les tourtaux ? Je veux dire les tourtereaux ?

Sam – Ça baigne…

Gaby – Je retourne aider Alex…

Gaby repart.

Vic – J’ai quand même l’impression d’être tombée dans un traquenard… Tu m’avais dit que tu voulais me présenter tes parents pour leur parler de notre projet. Tu ne m’as pas dit que tu allais me présenter comme… ta fiancée.

Sam – Je n’ai rien dit, moi !

Vic – Tu n’as rien dit pour les détromper non plus !

Sam – Ça avait l’air de leur faire tellement plaisir… Et puis après tout, si on est en couple, ça présente mieux pour leur taper du fric, non ? Ça leur inspirera confiance…

Vic – Tu as raison, ils n’auront qu’à déposer le chèque de caution dans la corbeille de mariage… Non mais tu te rends compte que ça risque de poser problème, quand même…

Sam – Pourquoi ça ?

Vic – Mais parce qu’on est gay tous les deux !

Sam – Eh oui… On est des gays de deuxième génération… Tu vois, on a pourtant tout fait pour s’intégrer, et on est encore victime de discrimination…

Alex arrive avec un seau à champagne et met la bouteille dedans. Gaby suit avec les coupes.

Alex – On va le mettre à rafraîchir pendant cinq minutes.

Gaby – Prenez des cacahuètes et des Tucs en attendant.

Vic – Merci.

Silence un peu embarrassé. Ils mangent tous des cacahuètes et des Tucs. Vic fait un signe à Sam pour qu’il se lance.

Sam – Donc, si je suis venu avec Vic, en fait, c’est pour… vous parler du projet que nous avons en commun…

Gaby – De votre projet… de mariage, tu veux dire ?

Vic lance à Sam un regard incendiaire.

Sam – D’association, plutôt… Voilà, je… Nous avons en tête un projet très innovant…

Alex – Une start up ?

Vic – Mieux que ça…

Sam – Une chaîne de laveries !

Gaby – Des laveries ?

Vic – Enfin, une ou deux pour commencer…

Sam – On verra après si ça marche…

Alex – Hun, hun…

Gaby – Ah, oui, c’est… C’est original comme idée…

Alex – Pour quelqu’un qui amène son linge sale à laver toutes les semaines chez ses parents.

Sam – C’est justement ça qui m’a inspiré ce concept, figure-toi.

Gaby – Quel concept ?

Sam – La lessive et le lien familial !

Vic – L’idée, en fait, c’est de réenchanter la lessive. De réinjecter dans la laverie toute la charge symbolique et émotionnelle dont était chargé autrefois le lavoir.

Sam – Comme lieu de rencontre et de socialisation.

Vic – Les lavomatics sont devenus des lieux complètement anonymes et impersonnels.

Sam – Nous, ce qu’on voudrait, c’est en faire des lieux de rencontres.

Un temps.

Alex – C’est encore une blague, c’est ça ?

Gaby – Comme quand tu nous as annoncé que tu voulais devenir curé.

Sam – Mais pas du tout ! C’est très sérieux.

Vic – Même si en effet, ce n’est pas sans rapport avec l’idée de resacraliser l’endroit où on lave son linge sale. En famille, en quelque sorte…

Vic – Je n’irai pas jusqu’à dire qu’on viendrait dans nos lavomatics comme autrefois on allait à l’église, pour se retrouver et communier ensemble, mais il y a un peu de ça.

Alex – Bien sûr…

Sam – Et puis entre nous, une laverie, c’est génial. Ça tourne tout seul ! Tu as juste à passer une fois par semaine pour relever les compteurs…

Alex – Comme pour les putes ou les machines à sous… Là, je comprends mieux la métaphore… C’est vrai que patron de laverie, c’est le job idéal ! Mieux que curé, en tout cas. C’est un peu comme maquereau, quoi…

Sam – Sauf que c’est tout à fait légal !

Un temps.

Gaby – Mais des laveries, il y en a déjà beaucoup, non ?

Sam – C’est là où intervient notre concept original de laverie gay friendly.

Vic – Pour surfer sur la vague du communautarisme, segmenter le marché, et exploiter une niche encore inexploitée…

Sam – Après, éventuellement, c’est un concept qui peut se décliner.

Vic – Laverie bio, laverie écolo…

Alex – Laverie casher, laverie halal…

Gaby – Et c’est en livrant des pizzas que vous est venue cette idée géniale ?

Vic – J’ai aussi un BTS d’action commerciale…

Alex – Ah, voilà…

Sam – Vous savez quelle proportion de couples gays se sont rencontrés au lavomatic ?

Alex – Non…

Sam – Moi non plus, mais sûrement beaucoup.

Vic – En tout cas, c’est là où nous nous sommes rencontrés Sam et moi !

Moment de flottement.

Sam – Bref, vous l’avez compris, notre concept, ce n’est pas une simple laverie. C’est un véritable club de rencontre.

Vic – Une sorte de speed dating, le temps d’une machine.

Sam – Le temps d’une machine ! Ça pourrait même être le nom de cette nouvelle enseigne.

Alex et Gaby échangent un regard consterné.

Gaby – Très bien, on est ravi pour vous…

Alex – Et nous vous souhaitons beaucoup de succès…

Gaby – Mais… en quoi est-ce que cela nous concerne très directement ?

Sam – Et bien… Vous n’allez pas le croire, mais bizarrement, notre banquier n’est pas très chaud pour financer ce projet prometteur…

Vic – Vous savez que les banques sont très frileuses en ce moment.

Alex – C’est la crise…

Gaby – On n’encourage pas assez l’esprit d’entreprise dans notre pays, c’est clair.

Sam – Donc… Nous avons pensé à vous mettre dans le coup aussi…

Vic – Vous faire profiter de cette opportunité exceptionnelle.

Sam – Comme associés minoritaires…

Vic – Une caution morale et financière, en quelque sorte…

Sam – Je sais que vous n’avez pas beaucoup d’économies, mais…

L’attention de Gaby est attirée par l’écran de la télé.

Gaby – On dirait qu’ils reparlent de ce cambriolage…

Alex – Remets le son, vite !

Gaby – Vous permettez ?

Gaby remet le son, au grand étonnement de Sam et Vic.

Speaker – Après avoir forcé le coffre de cet hôtel particulier du Marais, les braqueurs se seraient enfuis dans le métro avec leur butin dans un ou peut-être deux sacs Vuitton. Butin récupéré à la station Saint Paul par une complice, comme semblent le montrer les caméras de surveillance… Peu d’indices pour l’instant si ce n’est un flacon d’eau de toilette cassé retrouvé sur le lieu du cambriolage…

Alex coupe à nouveau le son.

Alex – On ne va pas regarder la télé alors qu’on a des invités, quand même.

Gaby – Vous pensez que la police va les retrouver ?

Vic – Ça dépendra des éléments qu’ils ont, j’imagine… Un signalement, par exemple…

Sam – C’est sûr que pour financer notre projet, le contenu du coffre d’une vieille milliardaire, ça arrangerait bien nos affaires…

Vic – C’est clair…

Sam – Tiens, un sac Vuitton comme celui-là par exemple, bourré de billets de banque…

Vic – Même la moitié, ça nous suffirait…

Alex et Gaby fixent le sac avec un air inquiet.

Sam – Alors, qu’est-ce que vous pensez de notre idée ?

Gaby – Quelle idée ?

Sam – Notre idée de laveries gay friendly ! Il faut faire vite, vous savez ? Avant que quelqu’un d’autre nous pique le concept…

Mais Gaby et Alex ont visiblement la tête ailleurs.

Alex – Ah oui, bien sûr…

Sam – Alors ?

Gaby – Pourquoi pas, hein Alex ? Au moins, ce serait pour la bonne cause…

Alex – Il faut voir… Justement, nous venons d’avoir une rentrée d’argent inattendue…

Vic observe le comportement étrange de Gaby et Alex.

Vic – Une rentrée d’argent ? Vous avez gagné au loto ?

Alex – Peut-être…

Sam – Comment ça, peut-être ?

Gaby – On attend le tirage.

Sam – Ah oui, c’est un peu mince comme garantie bancaire…

Gaby – Alors on le boit, ce champagne ?

Alex s’apprête à déboucher la bouteille.

Alex – Allez, on trinque.

Gaby – À tous nos projets !

Au moment où retentit la détonation du bouchon, la scène est soudain plongée dans le noir.

Charlie – Merde, une panne d’électricité !

Sam – Ou alors, tu as dégommé l’ampoule avec le bouchon de champagne.

Charlie – C’est le compteur qui est trop faible. Dès qu’on met à la fois le four et le grille-pain, ça disjoncte.

Sam – Il faudrait rappuyer sur le bouton. Vous avez des bougies ?

Gaby – Je ne sais plus où je les ai mises… Ah, si je me souviens…

Gaby farfouille dans le noir, et finit par allumer une bougie.

Gaby – Le compteur est dans la cuisine…

Alex – Restez là, j’y vais…

Sam – Vic, tu es toujours là ?

Vic – Où veux-tu que je sois…

Gaby – Il a toujours eu peur du noir.

Sam – N’importe quoi…

Vic – Ça me rappelle un film d’horreur que j’ai vu sur Canal il n’y a pas très longtemps… Ça démarre par une panne d’électricité, justement et…

Sam – Excuse-moi, mais je ne suis pas sûr de vouloir connaître la suite…

La lumière revient.

Sam – Ah !

Gaby – Tu vois mon chéri, il ne t’est rien arrivé…

Sam – Oh ça va…

Alex revient et souffle la bougie.

Alex – Allez, cette fois, on trinque.

Alex remplit les coupes. Ils boivent.

Sam – Donc, vous seriez d’accord pour investir un peu d’argent dans cette affaire ? C’est cool…

Gaby – Je ne sais pas… Alex ?

Alex – Oui, bien sûr… Pourquoi ne pas placer une partie de nos… économies dans un projet familial innovant.

Sam – J’ai toujours pensé que vous aviez une âme de business angels…

Vic – En tout cas vous êtes des anges…

Alex – La preuve, comme eux, on a du mal à nous ranger dans un genre bien déterminé…

Gaby – Qu’est-ce que tu en penses Alex ? Il faudrait qu’on puisse en discuter un peu avant de nous décider.

Sam échange avec Vic un regard entendu.

Sam – Je vais aller fumer une cigarette sur le balcon…

Vic – Je t’accompagne…

Alex – Par ici, je vais vous donner un cendrier…

Ils sortent.

Gaby – Ouf ! On va enfin pouvoir planquer le magot. Où est-ce que je vais bien pouvoir mettre ça…

Gaby s’approche du sac.

Alex (off) – Où est-ce que tu as mis les cendriers ?

Gaby – Dans le placard de l’entrée !

Gaby regarde dans le sac et son visage se fige.

Gaby – Ce n’est pas vrai ! Le fric a disparu… (Gaby commence à chercher partout) Ce n’est pas possible…

Alex revient.

Alex – Quoi ?

Gaby se met à retourner les coussins du canapé.

Gaby (hurlant) – Le sac Vuitton ! Il est vide ! Quelqu’un a profité de la panne pour nous piquer l’oseille !

Alex ne peut pas répondre, car Sam et Vic reviennent à leur tour.

Sam – J’ai entendu crier… Qu’est-ce qui se passe ?

Gaby – Rien, j’ai… J’ai perdu la télécommande, voilà !

Vic saisit la télécommande restée bien en vue et la tend à Gaby avec un air ironique.

Vic – Tenez, la voici…

Sam – Rien ne lui échappe…

Gaby (soupçonneuse) – Je vois ça…

Ils se rasseyent autour de la table.

Alex – Encore un peu de champagne ?

Vic – Volontiers…

Sam – Donc, pour notre projet, vous seriez partant ? C’est génial !

Gaby – C’est à dire que… Nous ne savons pas encore avec certitude si nous pourrons disposer ou non de cet argent et…

Sam – Mais tout à l’heure, vous disiez que…

Alex – Et puis tu ne sais même pas te servir d’une machine à laver ! Reconnais que passer sans transition à une chaîne de laveries…

Gaby – Pourquoi ne pas vous faire sponsoriser par une grande marque de lessive, plutôt ?

Sam – Une marque de lessive ? Laquelle ?

Alex – Omo…

Sam – Ah, ok… Je vois…

Gaby – Désolée, mais… On s’est un peu emballé…

Sam (froissé) – Ça ne fait rien, on va se débrouiller autrement… Hein Vic ?

Vic semble aussi surprise par ce revirement.

Vic – Vous avez quelque chose à nous dire, peut-être ?

Sam – Vous avez des problèmes en ce moment ?

Alex – Pas du tout, qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Vic saisit la télécommande et remet le son de la télé.

Vic – Ah, on dirait qu’ils reparlent de ce cambriolage… (Ironique) Comme j’ai remarqué que cela vous passionnait.

Speaker – Voici le portrait-robot de la personne qui se serait enfuie avec le butin dans le métro, portrait réalisé à partir des images des caméras de télésurveillance.

Sam – C’est drôle, on dirait Alex…

Vic – Oui, c’est frappant.

Gaby coupe à nouveau le son.

Gaby – Allez, on ne va pas passer la soirée devant la télé…

Vic – C’est marrant, ça me rappelle le scénario d’un film que j’ai vu récemment…

Gaby – Encore ? Vous êtes vraiment une cinéphile, dites-moi…

Vic – C’est quelqu’un qui trouve une valise pleine de fric dans le métro…

Alex – Ah oui ?

Gaby – Et comment ça se termine ?

Vic – En prison… Parce que tous les billets étaient numérotés…

Alex – Ah, oui c’est con…

Vic – Oui…

Sam se lève, sentant que l’ambiance commence à être tendue.

Sam – Allez, on ne va pas vous déranger plus longtemps.

Gaby se plante devant Vic, avec agressivité.

Gaby – Mais vous n’allez pas partir comme ça !

Vic toise Gaby, qui finit par s’écarter.

Vic – Non, on va débarrasser d’abord…

Alex – Mais non, laissez…

Sam – Je vais t’aider.

Sam et Vic sortent avec les coupes.

Gaby – On est dans la merde…

Alex – Ne t’inquiète pas, tout va rentrer dans les ordres… Je veux dire dans l’ordre…

Gaby – Mais où est le fric ? C’est sûrement cette salope qui nous l’a piqué. Et en plus, elle se fout de nous !

Alex – C’est moi qui ai pris l’argent, et je l’ai mis en lieu sûr…

Gaby – Toi ?

Alex – Après avoir tout branché dans la cuisine pour faire sauter les plombs.

Gaby – Où est-ce que tu as mis l’oseille ?

Alex – Là où même un flic ne penserait pas à chercher, rassure-toi…

Gaby – Dans le micro-onde ?

Alex – Dans la machine à laver.

Gaby – Mais ça ne va pas ! J’aurais pu la faire partir !

Alex – Personne n’aura l’idée de regarder là. Et certainement pas Sam.

Sam revient, suivi de Vic, le sac de linge sale à la main.

Sam – Vous allez être fiers de moi.

Gaby – Ah oui ?

Sam – J’ai réussi à mettre la machine en route !

Alex – Non ?

Sam – Enfin Vic m’a un peu aidé… Mais c’est vrai que si on doit lancer une chaîne de laveries, il faut bien que je commence à mettre un peu la main à la pâte…

Consternation de Gaby et Alex.

Gaby – Quel programme ?

Vic – Cycle long. Linge très sale.

Alex et Gaby sortent en catastrophe.

Sam – Je ne sais pas ce qui leur arrive…

Vic – Moi oui… (Sam lui lance un regard étonné) Le fric de ce cambriolage qui a eu lieu à côté… Il est ici…

Sam (incrédule) – Tu accuses mes parents d’avoir fait un casse ?

Vic – Les cambrioleurs ont sûrement dû abandonner leur butin dans le métro, et Alex est tombé dessus par hasard.

Sam – Non ?

Vic – Tu n’as pas reconnu Alex sur le portrait-robot à la télé ?

Sam digère cette information.

Sam – Trouvé, tu dis ? Mais alors ce n’est pas comme si c’était un vol…

Vic – Tu crois ça toi ? Ça s’appelle du recel, figure-toi.

Sam – Moi, j’appelle ça un coup de bol.

Vic – Fais le guet…

Sam – Le gay ?

Vic – Regarde si quelqu’un vient.

Sam – Ah d’accord…

Vic renifle l’air.

Sam – Avec toi, plus besoin de chiens policiers… Mais tu as des preuves de ce que tu avances, à part ton flair de berger allemand ?

Vic s’approche en reniflant du sac Vuitton.

Vic – C’est le sac qui a servi à transporter le butin.

Sam – Bravo, Rantanplan. (Sam ouvre le sac). Mais le sac est vide !

Vic montre le contenu du sac de linge sale.

Vic – J’ai sorti ça de la machine avant de la mettre en route…

Sam – Non…

Vic – Avant, les gens planquaient leur oseille dans une lessiveuse…

Sam – On n’arrête pas le progrès.

Retour de Alex.

Alex – Un petit problème avec la machine à laver…

Vic – C’est de ma faute ?

Alex – Pas du tout… Mais quand il y a trop de liquide, ça déborde…

Sam – Trop de liquide…

Alex – C’est une vieille machine…

Alex repart aider Gaby.

Sam – On garde tout ou on partage ?

Vic – Mais c’est du vol, je te dis ! On risque de gros ennuis…

Sam – En même temps, si on le prend, c’est à mes parents que j’évite de gros ennuis.

Vic – Il y a des flics partout en bas… C’est ça qui m’inquiète…

Sam – Remets le son, ils en parlent à la télé…

Vic appuie sur la télécommande.

Speaker – La police vient d’arrêter les coupables du cambriolage dans cet hôtel particulier du Marais. Et le butin a été retrouvé, caché dans un sac Vuitton : des lingots d’or, quelques diamants et autres bijoux. Ainsi que quelques boîtes de pastilles Ricola, le célèbre bonbon suisse… Gageons que la milliardaire a dû tousser un peu en apprenant qu’on avait retrouvé cette partie de sa fortune un instant occultée…

Vic coupe le son.

Sam – Mais alors c’est quoi, ce fric qu’Alex ont trouvé dans le métro ?

Vic – Je ne sais pas, moi… Il y avait peut-être deux sacs… Pour vider le coffre d’une milliardaire, il faut croire qu’un seul sac, ça ne suffit pas… Mais c’est vrai que ça réduit la pression…

Sam – C’est à dire ?

Vic – Si cet argent n’est pas légal ou n’est pas supposé exister pour le fisc, personne n’ira porter plainte pour récupérer le deuxième sac… Ni les propriétaires, ni les voleurs non plus.

Sam prend une liasse et la regarde.

Sam – C’est vraiment des billets numérotés ?

Vic – Non, des petites coupures usagées…

Sam – Si personne ne vient le réclamer dans un an et un jour… On n’a qu’à se dire qu’on a gagné le jackpot !

Vic – Ou que c’est un redressement fiscal et que c’est nous les percepteurs.

Sam – Une sorte d’impôt sur la fortune, quoi…

Vic – Après tout, nous aussi, on le vaut bien !

Bruits bizarres en provenance de l’autre côté, comme si on tapait avec un marteau sur quelque chose de métallique. Retour de Gaby.

Gaby – C’est presque réglé… Mais croyez-moi, c’est difficile d’arrêter une machine quand elle est lancée…

Gaby repart.

Vic – Reste à savoir comment blanchir cet argent ?

Sam – On va monter une chaîne de laveries !

Vic – Blanchir de l’argent en achetant des blanchisseries ?

Sam – C’est ce que faisait Al Capone pendant la prohibition… C’est même de là où vient l’expression blanchiment d’argent

Vic – Al Capone ? Mais je croyais que tu étais communiste… Tu vas à la Fête de l’Huma tous les ans !

Sam – Est-ce qu’un aveugle qui retrouve la vue continue à aller à Lourdes chaque année ? Si tu y tiens, on pourra un don à une œuvre de charité.

Vic – Les orphelins de la police ?

Sam – Tu m’as bien dit que tu n’avais plus tes parents, non ?

Vic – Oui.

Sam – Et ben tu vois ! Même pas besoin de faire un don !

Vic – Et tes parents à toi ?

Sam regarde le catalogue de voyage.

Sam – Ils auraient sûrement tout perdu à Las Vegas de toute façon…

Vic – Tu as raison. Mieux vaut investir dans des machines à laver que dans des machines à sous…

Sam – Barrons-nous tout de suite pour éviter la fouille au corps.

Vic – Ok.

Sam – Allez, ça me fait mal au cœur. On leur laisse quand même un pourboire.

Vic – Bon, mais juste une liasse alors…

Vic jette une liasse dans le sac.

Vic – Pour le personnel, comme on dit au casino…

Sam – On ne peut pas partir comme ça sans dire au revoir… Je vais quand même leur mettre un petit mot…

Sam griffonne quelque chose sur un papier qu’il pose sur la table et ils sortent. Gaby et Alex reviennent, catastrophé(e)s avec le linge qu’elles étendent sur un fil.

Alex – Je ne comprends pas, cet argent n’a pas pu fondre complètement à la machine et partir dans les canalisations…

Gaby – Va savoir… On appelle ça de l’argent liquide… Et puis tu sais ce qu’on dit : Bien mal acquis ne profite jamais…

Alex – Où ils sont passés…?

Gaby – Les billets ?

Alex – Sam et sa motarde !

Gaby – Je ne sais pas…

Alex – Ils sont partis comme des voleurs…

Gaby – Ça m’en fiche un coup qu’il se marie quand même… Il ne viendra plus laver son linge sale en famille…

Alex – Il nous reste le sac Vuitton. (Alex regarde dans le sac et son visage s’illumine) J’ai oublié une liasse dedans !

Gaby – On a au moins de quoi s’acheter deux billets d’avion pour Las Vegas. À nous les machines à sous ! Je sens que la chance est en train de tourner…

Alex – Il y a un mot sur la table… (Alex prend le mot et lit) Je suis gay. C’est signé Sam…

On entend une sirène de police et Gaby lance un regard inquiet à Alex.

Gaby – Tu crois que ça existe, les prisons gay friendly ?

Noir.

Alex – Merde, les plombs ont encore sauté…

Le bruit de la sirène se fait plus fort. Avant de s’arrêter d’un coup. Fin

Scénariste pour la télévision et auteur de théâtre, Jean-Pierre Martinez a écrit une vingtaine de comédies régulièrement montées en France et à l’étranger.

Toutes les pièces de Jean-Pierre Martinez sont librement téléchargeables sur :

www.comediatheque.com

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle.

Toute contrefaçon est passible d’une condamnation

allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Octobre 2012

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-41-3

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

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Un mariage sur deux

One marriage out of two –  Un matrimonio en cada dosUm casamento em cada dois

Comédie de Jean-Pierre Martinez

2 hommes – 2 femmes

Un mariage sur deux se termine en divorce…

Ce soir-là, Stéphane doit apprendre à ses beaux-parents, qui l’idéalisent, son divorce d’avec leur fille, qu’il a trompée. C’est le moment que choisissent ces derniers pour annoncer au couple la donation de leur villa à Neuilly pour élever leurs futurs enfants. Comment dès lors ranimer la flamme sans avoir l’air de vouloir simplement investir dans la pierre ?


Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD.


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TEXTE INTÉGRAL

Un mariage sur deux

Personnages : RobertMarianneStéphaneDorothée

ACTE 1

La salle de séjour très bourgeoise d’une villa à Neuilly. La table est mise pour quatre. Dans un coin, un sapin enguirlandé, au pied duquel ne trône aucun cadeau. Robert, la soixantaine pantouflarde, et Marianne, la cinquantaine BCBG, sont assis chacun à un bout du canapé. Ils restent un instant silencieux, perdus dans leurs pensées. Une pendule à l’ancienne ou un coucou alsacien, en sonnant huit heures, les sort de leur torpeur.

Robert – Ils t’ont dit qu’ils arrivaient à quelle heure ?

Marianne – Huit heures et demie. Mais tu sais comment c’est. Avec les embouteillages…

Robert – Montreuil-sous-Bois Neuilly-sur-Seine… Un jour comme aujourd’hui, ils en ont au moins pour une heure…

Marianne – Je ne sais pas pourquoi on appelle ça Montreuil-sous-Bois, parce que c’est quand même assez loin du Bois de Boulogne.

Robert – Du Bois de Vincennes, tu veux dire…

Marianne – Quelle idée ils ont eu d’aller s’installer à l’Est !

Robert – C’est moins cher qu’à Paris…

Marianne – L’Est, c’est toujours moins cher. Je ne sais pas pourquoi. Regarde à Berlin. Même après la chute du mur, ça reste moins cher…

Robert – Et puis Stéphane ne doit pas terminer de bonne heure… Il fait un remplacement dans un cabinet dentaire à Rosny-sous-Bois… Par là-bas, les bonnes femmes se font soigner les dents après leur boulot…

Marianne – Quand elles ont de quoi se faire soigner les dents… Je suis allée les voir une fois en métro. C’est effrayant… Les gens ont les dents dans un état, par là-bas…

Robert – Tu as pris le métro ?

Marianne – Il me restait un ticket jaune, mais il n’était plus valable. Tu sais que les tickets sont verts, maintenant ?

Robert – Un petit détartrage une fois par an pour le réveillon, et encore… Mais pour un dentiste, ce n’est pas du boulot…

Marianne – Il est courageux.

Robert – Oui.

Marianne – Elle a de la chance d’être tombée sur lui.

Robert – Ouais…

Un temps.

Marianne – L’avocat t’a bien donné tous les papiers ?

Robert – Oui, oui, ils sont là, sur la commode… Il n’y a plus qu’à les signer…

Marianne – Très bien.

Robert – Mmm…

Silence.

Marianne – Tu te rends compte ? C’est le dernier Noël où on reçoit notre fille ici avec son mari… Je veux dire ensemble, chez nous…

Robert – Tu es vraiment sûre que c’est ce que tu veux ? Il est encore temps de changer d’avis… Après, quand on l’aura annoncé à Stéphane et à Dorothée… Ce ne sera plus possible de faire machine arrière…

Marianne – C’est bien pour ça qu’il faut leur dire ce soir. Sinon, on ne le fera jamais.

Robert – Mmm…

Marianne – Ça va leur faire un choc…

Robert – On pourrait attendre un peu. Rien ne presse…

Marianne – On en a déjà parlé cent fois. À quoi ça servirait de repousser encore d’un mois ou deux…

Robert – Tu as raison. Il faut savoir tourner la page.

Marianne – Bientôt une nouvelle année qui commence. On est encore jeunes. On peut refaire notre vie, comme on dit…

Robert – Je suis moins jeune que toi…

Marianne – Allez… Je sais que tu peux encore plaire aux femmes…

Un temps.

Robert – On aura quand même vécu trente ans ensemble dans cette maison. Ce n’est pas rien…

Marianne – Ces dernières années, on n’arrêtait pas de se disputer, pour un oui ou pour un non… Ce n’était plus possible, Robert, tu le sais bien. Il vaut mieux arrêter avant qu’on ne devienne vraiment des ennemis l’un pour l’autre… Ce n’est pas ce que tu veux…

Robert – Non, bien sûr…

Marianne – Bon, ce sera peut-être un peu dur les premiers temps. Pour toi comme pour moi. Mais après, la vie reprendra le dessus… On s’inventera de nouvelles habitudes, chacun de notre côté. Avec d’autres gens…

Robert – Oui, bien sûr…

Marianne – Je t’assure, c’est mieux pour tout le monde. Et puis je te l’ai dit : en divisant notre patrimoine en deux, on échappera à l’ISF.

Robert – Tu as raison. Mais quand même… Ça va leur faire un choc…

Marianne – Ils sont grands, non ? Et puis maintenant qu’elle est mariée…

Robert – Oui.

Marianne – Allez, il faut que je m’occupe de ma cuisine, moi… (Elle se lève) Tu n’as pas oublié de prendre le pain à la boulangerie, au moins ?

Robert – Merde, le pain… Tu vois, je commence déjà à perdre la tête…

Marianne – Bon ben tu n’as plus qu’à y retourner…

Robert – Oui, oui, j’y vais.

Marianne – Dépêche toi, ça va fermer… Et tu sais qu’à cette heure-là, souvent, ils n’ont plus que du pain de mie ou des biscottes…

Robert se lève à contrecœur

Robert – Ou pire : du pain aux noix.

Marianne – C’est bon, avec le fromage.

Robert – Je déteste le pain aux noix.

Marianne – Tu vois, Robert ? C’est ça le problème de la vie en couple ! Tu n’aimes pas le pain aux noix, alors moi je n’ai pas le droit d’en manger !

Robert – Ça fait grossir, le pain. Alors le pain aux noix…

Marianne – Tu me trouves trop grosse, c’est ça ?

Robert – Allez, on ne va pas recommencer à se disputer. Plus maintenant…

Marianne – Non.

Robert – Tu as raison, je crois qu’on a pris la bonne décision…

Robert sort vers l’entrée. Marion soupire et disparaît vers la cuisine.

Arrivent Stéphane, la petite trentaine conservatrice genre Lacoste et mocassins, et Dorothée, un peu plus jeune, style Prénatal enceinte jusqu’aux dents. Stéphane a un bouquet de fleurs dans une main, et l’autre encombrée de quelques paquets cadeaux.

Stéphane – Ça roulait bien finalement… On a mis à peine vingt minutes…

Dorothée (à la cantonade) – Il y a quelqu’un ?

Stéphane dépose ses paquets au pied du sapin, mais garde le bouquet à la main.

Stéphane – Qu’est-ce que tu as acheté, pour ta mère, finalement ? Que j’ai l’air d’être un peu au courant…

Dorothée – Tu verras, c’est une surprise… (Haussant le ton) Oh, oh ! On est là !

Stéphane – La maison est tellement grande… De la cuisine, on n’entend pas la sonnette de l’entrée. Heureusement que j’ai les clefs.

Dorothée – Oui… D’ailleurs, je n’ai pas très bien compris pourquoi c’est à toi que ma mère a confié les clefs de la maison. Après tout, c’est moi, la fille de la famille…

Stéphane – Je viens plus souvent… C’est moi qui m’occupe de la comptabilité de ton père…

Dorothée – Oui ben justement, ça non plus, je n’ai pas très bien compris. C’est bien moi qui suis expert comptable, non ? (Un temps) Et puis jusque là, c’était ma mère qui s’occupait de la comptabilité du cabinet !

Stéphane – Je lui donne juste un coup de main avec l’informatique. À son âge, elle ne va plus s’y mettre…

Dorothée – Parce que moi je ne pourrais pas aider mon père avec l’informatique…?

Stéphane – Apparemment, il préfère avoir à faire à un confrère… Et puis il dit que tu compliques tout… Ce n’est pas entièrement faux, si ?

Dorothée – Il y a un message subliminal ?

Stéphane – Pas du tout…

Dorothée – Parce que je n’accepte pas que mon mari se fasse sucer par son assistante entre deux plombages, je complique tout ?

Stéphane – Si on pouvait éviter la vulgarité…

Dorothée – Tu préfères le mot fellation ?

Stéphane – À la limite, oui… Même si techniquement…

Dorothée – Techniquement ?

Stéphane – Je ne suis pas sûr qu’on puisse vraiment appeler ça tromper sa femme, voilà.

Dorothée – C’est ça… Parles-en à Bill Clinton…

Stéphane – Sa femme à lui n’a pas divorcé…

Dorothée – Mais tu n’es pas Président des États Unis… Tu n’as pas la puissance nucléaire… En attendant, c’est à mes parents que tu dois en parler, tu te souviens ?

Stéphane – Tu es sûre de vouloir vraiment divorcer ?

Dorothée – J’ai cru que tu allais ajouter pour si peu…

Stéphane – On pourrait attendre une semaine ou deux avant de leur annoncer ça. Histoire de laisser passer les fêtes. Ça va leur faire un choc…

Dorothée – Et à moi, tu crois que ça ne m’a pas fait un choc d’entrer dans ton cabinet et de te voir allongé sur le fauteuil en train de te faire liposucer par cette garce en blouse blanche…?

Stéphane – Je sais, c’était une grave erreur de jugement de ma part…

Dorothée – Au moins, maintenant, je sais où tu cachais ta faculté de jugement…

Stéphane – Et je me suis déjà excusé pour ça, mais bon… On pourrait réfléchir encore un peu…

Dorothée – C’est tout réfléchi.

Stéphane – Pense au bébé…

Dorothée – Et toi, tu y as pensé ?

Stéphane – Mais pourquoi ce serait à moi de leur annoncer ça ? C’est toi qui veux divorcer, pas moi. Et puis ce sont tes parents, après tout !

Dorothée – Pourquoi ? Parce que si c’est moi qui leur dis, ils ne vont pas me croire, figure-toi ! Et puis ce serait trop facile, hein ? Ils te portent aux nues ! Tu es le gendre idéal ! Non, je veux t’entendre leur dire devant moi : Je ne suis qu’un salaud, j’ai trompé votre fille…

Stéphane – Techniquement…

Dorothée – Ok, alors si tu préfères : Oui, je me suis fait tailler une pipe par mon assistante. Ça te va, comme expression ? C’est un peu désuet, mais bon… Fellation, je ne suis pas sûr qu’ils comprennent.

Stéphane – Ça va leur faire un choc…

Dorothée – C’est ça, un choc salutaire… Un électrochoc ! Je veux de mes yeux te voir descendre du piédestal sur lequel ils t’ont injustement placé, alors que moi, ils m’ont toujours considérée comme une conne ! (Haussant le ton en apercevant le bouquet que Stéphane a toujours dans les mains) Et je t’avais dit que le bouquet, je n’étais pas pour !

Stéphane – C’est Noël, quand même…

Dorothée (hurlant) – Maman !

Stéphane – Ne crie pas si fort… Pourquoi tu t’énerves…? Elle va bien finir par arriver… Mais la maison est tellement grande…

Dorothée – Et dire que nous on vit à deux dans un studio à Montreuil.

Stéphane – Bientôt trois…

Dorothée – Tu ne comptes pas rester vivre avec nous après le divorce, quand même ?

Stéphane – Non, bien sûr…

Dorothée – On devra se saigner aux quatre veines pour payer leur retraite ! Alors qu’à nous, en remerciement, la Sécu nous promet seulement quelqu’un pour changer nos couches si on devient centenaire…

Marianne revient de la cuisine avec un vase.

Marianne – Ah, vous êtes là ? Je ne vous avais pas entendus arriver…

Stéphane – Bonjour belle-maman.

Pendant que Marianne pose son vase sur un guéridon, Dorothée, hors d’elle, s’adresse à Stéphane en aparté.

Dorothée – Et si tu pouvais arrêter de l’appeler belle-maman, vu ce que tu as à lui annoncer ce soir…

Marianne aperçoit le bouquet que lui tend Stéphane.

Marianne – Ah, mon petit Stéphane, heureusement que vous êtes là… Toujours une attention délicate… Ce n’est pas mon mari qui m’offrirait des fleurs… Ni ma fille… Je parie que comme d’habitude, c’est vous aussi qui avez choisi mon cadeau de Noël… Ce n’est pas vrai ?

Stéphane – C’est à dire que…

Dorothée – Tu sais bien que j’ai un mari parfait.

Marianne – Et moi un gendre idéal ! Pas vrai, mon petit Stéphane ?

Marianne embrasse chaleureusement son gendre, sous le regard exaspéré de Dorothée.

Stéphane – Vous devriez les mettre dans l’eau tout de suite…

Marianne – Vous avez raison. D’ailleurs je vous connais tellement, vous voyez. J’avais déjà apporté le vase…

Marianne prend les fleurs et s’apprête à les mettre dans le vase en question.

Dorothée – Et moi, tu ne m’embrasses pas ?

Marianne – Si, si, bien sûr…

Marianne embrasse sa fille beaucoup moins chaleureusement que son gendre, puis met les fleurs dans l’eau et se recule un peu pour les admirer.

Marianne – Elles sont vraiment magnifiques. (Elle se retourne vers sa fille) Toi, en revanche, tu as mauvaise mine, ma fille…

Dorothée – Merci…

Marianne – Qu’est-ce que tu veux… Il y a des femmes à qui la grossesse réussit, et puis d’autres… Remarque, moi, c’était pareil… Quand j’étais enceinte de toi, j’avais une mine épouvantable… et je n’arrêtais pas de vomir.

Dorothée – Oui, je sais… Tu ne rates jamais une occasion de me le rappeler…

Marianne – Tu as eu les résultats de ton échographie ? Le bébé va bien ?

Dorothée – Oui, oui… Tout va bien pour le bébé, rassure-toi…

Marianne – Et vous ne voulez toujours pas savoir si c’est une fille ou un garçon ? Quelle drôle d’idée…

Stéphane – On préfère vous faire la surprise.

Dorothée – Oui… D’ailleurs Stéphane a une autre surprise pour vous… Hein Stéphane ?

Marianne – Ah, oui ?

Mine embarrassée de Stéphane, sauvé par l’arrivée de Robert une baguette sous le bras, et une bouteille de champagne à la main.

Robert – J’ai pris aussi une bouteille de champagne au passage… Pour boire avec la bûche. Et puis il faut bien célébrer ça… Si on peut dire…

Stéphane – Ça ?

Dorothée – Célébrer quoi ?

Robert (à Marianne) – Tu ne leur as pas encore dit ?

Marianne – Je t’attendais, quand même…

Mines perplexes de Stéphane et Dorothée.

Robert – Et bien vous en faites une tête ? Un problème avec le bébé ?

Stéphane – Non, non, rassurez-vous, rien de grave.

Dorothée – Ben si, quand même…

Marianne – Bon, on sait que c’est un peu difficile pour vous en ce moment…

Dorothée – Ah bon ?

Marianne – À deux dans ce petit appartement à Fontenay-sous-Bois…

Stéphane – Montreuil-sous-Bois.

Robert – On a du mal à s’y retrouver, dans le 9 – 3, c’est tellement boisé…

Marianne – Bref… Vivre les uns sur les autres, comme ça, on se doute que ça ne doit pas favoriser l’harmonie du couple…

Robert (blagueur) – Ah, ça… Les uns sur les autres… Ça dépend, hein ?

Marianne – Quant à fonder une famille…

Robert – Il paraît qu’en région parisienne, un mariage sur deux se termine en divorce…

Dorothée – Oui, d’ailleurs, Stéphane avait quelque chose à vous dire à ce sujet…

Robert – Ah, oui ?

Marianne – Et bien nous aussi, nous avons une grande nouvelle à vous annoncer.

Stéphane – Ah, bon ?

Dorothée – Nous d’abord, si vous permettez.

Stéphane – Mais non, voyons…

Marianne – Stéphane a raison. Il vaut mieux que vous écoutiez d’abord ce que ton père et moi avons à vous dire. Quelque chose me dit que cela pourrait résoudre tous vos problèmes.

Dorothée – Tu crois ?

Robert – En tout cas, ça vous mettra sans doute beaucoup plus à l’aise pour nous parler du sujet qui vous préoccupe.

Dorothée – Ne me dites pas que vous divorcez aussi ?

Marianne – Mais non, voyons… Quelle drôle d’idée !

Robert – À notre âge…

Marianne – Pourquoi aussi ?

Dorothée – Vous avez un cancer ?

Robert – Mais non, pas du tout !

Marianne – On dirait presque que tu es déçue ?

Stéphane – Alors que se passe-t-il, belle-maman ?

Robert – On ne va pas discuter de ça debout, voyons. Asseyez-vous, on va prendre l’apéritif.

Marianne (avec un sous-entendu) – Faites comme chez vous…

Ils s’asseyent tous les quatre autour de la table basse, et Robert sert l’apéritif avec les bouteilles qui se trouvent dessus.

Robert – Porto pour tout le monde, comme d’habitude ? Sauf pour la femme enceinte, évidemment…

Stéphane – Allez…

Robert lève son verre et les autres l’imitent.

Robert – A vos amours !

Marianne – Et à notre petit-fils !

Dorothée – Ce sera peut-être une fille…

Robert – Ce n’est pas notre premier choix, mais bon…

Marianne – Si c’est une fille, on l’aimera quand même !

Robert – Les filles, on a déjà donné…

Ils trinquent et boivent une gorgée.

Marianne – Prenez des cacahuètes…

Robert – Alors voilà, on ne va pas vous faire mariner plus longtemps.

Il se tourne vers Marianne.

Marianne (à Robert) – Vas-y toi…

Robert – Ah, non, à toi l’honneur ! C’était ton idée, au départ. Même si je dois dire que j’y souscris pleinement maintenant. Je ne sais pas si j’ai le choix, d’ailleurs…

Marianne – Eh bien voilà… Vous voyez, au pied du sapin, il n’y a aucun cadeau pour vous… Ma pauvre Dorothée, cette fois je ne t’ai pas tricoté de pull-over…

Dorothée (consternée) – C’est ça, ta surprise ?

Marianne – Parce que nous avons décidé de vous faire cette année un cadeau qui ne tient pas dans un paquet…

Stéphane (poliment intéressé) – Voyez-vous ça…?

Dorothée – Laissez-moi deviner… Une tente de camping ? Comme vous avez insisté sur le fait que notre appartement était vraiment trop petit.

Robert – Ah, tu brûles…

Dorothée – Stéphane, tu pourras la planter dans le bois de Vincennes en attendant de trouver un autre logement.

Robert – Allez, laisse parler ta mère, sinon, on ne va jamais y arriver.

Marianne – Voilà… Comme vous le savez, Robert prendra sa retraite du cabinet au printemps.

Dorothée (sidérée, à Stéphane) – Tu le savais, toi ?

Air embarrassé de Stéphane.

Robert – Nous ferons de notre appartement de Cannes notre résidence principale…

Marianne – Et nous avons décidé de vous faire donation de cette maison à Neuilly pour élever ensemble vos futurs enfants.

Têtes ahuries de Stéphane et de Dorothée.

Noir.

ACTE 2

Les mêmes, exactement là où on les avait laissés.

Robert – On dirait que ça ne vous fait pas plaisir….

Stéphane – Ah, si, si… Non, non… C’est à dire que… Nous ne nous attendions pas du tout à ça… Hein, Dorothée ?

Dorothée – Mais… pourquoi maintenant ?

Robert – C’est Noël !

Marianne – Si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais…

Robert – Marianne a raison… Je ne rajeunis pas, vous savez…

Stéphane – Voyons, vous êtes encore dans la force de l’âge, tous les deux !

Marianne – Justement. Si nous voulons profiter un peu des belles années qui nous restent, c’est maintenant ! Hein Robert ?

Robert – À 80 ans… Si c’est pour arpenter La Croisette en déambulateur…

Marianne – Autant se payer directement une bonne maison de retraite médicalisée.

Marianne – Je comprends que vous soyez un peu déboussolés de ne plus nous avoir auprès de vous à Paris, mais…

Robert – Vous pourrez venir nous voir quand vous voulez !

Marianne – Et nous envoyez vos enfants pendant les vacances scolaires, bien sûr !

Stéphane – Je… On ne sait pas quoi dire… Hein, Dorothée…?

Dorothée – Oui… Ça on peut dire que ça nous la coupe…

Marianne – C’est vrai que pour nous, cette maison est devenue trop grande.

Robert – Et je ne vous parle même pas de la facture de mazout, sinon, vous n’allez pas vouloir la prendre !

Marianne – On n’a plus d’enfant à charge…

Dorothée – Je n’ai jamais vraiment été une grosse charge pour vous, si ?

Stéphane – Voyons, Dorothée…

Marianne – Vous, vous aurez bientôt besoin de plus de place.

Robert – Et puis Neuilly… Ce sera quand même mieux que Montreuil, non ?

Marianne – Quand cet enfant ira à l’école…

Robert (se marrant) – Si vous ne voulez pas qu’il fasse arabe première langue.

Marianne – Ici, on a juste quelques portugais. Il faut bien quelqu’un pour passer un coup d’aspirateur de temps en temps…

Stéphane – C’est vrai que…

Dorothée – Quoi ?

Stéphane – Non, rien.

Marianne – Honnêtement, avant le mariage de Dorothée, nous n’aurions jamais eu l’idée de lui laisser cette maison…

Dorothée – Merci de le préciser…

Robert – Il faut reconnaître que tu peux être un peu fantasque, parfois.

Dorothée – Je suis expert comptable. On est réputés pour ça.

Robert – Mais avec Stéphane…

Marianne – On sait qu’on peut avoir confiance en lui. Hein, mon petit Stéphane…?

Sourire de Stéphane, très embarrassé.

Robert – Bon, alors c’est réglé. On va pouvoir se mettre à table.

Marianne – Mais vous aussi, vous aviez quelque chose à nous annoncer, non ?

Stéphane – Euh… Oui…

Marianne – On vous écoute, mon petit Stéphane…

Stéphane – Alors voilà… Dorothée et moi…

Dorothée (le coupant) – Au point où on en est, ça peut peut-être attendre jusqu’au dessert, non ?

Robert (à Marianne) – À propos, tu as pensé à mettre la bûche à décongeler ?

Marianne – En tout cas, si vous vouliez nous parler de vos problèmes de logement, ils sont résolus.

Robert – Et puis il faut que je mette cette bouteille de champagne au frais…

Marianne – Avec cette immense maison… Pour la remplir, il va falloir nous faire au moins une demi-douzaine de petits enfants.

Robert – Bon, tu ferais mieux d’aller t’occuper de ton gigot, toi, sinon… Vous savez ce que c’est avec le gigot ? Avant l’heure ce n’est pas l’heure… après l’heure ce n’est plus l’heure !

Marianne – J’y vais…

Robert – Je t’accompagne…

Stéphane se lève aussi. Dorothée, anéantie, reste assise.

Marianne – Reste assise, Dorothée. Je te rappelle que tu es enceinte…

Dorothée (ironique) – Ah, oui, merci de me le rappeler… Je suis tellement fantasque, j’oublie tout le temps…

Regard attendri des parents sur le ventre arrondi de leur fille.

Robert – Vous lui avez déjà trouvé un prénom à ce petit ?

Dorothée – On ne sait pas si c’est une fille ou un garçon…

Robert – Ah, oui, c’est vrai… Quelle drôle d’idée…

Marianne – Bon, on vous laisse un peu tranquille tous les deux. Le temps de discuter de tout ça entre vous. Mais tous les papiers sont là, sur la commode. Il n’y a plus qu’à les signer.

Robert – On fera ça au dessert.

Marianne – Au moment de la distribution des cadeaux.

Stéphane – Je ne suis pas sûr que le nôtre sera à la hauteur…

Dorothée lance un regard inquiet vers l’un des deux paquets au pied du sapin.

Dorothée – Merde, le cadeau…

Robert – On savait bien que ça allait vous faire un choc.

Robert et Marianne, tout sourire, sortent vers la cuisine.

Stéphane et Dorothée restent interloqués un instant.

Dorothée – Ah, les salauds…

Stéphane – Pardon ?

Dorothée – Tu les as entendus ! À moi, jamais ils ne m’auraient laissé quoi que ce soit de leur vivant !

Stéphane – Mais… Ils veulent te donner leur maison…

Dorothée – Eux ? Me donner quelque chose ? Même la vieille Twingo de ma mère, elle était toute fière, il y a six mois, de me dire qu’elle avait réussi à la revendre 600 euros sur eBay ! Alors que moi je galère dans les transports en commun, enceinte jusqu’aux yeux, pour aller travailler chez Mickey à Marne-La-Vallée !

Stéphane – Tu n’as pas ton permis de conduire…

Dorothée – À quoi ça sert que je le passe puisque je n’ai pas de voiture !

Stéphane – Oui, évidemment…

Dorothée – Ils ne m’ont jamais rien donné, je te dis !

Stéphane – Ils t’ont quand même payé des études.

Dorothée – Tu plaisantes ! J’ai dû faire des ménages pour payer mon inscription à la fac et acheter mes tickets de resto U ! Je devais même prendre l’accent portugais, sinon à Neuilly personne ne voulait m’embaucher au noir !

Stéphane – Je crois que ton père aurait préféré que tu fasses dentaire, comme lui…

Dorothée – Tout de même… On ne coupe pas les vivres à sa fille parce qu’elle a décidé de devenir expert comptable…

Stéphane – Bien sûr…

Dorothée – Ils ne m’ont jamais fait de cadeau, à part un pull-over tricoté par ma mère à Noël, et là, ils sont prêts à laisser leur propre maison à mon mari ! Un salaud qui me trompe avec tout ce qui bouge.

Stéphane – Tu exagères…

Dorothée (au bord des larmes) – Je n’en reviens pas…

Stéphane – Voyons, ne te mets pas dans un état pareil…

Stéphane fait un geste vers elle pour la consoler, mais elle le repousse.

Dorothée – Jamais mon père ne m’aurait même laissé voir sa comptabilité, et à toi, il serait prêt à te donner le numéro de code de sa carte bleue !

Stéphane – Mais je n’ai rien demandé, moi !

Dorothée – Ils t’avaient déjà laissé les clefs de la maison, c’était un signe…

Stéphane (très embarrassé) – Écoute, je suis vraiment désolé. Mais si ça peut te rassurer, il n’est pas question que j’accepte cette donation… Je veux dire, même en notre nom commun…

Dorothée – Tu n’avais pas l’air pressé de dire non, tout à l’heure !

Stéphane – Ça avait l’air de leur faire tellement plaisir…

Dorothée – C’est ça, oui…

Stéphane – Bon, en tout cas, dès qu’ils reviennent, je leur dis toute la vérité…

Dorothée – Quelle vérité ?

Stéphane – Tu sais bien…

Dorothée – Je croyais que tu ne voulais pas divorcer.

Stéphane – Non, bien sûr. Mais maintenant, comment faire autrement ? J’aurais l’air de vouloir rester avec toi seulement pour hériter d’une maison à Neuilly… D’ailleurs, je vais leur dire tout suite, et je m’en vais. Autant t’épargner ça.

Dorothée – Ah, non, il n’en est pas question !

Stéphane – Tu tiens vraiment à assister à cette scène pénible ?

Dorothée – Tu restes ici, et il n’est pas question que tu leur dises quoi que ce soit !

Stéphane – Mais je croyais que…

Dorothée – Ça c’était avant.

Stéphane – Tu ne veux plus divorcer ?

Dorothée – Pas avant que mes parents aient signé ces foutus papiers !

Stéphane (stupéfait) – Mais…

Dorothée – Non mais tu te rends compte ? Ils peuvent finir centenaires ! Si j’hérite à 80 ans, qu’est-ce que je pourrais bien faire de tout leur pognon ! Alors pas un mot avant le dessert, tu m’entends ! On signe les papiers, et dans deux ou trois mois, on leur annonce qu’on divorce. Quand ils seront partis vivre à Nice et que j’aurai pris possession de la maison.

Stéphane – Mais enfin, c’est… Ce serait immoral !

Dorothée – C’est toi qui me parles de morale ? (Un temps) Tu me dois bien ça, non ?

Stéphane – Très bien…

Dorothée – Et puis dis-toi que si je deviens propriétaire avant qu’on divorce, ta pension alimentaire en sera réduite d’autant…

Stéphane s’apprête à répondre quand il est interrompu par la sonnerie de son téléphone portable. Il répond machinalement.

Stéphane – Oui… (Très embarrassé) Non, écoutez, ce n’est vraiment pas le moment, là… (Il tente vainement de s’éloigner un peu et de parler plus bas, mais il est poursuivi par le regard sarcastique de Dorothée). Je sais, mais je ne vois vraiment pas comment je pourrais… Comment nous pourrions continuer à travailler ensemble après… Après ce regrettable incident. On ne peut pas vraiment parler d’un licenciement… Disons plutôt une mutation, puisque je vous ai aussitôt proposé un poste d’assistante dans un autre cabinet… Oui, bien sûr, vous commencez lundi… Très bien… Non… Non, je ne veux absolument pas discuter de ça maintenant… Je… Je raccroche, hein ?

Il range son portable.

Dorothée – Alors elle a aussi ton numéro de portable.

Stéphane – C’est mon assistante… Enfin c’était… Tu sais très bien qu’après ce qui s’est passé, j’ai aussitôt décidé de me séparer d’elle…

Dorothée – Te séparer d’elle ?

Stéphane – Je veux dire… De ne pas la garder au cabinet…

Dorothée – Et tu lui as trouvé un autre job ? Très chevaleresque de ta part. Je dois reconnaître que sur ce coup là, si j’ose dire, tu t’es vraiment comporté en gentleman…

Stéphane – Je ne pouvais pas la licencier comme ça.

Dorothée – Oui, évidemment… Ce serait difficile d’invoquer une faute professionnelle… (Avec un sous-entendu) C’était une bonne travailleuse, non ? D’après ce que j’ai pu entr’apercevoir de l’étendue de ses compétences, en tout cas…

Stéphane – Si je ne lui avais pas proposé un arrangement, j’aurais pu avoir des problèmes avec les prud’hommes.

Dorothée – Ben, oui… Après tout, c’est vrai, elle ne t’a pas violé… Et dans quel cabinet tu as réussi à lui trouver un autre poste à la hauteur de son talent ?

Stéphane – Ça ne va pas te plaire, mais il y avait urgence…

Dorothée – Dis toujours…

Stéphane – Comme je m’occupe de sa compta, je savais que l’assistance de ton père partait à la retraite le 31 décembre…

Tête effarée de Dorothée. Retour de Robert.

Robert – Et voilà ! Le gigot est dans le four ! Le temps de commencer avec les entrées, d’ici une demi-heure, ce sera bon. J’espère qu’il ne sera pas trop cuit. (À Stéphane) Je lui ai dit de mettre le four moins fort, mais vous savez comment sont les femmes… Elles n’écoutent jamais ce qu’on leur dit… Encore un peu de porto, mon cher gendre ?

Stéphane – Non, merci, ça ira…

Robert (à Dorothée) – Toi, je ne t’en propose pas, bien sûr… (À Stéphane) Aujourd’hui, à la fac de médecine, on vous apprend que la moindre goutte d’alcool peut être très néfaste pour le développement intellectuel du foetus, mais à notre époque vous savez… (À Dorothée) Je peux te dire que ta mère, quand elle était enceinte de toi, elle ne suçait pas que de la glace… (À Stéphane) J’aurais préféré qu’elle soit dentiste, comme moi, mais qu’est-ce que vous voulez… Enfin, comptable, c’est bien aussi…

Dorothée – Expert comptable, je te l’ai déjà dit cent fois.

Robert – À propos, Dorothée, ça t’ennuierait de débarrasser l’apéritif et d’aller donner un coup de main à ta mère à la cuisine. Il faut que je parle un peu entre hommes avec mon gendre…

Dorothée, outrée, saisit quelques verres au hasard et s’éloigne vers la cuisine, sous le regard embarrassé de Stéphane.

Robert – Dites-moi, j’ai hâte de voir lundi à quoi ressemble la nouvelle assistante que vous m’envoyez. Vingt-cinq ans… Ça me changera de la mienne… Je n’en profiterai pas longtemps, mais bon… Elle est comment, cette… Natacha ?

Stéphane – Elle fait très bien son travail…

Robert – Physiquement, je veux dire !

Stéphane – Écoutez… Plutôt grande… Plutôt blonde…

Robert – Jolie ?

Stéphane – Pas mal…

Robert – Mais alors pourquoi diable voulez-vous vous en séparer ?

Stéphane – Disons que… Rosny-sous-Bois, ça lui faisait un peu loin. Elle habite à La Défense…

Robert – Ah, oui, évidemment… D’ailleurs, vous allez voir comme c’est marrant, mais vous risqueriez bien de la revoir plus vite que vous ne croyez, cette… Natacha.

Stéphane – Vraiment…?

Robert – C’est de ça dont je voulais vous parler justement. Entre hommes !

Stéphane – Vous m’intriguez, Robert…

Robert – Voilà… Comme nous venons de vous l’annoncer, dès le printemps, nous irons nous installer définitivement avec Marianne sur la Côte d’Azur… Ce qui signifie bien sûr que je prends ma retraite du cabinet… Vous me suivez ?

Stéphane – Sur la Côte d’Azur ?

Robert – Je vous ai connu plus vif que ça, mon petit Stéphane ! Heureusement que vous n’avez pas repris un deuxième porto. Non, je veux dire que j’aurais donc besoin d’un successeur pour le cabinet.

Stéphane – Je vois…

Robert – Comme vous le savez, le cabinet est juste en face de cette maison. Ça permet à ma femme de garder un oeil sur moi depuis sa fenêtre… Pour vous, évidemment, lorsque vous habiterez ici, ce serait plus que pratique…

Stéphane – Évidemment…

Robert – Et puis Neuilly, hein ? Ça vous changerait de Fontenay-sous-Bois.

Stéphane – Rosny-sous-Bois…

Robert – Ici, on ne sait même pas ce que c’est que la CMU… C’est rien que de la mutuelle à cent pour cent et du bridge à cinq mille euros pièce… Vous le savez bien, c’est vous qui tenez ma comptabilité ! Alors on est déjà un peu associé, non ?

Stéphane – Si…

Robert – Bon, en vous demandant un petit coup de main pour ma compta, j’avais déjà une petite idée derrière la tête, évidemment…

Stéphane – Évidemment…

Robert – Alors qu’est-ce que vous en dites ?

Stéphane – C’est à dire que… Je ne suis pas sûr d’avoir encore les moyens de m’installer à mon compte… Comme vous dites, un cabinet comme celui-là, en plein centre de Neuilly, avec une clientèle pareille… Ça vaut de l’or. Je ne sais pas si ma banque accepterait de…

Robert – Mais qui vous parle de banque, mon petit Stéphane ! Vous êtes de la famille, oui ou non ?

Stéphane – Oui, enfin…

Robert – Vous n’allez pas demander à ces vampires qui vont vous sucer jusqu’à la moelle avec leurs prêts à 10% ! Non, on va trouver un petit arrangement qui nous convienne à tous les deux. Vous me versez un petit loyer tous les mois, ça me fait un complément de retraite, et tout le reste ce sera pour payer la note de fioul, la taxe foncière et les impôts locaux de cette immense baraque qui sera bientôt à vous ! Qu’est-ce que vous en dites ?

Stéphane (très emmerdé) – Je… Je ne sais pas quoi dire…

Robert – Eh bien ne dites rien, et laissez vous faire… Et puis comme ça, dans trois mois, vous vous retrouvez ici avec la petite Natacha… Faites-moi confiance, je vous la garde au chaud en attendant. Parce qu’aujourd’hui, pour trouver du personnel compétent, hein ?

Stéphane – Oui… Je vais reprendre un petit porto, finalement.

Stéphane se ressert un verre de porto et le descend d’un trait.

Robert – C’est du bon, hein ?

Stéphane – Oui…

Robert – C’est mon assistante qui me le ramenait du Portugal… Vous savez, Maria… Celle qui part à la retraite… Son porto aussi, je vais le regretter… (Comme pour lui même) Parce qu’entre nous, Nice en hiver en tête à tête avec bobonne à siroter de la tisane… Enfin, on ne vit qu’une fois… Alors ? Heureux, mon petit Stéphane ?

Sous l’effet de l’alcool, Stéphane commence à se détendre un peu.

Stéphane – Puisqu’on est entre hommes, Robert, permettez-moi de vous poser une question.

Robert – Allez y.

Stéphane – Vous formez un couple tellement uni, avec Marianne. C’est quoi, votre secret à tous les deux ?

Robert – Ah, mon petit Stéphane… Ça me touche beaucoup que vous me demandiez ça… Vous démarrez dans la vie… J’ai été jeune moi aussi, vous savez… Oh, je ne vais pas vous dire que je n’ai jamais fait un petit accroc de temps en temps dans le contrat de mariage. On n’est que des hommes, après tout… Et puis avec le métier qu’on fait, évidemment… On a des tentations…

Stéphane – C’est sûr…

Robert – Avec toutes ces bonnes femmes désoeuvrées qui font la queue dans notre salle d’attente pour s’allonger sur notre fauteuil la bouche ouverte… et qui ne sont souvent là que pour un bon détartrage… Vous savez ce que c’est ?

Stéphane – Oui, enfin…

Robert (se marrant) – C’est vrai qu’à Montreuil…

Stéphane – Rosny.

Robert – Non, mon petit Stéphane. Pour qu’un couple dure, voyez-vous, l’important ce n’est pas tant de rester fidèle à sa femme toute sa vie. À l’impossible, nul n’est tenu. L’important, si vous la trompez, c’est qu’elle ne l’apprenne jamais…

Stéphane – Ah…

Robert – Et plus important encore, que les voisins ne l’apprennent jamais. C’est une question de respect, vous comprenez…

Dorothée revient avec une pile d’assiettes qu’elle commence à placer sur la table.

Robert – Ah, ma chérie, tu es là… Bon, je vais voir ce que ma femme fabrique à la cuisine, parce qu’à ce rythme là, on n’est pas couché… Je vous laisse parler de ça avec Dorothée ? Je veux dire de ma proposition, hein ? Pas de mes petits conseils matrimoniaux…

Dorothée (interloquée) – De quoi vous parliez, exactement ?

Stéphane (anéanti) – Il voudrait que je prenne aussi sa succession au cabinet…

Dorothée – Non…

Stéphane – Tu vois bien, on ne peut pas leur mentir plus longtemps…

Dorothée – Alors ça, c’est le comble… Tout pour toi, alors, hein ?

Stéphane – Ben… Il pense que notre couple est au mieux… Ce qui est à moi est à toi… Tu vois bien, on n’a plus le choix…

Dorothée – Ah, ça non, certainement pas ! Si on leur annonce qu’on divorce, ils sont foutus de me déshériter, mais de te laisser quand même le cabinet dentaire tout équipé… y compris l’assistante de charme !

Stéphane – Mais enfin, Dorothée, j’ai trompé leur fille ! Ton père pourrait comprendre, à la rigueur…

Dorothée – Ah bon ?

Stéphane – Mais pas ta mère !

Dorothée – Tu crois…

Stéphane – Mais oui ! (Un temps) Et puis tu as raison, ça ne pouvait pas marcher, entre nous…

Dorothée – Ah, oui ? Et pourquoi ça ?

Stéphane – Ça fait trois ans que tu es en analyse, ne me dis pas que tu n’as pas encore compris ?

Dorothée – Compris quoi ?

Stéphane – Ton père est dentiste. Tu épouses un dentiste. C’est ta mère qui tient les cordons de sa bourse, tu es expert comptable. Ne me dis pas que ton psy ne t’as jamais parlé du complexe d’Oedipe.

Dorothée – Mon psy n’est pas du genre bavard…

Stéphane – Tes parents t’ont appelée Dorothée, et tu travailles chez Mickey !

Dorothée – Je ne vois pas le rapport…

Stéphane – Écoute, Dorothée, tu m’as choisi pour que je plaise à tes parents. J’ai tout fait pour ça. Et maintenant, tu me reproches de t’avoir remplacé auprès d’eux ! C’est pour ça que j’ai eu envie de changer un peu d’atmospère…

Dorothée – Tu veux dire atmosphère.

Stéphane – Oui, pourquoi ?

Dorothée – Tu as dit atmospère. Atmospère.

Stéphane – Tu vois, moi aussi je suis capable de faire des lapsus…

Dorothée – Et ton aventure avec Natacha, c’était aussi un lapsus…

Stéphane – Je ne vois pas le rapport…

Dorothée – Ah oui ? Et bien moi je l’ai vu !

Stéphane – Quoi ?

Dorothée – Le rapport !

Stéphane – Ok, tu as gagné…

Dorothée – Alors c’est de ma faute, c’est ça ?

Stéphane – Ce n’est de la faute de personne, Dorothée… Mais j’en ai marre de jouer le gendre idéal. Non, je ne suis pas parfait. Et si tu veux tout savoir, tes parents m’emmerdent !

Dorothée – Ah, oui ? C’est nouveau, ça…

Stéphane – Eh ben non, ce n’est pas nouveau, figure-toi ! Tu crois que ça m’amuse de traverser tout Paris deux fois par semaine pour venir dîner chez tes parents ? Tout ça pour t’entendre déblatérer sur leur compte pendant une heure à l’aller comme au retour ? Deux heures quand il y a des embouteillages…

Dorothée – Tu ne me l’as jamais dit…

Stéphane – Et bien je te le dis maintenant ! Tes parents m’ont toujours emmerdé, Dorothée. Si j’ai tout fait pour leur plaire, c’est uniquement pour te faire plaisir. Belle maman par ci, beau papa par là. Jamais un mot de trop. Mais maintenant que je vais te perdre, je peux te le dire, Dorothée. Tes parents m’emmerdent ! Avec leur racisme ordinaire, leur ISF et leur gigot d’agneau !

Marianne revient avec un plat dans les mains.

Marianne – À table !

Stéphane – Oui, je vous emmerde, belle maman !

Marianne – Mais qu’est-ce qui vous arrive, mon petit Stéphane…

Stéphane (à Dorothée) – Je te laisse leur annoncer ça, moi je n’en peux plus, je vais fumer une cigarette.

Marianne – Une cigarette ? Mais vous ne fumez pas !

Stéphane – Si, je fume, figurez-vous. En cachette. Et même de la drogue, parfois !

Stéphane sort.

Marianne – Mais enfin qu’est-ce qui se passe, Dorothée ? Qu’est-ce que tu lui as fait pour le mettre dans un état pareil ?

Dorothée – Stéphane et moi, nous divorçons, voilà ce qui se passe !

Marianne – Oh mon Dieu ! Tu l’as trompé ? Cet enfant n’est pas de lui !

Dorothée – C’est lui qui m’a trompé !

Marianne – Ah, tu m’as fait peur… Mais ma petite fille, les hommes sont comme ça… Ils ne sont pas livrés en mode monogame, il faut le savoir… Et puis en ce moment…

Dorothée – Quoi, en ce moment ?

Marianne – Tu es enceinte, qu’est-ce que tu veux. C’est à dire plus très opérationnelle… Avec qui il t’a trompée ?

Dorothée – Avec son assistante…

Marianne – Avec son assistante ? Alors ça ne compte pas, ma petite fille ! Autrefois, les bourgeois de Neuilly couchaient avec leurs bonnes, pour se changer les idées et se détendre un peu. Il y avait des chambres à l’étage pour ça. Maintenant qu’on n’a plus les moyens de se payer des bonnes… on les appelle des assistantes. Mais ça revient au même.

Dorothée – Mais c’est monstrueux ! Ne me dis pas que papa t’a trompée toi aussi…?

Marianne – Écoute, ton père, c’est moi qui lui ai choisi son assistante…

Dorothée – Maria ?

Marianne – Moi, je n’ai jamais été très portée sur… Enfin, pas avec ton père, en tout cas… Alors là, au moins, avec Maria, je savais à qui j’avais affaire…

Dorothée – Ah, d’accord… Et toi, tu te tapais le jardinier ?

Marianne gifle sa fille, qui en reste sans voix. Robert revient.

Robert – Ah, alors on va pouvoir se mettre à table…

Dorothée s’en va.

Robert – Pourquoi tu l’as giflée…?

Marianne – Elle vient de me dire que Stéphane la trompe.

Robert – Et ce n’est pas vrai ?

Marianne – Si, sûrement… Mais tu ne sais pas le pire ?

Robert – Quoi ?

Marianne – Il fume !

Robert en reste lui aussi sans voix.

Robert – Oh, nom de Dieu… Et moi qui venais de lui proposer de reprendre mon cabinet…

Marianne – Elle veut divorcer…

Robert – Parce qu’il fume ?

Marianne – Parce qu’il l’a trompée avec son assistante !

Robert – Natacha ?

Marianne – Tu la connais ?

Robert – Non… C’est à dire que… Tu sais que Maria part à la retraite à la fin de l’année…

Marianne – Et alors ?

Robert – Stéphane m’a proposé de reprendre Natacha.

Marianne – Une deuxième main, en somme. Comme la Twingo que j’ai revendue il y a quelques temps sur eBay.

Robert – Je ne savais pas que c’était sa maîtresse…

Marianne – C’est ça… Alors Maria ne te suffit plus, maintenant ?

Robert – Elle part à la retraite !

Marianne – Vous êtes bien tous les mêmes… Écoute-moi bien, Robert. Que tu me trompes au cabinet avec Maria, je le savais. C’est moi qui l’ai engagée pour avoir un peu la paix à la maison. Mais que tu trompes Maria avec cette Natacha ! Ça, je ne le tolérerai pas !

Robert – Mais enfin, Marianne, qu’est-ce qui te prend ?

Marianne – Eh bien j’en ai marre, figure toi ! Et si je demandais le divorce, moi aussi ?

Robert (contrarié) – Alors il va falloir que je trouve un autre repreneur, maintenant…

Marianne – Pour ?

Robert – Pour le cabinet ! Ça sent le brûlé, non ?

Marianne – Oh, mon Dieu, mon gigot, je l’avais oublié !

Robert – Il va encore être trop cuit… Comme l’année dernière…

Noir.

ACTE 3

Ils sont tous les quatre à table et finissent de dîner. L’ambiance est sinistre.

Robert – Vous connaissez cette blague ? C’est une femme qui arrive affolée chez son gynécologue : Excusez-moi, mais ce n’est pas chez vous que j’ai oublié ma petite culotte ? Ah, non Madame, désolée. Ah bon, alors ça doit être chez mon dentiste…

À part lui, personne ne rit, évidemment.

Marianne – Comment avez-vous trouvé le gigot ?

Robert – Un peu trop cuit, peut-être ?

Stéphane – Calciné serait un terme plus approprié, belle-maman. Je crois qu’à ce stade-là, on pourrait même parler d’incinération.

Marianne – Encore un peu de champagne, pour finir la bûche ?

Stéphane – Volontiers.

Stéphane, qui semble déjà pas mal éméché, prend la bouteille de champagne d’office et boit au goulot. Il rote éventuellement après.

Marianne – Il est assez frais ?

Stéphane – Il est tiédasse, comme d’habitude.

Robert – Ah, oui, j’aurais dû mettre la bouteille au frigo avant…

Marianne (à Robert) – Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit ?

Stéphane – La bûche, en revanche, vous auriez dû la sortir du congélo avant.

Marianne – C’est une bûche glacée…

Stéphane – Ah, oui, mais là… Elle est carrément cryogénisée. C’est un coup à se casser une dent.

Robert – Vous allez rire, mais au cabinet, c’est pendant la période de la galette des rois, qu’on a pas mal de travail…

Stéphane sort un joint et l’allume avec la bougie plantée dans la bûche. Puis il écrase la bougie allumée dans la bûche pour l’éteindre, sous le regard attentif de Robert et Marianne. Dorothée, elle, paraît absente.

Robert – On va peut-être pouvoir passer aux cadeaux ?

Dorothée (revenant un peu à la réalité) – Les cadeaux…?

Marianne (avec un regard vers sa fille) – Je ne sais pas si…

Robert – Allons, Dorothée ! Ne fais pas l’enfant. Tu ne penses pas sérieusement à divorcer ? Bon, Stéphane a fait une petite bêtise, mais ça peut arriver à tout le monde.

Marianne – Tu sais de quoi tu parles…

Robert – Quoi qu’il en soit, on ne divorce pas comme ça, sur un coup de tête, pour une simple erreur d’aiguillage.

Dorothée – Une erreur d’aiguillage ?

Stéphane – C’est toi qui déraille, mon pauvre Robert…

Robert – Ah ! Stéphane, vous vous décidez enfin à me tutoyer.

Stéphane – Je peux t’appeler Bob, si tu veux.

Marianne (à Dorothée) – Écoute, ma petite fille, je suis désolée de t’avoir giflée tout à l’heure. Je me suis un peu emportée, c’est vrai. Mais reconnais que tu m’avais poussée à bout…

Robert – C’est vrai, Dorothée, il faut avouer que parfois, tu pousses le bouchon un peu loin.

Dorothée – Je sais, je suis un peu fantasque.

Marianne – Ah, au moins, tu le reconnais.

Stéphane – Vous savez ce que j’aurais vraiment rêvé de faire, moi, dans la vie ?

Robert – Quoi donc mon cher gendre ?

Stéphane – Chanteur !

Marianne – Chanteur ? Vous voulez dire… comme Luis Mariano !

Stéphane (ironique) – Non, comme Tino Rossi. (Se mettant à chanter à l’oreille de Marianne) Plus tard quand tu seras vieille, tchitchi. Tu diras baissant l’oreille, tchitchi. Si j’avais su en ce temps là, ah, ah !

Les trois autres l’écoutent, sidérés.

Stéphane – Mais non, Bob ! Chanteur de rock, voyons !

Marianne – Ah, oui… J’aime bien Eddy Mitchell, moi aussi.

Stéphane (avec un air navré) – Eddy Mitchell…

Marianne – Mais je crois qu’il vient de prendre sa retraite, lui aussi, non ?

Robert – Et bien moi, figurez-vous, j’aurais bien aimé jouer de la batterie.

Marianne – Toi ? De la batterie ? Mais pourquoi ?

Robert – Je ne sais pas… Ça… Ça m’a toujours plu… Ça t’étonne, hein ?

Marianne – Tu ne me l’avais jamais dit.

Robert – Comme quoi, dans un couple, on ne se dit pas toujours tout…

Stéphane – Tu te rends compte, Bob ? On aurait pu monter un groupe, toi et moi ? On aurait pu devenir des stars du rock and roll ! Et au lieu de ça on est dentistes. C’est à se flinguer, non ?

Marianne – Bon, alors on va pouvoir les signer, ces papiers, finalement…

Robert – Mais oui, bien sûr.

Stéphane – Autant signer son arrêt de mort.

Robert – Alors, mon petit Stéphane ? Prêt à passer à l’Ouest ?

Robert se lève, et va chercher le papier. Lorsqu’il revient, Stéphane se lève aussi, un peu titubant. Il prend le papier des mains de Robert et le déchire consciencieusement.

Stéphane – Je n’en veux pas de votre baraque ! Elle pue la mort !

Robert – Pardon ?

Stéphane – Votre cabinet non plus, d’ailleurs, avec votre clientèle de vieilles rombières tirées de partout.

Robert – C’est vrai que la clientèle est un peu âgée, mais bon… C’est plutôt mieux pour les affaires, vous savez ! La prothèse, comme je dis tout le temps, c’est là où on fait le plus de marge.

Stéphane – Il sent les cabinets, votre cabinet !

Robert – C’est vrai qu’on a un petit problème de remontées avec le tout à l’égout, mais ça doit pouvoir s’arranger. Et puis sinon, vous verrez, on finit par s’habituer…

Stéphane (passant du rire au larmes) – La seule chose que je voulais de vous, c’était votre fille ! Si elle me quitte, je perds ce que j’ai de plus précieux au monde. (Dorothée semble touchée par cette déclaration) Pardonne-moi, ma chérie. Mais si je t’ai trompée, c’est parce que j’avais l’impression que c’était toi qui m’avais déjà quitté… pour ces vieux cons.

Marianne – Tu voulais le quitter ?

Robert – Je crois que c’est une métaphore…

Stéphane – Crois-moi, Dorothée, ce qui peut nous arriver de pire, c’est de devenir comme eux.

Marianne – Il a un peu bu, non ?

Robert – Enfin, une fois de temps en temps.

Marianne – Ce n’est pas tous les jours Noël…

Stéphane – Vous savez quoi ? Moi je n’ai pas vraiment connu mes parents. J’ai toujours pensé que c’était un drame. Mais depuis qu’avec vous, j’ai découvert ce qu’était vraiment la vie de famille, je commence à me demander si je n’ai pas eu de la chance, finalement… (Silence de mort) Tenez, je vous rends vos clefs…

Dorothée – Je te rejoins dans la voiture, chéri…

Stéphane pose les clefs sur la table et sort d’une démarche mal assurée. Dorothée fait face à ses parents.

Dorothée – J’ai toujours tout fait pour que vous soyez fiers de moi.

Robert – Je sais.

Dorothée – Alors pourquoi ? Pourquoi vous ne m’avez jamais traitée comme une adulte ?

Marianne – Peut-être qu’on avait peur de vieillir…

Dorothée – Vous savez ce qui me fait le plus de mal aujourd’hui ? Ce n’est pas de savoir que vous n’êtes pas fiers de moi. C’est la certitude que plus jamais je ne serai fière de vous.

Robert – Ça doit être ça, de devenir adulte…

Dorothée sort. Robert et Marianne restent seuls en tête à tête. La pendule ou le coucou sonnent onze heures.

Robert – Onze heures. On n’a pas vu le temps passer…

Marianne – Tu veux ta tisane ?

Robert – Nuit tranquille… Rien que le nom, ça m’énerve déjà.

Le regard de Marianne se pose sur les cadeaux au pied du sapin.

Marianne – Avec tout ça, on n’a même pas ouvert nos cadeaux.

Ils s’approchent du sapin et regardent les deux paquets.

Marianne (lisant) – Pour Robert… Ça doit être pour toi…

Ils prennent chacun leur paquet, et commence à le déballer.

Robert – Une paire de chaussons ! Comme l’année dernière…

Marianne – Ah, oui ! Ils ont l’air bien chauds…

Robert – Et toi ?

Marianne ouvre son paquet et en sort quelque chose qui ressemble beaucoup à un sex-toy.

Marianne – Qu’est-ce que c’est ?

Elle appuie sur un bouton et l’engin se met à vibrer.

Robert – Une brosse à dents électrique…

Marianne – Mais où est la brosse ?

Robert n’a pas le temps de répondre. Stéphane, revient, titubant, avec Dorothée, qui se tient le ventre. Têtes ébahies de Robert et Marianne.

Stéphane (paniqué) – Faites quelque chose, vite ! Avec toutes ces émotions, elle a perdu les eaux ! Et je dois reconnaître que je ne suis pas vraiment en état de conduire…

Stéphane s’écroule par terre, tandis que Dorothée s’effondre sur le canapé.

Dorothée – Dépêchez-vous, je suis à deux doigts…

Robert – Je crois qu’il vaudrait mieux appeler le SAMU…

Marianne se précipite sur son téléphone.

Marianne – Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce que je leur dis ?

Robert – Accouchement prématuré et coma éthylique ? Ils nous feront un tarif de groupe…

Noir.

ÉPILOGUE

Dorothée arrive dans la maison avec des sacs de courses. Elle se retourne vers la personne qui la suit et qu’on ne voit pas encore.

Dorothée – Tu changes Robert ? Je crois que c’est la grosse commission…

Stéphane arrive à son tour avec dans un couffin un bébé qu’on ne verra évidemment pas.

Stéphane – J’ai un peu de mal, quand même avec ce prénom… Tu crois vraiment que c’était une bonne idée de l’appeler comme ça ?

Dorothée – Robert, ça finira bien par revenir à la mode…

Stéphane – Oui… Comme Dorothée… Dans deux cents ans, peut-être…

Dorothée – On leur devait bien ça… Finalement, on a quand même hérité de la maison et du cabinet…

Stéphane – Oui…

Dorothée – Quelle idée, aussi, de prendre un vol low cost pour un Nice – Paris.

Stéphane – Le TGV, ça va aussi vite… et c’est beaucoup sûr.

Dorothée – Ils savaient que cette compagnie avait très mauvaise réputation. Ce n’est pas dans un crash aérien avec cette low cost, déjà, que tu as perdu tes parents ?

Stéphane – Si… (Il jette un regard circulaire sur la pièce) Ça fait drôle, quand même, de savoir que maintenant, c’est notre maison à nous.

Dorothée – Oui…

Stéphane – Tu crois vraiment que c’était une bonne idée d’emménager ici ?

Dorothée – C’est juste en face du cabinet…

Stéphane – Oui…

Dorothée – Et puis je crois que ça leur aurait fait de la peine de savoir qu’on avait revendu leur maison.

Stéphane – On ne se débarrasse pas si facilement de son héritage familial…

Dorothée – On pourra toujours refaire les peintures. Tu connais un bon peintre ?

Stéphane – Je pensais plutôt à quelque chose de plus radical.

Dorothée – Un exorciste ?

Ils s’embrassent, mais leur étreinte est interrompue par la sonnerie de la porte. Stéphane va ouvrir.

Stéphane – Belle maman ! On pensait qu’on ne vous reverrait plus !

Robert et Marianne arrivent, suivi de Stéphane.

Marianne – Eh bien non, mon petit Stéphane ! Vous ne vous débarrasserez pas de nous aussi facilement !

Robert – Bonjour, bonjour…

Dorothée – Alors votre cercueil volant a quand même réussi à décoller ?

Marianne embrasse Dorothée.

Robert – Comment se porte Robert Junior ?

Dorothée – Très bien, très bien… Et vous, comment ça va ?

Marianne – L’avion avait un peu de retard, mais bon… On a pris un taxi.

Robert – Sinon, on n’aurait eu à peine le temps de passer vous voir…

Stéphane – En tout cas, vous avez une mine superbe ! Épanouie ! Ça vous réussit la retraite ! Hein, Dorothée ? On dirait un couple de jeunes mariés !

Robert et Marianne ont l’air un peu embarrassés.

Stéphane – Il fait beau temps à Nice ?

Robert et Marianne répondent en même temps.

Robert – Splendide…

Marianne – Il pleut…

Robert – Disons… un temps orageux avec de temps en temps quelques éclaircies.

Dorothée – Tout se passe bien, là-bas ?

Stéphane – Vous ne vous ennuyez pas trop ?

Marianne – Depuis qu’on est la retraite, on est tellement occupés, chacun de son côté… On n’a même plus le temps de se disputer…

Robert – J’ai croisé Natacha qui sortait du cabinet. Alors vous l’avez gardée, finalement ?

Dorothée – C’est provisoire…

Silence embarrassé. Marianne se penche vers le couffin.

Marianne – C’est fou ce qu’il ressemble à son grand père, non ?

Dorothée – À cet âge là, c’est encore un peu fripé…

Marianne – Il pèse combien ?

Dorothée – Dans les quatre kilos.

Marianne (caressant le bébé) – Ça ferait un bon petit gigot, ça…

Stéphane – Vous restez dîner avec nous, bien sûr…

Dorothée – On vous a préparé la chambre d’amis.

Robert – Pensez-vous ! On reprend l’avion dans trois heures. On est juste en transit !

Stéphane – Ces jeunes retraités… Toujours partis en vacances, hein ?

Dorothée (à Stéphane) – À propos de transit, il faut vraiment changer Robert…

Marianne – Attends, je vais le faire ! Il faut que je reprenne la main.

Stéphane – Pour Robert senior dans quelques années ?

Dorothée – Assieds-toi maman, je t’en prie…

Stéphane – Vous aussi, Robert… (Parlant des sacs de courses) Je vais déposer ça à la cuisine et je vous offre quelque chose à boire. Vous avez bien cinq minutes.

Stéphane sort suivi de Dorothée avec le couffin.

Robert et Marianne jettent un coup d’oeil autour d’eux, nostalgique.

Robert – Ça fait drôle de se retrouver ici, quand même…

Marianne – Oui…

Robert – Tu regrettes ?

Marianne – Non. Et toi ?

Robert – Non plus…

Un temps.

Marianne – Tu as les papiers ?

Robert – Oui, oui… Il n’y a plus qu’à les signer…

Marianne – Il faudra bien leur dire un jour.

Robert – Ça va leur faire un choc.

Silence embarrassé.

Marianne – Comment va Maria ?

Robert – Ça va.

Marianne – Et le Portugal, c’est comment ?

Robert – Oh, tu sais, là bas, avec un SMIC ou deux, on vit comme un roi.

Marianne – Et avec la langue ?

Robert – La langue…?

Marianne – Le portugais !

Robert – Ah… Oh, tu sais, tu rajoutes des o et de a au bout de chaque mot. Ça ressemble quand même beaucoup au français.

Marianne – Et puis tu as une interprète.

Robert – Oui… (Un temps) Je joue dans un orchestre…

Marianne – Un orchestre, toi ?

Robert – Un petit groupe folklorique. Je joue du tambourin. Ce n’est pas trop compliqué.

Marianne – Ah, oui, c’est bien…

Robert – Il faudra venir nous voir.

Marianne – Pourquoi pas…

Robert – Et toi ?

Marianne – J’ai rencontré quelqu’un.

Robert – Il aime le pain aux noix ?

Marianne – Et la tisane.

Robert – Nuit Tranquille…

Nouveau silence.

Marianne – Je ne sais pas comment on va leur annoncer ça.

Robert – Oui… Ça va leur faire un choc.

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison.

Paris – Novembre 2011

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-15-4

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Coup de foudre à Casteljarnac

 Lovestruck at Swindlemore Hall –  Amores a Ciegas – O amor é cego  

Comédie de Jean-Pierre Martinez

3 femmes – 1 homme

Afin de redorer son blason, la baronne de Casteljarnac cherche pour sa fille,
pas très gâtée par la nature, un prétendant aussi riche que peu regardant.
Elle pense avoir trouvé le gendre idéal…


Ce texte est offert gracieusement à la lecture. Avant toute exploitation publique, professionnelle ou amateur, vous devez obtenir l’autorisation de la SACD.


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VIDÉO


 

 

 

 

 

 

 

 

 


TEXTE INTÉGRAL DE LA PIÈCE

Coup de Foudre à Casteljarnac

Personnages :

Baronne de Casteljarnac

Marika, sa fille

Maria, sa bonne

Franck, son gendre

Acte 1

Le salon du château délabré de Casteljarnac. Mobilier d’époque mais en piteux état. Murs cachant leur décrépitude derrière quelques portraits de famille accrochés de travers. Marika de Casteljarnac arrive, peu gracieuse et mal fagotée.

Marika – Maria ? Où est-elle encore passée, cette idiote ? Maria ! Mais c’est tout à fait insensé !

Entre la baronne Carlota de Casteljarnac, sa mère, femme plutôt pulpeuse, très maquillée, et d’une élégance un peu voyante. Elle porte un plateau de petit déjeuner.

Marika – Ah, bonjour mère… Mais où est donc la bonne ?

Carlota – Elle vient de partir…

Marika – Partir ? Mais où ça ? Et quand reviendra-t-elle ?

Carlota – Pas de si tôt, je le crains…

Marika – Comment ça ? Mais j’ai besoin d’elle ! (Prise d’un doute) Ne me dites pas qu’elle est encore partie en congé au Portugal ?

Carlota – Pire que ça…

Marika – Vous voulez dire qu’elle a pris congé tout simplement ?

Carlota – C’est malheureusement ce qui finit par arriver avec les domestiques lorsqu’on ne leur paie pas leurs gages…

Marika – Ces gens n’ont vraiment aucune éducation… Elle aurait au moins pu me servir mon petit déjeuner avant de s’en aller… Enfin, une bonne de perdue dix de retrouvées… De toute façon, elle était incapable de faire cuire correctement un œuf à la coque…

La baronne pose le plateau sur une table.

Carlota – Tenez, aujourd’hui exceptionnellement, c’est moi qui vous l’ai préparé… Bon anniversaire ma chérie !

Marika – Vous y avez pensé ? Vous êtes un amour, maman…

Carlota – Pour le cadeau, on verra ça un peu plus tard. Vous savez qu’en ce moment, nous avons quelques problèmes de trésorerie…

Marika s’assied et commence à déjeuner, en attaquant l’œuf à la coque.

Marika – Ne vous tourmentez pas pour ça, mère. En tout cas, le vôtre est très réussi, bravo !

Carlota – Le mien ?

Marika – Votre œuf à la coque !

Carlota – Ah, oui, bien sûr… Au moins, si nos finances venaient à se dégrader encore un peu plus, je pourrais toujours chercher à me placer comme gouvernante dans un château alentour…

Marika – Vous êtes drôle.

Carlota – J’ai engagé une autre bonne, mais si nous n’avons pas de quoi la payer, je crains qu’elle ne reste guère plus longtemps que la précédente…

Marika continue à déjeuner, mais elle remarque bientôt le regard attentif que sa mère pose sur elle.

Marika – Tout va bien, mère ? Vous avez l’air soucieuse… Si c’est au sujet de Maria, ne vous inquiétez pas. Je peux me passer de camériste pendant un jour ou deux.

Carlota – Marika, il faut que je vous parle sérieusement.

Marika – Vous me faites peur… Ça m’a l’air sérieux en effet… Mais je vous écoute…

Carlota – Marika, vous n’êtes plus une enfant. Il y a maintenant des choses que vous pouvez comprendre… Comme vous le savez depuis votre sortie du Couvent des Oiseaux, notre situation financière est des plus délicates. Nous ne pouvons plus payer le personnel, et ce château tombe en ruine.

Marika – Je voulais justement vous en parler. Vous connaissez ces vers célèbres de Chantal Goya : « Il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville » ?

Carlota – C’est de Verlaine, je crois.

Marika – Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne, ce serait plutôt : « Il pleut dans ma chambre quand il pleut sur le toit ».

Carlota – Eh bien Marika, j’ai peut-être trouvé le moyen de colmater durablement les brèches dans notre trésorerie, et de faire restaurer ce château avant qu’il ne s’effondre sur nos têtes.

Marika – Vous pensez à un de ces jeux de la loterie nationale dont on fait la publicité sur les ondes, qui peut faire d’un manant un parvenu en un seul tirage ?

Carlota – C’est à un autre genre de tirage que je pensais, ma chère enfant. Et plutôt aux jeux de l’amour qu’à ceux du hasard. Croyez-en mon expérience, c’est beaucoup plus sûr…

Marika – Je crains de ne pas comprendre…

Carlota – À votre âge, il serait temps de vous chercher un mari… Vous n’y avez jamais songé ?

Marika – Ma foi…

Carlota – Je sais, de nos jours, pour une jeune fille de bonne famille, il n’est pas si facile de trouver un prétendant digne de ce nom. Surtout lorsque l’on met la barre un peu haut. La fille de la Baronne de Casteljarnac ne peut pas se marier avec n’importe qui !

Marika – C’est clair.

Carlota – Un jour, c’est vous qui hériterez de mon titre de baronne. Je crains d’ailleurs que d’ici là, ce ne soit tout ce que j’ai à vous léguer…

Marika – Allons, nous n’en sommes pas encore là… Quoi qu’il en soit, comme vous le dites, de nos jours les princes charmants ne courent pas les rues…

Carlota – Et c’est précisément pourquoi en cette matière, l’intervention discrète d’une mère peut être utile…

Marika – Vraiment ?

Carlota – Une mère… un peu aidée par les nouvelles technologie de la communication, bien sûr…

Marika – Vous m’avez inscrite à mon insu sur un de ces sites de rencontre ?

Carlota – Un site très haut de gamme, je vous rassure. Même si j’ai dû pour cela gonfler un peu votre dote potentielle et retoucher votre portrait avec Photoshop…

Marika – Ma photo ?

Carlota – Fort heureusement, notre nom est en lui même un capital inaliénable. Beaucoup d’hommes fortunés seraient flattés d’épouser une Baronne de Casteljarnac, même sans le sou, afin d’atteindre par cette alliance à une respectabilité que l’argent ne suffit pas à acquérir.

Marika – Mais enfin, mère… Vous voulez donc me marier avec un roturier ?

Carlota – Hélas, il faut se rendre à l’évidence, ma chère enfant. Les gens de notre condition sont tout aussi fauchés que nous…

Marika – De là à caser votre fille avec un parvenu pour redorer le blason de la famille…

Carlota – Malheureusement, je ne vois pas d’autre solution… J’ai cherché sur Google un site du genre « J’adopte un noble point com » mais je n’en ai pas trouvé… Croyez-moi, nous n’avons plus le choix…

Marika – Ne pourrions-nous pas vendre quelque chose ?

Carlota – J’ai déjà utilisé tous les expédients possibles, je vous assure… C’est cela ou nous défaire de Casteljarnac. Le château de notre famille depuis sept générations…

Marika – Mais je ne veux pas vous quitter, mère !

Carlota – Vous pourriez habiter ici avec votre mari. La château est grand. Il suffit de trouver quelqu’un d’assez accommodant… Et aussi riche que peu regardant…

Marika réfléchit un instant.

Marika – Bon… Après tout pourquoi pas ? Nous ne voyons jamais personne. Cela peut être assez divertissant de recevoir quelques prétendants. Nous jugerons sur pièce…

Carlota – Votre premier rendez-vous sera là d’une minute à l’autre.

Marika – Mon premier rendez-vous ? J’ai l’impression d’entendre une secrétaire médicale ! Et qu’il s’agit de se faire arracher une dent ! Ne me dites pas que la salle d’attente est déjà pleine.

Carlota – Rassurez-vous, vous n’avez à ce jour qu’un seul prétendant. Et croyez-moi, cela n’a pas été si facile de le trouver…

Marika – Mais enfin, mère, je ne suis même pas coiffée !

Carlota – Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas la peine.

Marika – Plaît-il ?

Carlota – Je veux dire, vous êtes très bien comme ça, ma chère.

Marika – Et il est comment, ce garçon ?

Carlota – C’est l’unique héritier d’un magnat de l’immobilier auvergnat qui a fait fortune en Californie.

Marika – Je voulais dire… physiquement.

On sonne.

Carlota – Ah, je crois que vous allez pouvoir en juger par vous-même…

Marika – Oh mon Dieu ! Mais vous auriez dû me prévenir avant !

Carlota – Je n’étais pas sûre de votre réaction. J’ai préféré vous faire la surprise. Bon je vais ouvrir moi-même. Puisque nous n’avons plus de bonne…

Carlota sort. Marika semble à la fois inquiète et excitée. Elle tente de se recoiffer un peu. Mais sa mère revient aussitôt, précédant le nouveau venu.

Carlota – Entrez, entrez, je vous en prie. Ne faites pas attention au désordre, la bonne a pris sa journée…

Le prétendant arrive. Il porte un costume sombre, des lunettes noires et se guide à l’aide d’une canne blanche. Il a dans la main un bouquet de fleurs. Marika en reste muette de stupéfaction.

Carlota – Marika, je vous présente Monsieur Lesourd.

Franck – Bonjour Marika.

Marika – Bonjour Monsieur…

Franck s’approche d’elle en tendant son bouquet de fleurs. Ce faisant, il heurte un guéridon et renverse un vase posé dessus. Marika reste un instant sidérée.

Franck – Je vous en prie, appelez-moi Franck.

Marika prend le bouquet de Franck pendant que sa mère ramasse le vase.

Marika – Bienvenue à Casteljarnac, Franck…

Carlota – Oh pour les fleurs, il ne fallait pas… Elles sont vraiment magnifiques… N’est-ce pas Marika ?

Marika – Oui, magnifiques… Merci beaucoup…

Carlota – Nous allons les mettre dans un vase tout de suite…

Carlota ramasse le vase tombé par terre, et Marika met les fleurs dedans.

Carlota – Voilà… Je peux vous offrir un café, Monsieur Lesourd ? Je n’en ai jamais fait moi-même, mais je peux toujours essayer…

Franck – Merci, ça ira… J’arrive directement de Los Angeles J’ai pris mon petit déjeuner dans l’avion.

Carlota – Ma fille avait hâte de vous rencontrer… J’imagine que vous allez rester quelques jours en France…

Franck – Eh bien… Pour toujours, je l’espère… Mais cela dépendra un peu de votre fille, en réalité…

Carlota se tourne vers Marika, attendant une réaction, mais celle-ci reste de marbre.

Carlota – Elle est un peu timide, vous savez… Elle sort à peine du couvent… Enfin, elle n’était pas bonne sœur, je vous rassure.

Franck – Quoi qu’il en soit, je n’ai pas l’intention de la brusquer.

Carlota – Elle a fait ses études au Couvent des Oiseaux, comme Chantal Goya et Martine Aubry…

Franck – Pas à la même époque, j’espère.

Carlota éclate bruyamment de rire.

Carlota – Vous êtes drôle… C’est cocasse, n’est-ce pas ma chérie ?

Mais Marika ne se déride toujours pas.

Carlota – Bien entendu, c’est un peu difficile pour vous d’en juger, mais croyez-moi sur parole : Marika est une jeune fille absolument charmante…

Franck – Je vous crois, Madame la Baronne. Et puis ne dit-on pas que l’amour est aveugle ?

Carlota rit à nouveau bruyamment.

Carlota – C’est tordant. Mais dites quelque chose, Marika. Ou bien Monsieur Lesourd va penser que vous êtes muette.

Marika – Vous… Je veux dire comment…?

Carlota – Ma fille n’ose sans doute pas vous demander comment vous êtes devenu… Vous êtes né comme ça, ou bien…

Franck – Eh bien… En réalité… J’ai été foudroyé à l’âge de 18 ans.

Carlota – Un coup de foudre… Mon Dieu, comme c’est romantique. N’est-ce pas ma chérie ?

Franck – Croyez-en mon expérience, si un jour vous êtes surprises dans la campagne en plein orage, ne tentez pas de vous mettre à l’abri derrière un de ces crucifix en fer forgé qu’on trouve parfois à la croisée des chemins.

Marika – Et pourquoi donc.

Franck – Mais parce que cela attire la foudre, Mademoiselle.

Carlota – Les crucifix sont de véritables paratonnerres, c’est connu.

Franck – Parfois, j’ai l’impression que c’est le Seigneur lui-même qui m’a infligé cette épreuve, en pénitence pour tous mes péchés…

Carlota – Vous êtes donc croyant…

Franck – La foi est une de mes dernières consolations en ce bas monde…

Carlota – J’ai moi-même veillé à ce que ma fille soit élevée selon les principes de notre sainte religion catholique et romaine…

Silence pesant.

Franck – Écoutez, Marika, je n’irai pas par quatre chemins, car le temps m’est compté. Je sais que je n’ai guère d’atouts pour moi, hormis la pureté de mes intentions et mon immense fortune.

Carlota – Ce qui compte énormément pour nous, croyez-le bien, Monsieur Lesourd… Je parlais de la pureté de vos intentions, bien sûr…

Franck – Une fortune que je déposerai en offrande aux pieds de ma future femme… Celle qui saura deviner l’immense besoin d’amour qui se cache derrière ces lunettes noires…

Carlota – Ne dit-on pas que les yeux sont les fenêtres de l’âme ! Malheureusement, dans votre cas, les volets sont fermés. Mais je suis sûre que vous trouverez bientôt qui saura les ouvrir pour faire entrer un peu d’air frais dans cette maison…

Franck – Marika, vous avez hérité avec votre nom de la noblesse et de la grâce. Et vous avez reçu une éducation décente. Je cherche à épouser une jeune femme désintéressée, qui sera mon guide dans la vie. Et vous comprendrez que dans mon état, la douceur du caractère importe davantage que le physique…

Carlota – Tant mieux, tant mieux, Monsieur Lesourd…

Marika la fusille du regard.

Carlota – Je veux dire, c’est très noble de votre part, Franck. Ma fille, comme vous le savez, héritera un jour de mon titre de Baronne de Casteljarnac… Une famille qui, comme vous pouvez le voir sur ces quelques portraits de famille, s’est illustrée tout au long de l’histoire de France…

Marika – Maman…

Carlota – Pardon, j’avais oublié que…

Franck – Aucune importance, Chère Madame.

Carlota – Mais je vous en prie, appelez-moi Carlota.

Franck – Et pourquoi cela ?

Carlota – Mais parce que c’est mon prénom !

Franck – Je plaisantais, Chère Madame. Je veux dire Carlota.

Carlota – Il est impayable ! N’est-ce pas Chérie ? Jamais je n’aurais pensé qu’un handicapé puisse être aussi drôle… (Se rendant compte de l’énormité de ses propos) Enfin, je veux dire…

On sonne.

Carlota – Je vous prie de m’excuser, ça doit être la bonne nouvelle… Je veux dire la nouvelle bonne…

Franck – Vraiment ? Je pensais que la vôtre avait seulement pris sa journée…

Carlota – C’est vrai, mais j’ai décidé de m’en défaire pour cette même raison… Elle prenait beaucoup trop de congés… Vous savez ce que c’est, maintenant avec les 35 heures… Je vous abandonne un instant. Profitez en pour faire un peu connaissance…

Carlota sort. Marika reste un instant seule en compagnie de Franck, ne sachant pas quoi dire.

Franck – En tout cas, vous avez une très jolie voix…

Marika – Merci…

Nouveau silence.

Franck – J’aimerais seulement avoir le plaisir de l’entendre davantage… Vous pouvez me poser des questions, vous savez. Cela vous permettra de me connaître un peu mieux…

Marika – Je ne sais pas, je… Vous jouez du piano ?

Franck – Euh, non… Pourquoi cela ?

Embarras de Marika.

Marika – Excusez-moi un instant, j’ai deux mots à dire à ma mère…

Marika sort. Franck la suit du regard à son insu. Il relève ses lunettes noires et se met à examiner la pièce et le mobilier comme pour une expertise. Il affiche un air circonspect devant la misère du lieu. Puis il regarde attentivement les tableaux et semble plus satisfait par cet examen. Carlota et Marika reviennent accompagnées par la nouvelle bonne. Franck remet aussitôt ses lunettes noires sur son nez et recompose son personnage de non voyant.

Carlota – Pardon de vous avoir laissé seul un moment… Voici Maria, notre nouvelle bonne…

Marika – Elle s’appelle aussi Maria ?

Carlota – Et oui, comme celle à qui nous avons donné congé. Après tout ce sera plus pratique, n’est-ce pas ?

Maria – Ouh la, j’ai pris la saucée en traversant le parc.

Maria, une jeune femme d’un charme un peu vulgaire, se dirige vers Franck.

Carlota – J’ai d’ailleurs pu observer par moi-même qu’au moins une bonne sur deux s’appelle Maria. J’ignore à quoi c’est dû…

Maria –Bonjour Monsieur…

Franck – Bonjour Madame.

Maria – Mademoiselle… Et ben vous êtes du genre optimiste, vous ! Ce n’est pourtant pas un temps à mettre des lunettes de soleil…

Elle tend la main à Franck qui fait mine de ne pas la voir. Carlota échange un regard consterné avec Marika.

Carlota – Excusez-la… Vous savez, c’est tellement difficile de trouver du personnel de nos jours…

Maria semble ne pas comprendre pourquoi Franck ne sert pas la main qu’elle lui tend.

Carlota – Eh bien Maria, si vous alliez voir ce qui se passe à l’office… Nous nous verrons tout à l’heure, n’est-ce pas ?

Maria – Bien Madame…

Carlota – Mais j’y pense, maintenant que nous avons retrouvé une bonne, Monsieur Lesourd prendra peut-être un vrai café ? (Comme en aparté) Entre nous, les domestiques portugaises n’ont pas que des qualités, mais il faut reconnaître qu’elles savent faire le café…

Franck – Ne vous dérangez pas pour moi… D’ailleurs, je vais vous laisser…

Carlota – Vous nous quittez déjà, Monsieur Lesourd ?

Franck éternue.

Franck – Excusez-moi, je suis allergique au pollen… Ça doit être les fleurs que j’ai apportées…

Maria – Vous êtes sûr que ce n’est pas à la poussière, plutôt ? (Maria jette un regard sur la pièce). Parce qu’il y a du boulot, hein ? Ouh la la ! Il vaut mieux voir ça que d’être aveugle, pas vrai Monsieur Lesourd ?

Franck – Je dois partir, mais je reviendrai bientôt… Marika, je suis ravi d’avoir fait votre connaissance…

Marika – Moi de même, Franck.

Franck – Mes amis m’appellent Francky…

Marika – Au revoir Francky.

Carlota – Ma fille va vous raccompagner… N’est-ce pas ma chérie ?

Franck reprend sa canne blanche et se lève pour partir. Maria comprend qu’il est aveugle.

Maria – Ah d’accord… Excusez-moi Monsieur Lesourd, je n’avais pas vu que vous étiez aveugle.

Franck – Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude.

Maria – Mais rassurez-vous, je n’ai rien contre les handicapés, hein ? D’ailleurs, je trouve ça scandaleux, ces gens qui prennent les places de stationnement réservées aux aveugles sur les parkings, pas vous ?

La baronne et sa fille échangent à nouveau un regard atterré.

Carlota – À très bientôt, Franck.

Franck – Merci pour votre accueil, Madame la Baronne.

Marika sort avec Franck en le tenant par le bras.

Maria – Alors comme ça, vous êtes baronne ?

Carlota – Oui, en effet. Je suis la Baronne de Casteljarnac. La septième du nom.

Maria – Eh ben… Je n’avais jamais vu une baronne avant vous.

Carlota – Bon et bien maintenant que vous m’avez vue, vous allez pouvoir vous mettre au travail, n’est-ce pas ? Vous vous appelez comment, déjà ?

Maria – Maria.

Carlota – C’est ça. Et bien Maria, pourquoi ne commenceriez-vous pas par débarrasser ce plateau et faire un peu de ménage ?

Marika revient. Maria la fixe du regard.

Maria – C’est incroyable ce que vous ressemblez à ma mère.

Carlota – Merci de ne pas avoir dit ça devant son prétendant… D’ailleurs, à l’avenir, je vous invite à ne pas vous adresser directement aux personnes que nous recevons ici, n’est-ce pas ? Alors Marika, qu’en pensez-vous ?

Maria – C’est incroyable. Et en plus nous portons le même prénom !

Marika – Euh… Pas exactement… Moi c’est Marika.

Maria – Ah pardon, j’avais compris Maria. Il n’empêche que vous lui ressemblez, c’est dingue. On dirait que vous êtes de la famille.

Marika – Quel est le patronyme de votre mère ?

Maria – Le quoi ?

Carlota – Son nom de famille !

Maria – Fernandez. Elle s’appelle Fernandez, comme moi.

Carlota – Dans ce cas, il est peu probable que nous soyons apparentés. D’ailleurs la branche de notre famille qui était liée au trône du Portugal s’est éteinte sous la révolution…

Maria – Le Portugal ? Ah mais je ne suis pas portugaise.

Marika – Vous n’êtes pas portugaise ?

Maria – Ben non, je suis espagnole.

Carlota – Oui, bon c’est pareil…

Maria – Ah non, ce n’est pas pareil du tout… (Hilare) D’ailleurs, vous savez ce que ça veut dire Marika, en espagnol ?

Carlota – Non, et on s’en contrefiche, figurez-vous.

Maria – Il n’empêche que je n’aimerais pas m’appeler Marika…

Carlota – Si vous débarrassiez ce plateau et que vous alliez voir ce qui se passe à la cuisine ?

Maria – Très bien Madame La Baronne. (Maria sort, hilare) Marika… En espagnol, ça veut dire tapette… En tout cas, moi je n’aimerais pas m’appeler Tapette…

Les deux autres la regardent sortir avec un air consterné.

Carlota – Alors ? Qu’en pensez-vous ?

Marika – De la nouvelle bonne ?

Carlota – De votre prétendant ! Ça s’est plutôt bien passé, non ?

Marika (explosant) – Bien passé ? Il est aveugle et il ne joue même pas de piano !

Carlota – Bon d’accord, ce n’est peut-être pas le mari idéal… Mais je vous assure que d’un point de vue financier, c’est le gendre idéal. Il est milliardaire ! C’est la solution à tous nos problèmes !

Marika – Vous n’avez qu’à l’épouser vous-même…

Carlota – Il est mal voyant, d’accord, mais pas au point de s’apercevoir que j’ai plutôt l’âge d’être sa mère que sa femme. Nous n’avons plus le choix, ma chérie, je vous assure ! C’est ça ou se mettre à cuisiner et à faire le ménage nous-mêmes. Parce que cette bonne-là, il va falloir la payer si on veut qu’elle reste.

Marika – On n’a qu’à vendre encore quelques meubles…

Carlota – Si nous en vendons encore, c’est par terre qu’il faudra nous asseoir… Il faut être aveugle pour ne pas voir dans quel état se trouve déjà ce château…

Marika – Vendons les portraits de famille ?

Carlota – Ça jamais !

Marika – Alors c’est moi que vous préférez vendre ?

Carlota – Allons Marika, vous n’êtes plus une enfant… Ne me dites pas que vous croyez encore au Prince Charmant… Vous n’êtes pas obligée d’aimer votre mari ! Et si vous voulez prendre un amant, songez que d’être mariée avec un mal voyant est un avantage considérable.

Marika – Vous avez une drôle de conception du mariage, mère…

Carlota – Tout ce qu’il demande en contrepartie des millions qu’il va déposer à vos pieds, c’est un peu de compagnie et quelqu’un pour le guider dans la vie.

Marika – Mais enfin, mère… Je ne suis pas un chien d’aveugle !

Carlota – Vous pourrez toujours apprendre à aboyer… Je plaisante. Et puis c’est vrai qu’un peu de sang neuf dans cette famille, ça ne pourra que régénérer un peu la race.

Marika – Du sang neuf ? Un handicapé ?

Carlota – En tout cas, cela régénérera notre compte en banque…

Marika – Non vraiment, mère. Vous ne pouvez pas exiger de moi ce sacrifice…

Carlota – Je vous demande quand même de prendre le temps d’y réfléchir, ma chère… Soyez raisonnable… Songez qu’il sera peut-être difficile de vous caser avec quelqu’un de plus regardant… D’ailleurs, il n’a pas encore dit oui…

Marika – Un fiancé aveugle, je m’attendais quand même à mieux que cela pour mon anniversaire…

Maria revient avec un plumeau pour faire les poussières.

Maria – C’est votre anniversaire, Mademoiselle Marika ?

Marika – Oui, pourquoi ? Vous voulez me faire un cadeau, vous aussi ?

Maria – C’est incroyable !

Marika – Quoi encore ?

Maria – C’est mon anniversaire aussi ! J’ai vingt ans aujourd’hui (ou selon l’âge de la comédienne). Et vous ?

Marika – Moi aussi.

Maria – Et nous sommes nées le même jour !

Carlota – Oui, enfin… Plusieurs millions de personnes dans le monde sont nées ce jour-là. Cela n’a rien de si étonnant que cela.

Maria – Dans le monde, peut-être, mais en France.

Carlota – Vous n’êtes pas née au Portugal ?

Maria – C’est mon père et ma mère qui sont espagnols. Moi je suis née dans les Bouches du Rhône, à Beaucon-le-Château.

Marika – À Beaucon-le-Château…?

Maria – Ne me dites pas que…

Carlota – C’est vrai que c’est un hasard étonnant. Mais plusieurs personnes sont nées aussi à la maternité de Beaucon-le-Château ce jour-là.

Maria – Pas des personnes ressemblant autant à ma mère ! Tenez, j’ai une photo !

Maria sort de sa poche une photo qu’elle met sous le nez de Marika, qui l’examine, troublée.

Marika – Ah oui… Il y a… Comme un air de famille…

Carlota – Bon Maria, si vous alliez faire le ménage dans les chambres pour le moment ?

Maria – Bien Madame la Baronne. Mais on ne m’empêchera pas de penser que tout ça n’est pas banal…

Maria sort en omettant de reprendre sa photo.

Carlota – Je me demande si on ne ferait pas mieux de s’en défaire tout de suite, de cette bonne…

Marika – Tout de même, c’est troublant, cette histoire…

Carlota – Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi !

Marika tend la photo à sa mère.

Marika – C’est vrai que la ressemblance est frappante, non ?

Carlota – Mais enfin, vous voyez bien que cette fille est complètement folle ! Comment quelqu’un de votre rang pourrait ressembler à une bonne portugaise ou à sa mère ?

Marika – En tout cas, c’est un fait que je ne vous ressemble pas du tout.

Carlota – Les enfants ne ressemblent pas toujours à leurs parents. Où voulez-vous en venir ?

Marika – Ce genre de choses arrivent. J’ai même vu un film là dessus. Deux enfants qu’on avait échangé par erreur à leur naissance à la maternité…

Carlota – Il arrive que les cigognes soient victimes d’une erreur des aiguilleurs du ciel…

Marika – Je me souviens… Le sang bleu échoue dans un HLM de banlieue, tandis que la racaille se retrouve dans un Hôtel Particulier à Neuilly.

Carlota – Vous regardez trop la télévision, ma chère… Non mais c’est dément. Alors d’après vous, je serai la maman de la bonne ? Vous trouvez qu’elle me ressemble ?

Marika – Non, évidemment…

Carlota – Eh bien vous voyez !

Marika – Tout de même… Il y a ce grain de beauté sur la fesse gauche qui est la marque de fabrique des Casteljarnac… et que je n’ai pas hérité de vous. Moi, ma marque de fabrique, ce serait plutôt les poils dans le dos…

Carlota – C’est un hasard génétique. Parfois, ça peut sauter une génération. C’est comme le génie ou la beauté. Il paraît que le fils d’Einstein était un crétin, et il n’est pas dit que si Marylin avait eu une enfant, elle n’aurait pas été laide comme un pou.

Marika (pensive) – Tout de même… J’aimerais bien voir les fesses de la bonne…

Carlota reste un instant interloquée. On sonne.

Carlota (ailleurs) – Qui ça peut bien être à cette heure-ci ?

Marika – Pourquoi, il est quelle heure ?

Carlota – Je ne sais pas, j’ai dit ça comme ça…

La bonne revient, guidant Franck en le tenant par le bras.

Maria – Monsieur Lesourd a oublié ses gants…

Franck – C’est vrai, mais je vous avoue qu’il y a une autre raison à mon retour précipité…

Maria attend, visiblement curieuse, d’en savoir plus.

Carlota – Bien, vous pouvez nous laisser, Maria…

Maria – Bien, Madame la Baronne.

Maria s’en va à regret.

Franck – Votre fille est là ?

Marika fait signe que non.

Carlota – Je peux l’appeler, si vous voulez…

Marika s’apprête à sortir discrètement, mais Franck en avançant lui coupe la route.

Franck – En fait, je crois que ce serait mieux si je commençais par me confier à vous…

Carlota – Une confession… Vous auriez donc déjà quelque chose à vous faire pardonner ?

Franck – C’est un peu embarrassant, mais voilà… En fait, je ne vous ai pas dit la vérité tout à l’heure…

Carlota – Vous n’êtes pas le milliardaire que vous prétendez être ?

Franck – Non, non rassurez-vous, il ne s’agit pas de cela. C’est au sujet de la cause de ma cécité.

Carlota – Vous m’avez peur… Je veux dire… La cause de votre…

Franck – Je vous ai dit tout à l’heure que j’avais été frappé par la foudre divine… En réalité, ce n’est pas la cause de ma cécité…

Carlota – Nous avons tous nos petites coquetteries, mob cher Franck. Ce n’est pas à une femme que vous allez apprendre qu’on arrange parfois un peu la vérité par de pieux mensonges…

Franck – L’origine de mon handicap est hélas beaucoup plus trivial. Je suis atteint d’une maladie incurable…

Carlota – Incurable… Vous voulez dire qu’il n’y a aucun remède possible ?

Franck – Oui, c’est en effet ce que je voulais dire en employant le mot incurable.

Carlota – Mais incurable ne veut pas forcément dire mortel…

Franck – Dans mon cas si, malheureusement. Il y a un an, j’ai été diagnostiqué d’une tumeur au cerveau très mal placée, qui a d’abord affecté le nerf optique. Mais hélas, le reste va suivre. En fait, mon médecin ne me donne pas plus de six mois à vivre…

Carlota – C’est affreux… Vous m’en voyez vraiment désolée… Mais… que puis-je faire pour vous ? Je ne suis pas médecin…

Franck – Voilà, je vais mourir, et je n’ai aucun héritier. C’est aussi pour cela que je souhaiterais me marier très rapidement. Pour avoir quelqu’un qui m’accompagne dans mes derniers instants. Et pour lui laisser ma fortune après ma mort. Plutôt que cela parte à la Croix Rouge ou aux impôts…

Carlota (reprenant espoir) – C’est une décision très sage de votre part, Monsieur Lesourd… Et si je peux me permettre très généreuse…

Franck – Je sais que ma demande vous semblera précipitée, mais vous comprenez maintenant pourquoi… Je voulais savoir si vous seriez favorable à ce que je demande la main de votre fille, qui m’a fait très bonne impression tout à l’heure. Ainsi que vous bien sûr. J’ai eu le sentiment de trouver une famille en entrant dans ce château…

Carlota et Marika échangent un regard embarrassé.

Carlota – Eh bien en effet… Tout cela est si soudain… C’est le coup de foudre, on dirait… Love at first sight, comme on dit chez vous en Californie. Pardon, j’oublie toujours que…

Franck – Ne vous tourmentez pas pour cela…

Carlota – Écoutez, bien entendu, c’est à ma fille de décider, mais… Pour ma part, si elle était d’accord, je ne verrais que des avantages à cette union…

Franck – Je vous remercie infiniment pour votre soutien, chère Madame. Dans ce cas, je disparais…

Carlota – Vous disparaissez…?

Franck – Je veux dire, je prends congé… Provisoirement…

Carlota – Bien sûr. Mais au fait, et vos gants ?

Franck – Je ne porte jamais de gants… À très bientôt, Madame la Baronne…

Il tente de partir en s’aidant de sa canne mais renverse à nouveau le guéridon avec le vase et les fleurs.

Carlota – Ne partez pas si vite, je vous en prie… Maria !

Maria, visiblement cachée derrière la porte, apparaît aussitôt.

Maria – Oui, Madame La Baronne ?

Carlota – Veuillez raccompagner Monsieur…

Maria – Bien Madame.

Carlota – À très bientôt Monsieur Lesourd.

Franck sort guidé par Maria.

Carlota – Cette fois, nous sommes au pied du mur…

Marika – C’est un cauchemar.

Carlota – Ce type est milliardaire en dollars ! Et il n’en a plus que pour quelques mois… J’appelle ça un miracle ! C’est comme de gagner au loto, croyez-moi. Et c’est beaucoup plus sûr.

Marika – Je parlais de cette incertitude sur ma naissance ! Comment pourrais-je épouser cet homme, et découvrir demain que je suis la fille de Madame Dos Santos.

Carlota – Ce n’est pas Rodriguez ?

Marika – Vous trouvez que c’est mieux ?

Carlota – Non bien sûr. Mais rien ne dit que cela soit le cas. Alors que décidez-vous, pour Franck, ma chère ?

Marika – Je dois en avoir le cœur net avant de vous donner une réponse définitive.

Carlota – Le cœur net ? Mais comment ?

La bonne revient.

Maria – Je peux me remettre à faire les poussières ?

Carlota – Allez-y…

La bonne se met à faire la poussière avec un plumeau. Marika la regarde avec insistance, au point que la bonne en est un peu gênée.

Marika – Maria, vous trouverez à l’office l’uniforme que la bonne qui vous a précédé a laissé en partant.

Maria – Un uniforme ?

Marika – Vous savez bien… Le tailleur noir, le petit tablier blanc, la coiffe…

Carlota – Vous n’avez jamais regardé au théâtre ce soir ?

Maria – Ma foi non, Madame.

Marika – Ici, nous sommes très attachées aux traditions, et nous tenons à ce qu’une bonne ressemble à une bonne.

Maria – Bien Mademoiselle.

Marika – Et bien allez !

Maria – Tout de suite ?

Marika – Tout de suite.

Maria – Bien Mademoiselle.

La bonne sort.

Carlota – Vous auriez dû lui dire aussi de s’épiler la moustache…

Marika – C’est affreux…

Carlota – Oui, j’en conviens. C’est quand même plus voyant que les poils dans le dos…

Marika – Vous vous rendez compte ? S’il y avait eu une erreur à la maternité, je pourrais être la bonne, et Maria… votre fille.

Carlota – Mais non, voyons… Cessez de vous tourmenter avec cette histoire à dormir debout ! Vous ne parlez pas le portugais, n’est-ce pas ?

Marika – Non.

Carlota – Et bien vous voyez ! Et puis l’élégance naturelle que les gens de notre condition reçoivent en héritage… Ça ne trompe pas, croyez-moi. Vous voyez bien que cette fille n’a pas le port altier d’une Baronne de Casteljarnac.

Marika – Tout de même. Je ne serai tranquille que lorsque j’aurais vérifié cela par moi-même…

Marika sort. La baronne reste seule et soupire. Le téléphone sonne et elle décroche.

Carlota – Carlota de Casteljarnac, j’écoute ? Oui… Oui, oui, je sais… Non, je vous assure que ce petit découvert sera très vite comblé. Combien, vous dites ? Ah, oui, quand même… Écoutez, nous attendons une rentrée d’argent et… À quoi ça sert d’avoir un compte dans une banque mutualiste, si on ne peut pas compter sur la solidarité des clients plus fortunés que nous ? Très bien… Et puis en dernier recours, nous vendrons quelques tableaux… D’accord, je fais le nécessaire et je vous rappelle…

Elle raccroche, visiblement préoccupée. Et entreprend de ramasser le vase et les fleurs que Franck a fait tomber en partant. Marika revient.

Marika – La bonne a bien un grain de beauté sur le bas de la fesse…

Carlota – Pardon ?

Marika – J’ai débarquée à l’office pendant qu’elle enfilait sa tenue de soubrette. Pour vérifier.

Carlota – Quelle fesse ?

Marika – La gauche.

Carlota – Eh bien vous voyez ! Pour les Casteljarnac, c’est sur la fesse droite.

Marika – Vous m’avez dit tout à l’heure que cela pouvait sauter de génération ! Ça peut aussi sauter de fesse !

Carlota – Mais enfin, Marika…

Marika – Moi, la fille de Madame Da Silva…

Carlota – Comment pouvez-vous imaginer une chose pareille ?

Marika – Je crois que je vais aller vomir…

Marika s’en va et croise la bonne qui revient, en tenue de soubrette tailleur noir et tablier blanc.

Maria – La dernière fois que j’ai vu ce genre de tenue c’était sur une chaîne cryptée, et croyez-moi, ce n’était pas dans au Théâtre Ce Soir…

Carlota – Ah oui…

Maria – Et votre fille Marika, elle n’est pas un peu…

Carlota – Un peu quoi ?

Maria – Elle a débarqué pendant que j’enfilais ça pour me mater les fesses…

Marika revient.

Maria – Ça n’a pas l’air d’aller, Mademoiselle Marika. Vous êtes toute blanche…

Marika – Ça va passer.

Maria – Tout de même, c’est incroyable ce que vous ressemblez à ma mère…

Marika semble encore plus mal.

Carlota – Très bien, Maria, laissez-nous…

La bonne sort.

Marika – Maman… Auriez-vous quelque chose à me cacher ?

Carlota – Mais pas du tout, mon enfant ! Qu’est-ce que vous allez chercher ?

Marika – Vous souvenez-vous au moins si lorsque vous avez accouché, il y avait là un autre bébé du nom de Maria ?

Carlota – Comment voulez-vous que je le sache ! Ils étaient tous là alignés les uns à côté des autres dans leurs couveuses, comme des poussins en batterie… Je me souviens qu’on vous avait placée sous une lampe parce que vous aviez la jaunisse. D’ailleurs vous avez toujours gardé ce teint un peu jaune…

Marika – Merci…

Carlota – Après comment différencier un bébé d’un autre ? C’est vrai qu’on peut confondre…

Marika – Me voilà complètement rassurée…

Carlota – Non mais c’est pour ça qu’on leur met un bracelet !

Marika – Un bracelet électronique ?

Carlota – Pas encore, à cette époque-là, non. Un bracelet avec le nom du bébé dessus.

Marika – C’est dingue, ça… Pour une voiture, il y a un numéro d’immatriculation, un numéro de moteur, un numéro de châssis, des gravages de pare-brise, toutes sortes de tatouage antivol, sans parler des système d’alarme, et pour un bébé, c’est seulement un bracelet avec un nom dessus… C’est quand même plus facile de confondre, non ?

Carlota – Surtout qu’entre Marika et Maria, il n’y a qu’un lettre de différence. Pour peu que le bébé ait rongé un peu son bracelet à cet endroit là…

Marika – Et mon bracelet, tu l’as gardé ?

Carlota – Ben non, pourquoi je l’aurais gardé ?

Marika – Je ne sais pas. Comme souvenir…

La bonne revient, très excitée.

Maria – Je le sentais, j’en étais sûre !

Carlota – Quoi encore ?

Maria – Je viens d’avoir ma mère au téléphone.

Marika – Et alors ?

Maria – Elle m’a avoué qu’elle se doutait depuis toujours que je n’étais pas vraiment sa fille biologique.

Carlota – Dans ce cas, pourquoi ne vous a-t-elle rien dit jusqu’ici ?

Maria – Pour ne pas me traumatiser !

Marika – Mais comment est-ce que…

Maria – Nous étions toutes les deux l’une à côté de l’autre dans la couveuse, d’après ce que m’a dit ma mère. Mais elle m’a raconté que l’autre bébé était tellement laid et chétif… Inconsciemment elle s’est dit que ça ne pouvait pas être sa fille…

Carlota – Tout ça, ce ne sont que des délires de bonnes portugaises…

Maria ménage un instant son effet.

Maria – Ma mère a gardé mon petit bracelet, et elle vient de vérifier. C’est bien Marika qui est écrit dessus, et non pas Maria.

Le téléphone sonne.

Carlota – Et bien répondez !

Maria – Marika de Casteljarnac, j’écoute. Je ne vous entends pas bien… Ah oui, bonjour Monsieur Lesourd…

Carlota, furieuse, lui arrache le combiné.

Carlota – Oui Franck… Non, pas encore, je… Ah vraiment ? Très bien, je lui en parle tout de suite et je vous rappelle sans tarder…

Elle raccroche.

Carlota – C’était Franck… Pour demander la réponse à sa demande en mariage. Il ne peut pas attendre. Il doit repartir en Californie pour le traitement de la dernière chance.

Maria – Eh mais je m’en fous moi de vos projets de mariage ! Je me fais arnaquer depuis ma naissance. C’est moi la Baronne !

Carlota – Oh doucement ma fille ! Pour l’instant il n’y a qu’une Baronne ici et c’est moi !

Maria – N’empêche que j’ai droit à mon l’héritage ! Ce château me reviendra quand vous serez morte !

Marika – Pour l’instant vous n’êtes que la bonne portugaise…

Maria – C’est vous qui devriez être à ma place ! C’est vous la bonne !

Marika se décompose.

Carlota – Calmons-nous, voyons…

Maria – Vous avez raison… Oublions les titres et l’argent. C’est une mère que je retrouve…

Elle se précipite dans les bras de Carlota embarrassée.

Carlota – Allons, allons… Quoi qu’il en soit, ma pauvre fille…

Marika – Vous pourriez arrêter de l’appeler ma fille ?

Carlota – Les caisses sont vides, Maria. Sans ce mariage, nous n’aurons même pas de quoi payer la bonne, qui que ce soit. Il ne nous reste que ce château en ruine et quelques tableaux de famille.

Maria – Dans ce cas, c’est moi qui vais épouser le milliardaire. Après tout c’est le titre qu’il épouse. Pour le reste, il ne verra même pas la différence. Et il ne perdra pas forcément au change.

Marika et Maria se défient. Carlota s’interpose.

Carlota – Laissez-nous un instant, Maria. Nous rediscuterons de tout cela dans un moment.

Maria – Très bien… Mais je vous préviens, je ne me laisserai pas rouler dans la farine…

La bonne sort.

Marika – C’est un cauchemar…

Carlota – C’est pourquoi ça devient urgent que vous acceptiez la proposition de Lesourd.

Marika – Vous croyez vraiment que c’est ce qu’il y a de plus urgent ?

Carlota – Sinon la poule aux œufs d’or va nous échapper ! Et nous serons sans le sou.

Marika – Et je ne serais peut-être même plus baronne…

Carlota – Qui voudra encore de vous si vous n’êtes n’avez même pas de sang bleu ? Il n’y aura plus aucune excuse à votre laideur… Ni aucune contrepartie…

Marika est effondrée.

Carlota – Ne vous en faites pas. Vous resterez ma fille quoi qu’il arrive. La chair de ma chair. Il n’est pas possible que cette mégère soit baronne… même si c’est ma fille biologique.

Marika – Mais que faire avec Franck ?

Carlota – Il faut que vous l’épousiez tout de suite, avant qu’il ne se rende compte que vous n’êtes peut-être pas tout à fait celle qu’il croit… Après il sera trop tard.

Marika – Vous avez raison…

Carlota – Vous allez appeler Lesourd immédiatement pour lui dire que vous acceptez sa demande en mariage.

Marika – Et après ?

Carlota – Vous le traînez à Las Vegas pour une cérémonie éclair. Et vous faites le voyage de noces dans la foulée.

Marika – Et la bonne ?

Carlota – Je m’occupe de la bonne pendant ce temps-là…

Marika – Très bien. Alors j’y vais… Je fais don de ma personne pour sauver le nom et le château de Casteljarnac.

Carlota – Bon sang ne saurait mentir ! Je reconnais bien là l’esprit chevaleresque dont les Casteljarnac ont toujours fait montre tout au long de l’histoire.

Marika – À l’amour comme à la guerre !

Elles sortent.

Noir.

Acte 2

Carlota est en train de faire le ménage en tenue de soubrette. Maria, look BCBG, est assise en train de lire Jour de France dont la une est consacrée à une tête couronnée.

Carlota – Ouh la la… Je ne me rendais pas compte à quel point c’était épuisant de faire le ménage…

Maria – Vous verrez, le pire, c’est les carreaux. Il reste toujours des traces. Mais je vous donnerai un truc, si vous voulez…

Carlota – Ah oui…

Maria – Le mieux, pour les vitres, c’est le vinaigre… Le vinaigre blanc, pour les carreaux, c’est le top.

Carlota – Vous ne voulez vraiment pas m’aider plutôt ?

Maria – Vous voyez bien que je suis en train de lire ! Si je veux tenir dignement mon rang à l’avenir, j’ai encore beaucoup à rattraper. Notamment en ce qui concerne la vie des têtes couronnées. Je ne me rendais pas compte à quel point la vie de ces gens-là était compliquée.

Carlota – Vous n’imaginez pas à quel point…

Maria – Et tous ces nobles avec des noms à rallonge. Moi qui pensais qu’on les avait tous raccourcis à la Révolution…

Carlota – Heureusement, il nous reste encore quelques privilèges… Moi aussi, je vous donnerai quelques trucs, si vous voulez…

Maria – Ah oui ?

Carlota – Pour voyager à l’œil, par exemple. Quand vous arrivez dans un trou perdu, il suffit d’aller sonner à la porte du château du coin. C’est forcément un cousin éloigné. Il y a toujours une chambre d’amis qui vous attend.

Maria – Je vois… Genre Relais et Châteaux.

Carlota – Voilà, mais en moins bien chauffé.

Maria – Alors si je comprends bien, vous êtes tous cousins…

Carlota – Oui…

Elle jette un dernier regard à sa revue.

Maria – Ça ne m’étonne pas que vous ayez tous l’air aussi dégénérés… À propos, vous avez des nouvelles de votre fille ? Enfin, je veux dire de Marika…

Carlota – Malheureusement non… Dans ces cas-là, pendant les premières semaines, il est recommandé d’éviter tout contact avec la famille.

Maria – Tiens donc… Je l’ignorais

Carlota – Mais elle va bien finir par rentrer à la maison…

Carlota – Bon, pour l’instant je vais aller prendre un bain moi, ça va me détendre. Parce que tout ça m’a épuisée…

Carlota – Je comprends…

Maria s’apprête à sortir.

Maria – Quand vous aurez fini les poussières, vous attaquerez l’argenterie ? Je ne voudrais pas vous vexer, mais cette maison était une vraie porcherie quand je suis arrivée…

Carlota – Je ne suis pas votre bonne, tout de même…

Maria – À quoi ça sert d’avoir une bonne quand on a déjà une mère !

Maria sort.

Carlota – Bon, ben je vais attaquer les carreaux, alors…

Franck et Marika arrivent, revenant visiblement de voyage. Marika porte deux valises. Elle a changé de look et semble plus épanouie, assumant en tout cas beaucoup mieux sa féminité. Franck semble également en meilleure forme et est habillé de façon plus gaie.

Carlota – Bonjour mes enfants ! Mais vous auriez dû m’avertir que vous arriviez aujourd’hui ! J’aurais préparé votre chambre…

Marika – Maman ? Mais qu’est-ce qui se passe ici ?

Carlota – Quoi donc ?

Marika – Ne me dites pas que vous êtes en train de faire le ménage !

Carlota – Ah ça… Ne vous inquiétez pas, ma chère, je vous expliquerai…

Franck – Bonjour Madame La Baronne.

Carlota – Comment allez-vous mon cher gendre ?

Franck – Mieux. Beaucoup mieux…

Carlota (pas ravie) – Ah oui… Il semblerait que le mariage vous réussisse.

Franck – J’ai beaucoup moins mal à la tête, c’est vrai. Et parfois, j’ai presque l’impression d’avoir des éclairs de lucidité…

Carlota – Vous savez ce qu’on dit ? L’amour est aveugle, le mariage lui rend la vue… Mais quand vous dites mieux, vous voulez dire… que vous n’allez pas mourir tout de suite ?

Franck – On dirait que cela vous décevrait, belle-maman…

Carlota – Il est taquin… Mais non, voyons !

Franck – Nous allons tous mourir un jour, n’est-ce pas ?

Carlota – Eh oui…

Franck – Disons que dans mon cas, j’ai le sentiment que ce n’est pas encore pour aujourd’hui.

Carlota – Et bien c’est merveilleux ! N’est-ce pas ma chérie ?

Marika – Oui, bien sûr…

Carlota – Alors, ce voyage de noces ? C’est beau Las Vegas ?

Marika – Vous n’avez pas reçu notre faire-part ?

Carlota – Mon Dieu non, pas encore. Mais vous savez, depuis les États Unis d’Amérique…

Marika – Finalement, nous nous sommes mariés à La Bourboule, dans la plus stricte intimité…

Franck – À la fin du voyage de noces pour respecter le délai de publication des bans.

Carlota – Ah très bien… L’Auvergne, c’est aussi dépaysant que la Californie, pas vrai ? Vous avez eu beau temps ?

Marika – Il a plu pendant trois semaines d’affilée. Nous sommes à peine sortis de notre chambre à l’Hôtel Ibis. (Marika se rapproche amoureusement de Franck) Mais finalement, je ne regrette pas Las Vegas…

Franck – Moi non plus. Apparemment, l’air du Massif Central m’a fait plus d’effet que le traitement miracle que je devais recevoir dans cette clinique aux USA.

Carlota – Je vois ça…

Franck – Franck m’a quand même emmenée une fois au casino de La Bourboule.

Carlota – Ah quand même…

Marika lance à Franck un regard tendrement complice.

Marika – Mais à quoi bon aller au casino, quand on peut avoir le grand jeu sans sortir de son lit…

Franck (amoureusement) – Je crois que j’ai tiré le bon numéro.

Carlota – Eh bien… Il ne reste plus à espérer que nous toucherons bien 35 fois la mise…

Franck – Bon, je vous laisse bavarder un moment toutes les deux. Vous devez avoir des tas de choses à vous raconter. Entre mère et fille… Je vais allez me rafraîchir un peu.

Carlota – Je vais vous accompagner…

Franck – Ne vous inquiétez pas, je peux me débrouiller tout seul…

Carlota – Vous connaissez déjà la maison, pas vrai ?

Franck – C’est un peu la mienne, maintenant, n’est-ce pas ?

Carlota – Eh oui…

Franck – À tout à l’heure mon amour… Vous ferez porter ma valise dans ma chambre tout à l’heure ?

Marika – À tout de suite, mon cœur…

Carlota jette un regard inquiet vers sa fille. Franck sort en renversant à nouveau le guéridon et le vase.

Carlota – Eh bien ? On dirait que vous avez survécu à cette épreuve, ma chère…

Marika – Oui, je dois dire que ce n’était pas si terrible que je l’avais imaginé… Je vous avoue que j’ai même éprouvé un certain plaisir à…

Carlota – Merci de m’épargner le récit de votre nuit de noces… Vous me raconterez ça en détail cet hiver à la veillée. Mais nous avons des affaires plus urgentes à régler…

Marika – Des affaires ?

Carlota – Ne me dites pas que vous avez déjà oublié le contexte un peu particulier de ce mariage d’amour…

Marika – Non, bien sûr…

Carlota – Figurez-vous que j’attendais le retour de ce gendre providentiel pour payer quelques factures… Si nous ne faisons pas très vite un virement à la Banque Populaire, c’est le château qui va être saisi !

Marika – Nous sommes à la Banque Populaire ?

Carlota – Hélas, ce sont les seuls qui veulent encore bien de nous depuis que la Banque Rothschild a résilié notre compte… Et si nous ne trouvons pas d’oseille très rapidement, ce n’est à la Banque Populaire que nous serons clients, c’est à la Soupe Populaire !

Marika – J’en toucherai un mot à Franck, je vous le promets…

Carlota – Très bien… Alors dans mes bras, ma fille…

Elles s’étreignent un instant.

Marika – Et la bonne ?

Carlota – C’est le deuxième problème que nous avons à régler… J’ai tout fait pour la calmer. Mais elle commence à en prendre un peu à ses aises.

Marika – Vous ne l’avez donc pas encore congédiée ?

Carlota – C’est que maintenant, elle prétend faire partie de la famille ! Comme vous pouvez le constater à ma tenue, j’ai dû faire quelques concessions… Et quand elle va savoir que…

Justement Maria arrive, suivie de Franck.

Maria (furieuse) – Monsieur Lesourd vient de m’apprendre la nouvelle de son mariage… Et vous qui m’aviez dit que votre fille était en cure de désintoxication !

Marika – Vous lui avez dit ça ?

Carlota – Il fallait bien que je lui dise quelque chose.

Maria – Alors vos petits mensonges et votre soudaine amabilité, c’était pour ça ? Pour donner à cette bâtarde le temps de me faire un enfant dans le dos…

Carlota – Voyons, ne nous énervons pas…

Franck – Je vous avoue que moi non plus, Madame La Baronne, je n’en crois pas mes oreilles… Vous confirmez donc les propos de votre bonne ?

Maria – Eh, je ne suis pas la bonne !

Franck – Je veux dire… votre fille biologique. Mais c’est ignoble ! Comment peut-on faire de son propre enfant une esclave domestique ?

Marika – Bon, ce n’est pas Cendrillon, non plus…

Franck – Quant à moi, comprenez que je me sente un peu roulé dans la farine…. Je croyais épouser une future baronne…

Maria – Et il se retrouve marié avec une bâtarde.

Marika – Bâtarde toi-même !

Les deux femmes sont prêtes à en venir aux mains.

Carlota – Voyons… Un peu de dignité, Mesdames… L’une d’entre vous au moins a le sang bleu…

Maria et Marika renoncent à se battre. Marika se dirige vers Franck.

Maria – La fille de la baronne, c’est moi ! C’est avec moi que vous auriez dû vous marier ! (Elle s’approche de Franck pour lui faire des avances) Et croyez-moi, au lit, vous n’auriez pas perdu au change…

Marika – Que tu dis, pétasse.

Carlota – Évitons de nous laisser aller, sous le coup de la colère, à des propos que nous pourrions tous regretter.

Franck – Quoi qu’il en soit, compte tenu de ces éléments nouveaux, je me demande si je ne ferais pas mieux de demander le divorce.

Carlota – N’en faites rien, cher ami ! Il y a sûrement un moyen de dissiper ce petit malentendu…

Franck – Un petit malentendu, comme vous y allez… Je ne sais même plus avec qui je suis marié. La femme qui m’a dit oui ou celle qui portera demain le nom de Baronne de Casteljarnac ?

Carlota – J’ai déjà un peu réfléchi à tout cela, car je me doutais que ça provoquerait quelques tensions passagères…

Maria – Sans blague…

Carlota – Voilà ce que je propose… Franck vient de se marier avec Marika. Il gardera sa femme, qui héritera de mon titre de Baronne de Casteljarnac.

Maria – Et moi, je sens le pâté ?

Carlota – Maria, en compensation, héritera à ma mort du château et de tout ce qu’il contient.

Marika – Le titre, c’est tout ?

Carlota – Ne me dites pas que vous préférez la richesse matérielle au prestige d’un nom comme le nôtre ?

Marika – Non bien sûr, mais…

Carlota – Et puis beaucoup de Français ont hérité de sang bleu par les soubrettes, vous savez. Si on faisait une recherche génétique, on se rendrait sûrement compte que la plupart des bonnes sont nos cousines.

Maria, sceptique, désigne du regard Franck et Marika.

Maria – Et s’ils ont des enfants ? Ils pourraient réclamer l’héritage…

Carlota – Bien entendu, Marika sera dispensée du devoir conjugal afin de ne pas risquer d’avoir une descendance. C’est de toute façon un service à rendre à ces pauvres enfants…

Marika – Le devoir conjugal ? D’après le souvenir que j’ai de notre nuit de noces, je n’ai pas l’impression que c’était une corvée pour mon mari…

Maria – Ah oui ?

Nouvelle tension entre les deux femmes.

Carlota – Bon, nous y voyons un peu plus clair, n’est-ce pas mon cher gendre ?

Maria – Alors moi, je ne serai jamais Baronne ?

Marika – On vous laisse le château, de quoi vous plaignez-vous ?

Carlota – Et puis vous serez quand même la Baronne Consort.

Maria – La Baronne qu’on sort ?

Carlota – La Baronne Consort ! Comme on dit le Prince Consort pour parler du mari de la Reine d’Angleterre. Vous n’aurez pas le titre, mais vous serez considérée comme de la famille. Et si ma fille meurt, vous serez baronne à sa place.

Marika – Charmant.

Carlota – Quant à Monsieur Lesourd, de toute façon, il n’était pas intéressé par la dote de ma fille. Il est milliardaire. Ce qu’il voulait, c’était épouser une jeune fille de bonne famille. De ce point vue, on ne peut pas dire qu’il soit trompé sur la marchandise…

Maria – Une marchandise avariée, oui…

Carlota (à Maria) – Je vous traiterai comme ma deuxième fille, et Marika vous traitera comme une sœur.

Maria – Tu parles d’une sœur…

Carlota – Qu’en pensez-vous, Franck ?

Franck – Et avec qui accomplirais-je… mon devoir conjugal ? Je suis marié, quand même… Cela me donne certains privilèges. Je découvre déjà que ma femme n’est pas une vraie baronne, en plus de ne pas être une vraie jeune fille. Si en plus je dois faire ceinture !

Carlota – Vous pourrez toujours coucher avec la bonne. Ça se serait probablement terminé comme ça de toute façon, comme dans toutes les comédies de boulevard…

Marika – Eh je n’ai pas dit que j’étais d’accord !

Maria – Moi non plus !

Carlota – Ne soyez pas si collet monté ? Nous serons une famille recomposée… C’est très dans l’air du temps…

Maria – Ouais…

Franck – Et qui fera les corvées ?

Maria – Pas moi, en tout cas !

Carlota – Il reste donc à trouver une bonne… Mais Franck est riche, non ? Et maintenant, c’est l’homme de la maison… Il pourvoira aux besoins de toute la famille !

Franck – Oui enfin, l’immobilier ne va pas très fort en ce moment, vous savez… Même en Californie… Depuis la crise des subprimes…

Carlota – Vous venez déjà de m’apprendre que finalement vous n’étiez plus mourant, ne me dites pas qu’en plus vous êtes ruiné !

Franck – Hélas si, Belle-Maman… Mais l’important dans un mariage, c’est l’amour, n’est-ce pas !

Carlota est au bord de l’évanouissement.

Carlota – Je crois que je vais me trouver mal…

Marika – Excusez-nous un instant…

La baronne se retire avec sa fille. Resté seul avec Maria, Franck ôte ses lunettes et lui tombe dans les bras. On comprend qu’ils sont complices.

Franck – Et voilà le travail !

Maria – À nous la vie de château !

Franck – Et comment, Madame La Baronne Consort !

Ils s’embrassent.

Maria – La mauvaise nouvelle c’est qu’en ton absence, j’ai découvert que le château est hypothéqué.

Franck – Ne me dis pas que je me suis marié pour rien avec cette erreur de la nature ?

Maria – Tu n’as pas trop profité de la nuit de noces, au moins ?

Franck – Tu parles… Tu as vu l’engin ?

Maria – Ce n’est pas ce qu’elle disait tout à l’heure…

Franck – Bon, il nous reste quand même les tableaux…

Maria – Ça doit valoir de l’argent, tout ça…

Elle va pour examiner un tableau qui se casse la figure.

Maria – Merde. Aide-moi à remettre ça en place…

Franck s’approche. En ramassant le tableau, Maria regarde au dos.

Maria – Qu’est-ce que c’est que ça ?

Franck – Quoi ?

Maria – Il y a une inscription au dos du tableau…

Franck – C’est peut-être une signature prestigieuse… Ça arrive parfois qu’un tableau d’un peintre anonyme soit finalement attribué à Michel Ange ou Leonardo ?

Maria – Leonardo ? L’acteur ou le footballeur ?

Franck – Leonardo, le peintre ! Bon, alors qu’est-ce que tu lis ?

Maria se penche sur l’inscription.

Maria – Je n’arrive pas à lire… Je n’ai pas mes lunettes… Vas-y toi, tu as de bons yeux…

Franck regarde l’inscription.

Franck – Made in China…

Maria – Made in China, tu es sûr ?

Franck – Ce sont des faux.

Franck – Des faux ?

Maria – Je ne pense pas qu’à l’époque, les nobles faisaient réaliser leurs portraits de famille en Chine Populaire !

Franck – Je me suis marié avec cette fin de race pour de faux tableaux ?

Moment d’abattement.

Maria – Il ne reste que quelques meubles de style… On ne va pas aller loin avec ça…

Franck – Je n’y crois pas…

Maria – On s’est fait avoir…

Franck – Ouais… On dirait que c’est l’histoire de l’escroqueur escroqué…

Maria – Mais si ces portraits sont des faux, alors…

Franck – Le titre de noblesse de la Baronne serait bidon aussi…

Maria – Non ?

Franck sort son smartphone.

Franck – Attends… Je regarde sur internet… Baronne de Casteljarnac… C’est pas vrai… Regarde ça…

Il montre l’écran de son portable à Maria.

Maria – Non…

Franck – Casteljarnac… On aurait dû se méfier…

Maria – On aurait dû vérifier avant ses lettres de noblesse…

Franck – À qui se fier de nos jours ?

Maria – On se le demande…

Franck – Mais comment se fait-il que sa fille n’ait jamais eu l’idée de taper son propre nom sur Google ?

Maria – Ces gens-là vivent encore au Moyen Âge ! Et la fille sort du Couvent des Oiseaux ! Je suis sûre que sa mère ne lui donne accès à internet qu’avec un filtre parental…

Franck – Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Maria – On se tire ! Il y a quelques bijoux dans la chambre de la vioque, là haut. Je les prends, et on met les voiles avant que ces deux mythomanes reviennent.

Franck – Moi, je n’ai même pas encore défait ma valise, ce sera encore plus pratique.

Maria sort. En attendant, Franck regarde sur son écran de smartphone pour chercher d’autres détails sur la biographie de Carlota.

Franck – C’est pas vrai… Eh ben… Remarquez la baronne, avec quelques années de moins…

Il est surpris par le retour de Carlota et Marika.

Carlota – Je n’en crois pas mes yeux.

Marika – Franck, tu n’es pas aveugle ?

Franck – C’est à dire que… Je viens de retrouver la vue ! C’est un miracle !

Maria revient alors et interpelle Franck avant d’apercevoir les deux autres.

Maria – Francky ? Ça y est, j’ai les bijoux, j’espère que ce n’est pas aussi des faux…

Franck se dirige vers Maria les bras en avant pour essayer de donner le change.

Franck – Je vous découvre enfin, ma chère femme !

Marika – C’est moi, ta femme…

Franck (déçu) – Non…? Je me demande si c’est vraiment un miracle, finalement…

Carlota – C’est ça… Prenez-nous pour des imbéciles… Alors vous étiez complices depuis le début, c’est ça ?

Marika – Vous êtes un couple d’escrocs ?

Franck – Escrocs… Tout de suite les grands mots…

Carlota – Alors vous n’êtes ni aveugle, ni milliardaire… et cette pouffiasse n’est pas ma fille biologique…

Maria – Eh, doucement la Baronne, ou je t’en colle une, moi…

Carlota – Et tout ça, c’était pour nous convaincre de conclure ce mariage au plus vite !

Marika – Dans le but de nous dépouiller !

Carlota – Je n’en reviens pas…

Franck – Bon… Et maintenant que les choses sont claires pour tout le monde, qu’est-ce qu’on fait ?

Carlota – Qu’est-ce qu’on fait ? Mais c’est très simple. Vous dégagez tous les deux ! Et je vais porter plainte.

Franck – Oh, on se calme, d’accord. Ok, je ne suis ni aveugle ni milliardaire. Mais ce n’est pas puni par la loi, que je sache. Et maintenant, que vous le vouliez ou non, je suis votre gendre !

Maria – C’est vrai, après tout, c’est bien vous qui vouliez marier votre fille avec un pauvre aveugle en stade terminal pour capter son héritage ! Hein ? C’est pas joli-joli non plus, ça ?

Carlota – Vous la bonne, on ne vous a pas sonné.

Maria – D’abord, je n’ai jamais été bonne. Et puis c’est vous la grosse mito ! Votre château est hypothéqué, et ces portraits de famille sont des faux !

Marika – Des faux ?

Carlota (embarrassée) – C’est ridicule…

Maria – Ah oui ?

Carlota – Vous voyez bien que ces gens n’y connaissent rien en peinture. Des faux ! Et vous ? Je parie que vous n’êtes même pas vraiment portugaise…

Franck – Pas plus que vous Baronne…

Marika – Pardon ?

Franck (à Carlota) – Vous non plus vous n’avez pas dit toute la vérité sur vos origines…

Carlota semble embarrassée.

Carlota – Moi ?

Franck – Votre mari était acteur de films X. Et c’est sur un plateau de tournage que vous l’avez rencontré ! Tout est sur Wikipedia…

Carlota – J’ai demandé plusieurs fois la suppression de cet article…

Marika – Je croyais que papa était un champion d’équitation, et qu’il était mort en tombant de cheval ?

Franck – On peut dire ça comme ça, oui… Elle a seulement oublié de vous préciser qui était la monture…

Maria – Et les conditions un peu particulières de ce rodéo movie…

Franck – Sachez seulement que le film était une version X de la Chevauchée Fantastique.

Carlota – Il y avait quand même un scénario…

Maria – Ouais… Et c’est sûrement grâce aux cachets que vous avez pris pour tourner ces films d’auteur que vous avez pu acheter ce château.

Franck – Ce que c’est que le besoin de respectabilité…

Marika – Oh mon Dieu… Mais dites-moi que ce n’est pas vrai ! Moi qui croyais que le pire qui puisse m’arriver était d’être la fille d’une bonne portugaise… Mais alors… qui sont vraiment mes parents ? Et qui suis-je ?

Maria – Rassurez-vous, vous n’êtes pas née sous X. Vous êtes bien la fille de votre mère… Quant à votre père…

Franck pianote sur son smartphone.

Franck – Il n’est pas exclu que vous ayez été conçue sous X pendant le tournage d’un de ces films cultes comme… (Montrant l’écran à Marika) Les Canons de la Baronne… Chef d’œuvre du septième art dans lequel pour la première fois Carlota porte le titre de Baronne…

Maria – C’est d’ailleurs à peu près tout ce qu’elle porte dans ce film.

Carlota – Je suis passée à un doigt du Hot d’Or pour celui-là…

Frank – Alors vous voyez que moi aussi, je pourrais avoir l’impression qu’on m’a un peu menti sur le pedigree de mon chien d’aveugle.

La baronne est embarrassée.

Marika – Mais dites quelque chose, mère…

Carlota – C’est vrai, j’ai un peu arrangé notre histoire familiale…

Marika – Alors vous n’êtes pas Baronne de Casteljarnac… Mais ces portraits de famille ?

Carlota – Ils sont absolument authentiques, je vous le garantis. Enfin je veux dire, ceux qui ont servi de modèles… Seulement… ce n’est pas notre famille.

Marika – C’est un cauchemar…

Carlota – La bonne nouvelle, c’est que c’est que vous êtes vraiment ma fille.

Marika – Une fille de pute ! Tu parles d’une consolation…

Carlota – Je préfère actrice de film X, si tu permets…

Marika – Ah oui, c’est beaucoup mieux en effet.

Carlota – J’avais quand même le statut d’intermittente du spectacle !

Marika (ironique) – C’est vrai que nous ne sommes plus au Moyen Âge. Nous n’avons plus à considérer les comédiennes comme des prostituées…

Maria – Bon, quand vous aurez fini cette touchante scène familiale…

Carlota – Il y a peut-être moyen de s’entendre ? Un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais divorce.

Marika – S’entendre ?

Carlota – La vérité c’est que nous n’avons même pas les moyens de nous payer une bonne. Et que désormais nous ne pouvons plus trop compter sur notre présumée noblesse pour décrocher un gendre idéal…

Franck – D’autant que votre fille est déjà mariée, je vous le rappelle…

Carlota – Vous voyez bien, ma chérie, que nous sommes condamnés à trouver un terrain d’entente…

Marika – On ne peut même plus vendre ces tableaux. Ce sont des copies, ça ne vaut rien !

Franck – On pourrait louer le château pour le tournage de film X ? Madame doit avoir gardé des contacts dans le milieu.

Carlota – Que diraient nos amis… Sans parler de Monsieur le Curé… Non, je verrais quelque chose de plus convenable… Je ne sais pas moi… Tiens, un festival de musique classique, par exemple !

Maria – Ah, oui… On pourrait demander une subvention à la mairie et au Conseil Général…

Carlota – Rendre la musique classique accessible aux classes les plus défavorisées, c’est très tendance.

Maria – C’est ça… Un concert de musique classique accessibles aux handicapés de la culture. On va aller loin avec ça…

Franck – Dans ce cas, pourquoi ne pas ouvrir des chambres d’hôtes à thème ? Les gens adorent les châteaux, et une baronne, ça fait toujours bien dans le décor.

Marika – On pourrait s’en occuper mon mari et moi. Et Maria ferait les chambres…

Maria – Eh, Franck c’est mon homme, d’accord !

Marika – Mais c’est mon mari. Et maintenant que je sais que Monsieur Lesourd n’est pas aveugle… Après tout, il est plutôt bel homme… Et je sais aussi qu’il n’est pas manchot…

Marika et Maria sont sur le point de se battre. Franck les sépare.

Carlota – Allons, il y a sûrement moyen de trouver un arrangement sur ce point aussi. Entre gens de notre condition, on arrive toujours à s’arranger, n’est-ce pas ?

Marika – Par gens de notre condition, vous voulez dire escrocs ?

Carlota – Aussi, oui…

Noir

Épilogue

Marika, en tenue de soubrette, fait les poussières à l’aide d’un plumeau. Les trois autres sont installés dans des fauteuils et prennent le thé dans une ambiance très mondaine.

Maria – Je reprendrais volontiers un peu de thé…

Marika la sert maladroitement, les dents serrées.

Carlota – Ne vous inquiétez pas, ma chère, demain ce sera votre tour d’être Baronne.

Franck – Et au sien d’être la bonne.

Carlota – On a dit un jour sur deux…

Franck – Belle-maman, je crois que nous venons d’inventer le mariage alterné.

Carlota – Et la démocratie tournante.

Franck – Même plus besoin de tromper sa régulière avec la soubrette comme dans une mauvaise pièce de boulevard : demain la bonne sera ma femme !

Carlota – Et votre femme la bonne.

Franck – Un vrai conte de fée.

Carlota – En somme, vous aviez raison, mon cher gendre… C’est la vie de château… N’est-ce pas Mesdames ?

Marika et Maria échangent un regard.

Maria – Ma chère Baronne consœur, je me demande parfois si finalement, nous ne serions pas les dindes de cette farce…

Carlota – À propos de dinde, n’oublions pas que Noël approche.

Franck – Je me réjouis par avance que nous passions pour la première fois ces fêtes en famille.

Carlota – La famille, il n’y a que ça de vrai. (Un temps) À propos, je profite que nous sommes tous réunis pour vous annoncer une grande nouvelle, Franck.

Franck – Ah oui ? Quoi donc ?

Carlota – La famille va s’agrandir…

Franck – Un enfant pour Noël ? C’est merveilleux ! Mais qui est la mère ?

Marika et Maria échangent un regard assassin, avant de tourner les yeux vers leur mère avec un air suspicieux. Carlota semble à peine embarrassée.

Carlota – Un nouveau miracle, apparemment…

Franck (pour détendre l’atmosphère) – Si nous mettions un peu de musique ?

Carlota – Parfait ! Mais de la musique classique alors.

Franck – La grande musique, il n’y a que ça de vrai.

Carlota – Et il paraît que cela adoucit les mœurs.

Franck appuie sur une télécommande pour lancer un morceau de musique classique, au choix (par exemple l’Hymne à la Joie).

Pendant que le niveau de la musique augmente, la lumière diminue sur cette touchante scène de bonheur familial.

Noir.

Ce texte est protégé par les lois relatives au droit de propriété intellectuelle. Toute contrefaçon est passible d’une condamnation allant jusqu’à 300 000 euros et 3 ans de prison

Paris – Décembre 2013

© La Comédi@thèque – ISBN 979-10-90908-50-5

Ouvrage téléchargeable gratuitement.

 

 

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